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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia + +Author: Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brète) + +Release Date: November 17, 2007 [EBook #23520] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +MON ONCLE ET MON CURÉ + +ET + +LE VŒU DE NADIA + +PAR + +JEAN DE LA BRÈTE + +COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, PRIX MONTYON + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction +et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la +Suède et la Norvège. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en août 1889. + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON + +E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + +RUE GARANCIÈRE, 10 + +_Tous droits réservés_ + + + + +MON ONCLE ET MON CURÉ + +I + + +Je suis si petite qu'on pourrait me donner la qualification de naine, si +ma tête, mes pieds et mes mains n'étaient pas parfaitement proportionnés +à ma taille. Mon visage n'a ni la longueur démesurée, ni la largeur +ridicule que l'on attribue aux nains et aux êtres difformes en général, +et la finesse de mes extrémités serait enviée par plus d'une belle dame. + +Cependant, l'exiguïté de ma taille m'a fait verser des larmes en +cachette. + +Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfermait une âme fière, +orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au +premier venu..., et surtout à ma tante. Du moins, telle était ma façon +de sentir à quinze ans. Mais les événements, les chagrins, les soucis, +les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont détendu rapidement des +caractères beaucoup plus rigides que le mien. + +Ma tante était la femme la plus désagréable que j'aie jamais connue. Je +la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n'avait jamais rien +vu ni rien comparé, pouvait en juger. Sa figure était anguleuse et +commune, sa voix criarde, sa démarche lourde et sa stature ridiculement +élevée. + +Près d'elle, j'avais l'air d'un puceron, d'une fourmi. Quand je lui +parlais, je levais la tête aussi haut que si j'avais voulu examiner la +cime d'un peuplier. Elle était d'origine plébéienne et, semblable à +beaucoup de gens de sa race, prisait par-dessus tout la force physique +et professait pour ma chétive personne un dédain qui m'écrasait. + +Son moral était la reproduction fidèle de son physique. Il ne +renfermait que des âpretés, des aspérités, des angles aigus contre +lesquels les infortunés, qui vivaient avec elle, se cassaient le nez +quotidiennement. + +Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la bêtise était devenue +proverbiale dans le pays, l'avait épousée par faiblesse d'esprit et de +caractère. Il mourut peu de temps après son mariage, et je ne l'ai +jamais connu. Quand je pus réfléchir, j'attribuai cette mort prématurée +à ma tante, qui me paraissait de force à conduire rapidement en terre +non seulement un pauvre sire comme mon oncle, mais encore tout un +régiment de maris. + +J'avais deux ans, quand mes parents s'en allèrent dans l'autre monde, +m'abandonnant aux caprices des événements, de la vie et de mon conseil +de famille. D'une belle fortune, ils laissaient d'assez jolis débris: +quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort +bon revenu. + +Ma tante consentit à m'élever. Elle n'aimait pas les enfants, mais, son +mari ayant mal administré, elle était pauvre et songeait avec +satisfaction que l'aisance entrerait avec moi dans sa maison. + +Quelle laide maison! grande, délabrée, mal tenue; bâtie au milieu d'une +cour remplie de fumier, de boue, de poules et de lapins. Derrière +s'étendait un jardin dans lequel poussaient pêle-mêle toutes les plantes +de la création, sans que personne s'en souciât le moins du monde. Je +pense que, de mémoire d'homme, on n'avait vu un jardinier émonder les +arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient à leur guise, +sans que ma tante et moi nous eussions l'idée de nous en occuper. + +Cette forêt vierge me déplaisait, car, même enfant, j'avais un goût inné +pour l'ordre. + +La propriété s'appelait le Buisson. Elle était située au fond de la +campagne, à une demi-lieue de l'église et d'un petit village composé +d'une vingtaine de chaumières. Ni château, ni castel, ni manoir à cinq +lieues à la ronde. Nous vivions dans l'isolement le plus complet. Ma +tante allait quelquefois à C..., la ville la plus voisine du Buisson. +Je désirais vivement l'accompagner, de sorte qu'elle ne m'emmenait +jamais. + +Les seuls événements de notre vie étaient l'arrivée des fermiers, qui +apportaient des redevances ou l'argent de leurs termes, et les visites +du curé. + +Oh! l'excellent homme, que mon curé! + +Il venait trois fois par semaine à la maison, s'étant chargé, dans un +jour de beau zèle, de bourrer ma cervelle de toutes les sciences à lui +connues. + +Il poursuivit sa tâche avec persévérance, quoique je m'entendisse à +exercer sa patience. Non pas que j'eusse la tête dure, j'apprenais avec +facilité; mais la paresse était mon péché mignon: je l'aimais, je le +dorlotais, en dépit des frais d'éloquence du curé et de ses efforts +multiples pour extirper de mon âme cette plante de Satan. + +Ensuite, et c'était là le point le plus grave, la faculté du +raisonnement se développa chez moi rapidement. J'entrais dans des +discussions qui mettaient le curé à l'envers; je me permettais des +appréciations qui heurtaient et froissaient souvent ses plus chères +opinions. + +C'était un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de +prendre le contre-pied de ses idées, de ses goûts, de ses assertions. +Cela me fouettait le sang, me tenait l'esprit en éveil. Je soupçonne +qu'il éprouvait le même sentiment et qu'il eût été profondément désolé +si j'avais perdu tout à coup mes habitudes ergoteuses et l'indépendance +de mes idées. + +Mais je n'avais garde, car, lorsque je le voyais se trémousser sur son +siège, ébouriffer ses cheveux avec désespoir, barbouiller son nez de +tabac en oubliant toutes les règles de la propreté, oubli qui n'avait +lieu que dans les cas sérieux, rien n'égalait ma satisfaction. + +Cependant, s'il eût été seul en jeu, je crois que j'aurais résisté +quelquefois au démon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude +d'assister aux leçons, bien qu'elle n'y comprît rien et qu'elle bâillât +dix fois par heure. + +Or, la contradiction, lors même que sa laide personne n'était pas en +scène, la mettait en fureur; fureur d'autant plus grande qu'elle +n'osait rien dire devant le curé. Ensuite, me voir discuter lui +paraissait une monstruosité dans l'ordre physique et moral. Jamais je ne +m'attaquais à elle directement, car elle était brutale et j'avais peur +des coups. Enfin, ma voix,--cependant douce et musicale, je m'en +flatte!--produisait sur ses nerfs auditifs un effet désastreux. + +En cette occurrence, on comprendra qu'il me fût impossible, absolument +impossible, de ne pas mettre en œuvre ma malice pour faire enrager ma +tante et tourmenter mon curé. + +Cependant, je l'aimais, ce pauvre curé! je l'aimais beaucoup, et je +savais que, en dépit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois +jusqu'à l'impertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je +n'étais pas seulement son ouaille préférée, j'étais son enfant de +prédilection, son œuvre, la fille de son cœur et de son esprit. À cet +amour paternel se mêlait une teinte d'admiration pour mes aptitudes, mes +paroles et mes actes en général. + +Il avait pris sa tâche à cœur; il avait juré de m'instruire, de veiller +sur moi comme un ange tutélaire, malgré ma mauvaise tête, ma logique et +mes boutades. Du reste, cette tâche était devenue promptement la plus +douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n'est la seule distraction de +son existence monotone. + +Par la pluie, le vent, la neige, la grêle, la chaleur, le froid, la +tempête, je voyais apparaître le curé, sa soutane retroussée jusqu'aux +genoux et son chapeau sous le bras. Je ne sais si, de ma vie, je l'en ai +vu coiffé. Il avait la manie de marcher la tête découverte, souriant aux +passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d'herbe. Replet et dodu, il +paraissait rebondir sur la terre qu'il foulait d'un pas alerte, et à +laquelle il semblait dire: «Tu es bonne, et je t'aime!» Il était content +de vivre, content de lui-même, content de tout le monde. Sa bonne +figure, rose et fraîche, entourée de cheveux blancs, me rappelait ces +roses tardives qui fleurissent encore sous les premières neiges. + +Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient à sa voix +pour grignoter quelques croûtes de pain qu'il avait eu soin de glisser +dans sa poche avant de quitter le presbytère. Perrine, la fille de +basse-cour, venait lui faire la révérence, puis Suzon, la cuisinière, +s'empressait d'ouvrir la porte et de l'introduire dans le salon où nous +prenions nos leçons. + +Ma tante, plantée dans un fauteuil avec la grâce d'un paratonnerre un +peu épais, se levait à son approche, lui souhaitait la bienvenue d'un +air maussade et se lançait au galop sur le chapitre de mes méfaits. +Après quoi, se rasseyant tout d'une pièce, elle prenait un tricot, son +chat favori sur ses genoux, et attendait, ou n'attendait pas, l'occasion +de me dire une chose désagréable. + +Le bon curé écoutait avec patience cette voix rêche qui brisait le +tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale était pour lui, et +me menaçait du doigt en souriant à moitié. Dieu merci, il connaissait ma +tante de longue date. + +Nous nous installions à une petite table que nous avions placée près de +la fenêtre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir +assez éloignés de ma tante, qui trônait près de la cheminée, au fond de +l'appartement, puis de permettre à mes yeux de suivre le vol des +hirondelles et des mouches; et, en hiver, d'observer les effets de la +neige et du givre sur les arbres du jardin. + +Le curé posait sa tabatière à côté de lui, un mouchoir à carreaux sur le +bras de son fauteuil, et la leçon commençait. + +Quand ma paresse n'avait pas été trop grande, les choses allaient bien, +tant qu'il s'agissait des devoirs à corriger, car, quoiqu'ils fussent le +plus courts possible, ils étaient toujours soignés. Mon écriture était +nette et mon style facile. Le curé secouait la tête d'un air satisfait, +prisait avec enthousiasme, et répétait: «Bon, très bon!» sur tous les +tons. + +Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa +soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien présenter +s'il avait une perruque noire, des culottes collantes et un habit de +velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait. + +L'idée du curé en culotte et en perruque était si plaisante, que je +partais d'un grand éclat de rire. Alors ma tante s'écriait: + +«Sotte! petite bête!» + +Et autres aménités de ce genre, qui avaient le privilège d'être aussi +parlementaires qu'explicites. + +Le curé me regardait en souriant, et répétait deux ou trois fois: + +«Ah! jeunesse! belle jeunesse!» + +Et un souvenir rétrospectif sur ses quinze ans lui faisait ébaucher un +soupir. + +Après cela, nous passions à la récitation, et les choses n'allaient plus +si bien. C'était l'heure critique, le moment de la causerie, des +opinions personnelles, des discussions, voire même des disputes. + +Le curé aimait les hommes de l'antiquité, les héros, les actions presque +fabuleuses dans lesquelles le courage physique a joué un rôle +important. Cette préférence était étrange, car il n'était pas +précisément pétri de l'argile qui fait les héros. + +J'avais remarqué qu'il n'aimait point à retourner chez lui à la nuit, et +cette découverte, tout en me le rendant plus cher, car j'étais moi-même +fort poltronne, ne pouvait me laisser aucune illusion sur son courage. + +Ensuite, sa bonne âme placide, tranquille, amie du repos, de la routine, +de ses ouailles et du corps qui la possédait, n'avait jamais, au grand +jamais, rêvé le martyre. Je le voyais pâlir, autant du moins que ses +joues roses le lui permettaient, en lisant le récit des supplices +infligés aux premiers chrétiens. + +Il trouvait très beau d'entrer dans le paradis d'un bond héroïque, mais +il pensait qu'il était bien doux de s'avancer tranquillement vers +l'éternité sans fatigue et sans hâte. Il n'avait pas de ces élans +exaltés qui inspirent le désir de la mort pour voir plus tôt le +souverain des mondes et du temps. Oh! point du tout! Il était décidé à +s'en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il désirait +sincèrement que ce fût le plus tard possible. + +J'avoue que mon tempérament, qui ne brille pas par la corde héroïque, +s'arrange de cette morale douce et facile. + +Néanmoins, il en tenait pour ses héros; il les admirait, les exaltait, +les aimait d'autant plus, sans doute, que, le cas échéant, il se sentait +absolument incapable de les imiter. + +Quant à moi, je ne partageais ni ses goûts, ni ses admirations. +J'éprouvais une antipathie prononcée pour les Grecs et les Romains. Par +un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j'avais décidé que +ces derniers ressemblaient à ma tante..., ou que ma tante leur +ressemblait, comme on voudra, et, du jour où je fis ce rapprochement, +les Romains furent jugés, condamnés, exécutés dans mon esprit. + +Cependant le curé s'obstinait à barboter avec moi dans l'histoire +romaine, et je m'entêtais, de mon côté, à n'y prendre aucun intérêt. Les +hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se +confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations +admiratives, se fâcher, raisonner, rien n'ébranlait mon insensibilité et +mon idée personnelle. + +Par exemple, racontant l'histoire de Mucius Scévola, je terminais ainsi: + +«Il brûla sa main droite pour la punir de s'être trompée, ce qui prouve +qu'il n'était qu'un sot!» + +Le curé, qui m'écoutait un instant auparavant d'un air béat, tressautait +d'indignation. + +«Un sot! mademoiselle... Et pourquoi cela? + +--Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur, +répondais-je, que Porsenna n'en était ni plus ni moins vivant, et que le +secrétaire ne s'en portait pas mieux. + +--Bien, ma petite; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège +immédiatement. + +--Ceci, monsieur le curé, prouve que Porsenna n'était qu'un poltron. + +--Soit! mais Rome était délivrée, et grâce à qui? grâce à Scévola, grâce +à son action héroïque!» + +Et le curé, qui, frémissant à l'idée de se brûler le bout du petit +doigt, n'en admirait que mieux Mucius Scévola, de s'exalter, de se +démener pour me faire apprécier son héros. + +«J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenais-je tranquillement; ce +n'était qu'un sot, et un grand sot!» + +Le curé, suffoqué, s'écriait: + +«Quand les enfants se mêlent de raisonner, les mortels entendent bien +des sottises. + +--Monsieur le curé, vous m'avez appris, l'autre jour, que la raison est +la plus belle faculté de l'homme. + +--Sans doute, sans doute, quand il sait s'en servir. Puis, je parlais de +l'homme fait, et non des petites filles. + +--Monsieur le curé, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.» + +L'excellent homme, un peu déconcerté, s'ébouriffait les cheveux avec +énergie, ce qui lui donnait l'air d'une tête de loup poudrée à blanc. + +«Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me disait-il quelquefois; +c'est un péché d'orgueil. Vous ne m'aurez pas toujours pour vous +répondre, et quand vous serez aux prises avec la vie, vous apprendrez +qu'on ne discute pas avec elle, qu'on la subit.» + +Mais je me souciais bien de la vie! J'avais un curé pour exercer ma +logique, et cela me suffisait. + +Lorsque je l'avais bien taquiné, ennuyé, harcelé, il s'efforçait de +donner à son visage une expression sévère, mais il était obligé de +renoncer à son projet, sa bouche, toujours souriante, se refusant +absolument à lui obéir. + +Alors il me disait: + +«Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos empereurs romains, et vous +ferez en sorte de ne pas confondre Tibère avec Vespasien. + +--Laissons ces bonshommes, monsieur le curé, lui répondais-je, ils +m'ennuient. Savez-vous que, si vous aviez vécu de leur temps, ils vous +auraient grillé vif, ou arraché la langue et les ongles, ou coupé en +petits morceaux menus comme chair à pâté!» + +À ce sombre tableau, le curé tressaillait légèrement, et s'en allait en +trottinant, sans daigner me répondre. + +Je savais que son mécontentement était arrivé à son apogée quand il +m'appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom cérémonieux en était la plus +vive manifestation, et j'avais des remords, jusqu'au moment où je le +voyais apparaître de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux +lèvres. + + + + +II + + +Ma tante me brutalisait quand j'étais enfant, et j'avais tellement peur +des coups que je lui obéissais sans discuter. + +Elle me battit encore le jour où j'atteignis mes seize ans, mais ce fut +pour la dernière fois. À partir de ce jour, fécond pour moi en +événements intimes, une révolution, qui grondait sourdement dans mon +esprit depuis quelques mois, éclata tout à coup et changea complètement +ma manière d'être avec ma tante. + +En ce temps-là, le curé et moi nous repassions l'histoire de France, que +je me flattais de très bien connaître. Il est certain que, étant données +les lacunes et les restrictions de mon livre, mon savoir était aussi +grand que possible. + +Le curé professait pour ses rois un amour poussé jusqu'à la vénération, +et, cependant, il n'aimait pas François Ier. Cette antipathie était +d'autant plus singulière que François Ier était valeureux et qu'il +est resté populaire. Mais il n'allait pas au curé, qui ne perdait jamais +l'occasion de le critiquer; aussi, par esprit de contradiction, je le +choisis pour mon favori. + +Le jour dont j'ai parlé plus haut, je devais réciter la leçon concernant +mon ami. Je ruminai longtemps la veille pour trouver un moyen de le +faire briller aux yeux du curé. Malheureusement, je ne pouvais que +répéter les expressions de mon histoire, en émettant des opinions qui +reposaient beaucoup plus sur une impression que sur un raisonnement. + +Il y avait une heure que je me cassais la tête à réfléchir, quand une +idée brillante me traversa l'esprit: + +«La bibliothèque!» m'écriai-je. + +Aussitôt, je traversai en courant un long corridor, et pénétrai, pour la +première fois, dans une pièce de moyenne grandeur, entièrement tapissée +de rayons couverts de livres réunis entre eux par les fils tenus d'une +multitude de toiles d'araignée. Elle communiquait avec les appartements +qu'on avait fermés après la mort de mon oncle pour ne plus jamais y +entrer; elle sentait tellement le moisi, le renfermé, que je fus presque +suffoquée. Je m'empressai d'ouvrir la fenêtre qui, très petite, n'avait +ni volets ni persiennes et donnait sur le coin le plus sauvage du +jardin; puis je procédai à mes recherches. Mais comment découvrir +François Ier au milieu de tous ces volumes? + +J'allais abandonner la partie, quand le titre d'un petit livre me fit +pousser un cri de joie. C'étaient les biographies des rois de France +jusqu'à Henri IV exclusivement. Une gravure assez bonne, représentant +François Ier dans le splendide costume des Valois, était jointe à la +biographie. Je l'examinai avec étonnement. + +«Est-il possible, me dis-je émerveillée, qu'il y ait des hommes aussi +beaux que cela!» + +Le biographe, qui ne partageait pas l'antipathie du curé pour mon héros, +en faisait l'éloge sans aucune restriction. Il parlait, avec une +conviction enthousiaste de sa beauté, de sa valeur, de son esprit +chevaleresque, de la protection éclairée qu'il accorda aux lettres et +aux arts. Il terminait par deux lignes sur sa vie privée, et j'appris ce +que j'ignorais complètement, c'est que: + +«François Ier menait joyeuse vie et aimait prodigieusement les +femmes. Qu'il préféra grandement et sincèrement belle dame Anne de +Pisseleu, à laquelle il donna le comté d'Étampes, qu'il érigea en duché +pour lui être moult agréable.» + +De ces quelques mots, je tirai les conclusions suivantes: Premièrement, +ayant découvert, depuis un mois, que mon existence était monotone, qu'il +me manquait beaucoup de choses, que la possession d'un curé, d'une +tante, de poules et de lapins ne suffisait point au bonheur, je décidai +qu'une joyeuse vie étant évidemment le contraire de la mienne, François +Ier avait fait preuve d'un grand jugement en la choisissant; + +Deuxièmement, qu'il professait certainement la sainte vertu de charité +prêchée par mon curé, puisqu'il aimait tant les femmes; + +Troisièmement, qu'Anne de Pisseleu était une heureuse personne, et que +j'aurais bien voulu qu'un roi me donnât un comté érigé en duché pour +m'être «moult agréable». + +«Bravo! m'écriai-je en lançant le livre au plafond et en le rattrapant +lestement. Voici de quoi confondre le curé et le convertir à mon +opinion.» + +Le soir, dans mon lit, je relus la petite biographie. + +«Quel brave homme que ce François Ier! me dis-je. Mais pourquoi +l'auteur ne parle-t-il que de son affection pour les femmes? Pourquoi +n'a-t-il pas écrit qu'il aimait aussi les hommes? Après tout, chacun a +son goût! mais si je juge les femmes d'après ma tante, je crois que +j'aurais une préférence marquée pour les hommes.» + +Puis je me rappelai que le biographe était du sexe masculin, et je +pensai qu'il avait sans doute cru poli, aimable et modeste, de se +passer sous silence, lui et ses congénères. + +Je m'endormis sur cette idée lumineuse. + +Le lendemain, je me levai fort contente. D'abord j'avais seize ans; +ensuite, la petite créature, qui se regardait dans la glace, examinait +un visage qui ne lui déplaisait pas; puis je fis deux ou trois +pirouettes en songeant à la stupéfaction du curé devant ma science +nouvelle. + +Dans mon impatience, j'étais installée à ma table depuis un temps assez +long, quand il arriva, rose et souriant. À sa vue, le cœur me battit un +peu, comme celui des grands capitaines à la veille d'une bataille. + +«Voyons, ma petite, me dit-il quand les devoirs furent corrigés et qu'il +eut fait la grimace sur leur laconisme, passons à François Ier, et +examinons-le sous toutes les faces.» + +Il s'établit commodément dans son fauteuil, prit sa tabatière d'une +main, son mouchoir de l'autre, et, me regardant de côté, se prépara à +soutenir la discussion qu'il prévoyait. + +Je partis à fond de train sur mon sujet; je m'agitai, m'animai, +m'enthousiasmai; j'appuyai beaucoup sur les qualités prônées dans mon +histoire, après quoi je passai à mes connaissances particulières. + +«Et quel charmant homme, monsieur le curé! Sa taille était majestueuse, +sa figure noble et belle; une si jolie barbe taillée en pointe et de si +beaux yeux!» + +Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, et le curé, effarouché, +se dressant tout raide comme ces diablotins à ressort enfermés dans des +boîtes en carton, s'écria: + +«Où avez-vous pris ces balivernes, mademoiselle? + +--Ceci, c'est mon secret», dis-je avec un petit sourire mystérieux. + +Et brûlant mes vaisseaux: + +«Monsieur le curé, je ne sais pas ce que vous a fait ce pauvre François +Ier! Savez-vous qu'il avait beaucoup de jugement? Il menait joyeuse +vie et aimait prodigieusement les femmes.» + +Alors les yeux du curé s'ouvrirent si grands que j'eus peur de les voir +éclater. Il cria: «Saint Michel! saint Barnabé!» et laissa tomber sa +tabatière avec un bruit si sec, que le chat, étendu dans une bergère, +sauta à terre avec un miaulement désespéré. + +Ma tante, qui dormait, se réveilla en sursaut et s'écria: + +«Vilaine bête!» + +En s'adressant à moi, non au chat, sans savoir de quoi il s'agissait. +Mais cette épithète composait invariablement l'exorde et la péroraison +de tous ses discours. + +Certes, je m'attendais à produire un grand effet; cependant, je restai +un peu interdite devant la physionomie vraiment extraordinaire du curé. + +Mais je repris bientôt imperturbablement: + +«Il aima particulièrement une belle dame à laquelle il donna un duché. +Avouez, monsieur le curé, qu'il était bien bon, et que c'eût été bien +agréable d'être à la place d'Anne de Pisseleu? + +--Sainte Mère de Dieu! murmura le curé d'une voix éteinte, cette enfant +est possédée! + +--Qu'y a-t-il? cria ma tante en transperçant son chignon d'une de ses +aiguilles à tricoter. Mettez-la à la porte, si elle se permet des +impertinences. + +--Mon enfant, reprit le curé, où avez-vous appris ce que vous venez de +me dire? + +--Dans un livre, répondis-je laconiquement, sans faire mention de la +bibliothèque. + +--Et comment pouvez-vous répéter de telles abominations? + +--Abominations! dis-je, scandalisée. Quoi! monsieur le curé, vous +trouvez abominable que François Ier fût généreux et aimât les femmes! +Vous ne les aimez donc pas, vous? + +--Que dit-elle? rugit ma tante, qui, m'écoutant attentivement depuis +quelques instants, tira de ma question les pronostics les plus +désastreux. Petite effrontée! vous... + +--Paix, ma bonne dame, paix! interrompit le curé, paraissant-en ce +moment soulagé d'un grand poids. Laissez-moi m'expliquer avec Reine. +Voyons, que trouvez-vous de louable dans la conduite de François Ier? + +--Vraiment, c'est bien simple, répondis-je d'un ton un peu dédaigneux, +en songeant que mon curé vieillissait et commençait à avoir la +compréhension lente. Vous me prêchez tous les jours l'amour du prochain, +il me semble que François Ier mettait en pratique votre précepte +favori: Aimez le prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.» + +À peine eus-je fini ma phrase que le curé, essuyant son visage sur +lequel coulaient de grosses gouttes de sueur, se renversa dans son +fauteuil et, les deux mains sur le ventre, s'abandonna à un rire +homérique qui dura si longtemps que des larmes de dépit et de +contrariété m'en vinrent aux yeux. + +«En vérité, dis-je d'une voix tremblante, j'ai été bien sotte de me +donner tant de mal pour apprendre ma leçon et vous faire admirer +François Ier. + +--Mon bon petit enfant, me dit-il enfin, reprenant son sérieux et +employant son expression favorite lorsqu'il était content de moi, ce +qui m'étonna beaucoup, mon bon petit enfant, je ne savais pas que vous +professiez une telle admiration pour les gens qui mettent en pratique la +vertu de charité. + +--Dans tous les cas, ce n'est pas risible, répondis-je d'un ton +maussade. + +--Allons, allons, ne nous fâchons pas.» + +Et le curé, me donnant une petite tape sur la joue, abrégea la leçon, me +dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la +bibliothèque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse. + +Il n'avait pas encore quitté la cour que ma tante s'élançait sur moi, et +me secouant à m'en disloquer l'épaule: + +«Vilaine péronnelle! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le +curé s'en aille si tôt? + +--Pourquoi vous mettez-vous en colère, dis-je, si vous ne savez pas ce +dont il est question? + +--Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au curé, +effrontée?» + +Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour exhaler sa colère, elle +me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit à la porte comme un +petit chien. + +Je m'enfuis dans ma chambre, où je me barricadai solidement. Mon premier +soin fut d'ôter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts +secs et maigres de ma tante avaient laissé des marques bleues sur mes +épaules. + +«Vile petite esclave, dis-je en montrant le poing à mon image, +supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lâcheté, +tu n'oses pas te révolter?» + +Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la réaction se +produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup. + +«Qu'ai-je donc fait, pensai-je, pour être traitée ainsi? La vilaine +femme! Ensuite, pourquoi le curé avait-il une si drôle de figure pendant +que je lui récitais ma leçon?» + +Et je me mis à rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes +joues. Mais j'eus beau creuser ce problème, je n'en trouvai pas la +solution. + +M'approchant de la fenêtre ouverte, je contemplai mélancoliquement le +jardin et je commençais à reprendre mon sang-froid, quand il me sembla +reconnaître la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me penchai un +peu pour écouter leur conversation. + +«Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous +la brutalisez, elle se plaindra à M. de Pavol, qui la prendra chez lui. + +--Je voudrais bien voir ça! Mais comment voulez-vous qu'elle songe à son +oncle? C'est à peine si elle connaît son existence. + +--Bah! la petite est futée! il lui suffira d'un instant de mémoire pour +vous envoyer promener, si vous la rendez malheureuse, et ses bons +revenus disparaîtront avec elle. + +--Ah! bien, nous verrons... Je ne la battrai plus, mais...» + +Elles s'éloignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase. + +Après le dîner, où je refusai de paraître, j'allai trouver Suzon. + +Suzon avait été l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinière. +Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer +l'une de l'autre. On aura peine à me croire, si je dis que Suzon aimait +sincèrement sa maîtresse; cependant c'est l'exacte vérité. + +Mais si elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans +l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux +circonstances et à la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la +mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment +des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allât jamais +à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme +celle de Perrette. + +«Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis +donc riche? + +--Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle? + +--Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me répondes et me +dises où demeure mon oncle de Pavol. + +--Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole! +Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je +ne sais rien. + +--Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce +que tu disais à ma tante tout à l'heure! + +--Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de +me faire parler.» + +Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions. + +Je remontai dans ma chambre, très agacée, et, restant longtemps accoudée +à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je +formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus +avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être +désagréable. + +Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai +en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités +d'autrefois. Je sentis que je n'étais plus la même personne et +m'endormis consolée. + +Dans la nuit, je rêvai que ma tante, transformée en dragon, luttait +contre François Ier qui la pourfendait de sa grande épée. Il me +prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le curé nous +regardait d'un air désolé et s'essuyait le visage avec son mouchoir à +carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en +découlait comme s'il l'avait trempé dans la rivière. + + + + +III + + +Le lendemain, à peine étions-nous installés à notre table, le curé et +moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vîmes entrer Perrine, +le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrés de paille à la main. + +«Le feu est-il à la maison? demanda ma tante. + +--Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sûr! La vache est dans +le champ d'orge qui poussait si bien, elle ravage tout, je ne peux pas +la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le +potager. + +--Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lançant un regard +courroucé, car ledit potager était un lieu sacré pour elle et l'objet de +ses seules amours. + +--Mes beaux chapons! grogna Suzon, qui jugea à propos de faire une +apparition et d'unir sa note bourrue à la note criarde de sa maîtresse. + +--Ah! péronnelle!» cria ma tante. + +Elle se précipita à la suite des domestiques en frappant la porte avec +colère. + +«Monsieur le curé, dis-je aussitôt, croyez-vous que, dans l'univers +entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante? + +--Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci? + +--Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le curé? Elle m'a battue! + +--Battue! répéta le curé d'un ton incrédule, tant il lui paraissait +incroyable qu'on osât toucher seulement du bout du doigt à un petit être +aussi délicat que ma personne. + +--Oui, battue! et si vous ne me croyez pas, je vais vous montrer la +trace des coups.» + +À ces mots, je commençai à déboutonner ma robe. Le curé regarda devant +lui d'un air effaré. + +«C'est inutile, c'est inutile! je vous crois sur parole, s'écria-t-il +précipitamment, le visage cramoisi et baissant pudiquement les yeux sur +la pointe de ses souliers. + +--Me battre le jour de mes seize ans! repris-je en rattachant ma robe. +Savez-vous que je la déteste!» + +Et je frappai la table de mon poing fermé, ce qui me fit grand mal. + +«Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le curé tout ému, +calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait. + +--Rien du tout! Quand vous êtes parti, elle m'a appelée effrontée et +s'est jetée sur moi comme une furie. La vilaine femme! + +--Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures. + +--Ah! par exemple! m'écrirai-je en reculant brusquement ma chaise et en +me promenant à grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais, +jamais!» + +Le curé se leva de son côté et se mit à marcher en sens inverse de moi, +de sorte que nous continuâmes la conversation en nous croisant +continuellement, comme l'ogre et le petit Poucet, quand celui-ci a volé +une des bottes de sept lieues et que le monstre est à sa poursuite. + +«Il faut être raisonnable, Reine, et prendre cette humiliation en esprit +de pénitence, pour la rémission de vos péchés. + +--Mes péchés! dis-je en m'arrêtant et en haussant légèrement les +épaules; vous savez bien, monsieur le curé, qu'ils sont si petits, si +petits que ce n'est pas la peine d'en parler. + +--Vraiment! dit le curé qui ne put réprimer un sourire. Alors, puisque +vous êtes une sainte, prenez vos ennuis en patience pour l'amour de +Dieu. + +--Ma foi, non! répliquai-je d'un ton très décidé. Je veux bien aimer le +bon Dieu un peu..., pas trop,--ne froncez pas le sourcil, monsieur le +curé,--mais j'entends qu'il m'aime assez pour ne point être satisfait de +me voir malheureuse. + +--Quelle tête! s'écria le curé. Quelle éducation j'ai faite là! + +--Enfin, continuai-je en me remettant en marche, je veux me venger, et +je me vengerai. + +--Reine, c'est très mal. Taisez-vous et écoutez-moi. + +--La vengeance est le plaisir des dieux, répondis-je en sautant pour +attraper une grosse mouche qui voltigeait au-dessus de ma tête. + +--Parlons sérieusement, ma petite. + +--Mais je parle sérieusement, dis-je en m'arrêtant un instant devant une +glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait +très bien. Vous verrez, monsieur le curé! je prendrai un sabre et je +décapiterai ma tante, comme Judith avec Holopherne. + +--Cette enfant est enragée! s'écria le curé d'un air désolé. Restez un +peu tranquille, mademoiselle, et ne dites pas de sottises. + +--Soit, monsieur le curé, mais avouez que Judith ne valait pas deux +sous?» + +Le curé s'adossa à la cheminée et introduisit délicatement une prise de +tabac dans ses fosses nasales. + +«Permettez, ma petite; cela dépend du point de vue auquel on se place. + +--Que vous êtes peu logique! dis-je. Vous trouvez superbe l'action de +Judith, parce qu'elle délivrait quelques méchants Israélites qui ne me +valaient certainement pas, et qui ne devraient guère vous intéresser, +puisqu'ils sont morts et enterrés depuis si longtemps!... et vous +trouveriez très mal que j'en fisse autant pour ma propre délivrance! Et +Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai-je en pirouettant plusieurs +fois sur mes talons. + +--Vous avez bonne opinions de vous-même, répondit le curé, qui +s'efforçait de prendre un air sévère. + +--Ah! excellente! + +--Voyons! voulez-vous m'écouter, maintenant? + +--Je suis sûre, dis-je en poursuivant mon idée, qu'Holopherne était +infiniment plus agréable que ma tante, et que je me serais parfaitement +entendue avec lui. Par conséquent, je ne vois pas trop ce qui +m'empêcherait d'imiter Judith. + +--Reine! cria le curé en frappant du pied. + +--Mon cher curé, ne vous fâchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous +rassurer, je ne tuerai pas ma tante, j'ai un autre moyen pour me +venger. + +--Contez-moi cela», dit l'excellent homme, déjà radouci et se laissant +tomber sur un canapé. + +Je m'assis à côté de lui. + +«Voilà! Vous avez entendu parler de mon oncle de Pavol? + +--Certainement; il demeure près de V... + +--Fort bien. Comment s'appelle sa propriété? + +--Le Pavol. + +--Alors, en écrivant à mon oncle au château de Pavol, près de V..., la +lettre arriverait sûrement? + +--Sans doute. + +--Eh bien, monsieur le curé, ma vengeance est trouvée. Vous savez que si +ma tante ne m'aime pas, en revanche elle aime mes écus? + +--Mais, mon enfant, où avez-vous appris cela? me dit le curé, ahuri. + +--Je le lui ai entendu dire à elle-même; ainsi je suis sûre de ce que +j'avance. Elle craint par-dessus tout je ne me plaigne à M. de Pavol et +que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer +d'écrire à mon oncle; et il n'est pas dit, continuai-je après un instant +de réflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre. + +--Allons! c'est assez innocent, dit le bon curé en souriant. + +--Vous voyez! m'écriai-je en battant des mains, vous m'approuvez! + +--Oui, jusqu'à un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne +devez pas être battue, mais je vous défends l'impertinence. Ne vous +servez de votre arme qu'en cas de légitime défense, et rappelez-vous que +si votre tante a des défauts, vous devez cependant la respecter et ne +point être agressive.» + +Je fis une moue significative. + +«Je ne vous promets rien... ou plutôt, tenez, pour être franche, je vous +promets de faire précisément le contraire de ce que vous venez de dire. + +--C'est une véritable révolte!... Je finirai par me fâcher, Reine. + +--C'est plus qu'une révolte, répliquai-je d'un ton grave, c'est une +révolution. + +--J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le curé. Mademoiselle de +Lavalle, faites-moi le plaisir de vous soumettre à mon autorité. + +--Écoutez, repris-je d'un ton câlin, je vous aime de tout mon cœur, vous +êtes même la seule personne que j'aime au monde...» + +Le visage du curé s'épanouit. + +«Mais je déleste, j'exècre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais +sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle...» + +Ici le curé, dont l'expression s'était rembrunie, m'interrompit par une +vive exclamation. + +«Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous, vous savez bien +que vous êtes de mon avis. + +--Quelle éducation, quelle éducation! murmura le curé d'un ton piteux. + +--Monsieur le curé, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je +vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant +donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la +tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis à moi-même de lui +être très désagréable. J'ai pris la lune et les étoiles à témoin de mon +serment. + +--Mon enfant, me dit le curé sérieusement, vous ne voulez pas m'écouter, +et vous vous en repentirez. + +--Bah! c'est ce que nous verrons!... J'entends ma tante, elle est +furieuse, car c'est moi qui ai lâché la vache, les lapins et les +chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce, +monsieur le curé; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des +marques noires sur les épaules.» + +Ma tante entra comme un ouragan, et le curé, complètement abasourdi, +n'eut pas le temps de me répondre. + +«Reine, venez ici!» cria-t-elle, le visage empourpré par la colère et la +course désordonnée qu'elle avait dû faire après les lapins. + +Je lui fis un grand salut. + +«Je vous laisse avec le curé», dis-je en adressant un signe +d'intelligence à mon allié. + +La croisée, fort heureusement, était ouverte. + +Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fenêtre et me laissai +glisser dans le jardin, au grand ébahissement de ma tante, qui s'était +placée devant la porte pour me couper la retraite. + +Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en réalité je me +cachai derrière un laurier et que j'entrai dans un accès de jubilation +sans pareil en écoutant les reproches du curé et les exclamations +furibondes de ma tante. + +Le soir, pendant le dîner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel +on a pris un os. + +Elle grognait Suzon qui l'envoyait promener, maltraitait son chat, +jetait l'argenterie sur la table en faisant un tapage affreux; enfin, +exaspérée par mon air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la +lança par la fenêtre. + +Je saisis aussitôt un plat de riz, auquel elle n'avait pas encore goûté, +et le précipitai à la suite de la carafe. + +«Misérable pécore! hurla ma tante en s'élançant sur moi. + +--N'approchez pas, dis-je en reculant; si vous me touchez, j'écris ce +soir même à mon oncle de Pavol. + +--Ah!... dit ma tante, qui resta pétrifiée, le bras en l'air. + +--Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques +jours, car je ne veux pas être battue. + +--Votre oncle ne vous croira pas! cria ma tante. + +--Oh! que si!... Vos doigts ont laissé leur empreinte sur mes épaules. +Je sais qu'il est très bon et je m'en irai avec lui.» + +Je n'avais certes aucune notion sur le caractère de mon oncle, étant +âgée de six ans quand je l'avais vu pour la première et la dernière +fois. Mais je pensai que je devais paraître en savoir très long sur son +compte et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie. + +Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'épancher dans le sein de +Suzon. + + + + +IV + + +La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon temps à lutter +contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche +devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous; elle +m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase. + +J'affirme que cette manière de procéder m'était particulièrement +pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu +avec le curé, mais c'était absolument insuffisant; aussi avais-je pris +l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de +me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des +heures entières... + +Mon cher miroir! ami fidèle! confident de mes plus secrètes pensées! + +Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à l'influence +énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je +ne détermine pas le sexe de cet esprit, étant bien convaincue que les +individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs +qualités extérieures. + +Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question: +«De l'influence du miroir sur l'intelligence et le cœur de l'homme.» + +Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce, +qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle +Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataugé toute leur vie pour leur +plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit +avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon +traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs: il serait clair, +net, pratique, avec une pointe de causticité, et il faudrait pousser +bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces +qualités ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus +mentionnées. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce +grand œuvre, je me contente de conserver à mon miroir une sincère +affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de +reconnaissance. + +Je sais bien que, devant cette révélation, quelques-uns de ces esprits +fâcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la +coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends +éprouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et +remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas +certain, vous avouerez que l'intérêt personnel, pour ne pas dire un plus +gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments. + +Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec +mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité +devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions +des discussions qui menaçaient de dégénérer en tempêtes. + +Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tardé à +découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait +une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur +celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification +d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement, +il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma +tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle +et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des +sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien +répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages +avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une idée très +imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la +vie. + +Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses +raisons secrètes pour ne point vanter devant moi le roi de la +création,--excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne +pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,--car il n'opposait que de +bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante. + +Le dîner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un +poulet, d'une salade aux œufs durs et de lait _égoutté_, quand c'était +la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère chez lui, et dont le +palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les +mains et en criant la faim. + +Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la +conversation était non moins invariable que le menu du dîner. + +«Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait, +n'était modifiée que par le changement du qualificatif. + +--Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de +marcher par ce joli soleil!» + +S'il avait plus, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il était tombé de +la grêle, des pierres ou du soufre, le curé eût également exprimé sa +satisfaction, soit en s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien +clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant. + +«Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon +temps on prenait des robes blanches à Pâques. + +--Les robes blanches vous allaient-elles bien?» demandais-je vivement. + +Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard +préventif avant de répondre: + +«Certainement, très bien. + +--Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime +conviction. + +--De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que +lorsqu'on les interrogeait. + +--Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante? + +--Quand on m'interrogeait, pas autrement. + +--Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante? + +--Certainement, ma nièce. + +--La vilaine époque!» soupirais-je en levant les yeux au ciel. + +Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait +ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la +tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête. + +La conversation, arrivée à ce point... aigu, tombait subitement, +jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les +efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise +à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création +entière. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes, +il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de +chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espèces. + +«Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien», disait ma tante +dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel. + +Le curé, qui avait la certitude désolante de n'être point une femme, +baissait la tête et paraissait rempli de contrition. + +«Quels mécréants! quels sacripants! reprenait-elle en me regardant d'un +air furieux, comme si j'avais appartenu à l'espèce en question. + +--Hum! répondait le curé. + +--Des gens qui ne pensent qu'à jouir, qu'à manger! continuait ma tante, +qui avait sur le cœur la pauvreté léguée par son mari. Quels suppôts de +Satan! + +--Hum! hum! reprenait le curé en hochant la tête. + +--Monsieur le curé, m'écriais-je avec impatience, hum! n'est pas un +argument très fort. + +--Permettez, permettez, répondait le brave homme troublé dans la +dégustation de son dîner; je crois que Mme de Lavalle va au delà de +sa pensée en employant cette expression: suppôts de Satan. Mais il est +certain que beaucoup d'hommes ne méritent pas une grande confiance. + +--Vous êtes comme François Ier, vous aimez mieux les femmes? +disais-je de mon petit air candide. + +--Palsambleu! s'écriait ma tante, qui avait remplacé certains mots très +énergiques par cette expression empruntée à son mari et qui lui +paraissait tout aristocratique; palsambleu! taisez-vous, sotte!» + +Mais le curé lui adressait un signe mystérieux, et l'excellente dame se +mordait les lèvres. + +«Et vos héros, monsieur le curé? et vos Grecs? et vos Romains? + +--Oh! les hommes d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux d'autrefois, +disait le curé, bien convaincu qu'il exprimait une grande vérité. + +--Et les curés? reprenais-je. + +--Les curés sont hors de cause», répondait-il avec un bon sourire. + +Ce genre de conversation, rempli de sous-entendus, avait pour privilège +de m'agacer énormément. J'avais conscience qu'un monde d'idées et de +sentiments, que je ne devais pas tarder du reste à découvrir, m'était +fermé. Je doutais que le jugement porté par ma tante sur l'humanité fût +absolument juste, mais je comprenais que j'ignorais beaucoup de choses +et que je risquais de croupir longtemps dans mon ignorance. + +Un matin que je méditais sur cette lamentable situation, l'idée me vint +de consulter les trois personnes que j'étais à même de voir tous les +jours: Jean, le fermier, Perrine et Suzon. + +Cette dernière ayant vécu à C..., je décidai que son appréciation devait +être basée sur une grande expérience, et je la gardai pour la bonne +bouche. + +M'enveloppant dans un capulet, je pris mes sabots et m'acheminai vers la +ferme, située à un kilomètre de la maison. + +Tout en barbotant, pataugeant, enfonçant, j'arrivai près de Jean, qui +nettoyait sa charrue. + +«Bonjour, Jean. + +--Ben le bonjour, mamselle! dit Jean en ôtant son bonnet de laine, ce +qui permit à ses cheveux de se dresser tout droits sur sa tête. Quand +ils n'étaient pas soumis à une pression quelconque, c'était une +particularité de leur tempérament de se livrer à ce petit exercice. + +--Je viens vous consulter sur une chose très, très importante, dis-je en +appuyant sur l'adverbe pour éveiller son intelligence, que je savais +disposée à courir la prétantaine quand on le questionnait. + +--À votre service, mamselle. + +--Ma tante, dit que tous les hommes sont des sacripants; quel est votre +avis sur ce sujet, Jean? + +--Des sacripants! répéta Jean, qui écarquilla les yeux comme s'il +apercevait un monstre devant lui. + +--Oui, mais c'est l'opinion de ma tante et je veux avoir la vôtre? + +--Dame! ça se pourrait ben tout de même! + +--Mais ce n'est pas une opinion, cela, Jean! Voyons! croyez-vous, oui ou +non, que les hommes sont généralement des sacripants?» + +Jean appuya le bout de son nez sur l'index de sa main droite, ce qui +est, comme on le sait, l'indice d'une profonde méditation. + +Après avoir réfléchi une bonne minute, il me fit cette réponse claire et +décisive: + +«Écoutez, mamselle, je vas vous dire! ça se pourrait ben que oui, mais +ça se pourrait ben que non. + +--Buse!» lui dis-je, indignée de contempler un tel phénomène de bêtise. + +Il ouvrit les yeux, il ouvrit la bouche, il ouvrit les mains, il eût +ouvert toute sa personne, s'il avait pu, pour mieux manifester son +étonnement. + +Je revins dans la cour du Buisson, en pestant contre la boue, mes +sabots, Jean et moi-même. + +«Perrine, criai-je, viens ici!» + +Perrine, qui nettoyait les terrines de sa laiterie, accourut aussitôt, +une poignée d'orties à la main, les bras nus, le visage rouge comme une +pomme d'api et le bonnet sur le derrière de la tête, selon son habitude. + +«Quelle est ton opinion sur les hommes? dis-je brusquement. + +--Sur les hom...» + +Et Perrine, de pomme d'api devenue pivoine, laissa tomber ses orties, +prit le coin de son tablier, releva la jambe gauche et resta perchée +sur la droite en me regardant d'un air ébahi. + +«Eh bien, réponds donc! Que penses-tu des hommes? + +--Mamselle veut rire, ben sûr! + +--Mais non, je parle sérieusement. Réponds vite! + +--Dame! mamselle, me dit Perrine en se remettant d'aplomb sur les deux +jambes, quand ce sont de beaux gas, m'est avis qu'il y a des choses pus +désagréables à regarder!» + +Cette manière d'envisager la question me donna grandement à réfléchir. + +«Je ne parle pas du physique, repris-je en haussant les épaules, mais du +moral? + +--Ma foi! je les trouve ben aimables! répondit Perrine, dont les petits +yeux brillaient. + +--Comment! tu ne les trouves pas mécréants, sacripants, suppôts de +Satan?» + +Perrine se mit à rire à pleine bouche. + +«Voyez-vous, mamselle, le parler des mécréants est si doux que...» + +Ici, elle s'interrompit pour se donner un grand coup de poing sur la +tête. Elle tortilla son tablier, baissa les yeux, et me parut disposée à +prendre la poudre d'escampette. + +«Après! Finis donc! + +--Mamselle va me faire dire des sottises, ben sûr! je m'en vas.» + +Et, m'adressant la plus belle de ses révérences, elle disparut dans les +profondeurs de sa laiterie, dont elle me ferma la porte au nez. + +«Pourquoi dirait-elle des sottises?... Allons! je n'ai plus de ressource +que dans Suzon; reste à savoir si elle voudra parler.» + +J'entrai dans la cuisine. Suzon, armée d'un balai, se préparait à le +faire fonctionner activement. Il me sembla qu'elle était dans ses jours +sombres, et je jugeai qu'il serait habile d'user de quelques précautions +oratoires avant de poser ma question. + +«Comme tes cuivres sont beaux et reluisants! lui dis-je d'un air +gracieux. + +--On fait ce qu'on peut, grogna Suzon. Après tout, ceux qui ne sont pas +contents n'ont qu'à le dire. + +--Tu réussis très bien la fricassée de poulet, Suzon, continuai-je sans +me décourager, tu devrais m'apprendre à la faire. + +--C'est pas votre besogne, mademoiselle; restez chez vous, et +laissez-moi tranquille dans ma cuisine.» + +Mes moyens de corruption ne produisant aucun effet, je dirigeai mes +batteries sur un autre point. + +«Sais-tu une chose, Suzon? Tu as dû être bien jolie dans ta jeunesse!» +dis-je, en pensant à part moi que, si j'avais été son mari, je l'aurais +mise à cuire dans le four pour m'en débarrasser. + +J'avais touché la corde sensible, car Suzon daigna sourire. + +«Chacun a son beau temps, mademoiselle. + +--Suzon, repris-je, profitant de ce subit adoucissement pour arriver au +plus vite à mon sujet, j'ai envie de te faire une question!--Quelle est +ton opinion sur les hommes... et les femmes?» ajoutai-je, songeant qu'il +était ingénieux d'étendre mes études sur les deux sexes. + +Suzon s'appuya sur son balai, prit son air le plus rébarbatif, et me +répondit avec une conviction entraînante: + +«Les femmes, mademoiselle, sont des pas grand'chose, mais les hommes +sont des rien du tout. + +--Oh! protestai-je, en es-tu bien sûre? + +--C'est aussi sûr que je vous le dis, mademoiselle!» + +Elle administra un grand coup de balai aux débris de légumes qui se +trouvaient par terre, et les fit disparaître avec autant de dextérité +que s'ils avaient représenté les bipèdes, objets de son antipathie. + +Je me retirai dans ma chambre pour méditer sur l'axiome misanthropique +énoncé par Suzon, assez découragée en pensant que je n'étais pas +grand'chose, et que mes amis inconnus, les hommes, méritaient la +dénomination humiliante de rien du tout. + + + + +V + + +Néanmoins, mes études de mœurs me paraissant tout à fait insuffisantes, +je résolus de les poursuivre à l'aide des romans de la bibliothèque. + +Précisément un lundi, jour de foire, ma tante, le curé et Suzon devaient +aller ensemble à C... Ma tante avait décidé, comme toujours, que je +resterais à la garde de Perrine, et pour la première fois de ma vie, +cette décision m'enchanta. J'étais sûre d'être livrée à moi-même, +Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations. + +Pour ce genre d'excursions, le fermier, à huit heures du matin, amenait +dans la cour une sorte de carriole appelée dans le pays maringote. Ma +tante apparaissait en grande tenue, le chef orné d'un chapeau rond en +feutre noir, auquel elle avait ajouté des brides d'un violet tendre. +Elle le posait crânement sur le haut de son chignon. Elle était +enveloppée de fourrures, qu'il fît chaud ou froid, ayant, depuis son +mariage, adopté ce principe qu'une dame de qualité ne peut pas se mettre +en route sans porter sur elle la peau d'un animal quelconque. Quand elle +était ainsi vêtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui +dénonçaient son origine étaient effacées. + +Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote, laquelle chaise +était recouverte d'un oreiller, afin que cette partie délicate de +l'individu, qu'une plume honnête se refuse à nommer, ne fût point +endommagée. + +Suzon, chargée de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se +plaçait à droite, sur la banquette de devant, et le curé montait près +d'elle. + +Alors, simultanément, ils se tournaient vers moi. + +«Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le +potager. + +--Ne mettez pas le désordre dans ma cuisine, criait Suzon, et +contentez-vous du veau froid pour déjeuner.» + +Le curé ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et +faisait un geste qui voulait dire: + +«Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien emmenée, moi.» + +Ce mémorable lundi, les choses se passèrent comme à l'ordinaire. Je fis +quelques pas sur la route et je les vis bientôt disparaître, secoués +tous les trois comme des paniers à salade. + +Sans perdre une minute, je mis à exécution un projet mûri depuis +longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothèque, dont +le curé avait eu la malencontreuse idée d'emporter la clef, mais je +n'étais pas fille à me décourager pour si peu. + +Je courus chercher une échelle que je traînai sous la fenêtre de la +bibliothèque; après des efforts surhumains, je réussis à la lever et à +l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les échelons, je +cassai une vitre avec une pierre dont je m'étais munie; puis ôtant les +morceaux de verre encore attachés au châssis, je passai la partie +supérieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la +bibliothèque. + +Je tombai la tête la première sur le carreau; je me fis une bosse énorme +au front, et, le lendemain, le curé m'apporta un onguent pour la guérir. + +Mon premier soin, quand je me relevai et que l'étourdissement causé par +ma chute se dissipa, fut de fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau +pour découvrir une clef pareille à celle que le curé avait fait +disparaître. Mes recherches ne furent pas longues, et, après deux ou +trois essais infructueux, je trouvai mon affaire. + +Après avoir supprimé, autant qu'il me fut possible, les traces de mon +effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me +reposais de mes fatigues, mon regard fut frappé par les ouvrages de +Walter Scott placés en face de moi. Je pris au hasard dans la collection +et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trésor la _Jolie +Fille de Perth_. + +De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un +ravissement dont rien ne pourrait donner l'idée. Je vivrais neuf cent +soixante-neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais +mon impression en lisant la _Jolie Fille de Perth_. + +J'éprouvais la joie d'un prisonnier transporté de son cachot au milieu +des arbres, des fleurs, du soleil; ou, mieux encore, la joie d'un +artiste qui entend jouer pour la première fois, et d'une manière idéale, +l'œuvre de son cœur et de son intelligence. Le monde qui m'était +inconnu, et après lequel je soupirais inconsciemment, se révéla à moi +tout à coup. Une lueur se fit si soudainement dans mon esprit, que je +crus avoir été jusque-là stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce +roman rempli de couleur, de vie, de mouvement. + +Le soir, je descendis en rêvant dans la salle à manger, où le curé, qui +dînait avec nous, m'attendait avec impatience. + +Il regarda mon visage avec une profonde commisération, et me demanda, +avec le plus grand intérêt, comment cet accident était arrivé. + +«Un accident? dis-je d'un air étonné. + +--Votre front est tout noir, ma petite Reine. + +--La sotte aura monté dans un arbre ou une échelle, dit ma tante. + +--Dans une échelle, oui, c'est vrai, répondis-je. + +--Ma pauvre enfant! s'écria le curé désolé; vous êtes tombée sur la +tête?» + +Je fis un signe affirmatif. + +«Avez-vous mis de l'arnica, ma petite? + +--Bah! c'est bien la peine! reprit ma tante. Mangez votre soupe, +monsieur le curé, et ne vous occupez pas de cette étourdie; elle n'a que +ce qu'elle mérite!» + +Le curé ne dit plus rien; il me fit un petit signe d'amitié et m'observa +à la dérobée. + +Mais je ne faisais pas grande attention à ce qui se passait autour de +moi. Je songeais à cette charmante Catherine Glover, à ce brave Henri +Smith, dont j'étais éprise, en attendant mieux, et voilà que, sans le +moindre préambule, j'éclatai en sanglots. + +«Ah! mon Dieu! s'écria le curé en se levant vivement. Ma chère petite +Reine, mon bon petit enfant? + +--Laissez donc! dit ma tante; elle est mécontente parce qu'elle ne nous +a pas accompagnés à C... + +Mais le curé, qui savait que je détestais les pleurs et que j'étais trop +fière pour manifester devant ma tante un chagrin causé par elle, +s'approcha de moi, me demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'efforça +de me consoler. + +«Ce n'est rien, mon cher bon curé, dis-je en essuyant mes larmes et en +me mettant à rire. Voyez-vous, j'ai horreur de la souffrance physique, +la tête me fait mal, et puis je dois être affreuse. + +--Pas plus qu'à l'ordinaire», dit ma tante. Le curé me regarda d'un air +inquiet. Il n'était pas satisfait de l'explication et se disait que +quelque chose d'anormal s'était passé dans la journée. Il me conseilla +d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement. + +J'étais humiliée d'avoir fait une scène d'attendrissement; d'autant plus +humiliée que je ne savais pas pourquoi j'avais pleuré. Était-ce de +plaisir, de contrariété? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me +répétant qu'il était inutile de chercher à analyser mon impression. + +Pendant le mois qui suivit, je dévorai la plupart des ouvrages de Walter +Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et +sérieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient été, je ne sais si elles +ont surpassé de beaucoup en vivacité celles que j'éprouvais pendant que +mon esprit sortait de son brouillard comme un papillon de sa chrysalide. +Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase. +J'oubliais tout pour ne songer qu'à mes romans et aux personnages qui +excitaient mon imagination. + +Quand le curé me définissait un problème, je pensais à Rébecca, que +j'avais laissée en tête à tête avec le Templier; quand il me faisait un +cours d'histoire, je voyais défiler devant mes yeux ces charmants héros +parmi lesquels mon cœur volage avait déjà choisi une quinzaine de maris; +quand il m'adressait des reproches, je n'en entendais pas la moitié, +étant occupée à me confectionner un costume semblable à celui +d'Élisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart. + +«Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant. + +--Rien. + +--Comment rien? + +--Tout cela m'ennuie», disais-je d'un air fatigué. + +Le pauvre curé était consterné. Il préparait de longs discours et me les +débitait tout d'une haleine, mais il aurait produit autant d'effet en +s'adressant à un Peau-Rouge. + +Enfin, je devins subitement très triste. Si ma tante ne me battait plus, +elle se dédommageait en me disant des choses désagréables. Elle avait +deviné que j'étais peinée d'être si petite. Elle ne perdait pas +l'occasion de frapper sur ce point vulnérable, m'appelait avorton et me +répétait que j'étais laide. + +Peu de temps auparavant, je me trouvais très jolie, et j'avais beaucoup +plus de confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en +faisant connaissance avec les héroïnes de Walter Scott, le doute surgit +dans mon esprit. Elles étaient si belles, que je me désolais en songeant +qu'il fallait leur ressembler pour être aimée. + +Le curé, par sympathie, perdit ses sourires et ses couleurs. Il +m'observait d'un air éploré, passait son temps à priser, en oubliant +toutes les règles de l'art, cherchait à deviner mon secret et employait +des moyens machiavéliques pour arriver à son but; mais j'étais +impénétrable. + +Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothèque, mais je n'avais +garde d'oublier la clef dans la serrure; il revint sur ses pas en +secouant la tête et en passant la main dans ses cheveux, lesquels, plus +ébouriffés que jamais, produisaient l'effet d'un panache. + +Je m'étais cachée derrière une porte, et, quand il passa près de moi, je +l'entendis murmurer: + +«Je reviendrai avec la clef!» + +Cette décision me contraria vivement. Je me dis qu'il découvrirait +certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chères +lectures. + +J'allai aussitôt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma +chambre, et les remplaçai sur les rayons par des livres pris au hasard; +mais, malgré mes précautions, je jugeai que le carreau de papier dont je +m'étais servie pour remplacer la vitre brisée était un indice qui +m'accuserait hautement. + +C'est ce jour-là que, en examinant des lettres trouvées dans le bureau, +je découvris l'origine de ma tante. C'était une arme contre elle, et je +résolus de ne pas tarder à m'en servir. + +Le lendemain, à déjeuner, elle était de très mauvaise humeur. Dans +cette disposition morale, si elle ne trouvait pas un prétexte pour +m'être désagréable, elle s'en passait. + +Je rêvais à cet aimable Buckingham qui me paraissait adorable avec son +insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me +demandais pourquoi Alice Bridgeworth était au désespoir de se trouver +chez lui, quand ma tante me dit sans préambule: + +«Que vous êtes laide ce matin, Reine!» + +Je sautai sur ma chaise. + +«Voilà! dis-je en lui passant la salière. + +--Je ne demande pas le sel, sotte! En vérité, vous devenez aussi stupide +que laide!» + +Il est à remarquer que ma tante ne me tutoyait jamais. Du jour où elle +était devenue la femme de mon oncle, elle avait cru se mettre à la +hauteur de sa situation en supprimant le tutoiement de son vocabulaire. +Elle disait vous même à ses lapins. + +«Je ne suis pas de votre avis, répondis-je sèchement, je me trouve très +jolie. + +--La bonne farce! s'écria ma tante. Jolie, vous! un petit avorton pas +plus haut que la cheminée! + +--Mieux vaut ressembler à une plante délicate qu'à un homme manqué», +répliquai-je. + +Ma tante croyait fermement avoir été une beauté et n'entendait pas +raillerie sur ce sujet. + +«J'ai été belle, mademoiselle, si belle qu'on nous avait donné le nom +d'une déesse, à ma sœur et à moi. + +--Votre sœur vous ressemblait-elle, ma tante? + +--Beaucoup, nous étions jumelles. + +--Son mari a dû être bien malheureux», dis-je d'un ton pénétré. + +Ma tante lança une imprécation que je ne permettrai pas à ma plume de +répéter. + +«Du reste, repris-je avec calme, vous avez naturellement le goût d'une +femme du peuple, tandis que moi, je...» + +Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait +de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais +dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me +cacher sa naissance et me vengeait entièrement de ses méchancetés envers +moi. + +«Vous êtes un serpent! s'écria-t-elle d'une voix étranglée. + +--Je ne crois pas, ma tante. + +--Un serpent! + +--Vous l'avez déjà dit, répondis-je en avalant tranquillement ma +dernière fraise. + +--Un serpent réchauffé dans mon sein», répéta ma tante, qui était trop +en colère pour faire des frais d'imagination. + +Je secouai la tête, et me dis que si j'étais serpent, je refuserais +certainement de me trouver bien dans cette position. + +«Permettez, repris-je, j'ai étudié cet animal dans mon histoire +naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il eût l'habitude d'être réchauffé +dans le sein de qui que ce soit.» + +Ma tante, toujours déconcertée quand je faisais allusion à mes lectures, +ne répondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu +rassurante que je m'esquivai en chantant à tue-tête: + +«Il était une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol!» + +Nous étions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les côtés, +les mouches bourdonnaient, l'air était imprégné de mille parfums; bref, +le temps me parut si séduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je +pris mon livre et j'allai m'installer dans un pré, à l'ombre d'une meule +de foin. + +J'avais le cœur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est +certain qu'il était désolant d'être si petite, si petite! Qui donc +pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant _Péveril du Pic_. +Parmi les romans de Walter Scott, c'était un de ceux que je préférais, +précisément à cause de Fenella, dont la taille était certainement plus +exiguë que la mienne. + +J'aimais, j'adorais Buckingham. J'étais en colère contre Fenella, qui +lui disait des choses vraiment très dures, et, au moment où elle +disparaissait par la fenêtre, je m'arrêtai dans ma lecture pour +m'écrier: + +«La petite niaise! un homme si délicieux!» + +En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le +curé, debout, devant moi. Les bras croisés, il me regardait avec +stupéfaction. Il semblait aussi consterné que ce personnage des contes +de fées qui trouve ses diamants changés en noisettes. + +Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrapé. + +«Oh! Reine..., commença-t-il. + +--Mon cher curé, m'écriai-je en serrant _Péveril du Pic_ sur mon cœur, +je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer. + +--Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cru cela de vous!» + +Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience +très nette, mais, par une tactique éminemment féminine, je m'empressai +de changer la question. + +«C'était une distraction, monsieur le curé et je me trouve si +malheureuse! + +--Malheureuse, Reine? + +--Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne! +Elle ne me bat plus, c'est vrai, mais elle me dit des choses qui me font +tant de peine!» + +Que je connaissais bien mon curé! Il avait déjà oublié ses griefs et ses +sermons; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vérité dans mes +paroles. + +«Est-ce pour cela que vous êtes si triste, mon bon petit enfant? + +--Certainement, monsieur le curé. Pensez donc que ma tante me répète sur +tous les tons que je suis un avorton, que je suis laide à faire peur!» + +Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m'allait droit au cœur. + +Le bon curé, très ému, se frotta le nez d'un air perplexe. Il était loin +de partager les idées de ma tante sur ce point, et se demandait quel +moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans éveiller +dans mon âme l'orgueil, la vanité et autres éléments de damnation. + +«Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance à des choses +qui périssent si vite. + +--En attendant ces choses existent, répliquai-je, me rencontrant, à deux +siècles d'intervalle, avec la pensée de la plus belle fille de France. + +--Et puis, vous verrez peut-être des gens qui ne penseront pas comme +Mme de Lavalle. + +--Êtes-vous de ces gens-là, monsieur le curé? Me trouvez-vous jolie? + +--Mais... oui, répondit le curé d'un ton piteux. + +--Très jolie? + +--Mais... mais oui, répondit le curé sur le même ton. + +--Ah! que je suis contente! m'écriai-je en pirouettant. Que je vous +aime, mon curé! + +--C'est très bien, Reine; mais vous avez commis une grande faute. Vous +vous êtes introduite dans la bibliothèque au risque de vous casser le +cou, et vous avez lu des livres que je ne vous aurais probablement +jamais donnés. + +--Walter Scott, monsieur le curé, c'est Walter Scott! ma littérature en +dit beaucoup de bien.» + +Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec +volubilité, ravie de voir que non seulement le curé ne songeait plus à +me gronder, mais qu'il écoutait avec intérêt ce que je lui racontais. +Devant mon entrain et ma gaieté, reparus comme par enchantement, il +reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante. + +«Allons, me dit-il, je vous permets de continuer à lire Walter Scott; je +le relirai même pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas +recommencer votre escapade!» + +Je le lui promis de grand cœur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet +de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais +du même avis. + +Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans se trouva effacé par +un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard +au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur +leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le cœur ou +l'imagination des petites filles. + + + + +VI + + +C'était un dimanche. + +Le dimanche, nous assistions régulièrement à la grand'messe, qui était +l'unique office du matin, le curé n'ayant pas de vicaire. Ma tante +entrait la première dans notre banc armorié, je la suivais +immédiatement; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche. + +Notre petite église était vieille et misérable. La couleur primitive des +murs disparaissait sous une sorte de limon verdâtre, causé par +l'humidité; le sol, loin d'être uni, était formé d'une quantité de +crevasses et de monticules qui invitaient les fidèles à se casser le cou +et à profiter de leur présence dans un lieu sanctifié pour monter plus +tôt au ciel; l'autel était orné de figures d'anges peintes par le +charron du village, qui se piquait d'être artiste; deux ou trois saints +se contemplaient avec surprise, étonnés de se trouver si laids. +Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'étais une +sainte, et si les mortels me représentaient d'une manière aussi hideuse, +je serais absolument sourde à leurs prières; mais les saints n'ont +peut-être pas mon tempérament. Par une fenêtre privée de ses vitraux, +une rose blanche montrait sa tête parfumée et, par sa beauté, sa +fraîcheur, semblait protester contre le mauvais goût de l'homme. + +Nous possédions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient +vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu'à cinq, cet instrument +étant, grâce à la température, sujet à des caprices, comme les +rhumatismes de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec +la conviction si naïve et si profonde de posséder une belle voix qu'il +était impossible de lui en vouloir. + +Le tabouret de l'officiant était placé au fond d'un précipice, de sorte +que, de ma place, je ne voyais que la tête et le buste du curé, qui +avait l'air en pénitence. Les enfants de chœur se faisaient des grimaces +et chuchotaient derrière son dos, sans qu'il eût l'idée de se fâcher. + +Après l'évangile, il quittait sa chasuble et son étole devant nous, les +choses se passant en famille, trébuchait dans quelques trous et arrivait +à la chaire. + +Parmi les êtres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en +a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un +rêve. L'homme, que sa position soit infime ou élevée, ne peut vivre sans +désirs, et le curé, subissant la loi commune, avait, durant trente ans +de sa vie, rêvé la possession d'une chaire. + +Malheureusement, il était très pauvre, ses paroissiens l'étaient +également, et ma tante, qui seule eût pu lui venir en aide, ne répondait +rien à ses timides insinuations; outre qu'elle était d'un intérêt +sordide quand il s'agissait de donner, elle avait la plus mince +considération pour le rêve de son prochain. + +Enfin, à force d'économiser, le curé se trouva un jour à la tête d'une +somme de deux cents francs. Il résolut alors de réaliser son rêve tant +bien que mal. + +Un matin, je le vis arriver hors d'haleine. + +«Ma petite Reine, venez avec moi, s'écria-t-il. + +--Où ça, monsieur le curé? + +--À l'église, venez vite! + +--Mais la messe est dite! + +--Oui, oui, mais j'ai quelque chose de charmant à vous montrer.» + +Il avait l'air si joyeux, sa bonne figure respirait une telle +allégresse, que je ris encore en y songeant et que sa joie est pour moi +un des meilleurs souvenirs de ce temps-là. + +Il ne marchait pas, il volait, et nous arrivâmes tout courant à +l'église. On venait de poser la chaire, et le curé, en extase devant +elle, me dit à voix basse: + +«Regardez, petite Reine, regardez! N'est-ce pas une heureuse invention? +Nous possédons enfin une chaire! Elle n'a pas l'air très solide, et +cependant elle tient très bien. Et voilà donc le rêve de ma vie +réalisé! Il ne faut jamais désespérer de rien, ma petite, jamais!» + +Je regardais, un peu consternée, car je ne pouvais pas me dissimuler que +mon imagination m'avait représenté une chaire comme quelque chose de +grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux était une sorte de +boîte en bois blanc posée sur des supports en fer si peu élevés que, à +la rigueur, on eût pu se passer de marches pour y entrer. Mais une +chaire sans marches, cela ne se serait jamais vu; aussi, pour que +l'honneur fût sauf, avait-on réussi à en placer deux, hautes chacune de +quinze centimètres. + +«Voyez donc, Reine, me disait le curé, comme elle produit bon effet! +Quand j'aurai un peu d'argent, je lui ferai donner une couche de +peinture, ou, plutôt, je la peindrai moi-même; cela m'amusera, et puis +ce sera économique. Certainement elle pourrait être un peu plus élevée, +mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.» + +Et le pauvre excellent homme tournait autour de la chaire d'un air +admiratif. Les panneaux eussent été peints par Raphaël ou sculptés par +Michel-Ange qu'il n'eût pas été plus heureux. + +Il ne songeait pas que la réalité, comme toujours, hélas! ne ressemblait +guère au rêve; il n'avait garde de faire des comparaisons, et jouissait +de son bonheur sans arrière-pensée. + +«C'est moi qui ai donné le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu là +une bien bonne idée! Cependant il y a un revers à la médaille, et je +dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus +élevé que je ne l'avais supposé, mais il paraît que c'est toujours ainsi +quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet +hiver; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voilà tout!» + +Oh! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-là! +Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si +médiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu +enfantin. + +«C'est qu'elle a tout à fait l'air d'une chaire!» disait-il en riant et +en se frottant les mains. + +J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma déception et +m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui, à cause de la +forme irrégulière de l'église, était placé dans un renfoncement, de +telle sorte que, lorsque le curé prêchait, les trois quarts de +l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mèche de cheveux blancs qui +s'agitaient avec éloquence, selon les diverses phases du discours. + +Le curé était si content de se dire: «Je vais monter en chaire!» que +nous dûmes nous résigner à avoir un sermon tous les dimanches. + +À peine avait-il ouvert la bouche que les bonnes femmes prenaient une +pose commode afin de faire un petit somme; que Perrine profitait de +l'assoupissement général pour lancer quelque œillade dans le banc voisin +du nôtre, et que Reine de Lavalle se préparait à méditer sur les +vicissitudes de la vie représentées par une tante et l'ennui des +sermons. + +Je ne sais pourquoi le curé aimait à discourir sur les passions +humaines, mais, un jour qu'il s'était laissé entraîner par la chaleur de +l'improvisation, je lui fis, à dîner, des questions si indiscrètes et si +embarrassantes qu'il se promit bien de ne plus jamais aborder devant moi +certains sujets. Il se contenta dorénavant de parler sur la paresse, +l'ivrognerie, la colère et autres vices qui n'excitaient ni ma +curiosité, ni mon bavardage. + +Pendant une heure, il nous mettait sous les yeux la grande iniquité dans +laquelle nous étions plongés; puis, lorsque notre état moral était +devenu vraiment tout à fait lamentable, il descendait d'un air radieux +avec nous dans les enfers et nous faisait toucher du doigt les supplices +que méritaient nos âmes ravagées par le péché; après quoi passant, par +un tour de phrase hardi, à des idées moins horribles, il émergeait peu à +peu des régions infernales, restait quelques instants sur la terre, nous +déposait enfin tranquillement dans le ciel et descendait de la chaire +du pas triomphant d'un conquérant qui vient de trancher quelque nœud +gordien. + +L'auditoire se réveillait alors en sursaut, sauf Suzon, trop contente +d'entendre dire du mal de l'humanité pour s'endormir, et qui buvait une +tasse de lait pendant que le curé fustigeait ses ouailles de ses fleurs +de rhétorique. + +C'était donc un dimanche. Il faisait une chaleur écrasante, et en +revenant à la maison, Suzon nous dit: + +«Il y aura de l'orage avant la fin de la journée.» + +Cette prophétie me fit plaisir; un orage était un incident heureux dans +ma vie monotone, et, malgré ma poltronnerie, j'aimais le tonnerre et les +éclairs, bien qu'il m'arrivât de trembler de tous mes membres lorsque +les roulements se succédaient avec trop de rapidité. + +Pendant la première partie de l'après-midi, j'errai comme une âme en +peine dans le jardin et le petit bois. Je m'ennuyais à mourir, me +disant avec mélancolie qu'il ne m'arriverait jamais quelque aventure, et +que j'étais condamnée à vivre perpétuellement auprès de ma tante. + +Vers quatre heures, rentrant dans la maison, je montai dans le corridor +du premier, et, le visage collé contre la vitre d'une grande fenêtre, je +m'amusai à suivre des yeux le mouvement des nuages qui s'amoncelaient +au-dessus du Buisson et nous amenaient l'orage annoncé par Suzon. + +Je me demandais d'où ils venaient, ce qu'ils avaient vu sur leur +parcours, ce qu'ils pourraient me raconter, à moi qui ne savais rien de +la vie, du monde et qui aspirais à voir et à connaître. Ils s'étaient +formés derrière cet horizon que je n'avais jamais dépassé, et qui me +cachait des mystères, des splendeurs (du moins, je le croyais), des +joies, des plaisirs sur lesquels je méditais tout bas. + +Je fus distraite dans mes réflexions en remarquant que Perrine, cachée +dans un petit coin, se laissait embrasser par un gros rustaud qui avait +passé un bras autour de sa taille. + +J'ouvris vivement la fenêtre, et criai en frappant des mains: + +«Très bien, Perrine; je vous vois, mademoiselle!» + +Perrine, épouvantée, prit ses sabots dans sa main et courut se réfugier +dans l'étable. Le gros rustaud tira son chapeau et m'examina avec un +sourire niais qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles. + +Je riais de tout mon cœur, quand une voiture légère, que je n'avais pas +entendue approcher, entra dans la cour. Un homme sauta à terre, dit +quelques mots au domestique qui l'accompagnait et regarda autour de lui +pour trouver à qui parler. + +Mais Perrine, dont je voyais poindre le bonnet blanc à travers +l'ouverture grillée de l'étable, ne bougeait pas, et son amoureux +s'était précipité à plat ventre derrière un pailler. Quant à moi, +stupéfiée par cette apparition, j'avais poussé un des battants de la +fenêtre et j'observais les événements sans faire un mouvement. + +L'inconnu franchit en deux enjambées les marches délabrées du perron et +chercha la sonnette qui n'avait jamais existé; ce que voyant et la +patience n'étant point sa qualité dominante, il donna de grands coups de +poing dans la porte. + +Ma tante, Suzon, surgirent ensemble devant lui, et je certifie que, dès +cet instant, j'eus la plus favorable opinion de son courage, car il ne +manifesta aucun effroi. Il salua légèrement, puis je compris d'après ses +gestes que, le ciel menaçant l'ayant inquiété, il demandait à se +réfugier au Buisson. + +Au même moment, en effet, l'orage éclata avec une grande violence; on +n'eut que le temps de mettre la voiture et le cheval à l'abri. + +Il est dit que la solitude rend timide; mais, dans certains cas, elle +produit l'effet contraire. Ne m'étant frottée à personne, n'ayant jamais +rien comparé, j'avais la plus grande confiance en moi-même, et +j'ignorais complètement ce que c'était que cet étrange sentiment qui +annihile les facultés les plus brillantes et rend stupide l'homme le +plus supérieur. + +Néanmoins, devant cette aventure qui semblait évoquée par mes pensées, +le cœur me battait bien fort, et j'hésitai si longtemps à entrer dans le +salon que j'étais encore à la porte quand le curé arriva tout +ruisselant, mais bien content. + +«Monsieur le curé, m'écriai-je en m'élançant vers lui, il y a un homme +dans le salon! + +--Eh bien, Reine? un fermier, sans doute? + +--Mais non, monsieur le curé, c'est un homme véritable. + +--Comment, un homme véritable? + +--Je veux dire que ce n'est ni un curé, ni un paysan; il est jeune et +bien habillé. Entrons vite!» + +Nous entrâmes, et je faillis jeter un cri de surprise en remarquant que +ma tante avait une expression vraiment gracieuse et qu'elle souriait +agréablement à l'inconnu, qui, assis en face d'elle, semblait aussi à +l'aise que s'il s'était trouvé chez lui. + +Du reste, son aspect seul eût suffi pour dérider l'esprit le plus +morose. Il était grand, assez gros, avec une figure épanouie, franche et +ouverte. Ses cheveux blonds étaient coupés ras, il possédait des +moustaches tordues en pointe, une bouche bien dessinée et des dents +blanches qu'un rire franc et naturel montrait souvent. Toute sa personne +respirait la gaieté et l'amour de la vie. + +Il se leva en nous voyant entrer, et attendit un instant que ma tante +fît la présentation. Mais ce cérémonial était aussi ignoré d'elle que +des habitants du Groënland, et il se présenta lui-même sous le nom de +Paul de Conprat. + +«De Conprat! s'écria le curé; êtes-vous le fils de cet excellent +commandant de Conprat que j'ai connu autrefois? + +--Mon père est en effet commandant, monsieur le curé. Vous l'avez connu? + +--Il m'a rendu service il y a bien des années. Quel brave, quel +excellent homme! + +--Je sais que mon père est aimé de tout le monde, répondit M. de +Conprat, le visage plus épanoui que jamais. C'est pour moi un bonheur +toujours nouveau de le constater. + +--Mais, reprit le curé, n'êtes-vous pas parent de M. de Pavol? + +--Parfaitement; cousin au troisième degré. + +--Voici sa nièce», dit le curé en me présentant. + +Malgré mon inexpérience, je m'aperçus fort bien que le regard de M. de +Conprat exprimait une certaine admiration. + +«Je suis enchanté de faire la connaissance d'une aussi charmante +cousine», me dit-il d'un ton convaincu en me tendant la main. + +Ce compliment provoqua chez moi un petit frisson agréable, et je mis ma +main dans la sienne sans le moindre embarras. + +«Pas précisément cousins, dit le curé en prisant d'un air de jubilation; +M. de Pavol n'est que l'oncle par alliance de Reine: sa femme était une +demoiselle de Lavalle. + +--Ça ne fait rien, s'écria M. de Conprat, je ne renonce pas à notre +parenté. D'ailleurs, si l'on cherchait bien, on trouverait des alliances +entre ma famille et celle des de Lavalle.» + +Nous nous mîmes à causer comme trois bons amis, et il me sembla que nous +nous étions toujours vus, connus et aimés. J'éprouvais cette impression +bizarre qui fait supposer que ce qui se passe immédiatement sous vos +yeux est déjà arrivé à une époque lointaine, si lointaine qu'on n'en a +gardé qu'un souvenir vague et presque effacé. + +Mais j'avais beau passer en revue dans mon esprit tous les héros de +roman que je connaissais, je n'en trouvais pas un seul aussi dodu que +mon héros à moi. Il était gros, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, +mais si bon, si gai, si spirituel, que ce défaut physique se transforma +promptement à mes yeux en une qualité transcendante. Bientôt même mes +héros imaginaires me parurent totalement dénués de charme. Malgré leur +taille élégante et toujours mince, ils étaient effacés, radicalement +effacés par ce bon gros garçon bien vivant et tout joyeux que je +revêtais mentalement d'une foule de qualités. + +Cependant, quoique l'orage eût diminué de violence, la pluie ne cessait +pas, et, l'heure du dîner approchant, ma tante invita Paul de Conprat à +le partager avec nous. Il déclara aussitôt qu'il avait une faim de +cannibale et accepta avec un empressement qui me ravit. + +Je m'esquivai un instant pour aller affronter la mauvaise humeur de +Suzon. + +«Suzon, dis-je en entrant dans la cuisine, d'un air excité, M. de +Conprat dîne avec nous. Avons-nous un gros chapon, du lait, des fraises, +des cerises? + +--Hé! Seigneur, que d'affaires! grogna Suzon; il y a ce qu'il y a, +voilà! + +--Grande vérité, Suzon! mais réponds-moi donc! Un chapon, ce ne sera +peut-être pas suffisant? + +--C'est pas un chapon, mademoiselle, c'est un dindon; voyez un peu!» + +Et Suzon, avec un vif mouvement d'orgueil, ouvrit la rôtissoire et me +fit admirer l'animal, qui, bien empâté par ses soins et ceux de +Perrine, pesait au moins douze livres. La peau dorée se soulevait de +place en place, prouvant ainsi la délicatesse, la tendresse de la chair +qu'elle recouvrait et offrant à mes yeux charmés le spectacle le plus +réjouissant. + +«Bravo! dis-je. Mais le lait égoutté, Suzon, est-il réussi? Y en a-t-il +beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien! + +--J'ai l'habitude de réussir ce que je fais, mademoiselle. D'ailleurs, +ce monsieur n'est ni un prince ni un empereur, je suppose. C'est un +homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera. + +--Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indignée. Tu ne l'as donc pas +vu? + +--Ma foi si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu, je peux bien le dire! +Est-il permis à un chrétien de cogner ainsi à tour de bras à la porte +d'une maison honnête? Après cela, amourachez-vous de lui, si vous +voulez!» + +J'ouvrais la bouche pour répondre vertement, mais je m'arrêtai +prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon +serait bien capable de donner un coup de feu à son dindon. + +Quelques instants après, nous passâmes dans la salle à manger, et je ne +pus m'empêcher de lancer un regard désolé sur la tapisserie sale et usée +qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manière bien +singulière de mettre le couvert! Trois salières se promenaient au milieu +de la table en guise de surtout; l'argenterie était jetée à la bonne +franquette; les bouteilles couraient les unes après les autres, tandis +qu'une seule et unique carafe était placée de telle façon que chaque +convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table étant trois +fois trop grande. + +Pour la première fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois +de la symétrie étaient violées par le goût fantasque de Suzon. + +Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractères qui prennent +chaque chose du meilleur côté. Et puis il possédait la faculté de +s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait. + +Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de +parler, fit des compliments à Suzon et poussa de véritables cris de joie +à l'apparition du dindon. + +«Il faut avouer, monsieur le curé, dit-il, que la vie est une heureuse +invention, et qu'Héraclite était doué d'une forte dose de stupidité. + +--Ne médisons pas des philosophes, répondit le curé, ils ont quelquefois +du bon. + +--Vous êtes plein de bienveillance, monsieur le curé. Pour moi, si +j'étais gouvernement, je mettrais les fous dehors et les philosophes à +leur place, en ayant soin de ne pas les isoler les uns des autres, de +façon qu'ils puissent mieux se dévorer. + +--Qu'est-ce que c'est qu'Héraclite? dit ma tante. + +--Un imbécile, madame, qui passait son temps à pleurnicher. Était-ce +ridicule, mon Dieu! et l'avoir fait passer pour cela à la postérité! + +--Peut-être, insinuai-je, vivait-il avec plusieurs tantes; ça lui avait +aigri le caractère. + +M. de Conprat me regarda d'un air étonné et partit d'un grand éclat de +rire. Le curé me fit les gros yeux, mais ma tante, aux prises avec le +dindon, qu'elle découpait avec art, je dois l'avouer, n'avait pas +entendu. + +«L'histoire passe ce fait sous silence, ma cousine. + +--Dans tous les cas, repris-je, gardez-vous d'attaquer les hommes +antiques; M. le curé vous arracherait les yeux. + +--Ah! les gredins, m'ont-ils fait enrager! Je n'ai gardé d'eux qu'un +souvenir: celui des pensums qu'ils m'ont valus. + +--Permettez, dit le curé, qui fit un effort pour ramener sur l'eau ses +amis, en train de se noyer complètement dans mon opinion, permettez! +vous ne pouvez pas nier certaines belles vertus, certains actes +héroïques qui... + +--Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat. C'étaient des +gredins insupportables, et, parce qu'ils sont morts, on les pare de +vertus incroyables pour humilier ces pauvres vivants qui valent mieux +qu'eux. Dieu! l'excellent dindon!» + +Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un appétit et un +entrain sans pareils. + +Les morceaux s'empilaient sur son assiette et disparaissaient avec une +vélocité si remarquable qu'il arriva un moment où ma tante, le curé et +moi nous restâmes, la fourchette en l'air à le contempler dans un muet +étonnement. + +«Je vous avais bien prévenus, nous dit-il en riant, que j'avais une faim +de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois +par an. + +--Quel argent vous devez dépenser pour votre table! s'écria ma tante, +qui avait la spécialité de saisir le côté mercantile des choses et de +dire ce qu'il ne fallait pas dire. + +--Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame, +répondit M. de Conprat avec un grand sérieux. + +--Pas possible! marmotta ma tante stupéfaite. + +--Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le curé en se +frottant les mains. + +--Si je suis heureux, monsieur le curé? Je crois bien! Et voyons, là, +franchement, est-il bien naturel d'être malheureux? + +--Mais quelquefois, répondit le curé en souriant. + +--Ah! bah! les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute, +parce qu'ils prennent la vie à l'envers. Voyez-vous, le malheur n'existe +pas, c'est la bêtise humaine qui existe. + +--Mais voilà déjà un malheur, répliqua le curé. + +--Assez négatif en lui-même, monsieur le curé, et, de ce que mon voisin +est bête, il ne s'ensuit pas que je doive l'imiter. + +--Vous aimez le paradoxe, monsieur? + +--Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens assombrir leur +existence par une imagination maladive. Je suppose qu'ils ne mangent pas +assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'œufs à la coque, et se détraquent +la cervelle en même temps que l'estomac. J'adore la vie, je pense que +chacun devrait la trouver belle et qu'elle n'a qu'un défaut: c'est de +finir, et de finir si vite!» + +Le dindon, la salade, le lait, tout était dévoré; et ma tante regardait, +avec une physionomie qui n'était plus du tout gracieuse, la carcasse du +volatile sur lequel elle avait compté pour festoyer durant plusieurs +jours. + +Nous allions quitter le table quand Suzon entr'ouvrit la porte et, +passant la tête dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue: + +«J'ai fait du café, faut-il l'apporter? + +--Qui vous a permis..., commença ma tante. + +--Oui, oui, dis-je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de +suite.» + +Je l'aurais bien embrassée pour cette bonne idée, mais ma tante ne +partageait pas mon avis. Elle disparut pour aller se disputer avec +Suzon, et nous ne la revîmes que dans le salon. + +«Vous avez une excellente cuisinière, ma cousine, dit Paul de Conprat en +sirotant son café. + +--Oui, mais si grognon! + +--C'est un détail, cela. + +--Et ma tante, comment la trouvez-vous? demandai-je d'un ton +confidentiel. + +--Mais... assez majestueuse, répondit M. de Conprat un peu embarrassé. + +--Ah! majestueuse... vous voulez dire désagréable? + +--Reine! murmura le curé. + +--Eh bien, parlons d'autre chose, monsieur le curé, mais je voudrais +bien avoir l'heureux caractère de mon cousin et découvrir le bon côté de +ma tante. + +--Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est là une +base sérieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse +avoir le sens commun. + +--Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous +aimerions! + +--Pour cela, j'en réponds! s'écria-t-il en riant, et nous n'aurions pas +besoin de philosophie pour arriver à ce résultat. Mais si cela vous +était égal, je préférerais ne pas changer de sexe et être votre oncle. + +--Je ne demanderais pas mieux, car je ne suis pas comme François Ier, +moi! j'ai une antipathie prononcée pour les femmes. + +--Vraiment, reprit-il en riant de tout son cœur, vous connaissez les +goûts de François Ier?» + +Le curé fit un geste désespéré, auquel M. de Conprat répondit par un +clignement d'yeux expressif qui voulait dire: «Soyez tranquille, je +comprends!» + +Cette pantomime me porta sur les nerfs, et je fis un violent effort pour +en saisir le sens caché. + +«À propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. de Pavol? + +--Oui, beaucoup; ma propriété est à une lieue de la sienne. + +--Et sa fille, comment est-elle? + +--J'ai joué bien souvent avec elle, quand elle était enfant; mais, +depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle. + +--Que je voudrais bien être au Pavol! soupirai-je. Nous nous verrions +souvent. + +--Qui sait, petite cousine? peut-être ne vous plairais-je plus si vous +me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave +garçon; sauf que j'ai une passion pour le dindon et que j'aime les +jolies femmes à la folie, je ne me connais pas le plus petit vice. + +--Aimer les jolies femmes, mais ce n'est pas un défaut! Moi, je déteste +les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon à une +jolie femme, c'est peu flatteur pour cette dernière, mon cousin. + +--C'est vrai, je conviens que ma phrase était malheureuse. + +--Je vous pardonne, dis-je avec vivacité. Ainsi, vous me trouvez jolie?» + +Il y avait au moins deux heures que je me répétais, en mon for +intérieur, qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion de +m'éclairer par un avis carré et compétent sur un sujet palpitant +d'intérêt pour moi. Depuis le commencement du dîner, j'attendais avec +impatience le moment de placer ma question. Non pas que j'eusse des +doutes sur la réponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en +face, qu'on est jolie par autre chose qu'un curé..., c'est vraiment +délicieux! + +«Jolie, ma cousine! vous êtes ravissante! Jamais je n'ai vu de plus +beaux yeux et une plus jolie bouche! + +--Quel bonheur! et comme c'est agréable, les hommes, quoi qu'en dise ma +tante! + +--Madame votre tante n'aime pas les hommes? Il est certain qu'elle a +passé l'âge de la coquetterie. + +--La coquetterie! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il +faut être coquette? + +--Sans doute, cousine; à mes yeux, c'est une grande qualité. + +--Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le curé!» m'écriai-je. + +Le malheureux curé, pendant cette conversation, avait un avant-goût des +peines du purgatoire. Il s'épongeait la figure, et avalait avec effort +son café, qui lui semblait plein d'amertume. + +«M. de Conprat se moque de vous, me dit-il. + +--Est-ce vrai, mon cousin? + +--Mais pas du tout, répondit Paul de Conprat, qui m'avait l'air de +s'amuser énormément. À mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est +pas une femme. + +--Bien, je vais tâcher de le devenir alors! + +--Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle», dit le curé en se +levant. + +«Bon, pensai-je, voilà le curé fâché. Je n'ai pourtant rien dit de +travers.» + +La pluie avait cessé, les nuages s'étaient dispersés, et je proposai à +Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voilà +partis sans attendre de permission, suivis du curé qui nous lançait des +regards presque sombres et pensait que sa chère brebis était en voie de +perdition. + +Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouillée, nous trempant les +pieds et les jambes en riant aux éclats. Nous causions, nous bavardions, +moi surtout, racontant les événements de ma vie, mes petits chagrins, +mes rêves et mes antipathies. + +Oh! la bonne, la charmante, la délicieuse soirée! + +M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, secoué violemment, +laissa tomber sur moi toute la pluie dont il était chargé. La bouche +pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'écriait que les +gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idéale +et qu'il n'avait jamais rien vu de si joli. + +«Et Suzon, me disais-je, qui prétend que c'est un homme comme un autre! +Est-il possible d'être aussi sotte!» + +Nous revînmes dans le salon, où l'on fit une grande flambée pour nous +sécher. Assis à côté l'un de l'autre, Paul de Conprat et moi, nous +continuâmes la conversation sur un ton mystérieux. + +Ma tante, abasourdie par mon audace, ma liberté et la joie qui rayonnait +sur mon visage, ne disait rien. Le curé, ravi de me voir contente, n'en +était pas moins si vivement préoccupé qu'il oubliait de se mettre en +tiers entre nous. Ah! la bonne soirée! + +Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduisîmes dans la +cour. + +Il fit des adieux affectueux au curé et remercia ma tante; puis, arrivé +à moi, il prit ma main et me dit à voix basse: + +«J'aurais désiré que cette soirée n'eût jamais de fin, ma cousine. + +--Et moi donc! mais vous reviendrez, n'est-ce pas? + +--Certes; et dans peu de temps, j'espère!» + +Il approcha ma main de ses lèvres, et il faut vraiment que la nature +humaine ait un fonds bien grand de perversité, car cet hommage fut pour +moi un plaisir si nouveau, si vif et si parfait que j'eus l'idée +incongrue de..., mon Dieu! faut-il l'avouer?--Oui, j'eus l'idée,--que je +n'exécutai pas,--de me jeter à son cou et de l'embrasser sur les deux +joues, malgré ma tante, malgré le curé qui nous surveillait comme un +dragon d'une nouvelle espèce, comme un excellent dragon joufflu et +débonnaire. + + + + +VII + + +Mon esprit, après le départ de M. de Conprat, vécut pendant plusieurs +jours dans une espèce de béatitude qu'il me serait difficile de décrire. +J'éprouvais des sensations multiples qui se manifestaient à l'extérieur +par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un +temps assez long, a été ma manière d'exprimer une foule de sentiments. + +Quand j'avais bien pirouetté, je me jetais sur l'herbe, et, les yeux au +ciel, je songeais à une quantité de choses tout en ne pensant absolument +à rien. Cet état moral exquis, pendant lequel l'âme vit dans une sorte +de somnolence, dans une tranquillité rêveuse qui ressemble au sommeil, +quoiqu'elle soit très éveillée, m'a laissé le plus doux souvenir. C'est +même de ce temps que date ma passion folle pour la voûte céleste, qui, +depuis lors, m'a toujours paru digne de sympathiser avec mes pensées +qu'elles fussent tristes ou gaies, sérieuses ou légères. + +Quand j'avais permis à mon imagination de s'égarer dans des sentiers +ombreux, si obscurs qu'elle galopait à tâtons, je la laissais revenir à +la lumière et contempler M. de Conprat. Je riais au souvenir de sa +figure franche, de son bon rire, de ses dents blanches. J'aimais le +baiser qu'il avait mis sur ma main, et j'éprouvais une véritable +allégresse en songeant que, si j'avais suivi mon idée, j'aurais pu +l'embrasser sur les deux joues. Je restais longtemps sur ces douces +sensations, jusqu'à ce que j'en vinsse à me demander pourquoi mon âme +passait par ces phases diverses. + +Arrivée à ce point délicat, mon imagination commençait à entrer dans les +ténèbres, où elle se battait avec des idées vaporeuses, tellement +vaporeuses qu'en désespoir de cause j'abandonnais la partie pour penser +derechef à une bouche qui m'avait plu, à des yeux qui m'avaient souri, +à une expression que j'étais fermement décidée à ne jamais oublier. + +Mais ces personnes bizarres, mes idées, ne me laissaient pas longtemps +en repos, et je retombais peu à peu en leur pouvoir. Aussi me +promenais-je dans le vague lorsque, m'avisant un jour de corroborer +certaines impressions avec celles de mes héroïnes préférées, la lumière +se fit sur un point capital. + +Je découvris que j'étais amoureuse et que l'amour était la plus +charmante chose du monde. Cette découverte me transporta de la joie la +plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme +qui, quoique vague, n'en était pas moins réel; ensuite, parce que si +j'aimais, j'étais certainement aimée. En effet, j'aimais M. de Conprat +parce qu'il m'avait paru charmant, par conséquent ma vue avait dû +produire le même ravage dans son cœur, car il me trouvait ravissante. Ma +logique, doublée d'une inexpérience complète, n'allait pas plus loin et +suffisait amplement à asseoir mes raisonnements et à me rendre +heureuse. + +Une découverte en amène une autre, et j'en vins à penser que la charité +pouvait bien ne jouer qu'un rôle très effacé dans la sympathie que +François Ier éprouvait pour les femmes en général et Anne de Pisseleu +en particulier; que l'amour ne ressemblait point à l'affection, puisque +j'adorais mon curé et que je ne désirais jamais l'embrasser, tandis que +je ne me serais pas fait prier pour sauter au cou de Paul de Conprat; +qu'il était bien ridicule de prendre un ton mystérieux et des +faux-fuyants pour parler d'une chose si naturelle dans laquelle, +évidemment, il n'y avait pas l'ombre de mal. + +«Mais un curé, pensais-je, doit avoir sur l'amour des idées erronées et +extraordinaires, car, puisqu'il ne peut pas se marier, il ne peut pas +aimer. Pourtant François Ier était marié, et... Je ne comprends rien +à tout cela! et il faut que je m'éclaire.» + +Il y avait un tel chaos dans mes pensées que, malgré mes préventions +dédaigneuses sur les appréciations de mon curé, je résolus d'entamer +avec lui ce sujet scabreux. + +Ce pauvre curé s'apercevait parfaitement que mon esprit était dans un +grand trouble, mais il avait trop de finesse et de bon sens pour avoir +l'air d'attacher de l'importance à des impressions auxquelles la +provocation d'une confidence aurait pu donner un corps. Il cherchait à +me distraire par tous les moyens à sa portée, et, prenant le parti de +venir chaque jour au Buisson, il prolongeait la leçon indéfiniment. + +Nous étions assis à notre fenêtre; ma tante, souffrante depuis quelque +temps, s'était retirée dans sa chambre; j'errais dans la lune, et le +curé s'évertuait à m'expliquer mes problèmes. + +«Voyez donc ce que vous avez fait, Reine! vous avez opéré sur des +kilogrammes au lieu d'opérer sur des grammes. Et ici, étant donnés 3/5 +multipliés par... + +--Monsieur le curé, dis-je, devinez quelle est la chose la plus +ravissante sur la terre? + +--Quoi donc, Reine? + +--L'amour, monsieur le curé. + +--De quoi allez-vous parler, ma petite! s'écria le curé avec inquiétude. + +--Oh! d'une chose que je connais très bien, répondis-je en secouant la +tête d'un air entendu. Je me demande même pourquoi vous ne m'en avez +jamais dit un mot, puisque cela se voit tous les jours. + +--Voilà ce que c'est que de lire des romans, mademoiselle; vous prenez +au sérieux ce qui n'est qu'imaginaire. + +--Que c'est mal de parler contre votre pensée, monsieur le curé! Vous +savez bien qu'on s'aime d'amour dans la vie et que c'est tout à fait +charmant. + +--C'est là un sujet qui ne regarde pas les jeunes filles, Reine, vous ne +devez point en parler. + +--Comment, cela ne regarde pas les jeunes filles! puisque ce sont elles +qui aiment et sont aimées. + +--Que je suis malheureux, s'écria le curé, d'avoir affaire à une tête +pareille! + +--Ne dites pas de mal de ma tête, mon curé; moi je l'aime beaucoup, +surtout depuis que M. de Conprat l'a trouvée si jolie. + +--M. de Conprat s'est moqué de vous, Reine. Soyez bien convaincue qu'il +vous a prise pour une petite fille sans conséquence. + +--Pas du tout, répliquai-je, offensée, car il m'a embrassé la main. Et +savez-vous quelle a été mon idée, dans ce moment-là? + +--Voyons? répondit le curé, qui était sur les épines. + +--Eh bien, monsieur le curé, j'ai été sur le point de lui sauter au cou. + +--Stupidité! On ne saute au cou de personne quand on ne connaît pas les +gens. + +--Oh! oui, mais lui!... Et puis, si ç'avait été une femme, je n'aurais +certainement pas eu cette idée-là. + +--Pourquoi, Reine? Vous dites des bêtises. + +--Oh! parce que...» + +Un silence suivit cette réponse profonde, et j'examinais, en dessous, le +curé qui se trémoussait, prisait pour se donner une contenance. + +«Mon bon curé, dis-je d'un ton insinuant, si vous étiez bien aimable? + +--Quoi encore, Reine? + +--Eh bien, je vous ferais quelques petites questions sur des sujets qui +me trottent par la tête?» + +Le curé s'enfonça dans son fauteuil, comme un homme qui prend subitement +un grand parti. + +«Eh bien, Reine, je vous écoute. Mieux vaut parler ouvertement de ce qui +vous préoccupe que de vous casser la tête et de divaguer. + +--Je ne me casse rien du tout, monsieur le curé, et je ne divague pas; +seulement je pense beaucoup à l'amour, parce que... + +--Parce que? + +--Rien. Pour commencer, dites-moi comment il se fait que si vous +m'embrassiez la main je trouverais cela ridicule et pas très agréable, +bien que je vous aime de tout mon cœur, tandis que c'est exactement le +contraire quand il s'agit de M. de Conprat? + +--Comment, comment? Que dites-vous donc, Reine? + +--Je dis que j'ai trouvé très agréable que M. de Conprat m'embrassât la +main, tandis que si c'était vous... + +--Mais, ma petite, votre question est absurde, et l'impression dont vous +parlez ne signifie rien et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. + +--Ah!... ce n'est pas mon avis. J'y pense souvent, et voici ce que j'ai +découvert: c'est que si l'action de M. de Conprat m'a paru agréable, +c'est parce qu'il est jeune et qu'il pourrait être mon mari, tandis que +vous êtes vieux et qu'un curé ça ne se marie jamais. + +--Oui, oui, répondit machinalement le curé. + +--Car on aime toujours son mari d'amour, n'est-ce pas? + +--Sans doute, sans doute. + +--Maintenant, monsieur le curé, dites-moi s'il est vrai qu'il arrive aux +hommes d'aimer plusieurs femmes? + +--Je n'en sais rien, dit le curé, agacé. + +--Mais si, vous devez savoir ça. Ensuite un mari aime une autre femme +que sa femme puisque François Ier aimait Anne de Pisseleu et qu'il +était marié? + +--François Ier était un mauvais sujet, s'écria le curé, exaspéré, et +Buckingham, que vous aimez tant, en était un autre! + +--Mon Dieu, repartis-je, chacun a son caractère, et je ne vois pas +pourquoi on leur ferait un crime d'aimer plusieurs femmes. La reine +Claude et Mme Buckingham ressemblaient peut-être à ma tante. +D'ailleurs, je viens de découvrir que les sentiments ne se commandent +pas, et ils ne pouvaient pas plus ne pas aimer que moi je..... + +--Quoi, Reine? + +--Rien, monsieur le curé. Mais j'ai peur d'avoir un faible pour les +mauvais sujets, car Buckingham est bien ravissant! + +--Mais enfin, ma petite, j'ai pourtant essayé de vous faire comprendre +certaines choses depuis que vous lisez Walter Scott, et vous m'avez +l'air de n'avoir absolument rien compris. + +--Écoutez, mon cher curé, vos explications ne sont pas très claires, et +il y a tant de vague dans ma tête!... Tout cela est bien singulier, +continuai-je en rêvant. Enfin, expliquez-moi pourquoi l'amour excite +votre indignation? + +--Reine, dit le curé hors de lui, en voilà assez! Vous avez une telle +manière de poser les questions qu'il est impossible de vous répondre. Je +vous le dis très sérieusement, il y a des sujets dont vous ne devez pas +parler et que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous êtes trop +jeune.» + +Le curé mit son chapeau sous son bras et s'enfuit. Je courus sur le pas +de la porte et je criai: + +«Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher curé, mais je connais +bien l'amour; c'est la plus charmante chose du monde! Vive l'amour!» + +Le curé resta deux jours sans venir au Buisson, si bien que, désolée de +l'avoir tant taquiné, je m'acheminai le troisième jour vers le +presbytère pour faire amende honorable. Je le trouvai dans sa cuisine, +en face d'un maigre déjeuner qu'il dévorait avec autant d'entrain que +d'appétit. + +«Monsieur le curé, dis-je d'un ton relativement humble, vous êtes fâché? + +--Un peu, petite Reine, vous ne voulez jamais m'écouter. + +--Je vous promets de ne plus parler de l'amour, monsieur le curé. + +--Tâchez, surtout, Reine, de ne pas penser à des choses que vous ne +comprenez pas. + +--Oh! que je ne comprends pas..., m'écriai-je en prenant feu +immédiatement, je comprends très bien, et, en dépit de tous les curés de +la terre, je soutiendrai que... + +--Allons, interrompit le curé, découragé, vous voilà déjà en défaut! + +--C'est vrai, mon cher curé, mais je vous assure qu'un curé n'entend +rien à tout cela. + +--Et Reine de Lavalle non plus. J'irai vous donner votre leçon +aujourd'hui, ma petite.» + +C'est ainsi que se termina la dispute la plus grave que j'aie jamais eue +avec mon curé. + +Cependant, les jours s'écoulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon +système nerveux s'ébranla et manifesta une irritabilité de mauvais +augure. Un mois après l'aventure mémorable, j'avais perdu mes +espérances, ma quiétude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne +tristesse. + +C'est alors que le curé se brouilla avec ma tante, qui le mit à la +porte. + +Assise sous la fenêtre du salon, j'entendis la conversation suivante: + +«Madame, dit le curé, je viens vous parler de Reine. + +--Pourquoi cela? + +--Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. de Conprat a ouvert à +son esprit des horizons déjà éclaircis par les quelques romans qu'elle +avait lus. Il lui faut de la distraction. + +--De la distraction! Où voulez-vous que je la prenne? Je ne peux pas +remuer, je suis malade. + +--Aussi, madame, je ne compte pas sur vous pour la distraire. Il faut +écrire à M. de Pavol et le prier de prendre Reine chez lui pendant +quelque temps. + +--Écrire à M. de Pavol!... certes non! La petite ne voudrait plus +revenir ici. + +--C'est possible, mais c'est là une considération secondaire dont on +s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appelée à vivre un jour ou +l'autre dans le monde, il me paraît nécessaire qu'elle change sa manière +de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre idée. + +--Je n'entends pas cela, monsieur le curé, Reine ne sortira pas d'ici. + +--Mais, madame, repartit le curé qui s'échauffait, je vous répète que +c'est urgent. Reine est triste, sa tête est vive et travaille beaucoup, +je suis certain qu'elle s'imagine être éprise de M. de Conprat. + +--Ça m'est égal! dit ma tante, qui était bien incapable de comprendre +les raisons du curé. + +--On a écrit que la solitude était l'avocat du diable, madame, et c'est +parfaitement vrai pour la jeunesse. La solitude est contraire à Reine; +un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un +enfantillage.» + +«Qu'un curé a de drôles d'idées! pensai-je. Traiter légèrement une chose +si sérieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat!» + +«Monsieur le curé, reprit ma tante de sa voix la plus sèche, mêlez-vous +de ce qui vous regarde. Je ferai à ma tête, et non à la vôtre. + +--Madame, j'aime cette enfant de tout mon cœur et je n'entends pas +qu'elle soit malheureuse! répliqua le curé sur un ton que je ne lui +connaissais pas. Vous l'avez enterrée au Buisson, vous ne lui avez +jamais donné la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi, +elle eût grandi dans l'ignorance, l'abrutissement, et qu'elle eût été +une petite plante sauvage ou étiolée. Je vous le répète, il faut écrire +à M. de Pavol. + +--C'est trop fort! s'écria ma tante, furieuse; ne suis-je pas la +maîtresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le curé, et n'y remettez pas +les pieds. + +--Très bien, madame, je sais maintenant ce que je dois faire, et je vois +clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tôt, c'est que +j'étais aveuglé par le plaisir égoïste de voir ma petite Reine +constamment.» + +Le curé me trouva dans l'avenue tout éplorée. + +«Est-il possible, mon bon curé!... Mis à la porte à cause de moi!... +Qu'allons-nous devenir si nous ne nous voyons plus? + +--Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant? + +--Oui, oui, j'étais sous la fenêtre. Ah! quelle femme! quelle... + +--Allons, allons, du calme, Reine, reprit le curé, qui était tout rouge +et tout tremblant. Ce soir même, j'écris à votre oncle. + +--Écrivez vite, mon cher curé. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de +suite! + +--Espérons-le», répondit le curé avec un bon sourire un peu triste. + +Mais différents devoirs l'empêchèrent d'écrire le soir même à M. Pavol, +et, le lendemain, ma tante, qui luttait depuis quelques semaines contre +la maladie, tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort +frappait à la porte du Buisson et changeait la face de ma vie. + + + + +VIII + + +Je me réfugiai au presbytère immédiatement après la mort de ma tante, +qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon +soigna avec beaucoup de dévouement. + +Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de +Lavalle était malade, mais les progrès du mal furent si rapides que mon +oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir +pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous +prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre. + +Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que, +imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au +Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à +C..., espérant être assez bien pour venir m'y chercher. + +Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas +aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies. + +Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver +un peu de désolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent +les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait +dans ma tête et dans mon cœur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un +homme célèbre, je me le serais certainement approprié, et j'affirme que +j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie: + +«Je ne sais pas ce qui se passe dans le cœur d'une misérable, mais je +connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois +m'épouvante!» + +Mais, ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour +satisfaire aux mânes de ma tante. + +Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8, +et je passai ces deux jours avec le curé, dont la bonne figure +s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation. + +Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous +installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de +prendre des forces. Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais +toutes les peines du monde à retenir mes larmes. + +La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop +de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner à C..., +il avait écrit à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle, +comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes +et moyennes. De défauts, il n'était point question. + +«Mon cher petit enfant, me dit-il après un long silence, vous +n'oublierez pas votre vieux curé? + +--Jamais, jamais! dis-je avec élan. + +--Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de +l'imagination, petite Reine. Je la compare à une belle flamme qui +éclaire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrètement; +mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui +embrase la maison, et l'incendie laisse derrière lui de la cendre et des +scories. + +--Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le curé; +mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie. + +--Oui, mais gare à l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine. + +--Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, c'est charmant! Et si +on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer. + +--Mais où trouve-t-on l'eau froide, ma petite? + +--Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour. + +--Plaise à Dieu que! non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit +enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque +jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.» + +Les larmes me gagnaient en entendant mon curé parler ainsi, et j'avalai +un grand verre d'eau pour calmer mon émotion. + +«Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois +un goût très prononcé pour la coquetterie. + +--C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le +curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la +fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et +votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider. + +--Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre +de plaire, étant si jolie... + +--Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés, +défiez-vous de la vanité. + +--Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a aucun mal à cela. + +--Hum! voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant +les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre âge, et, Dieu merci! +vous n'en êtes point encore à dire avec l'Ecclésiaste: Tout est vanité, +et rien que vanité! + +--Que cet Ecclésiaste est exagéré! Et puis, il est si vieux! J'imagine +que ses idées doivent être bien surannées. + +--Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'Écriture sainte et +les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises +par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa figure.» + +Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du +départ approchait. + +«Prenez garde d'avoir froid en route, Reine. + +--Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois d'août, on étouffe! + +--C'est vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne +vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.» + +Nous nous levâmes après avoir fait de vains efforts pour grignoter +quelques miettes de pain et de pâté. + +«Que j'ai de chagrin, m'écriai-je en éclatant subitement en sanglots, +que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé! + +--Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le +curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses +joues. + +--Ah! mon curé, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait +bien enrager! + +--Non, non, vous avez été la joie de ma vie, tout mon bonheur. + +--Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre curé?» + +Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la +salle, se moucha fortement et réussit à dominer l'émotion qui, +l'étreignant à la gorge, ne demandait qu'à se faire jour par quelques +sanglots. + +La maringote était à la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait +m'accompagner jusqu'à C... et me mettre dans les bras de mon oncle. + +Le fermier était chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui, tout +entière à son chagrin, restait provisoirement à la garde du Buisson. + +Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un +petit bout de chemin pour être plus longtemps ensemble. + +«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé. + +--Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. Écrivez-moi seulement une +fois par mois, et bien intimement. + +--Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour. + +--Nous verrons ça! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que +vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions, +que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.» + +Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir. +Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon cœur. + +«La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé! + +--Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon +cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méfiez-vous...» + +Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans +la carriole. + +Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle +qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de +la forme la plus bizarre, confectionnés par Perrine. + +«Adieu, mon curé, adieu mon vieux curé», m'écriai-je. + +Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. À travers mes +larmes, je le vis s'éloigner à grands pas et mettre son chapeau sur sa +tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus +violente agitation, mais absolument sens dessus dessous. + +Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai qu'il était temps de +suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons: + +«Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!» + +Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis à réfléchir. + +Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze +jours plus tôt, que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je +verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa les +derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer +que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en +vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure. + +Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je m'inquiétais extrêmement de +l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la +robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient +bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable, +j'entends une torture morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la +mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des +limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il +m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter, +j'ôtai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont +l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon. + +Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je +savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles à tout le +monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je +résolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en péril de +moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements. + +Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et +je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous étions sur le point +d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir +traversé la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides +de notre cheval. + +Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement +figuré sec et long. Aussi fus-je assez étonnée quand je vis un bonhomme +à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier,--si tant +est que mon oncle criât jamais: + +«Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai failli attendre.» + +Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa +cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit: + +«Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie! + +--C'est bien mon avis, mon oncle, répondis-je en baissant modestement +les yeux. + +--Ah! c'est votre avis? + +--Mais oui; et celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre +du curé pour vous, mon oncle. + +--Pourquoi n'est-il pas ici? + +--Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses. + +--Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau, +ma nièce? + +--Si, mon oncle; il est dans ma poche. + +--Dans votre poche! Pourquoi cela? + +--Parce qu'il est affreux, mon oncle. + +--Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne +voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer +pendant que je fais enregistrer vos bagages.» + +Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma +tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement +hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine. + +Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine. + +«Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que +je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant. + +--Grand merci! dis-je moitié riant, moitié pleurant. Embrassons-nous, et +adieu!» + +J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le +crains bien, plus d'un mécréant au parler doux avait déposé quelques +baisers furtifs ou retentissants. + +«Adieu, Jean. + +--À vous revoir, mamselle», dit Jean en riant bêtement, manière comme +une autre de manifester de l'émotion. + +Quelques instants après, j'étais dans le train, assise en face de mon +oncle, absolument effarée étourdie par le mouvement de la gare et la +nouveauté de ma position. + +Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol. + +Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges, +des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier +abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front +haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés très court; les yeux +étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils +touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait +promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de +son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'était sa bouche. D'un +dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût +un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique, +moqueuse, narquoise, gouailleuse qui démontait les moins timides et les +clouait au carreau. En l'étudiant, on oubliait complètement les +vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour +mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on +convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait +admirablement ressortir cette bouche spirituelle. + +Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot +portait généralement. Il se plaisait parfois à employer des expressions +énergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles +étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans; +néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était +un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la +vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent +presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre +l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des +gens pulvérisés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot. + +J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une +étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus +grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais +apportée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme +pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du +curé. + +«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il; me trouveriez-vous +beau, par hasard? + +--Pas le moins du monde.» + +Mon oncle fit une légère grimace. + +«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me +dire pourquoi vous êtes si pâle? + +--Parce que je meurs de peur, mon oncle. + +--Peur! et de quoi? + +--Nous allons si vite, c'est effrayant! + +--Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez. +Rassurez-vous, il n'y a aucun danger. + +--Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol? + +--Certainement; elle se réjouit beaucoup de faire votre connaissance.» + +Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au +Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu'à notre +arrivée à V... + +Nous montâmes alors dans un landau à deux chevaux, qui devait nous +conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet +élégant véhicule, où ils faisaient une piètre figure qui m'humiliait +profondément. + +À peine installé, mon oncle me donna un sac de gâteaux pour me +réconforter et se plongea dans un nouveau journal. + +Cette manière de procéder commença à m'agacer. + +Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse très +longtemps, j'avais un grand nombre de questions à faire. De sorte que +lorsque je fus blasée sur le plaisir de me sentir emportée dans une +voiture jolie, douce, bien capitonnée, je me hasardai à rompre le +silence. «Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous +pourrions causer un peu. + +--Volontiers, ma nièce, répondit mon oncle en pliant immédiatement son +journal. Je croyais vous être agréable en vous abandonnant à vos +pensées. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient, +l'économie politique, l'habillement des poupées ou les mœurs des +sapajous? + +--Tout cela m'intéresse peu; et quant aux mœurs des sapajous, j'imagine, +mon oncle, que j'en sais autant que vous là-dessus. + +--Très possible, en effet, répliqua M. de Pavol, assez étonné de mon +aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet. + +--Dites-moi, mon oncle, n'êtes-vous pas un peu mécréant? + +--Hein! que diable dites-vous là, ma nièce? + +--Je vous demande, mon oncle, si vous n'êtes pas un peu mécréant ou +sacripant? + +--Vous... moquez-vous de moi? s'écria mon oncle en employant un verbe +fort peu parlementaire. + +--Ne vous fâchez pas, mon oncle, c'est une étude de mœurs que je +commence, plus intéressante que celle concernant les sapajous. Je veux +savoir si ma tante avait raison; elle prétendait que tous les hommes +sont des sacripants? + +--Votre tante n'avait donc pas le sens commun? + +--Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais +pas autrement», répondis-je tranquillement. + +M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste. + +«Ah! vraiment, ma nièce! voilà une manière un peu crue d'exprimer votre +pensée. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle? + +--Pas du tout. Elle était très désagréable et m'a battue plus d'une +fois. Demandez au curé, qu'elle a mis à la porte à cause de moi parce +qu'il défendait mes intérêts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous +m'ayez laissée si longtemps avec elle? C'était une femme du peuple, et +vous ne l'aimiez pas. + +--Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme était très malade, et je +fus trop heureux que ma belle-sœur voulût bien se charger de vous. Je +vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et +bien soignée, et depuis, ma foi! je vous avais presque oubliée. Je le +regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse. + +--Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle? + +--Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité. + +--Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à mon mariage, car je me +marierai bientôt. + +--Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice +et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention, +apprenez cela, ma nièce. + +--Pourquoi donc? + +--Les femmes ne valent pas le diable!» répondit mon oncle d'un accent +convaincu. + +Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette +appréciation n'était pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand +j'eus ruminé la sentence de mon oncle, je repris: + +«Mais puisque j'épouserai un homme, cela m'est parfaitement égal que les +femmes ne valent pas le diable. Mon mari se débrouillera avec moi comme +il pourra. + +--Voilà de la logique. Vous savez raisonner, à ce qu'il paraît! Les +jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu. + +--Ma cousine partage donc mes idées? + +--Oui, répondit mon oncle, assombri. + +--Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma +cousine? + +--Grande et belle, répliqua M. de Pavol avec complaisance, une véritable +déesse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un +instant, car nous arrivons.» + +Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait +au château. + +Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras +avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets. + +«Dieu, que vous êtes belle!» dis-je en la regardant avec stupéfaction. + +Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle +de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait +pas toujours, sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure, mais +ceux même qui l'admiraient le moins étaient obligés de dire avec mon +oncle: + +«Elle est diablement belle!» + +Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec +d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des +cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, avec la +poitrine très développée, elle eût porté plus de dix-huit ans si sa +bouche, malgré un arc un peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer +plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant une grande +jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants, +toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait +dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour +trait à Junon. Le nom lui en resta. + +Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine, +et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement. + +«Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nièce? + +--Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou. + +--Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous +avait bien dit que vous étiez jolie. + +--Paul de Conprat? m'écriai-je. + +--C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il +paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage? + +--Je m'en souviens bien, répondis-je en rougissant. + +--Viendra-t-il déjeuner lundi, Blanche? + +--Oui, père; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter +l'invitation. Qui donc vous a habillée, Reine? + +--Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise, +répondis-je avec dépit. + +--Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce. +Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mémoire de Mme de +Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix à son âme! +Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.» + +Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant délicieusement et +contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, où je +devais rire, pleurer, m'amuser, me désoler, et voir ma destinée +s'accomplir. + +Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans +mes souvenirs qu'un point imperceptible. + + + + +IX + + +Mais je demande qu'on ne me suppose pas un cœur léger et inconstant, car +cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au +Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante: + +«Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant de découvertes à +vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par où +commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que +les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout +est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et +que ma cousine est belle comme une fée. Vous aurez beau me sermonner, me +gronder, me prêcher, mon cher curé, vous ne m'ôterez pas de la tête que +si François Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol, +il était doué d'un jugement bien solide. Vous-même, Monsieur le curé, +vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que +ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et +puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela +m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa +petitesse, est souple, élégante, parfaitement proportionnée. C'est égal! +quelques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que +cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu +est quelquefois bien contrariant? + +«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le +connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j'ai fait sa +conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher +curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plaît +à tout le monde, et quand je serai grand'mère, je raconterai à mes +petits-enfants que c'est là la première et ravissante découverte que +j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser. + +«Bien que je marche de surprise en surprise, je suis déjà parfaitement +habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais +parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître +ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je +puis confier que je suis souvent dans un grand ébahissement. + +«Nous sommes allés à V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau, +les œuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas +d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour certaines +robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée. + +«Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasiée, émerveillée sur +les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est +moquée de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire +du Buisson, alors? Après une séance de trois heures chez la couturière +et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et +m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle +m'avait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et +pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprécier l'utile et +le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me +bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une +passion pour les petits gâteaux. Pendant que je me livrais à cet +exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout, +c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqué de +bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier. +J'y suis allée aussitôt et j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes +en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non +seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée, +ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais +mon oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison +doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à +tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète +quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas +et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon +cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit +rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire +même romain, une figure sèche et grincheuse, et ce personnage +ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante, j'ai pris la +raison en grippe. Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon +oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant, +grimaçant, disséminés dans ma chambre et je suis contente. + +«Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Monsieur le curé. Que me +disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne +regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon curé, mon curé! j'ai peur +que vous ne m'ayez bien souvent attrapée.--Nous irons dans le monde +lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me +trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en était +question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une +chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château. + +«Il paraît que j'ai grandement raison de m'attendre à beaucoup de +succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche +m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que +les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare. +Je suis donc, mon cher curé, un mets savoureux, délicat, succulent, qui +sera convoité, recherché et avalé en un clin d'œil, si je veux bien le +permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que... +Mais chut! + +«Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec impatience, seulement je +ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui +fait battre mon cœur, un événement qui me donne envie de pirouetter à +perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire +des folies. Dieu! que la vie est une belle chose! + +«Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez +bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé! +J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien +entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant à vous +faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre +chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois +dans le Paradis terrestre. À chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet +de plaisir et d'admiration, à chaque instant aussi je voudrais vous en +faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau +parc restent muets. + +«Adieu, mon cher bon curé; je ne vous embrasse pas, parce qu'on +n'embrasse pas un curé (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je +vous envoie tout ce que j'ai dans le cœur pour vous, et ce tout est +rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le curé. «REINE.» + +Il est certain que je m'habituai immédiatement à l'atmosphère de luxe et +d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est +également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et +qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant +les premiers jours qui suivirent mon arrivée au Pavol. Son port de +déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus +d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très +libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche +sous un soleil d'avril, et, à la suite d'une conversation que nous eûmes +le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée +disparut entièrement. + +J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec +béatitude, ouvrant de temps en temps un œil pour contempler avec +ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en +terre cuite et les arbres que je voyais par ma fenêtre ouverte. Blanche +entra chez moi, vêtue d'une robe traîtante, les cheveux sur les épaules +et le front soucieux. + +«Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en +la regardant avec admiration. + +--Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je +viens causer avec toi. + +--Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en +ressentiront. + +--Même s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait +déjà mon opinion sur ce grave sujet. + +--De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant +subitement. + +--Tu désires te marier, Reine? + +--Si je désire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus +tôt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes, +excepté quand les femmes sont aussi belles que toi. + +--On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air +sévère. + +--Pourquoi cela? + +--Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas +convenable pour une jeune fille. + +--Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! répondis-je en me renfonçant +sous mes couvertures. + +--Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me +parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père, Reine. + +--Qu'y a-t-il? + +--Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a +déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que +je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je +voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon mariage. + +--Il faut le lui demander. + +--Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père +me fait peur, ou plutôt il m'intimide.» + +Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'écartai les +cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce +moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais +placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille +qui ne m'intimiderait plus jamais. + +«Personne ne m'intimide, moi!» m'écriai-je en prenant mon oreiller pour +l'envoyer promener au milieu de la chambre. + +Blanche me regarda d'un air étonné. + +«Que fais-tu donc, Reine? + +--Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours +mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon +d'agir mettait hors d'elle. + +--Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer à cette +habitude. Pour en revenir à ce que nous disions, te sens-tu le courage +d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans +cesse? + +--Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu verras! Tantôt +j'attaque mon oncle, et je mène les choses rondement.» + +Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour +lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait +quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, déjà +déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis +claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans +l'arène. + +«Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas marié? + +--Non certainement, répondit mon oncle, que ma question parut égayer. + +--Serait-ce un malheur si l'humanité disparaissait? + +--Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et +les misanthropes, non. + +--Mais votre avis, mon oncle? + +--Je n'ai guère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la +Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de +l'espèce humaine. + +--Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent avec vous-même quand vous +blâmez le mariage. + +--Ah! ah! dit mon oncle. + +--Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans être marié et que vous +votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez +adopter le mariage pour tout le monde. + +--Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si +moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner! +Qu'est-ce donc que le mariage à votre avis, ma nièce? + +--Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des +institutions qui existent sur la terre! Une union perpétuelle avec celui +qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah! +c'est charmant! + +--On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nièce? + +--Parce que c'est..., enfin, c'est mon idée! dis-je en adressant un +sourire plein de mystères à mon passé. + +--Le mariage est une institution qui livre une victime à un bourreau, +grogna mon oncle. + +--Ah!!! + +Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie. + +«Quelle est la victime, mon père? + +--L'homme, parbleu! + +--Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se +défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau. + +--Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles! + +--À ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans +dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en +pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible. + +--Reine! cria ma cousine, stupéfaite de mon audace. + +--Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre, +mais moi je n'ai aucune patience. + +--Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas +d'inclination? + +--Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme!» + +Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à +M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler +à ma cousine l'intime secret de mon cœur. Mais, toutes réflexions +faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes +principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est +d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré ma ferme +résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer, +mais je réussis à surmonter la tentation de parler. + +«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas +vivre sans aimer. + +--En vérité! Où avez-vous pris ces idées, Reine? + +--Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis-je tranquillement. Voyez un +peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées! + +--Ah!... est-ce le curé qui vous a permis de lire des romans et qui +vous a fait un cours sur l'amour? + +--Mon pauvre curé! l'ai-je fait enrager à propos de cela! Quant aux +romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté +la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en +cassant une vitre. + +--Voilà qui promet! Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de +divaguer sur l'amour? + +--Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont +je parle. + +--Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que +vous n'aimiez personne! + +--C'est certain! répliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de +clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut +suppléer à l'expérience? + +--Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et +puis, vous m'avez l'air d'avoir une tête assez bien organisée. + +--Je suis logique, mon oncle, simplement. + +Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari? + +--Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant. + +--Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on +aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre +sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier. + +--Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans, +mesdemoiselles. + +--Cela m'est égal, répondit Blanche. + +--Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq +ans! + +--Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire. + +--Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle? + +--Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de +le refuser.» + +Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que +je me levai pour pirouetter. + +«Alors je suis sûre de mon affaire!» criai-je en me sauvant. + +Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air +majestueux. + +«Comme tu es effrontée, Reine! + +--Effrontée! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu +as voulu? + +--Oui, mais tu dis les choses si carrément! + +--C'est ma manière, j'aime les choses carrées. + +--Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père. + +--Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure +moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la +question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre +le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir. + +--Certainement», répondit Blanche d'un air rêveur. + +M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les femmes ne valent pas +le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds +sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle. + + + + +X + + +Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif. +Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en +jetant un cri de joie. + +Le plaisir de mettre pour la première fois une robe telle que je n'en +avais jamais eu ajoutait encore à mon allégresse, et, lorsque je fus +habillée, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse. +Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et +je faillis renverser mon oncle dans un corridor. + +«Où courez-vous ainsi, ma nièce? + +--Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces. +Voyez comme je suis bien! + +--Pas mal, en effet. + +--N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite? + +--Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et +qui m'embrassa sur les deux joues. + +--Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine, +que le cas extraordinaire se présentera bientôt.» + +Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre +de Junon. + +«Regarde! criai-je en tournant si vivement sûr moi-même que ma cousine +ne pouvait voir qu'un tourbillon. + +--Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel. +Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien. + +--Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe. + +--Ô coquette innée! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup +comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie? + +--Tu verras bien autre chose, répondis-je gravement. Je sais, vois-tu, +que la coquetterie est une qualité, une sérieuse qualité. + +--C'est la première fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce +n'est pas ton curé, je suppose? + +--Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres +personnes que les de Conprat à déjeuner, Blanche? + +--Oui, le curé et deux amis de mon père.» + +Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et +bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il +me présenta. + +Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant! + +Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches +et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si +bienveillante, qu'il me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux +aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui, +et je vis que la sympathie était réciproque. + +«Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant +les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami +de votre père.» + +Je me laissai embrasser de bonne grâce, non sans me dire tout bas qu'il +serait bien préférable que son fils le remplaçât dans cette opération +délicate. + +Enfin, il entra!... et j'aurais bien échangé ma dot entière et ma jolie +robe par-dessus le marché contre le droit de courir à lui et de +l'embrasser à grands bras. + +Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua cérémonieusement +que je restai interdite. + +«Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous +connaissons. + +--J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle. + +--Quelle bêtise! + +--Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle. + +--Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec +amitié, mais une jolie fleur, vraiment! + +Ces paroles ne réussirent pas à dissiper l'irritation que j'éprouvais +sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans +mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche. +Ah! qu'il me plaisait! et que le cœur me battait pendant que je +retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs +auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma +tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il +avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives. + +Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de +ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger. + +Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai immédiatement +celui-ci. + +«Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je. + +--Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine. + +--L'avez-vous regretté au moins? + +--Vivement, je vous assure. + +--Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant? + +--Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette. + +--Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas! + +--Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup +sûr! répondit-il en souriant. + +--Est-ce que le monde empêche d'être aimable? + +--Mais pas précisément; seulement, les convenances répriment souvent +l'élan de l'amitié. + +--C'est bien niais!» dis-je d'un ton bref. + +Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon +entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait +point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au +Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans +le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa +sécurité. + +M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois +d'octobre. + +«J'en suis charmée, répondit Junon. + +--Tu m'apprendras à danser, dis-je en sautant déjà sur ma chaise. + +--Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat. + +--Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes +désirent valser avec lui. + +--Et puis il est charmant!» répliquai-je avec onction. + +Le commandant et son fils se mirent à rire; le curé et les deux amis de +mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon +paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression +mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui +était particulier quand quelque chose lui déplaisait, mouvement rempli +d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise. + +Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma +gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure +et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée. + +«Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche. + +--Il parle ainsi», répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix +de ma victime. + +Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité +imposante qui ne me troublait pas le moins du monde. + +Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine +marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la +regardait beaucoup. + +«Qu'elle est belle, n'est-ce pas?» lui dis-je dans l'innocence de mon +cœur. + +--Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit +tressaillir. + +Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize +ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les +papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle +jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol. + +Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit +comparaître devant lui. + +«Reine, vous avez été ridicule! + +--Pourquoi donc, mon oncle? + +--On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce. + +--Mais puisque je le trouve, mon oncle. + +--Raison de plus pour ne pas le dire. + +--Comment! repartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le +trouvais anticharmant? + +--Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira +d'avoir, mais gardez-la pour vous. + +--C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle! + +--Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que +l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense. + +--Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la +pratiquer. + +--Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous à l'étiquette. + +--Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur. + +Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais pris l'habitude, +mes rêves furent troublés par une sourde inquiétude que je n'arrivai pas +à bien définir. Je méditai sur cette journée, attendue avec tant +d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'étaient +point passées comme je l'avais désiré. Qu'avais-je espéré? Je n'en +savais rien, mais je me débitai à moi-même un long discours pour me +convaincre que M. de Conprat était amoureux de moi, et ma péroraison se +termina par un attendrissement de mauvais augure. + +Néanmoins, le lendemain, mes inquiétudes avaient entièrement disparu, +mais, dans l'après-midi, je reçus une longue missive de mon curé, +missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi: + +«Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma +solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais +que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer +comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse, +mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère, +mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler. + +«Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire: +Méfiez-vous de l'imagination.» + +Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit +ébranlé. + + + + +XI + + +J'étais installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait +que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me +reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace, +qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon caractère, +et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable +lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature. + +Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns +avaient un éclat nouveau, que ma bouche était plus fraîche et que mon +teint de Méridionale prenait des tons rosés et délicats qui excitaient +chez moi une vive satisfaction. + +Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais +décidément découvert que, dans ma grande naïveté, je m'étais +grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je +n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me +consoler. Je me dis que tous les cœurs nécessairement ne doivent pas +être construits de la même manière, que les uns se donnent en une +minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de +s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là +un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable +ressemblance existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De +sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant +bon nombre de jours, ne fut pas sérieusement troublée. Et je +m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts; je me +chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du +soleil. + +Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la +musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils +l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses +relations d'enfance avec Blanche et les liens de parenté qui unissaient +les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec +plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur +le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat, +trouvant avec assez de raison qu'il représentait un cas extraordinaire. + +J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il +m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience. + +En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner. Paul, doué de +l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait +ensuite solidement vers trois heures. Après cela, si nous étions seuls, +Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui jouait avec +entrain une valse de sa composition. Quelquefois, il devenait +professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon +oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de +M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah! les bons jours! + +Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé. Sa gaieté +communicative, son esprit conciliant, le génie de l'organisation et des +inventions drolatiques qu'il possédait au plus haut degré en faisaient +un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour. +Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout +faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel +objet, Blanche et moi nous disions: + +«Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.» + +Il peignait souvent et nous apportait ses œuvres. C'est le seul point +sur lequel je n'aie jamais pu m'entendre avec lui. J'avais une +antipathie invétérée pour les arts, mais surtout pour la musique, car la +maudite étiquette empêche de se boucher les oreilles, tandis qu'il est +facile de ne pas regarder un tableau ou de lui tourner le dos. +Toutefois, quand M. de Conprat jouait des airs de danse, je l'écoutais +volontiers et longtemps, mais c'était lui que j'aimais dans ses airs, et +non les airs en eux-mêmes. Je marque ce sentiment en passant, parce que +j'en fis un jour l'analyse, et que cette analyse me conduisit à une +terrible découverte. + +«Pourquoi peindre des arbres, mon cousin? disais-je. L'arbre le plus +laid est encore mieux que ces petits paquets verts que vous mettez sur +votre toile. + +--Est-ce ainsi que vous comprenez l'art, jeune cousine? + +--Croyez-vous que Junon n'est pas mille fois plus belle en réalité que +sur son portrait? + +--Si, certes, je le crois! + +--Et ces petites fleurs bleues que vous mettez dans les arbres, +qu'est-ce que cela? + +--Mais c'est un coin du ciel, ma cousine!» + +Je pirouettais et m'écriais d'un ton pathétique: + +«Ô cieux, ô arbres, ô nature, que de crimes se commettent en vos noms!» + +Mon oncle avait de nombreux amis à V...; il était allié à la plupart +des familles du pays, et tenait table ouverte. Il était rare que nous +n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen +pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre, +comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois +dire que je n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à +dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues +qu'impertinentes. + +Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances, +m'adressaient quelques objurgations bien senties; mais autant en +emportait le vent! Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais +pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise. + +«Tu as été très impolie avec Mme A..., Reine. + +--En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait, +voilà tout! + +--C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce. + +--Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je ne me sens pas attirée +vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous examinent de +la tête aux pieds, comme si vous étiez une bête curieuse. + +--Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton +temps à saisir le ridicule des gens et à les mimer. + +--Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C... me +le disait l'autre jour. + +--Je ne vois pas bien la conséquence... Ensuite, crois-tu que les hommes +ne t'examinent pas de la tête aux pieds? + +--Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des +défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà +remarqué une foule de choses. + +--Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue +est une qualité appréciable.» + +Quand nos convives masculins étaient jeunes, ils nous faisaient la cour, +à Blanche et à moi, et je m'amusais bien, mais quand c'étaient des +vieux... Dieu! la politique qui surgissait toujours pour me donner la +migraine. Ah! m'a-t-elle ennuyée, cette politique! + +Ces bonnes gens arrivaient fortement excités contre quelques méfaits du +gouvernement; ils en parlaient d'une façon discrète jusqu'au moment où +un bonapartiste fougueux s'écriait qu'il voudrait fusiller tous les +républicains pour les frapper de terreur. La naïveté du mot faisait +rire, mais ce massacre imaginaire était le branle-bas des irritations et +des radotages. Nous nous jetions la tête la première dans la politique +et nous barbotions jusqu'à la fin du repas. Tout le monde s'entendait +pour abominer république et républicains; mais quand chaque convive +venait à tirer de sa poche un petit gouvernement qu'il avait eu soin +d'apporter avec lui, on ne tardait pas à se lancer des regards furibonds +et à devenir rouges comme des tomates. + +Le légitimiste se drapait dans la dignité de ses traditions, de ses +respects, de ses regrets et traitait l'impérialiste de révolutionnaire; +celui-ci, en son for intérieur, traitait le légitimiste d'imbécile; +mais la politesse ne lui permettant pas d'émettre son opinion, il criait +comme un brûlé pour se dédommager. Puis on tombait derechef sur les +républicains; on les accablait d'invectives, on les déportait, on les +fusillait, on les décapitait, on les mettait en marmelade, bonapartistes +et légitimistes s'unissant dans une haine commune pour balayer ces +malheureux bipèdes de la surface de la terre. On pérorait avec passion, +on gesticulait, on sauvait la patrie, on devenait cramoisi..., ce qui +n'empêchait pas les choses, hélas! d'aller leur petit bonhomme de +chemin. + +Mon oncle, au milieu de ces divagations, lançait de temps à autre un mot +spirituel ou plein de sens et mettait la discussion sur un terrain plus +élevé que celui des intérêts personnels et des sympathies individuelles. +Nullement légitimiste, n'ayant d'ailleurs aucune opinion déterminée, il +n'en pensait pas moins que la France, depuis près d'un siècle, marche la +tête en bas, et que, cette position étant anormale, elle finira par +perdre l'équilibre et par tomber dans un précipice où on l'enterrera. + +Il riait des mesquineries et de la bêtise des différents partis, mais il +éprouvait souvent des écœurements qui se manifestaient par quelque +phrase plaisante. Je ne l'ai jamais vu s'emporter; il conservait son +calme au milieu des rugissements divers de ses convives, sûr, du reste, +d'avoir le dernier mot, car il voyait juste et loin. Cependant ses +antipathies étaient vives et il exécrait les républicains. Non pas qu'il +fût trop passionné pour ne point rester dans un juste milieu; il eût +accepté une république s'il l'avait crue possible, et s'inclinait devant +l'honnêteté de certains hommes qui luttent de bonne foi pour une utopie. + +Je l'entendais quelquefois appeler nos gouvernants des joueurs de +raquette, comparant les lois, que les deux Chambres se renvoient +journellement, à des volants que les Français, le nez au ciel, regardent +circuler d'un air béat jusqu'au moment où ils tombent sur leur +respectable cartilage et l'aplatissent bel et bien. D'où je tirai, pour +ma petite gouverne, quelques déductions que je raconterai en temps et +lieu. + +M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu, +il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des +connaissances générales, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon +sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un +dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses +défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la +vertu, et ne considérait point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de +dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à +écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs +systèmes, et sa bouche en disait bien long pendant qu'il observait son +interlocuteur en rejoignant ses gros sourcils qui lui cachaient presque +entièrement les yeux. Puis il répondait lentement, avec la plus grande +tranquillité: + +«Morbleu, monsieur, je vous admire! Vous en êtes presque arrivé à la +parfaite humilité prêchée par l'Évangile. Je suis confus de ne pouvoir +marcher sur vos traces, mais j'ai un diable d'orgueil qui m'empêchera +toujours de me comparer à la chenille qui rampe à mes pieds ou au porc +qui se vautre dans ma basse-cour.» + +Toujours en guerre avec le conseil municipal de sa commune, il n'aimait +pas les villageois, et prétendait que rien n'est plus fourbe et plus +canaille qu'un paysan. Aussi, bien qu'il fût estimé, respecté, il +n'était point aimé. Cependant il faisait des charités larges et acte de +complaisance quand l'occasion s'en présentait, mais il ne se laissait +jamais duper par les finasseries, les roueries des bons cultivateurs. + +Enfin, si mon oncle n'avait embrassé aucune carrière, s'il n'avait été +ni médecin, ni avocat, ni ingénieur, ni soldat, ni diplomate, ni même +ministre, il remplissait sa tâche dans la vie en conservant des +traditions saines, en respectant ce qui est respectable, en ne se +laissant pas emporter dans les divagations du temps, en usant de son +influence pour diriger certains esprits vers ce qui est bon et juste. En +un mot, mon oncle était homme d'esprit, homme de cœur, homme de bien. Je +l'aimais beaucoup, et s'il n'avait jamais parlé politique, je l'aurais +cru sans défaut. Dans la vie privée, il était facile à vivre. Il adorait +sa fille et m'octroya rapidement une grande affection. + +«Quelle chose épouvantable que les gouvernements! disais-je à M. de +Conprat. Il faudrait les supprimer tous; au moins nous n'entendrions +plus parler politique. Deux choses à supprimer: le piano et la +politique. + +--Ma foi, je suis assez de votre avis, répondait-il en riant. + +--Ah!... vous n'aimez pas le piano? Cependant vous écoutez Blanche avec +plaisir; du moins, vous en avez l'air. + +--C'est que ma cousine Blanche a un talent véritable.» + +Cette explication me fit éprouver la sensation énervante causée par des +moustiques qui s'agitent autour d'un dormeur: ils l'agacent sans +troubler complètement son sommeil. Évidemment la raison n'était guère +plausible, car, malgré le talent de Junon, moi qui n'aimais pas le +piano, j'avais toujours envie de crier ou de me sauver quand elle +exécutait des sonates de Mozart ou de Beethoven. Voilà des hommes qui +peuvent se vanter d'avoir ennuyé l'humanité! Je me sentais navrée en +songeant à leurs femmes. + +Au milieu de cette vie douce, de mes espérances, de mes petites +inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les +distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la +fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène +à l'échafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par +M. de Conprat. + + + + +XII + + +Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier +bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et +les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une +verte semonce. + +De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me +soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule; mais elle donnait là des +coups d'épée dans l'eau, et je m'envolais dans les bras de mes danseurs +en songeant que si la valse n'est pas admise dans le ciel, ce n'est +guère la peine d'y aller. + +Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de +conversation. + +«Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce pays-ci, mademoiselle? + +--Non, monsieur: six semaines environ. + +--Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol? + +--Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est +morte, Dieu merci! + +--Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle; il y avait +un chevalier de Lavalle enfermé au Mont-Saint-Michel, en 1423. + +--Vraiment! Que faisait-il là, ce chevalier? + +--Mais il défendait le mont attaqué par les Anglais. + +--Au lieu de danser? Quel grand nigaud! + +--C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et l'héroïsme, +mademoiselle? + +--Mes ancêtres! Je n'y ai jamais pensé. Quant à l'héroïsme, je n'en fais +aucun cas. + +--Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme? + +--Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains! +Mais valsons, au lieu de causer.» + +Et je mettais mon danseur sur les dents. + +Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de +lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce +monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant +avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain. +Bien qu'il fût grand, et que je fusse extrêmement petite, sa jolie +moustache blonde tordue en pointe me caressait la joue de temps en +temps, et j'eus quelques petites tentations dont je ne parlerai pas, de +peur de scandaliser mon prochain. + +Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi, +je dis toutes les bêtises imaginables et inimaginables; mais je fis la +conquête de tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles. + +Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon +oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il +était temps de partir, je criai d'un bout du salon à l'autre: + +«Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.» + +Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne +comme toujours, s'empressa d'obéir à son père sans se soucier de mes +récriminations. + +Rentrée dans ma chambre, je me déshabillai avec assez de calme; mais en +robe de nuit et sur le point de me coucher, je fus prise d'une fringale +irrésistible. Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en +chantant à tue-tête. + +Junon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi +d'un air un peu effrayé. + +«Que fais-tu donc, Reine? + +--Tu vois bien, je valse! + +--Mon Dieu, es-tu enfant! + +--Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et +nuit. + +--Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. Je t'en prie, +couche-toi.» + +Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps. +Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça +de me prouver que le calme, dans tous les actes de la vie, est une +grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu, +qu'après tout un traversin ne lui semblait point un danseur fort +agréable, et... + +«Quant à cela, je suis de ton avis! dis-je en l'interrompant vivement, +il n'y a que les danseurs en chair et en os de sérieux et d'agréables, +surtout quand ils ont des moustaches; des moustaches blondes, par +exemple! Une petite, moustache qui vous caresse la joue en valsant, ah! +c'est vraiment déli...» + +Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois +heures. + +Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui. Je me +rendis aussitôt à cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle +venait d'enfanter quelque sermon. À son air solennel, je vis que mes +conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé mes aises aussi +bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie, +j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je +croisai les mains sur mes genoux, et fermai les yeux dans une attitude +de profond recueillement. + +Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis: + +«Eh bien! mon oncle, allez donc! + +--Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une +attitude plus respectueuse. + +--Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas +l'intention de vous manquer de respect, je prenais une pose recueillie +pour vous mieux écouter. + +--Ma nièce, vous me ferez perdre la tête! + +--C'est bien possible, mon oncle, répondis-je tranquillement; mon curé +m'a dit bien des fois que je le ferais mourir à la peine. + +--En vérité, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable à cause +d'une petite fille mal élevée? + +--D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien +que vous aimiez assez ce personnage; ensuite, je serais bien désolée de +vous perdre, car je vous aime de tout mon cœur. + +--Hum!... c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant +pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite +cette nuit d'une façon si inconvenante? + +--Spécifiez les accusations, mon oncle. + +--Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous +aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez +aperçu M. de Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près +de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant. + +--Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie! + +--Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que c'était inconvenant. + +--Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les +jours. Blanche et moi nous l'appelons toujours Paul quand nous en +parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement. + +--Cela passe dans l'intimité, mais non dans le monde, où chacun n'est +pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens. + +--Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde? + +--Je m'évertue à vous le dire, ma nièce. + +--C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins. + +--Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande que cela! Ensuite, il +paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très +gentils? + +--C'était bien vrai! m'écriai-je dans un élan de sympathie pour mes +danseurs. Si charmants, si polis, si empressés! Puis je m'étais +embrouillée dans mes promesses et je craignais de les avoir contrariés. + +--En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine; voilà près de sept +semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de +bon goût de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sentiments; +néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des +sottises. Vous avez de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement +pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et... + +--À la bonne heure! interrompis-je d'un ton satisfait, voilà comme +j'aime les sermons! + +--Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement. + +--Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue, +vous avez dit: Vous êtes diablement jolie! + +--Eh bien, ma nièce? + +--Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer +toujours un premier mouvement. + +--C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré +votre grande jeunesse et votre petite taille, vous avez l'air d'une +femme, tâchez d'en avoir la dignité. + +--La dignité! dis-je étonnée; pourquoi faire? + +--Comment..., pourquoi faire? + +--Je ne comprends pas, mon oncle. Comment, vous venez me prêcher la +dignité quand le gouvernement en a si peu! + +--Je ne saisis pas le rapport... Quelle est cette nouvelle fantaisie? + +--Mais, mon oncle, vous prétendez que le gouvernement passe son temps à +jouer à la raquette; pour un gouvernement, franchement, ça manque de +dignité. Pourquoi de simples individus seraient-ils plus dignes que des +ministres et des sénateurs?» + +Mon oncle se mit à rire. + +«Il est difficile de vous gronder, Reine, vous glissez entre les doigts +comme une anguille. Quoi qu'il en soit, je vous affirme que si vous ne +voulez pas m'écouter, vous n'irez plus dans le monde. + +--Oh! mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne +des tortures de l'inquisition! + +--L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous +m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux pas que ma nièce prenne des +habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer +plus tard pour..., hum! + +--Pour qui, mon oncle?» + +M. de Pavol eut une violente quinte de toux. + +«Hum! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose +d'approchant. + +--Ce ne serait pas si niais, cette appréciation! le Buisson et les bois +se ressemblent beaucoup. + +--Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé sérieusement. +Allez-vous-en, et réfléchissez.» + +Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce +formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant +vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je sentis +germer dans mon cœur le désir louable de faire connaissance avec la +pondération. + + + + +XIII + + +Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur +réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et +qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les +conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus +commis de sottises, oh! non, la chose arrivait encore assez fréquemment, +mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme +relatif. + +Du reste, si mon oncle m'avait grondée, c'était plutôt, comme il le +disait lui-même, en prévision de l'avenir, car je me trouvais dans un +milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande +indulgence. Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions +courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de +parents et d'alliés. + +Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les +convenances me furent pardonnés. J'étais l'enfant gâté des douairières, +qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grands-parents, +mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes +avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en +parlassent avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les +ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide +poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui +sortent du fond des bois. + +J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux, +voyaient briller ma dot; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquetterie +amusait, et je confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense +bonheur à ravager les cœurs et à métamorphoser certaines têtes en +girouettes. + +Ô coquetterie, quelle charme renfermé dans chaque lettre de ton nom! + +Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car, après deux ou trois +soirées, j'en connaissais les détails, les nuances et les ruses. + +Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher la coquetterie à mon +auditoire et refuser l'absolution à mes pénitentes assez privées de +jugement pour ne pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être ne +resterais-je pas longtemps dans le giron de l'Église, mais, dans ma +courte carrière, je crois que je ferais quelques prosélytes. Je plains +les hommes qui, croyant tout connaître, ignorent les plaisirs les plus +fins, les plus délicats. À mes yeux, ils mènent une vie de cornichon..., +de melon tout au plus. + +Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais +les cœurs, Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour +faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations et aux +roueries qui faisaient ma joie. + +Néanmoins, quand la première effervescence fut calmée, j'en vins bien +vite à réfléchir que M. de Conprat mettait un temps infini à s'éprendre +de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en +demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique, rarement, je +dois l'avouer, et, malgré cette diversité d'aspects qui empêchait la +monotonie de s'attacher à ma personne, non seulement il ne se déclarait +pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant. Le mot de mon +curé: «Soyez sûre qu'il vous a prise pour une petite fille sans +conséquence», commençait à me troubler grandement. + +Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions, +jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma +vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui +explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'idée de trouver un +homme plus charmant que Paul de Conprat. + +Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans +offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que +j'avais beaucoup admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon +gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu +m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous +l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu. +Voilà un sujet psychologique que je livre aux méditations des +philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate +le fait, je salue la philosophie et je passe. + +Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans un château situé près +du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués +dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'étais +extraordinairement jolie et, ce soir-là, j'eus un succès fou. Succès si +sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant +furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile, +tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement +provoqué par ma beauté. + +J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux +qui commençaient à se dessiller. Il arrivait généralement fort tard, +avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute société fashionable +de la contrée. Ces messieurs, étant blasés dès l'âge le plus tendre, et +trouvant extrêmement fatigant, pénible et navrant de valser avec de +jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuyé, +nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent, +trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la +circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui +de ces victimes infortunées de l'expérience comme un beau soleil dissipe +un léger brouillard. Je savais si bien les exciter, les émoustiller, les +faire tourner à tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait: +«Elle a le diable au corps!» + +Honni soit qui mal y pense! + +Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis +qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je +redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui +importait! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans +un coin reculé en refusant énergiquement de danser. + +Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies +qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient +assises, quand je surpris la conversation de deux respectables +douairières dont j'avais fait la conquête. + +«Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succès. + +--Blanche de Pavol est plus belle, cependant. + +--Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et +Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées. + +--Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les +autres est charmant chez elle. + +--On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat. + +--Je l'ai entendu dire.» + +Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent +devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à +la draperie dans laquelle j'étais enfouie. + +Lorsque je me remis de mon étourdissement, le salon brillant me parut +voilé d'un crêpe épais; à la grande surprise de Junon, j'allai la +supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon. + +En revenant au Pavol je me disais: «Ce n'est pas vrai, je suis sûre que +ce n'est pas vrai! Pourquoi tant me troubler?» + +Mais je me déshabillai en pleurant, avec l'idée qu'un immense malheur +allait fondre sur moi. + +Néanmoins, comme rien n'est plus versatile qu'un esprit de seize ans, le +lendemain je me reprenais à espérer et traitais le bavardage de ces +dames de cancans sans portée. Je résolus d'observer soigneusement M. de +Conprat, et j'étais dans une disposition morale qui permettait au +moindre indice de donner un corps à des impressions même passées et +fugitives. + +Dans l'après-midi de ce jour néfaste, nous étions tous dans le salon. Le +commandant et mon oncle faisaient une partie d'échecs, Blanche jouait +une sonate de Beethoven, et moi, étendue dans un fauteuil, j'examinais, +sous mes paupières à mi closes, l'attitude et la physionomie de Paul de +Conprat. Assis près du piano, un peu en arrière de Junon, il l'écoutait +d'un air sérieux, sans cesser de la regarder. Je trouvai que cette +expression sérieuse ne lui allait pas et pouvait se qualifier d'ennuyée. +Je me confirmai dans mon opinion en remarquant qu'il s'efforçait +d'étouffer quelques petits bâillements intempestifs. C'est alors que +subitement je fis un retour sur ma propre satisfaction quand il jouait +des airs de danse. Je compris que j'aimais non les airs, mais bien +l'exécutant, et que, pour lui, c'était identiquement le même sentiment. +Il se souciait bien de Beethoven! mais il était épris de Blanche, et les +choses antipathiques à sa nature lui plaisaient dans la femme qu'il +aimait. + +Junon termina son affreuse sonate, et Paul lui dit dans un mouvement +d'enthousiasme dont je connaissais le motif caché: + +«Quel maître que ce Beethoven! vous l'interprétez parfaitement, ma +cousine. + +--Vous avez bâillé! m'écriai-je en sautant si brusquement sur mes pieds +que les joueurs d'échecs poussèrent un grognement furieux. + +--Je te croyais endormie, Reine? + +--Non, je ne dormais pas, et je te dis que Paul a bâillé pendant que tu +jouais de ton maudit Beethoven. + +--Reine déteste tant la musique, dit mon oncle, qu'elle attribue aux +autres ses idées personnelles. + +--Oui, oui, mes idées me font faire de belles découvertes! répondis-je +d'une voix tremblante. + +--Qu'est-ce qui te prend, Reine? Tu es de mauvaise humeur parce que tu +n'as pas assez dormi cette nuit. + +--Je ne suis pas de mauvaise humeur, Junon, mais je déteste +l'hypocrisie, et je répète, soutiens et soutiendrai jusqu'à la mort +exclusivement que Paul a bâillé, et encore bâillé.» + +Après cette sortie, je m'enfuis avec le calme d'un tourbillon, laissant +les habitants du salon plongés dans la stupéfaction. + +Je m'enfermai chez moi et me promenai de long en large dans ma chambre, +en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de +poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait +dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils +peuvent ébranler le cerveau, n'ont jamais servi de remède à un amour +malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une +bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler. + +Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, je me rappelais des +mots et des détails qui, me disais-je, auraient dû m'éclairer vingt fois +pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres +très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se +réveillant, grande et irritée, me fit jurer que personne ne +s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement +qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais +pour habitude de les jeter à la tête des gens. + +Je traversais un de ces moments d'irritation pendant lesquels l'individu +le plus placide ressent un désir violent d'étrangler quelqu'un ou de +casser quelque chose. Les nerfs, qui ne peuvent se soulager par des +larmes, ont besoin d'une détente quelconque, et je m'en pris à mes +bonshommes en terre cuite dont les grimaces, les sourires me parurent +tout à coup odieux et ridicules. Aussitôt je les jetai par la fenêtre, +éprouvant un âpre plaisir à les entendre se briser sur le sable de +l'allée. + +Mais mon oncle, qui passait par là, en reçut un sur son chef vénéré, +heureusement pourvu d'un chapeau, et, trouvant le procédé en dehors de +toutes les lois de l'étiquette, il y répondit par une exclamation +expressive. + +«....À quel diable d'exercice vous livrez-vous là, ma nièce? + +--Je jette mes bonshommes par la fenêtre, mon oncle, répondis-je en +m'approchant de la croisée dont je me tenais assez éloignée pour lancer +mes projectiles avec plus de force. + +--Est-ce une raison pour me casser la tête? + +--Mille pardons, mon oncle, je ne vous avais pas vu. + +--Seriez-vous devenue folle subitement, ma nièce? Pourquoi brisez-vous +ainsi vos bibelots? + +--Ils m'agacent, mon oncle; ils m'impatientent, ils m'énervent!... +Tenez, voilà la fin!» + +J'en expédiai cinq à la fois, et, fermant brusquement la fenêtre, je +laissai M. de Pavol tempêter contre les nièces, leurs fantaisies et le +désordre de son allée. + +Le soir, il me sermonna, mais je l'écoutai avec la plus grande +impassibilité, un misérable sermon, au milieu de mes soucis graves, me +produisant l'effet d'une bulle de savon crevant sur ma tête. + +Après le dîner, j'allai contempler mes petits bonshommes en terre cuite +qui gisaient d'un air piteux dans l'allée. Brisés! pulvérisés!... +absolument comme mes illusions et mon bonheur que je croyais à tout +jamais perdu. + + + + +XIV + + +Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspicacité, mais quel est +celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins +une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais +bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité +d'imbécile en découvrant un fait qu'il ne voyait pas depuis longtemps, +bien qu'il fût très visible? Ah! qu'il est facile de se dire perspicace! +facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i... + +C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de +Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour +Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je +pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand +sentiment de jalousie contre Junon. Mon Dieu, non! j'étais une petite +créature qui aimait sincèrement, profondément, mais pas l'ombre de +passion farouche ne se mêlait à mon amour. Seulement j'étais dans une +perpétuelle irritation contre M. de Conprat. Il était le bouc émissaire +que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins et mes +amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui +dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où +je me promenais à grands pas en m'adressant des discours. + +«Comme c'est spirituel de s'éprendre d'une femme dont la nature +ressemble si peu à la vôtre! Lui si gai, si bavard! aussi bavard que je +suis bavarde, certes! et elle grave, silencieuse, adoratrice de +l'étiquette, tandis qu'il en est quelquefois bien ennuyé, je le vois +parfaitement. Nous nous convenions si bien! Comment ne l'a-t-il pas vu? +Mais Blanche est aussi bonne que belle: il la connaît depuis longtemps, +et enfin l'amour ne se commande pas...» + +Mais ces beaux raisonnements ne me consolaient point. + +Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit parfois, et, malgré ma +résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze +jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures +fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures +entières; le soir, je me mettais à table d'un air sombre et je ne +desserrais pas les dents pendant le repas. + +Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de +Pavol. + +«Que se passe-t-il dans votre petite tête, Reine? + +--Rien, mon oncle. + +--Vous ennuyez-vous? Voulez-vous faire un voyage? + +--Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de quitter le Pavol. + +--Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes +libre, je ne suis pas un tyran. Regretteriez-vous le refus par lequel +vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque +temps? + +--Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.» + +Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais +plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de +Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages +de chaque parti et insistait un peu pour que je consentisse au moins à +connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de +cas extraordinaires, et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais +journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le +moins étonnée. Au fond du cœur, je pense qu'il était légèrement effrayé +de la charge d'âme qui lui était incombée. Mais il me laissait +entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes +raisons qui n'avaient ni queue ni tête. + +«Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier, Reine? me demanda +Blanche. + +--Je ne me marierai pas avant d'avoir trouvé ce que je désire. + +--Ah!... et que désires-tu? + +--Je ne le sais pas encore», répondis-je, la gorge serrée. + +Blanche me prit le visage à deux mains et me regarda avec attention. + +«Je voudrais lire dans ta pensée, petite Reine. Aimes-tu quelqu'un? +Est-ce Paul? + +--Je te jure que non, dis-je en échappant à son étreinte, je n'aime +personne! et quand j'aimerai, tu le sauras tout de suite.» + +Si la mort n'était pas une chose si effrayante, je suis sûre que l'on +m'eût tuée dans ce moment-là, avant de me faire avouer mon amour pour un +homme qui aimait une autre femme, et quand cette autre femme était ma +cousine. Heureusement, il n'était question ni de pal ni de guillotine, +dont la vue eût probablement détruit mon stoïcisme. + +«Je fais comme toi, Blanche, j'attends. + +--Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup du Buisson, +répondit-elle en souriant. Cinq demandes à la fois! + +--Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie, +m'excède!» + +Par malheur, un sixième chevalier réunissant les qualités les plus +rares, les plus extraordinaires, les plus complètes, se mit tout à coup +sur le rang de mes adorateurs. Hélas! je récoltais ce que j'avais semé, +car, dès mon entrée dans le monde, j'avais eu soin de raconter à tout +venant que j'entendais me marier le plus tôt possible. + +Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence. + +«Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser. + +--Grand bien lui fasse, mon oncle! + +--Vous plaît-il? + +--Du tout. + +--Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons; celles de l'autre +jour, pour les partis que vous avez refusés d'emblée, ne valaient rien. + +--Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle! + +--Voyons, M. de P... était très bien. + +--Oh! un homme de trente ans... Pourquoi pas un patriarche? + +--Et M. C...? + +--Un nom affreux, mon oncle! + +--M. de N..., garçon de mérite, très intelligent? + +--J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que quatorze à vingt-six ans! + +--Ah!... et le petit D...? + +--Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite. +Une fois marié, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà +tout! + +--Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui +reprochez-vous? + +--Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je +ne valse pas à trois temps! m'écriai-je avec indignation. + +--Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve absurde de se +marier si jeune; mais, malgré votre dot et votre beauté, peut-être ne +retrouverez-vous jamais un parti comme celui-là. C'est un charmant +cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son +caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très +ancienne... + +--Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, interrompis-je avec dédain. +J'ai horreur des aïeux, mon oncle. + +--Pourquoi cela? + +--Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez! +Quel idiotisme! + +--Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V... vous trouve +charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour +cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser? + +--Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous savez bien que je suis +patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis-je en saisissant cette +occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés. + +--C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur. +Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. Vous ne connaissez pas assez M. +Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument +que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse +définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de +vous, et que j'autorise son fils à se présenter au Pavol quand bon lui +semblera. + +--Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.» + +Cinq minutes après, j'errais dans les bois, en proie à la plus violente +agitation. + +«Ah! c'est ainsi! disais-je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes +sanglots; il sera bien reçu, ce Maltour! Dans quatre jours, je veux +qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui +ne comprend rien!...» + +Je me trompais. Mon oncle, malgré mes prétentions soudaines à la +dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement. Il ne +pouvait pas empêcher M. de Conprat d'aimer sa fille et renoncer au rêve +que lui et le commandant caressaient depuis longtemps. D'ailleurs, bien +convaincu que mon sentiment avait peu de profondeur et que beaucoup +d'enfantillage s'y mêlait, il pensait que le meilleur remède pour guérir +ce caprice c'était de détourner mes idées sur un homme qui, en m'aimant, +saurait se faire aimer, de par cet axiome: l'amour attire l'amour. + +Le raisonnement eût été parfait, s'il n'avait pas péché par la base. + +Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils arrivaient au Pavol, +le sourire aux lèvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me +dit cent choses aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre +et refrognée d'un portier de Jésuites. + +Le baron était un bon garçon...; permettez, je ne veux point dire par là +que ce fût une bête; pas du tout! Il était intelligent, spirituel, mais +il n'avait que vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux, +dernière particularité qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que +j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher. + +Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec +moi. + +«Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle? + +--Oui, répondis-je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon. + +--Vous êtes-vous amusée, l'autre jour, chez les ***? + +--Non. + +--C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez +le bleu? + +--Évidemment, puisque j'en porte.» + +M. Le Maltour toussa discrètement pour se donner du courage. + +«Aimez-vous les voyages, mademoiselle? + +--Non. + +--Vous m'étonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur. + +--Idiotisme! j'ai peur de tout.» + +La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon +laconisme et l'intérêt avec lequel, de l'air le plus impertinent du +monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le +bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa +visite. + +Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin et revint me trouver +en colère. + +«Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu! +aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous +démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse +traiter comme un pantin, ma nièce! Personne ne vous forcera à l'épouser, +mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la +langue bien pendue quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi +demain; M. Le Maltour déjeunera ici. + +--Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille. + +--Ne dites pas de sottises, au moins. + +--Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis-je avec majesté. + +--Comment, de... + +--Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai +sans désemparer. + +--Il ne s'agit pas, ma nièce...» + +Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je +courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour +exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi +la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie. + +Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je +l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de +ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en +grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui +s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques +détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à +fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains. + +«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah! +mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans +quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.» + +Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un +homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si +gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes +de M. de Pavol se dissipèrent. + +Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré +en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais +condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la +jolie figure me portait sur les nerfs. + +«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup +les voyages. + +--Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des +distractions. + +--Vous avez voyagé? + +--Oui, un peu. + +--Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les +Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane? +dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités. + +--Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi. + +--Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie? + +--Mais non, jamais. + +--Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Connaissez-vous au moins +Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?» + +J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire +plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de +la tombe pour me le reprocher. + +Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire, +la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet +effarement, et Blanche s'écria: + +«Perds-tu la tête, Reine? + +--Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive +sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices, +paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les +ambassadeurs dans des cachots où il les laissait pourrir; enfin, il +était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon +avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y règnent, +et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vérole, des vomissements +qui durent six mois, des ulcères, la lèpre, un ver appelé rischta qui +vous ronge; pour le faire sortir on... + +--Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos. + +--Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartarie. Et +vous? dis-je à M. Le Maltour. + +--Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle. + +--Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis-je +dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie. + +--Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce! + +--Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma tête, jamais à celle +de mon mari. Du reste, je le mènerai à Boukhara pour qu'il soit mangé +par les vers. + +--Comment? mangé par... murmura le baron timidement. + +--Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mangé par les vers, +car, à mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de +veuve...» + +Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne +résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies +_tartariennes_, il s'en alla et ne revint plus. + +Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et +lui dis d'un ton sentencieux: + +«Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!» + + + + +XV + + +J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement +deux fois par semaine. Cette habitude lui parut si douce, si consolante +que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma +correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude. + +Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de +vie; puis, cédant à ses instantes sollicitations, je lui expédiai des +missives dans le genre de celle-ci: + +«L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela. +Qu'en pensez-vous, mon curé? Je vous embrasse en envoyant les +convenances au diable.» + +Ou bien: + +«Ah! mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de +l'eau froide dont nous parlions il y a trois mois! Le bonheur n'existe +pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la +réalité. + +«Adieu; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de +mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.» + +Il m'écrivit courrier pour courrier. + +«Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois +semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos +succès mondains! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un +mythe, il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous +possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Vous n'avez pas +suivi mon conseil, Reine; vous avez abusé des feux de joie, n'est-ce +pas? Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de +vos préoccupations.» + +Je lui répondis: + +«Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le +monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus à +mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me +jeter à la Trappe, mon cher curé! Si j'étais sûre qu'il me fût permis de +valser de temps en temps avec de charmants cavaliers tels que j'en +connais, j'irais certainement m'y réfugier, y ensevelir ma jeunesse et +ma beauté. Mais je crois que ce genre de distractions n'est pas admis +par les règlements. Donnez-moi quelques renseignements là-dessus, +Monsieur le curé, et soyez convaincu que vous n'êtes qu'un optimiste en +prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du +rat dans un fromage; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez +les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le +monde. + +«Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne +femme rabougrie, rétrécie, ratatinée,--au moral, j'entends, car je suis +plus jolie que jamais,--une petite vieille qui ne croit plus à rien, qui +n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des +révolutions quand ses joies et ses rêves à elle sont broyés, pulvérisés, +réduits en atomes imperceptibles... Ma personne morale, si on pouvait la +dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'œil de l'observateur, +j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette, +un arbre mort, complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses +feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés. +Pourvu que le moral n'abîme pas le physique, Monsieur le curé! J'en +tremble! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas +terrible? + +«Au revoir, mon vieux curé.» Deux jours après avoir expédié cette +épître, qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon +âme, mon oncle décida que nous irions passer une après-midi au mont +Saint-Michel. + +Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air; je le +pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une +conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et +ma cousine était rêveuse. + +Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont Saint-Michel, +m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art +architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers +le voile sombre de mon humeur positivement massacrante. + +«Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais-je en geignant +à chaque pas. + +--Plus que six cents à monter pour arriver jusqu'au haut, ma cousine. + +--J'ai envie de m'arrêter là, alors! + +--Allons, ma nièce, que diable, vous n'avez pas la goutte!» + +Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant +de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de +Montgommery. + +Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts, +cette abbaye merveilleuse, ces salles immenses, ces souvenirs multiples +qui dorment là depuis des siècles! Je me serais bien gardée de les +réveiller, car j'avais des choses cent fois plus intéressantes à +observer sur le visage de ce gros garçon qui entourait Blanche de soins, +de prévenances et ne pensait pourtant point à moi. + +Que j'étais stupide! n'avoir pas vu son amour plus tôt! Il s'extasiait +sur la moindre pierre pour lui être agréable, et, de temps à autre, je +lançais de son côté quelques regards noirs qu'il ne daignait même pas +remarquer. + +«Ah! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en +dites-vous? + +--Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, cette salle +aurait du charme. + +--Vous ne lui en trouvez pas par elle-même? + +--Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des +petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on +puisse faire tourner un peu la tête... peuh! ça ne signifie rien du +tout. + +--Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture +féodale», répondit mon oncle en riant. + +Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient. + +«Nous allons nous casser le cou! gémissais-je en me cramponnant au bras +du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche. + +--Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas. + +--Vous parlez comme mon curé, répondis-je avec émotion. + +--Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi? + +--Je n'ai pas de chagrin, repartis-je d'un ton bourru, et je n'ai +confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du +tout, et je partage l'avis de Suzon. + +--Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus +peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de +jeunesse!» + +Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur une sorte de longue +terrasse, je m'échappai et courus me cacher derrière une énorme arcade. +J'appuyai la tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires, et +je me mis à pleurer. + +«Ah! pensais-je, comme mon curé avait bien raison de me dire, il y a +longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais +qu'on la subit! Toute ma logique ne sert à rien devant les +circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir +traitée comme une petite fille sans conséquence!» + +Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me +paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me +donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte +de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une nature triste avec +mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui +jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le +passé. + +En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes dans le train, mon +oncle me dit: + +«Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont +Saint-Michel? + +--Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des +rhumatismes.» + +En suivant la route qui conduit de la gare de V... au Pavol, je +réfléchissais combien les choses d'ici-bas ont peu de stabilité. Il y +avait à peine trois mois, je parcourais le même chemin sous l'influence +de mes rêves heureux, dans l'enivrement de mes pensées joyeuses sur cet +avenir que je croyais si beau!... et maintenant la route me paraissait +jonchée des débris de mon bonheur. + +Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon +oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même +causer sérieusement avec elle. + +Je me couchai en pleurant de tout mon cœur, avec la conviction que +l'épée de Damoclès était suspendue sur ma tête. + +Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. Chaque matin, elle +venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le +lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche +calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa +physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, connaissais bien. + +«Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.» + +Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que +ce roi était donc dépourvu de sens commun pour attacher une masse si +lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu? +Elle en est bien capable. + +Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n'est +pas avéré, accompli, quelle est la créature humaine qui, au fond du +cœur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que +Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une +demi-obscurité. + +«Qu'as-tu, Reine? Es-tu malade?» + +--Une crampe, murmurai-je d'une voix faible. + +--Je vais chercher de l'éther, dit-elle en se levant vivement. + +--Non, non, repris-je en faisant un violent effort pour me raccrocher à +ma fierté qui s'en allait à vau-l'eau. C'est passé, Blanche, tout à fait +passé. + +--Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine? + +--Non..., seulement quelquefois. Ce n'est rien, n'en parlons plus.» + +Blanche passa la main sur son front comme une personne qui désire +chasser une pensée importune. Mais je repris la conversation d'une voix +si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude. + +«Eh bien! Junon, que comptes-tu faire? + +--Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses vœux, Reine. + +--Cela te plaît-il? + +--Le mariage me plaît, évidemment; toutes les convenances sont réunies; +mais jusqu'ici je n'aime Paul que comme cousin. + +--Que lui reproches-tu? + +--Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est +un excellent garçon, mais je n'aime pas ce genre d'homme. D'abord il +n'est pas assez beau, puis cet appétit normand manque de poésie, tu en +conviendras! + +--C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim! répondis-je en +retenant mes larmes. + +--Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement. + +--Alors, tu refuses, Junon? + +--J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très +perplexe, car je redoute une déception pour mon père. D'ailleurs, à +certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer; +enfin, l'homme est parfaitement estimable. + +--Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche! + +--Mon père soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour +proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en +ménage. + +--Comment peux-tu croire une chose pareille! dis-je en bondissant +d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables!» + +Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon +sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses +jugements, et qu'elle se sentait disposée à l'écouter. + +«Paul t'aime beaucoup, Junon? marmottai-je du bout des lèvres. + +--Oui, depuis longtemps. + +--Tu le savais? + +--Sans doute! une femme sait toujours ces choses-là. Et toi, ne +l'avais-tu pas vu? + +--Si... un peu», répondis-je en envoyant à ma stupidité un souvenir +plein de mélancolie. + +Blanche me quitta après m'avoir expliqué que Paul avait tardé à demander +sa main parce qu'il craignait d'être refusé. + +C'était bien ce que je pensais! et je m'habillai fiévreusement en +songeant que, influencée par son père, elle finirait par donner son +consentement. + +«À sa place, j'aurais dit oui en une seconde, et quinze jours après je +me serais mariée!» + +Hélas! c'en était fait de mes rêves..., et je tombai dans un grand +découragement. + + + + +XVI + + +On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et, +chose qui me parut incroyable, inouïe, Blanche, du jour où elle ne le +vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions +constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais +preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques. + +Mais cette résignation n'était qu'apparente. + +Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me +dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais, +le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde. + +Ce projet évidemment était fort pénible, mais je m'y cramponnai avec +ardeur; je le méditai, le caressai avec une joie presque maladive. Par +exemple, je jure sur l'honneur que je n'eus jamais l'idée de m'asphyxier +ou d'avaler du poison, moyens d'en finir si chers aux humains de notre +temps. Mais, ayant lu dans je ne sais quel livre qu'une jeune fille +était morte de chagrin à propos d'un amour contrarié, je décrétai que je +suivrais cet exemple. + +Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées +lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé +et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main. + +Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et +je le priai de me laisser aller au Buisson. + +«Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine. + +--Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui. + +--Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce. + +--Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous me gêneriez beaucoup. +Je désire aller seule avec la vieille femme de charge, si vous le +permettez. + +--Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C....., +où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au +Buisson. Quand partez-vous? + +--Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé +et je coucherai au presbytère. + +--Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans deux jours. Soyez à +C... après-demain vers trois heures.» + +Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le +menton d'un air préoccupé. + +«Êtes-vous malade, Reine? + +--Non, mon oncle. + +--Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à +souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.» + +Je le regardai bien étonné, car je croyais toujours fermement qu'il +n'avait rien vu. + +Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce +qu'il voulait dire, que je me trouvais fort heureuse et que je faisais +des vœux, pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec +affection et me congédia. + +Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de +Blanche, qui désirait venir avec moi. + +En route, je réfléchis aux paroles de mon oncle: + +«Il sait tout, pensais-je. Mon Dieu, que je suis peu clairvoyante avec +mes prétentions! Mais quand même le mariage de Junon n'aurait pas lieu, +à quoi cela me servirait-il, puisque Paul est amoureux? Il ne peut pas +en aimer une autre maintenant! Je ne comprends pas mon oncle.» + +Je ne croyais plus comme autrefois qu'on pût s'éprendre de plusieurs +femmes. Jugeant d'après mes propres sentiments, je me disais qu'un homme +ne peut aimer deux fois dans sa vie sans présenter au monde le spectacle +d'un phénomène extrêmement étonnant. + +Ayant ainsi réglé les battements de cœur de la gent barbue, mes idées +prirent une autre direction, et je me réjouis à la pensée de revoir mon +curé. Je pris la résolution de lui sauter au cou, ne fût-ce que pour +prouver mon indépendance et le mépris que je professais pour +l'étiquette. + +Arrivée au presbytère, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une +haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de +loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de +déjeuner. Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que, +pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche +placée contre le mur en guise de banc. + +J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre qui formait un +encadrement touffu à la croisée, et je vis mon curé. + +Il était à table et mangeait d'un air triste; ses bonnes joues avaient +perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses +abondants cheveux blancs n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais +aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable. + +«Ah! mon pauvre bon curé!» + +Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en +perdant mon chapeau et j'entrai comme une bombe dans le parloir. + +Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de +joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de +l'étiquette, mais dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, que +je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son épaule. + +Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur +l'épaule d'un curé; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de Sa +terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant un +spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école +de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature. +D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs +et les gens sans cœur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois de +convention à un sentiment vrai et profond. + +«La vie est une loque, mon curé, une misérable loque, disais-je en +sanglotant. + +--En sommes-nous là, chère petite fille, en sommes-nous vraiment là? +Non, non, ce n'est pas possible!» + +Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec +attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un +petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'aile brisée par des +caresses et de bonnes paroles. + +«Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmez-vous un peu, me dit-il +en m'écartant doucement. + +--Vous avez raison, répondis-je en reléguant mon mouchoir au fond de ma +poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère +profité des leçons, comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.» + +Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces +revirements très communs chez moi depuis quelque temps, je me mis à +rire en m'installant joyeusement à table. + +«Nous causerons quand nous aurons mangé, mon cher curé, je suis morte de +faim. + +--Et moi qui n'ai presque rien à vous donner! + +--Voilà des haricots, j'adore les haricots! et du pain de ménage, c'est +délicieux. + +--Mais vous n'êtes pas venue seule, Reine? + +--Ah tiens, c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la +voiture, derrière l'église. Envoyez-la chercher, monsieur le curé, et +qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.» + +Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi. +Pendant que je mangeais avec beaucoup d'appétit, malgré ma phtisie et +mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une +admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler. + +«Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé? + +--Mais... un peu, Reine. + +--Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j'aurais à +vous dire! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous +connaissez bien.» + +Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plaisirs vaniteux, mes +impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans +discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans +songer certes à me gronder. + +«Ne suis-je pas sur la route de l'enfer, monsieur le curé? + +--Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est +jeune. + +--Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme! Je +vous ai écrit que je n'étais plus qu'un squelette, et c'est bien vrai! + +--Cela ne paraît pas, dans tous les cas. + +--Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez!» + +Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu +superbe et nous nous assîmes chacun dans un coin de la cheminée. + +«Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me +dire?» + +J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis +tranquillement: + +«Mon curé, je me meurs.» + +Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il +était sur le point d'introduire ses doigts. + +«Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant. + +--Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lèvres pâles? + +--Mais non, Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant +de santé. Mais de quoi mourez-vous?» + +Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais +prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir +entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge +sans ressort qui se dressait dans un coin et les images pieuses +accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête +dans un transport de surprise et d'indignation. + +«Eh bien, Reine? + +--Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour!» + +L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur immobilité, et le +curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe. + +«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient +repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre +imagination a fait des siennes, Reine! + +--Il n'est pas question de l'imagination, mais du cœur, monsieur le +curé, puisque j'aime! + +--Oh! si jeune, si enfant! + +--Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de +Conprat! + +--Ah! c'est donc lui! + +--Me prenez-vous pour une linotte, pour une tête à l'évent, mon curé? +m'écriai-je. + +--Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser. + +--Ce serait logique, mon cher curé, très logique; par malheur, je ne +lui plais pas.» + +Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques +secondes pétrifié. + +«Ce n'est pas possible! me dit-il d'un accent si convaincu que je pus +pas m'empêcher de rire. + +--Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre; il est +épris de Blanche et l'a demandée en mariage.» + +Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol: mes +découvertes, mon aveuglement et les hésitations de Junon. Je couronnai +cette narration en pleurant à chaudes larmes, car mon chagrin était très +réel. + +Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre au sérieux mes +peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha +son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raisonner. + +«Votre cousine hésite, le mariage ne se fera peut-être pas. + +--Qu'importe, puisqu'il l'aime! On ne peut pas aimer deux fois. + +--Cela s'est vu cependant, mon petit enfant. + +--Je n'en crois rien, ce serait affreux! Je suis bien malheureuse, mon +pauvre curé. + +--L'avez-vous dit à votre oncle? + +--Non, mais il a deviné mes pensées. À quoi bon, du reste? Il ne peut +pas forcer Paul à m'aimer et à oublier sa fille. Je ne voudrais pas +qu'il connût mon amour, j'aimerais mieux mourir!» + +Un long silence suivit cette manifestation de ma fierté. Nous regardions +le feu comme deux bons petits sorciers qui cherchent à lire les secrets +de l'avenir dans la flamme et les charbons ardents. + +Mais flammes et charbons restaient muets, et je pleurais +silencieusement, quand le curé reprit avec un demi-sourire: + +«Il ne ressemble cependant ni à François Ier ni à Buckingham! + +--Ah! monsieur le curé, répondis-je vivement, si François Ier et +Buckingham étaient là, ils ne se feraient pas prier pour m'aimer, et +j'en serais bien contente! + +Hum! le curé trouva la réponse dénuée d'orthodoxie et pleine +d'interprétations fâcheuses. Il abandonna au plus vite le sujet hérissé +de pièges qu'il venait d'aborder et me prêcha la résignation. + +«Pensez-donc, Reine, vous êtes si jeune! Cette épreuve passera, et vous +avez une longue vie devant vous. + +--Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je +vis, je ne me marierai jamais; mais je ne vivrai pas, je suis phtisique, +écoutez!» + +Et j'essayai de tousser d'une façon caverneuse. + +«Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous êtes en bon +état. + +--Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne voulez pas me croire. +Profitons de ce beau temps et des derniers moments qui me restent à +vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.» + +Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un +agréable soleil de novembre, infiniment moins doux, moins réchauffant +que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu +tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux +voltiger au vent, sa démarche leste, toute sa personne replète et +réjouie que j'avais guettée tant de fois par la fenêtre du corridor, +pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait, +sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison. + +Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcourus du haut en bas. +En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours +écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions! Bien peu de +semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'eût +dit que, depuis lors, plusieurs années avaient passé sur ma tête, je +l'aurais parfaitement cru. + +J'entraînai le curé dans le jardin. Pauvre forêt vierge! Elle me +rappelait de tristes jours; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en +tous sens. + +Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la +tête; souvenir encore charmant pour moi, malgré l'amertume des +déceptions qui avaient suivi un moment de bonheur. + +«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis-je en montrant le cerisier où +Paul avait grimpé. + +--Pensons à autre chose, petite Reine. + +--Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez combien je l'aime! Il +n'a pas de défauts, je vous assure!» + +Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle +n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol j'étais obligée de +dissimuler mes idées. Je parlai si longtemps que le malheureux curé +était tout étourdi. + +Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en +œuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est +une vertu remplie de sagesse et facile à acquérir. + +«Mon curé, répondais-je d'un air grave, vous ne savez pas ce que c'est +que l'amour. + +--Croyez-moi, Reine, avec de la bonne volonté vous oublierez et +surmonterez aisément cette épreuve. Vous êtes si jeune!» + +Si jeune!... c'était là son refrain. Ne souffre-t-on pas à seize ans +comme à n'importe quel âge? Ces vieillards sont étonnants! + +De mon côté, je répétais en secouant la tête: + +«Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas!» + +Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son jardin, je lui dis: + +«Monsieur le curé, j'ai ruminé une idée, cette nuit. + +--Voyons l'idée, ma petite. + +--J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol. + +--On ne peut pas prendre la place des autres, Reine. + +--Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé; il +vieillit beaucoup, et je surveille les signes de son affaiblissement +avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le +remplacer? + +--Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse. +Voilà trente-cinq ans que j'y suis, et je l'aime, maintenant. + +--Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours plu? + +--Mais non, Reine; vous savez combien c'est triste. Peut-être +n'avez-vous jamais pensé que j'ai été jeune. Mes rêves n'étaient pas +précisément les mêmes que les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais +aimé une vie active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car +je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources +intellectuelles qui m'ont toujours manqué. Ensuite, avant de vous avoir +dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de +moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le +veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du +Buisson; j'avais oublié les longues journées si tristes et si mauvaises +de ma jeunesse.» + +Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui +n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait +pu souffrir dans un temps, je me sentis attendrie devant sa résignation +si vraie, si douce, sans le moindre fiel. + +«Vous êtes un saint, mon curé, dis-je en lui prenant la main. + +--Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. J'ai souffert d'une +existence comprimée, mais c'est le sort, voyez-vous, de tous mes +confrères dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parlé de cela +pour vous faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut +retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et +qu'on les endure avec courage.» + +Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans le désert. J'étais +trop jeune pour n'être pas très absolue dans mes idées, et je me disais +naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour +malheureux. + +«Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller, +Reine; seulement, ce changement ne dépend pas de moi. + +--Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup l'évêque, il arrangera +cela.» + +Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant +landau de mon oncle, il s'écria: + +«Que je suis content de vous savoir à votre place, petite Reine! Cette +voiture cadre mieux avec vous que la carriole de Jean. + +--Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis-je. Je vais +faire des neuvaines pour que le curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est +une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez +une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande +chaire!» + +Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière pour voir plus +longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser +à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse +espérance était entrée dans son cœur. + + + + +XVII + + +Cette visite au curé ne me fit qu'un bien momentané. + +L'effet salutaire de ses paroles s'évanouit rapidement, je retombai dans +mes idées noires, et mon oncle, tout en maugréant intérieurement contre +les femmes, les nièces, leur mauvaise tête et leurs caprices, parlait de +nous conduire à Paris, Blanche et moi, pour me distraire, lorsque, bien +heureusement, les événements se précipitèrent. + +A quelques jours de là, M. de Pavol reçut la lettre d'un ami qui lui +demandait la permission d'amener au château un de ses cousins, un M. de +Kerveloch, ancien attaché d'ambassade. + +Mon oncle répondit avec empressement qu'il serait heureux de recevoir +M. de Kerveloch et l'invita à déjeuner sans se douter qu'il courait +au-devant de l'événement qui, en engloutissant son rêve, devait me +ressusciter à la joie et à l'espoir. + +Le surlendemain,--j'ai de bonnes raisons pour me rappeler éternellement +ce jour fameux,--le surlendemain, il faisait un temps épouvantable. + +Selon notre habitude, nous étions réunis dans le salon. Blanche, assise, +rêveuse, près du feu, répondait par monosyllabes à M. de Conprat. Cet +amoureux têtu, n'ayant pu supporter son exil, était réapparu au Pavol +depuis quarante-huit heures. Mon oncle lisait son journal, et moi je +m'étais réfugiée dans une embrasure de fenêtre. + +Tantôt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion +pour les travaux à l'aiguille; tantôt je regardais le ciel noir, la +pluie qui tombait sans interruption; j'écoutais le vent rugir, ce vent +de novembre qui pleure d'une façon si lamentable, et je me sentais +fatiguée, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans +le même moment, le bonheur accourût vers moi au trot précipité de deux +beaux chevaux. + +De minute en minute, et à la dérobée, je jetais un coup d'œil sur Paul. +Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de +l'étrangler. + +«A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts, +fixes, presque hébétés! Oui, mais si j'étais à la place de Blanche, s'il +me contemplait de la même manière, je le trouverais charmant, plus +séduisant que jamais. Ô bêtise, ô inconséquence humaines!» + +Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net. + +En cet instant, nous entendîmes une voiture approcher du château. Mon +oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: «Voilà une +visite!» et, quelques secondes plus tard, on introduisait près de nous +l'ami de mon oncle et son attaché d'ambassade. + +Je ne sais pourquoi ce titre était inséparable, dans mon esprit, de la +vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch +sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement. + +Quand il entra, j'eus la pensée que sa belle tête renfermait des idées +matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille était assez élevée pour +que Paul, auprès de lui, parût transformé en pygmée; son expression +était intelligente, hautaine, et telle que personne, à première et même +à seconde vue, ne lui eût octroyé l'auréole de la sainteté. Assez froid, +mais courtois jusqu'à la minutie, il avait de grandes manières et une +aisance qui subjuguèrent Blanche séance tenante. + +M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour +partir, je le vis debout près d'elle, je constatai avec une joie secrète +qu'il était impossible de voir un couple mieux assorti. + +Chacun, je crois, fit à part soi la même remarque, car Paul nous quitta +avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernière +pensée de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle +d'une grande préoccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et +l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint déjeuner le +lendemain au Pavol; trois jours après, il demandait la main de Blanche, +et deux semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé: + +«Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant, +capricieux; une girouette qui tourne à tous les caprices de +l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends +parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit +animal en question. + +«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de mourir, mon curé. Je +trouve que le soleil a retrouvé tout son éclat, que l'avenir pourrait +bien me réserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la +mort est la plus stupide invention du Créateur. + +«Blanche se marie, Monsieur le curé! Blanche se marie avec le comte de +Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien!... Et il s'en est fallu +d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat!... Un +homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop +manger... est-ce absurde, cette considération? et n'est-il pas rationnel +de manger beaucoup quand on a bon appétit?--Si vous me demandez comment +les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si +je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis +vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux,--non, il pleuvait à +torrents, mais n'importe!--un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arrivé +ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné +qu'il avait une idée de derrière la tête, deviné aussi qu'il plairait à +Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M. +de Kerveloch l'a regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et, +quelques jours après, il sollicitait l'honneur de l'épouser, comme +disent mon oncle et l'étiquette. + +«Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec +chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle +refusait décidément M. de Conprat. + +«Voilà, mon cher curé! C'est clair, simple, limpide, et depuis ce temps, +je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de +mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne +puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute +seule. Ah! mon cher curé, je ne sais pourquoi je vous aime aujourd'hui +dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus +riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos +beaux cheveux blancs plus charmants. + +«Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me paraissaient +frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et, +soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me +repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour. +C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance, +de poésie, qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette +magique, les pare de sa propre beauté. + +«Que le petit animal est donc changeant! Je n'en reviens pas. À quoi +tiennent l'espérance, la joie? À quoi sert de se désoler, quand les +choses s'arrangent si bien sans qu'on s'en mêle? Mais pourquoi suis-je +si gaie quand rien n'est encore décidé pour mon avenir, et quand je +réfléchis qu'il n'est pas possible d'aimer deux fois dans le cours de +son existence? Quel chaos, mon curé! Il n'y a que des mystères en ce +monde, et l'âme est un abîme insondable. Je crois que quelqu'un, je ne +sais où, a déjà émis cette pensée, peut-être même l'ai-je lue pas plus +tard qu'hier, mais j'étais bien capable d'en dire autant. + +«Cependant, quand mon agitation s'apaise, mes idées joyeuses sont +saisies d'une panique irrésistible; elles se sauvent, s'envolent, +disparaissent, sans que souvent je puisse les rattraper. Car enfin il +l'aime, Monsieur le curé, il l'aime! Le vilain mot, appliqué comme je +l'applique en ce moment! + +«Vous m'avez dit qu'il n'était pas rare d'être amoureux deux fois dans +sa vie, mon curé; mais en êtes-vous sûr? Êtes-vous bien convaincu? +L'amour attire l'amour, dit-on: s'il savait mon secret, peut-être +m'aimerait-il? Vous qui êtes un homme de sens, Monsieur le curé, ne +trouvez-vous pas que les convenances sont idiotes? Il suffirait +probablement d'un aveu de ma part pour faire le bonheur de toute ma vie, +et voilà que des lois, inventées par quelque esprit sans jugement, +m'empêchent de suivre mon penchant, de révéler mes pensées secrètes, +d'apprendre mon amour à celui que j'aime! À vrai dire, je ne sais quoi, +au fond du cœur, m'obligerait également à garder le silence et... quand +je vous disais que l'âme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois +une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon Dieu, que +l'homme est mal équilibré! + +«Sans doute, les circonstances modifient les idées. Mon oncle va jusqu'à +prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en +est-il du cœur comme de la tête? + +«Éclairez-moi, mon vieux curé.» + +Quand un projet était décidé, M. de Pavol n'aimait point tergiverser +pour l'exécuter. Parlant de ce principe, il décida que le mariage de +Blanche aurait lieu le 15 janvier. + +La déception avait été rude pour lui; mais il eut d'autant moins l'idée +de contrarier sa fille qu'il connaissait mon amour, qu'il était franc, +loyal, sensé et incapable de s'entêter dans un rêve, lorsque le bonheur +de sa nièce était en jeu. + +Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage. Ainsi que +la petite créature qui l'aimait si tendrement sans qu'il s'en doutât, il +n'éprouvait pas la moindre velléité de passion farouche. Je certifie +qu'il n'eut jamais l'idée d'empoisonner son rival ou de lui couper +galamment la gorge dans quelque coin de bois solitaire et poétique. + +Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le +commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et +naturel: + +«Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous +resterons bons amis.» + +Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir +beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares; quand je +le voyais, je le trouvais changé moralement et physiquement. + +Alors je pleurais de nouveau en cachette, tout en me mettant en rage +contre lui. Il eût été si logique de m'aimer! si rationnel de voir que +nos deux natures se ressemblaient énormément et que je l'aimais à la +folie! + +Vraiment, si les hommes étaient toujours logiques, le monde n'en irait +pas plus mal, et le moral des gens non plus. + + + + +XVIII + + +Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La +campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon, +extrêmement pâle, était si belle dans ses vêtements blancs que je ne me +lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et +splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à +l'unisson de sa beauté. + +Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer de costume. Elle +redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon +pathétique, et en route pour l'Italie! + +«Le beau moment, le beau moment!» disais-je en moi-même. + +Mes émotions multiples m'avaient fatiguée et j'avais soif de solitude. +Laissant donc mon oncle se débrouiller avec ses convives comme il +l'entendrait, je pris un manteau fourré et m'acheminai vers un endroit +du parc que j'aimais particulièrement. + +Ce parc était traversé par une rivière étroite et courante; sur un +certain point de son parcours, elle s'élargissait et formait une cascade +que des pierres, habilement disposées, avaient rendue haute et +pittoresque. À quelques pas de la cascade, un arbre était tombé, le pied +d'un côté de la rivière, la tête sur l'autre berge. Il avait été oublié +dans cette position, et lorsque, au printemps suivant, mon oncle voulut +le faire enlever, il s'aperçut que la sève se manifestait par des +rameaux vigoureux qui poussaient sur toute la longueur du tronc. Il fit +jeter un autre arbre à côté du premier, relier les branches entre elles, +planter des lianes que l'on fit courir sur les deux souches, et, le +temps aidant, rameaux et lianes devinrent assez épais pour que mon oncle +eût un pont rustique et original que l'on pouvait traverser avec le seul +danger de s'empêtrer dans les branches et de tomber dans l'eau. + +C'était cet endroit solitaire et assez éloigné du château que j'avais +choisi pour théâtre de mes méditations. Je m'arrêtai près du pont chargé +de givre, afin de réfléchir à l'avenir et d'admirer les énormes glaçons +qui pendaient à la cascade, que la gelée avait arrêtée dans sa course. + +Je ne sais depuis combien de temps je réfléchissais ainsi, sans me +soucier du froid qui me piquait le visage, lorsque je vis s'avancer vers +moi l'objet de ma tendresse, comme dirait Mme Cottin. + +Cet objet paraissait mélancolique et de fort méchante humeur. Avec une +canne que, dans un moment de distraction, il venait de dérober à mon +oncle, il administrait des coups énergiques aux arbres qui se trouvaient +sur son passage, et la poussière blanche qui les couvrait s'éparpillait +sur lui. + +Je lui tournais le dos à moitié, mais il est de notoriété publique que +les femmes ont des yeux par derrière, et je ne perdais pas un de ses +mouvements. + +Arrivé près de moi, il croisa les bras, regarda la cascade immobile, le +pont, les arbres et n'ouvrit pas la bouche. Occupée d'une petite branche +de sapin que je venais de casser, je retenais mon souffle en le +regardant de travers sans qu'il s'en aperçût. + +«Ma cousine... + +--Mon cousin?» + +J'attendis quelques secondes la fin du discours. Mais voyant qu'il +s'arrêtait là, je daignai faire une demi-volte vers l'orateur pour +l'encourager. + +Il fronça les sourcils et s'écria avec éclat: + +«J'ai envie de me brûler la cervelle! + +--Très bien, dis-je d'un ton sec, j'irai à votre enterrement.» + +Cette réponse lui causa une telle surprise, qu'il laissa tomber ses bras +et me regarda fixement. + +«Vous ne m'empêcheriez pas de me suicider, ma cousine? + +--Non, certainement, répondis-je avec tranquillité. Pourquoi me +mêlerais-je de ce qui ne me regarde pas? J'aime la liberté, et si vous +avez envie de quitter cette vallée de larmes... hé! mon Dieu, je ne +lèverai pas un doigt pour vous en empêcher. Que chacun en cette vie +agisse comme il lui plaît!» + +Sur ce, je me remis à étudier ma branche de sapin, pendant que mon +objet, déconcerté par la manière libérale avec laquelle j'envisageais +son lugubre projet, avait une expression assez déconfite. + +«Je pensais que vous aviez un peu d'affection pour moi, mademoiselle ma +cousine. La première fois que vous m'avez vu, vous me trouviez si +plaisant! + +--Hélas! monsieur mon cousin, que signifie l'appréciation d'une petite +campagnarde qui en est réduite à la société d'un curé, d'une tante +grincheuse et d'une cuisinière revêche? + +--Cela veut dire que vous m'accordiez vos faveurs simplement parce que +je n'étais pas curé et que mon visage n'était pas tout à fait aussi +fané que celui de Mme de Lavalle? + +--Vous l'avez dit, beau cousin.» + +Il me regardait d'un air furieux en tordant sa moustache avec dépit, et, +prenant son chapeau avec humeur, il le lança sur le pont. Oh! que je +comprenais bien les mouvements de son âme! Il était heureux, heureux de +trouver un prétexte pour grogner et s'en prenait à moi de ses +déceptions, de même que j'avais déchargé mes amertumes sur mes +bonshommes en terre cuite et l'infortuné baron Le Maltour. + +«Votre tante était horrible, mademoiselle, me dit-il brusquement. + +--Mes beaux yeux faisaient compensation, monsieur, répondis-je sur le +même ton. + +--Et la jolie table, le joli couvert! Tout était mis de travers! + +--Oui, mais quel dindon! Comment n'êtes-vous pas mort d'une indigestion? +Je le croyais fermement, jusqu'au moment où je vous revis ici, mon +Dieu... parfaitement en vie. + +--Je sais qu'il est impossible d'avoir le dernier mot avec vous, +mademoiselle. Je ne suis pourtant pas un cousin insupportable. Que vous +ai-je fait? + +--Mais rien du tout. J'en donne la preuve en promettant d'accompagner +votre corps à sa dernière demeure. + +--Mon corps! s'écria-t-il avec un frisson pénible. Je ne suis pas encore +mort, mademoiselle. Apprenez que je ne me tuerai pas et que je pars pour +la Russie. + +--Bon voyage, monsieur mon cousin!» + +Il s'était éloigné, et, le croyant parti pour bien longtemps, je croisai +les mains avec découragement, et de grosses larmes roulaient dans mes +yeux, quand je le vis revenir sur ses pas en courant. + +«Voyons, Reine, ne boudons ni l'un ni l'autre. Pourquoi serions-nous +fâ... Eh quoi! vous pleurez? + +--Je pensais à Junon, dis-je en réussissant à parler d'un ton naturel. + +--C'est vrai, petite cousine, vous allez être bien seule. Donnez-moi la +main, voulez-vous? + +--Volontiers, Paul.» + +Hélas! il ne la baisa pas, mais il la serra avec mélancolie, car il +pensait à une main plus belle qu'il avait rêvé de posséder. + +Et il partit pour ne pas revenir. + +Malgré le froid, auquel je ne songeais pas, je m'assis en pleurant près +du pont, et, penchée sur la rivière, je voyais mes larmes tomber sur la +glace. + +«Parler de se brûler la cervelle, me disais-je, il faut qu'il l'aime +prodigieusement! Je sais bien qu'il ne le fera pas, mais il est +probablement aussi épris d'elle que moi de lui, et je sens bien que je +ne pourrais jamais l'oublier. Est-ce niais, est-ce niais de devenir +amoureux d'une femme qui lui convenait si peu, tandis que près de lui +une petite... + +--Que faites-vous là, Reine?» me dit mon oncle qui s'était approché de +moi, sans que je l'eusse entendu marcher. + +Je me levai vivement, honteuse de ne pouvoir cacher mon émotion. + +«Comment, nous pleurons! + +--Que les hommes sont bêtes, mon oncle! + +--Profonde vérité, ma nièce! Est-ce cela qui fait couler vos larmes? + +--Paul a envie de se brûler la cervelle, dis-je en pleurant. + +--Le croyez-vous capable de se porter à cette extrémité? + +--Non, répondis-je en souriant malgré mes larmes. La violence est +certainement incompatible avec sa nature, mais son idée prouve que... + +--Oui, je sais, ma nièce. Son idée prouve qu'il aime ma fille; mais +croyez-moi, il l'oubliera bien vite, et quand il reviendra ici, nous +ferons en sorte que son cœur ne s'égare plus. + +--Vous pensez donc, mon oncle, qu'un homme peut aimer deux fois dans sa +vie sans être un phénomène?» + +M. de Pavol me caressa la joue en me regardant avec une commisération +qui s'adressait autant à mon inexpérience qu'à mon chagrin. + +«Pauvre petite nièce! les hommes qui aiment une seule fois dans leur +vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte. + +--Alors, mon oncle, l'homme est un vilain animal!» dis-je avec +conviction. + +Mais j'étais aussi enchantée qu'indignée, et je ne demandais qu'à +profiter de la vilenie inhérente à la nature humaine. + +«Cependant, Junon est si belle! + +--Regardez ce pont que vous aimez tant, Reine. Avant que les branches et +les plantes qui le couvrent aient reverdi Paul aura oublié, avant que +les feuilles aient eu le temps de jaunir et de tomber de nouveau il sera +revenu au Pavol et...» + +Il sourit d'une façon expressive, puis s'en alla sans achever sa phrase, +et, toute saisie, je le regardai s'éloigner en pensant que les oncles +qui prédisent ainsi l'avenir avec tant d'aplomb sont vraiment des êtres +bien singuliers. + +«C'est fort bien, me dis-je en reprenant à pas lents le chemin de la +maison, mais si son cœur change, il peut s'éprendre d'une femme dans ses +voyages. Précisément on dit que les femmes russes sont très belles... +Il faut l'envoyer chez les Esquimaux!» + +Je me mis à courir de toutes mes forces, et j'arrivai devant la porte du +château au moment où le commandant montait en voiture. + +Je le pris par le bras et l'entraînai à l'écart. + +«Commandant, Paul part pour la Russie? + +--Oui, son voyage est décidé. + +--J'ai pensé... si vous vouliez que... Enfin il serait mieux...» + +Décidément c'était beaucoup plus difficile à dire que je ne l'avais +supposé. Ma fierté faisait ses embarras et me prêchait le silence. + +«Eh bien, chère enfant, parlez vite; je gèle là! + +--Le sort en est jeté!» m'écriai-je à haute voix en frappant du pied. + +Ma fierté et moi nous sautâmes le Rubicon, et je dis en baissant les +yeux: + +«Mon cher commandant, je vous en supplie, conseillez à Paul d'aller chez +les Esquimaux. + +--Pourquoi chez les Esquimaux? + +--Parce que les femmes de ce pays-là sont affreuses, balbutiai-je, et +que les Russes sont très belles.» + +Le bon commandant releva mon visage tout rose de confusion et me +répondit simplement: + +«Soit, je lui conseillerai d'aller chez les Esquimaux. + +--Que je vous aime! dis-je les larmes aux yeux en lui serrant la main. +Mais dites-lui de ne pas rester longtemps dans les huttes de ces bonnes +gens, de peur d'attraper du mal; il paraît que c'est une odeur atroce.» + +Voyant arriver mon oncle, je m'enfuis en disant: + +«Commandant, un homme d'honneur n'a que sa parole, tenez bien la vôtre!» + +Je montai dans ma chambre avec la conviction très désagréable que +j'avais amplement suivi l'exemple du gouvernement, et que je venais de +fouler aux pieds tous les principes de la dignité. + +Mais bah! si on ne s'aidait pas un peu dans la vie, comment pourrait-on +se tirer d'affaire? Cette réflexion fit taire mes remords. Je +m'installai à mon secrétaire et j'écrivis: + +«Tout est fini, Monsieur le curé! Ils sont mariés, ils sont partis, +heureux, ravis, et j'aurais donné dix ans de mon existence pour être à +la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en +serai-je là? + +«Savez-vous ce que mon oncle m'a dit? Il affirme que les hommes qui +aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de +l'Aiguille-Verte. Mon curé, mon cher curé, je vous en supplie, dites +votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de +l'Aiguille-Verte. + +«Au revoir, Monsieur le curé, j'espère que vous viendrez bientôt à la +cure du Pavol.» + + + + +XIX + + +Le seul événement de la fin de l'hiver fut en effet l'installation du +curé dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur +que nous eûmes à nous retrouver sans crainte d'une séparation prochaine. + +C'était avec délices que je le voyais monter en chaire et prêcher d'un +air réjoui sur l'iniquité des hommes. Puis il arrivait au château, comme +jadis au Buisson, sa soutane retroussée, son chapeau sous le bras et ses +cheveux au vent. + +Nous reprîmes nos causeries, nos discussions et nos disputes. Le temps +me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le +bonheur le plus complet, n'étaient pas faites pour me consoler et me +faire prendre patience. Aussi allais-je sans cesse trouver le curé pour +lui confier mes soucis, mes inquiétudes, mes espérances et mes révoltes +contre l'attente que j'étais obligée de supporter. + +Je savais que mon objet n'avait point, hélas! apprécié l'idée d'aller +chez les Esquimaux. Il se promenait tranquillement à Pétersbourg, et les +belles dames slaves me faisaient une peur terrible. + +«Êtes-vous sûr qu'il ne tombera pas amoureux d'une Russe, monsieur le +curé? + +--Espérons-le, petite Reine. + +--Espérons-le!.. Répondez donc d'une façon plus catégorique, mon curé. À +quoi pensez-vous? Voyons! ce n'est pas possible qu'il s'éprenne d'une +étrangère; dites-moi que ce n'est pas possible et qu'il m'aimera un +jour. + +--Je le désire ardemment, mon pauvre petit enfant; mais vous feriez +mieux de supposer le contraire et d'en prendre votre parti. + +--Vous me ferez mourir d'impatience avec votre résignation, mon cher +curé. + +--Ah! que vous avez peu de sagesse, Reine! + +--La sagesse, à mon avis, consiste à vouloir le bonheur. Dites-moi qu'il +m'aimera, mon curé, je vous en prie. + +--Mais je ne demande pas mieux, mon cher enfant», répondait le curé, qui +malgré son effroi pour la souffrance physique, eût bien été capable de +suivre l'exemple de Mucius Scévola et de brûler sa main droite, si mon +bonheur avait dépendu d'un tel sacrifice. + +Néanmoins, malgré la joie de posséder mon curé, malgré la bonté de mon +oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrêmement triste. + +J'aimais à parcourir seule les allées du bois. J'aimais à rester pendant +de longues heures près de la cascade, méditant sur notre dernière +entrevue, songeant à ce que je ferais si je le voyais apparaître gai, +charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au +Buisson, et que depuis je ne lui avais pas revue pour moi! + +Cet amour de la solitude se développait de jour en jour, et ma +mélancolie grandissait en proportion. Enfin, je perdis peu à peu toute +ma loquacité, et si M. de Pavol, depuis longtemps déjà, n'avait pas pris +au sérieux mon amour, ce fait seul lui eût prouvé sa profondeur. + +Six mois passèrent ainsi. + +Un jour, l'anniversaire de mon arrivée au Pavol, j'étais assise dans le +jardin du presbytère. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait +rafraîchi l'atmosphère et arrosé les fleurs du curé. Il s'amusait à +chercher des limaçons pendant que, sous l'influence de pensées +agréables, j'appuyais la tête sur le mur près duquel mon banc était +placé et me laissais posséder par de joyeuses espérances. Les gouttes +d'eau, qui obligeaient les feuilles à se courber sous leur poids, +troublaient seules en tombant mes réflexions, et l'odeur de la terre +mouillée me rappelait les meilleures heures de ma vie. + +De temps en temps, le curé me disait: + +«C'est étonnant, tous ces limaçons! Croiriez-vous, Reine, que j'en ai +déjà trouvé plus de cinq cents?» + +Je relevais la tête nonchalamment et contemplais en souriant le bon +curé qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes +rêveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil. + +Je fus réveillée par le grincement de la barrière qui fermait la haie du +jardin, et le son d'une voix pleine de gaieté me causa la plus violente +secousse que j'eusse jamais ressentie. + +«Bonjour, mon cher curé, comment allez vous? Combien je suis content de +vous voir! Et Reine, où est-elle?» + +Reine était toujours assise à la même place, dans l'impossibilité de +dire un mot et de faire un mouvement. + +«Ah! la voilà, s'écria Paul en s'approchant de moi à grandes enjambées. +Chère petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu, que je suis heureux +de vous revoir!» + +Il prit ma main et l'embrassa... + +J'assure que ce qui se passa ensuite fut indépendant de ma volonté, et +qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte. + +C'était de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la +tentation; mais quand je sentis ses lèvres sur ma main, quand je compris +que cet acte n'était point inspiré par une galanterie banale, mais par +un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me +regarder avec une expression inquiète, affectueuse, particulière, plus +ravissante cent fois que celle qui m'avait tant fait songer... ce fut +plus fort que mon énergie, et la fatalité, à laquelle je crois depuis ce +moment-là, m'emporta et me jeta dans ses bras. + +J'eus à peine le temps de sentir l'étreinte qui répondit à mon élan. Je +me réfugiai, rouge et confuse, sur le banc, en cachant mon visage dans +mes mains, non sans avoir entrevu la figure du curé, dont l'air à la +fois stupéfait, effarouché, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs. + +«Chère Reine, murmura Paul à mon oreille, si j'avais connu votre secret +plus tôt, je ne serais pas resté si longtemps loin de vous.» + +Je ne répondis pas, parce que je pleurais. + +Il prit de force une de mes mains et la retint dans les siennes, tandis +que, saisie d'un accès de timidité comme je n'en avais jamais eu, je +détournais la tête en essayant de la retirer. + +«Laissez-la-moi, cette main si petite et si jolie; elle m'appartient +maintenant. Tournez la tête de mon côté, Reine!» + +Je regardai en face ces beaux yeux francs qui me souriaient, et je +m'écriai: + +«Dieu soit loué! mon oncle avait raison, vous n'êtes pas le pic de +l'Aiguille-Verte. + +--Le pic de l'Aiguille-Verte?... me dit-il, surpris. + +--Oui, mon oncle prétendait..., mais n'importe! Qui donc vous a appris +ce que vous ignoriez en partant? + +--Mon père, M. de Pavol, et beaucoup de choses que je me suis rappelées +depuis deux mois. + +--Il est donc bien vrai que l'amour attire l'amour? dis-je innocemment. + +--Rien n'est plus vrai, chère petite fiancée!» Oh! le doux nom! oui, +nous étions fiancés, et nous gardâmes le silence pendant que le curé +pleurait de joie, que des moineaux, sur le toit du presbytère, criaient +d'une façon assourdissante, et que les limaçons, s'échappant de la +prison où le curé les avait mis, couraient de tous côtés. + +Bien certainement, le moineau n'est point un oiseau séduisant, son +plumage est terne et laid, son cri manque de mélodie, et certaines +personnes l'accusent d'être voleur et immoral, ce que je refuse de +croire: je ne sache pas non plus que les limaçons aient jamais passé +pour des animaux très poétiques; il n'en est pas moins vrai que, depuis +l'instant dont je viens de parler, j'adore les moineaux et les limaçons. + +J'étais dans le ravissement, je croyais rêver... Je ne me lassais pas de +le regarder, d'écouter sa voix que j'aimais tant et de sentir ma main +serrée dans la sienne. Cependant, malgré moi, le souvenir de celle qu'il +avait aimée hantait mon esprit et troublait un peu ma joie, mais je +n'osais pas lui en parler. + +«Mon oncle sait que vous êtes ici, Paul? + +--Oui, j'arrive du Pavol, et j'ai voulu absolument venir seul auprès de +vous. Ce jardin mouillé ne vous rappelle-t-il rien, Reine?» + +Je ne répondis pas directement à sa question, seulement je lui dis: + +«Mais vous..., vous avez gardé un mauvais souvenir du Buisson? + +--Moi! par exemple! jamais je n'ai passé une aussi bonne soirée! + +--Oh! repris-je en le regardant en dessous, ma tante qui était horrible? + +--Non, non, pas si horrible. Un peu commune, peut-être, mais vous n'en +paraissiez que plus charmante. + +--Et le couvert si mal mis! Tout était de travers! + +--Je n'ai jamais si bien dîné. Cet intérieur délabré vous faisait valoir +comme une fleur qui semble plus jolie, plus délicate, parce que le +terrain dans lequel elle s'élève est laid et inculte. + +--Vous êtes devenu poète dans votre voyage, dis-je en souriant. + +--Non, du tout, petite Reine.» + +Il passa mon bras sous le sien et m'emmena à l'écart. + +«Non, pas poète, mais amoureux de vous, ma cousine. Écoutez bien; je +vous aime dans toute la sincérité de mon cœur.» + +Je savourai la douceur de ce mot et du regard qui l'accompagnait, en me +disant intérieurement qu'il était bien heureux que les hommes fussent +inconstants. + +Mais ce changement me paraissait inouï, et je ne pus m'empêcher de +murmurer: + +«C'est bien certain, vous ne l'aimez plus du tout, du tout? + +--Vous parlerais-je comme je le fais, s'il en était autrement? +répliqua-t-il d'un ton sérieux. N'avez-vous pas confiance en ma loyauté? + +--Oh! si», dis-je en croisant mes mains sur son bras dans un élan +affectueux. + +C'était bien vrai, car, après sa réponse, l'image de Blanche ne vint +plus jamais me troubler. Je l'aimais sans la moindre arrière-pensée +jalouse ou défiante, et il méritait cette confiance parfaite. + +«Tenez, voilà mon père et M. de Pavol qui arrivent. + +--Eh bien! ma nièce, que vous semble de ma prédiction? + +--Vous êtes peu discret, mon oncle, dis-je en rougissant. + +--C'est le commandant qui a révélé le secret, Reine; il le connaissait +depuis longtemps. + +--Oh! non, depuis huit mois seulement. + +--Du premier jour que je vous ai vue, chère petite bru. + +--Est-il possible! + +--Et Paul n'est point allé chez les Esquimaux, reprit mon oncle en +riant. + +Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement +ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma +joie, avec quelle délicatesse, quelle bonté ils me plaisantaient sur ce +fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jeté à tous les vents. + +Alors commença cette époque ravissante des fiançailles, époque exquise à +nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour +naïf, de foi, d'illusions complètes et d'enfantillages. Ah! que je +plains ceux qui n'ont jamais aimé ainsi! Que je plains ceux que leur +folie entraîne loin de l'ornière commune et des affections légitimes! Du +reste, jamais, jamais, quelle que soit l'éloquence des gens qui voudront +me convaincre, je ne croirai que l'amour vrai puisse exister sans avoir +l'estime pour base première. + +Nous passions nos jours les plus agréables au presbytère, sous la garde +du curé. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses +plantes à des tuteurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrêter dans +son travail pour lancer de notre côté un coup d'œil investigateur, afin +de nous apprendre qu'il était un mentor sérieux. + +Nous nous regardions en riant, car nous connaissions la sévérité de +notre gardien débonnaire. + +Je m'approchais de l'excellent homme pour m'extasier avec lui sur une +fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais: + +«Mon curé, vous rappelez-vous le temps où vous vouliez me persuader que +l'amour n'était pas la plus charmante chose du monde? + +--Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet lui-même n'eût pu vous +convaincre. + +--Voyons, n'avais-je pas raison? + +--Je commence à croire que si, répondait-il avec son bon, son charmant +sourire. + +Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la voûte céleste +ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirmé que le ciel +était très couvert, mais je n'en crois rien. + +Une foule sympathique se pressait dans l'église. On chuchotait: + +«Quelle jolie mariée! comme elle a l'air heureux et tranquille!» + +Il est certain que j'étais étonnamment calme. + +Mais pourquoi me serais-je tourmentée? Mon rêve le plus cher +s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la +plus légère inquiétude ne venait m'agiter. + +Je vis confusément quelques douairières qui souriaient sur mon passage, +et je fus prise d'une immense pitié en songeant qu'elles étaient trop +vieilles pour se marier. + +L'orgue résonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de +mes préventions sur la musique. L'autel était paré de fleurs, étincelant +de lumières, et tous les détails de l'arrangement, présidé par le goût +artistique de Junon, charmaient mes yeux. + +Mon mari passa l'anneau nuptial à mon doigt d'une main mal assurée, en +mordant sa jolie moustache pour dissimuler le tremblement de ses lèvres. +Il était bien plus ému que moi, et son regard me disait ce que j'aurais +aimé à m'entendre répéter éternellement... + +Et vraiment, on eût vainement cherché sur la terre, et dans toutes les +autres planètes de l'univers, un visage aussi rayonnant que celui de mon +curé. + +FIN. + +PARIS + +TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, + +Rue Garancière, 8. + + * * * * * + + + + +LE VŒU DE NADIA + +I. + + +Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'après-dînée; +étendu dans un rocking-chair de bambou, il se balançait nonchalamment en +regardant le paysage doré par les rayons du soir. + +Sous ses yeux s'étendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une +vapeur rosée, où se dessinaient à peine en plus foncé les masses +granitiques de la côte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter +doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues +descendaient jusqu'à la mer. À droite, la ville de Péterhof s'étalait en +amphithéâtre, déployant l'animation factice des villes d'eaux, où l'on +se hâte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux +à vapeur qui font le service de Pétersbourg fumaient et grondaient +auprès de la longue estacade, déposant de nombreux passagers, venus pour +entendre jouer la musique dans les jardins impériaux ou pour passer la +soirée près de quelque ami: d'élégants uniformes d'officiers de toutes +les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient +autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute +l'exubérance de la vie mondaine russe semblait se résumer dans ce coin +de terre. + +À gauche, les villas clair-semées dans les feuillages, la côte fuyante +qui semblait se dérober à l'étreinte de la mer, reposaient le regard et +l'esprit. + +Le prince était blasé sur le spectacle de la ville, peut-être l'était-il +encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais sûrement il ne +l'était pas sur le charme d'un café brûlant et délicieux, d'un cigare +exquis, d'un fauteuil confortable; c'étaient des jouissances dont, loin +de s'amoindrir, l'intensité semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi +s'étira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de béatitude, au +moment où sa tasse de café vint se poser comme par enchantement près de +sa main. + +--Oh! le vilain père, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en +même temps qu'une douce main caressante se posait sur l'épaule de +Roubine. + +--C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant. + +--Oui, c'est moi! Est-ce que votre café serait bon, s'il était versé par +une autre main que la mienne? + +Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit +tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage penché vers +lui, et répondit: + +--Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir? + +--On va à la musique. Il y a une quantité de belles promesses sur le +programme; les grandes eaux jouent, et on les éclaire à la lumière +électrique... Avec cela, un superbe concert... + +--Que de splendeurs! Alors nous y allons? + +--Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calèche et les +chevaux isabelle. + +--Très bien, fit nonchalamment l'heureux père. Assieds-toi, Nadia, tu +m'empêches de voir un bateau qui arrive à Cronstadt. + +La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le +soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, après quelques +manœuvres habilement exécutées, s'arrêta devant la forteresse de granit. + +Un fourmillement de barques se produisit immédiatement alentour. Le +prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette +place, et observa un moment le lointain. + +--Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il après un mouvement +d'attention. + +--Quelque Allemand, dit négligemment sa fille. + +Ils causèrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa +longue-vue. + +--Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht à vapeur qui vient +ici! + +En effet, un élégant bateau de plaisance traversait le golfe et se +dirigeait à toute vapeur vers Péterhof; le pavillon flottait à +l'arrière, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait +au haut du mât. + +--Je parie que c'est Korzof! s'écria joyeusement le prince: c'est +Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver à +Péterhof dès son arrivée, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela +lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux +heures! + +--Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille, +qui tournait le dos au golfe. + +--Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son +père. + +--Il peut accomplir cette opération à bord de son yacht, répondit Nadia +du même ton froid. + +--Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la +longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais +beaucoup d'amitié pour lui! + +--J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille; +mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de +celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de +leur tendresse. + +--Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec +un peu d'ironie. + +Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se +rapprochait rapidement. + +--Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof. + +Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique. +Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le +parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée +habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de +découvrir une partie du golfe. + +Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur +fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la +villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe. + +La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal; +Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la +flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon +princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un +oiseau qui replie ses ailes, et disparut. + +--C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je +présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh, +Nadia? + +Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles +une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier +véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre +de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et +l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par +un autre. + +Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et +d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps +pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille. + +--Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est +très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour +nous? C'était peut-être pour ses chevaux? + +--Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune +fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite. + +--Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de +l'œil. + +Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement, +sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille. + +--Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un +court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs, +qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour +l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses. + +Elle jeta un coup d'œil sur sa robe de batiste blanche, couverte de +dentelles, et répondit par un signe de tête négatif. + +--Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle. + +--Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes +projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage. + +--Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une +lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé. + +--Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui +pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir... + +--Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble. + +--Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille +sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même! + +Nadia baissa la tête; le prince continua: + +--Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de +ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton +admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais +puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis +avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas +fait pour attirer ta confiance, Nadia... + +--Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour +baiser la main qui retenait la sienne. + +--Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne +suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal +du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un +camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour, +je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour +te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le +font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus +de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre! + +--Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau +regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père +adoré. + +--Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la +regardant avec orgueil. + +En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour. +Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand +charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde +et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux +magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se +taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la +vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son +sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites +de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait +un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de +mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne +manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux. + +Ils s'étaient arrêtés sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui +changeait de couleur à la lueur décroissante du jour, lorsqu'une voiture +s'arrêta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles, +firent danser le métal de leurs gourmettes. + +Presque au même instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la +porte vitrée qui communiquait avec la terrasse. + +--Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperçu votre signal; je me permets de +venir vous remercier. + +Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui présentait sa main, et la +porta respectueusement à ses lèvres. + +--Rentrant au logis après une absence de quatre mois, dit-il, vous ne +pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre +le cœur. + +--Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en +fronçant légèrement le sourcils. + +--Ce n'était pas du tout la même chose, répondit le nouvel arrivé avec +un sourire lumineux qui seyait fort bien à son visage intelligent et +brave: le pavillon russe, c'était la patrie; le vôtre, princesse, +c'était... c'était l'amitié. + +--Il n'a pas osé dire la famille! fit le prince en riant, pendant que +Korzof rougissait et que Nadia détournait la tête d'un air mécontent. Il +n'a pas osé, parce qu'il a une sœur féroce qui est jalouse de tous ses +amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh? + +--Toujours et plus que jamais, répondit Korzof en riant aussi. Mais cela +ne m'empêche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond, +ma sœur le sait bien, et elle en est enchantée. Je ne vous demande pas +comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied à merveille, +princesse. + +--Quel aplomb d'appeler ça la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe, +sans marées... + +--Mais non sans tempêtes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince, +soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de +la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse? + +Nadia sourit et ne répondit pas. + +--Vous viendrez à la musique, tantôt? demanda Roubine, au moment où +Korzof allait les quitter. + +--Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant pressé. Je passe chez +moi, pour y jeter un coup d'œil, et je vous rejoins. Vous y allez sans +doute? + +Nadia fit un signe de tête affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant +elle, serra la main de son père, et l'instant d'après la calèche passa +devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux. + +Roubine regarda sa fille du coin de l'œil; elle paraissait très calme; +une légère rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat. + +--Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous +le sien. + +--Mais, mon père... comme à l'ordinaire, répondit-elle tranquillement. +Un peu hâlé, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer +produit toujours cet effet. + +Le prince, désappointé, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers +le salon. + +--Voulez-vous un peu de musique, mon père? lui dit-elle en le rejoignant +aussitôt. + +--La calèche est avancée, dit un valet de pied sur le seuil du salon. + +Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un léger burnous +brodé d'or et monta dans une élégante voiture basse, que connaissait +bien toute la brillante jeunesse de Péterhof. Son père s'assit auprès +d'elle, et ils roulèrent vers le parc, entraînés rapidement par deux +chevaux isabelle, uniques en Russie cette année-là, et sans prix. + + + + +II + + +Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'année, il +ne disparaît de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers +rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute +avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui +semble taillé dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pièce +d'eau. + +Tout à coup, un grondement sourd se fit entendre, et une énorme masse +d'eau s'élança vers le ciel tout d'une poussée, jaillissant de la bouche +du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux +courantes se répandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, placé +devant le château, au milieu des parterres, fit entendre son premier +accord solennel. + +C'est une fête dont la répétition a blasé ceux qui en sont les témoins +presque journaliers; mais Nadia n'était pas blasée. Tout en vivant au +milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conservé +une fraîcheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son âge et +de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe +d'adorateurs, elle regardait se détacher sur la mer bleue, sur le ciel +déjà gris perle, la colonne gigantesque d'écume et de poussière d'eau +transparente que lançait le lion doré. Dans les jeux de la lumière et de +l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berçait la mélancolie de +ses pensées secrètes. + +Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses, +aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fraîcheur du +soir, avec un bruit de soie froissée qui évoquait des idées de richesse +et de bien-être; les éperons des officiers de la garde faisaient +entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or filé retentissaient +sur le métal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des +équipages, assourdi par une épaisse couche de sable, résonnait comme un +tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'_Euryanthe_, qui +parle si bien des forêts et des solitudes, et sans entendre les propos +futiles, qui s'échangeaient auprès d'elle, Nadia, les yeux perdus au +ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la +première étoile. + +Elle jouissait profondément de toutes ces choses exquises, fruits d'une +civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la +richesse impérissable de la nature, le froissement des étoffes soyeuses +sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'éclat du bronze doré +sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce +magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais, +tout en éprouvant le bien-être de cette jouissance artistique, elle ne +pouvait s'empêcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la +tendance générale de son esprit la portaient à songer à ceux qui +travaillent obscurément pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les +matériaux qui les composent. Privée trop jeune de sa mère, qui eût su +mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, élevée par une +institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la +morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses +souffrances, qui, peu à peu exagérée par sa tendance naturellement +enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une idée fixe. + +Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les +années de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son père, +s'était sans cesse vidée dans des mains plus avides que méritantes. +Quelques désillusions dans cette voie lui inspirèrent le désir +d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher à l'amoindrir dans +ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de +son époque; elle eut à la campagne son école du dimanche, où les enfants +des villages voisins furent attirés par la promesse de récompenses; elle +fut au nombre des fondatrices d'une crèche, d'un orphelinat, d'une +maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charité à côté +de sommes considérables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle +connaissait l'inanité de ces œuvres, entreprises à grands frais par des +femmes inexpérimentées, qui dépensent dix fois la somme nécessaire pour +faire le bien et n'obtiennent qu'un résultat parfois nul, toujours +médiocre, faute de savoir ou de vouloir écarter toute ostentation +ruineuse et inutile. + +--Et vous, princesse, en êtes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix +près d'elle. + +Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher +de tressaillir. + +--Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De +quoi parliez-vous? + +--Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une +maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui +resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute? + +--Non, répondit Nadia. + +--Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser +cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée. + +--Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a +pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas +d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas +d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner, +voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités +collectives. + +Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit +exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait +là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major +de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires +étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur +inspirait la jeune princesse. + +--Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de +bien à vous seule... + +--Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres, +respectez la musique! + +La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout +le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot +pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un +coup d'œil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et +ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid. + +Deux ou trois dames s'approchèrent et causèrent un instant avec Nadia. +La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprès d'elle comme elle +faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la défunte impératrice, +une femme d'un grand cœur et d'un esprit fort sensé, qui remplaçait +autant que possible près de sa nièce la mère morte trop tôt. La +conversation continua par accès, au gré des caprices de la jeune fille, +qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et +qui ordonnait le silence pour les autres. + +Les étoiles envahissaient rapidement le ciel toujours pâle, et la soirée +s'avançait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe +où trônait la jeune princesse. + +--Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond. + +--Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez changé le lieu de vos +audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous +trouvait plus près de l'orchestre. + +--On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus +j'aime la solitude, répondit Nadia. + +--Elle ne sera jamais où l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp. + +Nadia sourit d'un air dédaigneux et remercia d'un léger signe de tête. +Korzof s'était assis en face d'elle; à la lueur de ces soirées de juin, +il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille. + +--Quelles nouvelles? demanda-t-il à son plus proche voisin. Je suis +depuis quatre mois sans communications avec le monde civilisé. Ces +voyages en bateau à vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-là. + +--En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux, +n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrivée du jeune +homme dans leur cercle. + +--Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamné, +c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu'à bord d'un +navire... + +--Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en +relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en +vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit? + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le cœur pleins +de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,--ni +encouragées,--ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans +gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou +se marie? + +--Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de +naissances, que je sache; mais des mariages,--tant qu'on en voudra. Olga +Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref... +attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof... + +--Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant. + +La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion. + +--Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle. + +La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations +bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux +jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins. + +--Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et +Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et +qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est +un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui +s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte, +elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi? +N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de +filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un +trafic ou un placement à de gros intérêts? + +--Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la +richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments? + +--Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience, +et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient +s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font +très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que +voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à +ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où +l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant +qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au +théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant +bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou +leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont +lassés, écœurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de +leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer? + +Elle haussa les épaules avec dégoût. + +--Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas +tels que tu les dépeins! + +--Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se séparent, parce que +la vie en commun leur est intolérable, ou bien parce que... Mais +j'oublie que je suis une demoiselle bien élevée, et que certains sujets +de conversation me sont interdits. + +--Nadia! fit doucement son père avec un accent de tendre reproche. + +Elle allait parler, lorsque les cors anglais jouèrent une phrase +mélodieuse qui la fit tressaillir. + +--Écoutez! dit-elle. + +On écouta. La phrase se déroula avec une grâce et une souplesse +infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumière qui se +glisserait à travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme +il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia +releva la tête, qu'elle tenait baissée pour mieux entendre, et ses yeux +rencontrèrent le regard de Korzof. + +--Quel serait donc votre idéal du mariage, princesse? dit-il doucement, +mais d'une voix, nette. + +La jeune fille le regarda avec une sorte de défi. + +--Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait +d'ordinaire à de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque +être humain eût un but dans la vie: que ce soit l'art, la poésie, la +science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentât pas de +vivre heureux et de dépenser son argent, l'argent qui lui vient de la +sueur de ses paysans ou du travail de ses pères, d'une façon quelconque, +satisfait d'en donner une part à ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il +fît quelque chose, qu'il fût quelqu'un; je voudrais que ce fût aussi +vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de +leur personne, suivant les lois de notre société! Soit. Qu'au moins leur +fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute héritière +appelle à elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En +agissant ainsi, elle rachètera son péché originel, sa fortune, qui la +met d'avance au rang des inutiles! + +Un chœur de réprobation s'éleva autour de Nadia. + +--Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'écria l'un +des attachés au ministère. + +Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assuré. + +--Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en présence de +vous tous, qui en êtes témoins, puisque le ciel a voulu me faire riche +et de haute naissance, je n'épouserai qu'un homme sans fortune; mais, +par son mérite et ses talents, il se sera fait une position honorable. +Je le jure! + +Elle étendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre à +témoin de son serment. + +--Nadia! fit son père frappé au cœur. + +--Je l'ai juré, mon père, répéta la jeune fille; mais vous savez bien +que je ne contrecarrerai pas vos désirs; je saurais vivre et mourir près +de vous, sans désirer d'autre bonheur. + +La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement +des équipages avait recommencé. Les eaux cessèrent de se faire entendre, +et le silence régna sous les grands arbres. + +--Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais à vous parler; daignerez-vous +m'accorder un moment d'entretien? + +--Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme +hautaine. + +Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu'à sa voiture, où elle monta avec +sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux côtés de Korzof, qui lui +avait proposé de l'accompagner. Les calèches s'éloignèrent, laissant les +adorateurs un peu penauds. + +--Quelle personne extraordinaire! s'écria le général, quand elle eut +disparu. + +--Vous savez, général, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes: +il ne faut pas y faire attention! + + + + +III + + +Le lendemain de ce jour mémorable fut, comme le sont souvent les +lendemains de fête, une journée triste et grise; dès l'aube, les gouttes +de pluie s'acharnaient à battre les vitres; à onze heures, il fut +évident que tout espoir de beau temps était perdu. + +Nadia descendit à ce moment de sa chambre, située au premier. Elle +savait que son père aimait à se lever tard, et elle avait à cœur de ne +pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chaussée, afin +de ne pas avoir l'air de faire un reproche à la paresse paternelle par +le spectacle de son activité. Comme elle entrait dans la grande salle à +manger vitrée de trois côtés, ainsi qu'une serre, le premier objet qui +attira son attention fut la grande pipe turque de son père, posée en +travers du petit guéridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette +pipe avait un air morose et abandonné, qui frappa la jeune fille, et ses +yeux se reportèrent du guéridon au prince lui-même, qui, le front appuyé +contre la fenêtre, regardait avec une persistance extraordinaire le +paysage rayé de pluie. + +--Mon père! dit la douce voix de la jeune fille. + +Un léger tressaillement des épaules du prince prouva à Nadia qu'il avait +fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et +appuya son menton sur ses deux mains croisées, qu'elle posa sur l'épaule +du rêveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avança son aimable +visage, jusqu'à ce qu'il sentît les cheveux follets de la jeune fille +effleurer le bout de ses moustaches. + +Il tourna alors un peu la tête, et rencontra le regard de Nadia, plein +de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le +respect. Il voulait se montrer sévère, mais ce fut impossible. + +--On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine +ne put y tenir. + +--Sorcière! dit-il en souriant. + +Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia +prit délicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma +une allumette de papier roulé à la bougie qui brûlait perpétuellement +sur le guéridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle +s'agenouilla devant son père et mit le feu au tabac d'Orient blond et +parfumé, dont il tira machinalement quelques bouffées. Quand ce fut +fait, elle se rejeta légèrement en arrière, à demi assise, et elle +regarda le prince avec ce mélange de tendresse et de douce raillerie qui +la rendait si séduisante. + +--On ne boude plus? fit-elle en souriant. + +--Écoute, Nadia, dit son père d'un ton sérieux... + +Elle fut aussitôt debout, et son visage prit une expression grave et +digne. + +--Écoute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des +folies; mais, hier soir, avoue que tu as dépassé la limite de ce que je +puis permettre... + +Elle rejeta un peu la tête en arrière, comme si le poids de ses nattes +eût été trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme. + +--Quand tu prends solennellement à témoin les étoiles et le monde +entier, et les grandes eaux, et l'état-major, et les ministères, de ton +intention, continua le prince qui réchauffait en parlant sa mauvaise +humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour +toi-même, que cette intention fût praticable; mais en déclarant que tu +épouseras un homme sans fortune, si tu mets à la porte de chez nous tous +les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prétends +pas m'infliger à leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les +maîtres d'école de province? + +La pluie frappait les vitres avec une violence redoublée, et le vent +faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes, +arrachées aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'œil du côté de la +fenêtre, et ne voyant aucun moyen d'éviter le choc, se prépara à la +bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur +son visage quelque expression rétive; mais elle ne se laissa point +prendre en défaut, et resta dans la même attitude, fière et pourtant +respectueuse. + +--Eh bien, Nadia, réponds! fit-il enfin, ennuyé de ne pas trouver de +prétexte à une autre bouffée de colère. + +--Mon père, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au désespoir +de vous avoir causé du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour +m'avoir parlé comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si +graves que je me permettrai de vous présenter quelques objections. + +--Des objections! s'écria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait +hier une déclaration de principes, qui équivaut à une déclaration de +guerre... + +--Oh! mon père! + +--Oui, de guerre à tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais +parlé d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous +aurions causé, nous serions peut-être venus à bout de nous entendre! Car +enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur! + +La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrêta court. La jeune +fille se rapprocha de lui, s'agenouilla à ses pieds comme elle l'avait +fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son +père, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de +prière. + +--Mon père bien-aimé, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des +étrangers de choses si intimes, et qui touchent si profondément à notre +bonheur à tous deux, qui est le même, n'est-ce pas? J'aurais dû me taire +hier, causer avec vous, vous exposer mes idées; mais je ne savais pas, +je vous assure que je ne savais pas moi-même ce que je voulais, jusqu'au +moment où la conversation m'a apporté comme une grande lumière. En +entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une +grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage à ce prix, mon +père, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant? + +--Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les +mariages ne sont pas comme ceux-là! J'ai épousé ta mère, je t'assure que +ce n'était ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour +voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai épousée +tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit +pas? + +--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, légèrement +embarrassée. Ne pensez-vous pas, mon père, qu'on pourrait concilier +votre manière de voir et la mienne, en épousant un homme sans fortune +qu'on aimerait? + +Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une +chaise basse en face de son père. + +--Dis tout de suite que tu t'es éprise d'un étudiant pauvre et que tu +veux l'épouser pour donner à son génie des ailes d'or et de +papier-monnaie? + +--Non, mon père, cela n'est pas, répondit-elle fermement, quoiqu'elle +fût devenue très-pâle; mais si cela était, y verriez-vous du mal? + +--Certainement! Écoute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles +au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amènes un gendre bien élevé, +homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les étudiants +peuvent avoir du génie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles. +Voyons! sois franche! accepterais-tu d'être la bru d'un prêtre de +village ou d'un petit épicier de province, ou d'un employé de +quatorzième classe au ministère des affaires étrangères... quand le +ministre actuel a demandé ta main il n'y a pas trois mois! + +Nadia écoutait respectueusement sans la moindre apparence de rébellion, +mais avec la même fermeté de maintien. + +--Mon père, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille +raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par +conséquent, je ne pouvais l'épouser. Vous connaissez le respect que j'ai +de moi-même; pourquoi alors me prêter des pensées que je ne saurais +avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcément +un homme du monde, instruit et bien élevé; sans cela, comment +l'aimerais-je? + +--Tu auras alors beaucoup de peine à mettre d'accord tes théories +utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un +soupir. + +--Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, répondit la jeune fille, +avec un sourire charmant. + +--Si tu crois que tu m'ouvres là une perspective rassurante! s'écria +Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai fléau! +Quel avenir! + +--Ne grondez plus, mon père, je vais vous faire un peu de musique. + +Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grâce câline, tant +d'abandon filial, que, malgré son humeur, il ne put y résister, et il +embrassa la joue fraîche qui s'offrait à lui. + +--Pas de musique sérieuse, répondit-il; mais si tu me jouais une valse +de Strauss, cela changerait peut-être le cours de mes idées. + +Nadia étouffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les +bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le +vaste salon. Quand elle eut terminé, il se tourna vers elle. + +--Tu n'aimes pas cette musique-là? dit-il en la regardant avec une sorte +de tendresse inquiète. + +--Pas beaucoup, cher père. + +--Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on +aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous +paraissait déjà compliqué; vous autres jeunes, vous avez changé tout +cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du +Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons +vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?... + +La jeune fille écoutait, les mains jointes, la tête baissée; elle leva +les yeux sur son père. + +--Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin. +Tu veux, que tout serve à quelque chose? Tu ne comprends pas les belles +choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes +merveilleuses parce que cela fait travailler les couturières, et tu +cueilles des roses qui valent cinq roubles la pièce parce que cela fait +vivre les jardiniers... Tu m'as expliqué tout cela... mais moi, Nadia, +j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les +roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas à toi? + +--Vous êtes le meilleur des hommes et le plus adorable des pères, +répondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous +avez rempli votre tâche sur la terre en étant un brave officier, un bon +père de famille, un propriétaire foncier des plus indulgents. Vous avez +le droit d'aimer les roses pour elles-mêmes, mes robes parce qu'elles me +vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux +souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rêveries, sans que +vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez +indulgent pour votre enfant indocile, mon père, car elle vous aime +par-dessus tout en ce monde! + +La paix était faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en état de +lutter pour ce jour-là; rien ne répugnait plus à sa bonne nature que le +ton de la réprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait +seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de côté +les idées désagréables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna +au plaisir d'écouter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure +un recueil complet de partitions italiennes. + +La pluie tombait toujours: Nadia, fatiguée, avait quitté le piano, et +s'approchait de la fenêtre pour lire le journal, quand la porte +s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit +quelques mots à mi-voix. + +--Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant. + +--Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter +les comptes pour le premier semestre de l'année. + +--Pourquoi ne vient-il pas lui-même? + +--Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous +que je vous épargne cet ennui? + +--Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre +utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des +finances... + +Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à +manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire, +mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un +paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger. + +Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une +structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge; +mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses +yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain +charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression +rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en +apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait +d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse, +dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe. + +--Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne? + +--Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en +souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches. + +--Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste +pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et +pluvieux pénétrait à peine. + +Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près +d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant. + +--Vous avez apporté vos papiers? demanda-t-elle. + +--Oui, princesse. + +--Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi. + +Avec un geste qui exprimait à la fois son sentiment de l'honneur qui lui +était fait et une certaine aisance familière, Féodor Stepline prit la +chaise qu'on lui désignait et tira d'une volumineuse serviette une +liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un à un, tout +en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils représentaient sur un +carnet à part. Quant la liasse fut complètement dépouillée, Nadia fit +l'addition des chiffres qu'elle avait notés, et la vérifia à plusieurs +reprises. + +Pendant qu'elle opérait ce travail, les yeux du jeune homme +l'observaient attentivement, avec des expressions parfois très-diverses. +Tantôt ils s'arrêtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le +cou blanc, incliné vers le papier, sur les doigts effilés, chargés de +bagues étincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites +sur le carnet, et brillaient alors d'un éclat sombre et presque méchant. +Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tête et tourna son +visage vers Stepline. + +--Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle. + +--Exactement, princesse, répondit Féodor en reprenant un air officiel. +Les voici. + +Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les +passa un à un à la jeune fille, qui les vérifia soigneusement, en les +mettant de côté à mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut été +rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche, +tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande +douceur: + +--Maintenant, parlez-moi un peu de votre village. + +Féodor Stepline prit aussitôt un air grave. + +--Tout y va à souhait, princesse, dit-il; votre école est pleine +d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes +continuent néanmoins. + +--Parti? Pourquoi? + +--Il s'ennuyait, je pense, dit Féodor en baissant les yeux. Depuis +longtemps il négligeait ses devoirs... + +--Pourquoi ne pas me l'avoir écrit? fit Nadia avec animation. Les +classes ne devaient pas souffrir de sa négligence. + +--Elles n'en ont pas souffert, répondit le jeune homme, toujours avec le +même air de modestie. + +--Qui donc suppléait le maître? + +--Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous +déplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilité, mais je savais +que vous aviez cette école extrêmement à cœur, et j'ai remplacé le +maître toutes les fois qu'il a manqué sa classe. + +Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait +la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrêta dans son élan, +fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton +calme: + +--Je vous remercie. + +Stepline n'avait pas remarqué ce changement; il reprit du même ton ému: + +--Tout le monde à la campagne est pénétré de la bonté de notre +princesse. Les effets d'une initiative généreuse sont parfois bien +divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne, +plus d'un, qui ne songeait qu'à vivre honnêtement en remplissant son +devoir, a compris que cela n'était pas suffisant, et s'est adonné à +d'autres études. Le petit hôpital est trop petit, et mon père ne peut +plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a +en médecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer, +n'est plus à la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune +médecin, un officier de santé, tout au moins... + +--Qui se dévouera assez à la cause de ceux qui souffrent, pour +s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles, +sans distractions d'aucun genre... + +--J'avais pensé, reprit Stepline, de la même voix contenue et pour ainsi +dire étouffée, que si notre princesse daignait m'encourager... + +--Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse. + +--J'aurais volontiers fait les études nécessaires... Ce n'est après tout +ni très-long ni très-difficile, et alors... + +--Vous auriez consacré votre vie à notre petit hôpital? demanda la +jeune fille, un peu troublée par cette proposition inattendue. + +Stepline la regarda. + +--Certes, dit-il. + +--Je vous croyais ambitieux. + +Une lueur singulière passa dans les yeux du jeune homme. + +--Ma plus haute ambition n'a jamais cessé d'être un simple vœu: celui de +me rendre digne des bontés de notre bienfaisante princesse, de mériter +un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner +sur tous ceux qui l'approchent... + +Nadia baissa les yeux à son tour et se mordit les lèvres. + +--Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous +pousse dans cette voie? dit-elle, sans témoigner d'émotion. + +Stepline prit une assurance nouvelle. + +--Vous nous avez enseigné et répété, princesse, dit-il, et vos +enseignements ne sont pas tombés dans un terrain stérile, que l'homme +est le fils de ses œuvres, et qu'il n'est pas de situation à laquelle ne +puisse parvenir un homme vraiment résolu et intelligent. Vous nous avez +cité de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant +que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'était à +cause de l'inégalité des conditions, mais que peu à peu ces distances +s'effaceraient... Votre père a bien voulu affranchir le mien; je suis un +homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer +aux destinées que vous m'avez fait entrevoir? + +--Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reçu une bonne éducation. + +--Mon père n'a rien ménagé pour m'instruire, répondit Féodor. Il sait à +peine lire lui-même, mais il m'a fait enseigner par le prêtre de notre +église tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai +passé deux ans à l'Université de Moscou... + +--Et vous vous résigneriez à consacrer votre existence à de pauvres +souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrédule. + +--Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il à voix basse. + +Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux +mains. + +--J'en parlerai à mon père, dit-elle. C'est à lui de juger ces +questions-là. + +--Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme. + +--C'est l'affaire du prince, répéta Nadia. Quand repartez-vous? + +--Quand vous l'ordonnerez, répondit Stepline d'un ton soumis. + +--Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme. + +--Sans vous revoir? + +Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles. + +--Nous avons terminé nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps à +vous donner. On vous écrira, relativement à la demande que vous venez de +faire. + +--Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres? + +--Dans trois semaines environ; mais vous aurez la réponse de mon père +bien avant cela. + +Stepline restait debout, dans une attitude humiliée. + +--Vous direz aux enfants de notre école que je leur sais gré de leur +bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin +d'eux... Nous enverrons un nouveau maître d'ici peu. En attendant, je +vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins. + +Elle parlait avec une urbanité parfaite, mais sans le moindre abandon. +Féodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et +pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal joué. + +--Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tête. + +Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la +salle à manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitôt +la maison. + +--Qu'est-ce qu'il t'a conté, ce blanc-bec? demanda en français le prince +qui sortait de son doux sommeil. + +--Il m'a compté vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches, +mon père; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le +semestre plus de trente-sept mille roubles. + +--Eh bien, tant mieux! fit Roubine en étouffant un bâillement; tu +pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier à +deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie +chercher? Je t'en fais cadeau. + +--Non, merci, mon père, répondit la jeune fille d'un ton pensif. Je +vous demanderai peut-être autre chose. + +--Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme +cela toute la journée? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne +put s'empêcher de rire. + +--Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles +dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela. + +--Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est +assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi! + +Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le +messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait +l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire +Roubine, et lui rendit sa bonne humeur. + +--Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline? + +--Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le +garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout +autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un +autre, cela me changerait. + +Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia +pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un +instant silencieuse. + +--Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien? + +--Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur +l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la +preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il +ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M. +Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait +les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures +les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres? +Sont-ils assez bien tenus! + +Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille +roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son +inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique. + +Nadia ne riait pas. + +--Ce garçon complice de son père, dit-elle enfin, cela me passe! Comment +concilier... + +--Concilier quoi? demanda le prince, amusé de la voir perplexe, car il +aimait à la taquiner. + +En peu de mots, la jeune fille mit son père au courant des ambitions de +Féodor. + +--Il t'a conté cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes? + +Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme... +tout à coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrêta +brusquement. + +--Peu importe, dit-elle: évidemment, c'est un vulgaire ambitieux. + +Son père la regardait avec une certaine inquiétude. Il leva un doigt en +l'air. + +--Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes idées de nivellement des +classes, tu pourrais faire naître dans des cerveaux détraqués des +pensées que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbécile ne t'a +pas manqué de respect, j'espère, que te voilà si déconfite? + +--Non, mon père, pas le moins du monde, répondit la jeune fille, +profondément mortifiée au souvenir des paroles de Féodor: «Pour vous, +que ne ferais-je pas?» Que lui répondez-vous? + +--Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre +qu'il ait fini ses études, et que nous chercherons un officier de santé +tout prêt. + +Nadia embrassa son père. La porte s'ouvrit, et Korzof entra. + +--Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se présenter de si +bonne heure, et la journée me paraissait si longue, que je suis venu, au +risque d'être importun... + +--Non, non! s'écria Roubine enchanté. Nous allons faire un whist avec un +mort, en attendant le dîner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer +une journée qui ne veut pas mourir. + +La table de jeu fut aussitôt dressée, et les trois partenaires +s'assirent gravement autour, comme si c'eût été un autel, prêt pour +quelque sacrifice. Avec l'entrée de Korzof une influence de joie et de +bien-être semblait être répandue dans l'appartement. Ils jouèrent ainsi, +jusqu'à l'heure du dîner, tout en causant de mille choses. + +Vers sept heures, une éclaircie se fit dans le ciel gris, et une bande +jaune se montra à l'occident. + +--Miracle, il ne pleut plus! s'écria Roubine en ouvrant la porte de la +terrasse. + +Une bonne odeur de verdure mouillée pénétra dans la salle à manger, et +les trois amis se risquèrent au dehors. La vapeur d'eau montait de +partout en un brouillard léger que perçaient à peine des points plus +foncés représentant des édifices ou des masses d'arbres. Un peu de +soleil apparut, éclairant d'une joie mélancolique les arbrisseaux encore +abattus sous le poids de l'averse. + +--Ah! on revit! s'écria Roubine en se dégourdissant les jambes à grands +pas. + +Nadia était restée sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits +souliers. Korzof s'approcha d'elle. + +--S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous +promener demain dans les parterres? + +Elle fit un signe d'approbation. + +--Me permettrez-vous de vous y rencontrer? + +Elle répéta le même signe. + +--Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignité. + +Elle comprit que celui-là était un homme; il savait le prix de ce qu'il +demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la +terrasse et se dirigea vers le salon, où elle s'assit devant le piano. +Ses doigts errèrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment où +les deux hommes vinrent la rejoindre. + +Entre la musique et la conversation, ils passèrent une soirée +délicieuse. + + + + +IV + + +Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands +tilleuls et secouait sur les avenues une jonchée de fleurs ailées et +odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia +vint s'asseoir au bout des jardins, à l'endroit où ils rejoignent les +allées qui coupent les taillis, et elle resta rêveuse un instant, les +mains à demi enlacées sur ses genoux. + +Elle était seule; sa dame de compagnie lui avait demandé une heure de +congé, et la jeune fille l'avait accordée, voyant dans ce hasard une +intention providentielle. C'était donc un véritable tête-à-tête qu'elle +allait accorder à Dmitri Korzof, car les rares passants n'étaient pas +des témoins, et la société de Péterhof, à cette heure brûlante de la +journée, se reposait à l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins +des villas. + +Nadia avait à peine eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire, +lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en +l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son +visage sérieux, presque rigide, décelait l'effort qu'il faisait pour +conserver cette apparence. + +--Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, dit-il après l'avoir +saluée. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave... +en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains. + +Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti +au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des +notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste, +presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque +sainte. + +--Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui +pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment... +il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors, +pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement. +Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai +heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez... + +La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard +acheva la phrase commencée. + +À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de +tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain +le courage. + +--Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle. + +La jeune fille reprit son empire sur elle-même. + +--Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon +esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous +répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble, +et puis... + +--Quoi donc? demanda anxieusement Korzof. + +--Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne +sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est +la vraie base du bonheur... + +--Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en +souriant. + +Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était +familier. + +--L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste. + +--Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof +enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent, +n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce +n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui +vous plaira. + +Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis +soudain redevint grave. + +--J'ai fait un vœu, dit-elle, pendant que son beau visage +s'assombrissait. + +--Un vœu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables +serments? + +--Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse +résolue à tenir, celui-là comme les autres. + +Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le +perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui +reprendre. + +--Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué. +Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai? + +Nadia fit un signe affirmatif. + +--Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop +d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que +faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le +chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez +mon étoile. + +Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le +cœur de la jeune fille. + +Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût +jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du vœu la troubla +aussitôt et détruisit toute sa joie. + +--Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret. + +Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le +feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une +goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible. + +--Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que +je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui +m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses +que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de +lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes +semblables? + +--La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit +Nadia. + +--Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé +beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances +intellectuelles ou morales!... + +--Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore +de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres. + +Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit: + +--Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je +crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère +sympathie. + +D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main. + +--Ah! ne croyez pas cela, dit-elle. + +Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à +ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle +pourrait bien s'être trompée. + +--Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému. + +Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort +physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux +comme une montagne. + +--Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez +pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous +dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions; +et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune... + +--C'était un vœu téméraire, dit doucement Korzof. + +--Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur; +mais il existe, ce vœu; je ne puis m'en dédire. + +--Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le +jeune homme en lui prenant les deux mains. + +Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta. + +--Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous +vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez +bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument +pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens +d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que +vous ne pouvez être! + +--Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce +sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations +généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon +ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable +résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de +difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même, +il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous; +mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et +moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en +dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez +pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je +fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur? + +--Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux. + +--Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi? + +Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le +point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il +souffrait et retint cette parole cruelle. + +--Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice +que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion +d'un sentiment loyal et sincère... + +--Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes +âmes qui commettent les plus fatales erreurs! + +--Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune +fille en se levant. + +--Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de +chagrin. + +Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et +pur. + +--Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui +travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité... + +--Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la +retenant du geste. + +--Non: la Russie ne manque pas d'officiers. + +--Alors vous refusez? + +--J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret. + +--Princesse, ajouta-t-il à voix basse. + +--Que voulez-vous? + +--Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins. + +Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il +serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un +regard en arrière. + +Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait +la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que +Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant +profondément. + +Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque +mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante. +Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur +la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou +sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même, +tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui +était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de +coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui +pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience. + +--Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on +s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient +triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire +religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai +pas fait de vœu, moi! + +Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où +perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de +reproches, qu'il feignit de ne pas voir. + +--Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de +gaieté, que diable! + +Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes +de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot +dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une +vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet +de pied qui parut. + +--As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille. + +--J'ai oublié, répondit-elle en rougissant. + +--C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et +sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à +réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante +sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut +qu'elle pleurait. + +À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments, +si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec +son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle +pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop +longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange +d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se +jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer. + +Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais +souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait +parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses +pérégrinations. + +--J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux, +mais si bon cœur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras +bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite +chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte +de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un +repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les +trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a +dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou +demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il +n'y a pas de bonne partie sans lui. + +Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain +soucieuse. + +--As-tu des réponses? reprit-il. + +--Oui; tout le monde viendra. + +--Parfait! Tâche que ce soit joli. + +--Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté. + +Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand +salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée, +«c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa +satisfaction. + +De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des +colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de +fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un +vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands +candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans +l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de +coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste +buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un +reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient +tout autour. + +Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités, +qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces +villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut +réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde +compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant +aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle, +montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun +un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était +l'objet. + +On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et +les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables +nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la +terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première +valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses +devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses +s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre +eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une +lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux +vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles +avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment. + +--Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que +la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids +d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal! + +Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus +en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina +devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable. + +--C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en +souriant de l'air le plus aimable. + +--Déjà! faillit dire Nadia. + +Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La +contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui +emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux, +et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas +exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même +les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une +demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une +pendule sonner onze heures. + +--Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et +plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été +jusque-là. + +Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut +Dmitri Korzof, qui venait d'entrer. + +Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot +que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui +fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement, +elle fit un pas vers la porte. + +Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une +joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa +rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette +étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et +d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme. + +--On s'amuse ici, dit-il. + +--Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez. + +--J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant. + +Roubine passait derrière eux. + +--Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton +plaisamment bourru. + +--Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme. + +Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce +que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et +irréfléchie s'empara d'elle. + +--Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle. + +Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir, +mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa +un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un +tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement +indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit +canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement +tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle. + +--Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant. + +--Vraiment? fit-elle d'un air de doute. + +--Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée +pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez. + +--Soit! fit-elle avec un signe de tête. + +Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof +commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de +tout à l'heure. + +--Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos +plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille, +qu'elle lui avait laissé prendre. + +--Pourquoi pas? Mais où aller? + +Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance. + +--Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve +justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici +en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce +sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia? + +--Certainement, mon père. + +--Alors c'est dit, quand? + +--Après-demain matin, dix heures, voulez-vous? + +--C'est entendu, tu seras prête, Nadia? + +--Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire +gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs +jours. + +La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi +heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets. +Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de +joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme. + +--À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous +donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain! + +Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes +les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du +lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait +bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en +comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait +toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse +affirmative. + +À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le +joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir; +ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le +gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le +reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage +écumeux. + +La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait +l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise +les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur +gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans +la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts +des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et +élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les +îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société +pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant +voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de +fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des +membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se +dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve +immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de +petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes; +le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de +solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins +évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le +frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les +yeux. + +Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et +apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La +cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des +palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la +forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux +aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des +bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des +yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques +solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg +les ponts trop rares. + +Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la +forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de +bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante +s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie +de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air +transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À +droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais +qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce +quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais +encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux, +puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent +dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres +en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés +d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de +cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des +grandes fêtes. + +La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus +rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau, +qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la +droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et +imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre +Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il +tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques +continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau +dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits, +et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques +osiers, semblaient appartenir à un pays lointain. + +C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que +Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les +attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de +maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations: +pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente, +si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si, +par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire +qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en +lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune +fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien +par se faire connaître. + +Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls. + +--Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls +de mon grand-père! Dites, Korzof? + +--Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils? + +--Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune +lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de +planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique, +sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se +contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire +croître. + +Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur +amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les +taquineries de son père. + +Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres, +verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable +couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et +gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée +par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques +ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne +troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent +prendre leurs ébats autour des vieilles poutres. + +--Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof; +si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de +votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait +pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice +Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce +côté-ci du pays. + +Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos +de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en +briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands +massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés +par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont +les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une +petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la +couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la +patine du temps et reparaissait à peine ça et là. + +--Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un +yacht doublé en bois de citronnier... + +--Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le +sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je +fais vœu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me +soit propice, je le bénirai. + +Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la +vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés +respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts. + + + + +V + + +Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre +donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le +Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de +buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et +descendit dans le jardin, qui l'attirait. + +Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout +solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils +devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau +nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce +n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la +nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot, +du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été +donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine +presque abandonné. + +Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise +semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent +au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La +chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère +qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue +miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes +d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui +conduisait au bord de la rivière. + +Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui +fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était +levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de +l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de +paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement +de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être +triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle +avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui +faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite +passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille. + +--Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour +lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable; +mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur +est délicieuse. + +En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un +coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un +lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les +osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard. +La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la +rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant +comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient +reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un +vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de +la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les +vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec +le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se +reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes +semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à +l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait +le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la +solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la +poursuite des insectes ailés. + +--Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire +à Pétersbourg. + +La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut +écouter attentivement. + +--Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que +représente... + +Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui +jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence. + +--Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému. + +Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait +clairement dire: Oui. + +--...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de +médecin. + +--Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face. + +--Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un +oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et +demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une +façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il +essayer? + +Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque +entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le +cacher, mais sa voix, le trahissait. + +--Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre +chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du +prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que +j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski, +quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est +pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne, +saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon +domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de +chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je +serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse +assez savant pour être directeur moi-même... + +Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le +rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les +ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère; +les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls... + +Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands +yeux d'où débordaient les larmes: + +--Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis! + +Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils +restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit +le couronnement de l'œuvre commune. Au bout d'un moment: + +--Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le +contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient +immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien; +mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand! + +--Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille. + +Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et +qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne. + +--C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous +l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau! + +--Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse. + +--Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité! + +Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient +sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette +résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec +une forme définitive, immuable. + +--Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince +en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne, +vraiment je ne vois pas... + +Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la +passerelle. + +Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit +sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus +posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement, +ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive. + +--Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté. + +--Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever. + +Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la +croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint +embrassés un instant. + +Quand il fut un peu revenu à lui: + +--Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie! +Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme +personne! + +Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main, +puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix: + +--C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À +Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne +l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici! + +Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison. + +--Et ce vœu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous +écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence +des vœux téméraires.» Eh, ma fille? + +Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras +de son père, et d'un ton grave: + +--Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon +père? dit-elle. + +--Parbleu! s'écria le prince. + +--L'aimeriez-vous autant s'il était ruiné? + +--Ruiné! vous êtes ruiné, Korzof? fit Roubine en s'arrêtant court. + +--S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi +bien disposé à l'accepter pour gendre? + +--Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche +pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête +homme! + +Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux +immobiles, fort émus. + +--Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai +ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe +qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière. + +Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui +longeaient l'avenue. + +--Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien. + +L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le +silence. + +--C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en +médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras +des sangsues?--car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis +plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au +degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne +brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche, +pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut +comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût +autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous +allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu! + +Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement +roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle: + +--Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes! + +Tout à coup il s'arrêta: + +--Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure +pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu +vous bénisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bénédiction d'un +père appelle sur votre tête toutes les grâces du ciel. + +Ils restèrent muets, la tête baissée, sentant que quelque chose de grave +s'accomplissait en eux à cette heure solennelle. Roubine se leva et se +dirigea vers la maison. + +--C'est égal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les +lèvres agitées par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton +trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmière! Ô Nadia, quand +l'impératrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang à la +cour! + +--Je ne crois pas, mon père, dit la jeune fille en souriant. + +--Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je +rie; sans cela je pleurerais comme un imbécile. Et le yacht? À présent +que tu n'as plus le sou, mon gendre? + +--Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof. + +--C'est cher, une machine comme celle-là? + +--Cela vaut à peu près cent mille francs. + +--Très-bien, je te l'achète. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent, +vous fonderez quelques lits de plus dans votre hôpital. Ça ne fait rien, +mon Dieu! que c'est donc drôle d'avoir un gendre médecin! Tu +m'empêcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre? + +--Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant. + +Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce +qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là. + +Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille +projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine +inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des +arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne +reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son +domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes +d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à +l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine +de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien +que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à +Spask, et le mois d'août était très-entamé. + +--Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa +provision de cigares. + +--Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce +pas, Dmitri? + +--Il sera sous pression demain à cinq heures du matin. + +--Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui, +par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof? + +--Comme il vous plaira. + +Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'œil du maître à +son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient +absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit +d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection +fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des +ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son +attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le +cours du fleuve. + +C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et +chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de +planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une +maison. Les bateliers, pour la manœuvre, tournaient autour de la masse +épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit +passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires; +parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent +comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le +niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à +bord, au milieu des quolibets de ses camarades. + +Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les +faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres +s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre, +espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface +brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout +devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient +lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour +les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince +et de sa fille, qui venaient le rejoindre. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en +s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère. + +--C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de +Pétersbourg, répondit le jeune homme. + +--Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires? + +--Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger +d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont +passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask. + +La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve +brillant comme de l'étain neuf. + +--Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à +pleine voix, chantez-nous quelque chose! + +Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt +une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en +mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en +temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un chœur à quatre +parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit. +Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au +tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient +à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de +leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le chœur, à intervalles +égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il +n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une +barque solitaire. + +Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans +l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il +ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée. + +--Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons +nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela, +Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile, +par esprit d'égalité? + +--Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement +qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre. + +--Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un +lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens! +Ils n'en ont pas l'habitude. + +--Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur. + +Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis +délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si +étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés. + +Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand +on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille +maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son +existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie +souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence. +Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les +paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des +ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire +exécuter de fond en comble. + +--Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu +tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant +pour nous. + +En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures +quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille, +causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia +jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres +moussues... + +--C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est +là-bas! + +Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui +sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible. + +--Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies. + +Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent. + +--Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne +seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je +profitais de cela pour te déshériter? + +--Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir. + +Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère. + +--Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce +beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il +y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages +qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu. + +Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son +fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur +fondation projetée. + +Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au +port dans Saint-Pétersbourg. + +La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice +au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit +le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se +mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg +commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve. + +--Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui +s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un +instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et +nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne +pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit. + +Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant +que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils +reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable. + +La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé +leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions +avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand +vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria: + +--Voyez! qu'est-ce que c'est que cela? + +Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de +Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même +temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour +reparaître plus brillante et plus sinistre. + +--Un incendie! Allons voir, dit Roubine. + +Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais +nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne +soit pas rare,--grâce à l'abondance des constructions en bois, +essentiellement inflammables,--au cri: _Pajar_ (incendie)! chacun quitte +son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité +est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les +plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments +enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes +dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers +atteler sa voiture ou son traîneau. + +--Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en +arrière. + +La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient +voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit +à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les _yarles_ +des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression +pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié; +on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des +pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le +roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu +encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel +comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche. + +--Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le cœur +indiciblement serré. + +--Le marché au foin, je pense, répondit Korzof. + +--Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine... + +Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au +tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient +majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air +tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le +feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le +fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les +maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible. + +Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives: + +--Les ponts! + +Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre +était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre, +mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac +Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre +de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois. +Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du +passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce +traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité +considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le +passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les +îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier +pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris +enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes +les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage; +c'était une ruine incalculable. + +Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi +la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par +des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une +précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le +long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa +tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage. + +--Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le +succès de la manœuvre. + +À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser. + +Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés +coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit +jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre +de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche, +requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du +Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui +n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient +disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles. + +Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble +fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de +plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en +emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air +tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de +fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en +plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant +toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se +distinguaient avec une netteté étonnante. + +Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux +de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin +de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des +brûlots. + +--Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix. + +En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva, +où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu +être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux +mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur +présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant +principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont +Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable. + +C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on +prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout +instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi +étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils +n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le +feu. + +--Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses +hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre. + +Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur +le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le +rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes, +repartait pour l'endroit menacé. + +Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à +ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait +dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se +plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au +service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse +enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques +avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient +échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire: +deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une +dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et +jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice. +Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un +être intelligent. + +--Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la +guettait. + +Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manœuvre; +le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une +troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais +l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant. + +--À droite! cria Korzof. + +Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un +coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri +d'horreur. + +--Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi... + +Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà +dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord. + +--Au canot! cria-t-il. + +Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la +chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le +fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter +secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart. + +Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en +avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht, +toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un +coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant +s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge. + +--Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret. + +Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage +enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée +plus beau qu'un demi-dieu. + +--Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye. +Polycrate a jeté une bague à la mer,--nous y jetons notre navire,--et +nous gardons notre félicité. + +Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de +longue date. + +--Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté. + +--Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me +permettra de fonder cinquante lits de plus! + +Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement +posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial; +et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri +Korzof. + + + + +VI + + +Après le premier brouhaha qui suivit les fiançailles publiques de la +jeune princesse, l'animation commença à se calmer; on s'était d'abord +récrié sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il était +absurde. Est-ce que Pétersbourg ne comptait pas assez d'hôpitaux? Est-ce +que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu'à regarder la foule +des étudiants pressée aux cours de la Faculté de médecine, pour +s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de médecins. Bref, +après avoir exalté jusqu'aux nues le dévouement des fiancés, on les +couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage eût pu le prévoir. + +Ils ne s'inquétaient guère de tous ces bruits, absorbés qu'ils étaient +dans les préparatifs de départ et dans les préoccupations multiples +qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'était réservé +qu'une petite terre, d'un revenu médiocre, afin, disait-il, de ne pas +perdre complètement l'habitude de la propriété. Les fonds résultant de +cette vente devaient, au fur et à mesure qu'ils rentreraient, servir à +payer les dépenses de l'hôpital naissant et être placés de façon à +fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence +impériale s'était déjà manifestée, outre le don du terrain, par la +promesse d'une somme annuelle très-importante; la jeune fiancée avait +déclaré ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour +la fondation nouvelle, et tout promettait à la grande œuvre des jeunes +gens l'avenir le plus brillant. + +La seule ombre de ce tableau était le départ prochain de Korzof pour +Paris, où il se promettait de passer sa première année d'études +médicales. À force de parler des mêmes choses, de retourner les mêmes +idées, il s'était si bien identifié avec Nadia, que la pensée d'une +séparation était pour eux une véritable douleur. Le prince avait bien +proposé d'aller passer l'hiver à Paris, «pour dorer la pilule», +disait-il; mais le jeune homme lui-même eut la force de refuser. + +--Je sais bien que je ne travaillerais pas sérieusement, dit-il; n'ayons +pas du courage à moitié seulement, soyons véritablement forts. + +À la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue à la vie mondaine, +se prépara de son côté à des devoirs plus sérieux que ceux qu'elle avait +accomplis jusque-là. Elle sut partager son temps de façon à consacrer +chaque jour plusieurs heures à ses études, et cependant elle accomplit +tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualité. +L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois +de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite +d'adieu aux constructions déjà avancées de l'hôpital. + +L'hiver avait arrêté pendant plusieurs mois les travaux de bâtisse, +mais, dès les premiers beaux jours, on avait mis à l'œuvre tant +d'ouvriers, que l'énorme bâtiment sortait de terre littéralement à vue +d'œil. Nadia fit le tour des travaux, s'avança sur toutes les planches +qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina +les travaux de canalisation pour l'aménagement des eaux; très experte +désormais dans l'étude des plans, elle causa longuement avec +l'architecte, et partit enfin, le cœur gonflé d'une joie orgueilleuse. + +--Je n'y comprends rien, disait son père, ébahi; elle en remontre à +l'architecte, et elle connaît la qualité des briques mieux que +l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques? + +Pour toute réponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir même +elle envoya à son fiancé une longue lettre où le détail des travaux +exécutés tenait moins de place que l'épanchement joyeux de son âme. Elle +croyait déjà voir l'hôpital terminé offrir à l'œil reposé ses longues +files de lits propres et bien tenus. + +--Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous +ceux qui y seront entrés en sortiront guéris et triomphants. + +Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande propriété du +gouvernement de Smolensk. + +Le vieil intendant les reçut à l'arrivée, toujours pleurnichant et +geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grâce à cette +habitude de se plaindre de tout: du temps, des récoltes, de son époque +et de sa santé, il s'était mis de côté une jolie fortune, et il avait +trompé le plus complètement du monde ceux à qui il avait affaire. Se +pouvait-il, pensaient les âmes simples, que cet homme toujours à deux +doigts de la mort fût capable de mystifier volontairement son prochain? + +C'est ainsi qu'il s'était acquis une aisance plus que dorée, grappillée +sur les biens de son maître, et augmentée de jolis pots de vin, +consentis ou extorqués; pour lui, l'important était qu'ils entrassent +dans sa poche; une fois là, ils étaient bien sûrs de n'en plus sortir. +Mais quoiqu'il fût riche, quoique les paysans des environs eussent pu, +en causant entre eux avec franchise, estimer à quelques roubles près un +gros capital pour lequel ils lui payaient des intérêts énormes, on ne le +voyait jamais que graisseux et rapiécé. À peine en l'honneur des maîtres +se hasardait-il à tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire; +quant à son bonnet de fourrure, rongé jusqu'à la peau, personne n'eût +seulement songé à le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans +son bonnet, Ivan Stepline n'eût plus été lui-même. + +Son fils Féodor se tenait à ses côtés, droit comme un peuplier, écoutant +les jérémiades du vieillard d'un air à la fois ennuyé et convenable. Ces +plaintes prolixes n'étaient plus à la mode, et lui, qui se piquait +d'être de son temps, devait souffrir intérieurement, en voyant son père +jouer ce rôle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince +et sa fille, tête nue et sans dire un mot. Arrivé dans la grande salle, +il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres à +lui donner, et, sur leur réponse négative, il se retira; Ivan Stepline +fut alors bien forcé de le suivre. + +Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait déjà les jardins et les +serres de son beau domaine. Elle avait toujours aimé cet endroit, où +parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mère, qui l'avait +tendrement chérie. C'est là que la princesse était née, c'est là qu'elle +avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'église, qui se dressait +en face du château, que reposait son corps depuis de longues années. +Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiancée +triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins +des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs +qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulièrement perdu de leur +importance et de leur intérêt; toute sa vie antérieure se noyait dans la +splendeur de sa joie présente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant +elle. + +Vers onze heures, elle revint à pas lents vers la maison, portant une +brassée de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le +seuil, elle trouva son père, prêt à sortir; ils se dirigèrent +silencieusement vers l'église, où le prêtre les attendait vêtu de sa +chasuble de deuil. Au milieu du chœur, sur une petite table recouverte +d'une fine nappe de toile, était placée une assiette pleine de riz cuit +à l'eau, où des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service, +la livrée, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans, +s'étaient groupés dans l'église et ouvrirent respectueusement un passage +au prince et sa fille, qui se rangèrent à la place d'honneur, réservée +aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le côté gauche, +à l'intérieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui +fait vis-à-vis au groupe des chantres, est tout près des images du +Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui +sépare le tabernacle de l'église proprement dite. + +Le prêtre salua les fidèles, en commençant par les seigneurs, puis +s'adressant au chœur, et ensuite à la foule massée dans l'église, il +prit un encensoir fumant que lui présentait le diacre, revêtu comme lui +d'ornements de deuil, et il offrit l'encens à l'assiette de riz, +destinée à représenter dans les cérémonies funèbres le corps de la +personne défunte pour laquelle se disent les prières des morts. Il +entonna ensuite les versets funéraires, auxquels le chœur répondit sur +un mode plaintif. + +La cérémonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand +elle fut terminée, Roubine s'approcha d'une dalle, située un peu à la +droite du chœur; il y resta un instant incliné, le visage pâle et +pensif. Nadia s'agenouilla près de lui et laissa glisser son bouquet sur +la pierre qui recouvrait le caveau où reposait sa mère. De plus loin +qu'elle se souvînt, ce pieux pèlerinage était le premier acte de leur +séjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse +pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prière à la +chère morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu +l'entendre: «Mère, je suis heureuse, bénis-moi dans mon nouveau +bonheur!» + +En sortant de l'église, le prince et sa fille échangèrent quelques +paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus +particulièrement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On +était au temps du servage, mais Roubine était aimé de tous ses serfs. +Ils eussent préféré un intendant moins rapace; à ce mal, nul ne +connaissait de remède: tous les intendants, sauf quelques différences +inappréciables, étant à peu près du même acabit; mais les rigueurs de +Stepline étaient bien adoucies par la présence annuelle du maître, qui +voyait de ses propres yeux l'état du pays, écoutait volontiers les +doléances et ne refusait jamais de donner du bois pour bâtir une isba +neuve, quand la vieille était décrépite. Nadia s'enquit de son hôpital, +où tout allait à merveille, grâce au nouvel officier de santé, qui +s'était trouvé être un homme actif et résolu, ancien chirurgien de +régiment, et qui avait établi dès le premier jour une discipline +militaire, fort utile toujours près des malades, mais plus utile +peut-être que partout ailleurs en Russie, où chacun est tant soit peu +disposé, par tempérament, à laisser les choses se faire toutes seules. + +L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit congé de +ceux qui l'entouraient, pria le prêtre de venir quelques heures plus +tard dire les prières et bénir la maison, pour en chasser tout malheur, +ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra +chez lui avec sa fille. Dans l'après-midi, les prières furent dites en +effet, une collation fut offerte au prêtre et au diacre; après quoi, la +vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs. + +Le lendemain de cette journée bien employée à l'heure où Roubine et +Nadia venaient de passer après déjeuner dans un salon frais, situé au +nord, où ne se hasardaient guère les mouches, ce fléau de la Russie en +été, Stepline montra son nez bourgeonné dans l'embrasure de la porte, +toujours ouverte. + +--Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obséquieuse politesse. + +Un signe de tête affirmatif l'ayant rassuré, il introduisit dans le +salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se présenter +de biais, pour tenir moins de place sans doute. + +--Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux. + +--Voilà, _batiouchka_, répondit l'intendant, en se servant d'un terme +affectueux qui signifie littéralement: mon petit père, et qui s'emploie +en parlant aussi bien aux supérieurs qu'aux inférieurs, avec moins de +cérémonie que le mot _barine_, qui signifie maître ou seigneur. Vous +savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garçon; il a eu l'honneur +de vous porter vos revenus au mois de juin. + +--Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe +et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien? + +--Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'âge à se marier, qu'en +pensez-vous? + +Les yeux pénétrants du vieillard allaient de Roubine à Nadia, avec la +régularité d'une de ces horloges de la forêt Noire où l'on voit un lion +qui roule un regard à la fois féroce et débonnaire. + +--Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? répondit Roubine en retournant +la page de son journal, derrière laquelle il disparut momentanément en +entier. C'est son affaire, à ce garçon. + +Nadia avait rougi, plus de colère que de honte; elle resta immobile et +impassible. + +--C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a proposé une fiancée pour mon +fils, une jolie fille, bien élevée, et riche... et, sans votre +assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre +assentiment et celui de la princesse... + +Ses yeux continuaient à aller de l'un à l'autre. Nadia se leva et prit +un livre sur la table. + +--Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal. +Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la +fiancée dont tu parles? + +--Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple +fille d'intendant, comme mon Féodor est fils d'intendant. Nous autres, +nous ne pouvons pas prétendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai, +princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne +gâte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une ménagère, c'est tout +ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse? + +--Évidemment, répondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder +bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous +aviez donc pensé à autre chose? + +Elle avait parlé d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du +vieillard se trouvèrent immobilisés sous ses paupières baissées. + +--Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrément? + +--C'est mon père qui est maître ici, dit-elle avec hauteur, +adressez-vous à lui. + +--Mon prince, ce mariage a votre agrément? répéta Stepline d'un ton +soumis. + +--Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrité par la tournure +bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien, +vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde +pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous êtes libre, votre fils +est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui +semblent convenables, je n'ai rien à y voir. + +--Mais, insista le veux madré, en reprenant son ton plaintif habituel, +si Votre Altesse retire ses bonnes grâces à mon fils après moi, et qu'il +ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses +pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera marié? + +Roubine éclata de rire. + +--Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prévoir les +malheurs de loin! Eh bien, écoute-moi: je sais que tu me voles et que tu +pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop +sévères; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans +l'ordre. Mais, s'il dépasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le +chasserai impitoyablement, quand même il aurait à ses trousses deux +douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles. + +--Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rusé personnage, +en rendant la liberté à ses deux yeux. + +--Puisqu'on te le dit! + +--Alors vous permettez que le fiancé se présente devant vous avec la +fiancée? + +--Où sont-ils? fit Roubine surpris. + +--Dans l'antichambre, où ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse. + +Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les côtes. + +--Mon Dieu! Stepline, s'écria-t-il entre deux éclats de rire, tu es bien +ce que l'on peut appeler un homme de précautions; tu me feras mourir de +joie! + +Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de +l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse; +doucement, sans parler, elle posa la main sur l'épaule du prince, qui +reprit sur-le-champ son sang-froid. + +--Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire +attendre. + +Stepline sortit, après avoir fait trois grandes salutations, plus bas +que la ceinture. + +--Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille, +partagé entre une nouvelle envie de rire et un certain étonnement de +toute cette conversation. + +--Je pense que cet homme est très-rusé, et que vous ferez bien de le +surveiller, ainsi que son fils; vous êtes trop bon, mon père; vous ne +songez jamais qu'avec tant de bonté vous puissiez vous faire des +ennemis, et cependant Stepline nous déteste... + +Roubine, pétrifié de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte +se rouvrit et laissa passer les fiancés, qui entrèrent en se tenant par +la main. + +La jeune fille n'était ni laide ni jolie; son visage, d'une fraîcheur +éblouissante, comme celui de presque toutes les filles de son âge et de +sa condition, était très-ordinaire. Elle était destinée, selon toute +apparence, à être une bonne ménagère, une épouse modèle, une mère de +famille sans reproche, et à engraisser vers la trentaine d'une façon +désolante. Nadia la regarda avec un certain dédain, que le fiancé +surprit dans un coup d'œil rapide. Il rougit jusqu'à la racine des +cheveux et s'avança les yeux baissés vers le prince; arrivé devant lui, +ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste, +avant qu'ils eussent accompli le cérémonial. + +--Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moitié bienveillant, +moitié railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres! À peine les +dents de lait vous sont-elles tombées que vous songez déjà à vous +marier! + +--Tant mieux, mon père, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps +d'être heureux. + +Un regard passa sur les paupières baissées de Féodor, et sa mâchoire se +contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son +visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale déférence d'un +subordonné devant ses supérieurs. + +--Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire à votre santé. + +Nadia sonna, et aussitôt parut un plateau garni de verres et de carafes +contenant des vins étrangers décantés avec soin; le sommelier, qui +savait les usages, avait préparé d'avance cette inévitable marque +d'hospitalité. Les verres furent remplis, le prince éleva le sien en +disant: À votre prospérité! Les assistants firent de même en répondant: +Longue vie à Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On +échangea un salut, et les verres furent vidés d'un seul coup, comme il +convient à de vrais Russes. Puis les fiancés et le vieux Stepline se +levèrent et se retirèrent avec un dernier salut. + +Lorsque la porte de la pièce voisine se fut refermée sur eux, Roubine +regarda sa fille d'un air comique. + +--Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en +français. Je conçois que son futur n'en paraisse pas enthousiasmé; il ne +semble pas considérer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia? + +La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son père un +regard ferme, d'où toute fausse honte, tout embarras puéril avait +disparu. + +--Le vieillard, dit-elle, est un être retors, mais que je ne crois pas +méchant, bien qu'il nous déteste par principe. Quant au fils... ne vous +y trompez pas, mon père, sous son vernis de manières relativement +correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait. + +--Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu là? Pourquoi nous +haïrait-il? + +--Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne +l'est-il que de ce qu'il nous a volé. Parce que nous sommes civilisés, +et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes +supérieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont +destinées à être déjouées... + +--Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes à +toutes les ambitions? + +--À toutes les ambitions saines et loyales, oui mon père! Mais celui-ci +ne veut ni être plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut +dominer pour tyranniser; être puissant non pour créer, mais pour +détruire; être riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux +qui souffrent... Ces ambitions-là sont les plus fréquentes, par +malheur... Cet homme n'en connaît pas d'autres! + +--À quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince bouleversé. + +--Je ne saurais vous le dire exactement, répondit-elle en se troublant +un peu. + +Féodor Stepline ne lui inspirait assurément ni sympathie ni pitié, mais +elle redoutait chez son père la plus terrible des colères s'il apprenait +ce qu'elle avait deviné, lors de son entrevue à Péterhof avec le fils de +l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la +fureur des hommes violents, elle voulait éviter un esclandre, et elle +savait le prince d'une violence extrême. + +--Vous savez, mon père, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent +sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la +prudence: méfiez-vous de Féodor Stepline beaucoup plus encore que de son +père! + +--Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, répondit le prince avec une +soumission vraiment touchante; mais je veux bien être pendu si je +comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de même, mais +c'est bien pour t'obéir. + +Féodor se maria huit jours après. La noce fut somptueuse, à la façon du +moins des noces de la classe sociale à laquelle il appartenait et dont +le luxe n'a rien de raffiné ni d'élégant. La veille du mariage, la +fiancée, qui était retournée chez ses parents, fut conduite à la maison +de bains de son village réservée aux femmes, avec toute la pompe de +rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra +avec elle dans l'étuve, où elle fut savonnée, frottée, étrillée à grand +renfort de _tille_[1] en guise d'éponge, et de verges de bouleau encore +garnies de leurs feuilles, pour terminer la cérémonie. Après quoi, on +servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'étuve et là, dans +cette chaleur de trente-cinq degrés, elles chantèrent des chansons et +dansèrent plusieurs heures. Quand la fiancée sortit de là, elle était +aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou fraîchement +vernie. + +[Note 1: _Tille_, sorte d'étoupe extraite de l'écorce de tilleul.] + +De son côté, le fiancé avait subi le même traitement dans les bains des +hommes, où les rafraîchissements avaient plutôt consisté en spiritueux +qu'en solides; pendant ce temps, des chariots traînés par le plus grand +nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, déposaient dans une maison +préparée depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais été habitée, +le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs +qu'élégants, furent rangés dans les deux pièces dont se composait la +demeure, suivant un ordre toujours le même dans toutes les maisons; une +armoire triangulaire, nommée kiota, spécialement réservée aux images +saintes, fut placée dans le coin consacré, garnie seulement d'une toute +petite image, destinée à sanctifier la maison en attendant les autres, +qui ne devaient venir qu'avec la future elle-même. Les coffres de bois +peint et orné de fleurs rouges et jaunes furent transportés dans la +chambre du fond; ils contenaient le linge et les vêtements de la jeune +fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son +existence, les meubles européens n'ayant encore à cette époque aucun +accès dans les maisons de la bourgeoisie russe. + +Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fiancé, formèrent +un grand cortège composé d'autant de télègues (charrettes) qu'ils purent +en rassembler, et allèrent dès le matin chercher la mariée dans son +village. La course était longue; ils ne revinrent que dans l'après-midi. +Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs troïkas enrubannées, +les cloches de l'église sonnèrent, car c'était une noce très brillante, +et le futur se rendit à l'église, pour attendre celle qui dans quelques +instants serait sa femme. Elle entra presque aussitôt, pendant que les +chevaux couverts de sueur défilaient lentement devant le parvis, et que +les chantres, qui avaient salué l'arrivée de Féodor par une antienne, +chantèrent un chant de bienvenue. Le père de la jeune fille la conduisit +près du futur devant un pupitre recouvert d'une étoffe brodée, où ils +se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prêtre, escorté +du diacre, sortit alors du tabernacle, et la cérémonie commença. Chacun +des époux reçut un cierge allumé orné de roses blanches, de fleurs +d'oranger et de nœuds de ruban blanc, qui devait, après avoir brûlé en +cette circonstance, être conservé pieusement pour ne plus être allumé +que dans des occasions très-solennelles de la vie de famille, telles que +naissances, morts ou périls graves, et le oui irrévocable fut échangé. +Un morceau de satin rose fut alors étendu devant eux; toutes les jeunes +filles de l'assistance allongèrent le cou pour voir si la jeune femme +parviendrait à y poser le pied la première, car ce serait pour elle le +présage d'une autorité incontestée dans la mai$on de son époux; mais +Féodor avait déjà écrasé de sa botte le coin encore mal déplié du +satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre maître que lui-même. +La jeune femme baissa tristement la tête, prête à pleurer; les anneaux +furent remis aux mariés et passés à leur doigt, puis échangés; leurs +flambeaux, qu'on leur avait ôtés des mains pour faciliter cette +opération, leur furent rendus, et les garçons d'honneur, appelés à +prêter leur concours, reçurent du prêtre les deux lourdes couronnes de +métal doré, ornées d'images saintes en porcelaine émaillée, qu'ils +avaient mission de tenir au-dessus de la tête des jeunes gens. Ceux-ci +burent par trois fois tour à tour à la même coupe le vin béni, qui +représente la vie; puis le prêtre, réunissant leurs mains sous un pan de +son étole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui +supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garçons d'honneur +suivaient les mariés, tenant les couronnes au-dessus de leurs têtes, +ainsi qu'on le fait pour les gens favorisés de la fortune, car les +pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements +de métal, tandis que les riches se sentiraient blessés par cet incommode +fardeau. + +La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à +ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies +de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna +de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa +présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive, +Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient +dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru +l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux +époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur +l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son +doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui +rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les +mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le +petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image +sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette +journée. + +Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa +devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus +belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des +vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis +et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière +au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin, +rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression +farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père. + +--Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson? + +--Oui, mon père, ce n'est rien. + +Et elle parla d'autre chose. + +Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du +village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le +château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent +régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne +prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de +recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans +l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient +encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt... + +Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste +n'apporta point de lettre de Korzof. + +--C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier. + +--Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son +visage douloureusement contractés. + +Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée +dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou +accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis +elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient +sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait +machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta +longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui +brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre +approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une +chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur +l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à +Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre +demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à +parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les +comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait +paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et +son repos fut agité par des rêves inquiets. + +Le lendemain, la poste apporta une quantité de correspondances, que +Nadia éparpilla d'un geste sur la grande table; l'écriture de Korzof ne +s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son père, et la +consolation banale qui montait aux lèvres de celui-ci s'arrêta court à +la vue du souci profond qui avait déjà creusé les traits de sa fille. + +--Demain, dit-il. + +Et il sortit, ne trouvant rien à ajouter. + +Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un +instant caressé, qu'une lettre pouvait s'être perdue, fut démenti par la +prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir +du huitième jour, où la troisième lettre aurait dû arriver, Nadia, après +avoir versé une tasse de café à son père, comme elle le faisait chaque +jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur était +familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible +lassitude. + +--Mon père, dit-elle, Dmitri est malade, peut-être mort... Allons le +retrouver! + + + + +VII + + +Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre; +la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui +couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins +fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir +devant quelque invisible ennemi. + +Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune +réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des +voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre. +Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de +déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien +n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps; +mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur +quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à +sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus +douloureux. + +--Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin +et Cologne. + +--À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant +tristement. + +Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de +l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi. +Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille. + +--M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres. + +--C'est ici, monsieur; il est bien malade. + +--Qu'est-ce qu'il-a? + +--Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur. +Est-ce que monsieur vient pour le voir? + +--Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai +fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez +le prince Roubine. + +--Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine +d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne +la peine de passer par ici. + +--Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi. + +--Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis. + +Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre +spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une sœur de charité, +debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit +dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés +avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux +brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en +parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la +main brûlante qui gisait sur le drap. + +--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis? + +Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à +lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et +reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et +la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de +pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement +la ressemblance de cette image aimée. La sœur de charité s'approcha et +lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la +reconnaissait presque toujours. + +--On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui? + +--Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts +tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience. +Qui est venu? + +La sœur interrogea la jeune fille du regard. + +--Nadia, dit doucement celle-ci. + +--Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette +fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille. + +La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se +laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans +quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra +ses doigts et s'endormit profondément. La sœur constata la température +du corps, qui avait sensiblement diminué. + +--C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine. +Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer +votre adresse. + +Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres +et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les +épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture. + +Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le +cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence +autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour +le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est +l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les +circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient +plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que +Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois +dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer +par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui. +Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et +inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un +beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion +d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait +maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et +d'invraisemblable. + +Une joie profonde remplit le cœur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant +les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se +faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à +quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant +pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et +dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait +là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi +qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et +l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof +avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre +part à la grande œuvre de compassion et de fraternité. + +Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils +partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement +le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de +celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de +cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté +l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore! +c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer +l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser +apprendre par d'autres,--d'autres spécialement créés pour cela par une +Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle +avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne +rien faire! + +Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le +médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être +question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable +fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet +attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites +émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour +dans ce beau pays. + +--C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de +se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot. + +Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que +le _chez-soi_ ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait +horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y +rencontre. + +--Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que +vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose +de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant. + +--Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus +sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré +qui ne sait plus retrouver son pâturage. + +--Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg, +loin duquel vous ne pouvez vivre? + +--Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,--je ne +dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr... + +--C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez à taquiner +son futur beau-père. Ils se mirent tous trois à rire. Et cela ne vous +fait pas pitié de me laisser derrière vous, comme un pauvre colis oublié +dans une gare? + +Nadia jeta un regard sur son fiancé, encore si maigre et si pâle. Elle +sentait bien que depuis quelque temps son père s'ennuyait de cette +existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la +pensée de laisser Dmitri seul, absorbé dans ses travaux arides, sans +distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus +apporter à l'étude un esprit assez libre... + +--Pourquoi diable voulez-vous être médecin? s'écria Roubine. Vous êtes +comte, ça me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais +contente! + +Il adressait à sa fille un geste moitié grandeur, moitié tendre. Nadia +crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort +délicat, qu'elle n'avait encore osé aborder. + +--Père, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez +à Pétersbourg... + +--Eh bien, et toi? + +--Moi... c'est moins urgent... l'hôpital marchera très-bien sans moi; +d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y êtes aussi +entendu qu'un entrepreneur... + +--Ce n'est pas exact, gronda le prince, charmé néanmoins; mais je ne +comprends pas. + +--Vous allez retourner à Pétersbourg; la maison est prête à vous +recevoir; on a posé les tapis, cloué les tentures et tout ce qui +s'ensuit; vous serez heureux là-bas, comme un oiseau qui a retrouvé son +nid; et puis le club Anglais... + +--Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite! + +Elle s'approcha de son père avec un geste câlin, contre lequel il se +savait sans ressources. + +--Moi, dit-elle, pendant ce temps-là, je resterai à Paris avec mon mari. + +Dmitri avait bondi et s'était emparé de la main de la jeune fille: +Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un +qui l'imploraient de façon à attendrir des pierres. + +--Eh bien, voilà une idée! s'écria-t-il, se marier à l'étranger, sans +trousseau, sans famille; et puis cette autre idée! se débarrasser de +moi, m'envoyer là-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas +ensemble, mais moi, tout seul... + +--Mon père, fit Nadia avec son joli sourire à demi railleur, vous dînez +en ville trois fois par semaine! + +--Oui, riposta Roubine, mais je déjeune toujours chez moi! Voyons, +Nadia, c'est une plaisanterie. + +--Mon cher père, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obéirai, vous le +savez bien, mais cela me fera de la peine. + +--Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul? + +Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes. + +--Vous savez bien le contraire, mon père; mais qui vous empêche de +passer les étés avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons +vous voir à la campagne, pas à Pétersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous +ne rentrerons à Pétersbourg que lorsque l'hôpital sera terminé. + +À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage +avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le +rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit, +il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la +faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il +n'entendait pas qu'on se moquât de lui. + +--Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette +bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père? + +Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on +s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus +à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on +commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il +écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que +Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois +ans,--cet exil fût-il réduit de six mois,--et le résultat fut que le +mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour +c'est-à-dire au bout d'une quinzaine. + +Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même, +l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans +les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage +somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au +milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant: +elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez +semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de +princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de +«la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques, +poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait +maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement +à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche +vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études, +souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du +don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque +chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais +n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les +fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de +compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une +souveraine qui condescend? + +Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle. +Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis +d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut +que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements, +lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit +compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof, +et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense, +elle s'appuya contre le cœur de son mari avec la tendre confiance d'une +femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su +inspirer. + +Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis +que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la +cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour +Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit +appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de +médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade +au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une +longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus +brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à +sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf +à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia +congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus +grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour +l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les +mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent +fournirent pendant longtemps matière à son hilarité. + +--Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils +devaient nous saluer! + +Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à +l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût +l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le +plus heureux de leur vie. + +Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours +du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent +fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les +études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils +voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt +séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une +assiette définitive, ce temps leur parut court. + +Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse. +Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des +fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa +bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait +elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le +prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi +parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les +hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point +la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les +livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place. + +Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de +craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup +d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au +triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur +l'émotion de ses deux enfants. + +--Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas +passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais +pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et +avoir de bonnes notes tout de même! + +--Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant +de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes +examinateurs,--et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais +encore le plus attrapé de tous! + +--Non, fit Nadia, ce seraient tes malades! + +Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le +grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des +félicitations unanimes. + +--Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai +éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on +peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie +misérable on traîne... + +--Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en +dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie +misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons +dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec +du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises. + +Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit +aussitôt. + +--C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la +prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent, +désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis. + +--C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout +bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre +la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une +seule terreur me hante depuis quelque temps... + +--Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant. + +--Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans +une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu +étais atteint, si tu étais frappé... + +Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête +de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il +représentait toutes les joies de la vie. + +--Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent... +Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme +plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour +ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te +remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras +fière de moi! + +Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine, +celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient +d'agiter. + +Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou +non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient +prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir. +Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une +longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient +en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur +télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir. + +Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare +de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment +réservé qu'ils occupaient seuls. + +--Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et +maintenant j'ai peur! + +--Peur de quoi, ma chérie? + +--Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main +avec tendresse. + +--Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien +possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité, +nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout. + +Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout +seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le +vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite +emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais. +Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce +moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que +l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé +tourna le coin d'une rue... + +--Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà! + +L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale, +surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la +chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la +brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se +dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les +savaient par cœur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse +grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof +était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble +place. + +Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue, +attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux +et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens +s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la +respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le +grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et +commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes +les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement +les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses +chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas +les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la +chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de +l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux +familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des +murs, garnis de lampadaires. + +Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent +toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du +sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre +apparut. Le _Te Deum_ d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps, +les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le +dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent +baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour +d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis; +tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la +complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration +de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les +félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent +présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de +ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père +et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au +bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors +cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont +elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son cœur, trop +plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait +définir. + +Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une +porte... + +--Les voilà! dit tout bas la jeune femme. + +C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de +cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits +blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait +partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes. +Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui +guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la +main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et +appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura. + +Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des +centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc +racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils +échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre: +de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des +êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est +ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer +assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un +père pour ses enfants, une femme pour son mari? + +--C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia, +lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans +l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle +eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant +tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité! + +--Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On +n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que +ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te +serve de consolation. + +Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses +lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand +cœur. + +--Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent +bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous +avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père! + +--Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu, +néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le +plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour +argent. + +Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage +de les faire attendre. + +--Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas +besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé +d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux +qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien +drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.--Ceux qui +pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas +être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne +resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un +édifice neuf! + +L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia +les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme +n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine +de bénédictions. + + + + +VIII + + +Quand un édifice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on +l'habite même, il n'est pas terminé pour cela. Deux années entières +s'écoulèrent avant que Korzof et sa femme eussent organisé tous les +aménagements intérieurs, et surtout fait un règlement utile et +appréciable. Ce malheureux règlement, semblable d'ailleurs en ceci à +tous les règlements du monde, ne pouvait parvenir à s'adapter ni aux +gens ni aux choses. À peine allait-il d'un côté, que de l'autre se +découvrait quelque empêchement formidable, énorme, et tout était à +recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit +travail de ce genre, si médiocre qu'il soit, a réclamé de longues +méditations, et plus d'une fois son auteur a dû se prendre la tête entre +les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, généralement, cela ne +va pas. + +Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de +sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps, +il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons. +Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour +vint où le vrai règlement, définitif et immuable,--jusqu'à nouvel +ordre,--trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de +bois noir. + +Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme +sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les +supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie +pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des +leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire +une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas +d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la +condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de +l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a +l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides, +et le concours d'un chirurgien renommé. + +La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui +attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par +la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de +bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la +gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser +dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science, +et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds. +S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la +santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain +le cadavre de cet homme, tué par lui,--ou simplement laissé mourir par +la faute de son ignorance ou de son erreur? + +Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le +regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la +sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui, +pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle +écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier +à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur: + +--Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il. + +Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui +montra l'ordonnance. + +--C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas +songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que +du bien. + +--C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y +viendra. + +Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son +lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena +devant le bonhomme. + +--C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un +homme de mourir. + +Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins +d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles. + +Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut +une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une +immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi, +lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet +accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant +que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à +quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre +lequel ils étaient impuissants. + +Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient +d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait +jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et +leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à +voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les +terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux +que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver. + +Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la +trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne +voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis +son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils. +L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son +bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant +de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement +jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par +les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien +clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait +deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient +pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années +s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les +offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis. + +Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de +l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai +de la cour. + +--Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin +autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on +bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour! + +--C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit +philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un +huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi +doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient, +Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse +vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre. + +Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de +chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement +son fauteuil de celui de sa fille. + +--Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches, +Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère +autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout; +j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule. + +--Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en +joignant les mains. + +--Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants, +tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que +tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital... + +--Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé +deux ou trois... + +--Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi, +puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de +vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée +dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va +plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là +mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef +dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a +prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?--Oh! ce n'est pas la +peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part! + +--C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais +chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que +cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés? + +--Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand +ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu? + +--Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde +donc bien d'être deux fois grand-père! + +--Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu +ta fille? + +--À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme. + +--Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu +la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de +l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie +enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont +l'intelligence seule est cultivée, mais dont les mœurs et les habitudes +sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes; +il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu; +mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de +ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même +genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une +jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût +d'ailleurs son mérite moral? + +Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre. + +--Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes +intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je +ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux +sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de +dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont +appris à vivre,--oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui +étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce +qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque +d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans +des principes d'élégance,--et pourquoi ne le dirais-je pas? de +propreté,--vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la +suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à +ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien, +Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas +marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de +langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres, +et tu ne peux pas lui donner ta fille! + +Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son +père. + +--Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter +certains défauts extérieurs?... + +--C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas +purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de +s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils +obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait +indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit +savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit +noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot +orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve +de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû +franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil +sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux +vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le +monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de +leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute +leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le +chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur +une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps +moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois +pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de +l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car +leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle +sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons +de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses +journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le +prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est +un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout +prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis +comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler +les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la +civilité puérile et honnête! + +--Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre +haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois +qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces +formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent +à première vue. + +Le prince secoua la tête. + +--Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction +d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre +lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans +naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais +je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en +désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur +d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur +et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était +pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue, +mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes +épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires +étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux +sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait +tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins +sévères qu'autrefois... + +--Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération! + +--Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que +bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de +gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront +prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes mœurs +comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités, +faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de +l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux +particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin +venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence +qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux! + +--C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents: +l'égalité morale et l'égalité devant la loi... + +--Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent +dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui +les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu +passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline, +avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court +sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes +bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les +demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme +inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où +l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la +nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du +sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta +fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il +ait le respect de la femme,--de sa femme;--qu'il ne choque pas ses +oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de +cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche +seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à +revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en +trouvera plus que chez les collectionneurs! + +Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours +dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles +de son père semblaient faire écho maintenant. + +--Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il +ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils +sont encore bien petits, mais... + +--Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation +libérale,--et je ne t'en blâme pas,--cherche un contre-poids dans la +fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque +milieu pourrait avoir d'exagéré. + +Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte +de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant +d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose +d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et +les soins assidus de son gendre ne purent le sauver. + +--Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à +Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons +rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout +est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres +honnêtes surtout; cela se perd tous les jours... + +Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait +vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune, +dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité. + +--Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me +conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à +ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père. + +Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres +aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu +frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur +mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse +mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se +résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la +société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de +leur grande œuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait, +pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia +partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir +besoin du coup d'œil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux +mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année. + +Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par +là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils +n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient +presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la +moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit +d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté +que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant. + +Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses +fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à +plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne--car +il eût dédaigné les cafetans que portait son père--venaient de chez un +petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien +de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point +d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts +allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté +au gain, que rien ne démentait d'ailleurs. + +La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de +son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis +exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En +effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage, +perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme, +resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche, +toujours grande dame,--peut-être toujours belle,--alors que sa femme +n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans +une pauvre sotte sans malice et sans jugement. + +--Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il. + +Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni +les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de +donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait. + +--Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille, +qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher +les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les +épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second +avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées +dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient +fraîches et les yeux brillants. + +--Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant. + +Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne +s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume, +coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures +familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher. +Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame, +comme des animaux rares ou des objets de curiosité. + +--Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants. +Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch. + +Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre +enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de +paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils +rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de +santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le +complément nécessaire de leur aumône. + +Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants +restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des +parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien. + +--Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait +peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant +d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie +que lui inspirait leur père?--Et maintenant, monsieur Stepline, +reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie. + +Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira +du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et +de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle +qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le +rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi +s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette, +afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle +s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute +justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de +longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son +personnel était l'ancien domestique de son père. + +--Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé +Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras, +occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de +laisser en jachère une partie des champs de froment. + +Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié +l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant +secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes +inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de +moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le +lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible +pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur +l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari; +en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle +fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants? + +--Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son +énumération. + +--Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot. + +Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns, +pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque +explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent +entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut +à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se +précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le +salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les +quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la +porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce +regard, ils tremblèrent et se tinrent cois. + +--Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement? +fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle, +à l'aspect sournois des enfants de l'intendant. + +--Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions +au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu. + +--Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle. + +--Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre. + +Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où +se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia +rabattit la manche et releva la tête. + +--Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,--un enfant plus +jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal! + +Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna +les yeux et ne dit rien. + +--Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y +compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des +enfants de prince. + +Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant +que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit +à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de +suite. + + + + +IX + + +Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien +lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il +avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer +avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à +reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes, +ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant. + +La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder +Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en +débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques +pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline, +au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au +juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les +paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui +aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se +trouvait à la merci des uns et des autres. + +--Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais +de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à +faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri. + +--Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le +plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes +parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers +souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à +nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas +heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi? + +--Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable +dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il +le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et +cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence +est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout +ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence +journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être +intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici. + +--S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et +dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme +qui t'inspire un si violent dégoût. + +La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle +brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline; +mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la +crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient +incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il +lui en coûtât. + +Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir +rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués, +et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue +que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre +eux,--sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en +famille,--soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à +recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui +jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des +parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà +reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant. + +Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien +indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible. +L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou +encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se +venger,--soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit +qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se +trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis +par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au +jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent +qui les démasque et les soufflette. + +Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par +arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa +présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné +bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à +quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être +accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes. + +On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que +la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte +apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours: +mais personne ne songea à s'en plaindre. + +L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de +convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la +mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards +seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant +tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une +maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan. +Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance +comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en +cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des +membres ordinaires de la société même la plus civilisée. + +Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment +de sympathie. + +C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur +la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait +réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la +plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils +profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés +gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence +entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la +terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient +suivant la loi,--et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne +grugeait pas moins le paysan que le seigneur. + +Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt +que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne +pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant +que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne +influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il +alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre +main. + +Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais +pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était +convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que +celui-ci pouvait les détester lui-même. + +Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de +l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun +s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse +qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins +justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux +physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à +supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il +composait pour Stepline. + +--Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ +n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,--je crois que +nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie +en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne +indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que +je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour +pressurer les paysans--mais il a des enfants, irresponsables et +innocents... + +Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son +arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son +fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le +moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas +moins forts chez eux; mais elle ne dit rien. + +--Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous +débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas +très-difficile. + +--De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son +mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je +saurai qu'il a quitté cet endroit. + +Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à +l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état +d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette +affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler +l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec +toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une +corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du +devoir. + +Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux +manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses +ancêtres. + +--Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise. + +L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il +voyait une expression qui ne lui plaisait guère. + +--Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des +informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire +et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté +entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre, +l'existence de plusieurs malentendus... + +Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof, +l'intendant avait compris qu'il était démasqué. + +Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique +journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux, +une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son +esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une +manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il +perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il +sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva +avec dignité, et se tint debout devant Korzof. + +--Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que +je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion +profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée; +mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de +mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission. + +Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se +dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie +de rire. + +--Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais +justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette +démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline. + +Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à +terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui +s'agitaient en son âme. + +--Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix +étouffée. + +--À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit +tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté +ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun +emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;--il ne doit pas +avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos +mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par +exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez. + +Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de +salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au +rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela. + +--Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un +sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu +d'une situation héréditaire. + +--Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au +moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit +Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour +cela du petit capital que m'a légué mon père. + +Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva +tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline +baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte +de rage. + +--Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite +de faire fortune, dit Korzof. + +--Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte. + +Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite +pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du +peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble. +Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à +Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles. + +Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le +remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile +échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à +la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de +l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans +la poussière sur la route qui menait au bourg voisin. + +--C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux +sommelier. + +--Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine +prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois +et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il +s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la +tête d'un air de mécontentement. + +Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire. + +--Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à +donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à +présent? + +--Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne +chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants +que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais. + +--Et s'il est mauvais? + +--Nous le changerons. + +--Et en attendant? + +--Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers +petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil! + +Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut +bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre. +La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit: +Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable +soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont +la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance. + +Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari, +débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et +au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le +regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent +jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré +par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent +homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il +semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses +coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la +plus heureuse. + +Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui +pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur +a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés +d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait +fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées? + +Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il +s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour +inspirer l'envie que la pitié. + +C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de +leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de +plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte. + +Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à +Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de +rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la +belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir, +grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve, +établissant un service régulier entre Schlusselbourg et +Saint-Pétersbourg. + +--C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant, +comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster +par une barque venue à leur rencontre. + +--C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches +de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père +ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos +revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur +aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme +tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht? + +Nadia lui répondit par son beau sourire. + +Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit +qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des +bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par +l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des +Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent +descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes. + +--Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras +et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de +l'eau limpide. + +--Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te +donnant toi-même. + +--Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me +l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si... + +Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler. + +--Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie +pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille! + +Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le +soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la +veille,--et la veille c'était trop tôt, comme disaient les +enfants,--tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer +la vie pour tout de bon. + +C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre, +lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui +n'avait servi à rien jusque-là. + +--Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les +globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici +quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans +ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et +plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni +personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très +à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car +l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain, +il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste +sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu +faire? + +--Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement +Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus +difficile. + +Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en +vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui. + +On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car +outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate; +mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un +sans l'autre. + +Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par +quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les +plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont +souvent l'intuition. + +Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire +elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements +inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande +dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les +petites occasions de la vie journalière. + +Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de +détail. + +Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse +profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient +toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de +la Justice sur la terre. + +Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se +conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces +relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle +fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la +simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est +ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui +serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la +voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à +jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui +avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle +inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna +tout en sympathies. + +Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on +sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était +prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser +soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et +la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et +leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans +inconvénient à leur âge. + +Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui, +veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres, +Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la +figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait +d'un attrait singulier. + +La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche +tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui +lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des +bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon +de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se +parlaient pas et ne parlaient à personne. + +En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à +elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du +piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique +placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune +fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que +les jeunes danseurs s'en donnaient à cœur joie. + +--Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda +madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air +d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout +point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités. + +--Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa +nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille: +leur mère était une princesse Rourief;--mais vous l'avez connue! Elle a +eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à +boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à +donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez +là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le +petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la +fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de +piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de +poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits +malheureux sans feu ni lieu? + +--Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant. + +--Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun son initiative. +Lorsqu'un enfant a été jeté à l'eau, et qu'il sait déjà nager tant bien +que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le +repêcher et de le mettre à sec sur un rivage où il n'a rien à attendre +de personne. J'ai trouvé une brave femme qui sert de chaperon à la +petite, et qui mange là ses petites rentes, plus agréablement que si +elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frère va au +gymnase, travaille comme un enragé, et se destine à la médecine; lui, +naturellement, coûte quelque peu et ne gagne rien. La sœur a gardé plus +de la moitié des leçons de sa mère; que voulez-vous, cette petite, on a +eu pitié d'elle! Et malgré ses robes demi-longues, ses élèves en font +grand cas. + +--Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia +qui regardait avec intérêt les deux orphelins. + +--Je lui ai rendu quelques services,--du moins je n'ai pu m'en cacher +assez pour qu'elle l'ignorât, et elle m'a demandé comme une faveur de +faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa +façon à elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-là ont +des manières et un cœur qui font honneur à leur malheureuse mère. + +La contre-danse était finie, les danseurs s'éparpillaient; la fillette +prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa +poche, et sourit à son frère avec une expression de tendresse si +extraordinaire que Nadia vint auprès d'elle pour lui parler. + +--Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres, +sans danser vous-même? lui demanda-t-elle. + +La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassurée par le +sourire, elle répondit avec une tranquille fierté: + +--Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire. + +--Cela ne vous fatigue pas? + +--Quelquefois, à la fin de la soirée, mais pas ce soir; je n'ai pas joué +du piano cette après-midi, exprès. + +Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garçon: +ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des +enfants modestes et bien élevés, avec une nuance de réserve en plus, +ainsi qu'il arrive à ceux qui se trouvent sur un pied d'infériorité là +où ils savent qu'ils sont les égaux de tout le monde. + +--Si je vous faisais danser, dit tout à coup madame Korzof, cela vous +ferait-il plaisir? + +Les yeux du petit garçon pétillèrent de joie, et il regarda sa sœur, +mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire +très-franc qui illumina son visage. + +--Et votre frère, pourquoi ne danse-t-il pas? + +--Parce que ma sœur ne peut pas danser. + +--Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en ôtant ses +gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dégourdira les jambes. +N'est-ce pas, ma tante? fit-elle à la comtesse qui s'approchait. + +Celle-ci ayant approuvé de la tête, le jeune couple partit au milieu du +brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient à merveille, avec une +grâce juvénile qui faisait plaisir à voir. Lorsque Nadia cessa de jouer, +ils revinrent vers elle; ils la remercièrent avec beaucoup de dignité et +une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la +jeune fille pour lui parler bas. + +--Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle... + +--Marthe Drévine, répondit la jeune fille à l'interrogation des yeux de +Nadia. + +--Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai +une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sûre +qu'elle serait enchantée de vous avoir pour professeur. + +--Je vous remercie infiniment, madame, répondit la jeune fille. Quand +pourrai-je me présenter chez vous sans vous déranger? + +--Demain à midi. Au revoir. + +Elle enveloppa les deux enfants dans un même signe de tête affectueux et +les quitta. L'instant d'après, Marthe courut à sa bienfaitrice, qui +passait dans les groupes. + +--Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une nouvelle leçon, chez cette +belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant, +madame! + +Ses yeux remerciaient plus encore que ses lèvres. La comtesse lui fit un +signe amical et continua son chemin. + +Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait à avoir une +leçon de piano tous les jours. + +--Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent +Marthe Drévine! + + + + +X + + +--Hop! fais attention, tiens bon! + +Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton +sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps +de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à +trois pieds du sol. + +--Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je +voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela! + +--Saute à la corde! lui répondit Marthe. + +--À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite +moue. C'est le cheval fondu qui est amusant! + +--Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant +doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne +trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons +tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh +bien? Marthe, vous n'en êtes pas? + +--Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et +puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en +attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas +quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du +nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car +aucun de nous n'a le nez même suffisamment long! + +Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la +porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse +après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre. + +--Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos +petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous +sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en +grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis +bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année. + +--Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien +difficile. Pierre est belliqueux,--ce n'est pas un crime; seulement +quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire +nécessaire pour faire face aux difficultés... + +--De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa +promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours +d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un _deus ex +machina_, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte! +Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la +Providence! + +--Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de +rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble +fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur, +Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande +parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à +quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité. + +Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si +longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une +fois il s'était trouvé trop heureux, et son cœur s'était serré, comme à +l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage +s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son +inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur +épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne +laissent derrière eux que des ruines. + +--Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme, +dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de +grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont +traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous +donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que +le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas +craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que +tu sembles redouter? + +Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune +raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue +craintive. + +En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été +clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se +sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes +pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle +comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se +laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques +efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux +journaliers. + +Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes. +Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y +montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où +quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades. +Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une +succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété +d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un +bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la +robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins +susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire. +Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes. + +--On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce +n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais +s'il y avait du danger? + +Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides, +consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur +pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le +bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être +derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de +s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui +ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire +à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion +on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son +mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort +prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de +dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:--Elle +est très-bonne, mais un peu froide. + +C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur cœur que ce +reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme +qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures, +et le vulgaire ne prise que celles-là. + +Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du +service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison, +découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son +personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et +l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à +l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu +de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa +fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec +l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par +l'expérience et les années. + +Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette +jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les +difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui +exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof. + +Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour +le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré +tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants +les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait +changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait +fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait +pas. + +Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait +quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si +hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient +aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de +ce désaccord était presque insaisissable. + +Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un +danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir? +comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon +d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et +quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel. + +Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit +d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon. + +Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans +la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait +gaiement de choses et d'autres. + +La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia +Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient +compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'œuvre +d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié +serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi +vivaient-ils dans la maison. + +Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons +mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres +préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement +payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que +la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et +des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs, +mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de +celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour +tout le monde le moment heureux de la journée. + +Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était +l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de +jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il +arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs +différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur +des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une +heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée. + +Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à +Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les +concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les +oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le +soir: elle eut une idée lumineuse. + +--Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant +dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais +dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez +appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet +hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas? +Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le +pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si +c'était un secret... + +--Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher, +fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers +son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de +notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il, +Dmitri? + +Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement: + +--Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire +de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes. + +Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils +ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de +frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec +déférence. + +--Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très +entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri? + +--Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée +lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus +vrai. + +--Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et +comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories +absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la +réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville, +c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit +entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres +riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me +comprenez-vous, mes enfants? + +--Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais +raison, maman! + +--Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les +moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du +monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien +prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le +refusai. + +--Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs. + +--Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et +surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble +et inutile... + +--C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée +par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être +riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;--que mon +titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint +à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous +hausserions à défaut de mérite personnel;--et enfin que je cesserais +d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre +mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement +heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison. + +Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur +respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un +silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui +résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa +place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya +longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage. +Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une +main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une +grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si +simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies. + +--J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant +lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison; +mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce +qui en serait advenu. + +--Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande +pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé. + +--Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé +ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît +autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce +soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de +pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force. + +--Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux. + +--C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on +ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne +plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir +les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien +jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le +temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour +vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le +bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi. + +Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries. +Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain +pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait +pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis +longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions +qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle +pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient +jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains +dangers. + +Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se +forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de +générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison +paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique, +que Nadia ne l'avait jamais été. + +Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette +voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse +dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût +pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement +de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser +d'elles-mêmes. + +--Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au +besoin l'arrêter? + +La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le +dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après +avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire +inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune +carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père; +son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et +de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos? + +Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas +d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre, +pendant le reste de sa vie. + +Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir +ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou +de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à +l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme. + +La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient +concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du +respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant +de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut +dans la vie des enfants une date inoubliable. + +Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de +malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les +mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années, +et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées. +Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où +on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et +sans gravité. + +Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya +de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par +le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là. + +Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette +explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit +sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée; +elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas +lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité; +mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au +dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout +à coup à Korzof: + +--Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à +Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades? + +Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle +regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable. + +--C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La +peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche. + +--Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile. + +--Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain +toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse +plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des +gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit +dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons +alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable +destination. + +Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de +prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre +baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville, +il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens. + +Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des +charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à +abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils +respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les +progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls. + +--Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta. + +Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y +voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose. + +--Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir. + +--Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son +mari. Jamais, puisque tu restes. + +--Envoie les enfants, alors. + +--Ils n'y consentiront pas. + +Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus +bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un +maillet qui travaillait comme un simple manœuvre. + +--Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur! + +--C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda. + +--Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!... + +--Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!... + +--Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment, +tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est +horrible, n'est-ce pas? + +--On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te +répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y +en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les +internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes +conditions hygiéniques? + +--Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour... + +--Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous +le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour +fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans. + +--C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à +quel point je t'aime! + +Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais +Pierre refusa obstinément de quitter son père. + +--Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au +moment du danger! Volodia se moquerait de moi! + +Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire +quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes +avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et +même la gaieté dans le cœur de Korzof et de sa femme. + +Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous +les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens +inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient +pestiférés et faisaient leur testament. + +Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le +fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables, +achevèrent d'effrayer la population. + +Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication +personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité +de quelque accident parmi ses amis et ses proches. + +Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se +refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans +les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore +été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue +matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre +dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire +indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui, +garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen +d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir. + +Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt +finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof +tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance +qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur +lui-même était devenu moins prudent. + +Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la +veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se +mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si +familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il +passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de +faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt +sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de +plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine +ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette +placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta +sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle +se jeta vers lui, les bras ouverts... + +--Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une +indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne +me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais +chercher le vieux médecin. + +Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à +Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées +plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était +venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père +était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que +réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore +la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit. + +Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater +l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu. +Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre +un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les +sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent +consultation. + +--Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la +nature peut faire pour lui maintenant. + +Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la +respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs +intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse +sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas. + +--C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait, +les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis +l'embrasser. + +Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin +la prit par le bras et l'arrêta. + +--Vos enfants! dit-il simplement. + +--Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent. + +Et elle se laissa emmener sans résistance. + + + + +XI + + +La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se répandant dans +Pétersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de +la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus éloignés, les amis de la +famille s'empressèrent autour de ceux qui restaient. On eût dit que le +fléau devait être désarmé, maintenant qu'il avait choisi sa dernière +proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'épidémie +décroissait rapidement, et bientôt il ne resta plus de la terrible +apparition que le deuil de ceux qui avaient aimé les victimes, et le +sentiment de leur perte irréparable. + +Nadia, qui avait supporté le premier coup avec une fermeté inexplicable, +fut une année entière sans parvenir à reprendre possession d'elle-même. +Elle accomplissait tous ses devoirs avec une régularité mécanique; +jamais, même durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle +n'avait ralenti sa surveillance ou négligé quelque occupation. On la +trouvait toujours prête à répondre, à donner un conseil, à réparer +l'oubli d'un autre; mais sa pensée était ailleurs: on voyait qu'elle +vivait uniquement dans son passé, et que le sentiment de la +responsabilité était seul à la soutenir. Ses enfants mêmes, qui lui +étaient si chers, semblaient lui appartenir plutôt par les devoirs +qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'âme +entière de Nadia avait suivi son mari au delà de la vie. + +Une année s'écoula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se +l'imaginer de cet état qu'ils comprenaient être maladif, mais qui n'en +était pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre, +déjà mûri par le travail et de sérieuses méditations, devenu presque un +homme, s'expliquait mieux l'état d'esprit de sa mère; mais sa sœur, dont +la nature spontanée, toute d'élans et de passion, supportait mal la +réserve et la froideur, se débattait contre la rigidité extérieure, +contre l'indifférence apparente de cette mère tant aimée, et Sophie +devenait presque méchante à force de souffrir. + +Vainement Marthe s'efforçait de la consoler et de lui prouver que cet +état ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entière la mère +qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait été morte elle-même: +Sophie ne voulait rien entendre. + +--Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne +vous aime pas! s'écria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus, +Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien +aise de mourir pour en avoir fini. + +Marthe restait silencieuse, impuissante à trouver des arguments; Volodia +leva gravement les yeux sur la jeune fille. + +--Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque +sévère. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous +aime moins que nous ne le désirons. Cela fait bien mal, en vérité; mais +quand on a dans l'âme le sentiment des grandes choses, on ne se désole +pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, même lorsqu'on +n'espère pas; pour vous, vous n'êtes pas à plaindre, vous savez +parfaitement combien vous êtes aimée; vous savez mal aimer vous-même, +si vous ne pouvez permettre à ceux que vous chérissez d'avoir un chagrin +qui momentanément les éloigne de vous... Est-ce que vous seriez égoïste, +Sophie? + +La jeune fille, prête à se révolter, leva les yeux sur l'ami de son +enfance; les paroles de reproche et de colère qu'elle allait proférer +s'arrêtèrent sur ses lèvres, tant il paraissait grave et triste. + +Volodia, comme sa sœur Marthe, ne dépensait pas son affection en +démonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout +le trésor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus +d'une fois Sophie l'avait trouvé de bon conseil; dans les petites +indignations que soulevaient parfois en elle les réprimandes, il s'était +montré rigoureusement partisan du devoir, et, si dépitée qu'elle fût de +se voir blâmer quand elle espérait se faire plaindre, elle n'avait pu +s'empêcher de s'avouer que le jeune homme avait raison. + +--Égoïste? non, dit-elle. Je ne rêve, et vous le savez aussi bien que +moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me +rendre utile par quelque sacrifice... + +Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main. + +--Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses +brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements +pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres +et vous apportent par là une prompte récompense. Le sacrifice tel que je +l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas +parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de déranger une personne +que vous aimez dans son travail ou ses méditations pour lui faire vos +confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser à ses pensées; +c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des êtres +chers, mais étourdis ou égoïstes... Ce sacrifice-là, Sophie, personne ne +le connaît que nous-même, et si vous saviez le pratiquer, il vous +commanderait de respecter la douleur de votre mère... Vous ne savez pas +ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi +cruel. + +Il quitta la main qu'il tenait et se détourna un peu, en ajoutant à voix +basse: + +--Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime. + +Sophie le regarda, indécise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans +l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus +profonde que l'amitié fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il +toujours? Pourquoi la blâmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend +pas à tâche de se rendre partout et toujours si désagréable... + +La jeune fille soupira et quitta la salle d'étude théâtre ordinaire de +leurs escarmouches. + +Marthe n'avait rien dit. Patiente et sérieuse, elle assistait à la vie +des autres avec un désintéressement parfait; non qu'elle n'y participât +généreusement de tout ce qu'elle avait en elle-même de courage et +d'activité; mais elle se sentait faite pour les rôles à côté, comme elle +le disait plaisamment. + +--Je suis née tante, belle-sœur, marraine, tout ce qu'on voudra, +disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon +compte au milieu de la mêlée. + +Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une +douce pitié. + +--Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son +frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de +qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend +injuste. + +--À qui le dis-tu! fit-il en se détournant. + +Après un silence, il reprit: + +--Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province, +Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici. + +Sa sœur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui, +attendant une explication. + +--Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est +parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner, +mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche +d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas +Stepline, dont je n'augure rien de bon. + +--Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas +inconnu. + +--C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus +les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes +supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond, +quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce +qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car +notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils +sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait +pas encore songé à l'amener ici. + +Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa sœur: + +--C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai +bien de m'en aller. Lorsque l'amitié n'est plus utile, sa dignité exige +qu'elle se retire. + +--C'est au moment où Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te +trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-là silencieuse. + +Volodia haussa les épaules d'un air chagrin, sans répondre. + +--Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi? +continua-t-elle avec un accent d'autorité étrange dans la bouche de +cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par +elle-même. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu +prémédites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbée dans sa douleur, +elle ne regarde pas à ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner +lâchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du +docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tâche? que cette malheureuse +femme, noyée dans son chagrin, ne se rend guère compte de se qui se +passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni +d'avis ni de conseils? Ah! mon frère, tu n'as pas réfléchi, quand tu as +permis à cette pensée de défaillance de pénétrer dans ton esprit. + +Le jeune homme porta lentement la main de sa sœur à ses lèvres. + +--Tu es la sagesse et le dévouement incarnés, Marthe, dit-il, mais tu +resteras, toi... Vois-tu, la tâche est devenue bien pénible pour moi... +Depuis que Sophie me déteste, cette tâche est au-dessus de mes forces. + +Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'âme de +Volodia. + +--Oui, dit-elle, je sais. Mais où serait le mérite, mon frère, si le +sacrifice était aisé, si la tâche était facile? En quoi vaudrait-on +mieux que les lâches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut +remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir +souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mémoire de +Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lâchement. +Nous resterons, mon frère, aussi longtemps que nous serons utiles, et le +jour est bien loin où nous aurons cessé de l'être. + +Le jeune homme prit sa sœur dans ses bras, et les deux orphelins se +serrèrent étroitement l'un contre l'autre. + +--Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne +soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considère comme fort +au-dessous d'elle, à cause de ma position dépendante. + +--Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y +résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa +mère. + +Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait +pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait +religieusement dans son âme. + +Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant +de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre +forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa +jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible +sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se +défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile +de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à +son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait +toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de +joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait. + +--Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte. + +Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu. +Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient +serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à +jamais leur récompense et leur consolation. + +Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis +quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra +particulièrement aimable avec sa mère et sa sœur. Au moment où madame +Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha +d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume. + +--Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me +permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine +comme moi? + +--Qui est-ce? demanda Nadia distraitement. + +--Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement. + +--Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils +attendait sa réponse, un peu inquiet.--Est-il bien, ce garçon? Volodia +le connaît-il? + +--Je le connais, répondit laconiquement le jeune homme. + +--Est-ce un homme qu'on puisse recevoir? + +--Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous +pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvénients qu'un +autre. + +Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel. + +--Que voulez-vous dire par là? fit-elle. + +--Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens +l'inconvénient de n'avoir qu'une demi-éducation, de ne pas être un homme +du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes +gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mérite, +mais leur société n'est pas toujours de nature à plaire à des êtres plus +raffinés... + +--Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire, +Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux +nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec +quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que +l'on peut ensuite traîner comme un boulet toute sa vie! + +La petite société se sépara, et chacun rentra chez soi. + +Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper. +Pensant que c'était sa femme de chambre, venue pour réparer quelque +oubli, elle dit d'entrer. À sa grande surprise, ce fut Marthe qui se +présenta. + +--Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bonté +habituelle. + +--Je suis venue vous demander un moment d'entretien, répondit la jeune +fille. Je ne vous dérange pas? + +--Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, répliqua Nadia, un +peu surprise. + +Marthe s'assit près d'elle sur un siège bas, et la regarda avec cette +expression de ferme confiance qui donnait tant de charme à ce visage +honnête. + +--Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager. + +--Non, ma bienfaitrice, répondit la jeune fille. Oh! si vous saviez +combien ce que j'ai à vous dire est difficile et pénible! Si je ne +parviens pas à me faire comprendre, vous allez me détester me chasser de +votre présence,--et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la +plus pure, le respect le plus sincère qui m'amènent ici... + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronçant légèrement les sourcils. + +--Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant à pieds joints au +beau milieu de la difficulté. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus. +Son caractère change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la +diriger comme je voudrais. + +--Sophie? dit Nadia avec étonnement, je pensais que c'était de vous que +vous vouliez me parler? + +Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de dédain dans ces +paroles; mais Marthe était bien résolue, et rien ne pouvait la +décourager. + +--C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, répéta +courageusement la jeune fille. + +--Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente. + +Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe +reprit haleine avant de parler. + +--Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une +haleine. + +Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur +ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le +déposa sur la table. + +--Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid. +Est-ce elle ou vous qui dites cela? + +--C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en +pleure, elle devient amère et injuste, parce que le cœur de sa mère, +absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son +deuil. Ô ma bienfaitrice, mon cœur saigne pendant que je vous parle et +que vous me regardez avec vos yeux courroucés,--et pourtant c'est vrai! +Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si +j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce +qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se +détourner d'eux votre sollicitude maternelle! + +Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux +baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil. + +--Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton +radouci. + +--Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour +elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare. + +Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression +douloureuse et résignée qui commandait le silence. + +--C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vécu repliée sur +moi-même au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je +me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montré +le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il? + +--Il ne dit rien, madame, mais... + +--Quoi? + +--Je n'ai rien à vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce +qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle +humblement. + +Nadia l'attira sur son cœur. + +--Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes +enfants vous devront peut-être la paix et le bonheur de leurs vies. + +Le lendemain soir, au moment où la famille se réunissait autour du +samovar dans la salle à manger. Pierre entra, accompagné de son ami +Nicolas Stepline, qu'il présenta à sa mère et à sa sœur. Madame Korzof +l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux. + +Sophie ne porta aucun jugement. Tout entière à la joie d'avoir retrouvé +les caresses de sa mère, qui était venue la réveiller avec un baiser, +comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et +avait perdu momentanément le sentiment de la vie réelle. Tout lui +semblait beau, bon, élevé; elle eût voulu avoir à faire quelque chose de +très-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa +reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mère adorée, si +longtemps perdue, se déversait sur ce qui l'entourait, même sur Marthe, +qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'eût pu +mortifier l'excellente fille plus que de voir dévoiler le mystère par +lequel cette mère se trouvait rendue à ses enfants. + +Certains êtres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute +pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes. + +Une vie nouvelle, une sorte de résurrection de joie et d'amour, +refleurit à l'hôpital. Le souvenir du père, martyr de son devoir, +planait encore sur toutes les âmes, mais, ainsi qu'il l'eût souhaité +lui-même, c'était comme une auréole, et non comme une ombre. + +Nadia elle-même se reprit à aimer l'existence, non pour ses joies, elle +ne pouvait plus en connaître, mais pour ses devoirs. On s'attache à ses +devoirs infiniment plus qu'à ses plaisirs; cette mère, sentant qu'elle +avait quelque chose à se reprocher, se mit à observer attentivement ses +enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps négliges. + +Pierre était devenu très indépendant, trop peut-être, dans ses +relations, ses habitudes et ses goûts. Au moment où la surveillance +paternelle qui faisait défaut eût dû être remplacée par celle de la +mère, il s'était trouvé à peu près maître de sa personne: +inévitablement, il s'était servi de sa liberté pour commettre des +inconséquences. + +Une des plus importantes avait été sa liaison avec Nicolas Stepline. + +Celui-ci était le représentant d'un groupe et d'une idée, si tant est +qu'on puisse appeler «idée» ce qui consiste à n'en avoir aucune. Rustaud +et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jugé, Stepline était de plus +très-rusé. Il se faisait une force de ce qu'un autre eût considéré +comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossièreté native de sa +personne étaient pour lui des moyens d'action; il disait carrément une +chose désagréable à n'importe qui, et tout aussitôt passait pour un +homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manière de voir. + +Ce rôle de paysan du Danube était, il est vrai, le seul auquel Stepline +pût prétendre; mais c'était quelque chose que d'y être entré de +plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de défaillance. + +Comment ce butor s'était-il lié avec Pierre Korzof? + +Précisément par ce moyen usé et toujours bon qui consiste à jeter à la +face des gens quelque énorme flatterie assaisonnée d'une grossièreté. +Peut-on ne pas croire sincère l'être qui vous trouve en même temps une +perfection dont vous doutez et un défaut que vous êtes sûr d'avoir? + +Lorsque après s'être rencontrés aux mêmes cours, un hasard longtemps +cherché mit face à face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla +droit au jeune homme. + +--Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figuré qu'un fils de +seigneur pût être bon à quelque chose; vous démolissez une idée à +laquelle je tenais. + +--Laquelle? fit Pierre un peu blessé. + +--Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation +de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà +que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés, +c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés! + +Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit +toute grisée de ce compliment inattendu. + +--Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline +avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher; +mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre. + +C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le +tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu. + +--Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile, +absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de +sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,--c'était +vous! + +--Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de +misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je +l'en remercie doublement. + +--Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui +serrant la main. + +De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer +aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il +rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance +supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée +jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que +le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible; +plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus +celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si +bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes. + +C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille +Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité, +dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la +domesticité. + +--Que penses-tu de ma sœur? demanda Pierre à son ami, quand ils se +revirent le lendemain de cette présentation. + +--Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a +l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes +des mijaurées. + +--Ma sœur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette +supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les +principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur +fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et +partager nos idées? + +--Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en +cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta +parole. + +--Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas +trompé. + +L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel +ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois +par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades. + +Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était +certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur +répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens +dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission +d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis, +après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou +quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles. + +Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le +cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais +Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans +une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes +filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe, +sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes +convenances. + +Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du +monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des +régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les +idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère +réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus +dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois +sauvé Nadia. + +Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit +doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse; +Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du +vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais +la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à +concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague +l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie +était déjà très loin dans la voie de l'erreur. + +Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement +agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la +sœur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant +enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes +considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles +pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui +vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles +purifieraient leur richesse impure. + +Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler +d'amour, mais seulement de devoir. + +Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette +jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne +saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui +présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat. + +Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet, +que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait +être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il +parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point +d'allusions personnelles. + +Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une +méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit +par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir +au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie. +Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé. + +Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien +douloureuse. + + + + +XII + + +Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère, +de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement: + +--Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline. + +À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde, +madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu. + +--Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse +avec l'apparence du calme. + +--Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas +Stepline. + +--Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère +ses yeux purs et limpides. + +--Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une +injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas +besoin d'amour pour cela. + +--Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la +prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit? +Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta +pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance, +sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma +fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination +intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère, +mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu +comprendras... + +--Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas +Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour +tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en +son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches +d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la +cause de la civilisation et celle du peuple. + +--Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains. + +C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient +presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant. +Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof, +où elle avait fait ce vœu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et +son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur +sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait +pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait +monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies +allaient-elles condamner sa propre enfant? + +--Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je +n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans +les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir +mérité cela! + +Sophie se jeta dans ses bras. + +--Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces +principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les +trouver mauvais aujourd'hui. + +--Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia +de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites. + +Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la +fois. + +Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui +rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami +les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si +douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup, +à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement +et restait décontenancé. + +--Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne +viens-tu pas à mon aide? + +Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit +Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce +qui arrivait. + +--Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as +approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au +moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi? + +Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une +émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant +que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve, +elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille. + +La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout +doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler. + +--Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te +surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant... + +--Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva +instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées +insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne +tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie, +est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur? + +Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de +Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile. + +De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui +était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant +se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui +choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre. + +--Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale, +voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie? + +Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il +révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait +la bouche pour répondre, sa fille la prévint. + +--Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un +ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions +nous comprendre. + +--C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez +oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans +votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien. + +Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et +disparut sans se retourner. + +--Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement +instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai +que je vous aie négligés tous deux... + +--Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante. + +Nadia l'interrompit du geste. + +--S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus +responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie +sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de +son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec +amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta sœur? + +Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement +plein de dignité. + +--Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes +généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la +pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici +dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin +était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et +intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans +l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et +généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si +coupable? + +Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle. +Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques; +elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti +des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré. +Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa +fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût. + +--Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne +de Stepline ou son origine qui te déplaît? + +Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté: + +--C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est, +s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales, +je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est +antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature +intéressée. + +Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il +avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer +avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop +facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un +intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de +l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt +ans? + +Il essaya cependant de défendre son ami. + +--Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas; +qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit? +N'est-ce pas en quelque sorte son devoir? + +--On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position, +répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à +soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui +qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite, +sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé. + +Pierre s'inclina silencieusement. + +--La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre +des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes, +vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En +attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut +se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne +pas se présenter ici. + +--Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa +dignité... + +--Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de +sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il +avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au +lieu de faire parler cette malheureuse enfant. + +L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut +aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité, +par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné +son consentement, il eût été le premier à faire des objections au +mariage projeté. + +Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de +Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de +ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable +ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans +le fond de son âme. + +Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement. + +--Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa +sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis, +sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez! + +--Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque +temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour +cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son +esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison... + +Après un silence, elle reprit: + +--Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole +froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête +enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon +frère? + +Volodia regarda sa sœur pour l'interroger; elle continua: + +--Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux +entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent +aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même +indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre +tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir, +où est l'amour? + +Volodia porta à ses lèvres la main de sa sœur, si bonne et si +maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la +mort. + +La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil. + +--Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me +dire? + +Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne +pouvait qu'être nuisible. + +Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la +conduisit à une chaise où elle s'assit. + +--Je voulais vous dire, fit-il, le cœur serré par une indicible +angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez +pris votre résolution... + +--Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien, +interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes. + +--Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a +le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent +peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter, +Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre +sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il +vous plaira. + +--Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain. + +Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et +lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle +qu'il aimait plus que sa vie. + +--Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité, +envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant +à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir? + +Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée: + +--Envers l'humanité. + +--Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous +approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps +la société, la famille et vous-même? + +--La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille; +la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que +je considère comme un devoir. Quant à moi-même... + +Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia. + +--Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit. + +Le jeune homme s'inclina. + +--Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est +que le mariage? + +Sophie répondit bravement: + +--C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même +but. + +--Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui +tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître? + +--Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui +sont dans les bas-fonds... + +--Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous? + +Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:--Alors, nous +verrons ce qu'il y aura à faire. + +Volodia poussa un soupir. + +--C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous +mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table +rase des habitudes, des mœurs, des principes d'une nation, sans rien lui +donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce +moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans +ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous +voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie; +nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement +celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en +connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui +vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille, +j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné +avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et +du bonheur sur la terre. + +Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi +qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté +de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler. +Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout +à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces +volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice +animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui +ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes +goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux +qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude +n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas +besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait, +souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la +même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils +pensaient de même, en même temps! + +Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle +n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon +simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il +avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de +sa mère. + +--Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par +l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur +profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils +n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une +pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur +Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si +vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est +parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne +permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la +plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des +approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait +sur les époux. + +--Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que +moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que +lui? + +--La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes, +répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un +homme qui aurait les ongles noirs? + +Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient +loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la +confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le +corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité, +auquel il ne voulut point prendre garde. + +--Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave +et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et +pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des +autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de +leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la +bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la +souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes +filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous +dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui +voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie +chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition? + +--Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus +de toutes les mesquineries de la société... + +--Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec +autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela: +c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on +préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur +d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de +leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des +pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie, +continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le +bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de +vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que +vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être +témoin. + +--Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc? + +--Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg... +avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse, +mon amie, presque ma sœur. + +Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas +dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de +le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des +paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la +regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque +image flottante et lointaine. + +--Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui +tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos +paroles. + +--Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement. + +Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un +amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de +l'avouer. + +--Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main. + +Elle lui donna la sienne, en hésitant. + +--Vous ne partez pas encore? dit-elle. + +--Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que +je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne +l'oubliez pas, Sophie. + +Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot. +Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle +pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien. + +Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long +entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof +rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille. +Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous +l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené +quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut +détruit par les remontrances de Nadia. + +--Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par +dire, en voyant ses raisonnements inutiles. + +--Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je +n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me +marier. + +Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond +de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait +guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut +soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre +chose. + +Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non +sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il +ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion +soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels +subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de +philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que +tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à +l'œuvre de la libération morale du peuple par le peuple! + +Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon; +l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux +mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi +éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que +faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une +étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement! + +--Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui +m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma sœur uniquement pour sa +fortune! + +--Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente +et nous sera très utile. + +Le cœur de Pierre se glaça: sa chère et charmante sœur épousée dans un +but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon +d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était +pas seul à penser ainsi. + +Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur, +toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce +milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force +d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries +inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en +réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables +pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une +vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et +chercha à se rapprocher de Volodia. + +Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave +que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia +n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie +sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva +malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des +garanties de bonheur. + +Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience +résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au +contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut +même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait +reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour +concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne +voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne +pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un +si beau zèle. + +Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en +temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut +significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se +sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la +laissaient mécontente d'elle-même. + +Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï +Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie +très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu +de la foule. + +C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour +les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des +boutiques, on avait grand'peine à circuler. + +Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de +l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges +étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient +avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses +venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des +trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au +milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant +les clients. + +Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à +cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine +sainte, Sophie regardait d'un œil distrait les étalages des boutiques +d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux; +Stepline était devant elle. + +--Eh bien? lui dit-il brusquement. + +--Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon +cavalière de l'interpeller. + +--On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire? + +--Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion. + +--Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent. + +Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin. + +--Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point +l'affliger. + +--Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte +soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père, +vous avait légué directement sa fortune? + +--C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en +elle-même. + +Stepline poussa un gros soupir de soulagement. + +--Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie +trouva écœurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une +occasion favorable. Allons-nous-en. + +--Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un +passant. + +--Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne +retrouverons jamais une occasion pareille... Allons. + +Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude; +elle frissonna d'horreur. + +--Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique +où sa compagne était entrée. + +--Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on +vous regarde. + +La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui +l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant +perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de +libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les +yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant, +elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante +de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle +chancela... Marthe la reçut dans ses bras. + +--Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée. + +--Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle. + +Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en +face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent. + +Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu. + + + + +XIII + + +En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à +sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait +sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout +doucement, et resta immobile devant la chère endormie. + +Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte +des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé +par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des +larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et +magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce +n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la +vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à +souffrir dans ses enfants... + +Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle +se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque, +toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les +allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants +fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si +délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines +de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là... + +Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que +l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof +étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie +voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une +somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous +ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à +cette époque n'altérait la couleur riche et sombre. + +Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre +femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son +œuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la +souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge. + +La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se +laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses +mains, en disant tout bas: + +--Ô ma mère! + +Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille, +chargé de larmes, rencontra le sien. + +--Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude. + +--Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable... +Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon cœur +combien je le regrette!... + +Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille +fût ainsi domptée et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie répondit, +non à ses paroles, mais à l'interrogation contenue dans son regard: + +--Il n'est rien arrivé, maman; seulement, au Gostinnoï Dvor, pendant que +j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est +approché de moi. + +Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la +mieux voir: + +--Il m'a demandé si j'étais l'héritière directe de mon grand-père; j'ai +répondu que oui, naturellement; alors... + +--Alors? répéta Nadia, qui ne respirait plus. + +--Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le +bras... Ô maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais +pas ce qui s'est passé en moi; j'ai senti un tel dégoût, une telle +humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis +entrée dans le magasin, où j'ai trouvé Marthe... + +--C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille. + +--C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai +ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il +est donc possible que des hommes veulent épouser une femme rien que pour +son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc +vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme +cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur +famille et leur maison?... + +--Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe même +dans le monde où nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et +de bienséance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que +c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre +monde, si intéressé qu'il fût, aurait pris la peine de se faire bien +venir de toi, il eût été prudent dans ses questions et eût semblé +délicat dans sa manière de te parler, et jamais il ne t'aurait infligé +l'outrage que tu as si vivement senti. La société est pleine de coureurs +de dot, et la moitié des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il +n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout à celui qu'on aime... +Te souviens-tu que ce que je blâmais en toi, c'était précisément de +vouloir épouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du +devoir? + +Sophie inclina la tête en signe d'affirmation. + +--Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a +de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi... + +Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute +flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand +devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt: + +--Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari, +jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais +jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le cœur +déchiré, j'aurais résisté toujours. + +Sophie baisa pieusement la main de sa mère. + +--Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame +Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait +en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te +voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde +autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence; +mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent, +honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est +destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il +soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect +de l'honneur. + +Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans +ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de +caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de +tendresse et de regret. + +Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle +avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune +gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la +première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là. + +Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le +nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a +des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir, +on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous +humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë +plus pénible que le chagrin même. + +Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé; +pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être +montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie +comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de +famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son cœur +lui savait gré de sa bonté souriante. + +Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui +avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret +entre le frère et la sœur. Mais, tout en montrant la plus grande +prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser +l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude +d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie. +Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle. + +Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la +lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en +Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une +certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et +de ciel bleu. + +Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il +rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque, +couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il +se sentait le cœur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant +lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas +Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une +façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques +pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de +l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était +embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure. + +--Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite +tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne +éducation lui imposait le devoir de le cacher. + +--Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous +autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité! + +Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet. + +--Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une +singulière manière de comprendre l'honneur. + +--Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta sœur qui avait promis?... + +--Je vous défends de prononcer le nom de ma sœur, entendez-vous? s'écria +Pierre hors de lui. Ma sœur est une honnête et pure enfant; vous êtes un +misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun +sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent. + +--Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses +croyances... + +Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se +calma. + +--Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je +ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre. +Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou +vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de +ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous; +pour tourner la tête--non le cœur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont +les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un +misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié +pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie. + +--Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la +manche de son paletot. + +--Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre +route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années, +abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez +frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce +coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon +chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la +nouvelle! + +Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un +endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente +sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons, +quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient +ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à +quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble... + +--Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami. + +Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il +rencontra Volodia, qui rentrait de son côté. + +--Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore +brillants de sa récente colère. + +--Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de +querelle? + +--Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux! +J'avais cela sur le cœur depuis trop longtemps. + +Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait +toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par +Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et +tout à coup Pierre se sentit saisi de respect. + +--C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à +voix basse comme dans une église. + +--Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son œuvre, +mais son œuvre est autrement grande et durable. Ces pierres +s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main +du temps: l'œuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont +les malades guéris, les cœurs consolés, la lumière du devoir et du +sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos +corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera +oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de +reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur +influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques. + +Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est +bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux +à porter! + +La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout. +Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre. + +--Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant +le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du +bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre +quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa +flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence +ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite +de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous +nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui +pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine +et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas +toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de +ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir. +Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence? + +Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large +vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et +paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie: + +--Mon frère! lui dit-il en l'étreignant. + +Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de +Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et +surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait +à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec +une émotion étrange. + +Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son cœur bondir +dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de +tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son +âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui +conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se +révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur, +n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la +sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles! + +--Tu étais là? fit Pierre en abordant sa sœur. + +--Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui +s'était détourné. + +--Tu as entendu ce qu'il disait? + +--Oui. + +Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'âme encore trop pleine de +l'émotion qu'il venait d'éprouver, il ne pouvait s'épancher en paroles. + +Quand ils entrèrent dans la salle à manger, Nadia les accueillit avec ce +doux reproche: + +--Comme vous rentrez tard, mes enfants! + +--Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mère! répondit Pierre en lui +baisant la main. + +Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du +père, jamais la famille ne s'était sentie si étroitement unie dans tous +ses membres. Pour la première fois, Nadia, en regardant ces quatre têtes +groupées sous sa protection, comprit que malgré son deuil éternel, elle +pouvait encore être heureuse. + +Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette +paix retrouvée. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforçait de +prouver à sa mère combien elle était loin de ses anciennes erreurs, et +elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait désormais dans +l'âme de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait +d'allusions à son départ, et personne ne lui en avait reparlé. Marthe +elle-même n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vît souvent son frère +silencieux et concentré. + +Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annonça tout à coup son +intention d'aller passer un an à l'étranger. C'était un soir, Sophie +venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans +l'ombre, pour ménager ses yeux qui avaient tant pleuré, se reposait en +rêvant des fatigues du jour. + +--Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramenée à la réalité. + +--Oui, j'ai été trop heureux ici; vous m'avez épargné les peines et les +luttes de la vie, répondit-il, en portant à ses lèvres la main de sa +bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharné, qu'on +prend corps à corps, pour l'obliger à vous servir... Je ne serai +vraiment un homme que lorsque j'aurai goûté de ce pain-là! + +--Je ne puis vous blâmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la +tête encore inclinée du jeune homme, comme si elle voulait le bénir; +vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide +parmi nous... Je m'étais figuré que vous seriez toujours là... Enfin, la +consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais, +Volodia, que votre place est ici, près de mon fils, près de moi... + +Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien; +prévenue par son frère dans le courant de la journée, elle avait eu le +temps de laisser s'épancher le premier flot de son chagrin. Sophie +s'était assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu. + +--Vous reviendrez, j'espère, répéta Nadia, et pour ne plus nous quitter. + +Pierre se mit à faire des châteaux en Espagne. Il attendait le retour de +son ami pour innover un système d'aération inventé par lui, et +supérieur, disait-il, à tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le +salon fut bientôt plein de demandes et de réponses qui +s'entre-croisaient. + +Quand on se fut retiré pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa +sœur. + +--Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un +crédit à ton nom chez Rothschild, à Paris, à Londres et à Francfort, de +manière que tu puisses compléter tes études sans le moindre souci +matériel. + +--Je la reconnais bien là! dit Volodia avec une profonde +reconnaissance. Elle est et sera toujours la même; mais Marthe, je ne +veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques économies en +donnant des répétitions... + +--Moi aussi, interrompit la bonne sœur; tiens, je les comptais +justement. Voilà cinq ans que je mets de côté pour ce jour! + +Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des +heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes. + +--J'accepte, ma sœur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux +pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta +vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite... + +--C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la +modeste Marthe. + +--Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas +admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire +danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous +serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma sœur +chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi! + +Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut, +après mûre réflexion. + +Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il +quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui. +Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude +affectueuse, et il partit le cœur lourd, comme quelqu'un qui laisse +derrière lui le meilleur de sa vie. + +L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il +revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis +si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître +le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on +n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un +livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle. +C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle +sérieux dans la vie. + +Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait +désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des +joies. + +Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour, +on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être +invisible, qu'elle seule discernait. + +--Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt +sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités +celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées, +et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le +devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même +pour y trouver la réponse de son mari. + +Pierre était devenu un garçon sérieux, quoiqu'il eût besoin à son tour +de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas +voulu quitter l'hôpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser +prendre en son absence trop de liberté aux jeunes gens qui s'y +trouvaient employés. + +--À mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu croisé des +demandes et des réponses se fut un peu calmé. Je vais prendre aussi mon +vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des idées, des idées, à +les remuer à la pelle! + +--À propos, fit Volodia, et ton système d'aération? + +--Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les +objets perdus, et puis je l'ai essayé tout seul. + +--Il va? + +--Pas le moins du monde! Ça ne vaut rien du tout! + +Il riait de si bon cœur que tout le monde fit chorus. + +Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle à manger, pour le thé +du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils +avaient à peine échangé quelques paroles affectueuses, et il ressentait +l'impression étrange que, bien que lui ayant parlé, il ne l'avait pas +vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit près d'elle. + +Pendant qu'elle lui préparait son verre de thé, il la regardait +attentivement. Elle était peut-être moins jolie qu'elle n'avait été +quelques années auparavant, dans la fleur de la seizième année, mais +combien son visage avait pris de gravité douce! Elle aussi avait eu sa +part de trouble et de chagrin; elle était sortie de la lutte avec +elle-même triomphante et reposée, comme ceux qui connaissent le prix des +joies du devoir. + +--Enfin, dit-elle, vous voilà revenu! J'espère bien que vous ne nous +quitterez plus! + +Elle lui présentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un +léger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui. + +--J'ai beaucoup débattu cette question avec moi-même, dit-il gravement; +pendant que Pierre sera absent, je ne peux évidemment pas songer à +abandonner l'hôpital; mais quand il sera revenu... + +Le visage de Sophie s'était couvert de rougeur. Il la regarda, et vit +qu'il s'était cru plus fort qu'il ne l'était en réalité. Il avait pu +vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait +s'exiler maintenant... Voilà donc à quoi avait servi son sacrifice! Il +se retrouvait au même point exactement que dix-huit mois plutôt! Elle +prit la parole, et sa voix émue avait quelque chose de particulièrement +touchant. + +--Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprécier +les absents... Est-ce vrai? + +Volodia s'inclina en signe d'assentiment. + +--Par exemple, continua-t-elle, quand vous étiez là, je ne voyais en +vous que le mentor sévère; quand vous avez été parti, je ne saurais dire +combien l'ami m'a manqué... + +Elle se tut. Il attendait qu'elle continuât; après un léger effort, elle +reprit: + +--J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de +longues années: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces +découvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour... + +Elle s'arrêta encore une fois. + +--Pour...? répéta Volodia avec un sourire encourageant. + +--Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tête. + +--Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles +d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous êtes maintenant +ce que vous deviez être, la digne fille de vos parents... + +--Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis +différente de ma mère... Vous souvenez-vous du temps où je la +méconnaissais? + +--Je m'en souviens, dit Volodia. + +Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer à l'erreur de sa vie sans un +sentiment de honte douloureuse, plus fort en présence du jeune homme que +devant tout autre. Il s'en aperçut, et avec sa délicatesse ordinaire, il +lui vint en aide. + +--Vous n'étiez qu'un enfant dans ce temps-là, dit-il; vous aviez les +ténacités irraisonnées de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant; +l'avenir est plein de joies pour vous. + +--La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux +qu'on aime. + +--Vous l'avez, répondit Volodia en détournant les yeux. + +Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle était devenue soudain +myope. + +En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose. + +Quinze jours plus tard, au moment où le jeune homme fermait sa malle, +pour son départ fixé au lendemain, il vit entrer dans sa chambre +Volodia, très-pâle et visiblement troublé. + +--Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'étonna lui-même. + +--J'ai que... je n'avais pas suffisamment réfléchi quand je t'ai promis +de rester ici en ton absence, dit le jeune médecin; je viens te demander +de me libérer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service à +l'hôpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En +ton absence, seul sous ce toit avec ta mère et ta sœur... + +--Ah! fit Pierre toujours très-tranquille; tu n'as pensé à cela +qu'aujourd'hui? + +Volodia se troublait de plus en plus. + +--J'y avais pensé, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que... + +--C'est très-bien; tu nous prends un peu à l'improviste, mais je pense +que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef. + +Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle +récalcitrant, et quelques instants après il rentra, tout aussi +tranquille. + +--Va dans la salle à manger, dit-il, j'ai prévenu ma mère, tu l'y +trouveras. + +Ce n'était pas Nadia que Volodia aperçut en ouvrant la porte, ce fut +Sophie, qui l'attendait, debout près de la fenêtre. Il allait se +retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela. + +--Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter? + +Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se +détourna. + +--Je ne puis faire autrement, dit-il. + +--Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement. + +Il leva sur elle un regard hésitant, et rencontra celui de Sophie, +plein de tendresse virginale. + +--Je vous ai bien fait souffrir par mes défauts, dit-elle en rougissant; +il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais +restez-y en maître... + +Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et +son cœur ressentit une joie profonde, longtemps désirée, longtemps +attendue. + +--Enfin! fit-elle. Il y a bien des années, Volodia, que je vous nomme +mon fils! + +Le départ de Pierre fut retardé, car il voulait assister au mariage de +sa sœur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant près de +sa mère les jeunes gens mariés la veille. Marthe restait auprès de +Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune +de miel. + +--Je suis née tante, dit-elle; je l'ai répété toute ma vie; la +Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nièces et des +neveux. + +L'hôpital a rendu à leurs familles cette année deux cents malades qui +bénissent le nom de Korzof. + +FIN + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia, by +Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brète) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE *** + +***** This file should be named 23520-0.txt or 23520-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/5/2/23520/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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