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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de Alfred de Musset - Tome 5 + +Author: Alfred De Musset + +Release Date: November 20, 2007 [EBook #23567] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES DE ALFRED DE MUSSET + +ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT +GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNÉE D'UNE +NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE + + * * * * * + +TOME CINQUIÈME + + + + + +COMÉDIES + +III + +PARIS + +EDITION CHARPENTIER + +L. HÉBERT, LIBRAIRE + +7, RUE PERRONET, 7 + +1888 + + + + +UN CAPRICE + +COMÉDIE EN UN ACTE + +PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847. + + + PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + M. DE CHAVIGNY M. BRINDEAU. + + MATHILDE. Mmes JUDITH. + + MADAME DE LÉRY. ALLAN-DESPRÉAUX. + +_La scène se passe dans la chambre à coucher de Mathilde._ + +[Illustration: Un caprice] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +MATHILDE, _seule, travaillant au filet._ + +Encore un point, et j'ai fini. + +_Elle sonne; un domestique entre._ + +Est-on venu de chez Janisset? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, madame, pas encore. + +MATHILDE. + +C'est insupportable; qu'on y retourne; dépêchez-vous. + +_Le domestique sort._ + +J'aurais dû prendre les premiers glands venus; il est huit heures; il +est à sa toilette; je suis sûre qu'il va venir ici avant que tout soit +prêt. Ce sera encore un jour de retard. + +_Elle se lève._ + +Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait aux yeux de +bien des gens pour un peu plus que romanesque. Après un an de mariage! +Qu'est-ce que madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le +savait? Et lui-même, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-être du +mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce mystère, en effet? +Je ne sais; il me semble que je n'aurais pas travaillé de si bon +coeur devant lui; cela aurait eu l'air de lui dire: Voyez comme +je pense à vous; cela ressemblerait à un reproche; tandis qu'en lui +montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai +pensé à lui. + +LE DOMESTIQUE, _rentrant_. + +On apporte cela à madame de chez le bijoutier. + +_Il donne un petit paquet à Mathilde._ + +MATHILDE. + +Enfin! + +_Elle se rassoit._ + +Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi. + +_Le domestique sort._ + +Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire votre dernière +toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-là? Pas mal. +Comment serez-vous reçue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on +a eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne? +On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que +dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine? + +_Elle baise sa bourse et s'arrête._ + +Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne te vendrait pas deux +louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me séparer de toi? +N'as-tu pas été commencée pour être finie le plus vite possible? +Ah! tu as été commencée plus gaiement que je ne t'achève. Il n'y a +pourtant que quinze jours de cela; que quinze jours, est-ce possible? +Non, pas davantage; et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous +trop tard, petite?... Pourquoi de telles idées? On vient, je crois; +c'est lui; il m'aime encore. + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +Voilà monsieur le comte, madame. + +MATHILDE. + +Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié l'autre. Sotte +que je suis! Je ne pourrai pas encore lui donner aujourd'hui! Qu'il +attende un instant, une minute, au salon; vite, avant qu'il entre... + +LE DOMESTIQUE. + +Le voilà, madame. + +_Il sort. Mathilde cache sa bourse._ + + +SCÈNE II + +MATHILDE, CHAVIGNY. + + +CHAVIGNY. + +Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange? + +_Il s'assoit._ + +MATHILDE. + +Moi, Henri? quelle question! + +CHAVIGNY. + +Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours, quand j'entre +chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite. + +MATHILDE. + +Il y a là un peu de méchanceté; mais comme il y a aussi un peu +d'amour, je ne vous en embrasserai pas moins. + +_Elle l'embrasse._ + +Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand vous oubliez que +vous êtes mon mari? + +CHAVIGNY. + +Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe? + +MATHILDE. + +Amant et ami, tu ne te trompes pas. + +_À part._ + +J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est. + +CHAVIGNY. + +Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas? + +MATHILDE. + +Non, je voulais... j'espérais que peut-être?... + +CHAVIGNY. + +Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc? + +MATHILDE. + +Tu vas au bal? tu es superbe. + +CHAVIGNY. + +Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du tailleur, mais je +n'ai plus ma tournure du régiment. + +MATHILDE. + +Inconstant! vous ne pensez pas à moi en vous mirant dans cette glace. + +CHAVIGNY. + +Bah! à qui donc? Est-ce que je vais au bal pour danser? Je vous jure +bien que c'est une corvée, et que je m'y traîne sans savoir pourquoi. + +MATHILDE. + +Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons seuls, et je vous +dirai... + +CHAVIGNY. + +Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas être si tard. + +MATHILDE. + +On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse dire la pendule. +Nous sortons de table il y a un instant. + +CHAVIGNY. + +J'ai dit d'atteler; j'ai une visite à faire. + +MATHILDE. + +Ah! c'est différent. Je... je ne savais pas,... j'avais cru... + +CHAVIGNY. + +Eh bien? + +MATHILDE. + +J'avais supposé,... d'après ce que tu disais... Mais la pendule va +bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J'ai une +petite surprise à vous faire. + +CHAVIGNY, _se levant_. + +Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que vous sortez +quand il vous plaît. Vous trouverez juste que ce soit réciproque. +Quelle surprise me destinez-vous? + +MATHILDE. + +Rien; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois. + +CHAVIGNY. + +Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous là ces valses de +Strauss? Prêtez-les-moi, si vous n'en faites rien. + +MATHILDE. + +Les voilà; les voulez-vous maintenant? + +CHAVIGNY. + +Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a demandées pour un ou +deux jours. Je ne vous en priverai pas longtemps. + +MATHILDE. + +Est-ce pour madame de Blainville? + +CHAVIGNY, _prenant les valses_. + +Plaît-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville? + +MATHILDE. + +Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle. + +CHAVIGNY. + +Pour cette fois j'ai bien entendu. + +_Il se rassoit._ + +Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville? + +MATHILDE. + +Je pensais que mes valses étaient pour elle. + +CHAVIGNY. + +Et pourquoi pensiez-vous cela? + +MATHILDE. + +Mais parce que... parce qu'elle les aime. + +CHAVIGNY. + +Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a une surtout; +comment est-ce donc? Je l'ai oubliée... Comment dit-elle donc? + +MATHILDE. + +Je ne sais pas si je m'en souviendrai. + +_Elle se met au piano et joue._ + +CHAVIGNY. + +C'est cela même! C'est charmant, divin, et vous la jouez comme un +ange, ou, pour mieux dire, comme une vraie valseuse. + +MATHILDE. + +Est-ce aussi bien qu'elle, Henri? + +CHAVIGNY. + +Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à ce qu'il paraît. + +MATHILDE. + +Oh! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas elle qui me +tournerait la tête. + +CHAVIGNY. + +Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais qu'un homme se laisse +tourner la tête, ni par une femme ni par une valse. + +MATHILDE. + +Comptez-vous jouer ce soir, mon ami? + +CHAVIGNY. + +Eh! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais on ne compte pas +jouer. + +MATHILDE. + +Avez-vous de l'or dans vos poches? + +CHAVIGNY. + +Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez? + +MATHILDE. + +Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse? + +CHAVIGNY. + +Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je n'ouvre pas du +moins vos tiroirs, et c'est peut-être un double tort que j'ai. + +MATHILDE. + +Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que je me suis aperçue +que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche. + +CHAVIGNY. + +Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. Je sais quel usage +vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de +faire la charité par vos mains. + +MATHILDE. + +Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un peu: te souviens-tu +d'un jour où tu avais une petite dette à payer, et où tu te plaignais +de n'avoir pas de bourse? + +CHAVIGNY. + +Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand on sort, c'est une +chose insupportable de se fier à des poches qui ne tiennent à rien... + +MATHILDE. + +Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir? + +CHAVIGNY. + +Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais penser que j'ai +justement là une bourse toute neuve d'hier; c'est un cadeau. Qu'en +pensez vous? + +_Il tire une bourse de sa poche._ + +Est-ce de bon goût? + +MATHILDE. + +Voyons; voulez-vous me la montrer? + +CHAVIGNY. + +Tenez. + +_Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend._ + +MATHILDE. + +C'est très joli. De quelle couleur est-elle? + +CHAVIGNY, _riant_. + +De quelle couleur? La question est excellente. + +MATHILDE. + +Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous l'a donnée? + +CHAVIGNY. + +Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions sont +adorables. + +UN DOMESTIQUE, _annonçant_. + +Madame de Léry! + +MATHILDE. + +J'ai défendu ma porte en bas. + +CHAVIGNY. + +Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir? + +MATHILDE. + +Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir le nom de +l'auteur? + + +SCÈNE III + +MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LÉRY, _en toilette de bal._ + + +CHAVIGNY. + +Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive pas plus à propos. +Mathilde vient de me faire une étourderie qui, en vérité, vaut son +pesant d'or. Figurez-vous que je lui montre cette bourse... + +MADAME DE LÉRY. + +Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc. + +CHAVIGNY. + +Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte, la retourne, +et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle me dit? Elle me demande de +quelle couleur elle est! + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! elle est bleue. + +CHAVIGNY. + +Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est précisément +le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous qu'on le demande? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez-vous ce soir à +l'ambassade? + +MATHILDE. + +Non, je compte rester. + +CHAVIGNY. + +Mais vous ne riez pas de mon histoire? + +MADAME DE LÉRY. + +Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je la reconnais, +c'est madame de Blainville. Comment! vraiment vous ne bougez pas? + +CHAVIGNY, _brusquement_. + +À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît? + +MADAME DE LÉRY. + +À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner pendant des +siècles; on a mis sept ans à la faire, et vous jugez si pendant ce +temps-là elle a changé de destination. Elle a appartenu en idée à +trois personnes de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là, +monsieur de Chavigny; c'est un vrai héritage que vous avez fait. + +CHAVIGNY. + +On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde. + +MADAME DE LÉRY. + +Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, le bleu m'est +odieux; ça ne veut rien dire, c'est une couleur bête. Je ne peux pas +me tromper sur une chose pareille; il suffit que je l'aie vue une +fois. Autant j'adore le lilas, autant je déteste le bleu. + +MATHILDE. + +C'est la couleur de la constance. + +MADAME DE LÉRY. + +Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens qu'en passant, vous +voyez, je suis en grand uniforme; il faut arriver de bonne heure dans +ce pays-là; c'est une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y +venez-vous pas? Je n'y manquerais pas pour un monde. + +MATHILDE. + +Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent. + +MADAME DE LÉRY. + +Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, je vais sonner. +Demandez une robe. Nous mettrons M. de Chavigny à la porte avec son +petit meuble. Je vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes, +et je vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire bâclée. + +MATHILDE. + +Pas pour ce soir; je reste décidément. + +MADAME DE LÉRY. + +Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny, amenez donc +Mathilde. + +CHAVIGNY, _sèchement_. + +Je ne me mêle des affaires de personne. + +MADAME DE LÉRY. + +Oh! oh! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh bien! écoutez, +savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi du thé, je vais rester +ici. + +MATHILDE. + +Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne veux pas priver +ce bal de sa reine. Allez me faire un tour de valse, et revenez à +onze heures, si vous y pensez; nous causerons seules au coin du feu, +puisque M. de Chavigny nous abandonne. + +CHAVIGNY. + +Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! c'est convenu, je vous quitte. À propos, vous savez mes +malheurs; j'ai été volée comme dans un bois. + +MATHILDE. + +Volée! qu'est-ce que vous voulez dire? + +MADAME DE LÉRY. + +Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui me venaient de +Londres, perdues à la douane. Si vous les aviez vues, c'est à en +pleurer; il y en avait une perse et une puce; on ne fera jamais rien +de pareil. + +MATHILDE. + +Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc confisquées? + +MADAME DE LÉRY. + +Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant qu'on me les +rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà nue pour cet été. Imaginez +qu'ils m'ont lardé mes robes; ils ont fourré leur sonde je ne sais par +où dans ma caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. Voilà +ce qu'on m'apporte hier à déjeuner. + +CHAVIGNY. + +Il n'y en avait pas de bleue, par hasard? + +MADAME DE LÉRY. + +Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne fais qu'une +apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième grippe de l'hiver; je +vais attraper ma treizième. Aussitôt fait, j'accours, et me plonge +dans vos fauteuils. Nous causerons douane, chiffons, pas vrai? Non, +je suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'importe! +Bonsoir, monsieur de l'azur... Si vous me reconduisez, je ne reviens +pas. + +_Elle sort._ + + +SCÈNE IV + +CHAVIGNY, MATHILDE. + + +CHAVIGNY. + +Quel cerveau fêlé que cette femme! Vous choisissez bien vos amies! + +MATHILDE. + +C'est vous qui avez voulu qu'elle montât. + +CHAVIGNY. + +Je parierais que vous croyez que c'est madame de Blainville qui a fait +ma bourse. + +MATHILDE. + +Non, puisque vous me dites le contraire. + +CHAVIGNY. + +Je suis sûr que vous le croyez. + +MATHILDE. + +Et pourquoi en êtes-vous sûr? + +CHAVIGNY. + +Parce que je connais votre caractère: madame de Léry est votre oracle; +c'est une idée qui n'a pas le sens commun. + +MATHILDE. + +Voilà un beau compliment que je ne mérite guère. + +CHAVIGNY. + +Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir franche +là-dessus que dissimulée. + +MATHILDE. + +Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le croire pour vous +paraître sincère. + +CHAVIGNY. + +Je vous dis que vous le croyez; c'est écrit sur votre visage. + +MATHILDE. + +S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y consens; je le +crois. + +CHAVIGNY. + +Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal y aurait-il? + +MATHILDE. + +Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi vous le nieriez. + +CHAVIGNY. + +Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite. + +_Il se lève._ + +Bonsoir; je reviendrai peut-être tout à l'heure prendre le thé avec +votre amie. + +MATHILDE. + +Henri, ne me quittez pas ainsi! + +CHAVIGNY. + +Qu'appelez-vous _ainsi_? Sommes-nous fâchés? Je ne vois là rien que de +très simple: on me fait une bourse, et je la porte; vous demandez qui, +et je vous le dis. Rien ne ressemble moins à une querelle. + +MATHILDE. + +Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous le sacrifice? + +CHAVIGNY. + +Peut-être; à quoi vous servirait-elle? + +MATHILDE. + +Il n'importe; je vous la demande. + +CHAVIGNY. + +Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir ce que vous en +feriez. + +MATHILDE. + +C'est pour la porter. + +CHAVIGNY. + +Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite par madame de +Blainville? + +MATHILDE. + +Pourquoi non? Vous la portez bien. + +CHAVIGNY. + +La belle raison! Je ne suis pas femme. + +MATHILDE. + +Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu. + +CHAVIGNY. + +Ah! ah! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien! très sincèrement +aussi, je la garderai, si vous le permettez. + +MATHILDE. + +Vous en êtes libre, assurément; mais je vous avoue qu'il m'est cruel +de penser que tout le monde sait qui vous l'a faite, et que vous allez +la montrer partout. + +CHAVIGNY. + +La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophée! + +MATHILDE. + +Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre main dans les +miennes. + +_Elle l'embrasse._ + +M'aimez-vous, Henri? Répondez. + +CHAVIGNY. + +Je vous aime, et je vous écoute. + +MATHILDE. + +Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous me donnez cette +bourse de bonne amitié, je vous remercierai de tout mon coeur. C'est +un petit échange que je vous propose, et je crois, j'espère du moins, +que vous ne trouverez pas que vous y perdez. + +CHAVIGNY. + +Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est? + +MATHILDE. + +Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me donniez la +bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez bien heureuse. + +CHAVIGNY. + +Je ne donne rien sur parole. + +MATHILDE. + +Voyons, Henri, je vous en prie. + +CHAVIGNY. + +Non. + +MATHILDE. + +Eh bien! je t'en supplie à genoux. + +CHAVIGNY. + +Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour; vous savez que je +n'aime pas ces manières-là. Je ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse, +et je te comprends moins ici que jamais. C'est trop insister sur un +enfantillage; si vous l'exigez sérieusement, je jetterais cette bourse +au feu moi-même, et je n'aurais que faire d'échange pour cela. Allons, +levez-vous, et n'en parlons plus. Adieu; à ce soir; je reviendrai. + +_Il sort._ + + +SCÈNE V + + +MATHILDE, _seule_. + +Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que je brûlerai. + +_Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite._ + +Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure; et te souviens-tu de ce +que je te disais? Nous arrivons trop tard, tu le vois. Il ne veut pas +de toi, et ne veut plus de moi. + +_Elle s'approche de la cheminée._ + +Qu'on est folle de faire des rêves! ils ne se réalisent jamais. +Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui nous fait caresser une +idée? Pourquoi tant de plaisir à la suivre, à l'exécuter en secret? À +quoi bon tout cela? À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable +hasard? Quelles précautions, quelles prières faut-il donc pour mener +à bien le souhait le plus simple, la plus chétive espérance? Vous avez +bien dit, monsieur le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il +m'était doux d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous +eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage. Ah! il ne +m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous aime, madame de Blainville! + +_Elle pleure._ + +Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce hochet d'enfant qui +n'a pas su arriver assez vite; si je le lui avais donné ce soir, il +l'aurait peut-être perdu demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait; +il laisserait ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans ses +rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis qu'en jouant, à +l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil; je le vois l'étaler sur le +tapis, et faire résonner l'or qu'elle renferme. Malheureuse! je suis +jalouse; il me manquait cela pour me faire haïr! + +_Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête._ + +Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes +mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais, tu espérais aussi! Tes +fraîches couleurs n'ont point pâli durant cet entretien cruel; tu me +plais, je sens que je t'aime; dans ce petit réseau fragile, il y a +quinze jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne te +tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu seras pour moi +une relique, et je te porterai sur mon coeur; tu m'y feras en même +temps du bien et du mal; tu me rappelleras mon amour pour lui, son +oubli, ses caprices; et qui sait? cachée à cette place, il reviendra +peut-être t'y chercher. + +_Elle s'assoit et attache le gland qui manquait._ + + +SCÈNE VI + +MATHILDE, MADAME DE LÉRY. + + +MADAME DE LÉRY, _derrière la scène_. + +Personne nulle part! qu'est-ce que ça veut dire? on entre ici comme +dans un moulin. + +_Elle ouvre la porte et crie en riant_: + +Madame de Léry! + +_Elle entre. Mathilde se lève._ + +Rebonsoir, chère; pas de domestique chez vous; je cours partout pour +trouver quelqu'un. Ah! je suis rompue! + +_Elle s'assoit._ + +MATHILDE. + +Débarrassez-vous de vos fourrures. + +MADAME DE LÉRY. + +Tout à l'heure; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là? on dit que +c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais quoi; c'est M. de Léry qui +me l'a apporté de Hollande. Moi, je trouve ça laid, franchement; je le +porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule. + +MATHILDE. + +Une femme de chambre ne peut pas mettre cela. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis. + +MATHILDE. + +Eh bien! ce bal était-il beau? + +MADAME DE LÉRY. + +Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous ne croiriez jamais +ce qui m'arrive. + +MATHILDE. + +Vous n'y êtes donc pas allée? + +MADAME DE LÉRY. + +Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée. C'est à mourir +de rire. Figurez-vous une queue,... une queue... + +_Elle éclate de rire._ + +Ces choses-là vous font-elles peur, à vous? + +MATHILDE. + +Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier au cocher +d'avancer, il ne bougeait pas; j'étais d'une colère! j'avais envie +de monter sur le siège; je vous réponds bien que j'aurais coupé leur +queue. Mais c'est si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un +carreau mouillé; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis divertie +une demi-heure à voir patauger les passants, et puis j'ai dit de +retourner. Voilà mon bal.--Ce feu me fait un plaisir! je me sens +renaître! + +_Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre._ + +MATHILDE. + +Le thé. + +_Le domestique sort._ + +MADAME DE LÉRY. + +M. de Chavigny est donc parti? + +MATHILDE. + +Oui; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné que vous. + +MADAME DE LÉRY. + +Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous. + +MATHILDE. + +Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent fois qu'à ses yeux +vous étiez une des plus jolies femmes de Paris. + +MADAME DE LÉRY. + +Vraiment? c'est très poli de sa part; mais je le mérite, car je le +trouve fort bien. Voulez-vous me prêter une épingle. + +MATHILDE. + +Vous en avez à côté de vous. + +MADAME DE LÉRY. + +Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des épaules; +on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces +manches-là? + +MATHILDE. + +Oui. + +MADAME DE LÉRY. + +Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y a que les +manches plates; mais j'ai été longtemps à m'y faire; et puis je trouve +qu'il ne faut pas être trop grasse pour les porter, parce que sans +cela on a l'air d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes. + +MATHILDE. + +J'aime assez la comparaison. + +_On apporte le thé._ + +MADAME DE LÉRY. + +N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant +pas être trop maigre non plus, parce qu'alors il ne reste plus rien. +On se récrie sur la marquise d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air +d'une potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est une +madone au bout d'un bâton. + +MATHILDE, _riant_. + +Voulez-vous que je vous serve, ma chère? + +MADAME DE LÉRY. + +Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé et un nuage de lait. + +MATHILDE, _versant le thé_. + +Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous prendrai, si vous +voulez. + +MADAME DE LÉRY. + +Ah! madame d'Égly! en voilà une autre! avec sa frisure et ses +jambes, elle me fait l'effet de ces grands balais pour épousseter les +araignées. + +_Elle boit._ + +Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux pas; je vais au +concert. + +MATHILDE. + +Il est vrai qu'elle est un peu drôle. + +MADAME DE LÉRY. + +Regardez-moi donc, je vous en prie. + +MATHILDE. + +Pourquoi? + +MADAME DE LÉRY. + +Regardez-moi en face, là, franchement. + +MATHILDE. + +Que me trouvez-vous d'extraordinaire? + +MADAME DE LÉRY. + +Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous venez de pleurer, +c'est clair comme le jour. Qu'est-ce qui se passe donc, ma chère +Mathilde? + +MATHILDE. + +Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe? + +MADAME DE LÉRY. + +Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je vous dérange, je +m'en vais. + +MATHILDE. + +Au contraire, chère; je vous supplie de rester. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais vous me direz vos +peines. + +_Mathilde secoue la tête._ + +Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne +suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement. + +MATHILDE. + +Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit m'amuse, et s'il +était vrai que j'eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait. + +MADAME DE LÉRY. + +Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère; personne n'est +si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas +qu'on joue avec le coeur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en +manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien +jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si +ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment: ce n'est pas la +curiosité qui me pousse. + +MATHILDE. + +Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais dispensez-moi de +vous obéir. + +MADAME DE LÉRY. + +Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise +affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pensé en vous +quittant; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour? + +_Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son +mouchoir à ses yeux._ + +MADAME DE LÉRY. + +Est-il possible? + +_Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va s'asseoir +à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. Elle se +lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main._ + +MADAME DE LÉRY. + +Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils +vous font mal. Moi, je vous dis: Pleurez! pleurez! Douces ou amères, +les larmes soulagent toujours. + +MATHILDE. + +Ah! mon Dieu! + +MADAME DE LÉRY. + +Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut pas aimer madame +de Blainville; c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit +ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt; on ne quitte pas un +ange pour un diable. + +MATHILDE, _sanglotant_. + +Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre. + +MADAME DE LÉRY. + +Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie. +Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense; il est méchant, mais +il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant +lui? + +MATHILDE. + +Oh! non, jamais! + +MADAME DE LÉRY. + +Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en fût bien aise. + +MATHILDE. + +Bien aise? bien aise de me voir pleurer? + +MADAME DE LÉRY. + +Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en +est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu? + +MATHILDE. + +Mais... je ne sais... + +MADAME DE LÉRY. + +Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer tout de suite; +si, pour vous mettre à votre aise, il faut m'engager de mon côté, je +vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir +en moi; est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de +savoir sur mon compte? + +MATHILDE. + +Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie à vous. +Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une folle tête qui +m'entraîne. J'avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en +cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours, +je le vois à peine; il passe ses journées chez madame de Blainville. +Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son +absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais +lui donner ma bourse, il a tiré l'autre. + +MADAME DE LÉRY. + +Il n'y a pas là de quoi pleurer. + +MATHILDE. + +Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie; je lui +ai demandé l'autre bourse. + +MADAME DE LÉRY. + +Aïe! ce n'est pas diplomatique. + +MATHILDE. + +Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai honte... + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien? + +MATHILDE. + +Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit +sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne. +Je l'ai prié,... je l'ai supplié... + +MADAME DE LÉRY. + +Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! il n'est +pas digne de vous! + +MATHILDE. + +Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais! + +MADAME DE LÉRY. + +Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime; +mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié! Et où est donc votre +bourse? + +MATHILDE. + +La voilà ici sur la table. + +MADAME DE LÉRY, _prenant la bourse_. + +Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre fois plus +jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est +charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de +son goût. + +MATHILDE. + +Tâchez. Vous me rendrez la vie. + +MADAME DE LÉRY. + +En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il faut qu'il y ait +de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la +déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton. +Mathilde, voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien +d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir? + +MATHILDE. + +Je n'en sais rien, mais il me l'a dit. + +MADAME DE LÉRY. + +Comment étiez-vous quand il est sorti? + +MATHILDE. + +Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère. + +MADAME DE LÉRY. + +Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une idée, je vous +en avertis, il faut que je me saisisse au vol; je me connais, je +réussirai. + +MATHILDE. + +Ordonnez donc, je me soumets. + +MADAME DE LÉRY. + +Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans +ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en +rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous +voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera peut-être pas très +divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir. +Est-ce convenu? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans +ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin +de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à mon groom d'apporter +ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il +rencontrera, et de s'en aller sans autre explication. + +MATHILDE. + +Dites-moi du moins ce que vous voulez faire. + +MADAME DE LÉRY. + +Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir +si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi? + +MATHILDE. + +Oui, tout au monde pour l'amour de lui. + +MADAME DE LÉRY. + +Allons, preste! Voilà une voiture. + +MATHILDE. + +C'est lui; j'entends sa voix dans la cour. + +MADAME DE LÉRY. + +Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là? + +MATHILDE. + +Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à +ce bal? + +MADAME DE LÉRY, _ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la +donnant à Mathilde_. + +Tenez, vous arrangerez cela en route. + +_Mathilde sort._ + + +SCÈNE VII + + +MADAME DE LÉRY, _seule_. + +À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là qui la refuse! +Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un +lévrier! Pauvre enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter une +bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de madame de Blainville! +Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous +valons mieux qu'eux. + +_Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après, +on frappe à la porte._ + +Entrez. + + +SCÈNE VIII + +MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY. + + +MADAME DE LÉRY, _lisant d'un air distrait_. + +Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé? + +CHAVIGNY. + +Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais. + +_Il s'assoit et regarde autour de lui._ + +MADAME DE LÉRY. + +Était-il amusant, ce bal? + +CHAVIGNY. + +Comme cela. N'y étiez-vous pas? + +MADAME DE LÉRY. + +Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y étais pas; mais +j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards semblent chercher. + +CHAVIGNY. + +Vous plaisantez, à ce que je vois? + +MADAME DE LÉRY. + +Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article d'une _Revue_ +qui m'intéresse beaucoup. + +_Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène._ + +CHAVIGNY. + +Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal? + +MADAME DE LÉRY. + +Mais oui; vous voyez que je l'attends. + +CHAVIGNY. + +C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez +proposé. + +MADAME DE LÉRY. + +Apparemment qu'elle a changé d'idée. + +CHAVIGNY. + +Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous? + +MADAME DE LÉRY. + +Parce que je ne m'en suis plus souciée. + +CHAVIGNY. + +Elle s'est donc passée de voiture? + +MADAME DE LÉRY. + +Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, monsieur de Chavigny? + +CHAVIGNY. + +Quoi? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est la _Revue des Deux Mondes_; un article très joli de madame Sand +sur les orangs-outangs. + +CHAVIGNY. + +Sur les?... + +MADAME DE LÉRY. + +Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est +celui d'à côté; c'est très amusant[A]. + +[Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa +table de travail plusieurs livraisons de la _Revue des Deux Mondes_, +en ouvrit deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un +article de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1er +avril suivant, contenait un chapitre de _Mauprat_, par George Sand. +L'étrange confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que +des yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.] + +CHAVIGNY. + +Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans me prévenir. +J'aurais pu du moins la ramener. + +MADAME DE LÉRY. + +Aimez-vous les romans de madame Sand? + +CHAVIGNY. + +Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne +l'aie pas trouvée? + +MADAME DE LÉRY. + +Quoi? la _Revue_? Elle était là-dessus. + +CHAVIGNY. + +Vous moquez-vous de moi, madame? + +MADAME DE LÉRY. + +Peut-être; c'est selon à propos de quoi. + +CHAVIGNY. + +C'est de ma femme que je vous parle. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce que vous me l'avez donnée à garder? + +CHAVIGNY. + +Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce pas la +chercher. + +MADAME DE LÉRY. + +Bah! vous allez tomber dans la queue. + +CHAVIGNY. + +C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai. + +_Il s'approche du feu et s'assoit._ + +MADAME DE LÉRY, _quittant sa lecture_. + +Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup? +Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde +parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait. + +CHAVIGNY. + +Certainement; vous en voyez la preuve. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas tant; vous avez l'air furieux. + +CHAVIGNY. + +Moi? par exemple! pas le moins du monde. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre +homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté +ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est. + +CHAVIGNY. + +Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie +de l'avoir fait. + +MADAME DE LÉRY. + +Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, moi, que vous êtes +fâché. À vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un +peu pour vous rejoindre. + +CHAVIGNY. + +J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle? + +MADAME DE LÉRY. + +Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes, nous +autres; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne +prenez pas de thé? + +CHAVIGNY. + +Non, il me fait mal. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! donnez-m'en. + +CHAVIGNY. + +Plaît-il, madame? + +MADAME DE LÉRY. + +Donnez-m'en. + +_Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry._ + +MADAME DE LÉRY. + +C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère ce soir? + +CHAVIGNY. + +Je n'en sais rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On y entre et on en +sort sans savoir pourquoi; c'est une procession de marionnettes.] + +CHAVIGNY. + +Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié froid. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un ou deux morceaux. + +CHAVIGNY. + +Comme vous voudrez; il ne vaudra rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Bien; maintenant, encore un peu de lait. + +CHAVIGNY. + +Êtes-vous satisfaite? + +MADAME DE LÉRY. + +Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse. + +CHAVIGNY, _lui présentant la tasse_. + +La voilà; mais il ne vaudra rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous croyez? En êtes-vous sûr? + +CHAVIGNY. + +Il n'y a pas le moindre doute. + +MADAME DE LÉRY. + +Et pourquoi ne vaudrait-il rien? + +CHAVIGNY. + +Parce qu'il est froid et trop sucré. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le. + +_Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en +riant._ + +MADAME DE LÉRY. + +Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais rien vu de si +maussade. + +CHAVIGNY, _impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène à +grand pas, et dit avec humeur_: + +Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot. + +MADAME DE LÉRY. + +Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes comme un Othello. + +CHAVIGNY. + +Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gêne, ni qu'on +gêne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux? + +MADAME DE LÉRY. + +Par amour-propre, comme tous les maris. + +CHAVIGNY. + +Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,» parce +que c'est une phrase toute faite, comme on dit: «Votre très humble +serviteur.» Le monde est bien sévère pour ces pauvres maris. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas tant que pour ces pauvres femmes. + +CHAVIGNY. + +Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de +vivre sur le même pied que nous? C'est d'une absurdité qui saute aux +yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune +importance pour un homme. + +MADAME DE LÉRY. + +Oui, les caprices, par exemple. + +CHAVIGNY. + +Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain qu'un homme +peut en avoir, et qu'une femme... + +MADAME DE LÉRY. + +En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe est un talisman +qui en préserve? + +CHAVIGNY. + +C'est une barrière qui doit les arrêter. + +MADAME DE LÉRY. + +À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher. +C'est Mathilde qui rentre. + +CHAVIGNY. + +Oh! que non; il n'est pas minuit. + +_Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny._ + +CHAVIGNY. + +Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on? + +LE DOMESTIQUE. + +On vient d'apporter cela pour monsieur le comte. + +_Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de +Mathilde._ + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette heure-ci, c'est un +peu fort. + +CHAVIGNY. + +Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, hé! qui est-ce qui a +apporté ce paquet? + +LE DOMESTIQUE, _rentrant_. + +Monsieur? + +CHAVIGNY. + +Qui est-ce qui a apporté ce paquet? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur, c'est le portier qui vient de monter. + +CHAVIGNY. + +Il n'y a rien avec? pas de lettre? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur. + +CHAVIGNY. + +Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur; on vient de le lui remettre. + +CHAVIGNY. + +Qui le lui a remis? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur, il ne sait pas. + +CHAVIGNY. + +Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme ou une femme? + +LE DOMESTIQUE. + +C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît pas. + +CHAVIGNY. + +Est-ce qu'il est en bas, ce domestique? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur; il est parti sur-le-champ. + +CHAVIGNY. + +Il n'a rien dit? + +LE DOMESTIQUE. + +Non, monsieur. + +CHAVIGNY. + +C'est bon. + +_Le domestique sort._ + +MADAME DE LÉRY. + +J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber +votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames. + +CHAVIGNY. + +Je veux être pendu si j'y comprends rien. + +MADAME DE LÉRY. + +Laissez donc! vous faites l'enfant. + +CHAVIGNY. + +Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne devine pas. Ce ne +peut être qu'une méprise. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce que l'adresse n'est pas dessus? + +CHAVIGNY. + +Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'écriture. + +MADAME DE LÉRY. + +Peut-on voir? + +CHAVIGNY. + +C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer; mais +tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette +écriture-là quelque part. + +MADAME DE LÉRY. + +Et moi aussi, très certainement. + +CHAVIGNY. + +Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde ou en coulée? + +MADAME DE LÉRY. + +Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces +lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien élevée. + +CHAVIGNY. + +Vous avez l'air de la connaître. + +MADAME DE LÉRY, _avec une confusion feinte_. + +Moi! pas du tout. + +_Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener._ + +MADAME DE LÉRY. + +Où en étions-nous donc de notre conversation?--Eh! mais il me semble +que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos. + +CHAVIGNY. + +Vous êtes dans le secret, convenez-en. + +MADAME DE LÉRY. + +Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de vous, j'aurais +déjà deviné. + +CHAVIGNY. + +Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est. + +MADAME DE LÉRY. + +Je croirais assez que c'est madame de Blainville. + +CHAVIGNY. + +Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien que nous nous +brouillerons? + +MADAME DE LÉRY. + +Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci. + +CHAVIGNY. + +Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme? + +MADAME DE LÉRY. + +Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que vous n'y êtes pas +fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que +par politesse. + +CHAVIGNY. + +Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre. + +MADAME DE LÉRY. + +Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas bonne! + +_Un silence._ + +CHAVIGNY, _se promenant toujours_. + +Plus je cherche, moins je trouve. + +MADAME DE LÉRY. + +Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette +bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries. + +CHAVIGNY. + +C'est qu'en vérité je tombe des nues. + +MADAME DE LÉRY. + +Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a réfléchi sur la +couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir. +Ou mieux encore: elle veut vous tenter, et voir si vous porterez +celle-ci ou la sienne. + +CHAVIGNY. + +Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir +qui l'a faite. + +MADAME DE LÉRY. + +Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi. + +CHAVIGNY. + +Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre +les mains; croyez-vous que je m'y tromperais? + +MADAME DE LÉRY, _éclatant de rire_. + +Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas. + +CHAVIGNY. + +Est-ce que ce serait vous, par hasard? + +_Un silence._ + +MADAME DE LÉRY. + +Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que +celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de +me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme? + +CHAVIGNY. + +C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est un petit complot assez bien tricoté. + +CHAVIGNY. + +Avouez donc que vous en êtes. + +MADAME DE LÉRY. + +Non. + +CHAVIGNY. + +Je vous en prie. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas davantage. + +CHAVIGNY. + +Je vous en supplie. + +MADAME DE LÉRY. + +Demandez-le à genoux, je vous le dirai. + +CHAVIGNY. + +À genoux? tant que vous voudrez. + +MADAME DE LÉRY. + +Allons! voyons! + +CHAVIGNY. + +Sérieusement? + +_Il se met à genoux en riant devant madame de Léry._ + +MADAME DE LÉRY, _sèchement_. + +J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais je vous conseille +de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir. + +CHAVIGNY, _se relevant_. + +Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas? + +MADAME DE LÉRY. + +Avez-vous là votre bourse bleue? + +CHAVIGNY. + +Je n'en sais rien, je crois que oui. + +MADAME DE LÉRY. + +Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai qui a fait +l'autre. + +CHAVIGNY. + +Vous le savez donc? + +MADAME DE LÉRY. + +Oui, je le sais. + +CHAVIGNY. + +Est-ce une femme? + +MADAME DE LÉRY. + +À moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas... + +CHAVIGNY. + +Je veux dire: est-ce une jolie femme? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes +de Paris. + +CHAVIGNY. + +Brune ou blonde? + +MADAME DE LÉRY. + +Bleue. + +CHAVIGNY. + +Par quelle lettre commence son nom? + +MADAME DE LÉRY. + +Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi la bourse de madame de +Blainville. + +CHAVIGNY. + +Est-elle petite ou grande? + +MADAME DE LÉRY. + +Donnez-moi la bourse. + +CHAVIGNY. + +Dites-moi seulement si elle a le pied petit. + +MADAME DE LÉRY. + +La bourse ou la vie! + +CHAVIGNY. + +Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse? + +MADAME DE LÉRY. + +Oui. + +CHAVIGNY, _tirant la bourse bleue_. + +Votre parole d'honneur? + +MADAME DE LÉRY. + +Ma parole d'honneur. + +CHAVIGNY _semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la +regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit +gaiement_: + +Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir? + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce que vous en êtes à le demander? + +CHAVIGNY. + +Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux +façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir. + +MADAME DE LÉRY. + +Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je croyais qu'il était +conclu. + +CHAVIGNY. + +Un homme marié n'en reste pas moins homme; la bénédiction ne le +métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et +à en donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, +à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou +au convenu, à la personne ou au personnage. + +MADAME DE LÉRY. + +J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où s'y reconnaît le +public? + +CHAVIGNY. + +Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien +difficile. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette +bourse. + +CHAVIGNY. + +Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de +choses!), ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai +caractère des gens: elle doit bien voir, au premier coup d'oeil.... + +MADAME DE LÉRY. + +Décidément, vous gardez la bourse? + +CHAVIGNY. + +Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il +pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de +l'homme par conséquent? Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez +toute en fleurs ce matin. + +MADAME DE LÉRY. + +Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! mon Dieu! mes +cheveux sont défaits d'un côté. + +_Elle se lève et s'ajuste devant la glace._ + +CHAVIGNY. + +Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit +comme vous... + +MADAME DE LÉRY. + +Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à +un homme d'esprit comme vous. + +CHAVIGNY. + +Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable. + +MADAME DE LÉRY. + +Pas pour moi, du moins, à ce que je pense. + +CHAVIGNY. + +C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort. + +MADAME DE LÉRY. + +Qu'est-ce que ce propos-là veut dire? + +CHAVIGNY. + +Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de +vous plaire. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne ne me plaît, +et je ne veux plaire à personne. + +CHAVIGNY. + +Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est cependant la vérité pure. + +CHAVIGNY. + +Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes. + +MADAME DE LÉRY. + +Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas +de maître. + +CHAVIGNY. + +Ne peut-elle souffrir un serviteur? + +MADAME DE LÉRY. + +Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans. + +CHAVIGNY, _se levant_. + +C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté +la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de +s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-ce votre opinion sincère? + +CHAVIGNY. + +Très sincère; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce +qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle. + +CHAVIGNY. + +Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne +seraient pas si prudentes. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand +il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser. + +CHAVIGNY. + +Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi? +pourquoi tant de comédie et si peu de franchise? Une jolie femme qui +se fie à un galant homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas +que des sots sur la terre. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est une question en pareille circonstance. + +CHAVIGNY. + +Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce +point, ne soit pas de l'avis des sots; et je suppose qu'une +occasion se présente où l'on puisse être franc sans danger, sans +arrière-pensée, sans crainte des indiscrétions. + +_Il lui prend la main._ + +Je suppose qu'on dise à une femme: Nous sommes seuls, vous êtes jeune +et belle, et je fais de votre esprit et de votre coeur tout le cas +qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins +nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté +ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien; +vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni +protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces +lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que +cette porte est fermée: votre liberté est sur le seuil; vous la +retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre à vous n'est +pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume; +c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice +des sens, mais celui du coeur, qu'un moment fait naître et dont le +souvenir est éternel. + +MADAME DE LÉRY. + +Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à l'occasion vous en +joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice, +avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est +l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de +cartes? + +CHAVIGNY. + +Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire? + +MADAME DE LÉRY. + +Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous +ne voulez vous contredire. + +_Elle prend une carte dans le jeu._ + +Allons, comte, dites rouge ou noir. + +CHAVIGNY. + +Voulez-vous me dire quel est l'enjeu? + +MADAME DE LÉRY. + +L'enjeu est une discrétion[B]. + +[Note B: On appelle _discrétion_ un pari dans lequel le perdant +s'oblige à donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa +discrétion. + +(_Note de l'auteur._)] + +CHAVIGNY. + +Soit.--J'appelle rouge. + +MADAME DE LÉRY. + +C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse +bleue. + +CHAVIGNY. + +De tout mon coeur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur +m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi +bien que vous quelle est la main qui me l'a faite. + +MADAME DE LÉRY. + +Est-elle petite ou grande, cette main? + +CHAVIGNY. + +Elle est charmante et douce comme le satin. + +MADAME DE LÉRY. + +Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement de jalousie? + +_Elle jette au feu la bourse bleue._ + +CHAVIGNY. + +Ernestine, je vous adore! + +MADAME DE LÉRY _regarde brûler la bourse. Elle s'approche de Chavigny +et lui dit tendrement_: + +Vous n'aimez donc plus madame de Blainville? + +CHAVIGNY. + +Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée. + +MADAME DE LÉRY. + +Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. + +CHAVIGNY. + +Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? Ah! ce n'est +pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est +pas elle qui me le donnera! + +MADAME DE LÉRY. + +Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit +sacrifice, c'est très galant de votre part; mais je ne veux pas vous +tromper: la bourse rouge n'est pas de ma façon. + +CHAVIGNY. + +Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite? + +MADAME DE LÉRY. + +C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de +réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous +m'avez fait en bon français une déclaration très aimable; vous vous +êtes mis à deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de +tapis; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé +brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela? Que me +trouvez-vous de si extraordinaire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je +suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est +pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis +une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit +et que nous sommes en tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous +aurons à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, n'est-ce +pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même +un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus +insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à +la seule femme que vous aimiez! + +_On entend le bruit d'une voiture._ + +CHAVIGNY. + +Mais, madame, qui a pu vous instruire? + +MADAME DE LÉRY. + +Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient +me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale; vous êtes +homme de coeur, et votre coeur vous la fera. Si vous trouvez que +Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que +ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle +femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu; vous m'en voudrez +aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et, +croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un +absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer +ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au +monde, pas même elle, ne saura jamais. + +_Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse._ + +CHAVIGNY _les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa +femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit à celle-ci en +la lui rendant:_ + +Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai +jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons. + +FIN D'UN CAPRICE. + +C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que cette comédie +a été jouée pour la première fois par madame Allan-Despréaux, qui +l'avait découverte après dix ans de publicité. Lorsque madame Allan +revint en France, elle voulut faire sa rentrée au Théâtre-Français +par le rôle de madame de Léry. On sait le succès prodigieux qu'elle +y obtint. Le _Caprice_, représenté à Paris le 27 novembre 1847, jouit +encore aujourd'hui de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le +considérer désormais comme faisant partie du répertoire classique de +la Comédie-Française. + + * * * * * + +IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE + +PROVERBE EN UN ACTE + +PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848 + + PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + LE COMTE. M. BRINDEAU. + + LA MARQUISE. Mme ALLAN-DESPRÉAUX. + +_La scène est à Paris._ + + + + +_Un petit salon._ + +LE COMTE, LA MARQUISE. + +_La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la +tapisserie. Le comte entre et salue._ + + +LE COMTE. + +Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis +d'une cruelle étourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me +rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir, +cela ne manque jamais d'être un mardi. + +LA MARQUISE. + +Est-ce que vous avez quelque chose à me dire? + +LE COMTE. + +Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard +que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici à un quart d'heure, +une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis. + +LA MARQUISE. + +Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop +pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos +mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas +nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux +qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit, on reçoit +tout Paris; et tout Paris, au temps où nous sommes, c'est bien +réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez +soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là +vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins +possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que +c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille. + +LE COMTE. + +Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me +permettez de vous voir dans la semaine. + +LA MARQUISE. + +Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur, +vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde +aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais +qu'avez-vous donc? vous me semblez... + +LE COMTE. + +Quoi? + +LA MARQUISE. + +Pour ma gloire, je ne veux pas le dire. + +LE COMTE. + +Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'étais un peu. + +LA MARQUISE. + +Quoi? Je le demande à mon tour. + +LE COMTE. + +Vous fâcherez-vous si je vous le dis? + +LA MARQUISE. + +J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me fâcherai pas de la +journée. + +LE COMTE. + +Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal à +la mode, comme vos réceptions. + +Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver +personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison. +Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé; +je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que +faire, je suis bête comme un feuilleton. + +LA MARQUISE. + +Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il +fait, sans aucun doute. + +LE COMTE. + +Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les +badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien +sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est +comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces +beautés-là. + +LA MARQUISE. + +Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient +moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les +autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à +avoir trente ans, et je perds le talent de vivre. + +LE COMTE. + +Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le +gagne. En prenant des années, on devient plat ou fou, et j'ai une peur +atroce de mourir comme un sage. + +LA MARQUISE. + +Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre idée me gèle. + +_On entend le bruit d'une sonnette au dehors._ + +LE COMTE. + +Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre procession +arrive. + +LA MARQUISE. + +Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez de rester. + +LE COMTE. + +Non; décidément je m'en vais. + +LA MARQUISE. + +Où allez-vous? + +LE COMTE. + +Je n'en sais rien. + +_Il se lève, salue et ouvre la porte._ + +Adieu, madame, à jeudi soir. + +LA MARQUISE. + +Pourquoi jeudi? + +LE COMTE, _debout, tenant le bouton de la porte_. + +N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite +visite. + +LA MARQUISE. + +Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène +M. Camus. + +LE COMTE. + +M. Camus, votre voisin de campagne? + +LA MARQUISE. + +Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie, +et je veux lui rendre sa politesse. + +LE COMTE. + +C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux! on devrait le +nourrir de sa marchandise. Et, à propos, savez-vous ce qu'on dit? + +LA MARQUISE. + +Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné? + +LE COMTE, _regardant à la fenêtre_. + +Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi, +une blanchisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens. + +LA MARQUISE. + +Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est mon bonnet. +Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus?--Fermez donc cette +porte... Il vient un vent horrible. + +LE COMTE, _fermant la porte_. + +On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire, +et qu'il vient chez vous bien souvent. + +LA MARQUISE. + +En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout +bonnement? + +LE COMTE. + +Je vous le dis, parce qu'on en parle. + +LA MARQUISE. + +C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de +vous aussi par le monde? + +LE COMTE. + +De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas +se répéter? + +LA MARQUISE. + +Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez +que je suis à la veille d'être annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de +vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est +vrai. + +LE COMTE. + +Et quoi donc? Vous me feriez peur. + +LA MARQUISE. + +Preuve de plus qu'on ne se trompe pas. + +LE COMTE. + +Expliquez-vous, je vous en prie. + +LA MARQUISE. + +Ah! pas du tout; ce sont vos affaires. + +LE COMTE, _se rasseyant_. + +Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grâce. Vous êtes +la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi. + +LA MARQUISE. + +L'une des personnes, vous voulez dire. + +LE COMTE. + +Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, le sentiment, +la... + +LA MARQUISE. + +Ah, ciel! vous allez faire une phrase. + +LE COMTE. + +Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne +voulez rien voir. + +LA MARQUISE. + +Voir quoi? + +LE COMTE. + +Cela s'entend de reste. + +LA MARQUISE. + +Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles. + +LE COMTE. + +Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, depuis +un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec +votre esprit, votre grâce et votre beauté... + +LA MARQUISE. + +Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que +vous me faites là. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un +compliment de bonne année? + +LE COMTE. + +Et si c'était une déclaration? + +LA MARQUISE. + +Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais +au bal, je suis exposée à en entendre ce soir; ma santé ne me permet +pas ces choses-là deux fois par jour. + +LE COMTE. + +En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon coeur +quand vous y serez prise à votre tour. + +LA MARQUISE. + +Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants où +je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin. +Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard +que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de +désespoir de ne penser à rien. + +LE COMTE. + +Raillez, raillez! Vous y viendrez. + +LA MARQUISE. + +C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, +à qui la faute? Je vous assure que je ne me défends pas. + +LE COMTE. + +Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour? + +LA MARQUISE. + +Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela, c'est par trop +bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que +signifie cette chose-là: faire la cour à une femme? + +LE COMTE. + +Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le +lui dire. + +LA MARQUISE. + +À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous +plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en +faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une +raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce +n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il à ces compliments? +La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une +femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une +poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je +vous trouve charmante! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un +tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle faire sa +cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces +niaiseries-là? Cela me met en colère, quand j'y pense. + +LE COMTE. + +Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher. + +LA MARQUISE. + +Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un +grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de +pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de +passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin +au soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vérité, +que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais: +Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments. +Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de +lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de +son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous êtes jolie, et puis: +Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, mon Dieu! on le sait bien. +Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous +n'êtes que des confiseurs déguisés. + +LE COMTE. + +Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. + +_On entend la sonnette._ + +On sonne de nouveau; adieu, je me sauve. + +_Il se lève et ouvre la porte._ + +LA MARQUISE. + +Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus ce que +c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté de Fossin, dans vos +courses? + +LE COMTE. + +Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque +chose. + +LA MARQUISE. + +Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! C'est une bague +que j'ai cassée; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est +qu'il faut que je vous explique... + +_Elle ôte la bague de son doigt._ + +Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite pointe, vous +voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait de côté, par là; je l'ai heurté +ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé. + +LE COMTE. + +Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là +dedans. + +LA MARQUISE. + +Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire? + +LE COMTE. + +Je ne ris pas le moins du monde. + +LA MARQUISE. + +Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je +n'entends personne. Qui avait donc sonné encore? + +LE COMTE, _regardant à la fenêtre_. + +Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je +suppose. À propos, avec tout cela, vous me devez une confidence. + +LA MARQUISE. + +Fermez donc cette porte, vous me glacez. + +LE COMTE. + +Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit +de moi, n'est-ce pas, marquise? + +LA MARQUISE. + +Venez ce soir au bal, nous causerons. + +LE COMTE. + +Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation, +avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau +sucrée! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, +pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre +poche. Je vous demande un peu si c'est là... + +LA MARQUISE. + +Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez. +Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse? + +LE COMTE, _fermant la porte et venant se rasseoir_. + +C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains +vraiment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir +chez vous. + +LA MARQUISE. + +C'est honnête; et à propos de quoi? + +LE COMTE. + +Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout +à l'heure, et je le sens bien; c'est très naturel. C'est ce malheureux +logement que j'ai là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos +fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y +viens faire. + +LA MARQUISE. + +Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas +une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup +de plaisir à vous voir. + +LE COMTE. + +Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner +en Italie. + +LA MARQUISE. + +Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle... + +LE COMTE. + +Quelle demoiselle, s'il vous plaît? + +LA MARQUISE. + +Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que +je sais le nom de vos danseuses? + +LE COMTE. + +Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte? + +LA MARQUISE. + +Précisément. Est-ce que vous niez? + +LE COMTE. + +C'est un conte à dormir debout. + +LA MARQUISE. + +Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement au spectacle avec +un certain chapeau rose à fleurs, comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra. +Vous êtes dans les choeurs, mon voisin; cela est connu de tout le +monde. + +LE COMTE. + +Comme votre mariage avec M. Camus. + +LA MARQUISE. + +Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus est un fort honnête +homme; il est plusieurs fois millionnaire; son âge, bien qu'assez +respectable, est juste à point pour un mari. Je suis veuve, et il est +garçon; il est très bien quand il a des gants. + +LE COMTE. + +Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller. + +LA MARQUISE. + +Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce qu'on parle de +choses pareilles? + +LE COMTE. + +Dame! à quelqu'un qui peut les voir. + +LA MARQUISE. + +Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies +façons-là. + +LE COMTE, _se levant et prenant son chapeau_. + +Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque +sottise. + +LA MARQUISE. + +Quel excès de délicatesse! + +LE COMTE. + +Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de +défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs. + +LA MARQUISE. + +De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de +m'aimer? + +LE COMTE. + +Certainement,--de vous en parler, du moins. + +LA MARQUISE. + +Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence. + +LE COMTE. + +Si vous le disiez sérieusement... + +LA MARQUISE. + +Que vous importe? pourvu que je le dise. + +LE COMTE. + +C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui +courût des risques. + +LA MARQUISE. + +Oh! oh! de grands périls, monsieur? + +LE COMTE. + +Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour +moi. + +LA MARQUISE. + +Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! voyons. Vous ne +dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je +m'attendais à vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme +Rodrigue, ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre place. + +LE COMTE. + +Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde? + +LA MARQUISE. + +Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on ose vous braver en +face? + +LE COMTE. + +Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je +suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps. + +LA MARQUISE. + +Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration de hussard, cela +doit être curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que +j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. +Vous me donnerez une représentation. + +_On entend la sonnette._ + +LE COMTE. + +Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas +quitte, au moins. + +_Il ouvre la porte._ + +LA MARQUISE. + +À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc que ce bruit +que j'entends? + +LE COMTE, _regardant à la fenêtre_. + +C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire +plaisir. On vous apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il +n'y ait un rhume dedans. + +LA MARQUISE. + +Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de +janvier! Et les almanachs? + +LE COMTE. + +Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe. + +LA MARQUISE. + +C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne pouvez pas sortir +de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille? + +LE COMTE, _fermant la porte_. + +Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les +parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de cheminée. + +LA MARQUISE. + +Et mes chevaux qui sont sortis! + +LE COMTE. + +Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête. + +LA MARQUISE. + +Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre, moi, monsieur, je +n'aime pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable! Tout à l'heure +il faisait le plus beau ciel du monde. + +LE COMTE. + +Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous +n'aurez personne. Voilà un jour de moins parmi vos jours. + +LA MARQUISE. + +Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui +m'impatiente. + +LE COMTE. + +Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui faites profession de les +haïr, on pourrait prendre les vôtres pour la vérité. + +LA MARQUISE. + +Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites grand plaisir +en venant me voir. + +LE COMTE, _se rasseyant près de la marquise_. + +Alors laissez-moi vous aimer. + +LA MARQUISE. + +Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fâche pas le +moins du monde. + +LE COMTE. + +Alors laissez-moi vous en parler. + +LA MARQUISE. + +À la hussarde, n'est-il pas vrai? + +LE COMTE. + +Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de coeur, j'ai assez de +bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit, +sans offenser une personne qu'on respecte... + +LA MARQUISE. + +D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici +tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous +étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour +assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières +venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, à l'heure qu'il est, +littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez dîner. C'est donc +parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup +obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour, +cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si +ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il +arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais je +suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville; +et vite, vous abordez votre thème, et si je voulais vous écouter, +vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour. +Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres +auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque +tragédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en +assommer, dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux. + +LE COMTE. + +Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que +je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis? + +LA MARQUISE. + +Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc. + +LE COMTE. + +Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si +vous ne me croyez pas sincère... + +LA MARQUISE. + +Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que +vous pourriez me dire? J'ai très bonne opinion de vos études; mais, +parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu? +Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais +où, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, très +proprement écrites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante +lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman, +où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les +déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments +d'hypocrisie où l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles, +pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise +humeur, même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces +lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait +usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât +plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi, +à toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, et +si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau. + +LE COMTE. + +Vous êtes bien blasée, marquise. + +LA MARQUISE. + +Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries. + +LE COMTE. + +Oui, en vérité, vous êtes bien blasée. + +LA MARQUISE. + +Vous le croyez? Eh bien! pas du tout. + +LE COMTE. + +Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants. + +LA MARQUISE. + +Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que +c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur? +Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous +laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes +assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas +tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il +n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez +de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des +capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas +mis à votre disposition un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous, +comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les +mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes +apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures +diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais +qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie +humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du +moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais +la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me +garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses +valseurs. Je lui dirais seulement: N'en écoute pas un seul, écoute-les +tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le +ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si, +par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends +seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous +les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira +ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà mon +histoire et ma science; appelez-vous cela être blasée? + +LE COMTE. + +Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu +naturel, que le doute pourrait être permis. + +LA MARQUISE. + +Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non? + +LE COMTE. + +Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre âge, vous méprisez +l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un +méchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent +une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que +mensonge dans les autres? Mais d'où revenez-vous donc, marquise? +Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là? + +LA MARQUISE. + +Je reviens de loin, mon voisin. + +LE COMTE. + +Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute +chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à +vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur +qui, à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son +journal: «Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.» + +LA MARQUISE. + +Je vous avais prié de mettre une bûche au feu. + +LE COMTE, _mettant la bûche_. + +Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles, +haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous +découragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez +me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame, +vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on +aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le +soleil; mais je dis à mon tour: Qu'est-ce que cela prouve? + +LA MARQUISE. + +À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; à peu de chose +près, c'est comme un livre. + +LE COMTE. + +Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous +plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement. + +LA MARQUISE. + +À votre aise; faites comme chez vous. + +LE COMTE. + +Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de +nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous +nous comparez à des auteurs sifflés, quel reproche croyez-vous nous +faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comédie... + +LA MARQUISE. + +La feu ne va pas; la bûche est de travers. + +LE COMTE, _arrangeant le feu_. + +Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, +sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de +moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce +ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je +me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être +immortel? + +LA MARQUISE. + +Monsieur, voilà de la poésie. + +LE COMTE. + +Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces +compliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très bonnes +anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules +parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours +jeune. + +LA MARQUISE. + +Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce +qui est toujours jeune? + +LE COMTE. + +L'amour. + +LA MARQUISE. + +Monsieur, voilà de l'éloquence. + +LE COMTE. + +Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune, +et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement +vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui +vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, +tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux +diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un +roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, +vive l'amour! + +LA MARQUISE. + +L'amour? + +LE COMTE. + +L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer... + +LA MARQUISE. + +Donnez-moi l'écran qui est là. + +LE COMTE. + +Celui-là? + +LA MARQUISE. + +Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle. + +LE COMTE, _donnant l'écran à la marquise_. + +Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est +pas une chose charmante? + +LA MARQUISE. + +Mais je vous dis, c'est toujours la même chose. + +LE COMTE. + +Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on +invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus +qui est là sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose; +en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre +grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie? + +LA MARQUISE. + +Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de +vous. + +LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant à la main_. + +Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée, +cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais +eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus +d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme +une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut. + +LA MARQUISE. + +Monsieur, voilà de la mythologie. + +LE COMTE, _tenant toujours le coussin_. + +Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indifférence à la +mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience +qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous +n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie +qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce +moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors, +pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait +sur votre tête? + +LA MARQUISE. + +Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais +demandé pour mettre sous mes pieds. + +LE COMTE. + +Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration, +bon gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête comme une oie; car +je suis furieux contre vous. + +_Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux +dessus._ + +LA MARQUISE. + +Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît? + +LE COMTE. + +Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez. + +LA MARQUISE. + +Vous ne voulez pas vous lever? + +LE COMTE. + +Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, à moins que +vous ne consentiez à m'entendre. + +LA MARQUISE. + +J'ai bien l'honneur de vous saluer. + +_Elle se lève._ + +LE COMTE, _toujours à genoux_. + +Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou, +vous me désespérez. + +LA MARQUISE. + +Cela vous passera au _Café de Paris_. + +LE COMTE, _de même_. + +Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant +que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais +que vous voir en passant; témoin cette porte que j'ai ouverte trois +fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos +railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne +fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du +premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore... +Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je +vous adore, je ne songe... + +LA MARQUISE. + +Adieu. + +_La marquise sort et laisse la porte ouverte._ + +LE COMTE, _demeuré seul, reste un moment encore à genoux, puis il se +lève et dit_: + +C'est la vérité que cette porte est glaciale. + +_Il va pour sortir, et voit la marquise._ + +LE COMTE. + +Ah! marquise, vous vous moquez de moi. + +LA MARQUISE, _appuyée sur la porte entr'ouverte_. + +Vous voilà debout? + +LE COMTE. + +Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir. + +LA MARQUISE. + +Venez ce soir au bal, je vous garde une valse. + +LE COMTE. + +Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, je suis +perdu. + +LA MARQUISE. + +Qu'avez-vous? + +LE COMTE. + +Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il +y a de plus sacré au monde... + +LA MARQUISE. + +Adieu. + +_Elle veut sortir._ + +LE COMTE. + +C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens +combien je vais souffrir! + +LA MARQUISE, _d'un ton sérieux_. + +Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez? + +LE COMTE. + +Mais, madame, je veux,... je désirerais... + +LA MARQUISE. + +Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais +être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous +préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me +révolte. + +LE COMTE. + +Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce serait ma vie +entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon +honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un +seul instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous +ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde! +L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon +étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous +faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez +quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il +pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué +par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une +si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc +aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme! + +LA MARQUISE. + +Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous +serions pas disputés.--Ainsi, vous voulez m'épouser? + +LE COMTE. + +Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le +dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais +mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance... + +LA MARQUISE. + +Attendez donc, vous êtes plus riche que moi. + +LE COMTE. + +Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je +vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce +moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma +vie est dans vos mains. + +LA MARQUISE. + +Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien +de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci. + +LE COMTE. + +Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas? + +LA MARQUISE. + +Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte +soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci, +grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est +parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras +pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin. + +LE COMTE. + +Chez Fossin, madame? pour quoi faire? + +LA MARQUISE. + +Ma bague. + +LE COMTE. + +Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise? + +LA MARQUISE. + +Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le +chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de +cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être +ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau. + +LE COMTE. + +Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer... + +LA MARQUISE. + +Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus +habitable. + +FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE. + + + +Le succès imprévu du _Caprice_ donna l'idée aux artistes de la +Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset +quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M. +Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte +ou fermée_, publiée par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce +petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le +_Caprice_, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848, +qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire +du Théâtre-Français. + + * * * * * + +LOUISON + +COMÉDIE EN DEUX ACTES + +1849 + + PERSONNAGES. ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + LE DUC. MM. BRINDEAU. + + BERTHAUD. RÉGNIER. + + LA MARÉCHALE. Mme MÉLINGUE. + + LA DUCHESSE. Mlles JUDITH. + + LISETTE. ANAÏS. + +VALETS, UNE FEMME. + +_Costumes du temps de Louis XVI._ + + + + +À MADEMOISELLE ANAÏS + + +RONDEAU + + Que rien ne puisse en liberté + Passer sous le sacré portique + Sans être quelque peu heurté + Par les bornes de la critique, + C'est un axiome authentique. + + Pourquoi tant de sévérité? + Grétry disait avec gaîté: + «J'aime mieux un peu de musique + Que rien.» + + À ma Louison ce mot s'applique. + Sur le théâtre elle a jeté + Son petit bouquet poétique. + Pourvu que vous l'ayez porté, + Le reste est moins, en vérité, + Que rien. + +[Illustration: Louison] + + + + +ACTE PREMIER + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +LISETTE, _seule_. + +Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant. +Le sort est, quand il veut, bien impatientant. +Que les honnêtes gens se mettent à ma place, +Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse. +Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous; +Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux. +J'avais pour précepteur le curé du village; +J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage. +Je vivais sur parole, et je trouvais moyen +D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien. +Mon père était fermier; j'étais sa ménagère. +Je courais la maison, toujours brave et légère, +Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens, +Mené les vaches paître ou les dindons aux champs. +Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche, +Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche, +On me promet fortune et la fleur des maris, +On m'expédie en poste, et je suis à Paris. +Aussitôt, de paniers largement affublée, +De taffetas vêtue et de poudre aveuglée, +On m'apprend que je suis gouvernante céans. +Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants. +Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette; +On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette. +J'y consens, et mon rôle est de régner en paix +Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais. +Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine. +La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine. +Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent. +Mais monseigneur le duc alors était absent; +Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre. +Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère, +Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi, +Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi. +Je vous demande un peu quelle étrange folie! +Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie. +Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là +Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela; +Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines, +Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines; +Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent, +Du brillant que voici veut me faire présent. +Un diamant, à moi! la chose est assez claire. +Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire? +Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter. +Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter. +Voyons, me fâcherai-je?--Il n'est pas très commode +De les heurter de front, ces tyrans à la mode, +Et la prison est là, pour un oui, pour un non, +Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon. +Faut-il être sincère et tout dire à madame? +C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme, +Troubler une maison, peut-être pour toujours, +Et pour un pur caprice en chasser les amours. +Vaut-il pas mieux agir en personne discrète, +Et garder dans le coeur cette injure secrète? +Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci! +Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi. +Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même, +Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime! + + +SCÈNE II + +LISETTE, LE DUC. + + +LE DUC, _à part_. + +Personne encore ici?--L'on va souper, je croi. +C'est Lisette.--Elle écrit.--Bon! c'est sans doute à moi. +Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire, +D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire. +Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai! +J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai. + +_Haut._ + +Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette. + +LISETTE, _se levant_. + +Monseigneur... + +LE DUC. + + Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète, +Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais? +Et que faisais-tu là? + +LISETTE. + + Monseigneur, j'écrivais. + +LE DUC. + +À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite? + +LISETTE. + +À vous-même; tenez. + +_Elle lui donne la lettre et veut sortir._ + +LE DUC. + + Et tu t'en vas si vite? +Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci? +Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi? + +_Il lit._ + +«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...» + +Oui, certes, je le dis, le fait est véritable. + +Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable? + +_Il lit._ + +«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à +croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer +par la connaître, et toute servante que je suis...» + +Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point. +Servante! ce mot-là me choque au dernier point. + +_Il lit._ + +«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si +vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on +pouvait payer un amour qui refuse de se donner.» + +Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle? +Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle, +Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller, +Tu me crois assez sot pour vouloir te payer? +Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre, +Si l'amour de Lisette était jamais à vendre, +Pour payer dignement de semblables appas, +Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas. +Est-ce donc une offense à la personne aimée, +Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée, +Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir, +D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir? +Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde, + +_Il lui remet la bague au doigt._ + +Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde, +Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant, +Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent, +Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce, +Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse, +Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux? +Payer! efface donc: ce mot est odieux. +Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette. +On paie un intendant, un rustre, une grisette; +Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor +Qu'on se soit avisé de payer un trésor, +Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle. + +LISETTE. + +Mais, monseigneur, pourtant... + +LE DUC. + + Fi! tu fais la cruelle. + +_On ouvre la porte du fond._ + +Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent déjà. +Écoute:--nous allons au bal de l'Opéra; +Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue, +À peine entré, je sors et regagne la rue. +Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien; +Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien, +Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même. +Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime, +Songes-y. + +LISETTE. + + Mais vraiment... + +LE DUC. + + Je comprends ton souci. +Je voudrais de grand coeur te voir ailleurs qu'ici, +Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue, +Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue. +Ce n'est assurément mon goût ni ma façon +De donner au plaisir cet air de trahison. +Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée, +Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée. +Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux. +À quatre pas d'ici nous serions odieux. +Telle est la loi du monde; il en faut être esclave. +Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave, +Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien +Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien. +Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse. +Bonsoir, Louison. + + +SCÈNE III + + +LISETTE, _seule_. + + Bonsoir! Quelle étrange faiblesse! +Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen; +Comment arrive-t-il que je ne dise rien? +Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme +D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme, +Et revenir gaîment sur la pointe du pié, +Sitôt que dans la foule il se croit oublié! +Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette, +Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette, +Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots, +Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots. +--Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre. +Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre? +M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous... +Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux. +Avec ses airs badins et sa cajolerie, +Je ne sais trop comment il prend la raillerie. +Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement, +Lui donner mes raisons, l'écouter un moment? +N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse! +Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse? +Est-ce que?... Qui vient là? + + +SCÈNE IV + +LISETTE, BERTHAUD. + + +BERTHAUD. + + C'est moi. + +LISETTE. + + Qui, toi? + +BERTHAUD. + + Berthaud. + +LISETTE. + +Berthaud? Que nous veux-tu? + +BERTHAUD. + + Moi? Rien. + +LISETTE. + + Tu n'es qu'un sot. +On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle. + +BERTHAUD. + +Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle! +Comme vous voilà propre et de bonne façon! + +LISETTE. + +Que dis-tu donc, l'ami?--Je connais ce garçon. + +BERTHAUD. + +Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles! +Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles. + +LISETTE. + +Tu te nommes, dis-tu? + +BERTHAUD. + + Berthaud. Quel gros chignon! +Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon; +Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée. + +LISETTE. + +M'as-tu de pied en cap assez considérée? +Hé! mais, c'est toi, Lucas! + +BERTHAUD. + + Vous me reconnaissez? + +LISETTE. + +Oui certe; et d'où viens-tu? + +BERTHAUD. + + Par ma foi, je ne sais. + +LISETTE. + +Bon! + +BERTHAUD. + + Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues, +J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues. + +LISETTE. + +Assieds-toi. + +BERTHAUD. + + Que non pas! je suis bien trop courtois. +Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois. + +LISETTE. + +Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie. +Tu n'es donc plus berger dans notre métairie? +Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous? + +BERTHAUD. + +Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous. +Oh! je ne garde plus les vaches!--Au contraire, +C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire. +Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps. +C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs. +Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre; +Catherine est nourrice, et Nicole... + +LISETTE. + + Et mon père? + +BERTHAUD. + +Votre père, pardine! il ne lui manque rien. +On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien. +Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée. + +LISETTE. + +Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée? + +BERTHAUD. + +Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici, +Et que votre départ vous avait réussi, +Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune. +J'avais comme un instinct de faire ma fortune, +Et puis je m'ennuyais avec mes animaux; +Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots. + +LISETTE. + +Toi, Lucas? + +BERTHAUD. + + Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée? +Un chien regarde bien... + +LISETTE. + + Non, non, j'en suis touchée. +Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là? + +BERTHAUD. + +C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça. +Quand on va dans le monde... + +LISETTE. + + Et tu vis bien, j'espère? + +BERTHAUD. + +Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire. +Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas. + +LISETTE. + +Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas? + +BERTHAUD. + +Je crois bien, je suis clerc. + +LISETTE. + + Ah! ah! chez un notaire? + +BERTHAUD. + +Non. + +LISETTE. + + Chez un procureur? + +BERTHAUD. + + Chez un apothicaire. + +LISETTE. + +Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents. +Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans? + +BERTHAUD. + +Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée; +J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée: +Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets. +Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets; +Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine. +On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine. +Pourtant, malgré vos noeuds et vos mignons souliers, +Je vous épouserais encor, si vous vouliez. + +LISETTE. + +Toi? + +BERTHAUD. + + Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre; +Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre. + +LISETTE. + +Tu crois donc que ma main serait digne de toi? + +BERTHAUD. + +Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi. +Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée, +Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée. +Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair; +Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air. +Si la grosse Margot n'était point tant fautive, +J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive, +Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent, +On ne remarque pas que je sois déplaisant. +Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres. +Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres, +Mais il est des secrets qu'on peut vous confier; +Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier. +C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée: +Ma tante Labalue est presque décédée. +Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous, +Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux. +On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle, +Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle. +Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament, +Et j'hérite de tout universellement. +Ça commence à sourire. Encore une autre histoire: +Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire. +Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton; +Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton. +C'est mon cousin germain; que le ciel le protège! +Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige. +Vous voyez que je suis un assez bon parti; +Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti. +Contre la pharmacie avez-vous à reprendre? +On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre. +Mon pourparler vous semble un peu risible et sot; +Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut. +Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître. +Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître. +Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien; +Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien. +J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire +Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre. +Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité, +Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité. +Il ne faut mépriser personne dans la vie, +Car tout le monde peut mettre à la loterie. +Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion, +Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition. + +LISETTE. + +Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte. +Changeras-tu d'avis? + +BERTHAUD. + + Non, le diable m'emporte. + +LISETTE. + +Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas. +Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas. + +BERTHAUD. + +Oui. + +LISETTE. + + Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage. + +BERTHAUD. + +Bien! + +LISETTE. + + Dis-lui tes projets pour notre mariage! + +BERTHAUD. + +Bon! + +LISETTE. + + Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment +D'y prêter sa faveur et son consentement. + +BERTHAUD. + +Mais vous consentez donc? + +LISETTE. + + Sans doute.--Le temps presse; +Va-t'en. + +BERTHAUD. + + Vous consentez? + +LISETTE. + + On vient, c'est la duchesse. +Dépêche,--hors d'ici. + +BERTHAUD. + + Vous consentez, Louison! + +LISETTE. + +Va, ne bavarde pas surtout dans la maison. + + +SCÈNE V + +LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, _dans le fond_. + + +LE DUC. + +Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère? + +LA DUCHESSE. + +Non, monsieur, pas ce soir. + +LE DUC. + + Pourquoi pas? + +LA DUCHESSE. + + Pour quoi faire? + +LE DUC. + +C'est une fête où va tout ce qui touche au roi. + +LA DUCHESSE. + +Une fête? pour qui? + +LE DUC. + + Pour nous. + +LA DUCHESSE. + + Non pas pour moi. + +LA MARÉCHALE. + +Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire. + +_À Lisette, qui veut sortir._ + +Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire. + +LE DUC. + +Riez, si vous voulez, madame, à vous permis; +Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis. +Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde, +Cette obstination à s'exiler du monde, +Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel, +De bouder le plaisir comme un péché mortel, +Et de rester à coudre une tapisserie, +Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie. + +LA DUCHESSE. + +Je ne veux rien qui soit contre votre désir; +Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir. + +LE DUC. + +Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire. + +LA MARÉCHALE. + +Mais s'il est vrai, mon fils... + +LE DUC. + + Il n'en est rien, ma mère. +Souffrante! voilà bien le grand mot féminin. +Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain? +Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce? +Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe, +Des vapeurs, sûrement. La belle invention! + +LA DUCHESSE. + +L'exigez-vous, monsieur? J'obéis. + +LE DUC. + + Mon Dieu, non. +Exiger!--Obéir!--Le bon Dieu vous bénisse! +Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice? + +LA MARÉCHALE, _au duc_. + +Ne la chagrinez pas.--Pour l'égayer un peu, +Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu. + +LA DUCHESSE. + +Permettez-vous, monsieur? + +LE DUC. + + Certainement. + +_À part._ + + J'enrage. +Voilà mes projets morts.--Quel ennui! Quel dommage! +Lisette, j'en suis sûr, en a le coeur navré; +Mais, avant de sortir, je la retrouverai. +Le diable est donc logé dans la tête des femmes! + +_Haut._ + +Allons! j'irai donc seul.--À votre jeu, mesdames. +Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux! +Vite!--Je vous souhaite un millier de capots, +De pics et de repics, et de quintes majeures. +Combien un si beau jeu doit abréger les heures! + +LA MARÉCHALE. + +Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner; +Le roi l'aime. + +LE DUC. + + Le roi... ferait mieux de régner. + +LA DUCHESSE. + +On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine. + +LE DUC. + +Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine +D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans, +Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps. +Vraiment la patience en devient malaisée. +Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée? +Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir? +À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir? +Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente, +Et, comme Trissotin, un carrosse amarante, +Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui, +Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui? +À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante, +Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante! +Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé, +J'avais sur votre compte étrangement rêvé; +Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse. +Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse, +Et de ses courtisans un murmure flatteur +Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur. +Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire, +En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire? +Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur, +Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur? +Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle. +À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle, +Si vous ne savez pas marcher avec fierté +Et dans cette noblesse et dans cette beauté? +Si vous ne savez pas monter dans votre chaise, +Dans un panier doré vous étendre à votre aise, +Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom, +Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon? +Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère; +Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire; +Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas +Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas. +Je m'en vais me vêtir; adieu. + +_À sa mère._ + + Bonsoir, madame. + + +SCÈNE VI + +LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE. + + +LA MARÉCHALE. + +Lucile, vous souffrez? + +LA DUCHESSE. + + Jusques au fond de l'âme. + +LA MARÉCHALE. + +Qu'avez-vous, dites-moi? + +LA DUCHESSE. + + Je suis triste à mourir. + +LA MARÉCHALE. + +On vous tourmente un peu. + +LA DUCHESSE. + + Je devrais obéir. +Je devrais,--pardonnez,--je ne sais pas moi-même. + +LA MARÉCHALE. + +Lisette, laissez-nous. + +LISETTE, _en sortant_. + + Mon Dieu, comme elle l'aime! + + +SCÈNE VII + +LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE. + + +LA MARÉCHALE. + +Quoi! vous prenez au grave un propos si léger? +Faites-vous un chagrin d'un ennui passager? + +LA DUCHESSE. + +Madame, il a raison.--J'ai tort, je suis coupable... +Je devrais obéir,... et j'en suis incapable. +Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi. +Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi. + +LA MARÉCHALE. + +Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse, +Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice? + +LA DUCHESSE. + +Non; lorsque mon coeur parle, il raisonne bien mal. +Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal, +Né de ce triste coeur ou dans ma pauvre tête, +Près de lui par moments me saisit et m'arrête. +Je voudrais lui complaire et sortir avec lui, +Songer à ma parure, oublier mon ennui, +Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle, +Et tout cela me cause une frayeur mortelle. +Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras... +Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas. + +LA MARÉCHALE. + +Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée? +Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée? +Avez-vous un reproche à faire à votre époux? +Qu'est-ce donc? + +LA DUCHESSE. + + Je ne sais. + +LA MARÉCHALE. + + Quelqu'un est entre vous? +Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue? +Parlez. + +LA DUCHESSE. + + Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue. + +LA MARÉCHALE. + +Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez, +Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez. +Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse, +Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse? +Et c'est un bal manqué qui produit tout cela! +J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là. +Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie. +Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie, +Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus, +Vous les regretterez, et n'en verserez plus. + +LA DUCHESSE. + +Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire; +Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire, +Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison? + +LA MARÉCHALE. + +Tout aveu d'une peine aide à sa guérison. +Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère. + +LA DUCHESSE. + +Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire? + +LA MARÉCHALE. + +Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant, +Est-ce que près de moi votre coeur se défend? +Qui vous fait hésiter et manquer de courage? +Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge? +Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez? +Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez? +De grâce, allons. + +LA DUCHESSE. + + Je sais combien vous êtes bonne, +Mais je ne puis parler. + +LA MARÉCHALE. + + Alors, je vous l'ordonne. +Votre mère, Lucile, à son dernier soupir, +Vous a léguée à moi.--Vous devez obéir. + +LA DUCHESSE. + +J'obéirai toujours, et de toute mon âme; +Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame, +Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui. + +LA MARÉCHALE. + +S'il est vrai, mon enfant... + +_À Lisette qui entre._ + + Qui vous amène ici? + + +SCÈNE VIII + +LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE. + + +LISETTE, _à la duchesse_. + +Votre marchande est là, madame; on m'a chargée... + +LA DUCHESSE. + +Pas ce soir,--qu'on revienne. + +LA MARÉCHALE. + + Allons, chère affligée, +Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal? +Eh bien! essayez-la;--ce n'est pas un grand mal. +Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée. +Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée. +--Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant? + +LA DUCHESSE. + +Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment... + +LA MARÉCHALE. + +Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette. +Entrons chez vous.--Venez faire un peu de toilette. +Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous. +Allons, courage, allons. + +LA DUCHESSE. + + Je m'abandonne à vous. +Devant votre bonté ma volonté s'incline: +Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline. +Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment, +Tout, et vous comprendrez, madame, assurément, +Qu'un pauvre coeur blessé, cherchant qui le soutienne, +Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne. + +FIN DE L'ACTE PREMIER. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE PREMIÈRE + + +BERTHAUD, _seul_. + +Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller! +Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller. +Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître, +Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître. +Je suis depuis tantôt caché dans le grenier. +Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier, +Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise; +Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise, +Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant, +Une houppe à la main, il se mire en rêvant. +Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre, +Des tourbillons de poudre à ravager la chambre; +Pouah!--s'il faut pour un duc faire ce métier-là, +Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra. +Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père +Si je m'enfarinais d'une telle manière, +Lui qui savait si bien me pousser par le dos +Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux. +Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste, +Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste. +Être vif et gaillard fut toujours ma vertu; +Il me semble pourtant que je suis bien vêtu. +Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue. +Il ne faut point ici s'entortiller la langue. +Que vais-je dire au duc?--Je dirai: Monseigneur... +Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur. +Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette. +C'est son nom de gala; respectons l'étiquette. +Lisette donc et moi, nous sommes résolus... +Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus. +Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense; +Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence. +Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver! +Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver. +Si je me rappelais, dans quelque comédie, +Une attitude heureuse, une phrase arrondie? +--Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers... +J'y suis.--Si les héros qui purgeaient l'univers... +Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque? +Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque. +--Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé... +Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé. + +_On entend une sonnette._ + +On a sonné là-bas.--C'est Louison qu'on appelle. + + +SCÈNE II + +BERTHAUD, LISETTE, _portant une robe sur le bras_. + + +LISETTE. + +Que fais-tu là, Lucas? + +BERTHAUD. + + Hé! je fais sentinelle. +Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets? + +LISETTE. + +Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais +Qui, très discrètement, va te mettre à la porte. + +BERTHAUD. + +Ouais!--qu'est-ce que cela? + +LISETTE. + + Des hardes que j'apporte. + +BERTHAUD. + +Encor des ornements! des objets féminins? +Mais vous en avez donc ici des magasins? + +LISETTE. + +On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute. + +BERTHAUD. + +Bon, je vais lui parler. + +LISETTE. + + Oui, pourvu qu'il t'écoute. + +BERTHAUD. + +Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours. + +LISETTE. + +Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts. + +BERTHAUD. + +Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire. +Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère. + +LISETTE. + +Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir. + + +SCÈNE III + +LE DUC, LISETTE, BERTHAUD. + + +LE DUC, _habillé_. + +Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir? +Suis-je à ton gré, dis-moi? + +_Il se mire dans une glace._ + +LISETTE. + + Toujours. + +LE DUC. + + Quel est cet homme? + +BERTHAUD, _saluant à plusieurs reprises_. + +Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme. +Je suis venu... + +LE DUC. + + Va-t'en. + +BERTHAUD. + + Monseigneur, je... + +LE DUC. + + Va-t'en. + +BERTHAUD. + +Monseigneur... + +_Il se retire en saluant._ + + +SCÈNE IV + +LE DUC, LISETTE. + + +LE DUC. + + Toi, viens çà. + +LISETTE. + + Ma maîtresse m'attend. + +LE DUC. + +Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose. +Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose. +Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné? + +LISETTE. + +Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné. + +LE DUC. + +Je te le donne encor. + +LISETTE. + + Permettez... + +LE DUC. + + Point d'affaire. +Écoute; la duchesse est là, près de ma mère; +Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment: +Vas-y.--Je sortirai par cet appartement. +Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce; +Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse, +Compte qu'après avoir dûment délibéré, +Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré, +La duchesse pourra changer de fantaisie. +Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie. +Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra; +Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra. + +LISETTE. + +De grâce, écoutez-moi. + +LE DUC. + + J'y gagerais ma tête! +Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête. +Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux, +Choisir le plus coquet parmi ses dominos, +Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose, +D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause. +Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas! +Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas. +Tu sais que je reviens.--Ainsi tu vois, ma belle, +Que lever tout obstacle est une bagatelle. +Je vais faire, au hasard, une visite ou deux, +Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux, +Dépenser ma soirée à parler sans rien dire; +Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre. + +_On sonne._ + +On t'appelle.--Au revoir. + + +SCÈNE V + + +BERTHAUD, _seul._ + + Quelle horreur! J'ai tout vu. +C'est dit, je suis berné,--je suis presque... O vertu! +Aurait-on supposé tant de scélératesse? +Le duc parle assez clair,--Louison est sa maîtresse. +Je ne l'ai pas rêvé;--j'en suis sûr,--j'étais là; +Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça! +Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire, +Des mots mieux compilés que dans une grammaire, +Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments, +Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants! +Et tu crois que je vais, comme un mari crédule, +Avaler bonnement ta malsaine pilule? +Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas. +Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas. +J'irai, je lui dirai...--Voyons, que lui dirai-je? +Madame, si jamais...--Non, il faut que j'abrège. +Madame...--O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer. +En l'état où je suis, je crains de m'égarer; +Je vais aller plutôt trouver la maréchale. +La voici justement qui traverse la salle; +Je vais tout dévoiler.--Allons! ferme! du coeur! + + +SCÈNE VI + +LA MARÉCHALE, BERTHAUD. + + +BERTHAUD. + +Madame... + +LA MARÉCHALE. + + Que veut-on? + +BERTHAUD. + + Madame, j'ai l'honneur... + +LA MARÉCHALE. + +Que voulez-vous, l'ami? + +BERTHAUD. + + Madame, je me nomme... + +LA MARÉCHALE. + +Hé bien! qu'est-ce? + +BERTHAUD. + + Berthaud. + +LA MARÉCHALE. + + Retirez-vous, brave homme. + +BERTHAUD. + +Madame, je venais... + +LA MARÉCHALE. + + Laissez-moi. + +BERTHAUD, _à part_. + + Grand merci! +Il paraît que l'on a l'oreille dure ici. + +_Haut._ + +S'il se pouvait pourtant, madame... + +LA MARÉCHALE. + + Allez, vous dis-je. + +BERTHAUD, _saluant_. + +Je sors. + +_À part._ + + En vérité, cela tient du prodige. +Oh! mon heure viendra.--Je vais, dans mon grenier, +Retoucher mon discours pour me désennuyer. + + +SCÈNE VII + + +LA MARÉCHALE, _seule._ + +Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse. +Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse; +Lisette a fait le mal, je le dois arrêter. +Lucile doute encore et voudrait hésiter. +Faible contre elle-même et contre ses alarmes, +Ses regards indécis sont voilés par les larmes. +Elle ne saurait croire à cette cruauté, +Donnant si bien son coeur, de le voir rejeté; +Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée. +Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée, +La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain; +Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main. +Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse, +Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse? +Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin! +C'est à moi d'y songer;--j'en veux prendre le soin. + + +SCÈNE VIII + +LA MARÉCHALE, LISETTE. + + +LA MARÉCHALE. + +Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse? + +LISETTE. + +Madame, on a coiffé madame la duchesse; +Je vais chercher là-bas un de ses dominos. + +LA MARÉCHALE. + +Elle va donc se mettre en masque? À quel propos? +Veut-elle aller au bal? + +LISETTE. + + Madame, je le pense. + +LA MARÉCHALE. + +C'est étrange. Et mon fils? + +LISETTE. + + Il est parti d'avance. + +LA MARÉCHALE. + +Seul? + +LISETTE. + + Tout seul. + +LA MARÉCHALE. + + Et ma bru va donc le retrouver? + +LISETTE. + +Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever. +Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune; +Elle en regarde dix avant d'en choisir une. +Elle a presque grondé ses femmes, et je crois +Être grondée aussi pour la première fois. + +LA MARÉCHALE. + +Faites qu'en ce moment une autre vous remplace. + +LISETTE, _ouvrant la porte du fond_. + +Holà! quelqu'un! Marton! + +LA MARÉCHALE. + + Faites aussi qu'on passe +Par la grand'salle. + +_Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond._ + + Eh bien? + +LISETTE. + + Madame, me voici. + +LA MARÉCHALE. + +Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici. +Votre père est chez nous fermier dans un domaine; +Vos parents sont à moi; je suis votre marraine. +J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans, +Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants. +M'aimez-vous? + +LISETTE. + + Dieu merci, plus que je ne puis dire. + +LA MARÉCHALE. + +Votre coeur parle franc? + +LISETTE. + + Aussi vrai qu'il respire. + +LA MARÉCHALE. + +Si, par obéissance ou par nécessité, +Il fallait devant moi celer la vérité +(La crainte d'un péril ôte celle du blâme), +S'il vous fallait mentir? + +LISETTE. + + Je me tairais, madame. + +LA MARÉCHALE. + +Mais si vous le deviez? + +LISETTE. + + Personne ne le doit. + +LA MARÉCHALE. + +D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt? + +LISETTE, _à part_. + +Ah! malheureuse! + +LA MARÉCHALE. + + Eh bien! vous gardez le silence? +Songez que, me voyant avertie à l'avance, +Votre silence parle, et peut en dire assez. + +LISETTE. + +Ce brillant... m'appartient. + +LA MARÉCHALE. + + D'où vient-il? + +LISETTE. + + Je ne sais. + +LA MARÉCHALE. + +Prenez garde, Louison! + +LISETTE. + + Madame, il se peut faire +Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire. +Si ma bouche est muette et doit ainsi rester, +De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter? + +LA MARÉCHALE. + +Lisette peut se taire alors que je commande, +Mais Louison doit parler si je le lui demande. + +LISETTE. + +On m'appelle Lisette. + +LA MARÉCHALE. + + Oui, dans cette maison. +A-t-on changé le coeur aussi bien que le nom? + +LISETTE. + +De grâce excusez-moi; je me sens si confuse... +Ce coeur voudrait s'ouvrir, mais... + +LA MARÉCHALE. + + Mais il s'y refuse? + +LISETTE. + +Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi, +C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui. + +_Elle se met à genoux._ + +LA MARÉCHALE. + +Mon fils? Je le savais.--Levez-vous donc, ma chère. +Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire. +Mais que prétendez-vous? + +LISETTE, _se levant_. + + Rien au monde. + +LA MARÉCHALE. + + Et pourquoi, +Puisque votre secret s'échappe devant moi, +Cette sorte d'audace avec cette imprudence? + +LISETTE. + +On parle comme on peut, on agit comme on pense. + +LA MARÉCHALE. + +Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant, +Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément? +Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?... +Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse? + +LISETTE. + +Je viens de m'incliner, madame, devant vous. +Mon orgueil tout entier est encore à genoux. +Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie, +Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie; +On ne doit m'accuser d'aucune trahison! + +LA MARÉCHALE. + +Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison! + +LISETTE. + +À mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce? +Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place. +Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît? +Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait. + +LA MARÉCHALE. + +Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage. + +LISETTE. + +Ma foi, madame, c'est celui de mon village. +Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris +Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris. +Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse, +C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse; +Mais s'il est dans le coeur des gens qui ne sont rien, +On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien. + +LA MARÉCHALE. + +Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte, +Songez-vous qu'il se peut... + +LISETTE. + + Qu'il se peut que j'en sorte? +Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas +Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas. +Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame, +Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme, +Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir, +Oui, c'est là ce qui fait que j'ai failli mentir. +Mais je le dis encor, même étant accusée, +Je ne puis supporter de me voir méprisée. +Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir? +Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir. + +LA MARÉCHALE. + +Vous venez à l'instant de l'avouer vous-même. + +LISETTE. + +Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime? +Si de tristes présents, à regret acceptés, +Ses discours importuns, son caprice... + +LA MARÉCHALE. + + Arrêtez. +Je ne saurais vouloir ni de vos confidences, +Ni certe, et moins encor, de vos impertinences. +Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci. +Mon fils dit qu'il vous aime,--éloignez-vous d'ici. +Puisque votre vertu se croit calomniée, +Vous la verrez sans peine ainsi justifiée. +Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison; +Inventez un prétexte, et quittez la maison. + +LISETTE. + +Mais je ne l'aime pas, madame! + +LA MARÉCHALE. + + Toi, Lisette! + +LISETTE. + +Non, je l'écoute dire, et je reste muette. + +LA MARÉCHALE. + +Je perdrais patience à voir ainsi mentir. + +LISETTE. + +Je perdrais patience à plus longtemps souffrir. +Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible +Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible? + +_La maréchale va pour sortir._ + +Hé quoi! sans un regret! sans laisser à mes yeux +Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux! +Et mon père, madame?... Est-ce donc bien sa fille, +Louison, l'honnête enfant d'une honnête famille, +Louison, qui, par votre ordre et contre son désir, +Est venue à Paris obéir et servir, +Et qu'on verra demain, seule et désespérée, +Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée? +Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant, +Me marchande au hasard et m'achète en passant; +Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime, +Il s'écoute, il se plaît, et se répond lui-même. +Et moi, lorsque je parle à force de tourments, +Au lieu de m'écouter on me dit que je mens! +Soit!--Il me souviendra d'avoir été sincère. +Justice des heureux et des grands de la terre! +Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin +La victime oubliée aille pleurer plus loin, +Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée +N'entende pas gémir la souffrance écrasée! + +LA MARÉCHALE. + +Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison. +Nous en reparlerons demain;--bonsoir, Louison. + + +SCÈNE IX + + +LISETTE, _seule_. + +Demain! Elle est partie.--Un accent de colère +N'a point accompagné sa parole dernière. +Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant. +Mais que me reste-t-il? que faire maintenant? +Demain, a-t-elle dit.--Jamais! c'est impossible. +Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible. +Quand demain sa pitié voudrait me retenir, +Je suis de trop ici;--mais comment en sortir? + + +SCÈNE X + +LISETTE, LA DUCHESSE, _habillée en domino ouvert, un masque à la main_. + + +LA DUCHESSE. + +Ma mère n'est pas là? Que fais-tu donc, Lisette? + +LISETTE. + +Je savais que madame achevait sa toilette. +J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi. + +LA DUCHESSE. + +Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi. +Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être +J'ai laissé devant toi quelque souci paraître. +Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper; +Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper. +Voici ma main; oublie un instant de caprice. + +LISETTE, _baisant la main de la duchesse_. + +Ah! madame! + +LA DUCHESSE. + + Il s'agit de me rendre un service. +Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra. +Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera; +Mais je suis malgré moi si triste et si maussade +Que je n'ai pas le coeur à cette mascarade. +Maintenant que les gens me viennent avertir, +Le courage me manque au moment de partir. +Vas-y, Louison; veux-tu? + +LISETTE. + + Moi, madame? + +LA DUCHESSE. + + Oui, par grâce. +Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse. + +_Elle lui donne son domino et son masque._ + +Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder. +Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder, +L'intriguer au besoin,--sans qu'il te reconnaisse; +Mais s'il est en conquête avec quelque déesse, +Du ciel de l'Opéra descendue un moment, +Tu me comprends, ma chère? écoute seulement. + +LISETTE. + +Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète? + +LA DUCHESSE. + +Non, mais vas-y toujours.--Reviens bientôt, Lisette. + + +SCÈNE XI + + +LISETTE, _seule_. + +Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi? +Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi? +--Et pourquoi pas?--Peut-être aurais-je dû tout dire. +Comment briser le coeur, quand la main vous attire? +Non, non, la maréchale est seule à m'accuser; +C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser, +Et jamais un seul mot... + + +SCÈNE XII + +LISETTE, BERTHAUD. + + +BERTHAUD, _d'un ton froid_. + + Bonjour, mademoiselle. + +LISETTE. + +C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle? +Et qu'as-tu fait? + +BERTHAUD. + + Je viens prendre congé de vous. +Vous voyez un ami, mais non plus un époux. + +LISETTE. + +Vraiment? et d'où te vient ce visage tragique? + +BERTHAUD. + +Ne m'interrogez pas. + +LISETTE. + + Quand on part, on s'explique. + +BERTHAUD. + +Ce n'est pas malaisé.--Je sais tout. + +LISETTE. + + Que sais-tu? + +BERTHAUD. + +Vous l'osez demander?--J'ai tout vu. + +LISETTE. + + Qu'as-tu vu? + +BERTHAUD. + +Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile, +Serpent Python! + +LISETTE. + + Hé quoi! jusqu'à cet imbécile! +Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré? +Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleuré. + +_Elle éclate de rire._ + +BERTHAUD. + +Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice? + +LISETTE, _lui faisant tenir le domino_. + +Tiens, nigaud, prends ceci. + +BERTHAUD. + + Que je me travestisse? + +LISETTE. + +Hé! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas. + +BERTHAUD. + +Où? + +LISETTE. + + Je te le dirai. + +BERTHAUD. + + Comment? + +LISETTE. + + Tu le sauras. + + +SCÈNE XIII + +LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE. + + +LA DUCHESSE. + +Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place. +Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse; +Je lutte en vain, le coeur me manque à chaque pas. +Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas? + +LA MARÉCHALE. + +Sans doute. + +LA DUCHESSE. + + Ai-je mal fait de lui dire ma peine? +Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine. +J'étais bien aise aussi de réparer mes torts, +Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors. +Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie +M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie. +Je prenais du dépit contre elle à tout moment; +Je l'ai même grondée, et bien injustement. +Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame, +De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme, +Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi, +Parce que nous avons un instant de souci! + +LA MARÉCHALE. + +Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose? + +LA DUCHESSE. + +Non.--Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose? + +LA MARÉCHALE. + +Elle aurait pu d'abord vous demander pardon. + +LA DUCHESSE. + +À moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc? +C'est à moi bien plutôt qu'il faut que l'on pardonne. +Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne, +On ne croirait jamais, madame, à quel excès +Ils peuvent m'égarer si je leur donne accès. +Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée; +J'ai beau me répéter que je suis insensée, +Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi. +Ma raison me trahit et se change en effroi. +Comme d'un voile épais je suis enveloppée; +Je me vois méconnue, et je me vois trompée, +Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas... +Je me vois laide. + +LA MARÉCHALE. + + Au vrai, l'on ne vous croirait pas. + +LA DUCHESSE. + +Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire. +Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire. +De son luxe élégant si l'oeil est ébloui, +On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui. +Et cet esprit si fin, tant de délicatesse, +Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse!... +Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point, +Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point? + +LA MARÉCHALE. + +Je puis malaisément vous répondre, ma chère. +Si vous êtes sa femme... + +LA DUCHESSE. + + Eh bien? + +LA MARÉCHALE. + + Je suis sa mère. + +LA DUCHESSE. + +Si nous n'étions que deux à le trouver charmant! +Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment. +Puis-je, le croyez-vous, garder un coeur tranquille, +À le voir comme il est, par la cour et la ville, +Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis, +Au jeu comme à cheval passant les plus hardis, +Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles +Ces heureuses beautés qui savent être belles? +Ah! c'est là que je sens, à mon mortel ennui, +Combien je dois sembler peu de chose pour lui! +Combien de qualités ne me sont point données +Que peut-être à ma place une autre eût devinées, +Et combien il est vrai que, sur un tel chemin, +Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main! + +LA MARÉCHALE. + +Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle[C]. + +[Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au théâtre. +(_Note de l'auteur._)] + +LA DUCHESSE. + +Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole. +L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi, +Madame de Versel a passé près de moi. +Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle. +Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle, +S'écartant toutefois, de peur de la toucher, +Sitôt que par hasard elle daignait marcher. + +LA MARÉCHALE. + +Oui, c'est une superbe et sotte créature. + +LA DUCHESSE. + +Un noeud qu'elle portait tomba de sa coiffure. +Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser +Si chacun s'élança, prêt à le ramasser. +Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre, +Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre. +Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner, +Le prit en souriant, mais pour le lui donner. +Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire, +Mais je me suis senti pâlir de ce sourire. +C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal, +Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal. + +LA MARÉCHALE. + +Je ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible. +Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible. +Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs[D]. + +[Note D: Au lieu de ce vers on dit au théâtre: + +Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers. + +(_Note de l'auteur._)] + +LA DUCHESSE. + +Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers. +Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse +Que j'avais un époux et que j'étais duchesse, +Le coeur me battait bien un peu, mais pas bien fort. +On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord +Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie, +Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie. +Tous ces biens me semblaient si doux à partager +Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer. +Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre +Qu'à le voir si facile on le trouve si rare. +Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil, +Arriva par degrés le moment du réveil; +Quand le duc, fatigué d'une paix importune, +Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune, +Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas, +Je compris que si loin je ne le suivrais pas. +Alors prenant pour moi son aspect véritable, +Apparut à mes yeux ce spectre redoutable, +Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers, +L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers, +Il me fallut tout voir;--alors la méfiance +M'enseigna lentement sa froide expérience. +Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi, +Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi. +Mon coeur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude, +Pour la première fois connut la solitude. +Puis je devins jalouse, et je me dis un jour: +Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour! + +LA MARÉCHALE. + +Qu'est-ce à dire? + +LA DUCHESSE. + + Oui, l'amour!--à l'âge où tout s'ignore, +En prononçant ce mot sans le comprendre encore, +On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié, +Où d'un commun trésor chacun a la moitié; +On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême... +Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même, +C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir, +Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir! + +_Elle pleure._ + +LA MARÉCHALE. + +Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile. +Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile. +Je vous en prie encor, prenez quelque repos. +Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots. +Vous vous imaginez que le duc vous délaisse: +Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse. +Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours; +Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours; +Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère. +Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère. + +_Elle l'embrasse._ + +Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer. + +LA DUCHESSE. + +Pas encore. + +LA MARÉCHALE. + + Adieu donc. + + +SCÈNE XIV + + +LA DUCHESSE, _seule_. + + Rester seule à veiller! +C'est mon rôle à présent.-- + Ah! je me sens brisée. + +_Elle s'assoit sur un sofa._ + +Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée. +Louison ne revient pas;--que font-ils à ce bal? +Singulier passe-temps que ce plaisir banal! +Déguiser son visage et sa voix,--pour quoi faire? +Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire. +S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher? +Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher. +Le sommeil, malgré moi, m'accable;--ma pensée +M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée. +Voyons, tâchons de lire un peu. + +_Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table._ + + C'est encor pis. +Un roman, juste ciel!--mes yeux sont assoupis. +Quel ennui que l'attente! + +_Elle tire sa montre._ + + Hélas! pauvre petite, +Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite; +Je puis briser aussi ton rouage léger;-- +Mais le temps!--toi ni moi n'y pouvons rien changer. + +_Elle s'endort._ + + +SCÈNE XV + +LA DUCHESSE, _endormie_, LE DUC. + + +LE DUC. + +Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante. +Se voir apostropher au bal par sa servante! +C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison? +Il faut que cette fille ait perdu la raison. +Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre; +La chose est convenue: elle n'a qu'à m'attendre; +J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi? +Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi. +Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête, +D'un air victorieux promenant sa conquête, +Devant un poulet froid en train de se griser, +M'annonçant bravement qu'il la veut épouser! +J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille! +Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille, +Je consens... Qu'est-ce donc?--Ma femme seule ici? +Elle dort, sauvons-nous.-- + +_Il va pour sortir et s'arrête._ + + Elle est gentille ainsi. +Que faisait-elle là?--Dort-elle en conscience? +Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience. +Hé, duchesse!--Elle dort et très profondément. +Je ne suis qu'un mari.--Si j'étais un amant! +En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge, +Essayer, comme on dit, de passer pour un songe. +Je ne l'ai jamais vue ainsi;--mais c'est charmant. +Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? Hé, oui vraiment. +Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille? +On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille. +A-t-elle donc veillé ce soir?--par quel hasard? + +_Il regarde à la montre de la duchesse._ + +Une heure du matin!--on prétend que c'est tard. +Veiller!--Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée! +Elle avait de ce bal la tête possédée; +Son dessein n'était pas de rester à dormir,-- +Mais peut-être était-il de me voir revenir? +Oui; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même? +Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime. +Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour. +C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour. +Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure +Chercher, sous un sot masque, une sotte figure, +Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra, +Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra! +Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles, +Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles! +De me faire berner par Javotte ou Louison, +Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison! +Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle +Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console, +Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas, +Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras! +Pauvre duchesse, hélas! si jeune et si jolie, +Avec sa patience et sa mélancolie, +Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutôt +Me faire obscurément le rival de Berthaud! +Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme! +Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme. +Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux, +Et l'on est ridicule à vouloir être heureux! + +_En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir._ + +Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode? +Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode, +Pour une broderie on se règle sur moi, +Et, dans mon propre coeur, les sots me font la loi! +Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire, +En leur montrant ce coeur, les défier d'en rire? +Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité; +Renier ce qu'on aime est une lâcheté. +Si j'osais les braver et m'en passer l'envie? +Leur dire: Je suis las de votre sotte vie; +J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour, +Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour! +Que me répondraient-ils, ces roués en peinture, +S'ils voyaient cette belle et noble créature +M'accompagner, et moi la couvrant en chemin +De mon manteau d'hermine, une épée à la main? +Et si je leur disais: Cette fière duchesse, +C'est ma soeur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse; +Ma vie est dans son coeur, ma place est à ses pieds! + +_Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène._ + +LA DUCHESSE. + +Dans mes bras, mon ami. + +LE DUC. + + Comment! vous m'écoutiez? + +LA DUCHESSE. + +Valait-il mieux dormir? + +LE DUC, _à la maréchale_. + + Et vous aussi, ma mère? +J'ai donc parlé bien haut? + +LA MARÉCHALE. + + Valait-il mieux vous taire? + +LE DUC. + +Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux +D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux. + +_On entend rire dans la coulisse._ + +Qu'est ceci? + +LA DUCHESSE. + + C'est Louison. + +LE DUC. + + Que Dieu la tienne en joie! +Vous savez qu'elle part? + +LA DUCHESSE. + + Non pas. Qui la renvoie? + +LE DUC. + +Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra, +De tout me déclarer, jusqu'au mari qu'elle a. +Eh! tenez, les voici. + + +SCÈNE XVI + +LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD. + + +LA MARÉCHALE. + + Que nous dit-on, Lisette? +Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette? + +LISETTE. + +Je venais demander cette permission. + +LA MARÉCHALE. + +Vous épousez... monsieur? + +LE DUC. + + C'est une passion. + +BERTHAUD. + +Oh! oui. + +LISETTE. + + Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme, +Fils d'un de vos fermiers. + +BERTHAUD, _à la duchesse_. + + Oui, madame, on me nomme... + +LISETTE. + +Tais-toi. + +BERTHAUD. + + Pour quoi donc faire? on me parle. + +LISETTE. + + Tais-toi. + +LA DUCHESSE, _à Lisette_. + +Il n'est pas beau, Louison. + +LISETTE, _à la duchesse_. + + Il l'est assez pour moi. + +LE DUC. + +Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères +De venir à Paris braconner sur nos terres, +Et nous ravir ainsi les coeurs en un moment. +Vous êtes un fripon. + +BERTHAUD, _à Louison_. + + Ce seigneur est charmant. + +LE DUC. + +Et votre poulet froid, sans compter la bouteille, +Vous en trouvez-vous bien? + +BERTHAUD. + + Monseigneur, à merveille; +Je... + +LISETTE. + + Tais-toi donc. + +BERTHAUD. + + Encor? toujours se taire ici! +Je me rattraperai chez nous. + +LISETTE, _à la maréchale_. + + Et vous aussi, +Madame, riez-vous de mon futur ménage? + +LA MARÉCHALE, _l'attirant à part_. + +Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage. +Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir, +Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir. +Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère +Rendre aussi ton retour agréable à ton père. +Quant à ton prétendu... + +LISETTE. + + Vous m'avez dit tantôt +De trouver un prétexte. + +LE DUC. + + Allons, monsieur Berthaud, +Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie. +C'est encore ici-bas la plus sage folie. + +FIN DE LOUISON. + + +Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en donna la +première représentation le 22 février 1849. L'auteur avait compté sur +mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale; mais, au moment où +les répétitions commençaient, cette grande actrice était déjà atteinte +de la maladie à laquelle elle devait succomber. La pièce, accueillie +avec faveur, fut cependant traitée fort sévèrement par la critique; +c'est à quoi le poète fait allusion dans le sonnet adressé à +mademoiselle Anaïs. qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de +talent. + + * * * * * + +ON NE SAURAIT PENSER À TOUT + +PROVERBE EN UN ACTE + +1849 + + PERSONNAGES ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES + + LE MARQUIS DE VALBERG. MM. MAILLARD. + LE BARON. VOLNYS. + GERMAIN. GOT. + LA COMTESSE DE VERNON. Mme ALLAN-DESPRÉAUX. + VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse. + + _La scène est à la campagne_. + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +LE BARON, GERMAIN. + + +LE BARON. + +Mon neveu, dis-tu, n'est point ici? + +GERMAIN. + +Non, monsieur, je l'ai cherché partout. + +LE BARON. + +C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne sommes-nous pas chez +la comtesse? + +GERMAIN. + +Oui, monsieur, voilà son piano. + +LE BARON. + +Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle? + +GERMAIN. + +Si fait, monsieur, comme d'habitude. + +LE BARON. + +Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours? + +GERMAIN. + +Monsieur, il ne fait pas autre chose. + +LE BARON. + +Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre? + +GERMAIN. + +Pardonnez-moi, ce matin même. + +LE BARON. + +Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai pas trouvé chez +lui. Je lui avais mandé que je quitterais Paris à une heure et quart, +que je serais par conséquent à Montgeron à trois heures. De Montgeron +ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons +cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais, à tout +prendre, ils ne le sont point. + +GERMAIN. + +Bien au contraire, ils sont fort bons. + +LE BARON. + +Partant à trois heures de Montgeron, je devais par conséquent être au +tourne-bride positivement à quatre heures un quart. J'avais une +visite à faire à M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart +d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me +mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mandé tout cela avec +la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures précisément, et +quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact? + +GERMAIN. + +Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est point. + +LE BARON. + +Ses paquets, du moins, sont-ils faits? + +GERMAIN. + +Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît? + +LE BARON. + +Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château? + +GERMAIN. + +Pas que je sache, monsieur, aucunement. + +LE BARON. + +Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse était accouchée, +la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; ce n'est pas une petite affaire. + +GERMAIN. + +Je le crois bien. + +LE BARON. + +Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, était venu me +rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me +prévenir que le ministre me priait de passer dans la matinée du +lendemain, c'est-à-dire hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet +ordre, lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à +Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc à Compiègne que +je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas +de temps à perdre, tu le comprends. + +GERMAIN. + +Sans aucun doute. + +LE BARON. + +Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt, +qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements;--le roi +venait de partir pour Fontainebleau. + +GERMAIN. + +Cela était fâcheux. + +LE BARON. + +Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer combien je suis +ponctuel en toute chose. + +GERMAIN. + +Oh! pour cela oui. + +LE BARON. + +La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut +même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres. +Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau +d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même +les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à +la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens +cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos, +eût-on d'ailleurs le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate +qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant +ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a +vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet +perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement +réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami? + +GERMAIN. + +Je la mets à l'heure continuellement, monsieur. + +LE BARON. + +Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la +marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris +que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le +ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à deux heures et +demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de +Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que +le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la +complimenter. + +GERMAIN. + +À Gotha, monsieur? + +LE BARON. + +À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître. + +GERMAIN. + +Oui, monsieur, mais il est sorti. + +LE BARON. + +Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi +étourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout! + +GERMAIN. + +On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est +qu'il pense à autre chose. + +LE BARON. + +Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour +l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour son départ? + +GERMAIN. + +Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une +grande caisse de voyage, et il s'est promené bien longtemps tout +alentour. + +LE BARON. + +Et qu'a-t-il mis dedans? + +GERMAIN. + +Un papier de musique. + +LE BARON. + +Un papier de musique? + +GERMAIN. + +Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et +il a mis la clef dans sa poche. + +LE BARON. + +Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette +maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute +importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit, +qu'a-t-il fait? + +GERMAIN. + +Il a chanté, monsieur, toute la journée. + +LE BARON. + +Il a chanté? + +GERMAIN. + +À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre. + +LE BARON. + +Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain. +Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans +une conjoncture si délicate? + +GERMAIN. + +Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée? +Il me semble que j'irais moi-même. + +LE BARON. + +Tu ne sais pas de quoi tu parles. + +GERMAIN. + +Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle +est accouchée. + +LE BARON. + +Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton d'une tige +auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu? + +GERMAIN. + +Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à la porte de +madame la comtesse. + +LE BARON. + +Et où est-elle, la comtesse? + +GERMAIN. + +Monsieur, elle n'est pas levée. + +LE BARON. + +À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne donc pas, cette +femme-là? + +GERMAIN. + +Non, monsieur, elle soupe. + +LE BARON. + +Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou! + +GERMAIN. + +Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de +la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre +distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle +enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il +avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier +encore... + +LE BARON. + +Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut +mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une +manière aussi puérile dans des égarements déplorables! + +GERMAIN. + +Cela est bien funeste, monsieur. + +LE BARON. + +Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses +poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille, +comme dans l'allée d'un jardin? + +GERMAIN. + +Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame +la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète +d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant, +monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père +parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà +mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur +avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué. + +LE BARON. + +Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse +de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle +quêtait pour les pauvres. + +GERMAIN. + +L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son +frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas +de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa +toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une +heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête +court, se regarde dans la glace avec étonnement: Que diable fais-je +donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et +là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous +n'étions venus l'avertir. + +LE BARON. + +Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller à Gotha! +Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré, +mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, +c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui +donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui est +plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable. + +GERMAIN. + +Puisque mon maître a du mérite. + +LE BARON. + +Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger. + +GERMAIN. + +Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le +contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici. + + +SCÈNE II + +LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS. + + +LE MARQUIS. + +Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers! + +GERMAIN. + +Monsieur, voilà monsieur le baron... + +LE MARQUIS. + +Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'avais tantôt? Où +l'as-tu mis? où est-il passé? + +LE BARON. + +Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il? + +LE MARQUIS. + +Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous à la +porte. + +_Au baron qui rit._ + +Et vous, maraud, tout le premier. + +GERMAIN. + +Monsieur, c'est monsieur le baron. + +LE MARQUIS. + +Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai +perdu un papier de musique. + +GERMAIN. + +C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré. + +LE BARON. + +Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arrivé à l'heure +dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir? + +LE MARQUIS. + +À partir? + +LE BARON. + +Oui, demain matin. + +LE MARQUIS. + +Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur-le-champ, et +vous ne me reverrez de la vie. + +LE BARON. + +Quel refus? que voulez-vous dire? + +LE MARQUIS. + +Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si ma démarche est +mal accueillie, mon parti est pris irrévocablement. + +LE BARON. + +Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous à craindre, venant +de la part du roi? + +LE MARQUIS. + +Est-ce que le roi se mêle de tout ceci? + +LE BARON. + +Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre +autographe de Sa Majesté. + +LE MARQUIS. + +Pour la comtesse? + +LE BARON. + +Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous êtes chargé?... + +LE MARQUIS. + +C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre à écrire à la +comtesse. L'avez-vous vue? + +LE BARON. + +Non, elle dort. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien? + +LE BARON. + +Quelle affaire? + +LE MARQUIS. + +Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez +jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui +avez fait un procès; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on +gagne à ces choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour +un méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. Ses +discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande +politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez +que la loi sera rejetée. + +LE BARON. + +De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui +réclament toute votre attention. + +LE MARQUIS. + +S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous +écoute. + +LE BARON. + +Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé? + +LE MARQUIS. + +De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du +roi. + +LE BARON. + +Fort bien. + +LE MARQUIS. + +Sa Majesté connaît mon dévouement. + +LE BARON. + +À merveille. Vous serez donc prêt... + +LE MARQUIS. + +En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, tout est-il préparé? + +GERMAIN. + +Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres. + +LE MARQUIS. + +Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au +milieu de ma chambre? + +GERMAIN. + +Ah! si monsieur veut chanter en route... + +LE MARQUIS. + +Chanter en route, impertinent! + +GERMAIN. + +Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre +poche. + +LE MARQUIS. + +Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donnée sans doute +avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-là ne font attention à rien. + +GERMAIN. + +Je puis vous assurer, monsieur... + +LE BARON. + +Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer. + +_Germain sort._ + +Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez +M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à +vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission +ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre +avenir peut en dépendre. + +LE MARQUIS. + +Hélas! je ne le sais que trop. + +LE BARON. + +Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un +effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses +d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses. + +LE MARQUIS. + +Oh! pour cela, je vous le promets. + +LE BARON. + +Sérieusement? + +LE MARQUIS. + +Très sérieusement. + +LE BARON. + +Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt +minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de +retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout +point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la +cour. + +LE MARQUIS. + +Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre +vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache +seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même. + +LE BARON. + +Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire? + +LE MARQUIS. + +Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos +juges. + +LE BARON. + +Mes juges? à propos de quoi? + +LE MARQUIS. + +Pour votre procès. + +LE BARON. + +Mais je n'ai point de procès. + +LE MARQUIS. + +Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour? + +LE BARON. + +Je vous parle de la cour de Saxe. + +LE MARQUIS. + +Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu préoccupé; c'est +la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est +une femme charmante! + +LE BARON. + +Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage +est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut +pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît. + +LE MARQUIS. + +Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas, +voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me +mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi. + +LE BARON. + +À la bonne heure. + +LE MARQUIS. + +Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste. + +LE BARON. + +Nous verrons votre exactitude. + +LE MARQUIS. + +Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque méprise. + +LE BARON. + +Fort bien. + +LE MARQUIS. + +Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup. + +LE BARON. + +Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie. + +LE MARQUIS. + +Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres +royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;--il est bien juste aussi +que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens à madame de +Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je +l'espère, le mariage sera décidé. + +LE BARON, _s'arrêtant au moment de sortir_. + +Comment, le mariage! Quel mariage? + +LE MARQUIS. + +Hé! le mien, ne le savez-vous pas? + +LE BARON. + +Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous? + +LE MARQUIS. + +Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'épousais? + +LE BARON. + +Non, vraiment. En voici bien d'une autre! + +LE MARQUIS. + +Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez. + +LE BARON. + +Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est apparemment pour +votre retour. + +LE MARQUIS. + +Non pas; mon sort se décide aujourd'hui. + +LE BARON. + +Vous n'y pensez pas, mon ami. + +LE MARQUIS. + +J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse. + +LE BARON. + +Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire +avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la +comtesse? + +LE MARQUIS. + +Pourquoi non, si elle y consent? + +LE BARON. + +Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes +de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour +un carreau cassé! + +LE MARQUIS. + +Vous parlez là de bagatelles. + +LE BARON. + +Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il +n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une +femme, et je ne sais si on le trouverait bon. + +LE MARQUIS. + +C'est ce dont je me soucie fort peu. + +LE BARON. + +Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez, +je vous déclare... + +_Le marquis se met au piano et prélude.--À part._ + +En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible qu'il aille à +Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long +dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et +quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien +(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et +l'à-propos sera manqué. + +_On entend sonner._ + +Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M. +Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi. + +LE MARQUIS. + +Monsieur, je vous croyais parti. + +LE BARON. + +Vous êtes amoureux de la comtesse. + +LE MARQUIS. + +C'est mon secret. + +LE BARON. + +Vous venez de me le dire. + +LE MARQUIS. + +Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas. + +LE BARON. + +Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la +comtesse; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous +propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et +votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre. + +LE MARQUIS. + +Je ne demande pas mieux. + +LE BARON. + +Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne +m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être +du jour au lendemain; cela se conçoit naturellement. + +LE MARQUIS. + +Naturellement. + +LE BARON. + +Ainsi elle pourrait nous rejoindre. + +LE MARQUIS. + +Vous avez là une excellente idée. + +LE BARON. + +N'est-il pas vrai? Si elle refuse... + +LE MARQUIS. + +Si elle refuse, je la quitte pour jamais. + +LE BARON. + +C'est cela même; vous fuyez une ingrate. + +LE MARQUIS. + +Ah! je l'adorerai toujours! + +LE BARON. + +Certainement. + +_À part._ + +Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains +habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider +jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha. + +_Haut._ + +Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, votre démarche +sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la +comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition. + +LE MARQUIS. + +Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici +pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie +toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour +m'en souvenir. + +LE BARON. + +Cela fait un mariage bien avancé! + +LE MARQUIS. + +Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer +longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous +écouter, et elle est à cent lieues de là. + +LE BARON. + +Elle est peut-être distraite? + +LE MARQUIS. + +Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela. + +LE BARON. + +Oh! je vous en réponds.--Je vais chez M. Duplessis. + +LE MARQUIS. + +Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse +et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à +répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut +pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien. + +LE BARON. + +Oui, oui, songez à votre mariage. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! Je n'y pense +jamais. Je ne vous reconduis pas. + +LE BARON. + +Hé! non, non. Vous vous moquez de moi. + +_À part, en s'en allant._ + +Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire +surveiller lui-même. + + +SCÈNE III + +LE MARQUIS, VICTOIRE. + + +LE MARQUIS. + +Holà! oh! quelqu'un! + +VICTOIRE. + +Qu'est-ce que veut monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +Donnez-moi ma robe de chambre. + +VICTOIRE. + +Vous badinez, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Hé! ah!... oui, oui. + +VICTOIRE. + +On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et elle va venir. + +LE MARQUIS. + +Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez +elle. + +VICTOIRE. + +Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle. + +LE MARQUIS. + +Vous avez raison;... c'est que je pensais... + +VICTOIRE. + +Monsieur, voilà madame. + + +SCÈNE IV + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE. + + +LA COMTESSE, _en entrant_. + +François, dites à Victoire de venir. + +VICTOIRE. + +Me voilà, madame. + +LA COMTESSE. + +C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir... +Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde... +Je vous aime à la folie comme cela. + +LE MARQUIS. + +Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire; +cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent +quelquefois. + +LA COMTESSE. + +Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe. + +VICTOIRE. + +Oui, madame. + +LA COMTESSE. + +Donnez-moi un autre collet. + +_Elle s'assied à sa toilette._ + +Celui-ci va à faire horreur. + +_Au marquis._ + +Asseyez-vous donc. + +VICTOIRE. + +Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas; cependant il +est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... Attendez. + +_Elle l'arrange._ + +LA COMTESSE. + +Oui, un pli, voyons. + +_Elle se mire._ + +Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez +soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je +dis tout de même, entendez-vous? + +VICTOIRE. + +Oui, madame. Et quand madame le veut-elle? + +LA COMTESSE. + +Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à +l'heure, j'en suis très pressée. + +VICTOIRE. + +Il n'y aura peut-être pas assez de temps. + +LA COMTESSE. + +Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et +puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée. + +VICTOIRE. + +C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde. + +LA COMTESSE. + +C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de +Valberg, vous ne dites rien? + +LE MARQUIS. + +Mais vous ne m'écoutez pas, madame. + +LA COMTESSE, _mettant son ruban_. + +Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires? + +LE MARQUIS. + +Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt? + +LA COMTESSE. + +Cela peut bien être. Victoire! + +VICTOIRE. + +Madame? + +LA COMTESSE. + +Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats. + +LE MARQUIS. + +Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre. + +LA COMTESSE. + +Je vous entends toujours avec plaisir. + +LE MARQUIS. + +Aurez-vous du monde aujourd'hui? + +LA COMTESSE. + +Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les +ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire! +qu'on ne laisse entrer personne. + +VICTOIRE. + +Je m'en vais le dire, madame. + +LE MARQUIS. + +Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très sérieusement. + +LA COMTESSE, _à Victoire_. + +Ma belle-soeur, pourtant. + +VICTOIRE. + +Oui, madame. + +LA COMTESSE. + +Elle raffole de vous, monsieur de Valberg. + +LE MARQUIS. + +Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous +séduisent dès le premier moment qu'on les voit. + +LA COMTESSE. + +Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut. + +VICTOIRE. + +Est-ce là tout? + +LE MARQUIS. + +Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie. + +LA COMTESSE. + +M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien. + +VICTOIRE. + +Je m'en vais le dire. + +LA COMTESSE. + +Attendez.--La liste d'hier. + +VICTOIRE. + +Mais, madame a laissé entrer tout le monde. + +LA COMTESSE. + +Vous croyez? + +VICTOIRE. + +J'en suis sûre. + +LA COMTESSE. + +Eh bien! en ce cas-là, tout le monde. + +VICTOIRE. + +Madame aura-t-elle besoin de moi? + +LA COMTESSE. + +Non, non.--Cependant ne vous éloignez pas... Qu'on m'avertisse quand +mes étoffes viendront. + + +SCÈNE V + +LE MARQUIS, LA COMTESSE. + + +LE MARQUIS. + +Vous faites des emplettes? + +LA COMTESSE. + +Oui, pour cet hiver. + +LE MARQUIS. + +Vous aimez beaucoup le monde, madame. + +LA COMTESSE. + +Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a +rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec +lui, dans une de ses terres. + +LE MARQUIS. + +Dans une de ses terres? + +LA COMTESSE. + +Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du +Rhin. + +LE MARQUIS. + +Sur les bords du Rhin? + +LA COMTESSE. + +Oui. + +LE MARQUIS. + +Est-ce un beau pays? + +LA COMTESSE. + +Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne +beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne +vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me +montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout... +Ah, Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid! +c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes +réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un +voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la +perspective d'une cathédrale! + +LE MARQUIS. + +Oui, cela doit être fort pénible. + +LA COMTESSE. + +À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas +assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des +rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et +l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On grimpe en +rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on +s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans +la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les +yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche +une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu +l'Allemagne. + +LE MARQUIS. + +C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre +avec le baron. + +LA COMTESSE. + +Est-ce qu'il est ici, le baron? + +LE MARQUIS. + +Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce +grand orage;--c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement. + +LA COMTESSE, _riant_. + +L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux! + +LE MARQUIS. + +Comment! ne parliez-vous pas de lui? + +LA COMTESSE, _riant_. + +Si fait, si fait, c'est à merveille. + +LE MARQUIS. + +Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable. + +LA COMTESSE. + +Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela. + +_Elle cherche quelque chose._ + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon. + +_Il ouvre sa tabatière._ + +Ah! j'oubliais bien! + +LA COMTESSE. + +Quoi? + +LE MARQUIS. + +Vous voyez ce papier-là. Devinez. + +LA COMTESSE. + +Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite. + +LE MARQUIS. + +C'est que si vous voulez vous remarier... + +LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_. + +Eh bien? + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous cherchez encore? + +LA COMTESSE, _cherchant_. + +Parlez, parlez toujours. + +LE MARQUIS. + +Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi. + +LA COMTESSE, _cherchant toujours_. + +Avec vous? + +LE MARQUIS. + +Oh! sûrement. + +LA COMTESSE. + +Je ne le trouve pas; c'est inconcevable. + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous cherchez donc là? + +LA COMTESSE. + +Un papier que j'avais tout à l'heure. + +LE MARQUIS. + +Est-ce une chose de conséquence? + +LA COMTESSE. + +Oui et non, c'est une chanson. + +LE MARQUIS. + +J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très +complet depuis 1650. + +LA COMTESSE. + +C'était une chanson, nouvelle. + +LE MARQUIS. + +Il y en a beaucoup dedans. + +LA COMTESSE. + +Des chansons nouvelles? + +LE MARQUIS. + +Oui, pour ce temps-là. + +LA COMTESSE, _riant_. + +De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même. + +LE MARQUIS. + +Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez, +avec les femmes. + +LA COMTESSE. + +Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes? + +LE MARQUIS. + +Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une visite. + +LA COMTESSE. + +Eh! c'est votre domestique. + + +SCÈNE VI + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN. + + +GERMAIN. + +Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à monsieur le marquis, +de la part de monsieur le baron. + +LE MARQUIS. + +Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier; +c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez? + +LA COMTESSE. + +Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez volée apparemment. + +_Elle se met au piano et joue._ + +GERMAIN, _à part_. + +Justement, c'est celle de la malle. + +_Au marquis._ + +Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander... + +LE MARQUIS. + +Quoi? qu'est-ce que c'est. + +GERMAIN. + +Si vous songiez à vos affaires. + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, tu viens nous déranger... + +GERMAIN. + +C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de +Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore +chez M. Duplessis; il paraissait tout bouleversé. + +LE MARQUIS. + +En vérité? + +GERMAIN. + +Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison +d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une +réponse sur-le-champ. + +LE MARQUIS _réfléchit_. + +Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce +n'est pas cela, vous vous trompez. + +_Il va au piano._ + +LA COMTESSE. + +Mais j'y vois clair apparemment. Tenez... + +_Elle joue._ + +GERMAIN. + +Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le +baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien. + +_Il se retire lentement._ + +LA COMTESSE. + +Vous voyez bien que c'est écrit ainsi. + +LE MARQUIS. + +Oui, pour la musique. Mais les paroles... + +LA COMTESSE. + +Les paroles, je ne les sais pas. + +LE MARQUIS. + +Comment! elles sont de... + +_Il chante._ + + Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire... + +GERMAIN, _près de la porte_. + +Cela ne prend pas le chemin de Gotha. + +LE MARQUIS. + +J'ai oublié le reste; c'est singulier. + +LA COMTESSE. + +Très singulier, avec votre mémoire! + +LE MARQUIS. + +Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux. + + +SCÈNE VII + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE. + + +VICTOIRE. + +Voilà vos étoffes, madame. + +LA COMTESSE. + +C'est bon. + +LE MARQUIS. + +On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps. + +LA COMTESSE. + +Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis. + +LE MARQUIS. + +Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à +parler. + +LA COMTESSE. + +Ici? chez moi? + +LE MARQUIS. + +Oui;--et à propos.--C'est vous. + +LA COMTESSE. + +Moi? + +LE MARQUIS. + +Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit? + +LA COMTESSE. + +Quoi? + +LE MARQUIS. + +Que j'avais la plus grande envie de vous épouser. + +LA COMTESSE. + +Je ne sais pas quand. + +LE MARQUIS. + +Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela. + +LA COMTESSE. + +Je ne m'en souviens pas. + +LE MARQUIS. + +Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas +concevables. Il me semble pourtant... + +LA COMTESSE. + +Dites. + +LE MARQUIS. + +Que je vous ai parlé de mon voyage. + +LA COMTESSE. + +Quel voyage? + +LE MARQUIS. + +En Allemagne. + +LA COMTESSE. + +Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien. + +LE MARQUIS. + +Comment du vôtre? + +LA COMTESSE. + +Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari. + +LE MARQUIS. + +Je vous demande pardon, je vous assure... + +LA COMTESSE. + +Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume +de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance. + +LE MARQUIS, _s'en allant_. + +Mais c'est moi... + +LA COMTESSE, _de même_. + +Je vous dis que c'est moi... + + +SCÈNE VIII + +GERMAIN, VICTOIRE. + + +GERMAIN. + +Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur +aime madame. + +VICTOIRE. + +Et je sais que madame aime monsieur. + +GERMAIN. + +Et que monsieur veut épouser madame. + +VICTOIRE. + +Et que madame ne demande pas mieux. + +GERMAIN. + +En êtes-vous sûre? + +VICTOIRE. + +Parfaitement. + +GERMAIN. + +Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade. + +VICTOIRE. + +Où? + +GERMAIN. + +À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est +accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa +Majesté. + +VICTOIRE. + +Qu'est-ce que cela signifie? + +GERMAIN. + +Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non +avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons +demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger +tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent. + +VICTOIRE. + +Il a pourtant parlé mariage et voyage. + +GERMAIN. + +Et elle lui a répondu chanson. + +VICTOIRE. + +Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours? + +GERMAIN. + +Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit, +avec votre maîtresse. + +VICTOIRE. + +Monsieur Germain. + +GERMAIN. + +Mam'selle Victoire. + +VICTOIRE. + +Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là. +Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient? + +GERMAIN. + +Oui, le voici. + +VICTOIRE. + +Donnez-le moi, et maintenant... + +_Elle écrit sur la romance._ + +GERMAIN. + +Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus? + +VICTOIRE. + +Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano. + +GERMAIN, _lisant_. + +Mais s'ils se fâchent? + +VICTOIRE. + +Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte +raison... + +GERMAIN. + +Les voici qui viennent; sauvons-nous. + +VICTOIRE. + +Et écoutons. + + +SCÈNE IX + +LA COMTESSE, LE MARQUIS. + + +LA COMTESSE. + +Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose? + +LE MARQUIS, _un livre à la main_. + +Non, ce n'est pas ce que je choisirais. + +_Lisant._ + + Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire... + +LA COMTESSE. + +Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr +de votre mémoire. + +LE MARQUIS. + +Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu +tout de suite. + +_Lisant._ + + Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire + Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire, + De quels hôtes divins le ciel est habité. + +LA COMTESSE. + +Vous y mettez une expression!... + +LE MARQUIS. + +Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du +coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on +vous les dise? + + Fanny, l'heureux mortel... + +LA COMTESSE. + +Vous vous divertissez, je crois. + +LE MARQUIS. + +Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus +sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants. + +LA COMTESSE. + +Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai. + +_Elle s'assied au piano._ + +LE MARQUIS, _près d'elle_. + +Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc, +madame? + +LA COMTESSE. + +À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas? + +LE MARQUIS. + +Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte. + +LA COMTESSE. + +C'est une étoffe trop âgée. + +LE MARQUIS. + +Elle m'a paru toute neuve. + +LA COMTESSE. + +Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé. + +LE MARQUIS. + +Que c'est bien femme, ce que vous dites là! + +LA COMTESSE. + +Comment, bien femme? Que voulez-vous dire? + +LE MARQUIS. + +Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voilà ce qu'il vous faut, à +vous autres. + +LA COMTESSE. + +À vous autres! Vous êtes poli. + +LE MARQUIS. + +Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez +plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez +pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas +tant de fantaisies. + +LA COMTESSE. + +Vous lui feriez porter une robe feuille-morte? + +LE MARQUIS. + +Feuille-morte, soit, si c'était mon goût. + +LA COMTESSE. + +Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas. + +LE MARQUIS. + +Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait +véritablement. + +LA COMTESSE. + +Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon. + +LE MARQUIS. + +Parlez-vous sérieusement, madame? + +LA COMTESSE. + +Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne +volonté. + +LE MARQUIS. + +O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là! + +LA COMTESSE. + +Comment, votre mort? + +LE MARQUIS. + +Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas +me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole, +mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle +m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas. + +LA COMTESSE. + +Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique? + +LE MARQUIS. + +Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin +de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en, +madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un +voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets, +vous avez les vôtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent +obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce +votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. +Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais +qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne +m'aimez pas. + +LA COMTESSE. + +Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là? + +LE MARQUIS. + +Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas +l'entendre, je me retire. Adieu, madame. + +LA COMTESSE. + +Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent +qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau +du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne +ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage +jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe +feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que, +dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est +plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon +d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes. + +LE MARQUIS. + +Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner +de vous. + +LA COMTESSE. + +En vérité, vous perdez l'esprit. + +LE MARQUIS. + +De mieux en mieux.--Que je suis malheureux! + +LA COMTESSE. + +Vous ne soupez pas avec moi? + +LE MARQUIS. + +Non, je m'en vais.--Adieu, madame. + +_Il s'assied dans un coin._ + +LA COMTESSE. + +Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et +incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est +que cela? + +_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la +romance._ + +LE MARQUIS, assis. + +Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire! +qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le coeur +tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en +toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le +plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse +avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis, +moins je le comprends. + +_Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse._ + +Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute +impardonnable. + +LA COMTESSE, _lui présentant le papier quand il passe devant elle_. + +Tenez, Valberg, lisez donc cela. + +LE MARQUIS, _de même_. + +Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me +pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut +que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et +si belle! pas une femme ne lui est comparable. + +LA COMTESSE, _à part_. + +Je laisse passer cette distraction-là. + +LE MARQUIS, _de même_. + +Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à +faire pitié! Son étourderie continuelle... + +LA COMTESSE, _présentant le papier_. + +Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg! + +LE MARQUIS, _de même_. + +Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à +un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit, +cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?--J'aurais fort +à faire avec cette femme-là. + +LA COMTESSE. + +Ceci mérite d'être écouté. + +LE MARQUIS. + +Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions +heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis, +avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi. + +LA COMTESSE. + +À la bonne heure. + +LE MARQUIS. + +Mais non, elle aime le monde, les fêtes!--Germain!--Eh bien! Je +ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille +femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces +plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée; +je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me +trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le +coeur. + +LA COMTESSE, _lui prenant la main_. + +Oh! que non, monsieur de Valberg. + +LE MARQUIS. + +C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas... + +LA COMTESSE. + +Avant de me tuer, lisez cela. + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que c'est donc? + +_Il lit:_ + +«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser +madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.» + +Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui +avais parlé de ce voyage-là. + +LA COMTESSE. + +Mais c'est donc réel, ce départ? + +LE MARQUIS. + +Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter. + +LA COMTESSE. + +Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes +sont de son écriture. + +LE MARQUIS. + +Vraiment? elle n'écrit pas trop mal. + +LA COMTESSE. + +Non, mais elle écrit des impertinences. + +LE MARQUIS. + +Point du tout, c'était ma pensée. + +LA COMTESSE. + +Mais qu'allez-vous faire en Allemagne? + +LE MARQUIS. + +Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse. + +LA COMTESSE. + +Et quand partez-vous? + +LE MARQUIS. + +Demain matin. + +LA COMTESSE. + +Vous vouliez donc m'épouser en poste? + +LE MARQUIS. + +Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux +voyage! + +LA COMTESSE. + +Un enlèvement? + +LE MARQUIS. + +Oui, dans les formes. + +LA COMTESSE. + +Elles seraient jolies. + +LE MARQUIS. + +Certainement, nous publierions nos bans... + +LA COMTESSE. + +À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins? + +LE MARQUIS. + +Nous avons mon oncle. + +LA COMTESSE. + +Et nos parents? + +LE MARQUIS. + +Ils ne demandent pas mieux. + +LA COMTESSE. + +Et le monde? + +LE MARQUIS. + +Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce +que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre +tout à coup pour des banqueroutiers. + +LA COMTESSE. + +Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse. + +LE MARQUIS. + +Suivons-le, il sera tout simple. + +LA COMTESSE. + +J'en suis presque tentée. + +LE MARQUIS. + +J'en suis enchanté. Holà! Germain! + +_Entre Germain._ + +GERMAIN. + +Vous avez appelé, monsieur? + +_À part._ + +Je crois que le danger est passé. + +LE MARQUIS. + +Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la +chambre, et apporte-la tout de suite. + +GERMAIN. + +Ici, monsieur? + +LE MARQUIS. + +Oui; dépêche-toi. + +_Germain sort._ + +LA COMTESSE, _riant_. + +Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle? + +LE MARQUIS. + +Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous, +quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela. + +LA COMTESSE. + +Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les +Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr +que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire +convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que +vous possédez en Espagne? + +LE MARQUIS. + +En Espagne? Je ne vous comprends pas. + +LA COMTESSE. + +Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de +caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en +donne l'exemple? + +LE MARQUIS. + +Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait +tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les +talents et toutes les grâces? + +LA COMTESSE. + +Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et +étourdie, surtout étourdie... + +LE MARQUIS. + +Qui a jamais dit cela, madame? + +LA COMTESSE. + +Un de mes amis. + +LE MARQUIS. + +Un impertinent. + +LA COMTESSE. + +Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son +miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate +qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un +chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au +whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un +fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein +de délicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse +des compliments par usage, et des injures par distraction. + +LE MARQUIS. + +Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et +vous verrez si dans ce voyage... + +LA COMTESSE. + +Mais ce voyage, est-ce que j'y consens? + +LE MARQUIS. + +Vous avez dit oui. + +LA COMTESSE. + +J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde. + +LE MARQUIS. + +Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce +portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui, +c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte, +l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient +de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me +faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous +avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut +qu'un mot pour me la rendre. + +LA COMTESSE. + +Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait +se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre +raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour +de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc, +marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous +nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si +nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce +serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse. + +LE MARQUIS. + +Je ne demande pas mieux que de vous obéir. + +LA COMTESSE. + +Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je +suis paresseuse, vous me l'avez dit... + +LE MARQUIS. + +Mais, madame... + +LA COMTESSE. + +Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez +toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez +sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin +d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à +des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux +murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne +soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre; +vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de +ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais +volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et +pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le +bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces +disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où +nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de +rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour +de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un +bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour +renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le +plaisir de dire: Si je voulais? + +LE MARQUIS. + +Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez +digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds. + +LA COMTESSE. + +Non pas; où seraient mes profits? + +_Entre Germain avec la malle._ + +GERMAIN, _entrant_. + +Voilà votre malle, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Et mon oncle? + +GERMAIN. + +Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! madame? + +LA COMTESSE. + +Eh bien!... essayons. + +LE MARQUIS. + +Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici. + +LA COMTESSE. + +C'est là votre manière de me remercier? + +LE MARQUIS. + +Hé! madame, j'aurai bien le temps. + +LA COMTESSE. + +Comment, bien le temps? c'est honnête. + +LE MARQUIS. + +Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre +chose pendant tout le reste de ma vie. + +_Entre Victoire._ + +VICTOIRE. + +Madame a besoin de moi? + +LA COMTESSE. + +C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt... + +LE MARQUIS. + +Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au +lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche. + +_Il y met une bourse._ + +LA COMTESSE. + +Est-ce là cet homme si raisonnable! + +LE MARQUIS. + +Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre +musique. + +LA COMTESSE. + +Voilà un bon commencement. + +LE MARQUIS, _arrangeant la musique_. + +On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs +là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux. + +_Il chante._ + + Fanny, l'heureux mortel... + +Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain! + +GERMAIN. + +Monsieur? + +LE MARQUIS. + +Va me chercher mon violon. + +_Germain sort._ + +LA COMTESSE. + +N'oubliez pas cette romance, au moins. + +LE MARQUIS. + +Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie. + +LA COMTESSE. + +Et ma robe feuille-morte? Victoire! + +VICTOIRE. + +Oui, madame. + +_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._ + +LE MARQUIS. + +Vous voulez la prendre? + +GERMAIN. + +Puisque c'est une de vos conditions. + +LE MARQUIS. + +Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en +d'autres, mademoiselle. + +_Il la jette sur un meuble._ + +LA COMTESSE. + +Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que +le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays. + +LE MARQUIS. + +C'est cela même.--Germain! + +GERMAIN. + +Monsieur? + +LE MARQUIS. + +Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha. + +LA COMTESSE. + +Comment, à Gotha? + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, c'est là que nous allons. + +LA COMTESSE. + +Ah! tenez, prenez ce petit coffre. + +LE MARQUIS. + +Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille? + +_Regardant._ + +Non, c'est du thé; mais on en trouve partout. + +LA COMTESSE. + +Oh! je ne peux pas en prendre d'autre. + +LE MARQUIS. + +Que d'heureux jours nous allons passer! + +LA COMTESSE. + +Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour +un bal masqué. + +LE MARQUIS. + +Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien. + +LA COMTESSE. + +Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses? + +LE MARQUIS. + +Vous avez raison; ma montre suffit. + +_Il la met dans la malle._ + +LA COMTESSE. + +Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà +diplomate. + +LE MARQUIS. + +Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves. + +_Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la +malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants, +son mouchoir et son chapeau._ + +J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle, +qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la +tête parfaitement saine; entre nous, il radote un peu! + +_Fermant la malle._ + +LA COMTESSE. + +Le voici. + + +SCÈNE X + +LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE. + + +LE BARON. + +Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en +demander la permission; mais une circonstance imprévue... + +LA COMTESSE. + +Vous me faites grand plaisir, monsieur. + +LE MARQUIS. + +Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez +madame. Tout est fini, tout est oublié!... Je veux dire tout est +convenu. Vous devez comprendre mon bonheur. + +LE BARON. + +Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est +morte. + +LE MARQUIS. + +C'est malheureux, nos paquets étaient faits. + +LE BARON. + +C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre +cette affreuse nouvelle. + +LA COMTESSE. + +Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre +idée. + +LE MARQUIS. + +Juste ciel! m'abandonnez-vous? + +LA COMTESSE. + +Non, mais emmenez-moi quelque part. + +LE MARQUIS. + +En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous voulez. + +LE BARON. + +Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable +catastrophe! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les +lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout +prévu; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé!... + +LE MARQUIS. + +Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser à tout. + + +FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT. + + +Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut composé +pour une matinée de musique et de récits donnée, au printemps de 1849, +dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bénéfice d'un artiste. +Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despréaux et +plusieurs autres sociétaires de la Comédie-Française prêtaient le +concours de leurs talents à cette bonne oeuvre. Devant un public +d'élite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand +succès. Transporté, peu de jours après, au Théâtre-Français, il y +produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'était proposé se +trouvait atteint. + + * * * * * + +BETTINE + +COMÉDIE EN UN ACTE + +1851 + + PERSONNAGES ACTEURS + QUI ONT CRÉÉ LES + RÔLES + + + LE MARQUIS STÉFANI. MM. GEFFROY. + + LE BARON DE STEINBERG. LAFONTAINE. + + CALABRE, _valet de chambre du baron_. PERRIN. + + LE NOTAIRE. LESUEUR. + + UN DOMESTIQUE. BORDIER. + + BETTINE, _cantatrice italienne_. Mme ROSE CHÉRI. + +_La scène est en Italie._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +_Un salon de campagne._ + +CALABRE, LE NOTAIRE. + + +CALABRE. + +Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo. +Veuillez entrer là, dans le pavillon. + +LE NOTAIRE. + +Les futurs conjoints, où sont-ils? + +CALABRE. + +Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il +vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? Il n'y a pas loin d'ici à la +ville, mais il fait chaud. + +LE NOTAIRE. + +Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne +vois pas les futurs conjoints. + +CALABRE. + +Madame n'est pas encore levée. + +LE NOTAIRE. + +Comment! il est midi passé. + +CALABRE. + +Alors elle ne tardera guère. + +LE NOTAIRE. + +Et M. de Steinberg, est-il levé, lui? + +CALABRE. + +Il est à la chasse. + +LE NOTAIRE. + +À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On +me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse, +et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous +conviendrez, mon cher monsieur Calabre... + +CALABRE. + +C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que +nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous +savez. + +LE NOTAIRE. + +Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais +entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez. + +CALABRE. + +Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du +matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo? + +LE NOTAIRE. + +Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le +permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de +monde? + +CALABRE. + +Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et +ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas +la première fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle +a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté. +Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil. + +LE NOTAIRE. + +Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance. +La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se +marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins? + +CALABRE. + +Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. Que me +veut-on? + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +Monsieur, c'est une lettre de la princesse. + +CALABRE, _prenant la lettre_. + +C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Il y a là un homme à cheval. + +CALABRE. + +Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron. + + +SCÈNE II + +LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG. + + +STEINBERG. + +Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes +exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est guère. + +LE NOTAIRE. + +Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous +vouliez, en attendant, jeter un coup d'oeil... + +STEINBERG. + +Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre? + +CALABRE. + +C'est de la part de la princesse, monsieur. + +STEINBERG, _ouvrant la lettre_. + +Voyons. + +LE NOTAIRE. + +Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres. + + +SCÈNE III + +STEINBERG, CALABRE. + + +CALABRE, _à part_. + +Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en +l'air, nous allons avoir un orage. + +STEINBERG, _lisant_. + +Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents? + +CALABRE. + +Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot. + +STEINBERG. + +Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous +donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me +conviennent pas du tout, je vous en avertis. + +CALABRE. + +Si la discrétion est un tort... + +STEINBERG. + +Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse +croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire. + +CALABRE. + +Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la +princesse?... + +STEINBERG. + +Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse! +Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La +princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux +pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il +existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si +l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur +le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, +où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa +poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes +en Italie, où les moeurs sont franches, libres, exemptes de cette +morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de +l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête +et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi +qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en +demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue +que le mauvais temps. + +CALABRE. + +Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon +à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent +pas la peine qu'on s'en occupe. + +STEINBERG. + +Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je +le veux. + +CALABRE. + +Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le +baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il +m'a semblé quelquefois que madame était triste. + +STEINBERG. + +Est-ce là tout? + +CALABRE. + +Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue... + +STEINBERG. + +Quoi? + +CALABRE. + +Rien, monsieur, je n'ai rien à dire. + +STEINBERG. + +Parlerez-vous, quand je l'ordonne? + +CALABRE. + +Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle +vous aime tant! + +STEINBERG. + +Elle m'aime tant! + +CALABRE. + +Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, +quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de +petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que +vous dites, ce que vous pensez au fond du coeur, si vous l'aimez +toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... +Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si +jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela +me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et +quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser... + +STEINBERG. + +Calabre! mon pauvre vieux Calabre! + +CALABRE. + +Plaît-il, monsieur? + +STEINBERG. + +Ce mariage... + +CALABRE. + +Eh bien? + +STEINBERG. + +Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas +voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, +ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis +aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle. + +CALABRE. + +Pardonnez-moi encore, monsieur, mais... + +STEINBERG, _se levant_. + +Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante +renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui +entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle +sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et +l'honnêteté de son coeur est aussi visible que la pure clarté de ses +yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne +serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais... + +CALABRE. + +Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?... + +STEINBERG. + +Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice? + +CALABRE. + +Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant... + +STEINBERG. + +Quoi? + +CALABRE. + +Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il +me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa +réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,... +vous l'êtes aussi. + +STEINBERG. + +En es-tu sûr? + +CALABRE. + +Vous êtes si généreux!... + +STEINBERG. + +Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, mais je ne le +suis plus. + +CALABRE. + +Est-il possible, monsieur? + +STEINBERG. + +Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes +folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai +l'amour au coeur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les +femmes qui ne coûtent rien,--et par là-dessus le lansquenet... + +CALABRE. + +Vous jouez donc toujours, monsieur? + +STEINBERG. + +Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé. + +CALABRE. + +Chez la princesse? Et vous avez perdu... + +STEINBERG. + +Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer +ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis, +je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre. + +CALABRE. + +Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se +trouvait gêné, j'ai quelques petites économies... + +STEINBERG. + +Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que +je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue... + +CALABRE. + +Il me semble alors que ce serait le cas... + +STEINBERG. + +De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner +ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le +motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me +force à quitter Bettine. + +CALABRE. + +Quitter madame? est-ce vrai?... + +STEINBERG. + +Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant, +de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez +riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans +la coulisse?--Que me veut-on? qu'est-ce que c'est? + + +SCÈNE IV + +LES PRÉCÉDENTS, UN DOMESTIQUE. + + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame. + +STEINBERG. + +Elle n'est pas levée. + +LE DOMESTIQUE. + +Pardon, monsieur le baron. + +STEINBERG. + +Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que +c'est que cela? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin. + +STEINBERG. + +Dans le jardin? + +LE DOMESTIQUE. + +Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les +poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage. + +STEINBERG. + +Eh bien! qu'est-ce qu'il veut? + +LE DOMESTIQUE. + +Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible. + +STEINBERG, _à part_. + +Stéfani! Je connais ce nom-là. + +_Haut._ + +Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence? + +CALABRE. + +Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins. + +STEINBERG, _regardant au balcon_. + +C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses, +soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina. + +CALABRE. + +C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage. + +STEINBERG. + +Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de +Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora +s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de +dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je +sors; je reviendrai tantôt. + +CALABRE. + +Vous allez encore jouer, monsieur? + +STEINBERG. + +Fais ce que je le dis; tu m'as entendu? + +_Il sort._ + +CALABRE. + +Oui, monsieur. + + +SCÈNE V + +CALABRE, LE NOTAIRE, _puis_ BETTINE. + + +CALABRE, _à part_. + +Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie! + +LE NOTAIRE. + +Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et +je ne vois pas les futurs conjoints. + +CALABRE. + +Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo. + +LE NOTAIRE. + +Et les témoins? + +CALABRE. + +Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait. + +BETTINE, _arrivant en chantant_. + +Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! As-tu tes +paperasses? + +LE NOTAIRE. + +Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les +sommes qui ne sont point stipulées. + +BETTINE. + +Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes +trésors.--Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé +d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus. + +LE NOTAIRE. + +Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour +puissamment riche. + +BETTINE. + +Je n'en sais rien. Où est-il donc? + +CALABRE. + +Il est sorti, madame, pour un instant. + +BETTINE. + +Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves? + +CALABRE. + +C'est-à-dire,... je ne sais pas trop... + +BETTINE. + +Va donc le chercher.--Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon. + +LE NOTAIRE. + +J'en sors, madame, je suis à vos ordres. + +_À Calabre._ + +Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observé qu'elle +m'a tutoyé? + +CALABRE. + +C'est sa manière quand elle est contente. + +LE NOTAIRE. + +Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements. + +BETTINE. + +Mais certainement. + +_À Calabre._ + +À quoi penses-tu donc? + +CALABRE. + +Je l'avais oublié, madame. + +BETTINE. + +Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du +chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim; vite, un flacon +de moscatelle et un grand plat de macaroni. + +LE NOTAIRE. + +Madame, je suis bien reconnaissant. + +_Il se retire avec de grandes salutations._ + +BETTINE, _à Calabre_. + +Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on +étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà +dans le jardin. + +CALABRE. + +Pardon, madame, ce n'est pas lui. + +BETTINE. + +Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, mon cher Stéfani. +Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?... Dis-lui qu'il vienne, +dépêche-toi. + +CALABRE. + +Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le +perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron... + +BETTINE. + +Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu +chantes? Est-ce que tu fais des vers? + +CALABRE. + +Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a +recommandé... + +BETTINE. + +Parle donc. + +CALABRE. + +Monsieur le baron m'a chargé de vous prier... + +BETTINE. + +Tu me feras mourir avec tes phrases. + +CALABRE. + +De ne pas recevoir ce seigneur. + +BETTINE. + +Qui? Stéfani? tu perds la tête. + +CALABRE. + +Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément... + +BETTINE, _riant_. + +Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est +clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! un vieil ami que j'aime +de tout mon coeur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher +Steinberg. + +CALABRE, _à part, en sortant_. + +Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien +mal. + + +SCÈNE VI + +BETTINE, LE MARQUIS. + + +BETTINE, _allant au-devant du marquis_. + +Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?... +Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous +avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir! + +LE MARQUIS. + +Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté; +mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple. + +BETTINE. + +Des compliments! Vous êtes toujours le même. + +LE MARQUIS. + +Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que +jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans +que je ne vous ai vue? + +BETTINE. + +Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais +me marier!... Avez-vous déjeuné? + +LE MARQUIS. + +Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de +m'embarquer sans avoir pris... + +BETTINE. + +Vos précautions. D'où venez-vous donc? + +LE MARQUIS. + +Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine. + +BETTINE. + +Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante. + +LE MARQUIS. + +Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant, +m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis +accouru... Et vous allez vous marier? + +BETTINE. + +Oui, mon ami, aujourd'hui même. + +LE MARQUIS. + +Aujourd'hui même? + +BETTINE. + +Le notaire est là. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre +part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis +enchanté. + +BETTINE. + +Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois! +Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le +marquis? + +LE MARQUIS. + +Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous +retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. +Calmez-vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime +autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais +vous avez une certaine tête... + +BETTINE. + +Comment, une tête? + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, une tête... + +_Il la regarde._ + +Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et +d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui +porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de +_Cendrillon_. + +BETTINE. + +Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un +ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours +envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de +vous enlever dans mon carrosse. + +BETTINE. + +Miséricorde, marquis! quelle vivacité! + +LE MARQUIS. + +Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, +avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants... + +BETTINE. + +Je chantais bien mieux, n'est-ce pas? + +LE MARQUIS. + +Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce +donc? + +BETTINE, _chante les premières mesures de l'air final de la_ +Cencrentola _, puis s'arrête tout à coup et dit_: + +Ah! que tout cela est loin maintenant! + +LE MARQUIS. + +Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre? + +BETTINE. + +Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout +à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait +pas, marquis. Songez-y donc sérieusement. + +LE MARQUIS. + +C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas +du moins à la musique? + +BETTINE. + +Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher +marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, +nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en +voudrez. + +LE MARQUIS. + +Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le coeur +de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir +dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous +entendre. + +BETTINE. + +Oui, vous étiez un de mes fidèles. + +LE MARQUIS. + +Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque +soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne +manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la +maison. + +BETTINE. + +Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien que vous avez été +mon chevalier. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier. + +BETTINE. + +Qui m'avait sifflée dans _Tancrède_. + +LE MARQUIS. + +Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude +coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, celui-là! + +BETTINE. + +Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin! + +LE MARQUIS. + +C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui +suis vieux? + +BETTINE. + +Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers +pour vous, lorsqu'il a dit que le coeur n'a pas de rides. + +LE MARQUIS. + +Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine? +C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait; +c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais +tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir +injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des +années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses +nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces +bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau: + + Pour honorer les morts font mourir les vivants. + +Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que +ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais +Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses +gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait +dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, +escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran +pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse? + +BETTINE. + +Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes +souvenirs. + +LE MARQUIS. + +Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge? + +BETTINE. + +Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les +aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent. + +LE MARQUIS. + +Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent. +Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre. + +BETTINE. + +Jamais, cher Stéfani, jamais. + +LE MARQUIS. + +Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse? + +BETTINE. + +C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que je n'avais pas +aimé. + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce que vous voulez dire par là? + +BETTINE. + +Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, +coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par +hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti +mon coeur. + +LE MARQUIS. + +L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais +ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la +sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne +m'avez pas dit... + +BETTINE. + +Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids, +insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de +dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous +ne pouvez pas vous en douter. + +LE MARQUIS. + +Si fait, si fait, pardonnez-moi. + +BETTINE. + +C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que +vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever? + +LE MARQUIS. + +Oui, le diable m'emporte! + +BETTINE. + +Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme +inexprimable! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en +chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à +rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a +sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs... + +LE MARQUIS. + +Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage. + +BETTINE. + +Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus +délicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une +ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, +pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit +tableau! + +LE MARQUIS. + +Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie. + +BETTINE. + +N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous +faisait, vos curiosités? Si vous saviez comme il est bon, aimable! +Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi +qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai +fait quatre cents lieues comme un rêve.--Votre Italie! qui veut peut +la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous! Nous avons passé +comme une flèche, et nous sommes venus droit ici. + +LE MARQUIS. + +Pourquoi ici, dans cette province? + +BETTINE. + +Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce +qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais +rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,... +que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant +la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés. + +LE MARQUIS. + +Que ne vous épousait-il à Paris? + +BETTINE. + +Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille +obstacles... + +LE MARQUIS. + +Vous ne m'avez pas encore dit son nom. + +BETTINE. + +Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le +monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg. + +LE MARQUIS. + +Mais ce n'est pas un nom français, cela. + +BETTINE. + +Non, mais sa famille habite la France. + +LE MARQUIS. + +En êtes-vous sûre? + +BETTINE. + +Oh! il me l'a dit. + +LE MARQUIS. + +Steinberg! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines +circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je +viens de voir ce matin. + +BETTINE. + +Où cela? Dites. Chez la princesse? + +LE MARQUIS. + +Précisément, chez la princesse. + +BETTINE. + +Ah! malheureuse! il y est encore! + +LE MARQUIS. + +Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie? + +BETTINE. + +Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas. +Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le +notaire est là, quand je l'attends!... Ah! quel outrage! + +LE MARQUIS. + +Vous vous fâchez pour peu de chose. + +BETTINE. + +Pour peu de chose! où avez-vous donc le coeur? Vous ne ressentez pas +l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me répond d'un +air embarrassé... Calabre! Calabre! où es-tu? + + +SCÈNE VII + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +CALABRE. + +Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé? + +BETTINE. + +Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je +t'ai demandé où était ton maître? + +CALABRE. + +Moi, madame? + +BETTINE. + +Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez +la princesse. + +CALABRE. + +Ma foi, madame, je ne savais pas... + +BETTINE. + +Tu ne savais pas! + +CALABRE. + +Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame. + +BETTINE. + +Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu? + +CALABRE. + +Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. +Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il +s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre +affaire, tenir sa promesse. + +BETTINE. + +Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le +voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me +cachait. Et il l'avait dit à Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne +m'en avoir rien dit? + +LE MARQUIS. + +Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse. + +BETTINE. + +N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme +tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite. + +LE MARQUIS. + +Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les +vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est +pas celle-là qu'on aime. + +BETTINE. + +Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne +t'envoyait-il porter cet argent? + +CALABRE. + +Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le +demander à son correspondant. + +BETTINE. + +Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel! +C'est donc une somme considérable? + +CALABRE. + +Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le +gênait point. + +LE MARQUIS. + +Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma +course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu. + +BETTINE. + +Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami, +d'abord, entendez-vous? notre ami à tous deux! Je prétends vous voir +tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous? + +LE MARQUIS. + +À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres. + +BETTINE. + +C'est délicieux! nous voisinerons. + +LE MARQUIS. + +Je le voudrais, mais c'est que je pars demain. + +BETTINE. + +Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela. +Et où allez-vous? + +LE MARQUIS. + +Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce +moment-ci, je suis absolument forcé... + +BETTINE. + +Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? Eh bien! tenez, +j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car +ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu +sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous êtes un méchant +homme!--Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon +contrat. + +LE MARQUIS. + +Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma +visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous +enverrai un bouquet de noce. + +BETTINE. + +Un bouquet? + +LE MARQUIS. + +Oui. + +BETTINE. + +Va pour un bouquet. + +LE MARQUIS. + +Où allez-vous donc, s'il vous plaît? + +BETTINE. + +Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus +longtemps possible. Dieu! que vous êtes ennuyeux! que vous êtes +insupportable! + + +SCÈNE VIII + +CALABRE, _seul_, _puis_ LE NOTAIRE. + + +CALABRE. + +Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra +cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voilà +qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la défense +qu'il m'a faite! + +_Il regarde au balcon._ + +Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du petit bois, comme +s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible? Oui, c'est bien +clair; il les a vus, il fait un détour. + +LE NOTAIRE. + +Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?... + +CALABRE. + +Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une +minute. + +LE NOTAIRE. + +Fort bien, monsieur, je suis tout prêt. + +CALABRE. + +Plaît-il? + +LE NOTAIRE. + +Comment? + +CALABRE, _regardant toujours_. + +Je croyais que vous disiez quelque chose. + +LE NOTAIRE. + +Oui, je disais que je suis tout prêt. + +CALABRE. + +Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle? + +LE NOTAIRE. + +Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut. + +CALABRE. + +À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger. +Je vous avertirai quand il sera temps. + +LE NOTAIRE. + +Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici. + + +SCÈNE IX + +CALABRE, STEINBERG. + + +STEINBERG. + +C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres? + +CALABRE. + +Monsieur, je puis vous assurer... + +STEINBERG. + +Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme +ici? + +CALABRE. + +Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu +compte. + +STEINBERG. + +Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?... + +CALABRE. + +Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour +justifier l'absence de monsieur. + +STEINBERG. + +Quelle excuse as-tu trouvée? + +CALABRE. + +Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué. + +STEINBERG. + +Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu? + +CALABRE. + +Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource, +monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter +que c'était peu de chose. + +STEINBERG. + +Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et +furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais! + +CALABRE. + +Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous l'avais bien dit. + +STEINBERG. + +Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore une fois! Y +a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là? +et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le +monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me +casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui vous +relèvent. Quel doux effort de l'amitié! + +CALABRE. + +Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si +mes petites économies... + +STEINBERG. + +Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse? + +CALABRE. + +J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble... + +STEINBERG. + +Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; mais sur ta vie, +garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte. + +CALABRE. + +Vous, monsieur! Est-ce bien possible? + +STEINBERG. + +Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il +faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à +Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai +secrètement, je trouverai un prétexte. + +CALABRE. + +Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra. + +STEINBERG. + +Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même? C'est +avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux; mais, je +le répète, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi, +que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare +tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste +demander des chevaux pour ce soir. + +CALABRE. + +Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur? + +STEINBERG. + +Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille! + + +SCÈNE X + +LES PRÉCÉDENTS, BETTINE. + + +BETTINE. + +Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs? + +STEINBERG. + +Qui dit cela, ma chère Bettine? + +_Il lui baise la main._ + +Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes fraîche comme une rose. + +BETTINE. + +Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez +joué? + +STEINBERG. + +Vous avez mal entendu, ma chère. + +BETTINE. + +Mal entendu? est-ce vrai, Calabre? + +CALABRE. + +Moi, madame! je ne sais pas... + +STEINBERG. + +Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez +bavarder. + +CALABRE, _à part, en sortant_. + +Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en +pis. + + +SCÈNE XI + +STEINBERG, BETTINE. + + +BETTINE. + +Vous n'êtes pas sincère, mon ami. + +STEINBERG. + +Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, +c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie. + +BETTINE. + +D'un changement? + +STEINBERG. + +Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, +qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être +à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai +quelques ordres à donner. + +BETTINE. + +Steinberg, vous n'êtes pas sincère. + +STEINBERG. + +Pourquoi me dites-vous cela? + +BETTINE. + +Parce que je le vois. + +STEINBERG. + +Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas? + +BETTINE. + +Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans +le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi +vous avez pris l'allée pour nous éviter. + +STEINBERG. + +J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous +rencontrer dans la compagnie où je vous voyais. + +BETTINE. + +Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel +motif pourriez-vous avoir?... + +STEINBERG. + +Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher +d'en entendre; mais je ne les répète jamais. + +BETTINE. + +Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon +marquis?--Ah! cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me +rappelle,... vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on +tenait des _propos_? + +STEINBERG. + +Peut-être bien. + +BETTINE. + +Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde. +Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami; +j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon +peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si +bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes +triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos +pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite +que je reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, +convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est +un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je +voulais savoir et vous délivrer de mes questions. + +STEINBERG, _s'asseyant_. + +Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien +malheureux. + +BETTINE. + +Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi, +de quoi s'agit-il? + +STEINBERG. + +J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un +joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré +de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; +n'y pensons plus, pardonnez-moi. + +BETTINE. + +Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là. + +STEINBERG. + +Je vous demande en grâce d'y croire. + +BETTINE. + +Vous le voulez? + +STEINBERG. + +Je vous en supplie. + +BETTINE. + +Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons, +trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. +Vous souvenez-vous de cette chanson? + +_Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance._ + +STEINBERG, _se levant_. + +Bettine, pas cette chanson-là. + +BETTINE. + +Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une +promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs +qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis. + +_Elle chante._ + + Nina, ton sourire, + Ta voix qui soupire, + Tes yeux qui font dire + Qu'on croit au bonheur,-- + Ces belles années, + Ces douces journées, + Ces roses fanées, + Mortes sur ton coeur... + +STEINBERG, _à part, tandis que Bettine joue sans chanter_. + +Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle +infernale puissance me suis-je laissé subjuguer? + +BETTINE. + +À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous +faites-là?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas +bien,... venez donc... + +STEINBERG, _se rapprochant du piano et chantant_. + + Nina, ma charmante, + Pendant la tourmente, + La mer écumante + Grondait à nos yeux; + Riante et fertile, + La plage tranquille + Nous montrait l'asile + Qu'appelaient nos voeux! + +ENSEMBLE. + + Aimable Italie, + Sagesse ou folie, + Jamais, jamais ne t'oublie + Qui t'a vue un jour! + Toujours plus chérie, + Ta rive fleurie + Toujours sera la patrie + Que cherche l'amour. + +STEINBERG. + +Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du coeur, ces +souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant +d'amour ne sera point un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point +un mensonge! j'en fais le serment à vos pieds. + +_Il se met à genoux._ + +Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné +souvent trop de raison de l'être... + +BETTINE. + +Ne parlons pas de cela, Steinberg. + +STEINBERG, _se levant_. + +J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me +sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté +des larmes, je le sais... + +BETTINE. + +Charles! + +STEINBERG. + +Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle. +Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à +son tour! Le notaire est là, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons +à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien +pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et +moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne +que pourra! Je répète, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui +est aimé est à l'abri des coups du sort! + + +SCÈNE XII + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +CALABRE, _entrant avec une lettre et une boîte_. + +On apporte cette lettre pour monsieur le baron. + +STEINBERG. + +Eh, que diantre! est-ce donc si pressé? + +CALABRE. + +Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse. + +STEINBERG. + +Voyons ce que c'est. + +_Il prend la lettre._ + +CALABRE, _donnant la boîte à Bettine_. + +Ceci est pour madame. + +STEINBERG, _après avoir lu précipitamment la lettre_. + +Calabre! + +CALABRE. + +Monsieur. + +STEINBERG. + +Qui est-ce qui est là? + +CALABRE. + +Monsieur, c'est un homme... de là-bas... + +STEINBERG. + +De chez la princesse? Où est-il, cet homme? + +CALABRE. + +Là, dans l'antichambre. + +STEINBERG. + +Je vais lui parler. + + +SCÈNE XIII + +BETTINE, CALABRE. + + +BETTINE. + +Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en ouvrant cette +lettre, comme il a changé de visage? Est-ce encore un nouveau malheur? +Ah! cette femme nous fait bien du mal. + +CALABRE. + +La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a +apportée, mais ce n'est pas son écriture. + +BETTINE. + +Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans +cette maison? + +CALABRE, _désignant la boîte_. + +Ceci, madame, vient de la part du marquis. + +BETTINE. + +Ah! je n'y pensais plus. + +_Elle ouvre la boîte._ + +Des diamants! + +CALABRE. + +Il y a un petit billet. + +BETTINE. + +Voyons: + +_Elle lit._ + +«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de +noce...» + +Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence! +L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne +faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il +vienne, combien a-t-il perdu? + +CALABRE. + +Ah! madame, il m'est impossible... + +BETTINE. + +Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par +mille serments! Faut-il te le demander à genoux? + +CALABRE. + +Ah! ma chère dame! + +BETTINE. + +Est-ce cent mille francs? + +CALABRE, _à voix basse_. + +Eh bien! oui. + + +SCÈNE XIV + +LES PRÉCÉDENTS, STEINBERG. + + +STEINBERG, _à Calabre_. + +Que faites-vous là? retirez-vous. + +_Calabre sort._ + +BETTINE. + +Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble vous avoir... +contrarié. + +STEINBERG. + +Pas le moins du monde.--Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient +de vous envoyer? + +BETTINE. + +Une bagatelle.--Dites-moi, mon ami, tout à l'heure... + +STEINBERG. + +Une bagatelle! mais enfin, quoi? + +BETTINE. + +Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau de Stéfani. + +STEINBERG. + +Ah! un cadeau? et à quel propos? + +BETTINE. + +À propos... de notre mariage. + +STEINBERG. + +Un cadeau de noce!... Est-il votre parent? + +BETTINE. + +Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami. + +STEINBERG. + +Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne connaissais pas cet +usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien. + +BETTINE. + +Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me +ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre... + +STEINBERG. + +Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre? + +BETTINE. + +Pourquoi? + +STEINBERG. + +Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur. + +BETTINE. + +Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... Calabre, je crois, +l'a gardé. + +STEINBERG. + +Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est fort sage. + +_Appelant._ + +Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc? + + +SCÈNE XV + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +CALABRE. + +Monsieur... + +STEINBERG. + +Où êtes-vous donc quand j'appelle? + +CALABRE. + +Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans +doute les ordres... + +STEINBERG. + +Il n'est pas question de cela. + +BETTINE. + +Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier? + +CALABRE. + +Oui, madame. + +BETTINE. + +Donnez-le moi. + +_Elle le remet à Steinberg._ + +STEINBERG, _ouvrant l'écrin_. + +Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet de fleurs +en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes! c'est tout à fait +galant!--Il y a un mot d'écrit. + +BETTINE. + +Vous pouvez le lire. + +STEINBERG. + +À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là. + +BETTINE. + +Je vous en prie; je ne l'ai pas lu. + +STEINBERG. + +Vraiment? Puisque vous le voulez... + +_Il lit:_ + +«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce. +Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des +fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément; +mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, +laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins +d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille +amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je +n'oublierai jamais.--J'aurai l'honneur de vous voir ce soir.» + +C'est à merveille!--Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des +chevaux? + +_Il pose l'écrin sur une table._ + +CALABRE. + +Pas encore, monsieur; je pensais... + +STEINBERG. + +Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que +Pietro parte sur-le-champ. + +BETTINE. + +Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire? + +STEINBERG. + +Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre. + +BETTINE. + +Un instant encore! Ne se pourrait-il?... + +STEINBERG. + +À qui obéit-on ici? + +_Calabre s'incline et va pour sortir._ + +BETTINE. + +Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en rien dire. +J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre +part; mais vous voulez partir... Pourquoi? + +STEINBERG. + +Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il paraît qu'il y a +ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de +mes intérêts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus +discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes +ordres. + +CALABRE. + +Monsieur, je vous jure sur mon âme... + +STEINBERG. + +Je ne vous interroge pas.--Et moi aussi je voulais garder le silence; +mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez +satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engagée; +ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette +lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage, +qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre +marquis pour vous en donner. + +BETTINE. + +Bonté divine! perdez-vous la raison? + +STEINBERG. + +Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par coeur +ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse? +Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner cela d'un +présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà +qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait, pour n'y +pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre, +n'avoir jamais connu vos pareilles! + +BETTINE. + +Mes pareilles, Steinberg?--Vous voulez m'offenser. Vous n'y +parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez. +Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en détruire +la cause. Écoutez-moi.--Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs +dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour +moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez +dans une heure. + +STEINBERG. + +Je n'en veux pas. + +BETTINE. + +Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon mari. + +STEINBERG. + +Jamais! + +BETTINE. + +Vous le vouliez tout à l'heure. + +STEINBERG. + +Jamais, jamais à un tel prix! + +BETTINE. + +À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus. + +STEINBERG. + +Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et +qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et moi +méprisable. + +BETTINE. + +Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié. + +STEINBERG. + +Ririez-vous aussi de notre ruine? + +BETTINE. + +Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable, +elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien! je ne +suis pas morte, et ce que j'ai fait, peut se recommencer. + +STEINBERG. + +Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là votre secret désir, +d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir. + +BETTINE. + +Mon ami... + +STEINBERG. + +Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'étais +prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une +existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus. + +BETTINE. + +Pourquoi cela? où est le motif? + +STEINBERG. + +Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et mes amis? et le +monde?... + +BETTINE. + +Ah! voilà l'obstacle. + +STEINBERG. + +Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous sépare, +le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui +est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais +que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous +laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas +d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous +comme un tombeau. + +BETTINE. + +Je ne croyais pas le monde si méchant. + +STEINBERG. + +Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait. +C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme +il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, +tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus +praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais +malheur à qui les transgresse! Malheur à qui brave cette impunité, à +qui abuse de cette indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire, +et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que +lorsqu'on l'y force, n'est que justice. + +BETTINE. + +Ainsi vous partez? + +STEINBERG. + +Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je +subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne, +et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, +avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? Encore +faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose, +encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice! + +BETTINE. + +Est-ce bien là le motif, Steinberg? + +STEINBERG. + +Je sais donc bien mal me faire comprendre? + +_Montrant l'écrin._ + +Eh bien! le motif, le voilà. + +_Il sort._ + + +SCÈNE XVI + +BETTINE, CALABRE. + + +BETTINE. + +Calabre. + +CALABRE. + +Madame. + +BETTINE. + +Je suis perdue. + +CALABRE. + +Patience, madame. Il ne faut pas croire... + +BETTINE. + +Je suis perdue, perdue à jamais. + +CALABRE. + +Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur +le baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu'il ait parlé +sincèrement; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son +dépit sera calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être irrité; +il reviendra, madame, il va revenir. + +BETTINE, _regardant au balcon_. + +Le voilà qui part. + +CALABRE. + +Est-ce possible? + +BETTINE. + +Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il? Sans doute à +la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... Ah! le coeur me +manque. + +CALABRE. + +J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez du moins... + +BETTINE. + +Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu partes aussi. Il +faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre +la traverse par le chemin de la montagne? + +_Elle va à la table et écrit._ + +CALABRE. + +Pour vous, madame, je monterais au Vésuve. + +BETTINE. + +Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te +connaît.--Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu'il +a perdu? + +CALABRE. + +L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était le comte Alfani. + +BETTINE. + +Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme +nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu'il +fasse dire que c'est la princesse qui prête cet argent à Steinberg. + +CALABRE. + +Comment! madame, vous voulez... + +BETTINE. + +Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service; mais, +croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre, +dépêche-toi; nous n'avons pas de temps à perdre. + +CALABRE. + +Mais, madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que +vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l'était +guère... + +BETTINE. + +C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas. + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +Monsieur le marquis Stéfani demande si madame veut le recevoir. + +BETTINE. + +Stéfani! + +_Après un silence._ + +Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti? + +CALABRE. + +Hélas! madame... + +BETTINE. + +Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il me semble, +offrir quinze mille francs à ton maître? + +CALABRE. + +Oui, madame, et s'il se pouvait... + +BETTINE. + +En possèdes-tu beaucoup davantage? + +CALABRE. + +Je ne dis pas; mais dans un cas pareil... + +BETTINE. + +Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? Va, Calabre, +va, mon vieil ami,--et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres, +à moi, et j'accepterai. + +CALABRE. + +Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret +ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientôt parti et +revenu. Ah! si M. de Steinberg a du coeur, il sera dans un quart +d'heure à vos pieds! + +BETTINE. + +Va, ne me fais pas penser à cela. + + +SCÈNE XVII + +BETTINE, LE MARQUIS, _entrant à droite pendant que Calabre sort à +gauche_. + + +BETTINE, _à part_. + +C'est pourtant bien là ce que j'espère! + +LE MARQUIS. + +Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, +mais elle a son danger. + +BETTINE. + +C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous? + +LE MARQUIS. + +Eh! de ce que vous venez de faire. + +BETTINE. + +Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée? + +LE MARQUIS. + +Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu. + +BETTINE. + +Marquis! + +LE MARQUIS. + +Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je +venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous +faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne +dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à passer +quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi. Je +n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous +payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous +cachez même sous le nom d'un autre;--c'est bien vous, cela, Élisabeth. +Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de +tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité? + +BETTINE. + +Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là? + +LE MARQUIS. + +Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai +compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai +aperçu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin. +Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque +chose? + +BETTINE. + +Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine. + +LE MARQUIS. + +Vous pourriez même dire pas du tout. + +BETTINE. + +Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé. + +LE MARQUIS. + +Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune +homme-là joue trop gros jeu. + +BETTINE. + +Oui. + +LE MARQUIS. + +Oui, et il ne sait pas jouer. + +_Bettine s'assied pensive._ + +Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit +de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien +qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la +bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais +demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent +que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement +pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune, +dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige +autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut +étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce +sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il +faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de +science au fond d'un cornet que n'en a rêvé d'Alembert. + +BETTINE. + +Vous parlez en vrai joueur, marquis.--Est-ce que vous l'avez été? + +LE MARQUIS. + +Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je +gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait. + +BETTINE. + +On dit que cette passion-là ne se corrige jamais. + +LE MARQUIS. + +Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder... Je ne voulais que +vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais... + +BETTINE. + +Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu +près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me +pardonnerez si je suis distraite.--Le chagrin n'est jamais aimable. + +LE MARQUIS. + +Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il +vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de +la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent, +et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance +éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent +ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action. +Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus +légère encore lorsqu'elle obéit à votre coeur que lorsqu'elle court +sur ce piano pour exprimer votre pensée. + +BETTINE. + +Asseyez-vous donc, je vous en supplie. + +LE MARQUIS, _s'asseyant_. + +À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que +je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte. + +BETTINE. + +De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien que vous m'avez +envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais +certainement de personne au monde, excepté vous. + +LE MARQUIS. + +Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de +vos lèvres.--Mais il y a quelque chose qui me tracasse.--Laissez-moi +vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous +ne prenez pas vos précautions? + +BETTINE. + +Quelles précautions? + +LE MARQUIS. + +Mais, dame! une signature, une hypothèque, une garantie. + +BETTINE. + +Je n'entends rien à tout cela. + +LE MARQUIS. + +Vous avez tort, morbleu! vous avez tort. + +BETTINE. + +C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un +danger pour moi? + +LE MARQUIS. + +Précisément. + +BETTINE. + +Expliquez-vous donc. + +LE MARQUIS. + +C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais vos +inquiétudes. + +BETTINE. + +Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi. + +LE MARQUIS. + +Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai +rien dit. + +_Il se lève._ + +BETTINE. + +Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la +princesse? + +LE MARQUIS. + +Eh! oui, eh! oui, je la connais. + +BETTINE. + +La croyez-vous capable d'une mauvaise action? + +LE MARQUIS. + +Eh! je n'en sais rien. + +BETTINE. + +Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur... + +LE MARQUIS. + +Eh! qui en répondrait? + +BETTINE. + +Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez vue ce matin +presque jalouse de cette femme. + +LE MARQUIS. + +Vous l'étiez bien un peu tout à fait. + +BETTINE. + +Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami:--on croit +douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les +appelle parjures, infidèles;... au fond de l'âme on n'en croit pas un +mot, et pendant que la bouche accuse, le coeur absout. N'est-ce pas +vrai? + +LE MARQUIS. + +Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine... + +BETTINE. + +Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais +cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient +maintenant. Vous l'avez vu chez elle,--qu'en pensez-vous? + +LE MARQUIS. + +Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne voit pas les coeurs, +comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien. + +BETTINE. + +Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez? + +LE MARQUIS. + +Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et +fagot. + +BETTINE. + +Et vous croyez que celle-ci... + +LE MARQUIS. + +Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne +fabrique, et d'avoir été achetée de hasard. + +BETTINE. + +S'il en est ainsi... + +LE MARQUIS. + +Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le +sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle. + +BETTINE. + +Je ne saurais croire que Steinberg... + +LE MARQUIS. + +Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! s'il ne +vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est +lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre. + + +SCÈNE XVIII + +LES PRÉCÉDENTS, CALABRE. + + +BETTINE. + +Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait? + +CALABRE. + +Tout ce que vous m'aviez dit, madame. + +BETTINE. + +L'argent est payé? + +CALABRE. + +Oui, madame. + +BETTINE. + +As-tu vu Steinberg? + +CALABRE. + +Hélas! oui. + +BETTINE. + +Que t'a-t-il dit? + +CALABRE. + +Voici une lettre. + +BETTINE, _après avoir lu vite_. + +Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à merveille. + +_Elle tombe évanouie sur un fauteuil._ + +CALABRE. + +Madame! madame! + +LE MARQUIS. + +Qu'y a-t-il donc? + +CALABRE. + +Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut. + +LE MARQUIS, _tirant un flacon_. + +Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer? + +CALABRE. + +Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti avec la +princesse. + +LE MARQUIS. + +Parti!--La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre... + +_Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main._ + +BETTINE. + +Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je donc? J'ai fait un +rêve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon. + +LE MARQUIS. + +Restez en repos; ne vous levez pas. + +BETTINE. + +Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas, Calabre? +Savez-vous cela, Stéfani?--Il est parti avec cette femme! Tenez, lisez +cette lettre, lisez-la tout haut. + +LE MARQUIS. + +Je sais tout, ma chère. + +BETTINE. + +Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? Suis-je déjà la +fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure, +elle fournira matière à la gaieté publique; mais comment oseraient-ils +rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas +fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette +comédie. + +LE MARQUIS. + +Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de +voler l'argent du prochain. + +BETTINE, _s'animant par degrés_. + +Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai disposé, +je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été +obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai +que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui peut dire +que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me +supposez un singulier chagrin. + +_Elle se lève._ + +LE MARQUIS. + +Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas +peu de chose. + +BETTINE. + +Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des +personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici +qu'une affaire d'intérêt? Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce +que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge +le monde.--Un amour trompé, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on +abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne +sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte, +cela égaie la bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus de +moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus par +hasard, oh! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire +sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front. + +LE MARQUIS. + +Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches. + +BETTINE. + +Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous +offense; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner +ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un +abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en +prie. + +LE MARQUIS, _lisant_. + +«Ma chère Bettine, + +«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous +remercier de ce que vous venez de faire pour moi...» + +BETTINE. + +Obligé de me remercier! + +LE MARQUIS, _continuant_. + +«Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les +moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer...» + +BETTINE. + +On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires. + +LE MARQUIS, _de même_. + +«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser, +les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus +longtemps près de vous...» + +BETTINE. + +Que dites-vous de cela, marquis? + +LE MARQUIS, _de même_. + +«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies...» + +BETTINE. + +Quelle audace! + +LE MARQUIS, _de même_. + +«... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de +l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule...» + +BETTINE. + +Continuez, continuez. + +LE MARQUIS, _de même_. + +«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine, +que vous recevrez bientôt de mes nouvelles. + +«STEINBERG.» + +BETTINE. + +Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un +ingrat! + +LE MARQUIS. + +Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela +demanderait vengeance. + +BETTINE. + +Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle vengeance puis-je +trouver? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un +affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez +un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous +venger ainsi... Ah! mon ami, pour un coeur honnête, il y a des maux +plus affreux que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus +terrible, c'est la mort, qui n'est rien. + +LE MARQUIS. + +Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du +fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans,--c'est un monstre à +deux têtes,--car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en +va pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine. + +BETTINE. + +Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre +entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne +voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen +de l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le coeur d'une +autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure +ne se guérit pas. O perfide! le jour même qui était fixé, qu'il avait +choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme +il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir +d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon âme +loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh +bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, +afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je +croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je +te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon coeur et mon +honneur! + +LE MARQUIS. + +Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne +vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce +donc que Calabre reste auprès de vous? + +CALABRE. + +Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose. + +BETTINE. + +Tais-toi, Calabre. + +LE MARQUIS. + +Pourquoi donc?--Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre? + +_Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui +montre l'écrin qui est sur la table._ + +LE MARQUIS. + +Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour? + +CALABRE. + +Madame me défend de parler. + +BETTINE. + +Parle si tu veux. + +LE MARQUIS, _se levant et allant à la table_. + +Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre? + +CALABRE. + +Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin +est cause en partie de tout ce qui arrive. + +LE MARQUIS. + +Vous voulez badiner, sans doute? + +CALABRE. + +Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches +horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux. + +LE MARQUIS. + +Mais cela n'a pas le sens commun! + +CALABRE. + +Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé +moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir. + +LE MARQUIS. + +Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine, +ce qu'on me raconte là? + +BETTINE. + +Très vrai. + +LE MARQUIS. + +Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle +d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait +besoin pour se fâcher. + +CALABRE. + +Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose. + +LE MARQUIS. + +J'entends. Mais quelle bizarre idée! + +CALABRE. + +C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps +qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé... + +LE MARQUIS. + +Quelque sottise. + +CALABRE. + +Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez +recommencer à faire votre cour à madame. + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +CALABRE. + +Et cela l'a fâché. + +LE MARQUIS. + +C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait +faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur. + +BETTINE. + +Stéfani! songez que je l'ai aimé. + +LE MARQUIS. + +C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que +vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites +qu'on est jaloux de moi? + +CALABRE. + +Oui, monsieur. + +LE MARQUIS. + +En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.--Ah! on +est jaloux de moi! + +_Après un silence._ + +Eh bien! morbleu! il a raison.--Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, +vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en +portez la peine; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes +gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous +avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste +après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers +à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied +assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci, +assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre +à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous. + +BETTINE. + +Mon ami... + +LE MARQUIS. + +Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), +vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser +faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le +monde existe, je m'offre à vous. + +BETTINE. + +Vous, Stéfani? + +LE MARQUIS. + +Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans +six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela +peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout +à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la +blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli, +oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma +cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime +encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que +j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie. + +BETTINE. + +Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins +sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez, +vous comprenez que c'est impossible... + +LE MARQUIS. + +Quand vous voudrez. + +BETTINE. + +Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans +hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute +l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon coeur est brisé par +un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent +d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le +cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde +n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent +quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la +main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en +avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie. + +LE MARQUIS. + +Et vous pourriez douter qu'on vous aime! + +BETTINE. + +Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous +n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez? + +LE MARQUIS. + +À la plus charmante femme que je connaisse. + +BETTINE. + +Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup +que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a +d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je +cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne +le vois pas. + +LE MARQUIS. + +Prenez courage. + +BETTINE. + +Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce +qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul +espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus +affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je +devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je +vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus +rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à +ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un +masque couvert de larmes? + +_Elle pleure._ + +LE MARQUIS. + +Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de +les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en +distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,--et laissez-moi +aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous +n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute +faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que +vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous +retournerez au théâtre. + +BETTINE. + +Y pensez-vous? + +LE MARQUIS. + +Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant +d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je +me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous +y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me +semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. +Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le +droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie +montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour +des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement +baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là? Oh! que non pas! +La nature parle: bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh! +palsambleu! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout +comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se +tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, +vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous +reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit +coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, +attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce +parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de +leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent +leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges +dorées, qui, lorsque le coeur leur bat aux accents du génie, lui +jettent si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela vous attend, +vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos +triomphes! votre amitié m'en donnait une part.--Que serait-ce donc si +vous étiez à moi! + +BETTINE. + +Ah! Stéfani... Mais c'est impossible. + +LE MARQUIS. + +Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je +vous demande. + +_Il lui baise la main._ + +LE NOTAIRE, _sortant du pavillon_. + +Monsieur Calabre! + +CALABRE. + +Ah! c'est vous? + +LE NOTAIRE. + +Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les +futurs conjoints. Je vais retourner à la ville. + +CALABRE, _lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du +marquis_. + +Attendez, attendez un peu. + + +FIN DE BETTINE. + + +Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait +à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne +consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le +théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec +une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence. +Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant +ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur. + + * * * * * + +CARMOSINE + +COMÉDIE EN TROIS ACTES + +PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865. + + + PERSONNAGES. ACTEURS + QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. + + PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. MM. BONDOIS. + MAITRE BERNARD, médecin. LAUTE. + MINUCCIO, troubadour. THIRON. + PERILLO, jeune avocat. LAROCHE. + SER VESPASIANO, chevalier de fortune. ROMANVILLE. + UN OFFICIER DU PALAIS. + MICHEL, domestique chez maître Bernard. + LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. Mlle OTHON. + DAME PAQUE, femme de maître Bernard. Mme MASSON. + CARMOSINE, leur fille. Mlle THUILLIER. + PAGES, ÉCUYERS, DEMOISELLES D'HONNEUR, SUIVANTES DE LA REINE. + +_La scène se passe à Palerme._ + +[Illustration: Carmosine] + + + + +ACTE PREMIER + +_Une salle chez maître Bernard._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +MAITRE BERNARD, DAME PAQUE. + + +DAME PAQUE. + +Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d'écouter un peu +ce que je vous dis. + +MAITRE BERNARD. + +Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout +aussitôt fait. + +DAME PAQUE. + +Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise. +Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos +bras. + +MAITRE BERNARD. + +Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais +c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles. +Dieu merci, la patience est une belle vertu. + +DAME PAQUE. + +Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie. + +MAITRE BERNARD. + +Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce +que je fais du matin au soir? Pauvre chère âme! tout ce que j'aime! +Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon +coeur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on dirait, +à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de +rien comprendre à cette mélancolie qui la tue? Maudites soient les +fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables! + +DAME PAQUE. + +Vous en revenez toujours à vos moutons. + +MAITRE BERNARD. + +Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée malade un +dimanche, précisément en revenant de la passe d'armes. Je la vois +encore s'asseoir là, sur cette chaise; comme elle était pâle et toute +pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de +poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper s'est passé +sans elle. + +DAME PAQUE. + +Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de tous les +remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: c'est un beau garçon et +un anneau d'or. + +MAITRE BERNARD. + +Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui +présente? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo, +qui était son ami d'enfance? + +DAME PAQUE. + +Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera +telle personne qu'elle ne refusera pas. + +MAITRE BERNARD. + +Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est moi qui le +refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin. + +DAME PAQUE. + +Vous verrez vous-même ce qui en est. + +MAITRE BERNARD. + +Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde +certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur, +madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche, +dame Pâque, et même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre +quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma +fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous? + +DAME PAQUE. + +Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si +elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous +en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne +voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent +à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, de +bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre +n'y changeront pas un iota. + +MAITRE BERNARD. + +Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot. +Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose? + +DAME PAQUE. + +Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir le sens +commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des fêtes de la +reine que votre fille est tombée malade? N'en parle-t-elle pas sans +cesse? N'amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur +l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle +tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille +sans expérience que de sentir son coeur battre tout à coup pour la +première fois, à la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de +chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées? Ah! +quand j'avais son âge!... + +MAITRE BERNARD. + +Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m'avez +épousé, et il n'y avait point là de trompettes. + +DAME PAQUE. + +Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je +vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? Qui doit-elle chercher +dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connaît? Et quel autre, +parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser +Vespasiano? + +MAITRE BERNARD. + +À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tombé les quatre +fers en l'air. + +DAME PAQUE. + +Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit +détournée, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tombé. + +MAITRE BERNARD. + +Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air comme un volant, et +il est tombé, je vous le jure, autant qu'il est possible. + +DAME PAQUE. + +Mais de quel air il s'est relevé! + +MAITRE BERNARD. + +Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le coeur, et une forte +envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille +malade, soyez persuadée que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi +lui porter ceci. + +DAME PAQUE. + +Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai invité ce +chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra, +et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son coeur. + +MAITRE BERNARD. + +Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc +un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon +unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que +tout mon coeur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre +sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous +me rendriez fou! + +_Ils sortent chacun d'un côté différent._ + + +SCÈNE II + + +PERILLO, _seul, entrant_. + +Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre. +Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D'où vient cela? En +traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble +tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine +avancer.--Hélas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard; +j'avais écrit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait +pas. Depuis combien d'années ai-je quitté ce pays? Six ans! Me +reconnaîtra-t-elle? Juste ciel! comme le coeur me bat! Dans cette +maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. Cette +salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est si connu, tout +m'était si cher! D'où vient que j'éprouve à cet aspect un charme +plein d'inquiétude qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du +jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper; +à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; là est +le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance! +Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié? +Suis-je dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est +dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est là +sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma +fiancée? n'ai-je pas la promesse de son père? n'est-ce pas sur cette +promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes? +Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut +être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble coeur, comme +la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait? +elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... O Carmosine! + + +SCÈNE III + +PERILLO, MAITRE BERNARD. + + +MAITRE BERNARD. + +Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est +sauvée. + +PERILLO. + +Qui, monsieur? + +MAITRE BERNARD. + +Oui, sauvée, je le crois, du moins. + +PERILLO. + +Qui, monsieur? + +MAITRE BERNARD. + +C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade. + +PERILLO. + +Carmosine! Quel est son mal? + +MAITRE BERNARD. + +Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de Padoue; j'ai reçu ta +lettre l'autre jour; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu +es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré; +tu as tenu parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens +savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière devant toi. +Ma pauvre fille est bien malade. + +PERILLO. + +Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel? + +MAITRE BERNARD. + +Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de +te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi +viens-tu? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma +fille dès que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce +pas? ton coeur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, et +maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait? + +PERILLO. + +Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en danger? + +MAITRE BERNARD. + +Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je +l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade. + +PERILLO. + +Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté que +vous?... + +MAITRE BERNARD. + +Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils disent tous. Ne +croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panacée universelle, et +que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne +m'en suis pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que je +connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'érudits, +d'empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de +rêveurs, expérience de routine! La nature, Perillo, qui mine et +détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous +montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà +savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique +le remède; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque +la main, les yeux, les battements du coeur, l'enveloppe humaine tout +entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune fille de dix-huit +ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout +à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre, +répond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherché +d'un oeil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même! +Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible, +rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se +plaint jamais; et moi, le coeur brisé de tristesse, plein de mon +inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des +années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je, +y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial, +une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?] + +PERILLO, _à part_. + +Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu pour trouver +cela. + +_Haut._ + +Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de +voir Carmosine? + +MAITRE BERNARD. + +Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien faible, +Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la préparer à ta venue, +car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour +la priver de ses sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais +l'épouser,... tu me comprends. + +PERILLO. + +J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne pour quelques +jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire? +Parlez, mon père, j'obéirai. + +MAITRE BERNARD. + +Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille? + +PERILLO. + +Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler toujours de +ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner. + +MAITRE BERNARD. + +Toujours, et tu ne nous quitteras plus. + +PERILLO. + +Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse. +Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus +faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô +Dieu! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux +recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler à jamais +de Palerme. + +MAITRE BERNARD. + +Ne crains rien, j'arrangerai cela. + +PERILLO. + +Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville? +Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant +d'être orphelin). J'y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon +retour fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de +bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses +nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle +souffre donc beaucoup? + +MAITRE BERNARD. + +Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler +si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier +mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de +bon augure. Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec +ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans +l'état où elle est, je n'oserais pas répondre... + + +SCÈNE IV + +LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE. + + +DAME PAQUE. + +Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous, +seigneur Perillo? Je suis charmée de vous revoir. + +_Perillo salue.--À part_. + +Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passés de sa +visite... + +_Haut à son mari._ + +Votre fille voudrait aller au jardin. + +MAITRE BERNARD. + +Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à peine depuis +trois jours peut-elle se soutenir. + +DAME PAQUE. + +Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait +grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu. + +MAITRE BERNARD. + +En vérité! + +_À Perillo._ + +Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l'heure. +Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi +un instant. + +PERILLO. + +Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais vous faire une +demande... + +MAITRE BERNARD. + +Qu'est-ce que c'est? + +PERILLO. + +Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette tapisserie; un seul +moment, que je la voie passer! + +MAITRE BERNARD. + +Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je +vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;--et vous, dame +Pâque, ne soufflez mot, je vous prie. + +DAME PAQUE. + +Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime pas les +mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon +grand fauteuil auprès de la fontaine. + +_Perillo se cache derrière une tapisserie._ + + +SCÈNE V + +MAITRE BERNARD, PERILLO, _caché_, CARMOSINE. + + +CARMOSINE. + +Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise? +Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai, à me voir debout comme +une grande personne? C'est pourtant bien moi. + +_Elle l'embrasse._ + +Me reconnaissez-vous? + +MAITRE BERNARD. + +C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien +sûre de n'avoir pas trop de courage? + +CARMOSINE. + +Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que +ma mère m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous +faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait. +Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre +bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous +dit? + +MAITRE BERNARD. + +Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse eût été +inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai +vue sourire! + +CARMOSINE. + +Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... C'est +que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo? + +MAITRE BERNARD. + +Assurément. Que veux-tu dire? + +_À part._ + +C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui. + +CARMOSINE. + +J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On célébrait une +grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi +vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers... +Non, je me trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins +d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui +descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus +le flot s'écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait +vers l'église, qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le +bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de +l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a +frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus +tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique, +impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je +regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais +je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon, +dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un voyageur +marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes +ses forces; mais il n'avançait qu'à grand'peine, et je voyais très +clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais; +il me semblait que c'était lui qui devait me conduire à cette fête. +Je sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles +l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais mes efforts aux siens; +mon coeur battait avec violence, et pourtant je restais immobile, +sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette +vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; mais, dans mon rêve, +c'étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt +la force irrésistible qui m'attachait à la même place cessa tout +à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi; +j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que nous partions tous +deux avec la rapidité d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme, +et je reconnus Perillo. + +MAITRE BERNARD. + +Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue? + +CARMOSINE. + +Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant tout à coup, +je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu'il avait d'heureux +pour moi, c'est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune +peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au +cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai échoué dans +mon entreprise. + +MAITRE BERNARD. + +Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et +puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un +autre. J'hésitais à t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de +scrupule: Perillo est dans cette ville. + +CARMOSINE. + +Vraiment! depuis quand? + +MAITRE BERNARD. + +De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon +sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il +sera ici. + +CARMOSINE. + +Vous m'effrayez.--Il y est peut-être! + +MAITRE BERNARD. + +Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se +montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a +pas déplu dans ton rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur +en droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu +jouais à cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a étudié, car tu sais +qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu... + +CARMOSINE. + +Jamais! jamais! + +MAITRE BERNARD. + +Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent +garçon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir? +A-t-il rien fait pour que tu le haïsses? + +CARMOSINE. + +Rien, non,... rien; je ne le hais pas;--qu'il vienne, si vous +voulez... Ah! je me sens mourir! + +MAITRE BERNARD. + +Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu +pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même? Ce que je t'en ai +dit n'a rien de sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en +aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est pas ici, il +n'est pas revenu, il ne reviendra pas. + +_À part._ + +Malheureux que je suis, qu'ai-je fait? + +CARMOSINE. + +Je me sens bien faible. + +_Elle s'assoit._ + +MAITRE BERNARD. + +Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu +reprenais ta force! C'est moi qui ai détruit tout cela, c'est ma sotte +langue que je n'ai pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je +t'affligerais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux dire... +Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première. + +CARMOSINE. + +Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne +saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait +heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur! + +MAITRE BERNARD. + +Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité inconcevable... + +_Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un +signe d'adieu à Bernard, et sort doucement._ + +CARMOSINE. + +Que regardez-vous donc, mon père? + +MAITRE BERNARD. + +Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu? +Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas, +et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander; +mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas +te laisser mourir. Qu'as-tu dans le coeur? Explique-toi. + +CARMOSINE. + +Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi. + +MAITRE BERNARD. + +Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi +si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton père? Ne diras-tu rien? +T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as +quelques désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles, +qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l'oreille de +ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs +que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour +nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces +contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, +sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai +fou;--veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te +supplie! + +_Il se met à genoux._ + +CARMOSINE. + +Vous me brisez, vous me brisez le coeur! + +MAITRE BERNARD. + +Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu +es malade d'amour,... elle a été jusqu'à nommer quelqu'un... + +CARMOSINE. + +Prenez pitié de moi! + +_Elle s'évanouit._ + +MAITRE BERNARD. + +Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que +tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tuée, +voilà mon enfant morte! + + +SCÈNE VI + +LES PRÉCÉDENTS, DAME PAQUE. + + +DAME PAQUE. + +Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé? + +MAITRE BERNARD. + +Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table! + +DAME PAQUE, _donnant le flacon_. + +J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise +besogne. + +MAITRE BERNARD. + +Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre les yeux. + +DAME PAQUE. + +Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à +présent? + +CARMOSINE. + +Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez pas. + +MAITRE BERNARD. + +Laissez-moi! laissez-moi! + +DAME PAQUE. + +Que veux-tu? + +CARMOSINE. + +Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il? + +MAITRE BERNARD. + +Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge! + +CARMOSINE. + +Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela finira bientôt. + +DAME PAQUE. + +Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te +mettre à table? + +CARMOSINE. + +Certainement, j'essaierai. + +DAME PAQUE, _à son mari_. + +Voyez-vous cela? elle y consent. + +MAITRE BERNARD, _à sa femme_. + +Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez +donc rien à rien? + +CARMOSINE. + +Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt? Venez, +mon père; donnez-moi le bras pour descendre. + +DAME PAQUE. + +J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n'essaie +pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano. + +MAITRE BERNARD, _à part_. + +La peste soit du sot empanaché! + + +SCÈNE VII + +LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO. + + +SER VESPASIANO. + +Bonsoir, chère dame.--Salut, maître Bernard. + +MAITRE BERNARD. + +Bonjour; ne parlez pas si haut. + +SER VESPASIANO. + +Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de sentiment! Ses yeux +d'azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses! + +DAME PAQUE. + +C'est le troisième accès depuis deux jours. + +SER VESPASIANO. + +Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise avec votre douleur! + +CARMOSINE, _à Bernard qui veut sortir_. + +Mon père, ne vous éloignez pas! + +SER VESPASIANO, _à Bernard_. + +Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard. + +MAITRE BERNARD. + +Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous! + +_On apporte le souper._ + +CARMOSINE, _à son père_. + +Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux vous verser un +verre de vin. + +MAITRE BERNARD, _assis près d'elle_. + +O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la +vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours! + +SER VESPASIANO, _s'asseyant près de dame Pâque_. + +Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois +rester. + +DAME PAQUE. + +Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite fait attention à +de pareilles choses? + +SER VESPASIANO. + +Il est vrai.--Voilà un rôti qui a une terrible mine. + +CARMOSINE, _à son père_. + +Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi, +donnez-moi votre avis. + +MAITRE BERNARD. + +Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins;... hélas! +je ne sais pas. + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je +réussisse? + +DAME PAQUE. + +Hélas! peut-on vous résister? + +SER VESPASIANO. + +Que ne m'est-il permis de fendre mon coeur en deux avec ce poignard, +et d'en offrir la moitié à une personne que je respecte... Il m'est +impossible de m'expliquer. + +DAME PAQUE. + +Et il m'est défendu de vous entendre. + +_On entend chanter dans la rue._ + +CARMOSINE. + +N'est-ce pas la voix de Minuccio? + +SER VESPASIANO. + +Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-même. Il +sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.] + +CARMOSINE. + +Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre souper. + +MAITRE BERNARD, _à la fenêtre_. + +Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui +monte, il me fait signe de la tête. + +SER VESPASIANO. + +C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur +d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il a su, avec ses +aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna +fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apportée, avec +certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes +là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui. + +[MAITRE BERNARD. + +En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre de ses mérites; +non que je méprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux à +table avec un verre de cerigo; mais avant d'être un savant musicien, +un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme, +un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il paraît, ami +dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la +mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime mieux +son coeur que sa viole.] + + +SCÈNE VIII + +LES PRÉCÉDENTS, MINUCCIO. + + +CARMOSINE. + +Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne +veux-tu pas chanter pour nous? + +MINUCCIO. + +Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai +envie de pleurer. + +CARMOSINE. + +D'où te vient cette tristesse? + +MINUCCIO. + +De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon +pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein +même de la fleur où l'on devrait la respirer? + +CARMOSINE. + +Quelle est cette fleur merveilleuse? + +MINUCCIO. + +La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions: +premièrement, pour nous réjouir; en second lieu, pour nous consoler, +et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de +nature, et c'est pécher que de s'en écarter. + +CARMOSINE. + +Crois-tu cela? + +MINUCCIO. + +Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus +divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui +sourit! Quel chagrin y résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un +magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique +hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, +Brutus après Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un +inquisiteur sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une fine +joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où +le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en défendra, +sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un +sot. + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous. + +MINUCCIO. + +Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que +le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile +d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout +et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque +c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche +trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats +en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; mais la beauté ne +saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se +prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, à +chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole autour +d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, +dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de +soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu, +comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du +plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez. + +CARMOSINE. + +En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est +toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux trésor dont tu parles, +il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances +nouvelles? + +_Elle lui donne un verre qu'elle remplit._ + +SER VESPASIANO. + +Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as +dite là-bas. + +MINUCCIO. + +En quel endroit, magnanime seigneur? + +SER VESPASIANO. + +Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi. + +MINUCCIO. + +Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas, +mais-là haut. + +SER VESPASIANO. + +Comment cela, rusé compère? + +MINUCCIO. + +N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui +tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes? Ainsi s'en +vont deçà delà les petites poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons +vêtus d'acier, les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans en +pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours +les plus empressés;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard, +si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied +vacille dans l'étrier. + +SER VESPASIANO. + +Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais tu oublies les +baladins et les troubadours ambulants. + +MINUCCIO. + +Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là ne comptent pas; +ils ne viennent jamais qu'au dessert. Le parasite doit passer avant +eux. + +DAME PAQUE, _à ser Vespasiano_. + +Votre repartie l'a piqué au vif. + +SER VESPASIANO. + +Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne devrais pas +pousser encore plus loin les choses. + +DAME PAQUE. + +Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant? + +SER VESPASIANO. + +Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées; c'est +une allusion détournée... + +DAME PAQUE. + +À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards des combats. + +SER VESPASIANO. + +Vous avez raison.--Je meurs de soif. + +_Il boit._ + +UN DOMESTIQUE, _entrant_. + +On vient d'apporter cette lettre. + +_Il la place devant maître Bernard et sort._ + +CARMOSINE. + +À quoi songez-vous donc, mon père? + +MAITRE BERNARD. + +À quoi je songe?--Que me veut-on? + +DAME PAQUE, _qui a pris la lettre_. + +C'est un message de votre cher Antoine. + +MAITRE BERNARD. + +Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur fureur de bavarder! + +CARMOSINE. + +Si cette lettre... + +MAITRE BERNARD. + +Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, notre ami +de Messine. Ta mère s'est trompée à cause de la ressemblance des noms. + +CARMOSINE. + +Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en prie. + +MAITRE BERNARD. + +Tranquillise-toi; je te répète... + +CARMOSINE. + +Je suis très tranquille, donnez-la-moi.--Il n'y a personne de trop +ici. + +_Elle lit._ + +«À MON SECOND PÈRE, MAÎTRE BERNARD. + +«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu qu'il m'ait été +permis d'approcher une dernière fois des lieux où a commencé ma vie, +et où je la laisse tout entière. Il est vrai que, depuis six ans, +j'avais nourri une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon +humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la promesse que vous +m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai vu votre chagrin, et j'ai entendu +Carmosine...» O ciel! + +MAITRE BERNARD. + +Je t'en supplie, rends-moi ce papier! + +CARMOSINE. + +Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout. + +_Elle continue._ + +«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste amour lui faisait +horreur. [Je me doutais depuis longtemps que cette application de +ma pauvre intelligence à d'arides études ne porterait que des fruits +stériles.] Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes +lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le souvenir +d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait, le seul que je ferai +sur la terre. Il était trop beau pour être possible. Durant six ans, +ce rêve fut ma vie, il fut aussi tout mon courage. Maintenant le +malheur se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il devait +être mon maître ici-bas.--Je le salue, et je vais le suivre. Ne songez +plus à moi, monsieur; vous êtes délié de votre promesse.» + +_Un silence._ + +Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai une grâce. + +MAITRE BERNARD. + +Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu? + +CARMOSINE. + +Que vous me permettiez de rester seule un instant avec Minuccio, +s'il y consent lui-même; j'ai quelques mots à lui dire, et je vous le +renverrai au jardin. + +MAITRE BERNARD. + +De tout mon coeur. + +_À part._ + +Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt qu'à moi-même? +Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne manquerait pas de m'instruire à +son tour.] Allons, dame Pâque, venez ça. + +CARMOSINE. + +Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous venez +d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais pas mystère du +dessein où je suis de ne me point marier, et pour vous montrer en même +temps que les engagements pris et le mérite même ne sauraient changer +ma résolution. Maintenant donc, excusez-moi. + + +SCÈNE IX + +MINUCCIO, CARMOSINE. + + +MINUCCIO. + +Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée. + +CARMOSINE. + +Oui, je me sens faible.--Écoute-moi bien, car je ne puis parler +longtemps.--Minuccio, je t'ai choisi pour te confier un secret. +J'espère d'abord que tu ne le révéleras à aucune créature vivante, +sinon à celui que je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera +possible, tu m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.--Tu te rappelles, +mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit la grande fête de son +exaltation. Je l'ai vu à cheval au tournoi, et je me suis prise pour +lui d'un amour qui m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il +me convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé de m'en +guérir; mais comme je n'y saurais rien faire, j'ai résolu, pour moins +de souffrance, d'en mourir, et je le ferai. Mais je m'en irais trop +désolée s'il ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui faire +connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par toi (tu le vois +souvent, Minuccio), je te supplie de le lui apprendre. Quand ce sera +fait, tu me le diras, et je mourrai moins malheureuse. + +MINUCCIO. + +Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre qu'en y comptant, vous +ne serez jamais trompée.--Je vous estime d'aimer un si grand roi. Je +vous offre mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre +courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous apporterai des +nouvelles qui vous seront extrêmement chères; et, pour ne point perdre +le temps, j'y vais tâcher dès aujourd'hui. + +CARMOSINE. + +Je t'en supplie encore une fois. + +MINUCCIO. + +Jurez-moi d'avoir du courage. + +CARMOSINE. + +Je te le jure. Va avec Dieu. + + +FIN DE L'ACTE PREMIER. + + + + +ACTE DEUXIÈME + +_Au palais du roi.--Une salle.--Une galerie au fond._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS. + + +PERILLO. + +Je puis attendre ici? + +L'OFFICIER. + +Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va s'arrêter dans cette +galerie, et toutes les personnes qui s'y trouvent peuvent approcher de +Sa Majesté. + +PERILLO, _seul_. + +[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici cette noble coutume +que pratiquait naguère en France le saint roi Louis, de ne point celer +la majesté royale, et de la montrer accessible à tous.] Je vais +donc lui parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans mon +existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je pas été bien +troublé, bien gêné dans la cour de ce roi conquérant, qui se fait +craindre autant qu'on l'aime? Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce +palais, où habite la puissance, où règnent toutes les passions, toutes +les vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi qu'un désert. +Que pourrais-je redouter auprès de ce que j'ai souffert? Le désespoir +ne vit que d'une pensée, et anéantit tout le reste. + + +SCÈNE II + +PERILLO, MINUCCIO. + + +MINUCCIO, _marchant à grands pas_. + + Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, + S'il ne me vient... + +Ce n'est pas cela,--j'avais débuté autrement. + +PERILLO, _à part_. + +Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de m'apercevoir. + +MINUCCIO, _continuant_. + + S'il ne me vient ou me veut secourir, + Craignant, hélas!... + +Voilà qui est plaisant.--En achevant mes derniers vers, j'ai +oublié net les premiers. Faudra-t-il donc refaire mon commencement? +J'oublierai à son tour ma fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à +moi d'aller ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux +de Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! point +d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien! où +diable l'ai-je fourré? + +_Il fouille dans ses poches et en tire un papier._ + +PERILLO, _à part_. + +Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence ou le chagrin +qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais +enfant; en vérité, cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme, +et je me souviens de l'avoir aimé. + +MINUCCIO, _à lui-même_. + +Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot n'a le sens +commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait au monde une chose plus +impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus +inutilement boursoufflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la +place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui +fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y +essouffler l'âme à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête, +d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les +idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la +cervelle d'un cuistre! Et point de crayon, bon Dieu! point de papier! +Ah! voici un jeune homme qui porte une écritoire... + +_Il s'approche de Perillo._ + +Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... Je voudrais +écrire deux mots, et je ne sais comment... + +PERILLO, _lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture_. + +Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, vous adresser une +question? oserais-je vous demander qui vous êtes? + +MINUCCIO, _tout en écrivant_. + +Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je +suis furieux. + +PERILLO. + +Si je vous importune... + +MINUCCIO. + +Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé de refaire, parce +qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la +musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre +service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi. +Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les coeurs; j'ai l'entreprise +générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et +d'ardeurs, d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres +locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; j'ai un grand fonds +de soupirs languissants, de doux reproches, de tendres bouderies, +selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume +in-folio de brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans +moi); mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une +lieue de long sur parchemin vierge, les majuscules peintes et les +oiseaux dorés; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois, et on se +marie encore moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant +ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma viole; et que +l'amour monte au son des aubades les degrés de marbre d'un palais, ou +qu'il escalade sur un brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma +petite muse est au bas de l'échelle. + +PERILLO. + +Tu es Minuccio d'Arezzo? + +MINUCCIO. + +Vous l'avez dit; vous me connaissez donc? + +PERILLO. + +Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié aussi Perillo? + +MINUCCIO. + +Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire qu'un poëte en +travail ne sait plus le nom de son meilleur ami! moi qui ne rimais que +par occasion, je ne me suis pas souvenu du tien! + +_Il l'embrasse._ + +Et depuis quand dans cette ville? + +PERILLO. + +Depuis peu de temps,... et pour peu de temps. + +MINUCCIO. + +Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: Pour +toujours! Est-ce que tu n'arrives pas de Padoue? + +PERILLO. + +Laissons cela.--Tu viens donc à la cour? + +MINUCCIO, _à part_. + +Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine nous a lue! À quoi +rêve donc mon esprit? Décidément la raison m'abandonne; je suis plus +poëte que je ne croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et +en conscience, je ne sais trop que lui dire...] + +_Haut._ + +Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de temps en temps, ce qui +fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; mais toute ma faveur consiste +à me promener en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne +suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Majesté de +me dire en sortant de table: Chante-moi quelque chose, que je +m'endorme.--Mais toi, qui t'amène en ce pays? + +PERILLO. + +Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée qui marche sur +Naples. + +MINUCCIO. + +Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de l'école de droit? + +PERILLO. + +Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas. + +MINUCCIO, _à part_. + +En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui du désespoir. Qu'y +faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas. + +_Haut._ + +Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution que tu prends +si vite? Songes-tu aux études que tu viens de faire, à la carrière qui +s'ouvre devant toi? Songes-tu à l'avenir, Perillo? + +PERILLO. + +Oui, et je n'y vois de certain que la mort. + +MINUCCIO. + +Tu souffres d'un chagrin.--Je ne t'en demande pas la cause,--je +ne cherche pas à la pénétrer,--mais je me trompe fort, ou, dans ce +moment-ci, tu cèdes à un conseil de ton mauvais génie.--Crois-moi, +avant de te décider, attends encore quelques jours. + +PERILLO. + +Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend pas. + +[MINUCCIO. + +Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une grâce de ne point +te hâter? + +PERILLO. + +Que t'importe? + +MINUCCIO. + +Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure tu m'avais pris +pour un de tes amis. Écoute-moi,--le temps presse,--le roi va arriver. +Je ne puis t'expliquer clairement ni librement ce que je pense... +Encore une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si long +d'attendre à demain? + +PERILLO. + +Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans dix ans, dans vingt +ans, si tu veux, c'est la même chose pour moi; j'ai cessé de compter +les heures. + +MINUCCIO. + +Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, moi qui t'ai bercé, +lorsque j'étais un grand enfant et que tu en étais un petit, il faut +que je te laisse aller à ta perte sans essayer de t'en empêcher, +maintenant que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne puis rien +obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque blessure au coeur; qui n'a +la sienne? Je ne te dis pas de combattre à présent ta tristesse, +mais de ne pas t'attacher à elle et t'y enchaîner sans retour, car il +viendra un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, n'est-ce +pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: Souffre maintenant +s'il le faut, pleure si tu veux, et ne rougis point de tes larmes; +montre-toi le plus malheureux et le plus désolé des hommes; loin +d'étouffer ce tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui +ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, en +prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage pas l'avenir! +Respecte ce temps que tu ne veux plus compter, mais qui en sait plus +long que nous, et, pour une douleur qui doit être passagère, ne +te prépare pas la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la +souffrance épuisée, et qui empoisonne le souvenir! + +[PERILLO. + +Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois maître Bernard? + +MINUCCIO. + +Mais oui,... sans doute,... comme par le passé... + +PERILLO. + +Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...] + + +SCÈNE III + +LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO. + + +SER VESPASIANO, _en entrant_. + +J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je vous annonce le +roi. + +_À Minuccio._ + +Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené hier un peu +rudement, à souper chez cette petite; mais je ne veux pas que tu m'en +veuilles. Que diable, aussi! tu t'attaques à moi, sous les regards de +la beauté! + +MINUCCIO. + +Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, et que, si +vous m'aviez fâché, vous vous en seriez douté tout de suite. + +SER VESPASIANO. + +Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, dans +ce palais, de gouailler un homme de ma sorte, on ne laisserait point +passer cela; mais tu conçois que je déroge un peu quand je vais chez +la Carmosine, et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux. + +MINUCCIO. + +Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait que de vous +en faire descendre... + +SER VESPASIANO. + +Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue depuis hier, en +toute chose, d'un merveilleux guignon. Il faut que je t'en fasse le +récit. + +PERILLO, _à part_. + +Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine. + +SER VESPASIANO. + +Je t'ai dit combien j'aurais à coeur de posséder ces champs de +Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas où ils sont situés? + +MINUCCIO. + +Pardonnez-moi, illustrissime. + +SER VESPASIANO. + +Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages. + +MINUCCIO. + +Mais vos pâturages, où sont-ils? + +SER VESPASIANO. + +Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata... + +MINUCCIO. + +J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il peut m'en +souvenir, il n'y avait là que des pierres et des moustiques. + +SER VESPASIANO. + +Calatabellotte est un lieu fertile. + +MINUCCIO. + +Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il n'y a... + +SER VESPASIANO. + +Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non pour le bien +qu'elles rapportent, mais seulement pour m'arrondir; cela m'encadrait +singulièrement. [Le roi, à qui elles appartiennent, se refusait à me +les céder, se réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le +jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur un avis que +je reçus de cette bonne dame Pâque... + +PERILLO. + +Se pourrait-il?... + +SER VESPASIANO. + +Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de bonnes gens, +chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, et me débotter +l'imagination. La fille a de beaux yeux, c'est vous en dire assez; car +si ce n'était cela... + +MINUCCIO. + +Et la dot? + +SER VESPASIANO. + +Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, cela amasse, mais +ce n'est point ce dont je me soucie. Il suffit que l'enfant me +plaise; j'en avais touché un mot à la mère, et la bonne femme s'était +prosternée. Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à une +affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau trouvère? + +MINUCCIO. + +Un peu moins qu'avant de vous entendre. + +SER VESPASIANO. + +Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! au lieu d'un festin +et d'une joyeuse fiancée, voilà des visages en pleurs, une créature à +demi pâmée, et on me régale d'un écrit... + +MINUCCIO, _bas à Vespasiano_. + +Taisez-vous, pour l'amour de Dieu! + +SER VESPASIANO. + +Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette elle-même m'a dit +qu'elle n'en fait point! Quelle épître, bon Dieu! quelle lettre! +quatre pages de lamentations. + +MINUCCIO, _bas_. + +Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que vous. + +SER VESPASIANO. + +Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car tout le piquant +de l'affaire, c'est que j'avais annoncé mon mariage au roi. + +MINUCCIO. + +Et vous comptiez sur Ceffalù? + +SER VESPASIANO. + +Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que vais-je répondre, +quand le roi, rentrant au palais, va me crier d'abord du haut de +son destrier: Eh bien! chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos +épousailles? Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en fin de +compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais bien; mais pourquoi +tant de façons? Ces airs de caprice, quand je consens à tout, sont +blessants et hors de propos. + +PERILLO, _bas à Minuccio_. + +Minuccio, que veut dire tout ceci? + +MINUCCIO, _bas_. + +Ne vois-tu pas quel est le personnage? + +SER VESPASIANO. + +Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que j'en veux, mais +à ses sots parents; car, pour ce qui la regarde, son intention était +bien claire en me lisant cette lettre d'un rival dédaigné. + +[MINUCCIO. + +Son intention était claire, en effet; elle vous a dit qu'elle voulait +rester fille. + +SER VESPASIANO. + +Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries aimables où +l'amour ne se trompe point. Quand une belle vous déclare qu'elle ne +saurait s'accommoder de personne, cela signifie: Je ne veux que de +vous.] + +PERILLO. + +Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous parlez? + +SER VESPASIANO. + +Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, un homme de la +basoche... + +PERILLO. + +J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie de parler +autrement. + +SER VESPASIANO. + +Je suis gentilhomme et chevalier.--Parlez vous-même d'autre sorte. + +MINUCCIO, _à ser Vespasiano_. + +Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout. + +_À Perillo._ + +Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou? + +PERILLO, _tandis que ser Vespasiano s'éloigne_. + +O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu écrit avec mes larmes, +le plus pur sanglot de mon coeur, la chose la plus sacrée du monde, +le dernier serrement de main d'un ami qui nous quitte, elle a +montré cela, elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate! +ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle a +prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à l'heure que je ne +pouvais plus souffrir; je n'avais pas pensé à cela. + +MINUCCIO. + +Promets-moi du moins... + +PERILLO. + +Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement d'impatience; +mais tout est fini, je suis calme. + +_Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène._ + +Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate ridicule que +Dieu fait passer sur ma route? Celui-là ou tout autre, qu'importe? Je +ne vois en lui que la Destinée, dont il est l'aveugle instrument; +je crois même qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très +ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé dans ce qu'il a +de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable brise sa force et tue son +espérance, lorsqu'il est maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui +l'entoure, presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est un +faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par hasard, sans le +savoir, rencontrant l'homme tombé à terre, marche sur le poignard +qu'il a dans le coeur. + +MINUCCIO. + +Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que tu renonces à ce +projet que tu as... + +PERILLO. + +Il est trop tard. + + +SCÈNE IV + +LES PRÉCÉDENTS, L'OFFICIER DU PALAIS. + + +_La salle se remplit de monde._ + +L'OFFICIER. + +Faites place, retirez-vous. + +SER VESPASIANO, _à Minuccio_. + +Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune homme? Dis-moi donc, +penses-tu que je ne doive pas me considérer comme offensé? + +MINUCCIO. + +Vous, magnifique chevalier? + +SER VESPASIANO. + +Oui, il m'a voulu imposer silence. + +MINUCCIO. + +Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé? + +SER VESPASIANO. + +C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un peu courroucé; +il faut pourtant que je lui parle à tout prix; car tu comprends que je +n'attendrai pas qu'il me somme de m'expliquer. + +MINUCCIO. + +Et sur quoi? + +SER VESPASIANO. + +Sur mon mariage.] + + +SCÈNE V + +LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, LA REINE. + + +LE ROI. + +Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux royaume est-il +donc si maudit du ciel, si ennemi de son repos, qu'il ne puisse +conserver la paix au dedans, tandis que je fais la guerre au dehors! +Quoi! l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur nos +rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre vie et celle de +l'infant, je ne puis revenir un instant ici sans avoir à juger vos +disputes! + +LA REINE. + +Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau succès de vos +armes. + +LE ROI. + +Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui me feraient perdre +le fruit de ces combats, avec leurs discordes honteuses, avec leurs +querelles de paysans! Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et +celui-ci c'est l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une +jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout entière réclame +nos épées, on tire les couteaux pour un champ de blé. Est-ce pour cela +que le sang français coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors +votre cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! et +tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont sanctifié +la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous vengés, si vous +déshonorez la victoire? Pourquoi avez-vous renversé un roi, si vous ne +savez pas être un peuple? + +LA REINE. + +Sire, ont-ils mérité cela? + +LE ROI. + +Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos de l'État, ceux +qui ignorent ou feignent d'ignorer que, lorsqu'une nation s'est levée +dans sa haine et dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le +lion, dans son calme et sa dignité. + +[LA REINE, _à demi voix aux assistants_. + +Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien il vous aime. + +LE ROI. + +Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous des hécatombes du +jour de Pâques. Il faut que nous soyons amis, sous peine d'avoir +commis un crime. Je ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un +échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer la mienne à +une nouvelle Sicile.] Je vous le répète, soyez unis; plus de +dissentiments, de rivalité, chez les grands comme chez les petits; +sinon, si vous ne voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la +loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos propres lois, +par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, et le premier de vous +qui franchit la haie du voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais +trancher la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.--Jérôme, +ôte-moi cette épée. + +_La foule se retire._ + +LA REINE. + +Permettez-moi de vous aider. + +LE ROI. + +Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne est trop rude pour +vos mains délicates. + +LA REINE. + +Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, don Pèdre, votre +épée est plus légère que mon fuseau.--Le prince de Salerne est donc +votre prisonnier? + +LE ROI. + +Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la rançon de ce vilain +boiteux.--Pourquoi ces gens-là s'en vont-ils? + +_Il s'assoit._ + +LA REINE. + +Mais, c'est que vous les avez grondés. + +[LE ROI. + +Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, ma chère +Constance? + +LA REINE. + +Ils savent que non. + +LE ROI. + +Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, justement quand +je suis fâché. + +LA REINE. + +Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y réussirez pas +facilement. Voyez pourtant, ils se sont tous enfuis; votre colère doit +être satisfaite.] Il ne reste plus dans la galerie qu'un jeune homme +qui se promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il jette +de temps en temps vers nous un regard qui semble vouloir dire: +Si j'osais!--Tenez, je gagerais qu'il a quelque chose de +très-intéressant, de très-mystérieux à vous confier. Voyez cette +contenance craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre que +celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il s'en va.--Faut-il +l'appeler? + +LE ROI. + +Si cela vous plaît. + +_La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir +Perillo; celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La +reine s'assoit à quelque distance.]_ + +As-tu quelque chose à me dire? + +PERILLO. + +Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé. + +LE ROI. + +En quoi trompé? + +PERILLO. + +On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus humble de ses +sujets d'approcher de sa personne sacrée, et de lui exposer... + +LE ROI. + +Que demandes-tu? + +PERILLO. + +Une place dans votre armée. + +LE ROI. + +Adresse-toi à mes officiers. + +_Perillo se lève et s'incline._ + +Pourquoi es-tu venu à moi? + +PERILLO. + +Sire, la demande que j'ose faire peut décider de toute ma vie. Nous ne +voyons pas la Providence, mais la puissance des rois lui ressemble, et +Dieu leur parle de plus près qu'à nous. + +LE ROI. + +Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère avec une +cuirasse. + +PERILLO. + +J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai d'autres pensées. + +LE ROI. + +D'où vient cela? + +PERILLO. + +Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à l'heure... + +LE ROI. + +L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que l'homme d'épée. Tu +veux me flatter.--Ce n'est pas là ta raison. + +PERILLO. + +Que Votre Majesté me pardonne... + +LE ROI. + +Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au jeu, ou ta maîtresse +est morte. + +PERILLO. + +Non, Sire, non, vous vous trompez. + +LE ROI. + +Je veux connaître le motif qui t'amène. + +LA REINE. + +Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire? + +PERILLO. + +Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à moi seul, et +qu'il valût la peine de vous être dit. + +LA REINE. + +S'il ne t'appartient pas, garde-le.--Ce n'est pas la moins rare espèce +de courage. + +LE ROI. + +Fort bien.--Sais-tu monter à cheval? + +PERILLO. + +J'apprendrai, Sire. + +LE ROI. + +Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe, qui +s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup de lance jette à +bas, comme ce pauvre Vespasiano! + +LA REINE. + +Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que moi, qui +ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu de temps, et je ne +craindrais pas votre cheval de bataille. + +LE ROI. + +En vérité! + +_À Perillo._ + +Comment t'appelles-tu? + +PERILLO. + +Perillo, Sire. + +LE ROI. + +Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton étoile. Tu vois +que la reine te protège.--Remercie-la et vends ton bonnet, afin de +t'acheter un casque. + +_Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa +main à baiser._ + +LA REINE. + +Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt qu'avocat. Laisse +d'autres que toi faire leur fortune en débitant de longs discours.] +La première cause de la tienne aura été (souviens-toi de cela) la +discrétion dont tu as fait preuve.[1] Fais ton profit de l'avis que +je te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te dire, à bon +escient, que la plus curieuse des femmes, si elle s'amuse de celui qui +parle, n'estime que celui qui se tait. + +LE ROI. + +Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne vaut rien à la +guerre. + +PERILLO. + +Pour quelle raison, Sire? + +LE ROI. + +Parce que les amoureux se battent toujours trop ou trop peu, selon +qu'un regard de leur belle leur fait éviter ou chercher la mort. + +PERILLO. + +Celui qui cherche la mort peut aussi la donner. + +LE ROI. + +Commence par là; c'est le plus sage. + + +SCÈNE VI + +LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, PLUSIEURS DEMOISELLES, +PAGES, ETC. + +_Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec +lui._ + + +LE ROI. + +Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce troupeau de petites +filles? + +LA REINE. + +C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le tourmentent sans +doute pour le faire chanter. Oh! je vous en conjure, appelez-le! je +l'aime tant! personne à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de +si jolies chansons! + +LE ROI. + +Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.--Holà! Minuccio, approche, +approche, et qu'on apporte une coupe de vin de Chypre afin de le +mettre en haleine. Il nous dira quelque chose de sa façon. + +MINUCCIO, _à Vespasiano_. + +Retirez-vous, le roi m'a appelé. + +SER VESPASIANO. + +Bon, bon, la reine m'a fait signe. + +[MINUCCIO, _à part_. + +Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que Perillo s'est +échappé tantôt dans cette foule.] + +_Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps un +papier au roi, qui le lit à l'écart._ + +LA REINE. + +Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous voilà encore, +selon votre habitude, importunant ce pauvre Minuccio! + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Nous voulons qu'il nous dise une romance. + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et des tensons. + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Et des jeux-partis. + +LA REINE, _à Minuccio_. + +Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit paraître quand le +roi arrive, mais dès que je suis seule, tu ne te montres plus. + +SER VESPASIANO, _s'avançant_. + +Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se passe point de jour +qu'on ne me voie en ce palais. + +LA REINE. + +Bonjour, Vespasiano, bonjour. + +MINUCCIO, _à part_. + +Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il faut qu'il parte. + +LE ROI, _lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio_. + +Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les nouvelles. Allons, +bois un verre de vin. + +SER VESPASIANO, _buvant_. + +Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage n'est point encore fait. + +LE ROI. + +C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour. + +SER VESPASIANO. + +Certainement, Sire, certainement. + +_[À part._ + +Il ne parle point de Calatabellotte.] + +_Aux demoiselles._ + +Qu'avez-vous à rire, vous autres? + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Ah! vous autres! + +SER VESPASIANO. + +Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je réponds. Qu'y +a-t-il là de si plaisant? + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, depuis que nous ne +vous avons vu? + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Nous avons eu grand'peur pour lui. + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Et votre casque? + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et votre lance? + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Les avez-vous fait rajuster? + +SER VESPASIANO. + +Je ne fais point de cas des railleries des femmes! + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons que vous n'êtes +pas plus habile à repartir un mot de courtoisie... + +SER VESPASIANO. + +Eh bien? + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Qu'à parer une lance courtoise. + +SER VESPASIANO, _à part_. + +Petites perruches mal apprises! + +LA REINE. + +Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce qu'on dit près de lui. + +MINUCCIO. + +Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement pardon à Votre +Majesté. Je ne saurais penser depuis hier qu'à cette pauvre fille,... +je veux dire à ce pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une +romance que je tâche de me rappeler. + +LA REINE. + +Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. Mes bonnes amies veulent +des jeux-partis. Fais-leur quelques demandes pour les divertir.--Ser +Vespasiano. + +SER VESPASIANO. + +Majesté. + +LA REINE. + +Savez-vous trouver de bonnes réponses? + +SER VESPASIANO, _à part_. + +Encore la même plaisanterie! + +_Haut._ + +Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y en a pas. + +LA REINE. + +De quoi parlez-vous? + +SER VESPASIANO. + +De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le jure, qu'il n'a pas +été consommé. + +LA REINE. + +Une autre fois, une autre fois. + +SER VESPASIANO. + +Votre Majesté sera satisfaite. + +_À part._ + +Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté la reine, et +quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé; en sorte que je suis au +comble de la faveur, [en même temps que je suis soulagé d'un grand +poids. Dès que je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.] + +LE ROI, _lisant toujours_. + +Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un côté, et Charles +d'Anjou de l'autre.]--Ne parliez-vous pas de jeux-partis? + +LA REINE. + +Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner... + +LE ROI. + +Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. Allons, +Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes filles. + +_Tout le monde s'assoit en cercle._ + +MINUCCIO. + +Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder ou espérer? + +SER VESPASIANO. + +Il vaut beaucoup mieux posséder. + +MINUCCIO. + +Pourquoi, magnifique seigneur? + +SER VESPASIANO. + +Mais parce que... Cela saute aux yeux. + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez très long, ou un +coup d'épée? + +SER VESPASIANO. + +Alors, l'espérance serait préférable. + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, qui ne veut pas +de vous et qui s'en moque? + +SER VESPASIANO. + +Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop... + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Il faut posséder beaucoup de patience. + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Et espérer peu de plaisir. + +MINUCCIO, _à la troisième demoiselle_. + +Et vous, ma mie, vous ne dites rien? + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on nous dit que +l'espérance est le seul vrai bien qu'on puisse posséder. + +LA REINE. + +Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, Minuccio. + +MINUCCIO. + +Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur de ne plus voir sa +maîtresse, ou l'amant qui meurt de plaisir de la revoir? + +LES DEMOISELLES, _ensemble_. + +Celui qui meurt! celui qui meurt! + +SER VESPASIANO. + +Mais puisqu'ils meurent tous les deux... + +LES DEMOISELLES. + +Celui qui meurt! celui qui meurt! + +SER VESPASIANO. + +Mais on vous dit,... on vous demande... + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour! + +SER VESPASIANO. + +Mais observez qu'il y a deux manières... + +DEUXIÈME DEMOISELLE. + +Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement. + +SER VESPASIANO. + +Cependant... + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +Et nous n'en aurons jamais d'autres.[2] + +LE ROI. + +Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées et +silencieuses, ou de petites écervelées qui crient et qui m'empêchent +de finir ma lecture? Voyons, Minuccio, où est ta viole? + +MINUCCIO. + +Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique de ma romance +nouvelle n'est pas encore composée; j'en sais seulement les paroles. + +LE ROI. + +Eh bien! soit.--Et vous, mesdemoiselles... + +PREMIÈRE DEMOISELLE. + +Sire, nous ne dirons plus un mot. + +SER VESPASIANO, _à part_. + +Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons comme cela. Leurs +Majestés m'ont ordonné de presser le jour de mes noces... Qui me +résisterait à présent? Je m'esquive donc et vole chez cette belle. + + +SCÈNE VII + +LES PRÉCÉDENTS, _excepté_ SER VESPASIANO. + + +LA REINE, _à Minuccio_. + +Les paroles sont-elles de toi? + +MINUCCIO. + +Non, madame. + +LA REINE. + +Est-ce de Cipolla? + +MINUCCIO. + +Encore moins. + +LE ROI. + +Commence toujours. [Après un combat, mieux encore qu'après un +festin, j'aime à écouter une chanson, et plus la poésie en est douce, +tranquille, plus elle repose agréablement l'oreille fatiguée; car +c'est un grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon coup de +masse sur la tête... + +_Les demoiselles poussent un cri._ + +Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras ensuite quel est +l'auteur. On porte ainsi un meilleur jugement. + +MINUCCIO. + +Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la justice +littéraire si on lui mettait un bandeau comme à l'autre?] L'auteur de +ma romance est une jeune fille. + +LA REINE. + +En vérité! + +MINUCCIO. + +Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et modeste; et ma +romance est une plainte amoureuse. + +LA REINE. + +Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée? + +MINUCCIO. + +Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le Ciel lui a donné tout +ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse; son +père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt +l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le +moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à +ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants, +gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant], +jusqu'à dix-huit ans, son coeur n'avait pas encore parlé. De tous +ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait +pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune, et de voir agréer +ses soins, il s'était exilé volontairement, et, durant de longues +années, il avait étudié pour être avocat. + +LE ROI. + +Encore un avocat! + +MINUCCIO. + +Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il +n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur +la parole du père, et demandant pour toute récompense qu'il lui soit +permis d'espérer;] mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et +cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger +l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies, +elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle +suivit ce cavalier; elle le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un +regard décida de sa vie. + +LE ROI. + +Voilà un singulier roman. + +MINUCCIO. + +Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car +celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. [Il est marié à une +femme... la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit +peut-être dans ce royaume, et il trouve une maîtresse dans une épouse +fidèle.] La pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa +folle passion doit rester cachée dans son coeur; [elle s'étudie +incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret; elle évite +toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se défend même de +prononcer son nom;] mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison +s'affaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour; +[elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser +à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; elle +repousse les remèdes que lui offre un père désolé, elle se meurt, elle +se consume, elle se fond comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord +de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la +connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même +ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache +pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi: + +_Il lit:_ + + Va dire, Amour, ce qui cause ma peine, + À monseigneur, que je m'en vais mourir, + Et, par pitié, venant me secourir, + Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine. + + À deux genoux je demande merci. + Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure. + Dis-lui comment je prie et pleure ici, + Tant et si bien qu'il faudra que je meure + Tout enflammée, et ne sachant point l'heure + Où finira mon adoré souci. + [La mort m'attend, et s'il ne me relève + De ce tombeau prêt à me recevoir, + J'y vais dormir, emportant mon doux rêve; + Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir. + + Depuis le jour où, le voyant vainqueur, + D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée, + Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le coeur + De lui montrer ma craintive pensée, + Dont je me sens à tel point oppressée, + Mourant ainsi, que la mort me fait peur.] + Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, + Si ma douleur lui déplairait à voir? + De l'avouer je n'ai pas le courage. + Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir. + + Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu + À ma tristesse accorder cette joie, + Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu, + Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie, + Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie, + Que je vivrais si je ne l'avais vu. + Dis-lui qu'un jour une Sicilienne + Le vit combattre et faire son devoir. + Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne, + Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir. + +LA REINE. + +Tu dis que cette romance est d'une jeune fille? + +MINUCCIO. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et tu lui donneras +cette bague. + +_Elle ôte une bague de son doigt._ + +LE ROI. + +Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il semble, d'après les +derniers mots, que ce doive être pour un étranger. Le connais-tu? quel +est son nom? + +MINUCCIO. + +Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule. + +LE ROI. + +Bon! quel mystère! + +MINUCCIO. + +Sire, j'ai engagé ma parole. + +LE ROI. + +Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux de savoir ce +secret. Quant à la reine, tu sais que je suis seul quand il n'y a +qu'elle près de moi. + +_Les demoiselles se retirent au fond du théâtre._ + +MINUCCIO. + +Sire, je le sais, et je suis prêt... + +LA REINE. + +Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne opinion de moi pour +me confier ton honneur; mais puisque tu l'as engagé, je ne suis plus +ta reine en ce moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas être +cause qu'un galant homme puisse se faire un reproche. + +_Elle sort._ + +LE ROI. + +Eh bien! à qui s'adressent ces vers? + +MINUCCIO. + +Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au dernier tournoi? + +LE ROI. + +Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même. + +MINUCCIO. + +C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés. + +LE ROI. + +À moi, dis-tu? + +MINUCCIO. + +Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit qui ne fût +véritable. Cette jeune fille que je vous ai dépeinte belle, jeune, +charmante, et mourant d'amour, elle existe, elle demeure là, à deux +pas de votre palais; qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il +vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre enfant attend la +mort, c'est à sa prière que je vous parle; sa beauté, sa souffrance, +sa résignation, sont aussi vraies que son amour.--Carmosine est son +nom. + +LE ROI. + +Cela est étrange. + +MINUCCIO. + +Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, qui est allé étudier +à Padoue, et qui comptait l'épouser au retour, Votre Majesté l'a vu +ce matin même; c'est lui qui est venu demander du service à l'armée de +Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et plus tôt qu'elle, car +il se fera tuer. + +LE ROI. + +Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne sera pas. Je veux +voir cette jeune fille. + +MINUCCIO. + +L'extrême faiblesse où elle est... + +LE ROI. + +J'irai. Cela semble te surprendre? + +MINUCCIO. + +Sire, je crains que votre présence...[3] + +LE ROI. + +Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé devant la reine? + +MINUCCIO. + +Oui, Sire. + +LE ROI. + +Viens chez elle avec moi. + + +FIN DE L'ACTE DEUXIÈME. + + + + +ACTE TROISIÈME + +_Un jardin.--À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un +banc.--À droite, la maison de maître Bernard.--Dans le fond, une +terrasse et une grille._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +CARMOSINE, _assise sur le banc_; près d'elle PERILLO ET MAITRE +BERNARD, MINUCCIO, _assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la +main_. + + +CARMOSINE. + +«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que cette chanson me +plaît, mon cher Minuccio! + +MINUCCIO. + +Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes à vos ordres, moi et mon +bâton. + +_Il montre le manche de sa guitare._ + +CARMOSINE. + +Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais répéter cent +fois, et je voudrais l'entendre encore et toujours, jusqu'à ce que mon +attention et ma force fussent épuisées, et que je pusse mourir en y +rêvant!--Comment la trouves-tu, Perillo? + +PERILLO. + +Charmante quand c'est vous qui la dites. + +MAITRE BERNARD. + +Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est qu'une chanson +lugubre. Il me semble qu'en général on ne chante pas à moins d'être +gai, moi, du moins, quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive +plus. + +CARMOSINE. + +Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance de notre ami? +[Elle n'est pas bouffonne, il est vrai, comme un refrain de table; +mais qu'importe? ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour, +mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, et qu'on ne +saurait être poète sans faire semblant d'être amoureux? Elle parle +aussi de douleurs et de regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que +les amoureux en vers sont toujours les plus heureuses gens du monde, +ou les plus désolés?] «Va dire, Amour, ce qui cause ma peine...» +Comment dit-elle donc ensuite? + +MAITRE BERNARD. + +Rien de bon, je n'aime point cela. + +CARMOSINE. + +C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre l'aime beaucoup; +n'est-ce pas, Minuccio? + +MINUCCIO. + +Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée. + +MAITRE BERNARD. + +Grand bien leur fasse! un air d'enterrement! + +CARMOSINE. + +Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de l'avis de mon +père, car je le vois triste. + +PERILLO. + +Non, je vous le jure. + +CARMOSINE. + +Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu ne m'as pas +entièrement pardonné. + +PERILLO. + +Pensez-vous cela? + +CARMOSINE. + +J'espère que non; cependant je me sens bien coupable. J'ai été bien +folle, bien ingrate; et toi, pauvre ami, tu venais de si loin, tu +avais été absent si longtemps! Mais que veux-tu! je souffrais hier. + +MAITRE BERNARD. + +Et maintenant... + +CARMOSINE. + +Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont finir. + +MAITRE BERNARD. + +Hier tu en disais autant. + +CARMOSINE. + +Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai éprouvé un moment de +bien-être, puis une souffrance... Ne parlons plus d'hier, à moins que +ce ne soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en souviens +plus. + +PERILLO. + +Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous vois revenir à la +vie? Je n'ai rien souffert si vous souriez. + +CARMOSINE. + +Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] Minuccio, je +voulais te demander... + +MINUCCIO. + +Que cherchez-vous? + +CARMOSINE. + +Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai oublié un mot. + +_Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas._ + + +SCÈNE II + +LES PRÉCÉDENTS, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, _sortant de la maison_. + + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. Voyez quel délicieux +tableau de famille! + +DAME PAQUE. + +Vous êtes un homme incomparable pour accommoder toute chose. + +SER VESPASIANO. + +Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. Je n'ai fait +que répéter exactement à votre aimable fille ce que Leurs Majestés +m'avaient dit à moi-même. + +DAME PAQUE. + +Et elle a consenti? + +SER VESPASIANO. + +Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une jeune fille... + +CARMOSINE, _se levant_. + +Ser Vespasiano! + +SER VESPASIANO. + +Ma princesse. + +CARMOSINE. + +Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais vous demander votre +bras. + +SER VESPASIANO. + +Mon bras et mon épée sont à votre service. + +CARMOSINE. + +Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, jusqu'à la +terrasse. + +_Elle s'éloigne avec Perillo._ + +SER VESPASIANO, _à dame Pâque_. + +Vous le voyez, elle me lance des oeillades bien flatteuses. Mais +qu'est-ce donc que ce petit Perillo?--Je vous avoue qu'il me chagrine +de le voir; il se donne des airs d'amoureux, et si ce n'était le +respect que je vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait... + +DAME PAQUE. + +Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop bouillant, +chevalier. + +SER VESPASIANO. + +Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui regarde la dot... + +_Ils s'éloignent on se promenant._ + + +SCÈNE III + +MINUCCIO, MAITRE BERNARD. + + +MAITRE BERNARD. + +Tu crois à tout cela, Minuccio? + +MINUCCIO. + +Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va pour le mieux. + +MAITRE BERNARD. + +Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même, es-tu bien sincère? +Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce qu'elle t'a confié hier, seul à +seul? + +MINUCCIO. + +Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous répondre. Elle +m'avait chargé, comme vous le voyez, de lui ramener Perillo. À peine +avait-il essayé son casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid. + +MAITRE BERNARD. + +Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce refrain que tu vas +lui chanter, afin d'entretenir sa tristesse! + +MINUCCIO. + +Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous que je +cherche à nuire? + +MAITRE BERNARD. + +Non, certes, mais je ne puis me défendre... + +[MINUCCIO. + +Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres. + +MAITRE BERNARD. + +Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est la troisième fois +que tu me le répètes, sans jamais vouloir t'expliquer. + +MINUCCIO. + +Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais pas moi-même +davantage. La plus belle fille ne donne que ce qu'elle a, et l'ami le +plus dévoué se tait sur ce qu'il ignore. + +MAITRE BERNARD. + +La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il donc pour cette +heure-là? Quel événement doit nous arriver? Est-ce donc le roi en +personne qui va venir nous rendre visite? + +MINUCCIO, _à part_. + +Il ne croit pas être si près de la vérité. + +_Haut._ + +Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange pas à souhait, je +casse le manche de ma guitare. + +MAITRE BERNARD. + +Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute force il faut prendre +patience; mais je ne te pardonne point ces façons d'agir. + +MINUCCIO. + +Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, doutez-vous de moi? + +MAITRE BERNARD. + +Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?] Écoute, il +faut que je te dise tout, bien que tu ne veuilles me rien dire. Une +chose ici me fait plus que douter, me fait frémir, entends-tu bien? +Cette nuit, poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement de +la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait. À travers la +fente de la porte, entre le gond et la muraille, je l'ai vue assise +dans son lit, avec un flambeau tout près d'elle; elle écrivait, et, de +temps en temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis elle +reprenait sa plume avec une vivacité effrayante, comme si elle eût +obéi à quelque impression soudaine. Mon trouble en la voyant, ou ma +curiosité, sont devenus trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa +lumière s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui se +froissait en glissant sous son chevet. + +MINUCCIO. + +C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est fait soldat, à ce +qu'il croit. + +MAITRE BERNARD. + +Ma fille l'ignorait. + +MINUCCIO. + +Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? Il ne se noierait +même pas sans le dire. + +MAITRE BERNARD. + +Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà cet imbécile qui +revient avec ma femme.--Rentrons; je veux que tu saches tout. + +MINUCCIO. + +C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous voyez bien +qu'elle ne pense qu'à rire. + +_Ils rentrent dans la maison._ + + +SCÈNE IV + +SER VESPASIANO ET DAME PAQUE _viennent du fond du jardin_. + + +SER VESPASIANO. + +Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour voler chez le +tabellion, afin de hâter le contrat. + +DAME PAQUE. + +Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si bonne +composition. + +SER VESPASIANO. + +Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi; mon but principal +est de m'attacher à votre famille. + +DAME PAQUE. + +Mon mari fera quelques difficultés; entre nous, c'est une pauvre tête, +un homme qui calcule, un homme besoigneux. + +SER VESPASIANO. + +Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si vous m'en croyez, +magnifiques. Le roi y viendra. + +DAME PAQUE. + +Est-ce possible! + +SER VESPASIANO. + +Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même, dame Pâque. +Vous serez la reine du bal. + +DAME PAQUE. + +Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus. + +SER VESPASIANO. + +Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez le tabellion. + + +SCÈNE V + +CARMOSINE ET PERILLO _viennent du fond_. + + +CARMOSINE. + +Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que deviendrait mon père +si Dieu me retirait de ce monde. + +PERILLO. + +Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas ainsi tout à +l'heure. + +CARMOSINE. + +Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque sa seule joie sur +la terre. S'il venait à me perdre, je ne sais vraiment pas comment +il supporterait ce malheur. [Votre père fut son dernier ami, et quand +vous êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que cette +maison est devenue la vôtre. En nous voyant grandir ensemble, on +disait dans le voisinage que maître Bernard avait deux enfants. S'il +devait aujourd'hui n'en avoir plus qu'un seul... + +PERILLO. + +Mais vous nous disiez d'espérer. + +CARMOSINE. + +Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre soin de lui, de +ne pas l'abandonner... Je sais que vous avez fait une demande, et +que vous pensez à quitter Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez +encore... Il m'a semblé entendre du bruit. + +PERILLO. + +Ce n'est rien; je ne vois personne. + +CARMOSINE. + +Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,... j'en suis +convaincue, je le sais. Je ne vous parle pas de cette démarche, ni du +motif qui l'a dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée, vous +prendrez ma place après moi. + +PERILLO. + +Rien après vous! + +CARMOSINE. + +Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... Je vous lègue mon +père. + +PERILLO. + +Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si vous aviez un pied +dans la tombe. Cette romance que, tout à l'heure, vous vous plaisiez +à répéter, je ne m'y suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre +histoire, c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: vous +voulez mourir. + +CARMOSINE. + +Prends garde! Ne parle pas si haut. + +PERILLO. + +[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis est la vérité! Si +vous avez dans l'âme cette affreuse idée de quitter volontairement +la vie, et de nous cacher vos souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie +tout à coup expirer au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel +soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir, fidèle +seulement à votre affreux silence, vous eussiez conçu la pensée...] +Vous me recommandiez votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille! + +CARMOSINE. + +Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que faire d'une main si +faible. + +PERILLO. + +Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi trompez-vous votre +père? Pourquoi affectez-vous devant lui ce repos, cet espoir que vous +n'avez pas, cette sorte de joie qui est si loin de vous? + +CARMOSINE. + +Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu nous appelle à +lui, il nous envoie, n'en doute point, des messagers secrets qui nous +avertissent. [Je n'ai pas fait beaucoup de bien, mais je n'ai pas non +plus fait grand mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne +m'a jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il me +pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être heureuse. J'en ai +déjà de charmants présages. + +PERILLO. + +Vous l'aimez beaucoup, Carmosine. + +CARMOSINE. + +De qui parles-tu? + +PERILLO. + +Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant d'attraits. + +CARMOSINE. + +Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne cherche pas à +pénétrer un secret qui ne saurait être bon à personne; tu l'apprendras +quand je ne serai plus. [Tu me demandes pourquoi je trompe mon père? +C'est précisément par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant à +lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais point non plus +parlé comme je l'ai fait, si, en le faisant, je n'eusse rempli un +devoir. Je te demande de ne point trahir la confiance que j'ai en toi. + +PERILLO. + +Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi du moins... + +CARMOSINE. + +Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans remède.] Tu vas +maintenant aller dans ma chambre; voici une clef, tu ouvriras un +coffre qui est derrière le chevet de mon lit, tu y trouveras une robe +de fête;... je ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes +de la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous un papier +écrit, que tu prendras et que tu garderas; je te le confie,... à toi +seul, n'est-ce pas? + +PERILLO. + +Votre testament, Carmosine? + +CARMOSINE. + +Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi puis-je disposer +au monde? C'est bien peu de chose que ces adieux qu'on laisse malgré +soi à la vie, et qu'on nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta +part, Perillo. + +PERILLO. + +Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez qu'il est +possible... + +CARMOSINE. + +Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons tout à l'heure, [dans +ma chambre, car je vais rentrer;] il se fait tard, [voici l'heure des +vêpres.[4]] + + +SCÈNE VI + + +CARMOSINE, _seule_. + +Ta part! pauvre et excellent coeur!--Elle eût été plus douce, et tu +la méritais, si l'impitoyable hasard ne m'eût fait rencontrer... Dieu +puissant! quel blasphème sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma +chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon seul bien, toi ma +vie et ma mort, toi qu'il connaît maintenant? O bon Minuccio, digne, +loyal ami! il t'a écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été +touché, il m'a envoyé une bague... + +_Elle la baise._ + +Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur ce matin quand +j'ai entendu ces mots: Il sait tout! Qu'importent maintenant et mes +larmes, et ma souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il +sait que je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait +raison;--cette joie devant mon père a été cruelle, mais pouvais-je la +contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, le coeur me battait avec +tant de force! Il l'avait vu, lui, il lui avait parlé!] O mon amour! ô +charme inconcevable! délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je +meurs tranquille, et mes voeux sont comblés.--L'a-t-il compris en +m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant que j'aimais, je +disais que j'allais mourir? Oui, il m'a comprise, il m'a devinée. Il +m'a mis au doigt cet anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne +serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient rendues, ô mon +Dieu! je vais mourir, et je puis mourir! + +_On entend sonner à la grille du jardin._ + +On sonne à la grille, je crois?--Holà! Michel! personne ici? Comment +m'a-t-on laissée toute seule? + +_Elle s'approche de la maison._ + +[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent quelque +chose attentivement, et paraissent se consulter. Minuccio semble les +retenir... Perillo m'aurait-il trahie? + +_On sonne une seconde fois._ + +Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, où es-tu? Ouvre donc] + + +SCÈNE VII + +CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, _ouvrant la grille. Une femme, qui +accompagne la reine, reste au fond du théâtre._ + + +LA REINE. + +N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le médecin? + +MICHEL. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Puis-je lui parler? + +MICHEL. + +Je vais l'avertir. + +LA REINE. + +Attends un instant. Qui est cette jeune fille? + +MICHEL. + +C'est mademoiselle Carmosine. + +LA REINE. + +La fille de ton maître? + +MICHEL. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire. + + +SCÈNE VIII + +CARMOSINE, LA REINE. + + +LA REINE. + +Pardon, mademoiselle... + +_À part._ + +Elle est bien jolie. + +_Haut._ + +Vous êtes la fille de maître Bernard? + +CARMOSINE. + +Oui, madame. + +LA REINE. + +Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment d'entretien? + +_Carmosine lui fait signe de s'asseoir._ + +Vous ne me connaissez pas? + +CARMOSINE. + +Je ne saurais dire... + +LA REINE, _s'asseyant_. + +Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune homme qui demeure +ici, je crois, et qui se nomme Perillo. + +CARMOSINE. + +Il est à la maison, si vous voulez le voir... + +LA REINE. + +Tout à l'heure, si vous le permettez.--Je suis étrangère, +mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne une position assez +élevée. Je porte à ce jeune homme beaucoup d'intérêt, et il serait +possible qu'un jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa +fortune. + +CARMOSINE. + +Il le mérite à tous égards. + +_Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison._ + +MAITRE BERNARD, _bas à Minuccio_. + +Qui donc est là avec ma fille? + +MINUCCIO. + +Ne dites mot, venez avec moi. + +_Il l'emmène._ + +LA REINE. + +C'est précisément sur ce point que je désire être éclairée, [et je +vous demande encore une fois pardon de ce que ma démarche peut avoir +d'étrange. + +CARMOSINE. + +Elle est toute simple, madame, mais mon père serait plus en état de +vous répondre que moi; je vais, s'il vous plaît... + +LA REINE. + +Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune. Vous êtes +souffrante, m'a-t-on dit. + +CARMOSINE. + +Un peu, madame. + +LA REINE. + +On ne le croirait pas. + +CARMOSINE. + +Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien qu'il ne me +quitte jamais. + +LA REINE. + +Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge. + +CARMOSINE. + +En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut. + +LA REINE. + +Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.--Mais la crainte +que j'ai de vous fatiguer me force à préciser mes questions, car je ne +veux point vous le cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que +je désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous me la faites, +qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée avec ce jeune homme; vous +le connaissez depuis son enfance.--Est-ce un honnête homme? est-ce un +homme de coeur? + +CARMOSINE. + +Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un assez bon juge... + +LA REINE. + +Je m'en rapporte entièrement à vous. + +[CARMOSINE. + +D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne comprends pas bien +que, sans me connaître... + +LA REINE. + +Je vous connais plus que vous ne pensez, et la preuve que j'ai toute +confiance en vous, c'est la question que je vais vous faire, en vous +priant de l'excuser, mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes +belle, jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous parlons] +demandait votre main, l'épouseriez-vous? + +CARMOSINE. + +Mais, madame... + +LA REINE. + +En supposant, bien entendu, que votre coeur fut libre, et qu'aucun +engagement ne vînt s'opposer à cette alliance. + +CARMOSINE. + +Mais, madame, dans quel but me demandez-vous cela? + +LA REINE. + +C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle comme vous, qui +a votre âge, qui est, comme vous, un peu souffrante; c'est de la +mélancolie ou peut-être quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je +ne sais trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, et +de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire; car elle vit +dans la solitude, et vous savez de quel danger cela est pour une jeune +tête qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions; [qui prend pour +l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle +ne peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un monde, +innocemment, sans y réfléchir, par un penchant naturel du coeur,] +et qui, hélas! en cherchant l'impossible, passe bien souvent à côté du +bonheur. + +[CARMOSINE. + +Cela est cruel. + +LA REINE. + +Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des plus belles, des +plus nobles et des plus sages, perdre leur jeunesse, et quelquefois la +vie, pour avoir gardé de pareils secrets! + +CARMOSINE. + +On peut donc en mourir, madame? + +LA REINE. + +Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent, n'ont +jamais su ce que c'est que l'amour, [ni en rêve ni autrement. Un +homme, sans doute, doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la +force, l'habitude de l'activité, le métier des armes surtout, doivent +le sauver; mais une femme!--Privée de ce qu'elle aime, où est son +soutien? Si elle a du courage, où est sa force? Si elle a un métier, +fût-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut +dire où est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que +son pied fait tourner le rouet?] + +CARMOSINE. + +Que vous me charmez de parler ainsi! + +LA REINE. + +C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être pas obligé de les +plaindre qu'on ne veut pas croire à nos chagrins. Ils sont réels, +et d'autant plus profonds, que ce monde qui en rit nous force à les +cacher; notre résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on +touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; de jour en jour +on se fait à sa souffrance, on s'y livre, on s'y abandonne, on s'y +dévoue, on l'aime, on aime la mort... Voilà pourquoi je voudrais +tâcher d'en préserver ma jeune amie. + +CARMOSINE. + +Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo qu'elle aime? + +LA REINE. + +Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel qu'on me l'a dit, +bon, brave, honnête (savant, peu importe), sa femme ne serait-elle pas +heureuse? + +CARMOSINE. + +Heureuse, si elle en aime un autre! + +LA REINE. + +Vous ne répondez pas à ma question première. [Je vous avais demandé +de me dire si, à votre avis personnel, Perillo vous semble, en effet, +digne d'être chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en +conjure.] + +CARMOSINE. + +Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra donc l'oublier? + +LA REINE, _à part_. + +Je n'en obtiendrai pas davantage. + +_Haut._ + +[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande? + +CARMOSINE. + +Dès qu'elle se marie, il me semble... + +LA REINE. + +Eh bien! achevez votre pensée. + +CARMOSINE. + +Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner tout son coeur, +toute son âme?...] + +LA REINE. + +Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais... + +CARMOSINE. + +Parlez, de grâce, je vous écoute; je m'intéresse aussi à votre amie. + +LA REINE. + +Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit aimer, ne puisse +être à elle; supposez qu'il soit marié lui-même. + +CARMOSINE. + +Que dites-vous? + +LA REINE. + +Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand seigneur, un +prince; que le rang qu'il occupe, que le nom seul qu'il porte, mettent +à jamais entre elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez +que c'est le roi. + +CARMOSINE. + +Ah! madame! qui êtes-vous? + +LA REINE. + +Imaginez que la soeur de ce prince, ou sa femme, si vous voulez, +soit instruite de cet amour, qui est le secret de ma jeune amie, et +que, loin de ressentir pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait +entrepris de la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de +l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place auprès d'elle dans +le palais même de son époux; imaginez qu'elle trouve tout simple que +cet époux victorieux, le plus vaillant chevalier de son royaume, +ait inspiré un sentiment que tout le monde comprendra sans peine; +figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, aucune crainte de sa jeune +rivale, non qu'elle fasse injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit +à son honneur; supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, qui +a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin que cet amour, +tristement caché dans la solitude, s'épure en se montrant au grand +jour, et s'ennoblisse par sa cause même. + +CARMOSINE, _fléchissant le genou_. + +Ah! madame, vous êtes la reine! + +LA REINE. + +Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier don +Pèdre. + +CARMOSINE. + +Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort peut faire +oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle ressemble à Dieu! Elle +me pénètre d'admiration, de respect et de reconnaissance; mais elle +m'accable, elle me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien +je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi, je ne puis +exprimer... Permettez que je me retire, que je me cache à tous les +yeux. + +LA REINE. + +Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit qui vous effraie? + +CARMOSINE. + +Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! vous ici! +la reine! Comment avez-vous pu savoir?... Minuccio m'a trahie sans +doute... Comment pouvez-vous jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez +la main, madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... Moi, la fille de +maître Bernard, avoir osé élever mes regards!... Ne croyez-vous pas +que ma démence est un crime, et que vous devez m'en punir?... Ah! sans +nul doute, vous le voyez; mais vous avez pitié d'une infortunée dont +la raison est égarée, et vous ne voulez pas que cette pauvre folle +soit plongée au fond d'un cachot, ou livrée à la risée publique! + +LA REINE. + +À quoi songez-vous, juste ciel! + +CARMOSINE. + +Ah! je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais abusée un +moment, si mon amour avait été autre chose qu'une souffrance! Dieu +m'est témoin, Dieu qui voit tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé, +je me suis souvenue qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout +essayé pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser de ma mémoire +ce qui m'est plus cher que ma vie. Hélas! madame, vous le savez sans +doute, que personne ici-bas ne répond de son coeur, et qu'on ne +choisit pas ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie; +puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du moins tout +entier. Croyez, madame, et soyez convaincue, je vous le demande les +mains jointes, croyez qu'il n'est entré dans mon âme ni espoir, ni +orgueil, ni la moindre illusion.] C'est malgré mes efforts, malgré +ma raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoyablement, +misérablement accablée par une puissance invincible, qui a fait de moi +son jouet et sa victime. Personne n'a compté mes nuits, personne n'a +vu toutes mes larmes, pas même mon père. Ah! je ne croyais pas que +j'en viendrais jamais à en parler moi-même. J'ai souhaité, il est +vrai, quand j'ai senti la mort, de ne point partir sans un adieu; +je n'ai pas eu la force d'emporter dans la tombe ce secret qui +me dévorait. Ce secret! c'était ma vie elle-même, et je la lui ai +envoyée. Voilà mon histoire, madame, je voulais qu'il la sût, et +mourir. + +LA REINE. + +Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me l'a racontée; +Minuccio ne vous a point trahie. + +CARMOSINE. + +Quoi! madame, c'est le roi lui-même... + +LA REINE. + +Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup trop loin +pour moi.] C'est le roi qui veut que vous repreniez courage, que vous +guérissiez, que vous soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un +peu d'amitié. + +CARMOSINE, _d'une voix faible_. + +C'est lui qui veut que je reprenne courage? + +LA REINE. + +Oui; je vous répète ses propres paroles. + +CARMOSINE. + +Ses propres paroles? Et que je guérisse? + +LA REINE. + +Il le désire. + +CARMOSINE. + +Il le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas? + +LA REINE. + +Oui, si nous y pouvons quelque chose. + +CARMOSINE. + +Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout à l'heure;... car +je comprends tout à présent,... votre jeune amie, c'était moi. + +LA REINE. + +Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai envoyé cette bague. +Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit? + +CARMOSINE. + +C'était vous?... Je vous remercie,... et je suis prête à obéir. + +_Elle tombe sur le banc._ + +LA REINE. + +Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pâleur Vous ne me +répondez pas? je vais appeler. + +CARMOSINE. + +Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi. + +[LA REINE. + +Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu tort de venir +ici, et de vous parler comme je l'ai fait. + +CARMOSINE, _se levant_. + +Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore à comprendre +que la bonté humaine puisse inspirer une générosité pareille à la +vôtre! Tort de venir, vous, ma souveraine, quand je devrais vous +parler à genoux! lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce +n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate en manquant +de reconnaissance. Que puis-je faire pour vous remercier dignement? +je n'ai que la ressource d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce +pas?... Dites-lui que je l'oublierai. + +LA REINE. + +Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis bien mal exprimée. +Je suis votre reine, il est vrai, mais si je ne voulais qu'être obéie, +enfant que vous êtes, je ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter +une dernière fois? + +CARMOSINE. + +Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui était ma +souffrance, et qui était aussi mon seul bien, tout le monde le +connaît. Le roi me méprise, [et je pensais bien qu'il en devait être +ainsi, mais je n'en étais pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a +racontée; ma romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et +ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio me l'avait +laissé croire. À présent, il ne me reste rien; ma douleur même ne +m'appartient plus. Parlez, madame, tout ce que je puis dire, c'est que +vous me voyez résignée à obéir, ou à mourir. + +LA REINE. + +Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et je vais vous dire +ce que nous voulons. Écoutez donc: oui, c'est le roi qui veut d'abord +que vous guérissiez, et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui +trouve que ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt +à mourir d'un si vaillant amour;--ce sont là ses propres +paroles.--Appelez-vous cela du mépris?--Et c'est moi qui veux vous +emmener, que vous restiez près de moi, que vous ayez une place parmi +mes filles d'honneur, qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est +moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez le voir tous +les jours; qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas à +vous défendre, vous cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers +ce qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur avec un +tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux vous apprendre que l'on peut +aimer sans souffrir, lorsque l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la +honte ou le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle est +faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée ne l'est pas. + +CARMOSINE. + +Bonté du ciel! + +LA REINE. + +C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de vous, qu'un homme +loyal, honnête et brave, vous donne la main pour entrer chez moi; +qu'il sache comme moi, comme tout le monde, le secret de votre +souffrance passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, que je +vous croie heureuse sur la sienne, et que votre coeur puisse guérir +ainsi, par l'amitié de votre reine, et par l'estime de votre époux... +Prêtez l'oreille, n'est-ce pas le bruit du clairon? + +CARMOSINE. + +C'est le roi qui sort du palais. + +LA REINE. + +Vous savez cela, jeune fille? + +CARMOSINE. + +Oui, madame; nous demeurons si près! nous sommes habitués à entendre +ce bruit. + +LA REINE. + +C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici. + +CARMOSINE. + +Est-ce possible? + +LA REINE. + +Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous aussi ces cloches? + +CARMOSINE. + +Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense qui se rend à +l'église. Aujourd'hui,... je me rappelle,... n'est-ce pas un jour de +fête? Comme ils accourent de tous côtés! Ah! mon rêve! je vois mon +rêve! + +LA REINE. + +C'est l'heure de la bénédiction. + +CARMOSINE. + +Oui, en ce moment le prêtre est à l'autel, et tous s'inclinent devant +lui. Il se retourne vers la foule, il tient entre ses mains l'image du +Sauveur, il l'élève... Pardonnez-moi! + +_Elle s'agenouille._ + +LA REINE. + +Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu quelle réponse vous +allez faire à votre roi. + +_On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et des hommes +d'armes s'arrêtent à la grille, le roi paraît bientôt après._ + + +SCÈNE IX + +LES PRÉCÉDENTS, LE ROI, PERILLO, _près de lui_, MAITRE BERNARD, DAME +PAQUE, SER VESPASIANO, MINUCCIO. + + +[LE ROI. + +Vous avez là un grand jardin, cela est commode et agréable. + +MAITRE BERNARD. + +Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...] + +LE ROI. + +Où est votre fille? + +MAITRE BERNARD. + +La voilà, Sire, devant Votre Majesté... + +[LE ROI. + +Est-elle mariée? + +MAITRE BERNARD. + +Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre Majesté...] + +LE ROI, _à Carmosine_. + +C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante et en +danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage à cela. + +MAITRE BERNARD. + +Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade. Il est vrai +que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration est notable. + +LE ROI. + +Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que le monde fût +sitôt privé d'une si belle enfant.] + +_À Carmosine._ + +Approchez un peu, je vous prie. + +[SER VESPASIANO, _à Minuccio_. + +Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute l'affaire. +Calatabellotte est à moi. + +MINUCCIO. + +Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire en +particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. Le roi est un +grand médecin; c'est la méthode d'Albucassis.] + +LE ROI, _à Carmosine_. + +Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi? + +CARMOSINE. + +Non, Sire. + +LE ROI. + +Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire ceci, la belle fille? +Vous qui êtes jeune et qui êtes faite pour réjouir le coeur des +autres, vous vous laissez avoir du chagrin? Nous vous prions, pour +l'amour de nous, qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous +soyez bientôt guérie. + +CARMOSINE. + +Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une trop grande peine +qui est la cause de ma souffrance. Puisque vous avez pu m'en plaindre, +j'espère que Dieu m'en délivrera. + +LE ROI. + +Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut m'obéir sur un +autre point. Quelqu'un vous en a-t-il parlé? + +CARMOSINE. + +Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on daignait +avoir... + +LE ROI. + +Pas autre chose? + +_À la reine._ + +Est-ce vrai, Constance? + +LA REINE. + +Pas tout à fait. + +LE ROI. + +Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous +nous avez porté vous a, près de nous, mise en grand honneur; et celui +qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre +main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous vous avons +choisi. + +_Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline._ + +Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre chevalier, et +porter dans nos passes d'armes votre devise et vos couleurs, sans +demander autre chose de vous, pour cette promesse, qu'un seul baiser. + +LA REINE, _à Carmosine_. + +Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse. + +CARMOSINE, _donnant son front à baiser au roi_. + +Sire, la reine a répondu pour moi. + + +FIN DE CARMOSINE. + + + + +ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES POUR LA REPRÉSENTATION + +1.--PAGE 369. + +_La première cause de_ ta fortune _aura été_, etc. + +2.--PAGE 377. + +TROISIÈME DEMOISELLE. + +_Et nous n'en aurons jamais d'autres._ + +TOUTES LES DEMOISELLES, _ensemble_. + +Et nous n'en aurons jamais d'autres. + +3.--PAGE 384. + +_Je crains que votre présence._ + +LE ROI. + +J'irai, te dis-je. Je la verrai, je lui parlerai. Je ne veux pas que +cette jeune fille meure; je ne le veux pas. + +MINUCCIO. + +Il ne sera pas facile de l'en empêcher, car elle l'a résolu, et +la besogne est à moitié faite. Sire, prenez garde de l'achever en +cherchant à la sauver. + +LE ROI. + +_Ne disais-tu pas tout à l'heure_, etc. + +4.--PAGE 398. + +_Il se fait tard._ Va, mon ami, fais ce que je t'ai dit. + +PERILLO, _en sortant_. + +Ah! cela est horrible! + + +FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES. + + +Le sujet de _Carmosine_ se trouve dans une nouvelle du _Décaméron_ (la +septième de la dixième journée). En voici le sommaire: + +«Le roi Pierre, ayant appris le fervent amour que lui portait Lise, +et dont elle était malade, va la consoler et la marie avec un jeune +gentilhomme; après quoi il lui donne un baiser sur le front et se +déclare pour toujours son chevalier.» + +Cette anecdote, que Boccace raconte avec beaucoup de grandeur et de +simplicité, n'a que huit pages, et les caractères n'y sont pas même +indiqués, hormis pourtant celui du roi, dont la conduite fait assez +connaître la générosité chevaleresque. Le jeune gentilhomme qui, dans +la nouvelle, n'arrive qu'à la fin pour épouser Lise, devient dans la +comédie un ami d'enfance et un fiancé de la jeune fille, ce qui +ajoute beaucoup à l'intérêt du sujet en compliquant les situations. Le +personnage de ser Vespasiano est aussi une création nouvelle qui vient +jeter de temps à autre, au milieu de cette mélopée amoureuse, une note +comique, indispensable au théâtre bien plus qu'à la lecture. + +En examinant les débris du manuscrit autographe, j'y remarque que +l'héroïne s'appelle Lise, pendant tout le premier acte, comme dans le +récit de Boccace. Probablement, lorsqu'il eut imaginé la belle scène +du second acte où Perillo entend le nom de sa maîtresse mêlé aux +forfanteries de ser Vespasiano, Alfred de Musset aura pensé que ce nom +n'avait pas assez d'originalité pour frapper l'oreille du spectateur +et éveiller son attention, comme celle de Perillo. De même, lorsque +Minuccio, seul avec le roi, lui confie le secret de la jeune malade, +l'auteur aura senti qu'il fallait à cette jeune fille un nom plus +pittoresque et moins vulgaire que celui de Lise. Peut-être aussi +a-t-il compris, à mesure qu'il avançait dans son oeuvre, que +l'esquisse légère de Boccace allait devenir entre ses mains un type +complet. Le nom un peu bizarre, mais sicilien, de Carmosine, qu'il +substitua sur le manuscrit au nom de Lise, à partir du second acte, +fut en quelque sorte une prise de possession. + +Pour peu qu'on sache ce que c'est qu'une pièce de théâtre, on +reconnaît que celle-ci a été écrite avec la pensée qu'elle serait +représentée tôt ou tard. On ne voit point dans _Carmosine_ de brusques +changements de lieu; les scènes s'enchaînent sans interruption. +L'auteur a soin de prolonger le mystère qui règne sur tout le premier +acte jusqu'au moment où cet acte va finir. Le procédé employé pour +faire entendre à Perillo, de la bouche même de Carmosine, le mot cruel +qui lui apprend qu'elle ne l'aime plus; la scène du second acte où +la sottise de ser Vespasiano donne le coup de grâce à ce pauvre +amant déjà si malheureux; l'habileté avec laquelle l'auteur rapproche +Perillo de Carmosine au début du troisième acte; ses précautions pour +dissimuler jusqu'au dernier moment le dénoûment heureux, en montrant +la mort de l'héroïne comme inévitable, tandis qu'au contraire il +prépare sa guérison et son mariage; enfin la grande scène entre +Carmosine et la reine, qui semble conduire tout droit vers un but +opposé à celui qu'on voudrait atteindre, tout cela est conçu et +traité dramatiquement, selon les règles de l'art et même du métier. +Il faudrait être aveugle pour ne point le voir. Cependant on s'est si +bien accoutumé à dire que les comédies d'Alfred de Musset n'étaient +pas destinées au théâtre qu'on l'a répété de celle-ci, comme des +précédentes, sans y regarder et contrairement à l'évidence. + +_Carmosine_ parut pour la première fois, en 1850, dans le +_Constitutionnel_. Une erreur de ponctuation, commise par les +compositeurs de ce journal et qui changeait le sens d'un vers dans la +romance de Minuccio, fut pour l'auteur un sujet de grand chagrin. Il +écrivit à M. Véron, sur ce vers estropié, une lettre curieuse qu'on +trouvera dans la Correspondance. + +La mise en scène de cette comédie n'a présenté aucune difficulté +sérieuse. On n'y a éprouvé d'autre embarras que celui des richesses. +La trop grande abondance des idées, qui ajoute au charme de la +lecture, a rendu nécessaires quelques coupures à la représentation. +Cette pièce a été jouée sur le théâtre de l'Odéon, le 7 novembre 1865, +et le public de Paris a témoigné ce jour-là qu'il n'avait point +perdu le goût des sentiments élevés ni du beau langage. Mademoiselle +Thuillier a donné au personnage de Carmosine un caractère de douce +passion et de mélancolie poétique dont ses auditeurs garderont +longtemps le souvenir. + + +FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + * * * * * + +TABLE GÉNÉRALE DES COMÉDIES ET PROVERBES + + +TOME PREMIER + + AVANT-PROPOS 1 + + LA NUIT VÉNITIENNE 9 + + ANDRÉ DEL SARTO 49 + Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour + la représentation 128 + + LES CAPRICES DE MARIANNE 141 + Additions et Variantes 201 + + FANTASIO 213 + + ON NE BADINE PAS AVEC L'AMOUR 279 + Additions et Variantes 367 + + BARBERINE 375 + +TOME DEUXIÈME + + LORENZACCIO 1 + Traduction du fragment du livre XV des _Chroniques + florentines_ 214 + + LE CHANDELIER 223 + Additions et Variantes 314 + + IL NE FAUT JURER DE RIEN 321 + Additions et Variantes 406 + + +TOME TROISIÈME + + UN CAPRICE 1 + + IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE 61 + + LOUISON 97 + + ON NE SAURAIT PENSER À TOUT 163 + + BETTINE 227 + + CARMOSINE 311 + Additions et Variantes 420 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset +- Tome 5, by Alfred De Musset + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + +***** This file should be named 23567-8.txt or 23567-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/5/6/23567/ + +Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/23567-8.zip b/23567-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..acc38c0 --- /dev/null +++ b/23567-8.zip diff --git a/23567-h.zip b/23567-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ce3843e --- /dev/null +++ b/23567-h.zip diff --git a/23567-h/23567-h.htm b/23567-h/23567-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1f93db7 --- /dev/null +++ b/23567-h/23567-h.htm @@ -0,0 +1,17643 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + <title>Alfred de Musset, oeuvres complètes, tome 5 .</title> + <style type="text/css"> + + body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + pre {font-size: 0.7em;} + .sc {font-variant: small-caps;} + + hr {text-align: center; width: 50%;} + html>body hr {margin-right: 25%; margin-left: 25%; width: 50%;} + hr.full {width: 100%;} + html>body hr.full {margin-right: 0%; margin-left: 0%; width: 100%;} + hr.short {text-align: center; width: 20%;} + html>body hr.short {margin-right: 40%; margin-left: 40%; width: 20%;} + hr.empty { visibility:hidden;} + + + .note, .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; + font-size: 0.9em;} + + span.pagenum {position: absolute; left: 1%; right: 91%; + font-size: 8pt;} + + .figure, .figcenter, .figright, .figleft + {padding: 1em; margin: 0; text-align: center; font-size: 0.8em;} + .figure img, .figcenter img, .figright img, .figleft img + {border: none;} + .figure p, .figcenter p, .figright p, .figleft p + {margin: 0; text-indent: 1em;} + .figcenter {margin: auto;} + .figright {float: right;} + .figleft {float: left;} + + .inline {border: none; vertical-align: middle;} + + p.author {text-align: right;} + .speaker {text-align: center;} + .did {margin-left: 4em} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; + text-align: left;} + .poemnoindent {text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poemnoindent .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poemnoindent p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poemnoindent p.i2 {margin-left: 2em;} + .poem p.i2 {margin-left: 2em;} + .poem p.i4 {margin-left: 4em;} + .poemnoindent p.i4 {margin-left: 4em;} + .poemnoindent p.i6 {margin-left: 6em;} + .poemnoindent p.i8 {margin-left: 8em;} + .poemnoindent p.i10 {margin-left: 10em;} + .poemnoindent p.i14 {margin-left: 14em;} + .poemnoindent p.i16 {margin-left: 16em;} + .poemnoindent p.i18 {margin-left: 18em;} + .poemnoindent p.i20 {margin-left: 20em;} + .poemnoindent p.i22 {margin-left: 22em;} + .poemnoindent p.i24 {margin-left: 24em;} + .poemnoindent p.i26 {margin-left: 26em;} + .poemnoindent p.i28 {margin-left: 28em;} + .poemnoindent p.i30 {margin-left: 30em;} + + </style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset - +Tome 5, by Alfred De Musset + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de Alfred de Musset - Tome 5 + +Author: Alfred De Musset + +Release Date: November 20, 2007 [EBook #23567] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<h3>ŒUVRES COMPLÈTES</h3> +<h4>DE</h4> +<h1>ALFRED DE MUSSET</h1> + +<h3>ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA</h3> +<h4>D'UN PORTRAIT GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE</h4> +<h4>ET ACCOMPAGNÉE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE</h4> + +<hr /> + +<h3>TOME CINQUIÈME</h3> + + + + + +<h2>COMÉDIES</h2> + +<h1>III</h1> + +<h4>PARIS</h4> + +<h3>EDITION CHARPENTIER</h3> + +<h4>L. HÉBERT, LIBRAIRE</h4> + +<h4>7, RUE PERRONET, 7</h4> + +<h4>1888</h4> + + + +<a id="caprice"></a> +<h2>UN CAPRICE</h2> + +<h3>COMÉDIE EN UN ACTE</h3> + +<h4>PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847.</h4> + + +<table summary="Personnages caprice" width="90%"> +<tr><td>PERSONNAGES. </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr> + +<tr><td>M. DE CHAVIGNY </td><td> M. <span class="sc">Brindeau.</span></td></tr> + +<tr><td>MATHILDE. </td><td> M<sup>mes</sup> <span class="sc">Judith.</span></td></tr> + +<tr><td>MADAME DE LÉRY. </td><td> <span class="sc">Allan-Despréaux.</span></td></tr> +</table> + +<p class="speaker"><i>La scène se passe dans la chambre à coucher de Mathilde.</i></p> + +<div class="figcenter"><a href="images/caprice.jpg"><img src="images/caprice.jpg" alt="Un caprice" /></a><br />Un caprice</div> + + + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MATHILDE, <i>seule, travaillant au filet.</i></p> + +<p>Encore un point, et j'ai fini.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle sonne; un domestique entre.</i></p> + +<p>Est-on venu de chez Janisset?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Non, madame, pas encore.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>C'est insupportable; qu'on y retourne; dépêchez-vous.</p> + +<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p> + +<p>J'aurais dû prendre les premiers glands venus; il est +huit heures; il est à sa toilette; je suis sûre qu'il va +venir ici avant que tout soit prêt. Ce sera encore un +jour de retard.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se lève.</i></p> + +<p>Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait +aux yeux de bien des gens pour un peu plus que +romanesque. Après un an de mariage! Qu'est-ce que +madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le savait? +Et lui-même, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-être +du mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce +mystère, en effet? Je ne sais; il me semble que je n'aurais +pas travaillé de si bon cœur devant lui; cela aurait +eu l'air de lui dire: Voyez comme je pense à vous; cela +ressemblerait à un reproche; tandis qu'en lui montrant +mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai +pensé à lui.</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE, <i>rentrant</i>.</p> + +<p>On apporte cela à madame de chez le bijoutier.</p> + +<p class="speaker"><i>Il donne un petit paquet à Mathilde.</i></p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Enfin!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se rassoit.</i></p> + +<p>Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi.</p> + +<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p> + +<p>Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire +votre dernière toilette. Voyons si vous serez coquette +avec ces glands-là? Pas mal. Comment serez-vous +reçue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on a +eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite +personne? On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. +On n'a voulu vous montrer que dans tous vos +atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle baise sa bourse et s'arrête.</i></p> + +<p>Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne +te vendrait pas deux louis. Comment se fait-il qu'il +me semble triste de me séparer de toi? N'as-tu pas +été commencée pour être finie le plus vite possible? +Ah! tu as été commencée plus gaiement que je ne +t'achève. Il n'y a pourtant que quinze jours de cela; +que quinze jours, est-ce possible? Non, pas davantage; +et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous trop +tard, petite?... Pourquoi de telles idées? On vient, je +crois; c'est lui; il m'aime encore.</p> + +<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Voilà monsieur le comte, madame.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié +l'autre. Sotte que je suis! Je ne pourrai pas encore +lui donner aujourd'hui! Qu'il attende un instant, une +minute, au salon; vite, avant qu'il entre...</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Le voilà, madame.</p> + +<p class="speaker"><i>Il sort. Mathilde cache sa bourse.</i></p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="speaker">MATHILDE, CHAVIGNY.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange?</p> + +<p class="speaker"><i>Il s'assoit.</i></p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Moi, Henri? quelle question!</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours, +quand j'entre chez vous, que je suis votre mari, +et je pousse la porte trop vite.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Il y a là un peu de méchanceté; mais comme il y a +aussi un peu d'amour, je ne vous en embrasserai pas +moins.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p> + +<p>Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, +quand vous oubliez que vous êtes mon mari?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Amant et ami, tu ne te trompes pas.</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Non, je voulais... j'espérais que peut-être?...</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Tu vas au bal? tu es superbe.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du +tailleur, mais je n'ai plus ma tournure du régiment.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Inconstant! vous ne pensez pas à moi en vous mirant +dans cette glace.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Bah! à qui donc? Est-ce que je vais au bal pour +danser? Je vous jure bien que c'est une corvée, et que +je m'y traîne sans savoir pourquoi.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons +seuls, et je vous dirai...</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas +être si tard.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse +dire la pendule. Nous sortons de table il y a un instant.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>J'ai dit d'atteler; j'ai une visite à faire.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Ah! c'est différent. Je... je ne savais pas,... j'avais +cru...</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>J'avais supposé,... d'après ce que tu disais... Mais la +pendule va bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi +un petit moment. J'ai une petite surprise à vous +faire.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que +vous sortez quand il vous plaît. Vous trouverez juste que +ce soit réciproque. Quelle surprise me destinez-vous?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Rien; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous +là ces valses de Strauss? Prêtez-les-moi, si vous +n'en faites rien.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Les voilà; les voulez-vous maintenant?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a +demandées pour un ou deux jours. Je ne vous en priverai +pas longtemps.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Est-ce pour madame de Blainville?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>prenant les valses</i>.</p> + +<p>Plaît-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pour cette fois j'ai bien entendu.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se rassoit.</i></p> + +<p>Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je pensais que mes valses étaient pour elle.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Et pourquoi pensiez-vous cela?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Mais parce que... parce qu'elle les aime.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a +une surtout; comment est-ce donc? Je l'ai oubliée... +Comment dit-elle donc?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je ne sais pas si je m'en souviendrai.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se met au piano et joue.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est cela même! C'est charmant, divin, et vous la +jouez comme un ange, ou, pour mieux dire, comme +une vraie valseuse.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Est-ce aussi bien qu'elle, Henri?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à +ce qu'il paraît.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oh! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas +elle qui me tournerait la tête.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais +qu'un homme se laisse tourner la tête, ni par une +femme ni par une valse.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Comptez-vous jouer ce soir, mon ami?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Eh! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais +on ne compte pas jouer.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Avez-vous de l'or dans vos poches?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je +n'ouvre pas du moins vos tiroirs, et c'est peut-être un +double tort que j'ai.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que +je me suis aperçue que vous les aviez ouverts, et vous +me laissez beaucoup trop riche.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. +Je sais quel usage vous faites de votre fortune, et je +vous demande de me permettre de faire la charité par +vos mains.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un +peu: te souviens-tu d'un jour où tu avais une petite +dette à payer, et où tu te plaignais de n'avoir pas de +bourse?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand +on sort, c'est une chose insupportable de se fier à des +poches qui ne tiennent à rien...</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais +penser que j'ai justement là une bourse toute neuve +d'hier; c'est un cadeau. Qu'en pensez vous?</p> + +<p class="speaker"><i>Il tire une bourse de sa poche.</i></p> + +<p>Est-ce de bon goût?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Voyons; voulez-vous me la montrer?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Tenez.</p> + +<p class="speaker"><i>Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend.</i></p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>C'est très joli. De quelle couleur est-elle?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>riant</i>.</p> + +<p>De quelle couleur? La question est excellente.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous +l'a donnée?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions +sont adorables.</p> + +<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>annonçant</i>.</p> + +<p>Madame de Léry!</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>J'ai défendu ma porte en bas.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir +le nom de l'auteur?</p> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="speaker">MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LÉRY, <i>en toilette de bal.</i></p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive +pas plus à propos. Mathilde vient de me faire une +étourderie qui, en vérité, vaut son pesant d'or. Figurez-vous +que je lui montre cette bourse...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte, +la retourne, et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle +me dit? Elle me demande de quelle couleur elle est!</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh bien! elle est bleue.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est +précisément le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous +qu'on le demande?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez-vous +ce soir à l'ambassade?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Non, je compte rester.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Mais vous ne riez pas de mon histoire?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je +la reconnais, c'est madame de Blainville. Comment! +vraiment vous ne bougez pas?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>brusquement</i>.</p> + +<p>À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner +pendant des siècles; on a mis sept ans à la faire, et +vous jugez si pendant ce temps-là elle a changé de +destination. Elle a appartenu en idée à trois personnes +de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là, +monsieur de Chavigny; c'est un vrai héritage que vous +avez fait.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, +moi, le bleu m'est odieux; ça ne veut rien dire, c'est +une couleur bête. Je ne peux pas me tromper sur une +chose pareille; il suffit que je l'aie vue une fois. Autant +j'adore le lilas, autant je déteste le bleu.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>C'est la couleur de la constance.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens +qu'en passant, vous voyez, je suis en grand uniforme; +il faut arriver de bonne heure dans ce pays-là; c'est +une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y venez-vous +pas? Je n'y manquerais pas pour un monde.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, +je vais sonner. Demandez une robe. Nous mettrons +M. de Chavigny à la porte avec son petit meuble. Je +vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes, et je +vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire +bâclée.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Pas pour ce soir; je reste décidément.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny, +amenez donc Mathilde.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>sèchement</i>.</p> + +<p>Je ne me mêle des affaires de personne.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Oh! oh! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh +bien! écoutez, savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi +du thé, je vais rester ici.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne +veux pas priver ce bal de sa reine. Allez me faire un +tour de valse, et revenez à onze heures, si vous y pensez; +nous causerons seules au coin du feu, puisque +M. de Chavigny nous abandonne.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh bien! c'est convenu, je vous quitte. À propos, +vous savez mes malheurs; j'ai été volée comme dans +un bois.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Volée! qu'est-ce que vous voulez dire?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui +me venaient de Londres, perdues à la douane. Si vous +les aviez vues, c'est à en pleurer; il y en avait une +perse et une puce; on ne fera jamais rien de pareil.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc +confisquées?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant +qu'on me les rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà +nue pour cet été. Imaginez qu'ils m'ont lardé mes +robes; ils ont fourré leur sonde je ne sais par où dans +ma caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. +Voilà ce qu'on m'apporte hier à déjeuner.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il n'y en avait pas de bleue, par hasard?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne +fais qu'une apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième +grippe de l'hiver; je vais attraper ma treizième. +Aussitôt fait, j'accours, et me plonge dans vos fauteuils. +Nous causerons douane, chiffons, pas vrai? +Non, je suis toute triste, nous ferons du sentiment. +Enfin, n'importe! Bonsoir, monsieur de l'azur... Si +vous me reconduisez, je ne reviens pas.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle sort.</i></p> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, MATHILDE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Quel cerveau fêlé que cette femme! Vous choisissez +bien vos amies!</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>C'est vous qui avez voulu qu'elle montât.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je parierais que vous croyez que c'est madame de +Blainville qui a fait ma bourse.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Non, puisque vous me dites le contraire.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je suis sûr que vous le croyez.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Et pourquoi en êtes-vous sûr?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Parce que je connais votre caractère: madame de +Léry est votre oracle; c'est une idée qui n'a pas le sens +commun.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Voilà un beau compliment que je ne mérite guère.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir +franche là-dessus que dissimulée.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le +croire pour vous paraître sincère.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je vous dis que vous le croyez; c'est écrit sur votre +visage.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y +consens; je le crois.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal +y aurait-il?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi +vous le nieriez.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se lève.</i></p> + +<p>Bonsoir; je reviendrai peut-être tout à l'heure +prendre le thé avec votre amie.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Henri, ne me quittez pas ainsi!</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Qu'appelez-vous <i>ainsi</i>? Sommes-nous fâchés? Je ne +vois là rien que de très simple: on me fait une bourse, +et je la porte; vous demandez qui, et je vous le dis. +Rien ne ressemble moins à une querelle.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous +le sacrifice?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Peut-être; à quoi vous servirait-elle?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Il n'importe; je vous la demande.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir +ce que vous en feriez.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>C'est pour la porter.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite +par madame de Blainville?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Pourquoi non? Vous la portez bien.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>La belle raison! Je ne suis pas femme.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ah! ah! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien! très +sincèrement aussi, je la garderai, si vous le permettez.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Vous en êtes libre, assurément; mais je vous avoue +qu'il m'est cruel de penser que tout le monde sait qui +vous l'a faite, et que vous allez la montrer partout.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophée!</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre +main dans les miennes.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p> + +<p>M'aimez-vous, Henri? Répondez.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je vous aime, et je vous écoute.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous +me donnez cette bourse de bonne amitié, je vous remercierai +de tout mon cœur. C'est un petit échange que je +vous propose, et je crois, j'espère du moins, que vous +ne trouverez pas que vous y perdez.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me +donniez la bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez +bien heureuse.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je ne donne rien sur parole.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Voyons, Henri, je vous en prie.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Eh bien! je t'en supplie à genoux.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour; +vous savez que je n'aime pas ces manières-là. Je ne +peux pas souffrir qu'on s'abaisse, et je te comprends +moins ici que jamais. C'est trop insister sur un enfantillage; +si vous l'exigez sérieusement, je jetterais cette +bourse au feu moi-même, et je n'aurais que faire +d'échange pour cela. Allons, levez-vous, et n'en parlons +plus. Adieu; à ce soir; je reviendrai.</p> + +<p class="speaker"><i>Il sort.</i></p> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MATHILDE, <i>seule</i>.</p> + +<p>Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que +je brûlerai.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite.</i></p> + +<p>Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure; et te souviens-tu +de ce que je te disais? Nous arrivons trop tard, +tu le vois. Il ne veut pas de toi, et ne veut plus de moi.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'approche de la cheminée.</i></p> + +<p>Qu'on est folle de faire des rêves! ils ne se réalisent +jamais. Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui +nous fait caresser une idée? Pourquoi tant de plaisir à +la suivre, à l'exécuter en secret? À quoi bon tout cela? +À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable +hasard? Quelles précautions, quelles prières faut-il +donc pour mener à bien le souhait le plus simple, la +plus chétive espérance? Vous avez bien dit, monsieur le +comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il m'était doux +d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous +eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage. +Ah! il ne m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous +aime, madame de Blainville!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle pleure.</i></p> + +<p>Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce +hochet d'enfant qui n'a pas su arriver assez vite; si je +le lui avais donné ce soir, il l'aurait peut-être perdu +demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait; il laisserait +ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans +ses rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis +qu'en jouant, à l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil; +je le vois l'étaler sur le tapis, et faire résonner l'or +qu'elle renferme. Malheureuse! je suis jalouse; il me +manquait cela pour me faire haïr!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête.</i></p> + +<p>Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage +de mes mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais, +tu espérais aussi! Tes fraîches couleurs n'ont point +pâli durant cet entretien cruel; tu me plais, je sens +que je t'aime; dans ce petit réseau fragile, il y a quinze +jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne +te tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu +seras pour moi une relique, et je te porterai sur mon +cœur; tu m'y feras en même temps du bien et du mal; +tu me rappelleras mon amour pour lui, son oubli, ses +caprices; et qui sait? cachée à cette place, il reviendra +peut-être t'y chercher.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'assoit et attache le gland qui manquait.</i></p> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="speaker">MATHILDE, MADAME DE LÉRY.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>derrière la scène</i>.</p> + +<p>Personne nulle part! qu'est-ce que ça veut dire? +on entre ici comme dans un moulin.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle ouvre la porte et crie en riant</i>:</p> + +<p>Madame de Léry!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle entre. Mathilde se lève.</i></p> + +<p>Rebonsoir, chère; pas de domestique chez vous; +je cours partout pour trouver quelqu'un. Ah! je suis +rompue!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'assoit.</i></p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Débarrassez-vous de vos fourrures.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Tout à l'heure; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là? +on dit que c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais +quoi; c'est M. de Léry qui me l'a apporté de Hollande. +Moi, je trouve ça laid, franchement; je le porterai trois +fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Eh bien! ce bal était-il beau?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous +ne croiriez jamais ce qui m'arrive.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Vous n'y êtes donc pas allée?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée. +C'est à mourir de rire. Figurez-vous une queue,... une +queue...</p> + +<p class="speaker"><i>Elle éclate de rire.</i></p> + +<p>Ces choses-là vous font-elles peur, à vous?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier +au cocher d'avancer, il ne bougeait pas; j'étais d'une +colère! j'avais envie de monter sur le siège; je vous +réponds bien que j'aurais coupé leur queue. Mais c'est +si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un carreau +mouillé; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis +divertie une demi-heure à voir patauger les passants, +et puis j'ai dit de retourner. Voilà mon bal.—Ce feu +me fait un plaisir! je me sens renaître!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre.</i></p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Le thé.</p> + +<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>M. de Chavigny est donc parti?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oui; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné +que vous.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent +fois qu'à ses yeux vous étiez une des plus jolies femmes +de Paris.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vraiment? c'est très poli de sa part; mais je le mérite, +car je le trouve fort bien. Voulez-vous me prêter +une épingle.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Vous en avez à côté de vous.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas +des épaules; on croit toujours que tout va tomber. +Est-ce elle qui vous fait ces manches-là?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y +a que les manches plates; mais j'ai été longtemps à +m'y faire; et puis je trouve qu'il ne faut pas être trop +grasse pour les porter, parce que sans cela on a l'air +d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>J'aime assez la comparaison.</p> + +<p class="speaker"><i>On apporte le thé.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. +Il ne faut pourtant pas être trop maigre non plus, parce +qu'alors il ne reste plus rien. On se récrie sur la marquise +d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air d'une +potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est +une madone au bout d'un bâton.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Voulez-vous que je vous serve, ma chère?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé +et un nuage de lait.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE, <i>versant le thé</i>.</p> + +<p>Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous +prendrai, si vous voulez.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ah! madame d'Égly! en voilà une autre! avec sa +frisure et ses jambes, elle me fait l'effet de ces grands +balais pour épousseter les araignées.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle boit.</i></p> + +<p>Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux +pas; je vais au concert.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Il est vrai qu'elle est un peu drôle.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Regardez-moi donc, je vous en prie.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Regardez-moi en face, là, franchement.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Que me trouvez-vous d'extraordinaire?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous +venez de pleurer, c'est clair comme le jour. Qu'est-ce +qui se passe donc, ma chère Mathilde?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je +vous dérange, je m'en vais.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Au contraire, chère; je vous supplie de rester.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais +vous me direz vos peines.</p> + +<p class="speaker"><i>Mathilde secoue la tête.</i></p> + +<p>Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que +du moment que je ne suis bonne à rien, je ne peux +que nuire involontairement.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit +m'amuse, et s'il était vrai que j'eusse quelque souci, +votre gaieté le chasserait.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère; +personne n'est si sérieux que moi pour les choses +sérieuses. Je ne comprends pas qu'on joue avec le +cœur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en manquer. +Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris +bien jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de +dire ses chagrins. Si ce qui vous afflige peut se confier, +parlez hardiment: ce n'est pas la curiosité qui +me pousse.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais +dispensez-moi de vous obéir.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai +fait une sottise affreuse en nommant madame de +Blainville. J'y ai pensé en vous quittant; est-ce que +M. de Chavigny lui fait la cour?</p> + +<p class="speaker"><i>Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son +mouchoir à ses yeux.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-il possible?</p> + +<p class="speaker"><i>Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va +s'asseoir à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. +Elle se lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent +de crier quand ils vous font mal. Moi, je vous dis: +Pleurez! pleurez! Douces ou amères, les larmes soulagent +toujours.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Ah! mon Dieu!</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut +pas aimer madame de Blainville; c'est une coquette à +moitié perdue, qui n'a ni esprit ni beauté. Elle ne vaut +pas votre petit doigt; on ne quitte pas un ange pour +un diable.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE, <i>sanglotant</i>.</p> + +<p>Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, +une fantaisie. Je connais M. de Chavigny plus +qu'il ne pense; il est méchant, mais il n'est pas mauvais. +Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant +lui?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oh! non, jamais!</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en +fût bien aise.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Bien aise? bien aise de me voir pleurer?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais +je sais ce qui en est sur bien des choses. Comment tout +cela est-il venu?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Mais... je ne sais...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer +tout de suite; si, pour vous mettre à votre aise, il +faut m'engager de mon côté, je vais vous prouver que +j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir en moi; +est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît +de savoir sur mon compte?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je +me fie à vous. Il ne s'agit de rien de bien grave; mais +j'ai une folle tête qui m'entraîne. J'avais fait à M. de +Chavigny une petite bourse en cachette que je comptais +lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours, je le +vois à peine; il passe ses journées chez madame de +Blainville. Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire +un doux reproche de son absence et lui montrer qu'il +me laissait seule. Au moment où j'allais lui donner ma +bourse, il a tiré l'autre.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Il n'y a pas là de quoi pleurer.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande +folie; je lui ai demandé l'autre bourse.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Aïe! ce n'est pas diplomatique.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai +honte...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il +me fît ce petit sacrifice, et je lui aurais donné ma +bourse en échange de la sienne. Je l'ai prié,... je l'ai +supplié...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! +il n'est pas digne de vous!</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais!</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de +vous et vous aime; mais il est homme et orgueilleux. +Quelle pitié! Et où est donc votre bourse?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>La voilà ici sur la table.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>prenant la bourse</i>.</p> + +<p>Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre +fois plus jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas +bleue, ensuite elle est charmante. Prêtez-la-moi, je +me charge bien de la lui faire trouver de son goût.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Tâchez. Vous me rendrez la vie.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il +faut qu'il y ait de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, +avec son indigo, je la déteste des pieds à la tête. +Elle a les yeux battus jusqu'au menton. Mathilde, +voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien +d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Comment étiez-vous quand il est sorti?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une +idée, je vous en avertis, il faut que je me saisisse au +vol; je me connais, je réussirai.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Ordonnez donc, je me soumets.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et +jetez-vous dans ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer +au bal, mais il faut qu'en rentrant vous ayez +l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous +voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera +peut-être pas très divertissant, mais vous serez aussi +bien là qu'ici pour ne pas dormir. Est-ce convenu? +Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans +ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est +fait. Au coin de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à +mon groom d'apporter ici ce petit paquet, de le remettre +au premier domestique qu'il rencontrera, et +de s'en aller sans autre explication.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, +et je vais voir si c'est possible à faire. Une fois pour +toutes, vous fiez-vous à moi?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oui, tout au monde pour l'amour de lui.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Allons, preste! Voilà une voiture.</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>C'est lui; j'entends sa voix dans la cour.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là?</p> + +<p class="speaker">MATHILDE.</p> + +<p>Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, +comment croira-t-on à ce bal?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la +donnant à Mathilde</i>.</p> + +<p>Tenez, vous arrangerez cela en route.</p> + +<p class="speaker"><i>Mathilde sort.</i></p> + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>seule</i>.</p> + +<p>À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là +qui la refuse! Une femme de vingt ans, belle +comme un ange et fidèle comme un lévrier! Pauvre +enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter +une bourse faite par elle, en échange d'un cadeau +de madame de Blainville! Mais quel abîme est donc +le cœur de l'homme! Ah! ma foi! nous valons mieux +qu'eux.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après, +on frappe à la porte.</i></p> + +<p>Entrez.</p> + + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>lisant d'un air distrait</i>.</p> + +<p>Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais.</p> + +<p class="speaker"><i>Il s'assoit et regarde autour de lui.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Était-il amusant, ce bal?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Comme cela. N'y étiez-vous pas?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y +étais pas; mais j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards +semblent chercher.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous plaisantez, à ce que je vois?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article +d'une <i>Revue</i> qui m'intéresse beaucoup.</p> + +<p class="speaker"><i>Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Mais oui; vous voyez que je l'attends.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque +vous le lui avez proposé.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Apparemment qu'elle a changé d'idée.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Parce que je ne m'en suis plus souciée.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Elle s'est donc passée de voiture?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, +monsieur de Chavigny?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est la <i>Revue des Deux Mondes</i>; un article très joli +de madame Sand sur les orangs-outangs.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Sur les?...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est +pas d'elle, c'est celui d'à côté; c'est très amusant[A].</p> + +<p class="footnote">Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa table de +travail plusieurs livraisons de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, en ouvrit +deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un article +de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1<sup>er</sup> avril suivant, +contenait un chapitre de <i>Mauprat</i>, par George Sand. L'étrange +confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que des +yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans +me prévenir. J'aurais pu du moins la ramener.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Aimez-vous les romans de madame Sand?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il +que je ne l'aie pas trouvée?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Quoi? la <i>Revue</i>? Elle était là-dessus.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous moquez-vous de moi, madame?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Peut-être; c'est selon à propos de quoi.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est de ma femme que je vous parle.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-ce que vous me l'avez donnée à garder?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce +pas la chercher.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Bah! vous allez tomber dans la queue.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.</p> + +<p class="speaker"><i>Il s'approche du feu et s'assoit.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>quittant sa lecture</i>.</p> + +<p>Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez +beaucoup? Je croyais vous avoir entendu dire +que vous laissiez Mathilde parfaitement libre, et qu'elle +allait où bon lui semblait.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Certainement; vous en voyez la preuve.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Pas tant; vous avez l'air furieux.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Moi? par exemple! pas le moins du monde.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais +un tout autre homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, +je n'aurais pas prêté ma voiture à Mathilde si +j'avais su ce qui en est.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et +je vous remercie de l'avoir fait.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, +moi, que vous êtes fâché. À vous dire vrai, je crois que, +si elle est sortie, c'était un peu pour vous rejoindre.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme +nous sommes, nous autres; nous ne voulons pas, et +puis nous voulons. Décidément, vous ne prenez pas de +thé?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non, il me fait mal.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh bien! donnez-m'en.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Plaît-il, madame?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Donnez-m'en.</p> + +<p class="speaker"><i>Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère +ce soir?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je n'en sais rien.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On +y entre et on en sort sans savoir pourquoi; c'est une +procession de marionnettes.]</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié +froid.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en +un ou deux morceaux.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Comme vous voudrez; il ne vaudra rien.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Bien; maintenant, encore un peu de lait.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Êtes-vous satisfaite?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? +Donnez-moi la tasse.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>lui présentant la tasse</i>.</p> + +<p>La voilà; mais il ne vaudra rien.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous croyez? En êtes-vous sûr?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il n'y a pas le moindre doute.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Et pourquoi ne vaudrait-il rien?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Parce qu'il est froid et trop sucré.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le.</p> + +<p class="speaker"><i>Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en riant.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais +rien vu de si maussade.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène +à grand pas, et dit avec humeur</i>:</p> + +<p>Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes +comme un Othello.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on +se gêne, ni qu'on gêne les autres en rien. Comment +voulez-vous que je sois jaloux?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Par amour-propre, comme tous les maris.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,» +parce que c'est une phrase toute faite, comme +on dit: «Votre très humble serviteur.» Le monde est +bien sévère pour ces pauvres maris.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Pas tant que pour ces pauvres femmes.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre +aux femmes de vivre sur le même pied que nous? C'est +d'une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille choses +très graves pour elles, qui n'ont aucune importance +pour un homme.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Oui, les caprices, par exemple.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain +qu'un homme peut en avoir, et qu'une femme...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe +est un talisman qui en préserve?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est une barrière qui doit les arrêter.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends +marcher. C'est Mathilde qui rentre.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Oh! que non; il n'est pas minuit.</p> + +<p class="speaker"><i>Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>On vient d'apporter cela pour monsieur le comte.</p> + +<p class="speaker"><i>Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de Mathilde.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette +heure-ci, c'est un peu fort.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, +hé! qui est-ce qui a apporté ce paquet?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE, <i>rentrant</i>.</p> + +<p>Monsieur?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Qui est-ce qui a apporté ce paquet?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monsieur, c'est le portier qui vient de monter.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il n'y a rien avec? pas de lettre?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Non, monsieur.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Non, monsieur; on vient de le lui remettre.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Qui le lui a remis?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monsieur, il ne sait pas.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme +ou une femme?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît +pas.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Non, monsieur; il est parti sur-le-champ.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il n'a rien dit?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Non, monsieur.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est bon.</p> + +<p class="speaker"><i>Le domestique sort.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si +vous laissez tomber votre argent, ce ne sera pas la faute +de ces dames.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je veux être pendu si j'y comprends rien.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Laissez donc! vous faites l'enfant.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne +devine pas. Ce ne peut être qu'une méprise.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-ce que l'adresse n'est pas dessus?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais +l'écriture.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Peut-on voir?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la +montrer; mais tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai +certainement vu de cette écriture-là quelque part.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Et moi aussi, très certainement.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde +ou en coulée?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi +comme ces lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien +élevée.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous avez l'air de la connaître.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>avec une confusion feinte</i>.</p> + +<p>Moi! pas du tout.</p> + +<p class="speaker"><i>Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Où en étions-nous donc de notre conversation?—Eh! +mais il me semble que nous parlions caprice. Ce +petit poulet rouge arrive à propos.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous êtes dans le secret, convenez-en.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de +vous, j'aurais déjà deviné.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je croirais assez que c'est madame de Blainville.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien +que nous nous brouillerons?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que +vous n'y êtes pas fait. Vous ruminerez lorsque vous +serez couché, quand ce ne serait que par politesse.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas +bonne!</p> + +<p class="speaker"><i>Un silence.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se promenant toujours</i>.</p> + +<p>Plus je cherche, moins je trouve.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser +qu'à cette bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est qu'en vérité je tombe des nues.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a +réfléchi sur la couleur de sa bourse, et elle vous en +envoie une autre par repentir. Ou mieux encore: elle +veut vous tenter, et voir si vous porterez celle-ci ou la +sienne.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul +moyen de savoir qui l'a faite.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me +la voie demain entre les mains; croyez-vous que je m'y +tromperais?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>éclatant de rire</i>.</p> + +<p>Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-ce que ce serait vous, par hasard?</p> + +<p class="speaker"><i>Un silence.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera +meilleur que celui que vous m'avez fabriqué tout à +l'heure. Mais finissez donc de me regarder. Est-ce que +vous me prenez pour une lettre anonyme?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot +là-dessous.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est un petit complot assez bien tricoté.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Avouez donc que vous en êtes.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je vous en prie.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Pas davantage.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je vous en supplie.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Demandez-le à genoux, je vous le dirai.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>À genoux? tant que vous voudrez.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Allons! voyons!</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Sérieusement?</p> + +<p class="speaker"><i>Il se met à genoux en riant devant madame de Léry.</i></p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY, <i>sèchement</i>.</p> + +<p>J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais +je vous conseille de vous relever, afin de ne pas trop +m'attendrir.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se relevant</i>.</p> + +<p>Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Avez-vous là votre bourse bleue?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je n'en sais rien, je crois que oui.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai +qui a fait l'autre.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous le savez donc?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Oui, je le sais.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-ce une femme?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>À moins que ce ne soit un homme, je ne vois +pas...</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je veux dire: est-ce une jolie femme?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une +des plus jolies femmes de Paris.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Brune ou blonde?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Bleue.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Par quelle lettre commence son nom?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi +la bourse de madame de Blainville.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-elle petite ou grande?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Donnez-moi la bourse.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Dites-moi seulement si elle a le pied petit.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>La bourse ou la vie!</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>tirant la bourse bleue</i>.</p> + +<p>Votre parole d'honneur?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ma parole d'honneur.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY <i>semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la regarde +attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit gaiement</i>:</p> + +<p>Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme +peut en avoir?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-ce que vous en êtes à le demander?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme +marié ait deux façons de parler, et, jusqu'à un certain +point, deux façons d'agir.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je +croyais qu'il était conclu.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Un homme marié n'en reste pas moins homme; la +bénédiction ne le métamorphose pas, mais elle l'oblige +quelquefois à prendre un rôle et à en donner les répliques. +Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde, à +qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est +au réel ou au convenu, à la personne ou au personnage.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où +s'y reconnaît le public?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit +long ni bien difficile.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons! +voyons! donnez-moi cette bourse.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit +sait tant de choses!), ne doit pas se tromper, à ce +que je crois, sur le vrai caractère des gens: elle doit +bien voir, au premier coup d'œil....</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Décidément, vous gardez la bourse?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme +d'esprit, n'est-il pas vrai, madame, doit savoir faire la +part du mari, et celle de l'homme par conséquent? +Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez toute en +fleurs ce matin.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! +mon Dieu! mes cheveux sont défaits d'un côté.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se lève et s'ajuste devant la glace.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une +femme d'esprit comme vous...</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Une femme d'esprit comme moi se donne au diable +quand elle a affaire à un homme d'esprit comme vous.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Qu'est-ce que ce propos-là veut dire?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un +m'empêche de vous plaire.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne +ne me plaît, et je ne veux plaire à personne.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est cependant la vérité pure.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise +opinion des hommes.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité +qui ne veut pas de maître.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ne peut-elle souffrir un serviteur?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des +tyrans.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY, <i>se levant</i>.</p> + +<p>C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai +toujours détesté la conduite des hommes. Je ne sais +d'où leur vient cette manie de s'imposer, qui ne sert +qu'à se faire haïr.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-ce votre opinion sincère?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Très sincère; je ne conçois pas comment on peut +se figurer que, parce qu'on a plu ce soir, on est en +droit d'en abuser demain.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, +les femmes ne seraient pas si prudentes.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des +mariages, et quand il s'agit d'un jour de noce, cela +vaut la peine d'y penser.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi +en est-il ainsi? pourquoi tant de comédie et si peu de +franchise? Une jolie femme qui se fie à un galant +homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas que +des sots sur la terre.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est une question en pareille circonstance.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un +homme qui, sur ce point, ne soit pas de l'avis des +sots; et je suppose qu'une occasion se présente où l'on +puisse être franc sans danger, sans arrière-pensée, +sans crainte des indiscrétions.</p> + +<p class="speaker"><i>Il lui prend la main.</i></p> + +<p>Je suppose qu'on dise à une femme: Nous sommes +seuls, vous êtes jeune et belle, et je fais de votre esprit +et de votre cœur tout le cas qu'on en doit faire. Mille +obstacles nous séparent, mille chagrins nous attendent, +si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne +veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un +lien; vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne +vous demande ni protestation, ni engagement, ni sacrifice, +rien qu'un sourire de ces lèvres de rose et un +regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que cette +porte est fermée: votre liberté est sur le seuil; vous la +retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre +à vous n'est pas le plaisir sans amour, c'est l'amour +sans peine et sans amertume; c'est le caprice, puisque +nous en parlons, non l'aveugle caprice des sens, mais +celui du cœur, qu'un moment fait naître et dont le +souvenir est éternel.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à +l'occasion vous en joueriez d'assez dangereuses. J'ai +quelque envie d'avoir un caprice, avant de répondre +à ce discours-là. Il me semble que c'en est l'instant, +puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu +de cartes?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé +d'obéir si vous ne voulez vous contredire.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle prend une carte dans le jeu.</i></p> + +<p>Allons, comte, dites rouge ou noir.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Voulez-vous me dire quel est l'enjeu?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>L'enjeu est une discrétion[B].</p> + +<div class="footnote"><p>Note B: On appelle <i>discrétion</i> un pari dans lequel le perdant s'oblige à +donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa discrétion.</p> +<p>(<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Soit.—J'appelle rouge.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi +cette bourse bleue.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>De tout mon cœur, mais je garde la rouge, et quoique +sa couleur m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai +jamais; car je sais aussi bien que vous quelle est +la main qui me l'a faite.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Est-elle petite ou grande, cette main?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Elle est charmante et douce comme le satin.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement +de jalousie?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle jette au feu la bourse bleue.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ernestine, je vous adore!</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY <i>regarde brûler la bourse. Elle s'approche de +Chavigny et lui dit tendrement</i>:</p> + +<p>Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée.</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ni moi non plus, monsieur de Chavigny.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? +Ah! ce n'est pas elle à qui je demanderai jamais un +instant de bonheur; ce n'est pas elle qui me le donnera!</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez +de me faire un petit sacrifice, c'est très galant de votre +part; mais je ne veux pas vous tromper: la bourse +rouge n'est pas de ma façon.</p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi +la grâce de réfléchir une minute et de m'expliquer cette +énigme à mon tour. Vous m'avez fait en bon français +une déclaration très aimable; vous vous êtes mis à deux +genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de tapis; +je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me +l'avez laissé brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour +mériter tout cela? Que me trouvez-vous de si extraordinaire? +Je ne suis pas mal, c'est vrai; je suis jeune; +il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est pas +si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre +que je suis une coquette et vous un libertin, uniquement +parce qu'il est minuit et que nous sommes en +tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous aurons +à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, +n'est-ce pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce +qui ne vous coûte pas même un regret, ce sacrifice +insignifiant que vous faites à un caprice plus insignifiant +encore, vous le refusez à la seule femme qui +vous aime, à la seule femme que vous aimiez!</p> + +<p class="speaker"><i>On entend le bruit d'une voiture.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY.</p> + +<p>Mais, madame, qui a pu vous instruire?</p> + +<p class="speaker">MADAME DE LÉRY.</p> + +<p>Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et +cette voiture vient me chercher. Je n'ai pas le temps +de vous faire ma morale; vous êtes homme de cœur, +et votre cœur vous la fera. Si vous trouvez que Mathilde +a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse +que ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, +brave et fidèle femme qui a passé quinze jours à la faire. +Adieu; vous m'en voudrez aujourd'hui, mais vous aurez +demain quelque amitié pour moi, et, croyez-moi, cela +vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un +absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau +à vous passer ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier +un autre que personne au monde, pas même elle, ne +saura jamais.</p> + +<p class="speaker"><i>Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse.</i></p> + +<p class="speaker">CHAVIGNY <i>les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête +de sa femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit +à celle-ci en la lui rendant:</i></p> + +<p>Je vous demande pardon, madame, elle le saura, +et je n'oublierai jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs +sermons.</p> + +<h3>FIN D'UN CAPRICE.</h3> + +<p>C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que +cette comédie a été jouée pour la première fois par madame +Allan-Despréaux, qui l'avait découverte après dix ans de publicité. +Lorsque madame Allan revint en France, elle voulut faire +sa rentrée au Théâtre-Français par le rôle de madame de Léry. +On sait le succès prodigieux qu'elle y obtint. Le <i>Caprice</i>, représenté +à Paris le 27 novembre 1847, jouit encore aujourd'hui +de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le considérer +désormais comme faisant partie du répertoire classique de +la Comédie-Française.</p> + +<hr /> + +<a id="ilfaut"></a> +<h2>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE</h2> + +<h3>PROVERBE EN UN ACTE</h3> + +<h4>PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848</h4> + +<table summary="acteurs de Il faut..." width="90%"> +<tr><td>PERSONNAGES.</td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr> + +<tr><td>LE COMTE.</td><td> <span class="sc">M. Brindeau.</span></td></tr> + +<tr><td>LA MARQUISE. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Allan-Despréaux</span>.</td></tr> +</table> + +<p class="speaker"><i>La scène est à Paris.</i></p> + + + + +<p class="speaker"><i>Un petit salon.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE, LA MARQUISE.</p> + +<p class="speaker"><i>La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la tapisserie. +Le comte entre et salue.</i></p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, +mais je suis d'une cruelle étourderie. Il m'est +impossible de prendre sur moi de me rappeler votre +jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir, cela +ne manque jamais d'être un mardi.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car +c'est un hasard que vous soyez seule, et vous allez avoir, +d'ici à un quart d'heure, une cohue d'amis intimes +qui me fera sauver, je vous en avertis.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne +sais trop pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a +pourtant sa raison. Nos mères laissaient leur porte +ouverte; la bonne compagnie n'était pas nombreuse, et +se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux +qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on +reçoit, on reçoit tout Paris; et tout Paris, au temps où +nous sommes, c'est bien réellement Paris tout entier, +ville et faubourgs. Quand on est chez soi, on est dans +la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là vient +que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le +moins possible, et quand on dit: Je suis chez moi le +mardi, il est clair que c'est comme si on disait: Le +reste du temps, laissez-moi tranquille.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, +puisque vous me permettez de vous voir dans la semaine.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de +bonne humeur, vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je +ne compte pas sur grand monde aujourd'hui, vous regarderez +défiler ma petite lanterne magique. Mais +qu'avez-vous donc? vous me semblez...</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je +l'étais un peu.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Quoi? Je le demande à mon tour.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous fâcherez-vous si je vous le dis?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me +fâcherai pas de la journée.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que +j'ai; c'est un mal à la mode, comme vos réceptions.</p> + +<p>Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans +trouver personne. Je devais dîner quelque part; je me +suis excusé sans raison. Il n'y a pas un spectacle ce +soir. Je suis sorti par un temps glacé; je n'ai vu que +des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que +faire, je suis bête comme un feuilleton.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est +le temps qu'il fait, sans aucun doute.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une +maladie. Les badauds voient le pavé propre, le ciel +clair, et, quand un vent bien sec leur coupe les oreilles, +ils appellent cela une belle gelée. C'est comme qui +dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces +beautés-là.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je suis plus que de votre avis. Il me semble que +mon ennui me vient moins de l'air du dehors, tout +froid qu'il est, que de celui que les autres respirent. +C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à +avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, +c'est que je le gagne. En prenant des années, on devient +plat ou fou, et j'ai une peur atroce de mourir +comme un sage.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre +idée me gèle.</p> + +<p class="speaker"><i>On entend le bruit d'une sonnette au dehors.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre +procession arrive.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez +de rester.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non; décidément je m'en vais.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Où allez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je n'en sais rien.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se lève, salue et ouvre la porte.</i></p> + +<p>Adieu, madame, à jeudi soir.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Pourquoi jeudi?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>debout, tenant le bouton de la porte</i>.</p> + +<p>N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire +une petite visite.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. +D'ailleurs, j'y mène M. Camus.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>M. Camus, votre voisin de campagne?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup +de galanterie, et je veux lui rendre sa politesse.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux! +on devrait le nourrir de sa marchandise. Et, +à propos, savez-vous ce qu'on dit?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>regardant à la fenêtre</i>.</p> + +<p>Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, +je ne sais quoi, une blanchisseuse. Elle est là, dans +la cour, qui parle à vos gens.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est +mon bonnet. Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de +M. Camus?—Fermez donc cette porte... Il vient un +vent horrible.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>fermant la porte</i>.</p> + +<p>On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus +est millionnaire, et qu'il vient chez vous bien +souvent.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela +au nez tout bonnement?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je vous le dis, parce qu'on en parle.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète +tout ce qu'on dit de vous aussi par le monde?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, +qui ne puisse pas se répéter?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque +vous m'apprenez que je suis à la veille d'être +annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de vous est au +moins aussi grave, car il paraît malheureusement que +c'est vrai.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Et quoi donc? Vous me feriez peur.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Expliquez-vous, je vous en prie.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ah! pas du tout; ce sont vos affaires.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>se rasseyant</i>.</p> + +<p>Je vous en supplie, marquise, je vous le demande +en grâce. Vous êtes la personne du monde dont l'opinion +a le plus de prix pour moi.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>L'une des personnes, vous voulez dire.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, +le sentiment, la...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ah, ciel! vous allez faire une phrase.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment +vous ne voulez rien voir.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Voir quoi?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Cela s'entend de reste.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des +deux oreilles.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible +que, depuis un an, vous voyant presque tous les +jours, faite comme vous êtes, avec votre esprit, votre +grâce et votre beauté...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est +une déclaration que vous me faites là. Avertissez au +moins: est-ce une déclaration, ou un compliment de +bonne année?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Et si c'était une déclaration?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai +dit que j'allais au bal, je suis exposée à en entendre ce +soir; ma santé ne me permet pas ces choses-là deux +fois par jour.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai +de bon cœur quand vous y serez prise à votre tour.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a +des instants où je donnerais de grosses sommes pour +avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme +cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout +à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de +désespoir de ne penser à rien.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Raillez, raillez! Vous y viendrez.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si +je suis raisonnable, à qui la faute? Je vous assure que +je ne me défends pas.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela, +c'est par trop bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le +sens commun, qu'est-ce que signifie cette chose-là: +faire la cour à une femme?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on +est bien aise de le lui dire.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, +à elle, de vous plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, +et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bien, +après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une raison +pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un +me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y +gagne-t-il à ces compliments? La belle manière de se +faire aimer que de venir se planter devant une femme +avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, +comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien +agréablement: Madame, je vous trouve charmante! +Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de +valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle +faire sa cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit +peut-il prendre goût à ces niaiseries-là? Cela me met +en colère, quand j'y pense.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête +bien vide et un grand fonds de sottise, pour se figurer +qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez-vous +que ce soit bien divertissant de passer sa vie au +milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin au +soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en +vérité, que, si j'étais homme et si je voyais une jolie +femme, je me dirais: Voilà une pauvre créature qui doit +être bien assommée de compliments. Je l'épargnerais, +j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, +je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que +de son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous +êtes jolie, et puis: Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, +mon Dieu! on le sait bien. Voulez-vous que je vous +dise? vous autres hommes à la mode, vous n'êtes que +des confiseurs déguisés.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le +comme vous voudrez.</p> + +<p class="speaker"><i>On entend la sonnette.</i></p> + +<p>On sonne de nouveau; adieu, je me sauve.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se lève et ouvre la porte.</i></p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus +ce que c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté +de Fossin, dans vos courses?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous +être bon à quelque chose.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! +C'est une bague que j'ai cassée; je pourrais +bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est qu'il faut +que je vous explique...</p> + +<p class="speaker"><i>Elle ôte la bague de son doigt.</i></p> + +<p>Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite +pointe, vous voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait +de côté, par là; je l'ai heurté ce matin je ne sais où, +le ressort a été forcé.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait +des cheveux là dedans.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je ne ris pas le moins du monde.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de +mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait donc +sonné encore?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>regardant à la fenêtre</i>.</p> + +<p>Une autre petite fille, et un autre carton. Encore +un bonnet, je suppose. À propos, avec tout cela, vous +me devez une confidence.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Fermez donc cette porte, vous me glacez.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter +ce qu'on vous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Venez ce soir au bal, nous causerons.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit +de conversation, avec accompagnement de trombones +et un tintamarre de verres d'eau sucrée! L'un vous +marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude, pendant +qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace +dans votre poche. Je vous demande un peu si c'est là...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que +vous m'enrhumez. Puisque personne ne vient, qu'est-ce +qui vous chasse?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>fermant la porte et venant se rasseoir</i>.</p> + +<p>C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise +humeur, que je crains vraiment de vous excéder. Il +faut décidément que je cesse de venir chez vous.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>C'est honnête; et à propos de quoi?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez +vous-même tout à l'heure, et je le sens bien; c'est +très naturel. C'est ce malheureux logement que j'ai +là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres, +et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à +ce que j'y viens faire.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est +que ce n'est pas une habitude. Sérieusement, vous me +feriez de la peine; j'ai beaucoup de plaisir à vous voir.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? +Je vais retourner en Italie.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle...</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Quelle demoiselle, s'il vous plaît?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. +Est-ce que je sais le nom de vos danseuses?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu +sur mon compte?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Précisément. Est-ce que vous niez?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>C'est un conte à dormir debout.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement +au spectacle avec un certain chapeau rose à fleurs, +comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra. Vous êtes dans les +chœurs, mon voisin; cela est connu de tout le monde.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Comme votre mariage avec M. Camus.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus +est un fort honnête homme; il est plusieurs fois millionnaire; +son âge, bien qu'assez respectable, est juste +à point pour un mari. Je suis veuve, et il est garçon; il +est très bien quand il a des gants.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce +qu'on parle de choses pareilles?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Dame! à quelqu'un qui peut les voir.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent +ces jolies façons-là.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>se levant et prenant son chapeau</i>.</p> + +<p>Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez +dire quelque sottise.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Quel excès de délicatesse!</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est +bien assez de défendre qu'on vous aime, sans m'accuser +d'aimer ailleurs.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous +ai défendu de m'aimer?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Certainement,—de vous en parler, du moins.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Si vous le disiez sérieusement...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Que vous importe? pourvu que je le dise.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir +quelqu'un ici qui courût des risques.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Oh! oh! de grands périls, monsieur?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger +ne serait que pour moi.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! +voyons. Vous ne dites rien? Vous me menacez, je m'expose, +et vous ne bougez pas? Je m'attendais à vous voir +au moins vous précipiter à mes pieds comme Rodrigue, +ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre +place.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du +pauvre monde?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on +ose vous braver en face?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, +moi, madame, je suis bien aise de vous le dire, et il n'y +a pas encore si longtemps.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration +de hussard, cela doit être curieux; je n'ai jamais +vu cela de ma vie. Voulez-vous que j'appelle ma femme +de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. +Vous me donnerez une représentation.</p> + +<p class="speaker"><i>On entend la sonnette.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne +vous en tiens pas quitte, au moins.</p> + +<p class="speaker"><i>Il ouvre la porte.</i></p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc +que ce bruit que j'entends?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>regardant à la fenêtre</i>.</p> + +<p>C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il +grêle à faire plaisir. On vous apporte un troisième +bonnet, et je crains bien qu'il n'y ait un rhume dedans.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en +plein mois de janvier! Et les almanachs?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de +trombe qui passe.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne +pouvez pas sortir de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut +produire une chose pareille?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>fermant la porte</i>.</p> + +<p>Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux +de vitre, les parapluies, les mollets des dames +et les tuyaux de cheminée.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Et mes chevaux qui sont sortis!</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe +rien sur la tête.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre, +moi, monsieur, je n'aime pas à crotter mes chevaux. +C'est inconcevable! Tout à l'heure il faisait le plus beau +ciel du monde.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec +cette grêle vous n'aurez personne. Voilà un jour de +moins parmi vos jours.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre +chapeau, qui m'impatiente.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui +faites profession de les haïr, on pourrait prendre les +vôtres pour la vérité.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites +grand plaisir en venant me voir.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>se rasseyant près de la marquise</i>.</p> + +<p>Alors laissez-moi vous aimer.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me +fâche pas le moins du monde.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Alors laissez-moi vous en parler.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>À la hussarde, n'est-il pas vrai?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de +cœur, j'ai assez de bon sens pour vous respecter. Mais +il me semble qu'on a bien le droit, sans offenser une +personne qu'on respecte...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? +Vous êtes entré ici tout à l'heure sans savoir pourquoi, +vous l'avez dit vous-même; vous étiez ennuyé, vous +ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour +assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, +les premières venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, +à l'heure qu'il est, littérature ou chemins de fer, +après quoi vous iriez dîner. C'est donc parce que je +me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à +coup obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me +faire cette même cour, cette éternelle, insupportable +cour, qui est une chose si inutile, si ridicule, si rebattue. +Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il +arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; +mais je suis seule, vous voilà plus banal qu'un +vieux couplet de vaudeville; et vite, vous abordez votre +thème, et si je voulais vous écouter, vous m'exhiberiez +une déclaration, vous me réciteriez votre amour. Savez-vous +de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? +De ces pauvres auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit +dans leur poche, quelque tragédie inédite et +injouable, et qui vous tirent cela pour vous en assommer, +dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je +vous réponds que je vous aime, et puis c'est tout, à +votre avis?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un +seul instant, et si vous ne me croyez pas sincère...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne +sache pas ce que vous pourriez me dire? J'ai très bonne +opinion de vos études; mais, parce que vous avez de +l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu? Tenez, +je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je +ne sais où, une collection de cinquante lettres, assez +bien faites, très proprement écrites, des lettres d'amour, +bien entendu. Ces cinquante lettres étaient graduées +de façon à composer une sorte de petit roman, +où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait +pour les déclarations, pour les dépits, pour les espérances, +pour les moments d'hypocrisie où l'on se rabat +sur l'amitié, pour les brouilles, pour les désespoirs, +pour les instants de jalousie, pour la mauvaise humeur, +même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai +lu ces lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de +préface, en avoir fait usage pour lui-même, et n'avoir +jamais trouvé une femme qui résistât plus tard que le +trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi, à +toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, +et si vous pourriez vous flatter de m'apprendre +quelque chose de nouveau.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous êtes bien blasée, marquise.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade +que vos sucreries.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous +vous figurez donc que c'est une science bien profonde +que de vous savoir tous par cœur? Mais il n'y a pas +besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous +laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. +Les hommes assez braves pour respecter nos pauvres +oreilles, et pour ne pas tomber dans la sucrerie, sont +extrêmement rares. D'un autre côté, il n'est pas contestable +que, dans ces tristes instants où vous tâchez de +mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez +tous comme des capucins de cartes. Heureusement +pour nous, la justice du ciel n'a pas mis à votre disposition +un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous, +comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul +fait d'entendre les mêmes phrases, la seule répétition +des mêmes mots, des mêmes gestes apprêtés, des +mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures +diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, +mais qui prennent toutes, dans ces moments +funestes, la même physionomie humblement conquérante, +cela nous sauve par l'envie de rire, ou du moins +par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais +la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, +je me garderais bien de lui défendre d'écouter +les pastorales de ses valseurs. Je lui dirais seulement: +N'en écoute pas un seul, écoute-les tous; ne ferme pas +le livre et ne marque pas la page; laisse-le ouvert, +laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. +Si, par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends +pas, attends seulement; il en viendra un autre +tout pareil qui te dégoûtera de tous les deux. Tu as +quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira +ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. +Voilà mon histoire et ma science; appelez-vous cela +être blasée?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela +semble si peu naturel, que le doute pourrait être +permis.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou +non?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre +âge, vous méprisez l'amour? Les paroles d'un homme +qui vous aime vous font l'effet d'un méchant roman? +Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent +une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous +ne voyez que mensonge dans les autres? Mais d'où +revenez-vous donc, marquise? Qu'est-ce qui vous a +donné ces maximes-là?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je reviens de loin, mon voisin.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles +savent toute chose au monde; elles ne savent rien du +tout. Je vous le demande à vous-même, quelle expérience +pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur qui, à +l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait +sur son journal: «Les femmes sont rousses dans ce +pays-ci.»</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>mettant la bûche</i>.</p> + +<p>Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher +les oreilles, haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, +quelle plaisanterie! Vous découragez un pauvre diable +en lui disant: Je sais ce que vous allez me dire. Mais +n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame, +vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on +dit quand on aime, mais je l'oublie en vous parlant! +Rien n'est nouveau sous le soleil; mais je dis à mon +tour: Qu'est-ce que cela prouve?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; +à peu de chose près, c'est comme un livre.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle +qu'il vous plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>À votre aise; faites comme chez vous.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez +le droit de nous attaquer, n'avons-nous pas raison de +nous défendre? Quand vous nous comparez à des auteurs +sifflés, quel reproche croyez-vous nous faire? Eh! +mon Dieu! si l'amour est une comédie...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>La feu ne va pas; la bûche est de travers.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>arrangeant le feu</i>.</p> + +<p>Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille +comme le monde, sifflée ou non, est, au bout du +compte, ce qu'on a encore trouvé de moins mauvais. +Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce +ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par +cœur;—et je me trompe en disant qu'elle est vieille. +Est-ce être vieux que d'être immortel?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Monsieur, voilà de la poésie.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui +vous ennuient, ces compliments, ces déclarations, tout +ce radotage, sont de très bonnes anciennes choses, convenues, +si vous voulez, fatigantes, ridicules parfois, +mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours +jeune.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours +vieux, et qu'est-ce qui est toujours jeune?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>L'amour.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Monsieur, voilà de l'éloquence.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est +immortellement jeune, et que les façons de l'exprimer +sont et demeureront éternellement vieilles. Les formes +usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous +sortent du cœur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage, +tout cet attirail, c'est un cortège de vieux +chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, +c'est le caquet de l'antichambre d'un roi; tout cela +passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort, +vive l'amour!</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>L'amour?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Donnez-moi l'écran qui est là.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Celui-là?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>donnant l'écran à la marquise</i>.</p> + +<p>Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, +est-ce que ce n'est pas une chose charmante?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais je vous dis, c'est toujours la même chose.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que +voulez-vous donc qu'on invente? Il faut apparemment +qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus qui est là +sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose; +en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez +à votre grand'mère, est-ce que vous en êtes moins +jolie?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin +qui est près de vous.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>prenant le coussin et le tenant à la main</i>.</p> + +<p>Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée +et admirée, cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau +corps trouvé à Milo a jamais eu un modèle vivant, assurément +cette grande gaillarde a eu plus d'amoureux +qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme +une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie +et Manon Lescaut.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Monsieur, voilà de la mythologie.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>tenant toujours le coussin</i>.</p> + +<p>Non, madame; mais je ne puis dire combien cette +indifférence à la mode, cette froideur qui raille et dédaigne, +cet air d'expérience qui réduit tout à rien, me +font peine à voir à une jeune femme. Vous n'êtes pas +la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie +qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme +vous en ce moment, on dit qu'on ne veut pas entendre +parler d'amour. Alors, pourquoi mettez-vous de la +dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait sur votre +tête?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? +Je vous l'avais demandé pour mettre sous mes pieds.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai +une déclaration, bon gré, mal gré, vieille comme les +rues, et bête comme une oie; car je suis furieux +contre vous.</p> + +<p class="speaker"><i>Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux +dessus.</i></p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, +s'il vous plaît?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Vous ne voulez pas vous lever?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, +à moins que vous ne consentiez à m'entendre.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se lève.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>toujours à genoux</i>.</p> + +<p>Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous +me rendrez fou, vous me désespérez.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Cela vous passera au <i>Café de Paris</i>.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je +conviendrai, tant que vous voudrez, que j'étais entré +ici sans dessein; je ne comptais que vous voir en passant; +témoin cette porte que j'ai ouverte trois fois pour +m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, +vos railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus +loin qu'il ne fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui +seulement, c'est du premier jour où je vous +ai vue, que je vous aime, que je vous adore... Je +n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis +plus d'un an, je vous adore, je ne songe...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p class="speaker"><i>La marquise sort et laisse la porte ouverte.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE, <i>demeuré seul, reste un moment encore à genoux, +puis il se lève et dit</i>:</p> + +<p>C'est la vérité que cette porte est glaciale.</p> + +<p class="speaker"><i>Il va pour sortir, et voit la marquise.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ah! marquise, vous vous moquez de moi.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE, <i>appuyée sur la porte entr'ouverte</i>.</p> + +<p>Vous voilà debout?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, +je suis perdu.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Qu'avez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je +vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle veut sortir.</i></p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. +Ah! je sens combien je vais souffrir!</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE, <i>d'un ton sérieux</i>.</p> + +<p>Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Mais, madame, je veux,... je désirerais...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous +que je vais être votre maîtresse, et hériter de vos +chapeaux roses? Je vous préviens qu'une pareille idée +fait plus que me déplaire, elle me révolte.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce +serait ma vie entière que je mettrais à vos pieds; ce +serait mon nom, mes biens, mon honneur même que +je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un seul +instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures +dont vous ne parlez que pour me chagriner, mais avec +aucune femme au monde! L'avez-vous bien pu supposer? +me croyez-vous si dépourvu de sens? mon étourderie +ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de +vous faire douter de mon respect? Vous qui me disiez +tantôt que vous aviez quelque plaisir à me voir, peut-être +quelque amitié pour moi (n'est-il pas vrai, marquise?), +pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué +par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si +précieuse, d'une si douce indulgence, ne saurait pas +ce que vous valez? Suis-je donc aveugle ou insensé? +Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme!</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ah!—Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, +nous ne nous serions pas disputés.—Ainsi, +vous voulez m'épouser?</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais +osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre +chose depuis un an; je donnerais mon sang pour qu'il +me fût permis d'avoir la plus légère espérance...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela +vous fait? Je vous en supplie, ne parlons pas de ces +choses-là! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir +d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma vie est +dans vos mains.</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est +qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent, +nous causerons de ceci.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il +faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, voilà +trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni +l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée. +Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras +pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez +chez Fossin.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Chez Fossin, madame? pour quoi faire?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Ma bague.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre +bague, marquise?</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a +justement sur le chaton une petite couronne de marquise; +et comme cela peut servir de cachet... Dites +donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être +ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.</p> + +<p class="speaker">LE COMTE.</p> + +<p>Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...</p> + +<p class="speaker">LA MARQUISE.</p> + +<p>Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette +chambre ne sera plus habitable.</p> + +<h3>FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.</h3> + +<hr class="empty" /> + +<p>Le succès imprévu du <i>Caprice</i> donna l'idée aux artistes de +la Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred +de Musset quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux +et M. Brindeau choisirent le proverbe: <i>Il faut +qu'une porte soit ouverte ou fermée</i>, publiée par la <i>Revue des +Deux Mondes</i> en 1845. Ce petit acte, joué sans aucun changement +par les mêmes artistes que le <i>Caprice</i>, fut écouté avec le +même plaisir. Depuis le 7 avril 1848, qu'on l'a représenté pour +la première fois, il est resté au répertoire du Théâtre-Français.</p> + +<hr /> + +<a id="louison"></a> +<h2>LOUISON</h2> + +<h3>COMÉDIE EN DEUX ACTES</h3> + +<h4>1849</h4> + +<table summary="acteurs de Louison" width="90%"> +<tr><td>PERSONNAGES.</td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr> + +<tr><td>LE DUC. </td><td> MM. <span class="sc">Brindeau</span>.</td></tr> + +<tr><td>BERTHAUD.</td><td> <span class="sc">Régnier.</span></td></tr> + +<tr><td>LA MARÉCHALE. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Mélingue</span>.</td></tr> + +<tr><td>LA DUCHESSE. </td><td> M<sup>lles</sup> <span class="sc">Judith</span>.</td></tr> + +<tr><td>LISETTE. </td><td> <span class="sc">Anaïs</span>.</td></tr> +</table> + +<p><span class="sc">Valets, une Femme</span>.</p> + +<p class="speaker"><i>Costumes du temps de Louis XVI.</i></p> + + + + +<p class="speaker">À MADEMOISELLE ANAÏS</p> + + +<p class="speaker">RONDEAU</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que rien ne puisse en liberté</p> +<p>Passer sous le sacré portique</p> +<p>Sans être quelque peu heurté</p> +<p>Par les bornes de la critique,</p> +<p>C'est un axiome authentique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pourquoi tant de sévérité?</p> +<p>Grétry disait avec gaîté:</p> +<p>«J'aime mieux un peu de musique</p> +<p class="i4">Que rien.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À ma Louison ce mot s'applique.</p> +<p>Sur le théâtre elle a jeté</p> +<p>Son petit bouquet poétique.</p> +<p>Pourvu que vous l'ayez porté,</p> +<p>Le reste est moins, en vérité,</p> +<p class="i4">Que rien.</p> + </div> </div> + +<div class="figcenter" ><a href="images/louison.jpg"><img src="images/louison.jpg" alt="Louison" /></a><br />Louison</div> + + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p> + +<div class="poemnoindent"> <div class="stanza"> +<p>Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.</p> +<p>Le sort est, quand il veut, bien impatientant.</p> +<p>Que les honnêtes gens se mettent à ma place,</p> +<p>Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.</p> +<p>Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous;</p> +<p>Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.</p> +<p>J'avais pour précepteur le curé du village;</p> +<p>J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage.</p> +<p>Je vivais sur parole, et je trouvais moyen</p> +<p>D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien.</p> +<p>Mon père était fermier; j'étais sa ménagère.</p> +<p>Je courais la maison, toujours brave et légère,</p> +<p>Et j'aurais de grand cœur, pour obliger nos gens,</p> +<p>Mené les vaches paître ou les dindons aux champs.</p> +<p>Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,</p> +<p>Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche,</p> +<p>On me promet fortune et la fleur des maris,</p> +<p>On m'expédie en poste, et je suis à Paris.</p> +<p>Aussitôt, de paniers largement affublée,</p> +<p>De taffetas vêtue et de poudre aveuglée,</p> +<p>On m'apprend que je suis gouvernante céans.</p> +<p>Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.</p> +<p>Il en fera plus tard.—On meuble une chambrette;</p> +<p>On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette.</p> +<p>J'y consens, et mon rôle est de régner en paix</p> +<p>Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.</p> +<p>Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine.</p> +<p>La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.</p> +<p>Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.</p> +<p>Mais monseigneur le duc alors était absent;</p> +<p>Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre.</p> +<p>Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère,</p> +<p>Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,</p> +<p>Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.</p> +<p>Je vous demande un peu quelle étrange folie!</p> +<p>Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.</p> +<p>Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là</p> +<p>Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela;</p> +<p>Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines,</p> +<p>Me donne des rubans, des nœuds et des mitaines;</p> +<p>Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent,</p> +<p>Du brillant que voici veut me faire présent.</p> +<p>Un diamant, à moi! la chose est assez claire.</p> +<p>Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?</p> +<p>Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.</p> +<p>Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.</p> +<p>Voyons, me fâcherai-je?—Il n'est pas très commode</p> +<p>De les heurter de front, ces tyrans à la mode,</p> +<p>Et la prison est là, pour un oui, pour un non,</p> +<p>Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon.</p> +<p>Faut-il être sincère et tout dire à madame?</p> +<p>C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme,</p> +<p>Troubler une maison, peut-être pour toujours,</p> +<p>Et pour un pur caprice en chasser les amours.</p> +<p>Vaut-il pas mieux agir en personne discrète,</p> +<p>Et garder dans le cœur cette injure secrète?</p> +<p>Oui, c'est le plus prudent.—Ah! que j'ai de souci!</p> +<p>Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.</p> +<p>Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même,</p> +<p>Ici, dans ce papier.—Ma foi, tant pis s'il m'aime!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE II</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE DUC, <i>à part</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Personne encore ici?—L'on va souper, je croi.</p> +<p>C'est Lisette.—Elle écrit.—Bon! c'est sans doute à moi.</p> +<p>Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,</p> +<p>D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire.</p> +<p>Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai!</p> +<p>J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>se levant</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Monseigneur...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète,</p> +<p>Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais?</p> +<p>Et que faisais-tu là?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Monseigneur, j'écrivais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À vous-même; tenez.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle lui donne la lettre et veut sortir.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Et tu t'en vas si vite?</p> +<p>Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci?</p> +<p>Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il lit.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?</p> + </div> </div> +<p class="speaker"><i>Il lit.</i></p> + +<p>«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien +difficile à croire, car, pour aimer une personne, il faut, +j'imagine, commencer par la connaître, et toute servante +que je suis...»</p> + +<div class="poemnoindent"> <div class="stanza"> +<p>Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.</p> +<p>Servante! ce mot-là me choque au dernier point.</p> + </div> </div> + +<p class="speaker"><i>Il lit.</i></p> + +<p>«Toute servante que je suis, vous me connaissez +assurément bien peu si vous me croyez intéressée, et si +vous avez pensé, monseigneur, qu'on pouvait payer un +amour qui refuse de se donner.»</p> + +<div class="poemnoindent"> <div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle?</p> +<p>Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle,</p> +<p>Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller,</p> +<p>Tu me crois assez sot pour vouloir te payer?</p> +<p>Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre,</p> +<p>Si l'amour de Lisette était jamais à vendre,</p> +<p>Pour payer dignement de semblables appas,</p> +<p>Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas.</p> +<p>Est-ce donc une offense à la personne aimée,</p> +<p>Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée,</p> +<p>Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir,</p> +<p>D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir?</p> +<p>Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il lui remet la bague au doigt.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde,</p> +<p>Sur ce cœur qui palpite un céladon changeant,</p> +<p>Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent,</p> +<p>Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce,</p> +<p>Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse,</p> +<p>Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux?</p> +<p>Payer! efface donc: ce mot est odieux.</p> +<p>Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette.</p> +<p>On paie un intendant, un rustre, une grisette;</p> +<p>Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor</p> +<p>Qu'on se soit avisé de payer un trésor,</p> +<p>Et ton cœur est sans prix, quand tu serais moins belle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais, monseigneur, pourtant...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i8"> Fi! tu fais la cruelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>On ouvre la porte du fond.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Deux mots:—on va souper; les gens ouvrent déjà.</p> +<p>Écoute:—nous allons au bal de l'Opéra;</p> +<p>Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue,</p> +<p>À peine entré, je sors et regagne la rue.</p> +<p>Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien;</p> +<p>Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien,</p> +<p>Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même.</p> +<p>Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime,</p> +<p>Songes-y.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Mais vraiment...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22">Je comprends ton souci.</p> +<p>Je voudrais de grand cœur te voir ailleurs qu'ici,</p> +<p>Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue,</p> +<p>Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue.</p> +<p>Ce n'est assurément mon goût ni ma façon</p> +<p>De donner au plaisir cet air de trahison.</p> +<p>Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée,</p> +<p>Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée.</p> +<p>Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux.</p> +<p>À quatre pas d'ici nous serions odieux.</p> +<p>Telle est la loi du monde; il en faut être esclave.</p> +<p>Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave,</p> +<p>Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien</p> +<p>Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien.</p> +<p>Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse.</p> +<p>Bonsoir, Louison.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE III</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Bonsoir! Quelle étrange faiblesse!</p> +<p>Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen;</p> +<p>Comment arrive-t-il que je ne dise rien?</p> +<p>Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme</p> +<p>D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme,</p> +<p>Et revenir gaîment sur la pointe du pié,</p> +<p>Sitôt que dans la foule il se croit oublié!</p> +<p>Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette,</p> +<p>Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette,</p> +<p>Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots,</p> +<p>Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots.</p> +<p>—Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre.</p> +<p>Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre?</p> +<p>M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous...</p> +<p>Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux.</p> +<p>Avec ses airs badins et sa cajolerie,</p> +<p>Je ne sais trop comment il prend la raillerie.</p> +<p>Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement,</p> +<p>Lui donner mes raisons, l'écouter un moment?</p> +<p>N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse!</p> +<p>Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse?</p> +<p>Est-ce que?... Qui vient là?</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE IV</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> C'est moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i26"> Qui, toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i30"> Berthaud.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Berthaud? Que nous veux-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Moi? Rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Tu n'es qu'un sot.</p> +<p>On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle!</p> +<p>Comme vous voilà propre et de bonne façon!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que dis-tu donc, l'ami?—Je connais ce garçon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles!</p> +<p>Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu te nommes, dis-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18">Berthaud. Quel gros chignon!</p> +<p>Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon;</p> +<p>Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>M'as-tu de pied en cap assez considérée?</p> +<p>Hé! mais, c'est toi, Lucas!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Vous me reconnaissez?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui certe; et d'où viens-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Par ma foi, je ne sais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bon!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues,</p> +<p>J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Assieds-toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Que non pas! je suis bien trop courtois.</p> +<p>Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie.</p> +<p>Tu n'es donc plus berger dans notre métairie?</p> +<p>Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous.</p> +<p>Oh! je ne garde plus les vaches!—Au contraire,</p> +<p>C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire.</p> +<p>Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps.</p> +<p>C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs.</p> +<p>Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre;</p> +<p>Catherine est nourrice, et Nicole...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Et mon père?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Votre père, pardine! il ne lui manque rien.</p> +<p>On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien.</p> +<p>Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici,</p> +<p>Et que votre départ vous avait réussi,</p> +<p>Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune.</p> +<p>J'avais comme un instinct de faire ma fortune,</p> +<p>Et puis je m'ennuyais avec mes animaux;</p> +<p>Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toi, Lucas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée?</p> +<p>Un chien regarde bien...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Non, non, j'en suis touchée.</p> +<p>Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça.</p> +<p>Quand on va dans le monde...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Et tu vis bien, j'espère?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire.</p> +<p>Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je crois bien, je suis clerc.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22">Ah! ah! chez un notaire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Chez un procureur?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Chez un apothicaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents.</p> +<p>Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée;</p> +<p>J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée:</p> +<p>Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets.</p> +<p>Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets;</p> +<p>Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine.</p> +<p>On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine.</p> +<p>Pourtant, malgré vos nœuds et vos mignons souliers,</p> +<p>Je vous épouserais encor, si vous vouliez.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre;</p> +<p>Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tu crois donc que ma main serait digne de toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi.</p> +<p>Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée,</p> +<p>Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée.</p> +<p>Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair;</p> +<p>Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air.</p> +<p>Si la grosse Margot n'était point tant fautive,</p> +<p>J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive,</p> +<p>Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent,</p> +<p>On ne remarque pas que je sois déplaisant.</p> +<p>Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres.</p> +<p>Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres,</p> +<p>Mais il est des secrets qu'on peut vous confier;</p> +<p>Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier.</p> +<p>C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée:</p> +<p>Ma tante Labalue est presque décédée.</p> +<p>Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous,</p> +<p>Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux.</p> +<p>On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle,</p> +<p>Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle.</p> +<p>Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament,</p> +<p>Et j'hérite de tout universellement.</p> +<p>Ça commence à sourire. Encore une autre histoire:</p> +<p>Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire.</p> +<p>Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton;</p> +<p>Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton.</p> +<p>C'est mon cousin germain; que le ciel le protège!</p> +<p>Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige.</p> +<p>Vous voyez que je suis un assez bon parti;</p> +<p>Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti.</p> +<p>Contre la pharmacie avez-vous à reprendre?</p> +<p>On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre.</p> +<p>Mon pourparler vous semble un peu risible et sot;</p> +<p>Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut.</p> +<p>Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître.</p> +<p>Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître.</p> +<p>Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien;</p> +<p>Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien.</p> +<p>J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire</p> +<p>Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre.</p> +<p>Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité,</p> +<p>Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité.</p> +<p>Il ne faut mépriser personne dans la vie,</p> +<p>Car tout le monde peut mettre à la loterie.</p> +<p>Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion,</p> +<p>Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte.</p> +<p>Changeras-tu d'avis?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Non, le diable m'emporte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas.</p> +<p>Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bien!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Dis-lui tes projets pour notre mariage!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bon!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4"> Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment</p> +<p>D'y prêter sa faveur et son consentement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais vous consentez donc?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Sans doute.—Le temps presse;</p> +<p>Va-t'en.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10">Vous consentez?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> On vient, c'est la duchesse.</p> +<p>Dépêche,—hors d'ici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Vous consentez, Louison!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Va, ne bavarde pas surtout dans la maison.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE V</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, <i>dans le fond</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, monsieur, pas ce soir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Pourquoi pas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Pour quoi faire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est une fête où va tout ce qui touche au roi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une fête? pour qui?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Pour nous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Non pas pour moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>À Lisette, qui veut sortir.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Riez, si vous voulez, madame, à vous permis;</p> +<p>Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis.</p> +<p>Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde,</p> +<p>Cette obstination à s'exiler du monde,</p> +<p>Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel,</p> +<p>De bouder le plaisir comme un péché mortel,</p> +<p>Et de rester à coudre une tapisserie,</p> +<p>Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne veux rien qui soit contre votre désir;</p> +<p>Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais s'il est vrai, mon fils...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16">Il n'en est rien, ma mère.</p> +<p>Souffrante! voilà bien le grand mot féminin.</p> +<p>Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain?</p> +<p>Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce?</p> +<p>Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe,</p> +<p>Des vapeurs, sûrement. La belle invention!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'exigez-vous, monsieur? J'obéis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Mon Dieu, non.</p> +<p>Exiger!—Obéir!—Le bon Dieu vous bénisse!</p> +<p>Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, <i>au duc</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne la chagrinez pas.—Pour l'égayer un peu,</p> +<p>Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Permettez-vous, monsieur?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Certainement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> J'enrage.</p> +<p>Voilà mes projets morts.—Quel ennui! Quel dommage!</p> +<p>Lisette, j'en suis sûr, en a le cœur navré;</p> +<p>Mais, avant de sortir, je la retrouverai.</p> +<p>Le diable est donc logé dans la tête des femmes!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Allons! j'irai donc seul.—À votre jeu, mesdames.</p> +<p>Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux!</p> +<p>Vite!—Je vous souhaite un millier de capots,</p> +<p>De pics et de repics, et de quintes majeures.</p> +<p>Combien un si beau jeu doit abréger les heures!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner;</p> +<p>Le roi l'aime.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i8">Le roi... ferait mieux de régner.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine</p> +<p>D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans,</p> +<p>Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps.</p> +<p>Vraiment la patience en devient malaisée.</p> +<p>Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée?</p> +<p>Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir?</p> +<p>À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?</p> +<p>Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente,</p> +<p>Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,</p> +<p>Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui,</p> +<p>Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?</p> +<p>À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,</p> +<p>Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante!</p> +<p>Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé,</p> +<p>J'avais sur votre compte étrangement rêvé;</p> +<p>Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.</p> +<p>Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,</p> +<p>Et de ses courtisans un murmure flatteur</p> +<p>Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au cœur.</p> +<p>Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire,</p> +<p>En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?</p> +<p>Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur,</p> +<p>Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?</p> +<p>Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.</p> +<p>À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle,</p> +<p>Si vous ne savez pas marcher avec fierté</p> +<p>Et dans cette noblesse et dans cette beauté?</p> +<p>Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,</p> +<p>Dans un panier doré vous étendre à votre aise,</p> +<p>Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom,</p> +<p>Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon?</p> +<p>Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère;</p> +<p>Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire;</p> +<p>Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas</p> +<p>Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas.</p> +<p>Je m'en vais me vêtir; adieu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>À sa mère.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Bonsoir, madame.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE VI</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lucile, vous souffrez?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Jusques au fond de l'âme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'avez-vous, dites-moi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Je suis triste à mourir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On vous tourmente un peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Je devrais obéir.</p> +<p>Je devrais,—pardonnez,—je ne sais pas moi-même.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lisette, laissez-nous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>en sortant</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Mon Dieu, comme elle l'aime!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE VII</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quoi! vous prenez au grave un propos si léger?</p> +<p>Faites-vous un chagrin d'un ennui passager?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Madame, il a raison.—J'ai tort, je suis coupable...</p> +<p>Je devrais obéir,... et j'en suis incapable.</p> +<p>Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi.</p> +<p>Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse,</p> +<p>Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non; lorsque mon cœur parle, il raisonne bien mal.</p> +<p>Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal,</p> +<p>Né de ce triste cœur ou dans ma pauvre tête,</p> +<p>Près de lui par moments me saisit et m'arrête.</p> +<p>Je voudrais lui complaire et sortir avec lui,</p> +<p>Songer à ma parure, oublier mon ennui,</p> +<p>Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle,</p> +<p>Et tout cela me cause une frayeur mortelle.</p> +<p>Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras...</p> +<p>Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée?</p> +<p>Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée?</p> +<p>Avez-vous un reproche à faire à votre époux?</p> +<p>Qu'est-ce donc?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Je ne sais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Quelqu'un est entre vous?</p> +<p>Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue?</p> +<p>Parlez.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez,</p> +<p>Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez.</p> +<p>Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse,</p> +<p>Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse?</p> +<p>Et c'est un bal manqué qui produit tout cela!</p> +<p>J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là.</p> +<p>Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie.</p> +<p>Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie,</p> +<p>Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus,</p> +<p>Vous les regretterez, et n'en verserez plus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire;</p> +<p>Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire,</p> +<p>Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout aveu d'une peine aide à sa guérison.</p> +<p>Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant,</p> +<p>Est-ce que près de moi votre cœur se défend?</p> +<p>Qui vous fait hésiter et manquer de courage?</p> +<p>Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge?</p> +<p>Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez?</p> +<p>Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez?</p> +<p>De grâce, allons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Je sais combien vous êtes bonne,</p> +<p>Mais je ne puis parler.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Alors, je vous l'ordonne.</p> +<p>Votre mère, Lucile, à son dernier soupir,</p> +<p>Vous a léguée à moi.—Vous devez obéir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'obéirai toujours, et de toute mon âme;</p> +<p>Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame,</p> +<p>Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>S'il est vrai, mon enfant...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>À Lisette qui entre.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Qui vous amène ici?</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE VIII</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LISETTE, <i>à la duchesse</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Votre marchande est là, madame; on m'a chargée...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pas ce soir,—qu'on revienne.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Allons, chère affligée,</p> +<p>Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal?</p> +<p>Eh bien! essayez-la;—ce n'est pas un grand mal.</p> +<p>Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée.</p> +<p>Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée.</p> +<p>—Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette.</p> +<p>Entrons chez vous.—Venez faire un peu de toilette.</p> +<p>Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous.</p> +<p>Allons, courage, allons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Je m'abandonne à vous.</p> +<p>Devant votre bonté ma volonté s'incline:</p> +<p>Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline.</p> +<p>Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment,</p> +<p>Tout, et vous comprendrez, madame, assurément,</p> +<p>Qu'un pauvre cœur blessé, cherchant qui le soutienne,</p> +<p>Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne.</p> + </div><div class="stanza"> +<h3>FIN DE L'ACTE PREMIER.</h3> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>seul</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller!</p> +<p>Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller.</p> +<p>Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître,</p> +<p>Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître.</p> +<p>Je suis depuis tantôt caché dans le grenier.</p> +<p>Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier,</p> +<p>Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise;</p> +<p>Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise,</p> +<p>Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant,</p> +<p>Une houppe à la main, il se mire en rêvant.</p> +<p>Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre,</p> +<p>Des tourbillons de poudre à ravager la chambre;</p> +<p>Pouah!—s'il faut pour un duc faire ce métier-là,</p> +<p>Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra.</p> +<p>Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père</p> +<p>Si je m'enfarinais d'une telle manière,</p> +<p>Lui qui savait si bien me pousser par le dos</p> +<p>Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux.</p> +<p>Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste,</p> +<p>Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste.</p> +<p>Être vif et gaillard fut toujours ma vertu;</p> +<p>Il me semble pourtant que je suis bien vêtu.</p> +<p>Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue.</p> +<p>Il ne faut point ici s'entortiller la langue.</p> +<p>Que vais-je dire au duc?—Je dirai: Monseigneur...</p> +<p>Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur.</p> +<p>Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette.</p> +<p>C'est son nom de gala; respectons l'étiquette.</p> +<p>Lisette donc et moi, nous sommes résolus...</p> +<p>Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus.</p> +<p>Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense;</p> +<p>Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence.</p> +<p>Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver!</p> +<p>Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver.</p> +<p>Si je me rappelais, dans quelque comédie,</p> +<p>Une attitude heureuse, une phrase arrondie?</p> +<p>—Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers...</p> +<p>J'y suis.—Si les héros qui purgeaient l'univers...</p> +<p>Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque?</p> +<p>Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque.</p> +<p>—Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé...</p> +<p>Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>On entend une sonnette.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>On a sonné là-bas.—C'est Louison qu'on appelle.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE II</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD, LISETTE, <i>portant une robe sur le bras</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que fais-tu là, Lucas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18">Hé! je fais sentinelle.</p> +<p>Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais</p> +<p>Qui, très discrètement, va te mettre à la porte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ouais!—qu'est-ce que cela?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Des hardes que j'apporte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Encor des ornements! des objets féminins?</p> +<p>Mais vous en avez donc ici des magasins?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bon, je vais lui parler.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Oui, pourvu qu'il t'écoute.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire.</p> +<p>Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE III</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC, LISETTE, BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE DUC, <i>habillé</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir?</p> +<p>Suis-je à ton gré, dis-moi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il se mire dans une glace.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Toujours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i26">Quel est cet homme?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>saluant à plusieurs reprises</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme.</p> +<p>Je suis venu...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Va-t'en.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Monseigneur, je...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i26"> Va-t'en.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Monseigneur...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il se retire en saluant.</i></p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE IV</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC, LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Toi, viens çà.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22">Ma maîtresse m'attend.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose.</p> +<p>Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose.</p> +<p>Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je te le donne encor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18">Permettez...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Point d'affaire.</p> +<p>Écoute; la duchesse est là, près de ma mère;</p> +<p>Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment:</p> +<p>Vas-y.—Je sortirai par cet appartement.</p> +<p>Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce;</p> +<p>Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse,</p> +<p>Compte qu'après avoir dûment délibéré,</p> +<p>Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré,</p> +<p>La duchesse pourra changer de fantaisie.</p> +<p>Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie.</p> +<p>Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra;</p> +<p>Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De grâce, écoutez-moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> J'y gagerais ma tête!</p> +<p>Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête.</p> +<p>Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux,</p> +<p>Choisir le plus coquet parmi ses dominos,</p> +<p>Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose,</p> +<p>D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause.</p> +<p>Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas!</p> +<p>Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas.</p> +<p>Tu sais que je reviens.—Ainsi tu vois, ma belle,</p> +<p>Que lever tout obstacle est une bagatelle.</p> +<p>Je vais faire, au hasard, une visite ou deux,</p> +<p>Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux,</p> +<p>Dépenser ma soirée à parler sans rien dire;</p> +<p>Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>On sonne.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>On t'appelle.—Au revoir.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE V</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>seul.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Quelle horreur! J'ai tout vu.</p> +<p>C'est dit, je suis berné,—je suis presque... O vertu!</p> +<p>Aurait-on supposé tant de scélératesse?</p> +<p>Le duc parle assez clair,—Louison est sa maîtresse.</p> +<p>Je ne l'ai pas rêvé;—j'en suis sûr,—j'étais là;</p> +<p>Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça!</p> +<p>Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire,</p> +<p>Des mots mieux compilés que dans une grammaire,</p> +<p>Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments,</p> +<p>Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants!</p> +<p>Et tu crois que je vais, comme un mari crédule,</p> +<p>Avaler bonnement ta malsaine pilule?</p> +<p>Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas.</p> +<p>Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas.</p> +<p>J'irai, je lui dirai...—Voyons, que lui dirai-je?</p> +<p>Madame, si jamais...—Non, il faut que j'abrège.</p> +<p>Madame...—O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer.</p> +<p>En l'état où je suis, je crains de m'égarer;</p> +<p>Je vais aller plutôt trouver la maréchale.</p> +<p>La voici justement qui traverse la salle;</p> +<p>Je vais tout dévoiler.—Allons! ferme! du cœur!</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE VI</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Madame...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10">Que veut-on?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Madame, j'ai l'honneur...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Que voulez-vous, l'ami?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Madame, je me nomme...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hé bien! qu'est-ce?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Berthaud.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22">Retirez-vous, brave homme.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Madame, je venais...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Laissez-moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>à part</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24">Grand merci!</p> +<p>Il paraît que l'on a l'oreille dure ici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>S'il se pouvait pourtant, madame...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Allez, vous dis-je.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>saluant</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je sors.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i8"> En vérité, cela tient du prodige.</p> +<p>Oh! mon heure viendra.—Je vais, dans mon grenier,</p> +<p>Retoucher mon discours pour me désennuyer.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE VII</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, <i>seule.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse.</p> +<p>Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse;</p> +<p>Lisette a fait le mal, je le dois arrêter.</p> +<p>Lucile doute encore et voudrait hésiter.</p> +<p>Faible contre elle-même et contre ses alarmes,</p> +<p>Ses regards indécis sont voilés par les larmes.</p> +<p>Elle ne saurait croire à cette cruauté,</p> +<p>Donnant si bien son cœur, de le voir rejeté;</p> +<p>Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée.</p> +<p>Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée,</p> +<p>La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain;</p> +<p>Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main.</p> +<p>Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse,</p> +<p>Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse?</p> +<p>Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin!</p> +<p>C'est à moi d'y songer;—j'en veux prendre le soin.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE VIII</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Madame, on a coiffé madame la duchesse;</p> +<p>Je vais chercher là-bas un de ses dominos.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle va donc se mettre en masque? À quel propos?</p> +<p>Veut-elle aller au bal?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Madame, je le pense.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est étrange. Et mon fils?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Il est parti d'avance.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seul?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Tout seul.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et ma bru va donc le retrouver?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever.</p> +<p>Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune;</p> +<p>Elle en regarde dix avant d'en choisir une.</p> +<p>Elle a presque grondé ses femmes, et je crois</p> +<p>Être grondée aussi pour la première fois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Faites qu'en ce moment une autre vous remplace.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>ouvrant la porte du fond</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Holà! quelqu'un! Marton!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Faites aussi qu'on passe</p> +<p>Par la grand'salle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Eh bien?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Madame, me voici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici.</p> +<p>Votre père est chez nous fermier dans un domaine;</p> +<p>Vos parents sont à moi; je suis votre marraine.</p> +<p>J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans,</p> +<p>Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants.</p> +<p>M'aimez-vous?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Dieu merci, plus que je ne puis dire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Votre cœur parle franc?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Aussi vrai qu'il respire.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si, par obéissance ou par nécessité,</p> +<p>Il fallait devant moi celer la vérité</p> +<p>(La crainte d'un péril ôte celle du blâme),</p> +<p>S'il vous fallait mentir?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Je me tairais, madame.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais si vous le deviez?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Personne ne le doit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>à part</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! malheureuse!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Eh bien! vous gardez le silence?</p> +<p>Songez que, me voyant avertie à l'avance,</p> +<p>Votre silence parle, et peut en dire assez.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce brillant... m'appartient.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> D'où vient-il?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i26"> Je ne sais.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prenez garde, Louison!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Madame, il se peut faire</p> +<p>Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire.</p> +<p>Si ma bouche est muette et doit ainsi rester,</p> +<p>De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lisette peut se taire alors que je commande,</p> +<p>Mais Louison doit parler si je le lui demande.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On m'appelle Lisette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Oui, dans cette maison.</p> +<p>A-t-on changé le cœur aussi bien que le nom?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De grâce excusez-moi; je me sens si confuse...</p> +<p>Ce cœur voudrait s'ouvrir, mais...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Mais il s'y refuse?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi,</p> +<p>C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle se met à genoux.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon fils? Je le savais.—Levez-vous donc, ma chère.</p> +<p>Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire.</p> +<p>Mais que prétendez-vous?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>se levant</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16">Rien au monde.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22"> Et pourquoi,</p> +<p>Puisque votre secret s'échappe devant moi,</p> +<p>Cette sorte d'audace avec cette imprudence?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>On parle comme on peut, on agit comme on pense.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant,</p> +<p>Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément?</p> +<p>Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?...</p> +<p>Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je viens de m'incliner, madame, devant vous.</p> +<p>Mon orgueil tout entier est encore à genoux.</p> +<p>Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie,</p> +<p>Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie;</p> +<p>On ne doit m'accuser d'aucune trahison!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce?</p> +<p>Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place.</p> +<p>Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît?</p> +<p>Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ma foi, madame, c'est celui de mon village.</p> +<p>Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris</p> +<p>Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris.</p> +<p>Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse,</p> +<p>C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse;</p> +<p>Mais s'il est dans le cœur des gens qui ne sont rien,</p> +<p>On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte,</p> +<p>Songez-vous qu'il se peut...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Qu'il se peut que j'en sorte?</p> +<p>Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas</p> +<p>Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas.</p> +<p>Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame,</p> +<p>Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme,</p> +<p>Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir,</p> +<p>Oui, c'est là ce qui fait que j'ai failli mentir.</p> +<p>Mais je le dis encor, même étant accusée,</p> +<p>Je ne puis supporter de me voir méprisée.</p> +<p>Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir?</p> +<p>Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous venez à l'instant de l'avouer vous-même.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime?</p> +<p>Si de tristes présents, à regret acceptés,</p> +<p>Ses discours importuns, son caprice...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22"> Arrêtez.</p> +<p>Je ne saurais vouloir ni de vos confidences,</p> +<p>Ni certe, et moins encor, de vos impertinences.</p> +<p>Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci.</p> +<p>Mon fils dit qu'il vous aime,—éloignez-vous d'ici.</p> +<p>Puisque votre vertu se croit calomniée,</p> +<p>Vous la verrez sans peine ainsi justifiée.</p> +<p>Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison;</p> +<p>Inventez un prétexte, et quittez la maison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais je ne l'aime pas, madame!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22">Toi, Lisette!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, je l'écoute dire, et je reste muette.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je perdrais patience à voir ainsi mentir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je perdrais patience à plus longtemps souffrir.</p> +<p>Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible</p> +<p>Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>La maréchale va pour sortir.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hé quoi! sans un regret! sans laisser à mes yeux</p> +<p>Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux!</p> +<p>Et mon père, madame?... Est-ce donc bien sa fille,</p> +<p>Louison, l'honnête enfant d'une honnête famille,</p> +<p>Louison, qui, par votre ordre et contre son désir,</p> +<p>Est venue à Paris obéir et servir,</p> +<p>Et qu'on verra demain, seule et désespérée,</p> +<p>Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée?</p> +<p>Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant,</p> +<p>Me marchande au hasard et m'achète en passant;</p> +<p>Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime,</p> +<p>Il s'écoute, il se plaît, et se répond lui-même.</p> +<p>Et moi, lorsque je parle à force de tourments,</p> +<p>Au lieu de m'écouter on me dit que je mens!</p> +<p>Soit!—Il me souviendra d'avoir été sincère.</p> +<p>Justice des heureux et des grands de la terre!</p> +<p>Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin</p> +<p>La victime oubliée aille pleurer plus loin,</p> +<p>Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée</p> +<p>N'entende pas gémir la souffrance écrasée!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison.</p> +<p>Nous en reparlerons demain;—bonsoir, Louison.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE IX</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Demain! Elle est partie.—Un accent de colère</p> +<p>N'a point accompagné sa parole dernière.</p> +<p>Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant.</p> +<p>Mais que me reste-t-il? que faire maintenant?</p> +<p>Demain, a-t-elle dit.—Jamais! c'est impossible.</p> +<p>Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible.</p> +<p>Quand demain sa pitié voudrait me retenir,</p> +<p>Je suis de trop ici;—mais comment en sortir?</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE X</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, LA DUCHESSE, <i>habillée en domino ouvert, un masque à la main</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ma mère n'est pas là? Que fais-tu donc, Lisette?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je savais que madame achevait sa toilette.</p> +<p>J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi.</p> +<p>Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être</p> +<p>J'ai laissé devant toi quelque souci paraître.</p> +<p>Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper;</p> +<p>Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper.</p> +<p>Voici ma main; oublie un instant de caprice.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>baisant la main de la duchesse</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! madame!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10">Il s'agit de me rendre un service.</p> +<p>Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra.</p> +<p>Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera;</p> +<p>Mais je suis malgré moi si triste et si maussade</p> +<p>Que je n'ai pas le cœur à cette mascarade.</p> +<p>Maintenant que les gens me viennent avertir,</p> +<p>Le courage me manque au moment de partir.</p> +<p>Vas-y, Louison; veux-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Moi, madame?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Oui, par grâce.</p> +<p>Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle lui donne son domino et son masque.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder.</p> +<p>Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder,</p> +<p>L'intriguer au besoin,—sans qu'il te reconnaisse;</p> +<p>Mais s'il est en conquête avec quelque déesse,</p> +<p>Du ciel de l'Opéra descendue un moment,</p> +<p>Tu me comprends, ma chère? écoute seulement.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, mais vas-y toujours.—Reviens bientôt, Lisette.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE XI</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LISETTE, <i>seule</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi?</p> +<p>Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi?</p> +<p>—Et pourquoi pas?—Peut-être aurais-je dû tout dire.</p> +<p>Comment briser le cœur, quand la main vous attire?</p> +<p>Non, non, la maréchale est seule à m'accuser;</p> +<p>C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser,</p> +<p>Et jamais un seul mot...</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE XII</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>d'un ton froid</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18">Bonjour, mademoiselle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle?</p> +<p>Et qu'as-tu fait?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16">Je viens prendre congé de vous.</p> +<p>Vous voyez un ami, mais non plus un époux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vraiment? et d'où te vient ce visage tragique?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ne m'interrogez pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Quand on part, on s'explique.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce n'est pas malaisé.—Je sais tout.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Que sais-tu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous l'osez demander?—J'ai tout vu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24"> Qu'as-tu vu?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile,</p> +<p>Serpent Python!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i14"> Hé quoi! jusqu'à cet imbécile!</p> +<p>Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré?</p> +<p>Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleuré.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle éclate de rire.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>lui faisant tenir le domino</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tiens, nigaud, prends ceci.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Que je me travestisse?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hé! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Où?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">Je te le dirai.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16">Comment?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Tu le sauras.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE XIII</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place.</p> +<p>Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse;</p> +<p>Je lutte en vain, le cœur me manque à chaque pas.</p> +<p>Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sans doute.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10">Ai-je mal fait de lui dire ma peine?</p> +<p>Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine.</p> +<p>J'étais bien aise aussi de réparer mes torts,</p> +<p>Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors.</p> +<p>Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie</p> +<p>M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie.</p> +<p>Je prenais du dépit contre elle à tout moment;</p> +<p>Je l'ai même grondée, et bien injustement.</p> +<p>Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame,</p> +<p>De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme,</p> +<p>Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi,</p> +<p>Parce que nous avons un instant de souci!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non.—Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle aurait pu d'abord vous demander pardon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc?</p> +<p>C'est à moi bien plutôt qu'il faut que l'on pardonne.</p> +<p>Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne,</p> +<p>On ne croirait jamais, madame, à quel excès</p> +<p>Ils peuvent m'égarer si je leur donne accès.</p> +<p>Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée;</p> +<p>J'ai beau me répéter que je suis insensée,</p> +<p>Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi.</p> +<p>Ma raison me trahit et se change en effroi.</p> +<p>Comme d'un voile épais je suis enveloppée;</p> +<p>Je me vois méconnue, et je me vois trompée,</p> +<p>Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas...</p> +<p>Je me vois laide.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Au vrai, l'on ne vous croirait pas.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire.</p> +<p>Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire.</p> +<p>De son luxe élégant si l'œil est ébloui,</p> +<p>On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui.</p> +<p>Et cet esprit si fin, tant de délicatesse,</p> +<p>Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse!...</p> +<p>Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point,</p> +<p>Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je puis malaisément vous répondre, ma chère.</p> +<p>Si vous êtes sa femme...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Eh bien?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i24">Je suis sa mère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si nous n'étions que deux à le trouver charmant!</p> +<p>Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment.</p> +<p>Puis-je, le croyez-vous, garder un cœur tranquille,</p> +<p>À le voir comme il est, par la cour et la ville,</p> +<p>Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis,</p> +<p>Au jeu comme à cheval passant les plus hardis,</p> +<p>Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles</p> +<p>Ces heureuses beautés qui savent être belles?</p> +<p>Ah! c'est là que je sens, à mon mortel ennui,</p> +<p>Combien je dois sembler peu de chose pour lui!</p> +<p>Combien de qualités ne me sont point données</p> +<p>Que peut-être à ma place une autre eût devinées,</p> +<p>Et combien il est vrai que, sur un tel chemin,</p> +<p>Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle[C].</p> + </div> + +<div class="footnote"><p>Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au théâtre.</p> +<p>(<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div> + +<div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole.</p> +<p>L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi,</p> +<p>Madame de Versel a passé près de moi.</p> +<p>Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle.</p> +<p>Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle,</p> +<p>S'écartant toutefois, de peur de la toucher,</p> +<p>Sitôt que par hasard elle daignait marcher.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui, c'est une superbe et sotte créature.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Un nœud qu'elle portait tomba de sa coiffure.</p> +<p>Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser</p> +<p>Si chacun s'élança, prêt à le ramasser.</p> +<p>Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre,</p> +<p>Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre.</p> +<p>Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner,</p> +<p>Le prit en souriant, mais pour le lui donner.</p> +<p>Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire,</p> +<p>Mais je me suis senti pâlir de ce sourire.</p> +<p>C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal,</p> +<p>Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible.</p> +<p>Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible.</p> +<p>Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs[D].</p> +</div> + +<div class="footnote"><p>Note D: Au lieu de ce vers on dit au théâtre:</p> + <div class="stanza"> +<p>Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers.</p> + </div> +<p>(<i>Note de l'auteur.</i>)</p></div> + +<div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers.</p> +<p>Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse</p> +<p>Que j'avais un époux et que j'étais duchesse,</p> +<p>Le cœur me battait bien un peu, mais pas bien fort.</p> +<p>On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord</p> +<p>Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie,</p> +<p>Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie.</p> +<p>Tous ces biens me semblaient si doux à partager</p> +<p>Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer.</p> +<p>Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre</p> +<p>Qu'à le voir si facile on le trouve si rare.</p> +<p>Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil,</p> +<p>Arriva par degrés le moment du réveil;</p> +<p>Quand le duc, fatigué d'une paix importune,</p> +<p>Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune,</p> +<p>Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas,</p> +<p>Je compris que si loin je ne le suivrais pas.</p> +<p>Alors prenant pour moi son aspect véritable,</p> +<p>Apparut à mes yeux ce spectre redoutable,</p> +<p>Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers,</p> +<p>L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers,</p> +<p>Il me fallut tout voir;—alors la méfiance</p> +<p>M'enseigna lentement sa froide expérience.</p> +<p>Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi,</p> +<p>Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi.</p> +<p>Mon cœur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude,</p> +<p>Pour la première fois connut la solitude.</p> +<p>Puis je devins jalouse, et je me dis un jour:</p> +<p>Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'est-ce à dire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16">Oui, l'amour!—à l'âge où tout s'ignore,</p> +<p>En prononçant ce mot sans le comprendre encore,</p> +<p>On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié,</p> +<p>Où d'un commun trésor chacun a la moitié;</p> +<p>On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême...</p> +<p>Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même,</p> +<p>C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir,</p> +<p>Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle pleure.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile.</p> +<p>Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile.</p> +<p>Je vous en prie encor, prenez quelque repos.</p> +<p>Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots.</p> +<p>Vous vous imaginez que le duc vous délaisse:</p> +<p>Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse.</p> +<p>Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours;</p> +<p>Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours;</p> +<p>Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère.</p> +<p>Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pas encore.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Adieu donc.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE XIV</h3> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA DUCHESSE, <i>seule</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Rester seule à veiller!</p> +<p>C'est mon rôle à présent.—</p> +<p class="i20"> Ah! je me sens brisée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle s'assoit sur un sofa.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée.</p> +<p>Louison ne revient pas;—que font-ils à ce bal?</p> +<p>Singulier passe-temps que ce plaisir banal!</p> +<p>Déguiser son visage et sa voix,—pour quoi faire?</p> +<p>Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire.</p> +<p>S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher?</p> +<p>Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher.</p> +<p>Le sommeil, malgré moi, m'accable;—ma pensée</p> +<p>M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée.</p> +<p>Voyons, tâchons de lire un peu.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i22"> C'est encor pis.</p> +<p>Un roman, juste ciel!—mes yeux sont assoupis.</p> +<p>Quel ennui que l'attente!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle tire sa montre.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Hélas! pauvre petite,</p> +<p>Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite;</p> +<p>Je puis briser aussi ton rouage léger;—</p> +<p>Mais le temps!—toi ni moi n'y pouvons rien changer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Elle s'endort.</i></p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE XV</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE, <i>endormie</i>, LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante.</p> +<p>Se voir apostropher au bal par sa servante!</p> +<p>C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison?</p> +<p>Il faut que cette fille ait perdu la raison.</p> +<p>Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre;</p> +<p>La chose est convenue: elle n'a qu'à m'attendre;</p> +<p>J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi?</p> +<p>Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi.</p> +<p>Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête,</p> +<p>D'un air victorieux promenant sa conquête,</p> +<p>Devant un poulet froid en train de se griser,</p> +<p>M'annonçant bravement qu'il la veut épouser!</p> +<p>J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille!</p> +<p>Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille,</p> +<p>Je consens... Qu'est-ce donc?—Ma femme seule ici?</p> +<p>Elle dort, sauvons-nous.—</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il va pour sortir et s'arrête.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">Elle est gentille ainsi.</p> +<p>Que faisait-elle là?—Dort-elle en conscience?</p> +<p>Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience.</p> +<p>Hé, duchesse!—Elle dort et très profondément.</p> +<p>Je ne suis qu'un mari.—Si j'étais un amant!</p> +<p>En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge,</p> +<p>Essayer, comme on dit, de passer pour un songe.</p> +<p>Je ne l'ai jamais vue ainsi;—mais c'est charmant.</p> +<p>Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? Hé, oui vraiment.</p> +<p>Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille?</p> +<p>On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille.</p> +<p>A-t-elle donc veillé ce soir?—par quel hasard?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il regarde à la montre de la duchesse.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Une heure du matin!—on prétend que c'est tard.</p> +<p>Veiller!—Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée!</p> +<p>Elle avait de ce bal la tête possédée;</p> +<p>Son dessein n'était pas de rester à dormir,—</p> +<p>Mais peut-être était-il de me voir revenir?</p> +<p>Oui; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même?</p> +<p>Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime.</p> +<p>Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour.</p> +<p>C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour.</p> +<p>Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure</p> +<p>Chercher, sous un sot masque, une sotte figure,</p> +<p>Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra,</p> +<p>Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra!</p> +<p>Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles,</p> +<p>Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles!</p> +<p>De me faire berner par Javotte ou Louison,</p> +<p>Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison!</p> +<p>Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle</p> +<p>Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console,</p> +<p>Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas,</p> +<p>Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras!</p> +<p>Pauvre duchesse, hélas! si jeune et si jolie,</p> +<p>Avec sa patience et sa mélancolie,</p> +<p>Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutôt</p> +<p>Me faire obscurément le rival de Berthaud!</p> +<p>Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme!</p> +<p>Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme.</p> +<p>Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux,</p> +<p>Et l'on est ridicule à vouloir être heureux!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode?</p> +<p>Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode,</p> +<p>Pour une broderie on se règle sur moi,</p> +<p>Et, dans mon propre cœur, les sots me font la loi!</p> +<p>Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire,</p> +<p>En leur montrant ce cœur, les défier d'en rire?</p> +<p>Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité;</p> +<p>Renier ce qu'on aime est une lâcheté.</p> +<p>Si j'osais les braver et m'en passer l'envie?</p> +<p>Leur dire: Je suis las de votre sotte vie;</p> +<p>J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour,</p> +<p>Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour!</p> +<p>Que me répondraient-ils, ces roués en peinture,</p> +<p>S'ils voyaient cette belle et noble créature</p> +<p>M'accompagner, et moi la couvrant en chemin</p> +<p>De mon manteau d'hermine, une épée à la main?</p> +<p>Et si je leur disais: Cette fière duchesse,</p> +<p>C'est ma sœur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse;</p> +<p>Ma vie est dans son cœur, ma place est à ses pieds!</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans mes bras, mon ami.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Comment! vous m'écoutiez?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Valait-il mieux dormir?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC, <i>à la maréchale</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Et vous aussi, ma mère?</p> +<p>J'ai donc parlé bien haut?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Valait-il mieux vous taire?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux</p> +<p>D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker"><i>On entend rire dans la coulisse.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'est ceci?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> C'est Louison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Que Dieu la tienne en joie!</p> +<p>Vous savez qu'elle part?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Non pas. Qui la renvoie?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra,</p> +<p>De tout me déclarer, jusqu'au mari qu'elle a.</p> +<p>Eh! tenez, les voici.</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<h3>SCÈNE XVI</h3> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Que nous dit-on, Lisette?</p> +<p>Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je venais demander cette permission.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous épousez... monsieur?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20">C'est une passion.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! oui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i8"> Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme,</p> +<p>Fils d'un de vos fermiers.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>à la duchesse</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Oui, madame, on me nomme...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tais-toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10">Pour quoi donc faire? on me parle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i28"> Tais-toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA DUCHESSE, <i>à Lisette</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il n'est pas beau, Louison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>à la duchesse</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Il l'est assez pour moi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères</p> +<p>De venir à Paris braconner sur nos terres,</p> +<p>Et nous ravir ainsi les cœurs en un moment.</p> +<p>Vous êtes un fripon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD, <i>à Louison</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> Ce seigneur est charmant.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et votre poulet froid, sans compter la bouteille,</p> +<p>Vous en trouvez-vous bien?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Monseigneur, à merveille;</p> +<p>Je...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i6">Tais-toi donc.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">BERTHAUD.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Encor? toujours se taire ici!</p> +<p>Je me rattraperai chez nous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE, <i>à la maréchale</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i20"> Et vous aussi,</p> +<p>Madame, riez-vous de mon futur ménage?</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LA MARÉCHALE, <i>l'attirant à part</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage.</p> +<p>Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir,</p> +<p>Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir.</p> +<p>Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère</p> +<p>Rendre aussi ton retour agréable à ton père.</p> +<p>Quant à ton prétendu...</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LISETTE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i18"> Vous m'avez dit tantôt</p> +<p>De trouver un prétexte.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="speaker">LE DUC.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i16"> Allons, monsieur Berthaud,</p> +<p>Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie.</p> +<p>C'est encore ici-bas la plus sage folie.</p> + </div> </div> + +<h3>FIN DE LOUISON.</h3> + +<hr class="empty" /> +<p>Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en +donna la première représentation le 22 février 1849. L'auteur +avait compté sur mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale; +mais, au moment où les répétitions commençaient, cette +grande actrice était déjà atteinte de la maladie à laquelle elle +devait succomber. La pièce, accueillie avec faveur, fut cependant +traitée fort sévèrement par la critique; c'est à quoi le +poète fait allusion dans le sonnet adressé à mademoiselle Anaïs. +qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de talent.</p> + +<hr /> + +<a id="onnesaurait"></a> +<h2>ON NE SAURAIT PENSER À TOUT</h2> + +<h3>PROVERBE EN UN ACTE</h3> + +<h4>1849</h4> + +<table summary="acteurs de On ne saurait" width="90%"> +<tr><td>PERSONNAGES </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES</td></tr> +<tr><td>LE MARQUIS DE VALBERG. </td><td> MM. <span class="sc">Maillard.</span></td></tr> +<tr><td>LE BARON. </td><td> <span class="sc">Volnys</span>.</td></tr> +<tr><td>GERMAIN. </td><td> <span class="sc">Got</span>.</td></tr> +<tr><td>LA COMTESSE DE VERNON. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Allan-Despréaux</span>.</td></tr> +<tr><td>VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse.</td></tr> +</table> + +<p><i>La scène est à la campagne</i>.</p> + + + + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="speaker">LE BARON, GERMAIN.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Mon neveu, dis-tu, n'est point ici?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Non, monsieur, je l'ai cherché partout.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne +sommes-nous pas chez la comtesse?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Oui, monsieur, voilà son piano.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Si fait, monsieur, comme d'habitude.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur, il ne fait pas autre chose.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Pardonnez-moi, ce matin même.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai +pas trouvé chez lui. Je lui avais mandé que je quitterais +Paris à une heure et quart, que je serais par conséquent +à Montgeron à trois heures. De Montgeron ici il y a +deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons +cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, +mais, à tout prendre, ils ne le sont point.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Bien au contraire, ils sont fort bons.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Partant à trois heures de Montgeron, je devais par +conséquent être au tourne-bride positivement à quatre +heures un quart. J'avais une visite à faire à M. Duplessis, +qui devait durer tout au plus un quart d'heure. +Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait +me mener plus tard que cinq heures. Je lui avais +mandé tout cela avec la plus grande exactitude. Or, il +est cinq heures précisément, et quelques minutes +maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est +point.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Ses paquets, du moins, sont-ils faits?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Pas que je sache, monsieur, aucunement.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse +était accouchée, la duchesse de Saxe-Gotha, +Germain; ce n'est pas une petite affaire.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Je le crois bien.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, +était venu me rendre visite. M. Desprez arrivait de +Saint-Cloud. Il venait me prévenir que le ministre me +priait de passer dans la matinée du lendemain, c'est-à-dire +hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet ordre, +lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à +Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc +à Compiègne que je me rendis. Comme je savais de +quoi il s'agissait, il n'y avait pas de temps à perdre, tu +le comprends.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Sans aucun doute.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez +M. de Gercourt, qui me conduisit en secret jusqu'aux +petits appartements;—le roi venait de partir pour +Fontainebleau.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Cela était fâcheux.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer +combien je suis ponctuel en toute chose.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Oh! pour cela oui.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>La ponctualité est, en ce monde, la première des +qualités. On peut même dire que c'est la base, la véritable +clef de toutes les autres. Car de même que le plus +bel air d'opéra ou le plus joli morceau d'éloquence ne +sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même les +plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de +prix qu'à la condition de se produire en un moment +distinct et choisi. Retiens cela, Germain: rien n'est plus +pitoyable que d'arriver mal à propos, eût-on d'ailleurs +le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate qui +arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine +mettant ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus +beaux talents, et l'on a vu des gens couverts de gloire +dans les armées et même dans le cabinet perdre leur +fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement +réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré +à Compiègne la marquise de Morivaux, qui me donna +une place dans sa voiture, j'appris que l'on m'avait +trompé par des renseignements peu exacts, et que le +ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à +deux heures et demie, et voulut bien m'annoncer elle-même +que la grande-duchesse de Gotha était accouchée, +comme je te le disais tout à l'heure, et que le roi avait +fait choix de moi et de mon neveu pour aller la complimenter.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>À Gotha, monsieur?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Oui, monsieur, mais il est sorti.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours +aussi étourdi, aussi distrait que de coutume? +Toujours oubliant tout!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas +qu'il oublie, c'est qu'il pense à autre chose.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, +pour l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour +son départ?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, +il a ouvert une grande caisse de voyage, et il s'est +promené bien longtemps tout alentour.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Et qu'a-t-il mis dedans?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Un papier de musique.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Un papier de musique?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec +bien du soin, et il a mis la clef dans sa poche.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Un papier de musique! toujours des folies! si le roi +savait cette maladie-là, oserait-on lui confier une mission +d'une si haute importance! heureusement il est +sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Il a chanté, monsieur, toute la journée.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Il a chanté?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque +bon sens, Germain. Dis-moi, le crois-tu réellement capable +de se conduire sainement dans une conjoncture +si délicate?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence +à une accouchée? Il me semble que j'irais moi-même.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Tu ne sais pas de quoi tu parles.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous +qui me dites qu'elle est accouchée.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton +d'une tige auguste. Mais qu'a fait encore mon +neveu?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à +la porte de madame la comtesse.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Et où est-elle, la comtesse?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur, elle n'est pas levée.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne +donc pas, cette femme-là?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Non, monsieur, elle soupe.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait +traiter de la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui +faire remarquer la moindre distraction de sa part, il +entre dans une colère affreuse. À telle enseigne que, +l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il +avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, +et hier encore...</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, +et du plus haut mérite, Germain (car mon neveu est +fort distingué), tombe d'une manière aussi puérile dans +des égarements déplorables!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Cela est bien funeste, monsieur.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, +les mains dans ses poches, une contredanse royale, et +se promener au milieu du quadrille, comme dans l'allée +d'un jardin?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, +chez madame la comtesse. Il y avait grande compagnie, +et M. Vertigo, le poète d'à côté, lisait un mélodrame en +vers. À l'endroit le plus touchant, monsieur, quand la +jeune fille empoisonnée reconnaissait son père parmi les +assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, +voilà mon maître qui se lève et s'en va boire le verre +d'eau que l'auteur avait sur sa table. Tout l'effet de +la scène a été manqué.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente +sous dans une tasse de thé que lui présentait une charmante +personne, croyant qu'elle quêtait pour les +pauvres.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage +de monsieur son frère. Il devait, comme vous pensez, +faire les honneurs au repas de noces. J'entre chez lui, +vers le soir, pour l'aider à faire sa toilette. Il me renvoie, +se déshabille lui-même, puis se promène une +heure durant, sauf votre respect, en chemise; après +quoi il s'arrête court, se regarde dans la glace avec +étonnement: Que diable fais-je donc? se demande-t-il; +parbleu! il fait nuit, je me couche. Et là-dessus il se +mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous +n'étions venus l'avertir.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, +d'aller à Gotha! Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, +car il faut bien, bon gré, mal gré, que la volonté +du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, c'est mon +neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on +lui donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de +son père, qui est plus que le mien, et c'est moi qui suis +responsable.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Puisque mon maître a du mérite.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de +se corriger.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il +n'aime pas qu'on le contrarie, et si vous m'en croyez... +Le voici.</p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="speaker">LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc +toujours mes papiers!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur, voilà monsieur le baron...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que +j'avais tantôt? Où l'as-tu mis? où est-il passé?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai +tous à la porte.</p> + +<p class="speaker"><i>Au baron qui rit.</i></p> + +<p>Et vous, maraud, tout le premier.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur, c'est monsieur le baron.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de +Paris? C'est que j'ai perdu un papier de musique.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis +arrivé à l'heure dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>À partir?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Oui, demain matin.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars +sur-le-champ, et vous ne me reverrez de la vie.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Quel refus? que voulez-vous dire?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si +ma démarche est mal accueillie, mon parti est pris +irrévocablement.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous +à craindre, venant de la part du roi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Est-ce que le roi se mêle de tout ceci?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur +d'une lettre autographe de Sa Majesté.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pour la comtesse?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous +êtes chargé?...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une +lettre à écrire à la comtesse. L'avez-vous vue?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Non, elle dort.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne +fais-je pas bien?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Quelle affaire?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez +dire. Vous n'avez jamais pu la souffrir, vous vous êtes +brouillé avec elle, vous lui avez fait un procès; eh bien! +je vous le demande, qu'est-ce qu'on gagne à ces choses-là? +Votre avocat a fait de belles phrases pour un +méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. +Ses discours n'ont pas le sens commun. On dit +que c'est de la grande politique, moi je prétends qu'il +n'en a point du tout, et vous verrez que la loi sera rejetée.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses +sérieuses et qui réclament toute votre attention.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, +je vous écoute.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je +vous ai mandé?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours +aux ordres du roi.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Fort bien.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Sa Majesté connaît mon dévouement.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>À merveille. Vous serez donc prêt...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, +tout est-il préparé?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai +fait mettre au milieu de ma chambre?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Ah! si monsieur veut chanter en route...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Chanter en route, impertinent!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la +clef est dans votre poche.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura +donnée sans doute avec mes gants et mon mouchoir. +Ces gens-là ne font attention à rien.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Je puis vous assurer, monsieur...</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.</p> + +<p class="speaker"><i>Germain sort.</i></p> + +<p>Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, +pour retourner chez M. Duplessis, prendre les lettres +de la cour. Je n'ai que deux mots à vous dire: songez, +mon neveu, que notre voyage n'est point une mission +ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, +votre avenir peut en dépendre.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Hélas! je ne le sais que trop.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur +vous-même un effort salutaire, de vaincre ces petites +distractions, ces faiblesses d'esprit parfois si fâcheuses, +afin de conduire sagement les choses.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh! pour cela, je vous le promets.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Sérieusement?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Très sérieusement.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six +heures moins vingt minutes; je vais chez M. Duplessis; +ce n'est pas loin; je serai de retour pour le dîner. +Allons, vous me promettez donc de suivre en tout point +mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs +de la cour.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment +il faut s'y prendre vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire +partout. Il faut que je sache seulement le nom de votre +rapporteur, et j'irai moi-même.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc +dire?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps +de solliciter vos juges.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Mes juges? à propos de quoi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pour votre procès.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Mais je n'ai point de procès.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs +de la cour?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Je vous parle de la cour de Saxe.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! oui, c'est pour notre ambassade.—Je suis un +peu préoccupé; c'est la comtesse qui a un procès, et +je me suis chargé de le suivre. C'est une femme charmante!</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et +que le voisinage est cause que vous vous enterrez dans +votre château. Mais il ne faut pas que cette inclination +traverse nos plans, s'il vous plaît.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y +songe pas, voyez-vous, je parais, comme cela, un peu +insouciant; mais quand je me mêle de choses graves, +personne n'est plus attentif que moi.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>À la bonne heure.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge +du reste.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Nous verrons votre exactitude.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse +quelque méprise.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Fort bien.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en +ai beaucoup.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre +les lettres royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;—il +est bien juste aussi que je remercie le ministre; +je laisserai mes chiens à madame de Belleroche; j'avertirai +tous nos parents, et à votre retour, je l'espère, le +mariage sera décidé.</p> + +<p class="speaker">LE BARON, <i>s'arrêtant au moment de sortir</i>.</p> + +<p>Comment, le mariage! Quel mariage?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Hé! le mien, ne le savez-vous pas?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je +l'épousais?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Non, vraiment. En voici bien d'une autre!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous +voyez.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est +apparemment pour votre retour.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non pas; mon sort se décide aujourd'hui.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Vous n'y pensez pas, mon ami.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et +selon sa réponse.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, +qu'a-t-elle à faire avec notre ambassade? Vous ne voulez +pas, je suppose, emmener la comtesse?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pourquoi non, si elle y consent?</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, +des robes, des femmes de chambre, une pluie de +cartons, des nuits d'auberge, des cris pour un carreau +cassé!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous parlez là de bagatelles.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas +du tout. Il n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que +vous emmèneriez une femme, et je ne sais si on le +trouverait bon.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est ce dont je me soucie fort peu.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; +et si vous insistez, je vous déclare...</p> + +<p class="speaker"><i>Le marquis se met au piano et prélude.—À part.</i></p> + +<p>En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible +qu'il aille à Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, +son nom est tout au long dans la lettre royale. Si je dis +ce qui en est, voilà un scandale, et quand bien même +j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien +(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, +et l'à-propos sera manqué.</p> + +<p class="speaker"><i>On entend sonner.</i></p> + +<p>Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais +manquer M. Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Monsieur, je vous croyais parti.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Vous êtes amoureux de la comtesse.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est mon secret.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Vous venez de me le dire.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler +pour vous à la comtesse; elle me déteste, et je suis +pressé. Voici ce que je vous propose. Deux choses sont +qu'il faut mener à bien, votre mariage et votre ambassade. +Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne demande pas mieux.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si +elle accepte, je ne m'oppose pas à ce qu'elle vienne en +Allemagne, mais ce ne saurait être du jour au lendemain; +cela se conçoit naturellement.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Naturellement.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Ainsi elle pourrait nous rejoindre.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous avez là une excellente idée.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>N'est-il pas vrai? Si elle refuse...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si elle refuse, je la quitte pour jamais.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>C'est cela même; vous fuyez une ingrate.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! je l'adorerai toujours!</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Certainement.</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, +entre des mains habiles, peuvent tourner à son profit. +On n'a pas su le guider jusqu'ici. Allons, il peut venir +à Gotha.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, +votre démarche sera faite, et le succès, je l'espère, +sera favorable, car la comtesse, apparemment, s'attend +à votre proposition.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois +que je viens ici pour lui en parler, et, je ne sais comment +cela se fait, je l'oublie toujours; mais, cette +fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour m'en +souvenir.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Cela fait un mariage bien avancé!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile +de la fixer longtemps sur le même objet. Quand vous +lui parlez, elle semble vous écouter, et elle est à cent +lieues de là.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Elle est peut-être distraite?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Oh! je vous en réponds.—Je vais chez M. Duplessis.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès +de la comtesse et cette ambassade, tout cela m'occupe +beaucoup. On a mille lettres à répondre. Elle +veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne +peut pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez +bien.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Oui, oui, songez à votre mariage.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! +Je n'y pense jamais. Je ne vous reconduis pas.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Hé! non, non. Vous vous moquez de moi.</p> + +<p class="speaker"><i>À part, en s'en allant.</i></p> + +<p>Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais +le faire surveiller lui-même.</p> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, VICTOIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Holà! oh! quelqu'un!</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Donnez-moi ma robe de chambre.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Vous badinez, monsieur le marquis.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Hé! ah!... oui, oui.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et +elle va venir.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, +et j'irai chez elle.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous avez raison;... c'est que je pensais...</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Monsieur, voilà madame.</p> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>en entrant</i>.</p> + +<p>François, dites à Victoire de venir.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Me voilà, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'est bon.—Monsieur de Valberg, je suis enchantée +de vous voir... Vous avez été hier de la distraction la +plus divertissante du monde... Je vous aime à la folie +comme cela.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, +au contraire; cependant, comme on dit souvent, les +contraires se rapprochent quelquefois.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Donnez-moi un autre collet.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'assied à sa toilette.</i></p> + +<p>Celui-ci va à faire horreur.</p> + +<p class="speaker"><i>Au marquis.</i></p> + +<p>Asseyez-vous donc.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut +pas; cependant il est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... +Attendez.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle l'arrange.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui, un pli, voyons.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se mire.</i></p> + +<p>Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille +comme cela. Ayez soin que mademoiselle Dufour m'en +fasse un autre tout pareil, mais je dis tout de même, +entendez-vous?</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer +François tout à l'heure, j'en suis très pressée.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Il n'y aura peut-être pas assez de temps.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je +désire impossible, et puis vous viendrez dire que vous +m'êtes bien attachée.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>C'est que rien n'est plus vrai.—Madame me gronde.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! +monsieur de Valberg, vous ne dites rien?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais vous ne m'écoutez pas, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>mettant son ruban</i>.</p> + +<p>Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas +des contraires?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Cela peut bien être. Victoire!</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Madame?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos +contrats.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je vous entends toujours avec plaisir.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Aurez-vous du monde aujourd'hui?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais +dire, car tous les ennuyeux de la ville prennent ce parc +pour leur promenade. Victoire! qu'on ne laisse entrer +personne.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Je m'en vais le dire, madame.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très +sérieusement.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>à Victoire</i>.</p> + +<p>Ma belle-sœur, pourtant.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes +comme cela, qui vous séduisent dès le premier moment +qu'on les voit.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Est-ce là tout?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le +veux bien.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Je m'en vais le dire.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Attendez.—La liste d'hier.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Mais, madame a laissé entrer tout le monde.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous croyez?</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>J'en suis sûre.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Eh bien! en ce cas-là, tout le monde.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Madame aura-t-elle besoin de moi?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Non, non.—Cependant ne vous éloignez pas... +Qu'on m'avertisse quand mes étoffes viendront.</p> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, LA COMTESSE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous faites des emplettes?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui, pour cet hiver.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous aimez beaucoup le monde, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez +comme mon mari m'a rendue malheureuse pendant +trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec lui, dans une +de ses terres.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Dans une de ses terres?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons +fait sur les bords du Rhin.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Sur les bords du Rhin?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Est-ce un beau pays?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. +On se donne beaucoup de fatigue pour visiter toutes +sortes d'endroits, et je ne vois pas la différence. C'est +une faculté qui m'est refusée. On me montre des châteaux, +des bois, des rivières, des églises surtout... Ah, +Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un +froid! c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens +encore de mes réveils, quand j'étais le matin dans un lit +bien chaud, brisée par un voyage en poste, et que M. de +Vernon entrait dans ma chambre avec la perspective +d'une cathédrale!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, cela doit être fort pénible.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien +que ce n'était pas assez d'essuyer des caveaux humides, +de se tordre le cou pour voir des rosaces. Le triomphe +de mon mari était de monter dans les flèches, et l'on +me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On +grimpe en rond autour d'un pilier, dans une tourelle +qui vous suffoque, et l'on s'en va montant et tournant +toujours, comme avec un tire-bouchon dans la tête, +jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on +ferme les yeux pour ne pas tomber. C'est alors que +votre cornac tire de sa poche une lorgnette pour vous +faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu l'Allemagne.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous +allons prendre avec le baron.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Est-ce qu'il est ici, le baron?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris +ce matin, par ce grand orage;—c'est là ce qui a dérangé +le temps, sûrement.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p> + +<p>L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Comment! ne parliez-vous pas de lui?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Si fait, si fait, c'est à merveille.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Non, non.—Je vous trouve charmant comme cela.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle cherche quelque chose.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort +bon.</p> + +<p class="speaker"><i>Il ouvre sa tabatière.</i></p> + +<p>Ah! j'oubliais bien!</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous voyez ce papier-là. Devinez.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est que si vous voulez vous remarier...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>cherchant sur son piano</i>.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous cherchez encore?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>cherchant</i>.</p> + +<p>Parlez, parlez toujours.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec +moi.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>cherchant toujours</i>.</p> + +<p>Avec vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh! sûrement.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous cherchez donc là?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Un papier que j'avais tout à l'heure.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Est-ce une chose de conséquence?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui et non, c'est une chanson.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. +Il est très complet depuis 1650.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'était une chanson, nouvelle.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Il y en a beaucoup dedans.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Des chansons nouvelles?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, pour ce temps-là.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p> + +<p>De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, +comme vous savez, avec les femmes.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une +visite.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Eh! c'est votre domestique.</p> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à +monsieur le marquis, de la part de monsieur le baron.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est +assez singulier; c'est une romance. Est-ce celle que +vous cherchiez?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez +volée apparemment.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se met au piano et joue.</i></p> + +<p class="speaker">GERMAIN, <i>à part</i>.</p> + +<p>Justement, c'est celle de la malle.</p> + +<p class="speaker"><i>Au marquis.</i></p> + +<p>Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Quoi? qu'est-ce que c'est.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Si vous songiez à vos affaires.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! oui, tu viens nous déranger...</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu +un exprès de Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. +Il est retourné encore chez M. Duplessis; il +paraissait tout bouleversé.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En vérité?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir +une raison d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même +temps qu'il faut une réponse sur-le-champ.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS <i>réfléchit</i>.</p> + +<p>Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, +madame, ce n'est pas cela, vous vous trompez.</p> + +<p class="speaker"><i>Il va au piano.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...</p> + +<p class="speaker"><i>Elle joue.</i></p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. +Monsieur le baron m'a dit de saisir au vol quelques +mots de leur entretien.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se retire lentement.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, pour la musique. Mais les paroles...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Les paroles, je ne les sais pas.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Comment! elles sont de...</p> + +<p class="speaker"><i>Il chante.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">GERMAIN, <i>près de la porte</i>.</p> + +<p>Cela ne prend pas le chemin de Gotha.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>J'ai oublié le reste; c'est singulier.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Très singulier, avec votre mémoire!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.</p> + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, +VICTOIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Voilà vos étoffes, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'est bon.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus +longtemps.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre +avis.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un +à qui j'ai à parler.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ici? chez moi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui;—et à propos.—C'est vous.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Moi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je ne sais pas quand.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je ne m'en souviens pas.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, +ne sont pas concevables. Il me semble pourtant...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Dites.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que je vous ai parlé de mon voyage.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Quel voyage?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En Allemagne.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Comment du vôtre?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait +avec mon mari.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je vous demande pardon, je vous assure...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous +donnerai mon volume de je ne sais plus qui, et vous +trouverez la fin de notre romance.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>s'en allant</i>.</p> + +<p>Mais c'est moi...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>de même</i>.</p> + +<p>Je vous dis que c'est moi...</p> + + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="speaker">GERMAIN, VICTOIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous +savez que monsieur aime madame.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Et je sais que madame aime monsieur.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Et que monsieur veut épouser madame.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Et que madame ne demande pas mieux.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>En êtes-vous sûre?</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Parfaitement.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en +ambassade.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la +duchesse est accouchée, et nous allons lui faire compliment +de la part de Sa Majesté.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Cela signifie que mon maître veut que la comtesse +dise oui ou non avant ce départ, afin d'en avoir la conscience +nette; que nous partons demain matin avec le +baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger tout, +et qu'au lieu de le dire, ils chantent.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Il a pourtant parlé mariage et voyage.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Et elle lui a répondu chanson.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce +qu'il croit, avec votre maîtresse.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Monsieur Germain.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Mam'selle Victoire.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger +cette affaire-là. Vous venez d'apporter un papier; +n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Oui, le voici.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Donnez-le moi, et maintenant...</p> + +<p class="speaker"><i>Elle écrit sur la romance.</i></p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN, <i>lisant</i>.</p> + +<p>Mais s'ils se fâchent?</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. +À plus forte raison...</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Les voici qui viennent; sauvons-nous.</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Et écoutons.</p> + + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>un livre à la main</i>.</p> + +<p>Non, ce n'est pas ce que je choisirais.</p> + +<p class="speaker"><i>Lisant.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, +vous êtes bien sûr de votre mémoire.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me +serait revenu tout de suite.</p> + +<p class="speaker"><i>Lisant.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire</p> +<p>Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,</p> +<p>De quels hôtes divins le ciel est habité.</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous y mettez une expression!...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on +sent du fond du cœur, et ces vers ne semblent-ils pas +faits tout exprès pour qu'on vous les dise?</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fanny, l'heureux mortel...</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous vous divertissez, je crois.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il +y a de plus sacré au monde, je... je trouve ces vers-là +charmants.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'assied au piano.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>près d'elle</i>.</p> + +<p>Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi +pensez-vous donc, madame?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'est une étoffe trop âgée.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Elle m'a paru toute neuve.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours +de l'an passé.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que c'est bien femme, ce que vous dites là!</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,—voilà +ce qu'il vous faut, à vous autres.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>À vous autres! Vous êtes poli.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. +Vous ne vous souciez plus des choses de la veille, et +celles du lendemain, vous n'y songez pas. Je vous réponds +bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait +pas tant de fantaisies.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait +véritablement.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Parlez-vous sérieusement, madame?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime +de bonne volonté.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Comment, votre mort?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. +Il ne faut pas me dire deux fois les choses. Oh! +je craignais cette cruelle parole, mais, en la prévoyant, +je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle m'accable,... +au nom du ciel! ne la répétez pas.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin +de vous, loin de tout ce qui m'est cher? La vie me +serait insupportable. Riez-en, madame, tant qu'il vous +plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un voyage à +la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets, +vous avez les vôtres; que sais-je?—Vous trouverez +cent raisons, cent obstacles,... mais en est-il un seul, +en voit-on quand on aime? Est-ce votre procès qui vous +retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. Je suis +allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu +loin, mais qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous +occupe;—non, madame, vous ne m'aimez pas.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias +me faites-vous là?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne +voulez pas l'entendre, je me retire. Adieu, madame.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions +ne plaisent qu'à la condition d'être plaisantes. +Quand vous prenez le chapeau du voisin, ou quand vous +appelez le curé «mademoiselle», personne ne songe +à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage +jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour +une robe feuille-morte, comme un homme qui va se +noyer; car vous comprenez que, dans ce cas-là, notre +part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est plus de la +gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon +d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des +femmes.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus +pour m'éloigner de vous.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>En vérité, vous perdez l'esprit.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>De mieux en mieux.—Que je suis malheureux!</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous ne soupez pas avec moi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non, je m'en vais.—Adieu, madame.</p> + +<p class="speaker"><i>Il s'assied dans un coin.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable +et incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma +musique. Qu'est-ce que c'est que cela?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la +romance.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, assis.</p> + +<p>Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu +lui déplaire! qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! +je viens ici, le cœur tout plein d'elle, mettre à ses pieds +ma vie entière; je lui fais en toute confiance l'aveu sincère +de mon amour; je lui demande sa main le plus +clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me +repousse avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; +plus j'y réfléchis, moins je le comprends.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse.</i></p> + +<p>Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque +faute impardonnable.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>lui présentant le papier quand il passe devant elle</i>.</p> + +<p>Tenez, Valberg, lisez donc cela.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la +reverrai, elle me pardonnera. Allons, Germain, je veux +sortir. Oui, sans doute, il faut que je la revoie. Elle est +si bonne, si indulgente! et si gracieuse et si belle! pas +une femme ne lui est comparable.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>à part</i>.</p> + +<p>Je laisse passer cette distraction-là.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... +à faire pitié! Son étourderie continuelle...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>présentant le papier</i>.</p> + +<p>Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement +convenir à un homme raisonnable? Aurait-elle ce +calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère +nécessaires dans un ménage?—J'aurais fort à faire +avec cette femme-là.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ceci mérite d'être écouté.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais elle est si bonne musicienne!—Germain!—Ah! +que nous serions heureux, seuls, dans quelque retraite +paisible, avec quelques amis, avec tout ce qu'elle +aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>À la bonne heure.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais non, elle aime le monde, les fêtes!—Germain!—Eh +bien! Je ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être +d'une pareille femme?—Germain!—Je la laisserais +faire; j'aimerais pour elle ces plaisirs qui m'ennuient; +je mettrais mon orgueil à la voir admirée; je me fierais +à elle comme à moi-même, et si jamais elle me trahissait...—Germain!—je +lui plongerais un poignard +dans le cœur.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>lui prenant la main</i>.</p> + +<p>Oh! que non, monsieur de Valberg.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais +pas...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Avant de me tuer, lisez cela.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est donc?</p> + +<p class="speaker"><i>Il lit:</i></p> + +<p>«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se +souvenir d'épouser madame la comtesse avant de partir +pour l'Allemagne.»</p> + +<p>Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, +et non pas vous, qui avais parlé de ce voyage-là.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mais c'est donc réel, ce départ?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue +à vous le répéter.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car +ces trois lignes sont de son écriture.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Non, mais elle écrit des impertinences.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Point du tout, c'était ma pensée.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Et quand partez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Demain matin.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous vouliez donc m'épouser en poste?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le +plus délicieux voyage!</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Un enlèvement?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, dans les formes.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Elles seraient jolies.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Certainement, nous publierions nos bans...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Nous avons mon oncle.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Et nos parents?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ils ne demandent pas mieux.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Et le monde?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes +gens, je suppose. Parce que nous montons dans une +chaise de poste, on ne va pas nous prendre tout à coup +pour des banqueroutiers.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il +m'amuse.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Suivons-le, il sera tout simple.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>J'en suis presque tentée.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>J'en suis enchanté. Holà! Germain!</p> + +<p class="speaker"><i>Entre Germain.</i></p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Vous avez appelé, monsieur?</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>Je crois que le danger est passé.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au +milieu de la chambre, et apporte-la tout de suite.</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Ici, monsieur?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui; dépêche-toi.</p> + +<p class="speaker"><i>Germain sort.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez +prendre votre malle?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce +que, voyez-vous, quand on a une bonne idée, il faut s'y +tenir; je ne connais que cela.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride +abattue, pour les Grandes-Indes, il faut prendre son +passe-port. Êtes-vous bien-sûr que je sois douée de +toutes les qualités requises pour faire convenablement +votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux +que vous possédez en Espagne?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En Espagne? Je ne vous comprends pas.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette +égalité de caractère, si nécessaires dans une maison, +surtout quand le maître en donne l'exemple?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous +répète ce que sait tout le monde, qu'on voit en vous +toutes les qualités, comme tous les talents et toutes +les grâces?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à +faire pitié, et étourdie, surtout étourdie...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qui a jamais dit cela, madame?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Un de mes amis.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Un impertinent.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits +devant son miroir et qui les peint à son image. +Devinez-le. C'est un diplomate qui est assez bon musicien; +un poète connaisseur en étoffes; un chasseur +très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable +au whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui +dit des bêtises; un fort galant homme qui en fait quelquefois; +enfin, c'est un amant plein de délicatesse qui, +pour gagner le cœur d'une femme, lui adresse des +compliments par usage, et des injures par distraction.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière +de ma vie, et vous verrez si dans ce voyage...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous avez dit oui.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a +tout un monde.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Consentez donc, madame, et ce portrait que vous +venez de faire, ce portrait ne sera plus le mien. Oui, +s'il est ressemblant aujourd'hui, c'est grâce à vous, +je le proteste. C'est le doute, la crainte, l'espérance, +l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient +de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas +vous. Ne me faites pas l'injure de croire que j'aurais +perdu la raison si je vous avais moins aimée; je l'avais +laissée dans vos yeux; il ne vous faut qu'un mot pour +me la rendre.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, +c'est qu'il pourrait se faire que, sans nous en douter, +nous nous fussions volé notre raison l'un à l'autre. +Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour de moi; +peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites +donc, marquis, si nous essayions de réparer mutuellement +le dommage que nous nous sommes fait? Puisque +j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si nous +nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? +Ce serait peut-être un moyen excellent de +parvenir à une grande sagesse.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne demande pas mieux que de vous obéir.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. +Par exemple, je suis paresseuse, vous me l'avez dit...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais, madame...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, +vous remuez toujours; vous revenez de la chasse +quand je me lève; vous avez sans cesse les doigts tachés +d'encre, et c'est pour moi un chagrin d'écrire. Pour la +lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à des +tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors +à leur doux murmure. Dans le monde, vous ne savez +que faire, à moins que ce ne soit, comme M. de Brancas, +d'accrocher votre perruque à un lustre; vous ne +dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier +de ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, +j'irais volontiers jusqu'au bavardage si tant de +gens ne s'en mêlaient pas, et pendant que vous êtes +dans un coin, boudant d'un air sauvage, le bruit m'amuse, +m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec +toutes ces disparates on ne pourrait pas faire un tableau? +Trouvons un cadre où nous pourrions mettre, +vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de rose, +nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, +à tour de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne +serait-ce pas un bel exemple à donner au monde, qu'un +homme ayant assez d'amour pour renoncer à dire: Je +veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le plaisir +de dire: Si je voulais?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, +si vous me jugiez digne de vous confier ma vie +entière, je mourrais de joie à vos pieds.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Non pas; où seraient mes profits?</p> + +<p class="speaker"><i>Entre Germain avec la malle.</i></p> + +<p class="speaker">GERMAIN, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Voilà votre malle, monsieur le marquis.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Et mon oncle?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh bien! madame?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Eh bien!... essayons.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce +qu'il y a ici.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'est là votre manière de me remercier?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Hé! madame, j'aurai bien le temps.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Comment, bien le temps? c'est honnête.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne +veux plus faire autre chose pendant tout le reste de +ma vie.</p> + +<p class="speaker"><i>Entre Victoire.</i></p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Madame a besoin de moi?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous +êtes permis tantôt...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant +de Buckingham, au lieu de le jeter par la fenêtre, je +le lui mettrais dans sa poche.</p> + +<p class="speaker"><i>Il y met une bourse.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Est-ce là cet homme si raisonnable!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons +d'abord ici toute votre musique.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Voilà un bon commencement.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>arrangeant la musique</i>.</p> + +<p>On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons +des connaisseurs là-bas. Je me fais une fête de vous +voir chanter devant eux.</p> + +<p class="speaker"><i>Il chante.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fanny, l'heureux mortel...</p> + </div> </div> + +<p>Ils vous adoreront, ces braves gens.—Germain!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Va me chercher mon violon.</p> + +<p class="speaker"><i>Germain sort.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>N'oubliez pas cette romance, au moins.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Et ma robe feuille-morte? Victoire!</p> + +<p class="speaker">VICTOIRE.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous voulez la prendre?</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Puisque c'est une de vos conditions.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! +Apportez-en d'autres, mademoiselle.</p> + +<p class="speaker"><i>Il la jette sur un meuble.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu +de choses, rien que le plus important; nous ferons +toutes sortes d'emplettes dans le pays.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est cela même.—Germain!</p> + +<p class="speaker">GERMAIN.</p> + +<p>Monsieur?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons +le reste à Gotha.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Comment, à Gotha?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! oui, c'est là que nous allons.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Ah! tenez, prenez ce petit coffre.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?</p> + +<p class="speaker"><i>Regardant.</i></p> + +<p>Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que d'heureux jours nous allons passer!</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce +sera ravissant pour un bal masqué.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il +va très bien.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous avez raison; ma montre suffit.</p> + +<p class="speaker"><i>Il la met dans la malle.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que +vous voilà diplomate.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.</p> + +<p class="speaker"><i>Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans +la malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants, +son mouchoir et son chapeau.</i></p> + +<p>J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien +tiré. Mon oncle, qui se croit un génie, voulait me faire +la leçon, mais il n'a pas la tête parfaitement saine; +entre nous, il radote un peu!</p> + +<p class="speaker"><i>Fermant la malle.</i></p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Le voici.</p> + + +<h3>SCÈNE X</h3> + +<p class="speaker">LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, +GERMAIN, VICTOIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à +l'improviste sans en demander la permission; mais +une circonstance imprévue...</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Vous me faites grand plaisir, monsieur.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi +que vous embrassiez madame. Tout est fini, tout est +oublié!... Je veux dire tout est convenu. Vous devez +comprendre mon bonheur.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse +de Gotha est morte.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est malheureux, nos paquets étaient faits.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens +d'apprendre cette affreuse nouvelle.</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui +n'avais pas d'autre idée.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Juste ciel! m'abandonnez-vous?</p> + +<p class="speaker">LA COMTESSE.</p> + +<p>Non, mais emmenez-moi quelque part.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous +voulez.</p> + +<p class="speaker">LE BARON.</p> + +<p>Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable +catastrophe! toutes mes dispositions étaient +prises, j'avais les lettres royales, les cadeaux à donner, +j'avais tout préparé, tout prévu; il faut que la seule +chance à laquelle on n'eût pas songé!...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait +penser à tout.</p> + + +<h3>FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT.</h3> + +<hr class="empty" /> +<p>Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut +composé pour une matinée de musique et de récits donnée, au +printemps de 1849, dans la salle de concerts de M. Pleyel, au +bénéfice d'un artiste. Madame Viardot, mademoiselle Rachel, +madame Allan-Despréaux et plusieurs autres sociétaires de la +Comédie-Française prêtaient le concours de leurs talents à +cette bonne œuvre. Devant un public d'élite et dans cette petite +salle, le proverbe obtint un grand succès. Transporté, peu de +jours après, au Théâtre-Français, il y produisit peu d'effet; +mais le but que l'auteur s'était proposé se trouvait atteint.</p> + +<hr /> + +<a id="bettine"></a> +<h2>BETTINE</h2> + +<h3>COMÉDIE EN UN ACTE</h3> + +<h4>1851</h4> + +<table summary="acteurs de Bettine" width="90%"> +<tr><td>PERSONNAGES </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES</td></tr> + +<tr><td>LE MARQUIS STÉFANI. </td><td> MM. <span class="sc">Geffroy</span>.</td></tr> + +<tr><td>LE BARON DE STEINBERG. </td><td> <span class="sc">Lafontaine</span>.</td></tr> + +<tr><td>CALABRE, <i>valet de chambre du baron</i>. </td><td> <span class="sc">Perrin</span>.</td></tr> + +<tr><td>LE NOTAIRE.</td><td> <span class="sc">Lesueur</span>.</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">Un Domestique</span>. </td><td> <span class="sc"> Bordier</span>.</td></tr> + +<tr><td>BETTINE, <i>cantatrice italienne</i>. </td><td> M<sup>me</sup><span class="sc"> Rose Chéri</span>.</td></tr> +</table> + +<p class="speaker"><i>La scène est en Italie.</i></p> + + + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="speaker"><i>Un salon de campagne.</i></p> + +<p class="speaker">CALABRE, LE NOTAIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur +Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Les futurs conjoints, où sont-ils?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques +instants, s'il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? +Il n'y a pas loin d'ici à la ville, mais il fait chaud.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. +Mais je ne vois pas les futurs conjoints.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Madame n'est pas encore levée.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Comment! il est midi passé.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Alors elle ne tardera guère.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Et M. de Steinberg, est-il levé, lui?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il est à la chasse.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière +de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait +venir à une heure expresse, et quand j'arrive, madame +dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez, +mon cher monsieur Calabre...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur +Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le +monde. Madame est une artiste, vous savez.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne +l'ai jamais entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, +vous comprenez.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à +trois heures du matin. Aimez-vous la musique, monsieur +Capsucefalo?</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Certainement, monsieur Calabre, autant que mes +fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous +grande soirée, beaucoup de monde?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et +monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand +concert en tête à tête. Ce n'est pas la première fois. +C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle +a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a +pas chanté. Au point du jour, elle s'est couchée, et +monsieur a pris son fusil.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de +l'extravagance. La chasse et la musique sont deux fort +bonnes choses; mais quand on se marie, monsieur +Calabre, on se marie. Et les témoins?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. +Que me veut-on?</p> + +<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Monsieur, c'est une lettre de la princesse.</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>prenant la lettre</i>.</p> + +<p>C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Il y a là un homme à cheval.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.</p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, STEINBERG.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, +Cefalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous voyez; +mais la signora ne l'est guère.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. +Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup +d'œil...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>C'est de la part de la princesse, monsieur.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>ouvrant la lettre</i>.</p> + +<p>Voyons.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.</p> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="speaker">STEINBERG, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE, <i>à part</i>.</p> + +<p>Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de +plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>lisant</i>.</p> + +<p>Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; +vous vous donnez des airs d'importance, sous +prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du +tout, je vous en avertis.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Si la discrétion est un tort...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se +taisant, on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque +chose à dire.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute +si la princesse?...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours +cette princesse! Qu'est-ce donc? Nous habitons cette +maison depuis un mois. La princesse est notre voisine +de campagne, et son palais est à deux pas de nous. +Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il +existe entre nous des relations de bon voisinage et +même d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici +en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans +se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où +l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée +de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. +Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, +libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil +timide à la plus grande gloire de l'ennui; nous sommes +dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et +hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, +quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où +l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin +la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais +temps.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. +Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un +pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on +s'en occupe.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites +votre pensée, je le veux.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, +quand monsieur le baron s'en va comme cela pour toute +une journée chez la princesse, il m'a semblé quelquefois +que madame était triste.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Est-ce là tout?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Parlerez-vous, quand je l'ordonne?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de +la peine. Elle vous aime tant!</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Elle m'aime tant!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. +Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions +elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, +pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous +pensez au fond du cœur, si vous l'aimez toujours, si +vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... +Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de +mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion... +Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, +quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle +pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Calabre! mon pauvre vieux Calabre!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Plaît-il, monsieur?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Ce mariage...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, +je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, +je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, +je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis +aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, +sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, +de toutes les séductions qui entourent et assiègent une +actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la +calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et +l'honnêteté de son cœur est aussi visible que la pure +clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, +personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur +d'un mari; mais...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi +alors?...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser +une cantatrice?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me +semble pourtant...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y +avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples... +Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme vous +le disiez, est excellente. Elle est riche,... vous l'êtes +aussi.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>En es-tu sûr?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Vous êtes si généreux!...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, +mais je ne le suis plus.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Est-il possible, monsieur?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce +que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je +n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au cœur, +c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes +qui ne coûtent rien,—et par là-dessus le lansquenet...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Vous jouez donc toujours, monsieur?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Chez la princesse? Et vous avez perdu...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je +vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma +revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus +le sou, je n'ai plus de quoi vivre.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur +le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites +économies...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as +pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à +moitié perdue...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il me semble alors que ce serait le cas...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi +pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi +pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison +impossible à dire, mais impossible à oublier, qui +me force à quitter Bettine.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Quitter madame? est-ce vrai?...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, +en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre; +mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu +pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse?—Que +me veut-on? qu'est-ce que c'est?</p> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents, Un Domestique</span>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à +madame.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Elle n'est pas levée.</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Pardon, monsieur le baron.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? +Qu'est-ce que c'est que cela?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène +dans le jardin.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Dans le jardin?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, +qui regarde les poissons rouges. Il dit qu'il revient +d'un grand voyage.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?</p> + +<p class="speaker">LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>à part</i>.</p> + +<p>Stéfani! Je connais ce nom-là.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant +à Florence?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>regardant au balcon</i>.</p> + +<p>C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier +de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur +de la signora Bettina.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à +l'ancienne mode de Venise; mais il n'est pas prouvé +que son engouement pour la signora s'en soit tenu à +l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire +à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. +Je sors; je reviendrai tantôt.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Vous allez encore jouer, monsieur?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?</p> + +<p class="speaker"><i>Il sort.</i></p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="speaker">CALABRE, LE NOTAIRE, <i>puis</i> BETTINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE, <i>à part</i>.</p> + +<p>Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, +si bonne, si jolie!</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis +dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Et les témoins?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.</p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>arrivant en chantant</i>.</p> + +<p>Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! +As-tu tes paperasses?</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement +laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient +tous mes trésors.—Est-ce que tu n'as pas vu Filippo +Valle, mon chargé d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est +connu pour puissamment riche.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je n'en sais rien. Où est-il donc?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il est sorti, madame, pour un instant.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>C'est-à-dire,... je ne sais pas trop...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Va donc le chercher.—Capsucefalo, attendez-nous +dans le pavillon.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>J'en sors, madame, je suis à vos ordres.</p> + +<p class="speaker"><i>À Calabre.</i></p> + +<p>Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous +observé qu'elle m'a tutoyé?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>C'est sa manière quand elle est contente.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais certainement.</p> + +<p class="speaker"><i>À Calabre.</i></p> + +<p>À quoi penses-tu donc?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Je l'avais oublié, madame.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou +du café, du chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être +faim; vite, un flacon de moscatelle et un grand +plat de macaroni.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Madame, je suis bien reconnaissant.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se retire avec de grandes salutations.</i></p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>à Calabre</i>.</p> + +<p>Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air +d'un âne qu'on étrille. Je t'avais dit d'aller chercher +Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Pardon, madame, ce n'est pas lui.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, +mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est +là?... Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà +qui monte le perron; mais je dois vous dire que monsieur +le baron...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, +qu'est-ce que tu chantes? Est-ce que tu fais des vers?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que +M. de Steinberg m'a recommandé...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Parle donc.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur le baron m'a chargé de vous prier...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Tu me feras mourir avec tes phrases.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>De ne pas recevoir ce seigneur.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Qui? Stéfani? tu perds la tête.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément...</p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>riant</i>.</p> + +<p>Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce +qu'il dit, c'est clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! +un vieil ami que j'aime de tout mon cœur!... +Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher Steinberg.</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>à part, en sortant</i>.</p> + +<p>Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va +mal, cela va bien mal.</p> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="speaker">BETTINE, LE MARQUIS.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE, <i>allant au-devant du marquis</i>.</p> + +<p>Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, +cher marquis?... Comment vous portez-vous? que +faites-vous? que devenez-vous?... Vous avez bon visage... +Que je suis ravie de vous voir!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, +je suis enchanté; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout +simple.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Des compliments! Vous êtes toujours le même.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus +charmante que jamais; et savez-vous qu'il y a quelque +chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous +arrivez!... Je vais me marier!... Avez-vous déjeuné?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire +capable de m'embarquer sans avoir pris...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vos précautions. D'où venez-vous donc?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, +en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne +m'en doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous +marier?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui, mon ami, aujourd'hui même.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Aujourd'hui même?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Le notaire est là.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est +bien de votre part, cela, c'est très bien. Je ne m'y +attendais pas, je suis enchanté.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment +cette fois! Est-ce que vous êtes venu ici pour +me dire des injures, monsieur le marquis?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! +comme je vous retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux +yeux qui s'enflamment. Calmez-vous; je sais que vous +êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous +aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous +avez une certaine tête...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Comment, une tête?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! oui, une tête...</p> + +<p class="speaker"><i>Il la regarde.</i></p> + +<p>Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, +d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien +n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, +témoin le dernier acte de <i>Cendrillon</i>.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau +chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée +dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la +scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever +dans mon carrosse.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Miséricorde, marquis! quelle vivacité!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre +grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un +sur l'autre, étincelante de diamants...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, +comment était-ce donc?</p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>chante les premières mesures de l'air final de la</i> Cencrentola <i>, +puis s'arrête tout à coup et dit</i>:</p> + +<p>Ah! que tout cela est loin maintenant!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon +mari, il le sera tout à l'heure) me laisserait remonter +sur la scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y +donc sérieusement.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous +ne renoncez pas du moins à la musique?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en +vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez +l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en +ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en +voudrez.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me +fend le cœur de penser que je ne pourrai plus, après +le dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais +à demeure pour me délecter à vous entendre.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui, vous étiez un de mes fidèles.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles +me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son +dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver +dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien +que vous avez été mon chevalier.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Qui m'avait sifflée dans <i>Tancrède</i>.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en +reçus le plus rude coup d'épée... Ah! c'était le bon +temps, celui-là!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je +donc, moi qui suis vieux?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo +a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le cœur +n'a pas de rides.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous +pourquoi, Bettine? C'est que je commence à aimer mes +souvenirs plus qu'il ne faudrait; c'est un grand tort. +Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber +dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir +injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste +effet des années, que je m'étais juré de rester impartial +pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. +Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui +ressemblent aux cloches de Boileau:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pour honorer les morts font mourir les vivants.</p> + </div> </div> + +<p>Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce +que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal +de vos auteurs nouveaux; mais Rossini est toujours mon +homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes +de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini +avait dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière +tournure, escorté du long nez de Pellegrini; Lablache +m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh! que diantre voulez-vous +que j'y fasse?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi +aussi, j'aime mes souvenirs.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos +souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas +qu'ils ne se ressemblent.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants +qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Jamais, cher Stéfani, jamais.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas +heureuse?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que +je n'avais pas aimé.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'est-ce que vous voulez dire par là?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, +coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas +notre droit, par hasard? Mais je ne suis plus rien de tout +cela, depuis que j'ai senti mon cœur.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous +cela! Mais ce serait à en devenir fou, rien que +pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc +beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne m'avez pas +dit...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont +froids, insignifiants, que la parole est misérable quand +on veut essayer de dire combien l'on aime! Vous n'avez +pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous +en douter.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si fait, si fait, pardonnez-moi.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas +tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de +m'enlever?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, le diable m'emporte!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, +quel charme inexprimable! Nous avons tout quitté, +nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, +comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien, +sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, +et lui m'a sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous +mes directeurs...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous +avait rendue sage.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons +fait le plus délicieux voyage! Imaginez, marquis, que +nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni +un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, +pas la moindre statue, pas seulement le plus petit +tableau!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce +que cela nous faisait, vos curiosités? Si vous saviez +comme il est bon, aimable! Que de soins il prenait de +moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi qui bâillais +en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, +j'ai fait quatre cents lieues comme un rêve.—Votre +Italie! qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la traverse +comme nous! Nous avons passé comme une +flèche, et nous sommes venus droit ici.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pourquoi ici, dans cette province?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a +voulu,... parce qu'il avait loué cette campagne... Que +vous dirais-je?... Je n'en sais rien... Je serais aussi +bien allée autre part,... au bout du monde,... que m'importait? +Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant +devant la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Que ne vous épousait-il à Paris?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent +mille obstacles...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous ne m'avez pas encore dit son nom.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me +semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, +le baron de Steinberg.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais ce n'est pas un nom français, cela.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non, mais sa famille habite la France.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En êtes-vous sûre?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oh! il me l'a dit.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Steinberg! je connais cela. Il me semble même me +rappeler certaines circonstances... assez peu gracieuses... +Eh, parbleu! c'est lui que je viens de voir ce +matin.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Où cela? Dites. Chez la princesse?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Précisément, chez la princesse.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! malheureuse! il y est encore!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il +ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci! +quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand +je l'attends!... Ah! quel outrage!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous vous fâchez pour peu de chose.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Pour peu de chose! où avez-vous donc le cœur? Vous +ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent +valet qui me répond d'un air embarrassé... +Calabre! Calabre! où es-tu?</p> + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait +l'ignorant quand je t'ai demandé où était ton maître?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Moi, madame?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu +sais qu'il est chez la princesse.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Ma foi, madame, je ne savais pas...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Tu ne savais pas!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire +madame.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne +vous cacherai rien. Monsieur le baron avait joué hier, +il avait perdu sur parole. Il s'était engagé à payer ce +matin. Il a voulu, ayant toute autre affaire, tenir sa +promesse.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en +savais rien. Vous le voyez, marquis, c'était là son secret, +c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à +Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne m'en avoir +rien dit?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de +délicatesse.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas +l'âme faite comme tout le monde... Il pourrait pourtant +revenir plus vite.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on +paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier, +croyez-moi, ma chère, ce n'est pas celle-là qu'on aime.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, +Calabre, que ne t'envoyait-il porter cet argent?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller +à la ville le demander à son correspondant.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! +que c'est cruel! C'est donc une somme considérable?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a +dit que cela ne le gênait point.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, +je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir +heureuse. Adieu.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous +soyez notre ami, d'abord, entendez-vous? notre ami à +tous deux! Je prétends vous voir tous les jours, à la +mode de notre pays. Où demeurez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière +les arbres.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>C'est délicieux! nous voisinerons.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons +jamais cela. Et où allez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, +et, dans ce moment-ci, je suis absolument forcé...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? +Eh bien! tenez, j'aimerais mieux ne pas vous +avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un +regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu +sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous +êtes un méchant homme!—Mais au moins restez à +dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai +vous faire ma visite d'adieu; et, puisque je ne puis +signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de +noce.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Un bouquet?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Va pour un bouquet.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Où allez-vous donc, s'il vous plaît?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous +garder le plus longtemps possible. Dieu! que vous êtes +ennuyeux! que vous êtes insupportable!</p> + + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>seul</i>, <i>puis</i> LE NOTAIRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur +le baron rendra cette fois quelque justice à mon intelligence. +Ah, mon Dieu! le voilà qui rentre; il va rencontrer +madame avec le marquis;... et la défense qu'il +m'a faite!</p> + +<p class="speaker"><i>Il regarde au balcon.</i></p> + +<p>Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du +petit bois, comme s'il faisait exprès de les éviter. +Serait-il possible? Oui, c'est bien clair; il les a vus, il +fait un détour.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans +un instant, dans une minute.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Plaît-il?</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>regardant toujours</i>.</p> + +<p>Je croyais que vous disiez quelque chose.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Oui, je disais que je suis tout prêt.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de +vous déranger. Je vous avertirai quand il sera temps.</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point +d'ici.</p> + + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="speaker">CALABRE, STEINBERG.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, je puis vous assurer...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas +voir cet homme ici?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame +n'en a pas tenu compte.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?...</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même +trouvé une excuse pour justifier l'absence de monsieur.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quelle excuse as-tu trouvée?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre +ressource, monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et +j'ai eu bien soin d'ajouter que c'était peu de chose.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... +Mort et furies! c'est une maison de jeu, c'est +un enfer que ce palais!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous +l'avais bien dit.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore +une fois! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte +et plus inepte que celle-là? et dès qu'il vous arrive +malheur, elle est dans la bouche de tout le monde. +Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je +me casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient +ceux qui vous relèvent. Quel doux effort de l'amitié!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de +vous dire que si mes petites économies...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu +que j'en fasse?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me +semble...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; +mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire. +Il faut que je parte.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Vous, monsieur! Est-ce bien possible?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je +ne l'ai pas; il faut que je le trouve, et pour le trouver, +il faut que j'aille à Rome ou à Naples. Je connais là +quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trouverai +un prétexte.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre +pas moi-même? C'est avec le désespoir dans l'âme que +je m'éloigne de ces lieux; mais, je le répète, il faut +que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi, +que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et +Giovanni, prépare tout,... et pas un mot de trop. Tu +enverras ensuite à la poste demander des chevaux pour +ce soir.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, +monsieur?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!</p> + + +<h3>SCÈNE X</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, BETTINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille +francs?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Qui dit cela, ma chère Bettine?</p> + +<p class="speaker"><i>Il lui baise la main.</i></p> + +<p>Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes +fraîche comme une rose.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. +Vous avez joué?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Vous avez mal entendu, ma chère.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Moi, madame! je ne sais pas...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, +c'est assez bavarder.</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>à part, en sortant</i>.</p> + +<p>Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! +tout cela va de mal en pis.</p> + + +<h3>SCÈNE XI</h3> + +<p class="speaker">STEINBERG, BETTINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous n'êtes pas sincère, mon ami.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme +dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, +d'une fantaisie.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>D'un changement?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle +avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien +et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en +causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai quelques ordres +à donner.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Steinberg, vous n'êtes pas sincère.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Pourquoi me dites-vous cela?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Parce que je le vois.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me +croyez pas?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai +vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi +vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris +l'allée pour nous éviter.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais +pas de vous rencontrer dans la compagnie où je +vous voyais.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est +un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir?...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas +toujours m'empêcher d'en entendre; mais je ne les répète +jamais.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui +de ce bon marquis?—Ah! cela n'est pas sérieux... +Mais, maintenant je me rappelle,... vous l'avez vu chez +moi, à Florence... Est-ce là qu'on tenait des <i>propos</i>?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Peut-être bien.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le +monde. Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais +reine alors, mon ami; j'avais mes flatteurs et mes +courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave +parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si +bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus +cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous +pour mettre ma couronne à vos pieds,... vous, Steinberg, +jaloux d'un propos, fâché d'une visite que je +reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, +convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, +je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous +prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir +et vous délivrer de mes questions.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>s'asseyant</i>.</p> + +<p>Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et +moi je suis... bien malheureux.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? +Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce +que c'est qu'un joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, +j'ai joué, et je suis rentré de mauvaise humeur; mais +ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons +plus, pardonnez-moi.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je vous demande en grâce d'y croire.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous le voulez?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je vous en supplie.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, +voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous +ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette +chanson?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance.</i></p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Bettine, pas cette chanson-là.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à +Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce +qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé +de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle chante.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nina, ton sourire,</p> +<p>Ta voix qui soupire,</p> +<p>Tes yeux qui font dire</p> +<p>Qu'on croit au bonheur,—</p> +<p>Ces belles années,</p> +<p>Ces douces journées,</p> +<p>Ces roses fanées,</p> +<p>Mortes sur ton cœur...</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>à part, tandis que Bettine joue sans chanter</i>.</p> + +<p>Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand +Dieu! par quelle infernale puissance me suis-je laissé +subjuguer?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est +poli, ce que vous faites-là?... Il me semble que je me +trompe,... je ne me rappelle pas bien,... venez donc...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>se rapprochant du piano et chantant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nina, ma charmante,</p> +<p>Pendant la tourmente,</p> +<p>La mer écumante</p> +<p>Grondait à nos yeux;</p> +<p>Riante et fertile,</p> +<p>La plage tranquille</p> +<p>Nous montrait l'asile</p> +<p>Qu'appelaient nos vœux!</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">ENSEMBLE.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Aimable Italie,</p> +<p class="i2">Sagesse ou folie,</p> +<p>Jamais, jamais ne t'oublie</p> +<p class="i2">Qui t'a vue un jour!</p> +<p class="i2">Toujours plus chérie,</p> +<p class="i2">Ta rive fleurie</p> +<p>Toujours sera la patrie</p> +<p class="i2">Que cherche l'amour.</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles +du cœur, ces souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent +à moi-même... Non, tant d'amour ne sera point +un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point un +mensonge! j'en fais le serment à vos pieds.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se met à genoux.</i></p> + +<p>Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je +vous ai donné souvent trop de raison de l'être...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ne parlons pas de cela, Steinberg.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>se levant</i>.</p> + +<p>J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, +de me sentir indigne de vous. Mes visites chez +la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Charles!</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler +d'elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et +que l'univers nous oublie à son tour! Le notaire est là, +n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons à l'instant même. +Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien pourquoi, +et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et +moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre +mari, et advienne que pourra! Je répète, avec le vieux +proverbe: Celui qui aime et qui est aimé est à l'abri +des coups du sort!</p> + + +<h3>SCÈNE XII</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE, <i>entrant avec une lettre et une boîte</i>.</p> + +<p>On apporte cette lettre pour monsieur le baron.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Eh, que diantre! est-ce donc si pressé?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on +attendait la réponse.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Voyons ce que c'est.</p> + +<p class="speaker"><i>Il prend la lettre.</i></p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>donnant la boîte à Bettine</i>.</p> + +<p>Ceci est pour madame.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>après avoir lu précipitamment la lettre</i>.</p> + +<p>Calabre!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Qui est-ce qui est là?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, c'est un homme... de là-bas...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>De chez la princesse? Où est-il, cet homme?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Là, dans l'antichambre.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je vais lui parler.</p> + + +<h3>SCÈNE XIII</h3> + +<p class="speaker">BETTINE, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en +ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage? +Est-ce encore un nouveau malheur? Ah! cette femme +nous fait bien du mal.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses +gens qui l'a apportée, mais ce n'est pas son écriture.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la +connaît donc dans cette maison?</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>désignant la boîte</i>.</p> + +<p>Ceci, madame, vient de la part du marquis.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! je n'y pensais plus.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle ouvre la boîte.</i></p> + +<p>Des diamants!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il y a un petit billet.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Voyons:</p> + +<p class="speaker"><i>Elle lit.</i></p> + +<p>«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer +un bouquet de noce...»</p> + +<p>Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec +une violence! L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... +Garde cet écrin, il ne faut pas qu'il le voie, pas maintenant, +et dis-moi vite, avant qu'il vienne, combien a-t-il +perdu?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Ah! madame, il m'est impossible...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu +serais lié par mille serments! Faut-il te le demander +à genoux?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Ah! ma chère dame!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Est-ce cent mille francs?</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>à voix basse</i>.</p> + +<p>Eh bien! oui.</p> + + +<h3>SCÈNE XIV</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, STEINBERG.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">STEINBERG, <i>à Calabre</i>.</p> + +<p>Que faites-vous là? retirez-vous.</p> + +<p class="speaker"><i>Calabre sort.</i></p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble +vous avoir... contrarié.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Pas le moins du monde.—Qu'est-ce donc que cette +boîte que l'on vient de vous envoyer?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Une bagatelle.—Dites-moi, mon ami, tout à +l'heure...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Une bagatelle! mais enfin, quoi?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau +de Stéfani.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Ah! un cadeau? et à quel propos?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>À propos... de notre mariage.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Un cadeau de noce!... Est-il votre parent?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne +connaissais pas cet usage. Voyons cette boîte, si vous +le voulez bien.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon +ami, ne me ferez-vous pas la grâce de me dire ce que +cette lettre...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... +Calabre, je crois, l'a gardé.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est +fort sage.</p> + +<p class="speaker"><i>Appelant.</i></p> + +<p>Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc?</p> + + +<h3>SCÈNE XV</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Où êtes-vous donc quand j'appelle?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous +rappelez sans doute les ordres...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Il n'est pas question de cela.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous +confier?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Donnez-le moi.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle le remet à Steinberg.</i></p> + +<p class="speaker">STEINBERG, <i>ouvrant l'écrin</i>.</p> + +<p>Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet +de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes! +c'est tout à fait galant!—Il y a un mot d'écrit.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous pouvez le lire.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Vraiment? Puisque vous le voulez...</p> + +<p class="speaker"><i>Il lit:</i></p> + +<p>«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer +un bouquet de noce. Si je devais rester longtemps dans +ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lorsqu'elles +seraient fanées, se remplaceraient aisément; mais puisque +ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, +laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, +quelques brins d'herbe un peu moins fragiles. Puisse +ce souvenir d'une vieille amitié vous en rappeler parfois +quelques autres que, pour ma part, je n'oublierai jamais.—J'aurai +l'honneur de vous voir ce soir.»</p> + +<p>C'est à merveille!—Monsieur Calabre, avez-vous +fait demander des chevaux?</p> + +<p class="speaker"><i>Il pose l'écrin sur une table.</i></p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Pas encore, monsieur; je pensais...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on +m'entende? Que Pietro parte sur-le-champ.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Un instant encore! Ne se pourrait-il?...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>À qui obéit-on ici?</p> + +<p class="speaker"><i>Calabre s'incline et va pour sortir.</i></p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en +rien dire. J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence +m'en vînt de votre part; mais vous voulez partir... +Pourquoi?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il +paraît qu'il y a ici une inquisition dans les règles, et +qu'on s'inquiète fort de mes intérêts; mais il semble +aussi que M. Calabre conserve plus discrètement ce que +vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes ordres.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Monsieur, je vous jure sur mon âme...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je ne vous interroge pas.—Et moi aussi je voulais +garder le silence; mais puisque vous avez voulu tout +savoir, eh bien! madame, soyez satisfaite! Oui, j'ai agi +imprudemment; oui, ma parole est engagée; ma fortune, +déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. +Cette lettre vient d'un créancier qui m'annonce +tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit +pour me demander de l'or, comme votre marquis pour +vous en donner.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Bonté divine! perdez-vous la raison?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache +pas par cœur ces finesses, ces artifices de comédie, ces +petites ruses de coulisse? Supposer qu'on s'en va pour +se faire retenir! accompagner cela d'un présent bien +solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà +qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait, +pour n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied +dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu vos +pareilles!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mes pareilles, Steinberg?—Vous voulez m'offenser. +Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce +n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous rendent +injuste, le plus simple est d'en détruire la cause. Écoutez-moi.—Je +n'ai pas, bien entendu, cent mille francs +dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, +les a pour moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la +ville, et vous les aurez dans une heure.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je n'en veux pas.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon +mari.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Jamais!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous le vouliez tout à l'heure.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Jamais, jamais à un tel prix!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. +Et qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et +moi méprisable.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait +pitié.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Ririez-vous aussi de notre ruine?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas +insupportable, elle n'a rien que je redoute. Si elle vous +effraie, eh bien! je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait, +peut se recommencer.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là +votre secret désir, d'autant plus vif, que vous savez bien +que je n'y saurais consentir.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mon ami...</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul +mot: j'étais prêt à vous épouser lorsque je croyais +pouvoir vous assurer une existence honorable et libre; +maintenant je ne le puis plus.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Pourquoi cela? où est le motif?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et +mes amis? et le monde?...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! voilà l'obstacle.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde +qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se +passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je +n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que +j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, +qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne +nous préviendrait pas d'un danger, mais qui, le lendemain +d'une faute, se ferme devant nous comme un +tombeau.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je ne croyais pas le monde si méchant.</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans +tout ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne, +et comme il vous soutient, comme il vous défend, par +respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, tant +que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les +plus praticables et les plus indulgentes qu'on puisse +imaginer; mais malheur à qui les transgresse! Malheur +à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette +indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire, et cette +affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe +que lorsqu'on l'y force, n'est que justice.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ainsi vous partez?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel +visage irais-je subir ce rôle d'un mari qui vit d'une +fortune qui n'est pas la sienne, et promener par toute +l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec +mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? +Encore faudrait-il, si, par impossible, on consentait +à pareille chose, encore faudrait-il que cette +femme fût digne d'un tel sacrifice!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Est-ce bien là le motif, Steinberg?</p> + +<p class="speaker">STEINBERG.</p> + +<p>Je sais donc bien mal me faire comprendre?</p> + +<p class="speaker"><i>Montrant l'écrin.</i></p> + +<p>Eh bien! le motif, le voilà.</p> + +<p class="speaker"><i>Il sort.</i></p> + + +<h3>SCÈNE XVI</h3> + +<p class="speaker">BETTINE, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Calabre.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Madame.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je suis perdue.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Patience, madame. Il ne faut pas croire...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je suis perdue, perdue à jamais.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire +que monsieur le baron vous ait dit là son dernier mot, +ni même qu'il ait parlé sincèrement; non, c'est impossible. +Il changera de langage quand son dépit sera +calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être +irrité; il reviendra, madame, il va revenir.</p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>regardant au balcon</i>.</p> + +<p>Le voilà qui part.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Est-ce possible?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il? +Sans doute à la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... +Ah! le cœur me manque.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez +du moins...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu +partes aussi. Il faut que tu sois avant lui à la ville. Te +sens-tu la force de prendre la traverse par le chemin +de la montagne?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle va à la table et écrit.</i></p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Pour vous, madame, je monterais au Vésuve.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. +Filippo Valle te connaît.—Et toi, connais-tu la personne +à qui Steinberg doit ce qu'il a perdu?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était +le comte Alfani.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez +lui, la somme nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ +à cet Alfani, et qu'il fasse dire que c'est la +princesse qui prête cet argent à Steinberg.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Comment! madame, vous voulez...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi +un service; mais, croyant qu'il vient d'elle, il n'osera +refuser. Allons, Calabre, dépêche-toi; nous n'avons pas +de temps à perdre.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Mais, madame, pensez donc que cette somme est +considérable, et que vous disiez ce matin même au +notaire que votre fortune ne l'était guère...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas.</p> + +<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>Monsieur le marquis Stéfani demande si madame +veut le recevoir.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Stéfani!</p> + +<p class="speaker"><i>Après un silence.</i></p> + +<p>Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu +n'es pas parti?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Hélas! madame...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, +il me semble, offrir quinze mille francs à ton maître?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oui, madame, et s'il se pouvait...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>En possèdes-tu beaucoup davantage?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Je ne dis pas; mais dans un cas pareil...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? +Va, Calabre, va, mon vieil ami,—et quand je serai +ruinée, tu me feras tes offres, à moi, et j'accepterai.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore +le jarret ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je +serai bientôt parti et revenu. Ah! si M. de Steinberg a +du cœur, il sera dans un quart d'heure à vos pieds!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Va, ne me fais pas penser à cela.</p> + + +<h3>SCÈNE XVII</h3> + +<p class="speaker">BETTINE, LE MARQUIS, <i>entrant à droite +pendant que Calabre sort à gauche</i>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE, <i>à part</i>.</p> + +<p>C'est pourtant bien là ce que j'espère!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout +point de vous, mais elle a son danger.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! de ce que vous venez de faire.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Marquis!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez +pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement, +comme je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux. +Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne dans +la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à +passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est +venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au juste, mais +j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite +dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous +cachez même sous le nom d'un autre;—c'est bien +vous, cela, Élisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une +fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme +renferme de délicatesse et de générosité?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous +le dis, j'ai compris vaguement. Comme je mettais le +pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de... +Steinberg, qui s'en allait par le jardin. Il ne m'a pas +rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque +chose?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous pourriez même dire pas du tout.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas +vrai? ce jeune homme-là joue trop gros jeu.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, et il ne sait pas jouer.</p> + +<p class="speaker"><i>Bettine s'assied pensive.</i></p> + +<p>Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête +qu'il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre +son argent. Je sais bien qu'à tout prendre c'est un jeu +aussi savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent +qui regarde n'en voit point davantage; mais demandez +à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent +que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont +pas seulement pour lui rouge ou noir; ils veulent dire +heur ou malheur. La fortune, dès qu'on l'appelle, peu +importe par quel moyen, accourt et voltige autour +de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il +faut étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint +ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades +qu'il faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir +saisir au vol... Il y a plus de science au fond d'un cornet +que n'en a rêvé d'Alembert.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous parlez en vrai joueur, marquis.—Est-ce que +vous l'avez été?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très +hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait +le dos, cela m'ennuyait.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder... +Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, +car j'importunerais...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous +savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien, +n'est-ce pas? Et vous me pardonnerez si je suis distraite.—Le +chagrin n'est jamais aimable.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est +estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui +rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé. +Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu'ils +vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance +éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. +Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne +grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces +façons-là, ma chère, et votre main est plus légère +encore lorsqu'elle obéit à votre cœur que lorsqu'elle +court sur ce piano pour exprimer votre pensée.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Asseyez-vous donc, je vous en supplie.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>s'asseyant</i>.</p> + +<p>À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, +une minute avant que je sois de trop, d'être assez de +mes amis pour me mettre à la porte.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien +que vous m'avez envoyé un bouquet magnifique, mais +à tel point que je ne l'accepterais certainement de personne +au monde, excepté vous.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole +échappée de vos lèvres.—Mais il y a quelque +chose qui me tracasse.—Laissez-moi vous faire une +seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne +prenez pas vos précautions?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Quelles précautions?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais, dame! une signature, une hypothèque, une +garantie.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je n'entends rien à tout cela.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous avez tort, morbleu! vous avez tort.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, +qu'il y avait un danger pour moi?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Précisément.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Expliquez-vous donc.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais +vos inquiétudes.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler +qu'à demi.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; +prenez que je n'ai rien dit.</p> + +<p class="speaker"><i>Il se lève.</i></p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez +la princesse?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! oui, eh! oui, je la connais.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>La croyez-vous capable d'une mauvaise action?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! je n'en sais rien.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh! qui en répondrait?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez +vue ce matin presque jalouse de cette femme.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous l'étiez bien un peu tout à fait.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon +ami:—on croit douter des gens qu'on aime, on les +accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles;... +au fond de l'âme on n'en croit pas un mot, et +pendant que la bouche accuse, le cœur absout. N'est-ce +pas vrai?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine...</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, +je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme. +Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l'avez +vu chez elle,—qu'en pensez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne +voit pas les cœurs, comme dit Molière. Franchement, +d'ailleurs, je n'en crois rien.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y +a fagot et fagot.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Et vous croyez que celle-ci...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien +bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>S'il en est ainsi...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est +pénible de voir le sort d'une personne comme vous +entre les mains d'une femme comme elle.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je ne saurais croire que Steinberg...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! +s'il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement. +Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non, +ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.</p> + + +<h3>SCÈNE XVIII</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, CALABRE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Tout ce que vous m'aviez dit, madame.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>L'argent est payé?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>As-tu vu Steinberg?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Hélas! oui.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Que t'a-t-il dit?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Voici une lettre.</p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>après avoir lu vite</i>.</p> + +<p>Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à +merveille.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle tombe évanouie sur un fauteuil.</i></p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Madame! madame!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il +faut.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>tirant un flacon</i>.</p> + +<p>Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti +avec la princesse.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Parti!—La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter +cette lettre...</p> + +<p class="speaker"><i>Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main.</i></p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je +donc? J'ai fait un rêve. C'est vous, marquis? Je vous +demande pardon.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Restez en repos; ne vous levez pas.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce +pas, Calabre? Savez-vous cela, Stéfani?—Il est +parti avec cette femme! Tenez, lisez cette lettre, lisez-la +tout haut.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je sais tout, ma chère.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? +Suis-je déjà la fable de la ville? Sans doute il y a du +plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la +gaieté publique; mais comment oseraient-ils rire de +moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas +fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot +dans cette comédie.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins +plaisant que de voler l'argent du prochain.</p> + +<p class="speaker">BETTINE, <i>s'animant par degrés</i>.</p> + +<p>Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme +dont j'ai disposé, je l'ai donnée volontairement, j'ai +supplié qu'on l'acceptât. J'ai été obligée d'employer la +ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon +stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui +peut dire que je m'en repente? Si c'est de cela que vous +me plaignez, vous me supposez un singulier chagrin.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle se lève.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît +que ce n'est pas peu de chose.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous +donc des personnes mêmes que vous prétendez +estimer, si vous ne voyez ici qu'une affaire d'intérêt? +Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste +comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge +le monde.—Un amour trompé, qu'est-ce que cela? +Une femme qu'on abandonne, un serment qu'on trahit, +un lien sacré qu'on brise, ce ne sont que des bagatelles! +cela se voit tous les jours, cela se raconte, cela égaie la +bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus +de moins, de quelques misérables poignées de jetons +qu'on aura perdus par hasard, oh! alors chacun vous +plaindra, et votre souffrance pécuniaire sera l'objet +d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez +mal vos reproches.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous +êtes, je vous offense; mais ce que j'éprouve est si +affreux, qu'il faut me pardonner ce que je puis dire, +car je n'en sais rien, je suis au fond d'un abîme. Tenez, +Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>lisant</i>.</p> + +<p>«Ma chère Bettine,</p> + +<p>«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je +suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de +faire pour moi...»</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Obligé de me remercier!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>continuant</i>.</p> + +<p>«Mais vous comprenez que mon premier soin doit +être de chercher les moyens de vous rendre la somme +que vous avez bien voulu m'avancer...»</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus +se réaliser, les convenances mêmes semblent s'opposer +à ce que je demeure plus longtemps près de vous...»</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Que dites-vous de cela, marquis?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos +amies...»</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Quelle audace!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>«... De nos amies part maintenant pour Rome, et +m'offre de l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne +vous laisse pas seule...»</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Continuez, continuez.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>de même</i>.</p> + +<p>«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez +compter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de +mes nouvelles.</p> + +<p>«<span class="sc">Steinberg</span>.»</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand +il voudra parler d'un ingrat!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, +cela demanderait vengeance.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle +vengeance puis-je trouver? Vous parlez en homme, +Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vous-même, +cependant, que pouvez-vous faire quand vous +avez un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le +tuer? Vous croyez vous venger ainsi... Ah! mon ami, +pour un cœur honnête, il y a des maux plus affreux +que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus +terrible, c'est la mort, qui n'est rien.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas +entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme +là dedans,—c'est un monstre à deux têtes,—car +enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va +pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il +a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. +Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur +de mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter; il +savait que, lorsqu'une femme frappe le cœur d'une +autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et +que la blessure ne se guérit pas. O perfide! le jour +même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage!... +Hier au soir, il fallait voir comme il savait +dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir +d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue +ainsi! mon âme loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, +marquis, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai combattu mon +caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter +ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce +que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. +Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires +mon cœur et mon honneur!</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il +vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il +entend par ces paroles? Est-ce donc que Calabre reste +auprès de vous?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Tais-toi, Calabre.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pourquoi donc?—Est-ce une indiscrétion que je +viens de commettre?</p> + +<p class="speaker"><i>Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui +montre l'écrin qui est sur la table.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Madame me défend de parler.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Parle si tu veux.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS, <i>se levant et allant à la table</i>.</p> + +<p>Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur +Calabre?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, +c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui +arrive.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Vous voulez badiner, sans doute?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait +des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces +bijoux.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais cela n'a pas le sens commun!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, +j'étais chargé moi-même de dire à madame qu'elle eût +à ne vous point recevoir.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est +vrai, Bettine, ce qu'on me raconte là?</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Très vrai.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette +querelle d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant +prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>J'entends. Mais quelle bizarre idée!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>C'est que monsieur le marquis venait voir souvent +madame, du temps qu'elle était à Florence, et monsieur +le baron s'est imaginé...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Quelque sottise.</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que +vous alliez recommencer à faire votre cour à madame.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Et cela l'a fâché.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le +cas qu'il sait faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce +monsieur.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Stéfani! songez que je l'ai aimé.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les +mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, +cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est jaloux de +moi?</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me +rajeunit.—Ah! on est jaloux de moi!</p> + +<p class="speaker"><i>Après un silence.</i></p> + +<p>Eh bien! morbleu! il a raison.—Bettine, écoutez-moi. +Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez +fait un mauvais choix, vous en portez la peine; cela +est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens, +c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant +vous avez quelque rancune, et la moindre disposition +à courir en poste après le passé, je suis tout prêt +et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche +qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied assez leste +pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu +merci, assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je +serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai reçu +autrefois pour vous.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mon ami...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment +préférable), vous pouviez avoir la patience, je +dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui +guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde +existe, je m'offre à vous.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Vous, Stéfani?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas +dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez, +quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, +quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait +vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; +quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera +avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'offre à +vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison; +que je vous ai aimée, on a raison; que je vous +aime encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y +a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le +dirai toute ma vie.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne +veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur-le-champ +à ce que vous me proposez, vous comprenez +que c'est impossible...</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Quand vous voudrez.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout +de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins +que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à +cet instant où mon cœur est brisé par un abandon si +cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y +exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi +vous le cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de +voir que ce monde n'est pas encore désert, et que, si le +mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer, +on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle +d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en +avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Et vous pourriez douter qu'on vous aime!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une +réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à +qui vous parlez?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>À la plus charmante femme que je connaisse.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. +Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, +si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant +que ma raison se réveille peu à peu, je cherche +comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, +je ne le vois pas.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Prenez courage.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement +ce qui m'arrive, je ne veux pas vous +tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds +l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus affreux +encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous +que je devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je +réfléchis, et plus je vois qu'il n'y a plus pour moi +d'existence possible. Je ne peux plus rien faire que +prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce +fantôme de votre amie que vous voulez donner la +main? est-ce à un masque couvert de larmes?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle pleure.</i></p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai +jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur +pour tâcher de vous en distraire, mais je vous +dis: le temps s'en chargera,—et laissez-moi aussi +achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. +Vous n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? +Vous en avez une toute faite, la seule qui vous +convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie, +qui est notre plaisir et votre gloire... Vous retournerez +au théâtre.</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Y pensez-vous?</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, +qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de +remonter sur la scène? Oui, je me souviens que, ce +matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous y comptiez +renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, +ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon +goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son talent? +En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce +talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne +où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles +autour des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse +être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant +de ce pays-là? Oh! que non pas! La nature parle: +bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh! palsambleu! +un poète fait des vers et un musicien des chansons, +tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on +me raconte que Rossini se tait, je déclare que +je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne +vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, +vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma +place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet. +Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit +vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre +qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent +de leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés +pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant, +ces belles dames dans leurs loges dorées, qui, +lorsque le cœur leur bat aux accents du génie, lui jettent +si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela +vous attend, vous regrette et vous appelle... Ah! je +jouissais jadis de vos triomphes! votre amitié m'en +donnait une part.—Que serait-ce donc si vous étiez +à moi!</p> + +<p class="speaker">BETTINE.</p> + +<p>Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.</p> + +<p class="speaker">LE MARQUIS.</p> + +<p>Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là +tout ce que je vous demande.</p> + +<p class="speaker"><i>Il lui baise la main.</i></p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE, <i>sortant du pavillon</i>.</p> + +<p>Monsieur Calabre!</p> + +<p class="speaker">CALABRE.</p> + +<p>Ah! c'est vous?</p> + +<p class="speaker">LE NOTAIRE.</p> + +<p>Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours +pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la +ville.</p> + +<p class="speaker">CALABRE, <i>lui montrant Bettine, qui a laissé sa main +dans celle du marquis</i>.</p> + +<p>Attendez, attendez un peu.</p> + + +<h3>FIN DE BETTINE.</h3> + +<hr class="empty" /> +<p>Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui +joignait à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et +de musicienne consommée. Cette pièce, représentée pour la +première fois sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre +1851, fut écoutée avec une apparence d'attention et de +respect, mais dans un morne silence. Il ne serait pas facile +d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant ouvrage n'a pas +obtenu plus de faveur.</p> + +<hr /> + +<a id="carmosine"></a> +<h2>CARMOSINE</h2> + +<h3>COMÉDIE EN TROIS ACTES</h3> + +<h4>PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.</h4> + + +<table summary="acteurs de Carmosine" width="90%"> +<tr><td> PERSONNAGES. </td><td> ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.</td></tr> + +<tr><td>PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. </td><td> MM. <span class="sc">Bondois</span>.</td></tr> +<tr><td>MAITRE BERNARD, médecin. </td><td> <span class="sc">Laute</span>.</td></tr> +<tr><td>MINUCCIO, troubadour. </td><td> <span class="sc">Thiron</span>.</td></tr> +<tr><td>PERILLO, jeune avocat. </td><td> <span class="sc">Laroche</span>.</td></tr> +<tr><td>SER VESPASIANO, chevalier de fortune. </td><td> <span class="sc">Romanville</span>.</td></tr> +<tr><td>UN OFFICIER DU PALAIS.</td></tr> +<tr><td>MICHEL, domestique chez maître Bernard.</td></tr> +<tr><td>LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. </td><td> M<sup>lle</sup> <span class="sc">Othon</span>.</td></tr> +<tr><td>DAME PAQUE, femme de maître Bernard. </td><td> M<sup>me</sup> <span class="sc">Masson</span>.</td></tr> +<tr><td>CARMOSINE, leur fille. </td><td> M<sup>lle</sup> <span class="sc">Thuillier</span>.</td></tr> +</table> +<p><span class="sc">Pages, Écuyers, Demoiselles d'honneur, Suivantes de la reine.</span></p> + + +<p class="speaker"><i>La scène se passe à Palerme.</i></p> + +<div class="figcenter" ><a href="images/carmosine.jpg"><img src="images/carmosine.jpg" alt="Carmosine" /></a><br /> Carmosine</div> + + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> + +<p class="speaker"><i>Une salle chez maître Bernard.</i></p> + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et +d'écouter un peu ce que je vous dis.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce +sera tout aussitôt fait.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées +tout à votre aise. Le seul résultat de votre obstination +sera de la voir mourir dans nos bras.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc +votre bavardage? Mais c'est votre unique passe-temps +de nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la +patience est une belle vertu.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt +guérie.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne +voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir? Pauvre +chère âme! tout ce que j'aime! Dites-moi, n'est-ce +donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon cœur, +sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on +dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. +Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie +qui la tue? Maudites soient les fêtes de la reine, et que +les tournois aillent à tous les diables!</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Vous en revenez toujours à vos moutons.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée +malade un dimanche, précisément en revenant de la +passe d'armes. Je la vois encore s'asseoir là, sur cette +chaise; comme elle était pâle et toute pensive! comme +elle regardait tristement ses petits pieds couverts de +poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper +s'est passé sans elle.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de +tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: +c'est un beau garçon et un anneau d'or.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis +qu'on lui présente? Pourquoi ne veut-elle même pas +entendre parler de Perillo, qui était son ami d'enfance?</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. +On lui proposera telle personne qu'elle ne refusera pas.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, +c'est moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d'un +flandrin.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Vous verrez vous-même ce qui en est.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant +dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne suis +pas un grand seigneur, madame, mais je suis un honnête +médecin, un médecin assez riche, dame Pâque, et +même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre +quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai +pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai, +entendez-vous?</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de +votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez +donc là ce flacon, je vous en prie, et n'empoisonnez pas +davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc pas, +depuis deux mois, que vos drogueries ne servent à rien? +Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, +de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les +fioles de la terre n'y changeront pas un iota.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un +sot. Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose?</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir +le sens commun. Ne convenez-vous pas que c'est en +revenant des fêtes de la reine que votre fille est tombée +malade? N'en parle-t-elle pas sans cesse? N'amène-t-elle +pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur l'habileté +des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle +tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une +jeune fille sans expérience que de sentir son cœur battre +tout à coup pour la première fois, à la vue de tant +d'armes resplendissantes, de tant de chevaux, de bannières, +au son des clairons, au bruit des épées? Ah! +quand j'avais son âge!...</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble +que vous m'avez épousé, et il n'y avait point là de +trompettes.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans +ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? +Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n'est +les gens qu'elle connaît? Et quel autre, parmi nos amis, +quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser Vespasiano?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est +tombé les quatre fers en l'air.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa +lance se soit détournée, je ne nie pas cela; il se peut +qu'il soit tombé.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air +comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant +qu'il est possible.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Mais de quel air il s'est relevé!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le +cœur, et une forte envie de rester par terre. Si un pareil +spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée que +ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi lui porter ceci.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai +invité ce chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou +non, elle y viendra, et vous jugerez par vous-même de +ce qui se passe dans son cœur.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? +Suis-je donc un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais +rien refusé à ma fille, à mon unique bien? Est-ce qu'il +peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon +cœur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre +sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... +Allons! vous me rendriez fou!</p> + +<p class="speaker"><i>Ils sortent chacun d'un côté différent.</i></p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">PERILLO, <i>seul, entrant</i>.</p> + +<p>Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler +dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la maison +est déserte. D'où vient cela? En traversant la cour, un +pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble tant au +malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine +avancer.—Hélas! je reviens de si loin, seul et presque +au hasard; j'avais écrit pourtant, mais je vois bien +qu'on ne m'attendait pas. Depuis combien d'années +ai-je quitté ce pays? Six ans! Me reconnaîtra-t-elle? +Juste ciel! comme le cœur me bat! Dans cette maison +de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. +Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est +si connu, tout m'était si cher! D'où vient que j'éprouve +à cet aspect un charme plein d'inquiétude qui me ravit +et me fait trembler? Voilà la porte du jardin, et celle-ci!... +J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper; à +présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; +là est le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma +suprême espérance! Comment va-t-elle me recevoir? +Que dira-t-elle? Suis-je oublié? Suis-je dans sa pensée? +Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est dans ces +deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle +est là sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: +n'est-elle pas ma fiancée? n'ai-je pas la promesse de +son père? n'est-ce pas sur cette promesse que je suis +parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes? Serait-il +possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut +être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble +cœur, comme la beauté sur son visage, aussi pur que +la clarté des cieux. Qui sait? elle m'attend peut-être; et +tout à l'heure... O Carmosine!</p> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="speaker">PERILLO, MAITRE BERNARD.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, +et elle est sauvée.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Qui, monsieur?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Oui, sauvée, je le crois, du moins.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Qui, monsieur?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Carmosine! Quel est son mal?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de +Padoue; j'ai reçu ta lettre l'autre jour; tu as terminé +tes études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu +vas recevoir et bien porter le bonnet carré; tu as tenu +parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens +savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière +devant toi. Ma pauvre fille est bien malade.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour +moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une triste +joie; car pourquoi viens-tu? Il était convenu entre ton +père et moi que tu épouserais ma fille dès que tu aurais +un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce pas? ton +cœur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, +et maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en +danger?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter +cent fois que je l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien +malade.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté +que vous?...</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils +disent tous. Ne croirait-on pas que j'ai dans ma boutique +la panacée universelle, et que la mort n'ose pas +entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne m'en suis +pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que +je connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de +docteurs, d'érudits, d'empiriques même, et nous avons +dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de +routine! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand +elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous montre +une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, +nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille +chose, et l'habitude indique le remède; mais quand +la cause du mal ne se découvre point, lorsque la main, +les yeux, les battements du cœur, l'enveloppe humaine +tout entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune +fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche +comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis, +quand on lui demande ce qu'elle souffre, répond seulement: +Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai +cherché d'un œil avide le secret de sa souffrance, dans +sa souffrance même! Rien ne me répondait, pas un +signe, pas un indice clair et visible, rien devant moi +que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se plaint +jamais; et moi, le cœur brisé de tristesse, plein de mon +inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés +depuis des années les misérables produits de la +science. Peut-être, me dis-je, y a-t-il là dedans un remède +qui la sauverait, une goutte de cordial, une plante +salutaire; mais laquelle? comment deviner?]</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu +pour trouver cela.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me +sera-t-il permis de voir Carmosine?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien +faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la +préparer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue +beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de ses +sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais l'épouser,... +tu me comprends.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne +pour quelques jours, pour un aussi long temps que vous +le jugerez nécessaire? Parlez, mon père, j'obéirai.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la +famille?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler +toujours de ce nom de père que vous me permettiez +quelquefois de vous donner.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Toujours, et tu ne nous quitteras plus.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible +ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer qu'un +moment de souffrance, la plus faible impression, la plus +légère pâleur sur ses traits chéris, ô Dieu! plutôt que +de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux +recommencer le long chemin que je viens de faire, et +m'exiler à jamais de Palerme.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Ne crains rien, j'arrangerai cela.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre +quartier de la ville? Je puis trouver quelque maison du +faubourg (j'en avais une avant d'être orphelin). J'y +demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour +fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin +de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et +demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans +cela je ne saurais... Elle souffre donc beaucoup?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant +pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible maladie +ne nous a pas dit son dernier mot. Elle dort dans ce +moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de bon augure. +Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec +ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie +trop vite; dans l'état où elle est, je n'oserais pas +répondre...</p> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, DAME PAQUE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! +c'est vous, seigneur Perillo? Je suis charmée de vous +revoir.</p> + +<p class="speaker"><i>Perillo salue.—À part</i>.</p> + +<p>Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien +passés de sa visite...</p> + +<p class="speaker"><i>Haut à son mari.</i></p> + +<p>Votre fille voudrait aller au jardin.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à +peine depuis trois jours peut-elle se soutenir.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil +lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer +un peu.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>En vérité!</p> + +<p class="speaker"><i>À Perillo.</i></p> + +<p>Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais +pas tout à l'heure. Voici un changement, un heureux +changement. Elle va venir, retire-toi un instant.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais +vous faire une demande...</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette +tapisserie; un seul moment, que je la voie passer!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne +t'appelle; je vais tenter en la faveur tout ce qui me sera +possible;—et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je +vous prie.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime +pas les mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais +au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fontaine.</p> + +<p class="speaker"><i>Perillo se cache derrière une tapisserie.</i></p> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, PERILLO, <i>caché</i>, CARMOSINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me +regardez avec surprise? Vous ne vous attendiez pas, +n'est-il pas vrai, à me voir debout comme une grande +personne? C'est pourtant bien moi.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle l'embrasse.</i></p> + +<p>Me reconnaissez-vous?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. +Es-tu bien sûre de n'avoir pas trop de courage?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, +mais je vois que ma mère m'a trahie. Je voulais +aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confidence +qu'une belle dame de Palerme vous demandait. +Vous auriez pris bien vite votre belle robe de +velours noir, votre bonnet neuf, et comme j'avais un +masque... Eh bien! qu'auriez-vous dit?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta +ruse eût été inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il +y a longtemps que je ne t'ai vue sourire!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... +C'est que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous +de Perillo?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Assurément. Que veux-tu dire?</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On +célébrait une grande fête. Je voyais les personnes de +la ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux +habits, les grandes dames, les cavaliers... Non, je me +trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins +d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule +innombrable qui descendait par la Grand'-Rue, et qui +se renouvelait sans cesse; plus le flot s'écoulait, plus il +grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l'église, +qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le +bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique +céleste formée de l'accord des harpes et de voix si +douces, que jamais pareil son n'a frappé mon oreille. +La foule paraissait impatiente d'arriver le plus tôt +possible à l'église, comme si quelque grand mystère, +unique, impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. +Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude +étrange me saisissait [aussi, mais je n'avais point +envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon, +dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais +un voyageur marchant péniblement dans la +poussière. Il se hâtait de toutes ses forces; mais il n'avançait +qu'à grand'peine, et je voyais très clairement +qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais; +il me semblait que c'était lui qui devait me conduire +à cette fête. Je sentais son désir et je le partageais; +j'ignorais quels obstacles l'arrêtaient; mais, dans ma +pensée, j'unissais mes efforts aux siens; mon cœur +battait avec violence, et pourtant je restais immobile, +sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps +dura cette vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; +mais, dans mon rêve, c'étaient des années. Enfin, +il approcha et me prit la main; aussitôt la force irrésistible +qui m'attachait à la même place cessa tout à +coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara +de moi; j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant +que nous partions tous deux avec la rapidité +d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme, et je +reconnus Perillo.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant +tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans +ce qu'il avait d'heureux pour moi, c'est-à-dire que je +pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma +première pensée a été tout de suite de venir vous sauter +au cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais +j'ai échoué dans mon entreprise.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si +bonne humeur, et puisqu'il est vrai sur ce point, +apprends qu'il l'est aussi sur un autre. J'hésitais à t'en +informer, mais maintenant je n'ai plus de scrupule: +Perillo est dans cette ville.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Vraiment! depuis quand?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. +Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t'aime +plus que jamais. Dis un mot et il sera ici.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Vous m'effrayez.—Il y est peut-être!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on +l'avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne serais +pas bien aise de le voir? Il ne t'a pas déplu dans ton +rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en +droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, +avec qui tu jouais à cligne-musette, et c'est pour toi +qu'il a étudié, car tu sais qu'il a ma parole. Je ne +voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Jamais! jamais!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne +et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur +ami tu refuserais de le voir? A-t-il rien fait pour que tu +le haïsses?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Rien, non,... rien; je ne le hais pas;—qu'il vienne, +si vous voulez... Ah! je me sens mourir!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta +volonté. Ne sais-tu pas que je te laisse maîtresse absolue +de toi-même? Ce que je t'en ai dit n'a rien de +sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en +aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est +pas ici, il n'est pas revenu, il ne reviendra pas.</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je me sens bien faible.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'assoit.</i></p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te +trouvais si bien, tu reprenais ta force! C'est moi qui +ai détruit tout cela, c'est ma sotte langue que je n'ai +pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je t'affligerais? +Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux +dire... Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre +faute. Vous ne saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... +Ce songe qui me semblait heureux, j'y vois clair +maintenant, il me fait horreur!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité +inconcevable...</p> + +<p class="speaker"><i>Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un +signe d'adieu à Bernard, et sort doucement.</i></p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Que regardez-vous donc, mon père?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu? +Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret +que je ne connais pas, et ce secret cause ta souffrance; +je ne voudrais pas te le demander; mais, tant que je +l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas te +laisser mourir. Qu'as-tu dans le cœur? Explique-toi.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez +ainsi.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser +mourir. Toi si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de +ton père? Ne diras-tu rien? T'en iras-tu comme cela? +Nous sommes riches, mon enfant; si tu as quelques +désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles, qu'importe? +il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à +l'oreille de ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas +naturel; [ces faux espoirs que tu nous donnes, ces moments +de bien-être que tu ressens, pour nous rejeter +ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces contradictions +dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, +sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, +je deviendrai fou;—veux-tu faire mourir aussi de +douleur ton pauvre père qui te supplie!</p> + +<p class="speaker"><i>Il se met à genoux.</i></p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Vous me brisez, vous me brisez le cœur!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta +mère dit que tu es malade d'amour,... elle a été jusqu'à +nommer quelqu'un...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Prenez pitié de moi!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'évanouit.</i></p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, +bourreau que tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! +Elle se meurt, je l'ai tuée, voilà mon enfant morte!</p> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, DAME PAQUE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette +table!</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>donnant le flacon</i>.</p> + +<p>J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de +mauvaise besogne.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre +les yeux.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, +comment te sens-tu à présent?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez +pas.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Laissez-moi! laissez-moi!</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Que veux-tu?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que +Dieu me juge!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela +finira bientôt.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu +assez forte pour te mettre à table?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Certainement, j'essaierai.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>à son mari</i>.</p> + +<p>Voyez-vous cela? elle y consent.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>à sa femme</i>.</p> + +<p>Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! +Vous ne comprenez donc rien à rien?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il +prêt? Venez, mon père; donnez-moi le bras pour +descendre.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange +pas, n'essaie pas de marcher. Voici le seigneur +Vespasiano.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>à part</i>.</p> + +<p>La peste soit du sot empanaché!</p> + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, SER VESPASIANO.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Bonsoir, chère dame.—Salut, maître Bernard.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Bonjour; ne parlez pas si haut.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de +sentiment! Ses yeux d'azur presque fermés à la lumière, +et les lis remplaçant les roses!</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>C'est le troisième accès depuis deux jours.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise +avec votre douleur!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>à Bernard qui veut sortir</i>.</p> + +<p>Mon père, ne vous éloignez pas!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à Bernard</i>.</p> + +<p>Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos +chez nous!</p> + +<p class="speaker"><i>On apporte le souper.</i></p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>à son père</i>.</p> + +<p>Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux +vous verser un verre de vin.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>assis près d'elle</i>.</p> + +<p>O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le +sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour +ajouter un jour à tes jours!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>s'asseyant près de dame Pâque</i>.</p> + +<p>Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais +trop si je dois rester.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite +fait attention à de pareilles choses?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Il est vrai.—Voilà un rôti qui a une terrible mine.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>à son père</i>.</p> + +<p>Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi, +donnez-moi votre avis.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du +moins;... hélas! je ne sais pas.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p> + +<p>Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous +que je réussisse?</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Hélas! peut-on vous résister?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Que ne m'est-il permis de fendre mon cœur en deux +avec ce poignard, et d'en offrir la moitié à une personne +que je respecte... Il m'est impossible de m'expliquer.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Et il m'est défendu de vous entendre.</p> + +<p class="speaker"><i>On entend chanter dans la rue.</i></p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>N'est-ce pas la voix de Minuccio?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo +lui-même. Il sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la +main.]</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre +souper.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>à la fenêtre</i>.</p> + +<p>Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec +nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la tête.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur +et joueur d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il +a su, avec ses aubades, s'attirer la protection des gens +de cour. Il nous sonna fort doucement l'autre soir d'une +guitare qu'il avait apportée, avec certaines amoureuses +et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes là une +demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.</p> + +<p class="speaker">[MAITRE BERNARD.</p> + +<p>En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre +de ses mérites; non que je méprise une bonne chanson, +il n'y a rien qui aille mieux à table avec un verre de +cerigo; mais avant d'être un savant musicien, un troubadour, +comme on dit, Minuccio, pour moi, est un +honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout +jeune et frivole qu'il paraît, ami dévoué à notre famille, +le meilleur peut-être qui nous reste depuis la mort du +père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime +mieux son cœur que sa viole.]</p> + + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, MINUCCIO.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent +qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais +maintenant j'ai envie de pleurer.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>D'où te vient cette tristesse?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle +rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit +s'éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où +l'on devrait la respirer?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Quelle est cette fleur merveilleuse?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes +intentions: premièrement, pour nous réjouir; +en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être +heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et +c'est pécher que de s'en écarter.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Crois-tu cela?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose +plus gaie et plus divertissante à voir qu'un sourire, +quand c'est une belle fille qui sourit! Quel chagrin y +résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat +cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un +politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés, +Antoine après Actium, Brutus après Philippes, +que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur +sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une +fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une +lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs +de perles! Pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare +indigne de pitié, car son malheur est d'être un sot.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p> + +<p>Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est +frotté à nous.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus +insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate +que la poussière de l'aile d'un papillon, cette chose +qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout et console +de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque +c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du +plus riche trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, +s'il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi +ni aux autres; mais la beauté ne saurait être avare. +Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue +sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre +mot, à chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe +et s'envole autour d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, +dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme +une musique, dans son regard comme un rayon de +soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se +fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même, +et prenne sa part du plaisir qu'elle cause... +Ainsi, Carmosine, souriez.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un +tel prix. C'est toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux +trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit. +Nous as-tu fait quelques romances nouvelles?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle lui donne un verre qu'elle remplit.</i></p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson +que tu nous as dite là-bas.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>En quel endroit, magnanime seigneur?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était +pas là-bas, mais-là haut.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Comment cela, rusé compère?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on +pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que +ses marionnettes? Ainsi s'en vont deçà delà les petites +poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons vêtus d'acier, +les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans +en pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, +qui sont toujours les plus empressés;... enfin +les chevaliers de fortune ou de hasard, si vous voulez, +ceux dont la lance branle dans le manche et le pied +vacille dans l'étrier.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Tu aimes, à ce qu'il paraît, les énumérations, mais +tu oublies les baladins et les troubadours ambulants.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Votre invincible Seigneurie sait bien que ces gens-là +ne comptent pas; ils ne viennent jamais qu'au +dessert. Le parasite doit passer avant eux.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>à ser Vespasiano</i>.</p> + +<p>Votre repartie l'a piqué au vif.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Elle était juste, mais un peu verte. Je ne sais si je ne +devrais pas pousser encore plus loin les choses.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Vous vous moquez! qu'y a-t-il d'offensant?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Il a parlé d'étriers peu solides et de lances mal emmanchées; +c'est une allusion détournée...</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>À votre chute de l'autre jour? Ce sont les hasards +des combats.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Vous avez raison.—Je meurs de soif.</p> + +<p class="speaker"><i>Il boit.</i></p> + +<p class="speaker">UN DOMESTIQUE, <i>entrant</i>.</p> + +<p>On vient d'apporter cette lettre.</p> + +<p class="speaker"><i>Il la place devant maître Bernard et sort.</i></p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>À quoi songez-vous donc, mon père?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>À quoi je songe?—Que me veut-on?</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE, <i>qui a pris la lettre</i>.</p> + +<p>C'est un message de votre cher Antoine.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Donnez-moi cela. Peste soit des femmes et de leur +fureur de bavarder!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Si cette lettre...</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Ce n'est rien, ma fille. C'est une lettre de Marc-Antoine, +notre ami de Messine. Ta mère s'est trompée +à cause de la ressemblance des noms.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Si cette lettre est de Perillo, lisez-la-moi, je vous en +prie.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Tranquillise-toi; je te répète...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je suis très tranquille, donnez-la-moi.—Il n'y a +personne de trop ici.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle lit.</i></p> + +<p>«<span class="sc">À mon second père, maître Bernard.</span></p> + +<p>«Je vais bientôt quitter Palerme. [Je remercie Dieu +qu'il m'ait été permis d'approcher une dernière fois +des lieux où a commencé ma vie, et où je la laisse tout +entière. Il est vrai que, depuis six ans, j'avais nourri +une chère espérance, et que j'ai tâché de tirer de mon +humble travail ce qui pouvait me rendre digne de la +promesse que vous m'aviez faite.] Pardonnez-moi, j'ai +vu votre chagrin, et j'ai entendu Carmosine...» O ciel!</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je t'en supplie, rends-moi ce papier!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Laissez-moi, j'irai jusqu'au bout.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle continue.</i></p> + +<p>«Et j'ai entendu Carmosine dire que mon triste +amour lui faisait horreur. [Je me doutais depuis longtemps +que cette application de ma pauvre intelligence +à d'arides études ne porterait que des fruits stériles.] +Ne craignez plus qu'une seule parole, échappée de mes +lèvres, tente de rappeler le passé, et de faire renaître le +souvenir d'un rêve, le plus doux, le seul que j'aie fait, +le seul que je ferai sur la terre. Il était trop beau pour +être possible. Durant six ans, ce rêve fut ma vie, il +fut aussi tout mon courage. Maintenant le malheur +se montre à moi. C'était à lui que j'appartenais, il +devait être mon maître ici-bas.—Je le salue, et je +vais le suivre. Ne songez plus à moi, monsieur; vous +êtes délié de votre promesse.»</p> + +<p class="speaker"><i>Un silence.</i></p> + +<p>Si vous le voulez bien, mon père, je vous demanderai +une grâce.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Tout ce qui te plaira, mon enfant. Que veux-tu?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Que vous me permettiez de rester seule un instant +avec Minuccio, s'il y consent lui-même; j'ai quelques +mots à lui dire, et je vous le renverrai au jardin.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>De tout mon cœur.</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>Est-ce que, par hasard, elle se confierait à lui plutôt +qu'à moi-même? Dieu le veuille! [car ce garçon-là ne +manquerait pas de m'instruire à son tour.] Allons, dame +Pâque, venez ça.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ser Vespasiano, j'ai lu devant vous la lettre que vous +venez d'entendre, afin que vous sachiez que je ne fais +pas mystère du dessein où je suis de ne me point marier, +et pour vous montrer en même temps que les engagements +pris et le mérite même ne sauraient changer ma +résolution. Maintenant donc, excusez-moi.</p> + + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="speaker">MINUCCIO, CARMOSINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Vous êtes émue, Carmosine, cette lettre vous a troublée.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, je me sens faible.—Écoute-moi bien, car je ne +puis parler longtemps.—Minuccio, je t'ai choisi pour +te confier un secret. J'espère d'abord que tu ne le +révéleras à aucune créature vivante, sinon à celui que +je te dirai; ensuite, qu'autant qu'il te sera possible, tu +m'aideras, n'est-ce pas? je t'en prie.—Tu te rappelles, +mon ami, cette journée où notre roi Pierre fit +la grande fête de son exaltation. Je l'ai vu à cheval au +tournoi, et je me suis prise pour lui d'un amour qui +m'a réduite à l'état où je suis. Je sais combien il me +convient peu d'avoir cet amour pour un roi, et j'ai essayé +de m'en guérir; mais comme je n'y saurais rien +faire, j'ai résolu, pour moins de souffrance, d'en mourir, +et je le ferai. Mais je m'en irais trop désolée s'il +ne le savait auparavant, et, ne sachant comment lui +faire connaître le dessein que j'ai pris, mieux que par +toi (tu le vois souvent, Minuccio), je te supplie de le +lui apprendre. Quand ce sera fait, tu me le diras, et +je mourrai moins malheureuse.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Carmosine, je vous engage ma foi, et soyez sûre +qu'en y comptant, vous ne serez jamais trompée.—Je +vous estime d'aimer un si grand roi. Je vous offre +mon aide, avec laquelle j'espère, si vous voulez prendre +courage, faire de sorte qu'avant trois jours je vous +apporterai des nouvelles qui vous seront extrêmement +chères; et, pour ne point perdre le temps, j'y vais +tâcher dès aujourd'hui.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je t'en supplie encore une fois.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Jurez-moi d'avoir du courage.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je te le jure. Va avec Dieu.</p> + + +<h3>FIN DE L'ACTE PREMIER.</h3> + + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> + +<p class="speaker"><i>Au palais du roi.—Une salle.—Une galerie au fond.</i></p> + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="speaker">PERILLO, UN OFFICIER DU PALAIS.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Je puis attendre ici?</p> + +<p class="speaker">L'OFFICIER.</p> + +<p>Oui, monsieur. En rentrant au palais, le roi va +s'arrêter dans cette galerie, et toutes les personnes +qui s'y trouvent peuvent approcher de Sa Majesté.</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>seul</i>.</p> + +<p>[On ne m'avait point trompé; Pierre conserve ici +cette noble coutume que pratiquait naguère en France +le saint roi Louis, de ne point celer la majesté royale, +et de la montrer accessible à tous.] Je vais donc lui +parler, et un mot de sa bouche peut tout changer dans +mon existence. N'aurais-je pas hésité hier, n'aurais-je +pas été bien troublé, bien gêné dans la cour de ce roi +conquérant, qui se fait craindre autant qu'on l'aime? +Tout m'est indifférent aujourd'hui: ce palais, où habite +la puissance, où règnent toutes les passions, toutes les +vanités et toutes les haines, est plus vide pour moi +qu'un désert. Que pourrais-je redouter auprès de ce +que j'ai souffert? Le désespoir ne vit que d'une pensée, +et anéantit tout le reste.</p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="speaker">PERILLO, MINUCCIO.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>marchant à grands pas</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,</p> +<p>S'il ne me vient...</p> + </div> </div> + +<p>Ce n'est pas cela,—j'avais débuté autrement.</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Voici un homme bien préoccupé; il n'a pas l'air de +m'apercevoir.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>continuant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S'il ne me vient ou me veut secourir,</p> +<p>Craignant, hélas!...</p> + </div> </div> + +<p>Voilà qui est plaisant.—En achevant mes derniers +vers, j'ai oublié net les premiers. Faudra-t-il donc +refaire mon commencement? J'oublierai à son tour ma +fin pendant ce temps-là, et il ne tient qu'à moi d'aller +ainsi de suite jusqu'à l'éternité, versant les eaux de +Castalie dans la tonne des Danaïdes! Et point de crayon! +point d'écritoire! Voyons un peu ce que chantait ce +pédant... Eh bien! où diable l'ai-je fourré?</p> + +<p class="speaker"><i>Il fouille dans ses poches et en tire un papier.</i></p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Ce personnage ne m'est point inconnu: est-ce l'absence +ou le chagrin qui me trouble ainsi la mémoire? +Il me semble l'avoir vu quand j'étais enfant; en vérité, +cela est étrange! j'ai oublié le nom de cet homme, et +je me souviens de l'avoir aimé.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à lui-même</i>.</p> + +<p>Rien de tout cela ne peut m'être utile; pas un mot +n'a le sens commun. Non, je ne crois pas qu'il y ait +au monde une chose plus impatientante, plus plate, +plus creuse, plus nauséabonde, plus inutilement boursoufflée, +qu'un imbécile qui vous plante un mot à la +place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait +dire, et qui fait de Pégase un cheval de bois +comme aux courses de bagues pour s'y essouffler l'âme +à accrocher ses rimes! Aussi où avais-je la tête, d'aller +demander à ce Cipolla de me composer une chanson +sur les idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit +d'un ange dans la cervelle d'un cuistre! Et point +de crayon, bon Dieu! point de papier! Ah! voici un +jeune homme qui porte une écritoire...</p> + +<p class="speaker"><i>Il s'approche de Perillo.</i></p> + +<p>Pardonnez-moi, monsieur, pourrais-je-vous demander?... +Je voudrais écrire deux mots, et je ne sais comment...</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>lui donnant l'écritoire qui est suspendue à sa ceinture</i>.</p> + +<p>Très volontiers, monsieur. Pourrais-je, à mon tour, +vous adresser une question? oserais-je vous demander +qui vous êtes?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>tout en écrivant</i>.</p> + +<p>Je suis poète, monsieur, je fais des vers, et dans ce +moment-ci je suis furieux.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Si je vous importune...</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Point du tout; c'est une chanson que je suis obligé +de refaire, parce qu'un charlatan me l'a manquée. +D'ordinaire, je ne me charge que de la musique, car +je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre +service; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez +besoin de moi. Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir +les cœurs; j'ai l'entreprise générale des bouquets et des +sérénades, je tiens magasin de flammes et d'ardeurs, +d'ivresses et de délires, de flèches et de dards, et autres +locutions amoureuses, le tout sur des airs variés; +j'ai un grand fonds de soupirs languissants, de doux +reproches, de tendres bouderies, selon les circonstances +et le bon plaisir des dames; j'ai un volume in-folio de +brouilles (pour les raccommodements, ils se font sans +moi); mais les promesses surtout sont innombrables, +j'en possède une lieue de long sur parchemin vierge, +les majuscules peintes et les oiseaux dorés; bref, on ne +s'aime guère ici que je n'y sois, et on se marie encore +moins; il n'est si mince et si leste écolier, si puissant +ni si lourd seigneur qui ne s'appuie sur l'archet de ma +viole; et que l'amour monte au son des aubades les +degrés de marbre d'un palais, ou qu'il escalade sur un +brin de corde le grenier d'une toppatelle, ma petite +muse est au bas de l'échelle.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Tu es Minuccio d'Arezzo?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Vous l'avez dit; vous me connaissez donc?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Et toi, tu ne me reconnais donc pas? As-tu oublié +aussi Perillo?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Antoine! vive Dieu! combien l'on a raison de dire +qu'un poëte en travail ne sait plus le nom de son meilleur +ami! moi qui ne rimais que par occasion, je ne +me suis pas souvenu du tien!</p> + +<p class="speaker"><i>Il l'embrasse.</i></p> + +<p>Et depuis quand dans cette ville?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Depuis peu de temps,... et pour peu de temps.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Qu'est-ce à dire? Je supposais que tu allais me répondre: +Pour toujours! Est-ce que tu n'arrives pas +de Padoue?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Laissons cela.—Tu viens donc à la cour?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Sot que je suis! j'oubliais la lettre que Carmosine +nous a lue! À quoi rêve donc mon esprit? Décidément +la raison m'abandonne; je suis plus poëte que je ne +croyais. [Pauvre garçon! il doit être bien triste, et en +conscience, je ne sais trop que lui dire...]</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Oui, mon ami, le roi me permet de venir ici de +temps en temps, ce qui fait que j'ai l'air d'y être quelqu'un; +mais toute ma faveur consiste à me promener +en long et en large. On me croit l'ami du roi, je ne +suis qu'un de ses meubles, jusqu'à ce qu'il plaise à Sa +Majesté de me dire en sortant de table: Chante-moi +quelque chose, que je m'endorme.—Mais toi, qui +t'amène en ce pays?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Je viens tâcher d'obtenir du service dans l'armée +qui marche sur Naples.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Tu plaisantes! toi, te faire soldat, au sortir de +l'école de droit?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Je t'assure, Minuccio, que je ne plaisante pas.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p> + +<p>En vérité, son sang-froid me fait peur; c'est celui +du désespoir. Qu'y faire? Il l'aime, et elle ne l'aime pas.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Mais, mon ami, as-tu bien réfléchi à cette résolution +que tu prends si vite? Songes-tu aux études que tu +viens de faire, à la carrière qui s'ouvre devant toi? +Songes-tu à l'avenir, Perillo?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Oui, et je n'y vois de certain que la mort.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Tu souffres d'un chagrin.—Je ne t'en demande +pas la cause,—je ne cherche pas à la pénétrer,—mais +je me trompe fort, ou, dans ce moment-ci, tu +cèdes à un conseil de ton mauvais génie.—Crois-moi, +avant de te décider, attends encore quelques jours.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Celui qui n'a plus rien à craindre ni à espérer n'attend +pas.</p> + +<p class="speaker">[MINUCCIO.</p> + +<p>Mais si je t'en priais, si je te demandais comme une +grâce de ne point te hâter?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Que t'importe?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Tu me fais injure. Il me semblait que tout à l'heure +tu m'avais pris pour un de tes amis. Écoute-moi,—le +temps presse,—le roi va arriver. Je ne puis t'expliquer +clairement ni librement ce que je pense... Encore +une fois, ne fais rien aujourd'hui. Est-ce donc si +long d'attendre à demain?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Aujourd'hui ou demain, ou un autre jour, ou dans +dix ans, dans vingt ans, si tu veux, c'est la même +chose pour moi; j'ai cessé de compter les heures.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Par Dieu! tu me mettrais en colère! Ainsi donc, +moi qui t'ai bercé, lorsque j'étais un grand enfant et +que tu en étais un petit, il faut que je te laisse aller +à ta perte sans essayer de t'en empêcher, maintenant +que tu es un grand garçon et moi un homme? Je ne +puis rien obtenir? Que vas-tu faire?] Tu as quelque +blessure au cœur; qui n'a la sienne? Je ne te dis pas +de combattre à présent ta tristesse, mais de ne pas t'attacher +à elle et t'y enchaîner sans retour, car il viendra +un temps où elle finira. Tu ne peux pas le croire, +n'est-ce pas? Soit, mais retiens ce que je vais te dire: +Souffre maintenant s'il le faut, pleure si tu veux, et ne +rougis point de tes larmes; montre-toi le plus malheureux +et le plus désolé des hommes; loin d'étouffer ce +tourment qui t'oppresse, déchire ton sein pour lui +ouvrir l'issue, laisse-le éclater en sanglots, en plaintes, +en prières, en menaces; mais, je te le répète, n'engage +pas l'avenir! Respecte ce temps que tu ne veux plus +compter, mais qui en sait plus long que nous, et, pour +une douleur qui doit être passagère, ne te prépare pas +la plus durable de toutes, le regret, qui ravive la souffrance +épuisée, et qui empoisonne le souvenir!</p> + +<p class="speaker">[PERILLO.</p> + +<p>Tu peux avoir raison. Dis-moi, vois-tu quelquefois +maître Bernard?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Mais oui,... sans doute,... comme par le passé...</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Quand tu le verras, Minuccio, tu lui diras...]</p> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, SER VESPASIANO.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>en entrant</i>.</p> + +<p>J'attendrai! c'est bon, j'attendrai! Messeigneurs, je +vous annonce le roi.</p> + +<p class="speaker"><i>À Minuccio.</i></p> + +<p>Ah! c'est toi, bel oiseau de passage! Je t'ai amené +hier un peu rudement, à souper chez cette petite; mais +je ne veux pas que tu m'en veuilles. Que diable, aussi! +tu t'attaques à moi, sous les regards de la beauté!</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Je vous assure, seigneur, que je n'ai point de rancune, +et que, si vous m'aviez fâché, vous vous en seriez +douté tout de suite.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Je l'entends ainsi; il y a place pour tout. Si tu t'avisais, +dans ce palais, de gouailler un homme de ma +sorte, on ne laisserait point passer cela; mais tu conçois +que je déroge un peu quand je vais chez la Carmosine, +et qu'on n'est plus là sur ses grands chevaux.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Vous êtes trop bon de n'y pas monter. S'il ne s'agissait +que de vous en faire descendre...</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Ne te fâche pas, je te pardonne. En vérité, je joue +depuis hier, en toute chose, d'un merveilleux guignon. +Il faut que je t'en fasse le récit.</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Quelle espèce d'homme est-ce là? Il a parlé de Carmosine.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Je t'ai dit combien j'aurais à cœur de posséder ces +champs de Ceffalù et de Calatabellotte; tu n'ignores pas +où ils sont situés?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Pardonnez-moi, illustrissime.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Ce sont des terres à fruits, près de mes pâturages.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Mais vos pâturages, où sont-ils?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Hé, parbleu! près de Ceffalù et de Calata...</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>J'entends bien, mais quand j'y ai été, autant qu'il +peut m'en souvenir, il n'y avait là que des pierres et des +moustiques.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Calatabellotte est un lieu fertile.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oui, mais autour de ce lieu fertile, je dis qu'il +n'y a...</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Tu es un badin. Je souhaitais d'avoir ces terres, non +pour le bien qu'elles rapportent, mais seulement pour +m'arrondir; cela m'encadrait singulièrement. [Le roi, +à qui elles appartiennent, se refusait à me les céder, se +réservant, à ce qu'il prétendait, de m'en faire don le +jour de mes noces. L'intention était galante.] Hier, sur +un avis que je reçus de cette bonne dame Pâque...</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Se pourrait-il?...</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Vous la connaissez? Ce sont de petites gens, mais de +bonnes gens, chez qui je vais le soir me débrider l'esprit, +et me débotter l'imagination. La fille a de beaux +yeux, c'est vous en dire assez; car si ce n'était cela...</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Et la dot?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Eh bien! oui, si tu veux, la dot. Ces gens de peu, +cela amasse, mais ce n'est point ce dont je me soucie. +Il suffit que l'enfant me plaise; j'en avais touché un +mot à la mère, et la bonne femme s'était prosternée. +Hier donc, on m'invite à souper, et je m'attendais à +une affaire conclue... Devines-tu, maintenant, beau +trouvère?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Un peu moins qu'avant de vous entendre.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Ce bouffon-là goguenarde toujours. Eh, mordieu! +au lieu d'un festin et d'une joyeuse fiancée, voilà des +visages en pleurs, une créature à demi pâmée, et on +me régale d'un écrit...</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>bas à Vespasiano</i>.</p> + +<p>Taisez-vous, pour l'amour de Dieu!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Pourquoi donc en faire mystère, quand la fillette +elle-même m'a dit qu'elle n'en fait point! Quelle épître, +bon Dieu! quelle lettre! quatre pages de lamentations.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>bas</i>.</p> + +<p>Vous oubliez que j'étais là, et que j'en sais autant que +vous.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Mais non, pas du tout, c'est que tu ne sais rien, car +tout le piquant de l'affaire, c'est que j'avais annoncé +mon mariage au roi.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Et vous comptiez sur Ceffalù?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Et Calatabellotte, cela va sans dire. À présent, que +vais-je répondre, quand le roi, rentrant au palais, va +me crier d'abord du haut de son destrier: Eh bien! +chevalier Vespasiano, où en êtes-vous de vos épousailles? +Cela est fort embarrassant. Tu me diras qu'en +fin de compte la belle ne saurait m'échapper, je le sais +bien; mais pourquoi tant de façons? Ces airs de caprice, +quand je consens à tout, sont blessants et hors de +propos.</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>bas à Minuccio</i>.</p> + +<p>Minuccio, que veut dire tout ceci?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>bas</i>.</p> + +<p>Ne vois-tu pas quel est le personnage?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Du reste, ce n'est pas précisément à la Carmosine que +j'en veux, mais à ses sots parents; car, pour ce qui la +regarde, son intention était bien claire en me lisant +cette lettre d'un rival dédaigné.</p> + +<p class="speaker">[MINUCCIO.</p> + +<p>Son intention était claire, en effet; elle vous a dit +qu'elle voulait rester fille.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Bon! ce sont de ces petits détours, de ces coquetteries +aimables où l'amour ne se trompe point. Quand une +belle vous déclare qu'elle ne saurait s'accommoder de +personne, cela signifie: Je ne veux que de vous.]</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Qui avait écrit, s'il vous plaît, cette lettre dont vous +parlez?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Je ne sais qui, un certain Antoine, un clerc, je crois, +un homme de la basoche...</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'en être un, monsieur, et je vous prie +de parler autrement.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Je suis gentilhomme et chevalier.—Parlez vous-même +d'autre sorte.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à ser Vespasiano</i>.</p> + +<p>Et moi je vous conseille de ne pas parler du tout.</p> + +<p class="speaker"><i>À Perillo.</i></p> + +<p>Es-tu fou, Perillo, de provoquer un fou?</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>tandis que ser Vespasiano s'éloigne</i>.</p> + +<p>O Minuccio! ma pauvre lettre! mon pauvre adieu +écrit avec mes larmes, le plus pur sanglot de mon cœur, +la chose la plus sacrée du monde, le dernier serrement +de main d'un ami qui nous quitte, elle a montré cela, +elle l'a étalé aux regards de ce misérable! O ingrate! +ingénéreuse fille! elle a souillé le sceau de l'amitié, elle +a prostitué ma douleur! Ah, Dieu! je te disais tout à +l'heure que je ne pouvais plus souffrir; je n'avais pas +pensé à cela.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Promets-moi du moins...</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Ne crains rien. Je n'ai pas été maître d'un mouvement +d'impatience; mais tout est fini, je suis calme.</p> + +<p class="speaker"><i>Regardant ser Vespasiano qui se promène sur la scène.</i></p> + +<p>Pourquoi en voudrais-je à cet inconnu, à cet automate +ridicule que Dieu fait passer sur ma route? Celui-là +ou tout autre, qu'importe? Je ne vois en lui que la +Destinée, dont il est l'aveugle instrument; je crois même +qu'il en devait être ainsi. Oui, c'est une chose très +ordinaire. Quand un homme sincère et loyal est frappé +dans ce qu'il a de plus cher, lorsqu'un malheur irréparable +brise sa force et tue son espérance, lorsqu'il est +maltraité, trahi, repoussé par tout ce qui l'entoure, +presque toujours, remarque-le, presque toujours c'est +un faquin qui lui donne le coup de grâce, et qui, par +hasard, sans le savoir, rencontrant l'homme tombé à +terre, marche sur le poignard qu'il a dans le cœur.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Il faut que je te parle, viens avec moi; il faut que +tu renonces à ce projet que tu as...</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Il est trop tard.</p> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, L'OFFICIER DU PALAIS.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker"><i>La salle se remplit de monde.</i></p> + +<p class="speaker">L'OFFICIER.</p> + +<p>Faites place, retirez-vous.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à Minuccio</i>.</p> + +<p>Tu es donc lié particulièrement avec ce jeune +homme? Dis-moi donc, penses-tu que je ne doive pas +me considérer comme offensé?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Vous, magnifique chevalier?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Oui, il m'a voulu imposer silence.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Eh bien! ne l'avez-vous pas gardé?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>C'est juste. Voici Leurs Majestés. [Le roi paraît un +peu courroucé; il faut pourtant que je lui parle à tout +prix; car tu comprends que je n'attendrai pas qu'il +me somme de m'expliquer.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Et sur quoi?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Sur mon mariage.]</p> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, LE ROI, LA REINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Que je n'entende jamais pareille chose! Ce malheureux +royaume est-il donc si maudit du ciel, si ennemi +de son repos, qu'il ne puisse conserver la paix au +dedans, tandis que je fais la guerre au dehors! Quoi! +l'ennemi est à peine chassé, il se montre encore sur +nos rivages, et lorsque je hasarde pour vous ma propre +vie et celle de l'infant, je ne puis revenir un instant ici +sans avoir à juger vos disputes!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Pardonnez-leur au nom de votre gloire et du nouveau +succès de vos armes.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Non, par le ciel! car ce sont eux précisément qui +me feraient perdre le fruit de ces combats, avec leurs +discordes honteuses, avec leurs querelles de paysans! +Celui-là, c'est l'orgueil qui le pousse, et celui-ci c'est +l'avarice. On se divise pour un privilège, pour une +jalousie, pour une rancune; pendant que la Sicile tout +entière réclame nos épées, on tire les couteaux pour +un champ de blé. Est-ce pour cela que le sang français +coule encore depuis les Vêpres? Quel fut alors votre +cri de guerre? La liberté, n'est-ce pas, et la patrie! +et tel est l'empire de ces deux grands mots, qu'ils ont +sanctifié la vengeance. Mais de quel droit vous êtes-vous +vengés, si vous déshonorez la victoire? Pourquoi +avez-vous renversé un roi, si vous ne savez pas être +un peuple?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Sire, ont-ils mérité cela?</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Ils ont mérité pis encore, ceux qui troublent le repos +de l'État, ceux qui ignorent ou feignent d'ignorer +que, lorsqu'une nation s'est levée dans sa haine et +dans sa colère, il faut qu'elle se rassoie, comme le +lion, dans son calme et sa dignité.</p> + +<p class="speaker">[LA REINE, <i>à demi voix aux assistants</i>.</p> + +<p>Ne vous effrayez pas, bonnes gens. Vous savez combien +il vous aime.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Nous sommes tous solidaires, nous répondons tous +des hécatombes du jour de Pâques. Il faut que nous +soyons amis, sous peine d'avoir commis un crime. Je +ne suis pas venu chez vous pour ramasser sous un +échafaud la couronne de Conradin, mais pour léguer +la mienne à une nouvelle Sicile.] Je vous le répète, +soyez unis; plus de dissentiments, de rivalité, chez +les grands comme chez les petits; sinon, si vous ne +voulez pas; si, au lieu de vous entr'aider, comme la +loi divine l'ordonne, vous manquez au respect de vos +propres lois, par la croix-Dieu! je vous les rappellerai, +et le premier de vous qui franchit la haie du +voisin pour lui dérober un fétu, je lui fais trancher +la tête sur la borne qui sert de limite à son champ.—Jérôme, +ôte-moi cette épée.</p> + +<p class="speaker"><i>La foule se retire.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Permettez-moi de vous aider.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Vous, ma chère! vous n'y pensez pas. Cette besogne +est trop rude pour vos mains délicates.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Oh! je suis forte, quand vous êtes vainqueur. Tenez, +don Pèdre, votre épée est plus légère que mon fuseau.—Le +prince de Salerne est donc votre prisonnier?</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Oui, et monseigneur d'Anjou payera cher pour la +rançon de ce vilain boiteux.—Pourquoi ces gens-là +s'en vont-ils?</p> + +<p class="speaker"><i>Il s'assoit.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Mais, c'est que vous les avez grondés.</p> + +<p class="speaker">[LE ROI.</p> + +<p>Oui, je suis bien barbare, bien tyran! n'est-ce pas, +ma chère Constance?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Ils savent que non.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Je le crois bien; vous ne manquez pas de le leur dire, +justement quand je suis fâché.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Aimez-vous mieux qu'ils vous haïssent? Vous n'y +réussirez pas facilement. Voyez pourtant, ils se sont +tous enfuis; votre colère doit être satisfaite.] Il ne +reste plus dans la galerie qu'un jeune homme qui se +promène là, d'un air bien triste et bien modeste. Il +jette de temps en temps vers nous un regard qui +semble vouloir dire: Si j'osais!—Tenez, je gagerais +qu'il a quelque chose de très-intéressant, de très-mystérieux +à vous confier. Voyez cette contenance +craintive et respectueuse en même temps; je suis sûre +que celui-là n'a pas de querelles avec ses voisins... Il +s'en va.—Faut-il l'appeler?</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Si cela vous plaît.</p> + +<p class="speaker"><i>La reine fait un signe à l'officier du palais, qui va avertir Perillo; +celui-ci s'approche du roi et met un genou en terre. [La reine s'assoit +à quelque distance.]</i></p> + +<p>As-tu quelque chose à me dire?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Sire, je crains qu'on ne m'ait trompé.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>En quoi trompé?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>On m'avait dit que le roi daignait permettre au plus +humble de ses sujets d'approcher de sa personne sacrée, +et de lui exposer...</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Que demandes-tu?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Une place dans votre armée.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Adresse-toi à mes officiers.</p> + +<p class="speaker"><i>Perillo se lève et s'incline.</i></p> + +<p>Pourquoi es-tu venu à moi?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Sire, la demande que j'ose faire peut décider de +toute ma vie. Nous ne voyons pas la Providence, mais +la puissance des rois lui ressemble, et Dieu leur parle +de plus près qu'à nous.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Tu as bien fait, mais tu as un habit qui ne va guère +avec une cuirasse.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>J'ai étudié pour être avocat, mais aujourd'hui j'ai +d'autres pensées.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>D'où vient cela?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Je suis Sicilien, et Votre Majesté disait tout à +l'heure...</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>L'homme de loi sert son pays tout aussi bien que +l'homme d'épée. Tu veux me flatter.—Ce n'est pas +là ta raison.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Que Votre Majesté me pardonne...</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Allons, voyons! parle franchement. Tu as perdu au +jeu, ou ta maîtresse est morte.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Non, Sire, non, vous vous trompez.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Je veux connaître le motif qui t'amène.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Mais, Sire, s'il ne veut pas le dire?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Madame, si j'avais un secret, je voudrais qu'il fût à +moi seul, et qu'il valût la peine de vous être dit.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>S'il ne t'appartient pas, garde-le.—Ce n'est pas +la moins rare espèce de courage.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Fort bien.—Sais-tu monter à cheval?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>J'apprendrai, Sire.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Tu t'imagines cela? Voilà de mes cavaliers en herbe, +qui s'embarqueraient pour la Palestine, et qu'un coup +de lance jette à bas, comme ce pauvre Vespasiano!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Mais, Sire, est-ce donc si difficile? Il me semble que +moi, qui ne suis qu'une femme, j'ai appris en fort peu +de temps, et je ne craindrais pas votre cheval de bataille.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>En vérité!</p> + +<p class="speaker"><i>À Perillo.</i></p> + +<p>Comment t'appelles-tu?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Perillo, Sire.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Eh bien! Perillo, en venant ici, tu as trouvé ton +étoile. Tu vois que la reine te protège.—Remercie-la +et vends ton bonnet, afin de t'acheter un casque.</p> + +<p class="speaker"><i>Perillo s'agenouille de nouveau devant la reine, qui lui donne sa +main à baiser.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Perillo, [tu as raison de vouloir être soldat plutôt +qu'avocat. Laisse d'autres que toi faire leur fortune +en débitant de longs discours.] La première cause de +la tienne aura été (souviens-toi de cela) la discrétion +dont tu as fait preuve.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> Fais ton profit de l'avis que je +te donne, car je suis femme et curieuse, et je puis te +dire, à bon escient, que la plus curieuse des femmes, +si elle s'amuse de celui qui parle, n'estime que celui +qui se tait.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Je vous dis qu'il a un chagrin d'amour, et cela ne +vaut rien à la guerre.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Pour quelle raison, Sire?</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Parce que les amoureux se battent toujours trop +ou trop peu, selon qu'un regard de leur belle leur fait +éviter ou chercher la mort.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Celui qui cherche la mort peut aussi la donner.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Commence par là; c'est le plus sage.</p> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="speaker">LE ROI, LA REINE, MINUCCIO, SER VESPASIANO, +<span class="sc">plusieurs Demoiselles, Pages, etc</span>.</p> + +<p class="speaker"><i>Perillo, en sortant, rencontre Minuccio et échange quelques mots avec lui.</i></p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Qui vient là-bas? N'est-ce pas Minuccio, avec ce +troupeau de petites filles?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est lui-même, et ce sont mes caméristes qui le +tourmentent sans doute pour le faire chanter. Oh! je +vous en conjure, appelez-le! je l'aime tant! personne +à la cour ne me plaît autant que lui; il fait de si jolies +chansons!</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Je l'aime aussi, mais avec moins d'ardeur.—Holà! +Minuccio, approche, approche, et qu'on apporte une +coupe de vin de Chypre afin de le mettre en haleine. +Il nous dira quelque chose de sa façon.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à Vespasiano</i>.</p> + +<p>Retirez-vous, le roi m'a appelé.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Bon, bon, la reine m'a fait signe.</p> + +<p class="speaker">[MINUCCIO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Je ne m'en débarrasserai jamais. Il est cause que +Perillo s'est échappé tantôt dans cette foule.]</p> + +<p class="speaker"><i>Un valet apporte un flacon de vin; l'officier remet en même temps +un papier au roi, qui le lit à l'écart.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Eh bien! petites indiscrètes, petites bavardes, vous +voilà encore, selon votre habitude, importunant ce +pauvre Minuccio!</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Nous voulons qu'il nous dise une romance.</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Et des tensons.</p> + +<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Et des jeux-partis.</p> + +<p class="speaker">LA REINE, <i>à Minuccio</i>.</p> + +<p>Sais-tu que j'ai à me plaindre de toi? On te voit +paraître quand le roi arrive, mais dès que je suis +seule, tu ne te montres plus.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>s'avançant</i>.</p> + +<p>Votre Majesté est dans une grande erreur. Il ne se +passe point de jour qu'on ne me voie en ce palais.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Bonjour, Vespasiano, bonjour.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Que va-t-il devenir maintenant? Il est soldat, il +faut qu'il parte.</p> + +<p class="speaker">LE ROI, <i>lisant d'un air distrait, et s'adressant à Minuccio</i>.</p> + +<p>Je suis bien aise de te voir. Tu vas me conter les +nouvelles. Allons, bois un verre de vin.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>buvant</i>.</p> + +<p>Votre Majesté a bien de la bonté. Mon mariage +n'est point encore fait.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>C'est toi, Vespasiano? Eh bien! un autre jour.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Certainement, Sire, certainement.</p> + +<p class="speaker"><i>[À part.</i></p> + +<p>Il ne parle point de Calatabellotte.]</p> + +<p class="speaker"><i>Aux demoiselles.</i></p> + +<p>Qu'avez-vous à rire, vous autres?</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Ah! vous autres!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Oui, vous et les autres. Le roi m'interroge, et je +réponds. Qu'y a-t-il là de si plaisant?</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Beau sire chevalier, comment se porte votre cheval, +depuis que nous ne vous avons vu?</p> + +<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Nous avons eu grand'peur pour lui.</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Et votre casque?</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Et votre lance?</p> + +<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Les avez-vous fait rajuster?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Je ne fais point de cas des railleries des femmes!</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Nous vous interrogeons, répondez; sinon, nous dirons +que vous n'êtes pas plus habile à repartir un +mot de courtoisie...</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Qu'à parer une lance courtoise.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Petites perruches mal apprises!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Minuccio est si préoccupé qu'il n'entend pas ce +qu'on dit près de lui.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Il est vrai, madame, et j'en demande très humblement +pardon à Votre Majesté. Je ne saurais penser +depuis hier qu'à cette pauvre fille,... je veux dire à ce +pauvre garçon,... non, je me trompe, c'est une romance +que je tâche de me rappeler.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Une romance? Tu nous la diras tout à l'heure. +Mes bonnes amies veulent des jeux-partis. Fais-leur +quelques demandes pour les divertir.—Ser Vespasiano.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Majesté.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Savez-vous trouver de bonnes réponses?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Encore la même plaisanterie!</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Il n'y a pas de ma faute, madame, en vérité, il n'y +en a pas.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>De quoi parlez-vous?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>De mon mariage. C'est bien malgré moi, je vous le +jure, qu'il n'a pas été consommé.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Une autre fois, une autre fois.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Votre Majesté sera satisfaite.</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>Un autre jour, a dit le roi; une autre fois, a ajouté +la reine, et quand j'ai salué, tous deux m'ont tutoyé; +en sorte que je suis au comble de la faveur, [en même +temps que je suis soulagé d'un grand poids. Dès que +je pourrai m'esquiver, je vais voler chez cette belle.]</p> + +<p class="speaker">LE ROI, <i>lisant toujours</i>.</p> + +<p>Voilà qui est bien. [Charles le Boiteux crie d'un +côté, et Charles d'Anjou de l'autre.]—Ne parliez-vous +pas de jeux-partis?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Oui, Sire, s'il vous plaît d'ordonner...</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Vous savez que je n'y entends rien; mais il n'importe. +Allons, Minuccio, fais jaser un peu ces jeunes +filles.</p> + +<p class="speaker"><i>Tout le monde s'assoit en cercle.</i></p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Lequel vaut mieux, mesdemoiselles, ou posséder +ou espérer?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Il vaut beaucoup mieux posséder.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Pourquoi, magnifique seigneur?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Mais parce que... Cela saute aux yeux.</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Et si ce qu'on possède est une bourse vide, un nez +très long, ou un coup d'épée?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Alors, l'espérance serait préférable.</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Et si ce qu'on espère est la main d'une jeune fille, +qui ne veut pas de vous et qui s'en moque?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Ah! diantre! dans ce cas-là, je ne sais pas trop...</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Il faut posséder beaucoup de patience.</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Et espérer peu de plaisir.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à la troisième demoiselle</i>.</p> + +<p>Et vous, ma mie, vous ne dites rien?</p> + +<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>C'est que votre question n'en est pas une, puisqu'on +nous dit que l'espérance est le seul vrai bien qu'on +puisse posséder.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Ser Vespasiano est vaincu. Une autre demande, +Minuccio.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Lequel vaut mieux, ou l'amant qui meurt de douleur +de ne plus voir sa maîtresse, ou l'amant qui +meurt de plaisir de la revoir?</p> + +<p class="speaker">LES DEMOISELLES, <i>ensemble</i>.</p> + +<p>Celui qui meurt! celui qui meurt!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Mais puisqu'ils meurent tous les deux...</p> + +<p class="speaker">LES DEMOISELLES.</p> + +<p>Celui qui meurt! celui qui meurt!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Mais on vous dit,... on vous demande...</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Nous n'aimons que les amants qui meurent d'amour!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Mais observez qu'il y a deux manières...</p> + +<p class="speaker">DEUXIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Il n'y a que ceux-là qui aiment véritablement.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Cependant...</p> + +<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p>Et nous n'en aurons jamais d'autres.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Lequel vaut mieux, ou de jeunes filles sages, réservées +et silencieuses, ou de petites écervelées qui +crient et qui m'empêchent de finir ma lecture? Voyons, +Minuccio, où est ta viole?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Permettez, Sire, que je ne m'en serve pas. La musique +de ma romance nouvelle n'est pas encore composée; +j'en sais seulement les paroles.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Eh bien! soit.—Et vous, mesdemoiselles...</p> + +<p class="speaker">PREMIÈRE DEMOISELLE.</p> + +<p>Sire, nous ne dirons plus un mot.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Quant à moi, j'ai assez de tensons et de chansons +comme cela. Leurs Majestés m'ont ordonné de presser +le jour de mes noces... Qui me résisterait à présent? +Je m'esquive donc et vole chez cette belle.</p> + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, <i>excepté</i> SER VESPASIANO.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA REINE, <i>à Minuccio</i>.</p> + +<p>Les paroles sont-elles de toi?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Non, madame.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Est-ce de Cipolla?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Encore moins.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Commence toujours. [Après un combat, mieux encore +qu'après un festin, j'aime à écouter une chanson, +et plus la poésie en est douce, tranquille, plus elle +repose agréablement l'oreille fatiguée; car c'est un +grand fracas qu'une bataille, et pour peu qu'un bon +coup de masse sur la tête...</p> + +<p class="speaker"><i>Les demoiselles poussent un cri.</i></p> + +<p>Silence! Récite d'abord ta chanson; tu nous diras +ensuite quel est l'auteur. On porte ainsi un meilleur +jugement.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Votre Majesté se rit des principes. Que deviendrait la +justice littéraire si on lui mettait un bandeau comme +à l'autre?] L'auteur de ma romance est une jeune fille.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>En vérité!</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Une jeune fille charmante, belle et sage, aimable et +modeste; et ma romance est une plainte amoureuse.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Tout aimable qu'elle est, elle n'est donc pas aimée?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Non, madame, [et elle aime jusqu'à en mourir. Le +Ciel lui a donné tout ce qu'il faut pour plaire, et en +même temps pour être heureuse; son père, homme +riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt +l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter +le moindre des désirs de sa fille; elle n'a qu'à +dire un mot pour voir à ses pieds une foule d'adorateurs +empressés, jeunes, beaux, brillants, gentilshommes +même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant], jusqu'à +dix-huit ans, son cœur n'avait pas encore parlé. +De tous ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils +d'un ancien ami, n'avait pas été repoussé. Dans l'espoir +de faire fortune, et de voir agréer ses soins, il s'était +exilé volontairement, et, durant de longues années, il +avait étudié pour être avocat.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Encore un avocat!</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oui, Sire; [et maintenant il est revenu plus heureux +encore qu'il n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, +comptant d'ailleurs sur la parole du père, et demandant +pour toute récompense qu'il lui soit permis d'espérer;] +mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et cruelle +beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait +venger l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes +de ses amies, elle vit passer un cavalier qui +allait aux fêtes de la reine. Elle suivit ce cavalier; elle +le vit au tournoi où il fut vainqueur... Un regard décida +de sa vie.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Voilà un singulier roman.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie +profonde, car celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. +[Il est marié à une femme... la plus belle, la meilleure, +la plus séduisante qui soit peut-être dans ce royaume, +et il trouve une maîtresse dans une épouse fidèle.] La +pauvre dédaignée ne s'abuse pas, elle sait que sa folle +passion doit rester cachée dans son cœur; [elle s'étudie +incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret; +elle évite toute occasion de revoir l'objet de son amour; +elle se défend même de prononcer son nom;] mais l'infortunée +a perdu le sommeil, sa raison s'affaiblit, une +langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour; [elle ne +veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser +à autre chose; elle refuse toute consolation, toute distraction; +elle repousse les remèdes que lui offre un père +désolé, elle se meurt, elle se consume, elle se fond +comme la neige au soleil.] Enfin, sur le bord de la +tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son +amant ne la connaît pas, il ne lui a jamais adressé la +parole, peut-être même ne l'a-t-il jamais vue; elle ne +veut pas mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se +décide à lui écrire ainsi:</p> + +<p class="speaker"><i>Il lit:</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,</p> +<p>À monseigneur, que je m'en vais mourir,</p> +<p>Et, par pitié, venant me secourir,</p> +<p>Qu'il m'eût rendu la mort moins inhumaine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>À deux genoux je demande merci.</p> +<p>Par grâce, Amour, va-t'en vers sa demeure.</p> +<p>Dis-lui comment je prie et pleure ici,</p> +<p>Tant et si bien qu'il faudra que je meure</p> +<p>Tout enflammée, et ne sachant point l'heure</p> +<p>Où finira mon adoré souci.</p> +<p>[La mort m'attend, et s'il ne me relève</p> +<p>De ce tombeau prêt à me recevoir,</p> +<p>J'y vais dormir, emportant mon doux rêve;</p> +<p>Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Depuis le jour où, le voyant vainqueur,</p> +<p>D'être amoureuse, Amour, tu m'as forcée,</p> +<p>Fut-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur</p> +<p>De lui montrer ma craintive pensée,</p> +<p>Dont je me sens à tel point oppressée,</p> +<p>Mourant ainsi, que la mort me fait peur.]</p> +<p>Qui sait pourtant, sur mon pâle visage,</p> +<p>Si ma douleur lui déplairait à voir?</p> +<p>De l'avouer je n'ai pas le courage.</p> +<p>Hélas! Amour, fais-lui mon mal savoir.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Puis donc, Amour, que tu n'as pas voulu</p> +<p>À ma tristesse accorder cette joie,</p> +<p>Que dans mon cœur mon doux seigneur ait lu,</p> +<p>Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,</p> +<p>Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie,</p> +<p>Que je vivrais si je ne l'avais vu.</p> +<p>Dis-lui qu'un jour une Sicilienne</p> +<p>Le vit combattre et faire son devoir.</p> +<p>Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne,</p> +<p>Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.</p> + </div> </div> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Tu dis que cette romance est d'une jeune fille?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Si cela est vrai, tu lui diras qu'elle a une amie, et +tu lui donneras cette bague.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle ôte une bague de son doigt.</i></p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Mais pour qui cette chanson a-t-elle été faite? Il +semble, d'après les derniers mots, que ce doive être +pour un étranger. Le connais-tu? quel est son nom?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Je puis le dire à Votre Majesté, mais à elle seule.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Bon! quel mystère!</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Sire, j'ai engagé ma parole.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Éloignez-vous donc, mesdemoiselles. Je suis curieux +de savoir ce secret. Quant à la reine, tu sais que je +suis seul quand il n'y a qu'elle près de moi.</p> + +<p class="speaker"><i>Les demoiselles se retirent au fond du théâtre.</i></p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Sire, je le sais, et je suis prêt...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Non, Minuccio. Je te remercie d'avoir assez bonne +opinion de moi pour me confier ton honneur; mais +puisque tu l'as engagé, je ne suis plus ta reine en ce +moment, je ne suis qu'une femme, qui ne veut pas +être cause qu'un galant homme puisse se faire un +reproche.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle sort.</i></p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Eh bien! à qui s'adressent ces vers?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Votre Majesté a-t-elle oublié qui fut vainqueur au +dernier tournoi?</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Hé, par la croix-Dieu! c'est moi-même.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>C'est à vous-même aussi que ces vers sont adressés.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>À moi, dis-tu?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oui, Sire. Dans ce que j'ai raconté, je n'ai rien dit +qui ne fût véritable. Cette jeune fille que je vous ai +dépeinte belle, jeune, charmante, et mourant d'amour, +elle existe, elle demeure là, à deux pas de votre palais; +qu'un de vos officiers m'accompagne, et qu'il +vous rende compte de ce qu'il aura vu. Cette pauvre +enfant attend la mort, c'est à sa prière que je vous +parle; sa beauté, sa souffrance, sa résignation, sont +aussi vraies que son amour.—Carmosine est son +nom.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Cela est étrange.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Et ce jeune homme à qui son père l'avait promise, +qui est allé étudier à Padoue, et qui comptait l'épouser +au retour, Votre Majesté l'a vu ce matin même; +c'est lui qui est venu demander du service à l'armée +de Naples; celui-là mourra aussi, j'en réponds, et +plus tôt qu'elle, car il se fera tuer.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Je m'en suis douté. Cela ne doit pas être; cela ne +sera pas. Je veux voir cette jeune fille.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>L'extrême faiblesse où elle est...</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>J'irai. Cela semble te surprendre?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Sire, je crains que votre présence...<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a></p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Ne disais-tu pas, tout à l'heure, que tu aurais parlé +devant la reine?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oui, Sire.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Viens chez elle avec moi.</p> + + +<h3>FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.</h3> + + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> + +<p class="speaker"><i>Un jardin.—À gauche, une fontaine avec plusieurs sièges et un banc.—À +droite, la maison de maître Bernard.—Dans le fond, une terrasse +et une grille.</i></p> + + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>assise sur le banc</i>; +près d'elle PERILLO <span class="sc">et</span> MAITRE BERNARD, MINUCCIO, +<i>assis sur le bord de la fontaine, sa guitare à la main</i>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>«Va dire, Amour, ce qui cause ma peine... » Que +cette chanson me plaît, mon cher Minuccio!</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Voulez-vous que je la recommence? Nous sommes +à vos ordres, moi et mon bâton.</p> + +<p class="speaker"><i>Il montre le manche de sa guitare.</i></p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ne te montre pas si complaisant, car je te la ferais +répéter cent fois, et je voudrais l'entendre encore et +toujours, jusqu'à ce que mon attention et ma force +fussent épuisées, et que je pusse mourir en y rêvant!—Comment +la trouves-tu, Perillo?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Charmante quand c'est vous qui la dites.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je trouve cela trop sombre. Je ne sais ce que c'est +qu'une chanson lugubre. Il me semble qu'en général +on ne chante pas à moins d'être gai, moi, du moins, +quand cela m'arrive,... mais cela ne m'arrive plus.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Pourquoi donc, et que reprochez-vous à cette romance +de notre ami? [Elle n'est pas bouffonne, il est +vrai, comme un refrain de table; mais qu'importe? +ne saurait-on plaire autrement? Elle parle d'amour, +mais ne savez-vous pas que c'est une fiction obligée, +et qu'on ne saurait être poète sans faire semblant +d'être amoureux? Elle parle aussi de douleurs et de +regrets, mais n'est-il pas aussi convenu que les amoureux +en vers sont toujours les plus heureuses gens +du monde, ou les plus désolés?] «Va dire, Amour, +ce qui cause ma peine...» Comment dit-elle donc +ensuite?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Rien de bon, je n'aime point cela.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>C'est une romance espagnole, et notre roi don Pèdre +l'aime beaucoup; n'est-ce pas, Minuccio?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Il me l'a dit, et la reine aussi l'a fort approuvée.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Grand bien leur fasse! un air d'enterrement!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Perillo est peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de +l'avis de mon père, car je le vois triste.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Non, je vous le jure.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ce serait bien mal; ce serait me faire croire que tu +ne m'as pas entièrement pardonné.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Pensez-vous cela?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>J'espère que non; cependant je me sens bien coupable. +J'ai été bien folle, bien ingrate; et toi, pauvre +ami, tu venais de si loin, tu avais été absent si longtemps! +Mais que veux-tu! je souffrais hier.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Et maintenant...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ne craignez plus rien; cette fois mes maux vont +finir.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Hier tu en disais autant.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oh! j'en suis bien sûre aujourd'hui. [Hier, j'ai +éprouvé un moment de bien-être, puis une souffrance... +Ne parlons plus d'hier, à moins que ce ne +soit, Perillo, pour que tu me répètes que tu ne t'en +souviens plus.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Puis-je songer un seul instant à moi quand je vous +vois revenir à la vie? Je n'ai rien souffert si vous +souriez.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oublie donc tes chagrins, comme moi ma tristesse.] +Minuccio, je voulais te demander...</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Que cherchez-vous?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Où est donc ta romance? Il me semble que j'en ai +oublié un mot.</p> + +<p class="speaker"><i>Minuccio lui donne sa romance écrite; elle la relit tout bas.</i></p> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, SER VESPASIANO, DAME PAQUE, +<i>sortant de la maison</i>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p> + +<p>Que vous avais-je dit? Cela ne pouvait manquer. +Voyez quel délicieux tableau de famille!</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Vous êtes un homme incomparable pour accommoder +toute chose.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Ce n'était rien; un mot, belle dame, un mot a suffi. +Je n'ai fait que répéter exactement à votre aimable fille +ce que Leurs Majestés m'avaient dit à moi-même.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Et elle a consenti?</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Pas précisément. Vous savez que la pudeur d'une +jeune fille...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Ser Vespasiano!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Ma princesse.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Vous faites la cour à ma mère, sans quoi j'allais +vous demander votre bras.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Mon bras et mon épée sont à votre service.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Non, je ne veux pas être importune. Viens, Perillo, +jusqu'à la terrasse.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'éloigne avec Perillo.</i></p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO, <i>à dame Pâque</i>.</p> + +<p>Vous le voyez, elle me lance des œillades bien flatteuses. +Mais qu'est-ce donc que ce petit Perillo?—Je +vous avoue qu'il me chagrine de le voir; il se donne +des airs d'amoureux, et si ce n'était le respect que je +vous dois, je ne sais à quoi il tiendrait...</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Y pensez-vous? Se hasarderait-on?... Vous êtes trop +bouillant, chevalier.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Il est vrai. Vous me disiez donc que pour ce qui +regarde la dot...</p> + +<p class="speaker"><i>Ils s'éloignent on se promenant.</i></p> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="speaker">MINUCCIO, MAITRE BERNARD.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Tu crois à tout cela, Minuccio?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oui; je l'écoute, je l'observe, et je crois que tout va +pour le mieux.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Tu crois à cette espèce de gaieté? Mais toi-même, +es-tu bien sincère? Pourquoi ne veux-tu pas me dire +ce qu'elle t'a confié hier, seul à seul?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Je vous ai déjà répondu que je n'avais rien à vous +répondre. Elle m'avait chargé, comme vous le voyez, +de lui ramener Perillo. À peine avait-il essayé son +casque, l'oiseau chaperonné est revenu au nid.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Tout cela est étrange, tout cela est obscur. Et ce +refrain que tu vas lui chanter, afin d'entretenir sa +tristesse!</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Vous voyez bien qu'il ne sert qu'à la chasser. Pensez-vous +que je cherche à nuire?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Non, certes, mais je ne puis me défendre...</p> + +<p class="speaker">[MINUCCIO.</p> + +<p>Tenez-vous en repos jusqu'à l'heure des vêpres.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Pourquoi cela? pourquoi jusqu'à cette heure? C'est +la troisième fois que tu me le répètes, sans jamais +vouloir t'expliquer.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Je ne puis vous en dire plus long, car je n'en sais +pas moi-même davantage. La plus belle fille ne donne +que ce qu'elle a, et l'ami le plus dévoué se tait sur ce +qu'il ignore.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>La peste soit de tes mystères! Que se prépare-t-il +donc pour cette heure-là? Quel événement doit nous +arriver? Est-ce donc le roi en personne qui va venir +nous rendre visite?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO, <i>à part</i>.</p> + +<p>Il ne croit pas être si près de la vérité.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Mon vieil ami, ayez bon espoir. Si tout ne s'arrange +pas à souhait, je casse le manche de ma guitare.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Beau profit! Enfin, nous verrons, puisqu'à toute +force il faut prendre patience; mais je ne te pardonne +point ces façons d'agir.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Cela viendra plus tard, j'espère. Encore une fois, +doutez-vous de moi?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Hé non, enragé que tu es, avec ta discrétion maussade?] +Écoute, il faut que je te dise tout, bien que +tu ne veuilles me rien dire. Une chose ici me fait plus +que douter, me fait frémir, entends-tu bien? Cette nuit, +poussé par l'inquiétude, je m'étais approché doucement +de la chambre de Carmosine, pour écouter si elle dormait. +À travers la fente de la porte, entre le gond et la +muraille, je l'ai vue assise dans son lit, avec un flambeau +tout près d'elle; elle écrivait, et, de temps en +temps, elle semblait réfléchir très profondément, puis +elle reprenait sa plume avec une vivacité effrayante, +comme si elle eût obéi à quelque impression soudaine. +Mon trouble en la voyant, ou ma curiosité, sont devenus +trop forts. Je suis entré: tout aussitôt sa lumière +s'est éteinte, et j'ai entendu le bruit d'un papier qui +se froissait en glissant sous son chevet.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>C'est quelque adieu à ce pauvre Antoine, qui s'est +fait soldat, à ce qu'il croit.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Ma fille l'ignorait.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Oh! que non. Est-ce qu'un amant s'en va en silence? +Il ne se noierait même pas sans le dire.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Je n'en sais rien, mais je croirais presque... Voilà +cet imbécile qui revient avec ma femme.—Rentrons; +je veux que tu saches tout.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>C'est encore votre fille qui a rappelé celui-là. Vous +voyez bien qu'elle ne pense qu'à rire.</p> + +<p class="speaker"><i>Ils rentrent dans la maison.</i></p> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO <span class="sc">et</span> DAME PAQUE <i>viennent du fond +du jardin</i>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Pour la dot, je suis satisfait, et je vous quitte pour +voler chez le tabellion, afin de hâter le contrat.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Et moi, chevalier, je suis ravie que vous soyez de si +bonne composition.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Comment donc! la dot est honnête, la fille aussi; +mon but principal est de m'attacher à votre famille.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Mon mari fera quelques difficultés; entre nous, +c'est une pauvre tête, un homme qui calcule, un +homme besoigneux.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Bah! cela me regarde. Nous ferons des noces, si +vous m'en croyez, magnifiques. Le roi y viendra.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Est-ce possible!</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Il y dansera, mort-Dieu! il y dansera, et avec vous-même, +dame Pâque. Vous serez la reine du bal.</p> + +<p class="speaker">DAME PAQUE.</p> + +<p>Ah! ces plaisirs-là ne m'appartiennent plus.</p> + +<p class="speaker">SER VESPASIANO.</p> + +<p>Vous les verrez renaître sous vos pas. Je vole chez +le tabellion.</p> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="speaker">CARMOSINE ET PERILLO <i>viennent du fond</i>.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Il faut me le promettre, Antoine. Songez à ce que +deviendrait mon père si Dieu me retirait de ce monde.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Pourquoi ces cruelles pensées? vous ne parliez pas +ainsi tout à l'heure.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Songez que je suis ce qu'il aime le mieux, presque +sa seule joie sur la terre. S'il venait à me perdre, je +ne sais vraiment pas comment il supporterait ce malheur. +[Votre père fut son dernier ami, et quand vous +êtes resté orphelin, vous vous souvenez, Perillo, que +cette maison est devenue la vôtre. En nous voyant +grandir ensemble, on disait dans le voisinage que +maître Bernard avait deux enfants. S'il devait aujourd'hui +n'en avoir plus qu'un seul...</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Mais vous nous disiez d'espérer.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, mon ami, mais il faut me promettre de prendre +soin de lui, de ne pas l'abandonner... Je sais que vous +avez fait une demande, et que vous pensez à quitter +Palerme... Mais, écoutez-moi, vous pouvez encore... +Il m'a semblé entendre du bruit.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Ce n'est rien; je ne vois personne.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Vous pouvez encore revenir sur votre détermination,... +j'en suis convaincue, je le sais. Je ne vous +parle pas de cette démarche, ni du motif qui l'a +dictée; mais] s'il est vrai que vous m'avez aimée, +vous prendrez ma place après moi.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Rien après vous!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Vous la prendrez, si vous êtes honnête homme... +Je vous lègue mon père.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Carmosine!... Vous me parlez, en vérité, comme si +vous aviez un pied dans la tombe. Cette romance que, +tout à l'heure, vous vous plaisiez à répéter, je ne m'y +suis pas trompé, j'en suis sûr, c'est votre histoire, +c'est pour vous qu'elle est faite, c'est votre secret: +vous voulez mourir.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Prends garde! Ne parle pas si haut.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>[Et qu'importe que l'on m'entende si ce que je dis +est la vérité! Si vous avez dans l'âme cette affreuse idée +de quitter volontairement la vie, et de nous cacher vos +souffrances, jusqu'à ce qu'on vous voie tout à coup expirer +au milieu de nous... Que dis-je, grand Dieu! quel +soupçon horrible! S'il se pouvait que, lassée de souffrir, +fidèle seulement à votre affreux silence, vous +eussiez conçu la pensée...] Vous me recommandiez +votre père... Vous ne voudriez pas tuer sa fille!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ce n'est pas la peine, mon ami; la mort n'a que +faire d'une main si faible.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Mais vous souhaitez donc qu'elle vienne? Pourquoi +trompez-vous votre père? Pourquoi affectez-vous devant +lui ce repos, cet espoir que vous n'avez pas, cette sorte +de joie qui est si loin de vous?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Non, pas si loin que tu peux le croire. Lorsque Dieu +nous appelle à lui, il nous envoie, n'en doute point, des +messagers secrets qui nous avertissent. [Je n'ai pas fait +beaucoup de bien, mais je n'ai pas non plus fait grand +mal. L'idée de paraître devant le Juge suprême ne m'a +jamais inspiré de crainte; il le sait, je le lui ai dit; il +me pardonne et m'encourage.] J'espère, j'espère être +heureuse. J'en ai déjà de charmants présages.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Vous l'aimez beaucoup, Carmosine.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>De qui parles-tu?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Je n'en sais rien; mais la mort seule n'a point tant +d'attraits.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Écoute. Ne fais pas de vaines conjectures, et ne +cherche pas à pénétrer un secret qui ne saurait être bon +à personne; tu l'apprendras quand je ne serai plus. [Tu +me demandes pourquoi je trompe mon père? C'est précisément +par cette raison que je ne ferais, en m'ouvrant +à lui, qu'une chose cruelle et inutile. Je ne t'aurais +point non plus parlé comme je l'ai fait, si, en le +faisant, je n'eusse rempli un devoir. Je te demande +de ne point trahir la confiance que j'ai en toi.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Soyez sans crainte; mais, de votre côté, promettez-moi +du moins...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Il suffit. Songe, mon ami, qu'il y a des maux sans +remède.] Tu vas maintenant aller dans ma chambre; +voici une clef, tu ouvriras un coffre qui est derrière le +chevet de mon lit, tu y trouveras une robe de fête;... je +ne la porterai plus, celle-là, je l'ai portée aux fêtes de +la reine, lorsque pour la première fois... Il y a dessous +un papier écrit, que tu prendras et que tu garderas; +je te le confie,... à toi seul, n'est-ce pas?</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Votre testament, Carmosine?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oh! cela ne mérite pas d'être appelé ainsi. De quoi +puis-je disposer au monde? C'est bien peu de chose +que ces adieux qu'on laisse malgré soi à la vie, et qu'on +nomme dernières volontés! Tu y trouveras ta part, +Perillo.</p> + +<p class="speaker">PERILLO.</p> + +<p>Ma part! Dieu juste, quelle horreur!... Et vous pensez +qu'il est possible...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Épargne-moi, épargne-moi. Nous en reparlerons +tout à l'heure, [dans ma chambre, car je vais rentrer;] +il se fait tard, [voici l'heure des vêpres.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>]</p> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>seule</i>.</p> + +<p>Ta part! pauvre et excellent cœur!—Elle eût été +plus douce, et tu la méritais, si l'impitoyable hasard +ne m'eût fait rencontrer... Dieu puissant! quel blasphème +sort donc de mes lèvres! O ma douleur, ma +chère douleur, j'oserais me plaindre de toi? Toi mon +seul bien, toi ma vie et ma mort, toi qu'il connaît +maintenant? O bon Minuccio, digne, loyal ami! il t'a +écouté, tu lui as tout dit, il a souri, il a été touché, il +m'a envoyé une bague...</p> + +<p class="speaker"><i>Elle la baise.</i></p> + +<p>Tu reposeras avec moi! Ah! quelle joie, quel bonheur +ce matin quand j'ai entendu ces mots: Il sait +tout! Qu'importent maintenant et mes larmes, et ma +souffrance, et toutes les tortures de la mort! Il sait que +je pleure, il sait que je souffre! [Oui, Perillo avait raison;—cette +joie devant mon père a été cruelle, mais +pouvais-je la contenir? Rien qu'en regardant Minuccio, +le cœur me battait avec tant de force! Il l'avait vu, lui, +il lui avait parlé!] O mon amour! ô charme inconcevable! +délicieuse souffrance, tu es satisfaite! je meurs +tranquille, et mes vœux sont comblés.—L'a-t-il compris +en m'envoyant cette bague? A-t-il senti qu'en disant +que j'aimais, je disais que j'allais mourir? Oui, il +m'a comprise, il m'a devinée. Il m'a mis au doigt cet +anneau qui restera seul dans ma tombe quand je ne +serai plus qu'un peu de poussière... Grâces te soient +rendues, ô mon Dieu! je vais mourir, et je puis mourir!</p> + +<p class="speaker"><i>On entend sonner à la grille du jardin.</i></p> + +<p>On sonne à la grille, je crois?—Holà! Michel! +personne ici? Comment m'a-t-on laissée toute seule?</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'approche de la maison.</i></p> + +<p>[Ah! ils sont tous là, dans la salle basse, ils lisent +quelque chose attentivement, et paraissent se consulter. +Minuccio semble les retenir... Perillo m'aurait-il trahie?</p> + +<p class="speaker"><i>On sonne une seconde fois.</i></p> + +<p>Ce sont deux dames voilées qui sonnent. Michel, +où es-tu? Ouvre donc]</p> + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="speaker">CARMOSINE, LA REINE, MICHEL, <i>ouvrant la grille. +Une femme, qui accompagne la reine, reste au fond du théâtre.</i></p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>N'est-ce pas ici que demeure maître Bernard, le +médecin?</p> + +<p class="speaker">MICHEL.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Puis-je lui parler?</p> + +<p class="speaker">MICHEL.</p> + +<p>Je vais l'avertir.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Attends un instant. Qui est cette jeune fille?</p> + +<p class="speaker">MICHEL.</p> + +<p>C'est mademoiselle Carmosine.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>La fille de ton maître?</p> + +<p class="speaker">MICHEL.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Cela suffit, c'est à elle que j'ai affaire.</p> + + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="speaker">CARMOSINE, LA REINE.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Pardon, mademoiselle...</p> + +<p class="speaker"><i>À part.</i></p> + +<p>Elle est bien jolie.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>Vous êtes la fille de maître Bernard?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Puis-je, sans être indiscrète, vous demander un moment +d'entretien?</p> + +<p class="speaker"><i>Carmosine lui fait signe de s'asseoir.</i></p> + +<p>Vous ne me connaissez pas?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je ne saurais dire...</p> + +<p class="speaker">LA REINE, <i>s'asseyant</i>.</p> + +<p>Je suis parente... un peu éloignée... d'un jeune +homme qui demeure ici, je crois, et qui se nomme +Perillo.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Il est à la maison, si vous voulez le voir...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Tout à l'heure, si vous le permettez.—Je suis +étrangère, mademoiselle, et j'occupe à la cour d'Espagne +une position assez élevée. Je porte à ce jeune +homme beaucoup d'intérêt, et il serait possible qu'un +jour le crédit dont je puis disposer devint utile à sa +fortune.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Il le mérite à tous égards.</p> + +<p class="speaker"><i>Maître Bernard et Minuccio paraissent sur le seuil de la maison.</i></p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD, <i>bas à Minuccio</i>.</p> + +<p>Qui donc est là avec ma fille?</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Ne dites mot, venez avec moi.</p> + +<p class="speaker"><i>Il l'emmène.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est précisément sur ce point que je désire être +éclairée, [et je vous demande encore une fois pardon +de ce que ma démarche peut avoir d'étrange.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Elle est toute simple, madame, mais mon père serait +plus en état de vous répondre que moi; je vais, s'il +vous plaît...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Non, je vous en prie, à moins que je ne vous importune. +Vous êtes souffrante, m'a-t-on dit.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Un peu, madame.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>On ne le croirait pas.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Le mal dont je souffre ne se voit pas toujours, bien +qu'il ne me quitte jamais.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Il ne saurait être bien sérieux, à votre âge.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>En tout temps, Dieu fait ce qu'il veut.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Je suis sûre qu'il ne veut pas vous faire grand mal.—Mais +la crainte que j'ai de vous fatiguer me force à +préciser mes questions, car je ne veux point vous le +cacher, c'est de vous, et de vous seulement, que je +désirerais une réponse, et je suis persuadée, si vous +me la faites, qu'elle sera sincère.] Vous avez été élevée +avec ce jeune homme; vous le connaissez depuis son +enfance.—Est-ce un honnête homme? est-ce un +homme de cœur?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je le crois ainsi; mais, madame, je ne suis pas un +assez bon juge...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Je m'en rapporte entièrement à vous.</p> + +<p class="speaker">[CARMOSINE.</p> + +<p>D'où me vient l'honneur que vous me faites? Je ne +comprends pas bien que, sans me connaître...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Je vous connais plus que vous ne pensez, et la +preuve que j'ai toute confiance en vous, c'est la question +que je vais vous faire, en vous priant de l'excuser, +mais d'y répondre avec franchise. Vous êtes belle, +jeune et riche, dit-on.] Si ce jeune homme [dont nous +parlons] demandait votre main, l'épouseriez-vous?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Mais, madame...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>En supposant, bien entendu, que votre cœur fut +libre, et qu'aucun engagement ne vînt s'opposer à cette +alliance.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Mais, madame, dans quel but me demandez-vous +cela?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est que j'ai pour amie une jeune fille, belle +comme vous, qui a votre âge, qui est, comme vous, +un peu souffrante; c'est de la mélancolie ou peut-être +quelque chagrin secret qu'elle dissimule, je ne sais +trop, mais j'ai le projet, si cela se peut, de la marier, +et de la mener à la cour, afin d'essayer de la distraire; +car elle vit dans la solitude, et vous savez de quel danger +cela est pour une jeune tête qui s'exalte, se nourrit +de désirs, d'illusions; [qui prend pour l'espérance tout +ce qu'elle entrevoit, pour l'avenir tout ce qu'elle ne +peut voir; qui s'attache à un rêve dont elle se fait un +monde, innocemment, sans y réfléchir, par un penchant +naturel du cœur,] et qui, hélas! en cherchant +l'impossible, passe bien souvent à côté du bonheur.</p> + +<p class="speaker">[CARMOSINE.</p> + +<p>Cela est cruel.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Plus qu'on ne peut dire.] Combien j'en ai vu, des +plus belles, des plus nobles et des plus sages, perdre +leur jeunesse, et quelquefois la vie, pour avoir gardé +de pareils secrets!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>On peut donc en mourir, madame?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en +raillent, n'ont jamais su ce que c'est que l'amour, [ni +en rêve ni autrement. Un homme, sans doute, doit +s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude +de l'activité, le métier des armes surtout, doivent +le sauver; mais une femme!—Privée de ce qu'elle +aime, où est son soutien? Si elle a du courage, où est +sa force? Si elle a un métier, fût-ce le plus dur, celui +qui exige le plus d'application, qui peut dire où est sa +pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille, ou que +son pied fait tourner le rouet?]</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Que vous me charmez de parler ainsi!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'être +pas obligé de les plaindre qu'on ne veut pas croire à +nos chagrins. Ils sont réels, et d'autant plus profonds, +que ce monde qui en rit nous force à les cacher; notre +résignation est une pudeur; nous ne voulons pas qu'on +touche à ce voile, nous aimons mieux nous y ensevelir; +de jour en jour on se fait à sa souffrance, on s'y livre, +on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime +la mort... Voilà pourquoi je voudrais tâcher d'en préserver +ma jeune amie.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Et vous songez à la marier; est-ce que c'est Perillo +qu'elle aime?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Non, mon enfant, ce n'est pas lui; mais s'il est tel +qu'on me l'a dit, bon, brave, honnête (savant, peu +importe), sa femme ne serait-elle pas heureuse?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Heureuse, si elle en aime un autre!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Vous ne répondez pas à ma question première. [Je +vous avais demandé de me dire si, à votre avis personnel, +Perillo vous semble, en effet, digne d'être +chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en +conjure.]</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Mais, si elle en aime un autre, madame, il lui faudra +donc l'oublier?</p> + +<p class="speaker">LA REINE, <i>à part</i>.</p> + +<p>Je n'en obtiendrai pas davantage.</p> + +<p class="speaker"><i>Haut.</i></p> + +<p>[Pourquoi l'oublier? Qui le lui demande?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Dès qu'elle se marie, il me semble...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Eh bien! achevez votre pensée.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ne commet-elle pas un crime, si elle ne peut donner +tout son cœur, toute son âme?...]</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Je ne vous ai pas tout dit. Mais je craindrais...</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Parlez, de grâce, je vous écoute; je m'intéresse aussi +à votre amie.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Eh bien! supposez que celui qu'elle aime, ou croit +aimer, ne puisse être à elle; supposez qu'il soit marié +lui-même.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Que dites-vous?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Supposez plus encore. Imaginez que c'est un très-grand +seigneur, un prince; que le rang qu'il occupe, +que le nom seul qu'il porte, mettent à jamais entre +elle et lui une barrière infranchissable... Imaginez que +c'est le roi.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ah! madame! qui êtes-vous?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Imaginez que la sœur de ce prince, ou sa femme, +si vous voulez, soit instruite de cet amour, qui est le +secret de ma jeune amie, et que, loin de ressentir +pour elle ni aversion ni jalousie, elle ait entrepris de +la consoler, de la persuader, de lui servir d'appui, de +l'arracher à sa retraite, pour lui donner une place +auprès d'elle dans le palais même de son époux; imaginez +qu'elle trouve tout simple que cet époux victorieux, +le plus vaillant chevalier de son royaume, ait +inspiré un sentiment que tout le monde comprendra +sans peine; figurez-vous qu'elle n'a aucune défiance, +aucune crainte de sa jeune rivale, non qu'elle fasse +injure à sa beauté, mais parce qu'elle croit à son honneur; +supposez qu'elle veuille enfin que cette enfant, +qui a osé aimer un si grand prince, ose l'avouer, afin +que cet amour, tristement caché dans la solitude, +s'épure en se montrant au grand jour, et s'ennoblisse +par sa cause même.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>fléchissant le genou</i>.</p> + +<p>Ah! madame, vous êtes la reine!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Vous voyez donc bien, mon enfant, que je ne vous +dis pas d'oublier don Pèdre.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Je l'oublierai, n'en doutez pas, madame, si la mort +peut faire oublier. Votre bonté est si grande, qu'elle +ressemble à Dieu! Elle me pénètre d'admiration, de +respect et de reconnaissance; mais elle m'accable, elle +me confond. Elle me fait trop vivement sentir combien +je suis peu digne d'en être l'objet... Pardonnez-moi, +je ne puis exprimer... Permettez que je me retire, que +je me cache à tous les yeux.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Remettez-vous, ma belle, calmez-vous. Ai-je rien dit +qui vous effraie?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ce n'est pas de la frayeur que je ressens. O mon Dieu! +vous ici! la reine! Comment avez-vous pu savoir?... +Minuccio m'a trahie sans doute... Comment pouvez-vous +jeter les yeux sur moi?... Vous me tendez la main, +madame! Ne me croyez-vous pas insensée?... Moi, la +fille de maître Bernard, avoir osé élever mes regards!... +Ne croyez-vous pas que ma démence est un crime, et +que vous devez m'en punir?... Ah! sans nul doute, +vous le voyez; mais vous avez pitié d'une infortunée +dont la raison est égarée, et vous ne voulez pas que +cette pauvre folle soit plongée au fond d'un cachot, ou +livrée à la risée publique!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>À quoi songez-vous, juste ciel!</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ah! je mériterais d'être ainsi traitée, si je m'étais +abusée un moment, si mon amour avait été autre chose +qu'une souffrance! Dieu m'est témoin, Dieu qui voit +tout, qu'à l'instant même où j'ai aimé, je me suis souvenue +qu'il était le roi. Dieu sait aussi que j'ai tout +essayé pour me sauver de ma faiblesse, et pour chasser +de ma mémoire ce qui m'est plus cher que ma vie. +Hélas! madame, vous le savez sans doute, que personne +ici-bas ne répond de son cœur, et qu'on ne choisit pas +ce qu'on aime. [Mais croyez-moi, je vous en supplie; +puisque vous connaissez mon secret, connaissez-le du +moins tout entier. Croyez, madame, et soyez convaincue, +je vous le demande les mains jointes, croyez qu'il +n'est entré dans mon âme ni espoir, ni orgueil, ni la +moindre illusion.] C'est malgré mes efforts, malgré ma +raison, malgré mon orgueil même, que j'ai été impitoyablement, +misérablement accablée par une puissance +invincible, qui a fait de moi son jouet et sa +victime. Personne n'a compté mes nuits, personne n'a +vu toutes mes larmes, pas même mon père. Ah! je ne +croyais pas que j'en viendrais jamais à en parler moi-même. +J'ai souhaité, il est vrai, quand j'ai senti la +mort, de ne point partir sans un adieu; je n'ai pas eu +la force d'emporter dans la tombe ce secret qui me +dévorait. Ce secret! c'était ma vie elle-même, et je la +lui ai envoyée. Voilà mon histoire, madame, je voulais +qu'il la sût, et mourir.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Eh bien! mon enfant, il la sait, car c'est lui qui me +l'a racontée; Minuccio ne vous a point trahie.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Quoi! madame, c'est le roi lui-même...</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Qui m'a tout dit. [Votre reconnaissance allait beaucoup +trop loin pour moi.] C'est le roi qui veut que +vous repreniez courage, que vous guérissiez, que vous +soyez heureuse. Je ne vous demandais, moi, qu'un peu +d'amitié.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>d'une voix faible</i>.</p> + +<p>C'est lui qui veut que je reprenne courage?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Oui; je vous répète ses propres paroles.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Ses propres paroles? Et que je guérisse?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Il le désire.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Il le désire? Et que je sois heureuse, n'est-ce pas?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Oui, si nous y pouvons quelque chose.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Et que j'épouse Perillo? Vous me le proposiez tout +à l'heure;... car je comprends tout à présent,... votre +jeune amie, c'était moi.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Oui, c'était vous, c'est à ce titre que je vous ai envoyé +cette bague. Minuccio ne vous l'a-t-il pas dit?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>C'était vous?... Je vous remercie,... et je suis prête +à obéir.</p> + +<p class="speaker"><i>Elle tombe sur le banc.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Qu'avez-vous, mon enfant? Grand Dieu! quelle pâleur +Vous ne me répondez pas? je vais appeler.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Non, je vous en prie! ce n'est rien; pardonnez-moi.</p> + +<p class="speaker">[LA REINE.</p> + +<p>Je vous ai affligée? Vous me feriez croire que j'ai eu +tort de venir ici, et de vous parler comme je l'ai fait.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>se levant</i>.</p> + +<p>Tort de venir! ai-je dit cela, lorsque j'en suis encore +à comprendre que la bonté humaine puisse inspirer +une générosité pareille à la vôtre! Tort de venir, vous, +ma souveraine, quand je devrais vous parler à genoux! +lorsqu'en vous voyant devant moi, je me demande si ce +n'est point un rêve! Ah! madame, je serais plus qu'ingrate +en manquant de reconnaissance. Que puis-je faire +pour vous remercier dignement? je n'ai que la ressource +d'obéir. Il veut que je l'oublie, n'est-ce pas?... Dites-lui +que je l'oublierai.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Vous m'avez donc bien mal comprise, ou je me suis +bien mal exprimée. Je suis votre reine, il est vrai, mais +si je ne voulais qu'être obéie, enfant que vous êtes, je +ne serais pas venue. Voulez-vous m'écouter une dernière +fois?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, madame;] je vois maintenant que ce secret qui +était ma souffrance, et qui était aussi mon seul bien, +tout le monde le connaît. Le roi me méprise, [et je pensais +bien qu'il en devait être ainsi, mais je n'en étais +pas certaine.] Ma triste histoire, il l'a racontée; ma +romance, on la chante à table, devant ses chevaliers et +ses barons. Cette bague, elle ne vient pas de lui; Minuccio +me l'avait laissé croire. À présent, il ne me reste +rien; ma douleur même ne m'appartient plus. Parlez, +madame, tout ce que je puis dire, c'est que vous me +voyez résignée à obéir, ou à mourir.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Et c'est précisément ce que nous ne voulons pas, et +je vais vous dire ce que nous voulons. Écoutez donc: +oui, c'est le roi qui veut d'abord que vous guérissiez, +et que vous reveniez à la vie; c'est lui qui trouve que +ce serait grand dommage qu'une si belle créature vînt +à mourir d'un si vaillant amour;—ce sont là ses propres +paroles.—Appelez-vous cela du mépris?—Et +c'est moi qui veux vous emmener, que vous restiez près +de moi, que vous ayez une place parmi mes filles d'honneur, +qui, elles aussi, sont mes bonnes amies; c'est +moi qui veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez +le voir tous les jours; qu'au lieu de combattre un +penchant dont vous n'avez pas à vous défendre, vous +cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers ce +qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur +avec un tel amour; c'est moi, Carmosine, qui veux +vous apprendre que l'on peut aimer sans souffrir, lorsque +l'on aime sans rougir, qu'il n'y a que la honte ou +le remords qui doivent donner de la tristesse, car elle +est faite pour le coupable, et, à coup sûr, votre pensée +ne l'est pas.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Bonté du ciel!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est encore moi qui veux qu'un époux digne de +vous, qu'un homme loyal, honnête et brave, vous donne +la main pour entrer chez moi; qu'il sache comme moi, +comme tout le monde, le secret de votre souffrance +passée; qu'il vous croie fidèle sur ma parole, que je +vous croie heureuse sur la sienne, et que votre cœur +puisse guérir ainsi, par l'amitié de votre reine, et par +l'estime de votre époux... Prêtez l'oreille, n'est-ce pas +le bruit du clairon?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>C'est le roi qui sort du palais.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Vous savez cela, jeune fille?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, madame; nous demeurons si près! nous sommes +habitués à entendre ce bruit.</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est le roi qui vient, en effet, et il vient ici.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Est-ce possible?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Il vient nous chercher toutes deux. Entendez-vous +aussi ces cloches?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, et j'aperçois derrière la grille une foule immense +qui se rend à l'église. Aujourd'hui,... je me rappelle,... +n'est-ce pas un jour de fête? Comme ils accourent de +tous côtés! Ah! mon rêve! je vois mon rêve!</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>C'est l'heure de la bénédiction.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Oui, en ce moment le prêtre est à l'autel, et tous +s'inclinent devant lui. Il se retourne vers la foule, il +tient entre ses mains l'image du Sauveur, il l'élève... +Pardonnez-moi!</p> + +<p class="speaker"><i>Elle s'agenouille.</i></p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Prions ensemble, mon enfant; demandons à Dieu +quelle réponse vous allez faire à votre roi.</p> + +<p class="speaker"><i>On entend de nouveau le son des clairons. Des écuyers et des +hommes d'armes s'arrêtent à la grille, le roi paraît bientôt après.</i></p> + + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="speaker"><span class="sc">Les Précédents</span>, LE ROI, PERILLO, <i>près de lui</i>, +MAITRE BERNARD, DAME PAQUE, SER VESPASIANO, +MINUCCIO.</p> + +<hr class="empty" /> +<p class="speaker">[LE ROI.</p> + +<p>Vous avez là un grand jardin, cela est commode et +agréable.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Oui, Sire, cela est commode, et, en effet...]</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Où est votre fille?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>La voilà, Sire, devant Votre Majesté...</p> + +<p class="speaker">[LE ROI.</p> + +<p>Est-elle mariée?</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Non, Sire, pas encore,... c'est-à-dire,... si Votre +Majesté...]</p> + +<p class="speaker">LE ROI, <i>à Carmosine</i>.</p> + +<p>C'est donc vous, gentille demoiselle, qui êtes souffrante +et en danger, dit-on? [Vous n'avez pas le visage +à cela.</p> + +<p class="speaker">MAITRE BERNARD.</p> + +<p>Elle a été, Sire, et elle est encore gravement malade. +Il est vrai que, depuis ce matin à peu près, l'amélioration +est notable.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Je m'en réjouis. En bonne foi, il serait fâcheux que +le monde fût sitôt privé d'une si belle enfant.]</p> + +<p class="speaker"><i>À Carmosine.</i></p> + +<p>Approchez un peu, je vous prie.</p> + +<p class="speaker">[SER VESPASIANO, <i>à Minuccio</i>.</p> + +<p>Voyez-vous ce que je vous ai dit? Il va arranger toute +l'affaire. Calatabellotte est à moi.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Point, c'est une simple consultation, qu'ils vont faire +en particulier. Les Espagnols tiennent cela des Arabes. +Le roi est un grand médecin; c'est la méthode d'Albucassis.]</p> + +<p class="speaker">LE ROI, <i>à Carmosine</i>.</p> + +<p>Vous tremblez, je crois. Vous défiez-vous de moi?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Non, Sire.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Eh bien! donc, donnez-moi la main. Que veut dire +ceci, la belle fille? Vous qui êtes jeune et qui êtes faite +pour réjouir le cœur des autres, vous vous laissez avoir +du chagrin? Nous vous prions, pour l'amour de nous, +qu'il vous plaise de prendre courage, et que vous soyez +bientôt guérie.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Sire, c'est mon trop peu de force à supporter une +trop grande peine qui est la cause de ma souffrance. +Puisque vous avez pu m'en plaindre, j'espère que Dieu +m'en délivrera.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Voilà qui est bien, mais ce n'est pas tout. Il faut +m'obéir sur un autre point. Quelqu'un vous en a-t-il +parlé?</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE.</p> + +<p>Sire, on m'a dit toute la bonté, toute la pitié qu'on +daignait avoir...</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Pas autre chose?</p> + +<p class="speaker"><i>À la reine.</i></p> + +<p>Est-ce vrai, Constance?</p> + +<p class="speaker">LA REINE.</p> + +<p>Pas tout à fait.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le +grand amour que vous nous avez porté vous a, près +de nous, mise en grand honneur; et celui qu'en retour +nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de +notre main, en vous priant de l'accepter, l'époux que +nous vous avons choisi.</p> + +<p class="speaker"><i>Il fait signe à Perillo, qui s'avance et s'incline.</i></p> + +<p>Après quoi, nous voulons toujours nous appeler votre +chevalier, et porter dans nos passes d'armes votre devise +et vos couleurs, sans demander autre chose de vous, +pour cette promesse, qu'un seul baiser.</p> + +<p class="speaker">LA REINE, <i>à Carmosine</i>.</p> + +<p>Donne-le, mon enfant, je ne suis pas jalouse.</p> + +<p class="speaker">CARMOSINE, <i>donnant son front à baiser au roi</i>.</p> + +<p>Sire, la reine a répondu pour moi.</p> + + +<h3>FIN DE CARMOSINE.</h3> + + + +<a id="varcarmosine"></a> +<h3>ADDITIONS ET VARIANTES EXÉCUTÉES POUR LA REPRÉSENTATION</h3> + +<p><a id="footnote1"></a><a href="#footnotetag1">1</a>—PAGE 369.</p> +<p><i>La première cause de</i> ta fortune <i>aura été</i>, etc.</p> + +<p><a id="footnote2"></a><a href="#footnotetag2">2</a>—PAGE 377.</p> + +<p class="speaker">TROISIÈME DEMOISELLE.</p> + +<p><i>Et nous n'en aurons jamais d'autres.</i></p> + +<p class="speaker">TOUTES LES DEMOISELLES, <i>ensemble</i>.</p> + +<p>Et nous n'en aurons jamais d'autres.</p> + +<p><a id="footnote3"></a><a href="#footnotetag3">3</a>—PAGE 384.</p> + +<p><i>Je crains que votre présence.</i></p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p>J'irai, te dis-je. Je la verrai, je lui parlerai. Je ne veux +pas que cette jeune fille meure; je ne le veux pas.</p> + +<p class="speaker">MINUCCIO.</p> + +<p>Il ne sera pas facile de l'en empêcher, car elle l'a résolu, +et la besogne est à moitié faite. Sire, prenez garde de +l'achever en cherchant à la sauver.</p> + +<p class="speaker">LE ROI.</p> + +<p><i>Ne disais-tu pas tout à l'heure</i>, etc.</p> + +<p><a id="footnote4"></a><a href="#footnotetag4">4</a>—PAGE 398.</p> + +<p><i>Il se fait tard.</i> Va, mon ami, fais ce que je t'ai dit.</p> + +<p class="speaker">PERILLO, <i>en sortant</i>.</p> + +<p>Ah! cela est horrible!</p> + + +<p class="speaker">FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.</p> + +<hr class="empty" /> +<p>Le sujet de <i>Carmosine</i> se trouve dans une nouvelle du <i>Décaméron</i> +(la septième de la dixième journée). En voici le sommaire:</p> + +<p>«Le roi Pierre, ayant appris le fervent amour que lui portait +Lise, et dont elle était malade, va la consoler et la marie avec +un jeune gentilhomme; après quoi il lui donne un baiser sur le +front et se déclare pour toujours son chevalier.»</p> + +<p>Cette anecdote, que Boccace raconte avec beaucoup de grandeur +et de simplicité, n'a que huit pages, et les caractères n'y +sont pas même indiqués, hormis pourtant celui du roi, dont la +conduite fait assez connaître la générosité chevaleresque. Le +jeune gentilhomme qui, dans la nouvelle, n'arrive qu'à la fin +pour épouser Lise, devient dans la comédie un ami d'enfance +et un fiancé de la jeune fille, ce qui ajoute beaucoup à l'intérêt +du sujet en compliquant les situations. Le personnage de +ser Vespasiano est aussi une création nouvelle qui vient jeter +de temps à autre, au milieu de cette mélopée amoureuse, une +note comique, indispensable au théâtre bien plus qu'à la lecture.</p> + +<p>En examinant les débris du manuscrit autographe, j'y remarque +que l'héroïne s'appelle Lise, pendant tout le premier acte, +comme dans le récit de Boccace. Probablement, lorsqu'il eut +imaginé la belle scène du second acte où Perillo entend le nom +de sa maîtresse mêlé aux forfanteries de ser Vespasiano, Alfred +de Musset aura pensé que ce nom n'avait pas assez d'originalité +pour frapper l'oreille du spectateur et éveiller son attention, +comme celle de Perillo. De même, lorsque Minuccio, seul avec +le roi, lui confie le secret de la jeune malade, l'auteur aura senti +qu'il fallait à cette jeune fille un nom plus pittoresque et moins +vulgaire que celui de Lise. Peut-être aussi a-t-il compris, à +mesure qu'il avançait dans son œuvre, que l'esquisse légère de +Boccace allait devenir entre ses mains un type complet. Le +nom un peu bizarre, mais sicilien, de Carmosine, qu'il substitua +sur le manuscrit au nom de Lise, à partir du second acte, +fut en quelque sorte une prise de possession.</p> + +<p>Pour peu qu'on sache ce que c'est qu'une pièce de théâtre, on +reconnaît que celle-ci a été écrite avec la pensée qu'elle serait +représentée tôt ou tard. On ne voit point dans <i>Carmosine</i> de brusques +changements de lieu; les scènes s'enchaînent sans interruption. +L'auteur a soin de prolonger le mystère qui règne sur +tout le premier acte jusqu'au moment où cet acte va finir. Le procédé +employé pour faire entendre à Perillo, de la bouche même +de Carmosine, le mot cruel qui lui apprend qu'elle ne l'aime plus; +la scène du second acte où la sottise de ser Vespasiano donne le +coup de grâce à ce pauvre amant déjà si malheureux; l'habileté +avec laquelle l'auteur rapproche Perillo de Carmosine au début +du troisième acte; ses précautions pour dissimuler jusqu'au dernier +moment le dénoûment heureux, en montrant la mort de +l'héroïne comme inévitable, tandis qu'au contraire il prépare sa +guérison et son mariage; enfin la grande scène entre Carmosine +et la reine, qui semble conduire tout droit vers un but opposé +à celui qu'on voudrait atteindre, tout cela est conçu et traité +dramatiquement, selon les règles de l'art et même du métier. Il +faudrait être aveugle pour ne point le voir. Cependant on s'est si +bien accoutumé à dire que les comédies d'Alfred de Musset n'étaient +pas destinées au théâtre qu'on l'a répété de celle-ci, comme +des précédentes, sans y regarder et contrairement à l'évidence.</p> + +<p><i>Carmosine</i> parut pour la première fois, en 1850, dans le <i>Constitutionnel</i>. +Une erreur de ponctuation, commise par les compositeurs +de ce journal et qui changeait le sens d'un vers dans +la romance de Minuccio, fut pour l'auteur un sujet de grand +chagrin. Il écrivit à M. Véron, sur ce vers estropié, une lettre +curieuse qu'on trouvera dans la Correspondance.</p> + +<p>La mise en scène de cette comédie n'a présenté aucune difficulté +sérieuse. On n'y a éprouvé d'autre embarras que celui des +richesses. La trop grande abondance des idées, qui ajoute au +charme de la lecture, a rendu nécessaires quelques coupures à la +représentation. Cette pièce a été jouée sur le théâtre de l'Odéon, +le 7 novembre 1865, et le public de Paris a témoigné ce jour-là +qu'il n'avait point perdu le goût des sentiments élevés ni du +beau langage. Mademoiselle Thuillier a donné au personnage +de Carmosine un caractère de douce passion et de mélancolie +poétique dont ses auditeurs garderont longtemps le souvenir.</p> + + +<h3>FIN DU TOME CINQUIÈME.</h3> + + + +<hr /> +<h2>TABLE GÉNÉRALE DES COMÉDIES ET PROVERBES</h2> + + +<p>TOME PREMIER</p> + +<table summary="table tome I" width="90%"> +<tr><td><span class="sc">Avant-Propos</span> </td><td> 1</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">La Nuit vénitienne</span> </td><td> 9</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">André del Sarto</span> </td><td> 49</td></tr> +<tr><td> Additions et Variantes exécutées par l'auteur pour la représentation </td><td> 128</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">Les Caprices de Marianne</span> </td><td> 141</td></tr> +<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 201</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">Fantasio</span> </td><td> 213</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">On ne badine pas avec l'Amour</span> </td><td> 279</td></tr> +<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 367</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">Barberine</span> </td><td> 375</td></tr> +</table> + +<p>TOME DEUXIÈME</p> + +<table summary="table tome II" width="90%"> +<tr><td><span class="sc">Lorenzaccio</span> </td><td> 1</td></tr> +<tr><td> Traduction du fragment du livre XV des <i>Chroniques florentines</i> </td><td> 214</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">Le Chandelier</span> </td><td> 223</td></tr> +<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 314</td></tr> + +<tr><td><span class="sc">Il ne faut jurer de rien</span> </td><td> 321</td></tr> +<tr><td> Additions et Variantes </td><td> 406</td></tr> +</table> + + +<p>TOME TROISIÈME</p> + +<table summary="table tome III" width="90%"> +<tr><td><a href="#caprice"><span class="sc">Un Caprice</span></a> </td><td> 1</td></tr> + +<tr><td><a href="#ilfaut"><span class="sc">Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée</span></a> </td><td> 61</td></tr> + +<tr><td><a href="#louison"><span class="sc">Louison</span></a> </td><td> 97</td></tr> + +<tr><td><a href="#onnesaurait"><span class="sc">On ne saurait penser à tout</span></a> </td><td> 163</td></tr> + +<tr><td><a href="#bettine"><span class="sc">Bettine</span></a> </td><td> 227</td></tr> + +<tr><td><a href="#carmosine"><span class="sc">Carmosine</span></a> </td><td> 311</td></tr> +<tr><td><a href="#varcarmosine">Additions et Variantes </a> </td><td> 420</td></tr> +</table> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de Alfred de Musset +- Tome 5, by Alfred De Musset + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALFRED DE MUSSET *** + +***** This file should be named 23567-h.htm or 23567-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/5/6/23567/ + +Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/23567-h/images/caprice.jpg b/23567-h/images/caprice.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bab986b --- /dev/null +++ b/23567-h/images/caprice.jpg diff --git a/23567-h/images/carmosine.jpg b/23567-h/images/carmosine.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6ddbea8 --- /dev/null +++ b/23567-h/images/carmosine.jpg diff --git a/23567-h/images/louison.jpg b/23567-h/images/louison.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7737fde --- /dev/null +++ b/23567-h/images/louison.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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