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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset -
+Tome 5, by Alfred De Musset
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de Alfred de Musset - Tome 5
+
+Author: Alfred De Musset
+
+Release Date: November 20, 2007 [EBook #23567]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES DE ALFRED DE MUSSET
+
+ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT
+GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNÉE D'UNE
+NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE
+
+ * * * * *
+
+TOME CINQUIÈME
+
+
+
+
+
+COMÉDIES
+
+III
+
+PARIS
+
+EDITION CHARPENTIER
+
+L. HÉBERT, LIBRAIRE
+
+7, RUE PERRONET, 7
+
+1888
+
+
+
+
+UN CAPRICE
+
+COMÉDIE EN UN ACTE
+
+PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847.
+
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
+
+ M. DE CHAVIGNY M. BRINDEAU.
+
+ MATHILDE. Mmes JUDITH.
+
+ MADAME DE LÉRY. ALLAN-DESPRÉAUX.
+
+_La scène se passe dans la chambre à coucher de Mathilde._
+
+[Illustration: Un caprice]
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+MATHILDE, _seule, travaillant au filet._
+
+Encore un point, et j'ai fini.
+
+_Elle sonne; un domestique entre._
+
+Est-on venu de chez Janisset?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Non, madame, pas encore.
+
+MATHILDE.
+
+C'est insupportable; qu'on y retourne; dépêchez-vous.
+
+_Le domestique sort._
+
+J'aurais dû prendre les premiers glands venus; il est huit heures; il
+est à sa toilette; je suis sûre qu'il va venir ici avant que tout soit
+prêt. Ce sera encore un jour de retard.
+
+_Elle se lève._
+
+Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait aux yeux de
+bien des gens pour un peu plus que romanesque. Après un an de mariage!
+Qu'est-ce que madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le
+savait? Et lui-même, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-être du
+mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce mystère, en effet?
+Je ne sais; il me semble que je n'aurais pas travaillé de si bon
+coeur devant lui; cela aurait eu l'air de lui dire: Voyez comme
+je pense à vous; cela ressemblerait à un reproche; tandis qu'en lui
+montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai
+pensé à lui.
+
+LE DOMESTIQUE, _rentrant_.
+
+On apporte cela à madame de chez le bijoutier.
+
+_Il donne un petit paquet à Mathilde._
+
+MATHILDE.
+
+Enfin!
+
+_Elle se rassoit._
+
+Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi.
+
+_Le domestique sort._
+
+Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire votre dernière
+toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-là? Pas mal.
+Comment serez-vous reçue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on
+a eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne?
+On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que
+dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine?
+
+_Elle baise sa bourse et s'arrête._
+
+Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne te vendrait pas deux
+louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me séparer de toi?
+N'as-tu pas été commencée pour être finie le plus vite possible?
+Ah! tu as été commencée plus gaiement que je ne t'achève. Il n'y a
+pourtant que quinze jours de cela; que quinze jours, est-ce possible?
+Non, pas davantage; et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous
+trop tard, petite?... Pourquoi de telles idées? On vient, je crois;
+c'est lui; il m'aime encore.
+
+UN DOMESTIQUE, _entrant_.
+
+Voilà monsieur le comte, madame.
+
+MATHILDE.
+
+Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié l'autre. Sotte
+que je suis! Je ne pourrai pas encore lui donner aujourd'hui! Qu'il
+attende un instant, une minute, au salon; vite, avant qu'il entre...
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Le voilà, madame.
+
+_Il sort. Mathilde cache sa bourse._
+
+
+SCÈNE II
+
+MATHILDE, CHAVIGNY.
+
+
+CHAVIGNY.
+
+Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange?
+
+_Il s'assoit._
+
+MATHILDE.
+
+Moi, Henri? quelle question!
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours, quand j'entre
+chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite.
+
+MATHILDE.
+
+Il y a là un peu de méchanceté; mais comme il y a aussi un peu
+d'amour, je ne vous en embrasserai pas moins.
+
+_Elle l'embrasse._
+
+Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand vous oubliez que
+vous êtes mon mari?
+
+CHAVIGNY.
+
+Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe?
+
+MATHILDE.
+
+Amant et ami, tu ne te trompes pas.
+
+_À part._
+
+J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est.
+
+CHAVIGNY.
+
+Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas?
+
+MATHILDE.
+
+Non, je voulais... j'espérais que peut-être?...
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc?
+
+MATHILDE.
+
+Tu vas au bal? tu es superbe.
+
+CHAVIGNY.
+
+Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du tailleur, mais je
+n'ai plus ma tournure du régiment.
+
+MATHILDE.
+
+Inconstant! vous ne pensez pas à moi en vous mirant dans cette glace.
+
+CHAVIGNY.
+
+Bah! à qui donc? Est-ce que je vais au bal pour danser? Je vous jure
+bien que c'est une corvée, et que je m'y traîne sans savoir pourquoi.
+
+MATHILDE.
+
+Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons seuls, et je vous
+dirai...
+
+CHAVIGNY.
+
+Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas être si tard.
+
+MATHILDE.
+
+On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse dire la pendule.
+Nous sortons de table il y a un instant.
+
+CHAVIGNY.
+
+J'ai dit d'atteler; j'ai une visite à faire.
+
+MATHILDE.
+
+Ah! c'est différent. Je... je ne savais pas,... j'avais cru...
+
+CHAVIGNY.
+
+Eh bien?
+
+MATHILDE.
+
+J'avais supposé,... d'après ce que tu disais... Mais la pendule va
+bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J'ai une
+petite surprise à vous faire.
+
+CHAVIGNY, _se levant_.
+
+Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que vous sortez
+quand il vous plaît. Vous trouverez juste que ce soit réciproque.
+Quelle surprise me destinez-vous?
+
+MATHILDE.
+
+Rien; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous là ces valses de
+Strauss? Prêtez-les-moi, si vous n'en faites rien.
+
+MATHILDE.
+
+Les voilà; les voulez-vous maintenant?
+
+CHAVIGNY.
+
+Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a demandées pour un ou
+deux jours. Je ne vous en priverai pas longtemps.
+
+MATHILDE.
+
+Est-ce pour madame de Blainville?
+
+CHAVIGNY, _prenant les valses_.
+
+Plaît-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville?
+
+MATHILDE.
+
+Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle.
+
+CHAVIGNY.
+
+Pour cette fois j'ai bien entendu.
+
+_Il se rassoit._
+
+Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville?
+
+MATHILDE.
+
+Je pensais que mes valses étaient pour elle.
+
+CHAVIGNY.
+
+Et pourquoi pensiez-vous cela?
+
+MATHILDE.
+
+Mais parce que... parce qu'elle les aime.
+
+CHAVIGNY.
+
+Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a une surtout;
+comment est-ce donc? Je l'ai oubliée... Comment dit-elle donc?
+
+MATHILDE.
+
+Je ne sais pas si je m'en souviendrai.
+
+_Elle se met au piano et joue._
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est cela même! C'est charmant, divin, et vous la jouez comme un
+ange, ou, pour mieux dire, comme une vraie valseuse.
+
+MATHILDE.
+
+Est-ce aussi bien qu'elle, Henri?
+
+CHAVIGNY.
+
+Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à ce qu'il paraît.
+
+MATHILDE.
+
+Oh! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas elle qui me
+tournerait la tête.
+
+CHAVIGNY.
+
+Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais qu'un homme se laisse
+tourner la tête, ni par une femme ni par une valse.
+
+MATHILDE.
+
+Comptez-vous jouer ce soir, mon ami?
+
+CHAVIGNY.
+
+Eh! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais on ne compte pas
+jouer.
+
+MATHILDE.
+
+Avez-vous de l'or dans vos poches?
+
+CHAVIGNY.
+
+Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez?
+
+MATHILDE.
+
+Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse?
+
+CHAVIGNY.
+
+Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je n'ouvre pas du
+moins vos tiroirs, et c'est peut-être un double tort que j'ai.
+
+MATHILDE.
+
+Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que je me suis aperçue
+que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche.
+
+CHAVIGNY.
+
+Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. Je sais quel usage
+vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de
+faire la charité par vos mains.
+
+MATHILDE.
+
+Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un peu: te souviens-tu
+d'un jour où tu avais une petite dette à payer, et où tu te plaignais
+de n'avoir pas de bourse?
+
+CHAVIGNY.
+
+Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand on sort, c'est une
+chose insupportable de se fier à des poches qui ne tiennent à rien...
+
+MATHILDE.
+
+Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir?
+
+CHAVIGNY.
+
+Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais penser que j'ai
+justement là une bourse toute neuve d'hier; c'est un cadeau. Qu'en
+pensez vous?
+
+_Il tire une bourse de sa poche._
+
+Est-ce de bon goût?
+
+MATHILDE.
+
+Voyons; voulez-vous me la montrer?
+
+CHAVIGNY.
+
+Tenez.
+
+_Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend._
+
+MATHILDE.
+
+C'est très joli. De quelle couleur est-elle?
+
+CHAVIGNY, _riant_.
+
+De quelle couleur? La question est excellente.
+
+MATHILDE.
+
+Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous l'a donnée?
+
+CHAVIGNY.
+
+Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions sont
+adorables.
+
+UN DOMESTIQUE, _annonçant_.
+
+Madame de Léry!
+
+MATHILDE.
+
+J'ai défendu ma porte en bas.
+
+CHAVIGNY.
+
+Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir?
+
+MATHILDE.
+
+Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir le nom de
+l'auteur?
+
+
+SCÈNE III
+
+MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LÉRY, _en toilette de bal._
+
+
+CHAVIGNY.
+
+Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive pas plus à propos.
+Mathilde vient de me faire une étourderie qui, en vérité, vaut son
+pesant d'or. Figurez-vous que je lui montre cette bourse...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte, la retourne,
+et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle me dit? Elle me demande de
+quelle couleur elle est!
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh bien! elle est bleue.
+
+CHAVIGNY.
+
+Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est précisément
+le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous qu'on le demande?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez-vous ce soir à
+l'ambassade?
+
+MATHILDE.
+
+Non, je compte rester.
+
+CHAVIGNY.
+
+Mais vous ne riez pas de mon histoire?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je la reconnais,
+c'est madame de Blainville. Comment! vraiment vous ne bougez pas?
+
+CHAVIGNY, _brusquement_.
+
+À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner pendant des
+siècles; on a mis sept ans à la faire, et vous jugez si pendant ce
+temps-là elle a changé de destination. Elle a appartenu en idée à
+trois personnes de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là,
+monsieur de Chavigny; c'est un vrai héritage que vous avez fait.
+
+CHAVIGNY.
+
+On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, le bleu m'est
+odieux; ça ne veut rien dire, c'est une couleur bête. Je ne peux pas
+me tromper sur une chose pareille; il suffit que je l'aie vue une
+fois. Autant j'adore le lilas, autant je déteste le bleu.
+
+MATHILDE.
+
+C'est la couleur de la constance.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens qu'en passant, vous
+voyez, je suis en grand uniforme; il faut arriver de bonne heure dans
+ce pays-là; c'est une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y
+venez-vous pas? Je n'y manquerais pas pour un monde.
+
+MATHILDE.
+
+Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, je vais sonner.
+Demandez une robe. Nous mettrons M. de Chavigny à la porte avec son
+petit meuble. Je vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes,
+et je vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire bâclée.
+
+MATHILDE.
+
+Pas pour ce soir; je reste décidément.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny, amenez donc
+Mathilde.
+
+CHAVIGNY, _sèchement_.
+
+Je ne me mêle des affaires de personne.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Oh! oh! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh bien! écoutez,
+savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi du thé, je vais rester
+ici.
+
+MATHILDE.
+
+Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne veux pas priver
+ce bal de sa reine. Allez me faire un tour de valse, et revenez à
+onze heures, si vous y pensez; nous causerons seules au coin du feu,
+puisque M. de Chavigny nous abandonne.
+
+CHAVIGNY.
+
+Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh bien! c'est convenu, je vous quitte. À propos, vous savez mes
+malheurs; j'ai été volée comme dans un bois.
+
+MATHILDE.
+
+Volée! qu'est-ce que vous voulez dire?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui me venaient de
+Londres, perdues à la douane. Si vous les aviez vues, c'est à en
+pleurer; il y en avait une perse et une puce; on ne fera jamais rien
+de pareil.
+
+MATHILDE.
+
+Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc confisquées?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant qu'on me les
+rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà nue pour cet été. Imaginez
+qu'ils m'ont lardé mes robes; ils ont fourré leur sonde je ne sais par
+où dans ma caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. Voilà
+ce qu'on m'apporte hier à déjeuner.
+
+CHAVIGNY.
+
+Il n'y en avait pas de bleue, par hasard?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne fais qu'une
+apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième grippe de l'hiver; je
+vais attraper ma treizième. Aussitôt fait, j'accours, et me plonge
+dans vos fauteuils. Nous causerons douane, chiffons, pas vrai? Non,
+je suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'importe!
+Bonsoir, monsieur de l'azur... Si vous me reconduisez, je ne reviens
+pas.
+
+_Elle sort._
+
+
+SCÈNE IV
+
+CHAVIGNY, MATHILDE.
+
+
+CHAVIGNY.
+
+Quel cerveau fêlé que cette femme! Vous choisissez bien vos amies!
+
+MATHILDE.
+
+C'est vous qui avez voulu qu'elle montât.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je parierais que vous croyez que c'est madame de Blainville qui a fait
+ma bourse.
+
+MATHILDE.
+
+Non, puisque vous me dites le contraire.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je suis sûr que vous le croyez.
+
+MATHILDE.
+
+Et pourquoi en êtes-vous sûr?
+
+CHAVIGNY.
+
+Parce que je connais votre caractère: madame de Léry est votre oracle;
+c'est une idée qui n'a pas le sens commun.
+
+MATHILDE.
+
+Voilà un beau compliment que je ne mérite guère.
+
+CHAVIGNY.
+
+Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir franche
+là-dessus que dissimulée.
+
+MATHILDE.
+
+Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le croire pour vous
+paraître sincère.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je vous dis que vous le croyez; c'est écrit sur votre visage.
+
+MATHILDE.
+
+S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y consens; je le
+crois.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal y aurait-il?
+
+MATHILDE.
+
+Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi vous le nieriez.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite.
+
+_Il se lève._
+
+Bonsoir; je reviendrai peut-être tout à l'heure prendre le thé avec
+votre amie.
+
+MATHILDE.
+
+Henri, ne me quittez pas ainsi!
+
+CHAVIGNY.
+
+Qu'appelez-vous _ainsi_? Sommes-nous fâchés? Je ne vois là rien que de
+très simple: on me fait une bourse, et je la porte; vous demandez qui,
+et je vous le dis. Rien ne ressemble moins à une querelle.
+
+MATHILDE.
+
+Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous le sacrifice?
+
+CHAVIGNY.
+
+Peut-être; à quoi vous servirait-elle?
+
+MATHILDE.
+
+Il n'importe; je vous la demande.
+
+CHAVIGNY.
+
+Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir ce que vous en
+feriez.
+
+MATHILDE.
+
+C'est pour la porter.
+
+CHAVIGNY.
+
+Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite par madame de
+Blainville?
+
+MATHILDE.
+
+Pourquoi non? Vous la portez bien.
+
+CHAVIGNY.
+
+La belle raison! Je ne suis pas femme.
+
+MATHILDE.
+
+Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu.
+
+CHAVIGNY.
+
+Ah! ah! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien! très sincèrement
+aussi, je la garderai, si vous le permettez.
+
+MATHILDE.
+
+Vous en êtes libre, assurément; mais je vous avoue qu'il m'est cruel
+de penser que tout le monde sait qui vous l'a faite, et que vous allez
+la montrer partout.
+
+CHAVIGNY.
+
+La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophée!
+
+MATHILDE.
+
+Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre main dans les
+miennes.
+
+_Elle l'embrasse._
+
+M'aimez-vous, Henri? Répondez.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je vous aime, et je vous écoute.
+
+MATHILDE.
+
+Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous me donnez cette
+bourse de bonne amitié, je vous remercierai de tout mon coeur. C'est
+un petit échange que je vous propose, et je crois, j'espère du moins,
+que vous ne trouverez pas que vous y perdez.
+
+CHAVIGNY.
+
+Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est?
+
+MATHILDE.
+
+Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me donniez la
+bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez bien heureuse.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je ne donne rien sur parole.
+
+MATHILDE.
+
+Voyons, Henri, je vous en prie.
+
+CHAVIGNY.
+
+Non.
+
+MATHILDE.
+
+Eh bien! je t'en supplie à genoux.
+
+CHAVIGNY.
+
+Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour; vous savez que je
+n'aime pas ces manières-là. Je ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse,
+et je te comprends moins ici que jamais. C'est trop insister sur un
+enfantillage; si vous l'exigez sérieusement, je jetterais cette bourse
+au feu moi-même, et je n'aurais que faire d'échange pour cela. Allons,
+levez-vous, et n'en parlons plus. Adieu; à ce soir; je reviendrai.
+
+_Il sort._
+
+
+SCÈNE V
+
+
+MATHILDE, _seule_.
+
+Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que je brûlerai.
+
+_Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite._
+
+Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure; et te souviens-tu de ce
+que je te disais? Nous arrivons trop tard, tu le vois. Il ne veut pas
+de toi, et ne veut plus de moi.
+
+_Elle s'approche de la cheminée._
+
+Qu'on est folle de faire des rêves! ils ne se réalisent jamais.
+Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui nous fait caresser une
+idée? Pourquoi tant de plaisir à la suivre, à l'exécuter en secret? À
+quoi bon tout cela? À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable
+hasard? Quelles précautions, quelles prières faut-il donc pour mener
+à bien le souhait le plus simple, la plus chétive espérance? Vous avez
+bien dit, monsieur le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il
+m'était doux d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous
+eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage. Ah! il ne
+m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous aime, madame de Blainville!
+
+_Elle pleure._
+
+Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce hochet d'enfant qui
+n'a pas su arriver assez vite; si je le lui avais donné ce soir, il
+l'aurait peut-être perdu demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait;
+il laisserait ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans ses
+rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis qu'en jouant, à
+l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil; je le vois l'étaler sur le
+tapis, et faire résonner l'or qu'elle renferme. Malheureuse! je suis
+jalouse; il me manquait cela pour me faire haïr!
+
+_Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête._
+
+Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes
+mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais, tu espérais aussi! Tes
+fraîches couleurs n'ont point pâli durant cet entretien cruel; tu me
+plais, je sens que je t'aime; dans ce petit réseau fragile, il y a
+quinze jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne te
+tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu seras pour moi
+une relique, et je te porterai sur mon coeur; tu m'y feras en même
+temps du bien et du mal; tu me rappelleras mon amour pour lui, son
+oubli, ses caprices; et qui sait? cachée à cette place, il reviendra
+peut-être t'y chercher.
+
+_Elle s'assoit et attache le gland qui manquait._
+
+
+SCÈNE VI
+
+MATHILDE, MADAME DE LÉRY.
+
+
+MADAME DE LÉRY, _derrière la scène_.
+
+Personne nulle part! qu'est-ce que ça veut dire? on entre ici comme
+dans un moulin.
+
+_Elle ouvre la porte et crie en riant_:
+
+Madame de Léry!
+
+_Elle entre. Mathilde se lève._
+
+Rebonsoir, chère; pas de domestique chez vous; je cours partout pour
+trouver quelqu'un. Ah! je suis rompue!
+
+_Elle s'assoit._
+
+MATHILDE.
+
+Débarrassez-vous de vos fourrures.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Tout à l'heure; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là? on dit que
+c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais quoi; c'est M. de Léry qui
+me l'a apporté de Hollande. Moi, je trouve ça laid, franchement; je le
+porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule.
+
+MATHILDE.
+
+Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis.
+
+MATHILDE.
+
+Eh bien! ce bal était-il beau?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous ne croiriez jamais
+ce qui m'arrive.
+
+MATHILDE.
+
+Vous n'y êtes donc pas allée?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée. C'est à mourir
+de rire. Figurez-vous une queue,... une queue...
+
+_Elle éclate de rire._
+
+Ces choses-là vous font-elles peur, à vous?
+
+MATHILDE.
+
+Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier au cocher
+d'avancer, il ne bougeait pas; j'étais d'une colère! j'avais envie
+de monter sur le siège; je vous réponds bien que j'aurais coupé leur
+queue. Mais c'est si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un
+carreau mouillé; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis divertie
+une demi-heure à voir patauger les passants, et puis j'ai dit de
+retourner. Voilà mon bal.--Ce feu me fait un plaisir! je me sens
+renaître!
+
+_Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre._
+
+MATHILDE.
+
+Le thé.
+
+_Le domestique sort._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+M. de Chavigny est donc parti?
+
+MATHILDE.
+
+Oui; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné que vous.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous.
+
+MATHILDE.
+
+Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent fois qu'à ses yeux
+vous étiez une des plus jolies femmes de Paris.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vraiment? c'est très poli de sa part; mais je le mérite, car je le
+trouve fort bien. Voulez-vous me prêter une épingle.
+
+MATHILDE.
+
+Vous en avez à côté de vous.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des épaules;
+on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces
+manches-là?
+
+MATHILDE.
+
+Oui.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y a que les
+manches plates; mais j'ai été longtemps à m'y faire; et puis je trouve
+qu'il ne faut pas être trop grasse pour les porter, parce que sans
+cela on a l'air d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.
+
+MATHILDE.
+
+J'aime assez la comparaison.
+
+_On apporte le thé._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant
+pas être trop maigre non plus, parce qu'alors il ne reste plus rien.
+On se récrie sur la marquise d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air
+d'une potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est une
+madone au bout d'un bâton.
+
+MATHILDE, _riant_.
+
+Voulez-vous que je vous serve, ma chère?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé et un nuage de lait.
+
+MATHILDE, _versant le thé_.
+
+Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous prendrai, si vous
+voulez.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ah! madame d'Égly! en voilà une autre! avec sa frisure et ses
+jambes, elle me fait l'effet de ces grands balais pour épousseter les
+araignées.
+
+_Elle boit._
+
+Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux pas; je vais au
+concert.
+
+MATHILDE.
+
+Il est vrai qu'elle est un peu drôle.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Regardez-moi donc, je vous en prie.
+
+MATHILDE.
+
+Pourquoi?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Regardez-moi en face, là, franchement.
+
+MATHILDE.
+
+Que me trouvez-vous d'extraordinaire?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous venez de pleurer,
+c'est clair comme le jour. Qu'est-ce qui se passe donc, ma chère
+Mathilde?
+
+MATHILDE.
+
+Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je vous dérange, je
+m'en vais.
+
+MATHILDE.
+
+Au contraire, chère; je vous supplie de rester.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais vous me direz vos
+peines.
+
+_Mathilde secoue la tête._
+
+Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne
+suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement.
+
+MATHILDE.
+
+Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit m'amuse, et s'il
+était vrai que j'eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère; personne n'est
+si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas
+qu'on joue avec le coeur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en
+manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien
+jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si
+ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment: ce n'est pas la
+curiosité qui me pousse.
+
+MATHILDE.
+
+Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais dispensez-moi de
+vous obéir.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise
+affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pensé en vous
+quittant; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour?
+
+_Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son
+mouchoir à ses yeux._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-il possible?
+
+_Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va s'asseoir
+à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. Elle se
+lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils
+vous font mal. Moi, je vous dis: Pleurez! pleurez! Douces ou amères,
+les larmes soulagent toujours.
+
+MATHILDE.
+
+Ah! mon Dieu!
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut pas aimer madame
+de Blainville; c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit
+ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt; on ne quitte pas un
+ange pour un diable.
+
+MATHILDE, _sanglotant_.
+
+Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie.
+Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense; il est méchant, mais
+il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant
+lui?
+
+MATHILDE.
+
+Oh! non, jamais!
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en fût bien aise.
+
+MATHILDE.
+
+Bien aise? bien aise de me voir pleurer?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en
+est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu?
+
+MATHILDE.
+
+Mais... je ne sais...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer tout de suite;
+si, pour vous mettre à votre aise, il faut m'engager de mon côté, je
+vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir
+en moi; est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de
+savoir sur mon compte?
+
+MATHILDE.
+
+Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie à vous.
+Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une folle tête qui
+m'entraîne. J'avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en
+cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours,
+je le vois à peine; il passe ses journées chez madame de Blainville.
+Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son
+absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais
+lui donner ma bourse, il a tiré l'autre.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Il n'y a pas là de quoi pleurer.
+
+MATHILDE.
+
+Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie; je lui
+ai demandé l'autre bourse.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Aïe! ce n'est pas diplomatique.
+
+MATHILDE.
+
+Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai honte...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh bien?
+
+MATHILDE.
+
+Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit
+sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne.
+Je l'ai prié,... je l'ai supplié...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! il n'est
+pas digne de vous!
+
+MATHILDE.
+
+Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais!
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime;
+mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié! Et où est donc votre
+bourse?
+
+MATHILDE.
+
+La voilà ici sur la table.
+
+MADAME DE LÉRY, _prenant la bourse_.
+
+Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre fois plus
+jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est
+charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de
+son goût.
+
+MATHILDE.
+
+Tâchez. Vous me rendrez la vie.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il faut qu'il y ait
+de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la
+déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton.
+Mathilde, voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien
+d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir?
+
+MATHILDE.
+
+Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Comment étiez-vous quand il est sorti?
+
+MATHILDE.
+
+Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une idée, je vous
+en avertis, il faut que je me saisisse au vol; je me connais, je
+réussirai.
+
+MATHILDE.
+
+Ordonnez donc, je me soumets.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans
+ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en
+rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous
+voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera peut-être pas très
+divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir.
+Est-ce convenu? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans
+ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin
+de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à mon groom d'apporter
+ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il
+rencontrera, et de s'en aller sans autre explication.
+
+MATHILDE.
+
+Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir
+si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi?
+
+MATHILDE.
+
+Oui, tout au monde pour l'amour de lui.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Allons, preste! Voilà une voiture.
+
+MATHILDE.
+
+C'est lui; j'entends sa voix dans la cour.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là?
+
+MATHILDE.
+
+Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à
+ce bal?
+
+MADAME DE LÉRY, _ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la
+donnant à Mathilde_.
+
+Tenez, vous arrangerez cela en route.
+
+_Mathilde sort._
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+MADAME DE LÉRY, _seule_.
+
+À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là qui la refuse!
+Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un
+lévrier! Pauvre enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter une
+bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de madame de Blainville!
+Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous
+valons mieux qu'eux.
+
+_Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après,
+on frappe à la porte._
+
+Entrez.
+
+
+SCÈNE VIII
+
+MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY.
+
+
+MADAME DE LÉRY, _lisant d'un air distrait_.
+
+Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé?
+
+CHAVIGNY.
+
+Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais.
+
+_Il s'assoit et regarde autour de lui._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Était-il amusant, ce bal?
+
+CHAVIGNY.
+
+Comme cela. N'y étiez-vous pas?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y étais pas; mais
+j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards semblent chercher.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous plaisantez, à ce que je vois?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article d'une _Revue_
+qui m'intéresse beaucoup.
+
+_Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène._
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Mais oui; vous voyez que je l'attends.
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez
+proposé.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Apparemment qu'elle a changé d'idée.
+
+CHAVIGNY.
+
+Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Parce que je ne m'en suis plus souciée.
+
+CHAVIGNY.
+
+Elle s'est donc passée de voiture?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, monsieur de Chavigny?
+
+CHAVIGNY.
+
+Quoi?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est la _Revue des Deux Mondes_; un article très joli de madame Sand
+sur les orangs-outangs.
+
+CHAVIGNY.
+
+Sur les?...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est
+celui d'à côté; c'est très amusant[A].
+
+[Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa
+table de travail plusieurs livraisons de la _Revue des Deux Mondes_,
+en ouvrit deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un
+article de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1er
+avril suivant, contenait un chapitre de _Mauprat_, par George Sand.
+L'étrange confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que
+des yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.]
+
+CHAVIGNY.
+
+Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans me prévenir.
+J'aurais pu du moins la ramener.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Aimez-vous les romans de madame Sand?
+
+CHAVIGNY.
+
+Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne
+l'aie pas trouvée?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Quoi? la _Revue_? Elle était là-dessus.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous moquez-vous de moi, madame?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Peut-être; c'est selon à propos de quoi.
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est de ma femme que je vous parle.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-ce que vous me l'avez donnée à garder?
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce pas la
+chercher.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Bah! vous allez tomber dans la queue.
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.
+
+_Il s'approche du feu et s'assoit._
+
+MADAME DE LÉRY, _quittant sa lecture_.
+
+Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup?
+Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde
+parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait.
+
+CHAVIGNY.
+
+Certainement; vous en voyez la preuve.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Pas tant; vous avez l'air furieux.
+
+CHAVIGNY.
+
+Moi? par exemple! pas le moins du monde.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre
+homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté
+ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est.
+
+CHAVIGNY.
+
+Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie
+de l'avoir fait.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, moi, que vous êtes
+fâché. À vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un
+peu pour vous rejoindre.
+
+CHAVIGNY.
+
+J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes, nous
+autres; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne
+prenez pas de thé?
+
+CHAVIGNY.
+
+Non, il me fait mal.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh bien! donnez-m'en.
+
+CHAVIGNY.
+
+Plaît-il, madame?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Donnez-m'en.
+
+_Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère ce soir?
+
+CHAVIGNY.
+
+Je n'en sais rien.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On y entre et on en
+sort sans savoir pourquoi; c'est une procession de marionnettes.]
+
+CHAVIGNY.
+
+Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié froid.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un ou deux morceaux.
+
+CHAVIGNY.
+
+Comme vous voudrez; il ne vaudra rien.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Bien; maintenant, encore un peu de lait.
+
+CHAVIGNY.
+
+Êtes-vous satisfaite?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse.
+
+CHAVIGNY, _lui présentant la tasse_.
+
+La voilà; mais il ne vaudra rien.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous croyez? En êtes-vous sûr?
+
+CHAVIGNY.
+
+Il n'y a pas le moindre doute.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Et pourquoi ne vaudrait-il rien?
+
+CHAVIGNY.
+
+Parce qu'il est froid et trop sucré.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le.
+
+_Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en
+riant._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais rien vu de si
+maussade.
+
+CHAVIGNY, _impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène à
+grand pas, et dit avec humeur_:
+
+Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes comme un Othello.
+
+CHAVIGNY.
+
+Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gêne, ni qu'on
+gêne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Par amour-propre, comme tous les maris.
+
+CHAVIGNY.
+
+Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,» parce
+que c'est une phrase toute faite, comme on dit: «Votre très humble
+serviteur.» Le monde est bien sévère pour ces pauvres maris.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Pas tant que pour ces pauvres femmes.
+
+CHAVIGNY.
+
+Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de
+vivre sur le même pied que nous? C'est d'une absurdité qui saute aux
+yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune
+importance pour un homme.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Oui, les caprices, par exemple.
+
+CHAVIGNY.
+
+Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain qu'un homme
+peut en avoir, et qu'une femme...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe est un talisman
+qui en préserve?
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est une barrière qui doit les arrêter.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher.
+C'est Mathilde qui rentre.
+
+CHAVIGNY.
+
+Oh! que non; il n'est pas minuit.
+
+_Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny._
+
+CHAVIGNY.
+
+Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+On vient d'apporter cela pour monsieur le comte.
+
+_Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de
+Mathilde._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette heure-ci, c'est un
+peu fort.
+
+CHAVIGNY.
+
+Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, hé! qui est-ce qui a
+apporté ce paquet?
+
+LE DOMESTIQUE, _rentrant_.
+
+Monsieur?
+
+CHAVIGNY.
+
+Qui est-ce qui a apporté ce paquet?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Monsieur, c'est le portier qui vient de monter.
+
+CHAVIGNY.
+
+Il n'y a rien avec? pas de lettre?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Non, monsieur.
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Non, monsieur; on vient de le lui remettre.
+
+CHAVIGNY.
+
+Qui le lui a remis?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Monsieur, il ne sait pas.
+
+CHAVIGNY.
+
+Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme ou une femme?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît pas.
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Non, monsieur; il est parti sur-le-champ.
+
+CHAVIGNY.
+
+Il n'a rien dit?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Non, monsieur.
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est bon.
+
+_Le domestique sort._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber
+votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je veux être pendu si j'y comprends rien.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Laissez donc! vous faites l'enfant.
+
+CHAVIGNY.
+
+Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne devine pas. Ce ne
+peut être qu'une méprise.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-ce que l'adresse n'est pas dessus?
+
+CHAVIGNY.
+
+Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'écriture.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Peut-on voir?
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer; mais
+tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette
+écriture-là quelque part.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Et moi aussi, très certainement.
+
+CHAVIGNY.
+
+Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde ou en coulée?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces
+lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien élevée.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous avez l'air de la connaître.
+
+MADAME DE LÉRY, _avec une confusion feinte_.
+
+Moi! pas du tout.
+
+_Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Où en étions-nous donc de notre conversation?--Eh! mais il me semble
+que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous êtes dans le secret, convenez-en.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de vous, j'aurais
+déjà deviné.
+
+CHAVIGNY.
+
+Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je croirais assez que c'est madame de Blainville.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien que nous nous
+brouillerons?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que vous n'y êtes pas
+fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que
+par politesse.
+
+CHAVIGNY.
+
+Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas bonne!
+
+_Un silence._
+
+CHAVIGNY, _se promenant toujours_.
+
+Plus je cherche, moins je trouve.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette
+bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries.
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est qu'en vérité je tombe des nues.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a réfléchi sur la
+couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir.
+Ou mieux encore: elle veut vous tenter, et voir si vous porterez
+celle-ci ou la sienne.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir
+qui l'a faite.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre
+les mains; croyez-vous que je m'y tromperais?
+
+MADAME DE LÉRY, _éclatant de rire_.
+
+Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas.
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-ce que ce serait vous, par hasard?
+
+_Un silence._
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que
+celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de
+me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme?
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est un petit complot assez bien tricoté.
+
+CHAVIGNY.
+
+Avouez donc que vous en êtes.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Non.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je vous en prie.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Pas davantage.
+
+CHAVIGNY.
+
+Je vous en supplie.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Demandez-le à genoux, je vous le dirai.
+
+CHAVIGNY.
+
+À genoux? tant que vous voudrez.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Allons! voyons!
+
+CHAVIGNY.
+
+Sérieusement?
+
+_Il se met à genoux en riant devant madame de Léry._
+
+MADAME DE LÉRY, _sèchement_.
+
+J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais je vous conseille
+de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir.
+
+CHAVIGNY, _se relevant_.
+
+Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Avez-vous là votre bourse bleue?
+
+CHAVIGNY.
+
+Je n'en sais rien, je crois que oui.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai qui a fait
+l'autre.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous le savez donc?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Oui, je le sais.
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-ce une femme?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+À moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas...
+
+CHAVIGNY.
+
+Je veux dire: est-ce une jolie femme?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes
+de Paris.
+
+CHAVIGNY.
+
+Brune ou blonde?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Bleue.
+
+CHAVIGNY.
+
+Par quelle lettre commence son nom?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi la bourse de madame de
+Blainville.
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-elle petite ou grande?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Donnez-moi la bourse.
+
+CHAVIGNY.
+
+Dites-moi seulement si elle a le pied petit.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+La bourse ou la vie!
+
+CHAVIGNY.
+
+Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Oui.
+
+CHAVIGNY, _tirant la bourse bleue_.
+
+Votre parole d'honneur?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ma parole d'honneur.
+
+CHAVIGNY _semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la
+regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit
+gaiement_:
+
+Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-ce que vous en êtes à le demander?
+
+CHAVIGNY.
+
+Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux
+façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je croyais qu'il était
+conclu.
+
+CHAVIGNY.
+
+Un homme marié n'en reste pas moins homme; la bénédiction ne le
+métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et
+à en donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde,
+à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou
+au convenu, à la personne ou au personnage.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où s'y reconnaît le
+public?
+
+CHAVIGNY.
+
+Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien
+difficile.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette
+bourse.
+
+CHAVIGNY.
+
+Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de
+choses!), ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai
+caractère des gens: elle doit bien voir, au premier coup d'oeil....
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Décidément, vous gardez la bourse?
+
+CHAVIGNY.
+
+Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il
+pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de
+l'homme par conséquent? Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez
+toute en fleurs ce matin.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! mon Dieu! mes
+cheveux sont défaits d'un côté.
+
+_Elle se lève et s'ajuste devant la glace._
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit
+comme vous...
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à
+un homme d'esprit comme vous.
+
+CHAVIGNY.
+
+Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.
+
+CHAVIGNY.
+
+C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Qu'est-ce que ce propos-là veut dire?
+
+CHAVIGNY.
+
+Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de
+vous plaire.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne ne me plaît,
+et je ne veux plaire à personne.
+
+CHAVIGNY.
+
+Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est cependant la vérité pure.
+
+CHAVIGNY.
+
+Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas
+de maître.
+
+CHAVIGNY.
+
+Ne peut-elle souffrir un serviteur?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans.
+
+CHAVIGNY, _se levant_.
+
+C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté
+la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de
+s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-ce votre opinion sincère?
+
+CHAVIGNY.
+
+Très sincère; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce
+qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.
+
+CHAVIGNY.
+
+Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne
+seraient pas si prudentes.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand
+il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser.
+
+CHAVIGNY.
+
+Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi?
+pourquoi tant de comédie et si peu de franchise? Une jolie femme qui
+se fie à un galant homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas
+que des sots sur la terre.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est une question en pareille circonstance.
+
+CHAVIGNY.
+
+Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce
+point, ne soit pas de l'avis des sots; et je suppose qu'une
+occasion se présente où l'on puisse être franc sans danger, sans
+arrière-pensée, sans crainte des indiscrétions.
+
+_Il lui prend la main._
+
+Je suppose qu'on dise à une femme: Nous sommes seuls, vous êtes jeune
+et belle, et je fais de votre esprit et de votre coeur tout le cas
+qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins
+nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté
+ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien;
+vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni
+protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces
+lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que
+cette porte est fermée: votre liberté est sur le seuil; vous la
+retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre à vous n'est
+pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume;
+c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice
+des sens, mais celui du coeur, qu'un moment fait naître et dont le
+souvenir est éternel.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à l'occasion vous en
+joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice,
+avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est
+l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de
+cartes?
+
+CHAVIGNY.
+
+Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous
+ne voulez vous contredire.
+
+_Elle prend une carte dans le jeu._
+
+Allons, comte, dites rouge ou noir.
+
+CHAVIGNY.
+
+Voulez-vous me dire quel est l'enjeu?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+L'enjeu est une discrétion[B].
+
+[Note B: On appelle _discrétion_ un pari dans lequel le perdant
+s'oblige à donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa
+discrétion.
+
+(_Note de l'auteur._)]
+
+CHAVIGNY.
+
+Soit.--J'appelle rouge.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse
+bleue.
+
+CHAVIGNY.
+
+De tout mon coeur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur
+m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi
+bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Est-elle petite ou grande, cette main?
+
+CHAVIGNY.
+
+Elle est charmante et douce comme le satin.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement de jalousie?
+
+_Elle jette au feu la bourse bleue._
+
+CHAVIGNY.
+
+Ernestine, je vous adore!
+
+MADAME DE LÉRY _regarde brûler la bourse. Elle s'approche de Chavigny
+et lui dit tendrement_:
+
+Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?
+
+CHAVIGNY.
+
+Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée.
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ni moi non plus, monsieur de Chavigny.
+
+CHAVIGNY.
+
+Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? Ah! ce n'est
+pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est
+pas elle qui me le donnera!
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit
+sacrifice, c'est très galant de votre part; mais je ne veux pas vous
+tromper: la bourse rouge n'est pas de ma façon.
+
+CHAVIGNY.
+
+Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de
+réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous
+m'avez fait en bon français une déclaration très aimable; vous vous
+êtes mis à deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de
+tapis; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé
+brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela? Que me
+trouvez-vous de si extraordinaire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je
+suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est
+pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis
+une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit
+et que nous sommes en tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous
+aurons à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, n'est-ce
+pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même
+un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus
+insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à
+la seule femme que vous aimiez!
+
+_On entend le bruit d'une voiture._
+
+CHAVIGNY.
+
+Mais, madame, qui a pu vous instruire?
+
+MADAME DE LÉRY.
+
+Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient
+me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale; vous êtes
+homme de coeur, et votre coeur vous la fera. Si vous trouvez que
+Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que
+ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle
+femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu; vous m'en voudrez
+aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et,
+croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un
+absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer
+ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au
+monde, pas même elle, ne saura jamais.
+
+_Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse._
+
+CHAVIGNY _les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa
+femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit à celle-ci en
+la lui rendant:_
+
+Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai
+jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons.
+
+FIN D'UN CAPRICE.
+
+C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que cette comédie
+a été jouée pour la première fois par madame Allan-Despréaux, qui
+l'avait découverte après dix ans de publicité. Lorsque madame Allan
+revint en France, elle voulut faire sa rentrée au Théâtre-Français
+par le rôle de madame de Léry. On sait le succès prodigieux qu'elle
+y obtint. Le _Caprice_, représenté à Paris le 27 novembre 1847, jouit
+encore aujourd'hui de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le
+considérer désormais comme faisant partie du répertoire classique de
+la Comédie-Française.
+
+ * * * * *
+
+IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE
+
+PROVERBE EN UN ACTE
+
+PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
+
+ LE COMTE. M. BRINDEAU.
+
+ LA MARQUISE. Mme ALLAN-DESPRÉAUX.
+
+_La scène est à Paris._
+
+
+
+
+_Un petit salon._
+
+LE COMTE, LA MARQUISE.
+
+_La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la
+tapisserie. Le comte entre et salue._
+
+
+LE COMTE.
+
+Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis
+d'une cruelle étourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me
+rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir,
+cela ne manque jamais d'être un mardi.
+
+LA MARQUISE.
+
+Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?
+
+LE COMTE.
+
+Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard
+que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici à un quart d'heure,
+une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis.
+
+LA MARQUISE.
+
+Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop
+pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos
+mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas
+nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux
+qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit, on reçoit
+tout Paris; et tout Paris, au temps où nous sommes, c'est bien
+réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez
+soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là
+vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins
+possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que
+c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille.
+
+LE COMTE.
+
+Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me
+permettez de vous voir dans la semaine.
+
+LA MARQUISE.
+
+Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur,
+vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde
+aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais
+qu'avez-vous donc? vous me semblez...
+
+LE COMTE.
+
+Quoi?
+
+LA MARQUISE.
+
+Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.
+
+LE COMTE.
+
+Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'étais un peu.
+
+LA MARQUISE.
+
+Quoi? Je le demande à mon tour.
+
+LE COMTE.
+
+Vous fâcherez-vous si je vous le dis?
+
+LA MARQUISE.
+
+J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me fâcherai pas de la
+journée.
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal à
+la mode, comme vos réceptions.
+
+Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver
+personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison.
+Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé;
+je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que
+faire, je suis bête comme un feuilleton.
+
+LA MARQUISE.
+
+Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il
+fait, sans aucun doute.
+
+LE COMTE.
+
+Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les
+badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien
+sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est
+comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces
+beautés-là.
+
+LA MARQUISE.
+
+Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient
+moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les
+autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à
+avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.
+
+LE COMTE.
+
+Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le
+gagne. En prenant des années, on devient plat ou fou, et j'ai une peur
+atroce de mourir comme un sage.
+
+LA MARQUISE.
+
+Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre idée me gèle.
+
+_On entend le bruit d'une sonnette au dehors._
+
+LE COMTE.
+
+Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre procession
+arrive.
+
+LA MARQUISE.
+
+Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez de rester.
+
+LE COMTE.
+
+Non; décidément je m'en vais.
+
+LA MARQUISE.
+
+Où allez-vous?
+
+LE COMTE.
+
+Je n'en sais rien.
+
+_Il se lève, salue et ouvre la porte._
+
+Adieu, madame, à jeudi soir.
+
+LA MARQUISE.
+
+Pourquoi jeudi?
+
+LE COMTE, _debout, tenant le bouton de la porte_.
+
+N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite
+visite.
+
+LA MARQUISE.
+
+Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène
+M. Camus.
+
+LE COMTE.
+
+M. Camus, votre voisin de campagne?
+
+LA MARQUISE.
+
+Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie,
+et je veux lui rendre sa politesse.
+
+LE COMTE.
+
+C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux! on devrait le
+nourrir de sa marchandise. Et, à propos, savez-vous ce qu'on dit?
+
+LA MARQUISE.
+
+Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné?
+
+LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.
+
+Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi,
+une blanchisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est mon bonnet.
+Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus?--Fermez donc cette
+porte... Il vient un vent horrible.
+
+LE COMTE, _fermant la porte_.
+
+On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire,
+et qu'il vient chez vous bien souvent.
+
+LA MARQUISE.
+
+En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout
+bonnement?
+
+LE COMTE.
+
+Je vous le dis, parce qu'on en parle.
+
+LA MARQUISE.
+
+C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de
+vous aussi par le monde?
+
+LE COMTE.
+
+De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas
+se répéter?
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez
+que je suis à la veille d'être annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de
+vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est
+vrai.
+
+LE COMTE.
+
+Et quoi donc? Vous me feriez peur.
+
+LA MARQUISE.
+
+Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.
+
+LE COMTE.
+
+Expliquez-vous, je vous en prie.
+
+LA MARQUISE.
+
+Ah! pas du tout; ce sont vos affaires.
+
+LE COMTE, _se rasseyant_.
+
+Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grâce. Vous êtes
+la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.
+
+LA MARQUISE.
+
+L'une des personnes, vous voulez dire.
+
+LE COMTE.
+
+Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, le sentiment,
+la...
+
+LA MARQUISE.
+
+Ah, ciel! vous allez faire une phrase.
+
+LE COMTE.
+
+Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne
+voulez rien voir.
+
+LA MARQUISE.
+
+Voir quoi?
+
+LE COMTE.
+
+Cela s'entend de reste.
+
+LA MARQUISE.
+
+Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles.
+
+LE COMTE.
+
+Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, depuis
+un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec
+votre esprit, votre grâce et votre beauté...
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que
+vous me faites là. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un
+compliment de bonne année?
+
+LE COMTE.
+
+Et si c'était une déclaration?
+
+LA MARQUISE.
+
+Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais
+au bal, je suis exposée à en entendre ce soir; ma santé ne me permet
+pas ces choses-là deux fois par jour.
+
+LE COMTE.
+
+En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon coeur
+quand vous y serez prise à votre tour.
+
+LA MARQUISE.
+
+Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants où
+je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin.
+Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard
+que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de
+désespoir de ne penser à rien.
+
+LE COMTE.
+
+Raillez, raillez! Vous y viendrez.
+
+LA MARQUISE.
+
+C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable,
+à qui la faute? Je vous assure que je ne me défends pas.
+
+LE COMTE.
+
+Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour?
+
+LA MARQUISE.
+
+Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela, c'est par trop
+bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que
+signifie cette chose-là: faire la cour à une femme?
+
+LE COMTE.
+
+Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le
+lui dire.
+
+LA MARQUISE.
+
+À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous
+plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en
+faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une
+raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce
+n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il à ces compliments?
+La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une
+femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une
+poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je
+vous trouve charmante! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un
+tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle faire sa
+cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces
+niaiseries-là? Cela me met en colère, quand j'y pense.
+
+LE COMTE.
+
+Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.
+
+LA MARQUISE.
+
+Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un
+grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de
+pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de
+passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin
+au soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vérité,
+que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais:
+Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments.
+Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de
+lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de
+son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous êtes jolie, et puis:
+Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, mon Dieu! on le sait bien.
+Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous
+n'êtes que des confiseurs déguisés.
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez.
+
+_On entend la sonnette._
+
+On sonne de nouveau; adieu, je me sauve.
+
+_Il se lève et ouvre la porte._
+
+LA MARQUISE.
+
+Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus ce que
+c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté de Fossin, dans vos
+courses?
+
+LE COMTE.
+
+Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque
+chose.
+
+LA MARQUISE.
+
+Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! C'est une bague
+que j'ai cassée; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est
+qu'il faut que je vous explique...
+
+_Elle ôte la bague de son doigt._
+
+Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite pointe, vous
+voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait de côté, par là; je l'ai heurté
+ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé.
+
+LE COMTE.
+
+Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là
+dedans.
+
+LA MARQUISE.
+
+Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?
+
+LE COMTE.
+
+Je ne ris pas le moins du monde.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je
+n'entends personne. Qui avait donc sonné encore?
+
+LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.
+
+Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je
+suppose. À propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.
+
+LA MARQUISE.
+
+Fermez donc cette porte, vous me glacez.
+
+LE COMTE.
+
+Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit
+de moi, n'est-ce pas, marquise?
+
+LA MARQUISE.
+
+Venez ce soir au bal, nous causerons.
+
+LE COMTE.
+
+Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation,
+avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau
+sucrée! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude,
+pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre
+poche. Je vous demande un peu si c'est là...
+
+LA MARQUISE.
+
+Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez.
+Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?
+
+LE COMTE, _fermant la porte et venant se rasseoir_.
+
+C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains
+vraiment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir
+chez vous.
+
+LA MARQUISE.
+
+C'est honnête; et à propos de quoi?
+
+LE COMTE.
+
+Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout
+à l'heure, et je le sens bien; c'est très naturel. C'est ce malheureux
+logement que j'ai là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos
+fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y
+viens faire.
+
+LA MARQUISE.
+
+Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas
+une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup
+de plaisir à vous voir.
+
+LE COMTE.
+
+Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner
+en Italie.
+
+LA MARQUISE.
+
+Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle...
+
+LE COMTE.
+
+Quelle demoiselle, s'il vous plaît?
+
+LA MARQUISE.
+
+Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que
+je sais le nom de vos danseuses?
+
+LE COMTE.
+
+Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte?
+
+LA MARQUISE.
+
+Précisément. Est-ce que vous niez?
+
+LE COMTE.
+
+C'est un conte à dormir debout.
+
+LA MARQUISE.
+
+Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement au spectacle avec
+un certain chapeau rose à fleurs, comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra.
+Vous êtes dans les choeurs, mon voisin; cela est connu de tout le
+monde.
+
+LE COMTE.
+
+Comme votre mariage avec M. Camus.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus est un fort honnête
+homme; il est plusieurs fois millionnaire; son âge, bien qu'assez
+respectable, est juste à point pour un mari. Je suis veuve, et il est
+garçon; il est très bien quand il a des gants.
+
+LE COMTE.
+
+Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller.
+
+LA MARQUISE.
+
+Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce qu'on parle de
+choses pareilles?
+
+LE COMTE.
+
+Dame! à quelqu'un qui peut les voir.
+
+LA MARQUISE.
+
+Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies
+façons-là.
+
+LE COMTE, _se levant et prenant son chapeau_.
+
+Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque
+sottise.
+
+LA MARQUISE.
+
+Quel excès de délicatesse!
+
+LE COMTE.
+
+Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de
+défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.
+
+LA MARQUISE.
+
+De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de
+m'aimer?
+
+LE COMTE.
+
+Certainement,--de vous en parler, du moins.
+
+LA MARQUISE.
+
+Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence.
+
+LE COMTE.
+
+Si vous le disiez sérieusement...
+
+LA MARQUISE.
+
+Que vous importe? pourvu que je le dise.
+
+LE COMTE.
+
+C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui
+courût des risques.
+
+LA MARQUISE.
+
+Oh! oh! de grands périls, monsieur?
+
+LE COMTE.
+
+Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour
+moi.
+
+LA MARQUISE.
+
+Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! voyons. Vous ne
+dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je
+m'attendais à vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme
+Rodrigue, ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre place.
+
+LE COMTE.
+
+Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde?
+
+LA MARQUISE.
+
+Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on ose vous braver en
+face?
+
+LE COMTE.
+
+Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je
+suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration de hussard, cela
+doit être curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que
+j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre.
+Vous me donnerez une représentation.
+
+_On entend la sonnette._
+
+LE COMTE.
+
+Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas
+quitte, au moins.
+
+_Il ouvre la porte._
+
+LA MARQUISE.
+
+À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc que ce bruit
+que j'entends?
+
+LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.
+
+C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire
+plaisir. On vous apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il
+n'y ait un rhume dedans.
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de
+janvier! Et les almanachs?
+
+LE COMTE.
+
+Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe.
+
+LA MARQUISE.
+
+C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne pouvez pas sortir
+de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille?
+
+LE COMTE, _fermant la porte_.
+
+Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les
+parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de cheminée.
+
+LA MARQUISE.
+
+Et mes chevaux qui sont sortis!
+
+LE COMTE.
+
+Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête.
+
+LA MARQUISE.
+
+Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre, moi, monsieur, je
+n'aime pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable! Tout à l'heure
+il faisait le plus beau ciel du monde.
+
+LE COMTE.
+
+Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous
+n'aurez personne. Voilà un jour de moins parmi vos jours.
+
+LA MARQUISE.
+
+Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui
+m'impatiente.
+
+LE COMTE.
+
+Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui faites profession de les
+haïr, on pourrait prendre les vôtres pour la vérité.
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites grand plaisir
+en venant me voir.
+
+LE COMTE, _se rasseyant près de la marquise_.
+
+Alors laissez-moi vous aimer.
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fâche pas le
+moins du monde.
+
+LE COMTE.
+
+Alors laissez-moi vous en parler.
+
+LA MARQUISE.
+
+À la hussarde, n'est-il pas vrai?
+
+LE COMTE.
+
+Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de coeur, j'ai assez de
+bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit,
+sans offenser une personne qu'on respecte...
+
+LA MARQUISE.
+
+D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici
+tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous
+étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour
+assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières
+venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, à l'heure qu'il est,
+littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez dîner. C'est donc
+parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup
+obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour,
+cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si
+ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il
+arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais je
+suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville;
+et vite, vous abordez votre thème, et si je voulais vous écouter,
+vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour.
+Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres
+auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque
+tragédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en
+assommer, dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.
+
+LE COMTE.
+
+Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que
+je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis?
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.
+
+LE COMTE.
+
+Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si
+vous ne me croyez pas sincère...
+
+LA MARQUISE.
+
+Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que
+vous pourriez me dire? J'ai très bonne opinion de vos études; mais,
+parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu?
+Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais
+où, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, très
+proprement écrites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante
+lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman,
+où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les
+déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments
+d'hypocrisie où l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles,
+pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise
+humeur, même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces
+lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait
+usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât
+plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi,
+à toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, et
+si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau.
+
+LE COMTE.
+
+Vous êtes bien blasée, marquise.
+
+LA MARQUISE.
+
+Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.
+
+LE COMTE.
+
+Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.
+
+LE COMTE.
+
+Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.
+
+LA MARQUISE.
+
+Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que
+c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur?
+Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous
+laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes
+assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas
+tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il
+n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez
+de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des
+capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas
+mis à votre disposition un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous,
+comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les
+mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes
+apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures
+diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais
+qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie
+humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du
+moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais
+la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me
+garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses
+valseurs. Je lui dirais seulement: N'en écoute pas un seul, écoute-les
+tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le
+ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si,
+par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends
+seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous
+les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira
+ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà mon
+histoire et ma science; appelez-vous cela être blasée?
+
+LE COMTE.
+
+Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu
+naturel, que le doute pourrait être permis.
+
+LA MARQUISE.
+
+Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non?
+
+LE COMTE.
+
+Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre âge, vous méprisez
+l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un
+méchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent
+une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que
+mensonge dans les autres? Mais d'où revenez-vous donc, marquise?
+Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là?
+
+LA MARQUISE.
+
+Je reviens de loin, mon voisin.
+
+LE COMTE.
+
+Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute
+chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à
+vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur
+qui, à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son
+journal: «Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.»
+
+LA MARQUISE.
+
+Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.
+
+LE COMTE, _mettant la bûche_.
+
+Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles,
+haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous
+découragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez
+me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame,
+vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on
+aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le
+soleil; mais je dis à mon tour: Qu'est-ce que cela prouve?
+
+LA MARQUISE.
+
+À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; à peu de chose
+près, c'est comme un livre.
+
+LE COMTE.
+
+Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous
+plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement.
+
+LA MARQUISE.
+
+À votre aise; faites comme chez vous.
+
+LE COMTE.
+
+Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de
+nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous
+nous comparez à des auteurs sifflés, quel reproche croyez-vous nous
+faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comédie...
+
+LA MARQUISE.
+
+La feu ne va pas; la bûche est de travers.
+
+LE COMTE, _arrangeant le feu_.
+
+Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde,
+sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de
+moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce
+ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je
+me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être
+immortel?
+
+LA MARQUISE.
+
+Monsieur, voilà de la poésie.
+
+LE COMTE.
+
+Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces
+compliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très bonnes
+anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules
+parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours
+jeune.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce
+qui est toujours jeune?
+
+LE COMTE.
+
+L'amour.
+
+LA MARQUISE.
+
+Monsieur, voilà de l'éloquence.
+
+LE COMTE.
+
+Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune,
+et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement
+vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui
+vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage,
+tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux
+diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un
+roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort,
+vive l'amour!
+
+LA MARQUISE.
+
+L'amour?
+
+LE COMTE.
+
+L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer...
+
+LA MARQUISE.
+
+Donnez-moi l'écran qui est là.
+
+LE COMTE.
+
+Celui-là?
+
+LA MARQUISE.
+
+Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle.
+
+LE COMTE, _donnant l'écran à la marquise_.
+
+Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est
+pas une chose charmante?
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais je vous dis, c'est toujours la même chose.
+
+LE COMTE.
+
+Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on
+invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus
+qui est là sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose;
+en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre
+grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie?
+
+LA MARQUISE.
+
+Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de
+vous.
+
+LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant à la main_.
+
+Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée,
+cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais
+eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus
+d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme
+une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut.
+
+LA MARQUISE.
+
+Monsieur, voilà de la mythologie.
+
+LE COMTE, _tenant toujours le coussin_.
+
+Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indifférence à la
+mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience
+qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous
+n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie
+qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce
+moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors,
+pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait
+sur votre tête?
+
+LA MARQUISE.
+
+Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais
+demandé pour mettre sous mes pieds.
+
+LE COMTE.
+
+Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration,
+bon gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête comme une oie; car
+je suis furieux contre vous.
+
+_Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux
+dessus._
+
+LA MARQUISE.
+
+Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît?
+
+LE COMTE.
+
+Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.
+
+LA MARQUISE.
+
+Vous ne voulez pas vous lever?
+
+LE COMTE.
+
+Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, à moins que
+vous ne consentiez à m'entendre.
+
+LA MARQUISE.
+
+J'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+_Elle se lève._
+
+LE COMTE, _toujours à genoux_.
+
+Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou,
+vous me désespérez.
+
+LA MARQUISE.
+
+Cela vous passera au _Café de Paris_.
+
+LE COMTE, _de même_.
+
+Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant
+que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais
+que vous voir en passant; témoin cette porte que j'ai ouverte trois
+fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos
+railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne
+fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du
+premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore...
+Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je
+vous adore, je ne songe...
+
+LA MARQUISE.
+
+Adieu.
+
+_La marquise sort et laisse la porte ouverte._
+
+LE COMTE, _demeuré seul, reste un moment encore à genoux, puis il se
+lève et dit_:
+
+C'est la vérité que cette porte est glaciale.
+
+_Il va pour sortir, et voit la marquise._
+
+LE COMTE.
+
+Ah! marquise, vous vous moquez de moi.
+
+LA MARQUISE, _appuyée sur la porte entr'ouverte_.
+
+Vous voilà debout?
+
+LE COMTE.
+
+Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.
+
+LA MARQUISE.
+
+Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.
+
+LE COMTE.
+
+Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, je suis
+perdu.
+
+LA MARQUISE.
+
+Qu'avez-vous?
+
+LE COMTE.
+
+Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il
+y a de plus sacré au monde...
+
+LA MARQUISE.
+
+Adieu.
+
+_Elle veut sortir._
+
+LE COMTE.
+
+C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens
+combien je vais souffrir!
+
+LA MARQUISE, _d'un ton sérieux_.
+
+Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?
+
+LE COMTE.
+
+Mais, madame, je veux,... je désirerais...
+
+LA MARQUISE.
+
+Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais
+être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous
+préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me
+révolte.
+
+LE COMTE.
+
+Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce serait ma vie
+entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon
+honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un
+seul instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous
+ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde!
+L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon
+étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous
+faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez
+quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il
+pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué
+par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une
+si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc
+aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme!
+
+LA MARQUISE.
+
+Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous
+serions pas disputés.--Ainsi, vous voulez m'épouser?
+
+LE COMTE.
+
+Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le
+dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais
+mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance...
+
+LA MARQUISE.
+
+Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.
+
+LE COMTE.
+
+Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je
+vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce
+moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma
+vie est dans vos mains.
+
+LA MARQUISE.
+
+Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien
+de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.
+
+LE COMTE.
+
+Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte
+soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci,
+grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est
+parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras
+pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.
+
+LE COMTE.
+
+Chez Fossin, madame? pour quoi faire?
+
+LA MARQUISE.
+
+Ma bague.
+
+LE COMTE.
+
+Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise?
+
+LA MARQUISE.
+
+Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le
+chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de
+cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être
+ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.
+
+LE COMTE.
+
+Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...
+
+LA MARQUISE.
+
+Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus
+habitable.
+
+FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
+
+
+
+Le succès imprévu du _Caprice_ donna l'idée aux artistes de la
+Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset
+quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M.
+Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte
+ou fermée_, publiée par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce
+petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le
+_Caprice_, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848,
+qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire
+du Théâtre-Français.
+
+ * * * * *
+
+LOUISON
+
+COMÉDIE EN DEUX ACTES
+
+1849
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
+
+ LE DUC. MM. BRINDEAU.
+
+ BERTHAUD. RÉGNIER.
+
+ LA MARÉCHALE. Mme MÉLINGUE.
+
+ LA DUCHESSE. Mlles JUDITH.
+
+ LISETTE. ANAÏS.
+
+VALETS, UNE FEMME.
+
+_Costumes du temps de Louis XVI._
+
+
+
+
+À MADEMOISELLE ANAÏS
+
+
+RONDEAU
+
+ Que rien ne puisse en liberté
+ Passer sous le sacré portique
+ Sans être quelque peu heurté
+ Par les bornes de la critique,
+ C'est un axiome authentique.
+
+ Pourquoi tant de sévérité?
+ Grétry disait avec gaîté:
+ «J'aime mieux un peu de musique
+ Que rien.»
+
+ À ma Louison ce mot s'applique.
+ Sur le théâtre elle a jeté
+ Son petit bouquet poétique.
+ Pourvu que vous l'ayez porté,
+ Le reste est moins, en vérité,
+ Que rien.
+
+[Illustration: Louison]
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+LISETTE, _seule_.
+
+Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.
+Le sort est, quand il veut, bien impatientant.
+Que les honnêtes gens se mettent à ma place,
+Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.
+Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous;
+Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.
+J'avais pour précepteur le curé du village;
+J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage.
+Je vivais sur parole, et je trouvais moyen
+D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien.
+Mon père était fermier; j'étais sa ménagère.
+Je courais la maison, toujours brave et légère,
+Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens,
+Mené les vaches paître ou les dindons aux champs.
+Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,
+Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche,
+On me promet fortune et la fleur des maris,
+On m'expédie en poste, et je suis à Paris.
+Aussitôt, de paniers largement affublée,
+De taffetas vêtue et de poudre aveuglée,
+On m'apprend que je suis gouvernante céans.
+Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.
+Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette;
+On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette.
+J'y consens, et mon rôle est de régner en paix
+Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.
+Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine.
+La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.
+Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.
+Mais monseigneur le duc alors était absent;
+Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre.
+Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère,
+Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,
+Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.
+Je vous demande un peu quelle étrange folie!
+Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.
+Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là
+Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela;
+Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines,
+Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines;
+Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent,
+Du brillant que voici veut me faire présent.
+Un diamant, à moi! la chose est assez claire.
+Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?
+Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.
+Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.
+Voyons, me fâcherai-je?--Il n'est pas très commode
+De les heurter de front, ces tyrans à la mode,
+Et la prison est là, pour un oui, pour un non,
+Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon.
+Faut-il être sincère et tout dire à madame?
+C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme,
+Troubler une maison, peut-être pour toujours,
+Et pour un pur caprice en chasser les amours.
+Vaut-il pas mieux agir en personne discrète,
+Et garder dans le coeur cette injure secrète?
+Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci!
+Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.
+Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même,
+Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime!
+
+
+SCÈNE II
+
+LISETTE, LE DUC.
+
+
+LE DUC, _à part_.
+
+Personne encore ici?--L'on va souper, je croi.
+C'est Lisette.--Elle écrit.--Bon! c'est sans doute à moi.
+Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,
+D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire.
+Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai!
+J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.
+
+_Haut._
+
+Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.
+
+LISETTE, _se levant_.
+
+Monseigneur...
+
+LE DUC.
+
+ Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète,
+Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais?
+Et que faisais-tu là?
+
+LISETTE.
+
+ Monseigneur, j'écrivais.
+
+LE DUC.
+
+À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?
+
+LISETTE.
+
+À vous-même; tenez.
+
+_Elle lui donne la lettre et veut sortir._
+
+LE DUC.
+
+ Et tu t'en vas si vite?
+Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci?
+Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?
+
+_Il lit._
+
+«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»
+
+Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.
+
+Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?
+
+_Il lit._
+
+«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à
+croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer
+par la connaître, et toute servante que je suis...»
+
+Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.
+Servante! ce mot-là me choque au dernier point.
+
+_Il lit._
+
+«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si
+vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on
+pouvait payer un amour qui refuse de se donner.»
+
+Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle?
+Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle,
+Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller,
+Tu me crois assez sot pour vouloir te payer?
+Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre,
+Si l'amour de Lisette était jamais à vendre,
+Pour payer dignement de semblables appas,
+Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas.
+Est-ce donc une offense à la personne aimée,
+Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée,
+Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir,
+D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir?
+Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,
+
+_Il lui remet la bague au doigt._
+
+Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde,
+Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant,
+Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent,
+Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce,
+Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse,
+Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux?
+Payer! efface donc: ce mot est odieux.
+Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette.
+On paie un intendant, un rustre, une grisette;
+Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor
+Qu'on se soit avisé de payer un trésor,
+Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle.
+
+LISETTE.
+
+Mais, monseigneur, pourtant...
+
+LE DUC.
+
+ Fi! tu fais la cruelle.
+
+_On ouvre la porte du fond._
+
+Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent déjà.
+Écoute:--nous allons au bal de l'Opéra;
+Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue,
+À peine entré, je sors et regagne la rue.
+Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien;
+Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien,
+Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même.
+Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime,
+Songes-y.
+
+LISETTE.
+
+ Mais vraiment...
+
+LE DUC.
+
+ Je comprends ton souci.
+Je voudrais de grand coeur te voir ailleurs qu'ici,
+Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue,
+Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue.
+Ce n'est assurément mon goût ni ma façon
+De donner au plaisir cet air de trahison.
+Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée,
+Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée.
+Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux.
+À quatre pas d'ici nous serions odieux.
+Telle est la loi du monde; il en faut être esclave.
+Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave,
+Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien
+Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien.
+Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse.
+Bonsoir, Louison.
+
+
+SCÈNE III
+
+
+LISETTE, _seule_.
+
+ Bonsoir! Quelle étrange faiblesse!
+Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen;
+Comment arrive-t-il que je ne dise rien?
+Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme
+D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme,
+Et revenir gaîment sur la pointe du pié,
+Sitôt que dans la foule il se croit oublié!
+Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette,
+Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette,
+Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots,
+Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots.
+--Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre.
+Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre?
+M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous...
+Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux.
+Avec ses airs badins et sa cajolerie,
+Je ne sais trop comment il prend la raillerie.
+Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement,
+Lui donner mes raisons, l'écouter un moment?
+N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse!
+Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse?
+Est-ce que?... Qui vient là?
+
+
+SCÈNE IV
+
+LISETTE, BERTHAUD.
+
+
+BERTHAUD.
+
+ C'est moi.
+
+LISETTE.
+
+ Qui, toi?
+
+BERTHAUD.
+
+ Berthaud.
+
+LISETTE.
+
+Berthaud? Que nous veux-tu?
+
+BERTHAUD.
+
+ Moi? Rien.
+
+LISETTE.
+
+ Tu n'es qu'un sot.
+On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle.
+
+BERTHAUD.
+
+Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle!
+Comme vous voilà propre et de bonne façon!
+
+LISETTE.
+
+Que dis-tu donc, l'ami?--Je connais ce garçon.
+
+BERTHAUD.
+
+Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles!
+Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles.
+
+LISETTE.
+
+Tu te nommes, dis-tu?
+
+BERTHAUD.
+
+ Berthaud. Quel gros chignon!
+Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon;
+Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée.
+
+LISETTE.
+
+M'as-tu de pied en cap assez considérée?
+Hé! mais, c'est toi, Lucas!
+
+BERTHAUD.
+
+ Vous me reconnaissez?
+
+LISETTE.
+
+Oui certe; et d'où viens-tu?
+
+BERTHAUD.
+
+ Par ma foi, je ne sais.
+
+LISETTE.
+
+Bon!
+
+BERTHAUD.
+
+ Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues,
+J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues.
+
+LISETTE.
+
+Assieds-toi.
+
+BERTHAUD.
+
+ Que non pas! je suis bien trop courtois.
+Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois.
+
+LISETTE.
+
+Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie.
+Tu n'es donc plus berger dans notre métairie?
+Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous?
+
+BERTHAUD.
+
+Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous.
+Oh! je ne garde plus les vaches!--Au contraire,
+C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire.
+Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps.
+C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs.
+Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre;
+Catherine est nourrice, et Nicole...
+
+LISETTE.
+
+ Et mon père?
+
+BERTHAUD.
+
+Votre père, pardine! il ne lui manque rien.
+On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien.
+Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée.
+
+LISETTE.
+
+Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée?
+
+BERTHAUD.
+
+Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici,
+Et que votre départ vous avait réussi,
+Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune.
+J'avais comme un instinct de faire ma fortune,
+Et puis je m'ennuyais avec mes animaux;
+Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots.
+
+LISETTE.
+
+Toi, Lucas?
+
+BERTHAUD.
+
+ Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée?
+Un chien regarde bien...
+
+LISETTE.
+
+ Non, non, j'en suis touchée.
+Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là?
+
+BERTHAUD.
+
+C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça.
+Quand on va dans le monde...
+
+LISETTE.
+
+ Et tu vis bien, j'espère?
+
+BERTHAUD.
+
+Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire.
+Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas.
+
+LISETTE.
+
+Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas?
+
+BERTHAUD.
+
+Je crois bien, je suis clerc.
+
+LISETTE.
+
+ Ah! ah! chez un notaire?
+
+BERTHAUD.
+
+Non.
+
+LISETTE.
+
+ Chez un procureur?
+
+BERTHAUD.
+
+ Chez un apothicaire.
+
+LISETTE.
+
+Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents.
+Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans?
+
+BERTHAUD.
+
+Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée;
+J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée:
+Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets.
+Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets;
+Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine.
+On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine.
+Pourtant, malgré vos noeuds et vos mignons souliers,
+Je vous épouserais encor, si vous vouliez.
+
+LISETTE.
+
+Toi?
+
+BERTHAUD.
+
+ Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre;
+Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre.
+
+LISETTE.
+
+Tu crois donc que ma main serait digne de toi?
+
+BERTHAUD.
+
+Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi.
+Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée,
+Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée.
+Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair;
+Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air.
+Si la grosse Margot n'était point tant fautive,
+J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive,
+Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent,
+On ne remarque pas que je sois déplaisant.
+Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres.
+Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres,
+Mais il est des secrets qu'on peut vous confier;
+Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier.
+C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée:
+Ma tante Labalue est presque décédée.
+Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous,
+Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux.
+On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle,
+Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle.
+Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament,
+Et j'hérite de tout universellement.
+Ça commence à sourire. Encore une autre histoire:
+Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire.
+Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton;
+Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton.
+C'est mon cousin germain; que le ciel le protège!
+Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige.
+Vous voyez que je suis un assez bon parti;
+Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti.
+Contre la pharmacie avez-vous à reprendre?
+On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre.
+Mon pourparler vous semble un peu risible et sot;
+Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut.
+Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître.
+Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître.
+Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien;
+Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien.
+J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire
+Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre.
+Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité,
+Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité.
+Il ne faut mépriser personne dans la vie,
+Car tout le monde peut mettre à la loterie.
+Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion,
+Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition.
+
+LISETTE.
+
+Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte.
+Changeras-tu d'avis?
+
+BERTHAUD.
+
+ Non, le diable m'emporte.
+
+LISETTE.
+
+Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas.
+Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas.
+
+BERTHAUD.
+
+Oui.
+
+LISETTE.
+
+ Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage.
+
+BERTHAUD.
+
+Bien!
+
+LISETTE.
+
+ Dis-lui tes projets pour notre mariage!
+
+BERTHAUD.
+
+Bon!
+
+LISETTE.
+
+ Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment
+D'y prêter sa faveur et son consentement.
+
+BERTHAUD.
+
+Mais vous consentez donc?
+
+LISETTE.
+
+ Sans doute.--Le temps presse;
+Va-t'en.
+
+BERTHAUD.
+
+ Vous consentez?
+
+LISETTE.
+
+ On vient, c'est la duchesse.
+Dépêche,--hors d'ici.
+
+BERTHAUD.
+
+ Vous consentez, Louison!
+
+LISETTE.
+
+Va, ne bavarde pas surtout dans la maison.
+
+
+SCÈNE V
+
+LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, _dans le fond_.
+
+
+LE DUC.
+
+Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Non, monsieur, pas ce soir.
+
+LE DUC.
+
+ Pourquoi pas?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Pour quoi faire?
+
+LE DUC.
+
+C'est une fête où va tout ce qui touche au roi.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Une fête? pour qui?
+
+LE DUC.
+
+ Pour nous.
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Non pas pour moi.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.
+
+_À Lisette, qui veut sortir._
+
+Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire.
+
+LE DUC.
+
+Riez, si vous voulez, madame, à vous permis;
+Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis.
+Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde,
+Cette obstination à s'exiler du monde,
+Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel,
+De bouder le plaisir comme un péché mortel,
+Et de rester à coudre une tapisserie,
+Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Je ne veux rien qui soit contre votre désir;
+Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.
+
+LE DUC.
+
+Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Mais s'il est vrai, mon fils...
+
+LE DUC.
+
+ Il n'en est rien, ma mère.
+Souffrante! voilà bien le grand mot féminin.
+Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain?
+Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce?
+Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe,
+Des vapeurs, sûrement. La belle invention!
+
+LA DUCHESSE.
+
+L'exigez-vous, monsieur? J'obéis.
+
+LE DUC.
+
+ Mon Dieu, non.
+Exiger!--Obéir!--Le bon Dieu vous bénisse!
+Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice?
+
+LA MARÉCHALE, _au duc_.
+
+Ne la chagrinez pas.--Pour l'égayer un peu,
+Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Permettez-vous, monsieur?
+
+LE DUC.
+
+ Certainement.
+
+_À part._
+
+ J'enrage.
+Voilà mes projets morts.--Quel ennui! Quel dommage!
+Lisette, j'en suis sûr, en a le coeur navré;
+Mais, avant de sortir, je la retrouverai.
+Le diable est donc logé dans la tête des femmes!
+
+_Haut._
+
+Allons! j'irai donc seul.--À votre jeu, mesdames.
+Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux!
+Vite!--Je vous souhaite un millier de capots,
+De pics et de repics, et de quintes majeures.
+Combien un si beau jeu doit abréger les heures!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner;
+Le roi l'aime.
+
+LE DUC.
+
+ Le roi... ferait mieux de régner.
+
+LA DUCHESSE.
+
+On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.
+
+LE DUC.
+
+Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine
+D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans,
+Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps.
+Vraiment la patience en devient malaisée.
+Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée?
+Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir?
+À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?
+Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente,
+Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,
+Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui,
+Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?
+À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,
+Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante!
+Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé,
+J'avais sur votre compte étrangement rêvé;
+Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.
+Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,
+Et de ses courtisans un murmure flatteur
+Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur.
+Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire,
+En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?
+Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur,
+Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?
+Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.
+À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle,
+Si vous ne savez pas marcher avec fierté
+Et dans cette noblesse et dans cette beauté?
+Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,
+Dans un panier doré vous étendre à votre aise,
+Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom,
+Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon?
+Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère;
+Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire;
+Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas
+Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas.
+Je m'en vais me vêtir; adieu.
+
+_À sa mère._
+
+ Bonsoir, madame.
+
+
+SCÈNE VI
+
+LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE.
+
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Lucile, vous souffrez?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Jusques au fond de l'âme.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Qu'avez-vous, dites-moi?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Je suis triste à mourir.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+On vous tourmente un peu.
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Je devrais obéir.
+Je devrais,--pardonnez,--je ne sais pas moi-même.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Lisette, laissez-nous.
+
+LISETTE, _en sortant_.
+
+ Mon Dieu, comme elle l'aime!
+
+
+SCÈNE VII
+
+LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.
+
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Quoi! vous prenez au grave un propos si léger?
+Faites-vous un chagrin d'un ennui passager?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Madame, il a raison.--J'ai tort, je suis coupable...
+Je devrais obéir,... et j'en suis incapable.
+Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi.
+Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse,
+Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Non; lorsque mon coeur parle, il raisonne bien mal.
+Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal,
+Né de ce triste coeur ou dans ma pauvre tête,
+Près de lui par moments me saisit et m'arrête.
+Je voudrais lui complaire et sortir avec lui,
+Songer à ma parure, oublier mon ennui,
+Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle,
+Et tout cela me cause une frayeur mortelle.
+Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras...
+Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée?
+Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée?
+Avez-vous un reproche à faire à votre époux?
+Qu'est-ce donc?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Je ne sais.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Quelqu'un est entre vous?
+Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue?
+Parlez.
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez,
+Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez.
+Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse,
+Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse?
+Et c'est un bal manqué qui produit tout cela!
+J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là.
+Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie.
+Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie,
+Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus,
+Vous les regretterez, et n'en verserez plus.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire;
+Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire,
+Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Tout aveu d'une peine aide à sa guérison.
+Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant,
+Est-ce que près de moi votre coeur se défend?
+Qui vous fait hésiter et manquer de courage?
+Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge?
+Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez?
+Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez?
+De grâce, allons.
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Je sais combien vous êtes bonne,
+Mais je ne puis parler.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Alors, je vous l'ordonne.
+Votre mère, Lucile, à son dernier soupir,
+Vous a léguée à moi.--Vous devez obéir.
+
+LA DUCHESSE.
+
+J'obéirai toujours, et de toute mon âme;
+Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame,
+Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+S'il est vrai, mon enfant...
+
+_À Lisette qui entre._
+
+ Qui vous amène ici?
+
+
+SCÈNE VIII
+
+LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.
+
+
+LISETTE, _à la duchesse_.
+
+Votre marchande est là, madame; on m'a chargée...
+
+LA DUCHESSE.
+
+Pas ce soir,--qu'on revienne.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Allons, chère affligée,
+Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal?
+Eh bien! essayez-la;--ce n'est pas un grand mal.
+Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée.
+Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée.
+--Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette.
+Entrons chez vous.--Venez faire un peu de toilette.
+Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous.
+Allons, courage, allons.
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Je m'abandonne à vous.
+Devant votre bonté ma volonté s'incline:
+Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline.
+Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment,
+Tout, et vous comprendrez, madame, assurément,
+Qu'un pauvre coeur blessé, cherchant qui le soutienne,
+Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne.
+
+FIN DE L'ACTE PREMIER.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+
+BERTHAUD, _seul_.
+
+Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller!
+Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller.
+Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître,
+Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître.
+Je suis depuis tantôt caché dans le grenier.
+Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier,
+Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise;
+Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise,
+Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant,
+Une houppe à la main, il se mire en rêvant.
+Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre,
+Des tourbillons de poudre à ravager la chambre;
+Pouah!--s'il faut pour un duc faire ce métier-là,
+Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra.
+Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père
+Si je m'enfarinais d'une telle manière,
+Lui qui savait si bien me pousser par le dos
+Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux.
+Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste,
+Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste.
+Être vif et gaillard fut toujours ma vertu;
+Il me semble pourtant que je suis bien vêtu.
+Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue.
+Il ne faut point ici s'entortiller la langue.
+Que vais-je dire au duc?--Je dirai: Monseigneur...
+Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur.
+Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette.
+C'est son nom de gala; respectons l'étiquette.
+Lisette donc et moi, nous sommes résolus...
+Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus.
+Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense;
+Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence.
+Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver!
+Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver.
+Si je me rappelais, dans quelque comédie,
+Une attitude heureuse, une phrase arrondie?
+--Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers...
+J'y suis.--Si les héros qui purgeaient l'univers...
+Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque?
+Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque.
+--Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé...
+Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé.
+
+_On entend une sonnette._
+
+On a sonné là-bas.--C'est Louison qu'on appelle.
+
+
+SCÈNE II
+
+BERTHAUD, LISETTE, _portant une robe sur le bras_.
+
+
+LISETTE.
+
+Que fais-tu là, Lucas?
+
+BERTHAUD.
+
+ Hé! je fais sentinelle.
+Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets?
+
+LISETTE.
+
+Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais
+Qui, très discrètement, va te mettre à la porte.
+
+BERTHAUD.
+
+Ouais!--qu'est-ce que cela?
+
+LISETTE.
+
+ Des hardes que j'apporte.
+
+BERTHAUD.
+
+Encor des ornements! des objets féminins?
+Mais vous en avez donc ici des magasins?
+
+LISETTE.
+
+On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute.
+
+BERTHAUD.
+
+Bon, je vais lui parler.
+
+LISETTE.
+
+ Oui, pourvu qu'il t'écoute.
+
+BERTHAUD.
+
+Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours.
+
+LISETTE.
+
+Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts.
+
+BERTHAUD.
+
+Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire.
+Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère.
+
+LISETTE.
+
+Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir.
+
+
+SCÈNE III
+
+LE DUC, LISETTE, BERTHAUD.
+
+
+LE DUC, _habillé_.
+
+Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir?
+Suis-je à ton gré, dis-moi?
+
+_Il se mire dans une glace._
+
+LISETTE.
+
+ Toujours.
+
+LE DUC.
+
+ Quel est cet homme?
+
+BERTHAUD, _saluant à plusieurs reprises_.
+
+Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme.
+Je suis venu...
+
+LE DUC.
+
+ Va-t'en.
+
+BERTHAUD.
+
+ Monseigneur, je...
+
+LE DUC.
+
+ Va-t'en.
+
+BERTHAUD.
+
+Monseigneur...
+
+_Il se retire en saluant._
+
+
+SCÈNE IV
+
+LE DUC, LISETTE.
+
+
+LE DUC.
+
+ Toi, viens çà.
+
+LISETTE.
+
+ Ma maîtresse m'attend.
+
+LE DUC.
+
+Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose.
+Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose.
+Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné?
+
+LISETTE.
+
+Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné.
+
+LE DUC.
+
+Je te le donne encor.
+
+LISETTE.
+
+ Permettez...
+
+LE DUC.
+
+ Point d'affaire.
+Écoute; la duchesse est là, près de ma mère;
+Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment:
+Vas-y.--Je sortirai par cet appartement.
+Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce;
+Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse,
+Compte qu'après avoir dûment délibéré,
+Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré,
+La duchesse pourra changer de fantaisie.
+Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie.
+Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra;
+Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra.
+
+LISETTE.
+
+De grâce, écoutez-moi.
+
+LE DUC.
+
+ J'y gagerais ma tête!
+Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête.
+Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux,
+Choisir le plus coquet parmi ses dominos,
+Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose,
+D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause.
+Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas!
+Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas.
+Tu sais que je reviens.--Ainsi tu vois, ma belle,
+Que lever tout obstacle est une bagatelle.
+Je vais faire, au hasard, une visite ou deux,
+Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux,
+Dépenser ma soirée à parler sans rien dire;
+Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre.
+
+_On sonne._
+
+On t'appelle.--Au revoir.
+
+
+SCÈNE V
+
+
+BERTHAUD, _seul._
+
+ Quelle horreur! J'ai tout vu.
+C'est dit, je suis berné,--je suis presque... O vertu!
+Aurait-on supposé tant de scélératesse?
+Le duc parle assez clair,--Louison est sa maîtresse.
+Je ne l'ai pas rêvé;--j'en suis sûr,--j'étais là;
+Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça!
+Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire,
+Des mots mieux compilés que dans une grammaire,
+Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments,
+Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants!
+Et tu crois que je vais, comme un mari crédule,
+Avaler bonnement ta malsaine pilule?
+Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas.
+Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas.
+J'irai, je lui dirai...--Voyons, que lui dirai-je?
+Madame, si jamais...--Non, il faut que j'abrège.
+Madame...--O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer.
+En l'état où je suis, je crains de m'égarer;
+Je vais aller plutôt trouver la maréchale.
+La voici justement qui traverse la salle;
+Je vais tout dévoiler.--Allons! ferme! du coeur!
+
+
+SCÈNE VI
+
+LA MARÉCHALE, BERTHAUD.
+
+
+BERTHAUD.
+
+Madame...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Que veut-on?
+
+BERTHAUD.
+
+ Madame, j'ai l'honneur...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Que voulez-vous, l'ami?
+
+BERTHAUD.
+
+ Madame, je me nomme...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Hé bien! qu'est-ce?
+
+BERTHAUD.
+
+ Berthaud.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Retirez-vous, brave homme.
+
+BERTHAUD.
+
+Madame, je venais...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Laissez-moi.
+
+BERTHAUD, _à part_.
+
+ Grand merci!
+Il paraît que l'on a l'oreille dure ici.
+
+_Haut._
+
+S'il se pouvait pourtant, madame...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Allez, vous dis-je.
+
+BERTHAUD, _saluant_.
+
+Je sors.
+
+_À part._
+
+ En vérité, cela tient du prodige.
+Oh! mon heure viendra.--Je vais, dans mon grenier,
+Retoucher mon discours pour me désennuyer.
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+LA MARÉCHALE, _seule._
+
+Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse.
+Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse;
+Lisette a fait le mal, je le dois arrêter.
+Lucile doute encore et voudrait hésiter.
+Faible contre elle-même et contre ses alarmes,
+Ses regards indécis sont voilés par les larmes.
+Elle ne saurait croire à cette cruauté,
+Donnant si bien son coeur, de le voir rejeté;
+Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée.
+Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée,
+La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain;
+Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main.
+Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse,
+Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse?
+Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin!
+C'est à moi d'y songer;--j'en veux prendre le soin.
+
+
+SCÈNE VIII
+
+LA MARÉCHALE, LISETTE.
+
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse?
+
+LISETTE.
+
+Madame, on a coiffé madame la duchesse;
+Je vais chercher là-bas un de ses dominos.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Elle va donc se mettre en masque? À quel propos?
+Veut-elle aller au bal?
+
+LISETTE.
+
+ Madame, je le pense.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+C'est étrange. Et mon fils?
+
+LISETTE.
+
+ Il est parti d'avance.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Seul?
+
+LISETTE.
+
+ Tout seul.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Et ma bru va donc le retrouver?
+
+LISETTE.
+
+Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever.
+Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune;
+Elle en regarde dix avant d'en choisir une.
+Elle a presque grondé ses femmes, et je crois
+Être grondée aussi pour la première fois.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Faites qu'en ce moment une autre vous remplace.
+
+LISETTE, _ouvrant la porte du fond_.
+
+Holà! quelqu'un! Marton!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Faites aussi qu'on passe
+Par la grand'salle.
+
+_Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond._
+
+ Eh bien?
+
+LISETTE.
+
+ Madame, me voici.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici.
+Votre père est chez nous fermier dans un domaine;
+Vos parents sont à moi; je suis votre marraine.
+J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans,
+Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants.
+M'aimez-vous?
+
+LISETTE.
+
+ Dieu merci, plus que je ne puis dire.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Votre coeur parle franc?
+
+LISETTE.
+
+ Aussi vrai qu'il respire.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Si, par obéissance ou par nécessité,
+Il fallait devant moi celer la vérité
+(La crainte d'un péril ôte celle du blâme),
+S'il vous fallait mentir?
+
+LISETTE.
+
+ Je me tairais, madame.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Mais si vous le deviez?
+
+LISETTE.
+
+ Personne ne le doit.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt?
+
+LISETTE, _à part_.
+
+Ah! malheureuse!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Eh bien! vous gardez le silence?
+Songez que, me voyant avertie à l'avance,
+Votre silence parle, et peut en dire assez.
+
+LISETTE.
+
+Ce brillant... m'appartient.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ D'où vient-il?
+
+LISETTE.
+
+ Je ne sais.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Prenez garde, Louison!
+
+LISETTE.
+
+ Madame, il se peut faire
+Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire.
+Si ma bouche est muette et doit ainsi rester,
+De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Lisette peut se taire alors que je commande,
+Mais Louison doit parler si je le lui demande.
+
+LISETTE.
+
+On m'appelle Lisette.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Oui, dans cette maison.
+A-t-on changé le coeur aussi bien que le nom?
+
+LISETTE.
+
+De grâce excusez-moi; je me sens si confuse...
+Ce coeur voudrait s'ouvrir, mais...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Mais il s'y refuse?
+
+LISETTE.
+
+Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi,
+C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui.
+
+_Elle se met à genoux._
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Mon fils? Je le savais.--Levez-vous donc, ma chère.
+Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire.
+Mais que prétendez-vous?
+
+LISETTE, _se levant_.
+
+ Rien au monde.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Et pourquoi,
+Puisque votre secret s'échappe devant moi,
+Cette sorte d'audace avec cette imprudence?
+
+LISETTE.
+
+On parle comme on peut, on agit comme on pense.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant,
+Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément?
+Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?...
+Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse?
+
+LISETTE.
+
+Je viens de m'incliner, madame, devant vous.
+Mon orgueil tout entier est encore à genoux.
+Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie,
+Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie;
+On ne doit m'accuser d'aucune trahison!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison!
+
+LISETTE.
+
+À mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce?
+Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place.
+Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît?
+Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage.
+
+LISETTE.
+
+Ma foi, madame, c'est celui de mon village.
+Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris
+Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris.
+Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse,
+C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse;
+Mais s'il est dans le coeur des gens qui ne sont rien,
+On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte,
+Songez-vous qu'il se peut...
+
+LISETTE.
+
+ Qu'il se peut que j'en sorte?
+Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas
+Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas.
+Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame,
+Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme,
+Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir,
+Oui, c'est là ce qui fait que j'ai failli mentir.
+Mais je le dis encor, même étant accusée,
+Je ne puis supporter de me voir méprisée.
+Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir?
+Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Vous venez à l'instant de l'avouer vous-même.
+
+LISETTE.
+
+Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime?
+Si de tristes présents, à regret acceptés,
+Ses discours importuns, son caprice...
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Arrêtez.
+Je ne saurais vouloir ni de vos confidences,
+Ni certe, et moins encor, de vos impertinences.
+Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci.
+Mon fils dit qu'il vous aime,--éloignez-vous d'ici.
+Puisque votre vertu se croit calomniée,
+Vous la verrez sans peine ainsi justifiée.
+Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison;
+Inventez un prétexte, et quittez la maison.
+
+LISETTE.
+
+Mais je ne l'aime pas, madame!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Toi, Lisette!
+
+LISETTE.
+
+Non, je l'écoute dire, et je reste muette.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Je perdrais patience à voir ainsi mentir.
+
+LISETTE.
+
+Je perdrais patience à plus longtemps souffrir.
+Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible
+Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible?
+
+_La maréchale va pour sortir._
+
+Hé quoi! sans un regret! sans laisser à mes yeux
+Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux!
+Et mon père, madame?... Est-ce donc bien sa fille,
+Louison, l'honnête enfant d'une honnête famille,
+Louison, qui, par votre ordre et contre son désir,
+Est venue à Paris obéir et servir,
+Et qu'on verra demain, seule et désespérée,
+Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée?
+Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant,
+Me marchande au hasard et m'achète en passant;
+Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime,
+Il s'écoute, il se plaît, et se répond lui-même.
+Et moi, lorsque je parle à force de tourments,
+Au lieu de m'écouter on me dit que je mens!
+Soit!--Il me souviendra d'avoir été sincère.
+Justice des heureux et des grands de la terre!
+Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin
+La victime oubliée aille pleurer plus loin,
+Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée
+N'entende pas gémir la souffrance écrasée!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison.
+Nous en reparlerons demain;--bonsoir, Louison.
+
+
+SCÈNE IX
+
+
+LISETTE, _seule_.
+
+Demain! Elle est partie.--Un accent de colère
+N'a point accompagné sa parole dernière.
+Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant.
+Mais que me reste-t-il? que faire maintenant?
+Demain, a-t-elle dit.--Jamais! c'est impossible.
+Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible.
+Quand demain sa pitié voudrait me retenir,
+Je suis de trop ici;--mais comment en sortir?
+
+
+SCÈNE X
+
+LISETTE, LA DUCHESSE, _habillée en domino ouvert, un masque à la main_.
+
+
+LA DUCHESSE.
+
+Ma mère n'est pas là? Que fais-tu donc, Lisette?
+
+LISETTE.
+
+Je savais que madame achevait sa toilette.
+J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi.
+Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être
+J'ai laissé devant toi quelque souci paraître.
+Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper;
+Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper.
+Voici ma main; oublie un instant de caprice.
+
+LISETTE, _baisant la main de la duchesse_.
+
+Ah! madame!
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Il s'agit de me rendre un service.
+Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra.
+Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera;
+Mais je suis malgré moi si triste et si maussade
+Que je n'ai pas le coeur à cette mascarade.
+Maintenant que les gens me viennent avertir,
+Le courage me manque au moment de partir.
+Vas-y, Louison; veux-tu?
+
+LISETTE.
+
+ Moi, madame?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Oui, par grâce.
+Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse.
+
+_Elle lui donne son domino et son masque._
+
+Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder.
+Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder,
+L'intriguer au besoin,--sans qu'il te reconnaisse;
+Mais s'il est en conquête avec quelque déesse,
+Du ciel de l'Opéra descendue un moment,
+Tu me comprends, ma chère? écoute seulement.
+
+LISETTE.
+
+Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Non, mais vas-y toujours.--Reviens bientôt, Lisette.
+
+
+SCÈNE XI
+
+
+LISETTE, _seule_.
+
+Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi?
+Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi?
+--Et pourquoi pas?--Peut-être aurais-je dû tout dire.
+Comment briser le coeur, quand la main vous attire?
+Non, non, la maréchale est seule à m'accuser;
+C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser,
+Et jamais un seul mot...
+
+
+SCÈNE XII
+
+LISETTE, BERTHAUD.
+
+
+BERTHAUD, _d'un ton froid_.
+
+ Bonjour, mademoiselle.
+
+LISETTE.
+
+C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle?
+Et qu'as-tu fait?
+
+BERTHAUD.
+
+ Je viens prendre congé de vous.
+Vous voyez un ami, mais non plus un époux.
+
+LISETTE.
+
+Vraiment? et d'où te vient ce visage tragique?
+
+BERTHAUD.
+
+Ne m'interrogez pas.
+
+LISETTE.
+
+ Quand on part, on s'explique.
+
+BERTHAUD.
+
+Ce n'est pas malaisé.--Je sais tout.
+
+LISETTE.
+
+ Que sais-tu?
+
+BERTHAUD.
+
+Vous l'osez demander?--J'ai tout vu.
+
+LISETTE.
+
+ Qu'as-tu vu?
+
+BERTHAUD.
+
+Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile,
+Serpent Python!
+
+LISETTE.
+
+ Hé quoi! jusqu'à cet imbécile!
+Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré?
+Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleuré.
+
+_Elle éclate de rire._
+
+BERTHAUD.
+
+Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice?
+
+LISETTE, _lui faisant tenir le domino_.
+
+Tiens, nigaud, prends ceci.
+
+BERTHAUD.
+
+ Que je me travestisse?
+
+LISETTE.
+
+Hé! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas.
+
+BERTHAUD.
+
+Où?
+
+LISETTE.
+
+ Je te le dirai.
+
+BERTHAUD.
+
+ Comment?
+
+LISETTE.
+
+ Tu le sauras.
+
+
+SCÈNE XIII
+
+LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE.
+
+
+LA DUCHESSE.
+
+Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place.
+Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse;
+Je lutte en vain, le coeur me manque à chaque pas.
+Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Sans doute.
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Ai-je mal fait de lui dire ma peine?
+Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine.
+J'étais bien aise aussi de réparer mes torts,
+Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors.
+Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie
+M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie.
+Je prenais du dépit contre elle à tout moment;
+Je l'ai même grondée, et bien injustement.
+Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame,
+De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme,
+Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi,
+Parce que nous avons un instant de souci!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Non.--Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Elle aurait pu d'abord vous demander pardon.
+
+LA DUCHESSE.
+
+À moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc?
+C'est à moi bien plutôt qu'il faut que l'on pardonne.
+Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne,
+On ne croirait jamais, madame, à quel excès
+Ils peuvent m'égarer si je leur donne accès.
+Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée;
+J'ai beau me répéter que je suis insensée,
+Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi.
+Ma raison me trahit et se change en effroi.
+Comme d'un voile épais je suis enveloppée;
+Je me vois méconnue, et je me vois trompée,
+Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas...
+Je me vois laide.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Au vrai, l'on ne vous croirait pas.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire.
+Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire.
+De son luxe élégant si l'oeil est ébloui,
+On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui.
+Et cet esprit si fin, tant de délicatesse,
+Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse!...
+Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point,
+Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Je puis malaisément vous répondre, ma chère.
+Si vous êtes sa femme...
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Eh bien?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Je suis sa mère.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Si nous n'étions que deux à le trouver charmant!
+Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment.
+Puis-je, le croyez-vous, garder un coeur tranquille,
+À le voir comme il est, par la cour et la ville,
+Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis,
+Au jeu comme à cheval passant les plus hardis,
+Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles
+Ces heureuses beautés qui savent être belles?
+Ah! c'est là que je sens, à mon mortel ennui,
+Combien je dois sembler peu de chose pour lui!
+Combien de qualités ne me sont point données
+Que peut-être à ma place une autre eût devinées,
+Et combien il est vrai que, sur un tel chemin,
+Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle[C].
+
+[Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au théâtre.
+(_Note de l'auteur._)]
+
+LA DUCHESSE.
+
+Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole.
+L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi,
+Madame de Versel a passé près de moi.
+Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle.
+Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle,
+S'écartant toutefois, de peur de la toucher,
+Sitôt que par hasard elle daignait marcher.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Oui, c'est une superbe et sotte créature.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Un noeud qu'elle portait tomba de sa coiffure.
+Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser
+Si chacun s'élança, prêt à le ramasser.
+Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre,
+Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre.
+Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner,
+Le prit en souriant, mais pour le lui donner.
+Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire,
+Mais je me suis senti pâlir de ce sourire.
+C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal,
+Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Je ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible.
+Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible.
+Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs[D].
+
+[Note D: Au lieu de ce vers on dit au théâtre:
+
+Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers.
+
+(_Note de l'auteur._)]
+
+LA DUCHESSE.
+
+Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers.
+Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse
+Que j'avais un époux et que j'étais duchesse,
+Le coeur me battait bien un peu, mais pas bien fort.
+On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord
+Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie,
+Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie.
+Tous ces biens me semblaient si doux à partager
+Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer.
+Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre
+Qu'à le voir si facile on le trouve si rare.
+Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil,
+Arriva par degrés le moment du réveil;
+Quand le duc, fatigué d'une paix importune,
+Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune,
+Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas,
+Je compris que si loin je ne le suivrais pas.
+Alors prenant pour moi son aspect véritable,
+Apparut à mes yeux ce spectre redoutable,
+Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers,
+L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers,
+Il me fallut tout voir;--alors la méfiance
+M'enseigna lentement sa froide expérience.
+Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi,
+Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi.
+Mon coeur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude,
+Pour la première fois connut la solitude.
+Puis je devins jalouse, et je me dis un jour:
+Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour!
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Qu'est-ce à dire?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Oui, l'amour!--à l'âge où tout s'ignore,
+En prononçant ce mot sans le comprendre encore,
+On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié,
+Où d'un commun trésor chacun a la moitié;
+On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême...
+Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même,
+C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir,
+Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir!
+
+_Elle pleure._
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile.
+Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile.
+Je vous en prie encor, prenez quelque repos.
+Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots.
+Vous vous imaginez que le duc vous délaisse:
+Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse.
+Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours;
+Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours;
+Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère.
+Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère.
+
+_Elle l'embrasse._
+
+Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer.
+
+LA DUCHESSE.
+
+Pas encore.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Adieu donc.
+
+
+SCÈNE XIV
+
+
+LA DUCHESSE, _seule_.
+
+ Rester seule à veiller!
+C'est mon rôle à présent.--
+ Ah! je me sens brisée.
+
+_Elle s'assoit sur un sofa._
+
+Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée.
+Louison ne revient pas;--que font-ils à ce bal?
+Singulier passe-temps que ce plaisir banal!
+Déguiser son visage et sa voix,--pour quoi faire?
+Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire.
+S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher?
+Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher.
+Le sommeil, malgré moi, m'accable;--ma pensée
+M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée.
+Voyons, tâchons de lire un peu.
+
+_Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table._
+
+ C'est encor pis.
+Un roman, juste ciel!--mes yeux sont assoupis.
+Quel ennui que l'attente!
+
+_Elle tire sa montre._
+
+ Hélas! pauvre petite,
+Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite;
+Je puis briser aussi ton rouage léger;--
+Mais le temps!--toi ni moi n'y pouvons rien changer.
+
+_Elle s'endort._
+
+
+SCÈNE XV
+
+LA DUCHESSE, _endormie_, LE DUC.
+
+
+LE DUC.
+
+Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante.
+Se voir apostropher au bal par sa servante!
+C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison?
+Il faut que cette fille ait perdu la raison.
+Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre;
+La chose est convenue: elle n'a qu'à m'attendre;
+J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi?
+Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi.
+Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête,
+D'un air victorieux promenant sa conquête,
+Devant un poulet froid en train de se griser,
+M'annonçant bravement qu'il la veut épouser!
+J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille!
+Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille,
+Je consens... Qu'est-ce donc?--Ma femme seule ici?
+Elle dort, sauvons-nous.--
+
+_Il va pour sortir et s'arrête._
+
+ Elle est gentille ainsi.
+Que faisait-elle là?--Dort-elle en conscience?
+Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience.
+Hé, duchesse!--Elle dort et très profondément.
+Je ne suis qu'un mari.--Si j'étais un amant!
+En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge,
+Essayer, comme on dit, de passer pour un songe.
+Je ne l'ai jamais vue ainsi;--mais c'est charmant.
+Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? Hé, oui vraiment.
+Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille?
+On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille.
+A-t-elle donc veillé ce soir?--par quel hasard?
+
+_Il regarde à la montre de la duchesse._
+
+Une heure du matin!--on prétend que c'est tard.
+Veiller!--Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée!
+Elle avait de ce bal la tête possédée;
+Son dessein n'était pas de rester à dormir,--
+Mais peut-être était-il de me voir revenir?
+Oui; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même?
+Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime.
+Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour.
+C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour.
+Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure
+Chercher, sous un sot masque, une sotte figure,
+Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra,
+Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra!
+Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles,
+Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles!
+De me faire berner par Javotte ou Louison,
+Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison!
+Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle
+Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console,
+Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas,
+Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras!
+Pauvre duchesse, hélas! si jeune et si jolie,
+Avec sa patience et sa mélancolie,
+Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutôt
+Me faire obscurément le rival de Berthaud!
+Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme!
+Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme.
+Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux,
+Et l'on est ridicule à vouloir être heureux!
+
+_En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir._
+
+Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode?
+Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode,
+Pour une broderie on se règle sur moi,
+Et, dans mon propre coeur, les sots me font la loi!
+Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire,
+En leur montrant ce coeur, les défier d'en rire?
+Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité;
+Renier ce qu'on aime est une lâcheté.
+Si j'osais les braver et m'en passer l'envie?
+Leur dire: Je suis las de votre sotte vie;
+J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour,
+Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour!
+Que me répondraient-ils, ces roués en peinture,
+S'ils voyaient cette belle et noble créature
+M'accompagner, et moi la couvrant en chemin
+De mon manteau d'hermine, une épée à la main?
+Et si je leur disais: Cette fière duchesse,
+C'est ma soeur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse;
+Ma vie est dans son coeur, ma place est à ses pieds!
+
+_Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène._
+
+LA DUCHESSE.
+
+Dans mes bras, mon ami.
+
+LE DUC.
+
+ Comment! vous m'écoutiez?
+
+LA DUCHESSE.
+
+Valait-il mieux dormir?
+
+LE DUC, _à la maréchale_.
+
+ Et vous aussi, ma mère?
+J'ai donc parlé bien haut?
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Valait-il mieux vous taire?
+
+LE DUC.
+
+Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux
+D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux.
+
+_On entend rire dans la coulisse._
+
+Qu'est ceci?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ C'est Louison.
+
+LE DUC.
+
+ Que Dieu la tienne en joie!
+Vous savez qu'elle part?
+
+LA DUCHESSE.
+
+ Non pas. Qui la renvoie?
+
+LE DUC.
+
+Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra,
+De tout me déclarer, jusqu'au mari qu'elle a.
+Eh! tenez, les voici.
+
+
+SCÈNE XVI
+
+LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD.
+
+
+LA MARÉCHALE.
+
+ Que nous dit-on, Lisette?
+Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette?
+
+LISETTE.
+
+Je venais demander cette permission.
+
+LA MARÉCHALE.
+
+Vous épousez... monsieur?
+
+LE DUC.
+
+ C'est une passion.
+
+BERTHAUD.
+
+Oh! oui.
+
+LISETTE.
+
+ Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme,
+Fils d'un de vos fermiers.
+
+BERTHAUD, _à la duchesse_.
+
+ Oui, madame, on me nomme...
+
+LISETTE.
+
+Tais-toi.
+
+BERTHAUD.
+
+ Pour quoi donc faire? on me parle.
+
+LISETTE.
+
+ Tais-toi.
+
+LA DUCHESSE, _à Lisette_.
+
+Il n'est pas beau, Louison.
+
+LISETTE, _à la duchesse_.
+
+ Il l'est assez pour moi.
+
+LE DUC.
+
+Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères
+De venir à Paris braconner sur nos terres,
+Et nous ravir ainsi les coeurs en un moment.
+Vous êtes un fripon.
+
+BERTHAUD, _à Louison_.
+
+ Ce seigneur est charmant.
+
+LE DUC.
+
+Et votre poulet froid, sans compter la bouteille,
+Vous en trouvez-vous bien?
+
+BERTHAUD.
+
+ Monseigneur, à merveille;
+Je...
+
+LISETTE.
+
+ Tais-toi donc.
+
+BERTHAUD.
+
+ Encor? toujours se taire ici!
+Je me rattraperai chez nous.
+
+LISETTE, _à la maréchale_.
+
+ Et vous aussi,
+Madame, riez-vous de mon futur ménage?
+
+LA MARÉCHALE, _l'attirant à part_.
+
+Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage.
+Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir,
+Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir.
+Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère
+Rendre aussi ton retour agréable à ton père.
+Quant à ton prétendu...
+
+LISETTE.
+
+ Vous m'avez dit tantôt
+De trouver un prétexte.
+
+LE DUC.
+
+ Allons, monsieur Berthaud,
+Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie.
+C'est encore ici-bas la plus sage folie.
+
+FIN DE LOUISON.
+
+
+Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en donna la
+première représentation le 22 février 1849. L'auteur avait compté sur
+mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale; mais, au moment où
+les répétitions commençaient, cette grande actrice était déjà atteinte
+de la maladie à laquelle elle devait succomber. La pièce, accueillie
+avec faveur, fut cependant traitée fort sévèrement par la critique;
+c'est à quoi le poète fait allusion dans le sonnet adressé à
+mademoiselle Anaïs. qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de
+talent.
+
+ * * * * *
+
+ON NE SAURAIT PENSER À TOUT
+
+PROVERBE EN UN ACTE
+
+1849
+
+ PERSONNAGES ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES
+
+ LE MARQUIS DE VALBERG. MM. MAILLARD.
+ LE BARON. VOLNYS.
+ GERMAIN. GOT.
+ LA COMTESSE DE VERNON. Mme ALLAN-DESPRÉAUX.
+ VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse.
+
+ _La scène est à la campagne_.
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+LE BARON, GERMAIN.
+
+
+LE BARON.
+
+Mon neveu, dis-tu, n'est point ici?
+
+GERMAIN.
+
+Non, monsieur, je l'ai cherché partout.
+
+LE BARON.
+
+C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne sommes-nous pas chez
+la comtesse?
+
+GERMAIN.
+
+Oui, monsieur, voilà son piano.
+
+LE BARON.
+
+Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle?
+
+GERMAIN.
+
+Si fait, monsieur, comme d'habitude.
+
+LE BARON.
+
+Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours?
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur, il ne fait pas autre chose.
+
+LE BARON.
+
+Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre?
+
+GERMAIN.
+
+Pardonnez-moi, ce matin même.
+
+LE BARON.
+
+Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai pas trouvé chez
+lui. Je lui avais mandé que je quitterais Paris à une heure et quart,
+que je serais par conséquent à Montgeron à trois heures. De Montgeron
+ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons
+cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais, à tout
+prendre, ils ne le sont point.
+
+GERMAIN.
+
+Bien au contraire, ils sont fort bons.
+
+LE BARON.
+
+Partant à trois heures de Montgeron, je devais par conséquent être au
+tourne-bride positivement à quatre heures un quart. J'avais une
+visite à faire à M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart
+d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me
+mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mandé tout cela avec
+la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures précisément, et
+quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact?
+
+GERMAIN.
+
+Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est point.
+
+LE BARON.
+
+Ses paquets, du moins, sont-ils faits?
+
+GERMAIN.
+
+Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît?
+
+LE BARON.
+
+Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château?
+
+GERMAIN.
+
+Pas que je sache, monsieur, aucunement.
+
+LE BARON.
+
+Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse était accouchée,
+la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; ce n'est pas une petite affaire.
+
+GERMAIN.
+
+Je le crois bien.
+
+LE BARON.
+
+Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, était venu me
+rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me
+prévenir que le ministre me priait de passer dans la matinée du
+lendemain, c'est-à-dire hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet
+ordre, lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à
+Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc à Compiègne que
+je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas
+de temps à perdre, tu le comprends.
+
+GERMAIN.
+
+Sans aucun doute.
+
+LE BARON.
+
+Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt,
+qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements;--le roi
+venait de partir pour Fontainebleau.
+
+GERMAIN.
+
+Cela était fâcheux.
+
+LE BARON.
+
+Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer combien je suis
+ponctuel en toute chose.
+
+GERMAIN.
+
+Oh! pour cela oui.
+
+LE BARON.
+
+La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut
+même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres.
+Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau
+d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même
+les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à
+la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens
+cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos,
+eût-on d'ailleurs le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate
+qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant
+ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a
+vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet
+perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement
+réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami?
+
+GERMAIN.
+
+Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.
+
+LE BARON.
+
+Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la
+marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris
+que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le
+ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à deux heures et
+demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de
+Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que
+le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la
+complimenter.
+
+GERMAIN.
+
+À Gotha, monsieur?
+
+LE BARON.
+
+À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître.
+
+GERMAIN.
+
+Oui, monsieur, mais il est sorti.
+
+LE BARON.
+
+Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi
+étourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout!
+
+GERMAIN.
+
+On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est
+qu'il pense à autre chose.
+
+LE BARON.
+
+Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour
+l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour son départ?
+
+GERMAIN.
+
+Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une
+grande caisse de voyage, et il s'est promené bien longtemps tout
+alentour.
+
+LE BARON.
+
+Et qu'a-t-il mis dedans?
+
+GERMAIN.
+
+Un papier de musique.
+
+LE BARON.
+
+Un papier de musique?
+
+GERMAIN.
+
+Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et
+il a mis la clef dans sa poche.
+
+LE BARON.
+
+Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette
+maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute
+importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit,
+qu'a-t-il fait?
+
+GERMAIN.
+
+Il a chanté, monsieur, toute la journée.
+
+LE BARON.
+
+Il a chanté?
+
+GERMAIN.
+
+À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre.
+
+LE BARON.
+
+Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain.
+Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans
+une conjoncture si délicate?
+
+GERMAIN.
+
+Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée?
+Il me semble que j'irais moi-même.
+
+LE BARON.
+
+Tu ne sais pas de quoi tu parles.
+
+GERMAIN.
+
+Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle
+est accouchée.
+
+LE BARON.
+
+Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton d'une tige
+auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu?
+
+GERMAIN.
+
+Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à la porte de
+madame la comtesse.
+
+LE BARON.
+
+Et où est-elle, la comtesse?
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur, elle n'est pas levée.
+
+LE BARON.
+
+À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne donc pas, cette
+femme-là?
+
+GERMAIN.
+
+Non, monsieur, elle soupe.
+
+LE BARON.
+
+Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou!
+
+GERMAIN.
+
+Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de
+la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre
+distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle
+enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il
+avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier
+encore...
+
+LE BARON.
+
+Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut
+mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une
+manière aussi puérile dans des égarements déplorables!
+
+GERMAIN.
+
+Cela est bien funeste, monsieur.
+
+LE BARON.
+
+Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses
+poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille,
+comme dans l'allée d'un jardin?
+
+GERMAIN.
+
+Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame
+la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète
+d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant,
+monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père
+parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà
+mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur
+avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué.
+
+LE BARON.
+
+Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse
+de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle
+quêtait pour les pauvres.
+
+GERMAIN.
+
+L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son
+frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas
+de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa
+toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une
+heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête
+court, se regarde dans la glace avec étonnement: Que diable fais-je
+donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et
+là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous
+n'étions venus l'avertir.
+
+LE BARON.
+
+Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller à Gotha!
+Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré,
+mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire,
+c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui
+donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui est
+plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.
+
+GERMAIN.
+
+Puisque mon maître a du mérite.
+
+LE BARON.
+
+Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger.
+
+GERMAIN.
+
+Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le
+contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici.
+
+
+SCÈNE II
+
+LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.
+
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers!
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur, voilà monsieur le baron...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'avais tantôt? Où
+l'as-tu mis? où est-il passé?
+
+LE BARON.
+
+Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous à la
+porte.
+
+_Au baron qui rit._
+
+Et vous, maraud, tout le premier.
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur, c'est monsieur le baron.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai
+perdu un papier de musique.
+
+GERMAIN.
+
+C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré.
+
+LE BARON.
+
+Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arrivé à l'heure
+dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir?
+
+LE MARQUIS.
+
+À partir?
+
+LE BARON.
+
+Oui, demain matin.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur-le-champ, et
+vous ne me reverrez de la vie.
+
+LE BARON.
+
+Quel refus? que voulez-vous dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si ma démarche est
+mal accueillie, mon parti est pris irrévocablement.
+
+LE BARON.
+
+Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous à craindre, venant
+de la part du roi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-ce que le roi se mêle de tout ceci?
+
+LE BARON.
+
+Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre
+autographe de Sa Majesté.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour la comtesse?
+
+LE BARON.
+
+Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous êtes chargé?...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre à écrire à la
+comtesse. L'avez-vous vue?
+
+LE BARON.
+
+Non, elle dort.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien?
+
+LE BARON.
+
+Quelle affaire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez
+jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui
+avez fait un procès; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on
+gagne à ces choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour
+un méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. Ses
+discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande
+politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez
+que la loi sera rejetée.
+
+LE BARON.
+
+De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui
+réclament toute votre attention.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous
+écoute.
+
+LE BARON.
+
+Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé?
+
+LE MARQUIS.
+
+De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du
+roi.
+
+LE BARON.
+
+Fort bien.
+
+LE MARQUIS.
+
+Sa Majesté connaît mon dévouement.
+
+LE BARON.
+
+À merveille. Vous serez donc prêt...
+
+LE MARQUIS.
+
+En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, tout est-il préparé?
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au
+milieu de ma chambre?
+
+GERMAIN.
+
+Ah! si monsieur veut chanter en route...
+
+LE MARQUIS.
+
+Chanter en route, impertinent!
+
+GERMAIN.
+
+Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre
+poche.
+
+LE MARQUIS.
+
+Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donnée sans doute
+avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-là ne font attention à rien.
+
+GERMAIN.
+
+Je puis vous assurer, monsieur...
+
+LE BARON.
+
+Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.
+
+_Germain sort._
+
+Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez
+M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à
+vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission
+ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre
+avenir peut en dépendre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hélas! je ne le sais que trop.
+
+LE BARON.
+
+Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un
+effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses
+d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! pour cela, je vous le promets.
+
+LE BARON.
+
+Sérieusement?
+
+LE MARQUIS.
+
+Très sérieusement.
+
+LE BARON.
+
+Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt
+minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de
+retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout
+point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la
+cour.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre
+vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache
+seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même.
+
+LE BARON.
+
+Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos
+juges.
+
+LE BARON.
+
+Mes juges? à propos de quoi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour votre procès.
+
+LE BARON.
+
+Mais je n'ai point de procès.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour?
+
+LE BARON.
+
+Je vous parle de la cour de Saxe.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu préoccupé; c'est
+la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est
+une femme charmante!
+
+LE BARON.
+
+Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage
+est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut
+pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas,
+voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me
+mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi.
+
+LE BARON.
+
+À la bonne heure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste.
+
+LE BARON.
+
+Nous verrons votre exactitude.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque méprise.
+
+LE BARON.
+
+Fort bien.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup.
+
+LE BARON.
+
+Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie.
+
+LE MARQUIS.
+
+Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres
+royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;--il est bien juste aussi
+que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens à madame de
+Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je
+l'espère, le mariage sera décidé.
+
+LE BARON, _s'arrêtant au moment de sortir_.
+
+Comment, le mariage! Quel mariage?
+
+LE MARQUIS.
+
+Hé! le mien, ne le savez-vous pas?
+
+LE BARON.
+
+Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'épousais?
+
+LE BARON.
+
+Non, vraiment. En voici bien d'une autre!
+
+LE MARQUIS.
+
+Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.
+
+LE BARON.
+
+Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est apparemment pour
+votre retour.
+
+LE MARQUIS.
+
+Non pas; mon sort se décide aujourd'hui.
+
+LE BARON.
+
+Vous n'y pensez pas, mon ami.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse.
+
+LE BARON.
+
+Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire
+avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la
+comtesse?
+
+LE MARQUIS.
+
+Pourquoi non, si elle y consent?
+
+LE BARON.
+
+Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes
+de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour
+un carreau cassé!
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous parlez là de bagatelles.
+
+LE BARON.
+
+Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il
+n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une
+femme, et je ne sais si on le trouverait bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est ce dont je me soucie fort peu.
+
+LE BARON.
+
+Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez,
+je vous déclare...
+
+_Le marquis se met au piano et prélude.--À part._
+
+En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible qu'il aille à
+Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long
+dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et
+quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien
+(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et
+l'à-propos sera manqué.
+
+_On entend sonner._
+
+Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M.
+Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur, je vous croyais parti.
+
+LE BARON.
+
+Vous êtes amoureux de la comtesse.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est mon secret.
+
+LE BARON.
+
+Vous venez de me le dire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.
+
+LE BARON.
+
+Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la
+comtesse; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous
+propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et
+votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne demande pas mieux.
+
+LE BARON.
+
+Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne
+m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être
+du jour au lendemain; cela se conçoit naturellement.
+
+LE MARQUIS.
+
+Naturellement.
+
+LE BARON.
+
+Ainsi elle pourrait nous rejoindre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous avez là une excellente idée.
+
+LE BARON.
+
+N'est-il pas vrai? Si elle refuse...
+
+LE MARQUIS.
+
+Si elle refuse, je la quitte pour jamais.
+
+LE BARON.
+
+C'est cela même; vous fuyez une ingrate.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! je l'adorerai toujours!
+
+LE BARON.
+
+Certainement.
+
+_À part._
+
+Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains
+habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider
+jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha.
+
+_Haut._
+
+Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, votre démarche
+sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la
+comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici
+pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie
+toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour
+m'en souvenir.
+
+LE BARON.
+
+Cela fait un mariage bien avancé!
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer
+longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous
+écouter, et elle est à cent lieues de là.
+
+LE BARON.
+
+Elle est peut-être distraite?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.
+
+LE BARON.
+
+Oh! je vous en réponds.--Je vais chez M. Duplessis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse
+et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à
+répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut
+pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien.
+
+LE BARON.
+
+Oui, oui, songez à votre mariage.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! Je n'y pense
+jamais. Je ne vous reconduis pas.
+
+LE BARON.
+
+Hé! non, non. Vous vous moquez de moi.
+
+_À part, en s'en allant._
+
+Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire
+surveiller lui-même.
+
+
+SCÈNE III
+
+LE MARQUIS, VICTOIRE.
+
+
+LE MARQUIS.
+
+Holà! oh! quelqu'un!
+
+VICTOIRE.
+
+Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+Donnez-moi ma robe de chambre.
+
+VICTOIRE.
+
+Vous badinez, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hé! ah!... oui, oui.
+
+VICTOIRE.
+
+On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et elle va venir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez
+elle.
+
+VICTOIRE.
+
+Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous avez raison;... c'est que je pensais...
+
+VICTOIRE.
+
+Monsieur, voilà madame.
+
+
+SCÈNE IV
+
+LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.
+
+
+LA COMTESSE, _en entrant_.
+
+François, dites à Victoire de venir.
+
+VICTOIRE.
+
+Me voilà, madame.
+
+LA COMTESSE.
+
+C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir...
+Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde...
+Je vous aime à la folie comme cela.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire;
+cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent
+quelquefois.
+
+LA COMTESSE.
+
+Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.
+
+VICTOIRE.
+
+Oui, madame.
+
+LA COMTESSE.
+
+Donnez-moi un autre collet.
+
+_Elle s'assied à sa toilette._
+
+Celui-ci va à faire horreur.
+
+_Au marquis._
+
+Asseyez-vous donc.
+
+VICTOIRE.
+
+Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas; cependant il
+est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... Attendez.
+
+_Elle l'arrange._
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui, un pli, voyons.
+
+_Elle se mire._
+
+Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez
+soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je
+dis tout de même, entendez-vous?
+
+VICTOIRE.
+
+Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?
+
+LA COMTESSE.
+
+Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à
+l'heure, j'en suis très pressée.
+
+VICTOIRE.
+
+Il n'y aura peut-être pas assez de temps.
+
+LA COMTESSE.
+
+Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et
+puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée.
+
+VICTOIRE.
+
+C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde.
+
+LA COMTESSE.
+
+C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de
+Valberg, vous ne dites rien?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais vous ne m'écoutez pas, madame.
+
+LA COMTESSE, _mettant son ruban_.
+
+Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires?
+
+LE MARQUIS.
+
+Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt?
+
+LA COMTESSE.
+
+Cela peut bien être. Victoire!
+
+VICTOIRE.
+
+Madame?
+
+LA COMTESSE.
+
+Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je vous entends toujours avec plaisir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Aurez-vous du monde aujourd'hui?
+
+LA COMTESSE.
+
+Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les
+ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire!
+qu'on ne laisse entrer personne.
+
+VICTOIRE.
+
+Je m'en vais le dire, madame.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très sérieusement.
+
+LA COMTESSE, _à Victoire_.
+
+Ma belle-soeur, pourtant.
+
+VICTOIRE.
+
+Oui, madame.
+
+LA COMTESSE.
+
+Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous
+séduisent dès le premier moment qu'on les voit.
+
+LA COMTESSE.
+
+Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.
+
+VICTOIRE.
+
+Est-ce là tout?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.
+
+LA COMTESSE.
+
+M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien.
+
+VICTOIRE.
+
+Je m'en vais le dire.
+
+LA COMTESSE.
+
+Attendez.--La liste d'hier.
+
+VICTOIRE.
+
+Mais, madame a laissé entrer tout le monde.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous croyez?
+
+VICTOIRE.
+
+J'en suis sûre.
+
+LA COMTESSE.
+
+Eh bien! en ce cas-là, tout le monde.
+
+VICTOIRE.
+
+Madame aura-t-elle besoin de moi?
+
+LA COMTESSE.
+
+Non, non.--Cependant ne vous éloignez pas... Qu'on m'avertisse quand
+mes étoffes viendront.
+
+
+SCÈNE V
+
+LE MARQUIS, LA COMTESSE.
+
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous faites des emplettes?
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui, pour cet hiver.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous aimez beaucoup le monde, madame.
+
+LA COMTESSE.
+
+Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a
+rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec
+lui, dans une de ses terres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Dans une de ses terres?
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du
+Rhin.
+
+LE MARQUIS.
+
+Sur les bords du Rhin?
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-ce un beau pays?
+
+LA COMTESSE.
+
+Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne
+beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne
+vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me
+montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout...
+Ah, Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid!
+c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes
+réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un
+voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la
+perspective d'une cathédrale!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, cela doit être fort pénible.
+
+LA COMTESSE.
+
+À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas
+assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des
+rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et
+l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On grimpe en
+rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on
+s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans
+la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les
+yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche
+une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu
+l'Allemagne.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre
+avec le baron.
+
+LA COMTESSE.
+
+Est-ce qu'il est ici, le baron?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce
+grand orage;--c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement.
+
+LA COMTESSE, _riant_.
+
+L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux!
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment! ne parliez-vous pas de lui?
+
+LA COMTESSE, _riant_.
+
+Si fait, si fait, c'est à merveille.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
+
+LA COMTESSE.
+
+Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela.
+
+_Elle cherche quelque chose._
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon.
+
+_Il ouvre sa tabatière._
+
+Ah! j'oubliais bien!
+
+LA COMTESSE.
+
+Quoi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous voyez ce papier-là. Devinez.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est que si vous voulez vous remarier...
+
+LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_.
+
+Eh bien?
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce que vous cherchez encore?
+
+LA COMTESSE, _cherchant_.
+
+Parlez, parlez toujours.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi.
+
+LA COMTESSE, _cherchant toujours_.
+
+Avec vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! sûrement.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce que vous cherchez donc là?
+
+LA COMTESSE.
+
+Un papier que j'avais tout à l'heure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-ce une chose de conséquence?
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui et non, c'est une chanson.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très
+complet depuis 1650.
+
+LA COMTESSE.
+
+C'était une chanson, nouvelle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Il y en a beaucoup dedans.
+
+LA COMTESSE.
+
+Des chansons nouvelles?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, pour ce temps-là.
+
+LA COMTESSE, _riant_.
+
+De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez,
+avec les femmes.
+
+LA COMTESSE.
+
+Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une visite.
+
+LA COMTESSE.
+
+Eh! c'est votre domestique.
+
+
+SCÈNE VI
+
+LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.
+
+
+GERMAIN.
+
+Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à monsieur le marquis,
+de la part de monsieur le baron.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier;
+c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez?
+
+LA COMTESSE.
+
+Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez volée apparemment.
+
+_Elle se met au piano et joue._
+
+GERMAIN, _à part_.
+
+Justement, c'est celle de la malle.
+
+_Au marquis._
+
+Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi? qu'est-ce que c'est.
+
+GERMAIN.
+
+Si vous songiez à vos affaires.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! oui, tu viens nous déranger...
+
+GERMAIN.
+
+C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de
+Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore
+chez M. Duplessis; il paraissait tout bouleversé.
+
+LE MARQUIS.
+
+En vérité?
+
+GERMAIN.
+
+Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison
+d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une
+réponse sur-le-champ.
+
+LE MARQUIS _réfléchit_.
+
+Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce
+n'est pas cela, vous vous trompez.
+
+_Il va au piano._
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...
+
+_Elle joue._
+
+GERMAIN.
+
+Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le
+baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien.
+
+_Il se retire lentement._
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, pour la musique. Mais les paroles...
+
+LA COMTESSE.
+
+Les paroles, je ne les sais pas.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment! elles sont de...
+
+_Il chante._
+
+ Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
+
+GERMAIN, _près de la porte_.
+
+Cela ne prend pas le chemin de Gotha.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'ai oublié le reste; c'est singulier.
+
+LA COMTESSE.
+
+Très singulier, avec votre mémoire!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.
+
+
+SCÈNE VII
+
+LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE.
+
+
+VICTOIRE.
+
+Voilà vos étoffes, madame.
+
+LA COMTESSE.
+
+C'est bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
+
+LA COMTESSE.
+
+Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à
+parler.
+
+LA COMTESSE.
+
+Ici? chez moi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui;--et à propos.--C'est vous.
+
+LA COMTESSE.
+
+Moi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?
+
+LA COMTESSE.
+
+Quoi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je ne sais pas quand.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je ne m'en souviens pas.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas
+concevables. Il me semble pourtant...
+
+LA COMTESSE.
+
+Dites.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que je vous ai parlé de mon voyage.
+
+LA COMTESSE.
+
+Quel voyage?
+
+LE MARQUIS.
+
+En Allemagne.
+
+LA COMTESSE.
+
+Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment du vôtre?
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vous demande pardon, je vous assure...
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume
+de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance.
+
+LE MARQUIS, _s'en allant_.
+
+Mais c'est moi...
+
+LA COMTESSE, _de même_.
+
+Je vous dis que c'est moi...
+
+
+SCÈNE VIII
+
+GERMAIN, VICTOIRE.
+
+
+GERMAIN.
+
+Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur
+aime madame.
+
+VICTOIRE.
+
+Et je sais que madame aime monsieur.
+
+GERMAIN.
+
+Et que monsieur veut épouser madame.
+
+VICTOIRE.
+
+Et que madame ne demande pas mieux.
+
+GERMAIN.
+
+En êtes-vous sûre?
+
+VICTOIRE.
+
+Parfaitement.
+
+GERMAIN.
+
+Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade.
+
+VICTOIRE.
+
+Où?
+
+GERMAIN.
+
+À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est
+accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa
+Majesté.
+
+VICTOIRE.
+
+Qu'est-ce que cela signifie?
+
+GERMAIN.
+
+Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non
+avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons
+demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger
+tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.
+
+VICTOIRE.
+
+Il a pourtant parlé mariage et voyage.
+
+GERMAIN.
+
+Et elle lui a répondu chanson.
+
+VICTOIRE.
+
+Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?
+
+GERMAIN.
+
+Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit,
+avec votre maîtresse.
+
+VICTOIRE.
+
+Monsieur Germain.
+
+GERMAIN.
+
+Mam'selle Victoire.
+
+VICTOIRE.
+
+Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là.
+Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?
+
+GERMAIN.
+
+Oui, le voici.
+
+VICTOIRE.
+
+Donnez-le moi, et maintenant...
+
+_Elle écrit sur la romance._
+
+GERMAIN.
+
+Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?
+
+VICTOIRE.
+
+Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.
+
+GERMAIN, _lisant_.
+
+Mais s'ils se fâchent?
+
+VICTOIRE.
+
+Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte
+raison...
+
+GERMAIN.
+
+Les voici qui viennent; sauvons-nous.
+
+VICTOIRE.
+
+Et écoutons.
+
+
+SCÈNE IX
+
+LA COMTESSE, LE MARQUIS.
+
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?
+
+LE MARQUIS, _un livre à la main_.
+
+Non, ce n'est pas ce que je choisirais.
+
+_Lisant._
+
+ Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr
+de votre mémoire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu
+tout de suite.
+
+_Lisant._
+
+ Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire
+ Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,
+ De quels hôtes divins le ciel est habité.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous y mettez une expression!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du
+coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on
+vous les dise?
+
+ Fanny, l'heureux mortel...
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous vous divertissez, je crois.
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus
+sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants.
+
+LA COMTESSE.
+
+Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.
+
+_Elle s'assied au piano._
+
+LE MARQUIS, _près d'elle_.
+
+Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc,
+madame?
+
+LA COMTESSE.
+
+À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.
+
+LA COMTESSE.
+
+C'est une étoffe trop âgée.
+
+LE MARQUIS.
+
+Elle m'a paru toute neuve.
+
+LA COMTESSE.
+
+Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que c'est bien femme, ce que vous dites là!
+
+LA COMTESSE.
+
+Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voilà ce qu'il vous faut, à
+vous autres.
+
+LA COMTESSE.
+
+À vous autres! Vous êtes poli.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez
+plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez
+pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas
+tant de fantaisies.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?
+
+LE MARQUIS.
+
+Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.
+
+LA COMTESSE.
+
+Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.
+
+LE MARQUIS.
+
+Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait
+véritablement.
+
+LA COMTESSE.
+
+Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez-vous sérieusement, madame?
+
+LA COMTESSE.
+
+Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne
+volonté.
+
+LE MARQUIS.
+
+O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!
+
+LA COMTESSE.
+
+Comment, votre mort?
+
+LE MARQUIS.
+
+Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas
+me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole,
+mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle
+m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas.
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?
+
+LE MARQUIS.
+
+Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin
+de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en,
+madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un
+voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets,
+vous avez les vôtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent
+obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce
+votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné.
+Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais
+qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne
+m'aimez pas.
+
+LA COMTESSE.
+
+Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas
+l'entendre, je me retire. Adieu, madame.
+
+LA COMTESSE.
+
+Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent
+qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau
+du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne
+ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage
+jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe
+feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que,
+dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est
+plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon
+d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes.
+
+LE MARQUIS.
+
+Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner
+de vous.
+
+LA COMTESSE.
+
+En vérité, vous perdez l'esprit.
+
+LE MARQUIS.
+
+De mieux en mieux.--Que je suis malheureux!
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous ne soupez pas avec moi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, je m'en vais.--Adieu, madame.
+
+_Il s'assied dans un coin._
+
+LA COMTESSE.
+
+Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et
+incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est
+que cela?
+
+_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la
+romance._
+
+LE MARQUIS, assis.
+
+Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire!
+qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le coeur
+tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en
+toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le
+plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse
+avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis,
+moins je le comprends.
+
+_Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse._
+
+Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute
+impardonnable.
+
+LA COMTESSE, _lui présentant le papier quand il passe devant elle_.
+
+Tenez, Valberg, lisez donc cela.
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me
+pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut
+que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et
+si belle! pas une femme ne lui est comparable.
+
+LA COMTESSE, _à part_.
+
+Je laisse passer cette distraction-là.
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à
+faire pitié! Son étourderie continuelle...
+
+LA COMTESSE, _présentant le papier_.
+
+Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à
+un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit,
+cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?--J'aurais fort
+à faire avec cette femme-là.
+
+LA COMTESSE.
+
+Ceci mérite d'être écouté.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions
+heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis,
+avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.
+
+LA COMTESSE.
+
+À la bonne heure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais non, elle aime le monde, les fêtes!--Germain!--Eh bien! Je
+ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille
+femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces
+plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée;
+je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me
+trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le
+coeur.
+
+LA COMTESSE, _lui prenant la main_.
+
+Oh! que non, monsieur de Valberg.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas...
+
+LA COMTESSE.
+
+Avant de me tuer, lisez cela.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce que c'est donc?
+
+_Il lit:_
+
+«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser
+madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.»
+
+Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui
+avais parlé de ce voyage-là.
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais c'est donc réel, ce départ?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes
+sont de son écriture.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.
+
+LA COMTESSE.
+
+Non, mais elle écrit des impertinences.
+
+LE MARQUIS.
+
+Point du tout, c'était ma pensée.
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?
+
+LE MARQUIS.
+
+Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.
+
+LA COMTESSE.
+
+Et quand partez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Demain matin.
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous vouliez donc m'épouser en poste?
+
+LE MARQUIS.
+
+Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux
+voyage!
+
+LA COMTESSE.
+
+Un enlèvement?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, dans les formes.
+
+LA COMTESSE.
+
+Elles seraient jolies.
+
+LE MARQUIS.
+
+Certainement, nous publierions nos bans...
+
+LA COMTESSE.
+
+À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?
+
+LE MARQUIS.
+
+Nous avons mon oncle.
+
+LA COMTESSE.
+
+Et nos parents?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ils ne demandent pas mieux.
+
+LA COMTESSE.
+
+Et le monde?
+
+LE MARQUIS.
+
+Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce
+que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre
+tout à coup pour des banqueroutiers.
+
+LA COMTESSE.
+
+Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Suivons-le, il sera tout simple.
+
+LA COMTESSE.
+
+J'en suis presque tentée.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en suis enchanté. Holà! Germain!
+
+_Entre Germain._
+
+GERMAIN.
+
+Vous avez appelé, monsieur?
+
+_À part._
+
+Je crois que le danger est passé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la
+chambre, et apporte-la tout de suite.
+
+GERMAIN.
+
+Ici, monsieur?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui; dépêche-toi.
+
+_Germain sort._
+
+LA COMTESSE, _riant_.
+
+Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous,
+quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela.
+
+LA COMTESSE.
+
+Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les
+Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr
+que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire
+convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que
+vous possédez en Espagne?
+
+LE MARQUIS.
+
+En Espagne? Je ne vous comprends pas.
+
+LA COMTESSE.
+
+Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de
+caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en
+donne l'exemple?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait
+tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les
+talents et toutes les grâces?
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et
+étourdie, surtout étourdie...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui a jamais dit cela, madame?
+
+LA COMTESSE.
+
+Un de mes amis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un impertinent.
+
+LA COMTESSE.
+
+Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son
+miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate
+qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un
+chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au
+whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un
+fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein
+de délicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse
+des compliments par usage, et des injures par distraction.
+
+LE MARQUIS.
+
+Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et
+vous verrez si dans ce voyage...
+
+LA COMTESSE.
+
+Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous avez dit oui.
+
+LA COMTESSE.
+
+J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde.
+
+LE MARQUIS.
+
+Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce
+portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui,
+c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte,
+l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient
+de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me
+faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous
+avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut
+qu'un mot pour me la rendre.
+
+LA COMTESSE.
+
+Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait
+se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre
+raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour
+de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc,
+marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous
+nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si
+nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce
+serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne demande pas mieux que de vous obéir.
+
+LA COMTESSE.
+
+Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je
+suis paresseuse, vous me l'avez dit...
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais, madame...
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez
+toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez
+sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin
+d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à
+des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux
+murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne
+soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre;
+vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de
+ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais
+volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et
+pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le
+bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces
+disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où
+nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de
+rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour
+de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un
+bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour
+renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le
+plaisir de dire: Si je voulais?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez
+digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds.
+
+LA COMTESSE.
+
+Non pas; où seraient mes profits?
+
+_Entre Germain avec la malle._
+
+GERMAIN, _entrant_.
+
+Voilà votre malle, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et mon oncle?
+
+GERMAIN.
+
+Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! madame?
+
+LA COMTESSE.
+
+Eh bien!... essayons.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici.
+
+LA COMTESSE.
+
+C'est là votre manière de me remercier?
+
+LE MARQUIS.
+
+Hé! madame, j'aurai bien le temps.
+
+LA COMTESSE.
+
+Comment, bien le temps? c'est honnête.
+
+LE MARQUIS.
+
+Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre
+chose pendant tout le reste de ma vie.
+
+_Entre Victoire._
+
+VICTOIRE.
+
+Madame a besoin de moi?
+
+LA COMTESSE.
+
+C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au
+lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche.
+
+_Il y met une bourse._
+
+LA COMTESSE.
+
+Est-ce là cet homme si raisonnable!
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre
+musique.
+
+LA COMTESSE.
+
+Voilà un bon commencement.
+
+LE MARQUIS, _arrangeant la musique_.
+
+On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs
+là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux.
+
+_Il chante._
+
+ Fanny, l'heureux mortel...
+
+Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain!
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur?
+
+LE MARQUIS.
+
+Va me chercher mon violon.
+
+_Germain sort._
+
+LA COMTESSE.
+
+N'oubliez pas cette romance, au moins.
+
+LE MARQUIS.
+
+Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.
+
+LA COMTESSE.
+
+Et ma robe feuille-morte? Victoire!
+
+VICTOIRE.
+
+Oui, madame.
+
+_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous voulez la prendre?
+
+GERMAIN.
+
+Puisque c'est une de vos conditions.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en
+d'autres, mademoiselle.
+
+_Il la jette sur un meuble._
+
+LA COMTESSE.
+
+Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que
+le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est cela même.--Germain!
+
+GERMAIN.
+
+Monsieur?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha.
+
+LA COMTESSE.
+
+Comment, à Gotha?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! oui, c'est là que nous allons.
+
+LA COMTESSE.
+
+Ah! tenez, prenez ce petit coffre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?
+
+_Regardant._
+
+Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.
+
+LA COMTESSE.
+
+Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que d'heureux jours nous allons passer!
+
+LA COMTESSE.
+
+Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour
+un bal masqué.
+
+LE MARQUIS.
+
+Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien.
+
+LA COMTESSE.
+
+Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous avez raison; ma montre suffit.
+
+_Il la met dans la malle._
+
+LA COMTESSE.
+
+Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà
+diplomate.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.
+
+_Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la
+malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants,
+son mouchoir et son chapeau._
+
+J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle,
+qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la
+tête parfaitement saine; entre nous, il radote un peu!
+
+_Fermant la malle._
+
+LA COMTESSE.
+
+Le voici.
+
+
+SCÈNE X
+
+LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE.
+
+
+LE BARON.
+
+Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en
+demander la permission; mais une circonstance imprévue...
+
+LA COMTESSE.
+
+Vous me faites grand plaisir, monsieur.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez
+madame. Tout est fini, tout est oublié!... Je veux dire tout est
+convenu. Vous devez comprendre mon bonheur.
+
+LE BARON.
+
+Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est
+morte.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est malheureux, nos paquets étaient faits.
+
+LE BARON.
+
+C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre
+cette affreuse nouvelle.
+
+LA COMTESSE.
+
+Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre
+idée.
+
+LE MARQUIS.
+
+Juste ciel! m'abandonnez-vous?
+
+LA COMTESSE.
+
+Non, mais emmenez-moi quelque part.
+
+LE MARQUIS.
+
+En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous voulez.
+
+LE BARON.
+
+Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable
+catastrophe! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les
+lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout
+prévu; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser à tout.
+
+
+FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT.
+
+
+Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut composé
+pour une matinée de musique et de récits donnée, au printemps de 1849,
+dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bénéfice d'un artiste.
+Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despréaux et
+plusieurs autres sociétaires de la Comédie-Française prêtaient le
+concours de leurs talents à cette bonne oeuvre. Devant un public
+d'élite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand
+succès. Transporté, peu de jours après, au Théâtre-Français, il y
+produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'était proposé se
+trouvait atteint.
+
+ * * * * *
+
+BETTINE
+
+COMÉDIE EN UN ACTE
+
+1851
+
+ PERSONNAGES ACTEURS
+ QUI ONT CRÉÉ LES
+ RÔLES
+
+
+ LE MARQUIS STÉFANI. MM. GEFFROY.
+
+ LE BARON DE STEINBERG. LAFONTAINE.
+
+ CALABRE, _valet de chambre du baron_. PERRIN.
+
+ LE NOTAIRE. LESUEUR.
+
+ UN DOMESTIQUE. BORDIER.
+
+ BETTINE, _cantatrice italienne_. Mme ROSE CHÉRI.
+
+_La scène est en Italie._
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+_Un salon de campagne._
+
+CALABRE, LE NOTAIRE.
+
+
+CALABRE.
+
+Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo.
+Veuillez entrer là, dans le pavillon.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Les futurs conjoints, où sont-ils?
+
+CALABRE.
+
+Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il
+vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? Il n'y a pas loin d'ici à la
+ville, mais il fait chaud.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne
+vois pas les futurs conjoints.
+
+CALABRE.
+
+Madame n'est pas encore levée.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Comment! il est midi passé.
+
+CALABRE.
+
+Alors elle ne tardera guère.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Et M. de Steinberg, est-il levé, lui?
+
+CALABRE.
+
+Il est à la chasse.
+
+LE NOTAIRE.
+
+À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On
+me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse,
+et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous
+conviendrez, mon cher monsieur Calabre...
+
+CALABRE.
+
+C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que
+nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous
+savez.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais
+entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez.
+
+CALABRE.
+
+Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du
+matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le
+permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de
+monde?
+
+CALABRE.
+
+Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et
+ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas
+la première fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle
+a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté.
+Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance.
+La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se
+marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins?
+
+CALABRE.
+
+Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. Que me
+veut-on?
+
+UN DOMESTIQUE, _entrant_.
+
+Monsieur, c'est une lettre de la princesse.
+
+CALABRE, _prenant la lettre_.
+
+C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Il y a là un homme à cheval.
+
+CALABRE.
+
+Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.
+
+
+SCÈNE II
+
+LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.
+
+
+STEINBERG.
+
+Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes
+exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est guère.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous
+vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil...
+
+STEINBERG.
+
+Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?
+
+CALABRE.
+
+C'est de la part de la princesse, monsieur.
+
+STEINBERG, _ouvrant la lettre_.
+
+Voyons.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.
+
+
+SCÈNE III
+
+STEINBERG, CALABRE.
+
+
+CALABRE, _à part_.
+
+Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en
+l'air, nous allons avoir un orage.
+
+STEINBERG, _lisant_.
+
+Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?
+
+CALABRE.
+
+Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.
+
+STEINBERG.
+
+Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous
+donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me
+conviennent pas du tout, je vous en avertis.
+
+CALABRE.
+
+Si la discrétion est un tort...
+
+STEINBERG.
+
+Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse
+croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.
+
+CALABRE.
+
+Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la
+princesse?...
+
+STEINBERG.
+
+Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse!
+Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La
+princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux
+pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il
+existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si
+l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur
+le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre,
+où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa
+poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes
+en Italie, où les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette
+morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de
+l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête
+et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi
+qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en
+demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue
+que le mauvais temps.
+
+CALABRE.
+
+Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon
+à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent
+pas la peine qu'on s'en occupe.
+
+STEINBERG.
+
+Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je
+le veux.
+
+CALABRE.
+
+Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le
+baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il
+m'a semblé quelquefois que madame était triste.
+
+STEINBERG.
+
+Est-ce là tout?
+
+CALABRE.
+
+Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...
+
+STEINBERG.
+
+Quoi?
+
+CALABRE.
+
+Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.
+
+STEINBERG.
+
+Parlerez-vous, quand je l'ordonne?
+
+CALABRE.
+
+Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle
+vous aime tant!
+
+STEINBERG.
+
+Elle m'aime tant!
+
+CALABRE.
+
+Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez,
+quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de
+petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que
+vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez
+toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard...
+Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si
+jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela
+me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et
+quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...
+
+STEINBERG.
+
+Calabre! mon pauvre vieux Calabre!
+
+CALABRE.
+
+Plaît-il, monsieur?
+
+STEINBERG.
+
+Ce mariage...
+
+CALABRE.
+
+Eh bien?
+
+STEINBERG.
+
+Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas
+voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner,
+ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis
+aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.
+
+CALABRE.
+
+Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...
+
+STEINBERG, _se levant_.
+
+Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante
+renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui
+entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle
+sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et
+l'honnêteté de son coeur est aussi visible que la pure clarté de ses
+yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne
+serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais...
+
+CALABRE.
+
+Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?...
+
+STEINBERG.
+
+Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice?
+
+CALABRE.
+
+Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant...
+
+STEINBERG.
+
+Quoi?
+
+CALABRE.
+
+Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il
+me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa
+réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,...
+vous l'êtes aussi.
+
+STEINBERG.
+
+En es-tu sûr?
+
+CALABRE.
+
+Vous êtes si généreux!...
+
+STEINBERG.
+
+Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, mais je ne le
+suis plus.
+
+CALABRE.
+
+Est-il possible, monsieur?
+
+STEINBERG.
+
+Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes
+folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai
+l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les
+femmes qui ne coûtent rien,--et par là-dessus le lansquenet...
+
+CALABRE.
+
+Vous jouez donc toujours, monsieur?
+
+STEINBERG.
+
+Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.
+
+CALABRE.
+
+Chez la princesse? Et vous avez perdu...
+
+STEINBERG.
+
+Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer
+ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis,
+je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.
+
+CALABRE.
+
+Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se
+trouvait gêné, j'ai quelques petites économies...
+
+STEINBERG.
+
+Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que
+je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue...
+
+CALABRE.
+
+Il me semble alors que ce serait le cas...
+
+STEINBERG.
+
+De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner
+ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le
+motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me
+force à quitter Bettine.
+
+CALABRE.
+
+Quitter madame? est-ce vrai?...
+
+STEINBERG.
+
+Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant,
+de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez
+riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans
+la coulisse?--Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?
+
+
+SCÈNE IV
+
+LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE.
+
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame.
+
+STEINBERG.
+
+Elle n'est pas levée.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Pardon, monsieur le baron.
+
+STEINBERG.
+
+Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que
+c'est que cela?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin.
+
+STEINBERG.
+
+Dans le jardin?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les
+poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.
+
+STEINBERG.
+
+Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.
+
+STEINBERG, _à part_.
+
+Stéfani! Je connais ce nom-là.
+
+_Haut._
+
+Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence?
+
+CALABRE.
+
+Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.
+
+STEINBERG, _regardant au balcon_.
+
+C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses,
+soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.
+
+CALABRE.
+
+C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.
+
+STEINBERG.
+
+Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de
+Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora
+s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de
+dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je
+sors; je reviendrai tantôt.
+
+CALABRE.
+
+Vous allez encore jouer, monsieur?
+
+STEINBERG.
+
+Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?
+
+_Il sort._
+
+CALABRE.
+
+Oui, monsieur.
+
+
+SCÈNE V
+
+CALABRE, LE NOTAIRE, _puis_ BETTINE.
+
+
+CALABRE, _à part_.
+
+Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie!
+
+LE NOTAIRE.
+
+Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et
+je ne vois pas les futurs conjoints.
+
+CALABRE.
+
+Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Et les témoins?
+
+CALABRE.
+
+Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.
+
+BETTINE, _arrivant en chantant_.
+
+Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! As-tu tes
+paperasses?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les
+sommes qui ne sont point stipulées.
+
+BETTINE.
+
+Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes
+trésors.--Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé
+d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour
+puissamment riche.
+
+BETTINE.
+
+Je n'en sais rien. Où est-il donc?
+
+CALABRE.
+
+Il est sorti, madame, pour un instant.
+
+BETTINE.
+
+Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?
+
+CALABRE.
+
+C'est-à-dire,... je ne sais pas trop...
+
+BETTINE.
+
+Va donc le chercher.--Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.
+
+LE NOTAIRE.
+
+J'en sors, madame, je suis à vos ordres.
+
+_À Calabre._
+
+Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observé qu'elle
+m'a tutoyé?
+
+CALABRE.
+
+C'est sa manière quand elle est contente.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.
+
+BETTINE.
+
+Mais certainement.
+
+_À Calabre._
+
+À quoi penses-tu donc?
+
+CALABRE.
+
+Je l'avais oublié, madame.
+
+BETTINE.
+
+Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du
+chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim; vite, un flacon
+de moscatelle et un grand plat de macaroni.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Madame, je suis bien reconnaissant.
+
+_Il se retire avec de grandes salutations._
+
+BETTINE, _à Calabre_.
+
+Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on
+étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà
+dans le jardin.
+
+CALABRE.
+
+Pardon, madame, ce n'est pas lui.
+
+BETTINE.
+
+Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, mon cher Stéfani.
+Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?... Dis-lui qu'il vienne,
+dépêche-toi.
+
+CALABRE.
+
+Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le
+perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron...
+
+BETTINE.
+
+Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu
+chantes? Est-ce que tu fais des vers?
+
+CALABRE.
+
+Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a
+recommandé...
+
+BETTINE.
+
+Parle donc.
+
+CALABRE.
+
+Monsieur le baron m'a chargé de vous prier...
+
+BETTINE.
+
+Tu me feras mourir avec tes phrases.
+
+CALABRE.
+
+De ne pas recevoir ce seigneur.
+
+BETTINE.
+
+Qui? Stéfani? tu perds la tête.
+
+CALABRE.
+
+Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément...
+
+BETTINE, _riant_.
+
+Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est
+clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! un vieil ami que j'aime
+de tout mon coeur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher
+Steinberg.
+
+CALABRE, _à part, en sortant_.
+
+Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien
+mal.
+
+
+SCÈNE VI
+
+BETTINE, LE MARQUIS.
+
+
+BETTINE, _allant au-devant du marquis_.
+
+Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?...
+Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous
+avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir!
+
+LE MARQUIS.
+
+Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté;
+mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple.
+
+BETTINE.
+
+Des compliments! Vous êtes toujours le même.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que
+jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans
+que je ne vous ai vue?
+
+BETTINE.
+
+Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais
+me marier!... Avez-vous déjeuné?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de
+m'embarquer sans avoir pris...
+
+BETTINE.
+
+Vos précautions. D'où venez-vous donc?
+
+LE MARQUIS.
+
+Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.
+
+BETTINE.
+
+Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant,
+m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis
+accouru... Et vous allez vous marier?
+
+BETTINE.
+
+Oui, mon ami, aujourd'hui même.
+
+LE MARQUIS.
+
+Aujourd'hui même?
+
+BETTINE.
+
+Le notaire est là.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre
+part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis
+enchanté.
+
+BETTINE.
+
+Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois!
+Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le
+marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous
+retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment.
+Calmez-vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime
+autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais
+vous avez une certaine tête...
+
+BETTINE.
+
+Comment, une tête?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! oui, une tête...
+
+_Il la regarde._
+
+Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et
+d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui
+porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de
+_Cendrillon_.
+
+BETTINE.
+
+Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un
+ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours
+envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de
+vous enlever dans mon carrosse.
+
+BETTINE.
+
+Miséricorde, marquis! quelle vivacité!
+
+LE MARQUIS.
+
+Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or,
+avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants...
+
+BETTINE.
+
+Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce
+donc?
+
+BETTINE, _chante les premières mesures de l'air final de la_
+Cencrentola _, puis s'arrête tout à coup et dit_:
+
+Ah! que tout cela est loin maintenant!
+
+LE MARQUIS.
+
+Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre?
+
+BETTINE.
+
+Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout
+à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait
+pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas
+du moins à la musique?
+
+BETTINE.
+
+Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher
+marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe,
+nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en
+voudrez.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le coeur
+de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir
+dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous
+entendre.
+
+BETTINE.
+
+Oui, vous étiez un de mes fidèles.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque
+soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne
+manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la
+maison.
+
+BETTINE.
+
+Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien que vous avez été
+mon chevalier.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.
+
+BETTINE.
+
+Qui m'avait sifflée dans _Tancrède_.
+
+LE MARQUIS.
+
+Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude
+coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, celui-là!
+
+BETTINE.
+
+Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui
+suis vieux?
+
+BETTINE.
+
+Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers
+pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides.
+
+LE MARQUIS.
+
+Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine?
+C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait;
+c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais
+tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir
+injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des
+années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses
+nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces
+bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau:
+
+ Pour honorer les morts font mourir les vivants.
+
+Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que
+ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais
+Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses
+gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait
+dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure,
+escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran
+pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse?
+
+BETTINE.
+
+Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes
+souvenirs.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?
+
+BETTINE.
+
+Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les
+aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent.
+Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.
+
+BETTINE.
+
+Jamais, cher Stéfani, jamais.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse?
+
+BETTINE.
+
+C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que je n'avais pas
+aimé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce que vous voulez dire par là?
+
+BETTINE.
+
+Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante,
+coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par
+hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti
+mon coeur.
+
+LE MARQUIS.
+
+L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais
+ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la
+sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne
+m'avez pas dit...
+
+BETTINE.
+
+Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids,
+insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de
+dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous
+ne pouvez pas vous en douter.
+
+LE MARQUIS.
+
+Si fait, si fait, pardonnez-moi.
+
+BETTINE.
+
+C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que
+vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, le diable m'emporte!
+
+BETTINE.
+
+Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme
+inexprimable! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en
+chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à
+rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a
+sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs...
+
+LE MARQUIS.
+
+Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.
+
+BETTINE.
+
+Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus
+délicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une
+ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale,
+pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit
+tableau!
+
+LE MARQUIS.
+
+Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.
+
+BETTINE.
+
+N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous
+faisait, vos curiosités? Si vous saviez comme il est bon, aimable!
+Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi
+qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai
+fait quatre cents lieues comme un rêve.--Votre Italie! qui veut peut
+la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous! Nous avons passé
+comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pourquoi ici, dans cette province?
+
+BETTINE.
+
+Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce
+qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais
+rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,...
+que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant
+la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que ne vous épousait-il à Paris?
+
+BETTINE.
+
+Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille
+obstacles...
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous ne m'avez pas encore dit son nom.
+
+BETTINE.
+
+Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le
+monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais ce n'est pas un nom français, cela.
+
+BETTINE.
+
+Non, mais sa famille habite la France.
+
+LE MARQUIS.
+
+En êtes-vous sûre?
+
+BETTINE.
+
+Oh! il me l'a dit.
+
+LE MARQUIS.
+
+Steinberg! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines
+circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je
+viens de voir ce matin.
+
+BETTINE.
+
+Où cela? Dites. Chez la princesse?
+
+LE MARQUIS.
+
+Précisément, chez la princesse.
+
+BETTINE.
+
+Ah! malheureuse! il y est encore!
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?
+
+BETTINE.
+
+Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas.
+Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le
+notaire est là, quand je l'attends!... Ah! quel outrage!
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous vous fâchez pour peu de chose.
+
+BETTINE.
+
+Pour peu de chose! où avez-vous donc le coeur? Vous ne ressentez pas
+l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me répond d'un
+air embarrassé... Calabre! Calabre! où es-tu?
+
+
+SCÈNE VII
+
+LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.
+
+
+CALABRE.
+
+Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?
+
+BETTINE.
+
+Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je
+t'ai demandé où était ton maître?
+
+CALABRE.
+
+Moi, madame?
+
+BETTINE.
+
+Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez
+la princesse.
+
+CALABRE.
+
+Ma foi, madame, je ne savais pas...
+
+BETTINE.
+
+Tu ne savais pas!
+
+CALABRE.
+
+Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.
+
+BETTINE.
+
+Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu?
+
+CALABRE.
+
+Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien.
+Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il
+s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre
+affaire, tenir sa promesse.
+
+BETTINE.
+
+Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le
+voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me
+cachait. Et il l'avait dit à Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne
+m'en avoir rien dit?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse.
+
+BETTINE.
+
+N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme
+tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite.
+
+LE MARQUIS.
+
+Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les
+vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est
+pas celle-là qu'on aime.
+
+BETTINE.
+
+Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne
+t'envoyait-il porter cet argent?
+
+CALABRE.
+
+Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le
+demander à son correspondant.
+
+BETTINE.
+
+Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel!
+C'est donc une somme considérable?
+
+CALABRE.
+
+Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le
+gênait point.
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma
+course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.
+
+BETTINE.
+
+Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami,
+d'abord, entendez-vous? notre ami à tous deux! Je prétends vous voir
+tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.
+
+BETTINE.
+
+C'est délicieux! nous voisinerons.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.
+
+BETTINE.
+
+Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela.
+Et où allez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce
+moment-ci, je suis absolument forcé...
+
+BETTINE.
+
+Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? Eh bien! tenez,
+j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car
+ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu
+sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous êtes un méchant
+homme!--Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon
+contrat.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma
+visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous
+enverrai un bouquet de noce.
+
+BETTINE.
+
+Un bouquet?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui.
+
+BETTINE.
+
+Va pour un bouquet.
+
+LE MARQUIS.
+
+Où allez-vous donc, s'il vous plaît?
+
+BETTINE.
+
+Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus
+longtemps possible. Dieu! que vous êtes ennuyeux! que vous êtes
+insupportable!
+
+
+SCÈNE VIII
+
+CALABRE, _seul_, _puis_ LE NOTAIRE.
+
+
+CALABRE.
+
+Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra
+cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voilà
+qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la défense
+qu'il m'a faite!
+
+_Il regarde au balcon._
+
+Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du petit bois, comme
+s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible? Oui, c'est bien
+clair; il les a vus, il fait un détour.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?...
+
+CALABRE.
+
+Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une
+minute.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.
+
+CALABRE.
+
+Plaît-il?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Comment?
+
+CALABRE, _regardant toujours_.
+
+Je croyais que vous disiez quelque chose.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Oui, je disais que je suis tout prêt.
+
+CALABRE.
+
+Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.
+
+CALABRE.
+
+À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger.
+Je vous avertirai quand il sera temps.
+
+LE NOTAIRE.
+
+Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici.
+
+
+SCÈNE IX
+
+CALABRE, STEINBERG.
+
+
+STEINBERG.
+
+C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, je puis vous assurer...
+
+STEINBERG.
+
+Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme
+ici?
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu
+compte.
+
+STEINBERG.
+
+Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?...
+
+CALABRE.
+
+Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour
+justifier l'absence de monsieur.
+
+STEINBERG.
+
+Quelle excuse as-tu trouvée?
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.
+
+STEINBERG.
+
+Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?
+
+CALABRE.
+
+Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource,
+monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter
+que c'était peu de chose.
+
+STEINBERG.
+
+Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et
+furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais!
+
+CALABRE.
+
+Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous l'avais bien dit.
+
+STEINBERG.
+
+Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore une fois! Y
+a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là?
+et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le
+monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me
+casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui vous
+relèvent. Quel doux effort de l'amitié!
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si
+mes petites économies...
+
+STEINBERG.
+
+Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse?
+
+CALABRE.
+
+J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble...
+
+STEINBERG.
+
+Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; mais sur ta vie,
+garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.
+
+CALABRE.
+
+Vous, monsieur! Est-ce bien possible?
+
+STEINBERG.
+
+Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il
+faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à
+Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai
+secrètement, je trouverai un prétexte.
+
+CALABRE.
+
+Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.
+
+STEINBERG.
+
+Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même? C'est
+avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux; mais, je
+le répète, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi,
+que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare
+tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste
+demander des chevaux pour ce soir.
+
+CALABRE.
+
+Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur?
+
+STEINBERG.
+
+Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!
+
+
+SCÈNE X
+
+LES PRÉCÉDENTS, BETTINE.
+
+
+BETTINE.
+
+Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs?
+
+STEINBERG.
+
+Qui dit cela, ma chère Bettine?
+
+_Il lui baise la main._
+
+Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes fraîche comme une rose.
+
+BETTINE.
+
+Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez
+joué?
+
+STEINBERG.
+
+Vous avez mal entendu, ma chère.
+
+BETTINE.
+
+Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?
+
+CALABRE.
+
+Moi, madame! je ne sais pas...
+
+STEINBERG.
+
+Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez
+bavarder.
+
+CALABRE, _à part, en sortant_.
+
+Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en
+pis.
+
+
+SCÈNE XI
+
+STEINBERG, BETTINE.
+
+
+BETTINE.
+
+Vous n'êtes pas sincère, mon ami.
+
+STEINBERG.
+
+Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais,
+c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.
+
+BETTINE.
+
+D'un changement?
+
+STEINBERG.
+
+Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais,
+qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être
+à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai
+quelques ordres à donner.
+
+BETTINE.
+
+Steinberg, vous n'êtes pas sincère.
+
+STEINBERG.
+
+Pourquoi me dites-vous cela?
+
+BETTINE.
+
+Parce que je le vois.
+
+STEINBERG.
+
+Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?
+
+BETTINE.
+
+Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans
+le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi
+vous avez pris l'allée pour nous éviter.
+
+STEINBERG.
+
+J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous
+rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.
+
+BETTINE.
+
+Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel
+motif pourriez-vous avoir?...
+
+STEINBERG.
+
+Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher
+d'en entendre; mais je ne les répète jamais.
+
+BETTINE.
+
+Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon
+marquis?--Ah! cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me
+rappelle,... vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on
+tenait des _propos_?
+
+STEINBERG.
+
+Peut-être bien.
+
+BETTINE.
+
+Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde.
+Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami;
+j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon
+peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si
+bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes
+triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos
+pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite
+que je reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie,
+convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est
+un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je
+voulais savoir et vous délivrer de mes questions.
+
+STEINBERG, _s'asseyant_.
+
+Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien
+malheureux.
+
+BETTINE.
+
+Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi,
+de quoi s'agit-il?
+
+STEINBERG.
+
+J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un
+joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré
+de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine;
+n'y pensons plus, pardonnez-moi.
+
+BETTINE.
+
+Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.
+
+STEINBERG.
+
+Je vous demande en grâce d'y croire.
+
+BETTINE.
+
+Vous le voulez?
+
+STEINBERG.
+
+Je vous en supplie.
+
+BETTINE.
+
+Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons,
+trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages.
+Vous souvenez-vous de cette chanson?
+
+_Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance._
+
+STEINBERG, _se levant_.
+
+Bettine, pas cette chanson-là.
+
+BETTINE.
+
+Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une
+promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs
+qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.
+
+_Elle chante._
+
+ Nina, ton sourire,
+ Ta voix qui soupire,
+ Tes yeux qui font dire
+ Qu'on croit au bonheur,--
+ Ces belles années,
+ Ces douces journées,
+ Ces roses fanées,
+ Mortes sur ton coeur...
+
+STEINBERG, _à part, tandis que Bettine joue sans chanter_.
+
+Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle
+infernale puissance me suis-je laissé subjuguer?
+
+BETTINE.
+
+À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous
+faites-là?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas
+bien,... venez donc...
+
+STEINBERG, _se rapprochant du piano et chantant_.
+
+ Nina, ma charmante,
+ Pendant la tourmente,
+ La mer écumante
+ Grondait à nos yeux;
+ Riante et fertile,
+ La plage tranquille
+ Nous montrait l'asile
+ Qu'appelaient nos voeux!
+
+ENSEMBLE.
+
+ Aimable Italie,
+ Sagesse ou folie,
+ Jamais, jamais ne t'oublie
+ Qui t'a vue un jour!
+ Toujours plus chérie,
+ Ta rive fleurie
+ Toujours sera la patrie
+ Que cherche l'amour.
+
+STEINBERG.
+
+Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces
+souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant
+d'amour ne sera point un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point
+un mensonge! j'en fais le serment à vos pieds.
+
+_Il se met à genoux._
+
+Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné
+souvent trop de raison de l'être...
+
+BETTINE.
+
+Ne parlons pas de cela, Steinberg.
+
+STEINBERG, _se levant_.
+
+J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me
+sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté
+des larmes, je le sais...
+
+BETTINE.
+
+Charles!
+
+STEINBERG.
+
+Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle.
+Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à
+son tour! Le notaire est là, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons
+à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien
+pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et
+moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne
+que pourra! Je répète, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui
+est aimé est à l'abri des coups du sort!
+
+
+SCÈNE XII
+
+LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.
+
+
+CALABRE, _entrant avec une lettre et une boîte_.
+
+On apporte cette lettre pour monsieur le baron.
+
+STEINBERG.
+
+Eh, que diantre! est-ce donc si pressé?
+
+CALABRE.
+
+Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse.
+
+STEINBERG.
+
+Voyons ce que c'est.
+
+_Il prend la lettre._
+
+CALABRE, _donnant la boîte à Bettine_.
+
+Ceci est pour madame.
+
+STEINBERG, _après avoir lu précipitamment la lettre_.
+
+Calabre!
+
+CALABRE.
+
+Monsieur.
+
+STEINBERG.
+
+Qui est-ce qui est là?
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, c'est un homme... de là-bas...
+
+STEINBERG.
+
+De chez la princesse? Où est-il, cet homme?
+
+CALABRE.
+
+Là, dans l'antichambre.
+
+STEINBERG.
+
+Je vais lui parler.
+
+
+SCÈNE XIII
+
+BETTINE, CALABRE.
+
+
+BETTINE.
+
+Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en ouvrant cette
+lettre, comme il a changé de visage? Est-ce encore un nouveau malheur?
+Ah! cette femme nous fait bien du mal.
+
+CALABRE.
+
+La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a
+apportée, mais ce n'est pas son écriture.
+
+BETTINE.
+
+Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans
+cette maison?
+
+CALABRE, _désignant la boîte_.
+
+Ceci, madame, vient de la part du marquis.
+
+BETTINE.
+
+Ah! je n'y pensais plus.
+
+_Elle ouvre la boîte._
+
+Des diamants!
+
+CALABRE.
+
+Il y a un petit billet.
+
+BETTINE.
+
+Voyons:
+
+_Elle lit._
+
+«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de
+noce...»
+
+Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence!
+L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne
+faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il
+vienne, combien a-t-il perdu?
+
+CALABRE.
+
+Ah! madame, il m'est impossible...
+
+BETTINE.
+
+Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par
+mille serments! Faut-il te le demander à genoux?
+
+CALABRE.
+
+Ah! ma chère dame!
+
+BETTINE.
+
+Est-ce cent mille francs?
+
+CALABRE, _à voix basse_.
+
+Eh bien! oui.
+
+
+SCÈNE XIV
+
+LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG.
+
+
+STEINBERG, _à Calabre_.
+
+Que faites-vous là? retirez-vous.
+
+_Calabre sort._
+
+BETTINE.
+
+Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble vous avoir...
+contrarié.
+
+STEINBERG.
+
+Pas le moins du monde.--Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient
+de vous envoyer?
+
+BETTINE.
+
+Une bagatelle.--Dites-moi, mon ami, tout à l'heure...
+
+STEINBERG.
+
+Une bagatelle! mais enfin, quoi?
+
+BETTINE.
+
+Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau de Stéfani.
+
+STEINBERG.
+
+Ah! un cadeau? et à quel propos?
+
+BETTINE.
+
+À propos... de notre mariage.
+
+STEINBERG.
+
+Un cadeau de noce!... Est-il votre parent?
+
+BETTINE.
+
+Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.
+
+STEINBERG.
+
+Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne connaissais pas cet
+usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien.
+
+BETTINE.
+
+Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me
+ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre...
+
+STEINBERG.
+
+Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre?
+
+BETTINE.
+
+Pourquoi?
+
+STEINBERG.
+
+Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.
+
+BETTINE.
+
+Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... Calabre, je crois,
+l'a gardé.
+
+STEINBERG.
+
+Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est fort sage.
+
+_Appelant._
+
+Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc?
+
+
+SCÈNE XV
+
+LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.
+
+
+CALABRE.
+
+Monsieur...
+
+STEINBERG.
+
+Où êtes-vous donc quand j'appelle?
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans
+doute les ordres...
+
+STEINBERG.
+
+Il n'est pas question de cela.
+
+BETTINE.
+
+Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier?
+
+CALABRE.
+
+Oui, madame.
+
+BETTINE.
+
+Donnez-le moi.
+
+_Elle le remet à Steinberg._
+
+STEINBERG, _ouvrant l'écrin_.
+
+Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet de fleurs
+en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes! c'est tout à fait
+galant!--Il y a un mot d'écrit.
+
+BETTINE.
+
+Vous pouvez le lire.
+
+STEINBERG.
+
+À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là.
+
+BETTINE.
+
+Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.
+
+STEINBERG.
+
+Vraiment? Puisque vous le voulez...
+
+_Il lit:_
+
+«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce.
+Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des
+fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément;
+mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous,
+laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins
+d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille
+amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je
+n'oublierai jamais.--J'aurai l'honneur de vous voir ce soir.»
+
+C'est à merveille!--Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des
+chevaux?
+
+_Il pose l'écrin sur une table._
+
+CALABRE.
+
+Pas encore, monsieur; je pensais...
+
+STEINBERG.
+
+Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que
+Pietro parte sur-le-champ.
+
+BETTINE.
+
+Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire?
+
+STEINBERG.
+
+Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.
+
+BETTINE.
+
+Un instant encore! Ne se pourrait-il?...
+
+STEINBERG.
+
+À qui obéit-on ici?
+
+_Calabre s'incline et va pour sortir._
+
+BETTINE.
+
+Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en rien dire.
+J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre
+part; mais vous voulez partir... Pourquoi?
+
+STEINBERG.
+
+Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il paraît qu'il y a
+ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de
+mes intérêts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus
+discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes
+ordres.
+
+CALABRE.
+
+Monsieur, je vous jure sur mon âme...
+
+STEINBERG.
+
+Je ne vous interroge pas.--Et moi aussi je voulais garder le silence;
+mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez
+satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engagée;
+ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette
+lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage,
+qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre
+marquis pour vous en donner.
+
+BETTINE.
+
+Bonté divine! perdez-vous la raison?
+
+STEINBERG.
+
+Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par coeur
+ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse?
+Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner cela d'un
+présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà
+qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait, pour n'y
+pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre,
+n'avoir jamais connu vos pareilles!
+
+BETTINE.
+
+Mes pareilles, Steinberg?--Vous voulez m'offenser. Vous n'y
+parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez.
+Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en détruire
+la cause. Écoutez-moi.--Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs
+dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour
+moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez
+dans une heure.
+
+STEINBERG.
+
+Je n'en veux pas.
+
+BETTINE.
+
+Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon mari.
+
+STEINBERG.
+
+Jamais!
+
+BETTINE.
+
+Vous le vouliez tout à l'heure.
+
+STEINBERG.
+
+Jamais, jamais à un tel prix!
+
+BETTINE.
+
+À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus.
+
+STEINBERG.
+
+Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et
+qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et moi
+méprisable.
+
+BETTINE.
+
+Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.
+
+STEINBERG.
+
+Ririez-vous aussi de notre ruine?
+
+BETTINE.
+
+Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable,
+elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien! je ne
+suis pas morte, et ce que j'ai fait, peut se recommencer.
+
+STEINBERG.
+
+Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là votre secret désir,
+d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.
+
+BETTINE.
+
+Mon ami...
+
+STEINBERG.
+
+Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'étais
+prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une
+existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus.
+
+BETTINE.
+
+Pourquoi cela? où est le motif?
+
+STEINBERG.
+
+Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et mes amis? et le
+monde?...
+
+BETTINE.
+
+Ah! voilà l'obstacle.
+
+STEINBERG.
+
+Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous sépare,
+le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui
+est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais
+que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous
+laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas
+d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous
+comme un tombeau.
+
+BETTINE.
+
+Je ne croyais pas le monde si méchant.
+
+STEINBERG.
+
+Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait.
+C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme
+il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est,
+tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus
+praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais
+malheur à qui les transgresse! Malheur à qui brave cette impunité, à
+qui abuse de cette indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire,
+et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que
+lorsqu'on l'y force, n'est que justice.
+
+BETTINE.
+
+Ainsi vous partez?
+
+STEINBERG.
+
+Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je
+subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne,
+et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre,
+avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? Encore
+faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose,
+encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice!
+
+BETTINE.
+
+Est-ce bien là le motif, Steinberg?
+
+STEINBERG.
+
+Je sais donc bien mal me faire comprendre?
+
+_Montrant l'écrin._
+
+Eh bien! le motif, le voilà.
+
+_Il sort._
+
+
+SCÈNE XVI
+
+BETTINE, CALABRE.
+
+
+BETTINE.
+
+Calabre.
+
+CALABRE.
+
+Madame.
+
+BETTINE.
+
+Je suis perdue.
+
+CALABRE.
+
+Patience, madame. Il ne faut pas croire...
+
+BETTINE.
+
+Je suis perdue, perdue à jamais.
+
+CALABRE.
+
+Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur
+le baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu'il ait parlé
+sincèrement; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son
+dépit sera calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être irrité;
+il reviendra, madame, il va revenir.
+
+BETTINE, _regardant au balcon_.
+
+Le voilà qui part.
+
+CALABRE.
+
+Est-ce possible?
+
+BETTINE.
+
+Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il? Sans doute à
+la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... Ah! le coeur me
+manque.
+
+CALABRE.
+
+J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez du moins...
+
+BETTINE.
+
+Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu partes aussi. Il
+faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre
+la traverse par le chemin de la montagne?
+
+_Elle va à la table et écrit._
+
+CALABRE.
+
+Pour vous, madame, je monterais au Vésuve.
+
+BETTINE.
+
+Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te
+connaît.--Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu'il
+a perdu?
+
+CALABRE.
+
+L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était le comte Alfani.
+
+BETTINE.
+
+Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme
+nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu'il
+fasse dire que c'est la princesse qui prête cet argent à Steinberg.
+
+CALABRE.
+
+Comment! madame, vous voulez...
+
+BETTINE.
+
+Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service; mais,
+croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre,
+dépêche-toi; nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+CALABRE.
+
+Mais, madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que
+vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l'était
+guère...
+
+BETTINE.
+
+C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas.
+
+UN DOMESTIQUE, _entrant_.
+
+Monsieur le marquis Stéfani demande si madame veut le recevoir.
+
+BETTINE.
+
+Stéfani!
+
+_Après un silence._
+
+Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti?
+
+CALABRE.
+
+Hélas! madame...
+
+BETTINE.
+
+Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il me semble,
+offrir quinze mille francs à ton maître?
+
+CALABRE.
+
+Oui, madame, et s'il se pouvait...
+
+BETTINE.
+
+En possèdes-tu beaucoup davantage?
+
+CALABRE.
+
+Je ne dis pas; mais dans un cas pareil...
+
+BETTINE.
+
+Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? Va, Calabre,
+va, mon vieil ami,--et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres,
+à moi, et j'accepterai.
+
+CALABRE.
+
+Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret
+ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientôt parti et
+revenu. Ah! si M. de Steinberg a du coeur, il sera dans un quart
+d'heure à vos pieds!
+
+BETTINE.
+
+Va, ne me fais pas penser à cela.
+
+
+SCÈNE XVII
+
+BETTINE, LE MARQUIS, _entrant à droite pendant que Calabre sort à
+gauche_.
+
+
+BETTINE, _à part_.
+
+C'est pourtant bien là ce que j'espère!
+
+LE MARQUIS.
+
+Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous,
+mais elle a son danger.
+
+BETTINE.
+
+C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! de ce que vous venez de faire.
+
+BETTINE.
+
+Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu.
+
+BETTINE.
+
+Marquis!
+
+LE MARQUIS.
+
+Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je
+venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous
+faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne
+dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à passer
+quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi. Je
+n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous
+payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous
+cachez même sous le nom d'un autre;--c'est bien vous, cela, Élisabeth.
+Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de
+tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité?
+
+BETTINE.
+
+Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai
+compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai
+aperçu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin.
+Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque
+chose?
+
+BETTINE.
+
+Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous pourriez même dire pas du tout.
+
+BETTINE.
+
+Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune
+homme-là joue trop gros jeu.
+
+BETTINE.
+
+Oui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, et il ne sait pas jouer.
+
+_Bettine s'assied pensive._
+
+Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit
+de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien
+qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la
+bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais
+demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent
+que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement
+pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune,
+dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige
+autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut
+étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce
+sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il
+faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de
+science au fond d'un cornet que n'en a rêvé d'Alembert.
+
+BETTINE.
+
+Vous parlez en vrai joueur, marquis.--Est-ce que vous l'avez été?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je
+gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait.
+
+BETTINE.
+
+On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder... Je ne voulais que
+vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais...
+
+BETTINE.
+
+Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu
+près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me
+pardonnerez si je suis distraite.--Le chagrin n'est jamais aimable.
+
+LE MARQUIS.
+
+Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il
+vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de
+la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent,
+et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance
+éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent
+ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action.
+Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus
+légère encore lorsqu'elle obéit à votre coeur que lorsqu'elle court
+sur ce piano pour exprimer votre pensée.
+
+BETTINE.
+
+Asseyez-vous donc, je vous en supplie.
+
+LE MARQUIS, _s'asseyant_.
+
+À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que
+je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte.
+
+BETTINE.
+
+De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien que vous m'avez
+envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais
+certainement de personne au monde, excepté vous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de
+vos lèvres.--Mais il y a quelque chose qui me tracasse.--Laissez-moi
+vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous
+ne prenez pas vos précautions?
+
+BETTINE.
+
+Quelles précautions?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais, dame! une signature, une hypothèque, une garantie.
+
+BETTINE.
+
+Je n'entends rien à tout cela.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous avez tort, morbleu! vous avez tort.
+
+BETTINE.
+
+C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un
+danger pour moi?
+
+LE MARQUIS.
+
+Précisément.
+
+BETTINE.
+
+Expliquez-vous donc.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais vos
+inquiétudes.
+
+BETTINE.
+
+Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai
+rien dit.
+
+_Il se lève._
+
+BETTINE.
+
+Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la
+princesse?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! oui, eh! oui, je la connais.
+
+BETTINE.
+
+La croyez-vous capable d'une mauvaise action?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! je n'en sais rien.
+
+BETTINE.
+
+Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! qui en répondrait?
+
+BETTINE.
+
+Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez vue ce matin
+presque jalouse de cette femme.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous l'étiez bien un peu tout à fait.
+
+BETTINE.
+
+Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami:--on croit
+douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les
+appelle parjures, infidèles;... au fond de l'âme on n'en croit pas un
+mot, et pendant que la bouche accuse, le coeur absout. N'est-ce pas
+vrai?
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine...
+
+BETTINE.
+
+Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais
+cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient
+maintenant. Vous l'avez vu chez elle,--qu'en pensez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne voit pas les coeurs,
+comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.
+
+BETTINE.
+
+Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et
+fagot.
+
+BETTINE.
+
+Et vous croyez que celle-ci...
+
+LE MARQUIS.
+
+Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne
+fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.
+
+BETTINE.
+
+S'il en est ainsi...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le
+sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.
+
+BETTINE.
+
+Je ne saurais croire que Steinberg...
+
+LE MARQUIS.
+
+Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! s'il ne
+vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est
+lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.
+
+
+SCÈNE XVIII
+
+LES PRÉCÉDENTS, CALABRE.
+
+
+BETTINE.
+
+Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait?
+
+CALABRE.
+
+Tout ce que vous m'aviez dit, madame.
+
+BETTINE.
+
+L'argent est payé?
+
+CALABRE.
+
+Oui, madame.
+
+BETTINE.
+
+As-tu vu Steinberg?
+
+CALABRE.
+
+Hélas! oui.
+
+BETTINE.
+
+Que t'a-t-il dit?
+
+CALABRE.
+
+Voici une lettre.
+
+BETTINE, _après avoir lu vite_.
+
+Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à merveille.
+
+_Elle tombe évanouie sur un fauteuil._
+
+CALABRE.
+
+Madame! madame!
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'y a-t-il donc?
+
+CALABRE.
+
+Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut.
+
+LE MARQUIS, _tirant un flacon_.
+
+Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer?
+
+CALABRE.
+
+Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti avec la
+princesse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Parti!--La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre...
+
+_Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main._
+
+BETTINE.
+
+Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je donc? J'ai fait un
+rêve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon.
+
+LE MARQUIS.
+
+Restez en repos; ne vous levez pas.
+
+BETTINE.
+
+Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas, Calabre?
+Savez-vous cela, Stéfani?--Il est parti avec cette femme! Tenez, lisez
+cette lettre, lisez-la tout haut.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je sais tout, ma chère.
+
+BETTINE.
+
+Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? Suis-je déjà la
+fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure,
+elle fournira matière à la gaieté publique; mais comment oseraient-ils
+rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas
+fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette
+comédie.
+
+LE MARQUIS.
+
+Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de
+voler l'argent du prochain.
+
+BETTINE, _s'animant par degrés_.
+
+Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai disposé,
+je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été
+obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai
+que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui peut dire
+que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me
+supposez un singulier chagrin.
+
+_Elle se lève._
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas
+peu de chose.
+
+BETTINE.
+
+Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des
+personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici
+qu'une affaire d'intérêt? Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce
+que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge
+le monde.--Un amour trompé, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on
+abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne
+sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte,
+cela égaie la bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus de
+moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus par
+hasard, oh! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire
+sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.
+
+LE MARQUIS.
+
+Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.
+
+BETTINE.
+
+Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous
+offense; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner
+ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un
+abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en
+prie.
+
+LE MARQUIS, _lisant_.
+
+«Ma chère Bettine,
+
+«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous
+remercier de ce que vous venez de faire pour moi...»
+
+BETTINE.
+
+Obligé de me remercier!
+
+LE MARQUIS, _continuant_.
+
+«Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les
+moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer...»
+
+BETTINE.
+
+On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser,
+les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus
+longtemps près de vous...»
+
+BETTINE.
+
+Que dites-vous de cela, marquis?
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies...»
+
+BETTINE.
+
+Quelle audace!
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+«... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de
+l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule...»
+
+BETTINE.
+
+Continuez, continuez.
+
+LE MARQUIS, _de même_.
+
+«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine,
+que vous recevrez bientôt de mes nouvelles.
+
+«STEINBERG.»
+
+BETTINE.
+
+Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un
+ingrat!
+
+LE MARQUIS.
+
+Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela
+demanderait vengeance.
+
+BETTINE.
+
+Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle vengeance puis-je
+trouver? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un
+affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez
+un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous
+venger ainsi... Ah! mon ami, pour un coeur honnête, il y a des maux
+plus affreux que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus
+terrible, c'est la mort, qui n'est rien.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du
+fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans,--c'est un monstre à
+deux têtes,--car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en
+va pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.
+
+BETTINE.
+
+Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre
+entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne
+voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen
+de l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une
+autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure
+ne se guérit pas. O perfide! le jour même qui était fixé, qu'il avait
+choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme
+il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir
+d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon âme
+loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh
+bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil,
+afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je
+croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je
+te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon coeur et mon
+honneur!
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne
+vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce
+donc que Calabre reste auprès de vous?
+
+CALABRE.
+
+Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.
+
+BETTINE.
+
+Tais-toi, Calabre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pourquoi donc?--Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre?
+
+_Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui
+montre l'écrin qui est sur la table._
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?
+
+CALABRE.
+
+Madame me défend de parler.
+
+BETTINE.
+
+Parle si tu veux.
+
+LE MARQUIS, _se levant et allant à la table_.
+
+Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?
+
+CALABRE.
+
+Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin
+est cause en partie de tout ce qui arrive.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous voulez badiner, sans doute?
+
+CALABRE.
+
+Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches
+horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais cela n'a pas le sens commun!
+
+CALABRE.
+
+Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé
+moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine,
+ce qu'on me raconte là?
+
+BETTINE.
+
+Très vrai.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle
+d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait
+besoin pour se fâcher.
+
+CALABRE.
+
+Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'entends. Mais quelle bizarre idée!
+
+CALABRE.
+
+C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps
+qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quelque sottise.
+
+CALABRE.
+
+Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez
+recommencer à faire votre cour à madame.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+CALABRE.
+
+Et cela l'a fâché.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait
+faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur.
+
+BETTINE.
+
+Stéfani! songez que je l'ai aimé.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que
+vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites
+qu'on est jaloux de moi?
+
+CALABRE.
+
+Oui, monsieur.
+
+LE MARQUIS.
+
+En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.--Ah! on
+est jaloux de moi!
+
+_Après un silence._
+
+Eh bien! morbleu! il a raison.--Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé,
+vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en
+portez la peine; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes
+gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous
+avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste
+après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers
+à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied
+assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci,
+assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre
+à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous.
+
+BETTINE.
+
+Mon ami...
+
+LE MARQUIS.
+
+Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable),
+vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser
+faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le
+monde existe, je m'offre à vous.
+
+BETTINE.
+
+Vous, Stéfani?
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans
+six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela
+peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout
+à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la
+blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli,
+oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma
+cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime
+encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que
+j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.
+
+BETTINE.
+
+Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins
+sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez,
+vous comprenez que c'est impossible...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quand vous voudrez.
+
+BETTINE.
+
+Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans
+hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute
+l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon coeur est brisé par
+un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent
+d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le
+cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde
+n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent
+quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la
+main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en
+avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et vous pourriez douter qu'on vous aime!
+
+BETTINE.
+
+Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous
+n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez?
+
+LE MARQUIS.
+
+À la plus charmante femme que je connaisse.
+
+BETTINE.
+
+Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup
+que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a
+d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je
+cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne
+le vois pas.
+
+LE MARQUIS.
+
+Prenez courage.
+
+BETTINE.
+
+Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce
+qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul
+espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus
+affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je
+devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je
+vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus
+rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à
+ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un
+masque couvert de larmes?
+
+_Elle pleure._
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de
+les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en
+distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,--et laissez-moi
+aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous
+n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute
+faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que
+vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous
+retournerez au théâtre.
+
+BETTINE.
+
+Y pensez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant
+d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je
+me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous
+y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me
+semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure.
+Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le
+droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie
+montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour
+des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement
+baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là? Oh! que non pas!
+La nature parle: bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh!
+palsambleu! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout
+comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se
+tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine,
+vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous
+reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit
+coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue,
+attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce
+parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de
+leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent
+leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges
+dorées, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du génie, lui
+jettent si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela vous attend,
+vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos
+triomphes! votre amitié m'en donnait une part.--Que serait-ce donc si
+vous étiez à moi!
+
+BETTINE.
+
+Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je
+vous demande.
+
+_Il lui baise la main._
+
+LE NOTAIRE, _sortant du pavillon_.
+
+Monsieur Calabre!
+
+CALABRE.
+
+Ah! c'est vous?
+
+LE NOTAIRE.
+
+Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les
+futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.
+
+CALABRE, _lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du
+marquis_.
+
+Attendez, attendez un peu.
+
+
+FIN DE BETTINE.
+
+
+Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait
+à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne
+consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le
+théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec
+une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence.
+Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant
+ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur.
+
+ * * * * *
+
+CARMOSINE
+
+COMÉDIE EN TROIS ACTES
+
+PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.
+
+
+ PERSONNAGES. ACTEURS
+ QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.
+
+ PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. MM. BONDOIS.
+ MAITRE BERNARD, médecin. LAUTE.
+ MINUCCIO, troubadour. THIRON.
+ PERILLO, jeune avocat. LAROCHE.
+ SER VESPASIANO, chevalier de fortune. ROMANVILLE.
+ UN OFFICIER DU PALAIS.
+ MICHEL, domestique chez maître Bernard.
+ LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. Mlle OTHON.
+ DAME PAQUE, femme de maître Bernard. Mme MASSON.
+ CARMOSINE, leur fille. Mlle THUILLIER.
+ PAGES, ÉCUYERS, DEMOISELLES D'HONNEUR, SUIVANTES DE LA REINE.
+
+_La scène se passe à Palerme._
+
+[Illustration: Carmosine]
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+_Une salle chez maître Bernard._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.
+
+
+DAME PAQUE.
+
+Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d'écouter un peu
+ce que je vous dis.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout
+aussitôt fait.
+
+DAME PAQUE.
+
+Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise.
+Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos
+bras.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais
+c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles.
+Dieu merci, la patience est une belle vertu.
+
+DAME PAQUE.
+
+Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce
+que je fais du matin au soir? Pauvre chère âme! tout ce que j'aime!
+Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon
+coeur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on dirait,
+à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de
+rien comprendre à cette mélancolie qui la tue? Maudites soient les
+fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables!
+
+DAME PAQUE.
+
+Vous en revenez toujours à vos moutons.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée malade un
+dimanche, précisément en revenant de la passe d'armes. Je la vois
+encore s'asseoir là, sur cette chaise; comme elle était pâle et toute
+pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de
+poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper s'est passé
+sans elle.
+
+DAME PAQUE.
+
+Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de tous les
+remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: c'est un beau garçon et
+un anneau d'or.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui
+présente? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo,
+qui était son ami d'enfance?
+
+DAME PAQUE.
+
+Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera
+telle personne qu'elle ne refusera pas.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est moi qui le
+refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin.
+
+DAME PAQUE.
+
+Vous verrez vous-même ce qui en est.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde
+certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur,
+madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche,
+dame Pâque, et même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre
+quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma
+fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous?
+
+DAME PAQUE.
+
+Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si
+elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous
+en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne
+voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent
+à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, de
+bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre
+n'y changeront pas un iota.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot.
+Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose?
+
+DAME PAQUE.
+
+Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir le sens
+commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des fêtes de la
+reine que votre fille est tombée malade? N'en parle-t-elle pas sans
+cesse? N'amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur
+l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle
+tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille
+sans expérience que de sentir son coeur battre tout à coup pour la
+première fois, à la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de
+chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées? Ah!
+quand j'avais son âge!...
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m'avez
+épousé, et il n'y avait point là de trompettes.
+
+DAME PAQUE.
+
+Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je
+vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? Qui doit-elle chercher
+dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connaît? Et quel autre,
+parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser
+Vespasiano?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tombé les quatre
+fers en l'air.
+
+DAME PAQUE.
+
+Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit
+détournée, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tombé.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air comme un volant, et
+il est tombé, je vous le jure, autant qu'il est possible.
+
+DAME PAQUE.
+
+Mais de quel air il s'est relevé!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le coeur, et une forte
+envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille
+malade, soyez persuadée que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi
+lui porter ceci.
+
+DAME PAQUE.
+
+Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai invité ce
+chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra,
+et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son coeur.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc
+un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon
+unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que
+tout mon coeur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre
+sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous
+me rendriez fou!
+
+_Ils sortent chacun d'un côté différent._
+
+
+SCÈNE II
+
+
+PERILLO, _seul, entrant_.
+
+Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre.
+Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D'où vient cela? En
+traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble
+tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine
+avancer.--Hélas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard;
+j'avais écrit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait
+pas. Depuis combien d'années ai-je quitté ce pays? Six ans! Me
+reconnaîtra-t-elle? Juste ciel! comme le coeur me bat! Dans cette
+maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. Cette
+salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est si connu, tout
+m'était si cher! D'où vient que j'éprouve à cet aspect un charme
+plein d'inquiétude qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du
+jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper;
+à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; là est
+le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance!
+Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié?
+Suis-je dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est
+dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est là
+sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma
+fiancée? n'ai-je pas la promesse de son père? n'est-ce pas sur cette
+promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes?
+Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut
+être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble coeur, comme
+la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait?
+elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... O Carmosine!
+
+
+SCÈNE III
+
+PERILLO, MAITRE BERNARD.
+
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est
+sauvée.
+
+PERILLO.
+
+Qui, monsieur?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Oui, sauvée, je le crois, du moins.
+
+PERILLO.
+
+Qui, monsieur?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.
+
+PERILLO.
+
+Carmosine! Quel est son mal?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de Padoue; j'ai reçu ta
+lettre l'autre jour; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu
+es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré;
+tu as tenu parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens
+savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière devant toi.
+Ma pauvre fille est bien malade.
+
+PERILLO.
+
+Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de
+te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi
+viens-tu? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma
+fille dès que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce
+pas? ton coeur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, et
+maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?
+
+PERILLO.
+
+Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en danger?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je
+l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade.
+
+PERILLO.
+
+Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté que
+vous?...
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils disent tous. Ne
+croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panacée universelle, et
+que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne
+m'en suis pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que je
+connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'érudits,
+d'empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de
+rêveurs, expérience de routine! La nature, Perillo, qui mine et
+détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous
+montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà
+savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique
+le remède; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque
+la main, les yeux, les battements du coeur, l'enveloppe humaine tout
+entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune fille de dix-huit
+ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout
+à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre,
+répond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherché
+d'un oeil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même!
+Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible,
+rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se
+plaint jamais; et moi, le coeur brisé de tristesse, plein de mon
+inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des
+années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je,
+y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial,
+une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?]
+
+PERILLO, _à part_.
+
+Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu pour trouver
+cela.
+
+_Haut._
+
+Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de
+voir Carmosine?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien faible,
+Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la préparer à ta venue,
+car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour
+la priver de ses sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais
+l'épouser,... tu me comprends.
+
+PERILLO.
+
+J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne pour quelques
+jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire?
+Parlez, mon père, j'obéirai.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille?
+
+PERILLO.
+
+Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler toujours de
+ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Toujours, et tu ne nous quitteras plus.
+
+PERILLO.
+
+Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse.
+Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus
+faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô
+Dieu! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux
+recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler à jamais
+de Palerme.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Ne crains rien, j'arrangerai cela.
+
+PERILLO.
+
+Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville?
+Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant
+d'être orphelin). J'y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon
+retour fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de
+bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses
+nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle
+souffre donc beaucoup?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler
+si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier
+mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de
+bon augure. Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec
+ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans
+l'état où elle est, je n'oserais pas répondre...
+
+
+SCÈNE IV
+
+LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE.
+
+
+DAME PAQUE.
+
+Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous,
+seigneur Perillo? Je suis charmée de vous revoir.
+
+_Perillo salue.--À part_.
+
+Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passés de sa
+visite...
+
+_Haut à son mari._
+
+Votre fille voudrait aller au jardin.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à peine depuis
+trois jours peut-elle se soutenir.
+
+DAME PAQUE.
+
+Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait
+grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+En vérité!
+
+_À Perillo._
+
+Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l'heure.
+Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi
+un instant.
+
+PERILLO.
+
+Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais vous faire une
+demande...
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Qu'est-ce que c'est?
+
+PERILLO.
+
+Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette tapisserie; un seul
+moment, que je la voie passer!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je
+vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;--et vous, dame
+Pâque, ne soufflez mot, je vous prie.
+
+DAME PAQUE.
+
+Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime pas les
+mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon
+grand fauteuil auprès de la fontaine.
+
+_Perillo se cache derrière une tapisserie._
+
+
+SCÈNE V
+
+MAITRE BERNARD, PERILLO, _caché_, CARMOSINE.
+
+
+CARMOSINE.
+
+Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise?
+Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai, à me voir debout comme
+une grande personne? C'est pourtant bien moi.
+
+_Elle l'embrasse._
+
+Me reconnaissez-vous?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien
+sûre de n'avoir pas trop de courage?
+
+CARMOSINE.
+
+Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que
+ma mère m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous
+faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait.
+Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre
+bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous
+dit?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse eût été
+inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai
+vue sourire!
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... C'est
+que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Assurément. Que veux-tu dire?
+
+_À part._
+
+C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.
+
+CARMOSINE.
+
+J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On célébrait une
+grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi
+vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers...
+Non, je me trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins
+d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui
+descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus
+le flot s'écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait
+vers l'église, qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le
+bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de
+l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a
+frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus
+tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique,
+impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je
+regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais
+je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon,
+dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un voyageur
+marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes
+ses forces; mais il n'avançait qu'à grand'peine, et je voyais très
+clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais;
+il me semblait que c'était lui qui devait me conduire à cette fête.
+Je sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles
+l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais mes efforts aux siens;
+mon coeur battait avec violence, et pourtant je restais immobile,
+sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette
+vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; mais, dans mon rêve,
+c'étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt
+la force irrésistible qui m'attachait à la même place cessa tout
+à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi;
+j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que nous partions tous
+deux avec la rapidité d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme,
+et je reconnus Perillo.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue?
+
+CARMOSINE.
+
+Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant tout à coup,
+je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu'il avait d'heureux
+pour moi, c'est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune
+peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au
+cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai échoué dans
+mon entreprise.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et
+puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un
+autre. J'hésitais à t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de
+scrupule: Perillo est dans cette ville.
+
+CARMOSINE.
+
+Vraiment! depuis quand?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon
+sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il
+sera ici.
+
+CARMOSINE.
+
+Vous m'effrayez.--Il y est peut-être!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se
+montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a
+pas déplu dans ton rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur
+en droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu
+jouais à cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a étudié, car tu sais
+qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu...
+
+CARMOSINE.
+
+Jamais! jamais!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent
+garçon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir?
+A-t-il rien fait pour que tu le haïsses?
+
+CARMOSINE.
+
+Rien, non,... rien; je ne le hais pas;--qu'il vienne, si vous
+voulez... Ah! je me sens mourir!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu
+pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même? Ce que je t'en ai
+dit n'a rien de sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en
+aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est pas ici, il
+n'est pas revenu, il ne reviendra pas.
+
+_À part._
+
+Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?
+
+CARMOSINE.
+
+Je me sens bien faible.
+
+_Elle s'assoit._
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu
+reprenais ta force! C'est moi qui ai détruit tout cela, c'est ma sotte
+langue que je n'ai pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je
+t'affligerais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux dire...
+Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première.
+
+CARMOSINE.
+
+Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne
+saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait
+heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité inconcevable...
+
+_Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un
+signe d'adieu à Bernard, et sort doucement._
+
+CARMOSINE.
+
+Que regardez-vous donc, mon père?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu?
+Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas,
+et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander;
+mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas
+te laisser mourir. Qu'as-tu dans le coeur? Explique-toi.
+
+CARMOSINE.
+
+Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi
+si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton père? Ne diras-tu rien?
+T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as
+quelques désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles,
+qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l'oreille de
+ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs
+que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour
+nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces
+contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables,
+sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai
+fou;--veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te
+supplie!
+
+_Il se met à genoux._
+
+CARMOSINE.
+
+Vous me brisez, vous me brisez le coeur!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu
+es malade d'amour,... elle a été jusqu'à nommer quelqu'un...
+
+CARMOSINE.
+
+Prenez pitié de moi!
+
+_Elle s'évanouit._
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que
+tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tuée,
+voilà mon enfant morte!
+
+
+SCÈNE VI
+
+LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE.
+
+
+DAME PAQUE.
+
+Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table!
+
+DAME PAQUE, _donnant le flacon_.
+
+J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise
+besogne.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre les yeux.
+
+DAME PAQUE.
+
+Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à
+présent?
+
+CARMOSINE.
+
+Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez pas.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Laissez-moi! laissez-moi!
+
+DAME PAQUE.
+
+Que veux-tu?
+
+CARMOSINE.
+
+Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge!
+
+CARMOSINE.
+
+Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela finira bientôt.
+
+DAME PAQUE.
+
+Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te
+mettre à table?
+
+CARMOSINE.
+
+Certainement, j'essaierai.
+
+DAME PAQUE, _à son mari_.
+
+Voyez-vous cela? elle y consent.
+
+MAITRE BERNARD, _à sa femme_.
+
+Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez
+donc rien à rien?
+
+CARMOSINE.
+
+Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt? Venez,
+mon père; donnez-moi le bras pour descendre.
+
+DAME PAQUE.
+
+J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n'essaie
+pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.
+
+MAITRE BERNARD, _à part_.
+
+La peste soit du sot empanaché!
+
+
+SCÈNE VII
+
+LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.
+
+
+SER VESPASIANO.
+
+Bonsoir, chère dame.--Salut, maître Bernard.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Bonjour; ne parlez pas si haut.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de sentiment! Ses yeux
+d'azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses!
+
+DAME PAQUE.
+
+C'est le troisième accès depuis deux jours.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise avec votre douleur!
+
+CARMOSINE, _à Bernard qui veut sortir_.
+
+Mon père, ne vous éloignez pas!
+
+SER VESPASIANO, _à Bernard_.
+
+Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous!
+
+_On apporte le souper._
+
+CARMOSINE, _à son père_.
+
+Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux vous verser un
+verre de vin.
+
+MAITRE BERNARD, _assis près d'elle_.
+
+O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la
+vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours!
+
+SER VESPASIANO, _s'asseyant près de dame Pâque_.
+
+Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois
+rester.
+
+DAME PAQUE.
+
+Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite fait attention à
+de pareilles choses?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Il est vrai.--Voilà un rôti qui a une terrible mine.
+
+CARMOSINE, _à son père_.
+
+Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi,
+donnez-moi votre avis.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins;... hélas!
+je ne sais pas.
+
+SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.
+
+Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je
+réussisse?
+
+DAME PAQUE.
+
+Hélas! peut-on vous résister?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Que ne m'est-il permis de fendre mon coeur en deux avec ce poignard,
+et d'en offrir la moitié à une personne que je respecte... Il m'est
+impossible de m'expliquer.
+
+DAME PAQUE.
+
+Et il m'est défendu de vous entendre.
+
+_On entend chanter dans la rue._
+
+CARMOSINE.
+
+N'est-ce pas la voix de Minuccio?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-même. Il
+sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.]
+
+CARMOSINE.
+
+Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre souper.
+
+MAITRE BERNARD, _à la fenêtre_.
+
+Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui
+monte, il me fait signe de la tête.
+
+SER VESPASIANO.
+
+C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur
+d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il a su, avec ses
+aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna
+fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apportée, avec
+certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes
+là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.
+
+[MAITRE BERNARD.
+
+En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre de ses mérites;
+non que je méprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux à
+table avec un verre de cerigo; mais avant d'être un savant musicien,
+un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme,
+un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il paraît, ami
+dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la
+mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime mieux
+son coeur que sa viole.]
+
+
+SCÈNE VIII
+
+LES PRÉCÉDENTS, MINUCCIO.
+
+
+CARMOSINE.
+
+Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne
+veux-tu pas chanter pour nous?
+
+MINUCCIO.
+
+Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai
+envie de pleurer.
+
+CARMOSINE.
+
+D'où te vient cette tristesse?
+
+MINUCCIO.
+
+De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon
+pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein
+même de la fleur où l'on devrait la respirer?
+
+CARMOSINE.
+
+Quelle est cette fleur merveilleuse?
+
+MINUCCIO.
+
+La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions:
+premièrement, pour nous réjouir; en second lieu, pour nous consoler,
+et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de
+nature, et c'est pécher que de s'en écarter.
+
+CARMOSINE.
+
+Crois-tu cela?
+
+MINUCCIO.
+
+Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus
+divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui
+sourit! Quel chagrin y résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un
+magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique
+hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium,
+Brutus après Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un
+inquisiteur sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une fine
+joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où
+le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en défendra,
+sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un
+sot.
+
+SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.
+
+Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous.
+
+MINUCCIO.
+
+Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que
+le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile
+d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout
+et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque
+c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche
+trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats
+en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; mais la beauté ne
+saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se
+prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, à
+chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole autour
+d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum,
+dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de
+soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu,
+comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du
+plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez.
+
+CARMOSINE.
+
+En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est
+toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux trésor dont tu parles,
+il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances
+nouvelles?
+
+_Elle lui donne un verre qu'elle remplit._
+
+SER VESPASIANO.
+
+Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as
+dite là-bas.
+
+MINUCCIO.
+
+En quel endroit, magnanime seigneur?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi.
+
+MINUCCIO.
+
+Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas,
+mais-là haut.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Comment cela, rusé compère?
+
+MINUCCIO.
+
+N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui
+tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes? Ainsi s'en
+vont deçà delà les petites poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons
+vêtus d'acier, les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans en
+pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours
+les plus empressés;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard,
+si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied
+vacille dans l'étrier.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais tu oublies les
+baladins et les troubadours ambulants.
+
+MINUCCIO.
+
+Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là ne comptent pas;
+ils ne viennent jamais qu'au dessert. Le parasite doit passer avant
+eux.
+
+DAME PAQUE, _à ser Vespasiano_.
+
+Votre repartie l'a piqué au vif.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas
+pousser encore plus loin les choses.
+
+DAME PAQUE.
+
+Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées; c'est
+une allusion détournée...
+
+DAME PAQUE.
+
+À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards des combats.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Vous avez raison.--Je meurs de soif.
+
+_Il boit._
+
+UN DOMESTIQUE, _entrant_.
+
+On vient d'apporter cette lettre.
+
+_Il la place devant maître Bernard et sort._
+
+CARMOSINE.
+
+À quoi songez-vous donc, mon père?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+À quoi je songe?--Que me veut-on?
+
+DAME PAQUE, _qui a pris la lettre_.
+
+C'est un message de votre cher Antoine.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder!
+
+CARMOSINE.
+
+Si cette lettre...
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, notre ami
+de Messine. Ta mère s'est trompée à cause de la ressemblance des noms.
+
+CARMOSINE.
+
+Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Tranquillise-toi; je te répète...
+
+CARMOSINE.
+
+Je suis très tranquille, donnez-la-moi.--Il n'y a personne de trop
+ici.
+
+_Elle lit._
+
+«À MON SECOND PÈRE, MAÎTRE BERNARD.
+
+«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu'il m'ait été
+permis d'approcher une dernière fois des lieux où a commencé ma vie,
+et où je la laisse tout entière. Il est vrai que, depuis six ans,
+j'avais nourri une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon
+humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous
+m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu
+Carmosine...» O ciel!
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je t'en supplie, rends-moi ce papier!
+
+CARMOSINE.
+
+Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout.
+
+_Elle continue._
+
+«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait
+horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de
+ma pauvre intelligence à d'arides études ne porterait que des fruits
+stériles.] Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes
+lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le souvenir
+d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait, le seul que je ferai
+sur la terre. Il était trop beau pour être possible. Durant six ans,
+ce rêve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le
+malheur se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il devait
+être mon maître ici-bas.--Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez
+plus à moi, monsieur; vous êtes délié de votre promesse.»
+
+_Un silence._
+
+Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai une grâce.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu?
+
+CARMOSINE.
+
+Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio,
+s'il y consent lui-même; j'ai quelques mots à lui dire, et je vous le
+renverrai au jardin.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+De tout mon coeur.
+
+_À part._
+
+Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt qu'à moi-même?
+Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne manquerait pas de m'instruire à
+son tour.] Allons, dame Pâque, venez ça.
+
+CARMOSINE.
+
+Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous venez
+d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystère du
+dessein où je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en même
+temps que les engagements pris et le mérite même ne sauraient changer
+ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi.
+
+
+SCÈNE IX
+
+MINUCCIO, CARMOSINE.
+
+
+MINUCCIO.
+
+Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée.
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, je me sens faible.--Écoute-moi bien, car je ne puis parler
+longtemps.--Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret.
+J'espère d'abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante,
+sinon à celui que je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera
+possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.--Tu te rappelles,
+mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande fête de son
+exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour
+lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il
+me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en
+guérir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, pour moins
+de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop
+désolée s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire
+connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois
+souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera
+fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse.
+
+MINUCCIO.
+
+Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre qu'en y comptant, vous
+ne serez jamais trompée.--Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je
+vous offre mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre
+courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous apporterai des
+nouvelles qui vous seront extrêmement chères; et, pour ne point perdre
+le temps, j'y vais tâcher dès aujourd'hui.
+
+CARMOSINE.
+
+Je t'en supplie encore une fois.
+
+MINUCCIO.
+
+Jurez-moi d'avoir du courage.
+
+CARMOSINE.
+
+Je te le jure. Va avec Dieu.
+
+
+FIN DE L'ACTE PREMIER.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+_Au palais du roi.--Une salle.--Une galerie au fond._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS.
+
+
+PERILLO.
+
+Je puis attendre ici?
+
+L'OFFICIER.
+
+Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrêter dans cette
+galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de
+Sa Majesté.
+
+PERILLO, _seul_.
+
+[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici cette noble coutume
+que pratiquait naguère en France le saint roi Louis, de ne point celer
+la majesté royale, et de la montrer accessible à tous.] Je vais
+donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon
+existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas été bien
+troublé, bien gêné dans la cour de ce roi conquérant, qui se fait
+craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce
+palais, où habite la puissance, où règnent toutes les passions, toutes
+les vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un désert.
+Que pourrais-je redouter auprès de ce que j'ai souffert? Le désespoir
+ne vit que d'une pensée, et anéantit tout le reste.
+
+
+SCÈNE II
+
+PERILLO, MINUCCIO.
+
+
+MINUCCIO, _marchant à grands pas_.
+
+ Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,
+ S'il ne me vient...
+
+Ce n'est pas cela,--j'avais débuté autrement.
+
+PERILLO, _à part_.
+
+Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de m'apercevoir.
+
+MINUCCIO, _continuant_.
+
+ S'il ne me vient ou me veut secourir,
+ Craignant, hélas!...
+
+Voilà qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai
+oublié net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement?
+J'oublierai à son tour ma fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à
+moi d'aller ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux
+de Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! point
+d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien! où
+diable l'ai-je fourré?
+
+_Il fouille dans ses poches et en tire un papier._
+
+PERILLO, _à part_.
+
+Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin
+qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais
+enfant; en vérité, cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme,
+et je me souviens de l'avoir aimé.
+
+MINUCCIO, _à lui-même_.
+
+Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot n'a le sens
+commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus
+impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus
+inutilement boursoufflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la
+place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui
+fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y
+essouffler l'âme à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête,
+d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les
+idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la
+cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier!
+Ah! voici un jeune homme qui porte une écritoire...
+
+_Il s'approche de Perillo._
+
+Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais
+écrire deux mots, et je ne sais comment...
+
+PERILLO, _lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture_.
+
+Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, vous adresser une
+question? oserais-je vous demander qui vous êtes?
+
+MINUCCIO, _tout en écrivant_.
+
+Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je
+suis furieux.
+
+PERILLO.
+
+Si je vous importune...
+
+MINUCCIO.
+
+Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé de refaire, parce
+qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la
+musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre
+service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi.
+Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise
+générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et
+d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres
+locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; j'ai un grand fonds
+de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies,
+selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume
+in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans
+moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une
+lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les
+oiseaux dorés; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois, et on se
+marie encore moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant
+ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que
+l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou
+qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma
+petite muse est au bas de l'échelle.
+
+PERILLO.
+
+Tu es Minuccio d'Arezzo?
+
+MINUCCIO.
+
+Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?
+
+PERILLO.
+
+Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié aussi Perillo?
+
+MINUCCIO.
+
+Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un poëte en
+travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que
+par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien!
+
+_Il l'embrasse._
+
+Et depuis quand dans cette ville?
+
+PERILLO.
+
+Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.
+
+MINUCCIO.
+
+Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: Pour
+toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue?
+
+PERILLO.
+
+Laissons cela.--Tu viens donc à la cour?
+
+MINUCCIO, _à part_.
+
+Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue! À quoi
+rêve donc mon esprit? Décidément la raison m'abandonne; je suis plus
+poëte que je ne croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et
+en conscience, je ne sais trop que lui dire...]
+
+_Haut._
+
+Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui
+fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; mais toute ma faveur consiste
+à me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne
+suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de
+me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je
+m'endorme.--Mais toi, qui t'amène en ce pays?
+
+PERILLO.
+
+Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui marche sur
+Naples.
+
+MINUCCIO.
+
+Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école de droit?
+
+PERILLO.
+
+Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.
+
+MINUCCIO, _à part_.
+
+En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui du désespoir. Qu'y
+faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.
+
+_Haut._
+
+Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution que tu prends
+si vite? Songes-tu aux études que tu viens de faire, à la carrière qui
+s'ouvre devant toi? Songes-tu à l'avenir, Perillo?
+
+PERILLO.
+
+Oui, et je n'y vois de certain que la mort.
+
+MINUCCIO.
+
+Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je
+ne cherche pas à la pénétrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce
+moment-ci, tu cèdes à un conseil de ton mauvais génie.--Crois-moi,
+avant de te décider, attends encore quelques jours.
+
+PERILLO.
+
+Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend pas.
+
+[MINUCCIO.
+
+Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grâce de ne point
+te hâter?
+
+PERILLO.
+
+Que t'importe?
+
+MINUCCIO.
+
+Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure tu m'avais pris
+pour un de tes amis. Écoute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver.
+Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense...
+Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long
+d'attendre à demain?
+
+PERILLO.
+
+Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt
+ans, si tu veux, c'est la même chose pour moi; j'ai cessé de compter
+les heures.
+
+MINUCCIO.
+
+Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, moi qui t'ai bercé,
+lorsque j'étais un grand enfant et que tu en étais un petit, il faut
+que je te laisse aller à ta perte sans essayer de t'en empêcher,
+maintenant que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne puis rien
+obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a
+la sienne? Je ne te dis pas de combattre à présent ta tristesse,
+mais de ne pas t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il
+viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce
+pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant
+s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes;
+montre-toi le plus malheureux et le plus désolé des hommes; loin
+d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui
+ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, en
+prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage pas l'avenir!
+Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus
+long que nous, et, pour une douleur qui doit être passagère, ne
+te prépare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la
+souffrance épuisée, et qui empoisonne le souvenir!
+
+[PERILLO.
+
+Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois maître Bernard?
+
+MINUCCIO.
+
+Mais oui,... sans doute,... comme par le passé...
+
+PERILLO.
+
+Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]
+
+
+SCÈNE III
+
+LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO.
+
+
+SER VESPASIANO, _en entrant_.
+
+J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le
+roi.
+
+_À Minuccio._
+
+Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené hier un peu
+rudement, à souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en
+veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques à moi, sous les regards de
+la beauté!
+
+MINUCCIO.
+
+Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si
+vous m'aviez fâché, vous vous en seriez douté tout de suite.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans
+ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point
+passer cela; mais tu conçois que je déroge un peu quand je vais chez
+la Carmosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux.
+
+MINUCCIO.
+
+Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous
+en faire descendre...
+
+SER VESPASIANO.
+
+Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue depuis hier, en
+toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le
+récit.
+
+PERILLO, _à part_.
+
+Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Je t'ai dit combien j'aurais à coeur de posséder ces champs de
+Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas où ils sont situés?
+
+MINUCCIO.
+
+Pardonnez-moi, illustrissime.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages.
+
+MINUCCIO.
+
+Mais vos pâturages, où sont-ils?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata...
+
+MINUCCIO.
+
+J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il peut m'en
+souvenir, il n'y avait là que des pierres et des moustiques.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Calatabellotte est un lieu fertile.
+
+MINUCCIO.
+
+Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a...
+
+SER VESPASIANO.
+
+Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien
+qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait
+singulièrement. [Le roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me
+les céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le
+jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur un avis que
+je reçus de cette bonne dame Pâque...
+
+PERILLO.
+
+Se pourrait-il?...
+
+SER VESPASIANO.
+
+Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens,
+chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, et me débotter
+l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car
+si ce n'était cela...
+
+MINUCCIO.
+
+Et la dot?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais
+ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me
+plaise; j'en avais touché un mot à la mère, et la bonne femme s'était
+prosternée. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à une
+affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvère?
+
+MINUCCIO.
+
+Un peu moins qu'avant de vous entendre.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin
+et d'une joyeuse fiancée, voilà des visages en pleurs, une créature à
+demi pâmée, et on me régale d'un écrit...
+
+MINUCCIO, _bas à Vespasiano_.
+
+Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette elle-même m'a dit
+qu'elle n'en fait point! Quelle épître, bon Dieu! quelle lettre!
+quatre pages de lamentations.
+
+MINUCCIO, _bas_.
+
+Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que vous.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant
+de l'affaire, c'est que j'avais annoncé mon mariage au roi.
+
+MINUCCIO.
+
+Et vous comptiez sur Ceffalù?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que vais-je répondre,
+quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de
+son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos
+épousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de
+compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais bien; mais pourquoi
+tant de façons? Ces airs de caprice, quand je consens à tout, sont
+blessants et hors de propos.
+
+PERILLO, _bas à Minuccio_.
+
+Minuccio, que veut dire tout ceci?
+
+MINUCCIO, _bas_.
+
+Ne vois-tu pas quel est le personnage?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que j'en veux, mais
+à ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention était
+bien claire en me lisant cette lettre d'un rival dédaigné.
+
+[MINUCCIO.
+
+Son intention était claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait
+rester fille.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries aimables où
+l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous déclare qu'elle ne
+saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de
+vous.]
+
+PERILLO.
+
+Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous parlez?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la
+basoche...
+
+PERILLO.
+
+J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie de parler
+autrement.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-même d'autre sorte.
+
+MINUCCIO, _à ser Vespasiano_.
+
+Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.
+
+_À Perillo._
+
+Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?
+
+PERILLO, _tandis que ser Vespasiano s'éloigne_.
+
+O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu écrit avec mes larmes,
+le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacrée du monde,
+le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a
+montré cela, elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate!
+ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle a
+prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à l'heure que je ne
+pouvais plus souffrir; je n'avais pas pensé à cela.
+
+MINUCCIO.
+
+Promets-moi du moins...
+
+PERILLO.
+
+Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement d'impatience;
+mais tout est fini, je suis calme.
+
+_Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène._
+
+Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate ridicule que
+Dieu fait passer sur ma route? Celui-là ou tout autre, qu'importe? Je
+ne vois en lui que la Destinée, dont il est l'aveugle instrument;
+je crois même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très
+ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé dans ce qu'il a
+de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable brise sa force et tue son
+espérance, lorsqu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui
+l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un
+faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par hasard, sans le
+savoir, rencontrant l'homme tombé à terre, marche sur le poignard
+qu'il a dans le coeur.
+
+MINUCCIO.
+
+Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces à ce
+projet que tu as...
+
+PERILLO.
+
+Il est trop tard.
+
+
+SCÈNE IV
+
+LES PRÉCÉDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS.
+
+
+_La salle se remplit de monde._
+
+L'OFFICIER.
+
+Faites place, retirez-vous.
+
+SER VESPASIANO, _à Minuccio_.
+
+Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune homme? Dis-moi donc,
+penses-tu que je ne doive pas me considérer comme offensé?
+
+MINUCCIO.
+
+Vous, magnifique chevalier?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Oui, il m'a voulu imposer silence.
+
+MINUCCIO.
+
+Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé?
+
+SER VESPASIANO.
+
+C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un peu courroucé;
+il faut pourtant que je lui parle à tout prix; car tu comprends que je
+n'attendrai pas qu'il me somme de m'expliquer.
+
+MINUCCIO.
+
+Et sur quoi?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Sur mon mariage.]
+
+
+SCÈNE V
+
+LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE.
+
+
+LE ROI.
+
+Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux royaume est-il
+donc si maudit du ciel, si ennemi de son repos, qu'il ne puisse
+conserver la paix au dedans, tandis que je fais la guerre au dehors!
+Quoi! l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur nos
+rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie et celle de
+l'infant, je ne puis revenir un instant ici sans avoir à juger vos
+disputes!
+
+LA REINE.
+
+Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau succès de vos
+armes.
+
+LE ROI.
+
+Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui me feraient perdre
+le fruit de ces combats, avec leurs discordes honteuses, avec leurs
+querelles de paysans! Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et
+celui-ci c'est l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une
+jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout entière réclame
+nos épées, on tire les couteaux pour un champ de blé. Est-ce pour cela
+que le sang français coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors
+votre cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! et
+tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont sanctifié
+la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous vengés, si vous
+déshonorez la victoire? Pourquoi avez-vous renversé un roi, si vous ne
+savez pas être un peuple?
+
+LA REINE.
+
+Sire, ont-ils mérité cela?
+
+LE ROI.
+
+Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos de l'État, ceux
+qui ignorent ou feignent d'ignorer que, lorsqu'une nation s'est levée
+dans sa haine et dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le
+lion, dans son calme et sa dignité.
+
+[LA REINE, _à demi voix aux assistants_.
+
+Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime.
+
+LE ROI.
+
+Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous des hécatombes du
+jour de Pâques. Il faut que nous soyons amis, sous peine d'avoir
+commis un crime. Je ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un
+échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer la mienne à
+une nouvelle Sicile.] Je vous le répète, soyez unis; plus de
+dissentiments, de rivalité, chez les grands comme chez les petits;
+sinon, si vous ne voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la
+loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos propres lois,
+par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, et le premier de vous
+qui franchit la haie du voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais
+trancher la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.--Jérôme,
+ôte-moi cette épée.
+
+_La foule se retire._
+
+LA REINE.
+
+Permettez-moi de vous aider.
+
+LE ROI.
+
+Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne est trop rude pour
+vos mains délicates.
+
+LA REINE.
+
+Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, don Pèdre, votre
+épée est plus légère que mon fuseau.--Le prince de Salerne est donc
+votre prisonnier?
+
+LE ROI.
+
+Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la rançon de ce vilain
+boiteux.--Pourquoi ces gens-là s'en vont-ils?
+
+_Il s'assoit._
+
+LA REINE.
+
+Mais, c'est que vous les avez grondés.
+
+[LE ROI.
+
+Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, ma chère
+Constance?
+
+LA REINE.
+
+Ils savent que non.
+
+LE ROI.
+
+Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, justement quand
+je suis fâché.
+
+LA REINE.
+
+Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y réussirez pas
+facilement. Voyez pourtant, ils se sont tous enfuis; votre colère doit
+être satisfaite.] Il ne reste plus dans la galerie qu'un jeune homme
+qui se promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette
+de temps en temps vers nous un regard qui semble vouloir dire:
+Si j'osais!--Tenez, je gagerais qu'il a quelque chose de
+très-intéressant, de très-mystérieux à vous confier. Voyez cette
+contenance craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre que
+celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il s'en va.--Faut-il
+l'appeler?
+
+LE ROI.
+
+Si cela vous plaît.
+
+_La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir
+Perillo; celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La
+reine s'assoit à quelque distance.]_
+
+As-tu quelque chose à me dire?
+
+PERILLO.
+
+Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé.
+
+LE ROI.
+
+En quoi trompé?
+
+PERILLO.
+
+On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus humble de ses
+sujets d'approcher de sa personne sacrée, et de lui exposer...
+
+LE ROI.
+
+Que demandes-tu?
+
+PERILLO.
+
+Une place dans votre armée.
+
+LE ROI.
+
+Adresse-toi à mes officiers.
+
+_Perillo se lève et s'incline._
+
+Pourquoi es-tu venu à moi?
+
+PERILLO.
+
+Sire, la demande que j'ose faire peut décider de toute ma vie. Nous ne
+voyons pas la Providence, mais la puissance des rois lui ressemble, et
+Dieu leur parle de plus près qu'à nous.
+
+LE ROI.
+
+Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère avec une
+cuirasse.
+
+PERILLO.
+
+J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai d'autres pensées.
+
+LE ROI.
+
+D'où vient cela?
+
+PERILLO.
+
+Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à l'heure...
+
+LE ROI.
+
+L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que l'homme d'épée. Tu
+veux me flatter.--Ce n'est pas là ta raison.
+
+PERILLO.
+
+Que Votre Majesté me pardonne...
+
+LE ROI.
+
+Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au jeu, ou ta maîtresse
+est morte.
+
+PERILLO.
+
+Non, Sire, non, vous vous trompez.
+
+LE ROI.
+
+Je veux connaître le motif qui t'amène.
+
+LA REINE.
+
+Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire?
+
+PERILLO.
+
+Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à moi seul, et
+qu'il valût la peine de vous être dit.
+
+LA REINE.
+
+S'il ne t'appartient pas, garde-le.--Ce n'est pas la moins rare espèce
+de courage.
+
+LE ROI.
+
+Fort bien.--Sais-tu monter à cheval?
+
+PERILLO.
+
+J'apprendrai, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe, qui
+s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup de lance jette à
+bas, comme ce pauvre Vespasiano!
+
+LA REINE.
+
+Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que moi, qui
+ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu de temps, et je ne
+craindrais pas votre cheval de bataille.
+
+LE ROI.
+
+En vérité!
+
+_À Perillo._
+
+Comment t'appelles-tu?
+
+PERILLO.
+
+Perillo, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton étoile. Tu vois
+que la reine te protège.--Remercie-la et vends ton bonnet, afin de
+t'acheter un casque.
+
+_Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa
+main à baiser._
+
+LA REINE.
+
+Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt qu'avocat. Laisse
+d'autres que toi faire leur fortune en débitant de longs discours.]
+La première cause de la tienne aura été (souviens-toi de cela) la
+discrétion dont tu as fait preuve.[1] Fais ton profit de l'avis que
+je te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te dire, à bon
+escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'amuse de celui qui
+parle, n'estime que celui qui se tait.
+
+LE ROI.
+
+Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne vaut rien à la
+guerre.
+
+PERILLO.
+
+Pour quelle raison, Sire?
+
+LE ROI.
+
+Parce que les amoureux se battent toujours trop ou trop peu, selon
+qu'un regard de leur belle leur fait éviter ou chercher la mort.
+
+PERILLO.
+
+Celui qui cherche la mort peut aussi la donner.
+
+LE ROI.
+
+Commence par là; c'est le plus sage.
+
+
+SCÈNE VI
+
+LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, PLUSIEURS DEMOISELLES,
+PAGES, ETC.
+
+_Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec
+lui._
+
+
+LE ROI.
+
+Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce troupeau de petites
+filles?
+
+LA REINE.
+
+C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le tourmentent sans
+doute pour le faire chanter. Oh! je vous en conjure, appelez-le! je
+l'aime tant! personne à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de
+si jolies chansons!
+
+LE ROI.
+
+Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.--Holà! Minuccio, approche,
+approche, et qu'on apporte une coupe de vin de Chypre afin de le
+mettre en haleine. Il nous dira quelque chose de sa façon.
+
+MINUCCIO, _à Vespasiano_.
+
+Retirez-vous, le roi m'a appelé.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Bon, bon, la reine m'a fait signe.
+
+[MINUCCIO, _à part_.
+
+Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que Perillo s'est
+échappé tantôt dans cette foule.]
+
+_Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps un
+papier au roi, qui le lit à l'écart._
+
+LA REINE.
+
+Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous voilà encore,
+selon votre habitude, importunant ce pauvre Minuccio!
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Nous voulons qu'il nous dise une romance.
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Et des tensons.
+
+TROISIÈME DEMOISELLE.
+
+Et des jeux-partis.
+
+LA REINE, _à Minuccio_.
+
+Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit paraître quand le
+roi arrive, mais dès que je suis seule, tu ne te montres plus.
+
+SER VESPASIANO, _s'avançant_.
+
+Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se passe point de jour
+qu'on ne me voie en ce palais.
+
+LA REINE.
+
+Bonjour, Vespasiano, bonjour.
+
+MINUCCIO, _à part_.
+
+Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut qu'il parte.
+
+LE ROI, _lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio_.
+
+Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les nouvelles. Allons,
+bois un verre de vin.
+
+SER VESPASIANO, _buvant_.
+
+Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage n'est point encore fait.
+
+LE ROI.
+
+C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Certainement, Sire, certainement.
+
+_[À part._
+
+Il ne parle point de Calatabellotte.]
+
+_Aux demoiselles._
+
+Qu'avez-vous à rire, vous autres?
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Ah! vous autres!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je réponds. Qu'y
+a-t-il là de si plaisant?
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, depuis que nous ne
+vous avons vu?
+
+TROISIÈME DEMOISELLE.
+
+Nous avons eu grand'peur pour lui.
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Et votre casque?
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Et votre lance?
+
+TROISIÈME DEMOISELLE.
+
+Les avez-vous fait rajuster?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Je ne fais point de cas des railleries des femmes!
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons que vous n'êtes
+pas plus habile à repartir un mot de courtoisie...
+
+SER VESPASIANO.
+
+Eh bien?
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Qu'à parer une lance courtoise.
+
+SER VESPASIANO, _à part_.
+
+Petites perruches mal apprises!
+
+LA REINE.
+
+Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce qu'on dit près de lui.
+
+MINUCCIO.
+
+Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement pardon à Votre
+Majesté. Je ne saurais penser depuis hier qu'à cette pauvre fille,...
+je veux dire à ce pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une
+romance que je tâche de me rappeler.
+
+LA REINE.
+
+Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. Mes bonnes amies veulent
+des jeux-partis. Fais-leur quelques demandes pour les divertir.--Ser
+Vespasiano.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Majesté.
+
+LA REINE.
+
+Savez-vous trouver de bonnes réponses?
+
+SER VESPASIANO, _à part_.
+
+Encore la même plaisanterie!
+
+_Haut._
+
+Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y en a pas.
+
+LA REINE.
+
+De quoi parlez-vous?
+
+SER VESPASIANO.
+
+De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le jure, qu'il n'a pas
+été consommé.
+
+LA REINE.
+
+Une autre fois, une autre fois.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Votre Majesté sera satisfaite.
+
+_À part._
+
+Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté la reine, et
+quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé; en sorte que je suis au
+comble de la faveur, [en même temps que je suis soulagé d'un grand
+poids. Dès que je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.]
+
+LE ROI, _lisant toujours_.
+
+Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un côté, et Charles
+d'Anjou de l'autre.]--Ne parliez-vous pas de jeux-partis?
+
+LA REINE.
+
+Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner...
+
+LE ROI.
+
+Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. Allons,
+Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles.
+
+_Tout le monde s'assoit en cercle._
+
+MINUCCIO.
+
+Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder ou espérer?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Il vaut beaucoup mieux posséder.
+
+MINUCCIO.
+
+Pourquoi, magnifique seigneur?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Mais parce que... Cela saute aux yeux.
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez très long, ou un
+coup d'épée?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Alors, l'espérance serait préférable.
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, qui ne veut pas
+de vous et qui s'en moque?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop...
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Il faut posséder beaucoup de patience.
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Et espérer peu de plaisir.
+
+MINUCCIO, _à la troisième demoiselle_.
+
+Et vous, ma mie, vous ne dites rien?
+
+TROISIÈME DEMOISELLE.
+
+C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on nous dit que
+l'espérance est le seul vrai bien qu'on puisse posséder.
+
+LA REINE.
+
+Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Minuccio.
+
+MINUCCIO.
+
+Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur de ne plus voir sa
+maîtresse, ou l'amant qui meurt de plaisir de la revoir?
+
+LES DEMOISELLES, _ensemble_.
+
+Celui qui meurt! celui qui meurt!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Mais puisqu'ils meurent tous les deux...
+
+LES DEMOISELLES.
+
+Celui qui meurt! celui qui meurt!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Mais on vous dit,... on vous demande...
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Mais observez qu'il y a deux manières...
+
+DEUXIÈME DEMOISELLE.
+
+Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Cependant...
+
+TROISIÈME DEMOISELLE.
+
+Et nous n'en aurons jamais d'autres.[2]
+
+LE ROI.
+
+Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées et
+silencieuses, ou de petites écervelées qui crient et qui m'empêchent
+de finir ma lecture? Voyons, Minuccio, où est ta viole?
+
+MINUCCIO.
+
+Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique de ma romance
+nouvelle n'est pas encore composée; j'en sais seulement les paroles.
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! soit.--Et vous, mesdemoiselles...
+
+PREMIÈRE DEMOISELLE.
+
+Sire, nous ne dirons plus un mot.
+
+SER VESPASIANO, _à part_.
+
+Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons comme cela. Leurs
+Majestés m'ont ordonné de presser le jour de mes noces... Qui me
+résisterait à présent? Je m'esquive donc et vole chez cette belle.
+
+
+SCÈNE VII
+
+LES PRÉCÉDENTS, _excepté_ SER VESPASIANO.
+
+
+LA REINE, _à Minuccio_.
+
+Les paroles sont-elles de toi?
+
+MINUCCIO.
+
+Non, madame.
+
+LA REINE.
+
+Est-ce de Cipolla?
+
+MINUCCIO.
+
+Encore moins.
+
+LE ROI.
+
+Commence toujours. [Après un combat, mieux encore qu'après un
+festin, j'aime à écouter une chanson, et plus la poésie en est douce,
+tranquille, plus elle repose agréablement l'oreille fatiguée; car
+c'est un grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de
+masse sur la tête...
+
+_Les demoiselles poussent un cri._
+
+Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras ensuite quel est
+l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement.
+
+MINUCCIO.
+
+Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la justice
+littéraire si on lui mettait un bandeau comme à l'autre?] L'auteur de
+ma romance est une jeune fille.
+
+LA REINE.
+
+En vérité!
+
+MINUCCIO.
+
+Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma
+romance est une plainte amoureuse.
+
+LA REINE.
+
+Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée?
+
+MINUCCIO.
+
+Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le Ciel lui a donné tout
+ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse; son
+père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt
+l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le
+moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à
+ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants,
+gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant],
+jusqu'à dix-huit ans, son coeur n'avait pas encore parlé. De tous
+ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait
+pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune, et de voir agréer
+ses soins, il s'était exilé volontairement, et, durant de longues
+années, il avait étudié pour être avocat.
+
+LE ROI.
+
+Encore un avocat!
+
+MINUCCIO.
+
+Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il
+n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur
+la parole du père, et demandant pour toute récompense qu'il lui soit
+permis d'espérer;] mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et
+cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger
+l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies,
+elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle
+suivit ce cavalier; elle le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un
+regard décida de sa vie.
+
+LE ROI.
+
+Voilà un singulier roman.
+
+MINUCCIO.
+
+Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car
+celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. [Il est marié à une
+femme... la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit
+peut-être dans ce royaume, et il trouve une maîtresse dans une épouse
+fidèle.] La pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa
+folle passion doit rester cachée dans son coeur; [elle s'étudie
+incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret; elle évite
+toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se défend même de
+prononcer son nom;] mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison
+s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour;
+[elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser
+à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; elle
+repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se meurt, elle
+se consume, elle se fond comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord
+de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la
+connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même
+ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache
+pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi:
+
+_Il lit:_
+
+ Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,
+ À monseigneur, que je m'en vais mourir,
+ Et, par pitié, venant me secourir,
+ Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.
+
+ À deux genoux je demande merci.
+ Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure.
+ Dis-lui comment je prie et pleure ici,
+ Tant et si bien qu'il faudra que je meure
+ Tout enflammée, et ne sachant point l'heure
+ Où finira mon adoré souci.
+ [La mort m'attend, et s'il ne me relève
+ De ce tombeau prêt à me recevoir,
+ J'y vais dormir, emportant mon doux rêve;
+ Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.
+
+ Depuis le jour où, le voyant vainqueur,
+ D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée,
+ Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le coeur
+ De lui montrer ma craintive pensée,
+ Dont je me sens à tel point oppressée,
+ Mourant ainsi, que la mort me fait peur.]
+ Qui sait pourtant, sur mon pâle visage,
+ Si ma douleur lui déplairait à voir?
+ De l'avouer je n'ai pas le courage.
+ Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.
+
+ Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu
+ À ma tristesse accorder cette joie,
+ Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu,
+ Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,
+ Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie,
+ Que je vivrais si je ne l'avais vu.
+ Dis-lui qu'un jour une Sicilienne
+ Le vit combattre et faire son devoir.
+ Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne,
+ Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.
+
+LA REINE.
+
+Tu dis que cette romance est d'une jeune fille?
+
+MINUCCIO.
+
+Oui, madame.
+
+LA REINE.
+
+Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras
+cette bague.
+
+_Elle ôte une bague de son doigt._
+
+LE ROI.
+
+Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il semble, d'après les
+derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu? quel
+est son nom?
+
+MINUCCIO.
+
+Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.
+
+LE ROI.
+
+Bon! quel mystère!
+
+MINUCCIO.
+
+Sire, j'ai engagé ma parole.
+
+LE ROI.
+
+Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce
+secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a
+qu'elle près de moi.
+
+_Les demoiselles se retirent au fond du théâtre._
+
+MINUCCIO.
+
+Sire, je le sais, et je suis prêt...
+
+LA REINE.
+
+Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour
+me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engagé, je ne suis plus
+ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être
+cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche.
+
+_Elle sort._
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! à qui s'adressent ces vers?
+
+MINUCCIO.
+
+Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi?
+
+LE ROI.
+
+Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même.
+
+MINUCCIO.
+
+C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.
+
+LE ROI.
+
+À moi, dis-tu?
+
+MINUCCIO.
+
+Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût
+véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune,
+charmante, et mourant d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux
+pas de votre palais; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il
+vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la
+mort, c'est à sa prière que je vous parle; sa beauté, sa souffrance,
+sa résignation, sont aussi vraies que son amour.--Carmosine est son
+nom.
+
+LE ROI.
+
+Cela est étrange.
+
+MINUCCIO.
+
+Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier
+à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu
+ce matin même; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de
+Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car
+il se fera tuer.
+
+LE ROI.
+
+Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne sera pas. Je veux
+voir cette jeune fille.
+
+MINUCCIO.
+
+L'extrême faiblesse où elle est...
+
+LE ROI.
+
+J'irai. Cela semble te surprendre?
+
+MINUCCIO.
+
+Sire, je crains que votre présence...[3]
+
+LE ROI.
+
+Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine?
+
+MINUCCIO.
+
+Oui, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Viens chez elle avec moi.
+
+
+FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+_Un jardin.--À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un
+banc.--À droite, la maison de maître Bernard.--Dans le fond, une
+terrasse et une grille._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+CARMOSINE, _assise sur le banc_; près d'elle PERILLO ET MAITRE
+BERNARD, MINUCCIO, _assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la
+main_.
+
+
+CARMOSINE.
+
+«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que cette chanson me
+plaît, mon cher Minuccio!
+
+MINUCCIO.
+
+Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes à vos ordres, moi et mon
+bâton.
+
+_Il montre le manche de sa guitare._
+
+CARMOSINE.
+
+Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais répéter cent
+fois, et je voudrais l'entendre encore et toujours, jusqu'à ce que mon
+attention et ma force fussent épuisées, et que je pusse mourir en y
+rêvant!--Comment la trouves-tu, Perillo?
+
+PERILLO.
+
+Charmante quand c'est vous qui la dites.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est qu'une chanson
+lugubre. Il me semble qu'en général on ne chante pas à moins d'être
+gai, moi, du moins, quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive
+plus.
+
+CARMOSINE.
+
+Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance de notre ami?
+[Elle n'est pas bouffonne, il est vrai, comme un refrain de table;
+mais qu'importe? ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour,
+mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, et qu'on ne
+saurait être poète sans faire semblant d'être amoureux? Elle parle
+aussi de douleurs et de regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que
+les amoureux en vers sont toujours les plus heureuses gens du monde,
+ou les plus désolés?] «Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...»
+Comment dit-elle donc ensuite?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Rien de bon, je n'aime point cela.
+
+CARMOSINE.
+
+C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre l'aime beaucoup;
+n'est-ce pas, Minuccio?
+
+MINUCCIO.
+
+Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Grand bien leur fasse! un air d'enterrement!
+
+CARMOSINE.
+
+Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de l'avis de mon
+père, car je le vois triste.
+
+PERILLO.
+
+Non, je vous le jure.
+
+CARMOSINE.
+
+Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu ne m'as pas
+entièrement pardonné.
+
+PERILLO.
+
+Pensez-vous cela?
+
+CARMOSINE.
+
+J'espère que non; cependant je me sens bien coupable. J'ai été bien
+folle, bien ingrate; et toi, pauvre ami, tu venais de si loin, tu
+avais été absent si longtemps! Mais que veux-tu! je souffrais hier.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Et maintenant...
+
+CARMOSINE.
+
+Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont finir.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Hier tu en disais autant.
+
+CARMOSINE.
+
+Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai éprouvé un moment de
+bien-être, puis une souffrance... Ne parlons plus d'hier, à moins que
+ce ne soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en souviens
+plus.
+
+PERILLO.
+
+Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous vois revenir à la
+vie? Je n'ai rien souffert si vous souriez.
+
+CARMOSINE.
+
+Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] Minuccio, je
+voulais te demander...
+
+MINUCCIO.
+
+Que cherchez-vous?
+
+CARMOSINE.
+
+Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai oublié un mot.
+
+_Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas._
+
+
+SCÈNE II
+
+LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, _sortant de la maison_.
+
+
+SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.
+
+Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. Voyez quel délicieux
+tableau de famille!
+
+DAME PAQUE.
+
+Vous êtes un homme incomparable pour accommoder toute chose.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. Je n'ai fait
+que répéter exactement à votre aimable fille ce que Leurs Majestés
+m'avaient dit à moi-même.
+
+DAME PAQUE.
+
+Et elle a consenti?
+
+SER VESPASIANO.
+
+Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une jeune fille...
+
+CARMOSINE, _se levant_.
+
+Ser Vespasiano!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Ma princesse.
+
+CARMOSINE.
+
+Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais vous demander votre
+bras.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Mon bras et mon épée sont à votre service.
+
+CARMOSINE.
+
+Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, jusqu'à la
+terrasse.
+
+_Elle s'éloigne avec Perillo._
+
+SER VESPASIANO, _à dame Pâque_.
+
+Vous le voyez, elle me lance des oeillades bien flatteuses. Mais
+qu'est-ce donc que ce petit Perillo?--Je vous avoue qu'il me chagrine
+de le voir; il se donne des airs d'amoureux, et si ce n'était le
+respect que je vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait...
+
+DAME PAQUE.
+
+Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop bouillant,
+chevalier.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui regarde la dot...
+
+_Ils s'éloignent on se promenant._
+
+
+SCÈNE III
+
+MINUCCIO, MAITRE BERNARD.
+
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Tu crois à tout cela, Minuccio?
+
+MINUCCIO.
+
+Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va pour le mieux.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même, es-tu bien sincère?
+Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu'elle t'a confié hier, seul à
+seul?
+
+MINUCCIO.
+
+Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous répondre. Elle
+m'avait chargé, comme vous le voyez, de lui ramener Perillo. À peine
+avait-il essayé son casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce refrain que tu vas
+lui chanter, afin d'entretenir sa tristesse!
+
+MINUCCIO.
+
+Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous que je
+cherche à nuire?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Non, certes, mais je ne puis me défendre...
+
+[MINUCCIO.
+
+Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est la troisième fois
+que tu me le répètes, sans jamais vouloir t'expliquer.
+
+MINUCCIO.
+
+Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas moi-même
+davantage. La plus belle fille ne donne que ce qu'elle a, et l'ami le
+plus dévoué se tait sur ce qu'il ignore.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il donc pour cette
+heure-là? Quel événement doit nous arriver? Est-ce donc le roi en
+personne qui va venir nous rendre visite?
+
+MINUCCIO, _à part_.
+
+Il ne croit pas être si près de la vérité.
+
+_Haut._
+
+Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange pas à souhait, je
+casse le manche de ma guitare.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute force il faut prendre
+patience; mais je ne te pardonne point ces façons d'agir.
+
+MINUCCIO.
+
+Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, doutez-vous de moi?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?] Écoute, il
+faut que je te dise tout, bien que tu ne veuilles me rien dire. Une
+chose ici me fait plus que douter, me fait frémir, entends-tu bien?
+Cette nuit, poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement de
+la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait. À travers la
+fente de la porte, entre le gond et la muraille, je l'ai vue assise
+dans son lit, avec un flambeau tout près d'elle; elle écrivait, et, de
+temps en temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis elle
+reprenait sa plume avec une vivacité effrayante, comme si elle eût
+obéi à quelque impression soudaine. Mon trouble en la voyant, ou ma
+curiosité, sont devenus trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa
+lumière s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se
+froissait en glissant sous son chevet.
+
+MINUCCIO.
+
+C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est fait soldat, à ce
+qu'il croit.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Ma fille l'ignorait.
+
+MINUCCIO.
+
+Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? Il ne se noierait
+même pas sans le dire.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà cet imbécile qui
+revient avec ma femme.--Rentrons; je veux que tu saches tout.
+
+MINUCCIO.
+
+C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous voyez bien
+qu'elle ne pense qu'à rire.
+
+_Ils rentrent dans la maison._
+
+
+SCÈNE IV
+
+SER VESPASIANO ET DAME PAQUE _viennent du fond du jardin_.
+
+
+SER VESPASIANO.
+
+Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour voler chez le
+tabellion, afin de hâter le contrat.
+
+DAME PAQUE.
+
+Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si bonne
+composition.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi; mon but principal
+est de m'attacher à votre famille.
+
+DAME PAQUE.
+
+Mon mari fera quelques difficultés; entre nous, c'est une pauvre tête,
+un homme qui calcule, un homme besoigneux.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous m'en croyez,
+magnifiques. Le roi y viendra.
+
+DAME PAQUE.
+
+Est-ce possible!
+
+SER VESPASIANO.
+
+Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même, dame Pâque.
+Vous serez la reine du bal.
+
+DAME PAQUE.
+
+Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus.
+
+SER VESPASIANO.
+
+Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez le tabellion.
+
+
+SCÈNE V
+
+CARMOSINE ET PERILLO _viennent du fond_.
+
+
+CARMOSINE.
+
+Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que deviendrait mon père
+si Dieu me retirait de ce monde.
+
+PERILLO.
+
+Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas ainsi tout à
+l'heure.
+
+CARMOSINE.
+
+Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque sa seule joie sur
+la terre. S'il venait à me perdre, je ne sais vraiment pas comment
+il supporterait ce malheur. [Votre père fut son dernier ami, et quand
+vous êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette
+maison est devenue la vôtre. En nous voyant grandir ensemble, on
+disait dans le voisinage que maître Bernard avait deux enfants. S'il
+devait aujourd'hui n'en avoir plus qu'un seul...
+
+PERILLO.
+
+Mais vous nous disiez d'espérer.
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre soin de lui, de
+ne pas l'abandonner... Je sais que vous avez fait une demande, et
+que vous pensez à quitter Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez
+encore... Il m'a semblé entendre du bruit.
+
+PERILLO.
+
+Ce n'est rien; je ne vois personne.
+
+CARMOSINE.
+
+Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,... j'en suis
+convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de cette démarche, ni du
+motif qui l'a dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée, vous
+prendrez ma place après moi.
+
+PERILLO.
+
+Rien après vous!
+
+CARMOSINE.
+
+Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... Je vous lègue mon
+père.
+
+PERILLO.
+
+Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si vous aviez un pied
+dans la tombe. Cette romance que, tout à l'heure, vous vous plaisiez
+à répéter, je ne m'y suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre
+histoire, c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: vous
+voulez mourir.
+
+CARMOSINE.
+
+Prends garde! Ne parle pas si haut.
+
+PERILLO.
+
+[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis est la vérité! Si
+vous avez dans l'âme cette affreuse idée de quitter volontairement
+la vie, et de nous cacher vos souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie
+tout à coup expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel
+soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir, fidèle
+seulement à votre affreux silence, vous eussiez conçu la pensée...]
+Vous me recommandiez votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille!
+
+CARMOSINE.
+
+Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que faire d'une main si
+faible.
+
+PERILLO.
+
+Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi trompez-vous votre
+père? Pourquoi affectez-vous devant lui ce repos, cet espoir que vous
+n'avez pas, cette sorte de joie qui est si loin de vous?
+
+CARMOSINE.
+
+Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu nous appelle à
+lui, il nous envoie, n'en doute point, des messagers secrets qui nous
+avertissent. [Je n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non
+plus fait grand mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne
+m'a jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il me
+pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être heureuse. J'en ai
+déjà de charmants présages.
+
+PERILLO.
+
+Vous l'aimez beaucoup, Carmosine.
+
+CARMOSINE.
+
+De qui parles-tu?
+
+PERILLO.
+
+Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant d'attraits.
+
+CARMOSINE.
+
+Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cherche pas à
+pénétrer un secret qui ne saurait être bon à personne; tu l'apprendras
+quand je ne serai plus. [Tu me demandes pourquoi je trompe mon père?
+C'est précisément par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant à
+lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais point non plus
+parlé comme je l'ai fait, si, en le faisant, je n'eusse rempli un
+devoir. Je te demande de ne point trahir la confiance que j'ai en toi.
+
+PERILLO.
+
+Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi du moins...
+
+CARMOSINE.
+
+Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans remède.] Tu vas
+maintenant aller dans ma chambre; voici une clef, tu ouvriras un
+coffre qui est derrière le chevet de mon lit, tu y trouveras une robe
+de fête;... je ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes
+de la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous un papier
+écrit, que tu prendras et que tu garderas; je te le confie,... à toi
+seul, n'est-ce pas?
+
+PERILLO.
+
+Votre testament, Carmosine?
+
+CARMOSINE.
+
+Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi puis-je disposer
+au monde? C'est bien peu de chose que ces adieux qu'on laisse malgré
+soi à la vie, et qu'on nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta
+part, Perillo.
+
+PERILLO.
+
+Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez qu'il est
+possible...
+
+CARMOSINE.
+
+Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons tout à l'heure, [dans
+ma chambre, car je vais rentrer;] il se fait tard, [voici l'heure des
+vêpres.[4]]
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+CARMOSINE, _seule_.
+
+Ta part! pauvre et excellent coeur!--Elle eût été plus douce, et tu
+la méritais, si l'impitoyable hasard ne m'eût fait rencontrer... Dieu
+puissant! quel blasphème sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma
+chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, toi ma
+vie et ma mort, toi qu'il connaît maintenant? O bon Minuccio, digne,
+loyal ami! il t'a écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été
+touché, il m'a envoyé une bague...
+
+_Elle la baise._
+
+Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur ce matin quand
+j'ai entendu ces mots: Il sait tout! Qu'importent maintenant et mes
+larmes, et ma souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il
+sait que je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait
+raison;--cette joie devant mon père a été cruelle, mais pouvais-je la
+contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, le coeur me battait avec
+tant de force! Il l'avait vu, lui, il lui avait parlé!] O mon amour! ô
+charme inconcevable! délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je
+meurs tranquille, et mes voeux sont comblés.--L'a-t-il compris en
+m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant que j'aimais, je
+disais que j'allais mourir? Oui, il m'a comprise, il m'a devinée. Il
+m'a mis au doigt cet anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne
+serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient rendues, ô mon
+Dieu! je vais mourir, et je puis mourir!
+
+_On entend sonner à la grille du jardin._
+
+On sonne à la grille, je crois?--Holà! Michel! personne ici? Comment
+m'a-t-on laissée toute seule?
+
+_Elle s'approche de la maison._
+
+[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent quelque
+chose attentivement, et paraissent se consulter. Minuccio semble les
+retenir... Perillo m'aurait-il trahie?
+
+_On sonne une seconde fois._
+
+Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, où es-tu? Ouvre donc]
+
+
+SCÈNE VII
+
+CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, _ouvrant la grille. Une femme, qui
+accompagne la reine, reste au fond du théâtre._
+
+
+LA REINE.
+
+N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le médecin?
+
+MICHEL.
+
+Oui, madame.
+
+LA REINE.
+
+Puis-je lui parler?
+
+MICHEL.
+
+Je vais l'avertir.
+
+LA REINE.
+
+Attends un instant. Qui est cette jeune fille?
+
+MICHEL.
+
+C'est mademoiselle Carmosine.
+
+LA REINE.
+
+La fille de ton maître?
+
+MICHEL.
+
+Oui, madame.
+
+LA REINE.
+
+Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire.
+
+
+SCÈNE VIII
+
+CARMOSINE, LA REINE.
+
+
+LA REINE.
+
+Pardon, mademoiselle...
+
+_À part._
+
+Elle est bien jolie.
+
+_Haut._
+
+Vous êtes la fille de maître Bernard?
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, madame.
+
+LA REINE.
+
+Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment d'entretien?
+
+_Carmosine lui fait signe de s'asseoir._
+
+Vous ne me connaissez pas?
+
+CARMOSINE.
+
+Je ne saurais dire...
+
+LA REINE, _s'asseyant_.
+
+Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune homme qui demeure
+ici, je crois, et qui se nomme Perillo.
+
+CARMOSINE.
+
+Il est à la maison, si vous voulez le voir...
+
+LA REINE.
+
+Tout à l'heure, si vous le permettez.--Je suis étrangère,
+mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne une position assez
+élevée. Je porte à ce jeune homme beaucoup d'intérêt, et il serait
+possible qu'un jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa
+fortune.
+
+CARMOSINE.
+
+Il le mérite à tous égards.
+
+_Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison._
+
+MAITRE BERNARD, _bas à Minuccio_.
+
+Qui donc est là avec ma fille?
+
+MINUCCIO.
+
+Ne dites mot, venez avec moi.
+
+_Il l'emmène._
+
+LA REINE.
+
+C'est précisément sur ce point que je désire être éclairée, [et je
+vous demande encore une fois pardon de ce que ma démarche peut avoir
+d'étrange.
+
+CARMOSINE.
+
+Elle est toute simple, madame, mais mon père serait plus en état de
+vous répondre que moi; je vais, s'il vous plaît...
+
+LA REINE.
+
+Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune. Vous êtes
+souffrante, m'a-t-on dit.
+
+CARMOSINE.
+
+Un peu, madame.
+
+LA REINE.
+
+On ne le croirait pas.
+
+CARMOSINE.
+
+Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien qu'il ne me
+quitte jamais.
+
+LA REINE.
+
+Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge.
+
+CARMOSINE.
+
+En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut.
+
+LA REINE.
+
+Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.--Mais la crainte
+que j'ai de vous fatiguer me force à préciser mes questions, car je ne
+veux point vous le cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que
+je désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous me la faites,
+qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée avec ce jeune homme; vous
+le connaissez depuis son enfance.--Est-ce un honnête homme? est-ce un
+homme de coeur?
+
+CARMOSINE.
+
+Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un assez bon juge...
+
+LA REINE.
+
+Je m'en rapporte entièrement à vous.
+
+[CARMOSINE.
+
+D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne comprends pas bien
+que, sans me connaître...
+
+LA REINE.
+
+Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve que j'ai toute
+confiance en vous, c'est la question que je vais vous faire, en vous
+priant de l'excuser, mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes
+belle, jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous parlons]
+demandait votre main, l'épouseriez-vous?
+
+CARMOSINE.
+
+Mais, madame...
+
+LA REINE.
+
+En supposant, bien entendu, que votre coeur fut libre, et qu'aucun
+engagement ne vînt s'opposer à cette alliance.
+
+CARMOSINE.
+
+Mais, madame, dans quel but me demandez-vous cela?
+
+LA REINE.
+
+C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme vous, qui
+a votre âge, qui est, comme vous, un peu souffrante; c'est de la
+mélancolie ou peut-être quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je
+ne sais trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et
+de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire; car elle vit
+dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est pour une jeune
+tête qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions; [qui prend pour
+l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle
+ne peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un monde,
+innocemment, sans y réfléchir, par un penchant naturel du coeur,]
+et qui, hélas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent à côté du
+bonheur.
+
+[CARMOSINE.
+
+Cela est cruel.
+
+LA REINE.
+
+Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des plus belles, des
+plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la
+vie, pour avoir gardé de pareils secrets!
+
+CARMOSINE.
+
+On peut donc en mourir, madame?
+
+LA REINE.
+
+Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent, n'ont
+jamais su ce que c'est que l'amour, [ni en rêve ni autrement. Un
+homme, sans doute, doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la
+force, l'habitude de l'activité, le métier des armes surtout, doivent
+le sauver; mais une femme!--Privée de ce qu'elle aime, où est son
+soutien? Si elle a du courage, où est sa force? Si elle a un métier,
+fût-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut
+dire où est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que
+son pied fait tourner le rouet?]
+
+CARMOSINE.
+
+Que vous me charmez de parler ainsi!
+
+LA REINE.
+
+C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être pas obligé de les
+plaindre qu'on ne veut pas croire à nos chagrins. Ils sont réels,
+et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force à les
+cacher; notre résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on
+touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; de jour en jour
+on se fait à sa souffrance, on s'y livre, on s'y abandonne, on s'y
+dévoue, on l'aime, on aime la mort... Voilà pourquoi je voudrais
+tâcher d'en préserver ma jeune amie.
+
+CARMOSINE.
+
+Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo qu'elle aime?
+
+LA REINE.
+
+Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel qu'on me l'a dit,
+bon, brave, honnête (savant, peu importe), sa femme ne serait-elle pas
+heureuse?
+
+CARMOSINE.
+
+Heureuse, si elle en aime un autre!
+
+LA REINE.
+
+Vous ne répondez pas à ma question première. [Je vous avais demandé
+de me dire si, à votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet,
+digne d'être chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en
+conjure.]
+
+CARMOSINE.
+
+Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra donc l'oublier?
+
+LA REINE, _à part_.
+
+Je n'en obtiendrai pas davantage.
+
+_Haut._
+
+[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande?
+
+CARMOSINE.
+
+Dès qu'elle se marie, il me semble...
+
+LA REINE.
+
+Eh bien! achevez votre pensée.
+
+CARMOSINE.
+
+Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner tout son coeur,
+toute son âme?...]
+
+LA REINE.
+
+Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais...
+
+CARMOSINE.
+
+Parlez, de grâce, je vous écoute; je m'intéresse aussi à votre amie.
+
+LA REINE.
+
+Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit aimer, ne puisse
+être à elle; supposez qu'il soit marié lui-même.
+
+CARMOSINE.
+
+Que dites-vous?
+
+LA REINE.
+
+Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand seigneur, un
+prince; que le rang qu'il occupe, que le nom seul qu'il porte, mettent
+à jamais entre elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez
+que c'est le roi.
+
+CARMOSINE.
+
+Ah! madame! qui êtes-vous?
+
+LA REINE.
+
+Imaginez que la soeur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez,
+soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et
+que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait
+entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de
+l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place auprès d'elle dans
+le palais même de son époux; imaginez qu'elle trouve tout simple que
+cet époux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume,
+ait inspiré un sentiment que tout le monde comprendra sans peine;
+figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, aucune crainte de sa jeune
+rivale, non qu'elle fasse injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit
+à son honneur; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui
+a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour,
+tristement caché dans la solitude, s'épure en se montrant au grand
+jour, et s'ennoblisse par sa cause même.
+
+CARMOSINE, _fléchissant le genou_.
+
+Ah! madame, vous êtes la reine!
+
+LA REINE.
+
+Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier don
+Pèdre.
+
+CARMOSINE.
+
+Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort peut faire
+oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle ressemble à Dieu! Elle
+me pénètre d'admiration, de respect et de reconnaissance; mais elle
+m'accable, elle me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien
+je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi, je ne puis
+exprimer... Permettez que je me retire, que je me cache à tous les
+yeux.
+
+LA REINE.
+
+Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit qui vous effraie?
+
+CARMOSINE.
+
+Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! vous ici!
+la reine! Comment avez-vous pu savoir?... Minuccio m'a trahie sans
+doute... Comment pouvez-vous jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez
+la main, madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... Moi, la fille de
+maître Bernard, avoir osé élever mes regards!... Ne croyez-vous pas
+que ma démence est un crime, et que vous devez m'en punir?... Ah! sans
+nul doute, vous le voyez; mais vous avez pitié d'une infortunée dont
+la raison est égarée, et vous ne voulez pas que cette pauvre folle
+soit plongée au fond d'un cachot, ou livrée à la risée publique!
+
+LA REINE.
+
+À quoi songez-vous, juste ciel!
+
+CARMOSINE.
+
+Ah! je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais abusée un
+moment, si mon amour avait été autre chose qu'une souffrance! Dieu
+m'est témoin, Dieu qui voit tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé,
+je me suis souvenue qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout
+essayé pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser de ma mémoire
+ce qui m'est plus cher que ma vie. Hélas! madame, vous le savez sans
+doute, que personne ici-bas ne répond de son coeur, et qu'on ne
+choisit pas ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie;
+puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du moins tout
+entier. Croyez, madame, et soyez convaincue, je vous le demande les
+mains jointes, croyez qu'il n'est entré dans mon âme ni espoir, ni
+orgueil, ni la moindre illusion.] C'est malgré mes efforts, malgré
+ma raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoyablement,
+misérablement accablée par une puissance invincible, qui a fait de moi
+son jouet et sa victime. Personne n'a compté mes nuits, personne n'a
+vu toutes mes larmes, pas même mon père. Ah! je ne croyais pas que
+j'en viendrais jamais à en parler moi-même. J'ai souhaité, il est
+vrai, quand j'ai senti la mort, de ne point partir sans un adieu;
+je n'ai pas eu la force d'emporter dans la tombe ce secret qui
+me dévorait. Ce secret! c'était ma vie elle-même, et je la lui ai
+envoyée. Voilà mon histoire, madame, je voulais qu'il la sût, et
+mourir.
+
+LA REINE.
+
+Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me l'a racontée;
+Minuccio ne vous a point trahie.
+
+CARMOSINE.
+
+Quoi! madame, c'est le roi lui-même...
+
+LA REINE.
+
+Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup trop loin
+pour moi.] C'est le roi qui veut que vous repreniez courage, que vous
+guérissiez, que vous soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un
+peu d'amitié.
+
+CARMOSINE, _d'une voix faible_.
+
+C'est lui qui veut que je reprenne courage?
+
+LA REINE.
+
+Oui; je vous répète ses propres paroles.
+
+CARMOSINE.
+
+Ses propres paroles? Et que je guérisse?
+
+LA REINE.
+
+Il le désire.
+
+CARMOSINE.
+
+Il le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas?
+
+LA REINE.
+
+Oui, si nous y pouvons quelque chose.
+
+CARMOSINE.
+
+Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout à l'heure;... car
+je comprends tout à présent,... votre jeune amie, c'était moi.
+
+LA REINE.
+
+Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai envoyé cette bague.
+Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit?
+
+CARMOSINE.
+
+C'était vous?... Je vous remercie,... et je suis prête à obéir.
+
+_Elle tombe sur le banc._
+
+LA REINE.
+
+Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pâleur Vous ne me
+répondez pas? je vais appeler.
+
+CARMOSINE.
+
+Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi.
+
+[LA REINE.
+
+Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu tort de venir
+ici, et de vous parler comme je l'ai fait.
+
+CARMOSINE, _se levant_.
+
+Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore à comprendre
+que la bonté humaine puisse inspirer une générosité pareille à la
+vôtre! Tort de venir, vous, ma souveraine, quand je devrais vous
+parler à genoux! lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce
+n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate en manquant
+de reconnaissance. Que puis-je faire pour vous remercier dignement?
+je n'ai que la ressource d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce
+pas?... Dites-lui que je l'oublierai.
+
+LA REINE.
+
+Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprimée.
+Je suis votre reine, il est vrai, mais si je ne voulais qu'être obéie,
+enfant que vous êtes, je ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter
+une dernière fois?
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui était ma
+souffrance, et qui était aussi mon seul bien, tout le monde le
+connaît. Le roi me méprise, [et je pensais bien qu'il en devait être
+ainsi, mais je n'en étais pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a
+racontée; ma romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et
+ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio me l'avait
+laissé croire. À présent, il ne me reste rien; ma douleur même ne
+m'appartient plus. Parlez, madame, tout ce que je puis dire, c'est que
+vous me voyez résignée à obéir, ou à mourir.
+
+LA REINE.
+
+Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et je vais vous dire
+ce que nous voulons. Écoutez donc: oui, c'est le roi qui veut d'abord
+que vous guérissiez, et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui
+trouve que ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt
+à mourir d'un si vaillant amour;--ce sont là ses propres
+paroles.--Appelez-vous cela du mépris?--Et c'est moi qui veux vous
+emmener, que vous restiez près de moi, que vous ayez une place parmi
+mes filles d'honneur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est
+moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez le voir tous
+les jours; qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas à
+vous défendre, vous cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers
+ce qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur avec un
+tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux vous apprendre que l'on peut
+aimer sans souffrir, lorsque l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la
+honte ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle est
+faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée ne l'est pas.
+
+CARMOSINE.
+
+Bonté du ciel!
+
+LA REINE.
+
+C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de vous, qu'un homme
+loyal, honnête et brave, vous donne la main pour entrer chez moi;
+qu'il sache comme moi, comme tout le monde, le secret de votre
+souffrance passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, que je
+vous croie heureuse sur la sienne, et que votre coeur puisse guérir
+ainsi, par l'amitié de votre reine, et par l'estime de votre époux...
+Prêtez l'oreille, n'est-ce pas le bruit du clairon?
+
+CARMOSINE.
+
+C'est le roi qui sort du palais.
+
+LA REINE.
+
+Vous savez cela, jeune fille?
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, madame; nous demeurons si près! nous sommes habitués à entendre
+ce bruit.
+
+LA REINE.
+
+C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici.
+
+CARMOSINE.
+
+Est-ce possible?
+
+LA REINE.
+
+Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous aussi ces cloches?
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense qui se rend à
+l'église. Aujourd'hui,... je me rappelle,... n'est-ce pas un jour de
+fête? Comme ils accourent de tous côtés! Ah! mon rêve! je vois mon
+rêve!
+
+LA REINE.
+
+C'est l'heure de la bénédiction.
+
+CARMOSINE.
+
+Oui, en ce moment le prêtre est à l'autel, et tous s'inclinent devant
+lui. Il se retourne vers la foule, il tient entre ses mains l'image du
+Sauveur, il l'élève... Pardonnez-moi!
+
+_Elle s'agenouille._
+
+LA REINE.
+
+Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu quelle réponse vous
+allez faire à votre roi.
+
+_On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et des hommes
+d'armes s'arrêtent à la grille, le roi paraît bientôt après._
+
+
+SCÈNE IX
+
+LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, PERILLO, _près de lui_, MAITRE BERNARD, DAME
+PAQUE, SER VESPASIANO, MINUCCIO.
+
+
+[LE ROI.
+
+Vous avez là un grand jardin, cela est commode et agréable.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...]
+
+LE ROI.
+
+Où est votre fille?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+La voilà, Sire, devant Votre Majesté...
+
+[LE ROI.
+
+Est-elle mariée?
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre Majesté...]
+
+LE ROI, _à Carmosine_.
+
+C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante et en
+danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage à cela.
+
+MAITRE BERNARD.
+
+Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade. Il est vrai
+que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration est notable.
+
+LE ROI.
+
+Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que le monde fût
+sitôt privé d'une si belle enfant.]
+
+_À Carmosine._
+
+Approchez un peu, je vous prie.
+
+[SER VESPASIANO, _à Minuccio_.
+
+Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute l'affaire.
+Calatabellotte est à moi.
+
+MINUCCIO.
+
+Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire en
+particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. Le roi est un
+grand médecin; c'est la méthode d'Albucassis.]
+
+LE ROI, _à Carmosine_.
+
+Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi?
+
+CARMOSINE.
+
+Non, Sire.
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire ceci, la belle fille?
+Vous qui êtes jeune et qui êtes faite pour réjouir le coeur des
+autres, vous vous laissez avoir du chagrin? Nous vous prions, pour
+l'amour de nous, qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous
+soyez bientôt guérie.
+
+CARMOSINE.
+
+Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une trop grande peine
+qui est la cause de ma souffrance. Puisque vous avez pu m'en plaindre,
+j'espère que Dieu m'en délivrera.
+
+LE ROI.
+
+Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut m'obéir sur un
+autre point. Quelqu'un vous en a-t-il parlé?
+
+CARMOSINE.
+
+Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on daignait
+avoir...
+
+LE ROI.
+
+Pas autre chose?
+
+_À la reine._
+
+Est-ce vrai, Constance?
+
+LA REINE.
+
+Pas tout à fait.
+
+LE ROI.
+
+Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous
+nous avez porté vous a, près de nous, mise en grand honneur; et celui
+qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre
+main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous vous avons
+choisi.
+
+_Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline._
+
+Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre chevalier, et
+porter dans nos passes d'armes votre devise et vos couleurs, sans
+demander autre chose de vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser.
+
+LA REINE, _à Carmosine_.
+
+Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse.
+
+CARMOSINE, _donnant son front à baiser au roi_.
+
+Sire, la reine a répondu pour moi.
+
+
+FIN DE CARMOSINE.
+
+
+
+
+ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES POUR LA REPRÉSENTATION
+
+1.--PAGE 369.
+
+_La première cause de_ ta fortune _aura été_, etc.
+
+2.--PAGE 377.
+
+TROISIÈME DEMOISELLE.
+
+_Et nous n'en aurons jamais d'autres._
+
+TOUTES LES DEMOISELLES, _ensemble_.
+
+Et nous n'en aurons jamais d'autres.
+
+3.--PAGE 384.
+
+_Je crains que votre présence._
+
+LE ROI.
+
+J'irai, te dis-je. Je la verrai, je lui parlerai. Je ne veux pas que
+cette jeune fille meure; je ne le veux pas.
+
+MINUCCIO.
+
+Il ne sera pas facile de l'en empêcher, car elle l'a résolu, et
+la besogne est à moitié faite. Sire, prenez garde de l'achever en
+cherchant à la sauver.
+
+LE ROI.
+
+_Ne disais-tu pas tout à l'heure_, etc.
+
+4.--PAGE 398.
+
+_Il se fait tard._ Va, mon ami, fais ce que je t'ai dit.
+
+PERILLO, _en sortant_.
+
+Ah! cela est horrible!
+
+
+FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.
+
+
+Le sujet de _Carmosine_ se trouve dans une nouvelle du _Décaméron_ (la
+septième de la dixième journée). En voici le sommaire:
+
+«Le roi Pierre, ayant appris le fervent amour que lui portait Lise,
+et dont elle était malade, va la consoler et la marie avec un jeune
+gentilhomme; après quoi il lui donne un baiser sur le front et se
+déclare pour toujours son chevalier.»
+
+Cette anecdote, que Boccace raconte avec beaucoup de grandeur et de
+simplicité, n'a que huit pages, et les caractères n'y sont pas même
+indiqués, hormis pourtant celui du roi, dont la conduite fait assez
+connaître la générosité chevaleresque. Le jeune gentilhomme qui, dans
+la nouvelle, n'arrive qu'à la fin pour épouser Lise, devient dans la
+comédie un ami d'enfance et un fiancé de la jeune fille, ce qui
+ajoute beaucoup à l'intérêt du sujet en compliquant les situations. Le
+personnage de ser Vespasiano est aussi une création nouvelle qui vient
+jeter de temps à autre, au milieu de cette mélopée amoureuse, une note
+comique, indispensable au théâtre bien plus qu'à la lecture.
+
+En examinant les débris du manuscrit autographe, j'y remarque que
+l'héroïne s'appelle Lise, pendant tout le premier acte, comme dans le
+récit de Boccace. Probablement, lorsqu'il eut imaginé la belle scène
+du second acte où Perillo entend le nom de sa maîtresse mêlé aux
+forfanteries de ser Vespasiano, Alfred de Musset aura pensé que ce nom
+n'avait pas assez d'originalité pour frapper l'oreille du spectateur
+et éveiller son attention, comme celle de Perillo. De même, lorsque
+Minuccio, seul avec le roi, lui confie le secret de la jeune malade,
+l'auteur aura senti qu'il fallait à cette jeune fille un nom plus
+pittoresque et moins vulgaire que celui de Lise. Peut-être aussi
+a-t-il compris, à mesure qu'il avançait dans son oeuvre, que
+l'esquisse légère de Boccace allait devenir entre ses mains un type
+complet. Le nom un peu bizarre, mais sicilien, de Carmosine, qu'il
+substitua sur le manuscrit au nom de Lise, à partir du second acte,
+fut en quelque sorte une prise de possession.
+
+Pour peu qu'on sache ce que c'est qu'une pièce de théâtre, on
+reconnaît que celle-ci a été écrite avec la pensée qu'elle serait
+représentée tôt ou tard. On ne voit point dans _Carmosine_ de brusques
+changements de lieu; les scènes s'enchaînent sans interruption.
+L'auteur a soin de prolonger le mystère qui règne sur tout le premier
+acte jusqu'au moment où cet acte va finir. Le procédé employé pour
+faire entendre à Perillo, de la bouche même de Carmosine, le mot cruel
+qui lui apprend qu'elle ne l'aime plus; la scène du second acte où
+la sottise de ser Vespasiano donne le coup de grâce à ce pauvre
+amant déjà si malheureux; l'habileté avec laquelle l'auteur rapproche
+Perillo de Carmosine au début du troisième acte; ses précautions pour
+dissimuler jusqu'au dernier moment le dénoûment heureux, en montrant
+la mort de l'héroïne comme inévitable, tandis qu'au contraire il
+prépare sa guérison et son mariage; enfin la grande scène entre
+Carmosine et la reine, qui semble conduire tout droit vers un but
+opposé à celui qu'on voudrait atteindre, tout cela est conçu et
+traité dramatiquement, selon les règles de l'art et même du métier.
+Il faudrait être aveugle pour ne point le voir. Cependant on s'est si
+bien accoutumé à dire que les comédies d'Alfred de Musset n'étaient
+pas destinées au théâtre qu'on l'a répété de celle-ci, comme des
+précédentes, sans y regarder et contrairement à l'évidence.
+
+_Carmosine_ parut pour la première fois, en 1850, dans le
+_Constitutionnel_. Une erreur de ponctuation, commise par les
+compositeurs de ce journal et qui changeait le sens d'un vers dans la
+romance de Minuccio, fut pour l'auteur un sujet de grand chagrin. Il
+écrivit à M. Véron, sur ce vers estropié, une lettre curieuse qu'on
+trouvera dans la Correspondance.
+
+La mise en scène de cette comédie n'a présenté aucune difficulté
+sérieuse. On n'y a éprouvé d'autre embarras que celui des richesses.
+La trop grande abondance des idées, qui ajoute au charme de la
+lecture, a rendu nécessaires quelques coupures à la représentation.
+Cette pièce a été jouée sur le théâtre de l'Odéon, le 7 novembre 1865,
+et le public de Paris a témoigné ce jour-là qu'il n'avait point
+perdu le goût des sentiments élevés ni du beau langage. Mademoiselle
+Thuillier a donné au personnage de Carmosine un caractère de douce
+passion et de mélancolie poétique dont ses auditeurs garderont
+longtemps le souvenir.
+
+
+FIN DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+ * * * * *
+
+TABLE GÉNÉRALE DES COMÉDIES ET PROVERBES
+
+
+TOME PREMIER
+
+ AVANT-PROPOS 1
+
+ LA NUIT VÉNITIENNE 9
+
+ ANDRÉ DEL SARTO 49
+ Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour
+ la représentation 128
+
+ LES CAPRICES DE MARIANNE 141
+ Additions et Variantes 201
+
+ FANTASIO 213
+
+ ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR 279
+ Additions et Variantes 367
+
+ BARBERINE 375
+
+TOME DEUXIÈME
+
+ LORENZACCIO 1
+ Traduction du fragment du livre XV des _Chroniques
+ florentines_ 214
+
+ LE CHANDELIER 223
+ Additions et Variantes 314
+
+ IL NE FAUT JURER DE RIEN 321
+ Additions et Variantes 406
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+ UN CAPRICE 1
+
+ IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE 61
+
+ LOUISON 97
+
+ ON NE SAURAIT PENSER À TOUT 163
+
+ BETTINE 227
+
+ CARMOSINE 311
+ Additions et Variantes 420
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset
+- Tome 5, by Alfred De Musset
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset -
+Tome 5, by Alfred De Musset
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Oeuvres complètes de Alfred de Musset - Tome 5
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+Author: Alfred De Musset
+
+Release Date: November 20, 2007 [EBook #23567]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
+
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+
+Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+</pre>
+
+<h3>&OElig;UVRES COMPLÈTES</h3>
+<h4>DE</h4>
+<h1>ALFRED DE MUSSET</h1>
+
+<h3>ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA</h3>
+<h4>D'UN PORTRAIT GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE</h4>
+<h4>ET ACCOMPAGNÉE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE</h4>
+
+<hr />
+
+<h3>TOME CINQUIÈME</h3>
+
+
+
+
+
+<h2>COMÉDIES</h2>
+
+<h1>III</h1>
+
+<h4>PARIS</h4>
+
+<h3>EDITION CHARPENTIER</h3>
+
+<h4>L. HÉBERT, LIBRAIRE</h4>
+
+<h4>7, RUE PERRONET, 7</h4>
+
+<h4>1888</h4>
+
+
+
+<a id="caprice"></a>
+<h2>UN CAPRICE</h2>
+
+<h3>COMÉDIE EN UN ACTE</h3>
+
+<h4>PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847.</h4>
+
+
+<table summary="Personnages caprice" width="90%">
+<tr><td>PERSONNAGES. </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr>
+
+<tr><td>M. DE CHAVIGNY </td><td> M. <span class="sc">Brindeau.</span></td></tr>
+
+<tr><td>MATHILDE. </td><td> M<sup>mes</sup> <span class="sc">Judith.</span></td></tr>
+
+<tr><td>MADAME DE LÉRY. </td><td> <span class="sc">Allan-Despréaux.</span></td></tr>
+</table>
+
+<p class="speaker"><i>La scène se passe dans la chambre à coucher de Mathilde.</i></p>
+
+<div class="figcenter"><a href="images/caprice.jpg"><img src="images/caprice.jpg" alt="Un caprice" /></a><br />Un caprice</div>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MATHILDE, <i>seule, travaillant au filet.</i></p>
+
+<p>Encore un point, et j'ai fini.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle sonne; un domestique entre.</i></p>
+
+<p>Est-on venu de chez Janisset?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Non, madame, pas encore.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>C'est insupportable; qu'on y retourne; dépêchez-vous.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p>
+
+<p>J'aurais dû prendre les premiers glands venus; il est
+huit heures; il est à sa toilette; je suis sûre qu'il va
+venir ici avant que tout soit prêt. Ce sera encore un
+jour de retard.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se lève.</i></p>
+
+<p>Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait
+aux yeux de bien des gens pour un peu plus que
+romanesque. Après un an de mariage! Qu'est-ce que
+madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le savait?
+Et lui-même, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-être
+du mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce
+mystère, en effet? Je ne sais; il me semble que je n'aurais
+pas travaillé de si bon c&oelig;ur devant lui; cela aurait
+eu l'air de lui dire: Voyez comme je pense à vous; cela
+ressemblerait à un reproche; tandis qu'en lui montrant
+mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai
+pensé à lui.</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE, <i>rentrant</i>.</p>
+
+<p>On apporte cela à madame de chez le bijoutier.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il donne un petit paquet à Mathilde.</i></p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Enfin!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se rassoit.</i></p>
+
+<p>Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p>
+
+<p>Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire
+votre dernière toilette. Voyons si vous serez coquette
+avec ces glands-là? Pas mal. Comment serez-vous
+reçue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on a
+eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite
+personne? On ne s'attend pas à vous, mademoiselle.
+On n'a voulu vous montrer que dans tous vos
+atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle baise sa bourse et s'arrête.</i></p>
+
+<p>Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne
+te vendrait pas deux louis. Comment se fait-il qu'il
+me semble triste de me séparer de toi? N'as-tu pas
+été commencée pour être finie le plus vite possible?
+Ah! tu as été commencée plus gaiement que je ne
+t'achève. Il n'y a pourtant que quinze jours de cela;
+que quinze jours, est-ce possible? Non, pas davantage;
+et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous trop
+tard, petite?... Pourquoi de telles idées? On vient, je
+crois; c'est lui; il m'aime encore.</p>
+
+<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Voilà monsieur le comte, madame.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié
+l'autre. Sotte que je suis! Je ne pourrai pas encore
+lui donner aujourd'hui! Qu'il attende un instant, une
+minute, au salon; vite, avant qu'il entre...</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Le voilà, madame.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il sort. Mathilde cache sa bourse.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="speaker">MATHILDE, CHAVIGNY.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il s'assoit.</i></p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Moi, Henri? quelle question!</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours,
+quand j'entre chez vous, que je suis votre mari,
+et je pousse la porte trop vite.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Il y a là un peu de méchanceté; mais comme il y a
+aussi un peu d'amour, je ne vous en embrasserai pas
+moins.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur,
+quand vous oubliez que vous êtes mon mari?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Amant et ami, tu ne te trompes pas.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Non, je voulais... j'espérais que peut-être?...</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Tu vas au bal? tu es superbe.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du
+tailleur, mais je n'ai plus ma tournure du régiment.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Inconstant! vous ne pensez pas à moi en vous mirant
+dans cette glace.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Bah! à qui donc? Est-ce que je vais au bal pour
+danser? Je vous jure bien que c'est une corvée, et que
+je m'y traîne sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons
+seuls, et je vous dirai...</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas
+être si tard.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse
+dire la pendule. Nous sortons de table il y a un instant.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>J'ai dit d'atteler; j'ai une visite à faire.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Ah! c'est différent. Je... je ne savais pas,... j'avais
+cru...</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>J'avais supposé,... d'après ce que tu disais... Mais la
+pendule va bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi
+un petit moment. J'ai une petite surprise à vous
+faire.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que
+vous sortez quand il vous plaît. Vous trouverez juste que
+ce soit réciproque. Quelle surprise me destinez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Rien; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous
+là ces valses de Strauss? Prêtez-les-moi, si vous
+n'en faites rien.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Les voilà; les voulez-vous maintenant?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a
+demandées pour un ou deux jours. Je ne vous en priverai
+pas longtemps.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Est-ce pour madame de Blainville?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>prenant les valses</i>.</p>
+
+<p>Plaît-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pour cette fois j'ai bien entendu.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se rassoit.</i></p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je pensais que mes valses étaient pour elle.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Et pourquoi pensiez-vous cela?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Mais parce que... parce qu'elle les aime.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a
+une surtout; comment est-ce donc? Je l'ai oubliée...
+Comment dit-elle donc?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si je m'en souviendrai.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se met au piano et joue.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est cela même! C'est charmant, divin, et vous la
+jouez comme un ange, ou, pour mieux dire, comme
+une vraie valseuse.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Est-ce aussi bien qu'elle, Henri?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à
+ce qu'il paraît.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oh! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas
+elle qui me tournerait la tête.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais
+qu'un homme se laisse tourner la tête, ni par une
+femme ni par une valse.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Comptez-vous jouer ce soir, mon ami?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Eh! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais
+on ne compte pas jouer.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Avez-vous de l'or dans vos poches?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je
+n'ouvre pas du moins vos tiroirs, et c'est peut-être un
+double tort que j'ai.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que
+je me suis aperçue que vous les aviez ouverts, et vous
+me laissez beaucoup trop riche.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres.
+Je sais quel usage vous faites de votre fortune, et je
+vous demande de me permettre de faire la charité par
+vos mains.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un
+peu: te souviens-tu d'un jour où tu avais une petite
+dette à payer, et où tu te plaignais de n'avoir pas de
+bourse?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand
+on sort, c'est une chose insupportable de se fier à des
+poches qui ne tiennent à rien...</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais
+penser que j'ai justement là une bourse toute neuve
+d'hier; c'est un cadeau. Qu'en pensez vous?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il tire une bourse de sa poche.</i></p>
+
+<p>Est-ce de bon goût?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Voyons; voulez-vous me la montrer?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Tenez.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend.</i></p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>C'est très joli. De quelle couleur est-elle?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>De quelle couleur? La question est excellente.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous
+l'a donnée?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions
+sont adorables.</p>
+
+<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>annonçant</i>.</p>
+
+<p>Madame de Léry!</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>J'ai défendu ma porte en bas.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir
+le nom de l'auteur?</p>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="speaker">MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LÉRY, <i>en toilette de bal.</i></p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive
+pas plus à propos. Mathilde vient de me faire une
+étourderie qui, en vérité, vaut son pesant d'or. Figurez-vous
+que je lui montre cette bourse...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte,
+la retourne, et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle
+me dit? Elle me demande de quelle couleur elle est!</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh bien! elle est bleue.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est
+précisément le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous
+qu'on le demande?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez-vous
+ce soir à l'ambassade?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Non, je compte rester.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Mais vous ne riez pas de mon histoire?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je
+la reconnais, c'est madame de Blainville. Comment!
+vraiment vous ne bougez pas?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>brusquement</i>.</p>
+
+<p>À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner
+pendant des siècles; on a mis sept ans à la faire, et
+vous jugez si pendant ce temps-là elle a changé de
+destination. Elle a appartenu en idée à trois personnes
+de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là,
+monsieur de Chavigny; c'est un vrai héritage que vous
+avez fait.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord,
+moi, le bleu m'est odieux; ça ne veut rien dire, c'est
+une couleur bête. Je ne peux pas me tromper sur une
+chose pareille; il suffit que je l'aie vue une fois. Autant
+j'adore le lilas, autant je déteste le bleu.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>C'est la couleur de la constance.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens
+qu'en passant, vous voyez, je suis en grand uniforme;
+il faut arriver de bonne heure dans ce pays-là; c'est
+une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y venez-vous
+pas? Je n'y manquerais pas pour un monde.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère,
+je vais sonner. Demandez une robe. Nous mettrons
+M. de Chavigny à la porte avec son petit meuble. Je
+vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes, et je
+vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire
+bâclée.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Pas pour ce soir; je reste décidément.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny,
+amenez donc Mathilde.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>sèchement</i>.</p>
+
+<p>Je ne me mêle des affaires de personne.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Oh! oh! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh
+bien! écoutez, savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi
+du thé, je vais rester ici.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne
+veux pas priver ce bal de sa reine. Allez me faire un
+tour de valse, et revenez à onze heures, si vous y pensez;
+nous causerons seules au coin du feu, puisque
+M. de Chavigny nous abandonne.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh bien! c'est convenu, je vous quitte. À propos,
+vous savez mes malheurs; j'ai été volée comme dans
+un bois.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Volée! qu'est-ce que vous voulez dire?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui
+me venaient de Londres, perdues à la douane. Si vous
+les aviez vues, c'est à en pleurer; il y en avait une
+perse et une puce; on ne fera jamais rien de pareil.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc
+confisquées?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant
+qu'on me les rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà
+nue pour cet été. Imaginez qu'ils m'ont lardé mes
+robes; ils ont fourré leur sonde je ne sais par où dans
+ma caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt.
+Voilà ce qu'on m'apporte hier à déjeuner.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il n'y en avait pas de bleue, par hasard?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne
+fais qu'une apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième
+grippe de l'hiver; je vais attraper ma treizième.
+Aussitôt fait, j'accours, et me plonge dans vos fauteuils.
+Nous causerons douane, chiffons, pas vrai?
+Non, je suis toute triste, nous ferons du sentiment.
+Enfin, n'importe! Bonsoir, monsieur de l'azur... Si
+vous me reconduisez, je ne reviens pas.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle sort.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, MATHILDE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Quel cerveau fêlé que cette femme! Vous choisissez
+bien vos amies!</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>C'est vous qui avez voulu qu'elle montât.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je parierais que vous croyez que c'est madame de
+Blainville qui a fait ma bourse.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Non, puisque vous me dites le contraire.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je suis sûr que vous le croyez.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Et pourquoi en êtes-vous sûr?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Parce que je connais votre caractère: madame de
+Léry est votre oracle; c'est une idée qui n'a pas le sens
+commun.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Voilà un beau compliment que je ne mérite guère.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir
+franche là-dessus que dissimulée.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le
+croire pour vous paraître sincère.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je vous dis que vous le croyez; c'est écrit sur votre
+visage.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y
+consens; je le crois.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal
+y aurait-il?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi
+vous le nieriez.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se lève.</i></p>
+
+<p>Bonsoir; je reviendrai peut-être tout à l'heure
+prendre le thé avec votre amie.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Henri, ne me quittez pas ainsi!</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Qu'appelez-vous <i>ainsi</i>? Sommes-nous fâchés? Je ne
+vois là rien que de très simple: on me fait une bourse,
+et je la porte; vous demandez qui, et je vous le dis.
+Rien ne ressemble moins à une querelle.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous
+le sacrifice?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Peut-être; à quoi vous servirait-elle?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Il n'importe; je vous la demande.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir
+ce que vous en feriez.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>C'est pour la porter.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite
+par madame de Blainville?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Pourquoi non? Vous la portez bien.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>La belle raison! Je ne suis pas femme.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ah! ah! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien! très
+sincèrement aussi, je la garderai, si vous le permettez.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Vous en êtes libre, assurément; mais je vous avoue
+qu'il m'est cruel de penser que tout le monde sait qui
+vous l'a faite, et que vous allez la montrer partout.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophée!</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre
+main dans les miennes.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p>
+
+<p>M'aimez-vous, Henri? Répondez.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je vous aime, et je vous écoute.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous
+me donnez cette bourse de bonne amitié, je vous remercierai
+de tout mon c&oelig;ur. C'est un petit échange que je
+vous propose, et je crois, j'espère du moins, que vous
+ne trouverez pas que vous y perdez.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me
+donniez la bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez
+bien heureuse.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je ne donne rien sur parole.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Voyons, Henri, je vous en prie.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Eh bien! je t'en supplie à genoux.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour;
+vous savez que je n'aime pas ces manières-là. Je ne
+peux pas souffrir qu'on s'abaisse, et je te comprends
+moins ici que jamais. C'est trop insister sur un enfantillage;
+si vous l'exigez sérieusement, je jetterais cette
+bourse au feu moi-même, et je n'aurais que faire
+d'échange pour cela. Allons, levez-vous, et n'en parlons
+plus. Adieu; à ce soir; je reviendrai.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il sort.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MATHILDE, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que
+je brûlerai.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite.</i></p>
+
+<p>Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure; et te souviens-tu
+de ce que je te disais? Nous arrivons trop tard,
+tu le vois. Il ne veut pas de toi, et ne veut plus de moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'approche de la cheminée.</i></p>
+
+<p>Qu'on est folle de faire des rêves! ils ne se réalisent
+jamais. Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui
+nous fait caresser une idée? Pourquoi tant de plaisir à
+la suivre, à l'exécuter en secret? À quoi bon tout cela?
+À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable
+hasard? Quelles précautions, quelles prières faut-il
+donc pour mener à bien le souhait le plus simple, la
+plus chétive espérance? Vous avez bien dit, monsieur le
+comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il m'était doux
+d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous
+eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage.
+Ah! il ne m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous
+aime, madame de Blainville!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle pleure.</i></p>
+
+<p>Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce
+hochet d'enfant qui n'a pas su arriver assez vite; si je
+le lui avais donné ce soir, il l'aurait peut-être perdu
+demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait; il laisserait
+ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans
+ses rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis
+qu'en jouant, à l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil;
+je le vois l'étaler sur le tapis, et faire résonner l'or
+qu'elle renferme. Malheureuse! je suis jalouse; il me
+manquait cela pour me faire haïr!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête.</i></p>
+
+<p>Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage
+de mes mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais,
+tu espérais aussi! Tes fraîches couleurs n'ont point
+pâli durant cet entretien cruel; tu me plais, je sens
+que je t'aime; dans ce petit réseau fragile, il y a quinze
+jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne
+te tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu
+seras pour moi une relique, et je te porterai sur mon
+c&oelig;ur; tu m'y feras en même temps du bien et du mal;
+tu me rappelleras mon amour pour lui, son oubli, ses
+caprices; et qui sait? cachée à cette place, il reviendra
+peut-être t'y chercher.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'assoit et attache le gland qui manquait.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="speaker">MATHILDE, MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>derrière la scène</i>.</p>
+
+<p>Personne nulle part! qu'est-ce que ça veut dire?
+on entre ici comme dans un moulin.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle ouvre la porte et crie en riant</i>:</p>
+
+<p>Madame de Léry!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle entre. Mathilde se lève.</i></p>
+
+<p>Rebonsoir, chère; pas de domestique chez vous;
+je cours partout pour trouver quelqu'un. Ah! je suis
+rompue!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'assoit.</i></p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Débarrassez-vous de vos fourrures.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Tout à l'heure; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là?
+on dit que c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais
+quoi; c'est M. de Léry qui me l'a apporté de Hollande.
+Moi, je trouve ça laid, franchement; je le porterai trois
+fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Eh bien! ce bal était-il beau?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous
+ne croiriez jamais ce qui m'arrive.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Vous n'y êtes donc pas allée?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée.
+C'est à mourir de rire. Figurez-vous une queue,... une
+queue...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle éclate de rire.</i></p>
+
+<p>Ces choses-là vous font-elles peur, à vous?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier
+au cocher d'avancer, il ne bougeait pas; j'étais d'une
+colère! j'avais envie de monter sur le siège; je vous
+réponds bien que j'aurais coupé leur queue. Mais c'est
+si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un carreau
+mouillé; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis
+divertie une demi-heure à voir patauger les passants,
+et puis j'ai dit de retourner. Voilà mon bal.&mdash;Ce feu
+me fait un plaisir! je me sens renaître!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre.</i></p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Le thé.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>M. de Chavigny est donc parti?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oui; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné
+que vous.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent
+fois qu'à ses yeux vous étiez une des plus jolies femmes
+de Paris.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vraiment? c'est très poli de sa part; mais je le mérite,
+car je le trouve fort bien. Voulez-vous me prêter
+une épingle.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Vous en avez à côté de vous.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas
+des épaules; on croit toujours que tout va tomber.
+Est-ce elle qui vous fait ces manches-là?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y
+a que les manches plates; mais j'ai été longtemps à
+m'y faire; et puis je trouve qu'il ne faut pas être trop
+grasse pour les porter, parce que sans cela on a l'air
+d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>J'aime assez la comparaison.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On apporte le thé.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange.
+Il ne faut pourtant pas être trop maigre non plus, parce
+qu'alors il ne reste plus rien. On se récrie sur la marquise
+d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air d'une
+potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est
+une madone au bout d'un bâton.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Voulez-vous que je vous serve, ma chère?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé
+et un nuage de lait.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE, <i>versant le thé</i>.</p>
+
+<p>Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous
+prendrai, si vous voulez.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ah! madame d'Égly! en voilà une autre! avec sa
+frisure et ses jambes, elle me fait l'effet de ces grands
+balais pour épousseter les araignées.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle boit.</i></p>
+
+<p>Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux
+pas; je vais au concert.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'elle est un peu drôle.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Regardez-moi donc, je vous en prie.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Regardez-moi en face, là, franchement.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Que me trouvez-vous d'extraordinaire?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous
+venez de pleurer, c'est clair comme le jour. Qu'est-ce
+qui se passe donc, ma chère Mathilde?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je
+vous dérange, je m'en vais.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Au contraire, chère; je vous supplie de rester.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais
+vous me direz vos peines.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Mathilde secoue la tête.</i></p>
+
+<p>Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que
+du moment que je ne suis bonne à rien, je ne peux
+que nuire involontairement.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit
+m'amuse, et s'il était vrai que j'eusse quelque souci,
+votre gaieté le chasserait.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère;
+personne n'est si sérieux que moi pour les choses
+sérieuses. Je ne comprends pas qu'on joue avec le
+c&oelig;ur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en manquer.
+Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris
+bien jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de
+dire ses chagrins. Si ce qui vous afflige peut se confier,
+parlez hardiment: ce n'est pas la curiosité qui
+me pousse.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais
+dispensez-moi de vous obéir.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai
+fait une sottise affreuse en nommant madame de
+Blainville. J'y ai pensé en vous quittant; est-ce que
+M. de Chavigny lui fait la cour?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son
+mouchoir à ses yeux.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-il possible?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va
+s'asseoir à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir.
+Elle se lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent
+de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis:
+Pleurez! pleurez! Douces ou amères, les larmes soulagent
+toujours.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut
+pas aimer madame de Blainville; c'est une coquette à
+moitié perdue, qui n'a ni esprit ni beauté. Elle ne vaut
+pas votre petit doigt; on ne quitte pas un ange pour
+un diable.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE, <i>sanglotant</i>.</p>
+
+<p>Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice,
+une fantaisie. Je connais M. de Chavigny plus
+qu'il ne pense; il est méchant, mais il n'est pas mauvais.
+Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant
+lui?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oh! non, jamais!</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en
+fût bien aise.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Bien aise? bien aise de me voir pleurer?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais
+je sais ce qui en est sur bien des choses. Comment tout
+cela est-il venu?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Mais... je ne sais...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer
+tout de suite; si, pour vous mettre à votre aise, il
+faut m'engager de mon côté, je vais vous prouver que
+j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir en moi;
+est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît
+de savoir sur mon compte?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je
+me fie à vous. Il ne s'agit de rien de bien grave; mais
+j'ai une folle tête qui m'entraîne. J'avais fait à M. de
+Chavigny une petite bourse en cachette que je comptais
+lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours, je le
+vois à peine; il passe ses journées chez madame de
+Blainville. Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire
+un doux reproche de son absence et lui montrer qu'il
+me laissait seule. Au moment où j'allais lui donner ma
+bourse, il a tiré l'autre.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Il n'y a pas là de quoi pleurer.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande
+folie; je lui ai demandé l'autre bourse.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Aïe! ce n'est pas diplomatique.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai
+honte...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il
+me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma
+bourse en échange de la sienne. Je l'ai prié,... je l'ai
+supplié...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente!
+il n'est pas digne de vous!</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais!</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de
+vous et vous aime; mais il est homme et orgueilleux.
+Quelle pitié! Et où est donc votre bourse?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>La voilà ici sur la table.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>prenant la bourse</i>.</p>
+
+<p>Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre
+fois plus jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas
+bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-la-moi, je
+me charge bien de la lui faire trouver de son goût.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Tâchez. Vous me rendrez la vie.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il
+faut qu'il y ait de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville,
+avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête.
+Elle a les yeux battus jusqu'au menton. Mathilde,
+voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien
+d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Comment étiez-vous quand il est sorti?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une
+idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au
+vol; je me connais, je réussirai.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Ordonnez donc, je me soumets.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et
+jetez-vous dans ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer
+au bal, mais il faut qu'en rentrant vous ayez
+l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous
+voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera
+peut-être pas très divertissant, mais vous serez aussi
+bien là qu'ici pour ne pas dormir. Est-ce convenu?
+Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans
+ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est
+fait. Au coin de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à
+mon groom d'apporter ici ce petit paquet, de le remettre
+au premier domestique qu'il rencontrera, et
+de s'en aller sans autre explication.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire,
+et je vais voir si c'est possible à faire. Une fois pour
+toutes, vous fiez-vous à moi?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oui, tout au monde pour l'amour de lui.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Allons, preste! Voilà une voiture.</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>C'est lui; j'entends sa voix dans la cour.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là?</p>
+
+<p class="speaker">MATHILDE.</p>
+
+<p>Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée,
+comment croira-t-on à ce bal?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la
+donnant à Mathilde</i>.</p>
+
+<p>Tenez, vous arrangerez cela en route.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Mathilde sort.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là
+qui la refuse! Une femme de vingt ans, belle
+comme un ange et fidèle comme un lévrier! Pauvre
+enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter
+une bourse faite par elle, en échange d'un cadeau
+de madame de Blainville! Mais quel abîme est donc
+le c&oelig;ur de l'homme! Ah! ma foi! nous valons mieux
+qu'eux.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après,
+on frappe à la porte.</i></p>
+
+<p>Entrez.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>lisant d'un air distrait</i>.</p>
+
+<p>Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il s'assoit et regarde autour de lui.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Était-il amusant, ce bal?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Comme cela. N'y étiez-vous pas?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y
+étais pas; mais j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards
+semblent chercher.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous plaisantez, à ce que je vois?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article
+d'une <i>Revue</i> qui m'intéresse beaucoup.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Mais oui; vous voyez que je l'attends.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque
+vous le lui avez proposé.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Apparemment qu'elle a changé d'idée.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Parce que je ne m'en suis plus souciée.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Elle s'est donc passée de voiture?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça,
+monsieur de Chavigny?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est la <i>Revue des Deux Mondes</i>; un article très joli
+de madame Sand sur les orangs-outangs.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Sur les?...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est
+pas d'elle, c'est celui d'à côté; c'est très amusant[A].</p>
+
+<p class="footnote">Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa table de
+travail plusieurs livraisons de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, en ouvrit
+deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un article
+de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1<sup>er</sup> avril suivant,
+contenait un chapitre de <i>Mauprat</i>, par George Sand. L'étrange
+confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que des
+yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans
+me prévenir. J'aurais pu du moins la ramener.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Aimez-vous les romans de madame Sand?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il
+que je ne l'aie pas trouvée?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Quoi? la <i>Revue</i>? Elle était là-dessus.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous moquez-vous de moi, madame?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Peut-être; c'est selon à propos de quoi.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est de ma femme que je vous parle.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-ce que vous me l'avez donnée à garder?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce
+pas la chercher.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Bah! vous allez tomber dans la queue.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il s'approche du feu et s'assoit.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>quittant sa lecture</i>.</p>
+
+<p>Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez
+beaucoup? Je croyais vous avoir entendu dire
+que vous laissiez Mathilde parfaitement libre, et qu'elle
+allait où bon lui semblait.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Certainement; vous en voyez la preuve.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Pas tant; vous avez l'air furieux.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Moi? par exemple! pas le moins du monde.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais
+un tout autre homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement,
+je n'aurais pas prêté ma voiture à Mathilde si
+j'avais su ce qui en est.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et
+je vous remercie de l'avoir fait.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure,
+moi, que vous êtes fâché. À vous dire vrai, je crois que,
+si elle est sortie, c'était un peu pour vous rejoindre.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme
+nous sommes, nous autres; nous ne voulons pas, et
+puis nous voulons. Décidément, vous ne prenez pas de
+thé?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non, il me fait mal.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh bien! donnez-m'en.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Plaît-il, madame?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Donnez-m'en.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère
+ce soir?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On
+y entre et on en sort sans savoir pourquoi; c'est une
+procession de marionnettes.]</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié
+froid.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en
+un ou deux morceaux.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Comme vous voudrez; il ne vaudra rien.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Bien; maintenant, encore un peu de lait.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Êtes-vous satisfaite?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait?
+Donnez-moi la tasse.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>lui présentant la tasse</i>.</p>
+
+<p>La voilà; mais il ne vaudra rien.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous croyez? En êtes-vous sûr?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il n'y a pas le moindre doute.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Et pourquoi ne vaudrait-il rien?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Parce qu'il est froid et trop sucré.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en riant.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais
+rien vu de si maussade.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène
+à grand pas, et dit avec humeur</i>:</p>
+
+<p>Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes
+comme un Othello.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on
+se gêne, ni qu'on gêne les autres en rien. Comment
+voulez-vous que je sois jaloux?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Par amour-propre, comme tous les maris.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,»
+parce que c'est une phrase toute faite, comme
+on dit: «Votre très humble serviteur.» Le monde est
+bien sévère pour ces pauvres maris.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Pas tant que pour ces pauvres femmes.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre
+aux femmes de vivre sur le même pied que nous? C'est
+d'une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille choses
+très graves pour elles, qui n'ont aucune importance
+pour un homme.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Oui, les caprices, par exemple.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain
+qu'un homme peut en avoir, et qu'une femme...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe
+est un talisman qui en préserve?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est une barrière qui doit les arrêter.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends
+marcher. C'est Mathilde qui rentre.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Oh! que non; il n'est pas minuit.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>On vient d'apporter cela pour monsieur le comte.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de Mathilde.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette
+heure-ci, c'est un peu fort.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François,
+hé! qui est-ce qui a apporté ce paquet?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE, <i>rentrant</i>.</p>
+
+<p>Monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui a apporté ce paquet?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monsieur, c'est le portier qui vient de monter.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il n'y a rien avec? pas de lettre?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Non, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Non, monsieur; on vient de le lui remettre.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Qui le lui a remis?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monsieur, il ne sait pas.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme
+ou une femme?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît
+pas.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Non, monsieur; il est parti sur-le-champ.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il n'a rien dit?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Non, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est bon.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si
+vous laissez tomber votre argent, ce ne sera pas la faute
+de ces dames.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je veux être pendu si j'y comprends rien.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Laissez donc! vous faites l'enfant.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne
+devine pas. Ce ne peut être qu'une méprise.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-ce que l'adresse n'est pas dessus?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais
+l'écriture.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Peut-on voir?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la
+montrer; mais tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai
+certainement vu de cette écriture-là quelque part.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Et moi aussi, très certainement.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde
+ou en coulée?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi
+comme ces lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien
+élevée.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous avez l'air de la connaître.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>avec une confusion feinte</i>.</p>
+
+<p>Moi! pas du tout.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Où en étions-nous donc de notre conversation?&mdash;Eh!
+mais il me semble que nous parlions caprice. Ce
+petit poulet rouge arrive à propos.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous êtes dans le secret, convenez-en.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de
+vous, j'aurais déjà deviné.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je croirais assez que c'est madame de Blainville.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien
+que nous nous brouillerons?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que
+vous n'y êtes pas fait. Vous ruminerez lorsque vous
+serez couché, quand ce ne serait que par politesse.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas
+bonne!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un silence.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se promenant toujours</i>.</p>
+
+<p>Plus je cherche, moins je trouve.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser
+qu'à cette bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est qu'en vérité je tombe des nues.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a
+réfléchi sur la couleur de sa bourse, et elle vous en
+envoie une autre par repentir. Ou mieux encore: elle
+veut vous tenter, et voir si vous porterez celle-ci ou la
+sienne.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul
+moyen de savoir qui l'a faite.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me
+la voie demain entre les mains; croyez-vous que je m'y
+tromperais?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>éclatant de rire</i>.</p>
+
+<p>Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-ce que ce serait vous, par hasard?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un silence.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera
+meilleur que celui que vous m'avez fabriqué tout à
+l'heure. Mais finissez donc de me regarder. Est-ce que
+vous me prenez pour une lettre anonyme?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot
+là-dessous.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est un petit complot assez bien tricoté.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Avouez donc que vous en êtes.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je vous en prie.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Pas davantage.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je vous en supplie.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Demandez-le à genoux, je vous le dirai.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>À genoux? tant que vous voudrez.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Allons! voyons!</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Sérieusement?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se met à genoux en riant devant madame de Léry.</i></p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>sèchement</i>.</p>
+
+<p>J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais
+je vous conseille de vous relever, afin de ne pas trop
+m'attendrir.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se relevant</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Avez-vous là votre bourse bleue?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien, je crois que oui.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai
+qui a fait l'autre.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous le savez donc?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Oui, je le sais.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-ce une femme?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>À moins que ce ne soit un homme, je ne vois
+pas...</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je veux dire: est-ce une jolie femme?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une
+des plus jolies femmes de Paris.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Brune ou blonde?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Bleue.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Par quelle lettre commence son nom?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi
+la bourse de madame de Blainville.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-elle petite ou grande?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Donnez-moi la bourse.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Dites-moi seulement si elle a le pied petit.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>La bourse ou la vie!</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>tirant la bourse bleue</i>.</p>
+
+<p>Votre parole d'honneur?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ma parole d'honneur.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY <i>semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la regarde
+attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit gaiement</i>:</p>
+
+<p>Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme
+peut en avoir?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-ce que vous en êtes à le demander?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme
+marié ait deux façons de parler, et, jusqu'à un certain
+point, deux façons d'agir.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je
+croyais qu'il était conclu.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Un homme marié n'en reste pas moins homme; la
+bénédiction ne le métamorphose pas, mais elle l'oblige
+quelquefois à prendre un rôle et à en donner les répliques.
+Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, à
+qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est
+au réel ou au convenu, à la personne ou au personnage.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où
+s'y reconnaît le public?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit
+long ni bien difficile.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons!
+voyons! donnez-moi cette bourse.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit
+sait tant de choses!), ne doit pas se tromper, à ce
+que je crois, sur le vrai caractère des gens: elle doit
+bien voir, au premier coup d'&oelig;il....</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Décidément, vous gardez la bourse?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme
+d'esprit, n'est-il pas vrai, madame, doit savoir faire la
+part du mari, et celle de l'homme par conséquent?
+Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez toute en
+fleurs ce matin.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah!
+mon Dieu! mes cheveux sont défaits d'un côté.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se lève et s'ajuste devant la glace.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une
+femme d'esprit comme vous...</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Une femme d'esprit comme moi se donne au diable
+quand elle a affaire à un homme d'esprit comme vous.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ce propos-là veut dire?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un
+m'empêche de vous plaire.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne
+ne me plaît, et je ne veux plaire à personne.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est cependant la vérité pure.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise
+opinion des hommes.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité
+qui ne veut pas de maître.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ne peut-elle souffrir un serviteur?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des
+tyrans.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai
+toujours détesté la conduite des hommes. Je ne sais
+d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert
+qu'à se faire haïr.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-ce votre opinion sincère?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Très sincère; je ne conçois pas comment on peut
+se figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en
+droit d'en abuser demain.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus,
+les femmes ne seraient pas si prudentes.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des
+mariages, et quand il s'agit d'un jour de noce, cela
+vaut la peine d'y penser.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi
+en est-il ainsi? pourquoi tant de comédie et si peu de
+franchise? Une jolie femme qui se fie à un galant
+homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas que
+des sots sur la terre.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est une question en pareille circonstance.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un
+homme qui, sur ce point, ne soit pas de l'avis des
+sots; et je suppose qu'une occasion se présente où l'on
+puisse être franc sans danger, sans arrière-pensée,
+sans crainte des indiscrétions.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il lui prend la main.</i></p>
+
+<p>Je suppose qu'on dise à une femme: Nous sommes
+seuls, vous êtes jeune et belle, et je fais de votre esprit
+et de votre c&oelig;ur tout le cas qu'on en doit faire. Mille
+obstacles nous séparent, mille chagrins nous attendent,
+si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne
+veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un
+lien; vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne
+vous demande ni protestation, ni engagement, ni sacrifice,
+rien qu'un sourire de ces lèvres de rose et un
+regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que cette
+porte est fermée: votre liberté est sur le seuil; vous la
+retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre
+à vous n'est pas le plaisir sans amour, c'est l'amour
+sans peine et sans amertume; c'est le caprice, puisque
+nous en parlons, non l'aveugle caprice des sens, mais
+celui du c&oelig;ur, qu'un moment fait naître et dont le
+souvenir est éternel.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à
+l'occasion vous en joueriez d'assez dangereuses. J'ai
+quelque envie d'avoir un caprice, avant de répondre
+à ce discours-là. Il me semble que c'en est l'instant,
+puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu
+de cartes?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé
+d'obéir si vous ne voulez vous contredire.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle prend une carte dans le jeu.</i></p>
+
+<p>Allons, comte, dites rouge ou noir.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Voulez-vous me dire quel est l'enjeu?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>L'enjeu est une discrétion[B].</p>
+
+<div class="footnote"><p>Note B: On appelle <i>discrétion</i> un pari dans lequel le perdant s'oblige à
+donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa discrétion.</p>
+<p>(<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Soit.&mdash;J'appelle rouge.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi
+cette bourse bleue.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>De tout mon c&oelig;ur, mais je garde la rouge, et quoique
+sa couleur m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai
+jamais; car je sais aussi bien que vous quelle est
+la main qui me l'a faite.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Est-elle petite ou grande, cette main?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Elle est charmante et douce comme le satin.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement
+de jalousie?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle jette au feu la bourse bleue.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ernestine, je vous adore!</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY <i>regarde brûler la bourse. Elle s'approche de
+Chavigny et lui dit tendrement</i>:</p>
+
+<p>Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée.</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ni moi non plus, monsieur de Chavigny.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là?
+Ah! ce n'est pas elle à qui je demanderai jamais un
+instant de bonheur; ce n'est pas elle qui me le donnera!</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez
+de me faire un petit sacrifice, c'est très galant de votre
+part; mais je ne veux pas vous tromper: la bourse
+rouge n'est pas de ma façon.</p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi
+la grâce de réfléchir une minute et de m'expliquer cette
+énigme à mon tour. Vous m'avez fait en bon français
+une déclaration très aimable; vous vous êtes mis à deux
+genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de tapis;
+je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me
+l'avez laissé brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour
+mériter tout cela? Que me trouvez-vous de si extraordinaire?
+Je ne suis pas mal, c'est vrai; je suis jeune;
+il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est pas
+si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre
+que je suis une coquette et vous un libertin, uniquement
+parce qu'il est minuit et que nous sommes en
+tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous aurons
+à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout,
+n'est-ce pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce
+qui ne vous coûte pas même un regret, ce sacrifice
+insignifiant que vous faites à un caprice plus insignifiant
+encore, vous le refusez à la seule femme qui
+vous aime, à la seule femme que vous aimiez!</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend le bruit d'une voiture.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY.</p>
+
+<p>Mais, madame, qui a pu vous instruire?</p>
+
+<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p>
+
+<p>Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et
+cette voiture vient me chercher. Je n'ai pas le temps
+de vous faire ma morale; vous êtes homme de c&oelig;ur,
+et votre c&oelig;ur vous la fera. Si vous trouvez que Mathilde
+a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse
+que ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne,
+brave et fidèle femme qui a passé quinze jours à la faire.
+Adieu; vous m'en voudrez aujourd'hui, mais vous aurez
+demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela
+vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un
+absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau
+à vous passer ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier
+un autre que personne au monde, pas même elle, ne
+saura jamais.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse.</i></p>
+
+<p class="speaker">CHAVIGNY <i>les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête
+de sa femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit
+à celle-ci en la lui rendant:</i></p>
+
+<p>Je vous demande pardon, madame, elle le saura,
+et je n'oublierai jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs
+sermons.</p>
+
+<h3>FIN D'UN CAPRICE.</h3>
+
+<p>C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que
+cette comédie a été jouée pour la première fois par madame
+Allan-Despréaux, qui l'avait découverte après dix ans de publicité.
+Lorsque madame Allan revint en France, elle voulut faire
+sa rentrée au Théâtre-Français par le rôle de madame de Léry.
+On sait le succès prodigieux qu'elle y obtint. Le <i>Caprice</i>, représenté
+à Paris le 27 novembre 1847, jouit encore aujourd'hui
+de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le considérer
+désormais comme faisant partie du répertoire classique de
+la Comédie-Française.</p>
+
+<hr />
+
+<a id="ilfaut"></a>
+<h2>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE</h2>
+
+<h3>PROVERBE EN UN ACTE</h3>
+
+<h4>PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848</h4>
+
+<table summary="acteurs de Il faut..." width="90%">
+<tr><td>PERSONNAGES.</td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr>
+
+<tr><td>LE COMTE.</td><td> <span class="sc">M. Brindeau.</span></td></tr>
+
+<tr><td>LA MARQUISE. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Allan-Despréaux</span>.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="speaker"><i>La scène est à Paris.</i></p>
+
+
+
+
+<p class="speaker"><i>Un petit salon.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, LA MARQUISE.</p>
+
+<p class="speaker"><i>La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la tapisserie.
+Le comte entre et salue.</i></p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse,
+mais je suis d'une cruelle étourderie. Il m'est
+impossible de prendre sur moi de me rappeler votre
+jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir, cela
+ne manque jamais d'être un mardi.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car
+c'est un hasard que vous soyez seule, et vous allez avoir,
+d'ici à un quart d'heure, une cohue d'amis intimes
+qui me fera sauver, je vous en avertis.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne
+sais trop pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a
+pourtant sa raison. Nos mères laissaient leur porte
+ouverte; la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et
+se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux
+qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on
+reçoit, on reçoit tout Paris; et tout Paris, au temps où
+nous sommes, c'est bien réellement Paris tout entier,
+ville et faubourgs. Quand on est chez soi, on est dans
+la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là vient
+que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le
+moins possible, et quand on dit: Je suis chez moi le
+mardi, il est clair que c'est comme si on disait: Le
+reste du temps, laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui,
+puisque vous me permettez de vous voir dans la semaine.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de
+bonne humeur, vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je
+ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous regarderez
+défiler ma petite lanterne magique. Mais
+qu'avez-vous donc? vous me semblez...</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je
+l'étais un peu.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Quoi? Je le demande à mon tour.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous fâcherez-vous si je vous le dis?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me
+fâcherai pas de la journée.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que
+j'ai; c'est un mal à la mode, comme vos réceptions.</p>
+
+<p>Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans
+trouver personne. Je devais dîner quelque part; je me
+suis excusé sans raison. Il n'y a pas un spectacle ce
+soir. Je suis sorti par un temps glacé; je n'ai vu que
+des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que
+faire, je suis bête comme un feuilleton.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est
+le temps qu'il fait, sans aucun doute.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une
+maladie. Les badauds voient le pavé propre, le ciel
+clair, et, quand un vent bien sec leur coupe les oreilles,
+ils appellent cela une belle gelée. C'est comme qui
+dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces
+beautés-là.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je suis plus que de votre avis. Il me semble que
+mon ennui me vient moins de l'air du dehors, tout
+froid qu'il est, que de celui que les autres respirent.
+C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à
+avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante,
+c'est que je le gagne. En prenant des années, on devient
+plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir
+comme un sage.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre
+idée me gèle.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend le bruit d'une sonnette au dehors.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre
+procession arrive.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez
+de rester.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non; décidément je m'en vais.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Où allez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se lève, salue et ouvre la porte.</i></p>
+
+<p>Adieu, madame, à jeudi soir.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Pourquoi jeudi?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>debout, tenant le bouton de la porte</i>.</p>
+
+<p>N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire
+une petite visite.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade.
+D'ailleurs, j'y mène M. Camus.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>M. Camus, votre voisin de campagne?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup
+de galanterie, et je veux lui rendre sa politesse.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux!
+on devrait le nourrir de sa marchandise. Et,
+à propos, savez-vous ce qu'on dit?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>regardant à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>Personne, une petite fille, je crois, avec un carton,
+je ne sais quoi, une blanchisseuse. Elle est là, dans
+la cour, qui parle à vos gens.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est
+mon bonnet. Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de
+M. Camus?&mdash;Fermez donc cette porte... Il vient un
+vent horrible.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>fermant la porte</i>.</p>
+
+<p>On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus
+est millionnaire, et qu'il vient chez vous bien
+souvent.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela
+au nez tout bonnement?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je vous le dis, parce qu'on en parle.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète
+tout ce qu'on dit de vous aussi par le monde?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît,
+qui ne puisse pas se répéter?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque
+vous m'apprenez que je suis à la veille d'être
+annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de vous est au
+moins aussi grave, car il paraît malheureusement que
+c'est vrai.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Et quoi donc? Vous me feriez peur.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Expliquez-vous, je vous en prie.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ah! pas du tout; ce sont vos affaires.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>se rasseyant</i>.</p>
+
+<p>Je vous en supplie, marquise, je vous le demande
+en grâce. Vous êtes la personne du monde dont l'opinion
+a le plus de prix pour moi.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>L'une des personnes, vous voulez dire.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit,
+le sentiment, la...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ah, ciel! vous allez faire une phrase.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment
+vous ne voulez rien voir.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Voir quoi?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Cela s'entend de reste.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des
+deux oreilles.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible
+que, depuis un an, vous voyant presque tous les
+jours, faite comme vous êtes, avec votre esprit, votre
+grâce et votre beauté...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est
+une déclaration que vous me faites là. Avertissez au
+moins: est-ce une déclaration, ou un compliment de
+bonne année?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Et si c'était une déclaration?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai
+dit que j'allais au bal, je suis exposée à en entendre ce
+soir; ma santé ne me permet pas ces choses-là deux
+fois par jour.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai
+de bon c&oelig;ur quand vous y serez prise à votre tour.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a
+des instants où je donnerais de grosses sommes pour
+avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme
+cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout
+à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de
+désespoir de ne penser à rien.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Raillez, raillez! Vous y viendrez.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si
+je suis raisonnable, à qui la faute? Je vous assure que
+je ne me défends pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela,
+c'est par trop bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le
+sens commun, qu'est-ce que signifie cette chose-là:
+faire la cour à une femme?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on
+est bien aise de le lui dire.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il,
+à elle, de vous plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose,
+et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bien,
+après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une raison
+pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un
+me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y
+gagne-t-il à ces compliments? La belle manière de se
+faire aimer que de venir se planter devant une femme
+avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête,
+comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien
+agréablement: Madame, je vous trouve charmante!
+Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de
+valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle
+faire sa cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit
+peut-il prendre goût à ces niaiseries-là? Cela me met
+en colère, quand j'y pense.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête
+bien vide et un grand fonds de sottise, pour se figurer
+qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez-vous
+que ce soit bien divertissant de passer sa vie au
+milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin au
+soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en
+vérité, que, si j'étais homme et si je voyais une jolie
+femme, je me dirais: Voilà une pauvre créature qui doit
+être bien assommée de compliments. Je l'épargnerais,
+j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire,
+je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que
+de son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous
+êtes jolie, et puis: Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh,
+mon Dieu! on le sait bien. Voulez-vous que je vous
+dise? vous autres hommes à la mode, vous n'êtes que
+des confiseurs déguisés.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le
+comme vous voudrez.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend la sonnette.</i></p>
+
+<p>On sonne de nouveau; adieu, je me sauve.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se lève et ouvre la porte.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus
+ce que c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté
+de Fossin, dans vos courses?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous
+être bon à quelque chose.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez!
+C'est une bague que j'ai cassée; je pourrais
+bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est qu'il faut
+que je vous explique...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle ôte la bague de son doigt.</i></p>
+
+<p>Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite
+pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait
+de côté, par là; je l'ai heurté ce matin je ne sais où,
+le ressort a été forcé.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait
+des cheveux là dedans.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je ne ris pas le moins du monde.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de
+mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait donc
+sonné encore?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>regardant à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>Une autre petite fille, et un autre carton. Encore
+un bonnet, je suppose. À propos, avec tout cela, vous
+me devez une confidence.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Fermez donc cette porte, vous me glacez.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter
+ce qu'on vous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Venez ce soir au bal, nous causerons.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit
+de conversation, avec accompagnement de trombones
+et un tintamarre de verres d'eau sucrée! L'un vous
+marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pendant
+qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace
+dans votre poche. Je vous demande un peu si c'est là...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que
+vous m'enrhumez. Puisque personne ne vient, qu'est-ce
+qui vous chasse?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>fermant la porte et venant se rasseoir</i>.</p>
+
+<p>C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise
+humeur, que je crains vraiment de vous excéder. Il
+faut décidément que je cesse de venir chez vous.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>C'est honnête; et à propos de quoi?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez
+vous-même tout à l'heure, et je le sens bien; c'est
+très naturel. C'est ce malheureux logement que j'ai
+là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres,
+et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à
+ce que j'y viens faire.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est
+que ce n'est pas une habitude. Sérieusement, vous me
+feriez de la peine; j'ai beaucoup de plaisir à vous voir.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire?
+Je vais retourner en Italie.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle...</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Quelle demoiselle, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée.
+Est-ce que je sais le nom de vos danseuses?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu
+sur mon compte?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Précisément. Est-ce que vous niez?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>C'est un conte à dormir debout.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement
+au spectacle avec un certain chapeau rose à fleurs,
+comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra. Vous êtes dans les
+ch&oelig;urs, mon voisin; cela est connu de tout le monde.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Comme votre mariage avec M. Camus.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus
+est un fort honnête homme; il est plusieurs fois millionnaire;
+son âge, bien qu'assez respectable, est juste
+à point pour un mari. Je suis veuve, et il est garçon; il
+est très bien quand il a des gants.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce
+qu'on parle de choses pareilles?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Dame! à quelqu'un qui peut les voir.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent
+ces jolies façons-là.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>se levant et prenant son chapeau</i>.</p>
+
+<p>Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez
+dire quelque sottise.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Quel excès de délicatesse!</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est
+bien assez de défendre qu'on vous aime, sans m'accuser
+d'aimer ailleurs.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous
+ai défendu de m'aimer?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Certainement,&mdash;de vous en parler, du moins.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Si vous le disiez sérieusement...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Que vous importe? pourvu que je le dise.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir
+quelqu'un ici qui courût des risques.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Oh! oh! de grands périls, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger
+ne serait que pour moi.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien!
+voyons. Vous ne dites rien? Vous me menacez, je m'expose,
+et vous ne bougez pas? Je m'attendais à vous voir
+au moins vous précipiter à mes pieds comme Rodrigue,
+ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre
+place.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du
+pauvre monde?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on
+ose vous braver en face?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard,
+moi, madame, je suis bien aise de vous le dire, et il n'y
+a pas encore si longtemps.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration
+de hussard, cela doit être curieux; je n'ai jamais
+vu cela de ma vie. Voulez-vous que j'appelle ma femme
+de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre.
+Vous me donnerez une représentation.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend la sonnette.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne
+vous en tiens pas quitte, au moins.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il ouvre la porte.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc
+que ce bruit que j'entends?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>regardant à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il
+grêle à faire plaisir. On vous apporte un troisième
+bonnet, et je crains bien qu'il n'y ait un rhume dedans.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en
+plein mois de janvier! Et les almanachs?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de
+trombe qui passe.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne
+pouvez pas sortir de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut
+produire une chose pareille?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>fermant la porte</i>.</p>
+
+<p>Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux
+de vitre, les parapluies, les mollets des dames
+et les tuyaux de cheminée.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Et mes chevaux qui sont sortis!</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe
+rien sur la tête.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre,
+moi, monsieur, je n'aime pas à crotter mes chevaux.
+C'est inconcevable! Tout à l'heure il faisait le plus beau
+ciel du monde.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec
+cette grêle vous n'aurez personne. Voilà un jour de
+moins parmi vos jours.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre
+chapeau, qui m'impatiente.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui
+faites profession de les haïr, on pourrait prendre les
+vôtres pour la vérité.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites
+grand plaisir en venant me voir.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>se rasseyant près de la marquise</i>.</p>
+
+<p>Alors laissez-moi vous aimer.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me
+fâche pas le moins du monde.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Alors laissez-moi vous en parler.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>À la hussarde, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de
+c&oelig;ur, j'ai assez de bon sens pour vous respecter. Mais
+il me semble qu'on a bien le droit, sans offenser une
+personne qu'on respecte...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas?
+Vous êtes entré ici tout à l'heure sans savoir pourquoi,
+vous l'avez dit vous-même; vous étiez ennuyé, vous
+ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour
+assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes,
+les premières venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez,
+à l'heure qu'il est, littérature ou chemins de fer,
+après quoi vous iriez dîner. C'est donc parce que je
+me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à
+coup obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me
+faire cette même cour, cette éternelle, insupportable
+cour, qui est une chose si inutile, si ridicule, si rebattue.
+Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il
+arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit;
+mais je suis seule, vous voilà plus banal qu'un
+vieux couplet de vaudeville; et vite, vous abordez votre
+thème, et si je voulais vous écouter, vous m'exhiberiez
+une déclaration, vous me réciteriez votre amour. Savez-vous
+de quoi les hommes ont l'air en pareil cas?
+De ces pauvres auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit
+dans leur poche, quelque tragédie inédite et
+injouable, et qui vous tirent cela pour vous en assommer,
+dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je
+vous réponds que je vous aime, et puis c'est tout, à
+votre avis?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un
+seul instant, et si vous ne me croyez pas sincère...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne
+sache pas ce que vous pourriez me dire? J'ai très bonne
+opinion de vos études; mais, parce que vous avez de
+l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu? Tenez,
+je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je
+ne sais où, une collection de cinquante lettres, assez
+bien faites, très proprement écrites, des lettres d'amour,
+bien entendu. Ces cinquante lettres étaient graduées
+de façon à composer une sorte de petit roman,
+où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait
+pour les déclarations, pour les dépits, pour les espérances,
+pour les moments d'hypocrisie où l'on se rabat
+sur l'amitié, pour les brouilles, pour les désespoirs,
+pour les instants de jalousie, pour la mauvaise humeur,
+même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai
+lu ces lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de
+préface, en avoir fait usage pour lui-même, et n'avoir
+jamais trouvé une femme qui résistât plus tard que le
+trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi, à
+toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature,
+et si vous pourriez vous flatter de m'apprendre
+quelque chose de nouveau.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous êtes bien blasée, marquise.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade
+que vos sucreries.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous
+vous figurez donc que c'est une science bien profonde
+que de vous savoir tous par c&oelig;ur? Mais il n'y a pas
+besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous
+laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple.
+Les hommes assez braves pour respecter nos pauvres
+oreilles, et pour ne pas tomber dans la sucrerie, sont
+extrêmement rares. D'un autre côté, il n'est pas contestable
+que, dans ces tristes instants où vous tâchez de
+mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez
+tous comme des capucins de cartes. Heureusement
+pour nous, la justice du ciel n'a pas mis à votre disposition
+un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous,
+comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul
+fait d'entendre les mêmes phrases, la seule répétition
+des mêmes mots, des mêmes gestes apprêtés, des
+mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures
+diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes,
+mais qui prennent toutes, dans ces moments
+funestes, la même physionomie humblement conquérante,
+cela nous sauve par l'envie de rire, ou du moins
+par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais
+la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses,
+je me garderais bien de lui défendre d'écouter
+les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement:
+N'en écoute pas un seul, écoute-les tous; ne ferme pas
+le livre et ne marque pas la page; laisse-le ouvert,
+laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries.
+Si, par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends
+pas, attends seulement; il en viendra un autre
+tout pareil qui te dégoûtera de tous les deux. Tu as
+quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira
+ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose.
+Voilà mon histoire et ma science; appelez-vous cela
+être blasée?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela
+semble si peu naturel, que le doute pourrait être
+permis.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou
+non?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre
+âge, vous méprisez l'amour? Les paroles d'un homme
+qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman?
+Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent
+une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous
+ne voyez que mensonge dans les autres? Mais d'où
+revenez-vous donc, marquise? Qu'est-ce qui vous a
+donné ces maximes-là?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je reviens de loin, mon voisin.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles
+savent toute chose au monde; elles ne savent rien du
+tout. Je vous le demande à vous-même, quelle expérience
+pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui, à
+l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait
+sur son journal: «Les femmes sont rousses dans ce
+pays-ci.»</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>mettant la bûche</i>.</p>
+
+<p>Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher
+les oreilles, haïr l'amour, cela se peut; mais le nier,
+quelle plaisanterie! Vous découragez un pauvre diable
+en lui disant: Je sais ce que vous allez me dire. Mais
+n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame,
+vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on
+dit quand on aime, mais je l'oublie en vous parlant!
+Rien n'est nouveau sous le soleil; mais je dis à mon
+tour: Qu'est-ce que cela prouve?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien;
+à peu de chose près, c'est comme un livre.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle
+qu'il vous plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>À votre aise; faites comme chez vous.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez
+le droit de nous attaquer, n'avons-nous pas raison de
+nous défendre? Quand vous nous comparez à des auteurs
+sifflés, quel reproche croyez-vous nous faire? Eh!
+mon Dieu! si l'amour est une comédie...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>La feu ne va pas; la bûche est de travers.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>arrangeant le feu</i>.</p>
+
+<p>Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille
+comme le monde, sifflée ou non, est, au bout du
+compte, ce qu'on a encore trouvé de moins mauvais.
+Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce
+ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par
+c&oelig;ur;&mdash;et je me trompe en disant qu'elle est vieille.
+Est-ce être vieux que d'être immortel?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Monsieur, voilà de la poésie.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui
+vous ennuient, ces compliments, ces déclarations, tout
+ce radotage, sont de très bonnes anciennes choses, convenues,
+si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois,
+mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours
+jeune.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours
+vieux, et qu'est-ce qui est toujours jeune?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>L'amour.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Monsieur, voilà de l'éloquence.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est
+immortellement jeune, et que les façons de l'exprimer
+sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes
+usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous
+sortent du c&oelig;ur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage,
+tout cet attirail, c'est un cortège de vieux
+chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres,
+c'est le caquet de l'antichambre d'un roi; tout cela
+passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort,
+vive l'amour!</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>L'amour?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Donnez-moi l'écran qui est là.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Celui-là?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>donnant l'écran à la marquise</i>.</p>
+
+<p>Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime,
+est-ce que ce n'est pas une chose charmante?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais je vous dis, c'est toujours la même chose.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que
+voulez-vous donc qu'on invente? Il faut apparemment
+qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est là
+sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose;
+en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez
+à votre grand'mère, est-ce que vous en êtes moins
+jolie?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin
+qui est près de vous.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>prenant le coussin et le tenant à la main</i>.</p>
+
+<p>Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée
+et admirée, cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau
+corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assurément
+cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux
+qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme
+une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie
+et Manon Lescaut.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Monsieur, voilà de la mythologie.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>tenant toujours le coussin</i>.</p>
+
+<p>Non, madame; mais je ne puis dire combien cette
+indifférence à la mode, cette froideur qui raille et dédaigne,
+cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me
+font peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas
+la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie
+qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme
+vous en ce moment, on dit qu'on ne veut pas entendre
+parler d'amour. Alors, pourquoi mettez-vous de la
+dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait sur votre
+tête?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main?
+Je vous l'avais demandé pour mettre sous mes pieds.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai
+une déclaration, bon gré, mal gré, vieille comme les
+rues, et bête comme une oie; car je suis furieux
+contre vous.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux
+dessus.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là,
+s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Vous ne voulez pas vous lever?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure,
+à moins que vous ne consentiez à m'entendre.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se lève.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>toujours à genoux</i>.</p>
+
+<p>Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous
+me rendrez fou, vous me désespérez.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Cela vous passera au <i>Café de Paris</i>.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je
+conviendrai, tant que vous voudrez, que j'étais entré
+ici sans dessein; je ne comptais que vous voir en passant;
+témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour
+m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir,
+vos railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus
+loin qu'il ne fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui
+seulement, c'est du premier jour où je vous
+ai vue, que je vous aime, que je vous adore... Je
+n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis
+plus d'un an, je vous adore, je ne songe...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p class="speaker"><i>La marquise sort et laisse la porte ouverte.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE, <i>demeuré seul, reste un moment encore à genoux,
+puis il se lève et dit</i>:</p>
+
+<p>C'est la vérité que cette porte est glaciale.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il va pour sortir, et voit la marquise.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ah! marquise, vous vous moquez de moi.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE, <i>appuyée sur la porte entr'ouverte</i>.</p>
+
+<p>Vous voilà debout?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir,
+je suis perdu.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Qu'avez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je
+vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle veut sortir.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie.
+Ah! je sens combien je vais souffrir!</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE, <i>d'un ton sérieux</i>.</p>
+
+<p>Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Mais, madame, je veux,... je désirerais...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous
+que je vais être votre maîtresse, et hériter de vos
+chapeaux roses? Je vous préviens qu'une pareille idée
+fait plus que me déplaire, elle me révolte.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce
+serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds; ce
+serait mon nom, mes biens, mon honneur même que
+je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul
+instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures
+dont vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec
+aucune femme au monde! L'avez-vous bien pu supposer?
+me croyez-vous si dépourvu de sens? mon étourderie
+ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de
+vous faire douter de mon respect? Vous qui me disiez
+tantôt que vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être
+quelque amitié pour moi (n'est-il pas vrai, marquise?),
+pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué
+par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si
+précieuse, d'une si douce indulgence, ne saurait pas
+ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé?
+Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme!</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ah!&mdash;Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant,
+nous ne nous serions pas disputés.&mdash;Ainsi,
+vous voulez m'épouser?</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais
+osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre
+chose depuis un an; je donnerais mon sang pour qu'il
+me fût permis d'avoir la plus légère espérance...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela
+vous fait? Je vous en supplie, ne parlons pas de ces
+choses-là! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir
+d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma vie est
+dans vos mains.</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est
+qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent,
+nous causerons de ceci.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il
+faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, voilà
+trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni
+l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée.
+Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras
+pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez
+chez Fossin.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Chez Fossin, madame? pour quoi faire?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Ma bague.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre
+bague, marquise?</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a
+justement sur le chaton une petite couronne de marquise;
+et comme cela peut servir de cachet... Dites
+donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être
+ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.</p>
+
+<p class="speaker">LE COMTE.</p>
+
+<p>Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...</p>
+
+<p class="speaker">LA MARQUISE.</p>
+
+<p>Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette
+chambre ne sera plus habitable.</p>
+
+<h3>FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.</h3>
+
+<hr class="empty" />
+
+<p>Le succès imprévu du <i>Caprice</i> donna l'idée aux artistes de
+la Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred
+de Musset quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux
+et M. Brindeau choisirent le proverbe: <i>Il faut
+qu'une porte soit ouverte ou fermée</i>, publiée par la <i>Revue des
+Deux Mondes</i> en 1845. Ce petit acte, joué sans aucun changement
+par les mêmes artistes que le <i>Caprice</i>, fut écouté avec le
+même plaisir. Depuis le 7 avril 1848, qu'on l'a représenté pour
+la première fois, il est resté au répertoire du Théâtre-Français.</p>
+
+<hr />
+
+<a id="louison"></a>
+<h2>LOUISON</h2>
+
+<h3>COMÉDIE EN DEUX ACTES</h3>
+
+<h4>1849</h4>
+
+<table summary="acteurs de Louison" width="90%">
+<tr><td>PERSONNAGES.</td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr>
+
+<tr><td>LE DUC. </td><td> MM. <span class="sc">Brindeau</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>BERTHAUD.</td><td> <span class="sc">Régnier.</span></td></tr>
+
+<tr><td>LA MARÉCHALE. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Mélingue</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>LA DUCHESSE. </td><td> M<sup>lles</sup> <span class="sc">Judith</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>LISETTE. </td><td> <span class="sc">Anaïs</span>.</td></tr>
+</table>
+
+<p><span class="sc">Valets, une Femme</span>.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Costumes du temps de Louis XVI.</i></p>
+
+
+
+
+<p class="speaker">À MADEMOISELLE ANAÏS</p>
+
+
+<p class="speaker">RONDEAU</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que rien ne puisse en liberté</p>
+<p>Passer sous le sacré portique</p>
+<p>Sans être quelque peu heurté</p>
+<p>Par les bornes de la critique,</p>
+<p>C'est un axiome authentique.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pourquoi tant de sévérité?</p>
+<p>Grétry disait avec gaîté:</p>
+<p>«J'aime mieux un peu de musique</p>
+<p class="i4">Que rien.»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À ma Louison ce mot s'applique.</p>
+<p>Sur le théâtre elle a jeté</p>
+<p>Son petit bouquet poétique.</p>
+<p>Pourvu que vous l'ayez porté,</p>
+<p>Le reste est moins, en vérité,</p>
+<p class="i4">Que rien.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="figcenter" ><a href="images/louison.jpg"><img src="images/louison.jpg" alt="Louison" /></a><br />Louison</div>
+
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p>
+
+<div class="poemnoindent"> <div class="stanza">
+<p>Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.</p>
+<p>Le sort est, quand il veut, bien impatientant.</p>
+<p>Que les honnêtes gens se mettent à ma place,</p>
+<p>Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.</p>
+<p>Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous;</p>
+<p>Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.</p>
+<p>J'avais pour précepteur le curé du village;</p>
+<p>J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage.</p>
+<p>Je vivais sur parole, et je trouvais moyen</p>
+<p>D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien.</p>
+<p>Mon père était fermier; j'étais sa ménagère.</p>
+<p>Je courais la maison, toujours brave et légère,</p>
+<p>Et j'aurais de grand c&oelig;ur, pour obliger nos gens,</p>
+<p>Mené les vaches paître ou les dindons aux champs.</p>
+<p>Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,</p>
+<p>Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche,</p>
+<p>On me promet fortune et la fleur des maris,</p>
+<p>On m'expédie en poste, et je suis à Paris.</p>
+<p>Aussitôt, de paniers largement affublée,</p>
+<p>De taffetas vêtue et de poudre aveuglée,</p>
+<p>On m'apprend que je suis gouvernante céans.</p>
+<p>Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.</p>
+<p>Il en fera plus tard.&mdash;On meuble une chambrette;</p>
+<p>On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette.</p>
+<p>J'y consens, et mon rôle est de régner en paix</p>
+<p>Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.</p>
+<p>Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine.</p>
+<p>La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.</p>
+<p>Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.</p>
+<p>Mais monseigneur le duc alors était absent;</p>
+<p>Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre.</p>
+<p>Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère,</p>
+<p>Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,</p>
+<p>Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.</p>
+<p>Je vous demande un peu quelle étrange folie!</p>
+<p>Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.</p>
+<p>Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là</p>
+<p>Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela;</p>
+<p>Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines,</p>
+<p>Me donne des rubans, des n&oelig;uds et des mitaines;</p>
+<p>Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent,</p>
+<p>Du brillant que voici veut me faire présent.</p>
+<p>Un diamant, à moi! la chose est assez claire.</p>
+<p>Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?</p>
+<p>Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.</p>
+<p>Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.</p>
+<p>Voyons, me fâcherai-je?&mdash;Il n'est pas très commode</p>
+<p>De les heurter de front, ces tyrans à la mode,</p>
+<p>Et la prison est là, pour un oui, pour un non,</p>
+<p>Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon.</p>
+<p>Faut-il être sincère et tout dire à madame?</p>
+<p>C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme,</p>
+<p>Troubler une maison, peut-être pour toujours,</p>
+<p>Et pour un pur caprice en chasser les amours.</p>
+<p>Vaut-il pas mieux agir en personne discrète,</p>
+<p>Et garder dans le c&oelig;ur cette injure secrète?</p>
+<p>Oui, c'est le plus prudent.&mdash;Ah! que j'ai de souci!</p>
+<p>Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.</p>
+<p>Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même,</p>
+<p>Ici, dans ce papier.&mdash;Ma foi, tant pis s'il m'aime!</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE II</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE DUC, <i>à part</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Personne encore ici?&mdash;L'on va souper, je croi.</p>
+<p>C'est Lisette.&mdash;Elle écrit.&mdash;Bon! c'est sans doute à moi.</p>
+<p>Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,</p>
+<p>D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire.</p>
+<p>Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai!</p>
+<p>J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>se levant</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Monseigneur...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète,</p>
+<p>Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais?</p>
+<p>Et que faisais-tu là?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Monseigneur, j'écrivais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À vous-même; tenez.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle lui donne la lettre et veut sortir.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Et tu t'en vas si vite?</p>
+<p>Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci?</p>
+<p>Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il lit.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?</p>
+ </div> </div>
+<p class="speaker"><i>Il lit.</i></p>
+
+<p>«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien
+difficile à croire, car, pour aimer une personne, il faut,
+j'imagine, commencer par la connaître, et toute servante
+que je suis...»</p>
+
+<div class="poemnoindent"> <div class="stanza">
+<p>Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.</p>
+<p>Servante! ce mot-là me choque au dernier point.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker"><i>Il lit.</i></p>
+
+<p>«Toute servante que je suis, vous me connaissez
+assurément bien peu si vous me croyez intéressée, et si
+vous avez pensé, monseigneur, qu'on pouvait payer un
+amour qui refuse de se donner.»</p>
+
+<div class="poemnoindent"> <div class="stanza">
+<p>Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle?</p>
+<p>Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle,</p>
+<p>Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller,</p>
+<p>Tu me crois assez sot pour vouloir te payer?</p>
+<p>Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre,</p>
+<p>Si l'amour de Lisette était jamais à vendre,</p>
+<p>Pour payer dignement de semblables appas,</p>
+<p>Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas.</p>
+<p>Est-ce donc une offense à la personne aimée,</p>
+<p>Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée,</p>
+<p>Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir,</p>
+<p>D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir?</p>
+<p>Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il lui remet la bague au doigt.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde,</p>
+<p>Sur ce c&oelig;ur qui palpite un céladon changeant,</p>
+<p>Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent,</p>
+<p>Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce,</p>
+<p>Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse,</p>
+<p>Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux?</p>
+<p>Payer! efface donc: ce mot est odieux.</p>
+<p>Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette.</p>
+<p>On paie un intendant, un rustre, une grisette;</p>
+<p>Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor</p>
+<p>Qu'on se soit avisé de payer un trésor,</p>
+<p>Et ton c&oelig;ur est sans prix, quand tu serais moins belle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, monseigneur, pourtant...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i8"> Fi! tu fais la cruelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>On ouvre la porte du fond.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Deux mots:&mdash;on va souper; les gens ouvrent déjà.</p>
+<p>Écoute:&mdash;nous allons au bal de l'Opéra;</p>
+<p>Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue,</p>
+<p>À peine entré, je sors et regagne la rue.</p>
+<p>Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien;</p>
+<p>Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien,</p>
+<p>Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même.</p>
+<p>Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime,</p>
+<p>Songes-y.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Mais vraiment...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22">Je comprends ton souci.</p>
+<p>Je voudrais de grand c&oelig;ur te voir ailleurs qu'ici,</p>
+<p>Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue,</p>
+<p>Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue.</p>
+<p>Ce n'est assurément mon goût ni ma façon</p>
+<p>De donner au plaisir cet air de trahison.</p>
+<p>Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée,</p>
+<p>Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée.</p>
+<p>Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux.</p>
+<p>À quatre pas d'ici nous serions odieux.</p>
+<p>Telle est la loi du monde; il en faut être esclave.</p>
+<p>Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave,</p>
+<p>Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien</p>
+<p>Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien.</p>
+<p>Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse.</p>
+<p>Bonsoir, Louison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE III</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Bonsoir! Quelle étrange faiblesse!</p>
+<p>Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen;</p>
+<p>Comment arrive-t-il que je ne dise rien?</p>
+<p>Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme</p>
+<p>D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme,</p>
+<p>Et revenir gaîment sur la pointe du pié,</p>
+<p>Sitôt que dans la foule il se croit oublié!</p>
+<p>Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette,</p>
+<p>Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette,</p>
+<p>Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots,</p>
+<p>Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots.</p>
+<p>&mdash;Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre.</p>
+<p>Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre?</p>
+<p>M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous...</p>
+<p>Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux.</p>
+<p>Avec ses airs badins et sa cajolerie,</p>
+<p>Je ne sais trop comment il prend la raillerie.</p>
+<p>Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement,</p>
+<p>Lui donner mes raisons, l'écouter un moment?</p>
+<p>N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse!</p>
+<p>Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse?</p>
+<p>Est-ce que?... Qui vient là?</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> C'est moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i26"> Qui, toi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i30"> Berthaud.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Berthaud? Que nous veux-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Moi? Rien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Tu n'es qu'un sot.</p>
+<p>On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle!</p>
+<p>Comme vous voilà propre et de bonne façon!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que dis-tu donc, l'ami?&mdash;Je connais ce garçon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles!</p>
+<p>Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu te nommes, dis-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18">Berthaud. Quel gros chignon!</p>
+<p>Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon;</p>
+<p>Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>M'as-tu de pied en cap assez considérée?</p>
+<p>Hé! mais, c'est toi, Lucas!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Vous me reconnaissez?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui certe; et d'où viens-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Par ma foi, je ne sais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bon!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues,</p>
+<p>J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Assieds-toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Que non pas! je suis bien trop courtois.</p>
+<p>Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie.</p>
+<p>Tu n'es donc plus berger dans notre métairie?</p>
+<p>Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous.</p>
+<p>Oh! je ne garde plus les vaches!&mdash;Au contraire,</p>
+<p>C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire.</p>
+<p>Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps.</p>
+<p>C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs.</p>
+<p>Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre;</p>
+<p>Catherine est nourrice, et Nicole...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Et mon père?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Votre père, pardine! il ne lui manque rien.</p>
+<p>On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien.</p>
+<p>Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici,</p>
+<p>Et que votre départ vous avait réussi,</p>
+<p>Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune.</p>
+<p>J'avais comme un instinct de faire ma fortune,</p>
+<p>Et puis je m'ennuyais avec mes animaux;</p>
+<p>Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toi, Lucas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée?</p>
+<p>Un chien regarde bien...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Non, non, j'en suis touchée.</p>
+<p>Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça.</p>
+<p>Quand on va dans le monde...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Et tu vis bien, j'espère?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire.</p>
+<p>Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je crois bien, je suis clerc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22">Ah! ah! chez un notaire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Chez un procureur?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Chez un apothicaire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents.</p>
+<p>Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée;</p>
+<p>J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée:</p>
+<p>Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets.</p>
+<p>Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets;</p>
+<p>Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine.</p>
+<p>On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine.</p>
+<p>Pourtant, malgré vos n&oelig;uds et vos mignons souliers,</p>
+<p>Je vous épouserais encor, si vous vouliez.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Toi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre;</p>
+<p>Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tu crois donc que ma main serait digne de toi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi.</p>
+<p>Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée,</p>
+<p>Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée.</p>
+<p>Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair;</p>
+<p>Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air.</p>
+<p>Si la grosse Margot n'était point tant fautive,</p>
+<p>J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive,</p>
+<p>Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent,</p>
+<p>On ne remarque pas que je sois déplaisant.</p>
+<p>Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres.</p>
+<p>Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres,</p>
+<p>Mais il est des secrets qu'on peut vous confier;</p>
+<p>Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier.</p>
+<p>C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée:</p>
+<p>Ma tante Labalue est presque décédée.</p>
+<p>Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous,</p>
+<p>Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux.</p>
+<p>On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle,</p>
+<p>Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle.</p>
+<p>Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament,</p>
+<p>Et j'hérite de tout universellement.</p>
+<p>Ça commence à sourire. Encore une autre histoire:</p>
+<p>Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire.</p>
+<p>Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton;</p>
+<p>Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton.</p>
+<p>C'est mon cousin germain; que le ciel le protège!</p>
+<p>Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige.</p>
+<p>Vous voyez que je suis un assez bon parti;</p>
+<p>Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti.</p>
+<p>Contre la pharmacie avez-vous à reprendre?</p>
+<p>On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre.</p>
+<p>Mon pourparler vous semble un peu risible et sot;</p>
+<p>Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut.</p>
+<p>Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître.</p>
+<p>Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître.</p>
+<p>Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien;</p>
+<p>Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien.</p>
+<p>J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire</p>
+<p>Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre.</p>
+<p>Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité,</p>
+<p>Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité.</p>
+<p>Il ne faut mépriser personne dans la vie,</p>
+<p>Car tout le monde peut mettre à la loterie.</p>
+<p>Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion,</p>
+<p>Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte.</p>
+<p>Changeras-tu d'avis?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Non, le diable m'emporte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas.</p>
+<p>Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4"> Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bien!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Dis-lui tes projets pour notre mariage!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bon!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4"> Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment</p>
+<p>D'y prêter sa faveur et son consentement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais vous consentez donc?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Sans doute.&mdash;Le temps presse;</p>
+<p>Va-t'en.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10">Vous consentez?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> On vient, c'est la duchesse.</p>
+<p>Dépêche,&mdash;hors d'ici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Vous consentez, Louison!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Va, ne bavarde pas surtout dans la maison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE V</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, <i>dans le fond</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, monsieur, pas ce soir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Pourquoi pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Pour quoi faire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est une fête où va tout ce qui touche au roi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une fête? pour qui?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Pour nous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Non pas pour moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>À Lisette, qui veut sortir.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Riez, si vous voulez, madame, à vous permis;</p>
+<p>Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis.</p>
+<p>Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde,</p>
+<p>Cette obstination à s'exiler du monde,</p>
+<p>Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel,</p>
+<p>De bouder le plaisir comme un péché mortel,</p>
+<p>Et de rester à coudre une tapisserie,</p>
+<p>Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne veux rien qui soit contre votre désir;</p>
+<p>Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais s'il est vrai, mon fils...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16">Il n'en est rien, ma mère.</p>
+<p>Souffrante! voilà bien le grand mot féminin.</p>
+<p>Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain?</p>
+<p>Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce?</p>
+<p>Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe,</p>
+<p>Des vapeurs, sûrement. La belle invention!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'exigez-vous, monsieur? J'obéis.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Mon Dieu, non.</p>
+<p>Exiger!&mdash;Obéir!&mdash;Le bon Dieu vous bénisse!</p>
+<p>Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, <i>au duc</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne la chagrinez pas.&mdash;Pour l'égayer un peu,</p>
+<p>Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Permettez-vous, monsieur?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Certainement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> J'enrage.</p>
+<p>Voilà mes projets morts.&mdash;Quel ennui! Quel dommage!</p>
+<p>Lisette, j'en suis sûr, en a le c&oelig;ur navré;</p>
+<p>Mais, avant de sortir, je la retrouverai.</p>
+<p>Le diable est donc logé dans la tête des femmes!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Allons! j'irai donc seul.&mdash;À votre jeu, mesdames.</p>
+<p>Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux!</p>
+<p>Vite!&mdash;Je vous souhaite un millier de capots,</p>
+<p>De pics et de repics, et de quintes majeures.</p>
+<p>Combien un si beau jeu doit abréger les heures!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner;</p>
+<p>Le roi l'aime.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i8">Le roi... ferait mieux de régner.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine</p>
+<p>D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans,</p>
+<p>Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps.</p>
+<p>Vraiment la patience en devient malaisée.</p>
+<p>Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée?</p>
+<p>Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir?</p>
+<p>À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?</p>
+<p>Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente,</p>
+<p>Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,</p>
+<p>Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui,</p>
+<p>Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?</p>
+<p>À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,</p>
+<p>Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante!</p>
+<p>Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé,</p>
+<p>J'avais sur votre compte étrangement rêvé;</p>
+<p>Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.</p>
+<p>Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,</p>
+<p>Et de ses courtisans un murmure flatteur</p>
+<p>Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au c&oelig;ur.</p>
+<p>Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire,</p>
+<p>En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?</p>
+<p>Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur,</p>
+<p>Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?</p>
+<p>Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.</p>
+<p>À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle,</p>
+<p>Si vous ne savez pas marcher avec fierté</p>
+<p>Et dans cette noblesse et dans cette beauté?</p>
+<p>Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,</p>
+<p>Dans un panier doré vous étendre à votre aise,</p>
+<p>Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom,</p>
+<p>Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon?</p>
+<p>Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère;</p>
+<p>Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire;</p>
+<p>Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas</p>
+<p>Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas.</p>
+<p>Je m'en vais me vêtir; adieu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>À sa mère.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Bonsoir, madame.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lucile, vous souffrez?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Jusques au fond de l'âme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'avez-vous, dites-moi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Je suis triste à mourir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On vous tourmente un peu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Je devrais obéir.</p>
+<p>Je devrais,&mdash;pardonnez,&mdash;je ne sais pas moi-même.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lisette, laissez-nous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>en sortant</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Mon Dieu, comme elle l'aime!</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quoi! vous prenez au grave un propos si léger?</p>
+<p>Faites-vous un chagrin d'un ennui passager?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Madame, il a raison.&mdash;J'ai tort, je suis coupable...</p>
+<p>Je devrais obéir,... et j'en suis incapable.</p>
+<p>Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi.</p>
+<p>Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse,</p>
+<p>Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non; lorsque mon c&oelig;ur parle, il raisonne bien mal.</p>
+<p>Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal,</p>
+<p>Né de ce triste c&oelig;ur ou dans ma pauvre tête,</p>
+<p>Près de lui par moments me saisit et m'arrête.</p>
+<p>Je voudrais lui complaire et sortir avec lui,</p>
+<p>Songer à ma parure, oublier mon ennui,</p>
+<p>Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle,</p>
+<p>Et tout cela me cause une frayeur mortelle.</p>
+<p>Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras...</p>
+<p>Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée?</p>
+<p>Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée?</p>
+<p>Avez-vous un reproche à faire à votre époux?</p>
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Je ne sais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Quelqu'un est entre vous?</p>
+<p>Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue?</p>
+<p>Parlez.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez,</p>
+<p>Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez.</p>
+<p>Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse,</p>
+<p>Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse?</p>
+<p>Et c'est un bal manqué qui produit tout cela!</p>
+<p>J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là.</p>
+<p>Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie.</p>
+<p>Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie,</p>
+<p>Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus,</p>
+<p>Vous les regretterez, et n'en verserez plus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire;</p>
+<p>Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire,</p>
+<p>Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tout aveu d'une peine aide à sa guérison.</p>
+<p>Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant,</p>
+<p>Est-ce que près de moi votre c&oelig;ur se défend?</p>
+<p>Qui vous fait hésiter et manquer de courage?</p>
+<p>Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge?</p>
+<p>Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez?</p>
+<p>Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez?</p>
+<p>De grâce, allons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Je sais combien vous êtes bonne,</p>
+<p>Mais je ne puis parler.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Alors, je vous l'ordonne.</p>
+<p>Votre mère, Lucile, à son dernier soupir,</p>
+<p>Vous a léguée à moi.&mdash;Vous devez obéir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'obéirai toujours, et de toute mon âme;</p>
+<p>Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame,</p>
+<p>Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>S'il est vrai, mon enfant...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>À Lisette qui entre.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Qui vous amène ici?</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LISETTE, <i>à la duchesse</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Votre marchande est là, madame; on m'a chargée...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pas ce soir,&mdash;qu'on revienne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Allons, chère affligée,</p>
+<p>Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal?</p>
+<p>Eh bien! essayez-la;&mdash;ce n'est pas un grand mal.</p>
+<p>Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée.</p>
+<p>Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée.</p>
+<p>&mdash;Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette.</p>
+<p>Entrons chez vous.&mdash;Venez faire un peu de toilette.</p>
+<p>Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous.</p>
+<p>Allons, courage, allons.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Je m'abandonne à vous.</p>
+<p>Devant votre bonté ma volonté s'incline:</p>
+<p>Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline.</p>
+<p>Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment,</p>
+<p>Tout, et vous comprendrez, madame, assurément,</p>
+<p>Qu'un pauvre c&oelig;ur blessé, cherchant qui le soutienne,</p>
+<p>Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<h3>FIN DE L'ACTE PREMIER.</h3>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>seul</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller!</p>
+<p>Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller.</p>
+<p>Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître,</p>
+<p>Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître.</p>
+<p>Je suis depuis tantôt caché dans le grenier.</p>
+<p>Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier,</p>
+<p>Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise;</p>
+<p>Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise,</p>
+<p>Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant,</p>
+<p>Une houppe à la main, il se mire en rêvant.</p>
+<p>Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre,</p>
+<p>Des tourbillons de poudre à ravager la chambre;</p>
+<p>Pouah!&mdash;s'il faut pour un duc faire ce métier-là,</p>
+<p>Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra.</p>
+<p>Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père</p>
+<p>Si je m'enfarinais d'une telle manière,</p>
+<p>Lui qui savait si bien me pousser par le dos</p>
+<p>Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux.</p>
+<p>Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste,</p>
+<p>Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste.</p>
+<p>Être vif et gaillard fut toujours ma vertu;</p>
+<p>Il me semble pourtant que je suis bien vêtu.</p>
+<p>Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue.</p>
+<p>Il ne faut point ici s'entortiller la langue.</p>
+<p>Que vais-je dire au duc?&mdash;Je dirai: Monseigneur...</p>
+<p>Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur.</p>
+<p>Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette.</p>
+<p>C'est son nom de gala; respectons l'étiquette.</p>
+<p>Lisette donc et moi, nous sommes résolus...</p>
+<p>Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus.</p>
+<p>Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense;</p>
+<p>Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence.</p>
+<p>Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver!</p>
+<p>Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver.</p>
+<p>Si je me rappelais, dans quelque comédie,</p>
+<p>Une attitude heureuse, une phrase arrondie?</p>
+<p>&mdash;Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers...</p>
+<p>J'y suis.&mdash;Si les héros qui purgeaient l'univers...</p>
+<p>Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque?</p>
+<p>Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque.</p>
+<p>&mdash;Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé...</p>
+<p>Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>On entend une sonnette.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On a sonné là-bas.&mdash;C'est Louison qu'on appelle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE II</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD, LISETTE, <i>portant une robe sur le bras</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que fais-tu là, Lucas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18">Hé! je fais sentinelle.</p>
+<p>Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais</p>
+<p>Qui, très discrètement, va te mettre à la porte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ouais!&mdash;qu'est-ce que cela?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Des hardes que j'apporte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Encor des ornements! des objets féminins?</p>
+<p>Mais vous en avez donc ici des magasins?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bon, je vais lui parler.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Oui, pourvu qu'il t'écoute.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire.</p>
+<p>Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE III</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC, LISETTE, BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE DUC, <i>habillé</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir?</p>
+<p>Suis-je à ton gré, dis-moi?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il se mire dans une glace.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Toujours.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i26">Quel est cet homme?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>saluant à plusieurs reprises</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme.</p>
+<p>Je suis venu...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Va-t'en.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Monseigneur, je...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i26"> Va-t'en.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Monseigneur...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il se retire en saluant.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC, LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Toi, viens çà.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22">Ma maîtresse m'attend.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose.</p>
+<p>Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose.</p>
+<p>Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je te le donne encor.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18">Permettez...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Point d'affaire.</p>
+<p>Écoute; la duchesse est là, près de ma mère;</p>
+<p>Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment:</p>
+<p>Vas-y.&mdash;Je sortirai par cet appartement.</p>
+<p>Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce;</p>
+<p>Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse,</p>
+<p>Compte qu'après avoir dûment délibéré,</p>
+<p>Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré,</p>
+<p>La duchesse pourra changer de fantaisie.</p>
+<p>Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie.</p>
+<p>Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra;</p>
+<p>Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De grâce, écoutez-moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> J'y gagerais ma tête!</p>
+<p>Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête.</p>
+<p>Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux,</p>
+<p>Choisir le plus coquet parmi ses dominos,</p>
+<p>Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose,</p>
+<p>D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause.</p>
+<p>Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas!</p>
+<p>Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas.</p>
+<p>Tu sais que je reviens.&mdash;Ainsi tu vois, ma belle,</p>
+<p>Que lever tout obstacle est une bagatelle.</p>
+<p>Je vais faire, au hasard, une visite ou deux,</p>
+<p>Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux,</p>
+<p>Dépenser ma soirée à parler sans rien dire;</p>
+<p>Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>On sonne.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On t'appelle.&mdash;Au revoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE V</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>seul.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Quelle horreur! J'ai tout vu.</p>
+<p>C'est dit, je suis berné,&mdash;je suis presque... O vertu!</p>
+<p>Aurait-on supposé tant de scélératesse?</p>
+<p>Le duc parle assez clair,&mdash;Louison est sa maîtresse.</p>
+<p>Je ne l'ai pas rêvé;&mdash;j'en suis sûr,&mdash;j'étais là;</p>
+<p>Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça!</p>
+<p>Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire,</p>
+<p>Des mots mieux compilés que dans une grammaire,</p>
+<p>Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments,</p>
+<p>Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants!</p>
+<p>Et tu crois que je vais, comme un mari crédule,</p>
+<p>Avaler bonnement ta malsaine pilule?</p>
+<p>Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas.</p>
+<p>Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas.</p>
+<p>J'irai, je lui dirai...&mdash;Voyons, que lui dirai-je?</p>
+<p>Madame, si jamais...&mdash;Non, il faut que j'abrège.</p>
+<p>Madame...&mdash;O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer.</p>
+<p>En l'état où je suis, je crains de m'égarer;</p>
+<p>Je vais aller plutôt trouver la maréchale.</p>
+<p>La voici justement qui traverse la salle;</p>
+<p>Je vais tout dévoiler.&mdash;Allons! ferme! du c&oelig;ur!</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Madame...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10">Que veut-on?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Madame, j'ai l'honneur...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Que voulez-vous, l'ami?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Madame, je me nomme...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hé bien! qu'est-ce?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Berthaud.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22">Retirez-vous, brave homme.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Madame, je venais...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Laissez-moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>à part</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24">Grand merci!</p>
+<p>Il paraît que l'on a l'oreille dure ici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>S'il se pouvait pourtant, madame...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Allez, vous dis-je.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>saluant</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je sors.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i8"> En vérité, cela tient du prodige.</p>
+<p>Oh! mon heure viendra.&mdash;Je vais, dans mon grenier,</p>
+<p>Retoucher mon discours pour me désennuyer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, <i>seule.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse.</p>
+<p>Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse;</p>
+<p>Lisette a fait le mal, je le dois arrêter.</p>
+<p>Lucile doute encore et voudrait hésiter.</p>
+<p>Faible contre elle-même et contre ses alarmes,</p>
+<p>Ses regards indécis sont voilés par les larmes.</p>
+<p>Elle ne saurait croire à cette cruauté,</p>
+<p>Donnant si bien son c&oelig;ur, de le voir rejeté;</p>
+<p>Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée.</p>
+<p>Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée,</p>
+<p>La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain;</p>
+<p>Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main.</p>
+<p>Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse,</p>
+<p>Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse?</p>
+<p>Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin!</p>
+<p>C'est à moi d'y songer;&mdash;j'en veux prendre le soin.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Madame, on a coiffé madame la duchesse;</p>
+<p>Je vais chercher là-bas un de ses dominos.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle va donc se mettre en masque? À quel propos?</p>
+<p>Veut-elle aller au bal?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Madame, je le pense.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est étrange. Et mon fils?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Il est parti d'avance.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Seul?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Tout seul.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et ma bru va donc le retrouver?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever.</p>
+<p>Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune;</p>
+<p>Elle en regarde dix avant d'en choisir une.</p>
+<p>Elle a presque grondé ses femmes, et je crois</p>
+<p>Être grondée aussi pour la première fois.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Faites qu'en ce moment une autre vous remplace.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>ouvrant la porte du fond</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Holà! quelqu'un! Marton!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Faites aussi qu'on passe</p>
+<p>Par la grand'salle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Eh bien?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Madame, me voici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici.</p>
+<p>Votre père est chez nous fermier dans un domaine;</p>
+<p>Vos parents sont à moi; je suis votre marraine.</p>
+<p>J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans,</p>
+<p>Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants.</p>
+<p>M'aimez-vous?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Dieu merci, plus que je ne puis dire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Votre c&oelig;ur parle franc?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Aussi vrai qu'il respire.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si, par obéissance ou par nécessité,</p>
+<p>Il fallait devant moi celer la vérité</p>
+<p>(La crainte d'un péril ôte celle du blâme),</p>
+<p>S'il vous fallait mentir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Je me tairais, madame.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais si vous le deviez?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Personne ne le doit.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>à part</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! malheureuse!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Eh bien! vous gardez le silence?</p>
+<p>Songez que, me voyant avertie à l'avance,</p>
+<p>Votre silence parle, et peut en dire assez.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce brillant... m'appartient.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> D'où vient-il?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i26"> Je ne sais.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prenez garde, Louison!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Madame, il se peut faire</p>
+<p>Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire.</p>
+<p>Si ma bouche est muette et doit ainsi rester,</p>
+<p>De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Lisette peut se taire alors que je commande,</p>
+<p>Mais Louison doit parler si je le lui demande.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On m'appelle Lisette.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Oui, dans cette maison.</p>
+<p>A-t-on changé le c&oelig;ur aussi bien que le nom?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>De grâce excusez-moi; je me sens si confuse...</p>
+<p>Ce c&oelig;ur voudrait s'ouvrir, mais...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Mais il s'y refuse?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi,</p>
+<p>C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle se met à genoux.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon fils? Je le savais.&mdash;Levez-vous donc, ma chère.</p>
+<p>Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire.</p>
+<p>Mais que prétendez-vous?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>se levant</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16">Rien au monde.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22"> Et pourquoi,</p>
+<p>Puisque votre secret s'échappe devant moi,</p>
+<p>Cette sorte d'audace avec cette imprudence?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>On parle comme on peut, on agit comme on pense.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant,</p>
+<p>Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément?</p>
+<p>Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?...</p>
+<p>Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je viens de m'incliner, madame, devant vous.</p>
+<p>Mon orgueil tout entier est encore à genoux.</p>
+<p>Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie,</p>
+<p>Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie;</p>
+<p>On ne doit m'accuser d'aucune trahison!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce?</p>
+<p>Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place.</p>
+<p>Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît?</p>
+<p>Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ma foi, madame, c'est celui de mon village.</p>
+<p>Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris</p>
+<p>Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris.</p>
+<p>Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse,</p>
+<p>C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse;</p>
+<p>Mais s'il est dans le c&oelig;ur des gens qui ne sont rien,</p>
+<p>On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte,</p>
+<p>Songez-vous qu'il se peut...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Qu'il se peut que j'en sorte?</p>
+<p>Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas</p>
+<p>Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas.</p>
+<p>Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame,</p>
+<p>Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme,</p>
+<p>Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir,</p>
+<p>Oui, c'est là ce qui fait que j'ai failli mentir.</p>
+<p>Mais je le dis encor, même étant accusée,</p>
+<p>Je ne puis supporter de me voir méprisée.</p>
+<p>Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir?</p>
+<p>Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous venez à l'instant de l'avouer vous-même.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime?</p>
+<p>Si de tristes présents, à regret acceptés,</p>
+<p>Ses discours importuns, son caprice...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22"> Arrêtez.</p>
+<p>Je ne saurais vouloir ni de vos confidences,</p>
+<p>Ni certe, et moins encor, de vos impertinences.</p>
+<p>Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci.</p>
+<p>Mon fils dit qu'il vous aime,&mdash;éloignez-vous d'ici.</p>
+<p>Puisque votre vertu se croit calomniée,</p>
+<p>Vous la verrez sans peine ainsi justifiée.</p>
+<p>Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison;</p>
+<p>Inventez un prétexte, et quittez la maison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais je ne l'aime pas, madame!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22">Toi, Lisette!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, je l'écoute dire, et je reste muette.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je perdrais patience à voir ainsi mentir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je perdrais patience à plus longtemps souffrir.</p>
+<p>Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible</p>
+<p>Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>La maréchale va pour sortir.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hé quoi! sans un regret! sans laisser à mes yeux</p>
+<p>Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux!</p>
+<p>Et mon père, madame?... Est-ce donc bien sa fille,</p>
+<p>Louison, l'honnête enfant d'une honnête famille,</p>
+<p>Louison, qui, par votre ordre et contre son désir,</p>
+<p>Est venue à Paris obéir et servir,</p>
+<p>Et qu'on verra demain, seule et désespérée,</p>
+<p>Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée?</p>
+<p>Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant,</p>
+<p>Me marchande au hasard et m'achète en passant;</p>
+<p>Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime,</p>
+<p>Il s'écoute, il se plaît, et se répond lui-même.</p>
+<p>Et moi, lorsque je parle à force de tourments,</p>
+<p>Au lieu de m'écouter on me dit que je mens!</p>
+<p>Soit!&mdash;Il me souviendra d'avoir été sincère.</p>
+<p>Justice des heureux et des grands de la terre!</p>
+<p>Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin</p>
+<p>La victime oubliée aille pleurer plus loin,</p>
+<p>Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée</p>
+<p>N'entende pas gémir la souffrance écrasée!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison.</p>
+<p>Nous en reparlerons demain;&mdash;bonsoir, Louison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Demain! Elle est partie.&mdash;Un accent de colère</p>
+<p>N'a point accompagné sa parole dernière.</p>
+<p>Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant.</p>
+<p>Mais que me reste-t-il? que faire maintenant?</p>
+<p>Demain, a-t-elle dit.&mdash;Jamais! c'est impossible.</p>
+<p>Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible.</p>
+<p>Quand demain sa pitié voudrait me retenir,</p>
+<p>Je suis de trop ici;&mdash;mais comment en sortir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE X</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, LA DUCHESSE, <i>habillée en domino ouvert, un masque à la main</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ma mère n'est pas là? Que fais-tu donc, Lisette?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je savais que madame achevait sa toilette.</p>
+<p>J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi.</p>
+<p>Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être</p>
+<p>J'ai laissé devant toi quelque souci paraître.</p>
+<p>Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper;</p>
+<p>Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper.</p>
+<p>Voici ma main; oublie un instant de caprice.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>baisant la main de la duchesse</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ah! madame!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10">Il s'agit de me rendre un service.</p>
+<p>Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra.</p>
+<p>Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera;</p>
+<p>Mais je suis malgré moi si triste et si maussade</p>
+<p>Que je n'ai pas le c&oelig;ur à cette mascarade.</p>
+<p>Maintenant que les gens me viennent avertir,</p>
+<p>Le courage me manque au moment de partir.</p>
+<p>Vas-y, Louison; veux-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Moi, madame?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Oui, par grâce.</p>
+<p>Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle lui donne son domino et son masque.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder.</p>
+<p>Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder,</p>
+<p>L'intriguer au besoin,&mdash;sans qu'il te reconnaisse;</p>
+<p>Mais s'il est en conquête avec quelque déesse,</p>
+<p>Du ciel de l'Opéra descendue un moment,</p>
+<p>Tu me comprends, ma chère? écoute seulement.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, mais vas-y toujours.&mdash;Reviens bientôt, Lisette.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE XI</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi?</p>
+<p>Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi?</p>
+<p>&mdash;Et pourquoi pas?&mdash;Peut-être aurais-je dû tout dire.</p>
+<p>Comment briser le c&oelig;ur, quand la main vous attire?</p>
+<p>Non, non, la maréchale est seule à m'accuser;</p>
+<p>C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser,</p>
+<p>Et jamais un seul mot...</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE XII</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>d'un ton froid</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18">Bonjour, mademoiselle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle?</p>
+<p>Et qu'as-tu fait?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16">Je viens prendre congé de vous.</p>
+<p>Vous voyez un ami, mais non plus un époux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vraiment? et d'où te vient ce visage tragique?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ne m'interrogez pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Quand on part, on s'explique.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas malaisé.&mdash;Je sais tout.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Que sais-tu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous l'osez demander?&mdash;J'ai tout vu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24"> Qu'as-tu vu?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile,</p>
+<p>Serpent Python!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i14"> Hé quoi! jusqu'à cet imbécile!</p>
+<p>Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré?</p>
+<p>Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleuré.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle éclate de rire.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>lui faisant tenir le domino</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tiens, nigaud, prends ceci.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Que je me travestisse?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hé! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Où?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Je te le dirai.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16">Comment?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Tu le sauras.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE XIII</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place.</p>
+<p>Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse;</p>
+<p>Je lutte en vain, le c&oelig;ur me manque à chaque pas.</p>
+<p>Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sans doute.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10">Ai-je mal fait de lui dire ma peine?</p>
+<p>Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine.</p>
+<p>J'étais bien aise aussi de réparer mes torts,</p>
+<p>Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors.</p>
+<p>Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie</p>
+<p>M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie.</p>
+<p>Je prenais du dépit contre elle à tout moment;</p>
+<p>Je l'ai même grondée, et bien injustement.</p>
+<p>Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame,</p>
+<p>De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme,</p>
+<p>Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi,</p>
+<p>Parce que nous avons un instant de souci!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non.&mdash;Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle aurait pu d'abord vous demander pardon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc?</p>
+<p>C'est à moi bien plutôt qu'il faut que l'on pardonne.</p>
+<p>Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne,</p>
+<p>On ne croirait jamais, madame, à quel excès</p>
+<p>Ils peuvent m'égarer si je leur donne accès.</p>
+<p>Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée;</p>
+<p>J'ai beau me répéter que je suis insensée,</p>
+<p>Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi.</p>
+<p>Ma raison me trahit et se change en effroi.</p>
+<p>Comme d'un voile épais je suis enveloppée;</p>
+<p>Je me vois méconnue, et je me vois trompée,</p>
+<p>Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas...</p>
+<p>Je me vois laide.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Au vrai, l'on ne vous croirait pas.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire.</p>
+<p>Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire.</p>
+<p>De son luxe élégant si l'&oelig;il est ébloui,</p>
+<p>On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui.</p>
+<p>Et cet esprit si fin, tant de délicatesse,</p>
+<p>Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse!...</p>
+<p>Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point,</p>
+<p>Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je puis malaisément vous répondre, ma chère.</p>
+<p>Si vous êtes sa femme...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Eh bien?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i24">Je suis sa mère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Si nous n'étions que deux à le trouver charmant!</p>
+<p>Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment.</p>
+<p>Puis-je, le croyez-vous, garder un c&oelig;ur tranquille,</p>
+<p>À le voir comme il est, par la cour et la ville,</p>
+<p>Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis,</p>
+<p>Au jeu comme à cheval passant les plus hardis,</p>
+<p>Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles</p>
+<p>Ces heureuses beautés qui savent être belles?</p>
+<p>Ah! c'est là que je sens, à mon mortel ennui,</p>
+<p>Combien je dois sembler peu de chose pour lui!</p>
+<p>Combien de qualités ne me sont point données</p>
+<p>Que peut-être à ma place une autre eût devinées,</p>
+<p>Et combien il est vrai que, sur un tel chemin,</p>
+<p>Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle[C].</p>
+ </div>
+
+<div class="footnote"><p>Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au théâtre.</p>
+<p>(<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole.</p>
+<p>L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi,</p>
+<p>Madame de Versel a passé près de moi.</p>
+<p>Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle.</p>
+<p>Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle,</p>
+<p>S'écartant toutefois, de peur de la toucher,</p>
+<p>Sitôt que par hasard elle daignait marcher.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oui, c'est une superbe et sotte créature.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Un n&oelig;ud qu'elle portait tomba de sa coiffure.</p>
+<p>Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser</p>
+<p>Si chacun s'élança, prêt à le ramasser.</p>
+<p>Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre,</p>
+<p>Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre.</p>
+<p>Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner,</p>
+<p>Le prit en souriant, mais pour le lui donner.</p>
+<p>Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire,</p>
+<p>Mais je me suis senti pâlir de ce sourire.</p>
+<p>C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal,</p>
+<p>Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible.</p>
+<p>Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible.</p>
+<p>Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs[D].</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p>Note D: Au lieu de ce vers on dit au théâtre:</p>
+ <div class="stanza">
+<p>Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers.</p>
+ </div>
+<p>(<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div>
+
+<div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers.</p>
+<p>Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse</p>
+<p>Que j'avais un époux et que j'étais duchesse,</p>
+<p>Le c&oelig;ur me battait bien un peu, mais pas bien fort.</p>
+<p>On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord</p>
+<p>Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie,</p>
+<p>Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie.</p>
+<p>Tous ces biens me semblaient si doux à partager</p>
+<p>Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer.</p>
+<p>Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre</p>
+<p>Qu'à le voir si facile on le trouve si rare.</p>
+<p>Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil,</p>
+<p>Arriva par degrés le moment du réveil;</p>
+<p>Quand le duc, fatigué d'une paix importune,</p>
+<p>Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune,</p>
+<p>Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas,</p>
+<p>Je compris que si loin je ne le suivrais pas.</p>
+<p>Alors prenant pour moi son aspect véritable,</p>
+<p>Apparut à mes yeux ce spectre redoutable,</p>
+<p>Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers,</p>
+<p>L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers,</p>
+<p>Il me fallut tout voir;&mdash;alors la méfiance</p>
+<p>M'enseigna lentement sa froide expérience.</p>
+<p>Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi,</p>
+<p>Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi.</p>
+<p>Mon c&oelig;ur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude,</p>
+<p>Pour la première fois connut la solitude.</p>
+<p>Puis je devins jalouse, et je me dis un jour:</p>
+<p>Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'est-ce à dire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16">Oui, l'amour!&mdash;à l'âge où tout s'ignore,</p>
+<p>En prononçant ce mot sans le comprendre encore,</p>
+<p>On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié,</p>
+<p>Où d'un commun trésor chacun a la moitié;</p>
+<p>On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême...</p>
+<p>Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même,</p>
+<p>C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir,</p>
+<p>Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle pleure.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile.</p>
+<p>Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile.</p>
+<p>Je vous en prie encor, prenez quelque repos.</p>
+<p>Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots.</p>
+<p>Vous vous imaginez que le duc vous délaisse:</p>
+<p>Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse.</p>
+<p>Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours;</p>
+<p>Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours;</p>
+<p>Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère.</p>
+<p>Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pas encore.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Adieu donc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE XIV</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA DUCHESSE, <i>seule</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Rester seule à veiller!</p>
+<p>C'est mon rôle à présent.&mdash;</p>
+<p class="i20"> Ah! je me sens brisée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle s'assoit sur un sofa.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée.</p>
+<p>Louison ne revient pas;&mdash;que font-ils à ce bal?</p>
+<p>Singulier passe-temps que ce plaisir banal!</p>
+<p>Déguiser son visage et sa voix,&mdash;pour quoi faire?</p>
+<p>Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire.</p>
+<p>S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher?</p>
+<p>Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher.</p>
+<p>Le sommeil, malgré moi, m'accable;&mdash;ma pensée</p>
+<p>M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée.</p>
+<p>Voyons, tâchons de lire un peu.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i22"> C'est encor pis.</p>
+<p>Un roman, juste ciel!&mdash;mes yeux sont assoupis.</p>
+<p>Quel ennui que l'attente!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle tire sa montre.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Hélas! pauvre petite,</p>
+<p>Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite;</p>
+<p>Je puis briser aussi ton rouage léger;&mdash;</p>
+<p>Mais le temps!&mdash;toi ni moi n'y pouvons rien changer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Elle s'endort.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE XV</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE, <i>endormie</i>, LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante.</p>
+<p>Se voir apostropher au bal par sa servante!</p>
+<p>C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison?</p>
+<p>Il faut que cette fille ait perdu la raison.</p>
+<p>Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre;</p>
+<p>La chose est convenue: elle n'a qu'à m'attendre;</p>
+<p>J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi?</p>
+<p>Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi.</p>
+<p>Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête,</p>
+<p>D'un air victorieux promenant sa conquête,</p>
+<p>Devant un poulet froid en train de se griser,</p>
+<p>M'annonçant bravement qu'il la veut épouser!</p>
+<p>J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille!</p>
+<p>Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille,</p>
+<p>Je consens... Qu'est-ce donc?&mdash;Ma femme seule ici?</p>
+<p>Elle dort, sauvons-nous.&mdash;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il va pour sortir et s'arrête.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">Elle est gentille ainsi.</p>
+<p>Que faisait-elle là?&mdash;Dort-elle en conscience?</p>
+<p>Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience.</p>
+<p>Hé, duchesse!&mdash;Elle dort et très profondément.</p>
+<p>Je ne suis qu'un mari.&mdash;Si j'étais un amant!</p>
+<p>En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge,</p>
+<p>Essayer, comme on dit, de passer pour un songe.</p>
+<p>Je ne l'ai jamais vue ainsi;&mdash;mais c'est charmant.</p>
+<p>Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? Hé, oui vraiment.</p>
+<p>Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille?</p>
+<p>On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille.</p>
+<p>A-t-elle donc veillé ce soir?&mdash;par quel hasard?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il regarde à la montre de la duchesse.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Une heure du matin!&mdash;on prétend que c'est tard.</p>
+<p>Veiller!&mdash;Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée!</p>
+<p>Elle avait de ce bal la tête possédée;</p>
+<p>Son dessein n'était pas de rester à dormir,&mdash;</p>
+<p>Mais peut-être était-il de me voir revenir?</p>
+<p>Oui; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même?</p>
+<p>Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime.</p>
+<p>Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour.</p>
+<p>C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour.</p>
+<p>Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure</p>
+<p>Chercher, sous un sot masque, une sotte figure,</p>
+<p>Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra,</p>
+<p>Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra!</p>
+<p>Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles,</p>
+<p>Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles!</p>
+<p>De me faire berner par Javotte ou Louison,</p>
+<p>Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison!</p>
+<p>Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle</p>
+<p>Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console,</p>
+<p>Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas,</p>
+<p>Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras!</p>
+<p>Pauvre duchesse, hélas! si jeune et si jolie,</p>
+<p>Avec sa patience et sa mélancolie,</p>
+<p>Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutôt</p>
+<p>Me faire obscurément le rival de Berthaud!</p>
+<p>Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme!</p>
+<p>Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme.</p>
+<p>Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux,</p>
+<p>Et l'on est ridicule à vouloir être heureux!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode?</p>
+<p>Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode,</p>
+<p>Pour une broderie on se règle sur moi,</p>
+<p>Et, dans mon propre c&oelig;ur, les sots me font la loi!</p>
+<p>Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire,</p>
+<p>En leur montrant ce c&oelig;ur, les défier d'en rire?</p>
+<p>Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité;</p>
+<p>Renier ce qu'on aime est une lâcheté.</p>
+<p>Si j'osais les braver et m'en passer l'envie?</p>
+<p>Leur dire: Je suis las de votre sotte vie;</p>
+<p>J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour,</p>
+<p>Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour!</p>
+<p>Que me répondraient-ils, ces roués en peinture,</p>
+<p>S'ils voyaient cette belle et noble créature</p>
+<p>M'accompagner, et moi la couvrant en chemin</p>
+<p>De mon manteau d'hermine, une épée à la main?</p>
+<p>Et si je leur disais: Cette fière duchesse,</p>
+<p>C'est ma s&oelig;ur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse;</p>
+<p>Ma vie est dans son c&oelig;ur, ma place est à ses pieds!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dans mes bras, mon ami.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Comment! vous m'écoutiez?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Valait-il mieux dormir?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC, <i>à la maréchale</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Et vous aussi, ma mère?</p>
+<p>J'ai donc parlé bien haut?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Valait-il mieux vous taire?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux</p>
+<p>D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker"><i>On entend rire dans la coulisse.</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Qu'est ceci?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> C'est Louison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Que Dieu la tienne en joie!</p>
+<p>Vous savez qu'elle part?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Non pas. Qui la renvoie?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra,</p>
+<p>De tout me déclarer, jusqu'au mari qu'elle a.</p>
+<p>Eh! tenez, les voici.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<h3>SCÈNE XVI</h3>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Que nous dit-on, Lisette?</p>
+<p>Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je venais demander cette permission.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous épousez... monsieur?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20">C'est une passion.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Oh! oui.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i8"> Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme,</p>
+<p>Fils d'un de vos fermiers.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>à la duchesse</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Oui, madame, on me nomme...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Tais-toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10">Pour quoi donc faire? on me parle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i28"> Tais-toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA DUCHESSE, <i>à Lisette</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Il n'est pas beau, Louison.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>à la duchesse</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Il l'est assez pour moi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères</p>
+<p>De venir à Paris braconner sur nos terres,</p>
+<p>Et nous ravir ainsi les c&oelig;urs en un moment.</p>
+<p>Vous êtes un fripon.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD, <i>à Louison</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> Ce seigneur est charmant.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et votre poulet froid, sans compter la bouteille,</p>
+<p>Vous en trouvez-vous bien?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Monseigneur, à merveille;</p>
+<p>Je...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i6">Tais-toi donc.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">BERTHAUD.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Encor? toujours se taire ici!</p>
+<p>Je me rattraperai chez nous.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE, <i>à la maréchale</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i20"> Et vous aussi,</p>
+<p>Madame, riez-vous de mon futur ménage?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LA MARÉCHALE, <i>l'attirant à part</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage.</p>
+<p>Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir,</p>
+<p>Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir.</p>
+<p>Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère</p>
+<p>Rendre aussi ton retour agréable à ton père.</p>
+<p>Quant à ton prétendu...</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LISETTE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i18"> Vous m'avez dit tantôt</p>
+<p>De trouver un prétexte.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="speaker">LE DUC.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i16"> Allons, monsieur Berthaud,</p>
+<p>Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie.</p>
+<p>C'est encore ici-bas la plus sage folie.</p>
+ </div> </div>
+
+<h3>FIN DE LOUISON.</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p>Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en
+donna la première représentation le 22 février 1849. L'auteur
+avait compté sur mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale;
+mais, au moment où les répétitions commençaient, cette
+grande actrice était déjà atteinte de la maladie à laquelle elle
+devait succomber. La pièce, accueillie avec faveur, fut cependant
+traitée fort sévèrement par la critique; c'est à quoi le
+poète fait allusion dans le sonnet adressé à mademoiselle Anaïs.
+qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de talent.</p>
+
+<hr />
+
+<a id="onnesaurait"></a>
+<h2>ON NE SAURAIT PENSER À TOUT</h2>
+
+<h3>PROVERBE EN UN ACTE</h3>
+
+<h4>1849</h4>
+
+<table summary="acteurs de On ne saurait" width="90%">
+<tr><td>PERSONNAGES </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES</td></tr>
+<tr><td>LE MARQUIS DE VALBERG. </td><td> MM. <span class="sc">Maillard.</span></td></tr>
+<tr><td>LE BARON. </td><td> <span class="sc">Volnys</span>.</td></tr>
+<tr><td>GERMAIN. </td><td> <span class="sc">Got</span>.</td></tr>
+<tr><td>LA COMTESSE DE VERNON. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Allan-Despréaux</span>.</td></tr>
+<tr><td>VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse.</td></tr>
+</table>
+
+<p><i>La scène est à la campagne</i>.</p>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="speaker">LE BARON, GERMAIN.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Mon neveu, dis-tu, n'est point ici?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Non, monsieur, je l'ai cherché partout.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne
+sommes-nous pas chez la comtesse?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Oui, monsieur, voilà son piano.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Si fait, monsieur, comme d'habitude.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur, il ne fait pas autre chose.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, ce matin même.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai
+pas trouvé chez lui. Je lui avais mandé que je quitterais
+Paris à une heure et quart, que je serais par conséquent
+à Montgeron à trois heures. De Montgeron ici il y a
+deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons
+cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais,
+mais, à tout prendre, ils ne le sont point.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Bien au contraire, ils sont fort bons.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Partant à trois heures de Montgeron, je devais par
+conséquent être au tourne-bride positivement à quatre
+heures un quart. J'avais une visite à faire à M. Duplessis,
+qui devait durer tout au plus un quart d'heure.
+Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait
+me mener plus tard que cinq heures. Je lui avais
+mandé tout cela avec la plus grande exactitude. Or, il
+est cinq heures précisément, et quelques minutes
+maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est
+point.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Ses paquets, du moins, sont-ils faits?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Pas que je sache, monsieur, aucunement.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse
+était accouchée, la duchesse de Saxe-Gotha,
+Germain; ce n'est pas une petite affaire.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Je le crois bien.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir,
+était venu me rendre visite. M. Desprez arrivait de
+Saint-Cloud. Il venait me prévenir que le ministre me
+priait de passer dans la matinée du lendemain, c'est-à-dire
+hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet ordre,
+lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à
+Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc
+à Compiègne que je me rendis. Comme je savais de
+quoi il s'agissait, il n'y avait pas de temps à perdre, tu
+le comprends.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Sans aucun doute.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez
+M. de Gercourt, qui me conduisit en secret jusqu'aux
+petits appartements;&mdash;le roi venait de partir pour
+Fontainebleau.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Cela était fâcheux.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer
+combien je suis ponctuel en toute chose.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Oh! pour cela oui.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>La ponctualité est, en ce monde, la première des
+qualités. On peut même dire que c'est la base, la véritable
+clef de toutes les autres. Car de même que le plus
+bel air d'opéra ou le plus joli morceau d'éloquence ne
+sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même les
+plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de
+prix qu'à la condition de se produire en un moment
+distinct et choisi. Retiens cela, Germain: rien n'est plus
+pitoyable que d'arriver mal à propos, eût-on d'ailleurs
+le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate qui
+arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine
+mettant ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus
+beaux talents, et l'on a vu des gens couverts de gloire
+dans les armées et même dans le cabinet perdre leur
+fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement
+réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré
+à Compiègne la marquise de Morivaux, qui me donna
+une place dans sa voiture, j'appris que l'on m'avait
+trompé par des renseignements peu exacts, et que le
+ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à
+deux heures et demie, et voulut bien m'annoncer elle-même
+que la grande-duchesse de Gotha était accouchée,
+comme je te le disais tout à l'heure, et que le roi avait
+fait choix de moi et de mon neveu pour aller la complimenter.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>À Gotha, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Oui, monsieur, mais il est sorti.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours
+aussi étourdi, aussi distrait que de coutume?
+Toujours oubliant tout!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas
+qu'il oublie, c'est qu'il pense à autre chose.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin,
+pour l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour
+son départ?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir,
+il a ouvert une grande caisse de voyage, et il s'est
+promené bien longtemps tout alentour.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Et qu'a-t-il mis dedans?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Un papier de musique.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Un papier de musique?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec
+bien du soin, et il a mis la clef dans sa poche.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Un papier de musique! toujours des folies! si le roi
+savait cette maladie-là, oserait-on lui confier une mission
+d'une si haute importance! heureusement il est
+sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Il a chanté, monsieur, toute la journée.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Il a chanté?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque
+bon sens, Germain. Dis-moi, le crois-tu réellement capable
+de se conduire sainement dans une conjoncture
+si délicate?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence
+à une accouchée? Il me semble que j'irais moi-même.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Tu ne sais pas de quoi tu parles.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous
+qui me dites qu'elle est accouchée.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton
+d'une tige auguste. Mais qu'a fait encore mon
+neveu?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à
+la porte de madame la comtesse.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Et où est-elle, la comtesse?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur, elle n'est pas levée.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne
+donc pas, cette femme-là?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Non, monsieur, elle soupe.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait
+traiter de la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui
+faire remarquer la moindre distraction de sa part, il
+entre dans une colère affreuse. À telle enseigne que,
+l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il
+avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises,
+et hier encore...</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite,
+et du plus haut mérite, Germain (car mon neveu est
+fort distingué), tombe d'une manière aussi puérile dans
+des égarements déplorables!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Cela est bien funeste, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser,
+les mains dans ses poches, une contredanse royale, et
+se promener au milieu du quadrille, comme dans l'allée
+d'un jardin?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir,
+chez madame la comtesse. Il y avait grande compagnie,
+et M. Vertigo, le poète d'à côté, lisait un mélodrame en
+vers. À l'endroit le plus touchant, monsieur, quand la
+jeune fille empoisonnée reconnaissait son père parmi les
+assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes,
+voilà mon maître qui se lève et s'en va boire le verre
+d'eau que l'auteur avait sur sa table. Tout l'effet de
+la scène a été manqué.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente
+sous dans une tasse de thé que lui présentait une charmante
+personne, croyant qu'elle quêtait pour les
+pauvres.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage
+de monsieur son frère. Il devait, comme vous pensez,
+faire les honneurs au repas de noces. J'entre chez lui,
+vers le soir, pour l'aider à faire sa toilette. Il me renvoie,
+se déshabille lui-même, puis se promène une
+heure durant, sauf votre respect, en chemise; après
+quoi il s'arrête court, se regarde dans la glace avec
+étonnement: Que diable fais-je donc? se demande-t-il;
+parbleu! il fait nuit, je me couche. Et là-dessus il se
+mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous
+n'étions venus l'avertir.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable,
+d'aller à Gotha! Vois quelle tâche j'entreprends, Germain,
+car il faut bien, bon gré, mal gré, que la volonté
+du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, c'est mon
+neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on
+lui donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de
+son père, qui est plus que le mien, et c'est moi qui suis
+responsable.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Puisque mon maître a du mérite.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de
+se corriger.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il
+n'aime pas qu'on le contrarie, et si vous m'en croyez...
+Le voici.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="speaker">LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc
+toujours mes papiers!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur, voilà monsieur le baron...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que
+j'avais tantôt? Où l'as-tu mis? où est-il passé?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai
+tous à la porte.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Au baron qui rit.</i></p>
+
+<p>Et vous, maraud, tout le premier.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur, c'est monsieur le baron.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de
+Paris? C'est que j'ai perdu un papier de musique.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis
+arrivé à l'heure dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>À partir?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Oui, demain matin.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars
+sur-le-champ, et vous ne me reverrez de la vie.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Quel refus? que voulez-vous dire?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si
+ma démarche est mal accueillie, mon parti est pris
+irrévocablement.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous
+à craindre, venant de la part du roi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Est-ce que le roi se mêle de tout ceci?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur
+d'une lettre autographe de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pour la comtesse?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous
+êtes chargé?...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une
+lettre à écrire à la comtesse. L'avez-vous vue?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Non, elle dort.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne
+fais-je pas bien?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Quelle affaire?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez
+dire. Vous n'avez jamais pu la souffrir, vous vous êtes
+brouillé avec elle, vous lui avez fait un procès; eh bien!
+je vous le demande, qu'est-ce qu'on gagne à ces choses-là?
+Votre avocat a fait de belles phrases pour un
+méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement.
+Ses discours n'ont pas le sens commun. On dit
+que c'est de la grande politique, moi je prétends qu'il
+n'en a point du tout, et vous verrez que la loi sera rejetée.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses
+sérieuses et qui réclament toute votre attention.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur,
+je vous écoute.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je
+vous ai mandé?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours
+aux ordres du roi.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Fort bien.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Sa Majesté connaît mon dévouement.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>À merveille. Vous serez donc prêt...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain,
+tout est-il préparé?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai
+fait mettre au milieu de ma chambre?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Ah! si monsieur veut chanter en route...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Chanter en route, impertinent!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la
+clef est dans votre poche.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura
+donnée sans doute avec mes gants et mon mouchoir.
+Ces gens-là ne font attention à rien.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Je puis vous assurer, monsieur...</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Germain sort.</i></p>
+
+<p>Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte,
+pour retourner chez M. Duplessis, prendre les lettres
+de la cour. Je n'ai que deux mots à vous dire: songez,
+mon neveu, que notre voyage n'est point une mission
+ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez,
+votre avenir peut en dépendre.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Hélas! je ne le sais que trop.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur
+vous-même un effort salutaire, de vaincre ces petites
+distractions, ces faiblesses d'esprit parfois si fâcheuses,
+afin de conduire sagement les choses.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh! pour cela, je vous le promets.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Sérieusement?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Très sérieusement.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six
+heures moins vingt minutes; je vais chez M. Duplessis;
+ce n'est pas loin; je serai de retour pour le dîner.
+Allons, vous me promettez donc de suivre en tout point
+mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs
+de la cour.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment
+il faut s'y prendre vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire
+partout. Il faut que je sache seulement le nom de votre
+rapporteur, et j'irai moi-même.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc
+dire?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps
+de solliciter vos juges.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Mes juges? à propos de quoi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pour votre procès.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Mais je n'ai point de procès.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs
+de la cour?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Je vous parle de la cour de Saxe.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! oui, c'est pour notre ambassade.&mdash;Je suis un
+peu préoccupé; c'est la comtesse qui a un procès, et
+je me suis chargé de le suivre. C'est une femme charmante!</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et
+que le voisinage est cause que vous vous enterrez dans
+votre château. Mais il ne faut pas que cette inclination
+traverse nos plans, s'il vous plaît.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y
+songe pas, voyez-vous, je parais, comme cela, un peu
+insouciant; mais quand je me mêle de choses graves,
+personne n'est plus attentif que moi.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>À la bonne heure.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge
+du reste.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Nous verrons votre exactitude.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse
+quelque méprise.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Fort bien.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en
+ai beaucoup.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre
+les lettres royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;&mdash;il
+est bien juste aussi que je remercie le ministre;
+je laisserai mes chiens à madame de Belleroche; j'avertirai
+tous nos parents, et à votre retour, je l'espère, le
+mariage sera décidé.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON, <i>s'arrêtant au moment de sortir</i>.</p>
+
+<p>Comment, le mariage! Quel mariage?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Hé! le mien, ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je
+l'épousais?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Non, vraiment. En voici bien d'une autre!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous
+voyez.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est
+apparemment pour votre retour.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non pas; mon sort se décide aujourd'hui.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Vous n'y pensez pas, mon ami.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et
+selon sa réponse.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise,
+qu'a-t-elle à faire avec notre ambassade? Vous ne voulez
+pas, je suppose, emmener la comtesse?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pourquoi non, si elle y consent?</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux,
+des robes, des femmes de chambre, une pluie de
+cartons, des nuits d'auberge, des cris pour un carreau
+cassé!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous parlez là de bagatelles.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas
+du tout. Il n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que
+vous emmèneriez une femme, et je ne sais si on le
+trouverait bon.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est ce dont je me soucie fort peu.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle;
+et si vous insistez, je vous déclare...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Le marquis se met au piano et prélude.&mdash;À part.</i></p>
+
+<p>En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible
+qu'il aille à Gotha. Que faire? je ne puis partir seul,
+son nom est tout au long dans la lettre royale. Si je dis
+ce qui en est, voilà un scandale, et quand bien même
+j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien
+(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable,
+et l'à-propos sera manqué.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend sonner.</i></p>
+
+<p>Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais
+manquer M. Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Monsieur, je vous croyais parti.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Vous êtes amoureux de la comtesse.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est mon secret.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Vous venez de me le dire.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler
+pour vous à la comtesse; elle me déteste, et je suis
+pressé. Voici ce que je vous propose. Deux choses sont
+qu'il faut mener à bien, votre mariage et votre ambassade.
+Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne demande pas mieux.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si
+elle accepte, je ne m'oppose pas à ce qu'elle vienne en
+Allemagne, mais ce ne saurait être du jour au lendemain;
+cela se conçoit naturellement.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Naturellement.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Ainsi elle pourrait nous rejoindre.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous avez là une excellente idée.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>N'est-il pas vrai? Si elle refuse...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si elle refuse, je la quitte pour jamais.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>C'est cela même; vous fuyez une ingrate.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! je l'adorerai toujours!</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Certainement.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes,
+entre des mains habiles, peuvent tourner à son profit.
+On n'a pas su le guider jusqu'ici. Allons, il peut venir
+à Gotha.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour,
+votre démarche sera faite, et le succès, je l'espère,
+sera favorable, car la comtesse, apparemment, s'attend
+à votre proposition.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois
+que je viens ici pour lui en parler, et, je ne sais comment
+cela se fait, je l'oublie toujours; mais, cette
+fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour m'en
+souvenir.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Cela fait un mariage bien avancé!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile
+de la fixer longtemps sur le même objet. Quand vous
+lui parlez, elle semble vous écouter, et elle est à cent
+lieues de là.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Elle est peut-être distraite?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Oh! je vous en réponds.&mdash;Je vais chez M. Duplessis.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès
+de la comtesse et cette ambassade, tout cela m'occupe
+beaucoup. On a mille lettres à répondre. Elle
+veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne
+peut pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez
+bien.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Oui, oui, songez à votre mariage.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête!
+Je n'y pense jamais. Je ne vous reconduis pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Hé! non, non. Vous vous moquez de moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part, en s'en allant.</i></p>
+
+<p>Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais
+le faire surveiller lui-même.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, VICTOIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Holà! oh! quelqu'un!</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Donnez-moi ma robe de chambre.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Vous badinez, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Hé! ah!... oui, oui.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et
+elle va venir.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux,
+et j'irai chez elle.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous avez raison;... c'est que je pensais...</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Monsieur, voilà madame.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>en entrant</i>.</p>
+
+<p>François, dites à Victoire de venir.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Me voilà, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'est bon.&mdash;Monsieur de Valberg, je suis enchantée
+de vous voir... Vous avez été hier de la distraction la
+plus divertissante du monde... Je vous aime à la folie
+comme cela.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame,
+au contraire; cependant, comme on dit souvent, les
+contraires se rapprochent quelquefois.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Donnez-moi un autre collet.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'assied à sa toilette.</i></p>
+
+<p>Celui-ci va à faire horreur.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Au marquis.</i></p>
+
+<p>Asseyez-vous donc.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut
+pas; cependant il est bien fait. C'est qu'il y a là un pli...
+Attendez.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle l'arrange.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui, un pli, voyons.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se mire.</i></p>
+
+<p>Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille
+comme cela. Ayez soin que mademoiselle Dufour m'en
+fasse un autre tout pareil, mais je dis tout de même,
+entendez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer
+François tout à l'heure, j'en suis très pressée.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Il n'y aura peut-être pas assez de temps.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je
+désire impossible, et puis vous viendrez dire que vous
+m'êtes bien attachée.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>C'est que rien n'est plus vrai.&mdash;Madame me gronde.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien!
+monsieur de Valberg, vous ne dites rien?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais vous ne m'écoutez pas, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>mettant son ruban</i>.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas
+des contraires?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Cela peut bien être. Victoire!</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Madame?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos
+contrats.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je vous entends toujours avec plaisir.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Aurez-vous du monde aujourd'hui?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais
+dire, car tous les ennuyeux de la ville prennent ce parc
+pour leur promenade. Victoire! qu'on ne laisse entrer
+personne.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Je m'en vais le dire, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très
+sérieusement.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>à Victoire</i>.</p>
+
+<p>Ma belle-s&oelig;ur, pourtant.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes
+comme cela, qui vous séduisent dès le premier moment
+qu'on les voit.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Est-ce là tout?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le
+veux bien.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Je m'en vais le dire.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Attendez.&mdash;La liste d'hier.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Mais, madame a laissé entrer tout le monde.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous croyez?</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>J'en suis sûre.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Eh bien! en ce cas-là, tout le monde.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Madame aura-t-elle besoin de moi?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Non, non.&mdash;Cependant ne vous éloignez pas...
+Qu'on m'avertisse quand mes étoffes viendront.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, LA COMTESSE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous faites des emplettes?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui, pour cet hiver.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous aimez beaucoup le monde, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez
+comme mon mari m'a rendue malheureuse pendant
+trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec lui, dans une
+de ses terres.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Dans une de ses terres?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons
+fait sur les bords du Rhin.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Sur les bords du Rhin?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Est-ce un beau pays?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas.
+On se donne beaucoup de fatigue pour visiter toutes
+sortes d'endroits, et je ne vois pas la différence. C'est
+une faculté qui m'est refusée. On me montre des châteaux,
+des bois, des rivières, des églises surtout... Ah,
+Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un
+froid! c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens
+encore de mes réveils, quand j'étais le matin dans un lit
+bien chaud, brisée par un voyage en poste, et que M. de
+Vernon entrait dans ma chambre avec la perspective
+d'une cathédrale!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, cela doit être fort pénible.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien
+que ce n'était pas assez d'essuyer des caveaux humides,
+de se tordre le cou pour voir des rosaces. Le triomphe
+de mon mari était de monter dans les flèches, et l'on
+me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On
+grimpe en rond autour d'un pilier, dans une tourelle
+qui vous suffoque, et l'on s'en va montant et tournant
+toujours, comme avec un tire-bouchon dans la tête,
+jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on
+ferme les yeux pour ne pas tomber. C'est alors que
+votre cornac tire de sa poche une lorgnette pour vous
+faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu l'Allemagne.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous
+allons prendre avec le baron.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il est ici, le baron?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris
+ce matin, par ce grand orage;&mdash;c'est là ce qui a dérangé
+le temps, sûrement.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Comment! ne parliez-vous pas de lui?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Si fait, si fait, c'est à merveille.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Non, non.&mdash;Je vous trouve charmant comme cela.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle cherche quelque chose.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort
+bon.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il ouvre sa tabatière.</i></p>
+
+<p>Ah! j'oubliais bien!</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous voyez ce papier-là. Devinez.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est que si vous voulez vous remarier...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>cherchant sur son piano</i>.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous cherchez encore?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>cherchant</i>.</p>
+
+<p>Parlez, parlez toujours.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec
+moi.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>cherchant toujours</i>.</p>
+
+<p>Avec vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh! sûrement.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous cherchez donc là?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Un papier que j'avais tout à l'heure.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Est-ce une chose de conséquence?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui et non, c'est une chanson.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai.
+Il est très complet depuis 1650.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'était une chanson, nouvelle.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Il y en a beaucoup dedans.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Des chansons nouvelles?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, pour ce temps-là.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours,
+comme vous savez, avec les femmes.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une
+visite.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Eh! c'est votre domestique.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à
+monsieur le marquis, de la part de monsieur le baron.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est
+assez singulier; c'est une romance. Est-ce celle que
+vous cherchiez?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez
+volée apparemment.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se met au piano et joue.</i></p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Justement, c'est celle de la malle.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Au marquis.</i></p>
+
+<p>Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Quoi? qu'est-ce que c'est.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Si vous songiez à vos affaires.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! oui, tu viens nous déranger...</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu
+un exprès de Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup.
+Il est retourné encore chez M. Duplessis; il
+paraissait tout bouleversé.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En vérité?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir
+une raison d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même
+temps qu'il faut une réponse sur-le-champ.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS <i>réfléchit</i>.</p>
+
+<p>Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela,
+madame, ce n'est pas cela, vous vous trompez.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il va au piano.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle joue.</i></p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires.
+Monsieur le baron m'a dit de saisir au vol quelques
+mots de leur entretien.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se retire lentement.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, pour la musique. Mais les paroles...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Les paroles, je ne les sais pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Comment! elles sont de...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il chante.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">GERMAIN, <i>près de la porte</i>.</p>
+
+<p>Cela ne prend pas le chemin de Gotha.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>J'ai oublié le reste; c'est singulier.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Très singulier, avec votre mémoire!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN,
+VICTOIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Voilà vos étoffes, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'est bon.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus
+longtemps.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre
+avis.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un
+à qui j'ai à parler.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ici? chez moi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui;&mdash;et à propos.&mdash;C'est vous.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je ne sais pas quand.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je ne m'en souviens pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment,
+ne sont pas concevables. Il me semble pourtant...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Dites.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que je vous ai parlé de mon voyage.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Quel voyage?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En Allemagne.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Comment du vôtre?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait
+avec mon mari.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, je vous assure...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous
+donnerai mon volume de je ne sais plus qui, et vous
+trouverez la fin de notre romance.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>s'en allant</i>.</p>
+
+<p>Mais c'est moi...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Je vous dis que c'est moi...</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="speaker">GERMAIN, VICTOIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous
+savez que monsieur aime madame.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Et je sais que madame aime monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Et que monsieur veut épouser madame.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Et que madame ne demande pas mieux.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>En êtes-vous sûre?</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Parfaitement.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en
+ambassade.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la
+duchesse est accouchée, et nous allons lui faire compliment
+de la part de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Cela signifie que mon maître veut que la comtesse
+dise oui ou non avant ce départ, afin d'en avoir la conscience
+nette; que nous partons demain matin avec le
+baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger tout,
+et qu'au lieu de le dire, ils chantent.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Il a pourtant parlé mariage et voyage.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Et elle lui a répondu chanson.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce
+qu'il croit, avec votre maîtresse.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Monsieur Germain.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Mam'selle Victoire.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger
+cette affaire-là. Vous venez d'apporter un papier;
+n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Oui, le voici.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Donnez-le moi, et maintenant...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle écrit sur la romance.</i></p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN, <i>lisant</i>.</p>
+
+<p>Mais s'ils se fâchent?</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour.
+À plus forte raison...</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Les voici qui viennent; sauvons-nous.</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Et écoutons.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>un livre à la main</i>.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas ce que je choisirais.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Lisant.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous voilà bien content. Avec votre livre en main,
+vous êtes bien sûr de votre mémoire.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me
+serait revenu tout de suite.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Lisant.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire</p>
+<p>Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,</p>
+<p>De quels hôtes divins le ciel est habité.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous y mettez une expression!...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on
+sent du fond du c&oelig;ur, et ces vers ne semblent-ils pas
+faits tout exprès pour qu'on vous les dise?</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fanny, l'heureux mortel...</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous vous divertissez, je crois.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il
+y a de plus sacré au monde, je... je trouve ces vers-là
+charmants.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'assied au piano.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>près d'elle</i>.</p>
+
+<p>Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi
+pensez-vous donc, madame?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'est une étoffe trop âgée.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Elle m'a paru toute neuve.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours
+de l'an passé.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que c'est bien femme, ce que vous dites là!</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,&mdash;voilà
+ce qu'il vous faut, à vous autres.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>À vous autres! Vous êtes poli.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Hors le moment présent, vous ne connaissez rien.
+Vous ne vous souciez plus des choses de la veille, et
+celles du lendemain, vous n'y songez pas. Je vous réponds
+bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait
+pas tant de fantaisies.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait
+véritablement.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Parlez-vous sérieusement, madame?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime
+de bonne volonté.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Comment, votre mort?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame.
+Il ne faut pas me dire deux fois les choses. Oh!
+je craignais cette cruelle parole, mais, en la prévoyant,
+je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle m'accable,...
+au nom du ciel! ne la répétez pas.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin
+de vous, loin de tout ce qui m'est cher? La vie me
+serait insupportable. Riez-en, madame, tant qu'il vous
+plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un voyage à
+la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets,
+vous avez les vôtres; que sais-je?&mdash;Vous trouverez
+cent raisons, cent obstacles,... mais en est-il un seul,
+en voit-on quand on aime? Est-ce votre procès qui vous
+retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. Je suis
+allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu
+loin, mais qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous
+occupe;&mdash;non, madame, vous ne m'aimez pas.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias
+me faites-vous là?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne
+voulez pas l'entendre, je me retire. Adieu, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions
+ne plaisent qu'à la condition d'être plaisantes.
+Quand vous prenez le chapeau du voisin, ou quand vous
+appelez le curé «mademoiselle», personne ne songe
+à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage
+jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour
+une robe feuille-morte, comme un homme qui va se
+noyer; car vous comprenez que, dans ce cas-là, notre
+part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est plus de la
+gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon
+d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des
+femmes.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus
+pour m'éloigner de vous.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>En vérité, vous perdez l'esprit.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>De mieux en mieux.&mdash;Que je suis malheureux!</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous ne soupez pas avec moi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non, je m'en vais.&mdash;Adieu, madame.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il s'assied dans un coin.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable
+et incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma
+musique. Qu'est-ce que c'est que cela?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la
+romance.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, assis.</p>
+
+<p>Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu
+lui déplaire! qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi!
+je viens ici, le c&oelig;ur tout plein d'elle, mettre à ses pieds
+ma vie entière; je lui fais en toute confiance l'aveu sincère
+de mon amour; je lui demande sa main le plus
+clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me
+repousse avec cette dureté! C'est une chose inconcevable;
+plus j'y réfléchis, moins je le comprends.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse.</i></p>
+
+<p>Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque
+faute impardonnable.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>lui présentant le papier quand il passe devant elle</i>.</p>
+
+<p>Tenez, Valberg, lisez donc cela.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la
+reverrai, elle me pardonnera. Allons, Germain, je veux
+sortir. Oui, sans doute, il faut que je la revoie. Elle est
+si bonne, si indulgente! et si gracieuse et si belle! pas
+une femme ne lui est comparable.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je laisse passer cette distraction-là.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse...
+à faire pitié! Son étourderie continuelle...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>présentant le papier</i>.</p>
+
+<p>Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement
+convenir à un homme raisonnable? Aurait-elle ce
+calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère
+nécessaires dans un ménage?&mdash;J'aurais fort à faire
+avec cette femme-là.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ceci mérite d'être écouté.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais elle est si bonne musicienne!&mdash;Germain!&mdash;Ah!
+que nous serions heureux, seuls, dans quelque retraite
+paisible, avec quelques amis, avec tout ce qu'elle
+aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>À la bonne heure.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais non, elle aime le monde, les fêtes!&mdash;Germain!&mdash;Eh
+bien! Je ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être
+d'une pareille femme?&mdash;Germain!&mdash;Je la laisserais
+faire; j'aimerais pour elle ces plaisirs qui m'ennuient;
+je mettrais mon orgueil à la voir admirée; je me fierais
+à elle comme à moi-même, et si jamais elle me trahissait...&mdash;Germain!&mdash;je
+lui plongerais un poignard
+dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>lui prenant la main</i>.</p>
+
+<p>Oh! que non, monsieur de Valberg.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais
+pas...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Avant de me tuer, lisez cela.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est donc?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il lit:</i></p>
+
+<p>«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se
+souvenir d'épouser madame la comtesse avant de partir
+pour l'Allemagne.»</p>
+
+<p>Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi,
+et non pas vous, qui avais parlé de ce voyage-là.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mais c'est donc réel, ce départ?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue
+à vous le répéter.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car
+ces trois lignes sont de son écriture.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Non, mais elle écrit des impertinences.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Point du tout, c'était ma pensée.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Et quand partez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Demain matin.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous vouliez donc m'épouser en poste?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le
+plus délicieux voyage!</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Un enlèvement?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, dans les formes.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Elles seraient jolies.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Certainement, nous publierions nos bans...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Nous avons mon oncle.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Et nos parents?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ils ne demandent pas mieux.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Et le monde?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes
+gens, je suppose. Parce que nous montons dans une
+chaise de poste, on ne va pas nous prendre tout à coup
+pour des banqueroutiers.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il
+m'amuse.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Suivons-le, il sera tout simple.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>J'en suis presque tentée.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>J'en suis enchanté. Holà! Germain!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Entre Germain.</i></p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Vous avez appelé, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>Je crois que le danger est passé.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au
+milieu de la chambre, et apporte-la tout de suite.</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Ici, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui; dépêche-toi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Germain sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez
+prendre votre malle?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce
+que, voyez-vous, quand on a une bonne idée, il faut s'y
+tenir; je ne connais que cela.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride
+abattue, pour les Grandes-Indes, il faut prendre son
+passe-port. Êtes-vous bien-sûr que je sois douée de
+toutes les qualités requises pour faire convenablement
+votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux
+que vous possédez en Espagne?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En Espagne? Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette
+égalité de caractère, si nécessaires dans une maison,
+surtout quand le maître en donne l'exemple?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous
+répète ce que sait tout le monde, qu'on voit en vous
+toutes les qualités, comme tous les talents et toutes
+les grâces?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à
+faire pitié, et étourdie, surtout étourdie...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qui a jamais dit cela, madame?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Un de mes amis.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Un impertinent.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits
+devant son miroir et qui les peint à son image.
+Devinez-le. C'est un diplomate qui est assez bon musicien;
+un poète connaisseur en étoffes; un chasseur
+très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable
+au whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui
+dit des bêtises; un fort galant homme qui en fait quelquefois;
+enfin, c'est un amant plein de délicatesse qui,
+pour gagner le c&oelig;ur d'une femme, lui adresse des
+compliments par usage, et des injures par distraction.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière
+de ma vie, et vous verrez si dans ce voyage...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous avez dit oui.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a
+tout un monde.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Consentez donc, madame, et ce portrait que vous
+venez de faire, ce portrait ne sera plus le mien. Oui,
+s'il est ressemblant aujourd'hui, c'est grâce à vous,
+je le proteste. C'est le doute, la crainte, l'espérance,
+l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient
+de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas
+vous. Ne me faites pas l'injure de croire que j'aurais
+perdu la raison si je vous avais moins aimée; je l'avais
+laissée dans vos yeux; il ne vous faut qu'un mot pour
+me la rendre.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ce que vous dites là me donne une idée plaisante,
+c'est qu'il pourrait se faire que, sans nous en douter,
+nous nous fussions volé notre raison l'un à l'autre.
+Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour de moi;
+peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites
+donc, marquis, si nous essayions de réparer mutuellement
+le dommage que nous nous sommes fait? Puisque
+j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si nous
+nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques?
+Ce serait peut-être un moyen excellent de
+parvenir à une grande sagesse.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne demande pas mieux que de vous obéir.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange.
+Par exemple, je suis paresseuse, vous me l'avez dit...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais, madame...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire,
+vous remuez toujours; vous revenez de la chasse
+quand je me lève; vous avez sans cesse les doigts tachés
+d'encre, et c'est pour moi un chagrin d'écrire. Pour la
+lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à des
+tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors
+à leur doux murmure. Dans le monde, vous ne savez
+que faire, à moins que ce ne soit, comme M. de Brancas,
+d'accrocher votre perruque à un lustre; vous ne
+dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier
+de ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie,
+j'irais volontiers jusqu'au bavardage si tant de
+gens ne s'en mêlaient pas, et pendant que vous êtes
+dans un coin, boudant d'un air sauvage, le bruit m'amuse,
+m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec
+toutes ces disparates on ne pourrait pas faire un tableau?
+Trouvons un cadre où nous pourrions mettre,
+vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de rose,
+nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions,
+à tour de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne
+serait-ce pas un bel exemple à donner au monde, qu'un
+homme ayant assez d'amour pour renoncer à dire: Je
+veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le plaisir
+de dire: Si je voulais?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame,
+si vous me jugiez digne de vous confier ma vie
+entière, je mourrais de joie à vos pieds.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Non pas; où seraient mes profits?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Entre Germain avec la malle.</i></p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Voilà votre malle, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Et mon oncle?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh bien! madame?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Eh bien!... essayons.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce
+qu'il y a ici.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'est là votre manière de me remercier?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Hé! madame, j'aurai bien le temps.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Comment, bien le temps? c'est honnête.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne
+veux plus faire autre chose pendant tout le reste de
+ma vie.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Entre Victoire.</i></p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Madame a besoin de moi?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous
+êtes permis tantôt...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant
+de Buckingham, au lieu de le jeter par la fenêtre, je
+le lui mettrais dans sa poche.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il y met une bourse.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Est-ce là cet homme si raisonnable!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons
+d'abord ici toute votre musique.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Voilà un bon commencement.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>arrangeant la musique</i>.</p>
+
+<p>On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons
+des connaisseurs là-bas. Je me fais une fête de vous
+voir chanter devant eux.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il chante.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Fanny, l'heureux mortel...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ils vous adoreront, ces braves gens.&mdash;Germain!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Va me chercher mon violon.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Germain sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>N'oubliez pas cette romance, au moins.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Et ma robe feuille-morte? Victoire!</p>
+
+<p class="speaker">VICTOIRE.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous voulez la prendre?</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Puisque c'est une de vos conditions.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire!
+Apportez-en d'autres, mademoiselle.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il la jette sur un meuble.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu
+de choses, rien que le plus important; nous ferons
+toutes sortes d'emplettes dans le pays.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est cela même.&mdash;Germain!</p>
+
+<p class="speaker">GERMAIN.</p>
+
+<p>Monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons
+le reste à Gotha.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Comment, à Gotha?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! oui, c'est là que nous allons.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Ah! tenez, prenez ce petit coffre.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Regardant.</i></p>
+
+<p>Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que d'heureux jours nous allons passer!</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce
+sera ravissant pour un bal masqué.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il
+va très bien.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous avez raison; ma montre suffit.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il la met dans la malle.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que
+vous voilà diplomate.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans
+la malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants,
+son mouchoir et son chapeau.</i></p>
+
+<p>J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien
+tiré. Mon oncle, qui se croit un génie, voulait me faire
+la leçon, mais il n'a pas la tête parfaitement saine;
+entre nous, il radote un peu!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Fermant la malle.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Le voici.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE X</h3>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON,
+GERMAIN, VICTOIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à
+l'improviste sans en demander la permission; mais
+une circonstance imprévue...</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Vous me faites grand plaisir, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi
+que vous embrassiez madame. Tout est fini, tout est
+oublié!... Je veux dire tout est convenu. Vous devez
+comprendre mon bonheur.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse
+de Gotha est morte.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est malheureux, nos paquets étaient faits.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens
+d'apprendre cette affreuse nouvelle.</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui
+n'avais pas d'autre idée.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Juste ciel! m'abandonnez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LA COMTESSE.</p>
+
+<p>Non, mais emmenez-moi quelque part.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous
+voulez.</p>
+
+<p class="speaker">LE BARON.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable
+catastrophe! toutes mes dispositions étaient
+prises, j'avais les lettres royales, les cadeaux à donner,
+j'avais tout préparé, tout prévu; il faut que la seule
+chance à laquelle on n'eût pas songé!...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait
+penser à tout.</p>
+
+
+<h3>FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT.</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p>Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut
+composé pour une matinée de musique et de récits donnée, au
+printemps de 1849, dans la salle de concerts de M. Pleyel, au
+bénéfice d'un artiste. Madame Viardot, mademoiselle Rachel,
+madame Allan-Despréaux et plusieurs autres sociétaires de la
+Comédie-Française prêtaient le concours de leurs talents à
+cette bonne &oelig;uvre. Devant un public d'élite et dans cette petite
+salle, le proverbe obtint un grand succès. Transporté, peu de
+jours après, au Théâtre-Français, il y produisit peu d'effet;
+mais le but que l'auteur s'était proposé se trouvait atteint.</p>
+
+<hr />
+
+<a id="bettine"></a>
+<h2>BETTINE</h2>
+
+<h3>COMÉDIE EN UN ACTE</h3>
+
+<h4>1851</h4>
+
+<table summary="acteurs de Bettine" width="90%">
+<tr><td>PERSONNAGES </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES</td></tr>
+
+<tr><td>LE MARQUIS STÉFANI. </td><td> MM. <span class="sc">Geffroy</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>LE BARON DE STEINBERG. </td><td> <span class="sc">Lafontaine</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>CALABRE, <i>valet de chambre du baron</i>. </td><td> <span class="sc">Perrin</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>LE NOTAIRE.</td><td> <span class="sc">Lesueur</span>.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">Un Domestique</span>. </td><td> <span class="sc"> Bordier</span>.</td></tr>
+
+<tr><td>BETTINE, <i>cantatrice italienne</i>. </td><td> M<sup>me</sup><span class="sc"> Rose Chéri</span>.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="speaker"><i>La scène est en Italie.</i></p>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="speaker"><i>Un salon de campagne.</i></p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, LE NOTAIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur
+Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Les futurs conjoints, où sont-ils?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques
+instants, s'il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir?
+Il n'y a pas loin d'ici à la ville, mais il fait chaud.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode.
+Mais je ne vois pas les futurs conjoints.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Madame n'est pas encore levée.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Comment! il est midi passé.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Alors elle ne tardera guère.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Et M. de Steinberg, est-il levé, lui?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il est à la chasse.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière
+de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait
+venir à une heure expresse, et quand j'arrive, madame
+dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez,
+mon cher monsieur Calabre...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur
+Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le
+monde. Madame est une artiste, vous savez.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne
+l'ai jamais entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire,
+vous comprenez.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à
+trois heures du matin. Aimez-vous la musique, monsieur
+Capsucefalo?</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Certainement, monsieur Calabre, autant que mes
+fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous
+grande soirée, beaucoup de monde?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et
+monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand
+concert en tête à tête. Ce n'est pas la première fois.
+C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle
+a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a
+pas chanté. Au point du jour, elle s'est couchée, et
+monsieur a pris son fusil.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de
+l'extravagance. La chasse et la musique sont deux fort
+bonnes choses; mais quand on se marie, monsieur
+Calabre, on se marie. Et les témoins?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience.
+Que me veut-on?</p>
+
+<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Monsieur, c'est une lettre de la princesse.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>prenant la lettre</i>.</p>
+
+<p>C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Il y a là un homme à cheval.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, STEINBERG.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour,
+Cefalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous voyez;
+mais la signora ne l'est guère.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille.
+Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup
+d'&oelig;il...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>C'est de la part de la princesse, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>ouvrant la lettre</i>.</p>
+
+<p>Voyons.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de
+plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>lisant</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre;
+vous vous donnez des airs d'importance, sous
+prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du
+tout, je vous en avertis.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Si la discrétion est un tort...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se
+taisant, on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque
+chose à dire.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute
+si la princesse?...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours
+cette princesse! Qu'est-ce donc? Nous habitons cette
+maison depuis un mois. La princesse est notre voisine
+de campagne, et son palais est à deux pas de nous.
+Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il
+existe entre nous des relations de bon voisinage et
+même d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici
+en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans
+se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où
+l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée
+de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles.
+Nous sommes en Italie, où les m&oelig;urs sont franches,
+libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil
+timide à la plus grande gloire de l'ennui; nous sommes
+dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et
+hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme,
+quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où
+l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin
+la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais
+temps.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur le baron prend bien chaudement les choses.
+Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un
+pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on
+s'en occupe.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites
+votre pensée, je le veux.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement,
+quand monsieur le baron s'en va comme cela pour toute
+une journée chez la princesse, il m'a semblé quelquefois
+que madame était triste.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Est-ce là tout?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Parlerez-vous, quand je l'ordonne?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de
+la peine. Elle vous aime tant!</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Elle m'aime tant!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime.
+Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions
+elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps,
+pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous
+pensez au fond du c&oelig;ur, si vous l'aimez toujours, si
+vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard...
+Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de
+mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion...
+Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine,
+quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle
+pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Calabre! mon pauvre vieux Calabre!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Plaît-il, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Ce mariage...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi,
+je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir,
+je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire,
+je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis
+aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent,
+sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs,
+de toutes les séductions qui entourent et assiègent une
+actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la
+calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et
+l'honnêteté de son c&oelig;ur est aussi visible que la pure
+clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait,
+personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur
+d'un mari; mais...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi
+alors?...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser
+une cantatrice?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me
+semble pourtant...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y
+avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples...
+Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme vous
+le disiez, est excellente. Elle est riche,... vous l'êtes
+aussi.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>En es-tu sûr?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Vous êtes si généreux!...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été,
+mais je ne le suis plus.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Est-il possible, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce
+que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je
+n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au c&oelig;ur,
+c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes
+qui ne coûtent rien,&mdash;et par là-dessus le lansquenet...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Vous jouez donc toujours, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Chez la princesse? Et vous avez perdu...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je
+vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma
+revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus
+le sou, je n'ai plus de quoi vivre.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur
+le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites
+économies...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as
+pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à
+moitié perdue...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il me semble alors que ce serait le cas...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi
+pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi
+pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison
+impossible à dire, mais impossible à oublier, qui
+me force à quitter Bettine.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Quitter madame? est-ce vrai?...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein,
+en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre;
+mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu
+pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse?&mdash;Que
+me veut-on? qu'est-ce que c'est?</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents, Un Domestique</span>.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à
+madame.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Elle n'est pas levée.</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Pardon, monsieur le baron.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani?
+Qu'est-ce que c'est que cela?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène
+dans le jardin.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Dans le jardin?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin,
+qui regarde les poissons rouges. Il dit qu'il revient
+d'un grand voyage.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?</p>
+
+<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Stéfani! Je connais ce nom-là.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant
+à Florence?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>regardant au balcon</i>.</p>
+
+<p>C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier
+de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur
+de la signora Bettina.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à
+l'ancienne mode de Venise; mais il n'est pas prouvé
+que son engouement pour la signora s'en soit tenu à
+l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire
+à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là.
+Je sors; je reviendrai tantôt.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Vous allez encore jouer, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="speaker">CALABRE, LE NOTAIRE, <i>puis</i> BETTINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame,
+si bonne, si jolie!</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis
+dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Et les témoins?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>arrivant en chantant</i>.</p>
+
+<p>Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami!
+As-tu tes paperasses?</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement
+laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient
+tous mes trésors.&mdash;Est-ce que tu n'as pas vu Filippo
+Valle, mon chargé d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est
+connu pour puissamment riche.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien. Où est-il donc?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il est sorti, madame, pour un instant.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>C'est-à-dire,... je ne sais pas trop...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Va donc le chercher.&mdash;Capsucefalo, attendez-nous
+dans le pavillon.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>J'en sors, madame, je suis à vos ordres.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Calabre.</i></p>
+
+<p>Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous
+observé qu'elle m'a tutoyé?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>C'est sa manière quand elle est contente.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais certainement.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Calabre.</i></p>
+
+<p>À quoi penses-tu donc?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Je l'avais oublié, madame.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou
+du café, du chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être
+faim; vite, un flacon de moscatelle et un grand
+plat de macaroni.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Madame, je suis bien reconnaissant.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se retire avec de grandes salutations.</i></p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>à Calabre</i>.</p>
+
+<p>Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air
+d'un âne qu'on étrille. Je t'avais dit d'aller chercher
+Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Pardon, madame, ce n'est pas lui.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani,
+mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est
+là?... Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà
+qui monte le perron; mais je dois vous dire que monsieur
+le baron...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron,
+qu'est-ce que tu chantes? Est-ce que tu fais des vers?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que
+M. de Steinberg m'a recommandé...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Parle donc.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur le baron m'a chargé de vous prier...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Tu me feras mourir avec tes phrases.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>De ne pas recevoir ce seigneur.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Qui? Stéfani? tu perds la tête.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>riant</i>.</p>
+
+<p>Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce
+qu'il dit, c'est clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani!
+un vieil ami que j'aime de tout mon c&oelig;ur!...
+Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher Steinberg.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>à part, en sortant</i>.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va
+mal, cela va bien mal.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="speaker">BETTINE, LE MARQUIS.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE, <i>allant au-devant du marquis</i>.</p>
+
+<p>Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard,
+cher marquis?... Comment vous portez-vous? que
+faites-vous? que devenez-vous?... Vous avez bon visage...
+Que je suis ravie de vous voir!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi,
+je suis enchanté; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout
+simple.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Des compliments! Vous êtes toujours le même.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus
+charmante que jamais; et savez-vous qu'il y a quelque
+chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous
+arrivez!... Je vais me marier!... Avez-vous déjeuné?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire
+capable de m'embarquer sans avoir pris...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vos précautions. D'où venez-vous donc?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard,
+en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne
+m'en doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous
+marier?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui, mon ami, aujourd'hui même.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Aujourd'hui même?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Le notaire est là.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est
+bien de votre part, cela, c'est très bien. Je ne m'y
+attendais pas, je suis enchanté.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment
+cette fois! Est-ce que vous êtes venu ici pour
+me dire des injures, monsieur le marquis?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh!
+comme je vous retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux
+yeux qui s'enflamment. Calmez-vous; je sais que vous
+êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous
+aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous
+avez une certaine tête...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Comment, une tête?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! oui, une tête...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il la regarde.</i></p>
+
+<p>Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse,
+d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien
+n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin,
+témoin le dernier acte de <i>Cendrillon</i>.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau
+chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée
+dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la
+scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever
+dans mon carrosse.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Miséricorde, marquis! quelle vivacité!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre
+grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un
+sur l'autre, étincelante de diamants...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra,
+comment était-ce donc?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>chante les premières mesures de l'air final de la</i> Cencrentola <i>,
+puis s'arrête tout à coup et dit</i>:</p>
+
+<p>Ah! que tout cela est loin maintenant!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon
+mari, il le sera tout à l'heure) me laisserait remonter
+sur la scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y
+donc sérieusement.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous
+ne renoncez pas du moins à la musique?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en
+vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez
+l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en
+ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en
+voudrez.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me
+fend le c&oelig;ur de penser que je ne pourrai plus, après
+le dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais
+à demeure pour me délecter à vous entendre.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui, vous étiez un de mes fidèles.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles
+me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son
+dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver
+dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien
+que vous avez été mon chevalier.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Qui m'avait sifflée dans <i>Tancrède</i>.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en
+reçus le plus rude coup d'épée... Ah! c'était le bon
+temps, celui-là!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je
+donc, moi qui suis vieux?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo
+a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le c&oelig;ur
+n'a pas de rides.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous
+pourquoi, Bettine? C'est que je commence à aimer mes
+souvenirs plus qu'il ne faudrait; c'est un grand tort.
+Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber
+dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir
+injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste
+effet des années, que je m'étais juré de rester impartial
+pour les choses nouvelles comme pour les anciennes.
+Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui
+ressemblent aux cloches de Boileau:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pour honorer les morts font mourir les vivants.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce
+que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal
+de vos auteurs nouveaux; mais Rossini est toujours mon
+homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes
+de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini
+avait dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière
+tournure, escorté du long nez de Pellegrini; Lablache
+m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh! que diantre voulez-vous
+que j'y fasse?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi
+aussi, j'aime mes souvenirs.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos
+souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas
+qu'ils ne se ressemblent.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants
+qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Jamais, cher Stéfani, jamais.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas
+heureuse?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que
+je n'avais pas aimé.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous voulez dire par là?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante,
+coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas
+notre droit, par hasard? Mais je ne suis plus rien de tout
+cela, depuis que j'ai senti mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous
+cela! Mais ce serait à en devenir fou, rien que
+pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc
+beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne m'avez pas
+dit...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont
+froids, insignifiants, que la parole est misérable quand
+on veut essayer de dire combien l'on aime! Vous n'avez
+pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous
+en douter.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si fait, si fait, pardonnez-moi.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas
+tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de
+m'enlever?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, le diable m'emporte!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher,
+quel charme inexprimable! Nous avons tout quitté,
+nous sommes partis ensemble, en chaise de poste,
+comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien,
+sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements,
+et lui m'a sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous
+mes directeurs...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous
+avait rendue sage.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons
+fait le plus délicieux voyage! Imaginez, marquis, que
+nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni
+un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument,
+pas la moindre statue, pas seulement le plus petit
+tableau!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce
+que cela nous faisait, vos curiosités? Si vous saviez
+comme il est bon, aimable! Que de soins il prenait de
+moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi qui bâillais
+en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis,
+j'ai fait quatre cents lieues comme un rêve.&mdash;Votre
+Italie! qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la traverse
+comme nous! Nous avons passé comme une
+flèche, et nous sommes venus droit ici.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pourquoi ici, dans cette province?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a
+voulu,... parce qu'il avait loué cette campagne... Que
+vous dirais-je?... Je n'en sais rien... Je serais aussi
+bien allée autre part,... au bout du monde,... que m'importait?
+Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant
+devant la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Que ne vous épousait-il à Paris?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent
+mille obstacles...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous ne m'avez pas encore dit son nom.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me
+semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg,
+le baron de Steinberg.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas un nom français, cela.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non, mais sa famille habite la France.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En êtes-vous sûre?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oh! il me l'a dit.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Steinberg! je connais cela. Il me semble même me
+rappeler certaines circonstances... assez peu gracieuses...
+Eh, parbleu! c'est lui que je viens de voir ce
+matin.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Où cela? Dites. Chez la princesse?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Précisément, chez la princesse.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! malheureuse! il y est encore!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il
+ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci!
+quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand
+je l'attends!... Ah! quel outrage!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous vous fâchez pour peu de chose.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Pour peu de chose! où avez-vous donc le c&oelig;ur? Vous
+ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent
+valet qui me répond d'un air embarrassé...
+Calabre! Calabre! où es-tu?</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait
+l'ignorant quand je t'ai demandé où était ton maître?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Moi, madame?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu
+sais qu'il est chez la princesse.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Ma foi, madame, je ne savais pas...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Tu ne savais pas!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire
+madame.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne
+vous cacherai rien. Monsieur le baron avait joué hier,
+il avait perdu sur parole. Il s'était engagé à payer ce
+matin. Il a voulu, ayant toute autre affaire, tenir sa
+promesse.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en
+savais rien. Vous le voyez, marquis, c'était là son secret,
+c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à
+Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne m'en avoir
+rien dit?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de
+délicatesse.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas
+l'âme faite comme tout le monde... Il pourrait pourtant
+revenir plus vite.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on
+paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier,
+croyez-moi, ma chère, ce n'est pas celle-là qu'on aime.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi,
+Calabre, que ne t'envoyait-il porter cet argent?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller
+à la ville le demander à son correspondant.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal!
+que c'est cruel! C'est donc une somme considérable?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a
+dit que cela ne le gênait point.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Allons, madame et charmante amie, je vous quitte,
+je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir
+heureuse. Adieu.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous
+soyez notre ami, d'abord, entendez-vous? notre ami à
+tous deux! Je prétends vous voir tous les jours, à la
+mode de notre pays. Où demeurez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière
+les arbres.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>C'est délicieux! nous voisinerons.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons
+jamais cela. Et où allez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille,
+et, dans ce moment-ci, je suis absolument forcé...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous?
+Eh bien! tenez, j'aimerais mieux ne pas vous
+avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un
+regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu
+sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous
+êtes un méchant homme!&mdash;Mais au moins restez à
+dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai
+vous faire ma visite d'adieu; et, puisque je ne puis
+signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de
+noce.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Un bouquet?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Va pour un bouquet.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Où allez-vous donc, s'il vous plaît?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous
+garder le plus longtemps possible. Dieu! que vous êtes
+ennuyeux! que vous êtes insupportable!</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>seul</i>, <i>puis</i> LE NOTAIRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur
+le baron rendra cette fois quelque justice à mon intelligence.
+Ah, mon Dieu! le voilà qui rentre; il va rencontrer
+madame avec le marquis;... et la défense qu'il
+m'a faite!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il regarde au balcon.</i></p>
+
+<p>Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du
+petit bois, comme s'il faisait exprès de les éviter.
+Serait-il possible? Oui, c'est bien clair; il les a vus, il
+fait un détour.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans
+un instant, dans une minute.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Plaît-il?</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>regardant toujours</i>.</p>
+
+<p>Je croyais que vous disiez quelque chose.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Oui, je disais que je suis tout prêt.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de
+vous déranger. Je vous avertirai quand il sera temps.</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point
+d'ici.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="speaker">CALABRE, STEINBERG.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, je puis vous assurer...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas
+voir cet homme ici?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame
+n'en a pas tenu compte.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?...</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même
+trouvé une excuse pour justifier l'absence de monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quelle excuse as-tu trouvée?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre
+ressource, monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et
+j'ai eu bien soin d'ajouter que c'était peu de chose.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant...
+Mort et furies! c'est une maison de jeu, c'est
+un enfer que ce palais!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous
+l'avais bien dit.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore
+une fois! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte
+et plus inepte que celle-là? et dès qu'il vous arrive
+malheur, elle est dans la bouche de tout le monde.
+Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je
+me casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient
+ceux qui vous relèvent. Quel doux effort de l'amitié!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de
+vous dire que si mes petites économies...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu
+que j'en fasse?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me
+semble...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi;
+mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire.
+Il faut que je parte.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Vous, monsieur! Est-ce bien possible?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je
+ne l'ai pas; il faut que je le trouve, et pour le trouver,
+il faut que j'aille à Rome ou à Naples. Je connais là
+quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trouverai
+un prétexte.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre
+pas moi-même? C'est avec le désespoir dans l'âme que
+je m'éloigne de ces lieux; mais, je le répète, il faut
+que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi,
+que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et
+Giovanni, prépare tout,... et pas un mot de trop. Tu
+enverras ensuite à la poste demander des chevaux pour
+ce soir.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs,
+monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!</p>
+
+
+<h3>SCÈNE X</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, BETTINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille
+francs?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Qui dit cela, ma chère Bettine?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il lui baise la main.</i></p>
+
+<p>Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes
+fraîche comme une rose.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement.
+Vous avez joué?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Vous avez mal entendu, ma chère.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Moi, madame! je ne sais pas...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui,
+c'est assez bavarder.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>à part, en sortant</i>.</p>
+
+<p>Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu!
+tout cela va de mal en pis.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XI</h3>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, BETTINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous n'êtes pas sincère, mon ami.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme
+dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement,
+d'une fantaisie.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>D'un changement?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle
+avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien
+et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en
+causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai quelques ordres
+à donner.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Steinberg, vous n'êtes pas sincère.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Pourquoi me dites-vous cela?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Parce que je le vois.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me
+croyez pas?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai
+vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi
+vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris
+l'allée pour nous éviter.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais
+pas de vous rencontrer dans la compagnie où je
+vous voyais.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est
+un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir?...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas
+toujours m'empêcher d'en entendre; mais je ne les répète
+jamais.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui
+de ce bon marquis?&mdash;Ah! cela n'est pas sérieux...
+Mais, maintenant je me rappelle,... vous l'avez vu chez
+moi, à Florence... Est-ce là qu'on tenait des <i>propos</i>?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Peut-être bien.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le
+monde. Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais
+reine alors, mon ami; j'avais mes flatteurs et mes
+courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave
+parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si
+bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus
+cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous
+pour mettre ma couronne à vos pieds,... vous, Steinberg,
+jaloux d'un propos, fâché d'une visite que je
+reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie,
+convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez,
+je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous
+prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir
+et vous délivrer de mes questions.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>s'asseyant</i>.</p>
+
+<p>Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et
+moi je suis... bien malheureux.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est?
+Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce
+que c'est qu'un joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai,
+j'ai joué, et je suis rentré de mauvaise humeur; mais
+ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons
+plus, pardonnez-moi.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je vous demande en grâce d'y croire.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous le voulez?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je vous en supplie.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous,
+voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous
+ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette
+chanson?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance.</i></p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Bettine, pas cette chanson-là.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à
+Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce
+qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé
+de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle chante.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nina, ton sourire,</p>
+<p>Ta voix qui soupire,</p>
+<p>Tes yeux qui font dire</p>
+<p>Qu'on croit au bonheur,&mdash;</p>
+<p>Ces belles années,</p>
+<p>Ces douces journées,</p>
+<p>Ces roses fanées,</p>
+<p>Mortes sur ton c&oelig;ur...</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>à part, tandis que Bettine joue sans chanter</i>.</p>
+
+<p>Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand
+Dieu! par quelle infernale puissance me suis-je laissé
+subjuguer?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est
+poli, ce que vous faites-là?... Il me semble que je me
+trompe,... je ne me rappelle pas bien,... venez donc...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>se rapprochant du piano et chantant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nina, ma charmante,</p>
+<p>Pendant la tourmente,</p>
+<p>La mer écumante</p>
+<p>Grondait à nos yeux;</p>
+<p>Riante et fertile,</p>
+<p>La plage tranquille</p>
+<p>Nous montrait l'asile</p>
+<p>Qu'appelaient nos v&oelig;ux!</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">ENSEMBLE.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Aimable Italie,</p>
+<p class="i2">Sagesse ou folie,</p>
+<p>Jamais, jamais ne t'oublie</p>
+<p class="i2">Qui t'a vue un jour!</p>
+<p class="i2">Toujours plus chérie,</p>
+<p class="i2">Ta rive fleurie</p>
+<p>Toujours sera la patrie</p>
+<p class="i2">Que cherche l'amour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles
+du c&oelig;ur, ces souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent
+à moi-même... Non, tant d'amour ne sera point
+un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point un
+mensonge! j'en fais le serment à vos pieds.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se met à genoux.</i></p>
+
+<p>Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je
+vous ai donné souvent trop de raison de l'être...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ne parlons pas de cela, Steinberg.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre,
+de me sentir indigne de vous. Mes visites chez
+la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Charles!</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler
+d'elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et
+que l'univers nous oublie à son tour! Le notaire est là,
+n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons à l'instant même.
+Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien pourquoi,
+et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et
+moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre
+mari, et advienne que pourra! Je répète, avec le vieux
+proverbe: Celui qui aime et qui est aimé est à l'abri
+des coups du sort!</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XII</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE, <i>entrant avec une lettre et une boîte</i>.</p>
+
+<p>On apporte cette lettre pour monsieur le baron.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Eh, que diantre! est-ce donc si pressé?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on
+attendait la réponse.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Voyons ce que c'est.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il prend la lettre.</i></p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>donnant la boîte à Bettine</i>.</p>
+
+<p>Ceci est pour madame.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>après avoir lu précipitamment la lettre</i>.</p>
+
+<p>Calabre!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Qui est-ce qui est là?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, c'est un homme... de là-bas...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>De chez la princesse? Où est-il, cet homme?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Là, dans l'antichambre.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je vais lui parler.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XIII</h3>
+
+<p class="speaker">BETTINE, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en
+ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage?
+Est-ce encore un nouveau malheur? Ah! cette femme
+nous fait bien du mal.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses
+gens qui l'a apportée, mais ce n'est pas son écriture.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la
+connaît donc dans cette maison?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>désignant la boîte</i>.</p>
+
+<p>Ceci, madame, vient de la part du marquis.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! je n'y pensais plus.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle ouvre la boîte.</i></p>
+
+<p>Des diamants!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il y a un petit billet.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Voyons:</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle lit.</i></p>
+
+<p>«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer
+un bouquet de noce...»</p>
+
+<p>Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec
+une violence! L'entends-tu, Calabre? Il revient ici...
+Garde cet écrin, il ne faut pas qu'il le voie, pas maintenant,
+et dis-moi vite, avant qu'il vienne, combien a-t-il
+perdu?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Ah! madame, il m'est impossible...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu
+serais lié par mille serments! Faut-il te le demander
+à genoux?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Ah! ma chère dame!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Est-ce cent mille francs?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>à voix basse</i>.</p>
+
+<p>Eh bien! oui.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XIV</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, STEINBERG.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>à Calabre</i>.</p>
+
+<p>Que faites-vous là? retirez-vous.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Calabre sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble
+vous avoir... contrarié.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Pas le moins du monde.&mdash;Qu'est-ce donc que cette
+boîte que l'on vient de vous envoyer?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Une bagatelle.&mdash;Dites-moi, mon ami, tout à
+l'heure...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Une bagatelle! mais enfin, quoi?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau
+de Stéfani.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Ah! un cadeau? et à quel propos?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>À propos... de notre mariage.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Un cadeau de noce!... Est-il votre parent?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne
+connaissais pas cet usage. Voyons cette boîte, si vous
+le voulez bien.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon
+ami, ne me ferez-vous pas la grâce de me dire ce que
+cette lettre...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi...
+Calabre, je crois, l'a gardé.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est
+fort sage.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Appelant.</i></p>
+
+<p>Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc?</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XV</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Où êtes-vous donc quand j'appelle?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous
+rappelez sans doute les ordres...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Il n'est pas question de cela.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous
+confier?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Donnez-le moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle le remet à Steinberg.</i></p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG, <i>ouvrant l'écrin</i>.</p>
+
+<p>Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet
+de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes!
+c'est tout à fait galant!&mdash;Il y a un mot d'écrit.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous pouvez le lire.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Vraiment? Puisque vous le voulez...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il lit:</i></p>
+
+<p>«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer
+un bouquet de noce. Si je devais rester longtemps dans
+ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lorsqu'elles
+seraient fanées, se remplaceraient aisément; mais puisque
+ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous,
+laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce,
+quelques brins d'herbe un peu moins fragiles. Puisse
+ce souvenir d'une vieille amitié vous en rappeler parfois
+quelques autres que, pour ma part, je n'oublierai jamais.&mdash;J'aurai
+l'honneur de vous voir ce soir.»</p>
+
+<p>C'est à merveille!&mdash;Monsieur Calabre, avez-vous
+fait demander des chevaux?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il pose l'écrin sur une table.</i></p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Pas encore, monsieur; je pensais...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on
+m'entende? Que Pietro parte sur-le-champ.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Un instant encore! Ne se pourrait-il?...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>À qui obéit-on ici?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Calabre s'incline et va pour sortir.</i></p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en
+rien dire. J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence
+m'en vînt de votre part; mais vous voulez partir...
+Pourquoi?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il
+paraît qu'il y a ici une inquisition dans les règles, et
+qu'on s'inquiète fort de mes intérêts; mais il semble
+aussi que M. Calabre conserve plus discrètement ce que
+vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes ordres.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Monsieur, je vous jure sur mon âme...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je ne vous interroge pas.&mdash;Et moi aussi je voulais
+garder le silence; mais puisque vous avez voulu tout
+savoir, eh bien! madame, soyez satisfaite! Oui, j'ai agi
+imprudemment; oui, ma parole est engagée; ma fortune,
+déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue.
+Cette lettre vient d'un créancier qui m'annonce
+tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit
+pour me demander de l'or, comme votre marquis pour
+vous en donner.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Bonté divine! perdez-vous la raison?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache
+pas par c&oelig;ur ces finesses, ces artifices de comédie, ces
+petites ruses de coulisse? Supposer qu'on s'en va pour
+se faire retenir! accompagner cela d'un présent bien
+solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà
+qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait,
+pour n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied
+dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu vos
+pareilles!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mes pareilles, Steinberg?&mdash;Vous voulez m'offenser.
+Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce
+n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous rendent
+injuste, le plus simple est d'en détruire la cause. Écoutez-moi.&mdash;Je
+n'ai pas, bien entendu, cent mille francs
+dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant,
+les a pour moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la
+ville, et vous les aurez dans une heure.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je n'en veux pas.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon
+mari.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Jamais!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous le vouliez tout à l'heure.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Jamais, jamais à un tel prix!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent.
+Et qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et
+moi méprisable.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait
+pitié.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Ririez-vous aussi de notre ruine?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas
+insupportable, elle n'a rien que je redoute. Si elle vous
+effraie, eh bien! je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait,
+peut se recommencer.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là
+votre secret désir, d'autant plus vif, que vous savez bien
+que je n'y saurais consentir.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mon ami...</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul
+mot: j'étais prêt à vous épouser lorsque je croyais
+pouvoir vous assurer une existence honorable et libre;
+maintenant je ne le puis plus.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Pourquoi cela? où est le motif?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et
+mes amis? et le monde?...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! voilà l'obstacle.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde
+qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se
+passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je
+n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que
+j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde,
+qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne
+nous préviendrait pas d'un danger, mais qui, le lendemain
+d'une faute, se ferme devant nous comme un
+tombeau.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je ne croyais pas le monde si méchant.</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans
+tout ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne,
+et comme il vous soutient, comme il vous défend, par
+respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, tant
+que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les
+plus praticables et les plus indulgentes qu'on puisse
+imaginer; mais malheur à qui les transgresse! Malheur
+à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette
+indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire, et cette
+affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe
+que lorsqu'on l'y force, n'est que justice.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ainsi vous partez?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel
+visage irais-je subir ce rôle d'un mari qui vit d'une
+fortune qui n'est pas la sienne, et promener par toute
+l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec
+mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture?
+Encore faudrait-il, si, par impossible, on consentait
+à pareille chose, encore faudrait-il que cette
+femme fût digne d'un tel sacrifice!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Est-ce bien là le motif, Steinberg?</p>
+
+<p class="speaker">STEINBERG.</p>
+
+<p>Je sais donc bien mal me faire comprendre?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Montrant l'écrin.</i></p>
+
+<p>Eh bien! le motif, le voilà.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il sort.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE XVI</h3>
+
+<p class="speaker">BETTINE, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Calabre.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Madame.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je suis perdue.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Patience, madame. Il ne faut pas croire...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je suis perdue, perdue à jamais.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire
+que monsieur le baron vous ait dit là son dernier mot,
+ni même qu'il ait parlé sincèrement; non, c'est impossible.
+Il changera de langage quand son dépit sera
+calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être
+irrité; il reviendra, madame, il va revenir.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>regardant au balcon</i>.</p>
+
+<p>Le voilà qui part.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Est-ce possible?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il?
+Sans doute à la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le...
+Ah! le c&oelig;ur me manque.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez
+du moins...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu
+partes aussi. Il faut que tu sois avant lui à la ville. Te
+sens-tu la force de prendre la traverse par le chemin
+de la montagne?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle va à la table et écrit.</i></p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Pour vous, madame, je monterais au Vésuve.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission.
+Filippo Valle te connaît.&mdash;Et toi, connais-tu la personne
+à qui Steinberg doit ce qu'il a perdu?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était
+le comte Alfani.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez
+lui, la somme nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ
+à cet Alfani, et qu'il fasse dire que c'est la
+princesse qui prête cet argent à Steinberg.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Comment! madame, vous voulez...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi
+un service; mais, croyant qu'il vient d'elle, il n'osera
+refuser. Allons, Calabre, dépêche-toi; nous n'avons pas
+de temps à perdre.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Mais, madame, pensez donc que cette somme est
+considérable, et que vous disiez ce matin même au
+notaire que votre fortune ne l'était guère...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas.</p>
+
+<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis Stéfani demande si madame
+veut le recevoir.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Stéfani!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Après un silence.</i></p>
+
+<p>Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu
+n'es pas parti?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Hélas! madame...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt,
+il me semble, offrir quinze mille francs à ton maître?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oui, madame, et s'il se pouvait...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>En possèdes-tu beaucoup davantage?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Je ne dis pas; mais dans un cas pareil...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire?
+Va, Calabre, va, mon vieil ami,&mdash;et quand je serai
+ruinée, tu me feras tes offres, à moi, et j'accepterai.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore
+le jarret ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je
+serai bientôt parti et revenu. Ah! si M. de Steinberg a
+du c&oelig;ur, il sera dans un quart d'heure à vos pieds!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Va, ne me fais pas penser à cela.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XVII</h3>
+
+<p class="speaker">BETTINE, LE MARQUIS, <i>entrant à droite
+pendant que Calabre sort à gauche</i>.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>C'est pourtant bien là ce que j'espère!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout
+point de vous, mais elle a son danger.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! de ce que vous venez de faire.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Marquis!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez
+pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement,
+comme je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux.
+Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne dans
+la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à
+passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est
+venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au juste, mais
+j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite
+dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous
+cachez même sous le nom d'un autre;&mdash;c'est bien
+vous, cela, Élisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une
+fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme
+renferme de délicatesse et de générosité?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous
+le dis, j'ai compris vaguement. Comme je mettais le
+pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de...
+Steinberg, qui s'en allait par le jardin. Il ne m'a pas
+rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque
+chose?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous pourriez même dire pas du tout.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas
+vrai? ce jeune homme-là joue trop gros jeu.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, et il ne sait pas jouer.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Bettine s'assied pensive.</i></p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête
+qu'il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre
+son argent. Je sais bien qu'à tout prendre c'est un jeu
+aussi savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent
+qui regarde n'en voit point davantage; mais demandez
+à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent
+que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont
+pas seulement pour lui rouge ou noir; ils veulent dire
+heur ou malheur. La fortune, dès qu'on l'appelle, peu
+importe par quel moyen, accourt et voltige autour
+de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il
+faut étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint
+ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades
+qu'il faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir
+saisir au vol... Il y a plus de science au fond d'un cornet
+que n'en a rêvé d'Alembert.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous parlez en vrai joueur, marquis.&mdash;Est-ce que
+vous l'avez été?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très
+hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait
+le dos, cela m'ennuyait.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder...
+Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve,
+car j'importunerais...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous
+savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien,
+n'est-ce pas? Et vous me pardonnerez si je suis distraite.&mdash;Le
+chagrin n'est jamais aimable.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est
+estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui
+rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé.
+Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu'ils
+vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance
+éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait.
+Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne
+grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces
+façons-là, ma chère, et votre main est plus légère
+encore lorsqu'elle obéit à votre c&oelig;ur que lorsqu'elle
+court sur ce piano pour exprimer votre pensée.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Asseyez-vous donc, je vous en supplie.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>s'asseyant</i>.</p>
+
+<p>À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez,
+une minute avant que je sois de trop, d'être assez de
+mes amis pour me mettre à la porte.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien
+que vous m'avez envoyé un bouquet magnifique, mais
+à tel point que je ne l'accepterais certainement de personne
+au monde, excepté vous.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole
+échappée de vos lèvres.&mdash;Mais il y a quelque
+chose qui me tracasse.&mdash;Laissez-moi vous faire une
+seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne
+prenez pas vos précautions?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Quelles précautions?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais, dame! une signature, une hypothèque, une
+garantie.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je n'entends rien à tout cela.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous avez tort, morbleu! vous avez tort.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant,
+qu'il y avait un danger pour moi?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Précisément.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Expliquez-vous donc.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais
+vos inquiétudes.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler
+qu'à demi.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus;
+prenez que je n'ai rien dit.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se lève.</i></p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez
+la princesse?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! oui, eh! oui, je la connais.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>La croyez-vous capable d'une mauvaise action?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh! qui en répondrait?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez
+vue ce matin presque jalouse de cette femme.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous l'étiez bien un peu tout à fait.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon
+ami:&mdash;on croit douter des gens qu'on aime, on les
+accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles;...
+au fond de l'âme on n'en croit pas un mot, et
+pendant que la bouche accuse, le c&oelig;ur absout. N'est-ce
+pas vrai?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine...</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé,
+je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme.
+Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l'avez
+vu chez elle,&mdash;qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne
+voit pas les c&oelig;urs, comme dit Molière. Franchement,
+d'ailleurs, je n'en crois rien.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y
+a fagot et fagot.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Et vous croyez que celle-ci...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien
+bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est
+pénible de voir le sort d'une personne comme vous
+entre les mains d'une femme comme elle.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je ne saurais croire que Steinberg...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu!
+s'il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement.
+Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non,
+ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE XVIII</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Tout ce que vous m'aviez dit, madame.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>L'argent est payé?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>As-tu vu Steinberg?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Hélas! oui.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Que t'a-t-il dit?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Voici une lettre.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>après avoir lu vite</i>.</p>
+
+<p>Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à
+merveille.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle tombe évanouie sur un fauteuil.</i></p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Madame! madame!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il
+faut.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>tirant un flacon</i>.</p>
+
+<p>Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti
+avec la princesse.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Parti!&mdash;La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter
+cette lettre...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main.</i></p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je
+donc? J'ai fait un rêve. C'est vous, marquis? Je vous
+demande pardon.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Restez en repos; ne vous levez pas.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce
+pas, Calabre? Savez-vous cela, Stéfani?&mdash;Il est
+parti avec cette femme! Tenez, lisez cette lettre, lisez-la
+tout haut.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je sais tout, ma chère.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue?
+Suis-je déjà la fable de la ville? Sans doute il y a du
+plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la
+gaieté publique; mais comment oseraient-ils rire de
+moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas
+fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot
+dans cette comédie.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins
+plaisant que de voler l'argent du prochain.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE, <i>s'animant par degrés</i>.</p>
+
+<p>Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme
+dont j'ai disposé, je l'ai donnée volontairement, j'ai
+supplié qu'on l'acceptât. J'ai été obligée d'employer la
+ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon
+stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui
+peut dire que je m'en repente? Si c'est de cela que vous
+me plaignez, vous me supposez un singulier chagrin.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle se lève.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît
+que ce n'est pas peu de chose.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous
+donc des personnes mêmes que vous prétendez
+estimer, si vous ne voyez ici qu'une affaire d'intérêt?
+Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste
+comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge
+le monde.&mdash;Un amour trompé, qu'est-ce que cela?
+Une femme qu'on abandonne, un serment qu'on trahit,
+un lien sacré qu'on brise, ce ne sont que des bagatelles!
+cela se voit tous les jours, cela se raconte, cela égaie la
+bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus
+de moins, de quelques misérables poignées de jetons
+qu'on aura perdus par hasard, oh! alors chacun vous
+plaindra, et votre souffrance pécuniaire sera l'objet
+d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez
+mal vos reproches.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous
+êtes, je vous offense; mais ce que j'éprouve est si
+affreux, qu'il faut me pardonner ce que je puis dire,
+car je n'en sais rien, je suis au fond d'un abîme. Tenez,
+Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>lisant</i>.</p>
+
+<p>«Ma chère Bettine,</p>
+
+<p>«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je
+suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de
+faire pour moi...»</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Obligé de me remercier!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>continuant</i>.</p>
+
+<p>«Mais vous comprenez que mon premier soin doit
+être de chercher les moyens de vous rendre la somme
+que vous avez bien voulu m'avancer...»</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus
+se réaliser, les convenances mêmes semblent s'opposer
+à ce que je demeure plus longtemps près de vous...»</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Que dites-vous de cela, marquis?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos
+amies...»</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Quelle audace!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>«... De nos amies part maintenant pour Rome, et
+m'offre de l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne
+vous laisse pas seule...»</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Continuez, continuez.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p>
+
+<p>«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez
+compter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de
+mes nouvelles.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Steinberg</span>.»</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand
+il voudra parler d'un ingrat!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité,
+cela demanderait vengeance.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle
+vengeance puis-je trouver? Vous parlez en homme,
+Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vous-même,
+cependant, que pouvez-vous faire quand vous
+avez un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le
+tuer? Vous croyez vous venger ainsi... Ah! mon ami,
+pour un c&oelig;ur honnête, il y a des maux plus affreux
+que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus
+terrible, c'est la mort, qui n'est rien.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas
+entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme
+là dedans,&mdash;c'est un monstre à deux têtes,&mdash;car
+enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va
+pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il
+a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable.
+Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur
+de mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter; il
+savait que, lorsqu'une femme frappe le c&oelig;ur d'une
+autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et
+que la blessure ne se guérit pas. O perfide! le jour
+même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage!...
+Hier au soir, il fallait voir comme il savait
+dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir
+d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue
+ainsi! mon âme loyale ainsi traitée! Vous me connaissez,
+marquis, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai combattu mon
+caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter
+ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce
+que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire.
+Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires
+mon c&oelig;ur et mon honneur!</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il
+vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il
+entend par ces paroles? Est-ce donc que Calabre reste
+auprès de vous?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Tais-toi, Calabre.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pourquoi donc?&mdash;Est-ce une indiscrétion que je
+viens de commettre?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui
+montre l'écrin qui est sur la table.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Madame me défend de parler.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Parle si tu veux.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>se levant et allant à la table</i>.</p>
+
+<p>Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur
+Calabre?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire,
+c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui
+arrive.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Vous voulez badiner, sans doute?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait
+des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces
+bijoux.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais cela n'a pas le sens commun!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire,
+j'étais chargé moi-même de dire à madame qu'elle eût
+à ne vous point recevoir.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est
+vrai, Bettine, ce qu'on me raconte là?</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Très vrai.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette
+querelle d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant
+prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>J'entends. Mais quelle bizarre idée!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>C'est que monsieur le marquis venait voir souvent
+madame, du temps qu'elle était à Florence, et monsieur
+le baron s'est imaginé...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Quelque sottise.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que
+vous alliez recommencer à faire votre cour à madame.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Et cela l'a fâché.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le
+cas qu'il sait faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce
+monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Stéfani! songez que je l'ai aimé.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les
+mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc,
+cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est jaloux de
+moi?</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me
+rajeunit.&mdash;Ah! on est jaloux de moi!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Après un silence.</i></p>
+
+<p>Eh bien! morbleu! il a raison.&mdash;Bettine, écoutez-moi.
+Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez
+fait un mauvais choix, vous en portez la peine; cela
+est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens,
+c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant
+vous avez quelque rancune, et la moindre disposition
+à courir en poste après le passé, je suis tout prêt
+et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche
+qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied assez leste
+pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu
+merci, assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je
+serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai reçu
+autrefois pour vous.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mon ami...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment
+préférable), vous pouviez avoir la patience, je
+dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui
+guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde
+existe, je m'offre à vous.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Vous, Stéfani?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas
+dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez,
+quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire,
+quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait
+vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante;
+quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera
+avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'offre à
+vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison;
+que je vous ai aimée, on a raison; que je vous
+aime encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y
+a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le
+dirai toute ma vie.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne
+veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur-le-champ
+à ce que vous me proposez, vous comprenez
+que c'est impossible...</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Quand vous voudrez.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout
+de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins
+que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à
+cet instant où mon c&oelig;ur est brisé par un abandon si
+cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y
+exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi
+vous le cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de
+voir que ce monde n'est pas encore désert, et que, si le
+mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer,
+on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle
+d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en
+avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Et vous pourriez douter qu'on vous aime!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une
+réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à
+qui vous parlez?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>À la plus charmante femme que je connaisse.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée.
+Le coup que je viens de recevoir est si imprévu,
+si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant
+que ma raison se réveille peu à peu, je cherche
+comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité,
+je ne le vois pas.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Prenez courage.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement
+ce qui m'arrive, je ne veux pas vous
+tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds
+l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus affreux
+encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous
+que je devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je
+réfléchis, et plus je vois qu'il n'y a plus pour moi
+d'existence possible. Je ne peux plus rien faire que
+prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce
+fantôme de votre amie que vous voulez donner la
+main? est-ce à un masque couvert de larmes?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle pleure.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai
+jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur
+pour tâcher de vous en distraire, mais je vous
+dis: le temps s'en chargera,&mdash;et laissez-moi aussi
+achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment.
+Vous n'avez plus, dites-vous, d'existence possible?
+Vous en avez une toute faite, la seule qui vous
+convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie,
+qui est notre plaisir et votre gloire... Vous retournerez
+au théâtre.</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Y pensez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange,
+qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de
+remonter sur la scène? Oui, je me souviens que, ce
+matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous y comptiez
+renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu,
+ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon
+goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son talent?
+En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce
+talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne
+où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles
+autour des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse
+être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant
+de ce pays-là? Oh! que non pas! La nature parle:
+bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh! palsambleu!
+un poète fait des vers et un musicien des chansons,
+tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on
+me raconte que Rossini se tait, je déclare que
+je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne
+vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance,
+vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma
+place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet.
+Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit
+vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre
+qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent
+de leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés
+pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant,
+ces belles dames dans leurs loges dorées, qui,
+lorsque le c&oelig;ur leur bat aux accents du génie, lui jettent
+si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela
+vous attend, vous regrette et vous appelle... Ah! je
+jouissais jadis de vos triomphes! votre amitié m'en
+donnait une part.&mdash;Que serait-ce donc si vous étiez
+à moi!</p>
+
+<p class="speaker">BETTINE.</p>
+
+<p>Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.</p>
+
+<p class="speaker">LE MARQUIS.</p>
+
+<p>Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là
+tout ce que je vous demande.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il lui baise la main.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE, <i>sortant du pavillon</i>.</p>
+
+<p>Monsieur Calabre!</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE.</p>
+
+<p>Ah! c'est vous?</p>
+
+<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p>
+
+<p>Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours
+pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la
+ville.</p>
+
+<p class="speaker">CALABRE, <i>lui montrant Bettine, qui a laissé sa main
+dans celle du marquis</i>.</p>
+
+<p>Attendez, attendez un peu.</p>
+
+
+<h3>FIN DE BETTINE.</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p>Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui
+joignait à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et
+de musicienne consommée. Cette pièce, représentée pour la
+première fois sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre
+1851, fut écoutée avec une apparence d'attention et de
+respect, mais dans un morne silence. Il ne serait pas facile
+d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant ouvrage n'a pas
+obtenu plus de faveur.</p>
+
+<hr />
+
+<a id="carmosine"></a>
+<h2>CARMOSINE</h2>
+
+<h3>COMÉDIE EN TROIS ACTES</h3>
+
+<h4>PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.</h4>
+
+
+<table summary="acteurs de Carmosine" width="90%">
+<tr><td> PERSONNAGES. </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr>
+
+<tr><td>PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. </td><td> MM. <span class="sc">Bondois</span>.</td></tr>
+<tr><td>MAITRE BERNARD, médecin. </td><td> <span class="sc">Laute</span>.</td></tr>
+<tr><td>MINUCCIO, troubadour. </td><td> <span class="sc">Thiron</span>.</td></tr>
+<tr><td>PERILLO, jeune avocat. </td><td> <span class="sc">Laroche</span>.</td></tr>
+<tr><td>SER VESPASIANO, chevalier de fortune. </td><td> <span class="sc">Romanville</span>.</td></tr>
+<tr><td>UN OFFICIER DU PALAIS.</td></tr>
+<tr><td>MICHEL, domestique chez maître Bernard.</td></tr>
+<tr><td>LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. </td><td> M<sup>lle</sup> <span class="sc">Othon</span>.</td></tr>
+<tr><td>DAME PAQUE, femme de maître Bernard. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Masson</span>.</td></tr>
+<tr><td>CARMOSINE, leur fille. </td><td> M<sup>lle</sup> <span class="sc">Thuillier</span>.</td></tr>
+</table>
+<p><span class="sc">Pages, Écuyers, Demoiselles d'honneur, Suivantes de la reine.</span></p>
+
+
+<p class="speaker"><i>La scène se passe à Palerme.</i></p>
+
+<div class="figcenter" ><a href="images/carmosine.jpg"><img src="images/carmosine.jpg" alt="Carmosine" /></a><br /> Carmosine</div>
+
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+
+<p class="speaker"><i>Une salle chez maître Bernard.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et
+d'écouter un peu ce que je vous dis.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce
+sera tout aussitôt fait.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées
+tout à votre aise. Le seul résultat de votre obstination
+sera de la voir mourir dans nos bras.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc
+votre bavardage? Mais c'est votre unique passe-temps
+de nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la
+patience est une belle vertu.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt
+guérie.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne
+voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir? Pauvre
+chère âme! tout ce que j'aime! Dites-moi, n'est-ce
+donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon c&oelig;ur,
+sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on
+dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal.
+Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie
+qui la tue? Maudites soient les fêtes de la reine, et que
+les tournois aillent à tous les diables!</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Vous en revenez toujours à vos moutons.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée
+malade un dimanche, précisément en revenant de la
+passe d'armes. Je la vois encore s'asseoir là, sur cette
+chaise; comme elle était pâle et toute pensive! comme
+elle regardait tristement ses petits pieds couverts de
+poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper
+s'est passé sans elle.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de
+tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe:
+c'est un beau garçon et un anneau d'or.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis
+qu'on lui présente? Pourquoi ne veut-elle même pas
+entendre parler de Perillo, qui était son ami d'enfance?</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire.
+On lui proposera telle personne qu'elle ne refusera pas.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là,
+c'est moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d'un
+flandrin.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Vous verrez vous-même ce qui en est.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant
+dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne suis
+pas un grand seigneur, madame, mais je suis un honnête
+médecin, un médecin assez riche, dame Pâque, et
+même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre
+quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai
+pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai,
+entendez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de
+votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez
+donc là ce flacon, je vous en prie, et n'empoisonnez pas
+davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc pas,
+depuis deux mois, que vos drogueries ne servent à rien?
+Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi,
+de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les
+fioles de la terre n'y changeront pas un iota.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un
+sot. Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose?</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir
+le sens commun. Ne convenez-vous pas que c'est en
+revenant des fêtes de la reine que votre fille est tombée
+malade? N'en parle-t-elle pas sans cesse? N'amène-t-elle
+pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur l'habileté
+des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle
+tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une
+jeune fille sans expérience que de sentir son c&oelig;ur battre
+tout à coup pour la première fois, à la vue de tant
+d'armes resplendissantes, de tant de chevaux, de bannières,
+au son des clairons, au bruit des épées? Ah!
+quand j'avais son âge!...</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble
+que vous m'avez épousé, et il n'y avait point là de
+trompettes.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans
+ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser?
+Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n'est
+les gens qu'elle connaît? Et quel autre, parmi nos amis,
+quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser Vespasiano?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est
+tombé les quatre fers en l'air.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa
+lance se soit détournée, je ne nie pas cela; il se peut
+qu'il soit tombé.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air
+comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant
+qu'il est possible.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Mais de quel air il s'est relevé!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le
+c&oelig;ur, et une forte envie de rester par terre. Si un pareil
+spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée que
+ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi lui porter ceci.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai
+invité ce chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou
+non, elle y viendra, et vous jugerez par vous-même de
+ce qui se passe dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison?
+Suis-je donc un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais
+rien refusé à ma fille, à mon unique bien? Est-ce qu'il
+peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon
+c&oelig;ur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre
+sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?...
+Allons! vous me rendriez fou!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Ils sortent chacun d'un côté différent.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">PERILLO, <i>seul, entrant</i>.</p>
+
+<p>Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler
+dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la maison
+est déserte. D'où vient cela? En traversant la cour, un
+pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble tant au
+malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine
+avancer.&mdash;Hélas! je reviens de si loin, seul et presque
+au hasard; j'avais écrit pourtant, mais je vois bien
+qu'on ne m'attendait pas. Depuis combien d'années
+ai-je quitté ce pays? Six ans! Me reconnaîtra-t-elle?
+Juste ciel! comme le c&oelig;ur me bat! Dans cette maison
+de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête.
+Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est
+si connu, tout m'était si cher! D'où vient que j'éprouve
+à cet aspect un charme plein d'inquiétude qui me ravit
+et me fait trembler? Voilà la porte du jardin, et celle-ci!...
+J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper; à
+présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée;
+là est le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma
+suprême espérance! Comment va-t-elle me recevoir?
+Que dira-t-elle? Suis-je oublié? Suis-je dans sa pensée?
+Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est dans ces
+deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle
+est là sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main:
+n'est-elle pas ma fiancée? n'ai-je pas la promesse de
+son père? n'est-ce pas sur cette promesse que je suis
+parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes? Serait-il
+possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut
+être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble
+c&oelig;ur, comme la beauté sur son visage, aussi pur que
+la clarté des cieux. Qui sait? elle m'attend peut-être; et
+tout à l'heure... O Carmosine!</p>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="speaker">PERILLO, MAITRE BERNARD.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil,
+et elle est sauvée.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Qui, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Oui, sauvée, je le crois, du moins.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Qui, monsieur?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Carmosine! Quel est son mal?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de
+Padoue; j'ai reçu ta lettre l'autre jour; tu as terminé
+tes études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu
+vas recevoir et bien porter le bonnet carré; tu as tenu
+parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens
+savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière
+devant toi. Ma pauvre fille est bien malade.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour
+moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une triste
+joie; car pourquoi viens-tu? Il était convenu entre ton
+père et moi que tu épouserais ma fille dès que tu aurais
+un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce pas? ton
+c&oelig;ur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus,
+et maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en
+danger?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter
+cent fois que je l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien
+malade.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté
+que vous?...</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils
+disent tous. Ne croirait-on pas que j'ai dans ma boutique
+la panacée universelle, et que la mort n'ose pas
+entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne m'en suis
+pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que
+je connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de
+docteurs, d'érudits, d'empiriques même, et nous avons
+dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de
+routine! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand
+elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous montre
+une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente,
+nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille
+chose, et l'habitude indique le remède; mais quand
+la cause du mal ne se découvre point, lorsque la main,
+les yeux, les battements du c&oelig;ur, l'enveloppe humaine
+tout entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune
+fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche
+comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis,
+quand on lui demande ce qu'elle souffre, répond seulement:
+Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai
+cherché d'un &oelig;il avide le secret de sa souffrance, dans
+sa souffrance même! Rien ne me répondait, pas un
+signe, pas un indice clair et visible, rien devant moi
+que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se plaint
+jamais; et moi, le c&oelig;ur brisé de tristesse, plein de mon
+inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés
+depuis des années les misérables produits de la
+science. Peut-être, me dis-je, y a-t-il là dedans un remède
+qui la sauverait, une goutte de cordial, une plante
+salutaire; mais laquelle? comment deviner?]</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu
+pour trouver cela.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me
+sera-t-il permis de voir Carmosine?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien
+faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la
+préparer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue
+beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de ses
+sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais l'épouser,...
+tu me comprends.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne
+pour quelques jours, pour un aussi long temps que vous
+le jugerez nécessaire? Parlez, mon père, j'obéirai.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la
+famille?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler
+toujours de ce nom de père que vous me permettiez
+quelquefois de vous donner.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Toujours, et tu ne nous quitteras plus.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible
+ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer qu'un
+moment de souffrance, la plus faible impression, la plus
+légère pâleur sur ses traits chéris, ô Dieu! plutôt que
+de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux
+recommencer le long chemin que je viens de faire, et
+m'exiler à jamais de Palerme.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Ne crains rien, j'arrangerai cela.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre
+quartier de la ville? Je puis trouver quelque maison du
+faubourg (j'en avais une avant d'être orphelin). J'y
+demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour
+fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin
+de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et
+demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans
+cela je ne saurais... Elle souffre donc beaucoup?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant
+pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible maladie
+ne nous a pas dit son dernier mot. Elle dort dans ce
+moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de bon augure.
+Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec
+ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie
+trop vite; dans l'état où elle est, je n'oserais pas
+répondre...</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, DAME PAQUE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah!
+c'est vous, seigneur Perillo? Je suis charmée de vous
+revoir.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Perillo salue.&mdash;À part</i>.</p>
+
+<p>Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien
+passés de sa visite...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut à son mari.</i></p>
+
+<p>Votre fille voudrait aller au jardin.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à
+peine depuis trois jours peut-elle se soutenir.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil
+lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer
+un peu.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>En vérité!</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Perillo.</i></p>
+
+<p>Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais
+pas tout à l'heure. Voici un changement, un heureux
+changement. Elle va venir, retire-toi un instant.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais
+vous faire une demande...</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette
+tapisserie; un seul moment, que je la voie passer!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne
+t'appelle; je vais tenter en la faveur tout ce qui me sera
+possible;&mdash;et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je
+vous prie.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime
+pas les mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais
+au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fontaine.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Perillo se cache derrière une tapisserie.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, PERILLO, <i>caché</i>, CARMOSINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me
+regardez avec surprise? Vous ne vous attendiez pas,
+n'est-il pas vrai, à me voir debout comme une grande
+personne? C'est pourtant bien moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p>
+
+<p>Me reconnaissez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte.
+Es-tu bien sûre de n'avoir pas trop de courage?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore,
+mais je vois que ma mère m'a trahie. Je voulais
+aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confidence
+qu'une belle dame de Palerme vous demandait.
+Vous auriez pris bien vite votre belle robe de
+velours noir, votre bonnet neuf, et comme j'avais un
+masque... Eh bien! qu'auriez-vous dit?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta
+ruse eût été inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il
+y a longtemps que je ne t'ai vue sourire!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi...
+C'est que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous
+de Perillo?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Assurément. Que veux-tu dire?</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On
+célébrait une grande fête. Je voyais les personnes de
+la ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux
+habits, les grandes dames, les cavaliers... Non, je me
+trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins
+d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule
+innombrable qui descendait par la Grand'-Rue, et qui
+se renouvelait sans cesse; plus le flot s'écoulait, plus il
+grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l'église,
+qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le
+bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique
+céleste formée de l'accord des harpes et de voix si
+douces, que jamais pareil son n'a frappé mon oreille.
+La foule paraissait impatiente d'arriver le plus tôt
+possible à l'église, comme si quelque grand mystère,
+unique, impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait.
+Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude
+étrange me saisissait [aussi, mais je n'avais point
+envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon,
+dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais
+un voyageur marchant péniblement dans la
+poussière. Il se hâtait de toutes ses forces; mais il n'avançait
+qu'à grand'peine, et je voyais très clairement
+qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais;
+il me semblait que c'était lui qui devait me conduire
+à cette fête. Je sentais son désir et je le partageais;
+j'ignorais quels obstacles l'arrêtaient; mais, dans ma
+pensée, j'unissais mes efforts aux siens; mon c&oelig;ur
+battait avec violence, et pourtant je restais immobile,
+sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps
+dura cette vision, je n'en sais rien, peut-être une minute;
+mais, dans mon rêve, c'étaient des années. Enfin,
+il approcha et me prit la main; aussitôt la force irrésistible
+qui m'attachait à la même place cessa tout à
+coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara
+de moi; j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant
+que nous partions tous deux avec la rapidité
+d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme, et je
+reconnus Perillo.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant
+tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans
+ce qu'il avait d'heureux pour moi, c'est-à-dire que je
+pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma
+première pensée a été tout de suite de venir vous sauter
+au cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais
+j'ai échoué dans mon entreprise.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si
+bonne humeur, et puisqu'il est vrai sur ce point,
+apprends qu'il l'est aussi sur un autre. J'hésitais à t'en
+informer, mais maintenant je n'ai plus de scrupule:
+Perillo est dans cette ville.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Vraiment! depuis quand?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras.
+Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t'aime
+plus que jamais. Dis un mot et il sera ici.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Vous m'effrayez.&mdash;Il y est peut-être!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on
+l'avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne serais
+pas bien aise de le voir? Il ne t'a pas déplu dans ton
+rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en
+droit à présent: c'est un personnage que ce bambin,
+avec qui tu jouais à cligne-musette, et c'est pour toi
+qu'il a étudié, car tu sais qu'il a ma parole. Je ne
+voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Jamais! jamais!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne
+et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur
+ami tu refuserais de le voir? A-t-il rien fait pour que tu
+le haïsses?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Rien, non,... rien; je ne le hais pas;&mdash;qu'il vienne,
+si vous voulez... Ah! je me sens mourir!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta
+volonté. Ne sais-tu pas que je te laisse maîtresse absolue
+de toi-même? Ce que je t'en ai dit n'a rien de
+sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en
+aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est
+pas ici, il n'est pas revenu, il ne reviendra pas.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je me sens bien faible.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'assoit.</i></p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te
+trouvais si bien, tu reprenais ta force! C'est moi qui
+ai détruit tout cela, c'est ma sotte langue que je n'ai
+pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je t'affligerais?
+Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux
+dire... Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre
+faute. Vous ne saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir...
+Ce songe qui me semblait heureux, j'y vois clair
+maintenant, il me fait horreur!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité
+inconcevable...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un
+signe d'adieu à Bernard, et sort doucement.</i></p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Que regardez-vous donc, mon père?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu?
+Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret
+que je ne connais pas, et ce secret cause ta souffrance;
+je ne voudrais pas te le demander; mais, tant que je
+l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas te
+laisser mourir. Qu'as-tu dans le c&oelig;ur? Explique-toi.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez
+ainsi.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser
+mourir. Toi si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de
+ton père? Ne diras-tu rien? T'en iras-tu comme cela?
+Nous sommes riches, mon enfant; si tu as quelques
+désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles, qu'importe?
+il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à
+l'oreille de ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas
+naturel; [ces faux espoirs que tu nous donnes, ces moments
+de bien-être que tu ressens, pour nous rejeter
+ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces contradictions
+dans tes paroles, tous ces changements inexplicables,
+sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant,
+je deviendrai fou;&mdash;veux-tu faire mourir aussi de
+douleur ton pauvre père qui te supplie!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il se met à genoux.</i></p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Vous me brisez, vous me brisez le c&oelig;ur!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta
+mère dit que tu es malade d'amour,... elle a été jusqu'à
+nommer quelqu'un...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Prenez pitié de moi!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'évanouit.</i></p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique,
+bourreau que tu es! Holà, Michel! holà! ma femme!
+Elle se meurt, je l'ai tuée, voilà mon enfant morte!</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, DAME PAQUE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette
+table!</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>donnant le flacon</i>.</p>
+
+<p>J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de
+mauvaise besogne.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre
+les yeux.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine,
+comment te sens-tu à présent?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez
+pas.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Laissez-moi! laissez-moi!</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Que veux-tu?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que
+Dieu me juge!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela
+finira bientôt.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu
+assez forte pour te mettre à table?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Certainement, j'essaierai.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>à son mari</i>.</p>
+
+<p>Voyez-vous cela? elle y consent.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>à sa femme</i>.</p>
+
+<p>Que le diable vous emporte, vous et votre marotte!
+Vous ne comprenez donc rien à rien?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il
+prêt? Venez, mon père; donnez-moi le bras pour
+descendre.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange
+pas, n'essaie pas de marcher. Voici le seigneur
+Vespasiano.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>La peste soit du sot empanaché!</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, SER VESPASIANO.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Bonsoir, chère dame.&mdash;Salut, maître Bernard.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Bonjour; ne parlez pas si haut.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de
+sentiment! Ses yeux d'azur presque fermés à la lumière,
+et les lis remplaçant les roses!</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>C'est le troisième accès depuis deux jours.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise
+avec votre douleur!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>à Bernard qui veut sortir</i>.</p>
+
+<p>Mon père, ne vous éloignez pas!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à Bernard</i>.</p>
+
+<p>Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos
+chez nous!</p>
+
+<p class="speaker"><i>On apporte le souper.</i></p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>à son père</i>.</p>
+
+<p>Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux
+vous verser un verre de vin.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>assis près d'elle</i>.</p>
+
+<p>O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le
+sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour
+ajouter un jour à tes jours!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>s'asseyant près de dame Pâque</i>.</p>
+
+<p>Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais
+trop si je dois rester.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite
+fait attention à de pareilles choses?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Il est vrai.&mdash;Voilà un rôti qui a une terrible mine.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>à son père</i>.</p>
+
+<p>Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi,
+donnez-moi votre avis.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du
+moins;... hélas! je ne sais pas.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p>
+
+<p>Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous
+que je réussisse?</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Hélas! peut-on vous résister?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Que ne m'est-il permis de fendre mon c&oelig;ur en deux
+avec ce poignard, et d'en offrir la moitié à une personne
+que je respecte... Il m'est impossible de m'expliquer.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Et il m'est défendu de vous entendre.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend chanter dans la rue.</i></p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>N'est-ce pas la voix de Minuccio?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo
+lui-même. Il sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la
+main.]</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre
+souper.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>à la fenêtre</i>.</p>
+
+<p>Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec
+nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la tête.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur
+et joueur d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il
+a su, avec ses aubades, s'attirer la protection des gens
+de cour. Il nous sonna fort doucement l'autre soir d'une
+guitare qu'il avait apportée, avec certaines amoureuses
+et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes là une
+demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.</p>
+
+<p class="speaker">[MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre
+de ses mérites; non que je méprise une bonne chanson,
+il n'y a rien qui aille mieux à table avec un verre de
+cerigo; mais avant d'être un savant musicien, un troubadour,
+comme on dit, Minuccio, pour moi, est un
+honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout
+jeune et frivole qu'il paraît, ami dévoué à notre famille,
+le meilleur peut-être qui nous reste depuis la mort du
+père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime
+mieux son c&oelig;ur que sa viole.]</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, MINUCCIO.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent
+qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais
+maintenant j'ai envie de pleurer.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>D'où te vient cette tristesse?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle
+rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit
+s'éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où
+l'on devrait la respirer?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Quelle est cette fleur merveilleuse?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes
+intentions: premièrement, pour nous réjouir;
+en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être
+heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et
+c'est pécher que de s'en écarter.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Crois-tu cela?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose
+plus gaie et plus divertissante à voir qu'un sourire,
+quand c'est une belle fille qui sourit! Quel chagrin y
+résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat
+cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un
+politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés,
+Antoine après Actium, Brutus après Philippes,
+que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur
+sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une
+fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une
+lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs
+de perles! Pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare
+indigne de pitié, car son malheur est d'être un sot.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p>
+
+<p>Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est
+frotté à nous.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus
+insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate
+que la poussière de l'aile d'un papillon, cette chose
+qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout et console
+de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque
+c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du
+plus riche trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre,
+s'il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi
+ni aux autres; mais la beauté ne saurait être avare.
+Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue
+sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre
+mot, à chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe
+et s'envole autour d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive,
+dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme
+une musique, dans son regard comme un rayon de
+soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se
+fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même,
+et prenne sa part du plaisir qu'elle cause...
+Ainsi, Carmosine, souriez.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un
+tel prix. C'est toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux
+trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit.
+Nous as-tu fait quelques romances nouvelles?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle lui donne un verre qu'elle remplit.</i></p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson
+que tu nous as dite là-bas.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>En quel endroit, magnanime seigneur?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était
+pas là-bas, mais-là haut.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Comment cela, rusé compère?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on
+pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que
+ses marionnettes? Ainsi s'en vont deçà delà les petites
+poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons vêtus d'acier,
+les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans
+en pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles,
+qui sont toujours les plus empressés;... enfin
+les chevaliers de fortune ou de hasard, si vous voulez,
+ceux dont la lance branle dans le manche et le pied
+vacille dans l'étrier.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais
+tu oublies les baladins et les troubadours ambulants.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là
+ne comptent pas; ils ne viennent jamais qu'au
+dessert. Le parasite doit passer avant eux.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>à ser Vespasiano</i>.</p>
+
+<p>Votre repartie l'a piqué au vif.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne
+devrais pas pousser encore plus loin les choses.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées;
+c'est une allusion détournée...</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards
+des combats.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Vous avez raison.&mdash;Je meurs de soif.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il boit.</i></p>
+
+<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p>
+
+<p>On vient d'apporter cette lettre.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il la place devant maître Bernard et sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>À quoi songez-vous donc, mon père?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>À quoi je songe?&mdash;Que me veut-on?</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>qui a pris la lettre</i>.</p>
+
+<p>C'est un message de votre cher Antoine.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur
+fureur de bavarder!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Si cette lettre...</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine,
+notre ami de Messine. Ta mère s'est trompée
+à cause de la ressemblance des noms.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en
+prie.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Tranquillise-toi; je te répète...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je suis très tranquille, donnez-la-moi.&mdash;Il n'y a
+personne de trop ici.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle lit.</i></p>
+
+<p>«<span class="sc">À mon second père, maître Bernard.</span></p>
+
+<p>«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu
+qu'il m'ait été permis d'approcher une dernière fois
+des lieux où a commencé ma vie, et où je la laisse tout
+entière. Il est vrai que, depuis six ans, j'avais nourri
+une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon
+humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la
+promesse que vous m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai
+vu votre chagrin, et j'ai entendu Carmosine...» O ciel!</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je t'en supplie, rends-moi ce papier!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle continue.</i></p>
+
+<p>«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste
+amour lui faisait horreur. [Je me doutais depuis longtemps
+que cette application de ma pauvre intelligence
+à d'arides études ne porterait que des fruits stériles.]
+Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes
+lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le
+souvenir d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait,
+le seul que je ferai sur la terre. Il était trop beau pour
+être possible. Durant six ans, ce rêve fut ma vie, il
+fut aussi tout mon courage. Maintenant le malheur
+se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il
+devait être mon maître ici-bas.&mdash;Je le salue, et je
+vais le suivre. Ne songez plus à moi, monsieur; vous
+êtes délié de votre promesse.»</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un silence.</i></p>
+
+<p>Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai
+une grâce.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Que vous me permettiez de rester seule un instant
+avec Minuccio, s'il y consent lui-même; j'ai quelques
+mots à lui dire, et je vous le renverrai au jardin.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>De tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt
+qu'à moi-même? Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne
+manquerait pas de m'instruire à son tour.] Allons, dame
+Pâque, venez ça.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous
+venez d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais
+pas mystère du dessein où je suis de ne me point marier,
+et pour vous montrer en même temps que les engagements
+pris et le mérite même ne sauraient changer ma
+résolution. Maintenant donc, excusez-moi.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, CARMOSINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, je me sens faible.&mdash;Écoute-moi bien, car je ne
+puis parler longtemps.&mdash;Minuccio, je t'ai choisi pour
+te confier un secret. J'espère d'abord que tu ne le
+révéleras à aucune créature vivante, sinon à celui que
+je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera possible, tu
+m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.&mdash;Tu te rappelles,
+mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit
+la grande fête de son exaltation. Je l'ai vu à cheval au
+tournoi, et je me suis prise pour lui d'un amour qui
+m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il me
+convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé
+de m'en guérir; mais comme je n'y saurais rien
+faire, j'ai résolu, pour moins de souffrance, d'en mourir,
+et je le ferai. Mais je m'en irais trop désolée s'il
+ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui
+faire connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par
+toi (tu le vois souvent, Minuccio), je te supplie de le
+lui apprendre. Quand ce sera fait, tu me le diras, et
+je mourrai moins malheureuse.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre
+qu'en y comptant, vous ne serez jamais trompée.&mdash;Je
+vous estime d'aimer un si grand roi. Je vous offre
+mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre
+courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous
+apporterai des nouvelles qui vous seront extrêmement
+chères; et, pour ne point perdre le temps, j'y vais
+tâcher dès aujourd'hui.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je t'en supplie encore une fois.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Jurez-moi d'avoir du courage.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je te le jure. Va avec Dieu.</p>
+
+
+<h3>FIN DE L'ACTE PREMIER.</h3>
+
+
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+
+<p class="speaker"><i>Au palais du roi.&mdash;Une salle.&mdash;Une galerie au fond.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="speaker">PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Je puis attendre ici?</p>
+
+<p class="speaker">L'OFFICIER.</p>
+
+<p>Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va
+s'arrêter dans cette galerie, et toutes les personnes
+qui s'y trouvent peuvent approcher de Sa Majesté.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>seul</i>.</p>
+
+<p>[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici
+cette noble coutume que pratiquait naguère en France
+le saint roi Louis, de ne point celer la majesté royale,
+et de la montrer accessible à tous.] Je vais donc lui
+parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans
+mon existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je
+pas été bien troublé, bien gêné dans la cour de ce roi
+conquérant, qui se fait craindre autant qu'on l'aime?
+Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce palais, où habite
+la puissance, où règnent toutes les passions, toutes les
+vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi
+qu'un désert. Que pourrais-je redouter auprès de ce
+que j'ai souffert? Le désespoir ne vit que d'une pensée,
+et anéantit tout le reste.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="speaker">PERILLO, MINUCCIO.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>marchant à grands pas</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,</p>
+<p>S'il ne me vient...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce n'est pas cela,&mdash;j'avais débuté autrement.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de
+m'apercevoir.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>continuant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S'il ne me vient ou me veut secourir,</p>
+<p>Craignant, hélas!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Voilà qui est plaisant.&mdash;En achevant mes derniers
+vers, j'ai oublié net les premiers. Faudra-t-il donc
+refaire mon commencement? J'oublierai à son tour ma
+fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à moi d'aller
+ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux de
+Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon!
+point d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce
+pédant... Eh bien! où diable l'ai-je fourré?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il fouille dans ses poches et en tire un papier.</i></p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence
+ou le chagrin qui me trouble ainsi la mémoire?
+Il me semble l'avoir vu quand j'étais enfant; en vérité,
+cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme, et
+je me souviens de l'avoir aimé.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à lui-même</i>.</p>
+
+<p>Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot
+n'a le sens commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait
+au monde une chose plus impatientante, plus plate,
+plus creuse, plus nauséabonde, plus inutilement boursoufflée,
+qu'un imbécile qui vous plante un mot à la
+place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait
+dire, et qui fait de Pégase un cheval de bois
+comme aux courses de bagues pour s'y essouffler l'âme
+à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête, d'aller
+demander à ce Cipolla de me composer une chanson
+sur les idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit
+d'un ange dans la cervelle d'un cuistre! Et point
+de crayon, bon Dieu! point de papier! Ah! voici un
+jeune homme qui porte une écritoire...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il s'approche de Perillo.</i></p>
+
+<p>Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?...
+Je voudrais écrire deux mots, et je ne sais comment...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture</i>.</p>
+
+<p>Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour,
+vous adresser une question? oserais-je vous demander
+qui vous êtes?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>tout en écrivant</i>.</p>
+
+<p>Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce
+moment-ci je suis furieux.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Si je vous importune...</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé
+de refaire, parce qu'un charlatan me l'a manquée.
+D'ordinaire, je ne me charge que de la musique, car
+je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre
+service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez
+besoin de moi. Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir
+les c&oelig;urs; j'ai l'entreprise générale des bouquets et des
+sérénades, je tiens magasin de flammes et d'ardeurs,
+d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres
+locutions amoureuses, le tout sur des airs variés;
+j'ai un grand fonds de soupirs languissants, de doux
+reproches, de tendres bouderies, selon les circonstances
+et le bon plaisir des dames; j'ai un volume in-folio de
+brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans
+moi); mais les promesses surtout sont innombrables,
+j'en possède une lieue de long sur parchemin vierge,
+les majuscules peintes et les oiseaux dorés; bref, on ne
+s'aime guère ici que je n'y sois, et on se marie encore
+moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant
+ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma
+viole; et que l'amour monte au son des aubades les
+degrés de marbre d'un palais, ou qu'il escalade sur un
+brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma petite
+muse est au bas de l'échelle.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Tu es Minuccio d'Arezzo?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié
+aussi Perillo?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire
+qu'un poëte en travail ne sait plus le nom de son meilleur
+ami! moi qui ne rimais que par occasion, je ne
+me suis pas souvenu du tien!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il l'embrasse.</i></p>
+
+<p>Et depuis quand dans cette ville?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre:
+Pour toujours! Est-ce que tu n'arrives pas
+de Padoue?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Laissons cela.&mdash;Tu viens donc à la cour?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine
+nous a lue! À quoi rêve donc mon esprit? Décidément
+la raison m'abandonne; je suis plus poëte que je ne
+croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et en
+conscience, je ne sais trop que lui dire...]</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de
+temps en temps, ce qui fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un;
+mais toute ma faveur consiste à me promener
+en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne
+suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa
+Majesté de me dire en sortant de table: Chante-moi
+quelque chose, que je m'endorme.&mdash;Mais toi, qui
+t'amène en ce pays?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée
+qui marche sur Naples.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de
+l'école de droit?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui
+du désespoir. Qu'y faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution
+que tu prends si vite? Songes-tu aux études que tu
+viens de faire, à la carrière qui s'ouvre devant toi?
+Songes-tu à l'avenir, Perillo?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Oui, et je n'y vois de certain que la mort.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Tu souffres d'un chagrin.&mdash;Je ne t'en demande
+pas la cause,&mdash;je ne cherche pas à la pénétrer,&mdash;mais
+je me trompe fort, ou, dans ce moment-ci, tu
+cèdes à un conseil de ton mauvais génie.&mdash;Crois-moi,
+avant de te décider, attends encore quelques jours.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend
+pas.</p>
+
+<p class="speaker">[MINUCCIO.</p>
+
+<p>Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une
+grâce de ne point te hâter?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Que t'importe?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure
+tu m'avais pris pour un de tes amis. Écoute-moi,&mdash;le
+temps presse,&mdash;le roi va arriver. Je ne puis t'expliquer
+clairement ni librement ce que je pense... Encore
+une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si
+long d'attendre à demain?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans
+dix ans, dans vingt ans, si tu veux, c'est la même
+chose pour moi; j'ai cessé de compter les heures.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc,
+moi qui t'ai bercé, lorsque j'étais un grand enfant et
+que tu en étais un petit, il faut que je te laisse aller
+à ta perte sans essayer de t'en empêcher, maintenant
+que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne
+puis rien obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque
+blessure au c&oelig;ur; qui n'a la sienne? Je ne te dis pas
+de combattre à présent ta tristesse, mais de ne pas t'attacher
+à elle et t'y enchaîner sans retour, car il viendra
+un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire,
+n'est-ce pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire:
+Souffre maintenant s'il le faut, pleure si tu veux, et ne
+rougis point de tes larmes; montre-toi le plus malheureux
+et le plus désolé des hommes; loin d'étouffer ce
+tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui
+ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes,
+en prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage
+pas l'avenir! Respecte ce temps que tu ne veux plus
+compter, mais qui en sait plus long que nous, et, pour
+une douleur qui doit être passagère, ne te prépare pas
+la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la souffrance
+épuisée, et qui empoisonne le souvenir!</p>
+
+<p class="speaker">[PERILLO.</p>
+
+<p>Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois
+maître Bernard?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Mais oui,... sans doute,... comme par le passé...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]</p>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, SER VESPASIANO.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>en entrant</i>.</p>
+
+<p>J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je
+vous annonce le roi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Minuccio.</i></p>
+
+<p>Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené
+hier un peu rudement, à souper chez cette petite; mais
+je ne veux pas que tu m'en veuilles. Que diable, aussi!
+tu t'attaques à moi, sous les regards de la beauté!</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune,
+et que, si vous m'aviez fâché, vous vous en seriez
+douté tout de suite.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais,
+dans ce palais, de gouailler un homme de ma
+sorte, on ne laisserait point passer cela; mais tu conçois
+que je déroge un peu quand je vais chez la Carmosine,
+et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait
+que de vous en faire descendre...</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue
+depuis hier, en toute chose, d'un merveilleux guignon.
+Il faut que je t'en fasse le récit.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Je t'ai dit combien j'aurais à c&oelig;ur de posséder ces
+champs de Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas
+où ils sont situés?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, illustrissime.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Mais vos pâturages, où sont-ils?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata...</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il
+peut m'en souvenir, il n'y avait là que des pierres et des
+moustiques.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Calatabellotte est un lieu fertile.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il
+n'y a...</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non
+pour le bien qu'elles rapportent, mais seulement pour
+m'arrondir; cela m'encadrait singulièrement. [Le roi,
+à qui elles appartiennent, se refusait à me les céder, se
+réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le
+jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur
+un avis que je reçus de cette bonne dame Pâque...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Se pourrait-il?...</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de
+bonnes gens, chez qui je vais le soir me débrider l'esprit,
+et me débotter l'imagination. La fille a de beaux
+yeux, c'est vous en dire assez; car si ce n'était cela...</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Et la dot?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu,
+cela amasse, mais ce n'est point ce dont je me soucie.
+Il suffit que l'enfant me plaise; j'en avais touché un
+mot à la mère, et la bonne femme s'était prosternée.
+Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à
+une affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau
+trouvère?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Un peu moins qu'avant de vous entendre.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu!
+au lieu d'un festin et d'une joyeuse fiancée, voilà des
+visages en pleurs, une créature à demi pâmée, et on
+me régale d'un écrit...</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>bas à Vespasiano</i>.</p>
+
+<p>Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette
+elle-même m'a dit qu'elle n'en fait point! Quelle épître,
+bon Dieu! quelle lettre! quatre pages de lamentations.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que
+vous.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car
+tout le piquant de l'affaire, c'est que j'avais annoncé
+mon mariage au roi.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Et vous comptiez sur Ceffalù?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que
+vais-je répondre, quand le roi, rentrant au palais, va
+me crier d'abord du haut de son destrier: Eh bien!
+chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos épousailles?
+Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en
+fin de compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais
+bien; mais pourquoi tant de façons? Ces airs de caprice,
+quand je consens à tout, sont blessants et hors de
+propos.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>bas à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Minuccio, que veut dire tout ceci?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>bas</i>.</p>
+
+<p>Ne vois-tu pas quel est le personnage?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que
+j'en veux, mais à ses sots parents; car, pour ce qui la
+regarde, son intention était bien claire en me lisant
+cette lettre d'un rival dédaigné.</p>
+
+<p class="speaker">[MINUCCIO.</p>
+
+<p>Son intention était claire, en effet; elle vous a dit
+qu'elle voulait rester fille.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries
+aimables où l'amour ne se trompe point. Quand une
+belle vous déclare qu'elle ne saurait s'accommoder de
+personne, cela signifie: Je ne veux que de vous.]</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous
+parlez?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois,
+un homme de la basoche...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie
+de parler autrement.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Je suis gentilhomme et chevalier.&mdash;Parlez vous-même
+d'autre sorte.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à ser Vespasiano</i>.</p>
+
+<p>Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Perillo.</i></p>
+
+<p>Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>tandis que ser Vespasiano s'éloigne</i>.</p>
+
+<p>O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu
+écrit avec mes larmes, le plus pur sanglot de mon c&oelig;ur,
+la chose la plus sacrée du monde, le dernier serrement
+de main d'un ami qui nous quitte, elle a montré cela,
+elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate!
+ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle
+a prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à
+l'heure que je ne pouvais plus souffrir; je n'avais pas
+pensé à cela.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Promets-moi du moins...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement
+d'impatience; mais tout est fini, je suis calme.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène.</i></p>
+
+<p>Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate
+ridicule que Dieu fait passer sur ma route? Celui-là
+ou tout autre, qu'importe? Je ne vois en lui que la
+Destinée, dont il est l'aveugle instrument; je crois même
+qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très
+ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé
+dans ce qu'il a de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable
+brise sa force et tue son espérance, lorsqu'il est
+maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui l'entoure,
+presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est
+un faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par
+hasard, sans le savoir, rencontrant l'homme tombé à
+terre, marche sur le poignard qu'il a dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que
+tu renonces à ce projet que tu as...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Il est trop tard.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, L'OFFICIER DU PALAIS.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker"><i>La salle se remplit de monde.</i></p>
+
+<p class="speaker">L'OFFICIER.</p>
+
+<p>Faites place, retirez-vous.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune
+homme? Dis-moi donc, penses-tu que je ne doive pas
+me considérer comme offensé?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Vous, magnifique chevalier?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Oui, il m'a voulu imposer silence.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un
+peu courroucé; il faut pourtant que je lui parle à tout
+prix; car tu comprends que je n'attendrai pas qu'il
+me somme de m'expliquer.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Et sur quoi?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Sur mon mariage.]</p>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, LE ROI, LA REINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux
+royaume est-il donc si maudit du ciel, si ennemi
+de son repos, qu'il ne puisse conserver la paix au
+dedans, tandis que je fais la guerre au dehors! Quoi!
+l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur
+nos rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre
+vie et celle de l'infant, je ne puis revenir un instant ici
+sans avoir à juger vos disputes!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau
+succès de vos armes.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui
+me feraient perdre le fruit de ces combats, avec leurs
+discordes honteuses, avec leurs querelles de paysans!
+Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et celui-ci c'est
+l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une
+jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout
+entière réclame nos épées, on tire les couteaux pour
+un champ de blé. Est-ce pour cela que le sang français
+coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors votre
+cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie!
+et tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont
+sanctifié la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous
+vengés, si vous déshonorez la victoire? Pourquoi
+avez-vous renversé un roi, si vous ne savez pas être
+un peuple?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Sire, ont-ils mérité cela?</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos
+de l'État, ceux qui ignorent ou feignent d'ignorer
+que, lorsqu'une nation s'est levée dans sa haine et
+dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le
+lion, dans son calme et sa dignité.</p>
+
+<p class="speaker">[LA REINE, <i>à demi voix aux assistants</i>.</p>
+
+<p>Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien
+il vous aime.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous
+des hécatombes du jour de Pâques. Il faut que nous
+soyons amis, sous peine d'avoir commis un crime. Je
+ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un
+échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer
+la mienne à une nouvelle Sicile.] Je vous le répète,
+soyez unis; plus de dissentiments, de rivalité, chez
+les grands comme chez les petits; sinon, si vous ne
+voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la
+loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos
+propres lois, par la croix-Dieu! je vous les rappellerai,
+et le premier de vous qui franchit la haie du
+voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais trancher
+la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.&mdash;Jérôme,
+ôte-moi cette épée.</p>
+
+<p class="speaker"><i>La foule se retire.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous aider.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne
+est trop rude pour vos mains délicates.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez,
+don Pèdre, votre épée est plus légère que mon fuseau.&mdash;Le
+prince de Salerne est donc votre prisonnier?</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la
+rançon de ce vilain boiteux.&mdash;Pourquoi ces gens-là
+s'en vont-ils?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il s'assoit.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Mais, c'est que vous les avez grondés.</p>
+
+<p class="speaker">[LE ROI.</p>
+
+<p>Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas,
+ma chère Constance?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Ils savent que non.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire,
+justement quand je suis fâché.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y
+réussirez pas facilement. Voyez pourtant, ils se sont
+tous enfuis; votre colère doit être satisfaite.] Il ne
+reste plus dans la galerie qu'un jeune homme qui se
+promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il
+jette de temps en temps vers nous un regard qui
+semble vouloir dire: Si j'osais!&mdash;Tenez, je gagerais
+qu'il a quelque chose de très-intéressant, de très-mystérieux
+à vous confier. Voyez cette contenance
+craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre
+que celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il
+s'en va.&mdash;Faut-il l'appeler?</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Si cela vous plaît.</p>
+
+<p class="speaker"><i>La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir Perillo;
+celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La reine s'assoit
+à quelque distance.]</i></p>
+
+<p>As-tu quelque chose à me dire?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>En quoi trompé?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus
+humble de ses sujets d'approcher de sa personne sacrée,
+et de lui exposer...</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Que demandes-tu?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Une place dans votre armée.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Adresse-toi à mes officiers.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Perillo se lève et s'incline.</i></p>
+
+<p>Pourquoi es-tu venu à moi?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Sire, la demande que j'ose faire peut décider de
+toute ma vie. Nous ne voyons pas la Providence, mais
+la puissance des rois lui ressemble, et Dieu leur parle
+de plus près qu'à nous.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère
+avec une cuirasse.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai
+d'autres pensées.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>D'où vient cela?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à
+l'heure...</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que
+l'homme d'épée. Tu veux me flatter.&mdash;Ce n'est pas
+là ta raison.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Que Votre Majesté me pardonne...</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au
+jeu, ou ta maîtresse est morte.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Non, Sire, non, vous vous trompez.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Je veux connaître le motif qui t'amène.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à
+moi seul, et qu'il valût la peine de vous être dit.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>S'il ne t'appartient pas, garde-le.&mdash;Ce n'est pas
+la moins rare espèce de courage.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Fort bien.&mdash;Sais-tu monter à cheval?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>J'apprendrai, Sire.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe,
+qui s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup
+de lance jette à bas, comme ce pauvre Vespasiano!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que
+moi, qui ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu
+de temps, et je ne craindrais pas votre cheval de bataille.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>En vérité!</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Perillo.</i></p>
+
+<p>Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Perillo, Sire.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton
+étoile. Tu vois que la reine te protège.&mdash;Remercie-la
+et vends ton bonnet, afin de t'acheter un casque.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa
+main à baiser.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt
+qu'avocat. Laisse d'autres que toi faire leur fortune
+en débitant de longs discours.] La première cause de
+la tienne aura été (souviens-toi de cela) la discrétion
+dont tu as fait preuve.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> Fais ton profit de l'avis que je
+te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te
+dire, à bon escient, que la plus curieuse des femmes,
+si elle s'amuse de celui qui parle, n'estime que celui
+qui se tait.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne
+vaut rien à la guerre.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Pour quelle raison, Sire?</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Parce que les amoureux se battent toujours trop
+ou trop peu, selon qu'un regard de leur belle leur fait
+éviter ou chercher la mort.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Celui qui cherche la mort peut aussi la donner.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Commence par là; c'est le plus sage.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="speaker">LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO,
+<span class="sc">plusieurs Demoiselles, Pages, etc</span>.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec lui.</i></p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce
+troupeau de petites filles?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le
+tourmentent sans doute pour le faire chanter. Oh! je
+vous en conjure, appelez-le! je l'aime tant! personne
+à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de si jolies
+chansons!</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.&mdash;Holà!
+Minuccio, approche, approche, et qu'on apporte une
+coupe de vin de Chypre afin de le mettre en haleine.
+Il nous dira quelque chose de sa façon.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à Vespasiano</i>.</p>
+
+<p>Retirez-vous, le roi m'a appelé.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Bon, bon, la reine m'a fait signe.</p>
+
+<p class="speaker">[MINUCCIO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que
+Perillo s'est échappé tantôt dans cette foule.]</p>
+
+<p class="speaker"><i>Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps
+un papier au roi, qui le lit à l'écart.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous
+voilà encore, selon votre habitude, importunant ce
+pauvre Minuccio!</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Nous voulons qu'il nous dise une romance.</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et des tensons.</p>
+
+<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et des jeux-partis.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE, <i>à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit
+paraître quand le roi arrive, mais dès que je suis
+seule, tu ne te montres plus.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>s'avançant</i>.</p>
+
+<p>Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se
+passe point de jour qu'on ne me voie en ce palais.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Bonjour, Vespasiano, bonjour.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il
+faut qu'il parte.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI, <i>lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les
+nouvelles. Allons, bois un verre de vin.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>buvant</i>.</p>
+
+<p>Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage
+n'est point encore fait.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Certainement, Sire, certainement.</p>
+
+<p class="speaker"><i>[À part.</i></p>
+
+<p>Il ne parle point de Calatabellotte.]</p>
+
+<p class="speaker"><i>Aux demoiselles.</i></p>
+
+<p>Qu'avez-vous à rire, vous autres?</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Ah! vous autres!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je
+réponds. Qu'y a-t-il là de si plaisant?</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval,
+depuis que nous ne vous avons vu?</p>
+
+<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Nous avons eu grand'peur pour lui.</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et votre casque?</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et votre lance?</p>
+
+<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Les avez-vous fait rajuster?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Je ne fais point de cas des railleries des femmes!</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons
+que vous n'êtes pas plus habile à repartir un
+mot de courtoisie...</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Qu'à parer une lance courtoise.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Petites perruches mal apprises!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce
+qu'on dit près de lui.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement
+pardon à Votre Majesté. Je ne saurais penser
+depuis hier qu'à cette pauvre fille,... je veux dire à ce
+pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une romance
+que je tâche de me rappeler.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure.
+Mes bonnes amies veulent des jeux-partis. Fais-leur
+quelques demandes pour les divertir.&mdash;Ser Vespasiano.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Majesté.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Savez-vous trouver de bonnes réponses?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Encore la même plaisanterie!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y
+en a pas.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>De quoi parlez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le
+jure, qu'il n'a pas été consommé.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Une autre fois, une autre fois.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Votre Majesté sera satisfaite.</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté
+la reine, et quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé;
+en sorte que je suis au comble de la faveur, [en même
+temps que je suis soulagé d'un grand poids. Dès que
+je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.]</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI, <i>lisant toujours</i>.</p>
+
+<p>Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un
+côté, et Charles d'Anjou de l'autre.]&mdash;Ne parliez-vous
+pas de jeux-partis?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner...</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe.
+Allons, Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes
+filles.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Tout le monde s'assoit en cercle.</i></p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder
+ou espérer?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Il vaut beaucoup mieux posséder.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Pourquoi, magnifique seigneur?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Mais parce que... Cela saute aux yeux.</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez
+très long, ou un coup d'épée?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Alors, l'espérance serait préférable.</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille,
+qui ne veut pas de vous et qui s'en moque?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop...</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Il faut posséder beaucoup de patience.</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et espérer peu de plaisir.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à la troisième demoiselle</i>.</p>
+
+<p>Et vous, ma mie, vous ne dites rien?</p>
+
+<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on
+nous dit que l'espérance est le seul vrai bien qu'on
+puisse posséder.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande,
+Minuccio.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur
+de ne plus voir sa maîtresse, ou l'amant qui
+meurt de plaisir de la revoir?</p>
+
+<p class="speaker">LES DEMOISELLES, <i>ensemble</i>.</p>
+
+<p>Celui qui meurt! celui qui meurt!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Mais puisqu'ils meurent tous les deux...</p>
+
+<p class="speaker">LES DEMOISELLES.</p>
+
+<p>Celui qui meurt! celui qui meurt!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Mais on vous dit,... on vous demande...</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Mais observez qu'il y a deux manières...</p>
+
+<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Cependant...</p>
+
+<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Et nous n'en aurons jamais d'autres.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées
+et silencieuses, ou de petites écervelées qui
+crient et qui m'empêchent de finir ma lecture? Voyons,
+Minuccio, où est ta viole?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique
+de ma romance nouvelle n'est pas encore composée;
+j'en sais seulement les paroles.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Eh bien! soit.&mdash;Et vous, mesdemoiselles...</p>
+
+<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p>
+
+<p>Sire, nous ne dirons plus un mot.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons
+comme cela. Leurs Majestés m'ont ordonné de presser
+le jour de mes noces... Qui me résisterait à présent?
+Je m'esquive donc et vole chez cette belle.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, <i>excepté</i> SER VESPASIANO.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA REINE, <i>à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Les paroles sont-elles de toi?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Non, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Est-ce de Cipolla?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Encore moins.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Commence toujours. [Après un combat, mieux encore
+qu'après un festin, j'aime à écouter une chanson,
+et plus la poésie en est douce, tranquille, plus elle
+repose agréablement l'oreille fatiguée; car c'est un
+grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon
+coup de masse sur la tête...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Les demoiselles poussent un cri.</i></p>
+
+<p>Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras
+ensuite quel est l'auteur. On porte ainsi un meilleur
+jugement.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la
+justice littéraire si on lui mettait un bandeau comme
+à l'autre?] L'auteur de ma romance est une jeune fille.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>En vérité!</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et
+modeste; et ma romance est une plainte amoureuse.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le
+Ciel lui a donné tout ce qu'il faut pour plaire, et en
+même temps pour être heureuse; son père, homme
+riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt
+l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter
+le moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à
+dire un mot pour voir à ses pieds une foule d'adorateurs
+empressés, jeunes, beaux, brillants, gentilshommes
+même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant], jusqu'à
+dix-huit ans, son c&oelig;ur n'avait pas encore parlé.
+De tous ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils
+d'un ancien ami, n'avait pas été repoussé. Dans l'espoir
+de faire fortune, et de voir agréer ses soins, il s'était
+exilé volontairement, et, durant de longues années, il
+avait étudié pour être avocat.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Encore un avocat!</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux
+encore qu'il n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre,
+comptant d'ailleurs sur la parole du père, et demandant
+pour toute récompense qu'il lui soit permis d'espérer;]
+mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et cruelle
+beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait
+venger l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes
+de ses amies, elle vit passer un cavalier qui
+allait aux fêtes de la reine. Elle suivit ce cavalier; elle
+le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un regard décida
+de sa vie.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Voilà un singulier roman.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie
+profonde, car celui qu'elle aime ne peut lui appartenir.
+[Il est marié à une femme... la plus belle, la meilleure,
+la plus séduisante qui soit peut-être dans ce royaume,
+et il trouve une maîtresse dans une épouse fidèle.] La
+pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa folle
+passion doit rester cachée dans son c&oelig;ur; [elle s'étudie
+incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret;
+elle évite toute occasion de revoir l'objet de son amour;
+elle se défend même de prononcer son nom;] mais l'infortunée
+a perdu le sommeil, sa raison s'affaiblit, une
+langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour; [elle ne
+veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser
+à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction;
+elle repousse les remèdes que lui offre un père
+désolé, elle se meurt, elle se consume, elle se fond
+comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord de la
+tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son
+amant ne la connaît pas, il ne lui a jamais adressé la
+parole, peut-être même ne l'a-t-il jamais vue; elle ne
+veut pas mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se
+décide à lui écrire ainsi:</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il lit:</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,</p>
+<p>À monseigneur, que je m'en vais mourir,</p>
+<p>Et, par pitié, venant me secourir,</p>
+<p>Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>À deux genoux je demande merci.</p>
+<p>Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure.</p>
+<p>Dis-lui comment je prie et pleure ici,</p>
+<p>Tant et si bien qu'il faudra que je meure</p>
+<p>Tout enflammée, et ne sachant point l'heure</p>
+<p>Où finira mon adoré souci.</p>
+<p>[La mort m'attend, et s'il ne me relève</p>
+<p>De ce tombeau prêt à me recevoir,</p>
+<p>J'y vais dormir, emportant mon doux rêve;</p>
+<p>Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Depuis le jour où, le voyant vainqueur,</p>
+<p>D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée,</p>
+<p>Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le c&oelig;ur</p>
+<p>De lui montrer ma craintive pensée,</p>
+<p>Dont je me sens à tel point oppressée,</p>
+<p>Mourant ainsi, que la mort me fait peur.]</p>
+<p>Qui sait pourtant, sur mon pâle visage,</p>
+<p>Si ma douleur lui déplairait à voir?</p>
+<p>De l'avouer je n'ai pas le courage.</p>
+<p>Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu</p>
+<p>À ma tristesse accorder cette joie,</p>
+<p>Que dans mon c&oelig;ur mon doux seigneur ait lu,</p>
+<p>Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,</p>
+<p>Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie,</p>
+<p>Que je vivrais si je ne l'avais vu.</p>
+<p>Dis-lui qu'un jour une Sicilienne</p>
+<p>Le vit combattre et faire son devoir.</p>
+<p>Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne,</p>
+<p>Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Tu dis que cette romance est d'une jeune fille?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et
+tu lui donneras cette bague.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle ôte une bague de son doigt.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il
+semble, d'après les derniers mots, que ce doive être
+pour un étranger. Le connais-tu? quel est son nom?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Bon! quel mystère!</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Sire, j'ai engagé ma parole.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux
+de savoir ce secret. Quant à la reine, tu sais que je
+suis seul quand il n'y a qu'elle près de moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Les demoiselles se retirent au fond du théâtre.</i></p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Sire, je le sais, et je suis prêt...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne
+opinion de moi pour me confier ton honneur; mais
+puisque tu l'as engagé, je ne suis plus ta reine en ce
+moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas
+être cause qu'un galant homme puisse se faire un
+reproche.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle sort.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Eh bien! à qui s'adressent ces vers?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au
+dernier tournoi?</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>À moi, dis-tu?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit
+qui ne fût véritable. Cette jeune fille que je vous ai
+dépeinte belle, jeune, charmante, et mourant d'amour,
+elle existe, elle demeure là, à deux pas de votre palais;
+qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il
+vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre
+enfant attend la mort, c'est à sa prière que je vous
+parle; sa beauté, sa souffrance, sa résignation, sont
+aussi vraies que son amour.&mdash;Carmosine est son
+nom.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Cela est étrange.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise,
+qui est allé étudier à Padoue, et qui comptait l'épouser
+au retour, Votre Majesté l'a vu ce matin même;
+c'est lui qui est venu demander du service à l'armée
+de Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et
+plus tôt qu'elle, car il se fera tuer.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne
+sera pas. Je veux voir cette jeune fille.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>L'extrême faiblesse où elle est...</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>J'irai. Cela semble te surprendre?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Sire, je crains que votre présence...<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé
+devant la reine?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oui, Sire.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Viens chez elle avec moi.</p>
+
+
+<h3>FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.</h3>
+
+
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+
+<p class="speaker"><i>Un jardin.&mdash;À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un banc.&mdash;À
+droite, la maison de maître Bernard.&mdash;Dans le fond, une terrasse
+et une grille.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>assise sur le banc</i>;
+près d'elle PERILLO <span class="sc">et</span> MAITRE BERNARD, MINUCCIO,
+<i>assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la main</i>.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que
+cette chanson me plaît, mon cher Minuccio!</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes
+à vos ordres, moi et mon bâton.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il montre le manche de sa guitare.</i></p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais
+répéter cent fois, et je voudrais l'entendre encore et
+toujours, jusqu'à ce que mon attention et ma force
+fussent épuisées, et que je pusse mourir en y rêvant!&mdash;Comment
+la trouves-tu, Perillo?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Charmante quand c'est vous qui la dites.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est
+qu'une chanson lugubre. Il me semble qu'en général
+on ne chante pas à moins d'être gai, moi, du moins,
+quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive plus.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance
+de notre ami? [Elle n'est pas bouffonne, il est
+vrai, comme un refrain de table; mais qu'importe?
+ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour,
+mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée,
+et qu'on ne saurait être poète sans faire semblant
+d'être amoureux? Elle parle aussi de douleurs et de
+regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que les amoureux
+en vers sont toujours les plus heureuses gens
+du monde, ou les plus désolés?] «Va dire, Amour,
+ce qui cause ma peine...» Comment dit-elle donc
+ensuite?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Rien de bon, je n'aime point cela.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre
+l'aime beaucoup; n'est-ce pas, Minuccio?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Grand bien leur fasse! un air d'enterrement!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de
+l'avis de mon père, car je le vois triste.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Non, je vous le jure.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu
+ne m'as pas entièrement pardonné.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Pensez-vous cela?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>J'espère que non; cependant je me sens bien coupable.
+J'ai été bien folle, bien ingrate; et toi, pauvre
+ami, tu venais de si loin, tu avais été absent si longtemps!
+Mais que veux-tu! je souffrais hier.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Et maintenant...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont
+finir.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Hier tu en disais autant.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai
+éprouvé un moment de bien-être, puis une souffrance...
+Ne parlons plus d'hier, à moins que ce ne
+soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en
+souviens plus.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous
+vois revenir à la vie? Je n'ai rien souffert si vous
+souriez.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.]
+Minuccio, je voulais te demander...</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Que cherchez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai
+oublié un mot.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, SER VESPASIANO, DAME PAQUE,
+<i>sortant de la maison</i>.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p>
+
+<p>Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer.
+Voyez quel délicieux tableau de famille!</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Vous êtes un homme incomparable pour accommoder
+toute chose.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi.
+Je n'ai fait que répéter exactement à votre aimable fille
+ce que Leurs Majestés m'avaient dit à moi-même.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Et elle a consenti?</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une
+jeune fille...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Ser Vespasiano!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Ma princesse.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais
+vous demander votre bras.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Mon bras et mon épée sont à votre service.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo,
+jusqu'à la terrasse.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'éloigne avec Perillo.</i></p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p>
+
+<p>Vous le voyez, elle me lance des &oelig;illades bien flatteuses.
+Mais qu'est-ce donc que ce petit Perillo?&mdash;Je
+vous avoue qu'il me chagrine de le voir; il se donne
+des airs d'amoureux, et si ce n'était le respect que je
+vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait...</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop
+bouillant, chevalier.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui
+regarde la dot...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Ils s'éloignent on se promenant.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, MAITRE BERNARD.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Tu crois à tout cela, Minuccio?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va
+pour le mieux.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même,
+es-tu bien sincère? Pourquoi ne veux-tu pas me dire
+ce qu'elle t'a confié hier, seul à seul?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous
+répondre. Elle m'avait chargé, comme vous le voyez,
+de lui ramener Perillo. À peine avait-il essayé son
+casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce
+refrain que tu vas lui chanter, afin d'entretenir sa
+tristesse!</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous
+que je cherche à nuire?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Non, certes, mais je ne puis me défendre...</p>
+
+<p class="speaker">[MINUCCIO.</p>
+
+<p>Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est
+la troisième fois que tu me le répètes, sans jamais
+vouloir t'expliquer.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais
+pas moi-même davantage. La plus belle fille ne donne
+que ce qu'elle a, et l'ami le plus dévoué se tait sur ce
+qu'il ignore.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il
+donc pour cette heure-là? Quel événement doit nous
+arriver? Est-ce donc le roi en personne qui va venir
+nous rendre visite?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Il ne croit pas être si près de la vérité.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange
+pas à souhait, je casse le manche de ma guitare.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute
+force il faut prendre patience; mais je ne te pardonne
+point ces façons d'agir.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois,
+doutez-vous de moi?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?]
+Écoute, il faut que je te dise tout, bien que
+tu ne veuilles me rien dire. Une chose ici me fait plus
+que douter, me fait frémir, entends-tu bien? Cette nuit,
+poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement
+de la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait.
+À travers la fente de la porte, entre le gond et la
+muraille, je l'ai vue assise dans son lit, avec un flambeau
+tout près d'elle; elle écrivait, et, de temps en
+temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis
+elle reprenait sa plume avec une vivacité effrayante,
+comme si elle eût obéi à quelque impression soudaine.
+Mon trouble en la voyant, ou ma curiosité, sont devenus
+trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa lumière
+s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui
+se froissait en glissant sous son chevet.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est
+fait soldat, à ce qu'il croit.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Ma fille l'ignorait.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence?
+Il ne se noierait même pas sans le dire.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà
+cet imbécile qui revient avec ma femme.&mdash;Rentrons;
+je veux que tu saches tout.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous
+voyez bien qu'elle ne pense qu'à rire.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Ils rentrent dans la maison.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO <span class="sc">et</span> DAME PAQUE <i>viennent du fond
+du jardin</i>.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour
+voler chez le tabellion, afin de hâter le contrat.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si
+bonne composition.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi;
+mon but principal est de m'attacher à votre famille.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Mon mari fera quelques difficultés; entre nous,
+c'est une pauvre tête, un homme qui calcule, un
+homme besoigneux.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si
+vous m'en croyez, magnifiques. Le roi y viendra.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Est-ce possible!</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même,
+dame Pâque. Vous serez la reine du bal.</p>
+
+<p class="speaker">DAME PAQUE.</p>
+
+<p>Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus.</p>
+
+<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p>
+
+<p>Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez
+le tabellion.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE ET PERILLO <i>viennent du fond</i>.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que
+deviendrait mon père si Dieu me retirait de ce monde.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas
+ainsi tout à l'heure.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque
+sa seule joie sur la terre. S'il venait à me perdre, je
+ne sais vraiment pas comment il supporterait ce malheur.
+[Votre père fut son dernier ami, et quand vous
+êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que
+cette maison est devenue la vôtre. En nous voyant
+grandir ensemble, on disait dans le voisinage que
+maître Bernard avait deux enfants. S'il devait aujourd'hui
+n'en avoir plus qu'un seul...</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Mais vous nous disiez d'espérer.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre
+soin de lui, de ne pas l'abandonner... Je sais que vous
+avez fait une demande, et que vous pensez à quitter
+Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez encore...
+Il m'a semblé entendre du bruit.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Ce n'est rien; je ne vois personne.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,...
+j'en suis convaincue, je le sais. Je ne vous
+parle pas de cette démarche, ni du motif qui l'a
+dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée,
+vous prendrez ma place après moi.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Rien après vous!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme...
+Je vous lègue mon père.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si
+vous aviez un pied dans la tombe. Cette romance que,
+tout à l'heure, vous vous plaisiez à répéter, je ne m'y
+suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre histoire,
+c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret:
+vous voulez mourir.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Prends garde! Ne parle pas si haut.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis
+est la vérité! Si vous avez dans l'âme cette affreuse idée
+de quitter volontairement la vie, et de nous cacher vos
+souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie tout à coup expirer
+au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel
+soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir,
+fidèle seulement à votre affreux silence, vous
+eussiez conçu la pensée...] Vous me recommandiez
+votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que
+faire d'une main si faible.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi
+trompez-vous votre père? Pourquoi affectez-vous devant
+lui ce repos, cet espoir que vous n'avez pas, cette sorte
+de joie qui est si loin de vous?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu
+nous appelle à lui, il nous envoie, n'en doute point, des
+messagers secrets qui nous avertissent. [Je n'ai pas fait
+beaucoup de bien, mais je n'ai pas non plus fait grand
+mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne m'a
+jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il
+me pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être
+heureuse. J'en ai déjà de charmants présages.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Vous l'aimez beaucoup, Carmosine.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>De qui parles-tu?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant
+d'attraits.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne
+cherche pas à pénétrer un secret qui ne saurait être bon
+à personne; tu l'apprendras quand je ne serai plus. [Tu
+me demandes pourquoi je trompe mon père? C'est précisément
+par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant
+à lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais
+point non plus parlé comme je l'ai fait, si, en le
+faisant, je n'eusse rempli un devoir. Je te demande
+de ne point trahir la confiance que j'ai en toi.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi
+du moins...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans
+remède.] Tu vas maintenant aller dans ma chambre;
+voici une clef, tu ouvriras un coffre qui est derrière le
+chevet de mon lit, tu y trouveras une robe de fête;... je
+ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes de
+la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous
+un papier écrit, que tu prendras et que tu garderas;
+je te le confie,... à toi seul, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Votre testament, Carmosine?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi
+puis-je disposer au monde? C'est bien peu de chose
+que ces adieux qu'on laisse malgré soi à la vie, et qu'on
+nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta part,
+Perillo.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO.</p>
+
+<p>Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez
+qu'il est possible...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons
+tout à l'heure, [dans ma chambre, car je vais rentrer;]
+il se fait tard, [voici l'heure des vêpres.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>]</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>seule</i>.</p>
+
+<p>Ta part! pauvre et excellent c&oelig;ur!&mdash;Elle eût été
+plus douce, et tu la méritais, si l'impitoyable hasard
+ne m'eût fait rencontrer... Dieu puissant! quel blasphème
+sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma
+chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon
+seul bien, toi ma vie et ma mort, toi qu'il connaît
+maintenant? O bon Minuccio, digne, loyal ami! il t'a
+écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été touché, il
+m'a envoyé une bague...</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle la baise.</i></p>
+
+<p>Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur
+ce matin quand j'ai entendu ces mots: Il sait
+tout! Qu'importent maintenant et mes larmes, et ma
+souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il sait que
+je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait raison;&mdash;cette
+joie devant mon père a été cruelle, mais
+pouvais-je la contenir? Rien qu'en regardant Minuccio,
+le c&oelig;ur me battait avec tant de force! Il l'avait vu, lui,
+il lui avait parlé!] O mon amour! ô charme inconcevable!
+délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je meurs
+tranquille, et mes v&oelig;ux sont comblés.&mdash;L'a-t-il compris
+en m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant
+que j'aimais, je disais que j'allais mourir? Oui, il
+m'a comprise, il m'a devinée. Il m'a mis au doigt cet
+anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne
+serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient
+rendues, ô mon Dieu! je vais mourir, et je puis mourir!</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend sonner à la grille du jardin.</i></p>
+
+<p>On sonne à la grille, je crois?&mdash;Holà! Michel!
+personne ici? Comment m'a-t-on laissée toute seule?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'approche de la maison.</i></p>
+
+<p>[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent
+quelque chose attentivement, et paraissent se consulter.
+Minuccio semble les retenir... Perillo m'aurait-il trahie?</p>
+
+<p class="speaker"><i>On sonne une seconde fois.</i></p>
+
+<p>Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel,
+où es-tu? Ouvre donc]</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, <i>ouvrant la grille.
+Une femme, qui accompagne la reine, reste au fond du théâtre.</i></p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le
+médecin?</p>
+
+<p class="speaker">MICHEL.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Puis-je lui parler?</p>
+
+<p class="speaker">MICHEL.</p>
+
+<p>Je vais l'avertir.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Attends un instant. Qui est cette jeune fille?</p>
+
+<p class="speaker">MICHEL.</p>
+
+<p>C'est mademoiselle Carmosine.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>La fille de ton maître?</p>
+
+<p class="speaker">MICHEL.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire.</p>
+
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, LA REINE.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Pardon, mademoiselle...</p>
+
+<p class="speaker"><i>À part.</i></p>
+
+<p>Elle est bien jolie.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>Vous êtes la fille de maître Bernard?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment
+d'entretien?</p>
+
+<p class="speaker"><i>Carmosine lui fait signe de s'asseoir.</i></p>
+
+<p>Vous ne me connaissez pas?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE, <i>s'asseyant</i>.</p>
+
+<p>Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune
+homme qui demeure ici, je crois, et qui se nomme
+Perillo.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Il est à la maison, si vous voulez le voir...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, si vous le permettez.&mdash;Je suis
+étrangère, mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne
+une position assez élevée. Je porte à ce jeune
+homme beaucoup d'intérêt, et il serait possible qu'un
+jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa
+fortune.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Il le mérite à tous égards.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison.</i></p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>bas à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Qui donc est là avec ma fille?</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Ne dites mot, venez avec moi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il l'emmène.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est précisément sur ce point que je désire être
+éclairée, [et je vous demande encore une fois pardon
+de ce que ma démarche peut avoir d'étrange.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Elle est toute simple, madame, mais mon père serait
+plus en état de vous répondre que moi; je vais, s'il
+vous plaît...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune.
+Vous êtes souffrante, m'a-t-on dit.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Un peu, madame.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>On ne le croirait pas.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien
+qu'il ne me quitte jamais.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.&mdash;Mais
+la crainte que j'ai de vous fatiguer me force à
+préciser mes questions, car je ne veux point vous le
+cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que je
+désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous
+me la faites, qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée
+avec ce jeune homme; vous le connaissez depuis son
+enfance.&mdash;Est-ce un honnête homme? est-ce un
+homme de c&oelig;ur?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un
+assez bon juge...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Je m'en rapporte entièrement à vous.</p>
+
+<p class="speaker">[CARMOSINE.</p>
+
+<p>D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne
+comprends pas bien que, sans me connaître...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Je vous connais plus que vous ne pensez, et la
+preuve que j'ai toute confiance en vous, c'est la question
+que je vais vous faire, en vous priant de l'excuser,
+mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes belle,
+jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous
+parlons] demandait votre main, l'épouseriez-vous?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Mais, madame...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>En supposant, bien entendu, que votre c&oelig;ur fut
+libre, et qu'aucun engagement ne vînt s'opposer à cette
+alliance.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Mais, madame, dans quel but me demandez-vous
+cela?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle
+comme vous, qui a votre âge, qui est, comme vous,
+un peu souffrante; c'est de la mélancolie ou peut-être
+quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je ne sais
+trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier,
+et de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire;
+car elle vit dans la solitude, et vous savez de quel danger
+cela est pour une jeune tête qui s'exalte, se nourrit
+de désirs, d'illusions; [qui prend pour l'espérance tout
+ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle ne
+peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un
+monde, innocemment, sans y réfléchir, par un penchant
+naturel du c&oelig;ur,] et qui, hélas! en cherchant
+l'impossible, passe bien souvent à côté du bonheur.</p>
+
+<p class="speaker">[CARMOSINE.</p>
+
+<p>Cela est cruel.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des
+plus belles, des plus nobles et des plus sages, perdre
+leur jeunesse, et quelquefois la vie, pour avoir gardé
+de pareils secrets!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>On peut donc en mourir, madame?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en
+raillent, n'ont jamais su ce que c'est que l'amour, [ni
+en rêve ni autrement. Un homme, sans doute, doit
+s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude
+de l'activité, le métier des armes surtout, doivent
+le sauver; mais une femme!&mdash;Privée de ce qu'elle
+aime, où est son soutien? Si elle a du courage, où est
+sa force? Si elle a un métier, fût-ce le plus dur, celui
+qui exige le plus d'application, qui peut dire où est sa
+pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que
+son pied fait tourner le rouet?]</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Que vous me charmez de parler ainsi!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être
+pas obligé de les plaindre qu'on ne veut pas croire à
+nos chagrins. Ils sont réels, et d'autant plus profonds,
+que ce monde qui en rit nous force à les cacher; notre
+résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on
+touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir;
+de jour en jour on se fait à sa souffrance, on s'y livre,
+on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime
+la mort... Voilà pourquoi je voudrais tâcher d'en préserver
+ma jeune amie.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo
+qu'elle aime?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel
+qu'on me l'a dit, bon, brave, honnête (savant, peu
+importe), sa femme ne serait-elle pas heureuse?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Heureuse, si elle en aime un autre!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Vous ne répondez pas à ma question première. [Je
+vous avais demandé de me dire si, à votre avis personnel,
+Perillo vous semble, en effet, digne d'être
+chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en
+conjure.]</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra
+donc l'oublier?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE, <i>à part</i>.</p>
+
+<p>Je n'en obtiendrai pas davantage.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Haut.</i></p>
+
+<p>[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Dès qu'elle se marie, il me semble...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Eh bien! achevez votre pensée.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner
+tout son c&oelig;ur, toute son âme?...]</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais...</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Parlez, de grâce, je vous écoute; je m'intéresse aussi
+à votre amie.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit
+aimer, ne puisse être à elle; supposez qu'il soit marié
+lui-même.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Que dites-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand
+seigneur, un prince; que le rang qu'il occupe,
+que le nom seul qu'il porte, mettent à jamais entre
+elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez que
+c'est le roi.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ah! madame! qui êtes-vous?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Imaginez que la s&oelig;ur de ce prince, ou sa femme,
+si vous voulez, soit instruite de cet amour, qui est le
+secret de ma jeune amie, et que, loin de ressentir
+pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait entrepris de
+la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de
+l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place
+auprès d'elle dans le palais même de son époux; imaginez
+qu'elle trouve tout simple que cet époux victorieux,
+le plus vaillant chevalier de son royaume, ait
+inspiré un sentiment que tout le monde comprendra
+sans peine; figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance,
+aucune crainte de sa jeune rivale, non qu'elle fasse
+injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit à son honneur;
+supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant,
+qui a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin
+que cet amour, tristement caché dans la solitude,
+s'épure en se montrant au grand jour, et s'ennoblisse
+par sa cause même.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>fléchissant le genou</i>.</p>
+
+<p>Ah! madame, vous êtes la reine!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous
+dis pas d'oublier don Pèdre.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort
+peut faire oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle
+ressemble à Dieu! Elle me pénètre d'admiration, de
+respect et de reconnaissance; mais elle m'accable, elle
+me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien
+je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi,
+je ne puis exprimer... Permettez que je me retire, que
+je me cache à tous les yeux.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit
+qui vous effraie?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu!
+vous ici! la reine! Comment avez-vous pu savoir?...
+Minuccio m'a trahie sans doute... Comment pouvez-vous
+jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez la main,
+madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... Moi, la
+fille de maître Bernard, avoir osé élever mes regards!...
+Ne croyez-vous pas que ma démence est un crime, et
+que vous devez m'en punir?... Ah! sans nul doute,
+vous le voyez; mais vous avez pitié d'une infortunée
+dont la raison est égarée, et vous ne voulez pas que
+cette pauvre folle soit plongée au fond d'un cachot, ou
+livrée à la risée publique!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>À quoi songez-vous, juste ciel!</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ah! je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais
+abusée un moment, si mon amour avait été autre chose
+qu'une souffrance! Dieu m'est témoin, Dieu qui voit
+tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé, je me suis souvenue
+qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout
+essayé pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser
+de ma mémoire ce qui m'est plus cher que ma vie.
+Hélas! madame, vous le savez sans doute, que personne
+ici-bas ne répond de son c&oelig;ur, et qu'on ne choisit pas
+ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie;
+puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du
+moins tout entier. Croyez, madame, et soyez convaincue,
+je vous le demande les mains jointes, croyez qu'il
+n'est entré dans mon âme ni espoir, ni orgueil, ni la
+moindre illusion.] C'est malgré mes efforts, malgré ma
+raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoyablement,
+misérablement accablée par une puissance
+invincible, qui a fait de moi son jouet et sa
+victime. Personne n'a compté mes nuits, personne n'a
+vu toutes mes larmes, pas même mon père. Ah! je ne
+croyais pas que j'en viendrais jamais à en parler moi-même.
+J'ai souhaité, il est vrai, quand j'ai senti la
+mort, de ne point partir sans un adieu; je n'ai pas eu
+la force d'emporter dans la tombe ce secret qui me
+dévorait. Ce secret! c'était ma vie elle-même, et je la
+lui ai envoyée. Voilà mon histoire, madame, je voulais
+qu'il la sût, et mourir.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me
+l'a racontée; Minuccio ne vous a point trahie.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Quoi! madame, c'est le roi lui-même...</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup
+trop loin pour moi.] C'est le roi qui veut que
+vous repreniez courage, que vous guérissiez, que vous
+soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un peu
+d'amitié.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>d'une voix faible</i>.</p>
+
+<p>C'est lui qui veut que je reprenne courage?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Oui; je vous répète ses propres paroles.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Ses propres paroles? Et que je guérisse?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Il le désire.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Il le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Oui, si nous y pouvons quelque chose.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout
+à l'heure;... car je comprends tout à présent,... votre
+jeune amie, c'était moi.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai envoyé
+cette bague. Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>C'était vous?... Je vous remercie,... et je suis prête
+à obéir.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle tombe sur le banc.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pâleur
+Vous ne me répondez pas? je vais appeler.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi.</p>
+
+<p class="speaker">[LA REINE.</p>
+
+<p>Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu
+tort de venir ici, et de vous parler comme je l'ai fait.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>se levant</i>.</p>
+
+<p>Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore
+à comprendre que la bonté humaine puisse inspirer
+une générosité pareille à la vôtre! Tort de venir, vous,
+ma souveraine, quand je devrais vous parler à genoux!
+lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce
+n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate
+en manquant de reconnaissance. Que puis-je faire
+pour vous remercier dignement? je n'ai que la ressource
+d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce pas?... Dites-lui
+que je l'oublierai.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis
+bien mal exprimée. Je suis votre reine, il est vrai, mais
+si je ne voulais qu'être obéie, enfant que vous êtes, je
+ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter une dernière
+fois?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui
+était ma souffrance, et qui était aussi mon seul bien,
+tout le monde le connaît. Le roi me méprise, [et je pensais
+bien qu'il en devait être ainsi, mais je n'en étais
+pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a racontée; ma
+romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et
+ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio
+me l'avait laissé croire. À présent, il ne me reste
+rien; ma douleur même ne m'appartient plus. Parlez,
+madame, tout ce que je puis dire, c'est que vous me
+voyez résignée à obéir, ou à mourir.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et
+je vais vous dire ce que nous voulons. Écoutez donc:
+oui, c'est le roi qui veut d'abord que vous guérissiez,
+et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui trouve que
+ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt
+à mourir d'un si vaillant amour;&mdash;ce sont là ses propres
+paroles.&mdash;Appelez-vous cela du mépris?&mdash;Et
+c'est moi qui veux vous emmener, que vous restiez près
+de moi, que vous ayez une place parmi mes filles d'honneur,
+qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est
+moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez
+le voir tous les jours; qu'au lieu de combattre un
+penchant dont vous n'avez pas à vous défendre, vous
+cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers ce
+qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur
+avec un tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux
+vous apprendre que l'on peut aimer sans souffrir, lorsque
+l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la honte ou
+le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle
+est faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée
+ne l'est pas.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Bonté du ciel!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de
+vous, qu'un homme loyal, honnête et brave, vous donne
+la main pour entrer chez moi; qu'il sache comme moi,
+comme tout le monde, le secret de votre souffrance
+passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, que je
+vous croie heureuse sur la sienne, et que votre c&oelig;ur
+puisse guérir ainsi, par l'amitié de votre reine, et par
+l'estime de votre époux... Prêtez l'oreille, n'est-ce pas
+le bruit du clairon?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>C'est le roi qui sort du palais.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Vous savez cela, jeune fille?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, madame; nous demeurons si près! nous sommes
+habitués à entendre ce bruit.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Est-ce possible?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous
+aussi ces cloches?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense
+qui se rend à l'église. Aujourd'hui,... je me rappelle,...
+n'est-ce pas un jour de fête? Comme ils accourent de
+tous côtés! Ah! mon rêve! je vois mon rêve!</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>C'est l'heure de la bénédiction.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Oui, en ce moment le prêtre est à l'autel, et tous
+s'inclinent devant lui. Il se retourne vers la foule, il
+tient entre ses mains l'image du Sauveur, il l'élève...
+Pardonnez-moi!</p>
+
+<p class="speaker"><i>Elle s'agenouille.</i></p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu
+quelle réponse vous allez faire à votre roi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et des
+hommes d'armes s'arrêtent à la grille, le roi paraît bientôt après.</i></p>
+
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, LE ROI, PERILLO, <i>près de lui</i>,
+MAITRE BERNARD, DAME PAQUE, SER VESPASIANO,
+MINUCCIO.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p class="speaker">[LE ROI.</p>
+
+<p>Vous avez là un grand jardin, cela est commode et
+agréable.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...]</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Où est votre fille?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>La voilà, Sire, devant Votre Majesté...</p>
+
+<p class="speaker">[LE ROI.</p>
+
+<p>Est-elle mariée?</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre
+Majesté...]</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI, <i>à Carmosine</i>.</p>
+
+<p>C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante
+et en danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage
+à cela.</p>
+
+<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p>
+
+<p>Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade.
+Il est vrai que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration
+est notable.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que
+le monde fût sitôt privé d'une si belle enfant.]</p>
+
+<p class="speaker"><i>À Carmosine.</i></p>
+
+<p>Approchez un peu, je vous prie.</p>
+
+<p class="speaker">[SER VESPASIANO, <i>à Minuccio</i>.</p>
+
+<p>Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute
+l'affaire. Calatabellotte est à moi.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire
+en particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes.
+Le roi est un grand médecin; c'est la méthode d'Albucassis.]</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI, <i>à Carmosine</i>.</p>
+
+<p>Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Non, Sire.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire
+ceci, la belle fille? Vous qui êtes jeune et qui êtes faite
+pour réjouir le c&oelig;ur des autres, vous vous laissez avoir
+du chagrin? Nous vous prions, pour l'amour de nous,
+qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous soyez
+bientôt guérie.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une
+trop grande peine qui est la cause de ma souffrance.
+Puisque vous avez pu m'en plaindre, j'espère que Dieu
+m'en délivrera.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut
+m'obéir sur un autre point. Quelqu'un vous en a-t-il
+parlé?</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE.</p>
+
+<p>Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on
+daignait avoir...</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Pas autre chose?</p>
+
+<p class="speaker"><i>À la reine.</i></p>
+
+<p>Est-ce vrai, Constance?</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE.</p>
+
+<p>Pas tout à fait.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le
+grand amour que vous nous avez porté vous a, près
+de nous, mise en grand honneur; et celui qu'en retour
+nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de
+notre main, en vous priant de l'accepter, l'époux que
+nous vous avons choisi.</p>
+
+<p class="speaker"><i>Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline.</i></p>
+
+<p>Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre
+chevalier, et porter dans nos passes d'armes votre devise
+et vos couleurs, sans demander autre chose de vous,
+pour cette promesse, qu'un seul baiser.</p>
+
+<p class="speaker">LA REINE, <i>à Carmosine</i>.</p>
+
+<p>Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse.</p>
+
+<p class="speaker">CARMOSINE, <i>donnant son front à baiser au roi</i>.</p>
+
+<p>Sire, la reine a répondu pour moi.</p>
+
+
+<h3>FIN DE CARMOSINE.</h3>
+
+
+
+<a id="varcarmosine"></a>
+<h3>ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES POUR LA REPRÉSENTATION</h3>
+
+<p><a id="footnote1"></a><a href="#footnotetag1">1</a>&mdash;PAGE 369.</p>
+<p><i>La première cause de</i> ta fortune <i>aura été</i>, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote2"></a><a href="#footnotetag2">2</a>&mdash;PAGE 377.</p>
+
+<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p>
+
+<p><i>Et nous n'en aurons jamais d'autres.</i></p>
+
+<p class="speaker">TOUTES LES DEMOISELLES, <i>ensemble</i>.</p>
+
+<p>Et nous n'en aurons jamais d'autres.</p>
+
+<p><a id="footnote3"></a><a href="#footnotetag3">3</a>&mdash;PAGE 384.</p>
+
+<p><i>Je crains que votre présence.</i></p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p>J'irai, te dis-je. Je la verrai, je lui parlerai. Je ne veux
+pas que cette jeune fille meure; je ne le veux pas.</p>
+
+<p class="speaker">MINUCCIO.</p>
+
+<p>Il ne sera pas facile de l'en empêcher, car elle l'a résolu,
+et la besogne est à moitié faite. Sire, prenez garde de
+l'achever en cherchant à la sauver.</p>
+
+<p class="speaker">LE ROI.</p>
+
+<p><i>Ne disais-tu pas tout à l'heure</i>, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote4"></a><a href="#footnotetag4">4</a>&mdash;PAGE 398.</p>
+
+<p><i>Il se fait tard.</i> Va, mon ami, fais ce que je t'ai dit.</p>
+
+<p class="speaker">PERILLO, <i>en sortant</i>.</p>
+
+<p>Ah! cela est horrible!</p>
+
+
+<p class="speaker">FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.</p>
+
+<hr class="empty" />
+<p>Le sujet de <i>Carmosine</i> se trouve dans une nouvelle du <i>Décaméron</i>
+(la septième de la dixième journée). En voici le sommaire:</p>
+
+<p>«Le roi Pierre, ayant appris le fervent amour que lui portait
+Lise, et dont elle était malade, va la consoler et la marie avec
+un jeune gentilhomme; après quoi il lui donne un baiser sur le
+front et se déclare pour toujours son chevalier.»</p>
+
+<p>Cette anecdote, que Boccace raconte avec beaucoup de grandeur
+et de simplicité, n'a que huit pages, et les caractères n'y
+sont pas même indiqués, hormis pourtant celui du roi, dont la
+conduite fait assez connaître la générosité chevaleresque. Le
+jeune gentilhomme qui, dans la nouvelle, n'arrive qu'à la fin
+pour épouser Lise, devient dans la comédie un ami d'enfance
+et un fiancé de la jeune fille, ce qui ajoute beaucoup à l'intérêt
+du sujet en compliquant les situations. Le personnage de
+ser Vespasiano est aussi une création nouvelle qui vient jeter
+de temps à autre, au milieu de cette mélopée amoureuse, une
+note comique, indispensable au théâtre bien plus qu'à la lecture.</p>
+
+<p>En examinant les débris du manuscrit autographe, j'y remarque
+que l'héroïne s'appelle Lise, pendant tout le premier acte,
+comme dans le récit de Boccace. Probablement, lorsqu'il eut
+imaginé la belle scène du second acte où Perillo entend le nom
+de sa maîtresse mêlé aux forfanteries de ser Vespasiano, Alfred
+de Musset aura pensé que ce nom n'avait pas assez d'originalité
+pour frapper l'oreille du spectateur et éveiller son attention,
+comme celle de Perillo. De même, lorsque Minuccio, seul avec
+le roi, lui confie le secret de la jeune malade, l'auteur aura senti
+qu'il fallait à cette jeune fille un nom plus pittoresque et moins
+vulgaire que celui de Lise. Peut-être aussi a-t-il compris, à
+mesure qu'il avançait dans son &oelig;uvre, que l'esquisse légère de
+Boccace allait devenir entre ses mains un type complet. Le
+nom un peu bizarre, mais sicilien, de Carmosine, qu'il substitua
+sur le manuscrit au nom de Lise, à partir du second acte,
+fut en quelque sorte une prise de possession.</p>
+
+<p>Pour peu qu'on sache ce que c'est qu'une pièce de théâtre, on
+reconnaît que celle-ci a été écrite avec la pensée qu'elle serait
+représentée tôt ou tard. On ne voit point dans <i>Carmosine</i> de brusques
+changements de lieu; les scènes s'enchaînent sans interruption.
+L'auteur a soin de prolonger le mystère qui règne sur
+tout le premier acte jusqu'au moment où cet acte va finir. Le procédé
+employé pour faire entendre à Perillo, de la bouche même
+de Carmosine, le mot cruel qui lui apprend qu'elle ne l'aime plus;
+la scène du second acte où la sottise de ser Vespasiano donne le
+coup de grâce à ce pauvre amant déjà si malheureux; l'habileté
+avec laquelle l'auteur rapproche Perillo de Carmosine au début
+du troisième acte; ses précautions pour dissimuler jusqu'au dernier
+moment le dénoûment heureux, en montrant la mort de
+l'héroïne comme inévitable, tandis qu'au contraire il prépare sa
+guérison et son mariage; enfin la grande scène entre Carmosine
+et la reine, qui semble conduire tout droit vers un but opposé
+à celui qu'on voudrait atteindre, tout cela est conçu et traité
+dramatiquement, selon les règles de l'art et même du métier. Il
+faudrait être aveugle pour ne point le voir. Cependant on s'est si
+bien accoutumé à dire que les comédies d'Alfred de Musset n'étaient
+pas destinées au théâtre qu'on l'a répété de celle-ci, comme
+des précédentes, sans y regarder et contrairement à l'évidence.</p>
+
+<p><i>Carmosine</i> parut pour la première fois, en 1850, dans le <i>Constitutionnel</i>.
+Une erreur de ponctuation, commise par les compositeurs
+de ce journal et qui changeait le sens d'un vers dans
+la romance de Minuccio, fut pour l'auteur un sujet de grand
+chagrin. Il écrivit à M. Véron, sur ce vers estropié, une lettre
+curieuse qu'on trouvera dans la Correspondance.</p>
+
+<p>La mise en scène de cette comédie n'a présenté aucune difficulté
+sérieuse. On n'y a éprouvé d'autre embarras que celui des
+richesses. La trop grande abondance des idées, qui ajoute au
+charme de la lecture, a rendu nécessaires quelques coupures à la
+représentation. Cette pièce a été jouée sur le théâtre de l'Odéon,
+le 7 novembre 1865, et le public de Paris a témoigné ce jour-là
+qu'il n'avait point perdu le goût des sentiments élevés ni du
+beau langage. Mademoiselle Thuillier a donné au personnage
+de Carmosine un caractère de douce passion et de mélancolie
+poétique dont ses auditeurs garderont longtemps le souvenir.</p>
+
+
+<h3>FIN DU TOME CINQUIÈME.</h3>
+
+
+
+<hr />
+<h2>TABLE GÉNÉRALE DES COMÉDIES ET PROVERBES</h2>
+
+
+<p>TOME PREMIER</p>
+
+<table summary="table tome I" width="90%">
+<tr><td><span class="sc">Avant-Propos</span> </td><td> 1</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">La Nuit vénitienne</span> </td><td> 9</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">André del Sarto</span> </td><td> 49</td></tr>
+<tr><td> Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour la représentation </td><td> 128</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">Les Caprices de Marianne</span> </td><td> 141</td></tr>
+<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 201</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">Fantasio</span> </td><td> 213</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">On ne badine pas avec l'Amour</span> </td><td> 279</td></tr>
+<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 367</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">Barberine</span> </td><td> 375</td></tr>
+</table>
+
+<p>TOME DEUXIÈME</p>
+
+<table summary="table tome II" width="90%">
+<tr><td><span class="sc">Lorenzaccio</span> </td><td> 1</td></tr>
+<tr><td> Traduction du fragment du livre XV des <i>Chroniques florentines</i> </td><td> 214</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">Le Chandelier</span> </td><td> 223</td></tr>
+<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 314</td></tr>
+
+<tr><td><span class="sc">Il ne faut jurer de rien</span> </td><td> 321</td></tr>
+<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 406</td></tr>
+</table>
+
+
+<p>TOME TROISIÈME</p>
+
+<table summary="table tome III" width="90%">
+<tr><td><a href="#caprice"><span class="sc">Un Caprice</span></a> </td><td> 1</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#ilfaut"><span class="sc">Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée</span></a> </td><td> 61</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#louison"><span class="sc">Louison</span></a> </td><td> 97</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#onnesaurait"><span class="sc">On ne saurait penser à tout</span></a> </td><td> 163</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#bettine"><span class="sc">Bettine</span></a> </td><td> 227</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#carmosine"><span class="sc">Carmosine</span></a> </td><td> 311</td></tr>
+<tr><td><a href="#varcarmosine">Additions et Variantes </a> </td><td> 420</td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset
+- Tome 5, by Alfred De Musset
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET ***
+
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+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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