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+The Project Gutenberg EBook of Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia, by
+Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brète)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia
+
+Author: Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brète)
+
+Release Date: November 17, 2007 [EBook #23520]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+
+
+
+
+MON ONCLE ET MON CURÉ
+
+ET
+
+LE VŒU DE NADIA
+
+PAR
+
+JEAN DE LA BRÈTE
+
+COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, PRIX MONTYON
+
+L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en août 1889.
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+
+RUE GARANCIÈRE, 10
+
+_Tous droits réservés_
+
+
+
+
+MON ONCLE ET MON CURÉ
+
+I
+
+
+Je suis si petite qu'on pourrait me donner la qualification de naine, si
+ma tête, mes pieds et mes mains n'étaient pas parfaitement proportionnés
+à ma taille. Mon visage n'a ni la longueur démesurée, ni la largeur
+ridicule que l'on attribue aux nains et aux êtres difformes en général,
+et la finesse de mes extrémités serait enviée par plus d'une belle dame.
+
+Cependant, l'exiguïté de ma taille m'a fait verser des larmes en
+cachette.
+
+Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfermait une âme fière,
+orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au
+premier venu..., et surtout à ma tante. Du moins, telle était ma façon
+de sentir à quinze ans. Mais les événements, les chagrins, les soucis,
+les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont détendu rapidement des
+caractères beaucoup plus rigides que le mien.
+
+Ma tante était la femme la plus désagréable que j'aie jamais connue. Je
+la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n'avait jamais rien
+vu ni rien comparé, pouvait en juger. Sa figure était anguleuse et
+commune, sa voix criarde, sa démarche lourde et sa stature ridiculement
+élevée.
+
+Près d'elle, j'avais l'air d'un puceron, d'une fourmi. Quand je lui
+parlais, je levais la tête aussi haut que si j'avais voulu examiner la
+cime d'un peuplier. Elle était d'origine plébéienne et, semblable à
+beaucoup de gens de sa race, prisait par-dessus tout la force physique
+et professait pour ma chétive personne un dédain qui m'écrasait.
+
+Son moral était la reproduction fidèle de son physique. Il ne
+renfermait que des âpretés, des aspérités, des angles aigus contre
+lesquels les infortunés, qui vivaient avec elle, se cassaient le nez
+quotidiennement.
+
+Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la bêtise était devenue
+proverbiale dans le pays, l'avait épousée par faiblesse d'esprit et de
+caractère. Il mourut peu de temps après son mariage, et je ne l'ai
+jamais connu. Quand je pus réfléchir, j'attribuai cette mort prématurée
+à ma tante, qui me paraissait de force à conduire rapidement en terre
+non seulement un pauvre sire comme mon oncle, mais encore tout un
+régiment de maris.
+
+J'avais deux ans, quand mes parents s'en allèrent dans l'autre monde,
+m'abandonnant aux caprices des événements, de la vie et de mon conseil
+de famille. D'une belle fortune, ils laissaient d'assez jolis débris:
+quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort
+bon revenu.
+
+Ma tante consentit à m'élever. Elle n'aimait pas les enfants, mais, son
+mari ayant mal administré, elle était pauvre et songeait avec
+satisfaction que l'aisance entrerait avec moi dans sa maison.
+
+Quelle laide maison! grande, délabrée, mal tenue; bâtie au milieu d'une
+cour remplie de fumier, de boue, de poules et de lapins. Derrière
+s'étendait un jardin dans lequel poussaient pêle-mêle toutes les plantes
+de la création, sans que personne s'en souciât le moins du monde. Je
+pense que, de mémoire d'homme, on n'avait vu un jardinier émonder les
+arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient à leur guise,
+sans que ma tante et moi nous eussions l'idée de nous en occuper.
+
+Cette forêt vierge me déplaisait, car, même enfant, j'avais un goût inné
+pour l'ordre.
+
+La propriété s'appelait le Buisson. Elle était située au fond de la
+campagne, à une demi-lieue de l'église et d'un petit village composé
+d'une vingtaine de chaumières. Ni château, ni castel, ni manoir à cinq
+lieues à la ronde. Nous vivions dans l'isolement le plus complet. Ma
+tante allait quelquefois à C..., la ville la plus voisine du Buisson.
+Je désirais vivement l'accompagner, de sorte qu'elle ne m'emmenait
+jamais.
+
+Les seuls événements de notre vie étaient l'arrivée des fermiers, qui
+apportaient des redevances ou l'argent de leurs termes, et les visites
+du curé.
+
+Oh! l'excellent homme, que mon curé!
+
+Il venait trois fois par semaine à la maison, s'étant chargé, dans un
+jour de beau zèle, de bourrer ma cervelle de toutes les sciences à lui
+connues.
+
+Il poursuivit sa tâche avec persévérance, quoique je m'entendisse à
+exercer sa patience. Non pas que j'eusse la tête dure, j'apprenais avec
+facilité; mais la paresse était mon péché mignon: je l'aimais, je le
+dorlotais, en dépit des frais d'éloquence du curé et de ses efforts
+multiples pour extirper de mon âme cette plante de Satan.
+
+Ensuite, et c'était là le point le plus grave, la faculté du
+raisonnement se développa chez moi rapidement. J'entrais dans des
+discussions qui mettaient le curé à l'envers; je me permettais des
+appréciations qui heurtaient et froissaient souvent ses plus chères
+opinions.
+
+C'était un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de
+prendre le contre-pied de ses idées, de ses goûts, de ses assertions.
+Cela me fouettait le sang, me tenait l'esprit en éveil. Je soupçonne
+qu'il éprouvait le même sentiment et qu'il eût été profondément désolé
+si j'avais perdu tout à coup mes habitudes ergoteuses et l'indépendance
+de mes idées.
+
+Mais je n'avais garde, car, lorsque je le voyais se trémousser sur son
+siège, ébouriffer ses cheveux avec désespoir, barbouiller son nez de
+tabac en oubliant toutes les règles de la propreté, oubli qui n'avait
+lieu que dans les cas sérieux, rien n'égalait ma satisfaction.
+
+Cependant, s'il eût été seul en jeu, je crois que j'aurais résisté
+quelquefois au démon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude
+d'assister aux leçons, bien qu'elle n'y comprît rien et qu'elle bâillât
+dix fois par heure.
+
+Or, la contradiction, lors même que sa laide personne n'était pas en
+scène, la mettait en fureur; fureur d'autant plus grande qu'elle
+n'osait rien dire devant le curé. Ensuite, me voir discuter lui
+paraissait une monstruosité dans l'ordre physique et moral. Jamais je ne
+m'attaquais à elle directement, car elle était brutale et j'avais peur
+des coups. Enfin, ma voix,--cependant douce et musicale, je m'en
+flatte!--produisait sur ses nerfs auditifs un effet désastreux.
+
+En cette occurrence, on comprendra qu'il me fût impossible, absolument
+impossible, de ne pas mettre en œuvre ma malice pour faire enrager ma
+tante et tourmenter mon curé.
+
+Cependant, je l'aimais, ce pauvre curé! je l'aimais beaucoup, et je
+savais que, en dépit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois
+jusqu'à l'impertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je
+n'étais pas seulement son ouaille préférée, j'étais son enfant de
+prédilection, son œuvre, la fille de son cœur et de son esprit. À cet
+amour paternel se mêlait une teinte d'admiration pour mes aptitudes, mes
+paroles et mes actes en général.
+
+Il avait pris sa tâche à cœur; il avait juré de m'instruire, de veiller
+sur moi comme un ange tutélaire, malgré ma mauvaise tête, ma logique et
+mes boutades. Du reste, cette tâche était devenue promptement la plus
+douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n'est la seule distraction de
+son existence monotone.
+
+Par la pluie, le vent, la neige, la grêle, la chaleur, le froid, la
+tempête, je voyais apparaître le curé, sa soutane retroussée jusqu'aux
+genoux et son chapeau sous le bras. Je ne sais si, de ma vie, je l'en ai
+vu coiffé. Il avait la manie de marcher la tête découverte, souriant aux
+passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d'herbe. Replet et dodu, il
+paraissait rebondir sur la terre qu'il foulait d'un pas alerte, et à
+laquelle il semblait dire: «Tu es bonne, et je t'aime!» Il était content
+de vivre, content de lui-même, content de tout le monde. Sa bonne
+figure, rose et fraîche, entourée de cheveux blancs, me rappelait ces
+roses tardives qui fleurissent encore sous les premières neiges.
+
+Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient à sa voix
+pour grignoter quelques croûtes de pain qu'il avait eu soin de glisser
+dans sa poche avant de quitter le presbytère. Perrine, la fille de
+basse-cour, venait lui faire la révérence, puis Suzon, la cuisinière,
+s'empressait d'ouvrir la porte et de l'introduire dans le salon où nous
+prenions nos leçons.
+
+Ma tante, plantée dans un fauteuil avec la grâce d'un paratonnerre un
+peu épais, se levait à son approche, lui souhaitait la bienvenue d'un
+air maussade et se lançait au galop sur le chapitre de mes méfaits.
+Après quoi, se rasseyant tout d'une pièce, elle prenait un tricot, son
+chat favori sur ses genoux, et attendait, ou n'attendait pas, l'occasion
+de me dire une chose désagréable.
+
+Le bon curé écoutait avec patience cette voix rêche qui brisait le
+tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale était pour lui, et
+me menaçait du doigt en souriant à moitié. Dieu merci, il connaissait ma
+tante de longue date.
+
+Nous nous installions à une petite table que nous avions placée près de
+la fenêtre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir
+assez éloignés de ma tante, qui trônait près de la cheminée, au fond de
+l'appartement, puis de permettre à mes yeux de suivre le vol des
+hirondelles et des mouches; et, en hiver, d'observer les effets de la
+neige et du givre sur les arbres du jardin.
+
+Le curé posait sa tabatière à côté de lui, un mouchoir à carreaux sur le
+bras de son fauteuil, et la leçon commençait.
+
+Quand ma paresse n'avait pas été trop grande, les choses allaient bien,
+tant qu'il s'agissait des devoirs à corriger, car, quoiqu'ils fussent le
+plus courts possible, ils étaient toujours soignés. Mon écriture était
+nette et mon style facile. Le curé secouait la tête d'un air satisfait,
+prisait avec enthousiasme, et répétait: «Bon, très bon!» sur tous les
+tons.
+
+Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa
+soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien présenter
+s'il avait une perruque noire, des culottes collantes et un habit de
+velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait.
+
+L'idée du curé en culotte et en perruque était si plaisante, que je
+partais d'un grand éclat de rire. Alors ma tante s'écriait:
+
+«Sotte! petite bête!»
+
+Et autres aménités de ce genre, qui avaient le privilège d'être aussi
+parlementaires qu'explicites.
+
+Le curé me regardait en souriant, et répétait deux ou trois fois:
+
+«Ah! jeunesse! belle jeunesse!»
+
+Et un souvenir rétrospectif sur ses quinze ans lui faisait ébaucher un
+soupir.
+
+Après cela, nous passions à la récitation, et les choses n'allaient plus
+si bien. C'était l'heure critique, le moment de la causerie, des
+opinions personnelles, des discussions, voire même des disputes.
+
+Le curé aimait les hommes de l'antiquité, les héros, les actions presque
+fabuleuses dans lesquelles le courage physique a joué un rôle
+important. Cette préférence était étrange, car il n'était pas
+précisément pétri de l'argile qui fait les héros.
+
+J'avais remarqué qu'il n'aimait point à retourner chez lui à la nuit, et
+cette découverte, tout en me le rendant plus cher, car j'étais moi-même
+fort poltronne, ne pouvait me laisser aucune illusion sur son courage.
+
+Ensuite, sa bonne âme placide, tranquille, amie du repos, de la routine,
+de ses ouailles et du corps qui la possédait, n'avait jamais, au grand
+jamais, rêvé le martyre. Je le voyais pâlir, autant du moins que ses
+joues roses le lui permettaient, en lisant le récit des supplices
+infligés aux premiers chrétiens.
+
+Il trouvait très beau d'entrer dans le paradis d'un bond héroïque, mais
+il pensait qu'il était bien doux de s'avancer tranquillement vers
+l'éternité sans fatigue et sans hâte. Il n'avait pas de ces élans
+exaltés qui inspirent le désir de la mort pour voir plus tôt le
+souverain des mondes et du temps. Oh! point du tout! Il était décidé à
+s'en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il désirait
+sincèrement que ce fût le plus tard possible.
+
+J'avoue que mon tempérament, qui ne brille pas par la corde héroïque,
+s'arrange de cette morale douce et facile.
+
+Néanmoins, il en tenait pour ses héros; il les admirait, les exaltait,
+les aimait d'autant plus, sans doute, que, le cas échéant, il se sentait
+absolument incapable de les imiter.
+
+Quant à moi, je ne partageais ni ses goûts, ni ses admirations.
+J'éprouvais une antipathie prononcée pour les Grecs et les Romains. Par
+un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j'avais décidé que
+ces derniers ressemblaient à ma tante..., ou que ma tante leur
+ressemblait, comme on voudra, et, du jour où je fis ce rapprochement,
+les Romains furent jugés, condamnés, exécutés dans mon esprit.
+
+Cependant le curé s'obstinait à barboter avec moi dans l'histoire
+romaine, et je m'entêtais, de mon côté, à n'y prendre aucun intérêt. Les
+hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se
+confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations
+admiratives, se fâcher, raisonner, rien n'ébranlait mon insensibilité et
+mon idée personnelle.
+
+Par exemple, racontant l'histoire de Mucius Scévola, je terminais ainsi:
+
+«Il brûla sa main droite pour la punir de s'être trompée, ce qui prouve
+qu'il n'était qu'un sot!»
+
+Le curé, qui m'écoutait un instant auparavant d'un air béat, tressautait
+d'indignation.
+
+«Un sot! mademoiselle... Et pourquoi cela?
+
+--Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur,
+répondais-je, que Porsenna n'en était ni plus ni moins vivant, et que le
+secrétaire ne s'en portait pas mieux.
+
+--Bien, ma petite; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège
+immédiatement.
+
+--Ceci, monsieur le curé, prouve que Porsenna n'était qu'un poltron.
+
+--Soit! mais Rome était délivrée, et grâce à qui? grâce à Scévola, grâce
+à son action héroïque!»
+
+Et le curé, qui, frémissant à l'idée de se brûler le bout du petit
+doigt, n'en admirait que mieux Mucius Scévola, de s'exalter, de se
+démener pour me faire apprécier son héros.
+
+«J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenais-je tranquillement; ce
+n'était qu'un sot, et un grand sot!»
+
+Le curé, suffoqué, s'écriait:
+
+«Quand les enfants se mêlent de raisonner, les mortels entendent bien
+des sottises.
+
+--Monsieur le curé, vous m'avez appris, l'autre jour, que la raison est
+la plus belle faculté de l'homme.
+
+--Sans doute, sans doute, quand il sait s'en servir. Puis, je parlais de
+l'homme fait, et non des petites filles.
+
+--Monsieur le curé, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.»
+
+L'excellent homme, un peu déconcerté, s'ébouriffait les cheveux avec
+énergie, ce qui lui donnait l'air d'une tête de loup poudrée à blanc.
+
+«Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me disait-il quelquefois;
+c'est un péché d'orgueil. Vous ne m'aurez pas toujours pour vous
+répondre, et quand vous serez aux prises avec la vie, vous apprendrez
+qu'on ne discute pas avec elle, qu'on la subit.»
+
+Mais je me souciais bien de la vie! J'avais un curé pour exercer ma
+logique, et cela me suffisait.
+
+Lorsque je l'avais bien taquiné, ennuyé, harcelé, il s'efforçait de
+donner à son visage une expression sévère, mais il était obligé de
+renoncer à son projet, sa bouche, toujours souriante, se refusant
+absolument à lui obéir.
+
+Alors il me disait:
+
+«Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos empereurs romains, et vous
+ferez en sorte de ne pas confondre Tibère avec Vespasien.
+
+--Laissons ces bonshommes, monsieur le curé, lui répondais-je, ils
+m'ennuient. Savez-vous que, si vous aviez vécu de leur temps, ils vous
+auraient grillé vif, ou arraché la langue et les ongles, ou coupé en
+petits morceaux menus comme chair à pâté!»
+
+À ce sombre tableau, le curé tressaillait légèrement, et s'en allait en
+trottinant, sans daigner me répondre.
+
+Je savais que son mécontentement était arrivé à son apogée quand il
+m'appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom cérémonieux en était la plus
+vive manifestation, et j'avais des remords, jusqu'au moment où je le
+voyais apparaître de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux
+lèvres.
+
+
+
+
+II
+
+
+Ma tante me brutalisait quand j'étais enfant, et j'avais tellement peur
+des coups que je lui obéissais sans discuter.
+
+Elle me battit encore le jour où j'atteignis mes seize ans, mais ce fut
+pour la dernière fois. À partir de ce jour, fécond pour moi en
+événements intimes, une révolution, qui grondait sourdement dans mon
+esprit depuis quelques mois, éclata tout à coup et changea complètement
+ma manière d'être avec ma tante.
+
+En ce temps-là, le curé et moi nous repassions l'histoire de France, que
+je me flattais de très bien connaître. Il est certain que, étant données
+les lacunes et les restrictions de mon livre, mon savoir était aussi
+grand que possible.
+
+Le curé professait pour ses rois un amour poussé jusqu'à la vénération,
+et, cependant, il n'aimait pas François Ier. Cette antipathie était
+d'autant plus singulière que François Ier était valeureux et qu'il
+est resté populaire. Mais il n'allait pas au curé, qui ne perdait jamais
+l'occasion de le critiquer; aussi, par esprit de contradiction, je le
+choisis pour mon favori.
+
+Le jour dont j'ai parlé plus haut, je devais réciter la leçon concernant
+mon ami. Je ruminai longtemps la veille pour trouver un moyen de le
+faire briller aux yeux du curé. Malheureusement, je ne pouvais que
+répéter les expressions de mon histoire, en émettant des opinions qui
+reposaient beaucoup plus sur une impression que sur un raisonnement.
+
+Il y avait une heure que je me cassais la tête à réfléchir, quand une
+idée brillante me traversa l'esprit:
+
+«La bibliothèque!» m'écriai-je.
+
+Aussitôt, je traversai en courant un long corridor, et pénétrai, pour la
+première fois, dans une pièce de moyenne grandeur, entièrement tapissée
+de rayons couverts de livres réunis entre eux par les fils tenus d'une
+multitude de toiles d'araignée. Elle communiquait avec les appartements
+qu'on avait fermés après la mort de mon oncle pour ne plus jamais y
+entrer; elle sentait tellement le moisi, le renfermé, que je fus presque
+suffoquée. Je m'empressai d'ouvrir la fenêtre qui, très petite, n'avait
+ni volets ni persiennes et donnait sur le coin le plus sauvage du
+jardin; puis je procédai à mes recherches. Mais comment découvrir
+François Ier au milieu de tous ces volumes?
+
+J'allais abandonner la partie, quand le titre d'un petit livre me fit
+pousser un cri de joie. C'étaient les biographies des rois de France
+jusqu'à Henri IV exclusivement. Une gravure assez bonne, représentant
+François Ier dans le splendide costume des Valois, était jointe à la
+biographie. Je l'examinai avec étonnement.
+
+«Est-il possible, me dis-je émerveillée, qu'il y ait des hommes aussi
+beaux que cela!»
+
+Le biographe, qui ne partageait pas l'antipathie du curé pour mon héros,
+en faisait l'éloge sans aucune restriction. Il parlait, avec une
+conviction enthousiaste de sa beauté, de sa valeur, de son esprit
+chevaleresque, de la protection éclairée qu'il accorda aux lettres et
+aux arts. Il terminait par deux lignes sur sa vie privée, et j'appris ce
+que j'ignorais complètement, c'est que:
+
+«François Ier menait joyeuse vie et aimait prodigieusement les
+femmes. Qu'il préféra grandement et sincèrement belle dame Anne de
+Pisseleu, à laquelle il donna le comté d'Étampes, qu'il érigea en duché
+pour lui être moult agréable.»
+
+De ces quelques mots, je tirai les conclusions suivantes: Premièrement,
+ayant découvert, depuis un mois, que mon existence était monotone, qu'il
+me manquait beaucoup de choses, que la possession d'un curé, d'une
+tante, de poules et de lapins ne suffisait point au bonheur, je décidai
+qu'une joyeuse vie étant évidemment le contraire de la mienne, François
+Ier avait fait preuve d'un grand jugement en la choisissant;
+
+Deuxièmement, qu'il professait certainement la sainte vertu de charité
+prêchée par mon curé, puisqu'il aimait tant les femmes;
+
+Troisièmement, qu'Anne de Pisseleu était une heureuse personne, et que
+j'aurais bien voulu qu'un roi me donnât un comté érigé en duché pour
+m'être «moult agréable».
+
+«Bravo! m'écriai-je en lançant le livre au plafond et en le rattrapant
+lestement. Voici de quoi confondre le curé et le convertir à mon
+opinion.»
+
+Le soir, dans mon lit, je relus la petite biographie.
+
+«Quel brave homme que ce François Ier! me dis-je. Mais pourquoi
+l'auteur ne parle-t-il que de son affection pour les femmes? Pourquoi
+n'a-t-il pas écrit qu'il aimait aussi les hommes? Après tout, chacun a
+son goût! mais si je juge les femmes d'après ma tante, je crois que
+j'aurais une préférence marquée pour les hommes.»
+
+Puis je me rappelai que le biographe était du sexe masculin, et je
+pensai qu'il avait sans doute cru poli, aimable et modeste, de se
+passer sous silence, lui et ses congénères.
+
+Je m'endormis sur cette idée lumineuse.
+
+Le lendemain, je me levai fort contente. D'abord j'avais seize ans;
+ensuite, la petite créature, qui se regardait dans la glace, examinait
+un visage qui ne lui déplaisait pas; puis je fis deux ou trois
+pirouettes en songeant à la stupéfaction du curé devant ma science
+nouvelle.
+
+Dans mon impatience, j'étais installée à ma table depuis un temps assez
+long, quand il arriva, rose et souriant. À sa vue, le cœur me battit un
+peu, comme celui des grands capitaines à la veille d'une bataille.
+
+«Voyons, ma petite, me dit-il quand les devoirs furent corrigés et qu'il
+eut fait la grimace sur leur laconisme, passons à François Ier, et
+examinons-le sous toutes les faces.»
+
+Il s'établit commodément dans son fauteuil, prit sa tabatière d'une
+main, son mouchoir de l'autre, et, me regardant de côté, se prépara à
+soutenir la discussion qu'il prévoyait.
+
+Je partis à fond de train sur mon sujet; je m'agitai, m'animai,
+m'enthousiasmai; j'appuyai beaucoup sur les qualités prônées dans mon
+histoire, après quoi je passai à mes connaissances particulières.
+
+«Et quel charmant homme, monsieur le curé! Sa taille était majestueuse,
+sa figure noble et belle; une si jolie barbe taillée en pointe et de si
+beaux yeux!»
+
+Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, et le curé, effarouché,
+se dressant tout raide comme ces diablotins à ressort enfermés dans des
+boîtes en carton, s'écria:
+
+«Où avez-vous pris ces balivernes, mademoiselle?
+
+--Ceci, c'est mon secret», dis-je avec un petit sourire mystérieux.
+
+Et brûlant mes vaisseaux:
+
+«Monsieur le curé, je ne sais pas ce que vous a fait ce pauvre François
+Ier! Savez-vous qu'il avait beaucoup de jugement? Il menait joyeuse
+vie et aimait prodigieusement les femmes.»
+
+Alors les yeux du curé s'ouvrirent si grands que j'eus peur de les voir
+éclater. Il cria: «Saint Michel! saint Barnabé!» et laissa tomber sa
+tabatière avec un bruit si sec, que le chat, étendu dans une bergère,
+sauta à terre avec un miaulement désespéré.
+
+Ma tante, qui dormait, se réveilla en sursaut et s'écria:
+
+«Vilaine bête!»
+
+En s'adressant à moi, non au chat, sans savoir de quoi il s'agissait.
+Mais cette épithète composait invariablement l'exorde et la péroraison
+de tous ses discours.
+
+Certes, je m'attendais à produire un grand effet; cependant, je restai
+un peu interdite devant la physionomie vraiment extraordinaire du curé.
+
+Mais je repris bientôt imperturbablement:
+
+«Il aima particulièrement une belle dame à laquelle il donna un duché.
+Avouez, monsieur le curé, qu'il était bien bon, et que c'eût été bien
+agréable d'être à la place d'Anne de Pisseleu?
+
+--Sainte Mère de Dieu! murmura le curé d'une voix éteinte, cette enfant
+est possédée!
+
+--Qu'y a-t-il? cria ma tante en transperçant son chignon d'une de ses
+aiguilles à tricoter. Mettez-la à la porte, si elle se permet des
+impertinences.
+
+--Mon enfant, reprit le curé, où avez-vous appris ce que vous venez de
+me dire?
+
+--Dans un livre, répondis-je laconiquement, sans faire mention de la
+bibliothèque.
+
+--Et comment pouvez-vous répéter de telles abominations?
+
+--Abominations! dis-je, scandalisée. Quoi! monsieur le curé, vous
+trouvez abominable que François Ier fût généreux et aimât les femmes!
+Vous ne les aimez donc pas, vous?
+
+--Que dit-elle? rugit ma tante, qui, m'écoutant attentivement depuis
+quelques instants, tira de ma question les pronostics les plus
+désastreux. Petite effrontée! vous...
+
+--Paix, ma bonne dame, paix! interrompit le curé, paraissant-en ce
+moment soulagé d'un grand poids. Laissez-moi m'expliquer avec Reine.
+Voyons, que trouvez-vous de louable dans la conduite de François Ier?
+
+--Vraiment, c'est bien simple, répondis-je d'un ton un peu dédaigneux,
+en songeant que mon curé vieillissait et commençait à avoir la
+compréhension lente. Vous me prêchez tous les jours l'amour du prochain,
+il me semble que François Ier mettait en pratique votre précepte
+favori: Aimez le prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.»
+
+À peine eus-je fini ma phrase que le curé, essuyant son visage sur
+lequel coulaient de grosses gouttes de sueur, se renversa dans son
+fauteuil et, les deux mains sur le ventre, s'abandonna à un rire
+homérique qui dura si longtemps que des larmes de dépit et de
+contrariété m'en vinrent aux yeux.
+
+«En vérité, dis-je d'une voix tremblante, j'ai été bien sotte de me
+donner tant de mal pour apprendre ma leçon et vous faire admirer
+François Ier.
+
+--Mon bon petit enfant, me dit-il enfin, reprenant son sérieux et
+employant son expression favorite lorsqu'il était content de moi, ce
+qui m'étonna beaucoup, mon bon petit enfant, je ne savais pas que vous
+professiez une telle admiration pour les gens qui mettent en pratique la
+vertu de charité.
+
+--Dans tous les cas, ce n'est pas risible, répondis-je d'un ton
+maussade.
+
+--Allons, allons, ne nous fâchons pas.»
+
+Et le curé, me donnant une petite tape sur la joue, abrégea la leçon, me
+dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la
+bibliothèque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse.
+
+Il n'avait pas encore quitté la cour que ma tante s'élançait sur moi, et
+me secouant à m'en disloquer l'épaule:
+
+«Vilaine péronnelle! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le
+curé s'en aille si tôt?
+
+--Pourquoi vous mettez-vous en colère, dis-je, si vous ne savez pas ce
+dont il est question?
+
+--Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au curé,
+effrontée?»
+
+Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour exhaler sa colère, elle
+me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit à la porte comme un
+petit chien.
+
+Je m'enfuis dans ma chambre, où je me barricadai solidement. Mon premier
+soin fut d'ôter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts
+secs et maigres de ma tante avaient laissé des marques bleues sur mes
+épaules.
+
+«Vile petite esclave, dis-je en montrant le poing à mon image,
+supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lâcheté,
+tu n'oses pas te révolter?»
+
+Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la réaction se
+produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup.
+
+«Qu'ai-je donc fait, pensai-je, pour être traitée ainsi? La vilaine
+femme! Ensuite, pourquoi le curé avait-il une si drôle de figure pendant
+que je lui récitais ma leçon?»
+
+Et je me mis à rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes
+joues. Mais j'eus beau creuser ce problème, je n'en trouvai pas la
+solution.
+
+M'approchant de la fenêtre ouverte, je contemplai mélancoliquement le
+jardin et je commençais à reprendre mon sang-froid, quand il me sembla
+reconnaître la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me penchai un
+peu pour écouter leur conversation.
+
+«Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous
+la brutalisez, elle se plaindra à M. de Pavol, qui la prendra chez lui.
+
+--Je voudrais bien voir ça! Mais comment voulez-vous qu'elle songe à son
+oncle? C'est à peine si elle connaît son existence.
+
+--Bah! la petite est futée! il lui suffira d'un instant de mémoire pour
+vous envoyer promener, si vous la rendez malheureuse, et ses bons
+revenus disparaîtront avec elle.
+
+--Ah! bien, nous verrons... Je ne la battrai plus, mais...»
+
+Elles s'éloignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase.
+
+Après le dîner, où je refusai de paraître, j'allai trouver Suzon.
+
+Suzon avait été l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinière.
+Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer
+l'une de l'autre. On aura peine à me croire, si je dis que Suzon aimait
+sincèrement sa maîtresse; cependant c'est l'exacte vérité.
+
+Mais si elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans
+l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux
+circonstances et à la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la
+mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment
+des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allât jamais
+à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme
+celle de Perrette.
+
+«Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis
+donc riche?
+
+--Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?
+
+--Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me répondes et me
+dises où demeure mon oncle de Pavol.
+
+--Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole!
+Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je
+ne sais rien.
+
+--Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce
+que tu disais à ma tante tout à l'heure!
+
+--Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de
+me faire parler.»
+
+Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions.
+
+Je remontai dans ma chambre, très agacée, et, restant longtemps accoudée
+à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je
+formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus
+avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être
+désagréable.
+
+Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai
+en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités
+d'autrefois. Je sentis que je n'étais plus la même personne et
+m'endormis consolée.
+
+Dans la nuit, je rêvai que ma tante, transformée en dragon, luttait
+contre François Ier qui la pourfendait de sa grande épée. Il me
+prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le curé nous
+regardait d'un air désolé et s'essuyait le visage avec son mouchoir à
+carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en
+découlait comme s'il l'avait trempé dans la rivière.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, à peine étions-nous installés à notre table, le curé et
+moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vîmes entrer Perrine,
+le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrés de paille à la main.
+
+«Le feu est-il à la maison? demanda ma tante.
+
+--Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sûr! La vache est dans
+le champ d'orge qui poussait si bien, elle ravage tout, je ne peux pas
+la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le
+potager.
+
+--Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lançant un regard
+courroucé, car ledit potager était un lieu sacré pour elle et l'objet de
+ses seules amours.
+
+--Mes beaux chapons! grogna Suzon, qui jugea à propos de faire une
+apparition et d'unir sa note bourrue à la note criarde de sa maîtresse.
+
+--Ah! péronnelle!» cria ma tante.
+
+Elle se précipita à la suite des domestiques en frappant la porte avec
+colère.
+
+«Monsieur le curé, dis-je aussitôt, croyez-vous que, dans l'univers
+entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante?
+
+--Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci?
+
+--Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le curé? Elle m'a battue!
+
+--Battue! répéta le curé d'un ton incrédule, tant il lui paraissait
+incroyable qu'on osât toucher seulement du bout du doigt à un petit être
+aussi délicat que ma personne.
+
+--Oui, battue! et si vous ne me croyez pas, je vais vous montrer la
+trace des coups.»
+
+À ces mots, je commençai à déboutonner ma robe. Le curé regarda devant
+lui d'un air effaré.
+
+«C'est inutile, c'est inutile! je vous crois sur parole, s'écria-t-il
+précipitamment, le visage cramoisi et baissant pudiquement les yeux sur
+la pointe de ses souliers.
+
+--Me battre le jour de mes seize ans! repris-je en rattachant ma robe.
+Savez-vous que je la déteste!»
+
+Et je frappai la table de mon poing fermé, ce qui me fit grand mal.
+
+«Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le curé tout ému,
+calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait.
+
+--Rien du tout! Quand vous êtes parti, elle m'a appelée effrontée et
+s'est jetée sur moi comme une furie. La vilaine femme!
+
+--Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures.
+
+--Ah! par exemple! m'écrirai-je en reculant brusquement ma chaise et en
+me promenant à grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais,
+jamais!»
+
+Le curé se leva de son côté et se mit à marcher en sens inverse de moi,
+de sorte que nous continuâmes la conversation en nous croisant
+continuellement, comme l'ogre et le petit Poucet, quand celui-ci a volé
+une des bottes de sept lieues et que le monstre est à sa poursuite.
+
+«Il faut être raisonnable, Reine, et prendre cette humiliation en esprit
+de pénitence, pour la rémission de vos péchés.
+
+--Mes péchés! dis-je en m'arrêtant et en haussant légèrement les
+épaules; vous savez bien, monsieur le curé, qu'ils sont si petits, si
+petits que ce n'est pas la peine d'en parler.
+
+--Vraiment! dit le curé qui ne put réprimer un sourire. Alors, puisque
+vous êtes une sainte, prenez vos ennuis en patience pour l'amour de
+Dieu.
+
+--Ma foi, non! répliquai-je d'un ton très décidé. Je veux bien aimer le
+bon Dieu un peu..., pas trop,--ne froncez pas le sourcil, monsieur le
+curé,--mais j'entends qu'il m'aime assez pour ne point être satisfait de
+me voir malheureuse.
+
+--Quelle tête! s'écria le curé. Quelle éducation j'ai faite là!
+
+--Enfin, continuai-je en me remettant en marche, je veux me venger, et
+je me vengerai.
+
+--Reine, c'est très mal. Taisez-vous et écoutez-moi.
+
+--La vengeance est le plaisir des dieux, répondis-je en sautant pour
+attraper une grosse mouche qui voltigeait au-dessus de ma tête.
+
+--Parlons sérieusement, ma petite.
+
+--Mais je parle sérieusement, dis-je en m'arrêtant un instant devant une
+glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait
+très bien. Vous verrez, monsieur le curé! je prendrai un sabre et je
+décapiterai ma tante, comme Judith avec Holopherne.
+
+--Cette enfant est enragée! s'écria le curé d'un air désolé. Restez un
+peu tranquille, mademoiselle, et ne dites pas de sottises.
+
+--Soit, monsieur le curé, mais avouez que Judith ne valait pas deux
+sous?»
+
+Le curé s'adossa à la cheminée et introduisit délicatement une prise de
+tabac dans ses fosses nasales.
+
+«Permettez, ma petite; cela dépend du point de vue auquel on se place.
+
+--Que vous êtes peu logique! dis-je. Vous trouvez superbe l'action de
+Judith, parce qu'elle délivrait quelques méchants Israélites qui ne me
+valaient certainement pas, et qui ne devraient guère vous intéresser,
+puisqu'ils sont morts et enterrés depuis si longtemps!... et vous
+trouveriez très mal que j'en fisse autant pour ma propre délivrance! Et
+Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai-je en pirouettant plusieurs
+fois sur mes talons.
+
+--Vous avez bonne opinions de vous-même, répondit le curé, qui
+s'efforçait de prendre un air sévère.
+
+--Ah! excellente!
+
+--Voyons! voulez-vous m'écouter, maintenant?
+
+--Je suis sûre, dis-je en poursuivant mon idée, qu'Holopherne était
+infiniment plus agréable que ma tante, et que je me serais parfaitement
+entendue avec lui. Par conséquent, je ne vois pas trop ce qui
+m'empêcherait d'imiter Judith.
+
+--Reine! cria le curé en frappant du pied.
+
+--Mon cher curé, ne vous fâchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous
+rassurer, je ne tuerai pas ma tante, j'ai un autre moyen pour me
+venger.
+
+--Contez-moi cela», dit l'excellent homme, déjà radouci et se laissant
+tomber sur un canapé.
+
+Je m'assis à côté de lui.
+
+«Voilà! Vous avez entendu parler de mon oncle de Pavol?
+
+--Certainement; il demeure près de V...
+
+--Fort bien. Comment s'appelle sa propriété?
+
+--Le Pavol.
+
+--Alors, en écrivant à mon oncle au château de Pavol, près de V..., la
+lettre arriverait sûrement?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, monsieur le curé, ma vengeance est trouvée. Vous savez que si
+ma tante ne m'aime pas, en revanche elle aime mes écus?
+
+--Mais, mon enfant, où avez-vous appris cela? me dit le curé, ahuri.
+
+--Je le lui ai entendu dire à elle-même; ainsi je suis sûre de ce que
+j'avance. Elle craint par-dessus tout je ne me plaigne à M. de Pavol et
+que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer
+d'écrire à mon oncle; et il n'est pas dit, continuai-je après un instant
+de réflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre.
+
+--Allons! c'est assez innocent, dit le bon curé en souriant.
+
+--Vous voyez! m'écriai-je en battant des mains, vous m'approuvez!
+
+--Oui, jusqu'à un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne
+devez pas être battue, mais je vous défends l'impertinence. Ne vous
+servez de votre arme qu'en cas de légitime défense, et rappelez-vous que
+si votre tante a des défauts, vous devez cependant la respecter et ne
+point être agressive.»
+
+Je fis une moue significative.
+
+«Je ne vous promets rien... ou plutôt, tenez, pour être franche, je vous
+promets de faire précisément le contraire de ce que vous venez de dire.
+
+--C'est une véritable révolte!... Je finirai par me fâcher, Reine.
+
+--C'est plus qu'une révolte, répliquai-je d'un ton grave, c'est une
+révolution.
+
+--J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le curé. Mademoiselle de
+Lavalle, faites-moi le plaisir de vous soumettre à mon autorité.
+
+--Écoutez, repris-je d'un ton câlin, je vous aime de tout mon cœur, vous
+êtes même la seule personne que j'aime au monde...»
+
+Le visage du curé s'épanouit.
+
+«Mais je déleste, j'exècre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais
+sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle...»
+
+Ici le curé, dont l'expression s'était rembrunie, m'interrompit par une
+vive exclamation.
+
+«Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous, vous savez bien
+que vous êtes de mon avis.
+
+--Quelle éducation, quelle éducation! murmura le curé d'un ton piteux.
+
+--Monsieur le curé, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je
+vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant
+donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la
+tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis à moi-même de lui
+être très désagréable. J'ai pris la lune et les étoiles à témoin de mon
+serment.
+
+--Mon enfant, me dit le curé sérieusement, vous ne voulez pas m'écouter,
+et vous vous en repentirez.
+
+--Bah! c'est ce que nous verrons!... J'entends ma tante, elle est
+furieuse, car c'est moi qui ai lâché la vache, les lapins et les
+chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce,
+monsieur le curé; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des
+marques noires sur les épaules.»
+
+Ma tante entra comme un ouragan, et le curé, complètement abasourdi,
+n'eut pas le temps de me répondre.
+
+«Reine, venez ici!» cria-t-elle, le visage empourpré par la colère et la
+course désordonnée qu'elle avait dû faire après les lapins.
+
+Je lui fis un grand salut.
+
+«Je vous laisse avec le curé», dis-je en adressant un signe
+d'intelligence à mon allié.
+
+La croisée, fort heureusement, était ouverte.
+
+Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fenêtre et me laissai
+glisser dans le jardin, au grand ébahissement de ma tante, qui s'était
+placée devant la porte pour me couper la retraite.
+
+Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en réalité je me
+cachai derrière un laurier et que j'entrai dans un accès de jubilation
+sans pareil en écoutant les reproches du curé et les exclamations
+furibondes de ma tante.
+
+Le soir, pendant le dîner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel
+on a pris un os.
+
+Elle grognait Suzon qui l'envoyait promener, maltraitait son chat,
+jetait l'argenterie sur la table en faisant un tapage affreux; enfin,
+exaspérée par mon air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la
+lança par la fenêtre.
+
+Je saisis aussitôt un plat de riz, auquel elle n'avait pas encore goûté,
+et le précipitai à la suite de la carafe.
+
+«Misérable pécore! hurla ma tante en s'élançant sur moi.
+
+--N'approchez pas, dis-je en reculant; si vous me touchez, j'écris ce
+soir même à mon oncle de Pavol.
+
+--Ah!... dit ma tante, qui resta pétrifiée, le bras en l'air.
+
+--Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques
+jours, car je ne veux pas être battue.
+
+--Votre oncle ne vous croira pas! cria ma tante.
+
+--Oh! que si!... Vos doigts ont laissé leur empreinte sur mes épaules.
+Je sais qu'il est très bon et je m'en irai avec lui.»
+
+Je n'avais certes aucune notion sur le caractère de mon oncle, étant
+âgée de six ans quand je l'avais vu pour la première et la dernière
+fois. Mais je pensai que je devais paraître en savoir très long sur son
+compte et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie.
+
+Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'épancher dans le sein de
+Suzon.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon temps à lutter
+contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche
+devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous; elle
+m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase.
+
+J'affirme que cette manière de procéder m'était particulièrement
+pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu
+avec le curé, mais c'était absolument insuffisant; aussi avais-je pris
+l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de
+me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des
+heures entières...
+
+Mon cher miroir! ami fidèle! confident de mes plus secrètes pensées!
+
+Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à l'influence
+énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je
+ne détermine pas le sexe de cet esprit, étant bien convaincue que les
+individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs
+qualités extérieures.
+
+Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question:
+«De l'influence du miroir sur l'intelligence et le cœur de l'homme.»
+
+Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce,
+qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle
+Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataugé toute leur vie pour leur
+plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit
+avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon
+traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs: il serait clair,
+net, pratique, avec une pointe de causticité, et il faudrait pousser
+bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces
+qualités ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus
+mentionnées. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce
+grand œuvre, je me contente de conserver à mon miroir une sincère
+affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de
+reconnaissance.
+
+Je sais bien que, devant cette révélation, quelques-uns de ces esprits
+fâcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la
+coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends
+éprouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et
+remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas
+certain, vous avouerez que l'intérêt personnel, pour ne pas dire un plus
+gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments.
+
+Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec
+mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité
+devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions
+des discussions qui menaçaient de dégénérer en tempêtes.
+
+Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tardé à
+découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait
+une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur
+celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification
+d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement,
+il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma
+tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle
+et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des
+sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien
+répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages
+avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une idée très
+imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la
+vie.
+
+Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses
+raisons secrètes pour ne point vanter devant moi le roi de la
+création,--excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne
+pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,--car il n'opposait que de
+bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante.
+
+Le dîner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un
+poulet, d'une salade aux œufs durs et de lait _égoutté_, quand c'était
+la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère chez lui, et dont le
+palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les
+mains et en criant la faim.
+
+Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la
+conversation était non moins invariable que le menu du dîner.
+
+«Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait,
+n'était modifiée que par le changement du qualificatif.
+
+--Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de
+marcher par ce joli soleil!»
+
+S'il avait plus, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il était tombé de
+la grêle, des pierres ou du soufre, le curé eût également exprimé sa
+satisfaction, soit en s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien
+clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant.
+
+«Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon
+temps on prenait des robes blanches à Pâques.
+
+--Les robes blanches vous allaient-elles bien?» demandais-je vivement.
+
+Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard
+préventif avant de répondre:
+
+«Certainement, très bien.
+
+--Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime
+conviction.
+
+--De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que
+lorsqu'on les interrogeait.
+
+--Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?
+
+--Quand on m'interrogeait, pas autrement.
+
+--Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante?
+
+--Certainement, ma nièce.
+
+--La vilaine époque!» soupirais-je en levant les yeux au ciel.
+
+Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait
+ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la
+tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête.
+
+La conversation, arrivée à ce point... aigu, tombait subitement,
+jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les
+efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise
+à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création
+entière. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes,
+il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de
+chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espèces.
+
+«Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien», disait ma tante
+dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel.
+
+Le curé, qui avait la certitude désolante de n'être point une femme,
+baissait la tête et paraissait rempli de contrition.
+
+«Quels mécréants! quels sacripants! reprenait-elle en me regardant d'un
+air furieux, comme si j'avais appartenu à l'espèce en question.
+
+--Hum! répondait le curé.
+
+--Des gens qui ne pensent qu'à jouir, qu'à manger! continuait ma tante,
+qui avait sur le cœur la pauvreté léguée par son mari. Quels suppôts de
+Satan!
+
+--Hum! hum! reprenait le curé en hochant la tête.
+
+--Monsieur le curé, m'écriais-je avec impatience, hum! n'est pas un
+argument très fort.
+
+--Permettez, permettez, répondait le brave homme troublé dans la
+dégustation de son dîner; je crois que Mme de Lavalle va au delà de
+sa pensée en employant cette expression: suppôts de Satan. Mais il est
+certain que beaucoup d'hommes ne méritent pas une grande confiance.
+
+--Vous êtes comme François Ier, vous aimez mieux les femmes?
+disais-je de mon petit air candide.
+
+--Palsambleu! s'écriait ma tante, qui avait remplacé certains mots très
+énergiques par cette expression empruntée à son mari et qui lui
+paraissait tout aristocratique; palsambleu! taisez-vous, sotte!»
+
+Mais le curé lui adressait un signe mystérieux, et l'excellente dame se
+mordait les lèvres.
+
+«Et vos héros, monsieur le curé? et vos Grecs? et vos Romains?
+
+--Oh! les hommes d'aujourd'hui ne ressemblent guère à ceux d'autrefois,
+disait le curé, bien convaincu qu'il exprimait une grande vérité.
+
+--Et les curés? reprenais-je.
+
+--Les curés sont hors de cause», répondait-il avec un bon sourire.
+
+Ce genre de conversation, rempli de sous-entendus, avait pour privilège
+de m'agacer énormément. J'avais conscience qu'un monde d'idées et de
+sentiments, que je ne devais pas tarder du reste à découvrir, m'était
+fermé. Je doutais que le jugement porté par ma tante sur l'humanité fût
+absolument juste, mais je comprenais que j'ignorais beaucoup de choses
+et que je risquais de croupir longtemps dans mon ignorance.
+
+Un matin que je méditais sur cette lamentable situation, l'idée me vint
+de consulter les trois personnes que j'étais à même de voir tous les
+jours: Jean, le fermier, Perrine et Suzon.
+
+Cette dernière ayant vécu à C..., je décidai que son appréciation devait
+être basée sur une grande expérience, et je la gardai pour la bonne
+bouche.
+
+M'enveloppant dans un capulet, je pris mes sabots et m'acheminai vers la
+ferme, située à un kilomètre de la maison.
+
+Tout en barbotant, pataugeant, enfonçant, j'arrivai près de Jean, qui
+nettoyait sa charrue.
+
+«Bonjour, Jean.
+
+--Ben le bonjour, mamselle! dit Jean en ôtant son bonnet de laine, ce
+qui permit à ses cheveux de se dresser tout droits sur sa tête. Quand
+ils n'étaient pas soumis à une pression quelconque, c'était une
+particularité de leur tempérament de se livrer à ce petit exercice.
+
+--Je viens vous consulter sur une chose très, très importante, dis-je en
+appuyant sur l'adverbe pour éveiller son intelligence, que je savais
+disposée à courir la prétantaine quand on le questionnait.
+
+--À votre service, mamselle.
+
+--Ma tante, dit que tous les hommes sont des sacripants; quel est votre
+avis sur ce sujet, Jean?
+
+--Des sacripants! répéta Jean, qui écarquilla les yeux comme s'il
+apercevait un monstre devant lui.
+
+--Oui, mais c'est l'opinion de ma tante et je veux avoir la vôtre?
+
+--Dame! ça se pourrait ben tout de même!
+
+--Mais ce n'est pas une opinion, cela, Jean! Voyons! croyez-vous, oui ou
+non, que les hommes sont généralement des sacripants?»
+
+Jean appuya le bout de son nez sur l'index de sa main droite, ce qui
+est, comme on le sait, l'indice d'une profonde méditation.
+
+Après avoir réfléchi une bonne minute, il me fit cette réponse claire et
+décisive:
+
+«Écoutez, mamselle, je vas vous dire! ça se pourrait ben que oui, mais
+ça se pourrait ben que non.
+
+--Buse!» lui dis-je, indignée de contempler un tel phénomène de bêtise.
+
+Il ouvrit les yeux, il ouvrit la bouche, il ouvrit les mains, il eût
+ouvert toute sa personne, s'il avait pu, pour mieux manifester son
+étonnement.
+
+Je revins dans la cour du Buisson, en pestant contre la boue, mes
+sabots, Jean et moi-même.
+
+«Perrine, criai-je, viens ici!»
+
+Perrine, qui nettoyait les terrines de sa laiterie, accourut aussitôt,
+une poignée d'orties à la main, les bras nus, le visage rouge comme une
+pomme d'api et le bonnet sur le derrière de la tête, selon son habitude.
+
+«Quelle est ton opinion sur les hommes? dis-je brusquement.
+
+--Sur les hom...»
+
+Et Perrine, de pomme d'api devenue pivoine, laissa tomber ses orties,
+prit le coin de son tablier, releva la jambe gauche et resta perchée
+sur la droite en me regardant d'un air ébahi.
+
+«Eh bien, réponds donc! Que penses-tu des hommes?
+
+--Mamselle veut rire, ben sûr!
+
+--Mais non, je parle sérieusement. Réponds vite!
+
+--Dame! mamselle, me dit Perrine en se remettant d'aplomb sur les deux
+jambes, quand ce sont de beaux gas, m'est avis qu'il y a des choses pus
+désagréables à regarder!»
+
+Cette manière d'envisager la question me donna grandement à réfléchir.
+
+«Je ne parle pas du physique, repris-je en haussant les épaules, mais du
+moral?
+
+--Ma foi! je les trouve ben aimables! répondit Perrine, dont les petits
+yeux brillaient.
+
+--Comment! tu ne les trouves pas mécréants, sacripants, suppôts de
+Satan?»
+
+Perrine se mit à rire à pleine bouche.
+
+«Voyez-vous, mamselle, le parler des mécréants est si doux que...»
+
+Ici, elle s'interrompit pour se donner un grand coup de poing sur la
+tête. Elle tortilla son tablier, baissa les yeux, et me parut disposée à
+prendre la poudre d'escampette.
+
+«Après! Finis donc!
+
+--Mamselle va me faire dire des sottises, ben sûr! je m'en vas.»
+
+Et, m'adressant la plus belle de ses révérences, elle disparut dans les
+profondeurs de sa laiterie, dont elle me ferma la porte au nez.
+
+«Pourquoi dirait-elle des sottises?... Allons! je n'ai plus de ressource
+que dans Suzon; reste à savoir si elle voudra parler.»
+
+J'entrai dans la cuisine. Suzon, armée d'un balai, se préparait à le
+faire fonctionner activement. Il me sembla qu'elle était dans ses jours
+sombres, et je jugeai qu'il serait habile d'user de quelques précautions
+oratoires avant de poser ma question.
+
+«Comme tes cuivres sont beaux et reluisants! lui dis-je d'un air
+gracieux.
+
+--On fait ce qu'on peut, grogna Suzon. Après tout, ceux qui ne sont pas
+contents n'ont qu'à le dire.
+
+--Tu réussis très bien la fricassée de poulet, Suzon, continuai-je sans
+me décourager, tu devrais m'apprendre à la faire.
+
+--C'est pas votre besogne, mademoiselle; restez chez vous, et
+laissez-moi tranquille dans ma cuisine.»
+
+Mes moyens de corruption ne produisant aucun effet, je dirigeai mes
+batteries sur un autre point.
+
+«Sais-tu une chose, Suzon? Tu as dû être bien jolie dans ta jeunesse!»
+dis-je, en pensant à part moi que, si j'avais été son mari, je l'aurais
+mise à cuire dans le four pour m'en débarrasser.
+
+J'avais touché la corde sensible, car Suzon daigna sourire.
+
+«Chacun a son beau temps, mademoiselle.
+
+--Suzon, repris-je, profitant de ce subit adoucissement pour arriver au
+plus vite à mon sujet, j'ai envie de te faire une question!--Quelle est
+ton opinion sur les hommes... et les femmes?» ajoutai-je, songeant qu'il
+était ingénieux d'étendre mes études sur les deux sexes.
+
+Suzon s'appuya sur son balai, prit son air le plus rébarbatif, et me
+répondit avec une conviction entraînante:
+
+«Les femmes, mademoiselle, sont des pas grand'chose, mais les hommes
+sont des rien du tout.
+
+--Oh! protestai-je, en es-tu bien sûre?
+
+--C'est aussi sûr que je vous le dis, mademoiselle!»
+
+Elle administra un grand coup de balai aux débris de légumes qui se
+trouvaient par terre, et les fit disparaître avec autant de dextérité
+que s'ils avaient représenté les bipèdes, objets de son antipathie.
+
+Je me retirai dans ma chambre pour méditer sur l'axiome misanthropique
+énoncé par Suzon, assez découragée en pensant que je n'étais pas
+grand'chose, et que mes amis inconnus, les hommes, méritaient la
+dénomination humiliante de rien du tout.
+
+
+
+
+V
+
+
+Néanmoins, mes études de mœurs me paraissant tout à fait insuffisantes,
+je résolus de les poursuivre à l'aide des romans de la bibliothèque.
+
+Précisément un lundi, jour de foire, ma tante, le curé et Suzon devaient
+aller ensemble à C... Ma tante avait décidé, comme toujours, que je
+resterais à la garde de Perrine, et pour la première fois de ma vie,
+cette décision m'enchanta. J'étais sûre d'être livrée à moi-même,
+Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations.
+
+Pour ce genre d'excursions, le fermier, à huit heures du matin, amenait
+dans la cour une sorte de carriole appelée dans le pays maringote. Ma
+tante apparaissait en grande tenue, le chef orné d'un chapeau rond en
+feutre noir, auquel elle avait ajouté des brides d'un violet tendre.
+Elle le posait crânement sur le haut de son chignon. Elle était
+enveloppée de fourrures, qu'il fît chaud ou froid, ayant, depuis son
+mariage, adopté ce principe qu'une dame de qualité ne peut pas se mettre
+en route sans porter sur elle la peau d'un animal quelconque. Quand elle
+était ainsi vêtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui
+dénonçaient son origine étaient effacées.
+
+Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote, laquelle chaise
+était recouverte d'un oreiller, afin que cette partie délicate de
+l'individu, qu'une plume honnête se refuse à nommer, ne fût point
+endommagée.
+
+Suzon, chargée de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se
+plaçait à droite, sur la banquette de devant, et le curé montait près
+d'elle.
+
+Alors, simultanément, ils se tournaient vers moi.
+
+«Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le
+potager.
+
+--Ne mettez pas le désordre dans ma cuisine, criait Suzon, et
+contentez-vous du veau froid pour déjeuner.»
+
+Le curé ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et
+faisait un geste qui voulait dire:
+
+«Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien emmenée, moi.»
+
+Ce mémorable lundi, les choses se passèrent comme à l'ordinaire. Je fis
+quelques pas sur la route et je les vis bientôt disparaître, secoués
+tous les trois comme des paniers à salade.
+
+Sans perdre une minute, je mis à exécution un projet mûri depuis
+longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothèque, dont
+le curé avait eu la malencontreuse idée d'emporter la clef, mais je
+n'étais pas fille à me décourager pour si peu.
+
+Je courus chercher une échelle que je traînai sous la fenêtre de la
+bibliothèque; après des efforts surhumains, je réussis à la lever et à
+l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les échelons, je
+cassai une vitre avec une pierre dont je m'étais munie; puis ôtant les
+morceaux de verre encore attachés au châssis, je passai la partie
+supérieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la
+bibliothèque.
+
+Je tombai la tête la première sur le carreau; je me fis une bosse énorme
+au front, et, le lendemain, le curé m'apporta un onguent pour la guérir.
+
+Mon premier soin, quand je me relevai et que l'étourdissement causé par
+ma chute se dissipa, fut de fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau
+pour découvrir une clef pareille à celle que le curé avait fait
+disparaître. Mes recherches ne furent pas longues, et, après deux ou
+trois essais infructueux, je trouvai mon affaire.
+
+Après avoir supprimé, autant qu'il me fut possible, les traces de mon
+effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me
+reposais de mes fatigues, mon regard fut frappé par les ouvrages de
+Walter Scott placés en face de moi. Je pris au hasard dans la collection
+et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trésor la _Jolie
+Fille de Perth_.
+
+De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un
+ravissement dont rien ne pourrait donner l'idée. Je vivrais neuf cent
+soixante-neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais
+mon impression en lisant la _Jolie Fille de Perth_.
+
+J'éprouvais la joie d'un prisonnier transporté de son cachot au milieu
+des arbres, des fleurs, du soleil; ou, mieux encore, la joie d'un
+artiste qui entend jouer pour la première fois, et d'une manière idéale,
+l'œuvre de son cœur et de son intelligence. Le monde qui m'était
+inconnu, et après lequel je soupirais inconsciemment, se révéla à moi
+tout à coup. Une lueur se fit si soudainement dans mon esprit, que je
+crus avoir été jusque-là stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce
+roman rempli de couleur, de vie, de mouvement.
+
+Le soir, je descendis en rêvant dans la salle à manger, où le curé, qui
+dînait avec nous, m'attendait avec impatience.
+
+Il regarda mon visage avec une profonde commisération, et me demanda,
+avec le plus grand intérêt, comment cet accident était arrivé.
+
+«Un accident? dis-je d'un air étonné.
+
+--Votre front est tout noir, ma petite Reine.
+
+--La sotte aura monté dans un arbre ou une échelle, dit ma tante.
+
+--Dans une échelle, oui, c'est vrai, répondis-je.
+
+--Ma pauvre enfant! s'écria le curé désolé; vous êtes tombée sur la
+tête?»
+
+Je fis un signe affirmatif.
+
+«Avez-vous mis de l'arnica, ma petite?
+
+--Bah! c'est bien la peine! reprit ma tante. Mangez votre soupe,
+monsieur le curé, et ne vous occupez pas de cette étourdie; elle n'a que
+ce qu'elle mérite!»
+
+Le curé ne dit plus rien; il me fit un petit signe d'amitié et m'observa
+à la dérobée.
+
+Mais je ne faisais pas grande attention à ce qui se passait autour de
+moi. Je songeais à cette charmante Catherine Glover, à ce brave Henri
+Smith, dont j'étais éprise, en attendant mieux, et voilà que, sans le
+moindre préambule, j'éclatai en sanglots.
+
+«Ah! mon Dieu! s'écria le curé en se levant vivement. Ma chère petite
+Reine, mon bon petit enfant?
+
+--Laissez donc! dit ma tante; elle est mécontente parce qu'elle ne nous
+a pas accompagnés à C...
+
+Mais le curé, qui savait que je détestais les pleurs et que j'étais trop
+fière pour manifester devant ma tante un chagrin causé par elle,
+s'approcha de moi, me demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'efforça
+de me consoler.
+
+«Ce n'est rien, mon cher bon curé, dis-je en essuyant mes larmes et en
+me mettant à rire. Voyez-vous, j'ai horreur de la souffrance physique,
+la tête me fait mal, et puis je dois être affreuse.
+
+--Pas plus qu'à l'ordinaire», dit ma tante. Le curé me regarda d'un air
+inquiet. Il n'était pas satisfait de l'explication et se disait que
+quelque chose d'anormal s'était passé dans la journée. Il me conseilla
+d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement.
+
+J'étais humiliée d'avoir fait une scène d'attendrissement; d'autant plus
+humiliée que je ne savais pas pourquoi j'avais pleuré. Était-ce de
+plaisir, de contrariété? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me
+répétant qu'il était inutile de chercher à analyser mon impression.
+
+Pendant le mois qui suivit, je dévorai la plupart des ouvrages de Walter
+Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et
+sérieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient été, je ne sais si elles
+ont surpassé de beaucoup en vivacité celles que j'éprouvais pendant que
+mon esprit sortait de son brouillard comme un papillon de sa chrysalide.
+Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase.
+J'oubliais tout pour ne songer qu'à mes romans et aux personnages qui
+excitaient mon imagination.
+
+Quand le curé me définissait un problème, je pensais à Rébecca, que
+j'avais laissée en tête à tête avec le Templier; quand il me faisait un
+cours d'histoire, je voyais défiler devant mes yeux ces charmants héros
+parmi lesquels mon cœur volage avait déjà choisi une quinzaine de maris;
+quand il m'adressait des reproches, je n'en entendais pas la moitié,
+étant occupée à me confectionner un costume semblable à celui
+d'Élisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart.
+
+«Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant.
+
+--Rien.
+
+--Comment rien?
+
+--Tout cela m'ennuie», disais-je d'un air fatigué.
+
+Le pauvre curé était consterné. Il préparait de longs discours et me les
+débitait tout d'une haleine, mais il aurait produit autant d'effet en
+s'adressant à un Peau-Rouge.
+
+Enfin, je devins subitement très triste. Si ma tante ne me battait plus,
+elle se dédommageait en me disant des choses désagréables. Elle avait
+deviné que j'étais peinée d'être si petite. Elle ne perdait pas
+l'occasion de frapper sur ce point vulnérable, m'appelait avorton et me
+répétait que j'étais laide.
+
+Peu de temps auparavant, je me trouvais très jolie, et j'avais beaucoup
+plus de confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en
+faisant connaissance avec les héroïnes de Walter Scott, le doute surgit
+dans mon esprit. Elles étaient si belles, que je me désolais en songeant
+qu'il fallait leur ressembler pour être aimée.
+
+Le curé, par sympathie, perdit ses sourires et ses couleurs. Il
+m'observait d'un air éploré, passait son temps à priser, en oubliant
+toutes les règles de l'art, cherchait à deviner mon secret et employait
+des moyens machiavéliques pour arriver à son but; mais j'étais
+impénétrable.
+
+Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothèque, mais je n'avais
+garde d'oublier la clef dans la serrure; il revint sur ses pas en
+secouant la tête et en passant la main dans ses cheveux, lesquels, plus
+ébouriffés que jamais, produisaient l'effet d'un panache.
+
+Je m'étais cachée derrière une porte, et, quand il passa près de moi, je
+l'entendis murmurer:
+
+«Je reviendrai avec la clef!»
+
+Cette décision me contraria vivement. Je me dis qu'il découvrirait
+certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chères
+lectures.
+
+J'allai aussitôt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma
+chambre, et les remplaçai sur les rayons par des livres pris au hasard;
+mais, malgré mes précautions, je jugeai que le carreau de papier dont je
+m'étais servie pour remplacer la vitre brisée était un indice qui
+m'accuserait hautement.
+
+C'est ce jour-là que, en examinant des lettres trouvées dans le bureau,
+je découvris l'origine de ma tante. C'était une arme contre elle, et je
+résolus de ne pas tarder à m'en servir.
+
+Le lendemain, à déjeuner, elle était de très mauvaise humeur. Dans
+cette disposition morale, si elle ne trouvait pas un prétexte pour
+m'être désagréable, elle s'en passait.
+
+Je rêvais à cet aimable Buckingham qui me paraissait adorable avec son
+insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me
+demandais pourquoi Alice Bridgeworth était au désespoir de se trouver
+chez lui, quand ma tante me dit sans préambule:
+
+«Que vous êtes laide ce matin, Reine!»
+
+Je sautai sur ma chaise.
+
+«Voilà! dis-je en lui passant la salière.
+
+--Je ne demande pas le sel, sotte! En vérité, vous devenez aussi stupide
+que laide!»
+
+Il est à remarquer que ma tante ne me tutoyait jamais. Du jour où elle
+était devenue la femme de mon oncle, elle avait cru se mettre à la
+hauteur de sa situation en supprimant le tutoiement de son vocabulaire.
+Elle disait vous même à ses lapins.
+
+«Je ne suis pas de votre avis, répondis-je sèchement, je me trouve très
+jolie.
+
+--La bonne farce! s'écria ma tante. Jolie, vous! un petit avorton pas
+plus haut que la cheminée!
+
+--Mieux vaut ressembler à une plante délicate qu'à un homme manqué»,
+répliquai-je.
+
+Ma tante croyait fermement avoir été une beauté et n'entendait pas
+raillerie sur ce sujet.
+
+«J'ai été belle, mademoiselle, si belle qu'on nous avait donné le nom
+d'une déesse, à ma sœur et à moi.
+
+--Votre sœur vous ressemblait-elle, ma tante?
+
+--Beaucoup, nous étions jumelles.
+
+--Son mari a dû être bien malheureux», dis-je d'un ton pénétré.
+
+Ma tante lança une imprécation que je ne permettrai pas à ma plume de
+répéter.
+
+«Du reste, repris-je avec calme, vous avez naturellement le goût d'une
+femme du peuple, tandis que moi, je...»
+
+Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait
+de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais
+dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me
+cacher sa naissance et me vengeait entièrement de ses méchancetés envers
+moi.
+
+«Vous êtes un serpent! s'écria-t-elle d'une voix étranglée.
+
+--Je ne crois pas, ma tante.
+
+--Un serpent!
+
+--Vous l'avez déjà dit, répondis-je en avalant tranquillement ma
+dernière fraise.
+
+--Un serpent réchauffé dans mon sein», répéta ma tante, qui était trop
+en colère pour faire des frais d'imagination.
+
+Je secouai la tête, et me dis que si j'étais serpent, je refuserais
+certainement de me trouver bien dans cette position.
+
+«Permettez, repris-je, j'ai étudié cet animal dans mon histoire
+naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il eût l'habitude d'être réchauffé
+dans le sein de qui que ce soit.»
+
+Ma tante, toujours déconcertée quand je faisais allusion à mes lectures,
+ne répondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu
+rassurante que je m'esquivai en chantant à tue-tête:
+
+«Il était une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol!»
+
+Nous étions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les côtés,
+les mouches bourdonnaient, l'air était imprégné de mille parfums; bref,
+le temps me parut si séduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je
+pris mon livre et j'allai m'installer dans un pré, à l'ombre d'une meule
+de foin.
+
+J'avais le cœur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est
+certain qu'il était désolant d'être si petite, si petite! Qui donc
+pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant _Péveril du Pic_.
+Parmi les romans de Walter Scott, c'était un de ceux que je préférais,
+précisément à cause de Fenella, dont la taille était certainement plus
+exiguë que la mienne.
+
+J'aimais, j'adorais Buckingham. J'étais en colère contre Fenella, qui
+lui disait des choses vraiment très dures, et, au moment où elle
+disparaissait par la fenêtre, je m'arrêtai dans ma lecture pour
+m'écrier:
+
+«La petite niaise! un homme si délicieux!»
+
+En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le
+curé, debout, devant moi. Les bras croisés, il me regardait avec
+stupéfaction. Il semblait aussi consterné que ce personnage des contes
+de fées qui trouve ses diamants changés en noisettes.
+
+Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrapé.
+
+«Oh! Reine..., commença-t-il.
+
+--Mon cher curé, m'écriai-je en serrant _Péveril du Pic_ sur mon cœur,
+je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer.
+
+--Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cru cela de vous!»
+
+Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience
+très nette, mais, par une tactique éminemment féminine, je m'empressai
+de changer la question.
+
+«C'était une distraction, monsieur le curé et je me trouve si
+malheureuse!
+
+--Malheureuse, Reine?
+
+--Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne!
+Elle ne me bat plus, c'est vrai, mais elle me dit des choses qui me font
+tant de peine!»
+
+Que je connaissais bien mon curé! Il avait déjà oublié ses griefs et ses
+sermons; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vérité dans mes
+paroles.
+
+«Est-ce pour cela que vous êtes si triste, mon bon petit enfant?
+
+--Certainement, monsieur le curé. Pensez donc que ma tante me répète sur
+tous les tons que je suis un avorton, que je suis laide à faire peur!»
+
+Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m'allait droit au cœur.
+
+Le bon curé, très ému, se frotta le nez d'un air perplexe. Il était loin
+de partager les idées de ma tante sur ce point, et se demandait quel
+moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans éveiller
+dans mon âme l'orgueil, la vanité et autres éléments de damnation.
+
+«Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance à des choses
+qui périssent si vite.
+
+--En attendant ces choses existent, répliquai-je, me rencontrant, à deux
+siècles d'intervalle, avec la pensée de la plus belle fille de France.
+
+--Et puis, vous verrez peut-être des gens qui ne penseront pas comme
+Mme de Lavalle.
+
+--Êtes-vous de ces gens-là, monsieur le curé? Me trouvez-vous jolie?
+
+--Mais... oui, répondit le curé d'un ton piteux.
+
+--Très jolie?
+
+--Mais... mais oui, répondit le curé sur le même ton.
+
+--Ah! que je suis contente! m'écriai-je en pirouettant. Que je vous
+aime, mon curé!
+
+--C'est très bien, Reine; mais vous avez commis une grande faute. Vous
+vous êtes introduite dans la bibliothèque au risque de vous casser le
+cou, et vous avez lu des livres que je ne vous aurais probablement
+jamais donnés.
+
+--Walter Scott, monsieur le curé, c'est Walter Scott! ma littérature en
+dit beaucoup de bien.»
+
+Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec
+volubilité, ravie de voir que non seulement le curé ne songeait plus à
+me gronder, mais qu'il écoutait avec intérêt ce que je lui racontais.
+Devant mon entrain et ma gaieté, reparus comme par enchantement, il
+reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante.
+
+«Allons, me dit-il, je vous permets de continuer à lire Walter Scott; je
+le relirai même pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas
+recommencer votre escapade!»
+
+Je le lui promis de grand cœur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet
+de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais
+du même avis.
+
+Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans se trouva effacé par
+un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard
+au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur
+leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le cœur ou
+l'imagination des petites filles.
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était un dimanche.
+
+Le dimanche, nous assistions régulièrement à la grand'messe, qui était
+l'unique office du matin, le curé n'ayant pas de vicaire. Ma tante
+entrait la première dans notre banc armorié, je la suivais
+immédiatement; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche.
+
+Notre petite église était vieille et misérable. La couleur primitive des
+murs disparaissait sous une sorte de limon verdâtre, causé par
+l'humidité; le sol, loin d'être uni, était formé d'une quantité de
+crevasses et de monticules qui invitaient les fidèles à se casser le cou
+et à profiter de leur présence dans un lieu sanctifié pour monter plus
+tôt au ciel; l'autel était orné de figures d'anges peintes par le
+charron du village, qui se piquait d'être artiste; deux ou trois saints
+se contemplaient avec surprise, étonnés de se trouver si laids.
+Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'étais une
+sainte, et si les mortels me représentaient d'une manière aussi hideuse,
+je serais absolument sourde à leurs prières; mais les saints n'ont
+peut-être pas mon tempérament. Par une fenêtre privée de ses vitraux,
+une rose blanche montrait sa tête parfumée et, par sa beauté, sa
+fraîcheur, semblait protester contre le mauvais goût de l'homme.
+
+Nous possédions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient
+vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu'à cinq, cet instrument
+étant, grâce à la température, sujet à des caprices, comme les
+rhumatismes de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec
+la conviction si naïve et si profonde de posséder une belle voix qu'il
+était impossible de lui en vouloir.
+
+Le tabouret de l'officiant était placé au fond d'un précipice, de sorte
+que, de ma place, je ne voyais que la tête et le buste du curé, qui
+avait l'air en pénitence. Les enfants de chœur se faisaient des grimaces
+et chuchotaient derrière son dos, sans qu'il eût l'idée de se fâcher.
+
+Après l'évangile, il quittait sa chasuble et son étole devant nous, les
+choses se passant en famille, trébuchait dans quelques trous et arrivait
+à la chaire.
+
+Parmi les êtres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en
+a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un
+rêve. L'homme, que sa position soit infime ou élevée, ne peut vivre sans
+désirs, et le curé, subissant la loi commune, avait, durant trente ans
+de sa vie, rêvé la possession d'une chaire.
+
+Malheureusement, il était très pauvre, ses paroissiens l'étaient
+également, et ma tante, qui seule eût pu lui venir en aide, ne répondait
+rien à ses timides insinuations; outre qu'elle était d'un intérêt
+sordide quand il s'agissait de donner, elle avait la plus mince
+considération pour le rêve de son prochain.
+
+Enfin, à force d'économiser, le curé se trouva un jour à la tête d'une
+somme de deux cents francs. Il résolut alors de réaliser son rêve tant
+bien que mal.
+
+Un matin, je le vis arriver hors d'haleine.
+
+«Ma petite Reine, venez avec moi, s'écria-t-il.
+
+--Où ça, monsieur le curé?
+
+--À l'église, venez vite!
+
+--Mais la messe est dite!
+
+--Oui, oui, mais j'ai quelque chose de charmant à vous montrer.»
+
+Il avait l'air si joyeux, sa bonne figure respirait une telle
+allégresse, que je ris encore en y songeant et que sa joie est pour moi
+un des meilleurs souvenirs de ce temps-là.
+
+Il ne marchait pas, il volait, et nous arrivâmes tout courant à
+l'église. On venait de poser la chaire, et le curé, en extase devant
+elle, me dit à voix basse:
+
+«Regardez, petite Reine, regardez! N'est-ce pas une heureuse invention?
+Nous possédons enfin une chaire! Elle n'a pas l'air très solide, et
+cependant elle tient très bien. Et voilà donc le rêve de ma vie
+réalisé! Il ne faut jamais désespérer de rien, ma petite, jamais!»
+
+Je regardais, un peu consternée, car je ne pouvais pas me dissimuler que
+mon imagination m'avait représenté une chaire comme quelque chose de
+grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux était une sorte de
+boîte en bois blanc posée sur des supports en fer si peu élevés que, à
+la rigueur, on eût pu se passer de marches pour y entrer. Mais une
+chaire sans marches, cela ne se serait jamais vu; aussi, pour que
+l'honneur fût sauf, avait-on réussi à en placer deux, hautes chacune de
+quinze centimètres.
+
+«Voyez donc, Reine, me disait le curé, comme elle produit bon effet!
+Quand j'aurai un peu d'argent, je lui ferai donner une couche de
+peinture, ou, plutôt, je la peindrai moi-même; cela m'amusera, et puis
+ce sera économique. Certainement elle pourrait être un peu plus élevée,
+mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.»
+
+Et le pauvre excellent homme tournait autour de la chaire d'un air
+admiratif. Les panneaux eussent été peints par Raphaël ou sculptés par
+Michel-Ange qu'il n'eût pas été plus heureux.
+
+Il ne songeait pas que la réalité, comme toujours, hélas! ne ressemblait
+guère au rêve; il n'avait garde de faire des comparaisons, et jouissait
+de son bonheur sans arrière-pensée.
+
+«C'est moi qui ai donné le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu là
+une bien bonne idée! Cependant il y a un revers à la médaille, et je
+dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus
+élevé que je ne l'avais supposé, mais il paraît que c'est toujours ainsi
+quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet
+hiver; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voilà tout!»
+
+Oh! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-là!
+Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si
+médiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu
+enfantin.
+
+«C'est qu'elle a tout à fait l'air d'une chaire!» disait-il en riant et
+en se frottant les mains.
+
+J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma déception et
+m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui, à cause de la
+forme irrégulière de l'église, était placé dans un renfoncement, de
+telle sorte que, lorsque le curé prêchait, les trois quarts de
+l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mèche de cheveux blancs qui
+s'agitaient avec éloquence, selon les diverses phases du discours.
+
+Le curé était si content de se dire: «Je vais monter en chaire!» que
+nous dûmes nous résigner à avoir un sermon tous les dimanches.
+
+À peine avait-il ouvert la bouche que les bonnes femmes prenaient une
+pose commode afin de faire un petit somme; que Perrine profitait de
+l'assoupissement général pour lancer quelque œillade dans le banc voisin
+du nôtre, et que Reine de Lavalle se préparait à méditer sur les
+vicissitudes de la vie représentées par une tante et l'ennui des
+sermons.
+
+Je ne sais pourquoi le curé aimait à discourir sur les passions
+humaines, mais, un jour qu'il s'était laissé entraîner par la chaleur de
+l'improvisation, je lui fis, à dîner, des questions si indiscrètes et si
+embarrassantes qu'il se promit bien de ne plus jamais aborder devant moi
+certains sujets. Il se contenta dorénavant de parler sur la paresse,
+l'ivrognerie, la colère et autres vices qui n'excitaient ni ma
+curiosité, ni mon bavardage.
+
+Pendant une heure, il nous mettait sous les yeux la grande iniquité dans
+laquelle nous étions plongés; puis, lorsque notre état moral était
+devenu vraiment tout à fait lamentable, il descendait d'un air radieux
+avec nous dans les enfers et nous faisait toucher du doigt les supplices
+que méritaient nos âmes ravagées par le péché; après quoi passant, par
+un tour de phrase hardi, à des idées moins horribles, il émergeait peu à
+peu des régions infernales, restait quelques instants sur la terre, nous
+déposait enfin tranquillement dans le ciel et descendait de la chaire
+du pas triomphant d'un conquérant qui vient de trancher quelque nœud
+gordien.
+
+L'auditoire se réveillait alors en sursaut, sauf Suzon, trop contente
+d'entendre dire du mal de l'humanité pour s'endormir, et qui buvait une
+tasse de lait pendant que le curé fustigeait ses ouailles de ses fleurs
+de rhétorique.
+
+C'était donc un dimanche. Il faisait une chaleur écrasante, et en
+revenant à la maison, Suzon nous dit:
+
+«Il y aura de l'orage avant la fin de la journée.»
+
+Cette prophétie me fit plaisir; un orage était un incident heureux dans
+ma vie monotone, et, malgré ma poltronnerie, j'aimais le tonnerre et les
+éclairs, bien qu'il m'arrivât de trembler de tous mes membres lorsque
+les roulements se succédaient avec trop de rapidité.
+
+Pendant la première partie de l'après-midi, j'errai comme une âme en
+peine dans le jardin et le petit bois. Je m'ennuyais à mourir, me
+disant avec mélancolie qu'il ne m'arriverait jamais quelque aventure, et
+que j'étais condamnée à vivre perpétuellement auprès de ma tante.
+
+Vers quatre heures, rentrant dans la maison, je montai dans le corridor
+du premier, et, le visage collé contre la vitre d'une grande fenêtre, je
+m'amusai à suivre des yeux le mouvement des nuages qui s'amoncelaient
+au-dessus du Buisson et nous amenaient l'orage annoncé par Suzon.
+
+Je me demandais d'où ils venaient, ce qu'ils avaient vu sur leur
+parcours, ce qu'ils pourraient me raconter, à moi qui ne savais rien de
+la vie, du monde et qui aspirais à voir et à connaître. Ils s'étaient
+formés derrière cet horizon que je n'avais jamais dépassé, et qui me
+cachait des mystères, des splendeurs (du moins, je le croyais), des
+joies, des plaisirs sur lesquels je méditais tout bas.
+
+Je fus distraite dans mes réflexions en remarquant que Perrine, cachée
+dans un petit coin, se laissait embrasser par un gros rustaud qui avait
+passé un bras autour de sa taille.
+
+J'ouvris vivement la fenêtre, et criai en frappant des mains:
+
+«Très bien, Perrine; je vous vois, mademoiselle!»
+
+Perrine, épouvantée, prit ses sabots dans sa main et courut se réfugier
+dans l'étable. Le gros rustaud tira son chapeau et m'examina avec un
+sourire niais qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles.
+
+Je riais de tout mon cœur, quand une voiture légère, que je n'avais pas
+entendue approcher, entra dans la cour. Un homme sauta à terre, dit
+quelques mots au domestique qui l'accompagnait et regarda autour de lui
+pour trouver à qui parler.
+
+Mais Perrine, dont je voyais poindre le bonnet blanc à travers
+l'ouverture grillée de l'étable, ne bougeait pas, et son amoureux
+s'était précipité à plat ventre derrière un pailler. Quant à moi,
+stupéfiée par cette apparition, j'avais poussé un des battants de la
+fenêtre et j'observais les événements sans faire un mouvement.
+
+L'inconnu franchit en deux enjambées les marches délabrées du perron et
+chercha la sonnette qui n'avait jamais existé; ce que voyant et la
+patience n'étant point sa qualité dominante, il donna de grands coups de
+poing dans la porte.
+
+Ma tante, Suzon, surgirent ensemble devant lui, et je certifie que, dès
+cet instant, j'eus la plus favorable opinion de son courage, car il ne
+manifesta aucun effroi. Il salua légèrement, puis je compris d'après ses
+gestes que, le ciel menaçant l'ayant inquiété, il demandait à se
+réfugier au Buisson.
+
+Au même moment, en effet, l'orage éclata avec une grande violence; on
+n'eut que le temps de mettre la voiture et le cheval à l'abri.
+
+Il est dit que la solitude rend timide; mais, dans certains cas, elle
+produit l'effet contraire. Ne m'étant frottée à personne, n'ayant jamais
+rien comparé, j'avais la plus grande confiance en moi-même, et
+j'ignorais complètement ce que c'était que cet étrange sentiment qui
+annihile les facultés les plus brillantes et rend stupide l'homme le
+plus supérieur.
+
+Néanmoins, devant cette aventure qui semblait évoquée par mes pensées,
+le cœur me battait bien fort, et j'hésitai si longtemps à entrer dans le
+salon que j'étais encore à la porte quand le curé arriva tout
+ruisselant, mais bien content.
+
+«Monsieur le curé, m'écriai-je en m'élançant vers lui, il y a un homme
+dans le salon!
+
+--Eh bien, Reine? un fermier, sans doute?
+
+--Mais non, monsieur le curé, c'est un homme véritable.
+
+--Comment, un homme véritable?
+
+--Je veux dire que ce n'est ni un curé, ni un paysan; il est jeune et
+bien habillé. Entrons vite!»
+
+Nous entrâmes, et je faillis jeter un cri de surprise en remarquant que
+ma tante avait une expression vraiment gracieuse et qu'elle souriait
+agréablement à l'inconnu, qui, assis en face d'elle, semblait aussi à
+l'aise que s'il s'était trouvé chez lui.
+
+Du reste, son aspect seul eût suffi pour dérider l'esprit le plus
+morose. Il était grand, assez gros, avec une figure épanouie, franche et
+ouverte. Ses cheveux blonds étaient coupés ras, il possédait des
+moustaches tordues en pointe, une bouche bien dessinée et des dents
+blanches qu'un rire franc et naturel montrait souvent. Toute sa personne
+respirait la gaieté et l'amour de la vie.
+
+Il se leva en nous voyant entrer, et attendit un instant que ma tante
+fît la présentation. Mais ce cérémonial était aussi ignoré d'elle que
+des habitants du Groënland, et il se présenta lui-même sous le nom de
+Paul de Conprat.
+
+«De Conprat! s'écria le curé; êtes-vous le fils de cet excellent
+commandant de Conprat que j'ai connu autrefois?
+
+--Mon père est en effet commandant, monsieur le curé. Vous l'avez connu?
+
+--Il m'a rendu service il y a bien des années. Quel brave, quel
+excellent homme!
+
+--Je sais que mon père est aimé de tout le monde, répondit M. de
+Conprat, le visage plus épanoui que jamais. C'est pour moi un bonheur
+toujours nouveau de le constater.
+
+--Mais, reprit le curé, n'êtes-vous pas parent de M. de Pavol?
+
+--Parfaitement; cousin au troisième degré.
+
+--Voici sa nièce», dit le curé en me présentant.
+
+Malgré mon inexpérience, je m'aperçus fort bien que le regard de M. de
+Conprat exprimait une certaine admiration.
+
+«Je suis enchanté de faire la connaissance d'une aussi charmante
+cousine», me dit-il d'un ton convaincu en me tendant la main.
+
+Ce compliment provoqua chez moi un petit frisson agréable, et je mis ma
+main dans la sienne sans le moindre embarras.
+
+«Pas précisément cousins, dit le curé en prisant d'un air de jubilation;
+M. de Pavol n'est que l'oncle par alliance de Reine: sa femme était une
+demoiselle de Lavalle.
+
+--Ça ne fait rien, s'écria M. de Conprat, je ne renonce pas à notre
+parenté. D'ailleurs, si l'on cherchait bien, on trouverait des alliances
+entre ma famille et celle des de Lavalle.»
+
+Nous nous mîmes à causer comme trois bons amis, et il me sembla que nous
+nous étions toujours vus, connus et aimés. J'éprouvais cette impression
+bizarre qui fait supposer que ce qui se passe immédiatement sous vos
+yeux est déjà arrivé à une époque lointaine, si lointaine qu'on n'en a
+gardé qu'un souvenir vague et presque effacé.
+
+Mais j'avais beau passer en revue dans mon esprit tous les héros de
+roman que je connaissais, je n'en trouvais pas un seul aussi dodu que
+mon héros à moi. Il était gros, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute,
+mais si bon, si gai, si spirituel, que ce défaut physique se transforma
+promptement à mes yeux en une qualité transcendante. Bientôt même mes
+héros imaginaires me parurent totalement dénués de charme. Malgré leur
+taille élégante et toujours mince, ils étaient effacés, radicalement
+effacés par ce bon gros garçon bien vivant et tout joyeux que je
+revêtais mentalement d'une foule de qualités.
+
+Cependant, quoique l'orage eût diminué de violence, la pluie ne cessait
+pas, et, l'heure du dîner approchant, ma tante invita Paul de Conprat à
+le partager avec nous. Il déclara aussitôt qu'il avait une faim de
+cannibale et accepta avec un empressement qui me ravit.
+
+Je m'esquivai un instant pour aller affronter la mauvaise humeur de
+Suzon.
+
+«Suzon, dis-je en entrant dans la cuisine, d'un air excité, M. de
+Conprat dîne avec nous. Avons-nous un gros chapon, du lait, des fraises,
+des cerises?
+
+--Hé! Seigneur, que d'affaires! grogna Suzon; il y a ce qu'il y a,
+voilà!
+
+--Grande vérité, Suzon! mais réponds-moi donc! Un chapon, ce ne sera
+peut-être pas suffisant?
+
+--C'est pas un chapon, mademoiselle, c'est un dindon; voyez un peu!»
+
+Et Suzon, avec un vif mouvement d'orgueil, ouvrit la rôtissoire et me
+fit admirer l'animal, qui, bien empâté par ses soins et ceux de
+Perrine, pesait au moins douze livres. La peau dorée se soulevait de
+place en place, prouvant ainsi la délicatesse, la tendresse de la chair
+qu'elle recouvrait et offrant à mes yeux charmés le spectacle le plus
+réjouissant.
+
+«Bravo! dis-je. Mais le lait égoutté, Suzon, est-il réussi? Y en a-t-il
+beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien!
+
+--J'ai l'habitude de réussir ce que je fais, mademoiselle. D'ailleurs,
+ce monsieur n'est ni un prince ni un empereur, je suppose. C'est un
+homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera.
+
+--Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indignée. Tu ne l'as donc pas
+vu?
+
+--Ma foi si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu, je peux bien le dire!
+Est-il permis à un chrétien de cogner ainsi à tour de bras à la porte
+d'une maison honnête? Après cela, amourachez-vous de lui, si vous
+voulez!»
+
+J'ouvrais la bouche pour répondre vertement, mais je m'arrêtai
+prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon
+serait bien capable de donner un coup de feu à son dindon.
+
+Quelques instants après, nous passâmes dans la salle à manger, et je ne
+pus m'empêcher de lancer un regard désolé sur la tapisserie sale et usée
+qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manière bien
+singulière de mettre le couvert! Trois salières se promenaient au milieu
+de la table en guise de surtout; l'argenterie était jetée à la bonne
+franquette; les bouteilles couraient les unes après les autres, tandis
+qu'une seule et unique carafe était placée de telle façon que chaque
+convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table étant trois
+fois trop grande.
+
+Pour la première fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois
+de la symétrie étaient violées par le goût fantasque de Suzon.
+
+Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractères qui prennent
+chaque chose du meilleur côté. Et puis il possédait la faculté de
+s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait.
+
+Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de
+parler, fit des compliments à Suzon et poussa de véritables cris de joie
+à l'apparition du dindon.
+
+«Il faut avouer, monsieur le curé, dit-il, que la vie est une heureuse
+invention, et qu'Héraclite était doué d'une forte dose de stupidité.
+
+--Ne médisons pas des philosophes, répondit le curé, ils ont quelquefois
+du bon.
+
+--Vous êtes plein de bienveillance, monsieur le curé. Pour moi, si
+j'étais gouvernement, je mettrais les fous dehors et les philosophes à
+leur place, en ayant soin de ne pas les isoler les uns des autres, de
+façon qu'ils puissent mieux se dévorer.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'Héraclite? dit ma tante.
+
+--Un imbécile, madame, qui passait son temps à pleurnicher. Était-ce
+ridicule, mon Dieu! et l'avoir fait passer pour cela à la postérité!
+
+--Peut-être, insinuai-je, vivait-il avec plusieurs tantes; ça lui avait
+aigri le caractère.
+
+M. de Conprat me regarda d'un air étonné et partit d'un grand éclat de
+rire. Le curé me fit les gros yeux, mais ma tante, aux prises avec le
+dindon, qu'elle découpait avec art, je dois l'avouer, n'avait pas
+entendu.
+
+«L'histoire passe ce fait sous silence, ma cousine.
+
+--Dans tous les cas, repris-je, gardez-vous d'attaquer les hommes
+antiques; M. le curé vous arracherait les yeux.
+
+--Ah! les gredins, m'ont-ils fait enrager! Je n'ai gardé d'eux qu'un
+souvenir: celui des pensums qu'ils m'ont valus.
+
+--Permettez, dit le curé, qui fit un effort pour ramener sur l'eau ses
+amis, en train de se noyer complètement dans mon opinion, permettez!
+vous ne pouvez pas nier certaines belles vertus, certains actes
+héroïques qui...
+
+--Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat. C'étaient des
+gredins insupportables, et, parce qu'ils sont morts, on les pare de
+vertus incroyables pour humilier ces pauvres vivants qui valent mieux
+qu'eux. Dieu! l'excellent dindon!»
+
+Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un appétit et un
+entrain sans pareils.
+
+Les morceaux s'empilaient sur son assiette et disparaissaient avec une
+vélocité si remarquable qu'il arriva un moment où ma tante, le curé et
+moi nous restâmes, la fourchette en l'air à le contempler dans un muet
+étonnement.
+
+«Je vous avais bien prévenus, nous dit-il en riant, que j'avais une faim
+de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois
+par an.
+
+--Quel argent vous devez dépenser pour votre table! s'écria ma tante,
+qui avait la spécialité de saisir le côté mercantile des choses et de
+dire ce qu'il ne fallait pas dire.
+
+--Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame,
+répondit M. de Conprat avec un grand sérieux.
+
+--Pas possible! marmotta ma tante stupéfaite.
+
+--Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le curé en se
+frottant les mains.
+
+--Si je suis heureux, monsieur le curé? Je crois bien! Et voyons, là,
+franchement, est-il bien naturel d'être malheureux?
+
+--Mais quelquefois, répondit le curé en souriant.
+
+--Ah! bah! les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute,
+parce qu'ils prennent la vie à l'envers. Voyez-vous, le malheur n'existe
+pas, c'est la bêtise humaine qui existe.
+
+--Mais voilà déjà un malheur, répliqua le curé.
+
+--Assez négatif en lui-même, monsieur le curé, et, de ce que mon voisin
+est bête, il ne s'ensuit pas que je doive l'imiter.
+
+--Vous aimez le paradoxe, monsieur?
+
+--Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens assombrir leur
+existence par une imagination maladive. Je suppose qu'ils ne mangent pas
+assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'œufs à la coque, et se détraquent
+la cervelle en même temps que l'estomac. J'adore la vie, je pense que
+chacun devrait la trouver belle et qu'elle n'a qu'un défaut: c'est de
+finir, et de finir si vite!»
+
+Le dindon, la salade, le lait, tout était dévoré; et ma tante regardait,
+avec une physionomie qui n'était plus du tout gracieuse, la carcasse du
+volatile sur lequel elle avait compté pour festoyer durant plusieurs
+jours.
+
+Nous allions quitter le table quand Suzon entr'ouvrit la porte et,
+passant la tête dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue:
+
+«J'ai fait du café, faut-il l'apporter?
+
+--Qui vous a permis..., commença ma tante.
+
+--Oui, oui, dis-je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de
+suite.»
+
+Je l'aurais bien embrassée pour cette bonne idée, mais ma tante ne
+partageait pas mon avis. Elle disparut pour aller se disputer avec
+Suzon, et nous ne la revîmes que dans le salon.
+
+«Vous avez une excellente cuisinière, ma cousine, dit Paul de Conprat en
+sirotant son café.
+
+--Oui, mais si grognon!
+
+--C'est un détail, cela.
+
+--Et ma tante, comment la trouvez-vous? demandai-je d'un ton
+confidentiel.
+
+--Mais... assez majestueuse, répondit M. de Conprat un peu embarrassé.
+
+--Ah! majestueuse... vous voulez dire désagréable?
+
+--Reine! murmura le curé.
+
+--Eh bien, parlons d'autre chose, monsieur le curé, mais je voudrais
+bien avoir l'heureux caractère de mon cousin et découvrir le bon côté de
+ma tante.
+
+--Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est là une
+base sérieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse
+avoir le sens commun.
+
+--Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous
+aimerions!
+
+--Pour cela, j'en réponds! s'écria-t-il en riant, et nous n'aurions pas
+besoin de philosophie pour arriver à ce résultat. Mais si cela vous
+était égal, je préférerais ne pas changer de sexe et être votre oncle.
+
+--Je ne demanderais pas mieux, car je ne suis pas comme François Ier,
+moi! j'ai une antipathie prononcée pour les femmes.
+
+--Vraiment, reprit-il en riant de tout son cœur, vous connaissez les
+goûts de François Ier?»
+
+Le curé fit un geste désespéré, auquel M. de Conprat répondit par un
+clignement d'yeux expressif qui voulait dire: «Soyez tranquille, je
+comprends!»
+
+Cette pantomime me porta sur les nerfs, et je fis un violent effort pour
+en saisir le sens caché.
+
+«À propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. de Pavol?
+
+--Oui, beaucoup; ma propriété est à une lieue de la sienne.
+
+--Et sa fille, comment est-elle?
+
+--J'ai joué bien souvent avec elle, quand elle était enfant; mais,
+depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle.
+
+--Que je voudrais bien être au Pavol! soupirai-je. Nous nous verrions
+souvent.
+
+--Qui sait, petite cousine? peut-être ne vous plairais-je plus si vous
+me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave
+garçon; sauf que j'ai une passion pour le dindon et que j'aime les
+jolies femmes à la folie, je ne me connais pas le plus petit vice.
+
+--Aimer les jolies femmes, mais ce n'est pas un défaut! Moi, je déteste
+les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon à une
+jolie femme, c'est peu flatteur pour cette dernière, mon cousin.
+
+--C'est vrai, je conviens que ma phrase était malheureuse.
+
+--Je vous pardonne, dis-je avec vivacité. Ainsi, vous me trouvez jolie?»
+
+Il y avait au moins deux heures que je me répétais, en mon for
+intérieur, qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion de
+m'éclairer par un avis carré et compétent sur un sujet palpitant
+d'intérêt pour moi. Depuis le commencement du dîner, j'attendais avec
+impatience le moment de placer ma question. Non pas que j'eusse des
+doutes sur la réponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en
+face, qu'on est jolie par autre chose qu'un curé..., c'est vraiment
+délicieux!
+
+«Jolie, ma cousine! vous êtes ravissante! Jamais je n'ai vu de plus
+beaux yeux et une plus jolie bouche!
+
+--Quel bonheur! et comme c'est agréable, les hommes, quoi qu'en dise ma
+tante!
+
+--Madame votre tante n'aime pas les hommes? Il est certain qu'elle a
+passé l'âge de la coquetterie.
+
+--La coquetterie! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il
+faut être coquette?
+
+--Sans doute, cousine; à mes yeux, c'est une grande qualité.
+
+--Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le curé!» m'écriai-je.
+
+Le malheureux curé, pendant cette conversation, avait un avant-goût des
+peines du purgatoire. Il s'épongeait la figure, et avalait avec effort
+son café, qui lui semblait plein d'amertume.
+
+«M. de Conprat se moque de vous, me dit-il.
+
+--Est-ce vrai, mon cousin?
+
+--Mais pas du tout, répondit Paul de Conprat, qui m'avait l'air de
+s'amuser énormément. À mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est
+pas une femme.
+
+--Bien, je vais tâcher de le devenir alors!
+
+--Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle», dit le curé en se
+levant.
+
+«Bon, pensai-je, voilà le curé fâché. Je n'ai pourtant rien dit de
+travers.»
+
+La pluie avait cessé, les nuages s'étaient dispersés, et je proposai à
+Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voilà
+partis sans attendre de permission, suivis du curé qui nous lançait des
+regards presque sombres et pensait que sa chère brebis était en voie de
+perdition.
+
+Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouillée, nous trempant les
+pieds et les jambes en riant aux éclats. Nous causions, nous bavardions,
+moi surtout, racontant les événements de ma vie, mes petits chagrins,
+mes rêves et mes antipathies.
+
+Oh! la bonne, la charmante, la délicieuse soirée!
+
+M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, secoué violemment,
+laissa tomber sur moi toute la pluie dont il était chargé. La bouche
+pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'écriait que les
+gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idéale
+et qu'il n'avait jamais rien vu de si joli.
+
+«Et Suzon, me disais-je, qui prétend que c'est un homme comme un autre!
+Est-il possible d'être aussi sotte!»
+
+Nous revînmes dans le salon, où l'on fit une grande flambée pour nous
+sécher. Assis à côté l'un de l'autre, Paul de Conprat et moi, nous
+continuâmes la conversation sur un ton mystérieux.
+
+Ma tante, abasourdie par mon audace, ma liberté et la joie qui rayonnait
+sur mon visage, ne disait rien. Le curé, ravi de me voir contente, n'en
+était pas moins si vivement préoccupé qu'il oubliait de se mettre en
+tiers entre nous. Ah! la bonne soirée!
+
+Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduisîmes dans la
+cour.
+
+Il fit des adieux affectueux au curé et remercia ma tante; puis, arrivé
+à moi, il prit ma main et me dit à voix basse:
+
+«J'aurais désiré que cette soirée n'eût jamais de fin, ma cousine.
+
+--Et moi donc! mais vous reviendrez, n'est-ce pas?
+
+--Certes; et dans peu de temps, j'espère!»
+
+Il approcha ma main de ses lèvres, et il faut vraiment que la nature
+humaine ait un fonds bien grand de perversité, car cet hommage fut pour
+moi un plaisir si nouveau, si vif et si parfait que j'eus l'idée
+incongrue de..., mon Dieu! faut-il l'avouer?--Oui, j'eus l'idée,--que je
+n'exécutai pas,--de me jeter à son cou et de l'embrasser sur les deux
+joues, malgré ma tante, malgré le curé qui nous surveillait comme un
+dragon d'une nouvelle espèce, comme un excellent dragon joufflu et
+débonnaire.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Mon esprit, après le départ de M. de Conprat, vécut pendant plusieurs
+jours dans une espèce de béatitude qu'il me serait difficile de décrire.
+J'éprouvais des sensations multiples qui se manifestaient à l'extérieur
+par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un
+temps assez long, a été ma manière d'exprimer une foule de sentiments.
+
+Quand j'avais bien pirouetté, je me jetais sur l'herbe, et, les yeux au
+ciel, je songeais à une quantité de choses tout en ne pensant absolument
+à rien. Cet état moral exquis, pendant lequel l'âme vit dans une sorte
+de somnolence, dans une tranquillité rêveuse qui ressemble au sommeil,
+quoiqu'elle soit très éveillée, m'a laissé le plus doux souvenir. C'est
+même de ce temps que date ma passion folle pour la voûte céleste, qui,
+depuis lors, m'a toujours paru digne de sympathiser avec mes pensées
+qu'elles fussent tristes ou gaies, sérieuses ou légères.
+
+Quand j'avais permis à mon imagination de s'égarer dans des sentiers
+ombreux, si obscurs qu'elle galopait à tâtons, je la laissais revenir à
+la lumière et contempler M. de Conprat. Je riais au souvenir de sa
+figure franche, de son bon rire, de ses dents blanches. J'aimais le
+baiser qu'il avait mis sur ma main, et j'éprouvais une véritable
+allégresse en songeant que, si j'avais suivi mon idée, j'aurais pu
+l'embrasser sur les deux joues. Je restais longtemps sur ces douces
+sensations, jusqu'à ce que j'en vinsse à me demander pourquoi mon âme
+passait par ces phases diverses.
+
+Arrivée à ce point délicat, mon imagination commençait à entrer dans les
+ténèbres, où elle se battait avec des idées vaporeuses, tellement
+vaporeuses qu'en désespoir de cause j'abandonnais la partie pour penser
+derechef à une bouche qui m'avait plu, à des yeux qui m'avaient souri,
+à une expression que j'étais fermement décidée à ne jamais oublier.
+
+Mais ces personnes bizarres, mes idées, ne me laissaient pas longtemps
+en repos, et je retombais peu à peu en leur pouvoir. Aussi me
+promenais-je dans le vague lorsque, m'avisant un jour de corroborer
+certaines impressions avec celles de mes héroïnes préférées, la lumière
+se fit sur un point capital.
+
+Je découvris que j'étais amoureuse et que l'amour était la plus
+charmante chose du monde. Cette découverte me transporta de la joie la
+plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme
+qui, quoique vague, n'en était pas moins réel; ensuite, parce que si
+j'aimais, j'étais certainement aimée. En effet, j'aimais M. de Conprat
+parce qu'il m'avait paru charmant, par conséquent ma vue avait dû
+produire le même ravage dans son cœur, car il me trouvait ravissante. Ma
+logique, doublée d'une inexpérience complète, n'allait pas plus loin et
+suffisait amplement à asseoir mes raisonnements et à me rendre
+heureuse.
+
+Une découverte en amène une autre, et j'en vins à penser que la charité
+pouvait bien ne jouer qu'un rôle très effacé dans la sympathie que
+François Ier éprouvait pour les femmes en général et Anne de Pisseleu
+en particulier; que l'amour ne ressemblait point à l'affection, puisque
+j'adorais mon curé et que je ne désirais jamais l'embrasser, tandis que
+je ne me serais pas fait prier pour sauter au cou de Paul de Conprat;
+qu'il était bien ridicule de prendre un ton mystérieux et des
+faux-fuyants pour parler d'une chose si naturelle dans laquelle,
+évidemment, il n'y avait pas l'ombre de mal.
+
+«Mais un curé, pensais-je, doit avoir sur l'amour des idées erronées et
+extraordinaires, car, puisqu'il ne peut pas se marier, il ne peut pas
+aimer. Pourtant François Ier était marié, et... Je ne comprends rien
+à tout cela! et il faut que je m'éclaire.»
+
+Il y avait un tel chaos dans mes pensées que, malgré mes préventions
+dédaigneuses sur les appréciations de mon curé, je résolus d'entamer
+avec lui ce sujet scabreux.
+
+Ce pauvre curé s'apercevait parfaitement que mon esprit était dans un
+grand trouble, mais il avait trop de finesse et de bon sens pour avoir
+l'air d'attacher de l'importance à des impressions auxquelles la
+provocation d'une confidence aurait pu donner un corps. Il cherchait à
+me distraire par tous les moyens à sa portée, et, prenant le parti de
+venir chaque jour au Buisson, il prolongeait la leçon indéfiniment.
+
+Nous étions assis à notre fenêtre; ma tante, souffrante depuis quelque
+temps, s'était retirée dans sa chambre; j'errais dans la lune, et le
+curé s'évertuait à m'expliquer mes problèmes.
+
+«Voyez donc ce que vous avez fait, Reine! vous avez opéré sur des
+kilogrammes au lieu d'opérer sur des grammes. Et ici, étant donnés 3/5
+multipliés par...
+
+--Monsieur le curé, dis-je, devinez quelle est la chose la plus
+ravissante sur la terre?
+
+--Quoi donc, Reine?
+
+--L'amour, monsieur le curé.
+
+--De quoi allez-vous parler, ma petite! s'écria le curé avec inquiétude.
+
+--Oh! d'une chose que je connais très bien, répondis-je en secouant la
+tête d'un air entendu. Je me demande même pourquoi vous ne m'en avez
+jamais dit un mot, puisque cela se voit tous les jours.
+
+--Voilà ce que c'est que de lire des romans, mademoiselle; vous prenez
+au sérieux ce qui n'est qu'imaginaire.
+
+--Que c'est mal de parler contre votre pensée, monsieur le curé! Vous
+savez bien qu'on s'aime d'amour dans la vie et que c'est tout à fait
+charmant.
+
+--C'est là un sujet qui ne regarde pas les jeunes filles, Reine, vous ne
+devez point en parler.
+
+--Comment, cela ne regarde pas les jeunes filles! puisque ce sont elles
+qui aiment et sont aimées.
+
+--Que je suis malheureux, s'écria le curé, d'avoir affaire à une tête
+pareille!
+
+--Ne dites pas de mal de ma tête, mon curé; moi je l'aime beaucoup,
+surtout depuis que M. de Conprat l'a trouvée si jolie.
+
+--M. de Conprat s'est moqué de vous, Reine. Soyez bien convaincue qu'il
+vous a prise pour une petite fille sans conséquence.
+
+--Pas du tout, répliquai-je, offensée, car il m'a embrassé la main. Et
+savez-vous quelle a été mon idée, dans ce moment-là?
+
+--Voyons? répondit le curé, qui était sur les épines.
+
+--Eh bien, monsieur le curé, j'ai été sur le point de lui sauter au cou.
+
+--Stupidité! On ne saute au cou de personne quand on ne connaît pas les
+gens.
+
+--Oh! oui, mais lui!... Et puis, si ç'avait été une femme, je n'aurais
+certainement pas eu cette idée-là.
+
+--Pourquoi, Reine? Vous dites des bêtises.
+
+--Oh! parce que...»
+
+Un silence suivit cette réponse profonde, et j'examinais, en dessous, le
+curé qui se trémoussait, prisait pour se donner une contenance.
+
+«Mon bon curé, dis-je d'un ton insinuant, si vous étiez bien aimable?
+
+--Quoi encore, Reine?
+
+--Eh bien, je vous ferais quelques petites questions sur des sujets qui
+me trottent par la tête?»
+
+Le curé s'enfonça dans son fauteuil, comme un homme qui prend subitement
+un grand parti.
+
+«Eh bien, Reine, je vous écoute. Mieux vaut parler ouvertement de ce qui
+vous préoccupe que de vous casser la tête et de divaguer.
+
+--Je ne me casse rien du tout, monsieur le curé, et je ne divague pas;
+seulement je pense beaucoup à l'amour, parce que...
+
+--Parce que?
+
+--Rien. Pour commencer, dites-moi comment il se fait que si vous
+m'embrassiez la main je trouverais cela ridicule et pas très agréable,
+bien que je vous aime de tout mon cœur, tandis que c'est exactement le
+contraire quand il s'agit de M. de Conprat?
+
+--Comment, comment? Que dites-vous donc, Reine?
+
+--Je dis que j'ai trouvé très agréable que M. de Conprat m'embrassât la
+main, tandis que si c'était vous...
+
+--Mais, ma petite, votre question est absurde, et l'impression dont vous
+parlez ne signifie rien et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.
+
+--Ah!... ce n'est pas mon avis. J'y pense souvent, et voici ce que j'ai
+découvert: c'est que si l'action de M. de Conprat m'a paru agréable,
+c'est parce qu'il est jeune et qu'il pourrait être mon mari, tandis que
+vous êtes vieux et qu'un curé ça ne se marie jamais.
+
+--Oui, oui, répondit machinalement le curé.
+
+--Car on aime toujours son mari d'amour, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, sans doute.
+
+--Maintenant, monsieur le curé, dites-moi s'il est vrai qu'il arrive aux
+hommes d'aimer plusieurs femmes?
+
+--Je n'en sais rien, dit le curé, agacé.
+
+--Mais si, vous devez savoir ça. Ensuite un mari aime une autre femme
+que sa femme puisque François Ier aimait Anne de Pisseleu et qu'il
+était marié?
+
+--François Ier était un mauvais sujet, s'écria le curé, exaspéré, et
+Buckingham, que vous aimez tant, en était un autre!
+
+--Mon Dieu, repartis-je, chacun a son caractère, et je ne vois pas
+pourquoi on leur ferait un crime d'aimer plusieurs femmes. La reine
+Claude et Mme Buckingham ressemblaient peut-être à ma tante.
+D'ailleurs, je viens de découvrir que les sentiments ne se commandent
+pas, et ils ne pouvaient pas plus ne pas aimer que moi je.....
+
+--Quoi, Reine?
+
+--Rien, monsieur le curé. Mais j'ai peur d'avoir un faible pour les
+mauvais sujets, car Buckingham est bien ravissant!
+
+--Mais enfin, ma petite, j'ai pourtant essayé de vous faire comprendre
+certaines choses depuis que vous lisez Walter Scott, et vous m'avez
+l'air de n'avoir absolument rien compris.
+
+--Écoutez, mon cher curé, vos explications ne sont pas très claires, et
+il y a tant de vague dans ma tête!... Tout cela est bien singulier,
+continuai-je en rêvant. Enfin, expliquez-moi pourquoi l'amour excite
+votre indignation?
+
+--Reine, dit le curé hors de lui, en voilà assez! Vous avez une telle
+manière de poser les questions qu'il est impossible de vous répondre. Je
+vous le dis très sérieusement, il y a des sujets dont vous ne devez pas
+parler et que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous êtes trop
+jeune.»
+
+Le curé mit son chapeau sous son bras et s'enfuit. Je courus sur le pas
+de la porte et je criai:
+
+«Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher curé, mais je connais
+bien l'amour; c'est la plus charmante chose du monde! Vive l'amour!»
+
+Le curé resta deux jours sans venir au Buisson, si bien que, désolée de
+l'avoir tant taquiné, je m'acheminai le troisième jour vers le
+presbytère pour faire amende honorable. Je le trouvai dans sa cuisine,
+en face d'un maigre déjeuner qu'il dévorait avec autant d'entrain que
+d'appétit.
+
+«Monsieur le curé, dis-je d'un ton relativement humble, vous êtes fâché?
+
+--Un peu, petite Reine, vous ne voulez jamais m'écouter.
+
+--Je vous promets de ne plus parler de l'amour, monsieur le curé.
+
+--Tâchez, surtout, Reine, de ne pas penser à des choses que vous ne
+comprenez pas.
+
+--Oh! que je ne comprends pas..., m'écriai-je en prenant feu
+immédiatement, je comprends très bien, et, en dépit de tous les curés de
+la terre, je soutiendrai que...
+
+--Allons, interrompit le curé, découragé, vous voilà déjà en défaut!
+
+--C'est vrai, mon cher curé, mais je vous assure qu'un curé n'entend
+rien à tout cela.
+
+--Et Reine de Lavalle non plus. J'irai vous donner votre leçon
+aujourd'hui, ma petite.»
+
+C'est ainsi que se termina la dispute la plus grave que j'aie jamais eue
+avec mon curé.
+
+Cependant, les jours s'écoulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon
+système nerveux s'ébranla et manifesta une irritabilité de mauvais
+augure. Un mois après l'aventure mémorable, j'avais perdu mes
+espérances, ma quiétude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne
+tristesse.
+
+C'est alors que le curé se brouilla avec ma tante, qui le mit à la
+porte.
+
+Assise sous la fenêtre du salon, j'entendis la conversation suivante:
+
+«Madame, dit le curé, je viens vous parler de Reine.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. de Conprat a ouvert à
+son esprit des horizons déjà éclaircis par les quelques romans qu'elle
+avait lus. Il lui faut de la distraction.
+
+--De la distraction! Où voulez-vous que je la prenne? Je ne peux pas
+remuer, je suis malade.
+
+--Aussi, madame, je ne compte pas sur vous pour la distraire. Il faut
+écrire à M. de Pavol et le prier de prendre Reine chez lui pendant
+quelque temps.
+
+--Écrire à M. de Pavol!... certes non! La petite ne voudrait plus
+revenir ici.
+
+--C'est possible, mais c'est là une considération secondaire dont on
+s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appelée à vivre un jour ou
+l'autre dans le monde, il me paraît nécessaire qu'elle change sa manière
+de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre idée.
+
+--Je n'entends pas cela, monsieur le curé, Reine ne sortira pas d'ici.
+
+--Mais, madame, repartit le curé qui s'échauffait, je vous répète que
+c'est urgent. Reine est triste, sa tête est vive et travaille beaucoup,
+je suis certain qu'elle s'imagine être éprise de M. de Conprat.
+
+--Ça m'est égal! dit ma tante, qui était bien incapable de comprendre
+les raisons du curé.
+
+--On a écrit que la solitude était l'avocat du diable, madame, et c'est
+parfaitement vrai pour la jeunesse. La solitude est contraire à Reine;
+un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un
+enfantillage.»
+
+«Qu'un curé a de drôles d'idées! pensai-je. Traiter légèrement une chose
+si sérieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat!»
+
+«Monsieur le curé, reprit ma tante de sa voix la plus sèche, mêlez-vous
+de ce qui vous regarde. Je ferai à ma tête, et non à la vôtre.
+
+--Madame, j'aime cette enfant de tout mon cœur et je n'entends pas
+qu'elle soit malheureuse! répliqua le curé sur un ton que je ne lui
+connaissais pas. Vous l'avez enterrée au Buisson, vous ne lui avez
+jamais donné la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi,
+elle eût grandi dans l'ignorance, l'abrutissement, et qu'elle eût été
+une petite plante sauvage ou étiolée. Je vous le répète, il faut écrire
+à M. de Pavol.
+
+--C'est trop fort! s'écria ma tante, furieuse; ne suis-je pas la
+maîtresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le curé, et n'y remettez pas
+les pieds.
+
+--Très bien, madame, je sais maintenant ce que je dois faire, et je vois
+clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tôt, c'est que
+j'étais aveuglé par le plaisir égoïste de voir ma petite Reine
+constamment.»
+
+Le curé me trouva dans l'avenue tout éplorée.
+
+«Est-il possible, mon bon curé!... Mis à la porte à cause de moi!...
+Qu'allons-nous devenir si nous ne nous voyons plus?
+
+--Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant?
+
+--Oui, oui, j'étais sous la fenêtre. Ah! quelle femme! quelle...
+
+--Allons, allons, du calme, Reine, reprit le curé, qui était tout rouge
+et tout tremblant. Ce soir même, j'écris à votre oncle.
+
+--Écrivez vite, mon cher curé. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de
+suite!
+
+--Espérons-le», répondit le curé avec un bon sourire un peu triste.
+
+Mais différents devoirs l'empêchèrent d'écrire le soir même à M. Pavol,
+et, le lendemain, ma tante, qui luttait depuis quelques semaines contre
+la maladie, tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort
+frappait à la porte du Buisson et changeait la face de ma vie.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je me réfugiai au presbytère immédiatement après la mort de ma tante,
+qui, pas une fois pendant sa maladie, ne demanda à me voir, et que Suzon
+soigna avec beaucoup de dévouement.
+
+Le curé avait écrit à M. de Pavol pour lui apprendre que Mme de
+Lavalle était malade, mais les progrès du mal furent si rapides que mon
+oncle reçut la dépêche lui annonçant le dénouement fatal avant d'avoir
+pu répondre à la lettre du curé. Il télégraphia aussitôt pour nous
+prévenir qu'il lui serait impossible d'assister au service funèbre.
+
+Le lendemain, nous reçûmes une lettre dans laquelle il disait que,
+imparfaitement remis d'un accès de goutte, il ne viendrait pas au
+Buisson. Il priait le curé de me conduire quelques jours plus tard à
+C..., espérant être assez bien pour venir m'y chercher.
+
+Ma tante fut enterrée sans faste et sans cérémonie. Elle n'était pas
+aimée et partit pour l'autre monde sans un grand cortège de sympathies.
+
+Je revins de l'enterrement en faisant beaucoup d'efforts pour éprouver
+un peu de désolation, mais sans pouvoir y parvenir. Quelles que fussent
+les remontrances de ma conscience, un sentiment de délivrance s'agitait
+dans ma tête et dans mon cœur. Cependant, si j'avais connu le mot d'un
+homme célèbre, je me le serais certainement approprié, et j'affirme que
+j'aurais crié dans un superbe accès de misanthropie:
+
+«Je ne sais pas ce qui se passe dans le cœur d'une misérable, mais je
+connais celui d'une honnête petite fille, et ce que j'y vois
+m'épouvante!»
+
+Mais, ce mot m'étant totalement inconnu, je ne pus pas m'en servir pour
+satisfaire aux mânes de ma tante.
+
+Mon oncle avait fixé le jour de mon départ au 10 août, nous étions au 8,
+et je passai ces deux jours avec le curé, dont la bonne figure
+s'altérait d'heure en heure à la pensée de notre séparation.
+
+Le mardi matin, il me fit préparer un excellent déjeuner, et nous nous
+installâmes une dernière fois en face l'un de l'autre pour essayer de
+prendre des forces. Mais chaque bouchée nous étouffait, et j'avais
+toutes les peines du monde à retenir mes larmes.
+
+La nuit, pour le pauvre curé, s'était passée sans sommeil. Il avait trop
+de chagrin pour dormir, et d'ailleurs, ne pouvant m'accompagner à C...,
+il avait écrit à mon oncle une lettre de dix-sept pages dans laquelle,
+comme je l'appris plus tard, il énumérait mes qualités, petites, grandes
+et moyennes. De défauts, il n'était point question.
+
+«Mon cher petit enfant, me dit-il après un long silence, vous
+n'oublierez pas votre vieux curé?
+
+--Jamais, jamais! dis-je avec élan.
+
+--Vous n'oublierez pas non plus mes conseils. Méfiez-vous de
+l'imagination, petite Reine. Je la compare à une belle flamme qui
+éclaire, vivifie une intelligence lorsqu'on la nourrit discrètement;
+mais si on lui donne trop d'aliments, elle devient un feu de joie qui
+embrase la maison, et l'incendie laisse derrière lui de la cendre et des
+scories.
+
+--Je m'efforcerai de gouverner la flamme avec sagesse, monsieur le curé;
+mais je vous avoue que j'aime assez les feux de joie.
+
+--Oui, mais gare à l'incendie! Ne jouons pas avec le feu, Reine.
+
+--Rien qu'un petit feu de joie, monsieur le curé, c'est charmant! Et si
+on a peur de l'incendie, on jette un peu d'eau froide sur le foyer.
+
+--Mais où trouve-t-on l'eau froide, ma petite?
+
+--Ah! je n'en sais rien encore, mais je l'apprendrai peut-être un jour.
+
+--Plaise à Dieu que! non! s'écria le curé. L'eau froide, mon cher petit
+enfant, ce sont les désillusions et les chagrins, et je prierai chaque
+jour ardemment pour qu'ils soient écartés de votre route.»
+
+Les larmes me gagnaient en entendant mon curé parler ainsi, et j'avalai
+un grand verre d'eau pour calmer mon émotion.
+
+«Avant de vous quitter, repris-je, je dois vous prévenir que je me crois
+un goût très prononcé pour la coquetterie.
+
+--C'est là le point faible chez toutes les femmes, je sais cela, dit le
+curé avec son bon sourire, mais pas trop n'en faut, Reine. Du reste, la
+fréquentation du monde vous apprendra à équilibrer vos sentiments, et
+votre oncle, d'ailleurs, saura bien vous guider.
+
+--Que ce doit être charmant, le monde, monsieur le curé! et je suis sûre
+de plaire, étant si jolie...
+
+--Sans doute, sans doute, mais défiez-vous des compliments exagérés,
+défiez-vous de la vanité.
+
+--Bah! c'est si naturel d'aimer à plaire, il n'y a aucun mal à cela.
+
+--Hum! voilà une morale un peu lâche, répondit le curé en s'ébouriffant
+les cheveux. Enfin, ces raisonnements sont de votre âge, et, Dieu merci!
+vous n'en êtes point encore à dire avec l'Ecclésiaste: Tout est vanité,
+et rien que vanité!
+
+--Que cet Ecclésiaste est exagéré! Et puis, il est si vieux! J'imagine
+que ses idées doivent être bien surannées.
+
+--Allons, allons, laissons cela. Je sais bien que l'Écriture sainte et
+les pensées d'un pauvre curé de campagne ne peuvent pas être comprises
+par une fille jeune, jolie, et qui me semble assez éprise de sa figure.»
+
+Il me regarda en souriant, mais ses lèvres tremblaient, car l'heure du
+départ approchait.
+
+«Prenez garde d'avoir froid en route, Reine.
+
+--Mais, monsieur le curé, nous sommes au mois d'août, on étouffe!
+
+--C'est vrai, répondit le curé, qui perdait un peu la tête. Alors ne
+vous couvrez pas trop, de peur d'attraper un refroidissement.»
+
+Nous nous levâmes après avoir fait de vains efforts pour grignoter
+quelques miettes de pain et de pâté.
+
+«Que j'ai de chagrin, m'écriai-je en éclatant subitement en sanglots,
+que j'ai de chagrin de vous quitter, mon cher curé!
+
+--Ne pleurons pas, ne pleurons pas, c'est tout à fait absurde, dit le
+curé, sans s'apercevoir que de grosses larmes coulaient le long de ses
+joues.
+
+--Ah! mon curé, repris-je, saisie d'un remords subit, je vous ai fait
+bien enrager!
+
+--Non, non, vous avez été la joie de ma vie, tout mon bonheur.
+
+--Qu'allez-vous devenir sans moi, mon pauvre curé?»
+
+Le curé ne répondit rien. Il fit quelques pas de long en large dans la
+salle, se moucha fortement et réussit à dominer l'émotion qui,
+l'étreignant à la gorge, ne demandait qu'à se faire jour par quelques
+sanglots.
+
+La maringote était à la porte. Perrine, dans tous ses atours, devait
+m'accompagner jusqu'à C... et me mettre dans les bras de mon oncle.
+
+Le fermier était chargé de nous conduire à la place de Suzon, qui, tout
+entière à son chagrin, restait provisoirement à la garde du Buisson.
+
+Je dis à Jean d'aller en avant, et le curé et moi nous fîmes à pied un
+petit bout de chemin pour être plus longtemps ensemble.
+
+«Je vous écrirai tous les jours, monsieur le curé.
+
+--Je n'en demande pas tant, mon cher enfant. Écrivez-moi seulement une
+fois par mois, et bien intimement.
+
+--Je vous écrirai tout, absolument tout, même mes idées sur l'amour.
+
+--Nous verrons ça! dit le curé avec un sourire incrédule. La vie que
+vous aurez sera si nouvelle pour vous, remplie de tant de distractions,
+que je ne compte pas beaucoup sur votre exactitude.»
+
+Jean s'était arrêté pour nous attendre, et je vis qu'il fallait partir.
+Je saisis les mains de mon curé en pleurant de tout mon cœur.
+
+«La vie a de bien vilains moments, monsieur le curé!
+
+--Ça passera, ça passera, répondit-il d'une voix entrecoupée. Adieu, mon
+cher bon petit enfant, ne m'oubliez pas, et méfiez-vous, méfiez-vous...»
+
+Mais il ne put achever sa phrase et m'aida précipitamment à monter dans
+la carriole.
+
+Je pris l'ancienne place de ma tante, écrasée d'un côté par une malle
+qui n'avait plus de serrure, de l'autre par d'innombrables paquets, de
+la forme la plus bizarre, confectionnés par Perrine.
+
+«Adieu, mon curé, adieu mon vieux curé», m'écriai-je.
+
+Il fit un geste affectueux et se détourna brusquement. À travers mes
+larmes, je le vis s'éloigner à grands pas et mettre son chapeau sur sa
+tête, preuve péremptoire que son moral était non seulement dans la plus
+violente agitation, mais absolument sens dessus dessous.
+
+Après avoir sangloté dix bonnes minutes, je jugeai qu'il était temps de
+suivre l'avis de Perrine, laquelle répétait sur tous les tons:
+
+«Faut se faire une raison, mamselle, faut se faire une raison!»
+
+Je fourrai mon mouchoir dans ma poche et je me mis à réfléchir.
+
+Vraiment, la vie est une chose bien étrange! Qui aurait cru, quinze
+jours plus tôt, que mes rêves se réaliseraient si promptement et que je
+verrais prochainement M. de Conprat? Cette idée séduisante chassa les
+derniers nuages qui assombrissaient mon esprit, et je me pris à songer
+que le firmament était beau, la vie douce, et que les tantes qui s'en
+vont au ciel ou dans le purgatoire sont douées d'une raison supérieure.
+
+Ma seconde pensée fut pour mon oncle. Je m'inquiétais extrêmement de
+l'impression que j'allais produire sur lui, et j'avais conscience que la
+robe noire et le singulier chapeau dont Suzon m'avait fagotée étaient
+bien ridicules. Ce malheureux chapeau me causait une torture véritable,
+j'entends une torture morale. Fabriqué avec du crêpe qui datait de la
+mort de M. de Lavalle, il offrait l'apparence d'une galette que des
+limaçons effrontés auraient choisie pour théâtre de leurs ébats. Il
+m'enlaidissait évidemment, et, cette idée ne pouvant pas se supporter,
+j'ôtai mon chapeau, j'en fis un bouchon et je le mis dans ma poche, dont
+l'ampleur, la profondeur faisaient honneur au génie pratique de Suzon.
+
+Ensuite j'étais tourmentée par la crainte de paraître stupide, car je
+savais qu'une multitude de choses, qui semblent naturelles à tout le
+monde, seraient pour moi la source de surprises et d'admirations. Je
+résolus donc, pour ne point mettre mon amour-propre en péril de
+moquerie, de dissimuler soigneusement mes étonnements.
+
+Ces diverses préoccupations m'empêchèrent de trouver la route longue, et
+je me croyais encore bien loin de C..., lorsque nous étions sur le point
+d'y entrer. Nous nous rendîmes directement à la gare, après avoir
+traversé la ville aussi rapidement que le permettaient les jambes raides
+de notre cheval.
+
+Mon oncle n'étant ni grand ni maigre, je me l'étais naturellement
+figuré sec et long. Aussi fus-je assez étonnée quand je vis un bonhomme
+à la démarche lourde s'approcher de la carriole et s'écrier,--si tant
+est que mon oncle criât jamais:
+
+«Bonjour, ma nièce; je crois vraiment que j'ai failli attendre.»
+
+Il me donna la main pour descendre de voiture et m'embrassa
+cordialement. Après quoi, m'examinant de la tête aux pieds, il me dit:
+
+«Pas plus haute qu'une elfe, mais diablement jolie!
+
+--C'est bien mon avis, mon oncle, répondis-je en baissant modestement
+les yeux.
+
+--Ah! c'est votre avis?
+
+--Mais oui; et celui de mon curé, et celui de... Mais voici une lettre
+du curé pour vous, mon oncle.
+
+--Pourquoi n'est-il pas ici?
+
+--Il a été retenu par plusieurs cérémonies religieuses.
+
+--Tant pis, j'aurais été content de le voir. Vous n'avez pas de chapeau,
+ma nièce?
+
+--Si, mon oncle; il est dans ma poche.
+
+--Dans votre poche! Pourquoi cela?
+
+--Parce qu'il est affreux, mon oncle.
+
+--Belle raison! A-t-on jamais vu porter son chapeau dans sa poche! On ne
+voyage pas sans chapeau, ma petite. Dépêchez-vous de vous coiffer
+pendant que je fais enregistrer vos bagages.»
+
+Assez déconcertée par cette algarade, je replantai mon chapeau sur ma
+tête, non sans constater qu'un voyage dans une poche n'était nullement
+hygiénique pour ce spécimen de l'industrie humaine.
+
+Après cela je fis mes adieux à Jean et à Perrine.
+
+«Ah! mamselle, me dit Perrine, vous seriez une belle et bonne vache que
+je n'aurais pas plus de chagrin en vous quittant.
+
+--Grand merci! dis-je moitié riant, moitié pleurant. Embrassons-nous, et
+adieu!»
+
+J'embrassai les joues fermes et rouges de Perrine, sur lesquelles, je le
+crains bien, plus d'un mécréant au parler doux avait déposé quelques
+baisers furtifs ou retentissants.
+
+«Adieu, Jean.
+
+--À vous revoir, mamselle», dit Jean en riant bêtement, manière comme
+une autre de manifester de l'émotion.
+
+Quelques instants après, j'étais dans le train, assise en face de mon
+oncle, absolument effarée étourdie par le mouvement de la gare et la
+nouveauté de ma position.
+
+Quand je fus un peu remise, j'examinai M. de Pavol.
+
+Mon oncle, de hauteur moyenne, bien charpenté, avec des épaules larges,
+des mains épaisses, rouges, peu soignées, n'offrait point au premier
+abord un aspect aristocratique. Il avait le visage coloré, le front
+haut, le nez gros et les cheveux en brosse coupés très court; les yeux
+étaient petits, scrutateurs, profondément enfoncés sous des sourcils
+touffus et proéminents. Mais, sous ces dehors communs, on découvrait
+promptement l'homme du monde et l'homme de race. Le trait saillant de
+son visage, ce qui frappait le plus chez lui, c'était sa bouche. D'un
+dessin ferme, vigoureux et assez beau, quoique la lèvre inférieure fût
+un peu épaisse, cette bouche avait une expression fine, ironique,
+moqueuse, narquoise, gouailleuse qui démontait les moins timides et les
+clouait au carreau. En l'étudiant, on oubliait complètement les
+vulgarités que pouvait présenter le physique de mon oncle, ou, pour
+mieux dire, on ne trouvait plus rien de vulgaire en lui, et l'on
+convenait que sa nature rustique était un cadre qui faisait
+admirablement ressortir cette bouche spirituelle.
+
+Mon oncle ne parlait pas beaucoup, et toujours avec lenteur, mais le mot
+portait généralement. Il se plaisait parfois à employer des expressions
+énergiques qui produisait un effet d'autant plus singulier qu'elles
+étaient dites lentement et posément. Il n'avait guère que soixante ans;
+néanmoins, étant sujet à de fréquents accès de goutte, son esprit était
+un peu alourdi par la souffrance physique. Mais, s'il n'avait plus la
+vivacité de repartie d'autrefois, sa bouche, par un mouvement souvent
+presque imperceptible, exprimait toutes les nuances qui existent entre
+l'ironie, la finesse, la moquerie franche ou gouailleuse, et j'ai vu des
+gens pulvérisés par mon oncle avant qu'il eût articulé un mot.
+
+J'étais naturellement trop inexpérimentée pour faire immédiatement une
+étude approfondie de M. de Pavol, mais je le regardais avec le plus
+grand intérêt. Lui, de son côté, tout en lisant la lettre que j'avais
+apportée, jetait de temps en temps un regard observateur sur moi, comme
+pour constater que ma physionomie ne contredisait pas les assertions du
+curé.
+
+«Vous me regardez bien fixement, ma nièce, me dit-il; me trouveriez-vous
+beau, par hasard?
+
+--Pas le moins du monde.»
+
+Mon oncle fit une légère grimace.
+
+«Voilà de la franchise, ou je ne m'y connais pas. Et pourriez-vous me
+dire pourquoi vous êtes si pâle?
+
+--Parce que je meurs de peur, mon oncle.
+
+--Peur! et de quoi?
+
+--Nous allons si vite, c'est effrayant!
+
+--Ah! très bien, je comprends, c'est la première fois que vous voyagez.
+Rassurez-vous, il n'y a aucun danger.
+
+--Et ma cousine, mon oncle, est-elle au Pavol?
+
+--Certainement; elle se réjouit beaucoup de faire votre connaissance.»
+
+Mon oncle m'adressa quelques questions sur ma tante, sur ma vie au
+Buisson, puis il prit un journal et ne dit plus un mot jusqu'à notre
+arrivée à V...
+
+Nous montâmes alors dans un landau à deux chevaux, qui devait nous
+conduire au Pavol. On empila comme on put mes colis grossiers dans cet
+élégant véhicule, où ils faisaient une piètre figure qui m'humiliait
+profondément.
+
+À peine installé, mon oncle me donna un sac de gâteaux pour me
+réconforter et se plongea dans un nouveau journal.
+
+Cette manière de procéder commença à m'agacer.
+
+Outre qu'il n'est pas dans ma nature de rester silencieuse très
+longtemps, j'avais un grand nombre de questions à faire. De sorte que
+lorsque je fus blasée sur le plaisir de me sentir emportée dans une
+voiture jolie, douce, bien capitonnée, je me hasardai à rompre le
+silence. «Mon oncle, dis-je, si vous vouliez ne plus lire, nous
+pourrions causer un peu.
+
+--Volontiers, ma nièce, répondit mon oncle en pliant immédiatement son
+journal. Je croyais vous être agréable en vous abandonnant à vos
+pensées. Sur quoi allons-nous disserter? Sur la question d'Orient,
+l'économie politique, l'habillement des poupées ou les mœurs des
+sapajous?
+
+--Tout cela m'intéresse peu; et quant aux mœurs des sapajous, j'imagine,
+mon oncle, que j'en sais autant que vous là-dessus.
+
+--Très possible, en effet, répliqua M. de Pavol, assez étonné de mon
+aplomb. Eh bien, choisissez votre sujet.
+
+--Dites-moi, mon oncle, n'êtes-vous pas un peu mécréant?
+
+--Hein! que diable dites-vous là, ma nièce?
+
+--Je vous demande, mon oncle, si vous n'êtes pas un peu mécréant ou
+sacripant?
+
+--Vous... moquez-vous de moi? s'écria mon oncle en employant un verbe
+fort peu parlementaire.
+
+--Ne vous fâchez pas, mon oncle, c'est une étude de mœurs que je
+commence, plus intéressante que celle concernant les sapajous. Je veux
+savoir si ma tante avait raison; elle prétendait que tous les hommes
+sont des sacripants?
+
+--Votre tante n'avait donc pas le sens commun?
+
+--Elle en a eu beaucoup quand elle est partie pour l'autre monde, mais
+pas autrement», répondis-je tranquillement.
+
+M. de Pavol me regarda avec une surprise manifeste.
+
+«Ah! vraiment, ma nièce! voilà une manière un peu crue d'exprimer votre
+pensée. Vous ne vous entendiez donc pas avec Mme de Lavalle?
+
+--Pas du tout. Elle était très désagréable et m'a battue plus d'une
+fois. Demandez au curé, qu'elle a mis à la porte à cause de moi parce
+qu'il défendait mes intérêts. Et comment se fait-il, mon oncle, que vous
+m'ayez laissée si longtemps avec elle? C'était une femme du peuple, et
+vous ne l'aimiez pas.
+
+--Quand vos parents sont morts, Reine, ma femme était très malade, et je
+fus trop heureux que ma belle-sœur voulût bien se charger de vous. Je
+vous revis lorsque vous aviez six ans; vous paraissiez alors gaie et
+bien soignée, et depuis, ma foi! je vous avais presque oubliée. Je le
+regrette vivement aujourd'hui, puisque vous n'étiez pas heureuse.
+
+--Vous me garderez toujours auprès de vous maintenant, mon oncle?
+
+--Certes, oui, répondit M. de Pavol presque avec vivacité.
+
+--Quand je dis toujours..., je veux dire jusqu'à mon mariage, car je me
+marierai bientôt.
+
+--Vous vous marierez bientôt! Comment, vous sortez à peine de nourrice
+et vous parlez vous marier! Le mariage est une sotte invention,
+apprenez cela, ma nièce.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Les femmes ne valent pas le diable!» répondit mon oncle d'un accent
+convaincu.
+
+Je me rejetai, saisie, dans mon coin, tout en pensant que cette
+appréciation n'était pas bien flatteuse pour ma tante de Pavol. Quand
+j'eus ruminé la sentence de mon oncle, je repris:
+
+«Mais puisque j'épouserai un homme, cela m'est parfaitement égal que les
+femmes ne valent pas le diable. Mon mari se débrouillera avec moi comme
+il pourra.
+
+--Voilà de la logique. Vous savez raisonner, à ce qu'il paraît! Les
+jeunes filles ont la rage de se marier, c'est connu.
+
+--Ma cousine partage donc mes idées?
+
+--Oui, répondit mon oncle, assombri.
+
+--Ah! tant mieux! dis-je en me frottant les mains. Est-elle grande, ma
+cousine?
+
+--Grande et belle, répliqua M. de Pavol avec complaisance, une véritable
+déesse et la joie de mes yeux. Du reste, vous allez la voir dans un
+instant, car nous arrivons.»
+
+Nous tournions en effet dans une avenue de grands ormes qui conduisait
+au château.
+
+Ma cousine nous attendait sur le perron. Elle me reçut dans ses bras
+avec la majesté d'une reine qui accorde une grâce à ses sujets.
+
+«Dieu, que vous êtes belle!» dis-je en la regardant avec stupéfaction.
+
+Certes, il est rare de rencontrer des beautés incontestables, mais celle
+de ma cousine s'imposait et ne pouvait être discutée. Elle ne plaisait
+pas toujours, sa physionomie étant hautaine et parfois un peu dure, mais
+ceux même qui l'admiraient le moins étaient obligés de dire avec mon
+oncle:
+
+«Elle est diablement belle!»
+
+Elle avait des cheveux bruns plantés bas sur le front, un profil grec
+d'une pureté parfaite, une carnation superbe, des yeux bleus avec des
+cils foncés et des sourcils bien dessinés. Grande, forte, avec la
+poitrine très développée, elle eût porté plus de dix-huit ans si sa
+bouche, malgré un arc un peu dédaigneux qui menaçait de trop s'accentuer
+plus tard, n'avait eu des mouvements enfantins dénotant une grande
+jeunesse. Sa démarche et ses gestes étaient lents, un peu nonchalants,
+toujours harmonieux sans aucune affectation. Un ami de M. de Pavol avait
+dit un jour en riant qu'à vingt-cinq ans elle ressemblerait trait pour
+trait à Junon. Le nom lui en resta.
+
+Je me pris subitement d'une passion véritable pour ma splendide cousine,
+et mon oncle s'amusait beaucoup de mon ébahissement.
+
+«Vous n'avez donc jamais vu de jolies femmes, ma nièce?
+
+--Je n'ai rien vu du tout, puisque j'étais enterrée vive dans un trou.
+
+--Vous pouviez vous regarder dans la glace, Reine; M. de Conprat nous
+avait bien dit que vous étiez jolie.
+
+--Paul de Conprat? m'écriai-je.
+
+--C'est vrai, reprit mon oncle, j'ai oublié de vous parler de lui. Il
+paraît qu'il s'est réfugié au Buisson un jour d'orage?
+
+--Je m'en souviens bien, répondis-je en rougissant.
+
+--Viendra-t-il déjeuner lundi, Blanche?
+
+--Oui, père; le commandant a écrit un mot aujourd'hui pour accepter
+l'invitation. Qui donc vous a habillée, Reine?
+
+--Suzon, un diminutif de ma tante pour le mauvais goût et la bêtise,
+répondis-je avec dépit.
+
+--Nous remédierons à la pénurie de votre toilette dès demain, ma nièce.
+Seulement, ayez un peu plus de respect pour la mémoire de Mme de
+Lavalle. Vous ne l'aimiez pas, mais elle est morte, et paix à son âme!
+Venez dîner, Junon vous conduira ensuite dans vos appartements.»
+
+Je passai une partie de la nuit à ma fenêtre, rêvant délicieusement et
+contemplant les masses sombres des hauts arbres de ce Pavol, où je
+devais rire, pleurer, m'amuser, me désoler, et voir ma destinée
+s'accomplir.
+
+Je me trouvais si heureuse que mon curé, ce soir-là, n'était plus dans
+mes souvenirs qu'un point imperceptible.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Mais je demande qu'on ne me suppose pas un cœur léger et inconstant, car
+cet oubli ne fut que momentané, et, trois jours après mon arrivée au
+Pavol, j'écrivis à mon curé la lettre suivante:
+
+«Mon cher curé, j'ai tant de choses à vous dire, tant de découvertes à
+vous apprendre, tant de confidences à vous faire que je ne sais par où
+commencer. Figurez-vous que le ciel est plus beau ici qu'au Buisson, que
+les arbres sont plus grands, que les fleurs sont plus fraîches, que tout
+est plaisant, qu'un oncle est une heureuse invention de la nature, et
+que ma cousine est belle comme une fée. Vous aurez beau me sermonner, me
+gronder, me prêcher, mon cher curé, vous ne m'ôterez pas de la tête que
+si François Ier aimait des femmes aussi belles que Blanche de Pavol,
+il était doué d'un jugement bien solide. Vous-même, Monsieur le curé,
+vous-même tomberiez amoureux d'elle en la voyant. Mais je vous avoue que
+ses manières de reine m'intimident un peu, moi que rien n'intimide. Et
+puis elle est grande.....et j'aurais bien voulu qu'elle fût petite, cela
+m'eût consolée, quoique je sache aujourd'hui que ma taille, dans sa
+petitesse, est souple, élégante, parfaitement proportionnée. C'est égal!
+quelques centimètres de plus à ma hauteur, je vous demande un peu ce que
+cela aurait fait au bon Dieu! Avouez, Monsieur le curé, que le bon Dieu
+est quelquefois bien contrariant?
+
+«Je ne vous parlerai pas de mon oncle, parce que je sais que vous le
+connaissez, mais je vois déjà que je l'aimerai et que j'ai fait sa
+conquête. C'est un grand bonheur d'avoir une jolie figure, mon cher
+curé, beaucoup plus grand que vous ne vouliez bien me le dire; on plaît
+à tout le monde, et quand je serai grand'mère, je raconterai à mes
+petits-enfants que c'est là la première et ravissante découverte que
+j'aie faite en entrant dans la vie. Mais nous avons le temps d'y penser.
+
+«Bien que je marche de surprise en surprise, je suis déjà parfaitement
+habituée au Pavol et au luxe qui m'entoure. Cependant, je jetterais
+parfois des exclamations d'étonnement si je ne craignais pas de paraître
+ridicule; je dissimule mes impressions, mais à vous, mon cher curé, je
+puis confier que je suis souvent dans un grand ébahissement.
+
+«Nous sommes allés à V... avant-hier, afin de m'acheter un trousseau,
+les œuvres de Suzon étant décidément des horreurs. Ne nous faisons pas
+d'illusions, mon pauvre curé, malgré votre admiration pour certaines
+robes, je suis arrivée ici fagotée, horriblement fagotée.
+
+«Ah! que c'est plaisant une ville! je me suis extasiée, émerveillée sur
+les rues, les magasins, les maisons, les églises, et Blanche s'est
+moquée de moi, car elle appelle V... un trou sur une hauteur. Que dire
+du Buisson, alors? Après une séance de trois heures chez la couturière
+et la modiste, ma cousine, qui est très dévote, est allée à confesse et
+m'a laissée faire quelques emplettes avec la femme de chambre. Mon oncle
+m'avait donné de l'argent pour l'employer à des acquisitions utiles et
+pratiques; mais croiriez-vous que je ne sais point apprécier l'utile et
+le pratique? J'ai commencé par courir chez le pâtissier et par me
+bourrer de petits gâteaux; je m'en accuse humblement, mon curé, j'ai une
+passion pour les petits gâteaux. Pendant que je me livrais à cet
+exercice aussi utile qu'agréable, vous en conviendrez, car, après tout,
+c'est un devoir important de nourrir ce corps de boue, j'ai remarqué de
+bien jolis objets dans la boutique faisant face à celle du pâtissier.
+J'y suis allée aussitôt et j'ai acheté quarante-deux petits bonshommes
+en terre cuite, tout ce qu'il y avait dans le magasin. Après cela, non
+seulement je ne possédais plus un sou, mais j'étais fortement endettée,
+ce qui m'importe peu, car je suis riche. Ma cousine a beaucoup ri, mais
+mon oncle m'a grondée. Il a voulu me faire comprendre que la raison
+doit lester la tête des humains, grands ou petits, qu'elle est bonne à
+tout âge et que sans elle on fait des bêtises. Exemple: on achète
+quarante-deux bonshommes en terre cuite, au lieu de se pourvoir de bas
+et de chemises. J'ai écouté ce discours d'un air contrit et humilié, mon
+cher curé, mais pendant la fin, qui était, ma foi, très bien, mon esprit
+rebelle donnait à la raison un corps disgracieux, un nez long, voire
+même romain, une figure sèche et grincheuse, et ce personnage
+ressemblait tellement à ma tante que, séance tenante, j'ai pris la
+raison en grippe. Tel a été le résultat de l'éloquence déployée par mon
+oncle. En attendant, j'ai quarante-deux bonshommes pleurant, souriant,
+grimaçant, disséminés dans ma chambre et je suis contente.
+
+«Hier soir, j'ai causé avec Blanche de l'amour, Monsieur le curé. Que me
+disiez-vous donc qu'il n'existait que dans les livres et qu'il ne
+regardait pas les jeunes filles?... Ah! mon curé, mon curé! j'ai peur
+que vous ne m'ayez bien souvent attrapée.--Nous irons dans le monde
+lorsque les premières semaines de deuil seront écoulées. Mon oncle me
+trouve trop jeune, mais je ne puis rester seule au Pavol. S'il en était
+question, vous comprenez, Monsieur le curé, que je n'aurais plus qu'une
+chose à faire: ou me jeter par la fenêtre, ou mettre le feu au château.
+
+«Il paraît que j'ai grandement raison de m'attendre à beaucoup de
+succès, car si je suis jolie, en revanche j'ai une grosse dot. Blanche
+m'a appris qu'une jolie figure sans dot n'a que peu de valeur, mais que
+les deux choses combinées forment un ensemble parfait et un plat rare.
+Je suis donc, mon cher curé, un mets savoureux, délicat, succulent, qui
+sera convoité, recherché et avalé en un clin d'œil, si je veux bien le
+permettre. Je ne le permettrai pas, soyez tranquille, à moins que...
+Mais chut!
+
+«Enfin, Monsieur le curé, j'attends lundi avec impatience, seulement je
+ne vous dirai pas pourquoi. Ce jour-là, il se passera un événement qui
+fait battre mon cœur, un événement qui me donne envie de pirouetter à
+perte d'haleine, de lancer mon chapeau en l'air, de danser, de faire
+des folies. Dieu! que la vie est une belle chose!
+
+«Mais rien n'est parfait, car vous n'êtes pas ici et vous me manquez
+bien. Je ne puis dire combien vous me manquez, mon pauvre curé!
+J'aimerais tant à vous faire admirer le château et les jardins bien
+entretenus qui ressemblent si peu au Buisson! J'aimerais tant à vous
+faire jouir de la vie large et confortable que l'on a ici! La moindre
+chose est en ordre dans ses plus petits détails, et vraiment je me crois
+dans le Paradis terrestre. À chaque instant, j'ai quelque nouveau sujet
+de plaisir et d'admiration, à chaque instant aussi je voudrais vous en
+faire part; je vous cherche, je vous appelle, mais les échos de ce beau
+parc restent muets.
+
+«Adieu, mon cher bon curé; je ne vous embrasse pas, parce qu'on
+n'embrasse pas un curé (je me demande pourquoi, par exemple!), mais je
+vous envoie tout ce que j'ai dans le cœur pour vous, et ce tout est
+rempli de tendresse. Je vous adore, Monsieur le curé. «REINE.»
+
+Il est certain que je m'habituai immédiatement à l'atmosphère de luxe et
+d'élégance dans laquelle j'étais brusquement transplantée. Il est
+également certain que, quoique Blanche fût très aimable avec moi et
+qu'elle eût décidé que nous nous tutoierions, elle m'intimida pendant
+les premiers jours qui suivirent mon arrivée au Pavol. Son port de
+déesse, son air un peu hautain, l'idée qu'elle avait beaucoup plus
+d'expérience que moi, tout cela m'imposait et m'empêchait d'être très
+libre avec elle. Mais cette impression eut la durée d'une gelée blanche
+sous un soleil d'avril, et, à la suite d'une conversation que nous eûmes
+le dimanche matin dans ma chambre, le prestige dont je l'avais parée
+disparut entièrement.
+
+J'étais encore dans mon lit, sommeillant à moitié, me dorlotant avec
+béatitude, ouvrant de temps en temps un œil pour contempler avec
+ravissement ma chambre gaie et confortable, mes petits bonshommes en
+terre cuite et les arbres que je voyais par ma fenêtre ouverte. Blanche
+entra chez moi, vêtue d'une robe traîtante, les cheveux sur les épaules
+et le front soucieux.
+
+«Aussi belle que la plus belle des héroïnes de Walter Scott! dis-je en
+la regardant avec admiration.
+
+--Petite Reine, me dit-elle en s'asseyant sur le pied de mon lit, je
+viens causer avec toi.
+
+--Tant mieux. Mais je ne suis pas bien éveillée et mes idées s'en
+ressentiront.
+
+--Même s'il est question de mariage? reprit Blanche, qui connaissait
+déjà mon opinion sur ce grave sujet.
+
+--De mariage? Me voilà très éveillée, dis-je en me redressant
+subitement.
+
+--Tu désires te marier, Reine?
+
+--Si je désire me marier!... Quelle question! Je crois bien, et le plus
+tôt possible. J'adore les hommes, je les aime bien plus que les femmes,
+excepté quand les femmes sont aussi belles que toi.
+
+--On ne doit pas dire qu'on adore les hommes, dit Blanche d'un air
+sévère.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je ne sais pas trop pourquoi, mais je t'assure que ce n'est pas
+convenable pour une jeune fille.
+
+--Tant pis!... D'ailleurs, c'est mon avis! répondis-je en me renfonçant
+sous mes couvertures.
+
+--Enfant! dit Blanche en me regardant avec une sorte de pitié qui me
+parut assez offensante. Je suis venue pour te parler de mon père, Reine.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Voici. Comme toi, je veux me marier un jour ou l'autre; mon père a
+déjà refusé plusieurs partis pour moi, mais cela m'est égal, parce que
+je ne suis pas pressée. J'attendrai bien jusqu'à vingt ans; seulement je
+voudrais savoir s'il s'opposera toujours à mon mariage.
+
+--Il faut le lui demander.
+
+--Ah! voilà, reprit Blanche, un peu embarrassée; je t'avoue que mon père
+me fait peur, ou plutôt il m'intimide.»
+
+Remplie de surprise, je me soulevai sur mon coude et j'écartai les
+cheveux qui couvraient mon visage, pour mieux voir ma cousine. En ce
+moment, elle dégringola des nuages olympiens sur lesquels je l'avais
+placée, et, sous ce beau corps de Junon, je découvris une jeune fille
+qui ne m'intimiderait plus jamais.
+
+«Personne ne m'intimide, moi!» m'écriai-je en prenant mon oreiller pour
+l'envoyer promener au milieu de la chambre.
+
+Blanche me regarda d'un air étonné.
+
+«Que fais-tu donc, Reine?
+
+--Ah! c'est mon habitude... Quand j'étais au Buisson, je jetais toujours
+mon oreiller n'importe où pour faire enrager Suzon, que cette façon
+d'agir mettait hors d'elle.
+
+--Comme Suzon n'est pas ici, je te conseille de renoncer à cette
+habitude. Pour en revenir à ce que nous disions, te sens-tu le courage
+d'avoir avec mon père une discussion sur le mariage, qu'il critique sans
+cesse?
+
+--Oui, oui, je suis très forte sur la discussion, tu verras! Tantôt
+j'attaque mon oncle, et je mène les choses rondement.»
+
+Pendant le dîner, j'adressai une pantomime expressive à ma cousine pour
+lui apprendre que j'allais entrer en lutte. Mon oncle, qui flairait
+quelque danger, nous observait sous ses gros sourcils, et Blanche, déjà
+déconcertée, m'engagea par un signe à rester tranquille. Mais je fis
+claquer mes doigts, je toussai avec force et sautai résolument dans
+l'arène.
+
+«Mon oncle, peut-on avoir des enfants si on n'est pas marié?
+
+--Non certainement, répondit mon oncle, que ma question parut égayer.
+
+--Serait-ce un malheur si l'humanité disparaissait?
+
+--Hum! voilà une question grave. Les philanthropes répondraient oui, et
+les misanthropes, non.
+
+--Mais votre avis, mon oncle?
+
+--Je n'ai guère réfléchi à cela. Cependant, comme je trouve que la
+Providence fait bien ce qu'elle fait, je vote pour la perpétuation de
+l'espèce humaine.
+
+--Alors, mon oncle, vous n'êtes pas conséquent avec vous-même quand vous
+blâmez le mariage.
+
+--Ah! ah! dit mon oncle.
+
+--Puisqu'on ne peut pas avoir d'enfants sans être marié et que vous
+votez pour la propagation du genre humain, il s'ensuit que vous devez
+adopter le mariage pour tout le monde.
+
+--Ventre Saint-Gris! reprit M. de Pavol en relevant sa lèvre d'un air si
+moqueur que Blanche en devint rouge, voilà ce qui s'appelle raisonner!
+Qu'est-ce donc que le mariage à votre avis, ma nièce?
+
+--Le mariage! dis-je avec enthousiasme; mais c'est la plus belle des
+institutions qui existent sur la terre! Une union perpétuelle avec celui
+qu'on aime! on chante, on danse ensemble, on s'embrasse la main... Ah!
+c'est charmant!
+
+--On s'embrasse la main! Pourquoi la main, ma nièce?
+
+--Parce que c'est..., enfin, c'est mon idée! dis-je en adressant un
+sourire plein de mystères à mon passé.
+
+--Le mariage est une institution qui livre une victime à un bourreau,
+grogna mon oncle.
+
+--Ah!!!
+
+Junon et moi, nous protestâmes avec la plus grande énergie.
+
+«Quelle est la victime, mon père?
+
+--L'homme, parbleu!
+
+--Tant pis pour les hommes, répliquai-je d'un ton décidé, qu'ils se
+défendent! Pour moi, je suis prête à me transformer en bourreau.
+
+--Où voulez-vous en venir maintenant, mesdemoiselles!
+
+--À ceci, mon oncle: c'est que Blanche et moi nous sommes les partisans
+dévoués du mariage, et que nous avons résolu de mettre nos théories en
+pratique. Je désire que ce soit le plus tôt possible.
+
+--Reine! cria ma cousine, stupéfaite de mon audace.
+
+--Je ne dis que la vérité, Blanche; seulement, tu veux bien attendre,
+mais moi je n'ai aucune patience.
+
+--Vraiment, ma nièce! Je suppose cependant que vous n'avez pas
+d'inclination?
+
+--Naturellement, dit Blanche en riant, elle ne connaît pas une âme!»
+
+Depuis mon arrivée au Pavol, j'avais beaucoup réfléchi à mon amour et à
+M. de Conprat, et je m'étais demandé plusieurs fois si je devais révéler
+à ma cousine l'intime secret de mon cœur. Mais, toutes réflexions
+faites, je me décidai, dans cette circonstance, à rompre avec tous mes
+principes pour m'unir à l'Arabe et trouver avec lui que le silence est
+d'or. Toutefois, devant l'assertion de Blanche et malgré ma ferme
+résolution de garder mon secret, je fus sur le point de le divulguer,
+mais je réussis à surmonter la tentation de parler.
+
+«Dans tous les cas, j'aimerai un jour ou l'autre, car on ne peut pas
+vivre sans aimer.
+
+--En vérité! Où avez-vous pris ces idées, Reine?
+
+--Mais, mon oncle, c'est la vie, répondis-je tranquillement. Voyez un
+peu les héroïnes de Walter Scott: comme elles aiment et sont aimées!
+
+--Ah!... est-ce le curé qui vous a permis de lire des romans et qui
+vous a fait un cours sur l'amour?
+
+--Mon pauvre curé! l'ai-je fait enrager à propos de cela! Quant aux
+romans, mon oncle, il ne voulait pas m'en donner, il avait même emporté
+la clef de la bibliothèque, mais je suis entrée par la fenêtre en
+cassant une vitre.
+
+--Voilà qui promet! Ensuite, vous vous êtes empressée de rêver et de
+divaguer sur l'amour?
+
+--Je ne divague jamais, surtout là-dessus, car je connais bien ce dont
+je parle.
+
+--Diable! dit mon oncle en riant. Cependant vous venez de nous dire que
+vous n'aimiez personne!
+
+--C'est certain! répliquai-je vivement, assez confuse de mon pas de
+clerc. Mais ne pensez-vous pas, mon oncle, que la réflexion peut
+suppléer à l'expérience?
+
+--Comment donc! j'en suis convaincu, surtout sur un sujet pareil. Et
+puis, vous m'avez l'air d'avoir une tête assez bien organisée.
+
+--Je suis logique, mon oncle, simplement.
+
+Dites moi, on n'aime jamais un autre homme que son mari?
+
+--Non, jamais, répondit M. de Pavol en souriant.
+
+--Eh bien! puisqu'on n'aime jamais un autre homme que son mari, qu'on
+aime toujours naturellement son mari d'amour et qu'on ne peut pas vivre
+sans aimer, j'en conclus qu'il faut se marier.
+
+--Oui, mais pas avant d'avoir atteint l'âge de vingt et un ans,
+mesdemoiselles.
+
+--Cela m'est égal, répondit Blanche.
+
+--Mais moi, ça ne m'est pas égal du tout. Jamais je n'attendrai cinq
+ans!
+
+--Vous attendrez cinq ans, Reine, à moins d'un cas extraordinaire.
+
+--Qu'appelez-vous un cas extraordinaire, mon oncle?
+
+--Un parti si convenable sous tous les rapports que ce serait absurde de
+le refuser.»
+
+Cette modification au programme de mon oncle me fit tant de plaisir que
+je me levai pour pirouetter.
+
+«Alors je suis sûre de mon affaire!» criai-je en me sauvant.
+
+Je me réfugiai dans ma chambre, où Junon apparut bientôt d'un air
+majestueux.
+
+«Comme tu es effrontée, Reine!
+
+--Effrontée! C'est ainsi que tu me remercies quand j'ai fait ce que tu
+as voulu?
+
+--Oui, mais tu dis les choses si carrément!
+
+--C'est ma manière, j'aime les choses carrées.
+
+--Ensuite, on eût dit que tu voulais taquiner mon père.
+
+--Je serais désolée de le contrarier; il me plaît, avec sa figure
+moqueuse, et je l'aime déjà passionnément. Mais ne changeons pas la
+question, Blanche; c'est lui qui nous fait enrager en protestant contre
+le mariage, et enfin tu sais ce que tu voulais savoir.
+
+--Certainement», répondit Blanche d'un air rêveur.
+
+M. de Pavol apprit bientôt à ses dépens que si les femmes ne valent pas
+le diable, les petites filles ne valent pas mieux et foulent aux pieds
+sans sourciller les idées d'un père et d'un oncle.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le lundi matin, je me levai avec le sentiment d'un bonheur très vif.
+Dans la nuit, j'avais rêvé à Paul de Conprat, et je m'étais éveillée en
+jetant un cri de joie.
+
+Le plaisir de mettre pour la première fois une robe telle que je n'en
+avais jamais eu ajoutait encore à mon allégresse, et, lorsque je fus
+habillée, je me contemplai longuement dans une admiration silencieuse.
+Puis je me pris à tourbillonner dans un accès de bonheur exubérant, et
+je faillis renverser mon oncle dans un corridor.
+
+«Où courez-vous ainsi, ma nièce?
+
+--Dans les chambres, mon oncle, pour me voir dans toutes les glaces.
+Voyez comme je suis bien!
+
+--Pas mal, en effet.
+
+--N'est-ce pas que ma taille est jolie avec une robe bien faite?
+
+--Charmante! répondit M. de Pavol, que ma joie paraissait enchanter et
+qui m'embrassa sur les deux joues.
+
+--Ah! mon oncle, que je suis heureuse! M'est avis, comme disait Perrine,
+que le cas extraordinaire se présentera bientôt.»
+
+Là-dessus je disparus et me précipitai comme une trombe dans la chambre
+de Junon.
+
+«Regarde! criai-je en tournant si vivement sûr moi-même que ma cousine
+ne pouvait voir qu'un tourbillon.
+
+--Reste un peu tranquille, Reine, me dit-elle avec son calme habituel.
+Quand donc seras-tu pondérée dans tes mouvements? Oui, ta robe va bien.
+
+--Regarde quel petit pied, dis-je en tendant la jambe.
+
+--Ô coquette innée! s'écria Blanche en riant. Qui aurait cru qu'un loup
+comme toi en serait déjà arrivé à un tel point de coquetterie?
+
+--Tu verras bien autre chose, répondis-je gravement. Je sais, vois-tu,
+que la coquetterie est une qualité, une sérieuse qualité.
+
+--C'est la première fois que je l'entends dire. Qui t'a appris cela? Ce
+n'est pas ton curé, je suppose?
+
+--Non, non, mais quelqu'un qui s'y connaissait bien. Avons-nous d'autres
+personnes que les de Conprat à déjeuner, Blanche?
+
+--Oui, le curé et deux amis de mon père.»
+
+Nous nous installâmes dans le salon en attendant nos convives, et
+bientôt mon oncle arriva, accompagné du commandant de Conprat, auquel il
+me présenta.
+
+Mon Dieu, l'excellente figure que celle du commandant!
+
+Il avait les yeux limpides comme ceux d'un enfant, avec des moustaches
+et des cheveux blancs comme la neige; une physionomie si bonne, si
+bienveillante, qu'il me rappela mon curé, bien qu'il n'y eût entre eux
+aucune ressemblance véritable. Je me sentis aussitôt attirée vers lui,
+et je vis que la sympathie était réciproque.
+
+«Une petite parente dont j'ai entendu parler, me dit-il en me prenant
+les mains; permettez-moi de vous embrasser, mon enfant, j'ai été l'ami
+de votre père.»
+
+Je me laissai embrasser de bonne grâce, non sans me dire tout bas qu'il
+serait bien préférable que son fils le remplaçât dans cette opération
+délicate.
+
+Enfin, il entra!... et j'aurais bien échangé ma dot entière et ma jolie
+robe par-dessus le marché contre le droit de courir à lui et de
+l'embrasser à grands bras.
+
+Il donna une poignée de main à ma cousine et me salua cérémonieusement
+que je restai interdite.
+
+«Donnez-moi donc la main, dis-je; vous savez bien que nous nous
+connaissons.
+
+--J'attendais votre bon plaisir, mademoiselle.
+
+--Quelle bêtise!
+
+--Eh bien, Reine! gourmanda mon oncle.
+
+--Une fleur un peu sauvage, dit le commandant en me regardant avec
+amitié, mais une jolie fleur, vraiment!
+
+Ces paroles ne réussirent pas à dissiper l'irritation que j'éprouvais
+sans trop savoir pourquoi, et je restai quelque temps silencieuse dans
+mon coin, à observer M. de Conprat, qui causait gaiement avec Blanche.
+Ah! qu'il me plaisait! et que le cœur me battait pendant que je
+retrouvais en lui ce bon rire, ces dents blanches, ces yeux francs
+auxquels j'avais tant rêvé dans mon affreuse vieille maison! Et ma
+tante, mon curé, Suzon, le jardin mouillé, le cerisier dans lequel il
+avait grimpé défilaient dans mes souvenirs comme des ombres fugitives.
+
+Bientôt je me mêlai à la conversation, et j'avais recouvré une partie de
+ma bonne humeur quand nous passâmes dans la salle à manger.
+
+Placée entre le curé et M. de Conprat, j'attaquai immédiatement
+celui-ci.
+
+«Pourquoi n'êtes-vous pas revenu au Buisson? lui dis-je.
+
+--Je n'ai pas été libre de mes actions, ma cousine.
+
+--L'avez-vous regretté au moins?
+
+--Vivement, je vous assure.
+
+--Pourquoi donc ne me donniez-vous pas la main en arrivant?
+
+--Mais c'était à vous de le faire, mademoiselle, selon l'étiquette.
+
+--Ah! l'étiquette! vous n'y pensiez pas là-bas!
+
+--Nous étions dans des conditions particulières et loin du monde, à coup
+sûr! répondit-il en souriant.
+
+--Est-ce que le monde empêche d'être aimable?
+
+--Mais pas précisément; seulement, les convenances répriment souvent
+l'élan de l'amitié.
+
+--C'est bien niais!» dis-je d'un ton bref.
+
+Mais je fus assez satisfaite de l'explication pour retrouver tout mon
+entrain. Toutefois, je m'aperçus, en causant avec lui, qu'il n'attachait
+point la même importance que moi aux paroles qu'il m'avait dites au
+Buisson. Mais j'étais si heureuse de le voir, de lui parler, que, dans
+le moment, cette petite déception glissa sur mon âme sans entamer sa
+sécurité.
+
+M. de Conprat nous apprit qu'il y aurait plusieurs bals dans le mois
+d'octobre.
+
+«J'en suis charmée, répondit Junon.
+
+--Tu m'apprendras à danser, dis-je en sautant déjà sur ma chaise.
+
+--Je demande à être professeur, s'écria Paul de Conprat.
+
+--Paul est un valseur émérite, dit le commandant; toutes les femmes
+désirent valser avec lui.
+
+--Et puis il est charmant!» répliquai-je avec onction.
+
+Le commandant et son fils se mirent à rire; le curé et les deux amis de
+mon oncle me regardèrent en souriant et en hochant la tête d'une façon
+paternelle. Mais le visage de M. de Pavol prit une expression
+mécontente, et ma cousine releva ses sourcils par un mouvement qui lui
+était particulier quand quelque chose lui déplaisait, mouvement rempli
+d'un tel dédain que j'eus la sensation pénible d'avoir dit une bêtise.
+
+Après le déjeuner, nous circulâmes dans les bois; j'avais retrouvé ma
+gaieté et je parlais sans m'arrêter, m'amusant à contrefaire la tournure
+et l'accent d'un de nos convives dont les ridicules m'avaient frappée.
+
+«Reine, que tu es mal élevée! disait Blanche.
+
+--Il parle ainsi», répondis-je en me pinçant le nez pour imiter la voix
+de ma victime.
+
+Et M. de Conprat riait; mais Junon s'enveloppait dans une dignité
+imposante qui ne me troublait pas le moins du monde.
+
+Il arriva un moment où je me trouvai près de lui pendant que ma cousine
+marchait devant nous d'un air nonchalant. Je m'aperçus qu'il la
+regardait beaucoup.
+
+«Qu'elle est belle, n'est-ce pas?» lui dis-je dans l'innocence de mon
+cœur.
+
+--Belle, bien belle!» répondit-il d'une voix contenue qui me fit
+tressaillir.
+
+Un doute et un pressentiment me traversèrent l'esprit; mais, à seize
+ans, ces sortes d'impressions s'envolent et disparaissaient comme les
+papillons qui voltigeaient autour de nous, et je fus d'une gaieté folle
+jusqu'au moment où nos invités prirent congé de M. de Pavol.
+
+Quand ils furent partis, mon oncle se retira dans son cabinet et me fit
+comparaître devant lui.
+
+«Reine, vous avez été ridicule!
+
+--Pourquoi donc, mon oncle?
+
+--On ne dit pas à un jeune homme qu'il est charmant, ma nièce.
+
+--Mais puisque je le trouve, mon oncle.
+
+--Raison de plus pour ne pas le dire.
+
+--Comment! repartis-je, interloquée. Alors je devais dire que je le
+trouvais anticharmant?
+
+--Vous ne deviez pas aborder ce sujet. Ayez l'opinion qu'il vous plaira
+d'avoir, mais gardez-la pour vous.
+
+--C'est pourtant bien naturel de dire ce qu'on pense, mon oncle!
+
+--Pas dans le monde, ma nièce. La moitié du temps, il faut dire ce que
+l'on ne pense pas et cacher ce que l'on pense.
+
+--Quelle affreuse maxime! dis-je avec horreur. Jamais je ne pourrai la
+pratiquer.
+
+--Vous y arriverez; mais en attendant, conformez-vous à l'étiquette.
+
+--Encore l'étiquette!» répondis-je en m'en allant de mauvaise humeur.
+
+Le soir, en rêvant à ma fenêtre, ainsi que j'en avais pris l'habitude,
+mes rêves furent troublés par une sourde inquiétude que je n'arrivai pas
+à bien définir. Je méditai sur cette journée, attendue avec tant
+d'impatience, et je ne pus pas me dissimuler que les choses ne s'étaient
+point passées comme je l'avais désiré. Qu'avais-je espéré? Je n'en
+savais rien, mais je me débitai à moi-même un long discours pour me
+convaincre que M. de Conprat était amoureux de moi, et ma péroraison se
+termina par un attendrissement de mauvais augure.
+
+Néanmoins, le lendemain, mes inquiétudes avaient entièrement disparu,
+mais, dans l'après-midi, je reçus une longue missive de mon curé,
+missive remplie de bons conseils et se terminant ainsi:
+
+«Petite Reine, votre lettre est venue me consoler et me réjouir dans ma
+solitude, ne vous lassez pas de m'écrire, je vous en prie. Je ne sais
+que devenir sans vous et je n'ose aller au Buisson de peur de pleurer
+comme un enfant. Je me reproche mon égoïsme, car vous êtes heureuse,
+mais, comme le dit l'Écriture, la chair est faible, et mon presbytère,
+mes devoirs, mes prières n'ont pu encore me consoler.
+
+«Adieu, cher bon petit enfant, mon dernier mot sera pour vous dire:
+Méfiez-vous de l'imagination.»
+
+Et cette phrase produisit une impression désagréable sur mon esprit
+ébranlé.
+
+
+
+
+XI
+
+
+J'étais installée depuis trois semaines au Pavol et mon oncle prétendait
+que j'avais assez embelli pour qu'il fût impossible au curé de me
+reconnaître s'il me rencontrait. Il me comparait à une plante vivace,
+qui pousse belle dans un terrain ingrat parce qu'elle a bon caractère,
+et dont la beauté se développe tout d'un coup d'une façon incroyable
+lorsqu'on la transplante dans une terre favorable à sa nature.
+
+Quand je me regardais dans la glace, je constatais que mes yeux bruns
+avaient un éclat nouveau, que ma bouche était plus fraîche et que mon
+teint de Méridionale prenait des tons rosés et délicats qui excitaient
+chez moi une vive satisfaction.
+
+Cependant, peu de jours après le déjeuner dont j'ai parlé, j'avais
+décidément découvert que, dans ma grande naïveté, je m'étais
+grossièrement trompée en croyant M. de Conprat amoureux de moi. Mais je
+n'ai jamais été pessimiste, et je m'empressai de me raisonner pour me
+consoler. Je me dis que tous les cœurs nécessairement ne doivent pas
+être construits de la même manière, que les uns se donnent en une
+minute, mais que les autres ont le droit de méditer, d'étudier avant de
+s'enflammer; que si M. de Conprat ne m'aimait pas, il en arriverait là
+un jour ou l'autre, attendu qu'il était clair qu'une véritable
+ressemblance existait entre nos goûts et nos caractères respectifs. De
+sorte que, bien que la déception eût été grande, ma tranquillité, durant
+bon nombre de jours, ne fut pas sérieusement troublée. Et je
+m'épanouissais dans un milieu sympathique à tous mes goûts; je me
+chauffais aux rayons de mon bonheur, comme un lézard aux rayons du
+soleil.
+
+Ma cousine était très musicienne. Le commandant, qui adorait la
+musique, venait au Pavol plusieurs fois par semaine, et son fils
+l'accompagnait toujours. La porte lui était d'ailleurs ouverte par ses
+relations d'enfance avec Blanche et les liens de parenté qui unissaient
+les deux familles. En outre, mon oncle voyait cette intimité avec
+plaisir, car, de concert avec le commandant et malgré ses paradoxes sur
+le mariage, il désirait vivement marier sa fille avec M. de Conprat,
+trouvant avec assez de raison qu'il représentait un cas extraordinaire.
+
+J'appris ce projet plus tard, en même temps que d'autres faits qu'il
+m'eût été facile de découvrir si j'avais eu plus d'expérience.
+
+En général, ces messieurs arrivaient pour déjeuner. Paul, doué de
+l'appétit qu'on connaît, déjeunait plantureusement et collationnait
+ensuite solidement vers trois heures. Après cela, si nous étions seuls,
+Blanche me donnait une leçon de danse pendant que lui jouait avec
+entrain une valse de sa composition. Quelquefois, il devenait
+professeur: ma cousine se remettait au piano, le commandant et mon
+oncle nous regardaient d'un air réjoui, et je tournais dans les bras de
+M. de Conprat au milieu d'une joie inénarrable. Ah! les bons jours!
+
+Nous ne faisions aucun projet sans qu'il y fût mêlé. Sa gaieté
+communicative, son esprit conciliant, le génie de l'organisation et des
+inventions drolatiques qu'il possédait au plus haut degré en faisaient
+un compagnon charmant, égayaient notre vie et développaient mon amour.
+Adroit, industrieux, complaisant, il était bon à tout et savait tout
+faire. Quand nous cassions une montre, un bracelet, ou n'importe quel
+objet, Blanche et moi nous disions:
+
+«Si Paul vient aujourd'hui, il nous le raccommodera.»
+
+Il peignait souvent et nous apportait ses œuvres. C'est le seul point
+sur lequel je n'aie jamais pu m'entendre avec lui. J'avais une
+antipathie invétérée pour les arts, mais surtout pour la musique, car la
+maudite étiquette empêche de se boucher les oreilles, tandis qu'il est
+facile de ne pas regarder un tableau ou de lui tourner le dos.
+Toutefois, quand M. de Conprat jouait des airs de danse, je l'écoutais
+volontiers et longtemps, mais c'était lui que j'aimais dans ses airs, et
+non les airs en eux-mêmes. Je marque ce sentiment en passant, parce que
+j'en fis un jour l'analyse, et que cette analyse me conduisit à une
+terrible découverte.
+
+«Pourquoi peindre des arbres, mon cousin? disais-je. L'arbre le plus
+laid est encore mieux que ces petits paquets verts que vous mettez sur
+votre toile.
+
+--Est-ce ainsi que vous comprenez l'art, jeune cousine?
+
+--Croyez-vous que Junon n'est pas mille fois plus belle en réalité que
+sur son portrait?
+
+--Si, certes, je le crois!
+
+--Et ces petites fleurs bleues que vous mettez dans les arbres,
+qu'est-ce que cela?
+
+--Mais c'est un coin du ciel, ma cousine!»
+
+Je pirouettais et m'écriais d'un ton pathétique:
+
+«Ô cieux, ô arbres, ô nature, que de crimes se commettent en vos noms!»
+
+Mon oncle avait de nombreux amis à V...; il était allié à la plupart
+des familles du pays, et tenait table ouverte. Il était rare que nous
+n'eussions pas quelques convives à déjeuner ou à dîner. C'était un moyen
+pour moi de faire connaissance avec les usages mondains et d'apprendre,
+comme me l'avait dit le curé, à équilibrer mes sentiments. Mais je dois
+dire que je n'équilibrais pas grand'chose, et que je n'arrivais guère à
+dissimuler des impressions et des pensées souvent aussi saugrenues
+qu'impertinentes.
+
+Mon oncle et Junon, absolument rigides sur le chapitre des convenances,
+m'adressaient quelques objurgations bien senties; mais autant en
+emportait le vent! Avec une ténacité vraiment désolante, je ne perdais
+pas l'occasion de commettre une bévue ou de dire une bêtise.
+
+«Tu as été très impolie avec Mme A..., Reine.
+
+--En quoi, Junon hypocrite? Je lui ai laissé voir qu'elle me déplaisait,
+voilà tout!
+
+--C'est précisément ce qui est inconvenant, ma nièce.
+
+--Elle est si laide, mon oncle! Voyez-vous, je ne me sens pas attirée
+vers les femmes; elles sont moqueuses, méchantes, et vous examinent de
+la tête aux pieds, comme si vous étiez une bête curieuse.
+
+--Comment peux-tu leur reprocher d'être moqueuses, Reine? Tu passes ton
+temps à saisir le ridicule des gens et à les mimer.
+
+--Oui, mais je suis jolie, par conséquent tout m'est permis. M. C... me
+le disait l'autre jour.
+
+--Je ne vois pas bien la conséquence... Ensuite, crois-tu que les hommes
+ne t'examinent pas de la tête aux pieds?
+
+--Oui, mais c'est pour m'admirer, tandis que les femmes cherchent des
+défauts à mon physique et en inventent au besoin. Vois-tu, j'ai déjà
+remarqué une foule de choses.
+
+--Nous le voyons bien, ma nièce, mais tâchez de remarquer que la tenue
+est une qualité appréciable.»
+
+Quand nos convives masculins étaient jeunes, ils nous faisaient la cour,
+à Blanche et à moi, et je m'amusais bien, mais quand c'étaient des
+vieux... Dieu! la politique qui surgissait toujours pour me donner la
+migraine. Ah! m'a-t-elle ennuyée, cette politique!
+
+Ces bonnes gens arrivaient fortement excités contre quelques méfaits du
+gouvernement; ils en parlaient d'une façon discrète jusqu'au moment où
+un bonapartiste fougueux s'écriait qu'il voudrait fusiller tous les
+républicains pour les frapper de terreur. La naïveté du mot faisait
+rire, mais ce massacre imaginaire était le branle-bas des irritations et
+des radotages. Nous nous jetions la tête la première dans la politique
+et nous barbotions jusqu'à la fin du repas. Tout le monde s'entendait
+pour abominer république et républicains; mais quand chaque convive
+venait à tirer de sa poche un petit gouvernement qu'il avait eu soin
+d'apporter avec lui, on ne tardait pas à se lancer des regards furibonds
+et à devenir rouges comme des tomates.
+
+Le légitimiste se drapait dans la dignité de ses traditions, de ses
+respects, de ses regrets et traitait l'impérialiste de révolutionnaire;
+celui-ci, en son for intérieur, traitait le légitimiste d'imbécile;
+mais la politesse ne lui permettant pas d'émettre son opinion, il criait
+comme un brûlé pour se dédommager. Puis on tombait derechef sur les
+républicains; on les accablait d'invectives, on les déportait, on les
+fusillait, on les décapitait, on les mettait en marmelade, bonapartistes
+et légitimistes s'unissant dans une haine commune pour balayer ces
+malheureux bipèdes de la surface de la terre. On pérorait avec passion,
+on gesticulait, on sauvait la patrie, on devenait cramoisi..., ce qui
+n'empêchait pas les choses, hélas! d'aller leur petit bonhomme de
+chemin.
+
+Mon oncle, au milieu de ces divagations, lançait de temps à autre un mot
+spirituel ou plein de sens et mettait la discussion sur un terrain plus
+élevé que celui des intérêts personnels et des sympathies individuelles.
+Nullement légitimiste, n'ayant d'ailleurs aucune opinion déterminée, il
+n'en pensait pas moins que la France, depuis près d'un siècle, marche la
+tête en bas, et que, cette position étant anormale, elle finira par
+perdre l'équilibre et par tomber dans un précipice où on l'enterrera.
+
+Il riait des mesquineries et de la bêtise des différents partis, mais il
+éprouvait souvent des écœurements qui se manifestaient par quelque
+phrase plaisante. Je ne l'ai jamais vu s'emporter; il conservait son
+calme au milieu des rugissements divers de ses convives, sûr, du reste,
+d'avoir le dernier mot, car il voyait juste et loin. Cependant ses
+antipathies étaient vives et il exécrait les républicains. Non pas qu'il
+fût trop passionné pour ne point rester dans un juste milieu; il eût
+accepté une république s'il l'avait crue possible, et s'inclinait devant
+l'honnêteté de certains hommes qui luttent de bonne foi pour une utopie.
+
+Je l'entendais quelquefois appeler nos gouvernants des joueurs de
+raquette, comparant les lois, que les deux Chambres se renvoient
+journellement, à des volants que les Français, le nez au ciel, regardent
+circuler d'un air béat jusqu'au moment où ils tombent sur leur
+respectable cartilage et l'aplatissent bel et bien. D'où je tirai, pour
+ma petite gouverne, quelques déductions que je raconterai en temps et
+lieu.
+
+M. de Pavol aimait la causerie et même la discussion. S'il parlait peu,
+il écoutait avec intérêt. Sous une écorce rustique, il cachait des
+connaissances générales, un goût sûr, élevé, délicat, et un grand bon
+sens uni à une réelle hauteur de vue. Ce n'était ni un saint ni un
+dévot. Comme la plupart des hommes, il avait eu, je suppose, ses
+défaillances et ses erreurs; mais il croyait à Dieu, à l'âme, à la
+vertu, et ne considérait point l'incrédulité, l'ergotage, l'esprit de
+dénigrement, comme des signes de virilité et d'intelligence. Il aimait à
+écouter les matérialistes et les libres penseurs développer leurs
+systèmes, et sa bouche en disait bien long pendant qu'il observait son
+interlocuteur en rejoignant ses gros sourcils qui lui cachaient presque
+entièrement les yeux. Puis il répondait lentement, avec la plus grande
+tranquillité:
+
+«Morbleu, monsieur, je vous admire! Vous en êtes presque arrivé à la
+parfaite humilité prêchée par l'Évangile. Je suis confus de ne pouvoir
+marcher sur vos traces, mais j'ai un diable d'orgueil qui m'empêchera
+toujours de me comparer à la chenille qui rampe à mes pieds ou au porc
+qui se vautre dans ma basse-cour.»
+
+Toujours en guerre avec le conseil municipal de sa commune, il n'aimait
+pas les villageois, et prétendait que rien n'est plus fourbe et plus
+canaille qu'un paysan. Aussi, bien qu'il fût estimé, respecté, il
+n'était point aimé. Cependant il faisait des charités larges et acte de
+complaisance quand l'occasion s'en présentait, mais il ne se laissait
+jamais duper par les finasseries, les roueries des bons cultivateurs.
+
+Enfin, si mon oncle n'avait embrassé aucune carrière, s'il n'avait été
+ni médecin, ni avocat, ni ingénieur, ni soldat, ni diplomate, ni même
+ministre, il remplissait sa tâche dans la vie en conservant des
+traditions saines, en respectant ce qui est respectable, en ne se
+laissant pas emporter dans les divagations du temps, en usant de son
+influence pour diriger certains esprits vers ce qui est bon et juste. En
+un mot, mon oncle était homme d'esprit, homme de cœur, homme de bien. Je
+l'aimais beaucoup, et s'il n'avait jamais parlé politique, je l'aurais
+cru sans défaut. Dans la vie privée, il était facile à vivre. Il adorait
+sa fille et m'octroya rapidement une grande affection.
+
+«Quelle chose épouvantable que les gouvernements! disais-je à M. de
+Conprat. Il faudrait les supprimer tous; au moins nous n'entendrions
+plus parler politique. Deux choses à supprimer: le piano et la
+politique.
+
+--Ma foi, je suis assez de votre avis, répondait-il en riant.
+
+--Ah!... vous n'aimez pas le piano? Cependant vous écoutez Blanche avec
+plaisir; du moins, vous en avez l'air.
+
+--C'est que ma cousine Blanche a un talent véritable.»
+
+Cette explication me fit éprouver la sensation énervante causée par des
+moustiques qui s'agitent autour d'un dormeur: ils l'agacent sans
+troubler complètement son sommeil. Évidemment la raison n'était guère
+plausible, car, malgré le talent de Junon, moi qui n'aimais pas le
+piano, j'avais toujours envie de crier ou de me sauver quand elle
+exécutait des sonates de Mozart ou de Beethoven. Voilà des hommes qui
+peuvent se vanter d'avoir ennuyé l'humanité! Je me sentais navrée en
+songeant à leurs femmes.
+
+Au milieu de cette vie douce, de mes espérances, de mes petites
+inquiétudes qui s'évanouissaient devant un mot aimable et les
+distractions d'une existence si nouvelle pour moi, nous arrivâmes à la
+fin de septembre. Mon oncle, avec la mine funèbre d'un homme qu'on mène
+à l'échafaud, se prépara à nous conduire dans les soirées annoncées par
+M. de Conprat.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Je réponds que mon esprit d'observation ne s'exerça point à mon premier
+bal. De cette soirée, je me rappelle simplement un plaisir délirant et
+les bêtises que j'ai dites, parce qu'elles me valurent le lendemain une
+verte semonce.
+
+De temps en temps, Junon me frappait sur le bras avec son éventail et me
+soufflait dans l'oreille que j'étais ridicule; mais elle donnait là des
+coups d'épée dans l'eau, et je m'envolais dans les bras de mes danseurs
+en songeant que si la valse n'est pas admise dans le ciel, ce n'est
+guère la peine d'y aller.
+
+Parfois, mon cavalier croyait ingénieux de faire quelques frais de
+conversation.
+
+«Il n'y a pas longtemps que vous habitez ce pays-ci, mademoiselle?
+
+--Non, monsieur: six semaines environ.
+
+--Où demeuriez-vous avant de venir au Pavol?
+
+--Au Buisson; une affreuse campagne, avec une affreuse tante qui est
+morte, Dieu merci!
+
+--Dans tous les cas, votre nom est très connu, mademoiselle; il y avait
+un chevalier de Lavalle enfermé au Mont-Saint-Michel, en 1423.
+
+--Vraiment! Que faisait-il là, ce chevalier?
+
+--Mais il défendait le mont attaqué par les Anglais.
+
+--Au lieu de danser? Quel grand nigaud!
+
+--C'est ainsi que vous appréciez vos ancêtres et l'héroïsme,
+mademoiselle?
+
+--Mes ancêtres! Je n'y ai jamais pensé. Quant à l'héroïsme, je n'en fais
+aucun cas.
+
+--Que vous a-t-il fait, ce pauvre héroïsme?
+
+--Les Romains étaient héroïques, paraît-il, et je déteste les Romains!
+Mais valsons, au lieu de causer.»
+
+Et je mettais mon danseur sur les dents.
+
+Mon bonheur atteignit son apogée lorsque, dans ce salon plein de
+lumière, sous les yeux de ces femmes en grande toilette, au milieu de ce
+monde dont j'étais si loin peu de temps auparavant, je me vis valsant
+avec M. de Conprat. Il dansait mieux que tous les autres, c'est certain.
+Bien qu'il fût grand, et que je fusse extrêmement petite, sa jolie
+moustache blonde tordue en pointe me caressait la joue de temps en
+temps, et j'eus quelques petites tentations dont je ne parlerai pas, de
+peur de scandaliser mon prochain.
+
+Enivrée par la joie et les compliments qui bourdonnaient autour de moi,
+je dis toutes les bêtises imaginables et inimaginables; mais je fis la
+conquête de tous les hommes et le désespoir de toutes les jeunes filles.
+
+Le cotillon provoqua chez moi le plus vif enthousiasme, et quand mon
+oncle, qui avait l'air d'un martyr dans son coin, nous fit signe qu'il
+était temps de partir, je criai d'un bout du salon à l'autre:
+
+«Mon oncle, vous ne m'emmènerez que par la force des baïonnettes.»
+
+Mais je dus me passer de baïonnettes et suivre Junon qui, belle et digne
+comme toujours, s'empressa d'obéir à son père sans se soucier de mes
+récriminations.
+
+Rentrée dans ma chambre, je me déshabillai avec assez de calme; mais en
+robe de nuit et sur le point de me coucher, je fus prise d'une fringale
+irrésistible. Je saisis mon traversin et me mis à valser avec lui en
+chantant à tue-tête.
+
+Junon, dont la chambre n'était pas éloignée de la mienne, entra chez moi
+d'un air un peu effrayé.
+
+«Que fais-tu donc, Reine?
+
+--Tu vois bien, je valse!
+
+--Mon Dieu, es-tu enfant!
+
+--Ma chère, si l'humanité avait de l'esprit, elle valserait jour et
+nuit.
+
+--Voyons, Reine, il fait froid, tu vas attraper du mal. Je t'en prie,
+couche-toi.»
+
+Je jetai mon traversin dans un coin et me glissai dans mes draps.
+Blanche s'assit au pied du lit et improvisa une harangue. Elle s'efforça
+de me prouver que le calme, dans tous les actes de la vie, est une
+grande qualité, que chaque chose doit se faire en temps et lieu,
+qu'après tout un traversin ne lui semblait point un danseur fort
+agréable, et...
+
+«Quant à cela, je suis de ton avis! dis-je en l'interrompant vivement,
+il n'y a que les danseurs en chair et en os de sérieux et d'agréables,
+surtout quand ils ont des moustaches; des moustaches blondes, par
+exemple! Une petite, moustache qui vous caresse la joue en valsant, ah!
+c'est vraiment déli...»
+
+Sur ce, je m'endormis et ne me réveillai que dans la journée, à trois
+heures.
+
+Quand je fus habillée, M. de Pavol me pria de passer chez lui. Je me
+rendis aussitôt à cette invitation, pensant que la cervelle de mon oncle
+venait d'enfanter quelque sermon. À son air solennel, je vis que mes
+conjectures étaient justes, et, comme j'ai toujours aimé mes aises aussi
+bien pendant les sermons que dans les autres circonstances de la vie,
+j'avançai un fauteuil dans lequel je m'étendis confortablement; je
+croisai les mains sur mes genoux, et fermai les yeux dans une attitude
+de profond recueillement.
+
+Au bout de deux secondes, n'entendant rien, je dis:
+
+«Eh bien! mon oncle, allez donc!
+
+--Faites-moi la grâce de vous redresser, Reine, et de prendre une
+attitude plus respectueuse.
+
+--Mais, mon oncle, dis-je en ouvrant des yeux étonnés, je n'avais pas
+l'intention de vous manquer de respect, je prenais une pose recueillie
+pour vous mieux écouter.
+
+--Ma nièce, vous me ferez perdre la tête!
+
+--C'est bien possible, mon oncle, répondis-je tranquillement; mon curé
+m'a dit bien des fois que je le ferais mourir à la peine.
+
+--En vérité, croyez-vous que j'aie envie de m'en aller au diable à cause
+d'une petite fille mal élevée?
+
+--D'abord, mon oncle, j'espère que vous n'irez jamais au diable, bien
+que vous aimiez assez ce personnage; ensuite, je serais bien désolée de
+vous perdre, car je vous aime de tout mon cœur.
+
+--Hum!... c'est bien heureux. Voulez-vous m'apprendre maintenant
+pourquoi, après mes leçons et mes conseils, vous vous êtes conduite
+cette nuit d'une façon si inconvenante?
+
+--Spécifiez les accusations, mon oncle.
+
+--Ce serait bien long, car tout ce que vous faisiez était mal fait, vous
+aviez l'air d'un cheval échappé. Entre autres sottises, quand vous avez
+aperçu M. de Conprat, vous l'avez appelé par son petit nom; j'étais près
+de vous, et j'ai vu que votre danseur trouvait cela fort étonnant.
+
+--Je l'en crois capable, il avait l'air d'une oie!
+
+--Je ne suis pas une oie, Reine, et je vous dis que c'était inconvenant.
+
+--Mais, mon oncle, c'est notre cousin, nous le voyons presque tous les
+jours. Blanche et moi nous l'appelons toujours Paul quand nous en
+parlons, et même quand nous nous adressons à lui directement.
+
+--Cela passe dans l'intimité, mais non dans le monde, où chacun n'est
+pas tenu de connaître la parenté et les relations des gens.
+
+--Ainsi, il faut agir d'une façon chez soi et d'une autre dans le monde?
+
+--Je m'évertue à vous le dire, ma nièce.
+
+--C'est de l'hypocrisie, ni plus ni moins.
+
+--Au nom du ciel, soyez hypocrite, je ne demande que cela! Ensuite, il
+paraît que vous avez dit à cinq ou six jeunes gens qu'ils étaient très
+gentils?
+
+--C'était bien vrai! m'écriai-je dans un élan de sympathie pour mes
+danseurs. Si charmants, si polis, si empressés! Puis je m'étais
+embrouillée dans mes promesses et je craignais de les avoir contrariés.
+
+--En attendant, vous me contrariez beaucoup, Reine; voilà près de sept
+semaines que Blanche et moi nous essayons de vous apprendre qu'il est de
+bon goût de pondérer ses mouvements et l'expression de ses sentiments;
+néanmoins vous saisissez toutes les occasions de dire ou de faire des
+sottises. Vous avez de l'esprit, vous êtes coquette, malheureusement
+pour moi vous avez un visage dix fois trop joli, et...
+
+--À la bonne heure! interrompis-je d'un ton satisfait, voilà comme
+j'aime les sermons!
+
+--Reine, ne m'interrompez pas, je parle sérieusement.
+
+--Voyons, mon oncle, raisonnons. La première fois que vous m'avez vue,
+vous avez dit: Vous êtes diablement jolie!
+
+--Eh bien, ma nièce?
+
+--Eh bien, mon oncle, vous voyez bien qu'on ne peut pas réprimer
+toujours un premier mouvement.
+
+--C'est possible, mais on doit essayer et surtout m'écouter. Malgré
+votre grande jeunesse et votre petite taille, vous avez l'air d'une
+femme, tâchez d'en avoir la dignité.
+
+--La dignité! dis-je étonnée; pourquoi faire?
+
+--Comment..., pourquoi faire?
+
+--Je ne comprends pas, mon oncle. Comment, vous venez me prêcher la
+dignité quand le gouvernement en a si peu!
+
+--Je ne saisis pas le rapport... Quelle est cette nouvelle fantaisie?
+
+--Mais, mon oncle, vous prétendez que le gouvernement passe son temps à
+jouer à la raquette; pour un gouvernement, franchement, ça manque de
+dignité. Pourquoi de simples individus seraient-ils plus dignes que des
+ministres et des sénateurs?»
+
+Mon oncle se mit à rire.
+
+«Il est difficile de vous gronder, Reine, vous glissez entre les doigts
+comme une anguille. Quoi qu'il en soit, je vous affirme que si vous ne
+voulez pas m'écouter, vous n'irez plus dans le monde.
+
+--Oh! mon oncle, si vous faisiez une chose pareille, vous seriez digne
+des tortures de l'inquisition!
+
+--L'inquisition étant abolie, je ne serai pas torturé, mais vous
+m'obéirez, soyez-en certaine. Je ne veux pas que ma nièce prenne des
+habitudes et des allures qui, supportables à son âge, la feraient passer
+plus tard pour..., hum!
+
+--Pour qui, mon oncle?»
+
+M. de Pavol eut une violente quinte de toux.
+
+«Hum! pour une femme élevée dans les bois, ou quelque chose
+d'approchant.
+
+--Ce ne serait pas si niais, cette appréciation! le Buisson et les bois
+se ressemblent beaucoup.
+
+--Enfin, ma nièce, soyez convaincue que j'ai parlé sérieusement.
+Allez-vous-en, et réfléchissez.»
+
+Pour le coup, je vis qu'il ne fallait pas plaisanter avec cette semonce
+formidable. Aussi je m'enfermai dans ma chambre, où je boudai durant
+vingt-huit minutes et demie, espace de temps pendant lequel je sentis
+germer dans mon cœur le désir louable de faire connaissance avec la
+pondération.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Je sus bientôt que parfois les proverbes n'usurpent point leur
+réputation de sagesse, que, dans certains cas, vouloir c'est pouvoir, et
+qu'avec un peu de bonne volonté je pourrais mettre en pratique les
+conseils de mon oncle. Je ne veux pas dire par là que je n'aie plus
+commis de sottises, oh! non, la chose arrivait encore assez fréquemment,
+mais je réussis à me dégriser et à prendre possession d'un calme
+relatif.
+
+Du reste, si mon oncle m'avait grondée, c'était plutôt, comme il le
+disait lui-même, en prévision de l'avenir, car je me trouvais dans un
+milieu où mes actes et mes paroles étaient jugés avec la plus grande
+indulgence. Milieu plein d'aménité, de politesse, de traditions
+courtoises, dans lequel, sans m'en douter, j'avais bon nombre de
+parents et d'alliés.
+
+Grâce à mon nom, à ma beauté, à ma dot, beaucoup de péchés contre les
+convenances me furent pardonnés. J'étais l'enfant gâté des douairières,
+qui racontaient avec complaisance des anecdotes sur mes grands-parents,
+mes arrière-grands-parents et certains aïeux dont les faits et gestes
+avaient dû être bien remarquables pour que ces aimables marquises en
+parlassent avec tant de chaleur. Je découvris avec satisfaction que les
+ancêtres servent à quelque chose dans la vie, et couvrent de leur égide
+poussiéreuse les hardiesses et les lubies des jeunes descendantes qui
+sortent du fond des bois.
+
+J'étais l'enfant gâté des maris en perspective qui, dans mes beaux yeux,
+voyaient briller ma dot; l'enfant gâté des danseurs, que ma coquetterie
+amusait, et je confesse bien bas, très bas, que j'éprouvais un immense
+bonheur à ravager les cœurs et à métamorphoser certaines têtes en
+girouettes.
+
+Ô coquetterie, quelle charme renfermé dans chaque lettre de ton nom!
+
+Il fallait que ce sentiment fût inné chez moi, car, après deux ou trois
+soirées, j'en connaissais les détails, les nuances et les ruses.
+
+Je voudrais être prédicateur, rien que pour prêcher la coquetterie à mon
+auditoire et refuser l'absolution à mes pénitentes assez privées de
+jugement pour ne pas se livrer à ce passe-temps charmant. Peut-être ne
+resterais-je pas longtemps dans le giron de l'Église, mais, dans ma
+courte carrière, je crois que je ferais quelques prosélytes. Je plains
+les hommes qui, croyant tout connaître, ignorent les plaisirs les plus
+fins, les plus délicats. À mes yeux, ils mènent une vie de cornichon...,
+de melon tout au plus.
+
+Pendant que je me donnais beaucoup de mouvement et que je révolutionnais
+les cœurs, Blanche passait, belle et fière, trop sûre de sa beauté pour
+faire des frais, trop digne pour s'abaisser aux agitations et aux
+roueries qui faisaient ma joie.
+
+Néanmoins, quand la première effervescence fut calmée, j'en vins bien
+vite à réfléchir que M. de Conprat mettait un temps infini à s'éprendre
+de moi. Il me voyait sous toutes les faces, en grande toilette, en
+demi-toilette, coquette, sérieuse, parfois mélancolique, rarement, je
+dois l'avouer, et, malgré cette diversité d'aspects qui empêchait la
+monotonie de s'attacher à ma personne, non seulement il ne se déclarait
+pas, mais il avait l'air vraiment de me traiter en enfant. Le mot de mon
+curé: «Soyez sûre qu'il vous a prise pour une petite fille sans
+conséquence», commençait à me troubler grandement.
+
+Nonobstant ma coquetterie, mes plaisirs, mes nombreuses distractions,
+jamais mon amour ne s'altéra un instant. Sans doute l'animation de ma
+vie m'empêchait d'y attacher constamment ma pensée, et c'est ce qui
+explique mon long aveuglement; mais je n'eus jamais l'idée de trouver un
+homme plus charmant que Paul de Conprat.
+
+Pourtant, dans la cour qui se pressait sur mes pas, plusieurs courtisans
+offraient une similitude réelle avec les types de Walter Scott que
+j'avais beaucoup admirés. Je me suis demandé maintes fois comment mon
+gros héros au visage réjoui, à l'appétit merveilleux, avait pu
+m'émouvoir à ce point étonnant, alors que mon esprit était sous
+l'influence de personnages imaginaires qui lui ressemblaient fort peu.
+Voilà un sujet psychologique que je livre aux méditations des
+philosophes, car, moi, je n'ai pas le temps de m'y arrêter; je constate
+le fait, je salue la philosophie et je passe.
+
+Le 25 octobre, nous eûmes une dernière soirée dans un château situé près
+du Pavol. Je mis une robe bleu lumière avec deux ou trois pompons piqués
+dans mes cheveux noirs et me tombant sur le coin de l'oreille. J'étais
+extraordinairement jolie et, ce soir-là, j'eus un succès fou. Succès si
+sérieux que, la semaine suivante, cinq demandes en mariage me concernant
+furent adressées à mon oncle. Mais j'étais inquiète, fébrile,
+tourmentée, et, contre mon habitude, je ne jouis pas de l'engouement
+provoqué par ma beauté.
+
+J'attendais avec impatience M. de Conprat pour l'observer avec des yeux
+qui commençaient à se dessiller. Il arrivait généralement fort tard,
+avec trois ou quatre jeunes gens composant la haute société fashionable
+de la contrée. Ces messieurs, étant blasés dès l'âge le plus tendre, et
+trouvant extrêmement fatigant, pénible et navrant de valser avec de
+jolies femmes, faisaient quelques invitations d'un air ennuyé,
+nonchalant, et assez impertinent, sauf Paul de Conprat, trop excellent,
+trop naturel, pour ne pas danser avec l'air satisfait que comportait la
+circonstance. Toutefois je dois dire que mon entrain dissipait l'ennui
+de ces victimes infortunées de l'expérience comme un beau soleil dissipe
+un léger brouillard. Je savais si bien les exciter, les émoustiller, les
+faire tourner à tous les vents de mes fantaisies, que mon oncle disait:
+«Elle a le diable au corps!»
+
+Honni soit qui mal y pense!
+
+Je remarquai avec dépit que Paul valsait souvent avec Blanche, tandis
+qu'il m'invitait rarement, sans y mettre ni formes ni empressement. Je
+redoublai de coquetterie pour attirer son attention; mais que lui
+importait! sa tête, son cœur étaient loin de moi, et je me réfugiai dans
+un coin reculé en refusant énergiquement de danser.
+
+Il y avait quelques instants que je me dissimulais dans les draperies
+qui séparaient le grand salon d'un boudoir où plusieurs femmes étaient
+assises, quand je surpris la conversation de deux respectables
+douairières dont j'avais fait la conquête.
+
+«Reine est ravissante, ce soir; comme toujours elle a tous les succès.
+
+--Blanche de Pavol est plus belle, cependant.
+
+--Oui, mais elle a moins de charme. C'est une reine dédaigneuse, et
+Mlle de Lavalle une adorable petite princesse des contes de fées.
+
+--Princesse est le mot; elle a de la race, et ce qui choquerait chez les
+autres est charmant chez elle.
+
+--On dit que le mariage de sa cousine est décidé avec M. de Conprat.
+
+--Je l'ai entendu dire.»
+
+Durant quelques secondes, orchestre, douairières, danseurs exécutèrent
+devant moi une danse sans nom, et pour ne pas tomber je me cramponnai à
+la draperie dans laquelle j'étais enfouie.
+
+Lorsque je me remis de mon étourdissement, le salon brillant me parut
+voilé d'un crêpe épais; à la grande surprise de Junon, j'allai la
+supplier de partir immédiatement sans attendre le cotillon.
+
+En revenant au Pavol je me disais: «Ce n'est pas vrai, je suis sûre que
+ce n'est pas vrai! Pourquoi tant me troubler?»
+
+Mais je me déshabillai en pleurant, avec l'idée qu'un immense malheur
+allait fondre sur moi.
+
+Néanmoins, comme rien n'est plus versatile qu'un esprit de seize ans, le
+lendemain je me reprenais à espérer et traitais le bavardage de ces
+dames de cancans sans portée. Je résolus d'observer soigneusement M. de
+Conprat, et j'étais dans une disposition morale qui permettait au
+moindre indice de donner un corps à des impressions même passées et
+fugitives.
+
+Dans l'après-midi de ce jour néfaste, nous étions tous dans le salon. Le
+commandant et mon oncle faisaient une partie d'échecs, Blanche jouait
+une sonate de Beethoven, et moi, étendue dans un fauteuil, j'examinais,
+sous mes paupières à mi closes, l'attitude et la physionomie de Paul de
+Conprat. Assis près du piano, un peu en arrière de Junon, il l'écoutait
+d'un air sérieux, sans cesser de la regarder. Je trouvai que cette
+expression sérieuse ne lui allait pas et pouvait se qualifier d'ennuyée.
+Je me confirmai dans mon opinion en remarquant qu'il s'efforçait
+d'étouffer quelques petits bâillements intempestifs. C'est alors que
+subitement je fis un retour sur ma propre satisfaction quand il jouait
+des airs de danse. Je compris que j'aimais non les airs, mais bien
+l'exécutant, et que, pour lui, c'était identiquement le même sentiment.
+Il se souciait bien de Beethoven! mais il était épris de Blanche, et les
+choses antipathiques à sa nature lui plaisaient dans la femme qu'il
+aimait.
+
+Junon termina son affreuse sonate, et Paul lui dit dans un mouvement
+d'enthousiasme dont je connaissais le motif caché:
+
+«Quel maître que ce Beethoven! vous l'interprétez parfaitement, ma
+cousine.
+
+--Vous avez bâillé! m'écriai-je en sautant si brusquement sur mes pieds
+que les joueurs d'échecs poussèrent un grognement furieux.
+
+--Je te croyais endormie, Reine?
+
+--Non, je ne dormais pas, et je te dis que Paul a bâillé pendant que tu
+jouais de ton maudit Beethoven.
+
+--Reine déteste tant la musique, dit mon oncle, qu'elle attribue aux
+autres ses idées personnelles.
+
+--Oui, oui, mes idées me font faire de belles découvertes! répondis-je
+d'une voix tremblante.
+
+--Qu'est-ce qui te prend, Reine? Tu es de mauvaise humeur parce que tu
+n'as pas assez dormi cette nuit.
+
+--Je ne suis pas de mauvaise humeur, Junon, mais je déteste
+l'hypocrisie, et je répète, soutiens et soutiendrai jusqu'à la mort
+exclusivement que Paul a bâillé, et encore bâillé.»
+
+Après cette sortie, je m'enfuis avec le calme d'un tourbillon, laissant
+les habitants du salon plongés dans la stupéfaction.
+
+Je m'enfermai chez moi et me promenai de long en large dans ma chambre,
+en maugréant contre mon aveuglement et en me donnant de grands coups de
+poing sur la tête, d'après la mode de Perrine quand elle se trouvait
+dans l'embarras. Mais les coups de poing sur la tête, outre qu'ils
+peuvent ébranler le cerveau, n'ont jamais servi de remède à un amour
+malheureux, et, profondément découragée, je me laissai tomber dans une
+bergère, où je restai longtemps à me morfondre et à me désoler.
+
+Ainsi que dans toutes les circonstances de ce genre, je me rappelais des
+mots et des détails qui, me disais-je, auraient dû m'éclairer vingt fois
+pour une. Le sentiment dominant en moi, au milieu de beaucoup d'autres
+très confus, c'était celui d'une colère vive, et ma fierté, se
+réveillant, grande et irritée, me fit jurer que personne ne
+s'apercevrait de mon chagrin. J'étais sincère, et je croyais fermement
+qu'il me serait facile de dissimuler mes impressions alors que j'avais
+pour habitude de les jeter à la tête des gens.
+
+Je traversais un de ces moments d'irritation pendant lesquels l'individu
+le plus placide ressent un désir violent d'étrangler quelqu'un ou de
+casser quelque chose. Les nerfs, qui ne peuvent se soulager par des
+larmes, ont besoin d'une détente quelconque, et je m'en pris à mes
+bonshommes en terre cuite dont les grimaces, les sourires me parurent
+tout à coup odieux et ridicules. Aussitôt je les jetai par la fenêtre,
+éprouvant un âpre plaisir à les entendre se briser sur le sable de
+l'allée.
+
+Mais mon oncle, qui passait par là, en reçut un sur son chef vénéré,
+heureusement pourvu d'un chapeau, et, trouvant le procédé en dehors de
+toutes les lois de l'étiquette, il y répondit par une exclamation
+expressive.
+
+«....À quel diable d'exercice vous livrez-vous là, ma nièce?
+
+--Je jette mes bonshommes par la fenêtre, mon oncle, répondis-je en
+m'approchant de la croisée dont je me tenais assez éloignée pour lancer
+mes projectiles avec plus de force.
+
+--Est-ce une raison pour me casser la tête?
+
+--Mille pardons, mon oncle, je ne vous avais pas vu.
+
+--Seriez-vous devenue folle subitement, ma nièce? Pourquoi brisez-vous
+ainsi vos bibelots?
+
+--Ils m'agacent, mon oncle; ils m'impatientent, ils m'énervent!...
+Tenez, voilà la fin!»
+
+J'en expédiai cinq à la fois, et, fermant brusquement la fenêtre, je
+laissai M. de Pavol tempêter contre les nièces, leurs fantaisies et le
+désordre de son allée.
+
+Le soir, il me sermonna, mais je l'écoutai avec la plus grande
+impassibilité, un misérable sermon, au milieu de mes soucis graves, me
+produisant l'effet d'une bulle de savon crevant sur ma tête.
+
+Après le dîner, j'allai contempler mes petits bonshommes en terre cuite
+qui gisaient d'un air piteux dans l'allée. Brisés! pulvérisés!...
+absolument comme mes illusions et mon bonheur que je croyais à tout
+jamais perdu.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Peut-être s'étonne-t-on de mon manque de perspicacité, mais quel est
+celui qui, sans avoir l'excuse de mes seize ans, n'a pas donné, au moins
+une fois dans la vie, la preuve d'un aveuglement incroyable? Je voudrais
+bien savoir s'il existe un seul homme qui ne se soit pas traité
+d'imbécile en découvrant un fait qu'il ne voyait pas depuis longtemps,
+bien qu'il fût très visible? Ah! qu'il est facile de se dire perspicace!
+facile aussi de le prouver quand on vous met les points sur les i...
+
+C'était un véritable supplice pour moi d'observer maintenant M. de
+Conprat, de saisir toutes les attentions délicates qu'il avait pour
+Blanche, en sachant fort bien quel en était le secret mobile. Comme je
+pleurais en cachette! mais jamais, je crois, je n'éprouvai un grand
+sentiment de jalousie contre Junon. Mon Dieu, non! j'étais une petite
+créature qui aimait sincèrement, profondément, mais pas l'ombre de
+passion farouche ne se mêlait à mon amour. Seulement j'étais dans une
+perpétuelle irritation contre M. de Conprat. Il était le bouc émissaire
+que je chargeais de ma mauvaise humeur avec mes chagrins et mes
+amertumes en sous-entendus. Je ne cessais pas de le taquiner et de lui
+dire des choses aigres-douces. Puis je me réfugiais dans ma chambre, où
+je me promenais à grands pas en m'adressant des discours.
+
+«Comme c'est spirituel de s'éprendre d'une femme dont la nature
+ressemble si peu à la vôtre! Lui si gai, si bavard! aussi bavard que je
+suis bavarde, certes! et elle grave, silencieuse, adoratrice de
+l'étiquette, tandis qu'il en est quelquefois bien ennuyé, je le vois
+parfaitement. Nous nous convenions si bien! Comment ne l'a-t-il pas vu?
+Mais Blanche est aussi bonne que belle: il la connaît depuis longtemps,
+et enfin l'amour ne se commande pas...»
+
+Mais ces beaux raisonnements ne me consolaient point.
+
+Je sanglotais le soir dans mon lit, même la nuit parfois, et, malgré ma
+résolution bien prise de cacher mes impressions, au bout de quinze
+jours, habitants et habitués du Pavol s'étonnaient de mes allures
+fantasques. Le matin, j'étais gaie au point de rire durant des heures
+entières; le soir, je me mettais à table d'un air sombre et je ne
+desserrais pas les dents pendant le repas.
+
+Ce silence, si contraire à mes habitudes, inquiétait beaucoup M. de
+Pavol.
+
+«Que se passe-t-il dans votre petite tête, Reine?
+
+--Rien, mon oncle.
+
+--Vous ennuyez-vous? Voulez-vous faire un voyage?
+
+--Oh! non, non, mon oncle; je serais désolée de quitter le Pavol.
+
+--Si vous tenez essentiellement à vous marier, ma nièce, vous êtes
+libre, je ne suis pas un tyran. Regretteriez-vous le refus par lequel
+vous avez accueilli les demandes qui se sont succédé depuis quelque
+temps?
+
+--Non, mon oncle; j'ai abandonné mon idée, je ne veux pas me marier.»
+
+Ces malheureuses demandes ajoutaient encore à mes ennuis. Je ne pouvais
+plus entendre parler de mariage sans avoir envie de pleurer. Si M. de
+Pavol ne me pressait pas pour accepter, il me faisait voir les avantages
+de chaque parti et insistait un peu pour que je consentisse au moins à
+connaître mes chevaliers. Il les eût même assez facilement qualifiés de
+cas extraordinaires, et, parmi les nombreuses découvertes que je faisais
+journellement, l'inconséquence de mon oncle n'est pas celle qui m'ait le
+moins étonnée. Au fond du cœur, je pense qu'il était légèrement effrayé
+de la charge d'âme qui lui était incombée. Mais il me laissait
+entièrement libre et se contenta, pour refuser quelques partis, de mes
+raisons qui n'avaient ni queue ni tête.
+
+«Pourquoi tant dire que tu étais pressée de te marier, Reine? me demanda
+Blanche.
+
+--Je ne me marierai pas avant d'avoir trouvé ce que je désire.
+
+--Ah!... et que désires-tu?
+
+--Je ne le sais pas encore», répondis-je, la gorge serrée.
+
+Blanche me prit le visage à deux mains et me regarda avec attention.
+
+«Je voudrais lire dans ta pensée, petite Reine. Aimes-tu quelqu'un?
+Est-ce Paul?
+
+--Je te jure que non, dis-je en échappant à son étreinte, je n'aime
+personne! et quand j'aimerai, tu le sauras tout de suite.»
+
+Si la mort n'était pas une chose si effrayante, je suis sûre que l'on
+m'eût tuée dans ce moment-là, avant de me faire avouer mon amour pour un
+homme qui aimait une autre femme, et quand cette autre femme était ma
+cousine. Heureusement, il n'était question ni de pal ni de guillotine,
+dont la vue eût probablement détruit mon stoïcisme.
+
+«Je fais comme toi, Blanche, j'attends.
+
+--Je n'ai pas les mêmes succès que mon petit loup du Buisson,
+répondit-elle en souriant. Cinq demandes à la fois!
+
+--Ne m'en parle plus, je t'en prie, cela me fatigue, m'ennuie,
+m'excède!»
+
+Par malheur, un sixième chevalier réunissant les qualités les plus
+rares, les plus extraordinaires, les plus complètes, se mit tout à coup
+sur le rang de mes adorateurs. Hélas! je récoltais ce que j'avais semé,
+car, dès mon entrée dans le monde, j'avais eu soin de raconter à tout
+venant que j'entendais me marier le plus tôt possible.
+
+Mon oncle me fit appeler, et nous eûmes ensemble une longue conférence.
+
+«Reine, M. Le Maltour sollicite l'honneur de vous épouser.
+
+--Grand bien lui fasse, mon oncle!
+
+--Vous plaît-il?
+
+--Du tout.
+
+--Pourquoi? Donnez-moi des raisons, de bonnes raisons; celles de l'autre
+jour, pour les partis que vous avez refusés d'emblée, ne valaient rien.
+
+--Ils n'étaient pas présentables, vos partis, mon oncle!
+
+--Voyons, M. de P... était très bien.
+
+--Oh! un homme de trente ans... Pourquoi pas un patriarche?
+
+--Et M. C...?
+
+--Un nom affreux, mon oncle!
+
+--M. de N..., garçon de mérite, très intelligent?
+
+--J'ai compté ses cheveux, il n'en a plus que quatorze à vingt-six ans!
+
+--Ah!... et le petit D...?
+
+--Je n'aime pas les bruns. Ensuite, c'est la nullité la plus parfaite.
+Une fois marié, il adorerait sa figure, ses cravates et ma dot, voilà
+tout!
+
+--Je vous l'abandonne. Mais j'en reviens au baron Le Maltour; que lui
+reprochez-vous?
+
+--Un homme qui n'a jamais dansé que des quadrilles avec moi parce que je
+ne valse pas à trois temps! m'écriai-je avec indignation.
+
+--Sérieux grief! Reine, je vous le répète, je trouve absurde de se
+marier si jeune; mais, malgré votre dot et votre beauté, peut-être ne
+retrouverez-vous jamais un parti comme celui-là. C'est un charmant
+cavalier, j'ai les meilleurs renseignements sur sa moralité et sur son
+caractère; une fortune immense, un titre, une famille honorable et très
+ancienne...
+
+--Ah! oui; des aïeux! comme dit Blanche, interrompis-je avec dédain.
+J'ai horreur des aïeux, mon oncle.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Des gens qui ne pensaient qu'à batailler et à se faire casser le nez!
+Quel idiotisme!
+
+--Eh bien! je sais que le greffier du tribunal de V... vous trouve
+charmante; il n'a pas d'aïeux; voulez-vous qu'on lui dise que, pour
+cette raison, Mlle de Lavalle est disposée à l'épouser?
+
+--Ne vous moquez pas de moi, mon oncle, vous savez bien que je suis
+patricienne jusqu'au bout des ongles, répondis-je en saisissant cette
+occasion d'admirer ma main et l'extrémité de mes doigts effilés.
+
+--C'est ce que je crois, si votre physique n'est pas trompeur.
+Maintenant, ma nièce, écoutez-moi bien. Vous ne connaissez pas assez M.
+Le Maltour pour avoir une appréciation sur lui, et je veux absolument
+que vous le voyiez plusieurs fois avant de donner une réponse
+définitive. Je vais écrire à Mme Le Maltour que la décision dépend de
+vous, et que j'autorise son fils à se présenter au Pavol quand bon lui
+semblera.
+
+--Très bien, mon oncle, il en sera ce que vous voudrez.»
+
+Cinq minutes après, j'errais dans les bois, en proie à la plus violente
+agitation.
+
+«Ah! c'est ainsi! disais-je en mordant mon mouchoir pour étouffer mes
+sanglots; il sera bien reçu, ce Maltour! Dans quatre jours, je veux
+qu'il ait disparu de mon existence. Et mon oncle qui ne voit rien, qui
+ne comprend rien!...»
+
+Je me trompais. Mon oncle, malgré mes prétentions soudaines à la
+dissimulation, voyait très clair, mais il agissait sagement. Il ne
+pouvait pas empêcher M. de Conprat d'aimer sa fille et renoncer au rêve
+que lui et le commandant caressaient depuis longtemps. D'ailleurs, bien
+convaincu que mon sentiment avait peu de profondeur et que beaucoup
+d'enfantillage s'y mêlait, il pensait que le meilleur remède pour guérir
+ce caprice c'était de détourner mes idées sur un homme qui, en m'aimant,
+saurait se faire aimer, de par cet axiome: l'amour attire l'amour.
+
+Le raisonnement eût été parfait, s'il n'avait pas péché par la base.
+
+Deux jours plus tard, Mme Le Maltour et son fils arrivaient au Pavol,
+le sourire aux lèvres et l'espoir dans le regard. L'excellente dame me
+dit cent choses aimables, auxquelles je répondis avec la mine sinistre
+et refrognée d'un portier de Jésuites.
+
+Le baron était un bon garçon...; permettez, je ne veux point dire par là
+que ce fût une bête; pas du tout! Il était intelligent, spirituel, mais
+il n'avait que vingt-trois ans. Il était timide et très amoureux,
+dernière particularité qui ne lui déliait pas l'esprit, mais que
+j'aurais eu mauvaise grâce à lui reprocher.
+
+Le lendemain, il vint nous voir sans sa mère et s'efforça de causer avec
+moi.
+
+«Regrettez-vous qu'il n'y ait plus de soirées, mademoiselle?
+
+--Oui, répondis-je d'un ton aussi rogue que celui de Suzon.
+
+--Vous êtes-vous amusée, l'autre jour, chez les ***?
+
+--Non.
+
+--C'était brillant, cependant. Quelle jolie robe vous aviez! Vous aimez
+le bleu?
+
+--Évidemment, puisque j'en porte.»
+
+M. Le Maltour toussa discrètement pour se donner du courage.
+
+«Aimez-vous les voyages, mademoiselle?
+
+--Non.
+
+--Vous m'étonnez! Je vous aurais cru l'esprit entreprenant et voyageur.
+
+--Idiotisme! j'ai peur de tout.»
+
+La conversation dura quelque temps sur ce ton. Déconcerté par mon
+laconisme et l'intérêt avec lequel, de l'air le plus impertinent du
+monde, je suivais les évolutions d'une mouche qui se promenait sur le
+bras de mon fauteuil, le baron se leva un peu rouge et abrégea sa
+visite.
+
+Mon oncle le conduisit jusqu'à la porte du jardin et revint me trouver
+en colère.
+
+«Cela ne peut pas continuer ainsi, Reine! C'est de l'insolence, pardieu!
+aussi bien pour moi que pour ce pauvre garçon qui est timide et que vous
+démontez complètement. M. Le Maltour n'est pas un homme qu'on puisse
+traiter comme un pantin, ma nièce! Personne ne vous forcera à l'épouser,
+mais je veux que vous soyez polie et aimable. Dieu sait si vous avez la
+langue bien pendue quand vous le voulez! Tâchez qu'il en soit ainsi
+demain; M. Le Maltour déjeunera ici.
+
+--Bien, mon oncle; je parlerai, soyez tranquille.
+
+--Ne dites pas de sottises, au moins.
+
+--Je m'inspirerai de la science, mon oncle, répondis-je avec majesté.
+
+--Comment, de...
+
+--Ne vous tourmentez pas, je ferai ce que vous désirez, je parlerai
+sans désemparer.
+
+--Il ne s'agit pas, ma nièce...»
+
+Mais je laissai mon oncle confier sa pensée aux meubles du salon, et je
+courus dans la bibliothèque chercher ce dont j'avais besoin pour
+exécuter l'idée qui venait de me passer par la tête. J'emportai chez moi
+la philosophie de Malebranche et une étude sur la Tartarie.
+
+Malebranche faillit me donner un transport au cerveau, et je
+l'abandonnai pour me rejeter sur la Tartarie, qui m'offrit plus de
+ressources. Jusqu'à minuit, j'étudiai attentivement quelques pages, en
+grognant et maugréant contre les habitants de la Boukharie, qui
+s'affublent de noms si baroques. Je réussis cependant à retenir quelques
+détails sur le pays et plusieurs mots étranges dont j'ignorais tout à
+fait la signification. Je me couchai en me frottant les mains.
+
+«Nous verrons, me dis-je, si Le Maltour résistera à cette épreuve. Ah!
+mon brave oncle, j'aurai le dessus, soyez-en convaincu! et, dans
+quelques heures, je serai débarrassée de cet intrus.»
+
+Le jour suivant, il se présenta avec l'air heureux et dégingandé d'un
+homme qui marche sur des aiguilles, mais je le reçus d'une façon si
+gracieuse qu'il prit pied sur un terrain naturel et que les inquiétudes
+de M. de Pavol se dissipèrent.
+
+Les de Conprat et le curé déjeunaient avec nous. J'avais le cœur serré
+en regardant Paul causer joyeusement avec Blanche, tandis que j'étais
+condamnée à subir les prévenances timides de M. Le Maltour, dont la
+jolie figure me portait sur les nerfs.
+
+«J'ai changé d'avis depuis hier, lui dis-je brusquement, j'aime beaucoup
+les voyages.
+
+--Je partage votre goût, mademoiselle, c'est la plus intelligente des
+distractions.
+
+--Vous avez voyagé?
+
+--Oui, un peu.
+
+--Connaissez-vous les Ruddar, les Schakird-Pische, les Usbecks, les
+Tadjics, les Mollahs, les Dehbaschi, les Pendja-Baschi, les Alamane?
+dis-je tout d'un trait, confondant races, classes et dignités.
+
+--Qu'est-ce que tout cela? demanda le baron, abasourdi.
+
+--Comment! est-ce que vous n'êtes jamais allé en Tartarie?
+
+--Mais non, jamais.
+
+--Jamais allé en Tartarie! dis-je avec mépris. Connaissez-vous au moins
+Nasr-Oullah-Bahadin-Khan-Melic-el-Mounemin-Bird-Blac-Bloc et le diable?»
+
+J'ajoutai quelques syllabes de ma façon au nom de Nasr-Oullah pour faire
+plus d'effet, pensant que l'ombre de ce digne homme ne sortirait pas de
+la tombe pour me le reprocher.
+
+Mon oncle et ses convives se mordaient les lèvres afin de ne pas rire,
+la physionomie de M. Le Maltour offrant l'expression du plus complet
+effarement, et Blanche s'écria:
+
+«Perds-tu la tête, Reine?
+
+--Mais non, du tout. Je demande à monsieur s'il partage ma vive
+sympathie pour Nasr-Oullah, un homme qui avait tous les vices,
+paraît-il. Il passait son temps à égorger son prochain, à jeter les
+ambassadeurs dans des cachots où il les laissait pourrir; enfin, il
+était doué d'énergie et ignorait la timidité, horrible défaut, à mon
+avis! Et son pays!... Quel charmant pays! Toutes les maladies y règnent,
+et j'y enverrai mon mari. La phtisie, la petite vérole, des vomissements
+qui durent six mois, des ulcères, la lèpre, un ver appelé rischta qui
+vous ronge; pour le faire sortir on...
+
+--Assez, Reine, assez; laissez-nous déjeuner en repos.
+
+--Que voulez-vous? mon oncle, je me sens attirée vers la Tartarie. Et
+vous? dis-je à M. Le Maltour.
+
+--Ce que vous dites n'est pas très encourageant, mademoiselle.
+
+--Pour les gens qui n'ont pas de sang dans les veines! répondis-je
+dédaigneusement. Quand je serai mariée, j'irai en Tartarie.
+
+--Dieu merci, vous ne serez pas libre, ma nièce!
+
+--Bien sûr que si, mon oncle; je ne ferai qu'à ma tête, jamais à celle
+de mon mari. Du reste, je le mènerai à Boukhara pour qu'il soit mangé
+par les vers.
+
+--Comment? mangé par... murmura le baron timidement.
+
+--Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J'ai dit mangé par les vers,
+car, à mes yeux, la plus charmante position dans la vie, c'est celle de
+veuve...»
+
+Haut et puissant baron Le Maltour, bien que d'une race de preux, ne
+résista pas à l'épreuve. Comprenant le sens caché de mes lubies
+_tartariennes_, il s'en alla et ne revint plus.
+
+Mon oncle se fâcha, mais je ne m'en émus point. Je fis une pirouette et
+lui dis d'un ton sentencieux:
+
+«Mon oncle, qui veut la fin veut les moyens!»
+
+
+
+
+XV
+
+
+J'avais tenu ma promesse au curé, et je lui écrivais très exactement
+deux fois par semaine. Cette habitude lui parut si douce, si consolante
+que, lorsque j'interrompis tout à coup la régularité de ma
+correspondance, il fut plongé dans le chagrin et l'inquiétude.
+
+Absorbée par mes soucis, je restai quinze jours sans lui donner signe de
+vie; puis, cédant à ses instantes sollicitations, je lui expédiai des
+missives dans le genre de celle-ci:
+
+«L'homme est stupide, Monsieur le curé, je viens de découvrir cela.
+Qu'en pensez-vous, mon curé? Je vous embrasse en envoyant les
+convenances au diable.»
+
+Ou bien:
+
+«Ah! mon pauvre curé, j'ai bien peur d'avoir découvert la source de
+l'eau froide dont nous parlions il y a trois mois! Le bonheur n'existe
+pas, c'est un leurre, un mythe, tout ce que vous voudrez, excepté la
+réalité.
+
+«Adieu; si la mort ne nous rendait pas si laids, je serais contente de
+mourir. De mourir, oui, mon curé, vous avez bien lu.»
+
+Il m'écrivit courrier pour courrier.
+
+«Chère fille, que signifie le ton de vos derniers billets? Il y a trois
+semaines, vous paraissiez si heureuse, dans la joie et la gloire de vos
+succès mondains! Non, non, petite Reine, le bonheur n'est point un
+mythe, il sera votre partage; mais, en ce moment, l'imagination vous
+possède, vous emporte et vous empêche de voir juste. Vous n'avez pas
+suivi mon conseil, Reine; vous avez abusé des feux de joie, n'est-ce
+pas? Pauvre petit enfant, venez me voir, et nous causerons ensemble de
+vos préoccupations.»
+
+Je lui répondis:
+
+«Monsieur le curé, l'imagination est une sotte, la vie une guenille, le
+monde une loque assez brillante de loin, mais bonne tout au plus à
+mettre dans un cerisier pour faire peur aux oiseaux. J'ai envie de me
+jeter à la Trappe, mon cher curé! Si j'étais sûre qu'il me fût permis de
+valser de temps en temps avec de charmants cavaliers tels que j'en
+connais, j'irais certainement m'y réfugier, y ensevelir ma jeunesse et
+ma beauté. Mais je crois que ce genre de distractions n'est pas admis
+par les règlements. Donnez-moi quelques renseignements là-dessus,
+Monsieur le curé, et soyez convaincu que vous n'êtes qu'un optimiste en
+prétendant que le bonheur existe et m'est destiné. Vous menez la vie du
+rat dans un fromage; non pas que vous soyez égoïste, mais vous ignorez
+les catastrophes qui peuvent fondre sur la tête des gens vivant dans le
+monde.
+
+«Je n'ai plus d'illusions, mon curé. Je suis une vieille petite bonne
+femme rabougrie, rétrécie, ratatinée,--au moral, j'entends, car je suis
+plus jolie que jamais,--une petite vieille qui ne croit plus à rien, qui
+n'espère rien, qui se dit que la terre est bien bête de continuer des
+révolutions quand ses joies et ses rêves à elle sont broyés, pulvérisés,
+réduits en atomes imperceptibles... Ma personne morale, si on pouvait la
+dépouiller de son enveloppe charnelle qui trompe l'œil de l'observateur,
+j'en conviens, ma personne morale, dis-je, n'est plus qu'un squelette,
+un arbre mort, complètement mort, dépourvu de sève, privé de toutes ses
+feuilles et tendant vers le ciel de grands bras raides et décharnés.
+Pourvu que le moral n'abîme pas le physique, Monsieur le curé! J'en
+tremble! N'avoir plus la moindre illusion à seize ans, n'est-ce pas
+terrible?
+
+«Au revoir, mon vieux curé.» Deux jours après avoir expédié cette
+épître, qui devait donner au curé une idée assez triste de l'état de mon
+âme, mon oncle décida que nous irions passer une après-midi au mont
+Saint-Michel.
+
+Ce jour-là, quelque chose de mauvais soufflait dans l'air; je le
+pressentais. La veille, le commandant et M. de Pavol avaient eu une
+conversation secrète et prolongée; Paul paraissait inquiet, nerveux, et
+ma cousine était rêveuse.
+
+Mon oncle et Junon, qui avaient une passion pour le mont Saint-Michel,
+m'en firent les honneurs avec complaisance; mais, outre que l'art
+architectural me touchait fort peu, je contemplais les choses à travers
+le voile sombre de mon humeur positivement massacrante.
+
+«Que c'est fatigant de grimper toutes ces marches! disais-je en geignant
+à chaque pas.
+
+--Plus que six cents à monter pour arriver jusqu'au haut, ma cousine.
+
+--J'ai envie de m'arrêter là, alors!
+
+--Allons, ma nièce, que diable, vous n'avez pas la goutte!»
+
+Et mon oncle, tout en gravissant ces degrés foulés par les pas de tant
+de générations, me racontait l'histoire du mont et l'incident de
+Montgommery.
+
+Mais qu'est-ce que cela me faisait, à moi, ce Montgommery, ces remparts,
+cette abbaye merveilleuse, ces salles immenses, ces souvenirs multiples
+qui dorment là depuis des siècles! Je me serais bien gardée de les
+réveiller, car j'avais des choses cent fois plus intéressantes à
+observer sur le visage de ce gros garçon qui entourait Blanche de soins,
+de prévenances et ne pensait pourtant point à moi.
+
+Que j'étais stupide! n'avoir pas vu son amour plus tôt! Il s'extasiait
+sur la moindre pierre pour lui être agréable, et, de temps à autre, je
+lançais de son côté quelques regards noirs qu'il ne daignait même pas
+remarquer.
+
+«Ah! nous voici dans la salle des chevaliers. Voyons, Reine, qu'en
+dites-vous?
+
+--Je dis, mon oncle, que si les chevaliers étaient là, cette salle
+aurait du charme.
+
+--Vous ne lui en trouvez pas par elle-même?
+
+--Oh! nullement. Je vois de grandes cheminées, des piliers avec des
+petites machines sculptées au haut, mais sans les chevaliers auxquels on
+puisse faire tourner un peu la tête... peuh! ça ne signifie rien du
+tout.
+
+--Je n'avais pas pensé à cette manière d'envisager l'architecture
+féodale», répondit mon oncle en riant.
+
+Nous traversâmes des couloirs sombres, qui m'épouvantaient.
+
+«Nous allons nous casser le cou! gémissais-je en me cramponnant au bras
+du commandant, tandis que Paul offrait le sien à Blanche.
+
+--Nous avons du chagrin, petite Reine? me dit le commandant tout bas.
+
+--Vous parlez comme mon curé, répondis-je avec émotion.
+
+--Voyons, voulez-vous avoir confiance en moi?
+
+--Je n'ai pas de chagrin, repartis-je d'un ton bourru, et je n'ai
+confiance en personne. Suzon m'a dit que les hommes étaient des rien du
+tout, et je partage l'avis de Suzon.
+
+--Oh! oh! dit le commandant en me regardant d'un air si bon que j'eus
+peur d'éclater en sanglots; tant de misanthropie unie à tant de
+jeunesse!»
+
+Je ne répondis rien, et comme nous arrivions sur une sorte de longue
+terrasse, je m'échappai et courus me cacher derrière une énorme arcade.
+J'appuyai la tête sur une de ces pierres plusieurs fois centenaires, et
+je me mis à pleurer.
+
+«Ah! pensais-je, comme mon curé avait bien raison de me dire, il y a
+longtemps, déjà bien longtemps, qu'on ne discute pas avec la vie, mais
+qu'on la subit! Toute ma logique ne sert à rien devant les
+circonstances. Qu'il est triste, mon Dieu, qu'il est triste de se voir
+traitée comme une petite fille sans conséquence!»
+
+Et je regardais à travers mes larmes ces grèves si vantées qui me
+paraissaient désolées, ce monument dont la hauteur m'oppressait et me
+donnait le vertige; mais, sans m'en rendre compte, j'éprouvais une sorte
+de soulagement dans cette affinité mystérieuse d'une nature triste avec
+mes propres pensées; dans la contemplation de ces grandes murailles qui
+jetaient leurs grandes ombres mélancoliques et sur la terre et sur le
+passé.
+
+En revenant vers notre logis, lorsque nous fûmes dans le train, mon
+oncle me dit:
+
+«Eh bien, Reine, en somme, quelle est votre impression sur le mont
+Saint-Michel?
+
+--Je pense, mon oncle, qu'on doit y mourir de peur et y attraper des
+rhumatismes.»
+
+En suivant la route qui conduit de la gare de V... au Pavol, je
+réfléchissais combien les choses d'ici-bas ont peu de stabilité. Il y
+avait à peine trois mois, je parcourais le même chemin sous l'influence
+de mes rêves heureux, dans l'enivrement de mes pensées joyeuses sur cet
+avenir que je croyais si beau!... et maintenant la route me paraissait
+jonchée des débris de mon bonheur.
+
+Il était assez tard lorsque nous arrivâmes au château; cependant, mon
+oncle emmena Blanche chez lui en disant qu'il voulait le soir même
+causer sérieusement avec elle.
+
+Je me couchai en pleurant de tout mon cœur, avec la conviction que
+l'épée de Damoclès était suspendue sur ma tête.
+
+Depuis longtemps, Junon s'était humanisée avec moi. Chaque matin, elle
+venait s'asseoir sur mon lit et nous causions indéfiniment. Le
+lendemain, dès sept heures, elle entra dans ma chambre avec une démarche
+calme, tranquille, et ce sourire si charmant qui transfigurait sa
+physionomie hautaine et que moi seule, peut-être, connaissais bien.
+
+«Reine, me dit-elle aussitôt, Paul me demande en mariage.»
+
+Le fil était cassé et l'épée de Damoclès me tomba sur la poitrine. Que
+ce roi était donc dépourvu de sens commun pour attacher une masse si
+lourde avec un simple fil! L'histoire ne parle-t-elle pas d'un cheveu?
+Elle en est bien capable.
+
+Sans doute je m'attendais à cette révélation, mais tant qu'un fait n'est
+pas avéré, accompli, quelle est la créature humaine qui, au fond du
+cœur, ne garde pas un peu d'espoir? Je devins très pâle; si pâle que
+Blanche s'en aperçut, quoique la chambre fût plongée dans une
+demi-obscurité.
+
+«Qu'as-tu, Reine? Es-tu malade?»
+
+--Une crampe, murmurai-je d'une voix faible.
+
+--Je vais chercher de l'éther, dit-elle en se levant vivement.
+
+--Non, non, repris-je en faisant un violent effort pour me raccrocher à
+ma fierté qui s'en allait à vau-l'eau. C'est passé, Blanche, tout à fait
+passé.
+
+--Éprouves-tu ce malaise souvent, Reine?
+
+--Non..., seulement quelquefois. Ce n'est rien, n'en parlons plus.»
+
+Blanche passa la main sur son front comme une personne qui désire
+chasser une pensée importune. Mais je repris la conversation d'une voix
+si ferme qu'elle parut délivrée de son inquiétude.
+
+«Eh bien! Junon, que comptes-tu faire?
+
+--Mon père m'a dit que ce mariage comblerait tous ses vœux, Reine.
+
+--Cela te plaît-il?
+
+--Le mariage me plaît, évidemment; toutes les convenances sont réunies;
+mais jusqu'ici je n'aime Paul que comme cousin.
+
+--Que lui reproches-tu?
+
+--Je ne lui reproche rien, si ce n'est de ne pas me plaire assez. C'est
+un excellent garçon, mais je n'aime pas ce genre d'homme. D'abord il
+n'est pas assez beau, puis cet appétit normand manque de poésie, tu en
+conviendras!
+
+--C'est pourtant bien logique de manger quand on a faim! répondis-je en
+retenant mes larmes.
+
+--Que veux-tu? je crois que nous ne nous convenons pas réciproquement.
+
+--Alors, tu refuses, Junon?
+
+--J'ai demandé un mois pour réfléchir, petite Reine. Je suis très
+perplexe, car je redoute une déception pour mon père. D'ailleurs, à
+certains points de vue, ce mariage réunit tout ce que je puis désirer;
+enfin, l'homme est parfaitement estimable.
+
+--Mais puisque tu ne l'aimes pas, Blanche!
+
+--Mon père soutient que je l'aimerai plus tard, que, du reste, l'amour
+proprement dit n'est pas nécessaire pour se marier et être heureuse en
+ménage.
+
+--Comment peux-tu croire une chose pareille! dis-je en bondissant
+d'indignation. Mon oncle a vraiment des doctrines abominables!»
+
+Mais Blanche me répondit tranquillement que son père était plein de bon
+sens, qu'elle avait remarqué maintes fois qu'il se trompait peu dans ses
+jugements, et qu'elle se sentait disposée à l'écouter.
+
+«Paul t'aime beaucoup, Junon? marmottai-je du bout des lèvres.
+
+--Oui, depuis longtemps.
+
+--Tu le savais?
+
+--Sans doute! une femme sait toujours ces choses-là. Et toi, ne
+l'avais-tu pas vu?
+
+--Si... un peu», répondis-je en envoyant à ma stupidité un souvenir
+plein de mélancolie.
+
+Blanche me quitta après m'avoir expliqué que Paul avait tardé à demander
+sa main parce qu'il craignait d'être refusé.
+
+C'était bien ce que je pensais! et je m'habillai fiévreusement en
+songeant que, influencée par son père, elle finirait par donner son
+consentement.
+
+«À sa place, j'aurais dit oui en une seconde, et quinze jours après je
+me serais mariée!»
+
+Hélas! c'en était fait de mes rêves..., et je tombai dans un grand
+découragement.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+On convint que Paul resterait quelque temps sans venir au Pavol, et,
+chose qui me parut incroyable, inouïe, Blanche, du jour où elle ne le
+vit plus, sembla presque décidée à l'épouser. Nous en parlions
+constamment, nous discutions même les toilettes de mariage et je faisais
+preuve d'une résignation stoïque, digne des hommes antiques.
+
+Mais cette résignation n'était qu'apparente.
+
+Mon découragement augmentait, mes yeux se cernaient, et j'en vins à me
+dire que la vie n'étant plus supportable loin de l'homme que j'aimais,
+le plus simple était de m'en aller dans l'autre monde.
+
+Ce projet évidemment était fort pénible, mais je m'y cramponnai avec
+ardeur; je le méditai, le caressai avec une joie presque maladive. Par
+exemple, je jure sur l'honneur que je n'eus jamais l'idée de m'asphyxier
+ou d'avaler du poison, moyens d'en finir si chers aux humains de notre
+temps. Mais, ayant lu dans je ne sais quel livre qu'une jeune fille
+était morte de chagrin à propos d'un amour contrarié, je décrétai que je
+suivrais cet exemple.
+
+Mon parti pris, et ma mauvaise mine me confirmant dans mes pensées
+lugubres, je décidai qu'il était poli, convenable, de prévenir le curé
+et que, du reste, je ne pouvais pas mourir sans lui serrer la main.
+
+Ceci bien déterminé, j'entrai un matin dans le cabinet de mon oncle et
+je le priai de me laisser aller au Buisson.
+
+«Il vaut mieux dire au curé de venir ici, Reine.
+
+--Il ne pourra pas, mon oncle; il n'a jamais un sou devant lui.
+
+--Ce n'est guère amusant de vous mener là, ma nièce.
+
+--Ne venez pas, mon oncle, je vous en prie, vous me gêneriez beaucoup.
+Je désire aller seule avec la vieille femme de charge, si vous le
+permettez.
+
+--Faites ce que vous voudrez. Ma voiture vous conduira jusqu'à C.....,
+où il sera facile de trouver un véhicule quelconque pour vous mener au
+Buisson. Quand partez-vous?
+
+--Demain matin, de bonne heure, mon oncle, je désire surprendre le curé
+et je coucherai au presbytère.
+
+--Allons, soit! Je vous renverrai la voiture dans deux jours. Soyez à
+C... après-demain vers trois heures.»
+
+Il me regarda attentivement sous ses gros sourcils, en se frottant le
+menton d'un air préoccupé.
+
+«Êtes-vous malade, Reine?
+
+--Non, mon oncle.
+
+--Petite nièce, dit-il en m'attirant à lui, j'en suis presque arrivé à
+souhaiter que mes désirs ne s'accomplissent pas.»
+
+Je le regardai bien étonné, car je croyais toujours fermement qu'il
+n'avait rien vu.
+
+Je lui répondis avec beaucoup de sang-froid que je ne savais pas ce
+qu'il voulait dire, que je me trouvais fort heureuse et que je faisais
+des vœux, pour que tous ses projets réussissent. Il m'embrassa avec
+affection et me congédia.
+
+Je partis donc le lendemain matin, sans vouloir accepter la compagnie de
+Blanche, qui désirait venir avec moi.
+
+En route, je réfléchis aux paroles de mon oncle:
+
+«Il sait tout, pensais-je. Mon Dieu, que je suis peu clairvoyante avec
+mes prétentions! Mais quand même le mariage de Junon n'aurait pas lieu,
+à quoi cela me servirait-il, puisque Paul est amoureux? Il ne peut pas
+en aimer une autre maintenant! Je ne comprends pas mon oncle.»
+
+Je ne croyais plus comme autrefois qu'on pût s'éprendre de plusieurs
+femmes. Jugeant d'après mes propres sentiments, je me disais qu'un homme
+ne peut aimer deux fois dans sa vie sans présenter au monde le spectacle
+d'un phénomène extrêmement étonnant.
+
+Ayant ainsi réglé les battements de cœur de la gent barbue, mes idées
+prirent une autre direction, et je me réjouis à la pensée de revoir mon
+curé. Je pris la résolution de lui sauter au cou, ne fût-ce que pour
+prouver mon indépendance et le mépris que je professais pour
+l'étiquette.
+
+Arrivée au presbytère, j'entrai non par la porte, mais par le trou d'une
+haie que je connaissais de temps immémorial, et je me glissai à pas de
+loup vers la fenêtre du parloir, où le curé devait être en train de
+déjeuner. Cette fenêtre était très basse, mais j'étais si petite que,
+pour regarder dans l'intérieur de la salle, je dus monter sur une souche
+placée contre le mur en guise de banc.
+
+J'avançai la tête avec précaution au milieu du lierre qui formait un
+encadrement touffu à la croisée, et je vis mon curé.
+
+Il était à table et mangeait d'un air triste; ses bonnes joues avaient
+perdu une partie de leurs couleurs et de leur forme arrondie; ses
+abondants cheveux blancs n'étaient plus ébouriffés comme jadis, mais
+aplatis sur sa tête avec un air de désolation inexprimable.
+
+«Ah! mon pauvre bon curé!»
+
+Je sautai à bas de la souche, je me précipitai dans le presbytère en
+perdant mon chapeau et j'entrai comme une bombe dans le parloir.
+
+Le curé se leva effaré; son aimable, son excellente figure resplendit de
+joie en m'apercevant, et ce fut non pour rompre avec les traditions de
+l'étiquette, mais dans un élan de vive tendresse, de grande émotion, que
+je me jetai dans ses bras et que je pleurai longtemps sur son épaule.
+
+Je sais bien que rien au monde n'est plus inconvenant que de pleurer sur
+l'épaule d'un curé; que mon oncle, Junon et toutes les douairières de Sa
+terre, en dépit de mes ancêtres, se seraient voilé la face devant un
+spectacle si scandaleux; mais j'étais depuis trop peu de temps à l'école
+de la pondération pour avoir perdu la spontanéité de ma nature.
+D'ailleurs, je tiens pour certain qu'il n'y a que les sots, les poseurs
+et les gens sans cœur qui prétendent ne jamais sacrifier des lois de
+convention à un sentiment vrai et profond.
+
+«La vie est une loque, mon curé, une misérable loque, disais-je en
+sanglotant.
+
+--En sommes-nous là, chère petite fille, en sommes-nous vraiment là?
+Non, non, ce n'est pas possible!»
+
+Et le pauvre curé, qui riait et pleurait à la fois, me regardait avec
+attendrissement, passait la main sur ma tête et me parlait comme à un
+petit oiseau blessé dont il aurait voulu guérir l'aile brisée par des
+caresses et de bonnes paroles.
+
+«Allons, Reine, allons, mon cher enfant, calmez-vous un peu, me dit-il
+en m'écartant doucement.
+
+--Vous avez raison, répondis-je en reléguant mon mouchoir au fond de ma
+poche. Depuis trois mois, on me prêche le calme, et je n'ai guère
+profité des leçons, comme vous voyez! Mangeons, monsieur le curé.»
+
+Je me débarrassai de mes gants, de mon manteau et, par un de ces
+revirements très communs chez moi depuis quelque temps, je me mis à
+rire en m'installant joyeusement à table.
+
+«Nous causerons quand nous aurons mangé, mon cher curé, je suis morte de
+faim.
+
+--Et moi qui n'ai presque rien à vous donner!
+
+--Voilà des haricots, j'adore les haricots! et du pain de ménage, c'est
+délicieux.
+
+--Mais vous n'êtes pas venue seule, Reine?
+
+--Ah tiens, c'est vrai! La femme de charge est restée perchée dans la
+voiture, derrière l'église. Envoyez-la chercher, monsieur le curé, et
+qu'on lui dise de ramasser mon chapeau qui se promène dans le jardin.»
+
+Le bon curé alla donner ses ordres et revint s'asseoir en face de moi.
+Pendant que je mangeais avec beaucoup d'appétit, malgré ma phtisie et
+mes peines, lui ne songeait plus à déjeuner et me contemplait avec une
+admiration qu'il cherchait vainement à dissimuler.
+
+«Vous me trouvez embellie, n'est-ce pas, monsieur le curé?
+
+--Mais... un peu, Reine.
+
+--Ah! mon curé, si j'allais à confesse, que de gros péchés j'aurais à
+vous dire! Ce ne sont plus les petits péchés d'autrefois que vous
+connaissez bien.»
+
+Et, sans cesser de manger, je lui racontais mes plaisirs vaniteux, mes
+impressions, mes toilettes, mes idées nouvelles. Il riait, prisait sans
+discontinuer, avec son ancien air de jubilation, et me regardait sans
+songer certes à me gronder.
+
+«Ne suis-je pas sur la route de l'enfer, monsieur le curé?
+
+--Je ne pense pas, mon bon petit enfant. Il faut être jeune quand on est
+jeune.
+
+--Jeune, mon pauvre curé! si vous pouviez voir le fond de mon âme! Je
+vous ai écrit que je n'étais plus qu'un squelette, et c'est bien vrai!
+
+--Cela ne paraît pas, dans tous les cas.
+
+--Nous en parlerons dans un instant, monsieur le curé, et vous verrez!»
+
+Quand je fus rassasiée, la servante débarrassa la table, on fit un feu
+superbe et nous nous assîmes chacun dans un coin de la cheminée.
+
+«Voyons, Reine, causons sérieusement maintenant. Qu'avez-vous à me
+dire?»
+
+J'avançai mon petit pied à la flamme du foyer et je répondis
+tranquillement:
+
+«Mon curé, je me meurs.»
+
+Le curé, un peu saisi, ferma brusquement la tabatière dans laquelle il
+était sur le point d'introduire ses doigts.
+
+«Vous n'en avez pas l'air, mon cher enfant.
+
+--Comment! vous ne voyez pas mes yeux battus, mes lèvres pâles?
+
+--Mais non, Reine; vos lèvres sont roses et votre visage est florissant
+de santé. Mais de quoi mourez-vous?»
+
+Avant de répondre, je regardai autour de moi en songeant que j'allais
+prononcer un mot que cette salle modeste n'avait jamais entendu retentir
+entre ses murs misérables; un mot si étrange, que la vieille horloge
+sans ressort qui se dressait dans un coin et les images pieuses
+accrochées aux murailles allaient probablement me tomber sur la tête
+dans un transport de surprise et d'indignation.
+
+«Eh bien, Reine?
+
+--Eh bien, monsieur le curé, je me meurs d'amour!»
+
+L'horloge, les images, les meubles conservèrent leur immobilité, et le
+curé lui-même ne fit qu'un petit saut de carpe.
+
+«J'en étais sûr, dit-il en passant la main dans ses cheveux, qui avaient
+repris leur attitude ébouriffée du bon temps, j'en étais sûr! Votre
+imagination a fait des siennes, Reine!
+
+--Il n'est pas question de l'imagination, mais du cœur, monsieur le
+curé, puisque j'aime!
+
+--Oh! si jeune, si enfant!
+
+--Est-ce une raison? Je vous répète que je meurs d'amour pour M. de
+Conprat!
+
+--Ah! c'est donc lui!
+
+--Me prenez-vous pour une linotte, pour une tête à l'évent, mon curé?
+m'écriai-je.
+
+--Mais, petite Reine, au lieu de mourir, vous feriez mieux de l'épouser.
+
+--Ce serait logique, mon cher curé, très logique; par malheur, je ne
+lui plais pas.»
+
+Cette assertion lui parut si extraordinaire qu'il resta quelques
+secondes pétrifié.
+
+«Ce n'est pas possible! me dit-il d'un accent si convaincu que je pus
+pas m'empêcher de rire.
+
+--Non seulement il ne m'aime pas, mais il en aime une autre; il est
+épris de Blanche et l'a demandée en mariage.»
+
+Je lui racontai ce qui était arrivé depuis quelques jours au Pavol: mes
+découvertes, mon aveuglement et les hésitations de Junon. Je couronnai
+cette narration en pleurant à chaudes larmes, car mon chagrin était très
+réel.
+
+Le curé, qui n'avait pu se décider jusque-là à prendre au sérieux mes
+peines et mes paroles, offrait l'image de la consternation. Il approcha
+son siège du mien, me prit la main et s'efforça de me raisonner.
+
+«Votre cousine hésite, le mariage ne se fera peut-être pas.
+
+--Qu'importe, puisqu'il l'aime! On ne peut pas aimer deux fois.
+
+--Cela s'est vu cependant, mon petit enfant.
+
+--Je n'en crois rien, ce serait affreux! Je suis bien malheureuse, mon
+pauvre curé.
+
+--L'avez-vous dit à votre oncle?
+
+--Non, mais il a deviné mes pensées. À quoi bon, du reste? Il ne peut
+pas forcer Paul à m'aimer et à oublier sa fille. Je ne voudrais pas
+qu'il connût mon amour, j'aimerais mieux mourir!»
+
+Un long silence suivit cette manifestation de ma fierté. Nous regardions
+le feu comme deux bons petits sorciers qui cherchent à lire les secrets
+de l'avenir dans la flamme et les charbons ardents.
+
+Mais flammes et charbons restaient muets, et je pleurais
+silencieusement, quand le curé reprit avec un demi-sourire:
+
+«Il ne ressemble cependant ni à François Ier ni à Buckingham!
+
+--Ah! monsieur le curé, répondis-je vivement, si François Ier et
+Buckingham étaient là, ils ne se feraient pas prier pour m'aimer, et
+j'en serais bien contente!
+
+Hum! le curé trouva la réponse dénuée d'orthodoxie et pleine
+d'interprétations fâcheuses. Il abandonna au plus vite le sujet hérissé
+de pièges qu'il venait d'aborder et me prêcha la résignation.
+
+«Pensez-donc, Reine, vous êtes si jeune! Cette épreuve passera, et vous
+avez une longue vie devant vous.
+
+--Je ne suis pas d'un caractère résigné, mon curé, apprenez cela. Si je
+vis, je ne me marierai jamais; mais je ne vivrai pas, je suis phtisique,
+écoutez!»
+
+Et j'essayai de tousser d'une façon caverneuse.
+
+«Ne plaisantons pas sur ce sujet, Reine. Dieu merci, vous êtes en bon
+état.
+
+--Allons, dis-je en me levant, je vois que vous ne voulez pas me croire.
+Profitons de ce beau temps et des derniers moments qui me restent à
+vivre pour aller au Buisson, monsieur le curé.»
+
+Nous nous mîmes à trottiner vers mon ancienne habitation, sous un
+agréable soleil de novembre, infiniment moins doux, moins réchauffant
+que la tendresse de mon curé et la vue de son aimable visage redevenu
+tout rose depuis mon arrivée. Je regardais avec satisfaction ses cheveux
+voltiger au vent, sa démarche leste, toute sa personne replète et
+réjouie que j'avais guettée tant de fois par la fenêtre du corridor,
+pendant que la pluie fouettait les vitres et que le vent mugissait,
+sifflait entre les portes délabrées de la vieille maison.
+
+Après une visite à Perrine et à Suzon, je la parcourus du haut en bas.
+En vérité, le temps ne devrait pas se mesurer sur la quantité des jours
+écoulés, mais sur la vivacité et le nombre des impressions! Bien peu de
+semaines auparavant j'avais quitté l'antique masure, et si l'on m'eût
+dit que, depuis lors, plusieurs années avaient passé sur ma tête, je
+l'aurais parfaitement cru.
+
+J'entraînai le curé dans le jardin. Pauvre forêt vierge! Elle me
+rappelait de tristes jours; néanmoins j'eus du plaisir à la parcourir en
+tous sens.
+
+Et puis le souvenir de quelques heures ravissantes me trottait par la
+tête; souvenir encore charmant pour moi, malgré l'amertume des
+déceptions qui avaient suivi un moment de bonheur.
+
+«Vous rappelez-vous, monsieur le curé? dis-je en montrant le cerisier où
+Paul avait grimpé.
+
+--Pensons à autre chose, petite Reine.
+
+--Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez combien je l'aime! Il
+n'a pas de défauts, je vous assure!»
+
+Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle
+n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol j'étais obligée de
+dissimuler mes idées. Je parlai si longtemps que le malheureux curé
+était tout étourdi.
+
+Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en
+œuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est
+une vertu remplie de sagesse et facile à acquérir.
+
+«Mon curé, répondais-je d'un air grave, vous ne savez pas ce que c'est
+que l'amour.
+
+--Croyez-moi, Reine, avec de la bonne volonté vous oublierez et
+surmonterez aisément cette épreuve. Vous êtes si jeune!»
+
+Si jeune!... c'était là son refrain. Ne souffre-t-on pas à seize ans
+comme à n'importe quel âge? Ces vieillards sont étonnants!
+
+De mon côté, je répétais en secouant la tête:
+
+«Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas!»
+
+Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son jardin, je lui dis:
+
+«Monsieur le curé, j'ai ruminé une idée, cette nuit.
+
+--Voyons l'idée, ma petite.
+
+--J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol.
+
+--On ne peut pas prendre la place des autres, Reine.
+
+--Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé; il
+vieillit beaucoup, et je surveille les signes de son affaiblissement
+avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le
+remplacer?
+
+--Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse.
+Voilà trente-cinq ans que j'y suis, et je l'aime, maintenant.
+
+--Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours plu?
+
+--Mais non, Reine; vous savez combien c'est triste. Peut-être
+n'avez-vous jamais pensé que j'ai été jeune. Mes rêves n'étaient pas
+précisément les mêmes que les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais
+aimé une vie active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car
+je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources
+intellectuelles qui m'ont toujours manqué. Ensuite, avant de vous avoir
+dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de
+moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le
+veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du
+Buisson; j'avais oublié les longues journées si tristes et si mauvaises
+de ma jeunesse.»
+
+Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui
+n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait
+pu souffrir dans un temps, je me sentis attendrie devant sa résignation
+si vraie, si douce, sans le moindre fiel.
+
+«Vous êtes un saint, mon curé, dis-je en lui prenant la main.
+
+--Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. J'ai souffert d'une
+existence comprimée, mais c'est le sort, voyez-vous, de tous mes
+confrères dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parlé de cela
+pour vous faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut
+retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et
+qu'on les endure avec courage.»
+
+Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans le désert. J'étais
+trop jeune pour n'être pas très absolue dans mes idées, et je me disais
+naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour
+malheureux.
+
+«Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller,
+Reine; seulement, ce changement ne dépend pas de moi.
+
+--Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup l'évêque, il arrangera
+cela.»
+
+Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant
+landau de mon oncle, il s'écria:
+
+«Que je suis content de vous savoir à votre place, petite Reine! Cette
+voiture cadre mieux avec vous que la carriole de Jean.
+
+--Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis-je. Je vais
+faire des neuvaines pour que le curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est
+une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez
+une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande
+chaire!»
+
+Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière pour voir plus
+longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser
+à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse
+espérance était entrée dans son cœur.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Cette visite au curé ne me fit qu'un bien momentané.
+
+L'effet salutaire de ses paroles s'évanouit rapidement, je retombai dans
+mes idées noires, et mon oncle, tout en maugréant intérieurement contre
+les femmes, les nièces, leur mauvaise tête et leurs caprices, parlait de
+nous conduire à Paris, Blanche et moi, pour me distraire, lorsque, bien
+heureusement, les événements se précipitèrent.
+
+A quelques jours de là, M. de Pavol reçut la lettre d'un ami qui lui
+demandait la permission d'amener au château un de ses cousins, un M. de
+Kerveloch, ancien attaché d'ambassade.
+
+Mon oncle répondit avec empressement qu'il serait heureux de recevoir
+M. de Kerveloch et l'invita à déjeuner sans se douter qu'il courait
+au-devant de l'événement qui, en engloutissant son rêve, devait me
+ressusciter à la joie et à l'espoir.
+
+Le surlendemain,--j'ai de bonnes raisons pour me rappeler éternellement
+ce jour fameux,--le surlendemain, il faisait un temps épouvantable.
+
+Selon notre habitude, nous étions réunis dans le salon. Blanche, assise,
+rêveuse, près du feu, répondait par monosyllabes à M. de Conprat. Cet
+amoureux têtu, n'ayant pu supporter son exil, était réapparu au Pavol
+depuis quarante-huit heures. Mon oncle lisait son journal, et moi je
+m'étais réfugiée dans une embrasure de fenêtre.
+
+Tantôt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion
+pour les travaux à l'aiguille; tantôt je regardais le ciel noir, la
+pluie qui tombait sans interruption; j'écoutais le vent rugir, ce vent
+de novembre qui pleure d'une façon si lamentable, et je me sentais
+fatiguée, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans
+le même moment, le bonheur accourût vers moi au trot précipité de deux
+beaux chevaux.
+
+De minute en minute, et à la dérobée, je jetais un coup d'œil sur Paul.
+Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de
+l'étrangler.
+
+«A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts,
+fixes, presque hébétés! Oui, mais si j'étais à la place de Blanche, s'il
+me contemplait de la même manière, je le trouverais charmant, plus
+séduisant que jamais. Ô bêtise, ô inconséquence humaines!»
+
+Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net.
+
+En cet instant, nous entendîmes une voiture approcher du château. Mon
+oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: «Voilà une
+visite!» et, quelques secondes plus tard, on introduisait près de nous
+l'ami de mon oncle et son attaché d'ambassade.
+
+Je ne sais pourquoi ce titre était inséparable, dans mon esprit, de la
+vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch
+sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement.
+
+Quand il entra, j'eus la pensée que sa belle tête renfermait des idées
+matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille était assez élevée pour
+que Paul, auprès de lui, parût transformé en pygmée; son expression
+était intelligente, hautaine, et telle que personne, à première et même
+à seconde vue, ne lui eût octroyé l'auréole de la sainteté. Assez froid,
+mais courtois jusqu'à la minutie, il avait de grandes manières et une
+aisance qui subjuguèrent Blanche séance tenante.
+
+M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour
+partir, je le vis debout près d'elle, je constatai avec une joie secrète
+qu'il était impossible de voir un couple mieux assorti.
+
+Chacun, je crois, fit à part soi la même remarque, car Paul nous quitta
+avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernière
+pensée de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle
+d'une grande préoccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et
+l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint déjeuner le
+lendemain au Pavol; trois jours après, il demandait la main de Blanche,
+et deux semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé:
+
+«Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant,
+capricieux; une girouette qui tourne à tous les caprices de
+l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends
+parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit
+animal en question.
+
+«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de mourir, mon curé. Je
+trouve que le soleil a retrouvé tout son éclat, que l'avenir pourrait
+bien me réserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la
+mort est la plus stupide invention du Créateur.
+
+«Blanche se marie, Monsieur le curé! Blanche se marie avec le comte de
+Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien!... Et il s'en est fallu
+d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat!... Un
+homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop
+manger... est-ce absurde, cette considération? et n'est-il pas rationnel
+de manger beaucoup quand on a bon appétit?--Si vous me demandez comment
+les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si
+je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis
+vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux,--non, il pleuvait à
+torrents, mais n'importe!--un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arrivé
+ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné
+qu'il avait une idée de derrière la tête, deviné aussi qu'il plairait à
+Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M.
+de Kerveloch l'a regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et,
+quelques jours après, il sollicitait l'honneur de l'épouser, comme
+disent mon oncle et l'étiquette.
+
+«Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec
+chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle
+refusait décidément M. de Conprat.
+
+«Voilà, mon cher curé! C'est clair, simple, limpide, et depuis ce temps,
+je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de
+mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne
+puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute
+seule. Ah! mon cher curé, je ne sais pourquoi je vous aime aujourd'hui
+dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus
+riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos
+beaux cheveux blancs plus charmants.
+
+«Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me paraissaient
+frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et,
+soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me
+repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour.
+C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance,
+de poésie, qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette
+magique, les pare de sa propre beauté.
+
+«Que le petit animal est donc changeant! Je n'en reviens pas. À quoi
+tiennent l'espérance, la joie? À quoi sert de se désoler, quand les
+choses s'arrangent si bien sans qu'on s'en mêle? Mais pourquoi suis-je
+si gaie quand rien n'est encore décidé pour mon avenir, et quand je
+réfléchis qu'il n'est pas possible d'aimer deux fois dans le cours de
+son existence? Quel chaos, mon curé! Il n'y a que des mystères en ce
+monde, et l'âme est un abîme insondable. Je crois que quelqu'un, je ne
+sais où, a déjà émis cette pensée, peut-être même l'ai-je lue pas plus
+tard qu'hier, mais j'étais bien capable d'en dire autant.
+
+«Cependant, quand mon agitation s'apaise, mes idées joyeuses sont
+saisies d'une panique irrésistible; elles se sauvent, s'envolent,
+disparaissent, sans que souvent je puisse les rattraper. Car enfin il
+l'aime, Monsieur le curé, il l'aime! Le vilain mot, appliqué comme je
+l'applique en ce moment!
+
+«Vous m'avez dit qu'il n'était pas rare d'être amoureux deux fois dans
+sa vie, mon curé; mais en êtes-vous sûr? Êtes-vous bien convaincu?
+L'amour attire l'amour, dit-on: s'il savait mon secret, peut-être
+m'aimerait-il? Vous qui êtes un homme de sens, Monsieur le curé, ne
+trouvez-vous pas que les convenances sont idiotes? Il suffirait
+probablement d'un aveu de ma part pour faire le bonheur de toute ma vie,
+et voilà que des lois, inventées par quelque esprit sans jugement,
+m'empêchent de suivre mon penchant, de révéler mes pensées secrètes,
+d'apprendre mon amour à celui que j'aime! À vrai dire, je ne sais quoi,
+au fond du cœur, m'obligerait également à garder le silence et... quand
+je vous disais que l'âme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois
+une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon Dieu, que
+l'homme est mal équilibré!
+
+«Sans doute, les circonstances modifient les idées. Mon oncle va jusqu'à
+prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en
+est-il du cœur comme de la tête?
+
+«Éclairez-moi, mon vieux curé.»
+
+Quand un projet était décidé, M. de Pavol n'aimait point tergiverser
+pour l'exécuter. Parlant de ce principe, il décida que le mariage de
+Blanche aurait lieu le 15 janvier.
+
+La déception avait été rude pour lui; mais il eut d'autant moins l'idée
+de contrarier sa fille qu'il connaissait mon amour, qu'il était franc,
+loyal, sensé et incapable de s'entêter dans un rêve, lorsque le bonheur
+de sa nièce était en jeu.
+
+Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage. Ainsi que
+la petite créature qui l'aimait si tendrement sans qu'il s'en doutât, il
+n'éprouvait pas la moindre velléité de passion farouche. Je certifie
+qu'il n'eut jamais l'idée d'empoisonner son rival ou de lui couper
+galamment la gorge dans quelque coin de bois solitaire et poétique.
+
+Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le
+commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et
+naturel:
+
+«Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous
+resterons bons amis.»
+
+Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir
+beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares; quand je
+le voyais, je le trouvais changé moralement et physiquement.
+
+Alors je pleurais de nouveau en cachette, tout en me mettant en rage
+contre lui. Il eût été si logique de m'aimer! si rationnel de voir que
+nos deux natures se ressemblaient énormément et que je l'aimais à la
+folie!
+
+Vraiment, si les hommes étaient toujours logiques, le monde n'en irait
+pas plus mal, et le moral des gens non plus.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La
+campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon,
+extrêmement pâle, était si belle dans ses vêtements blancs que je ne me
+lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et
+splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à
+l'unisson de sa beauté.
+
+Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer de costume. Elle
+redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon
+pathétique, et en route pour l'Italie!
+
+«Le beau moment, le beau moment!» disais-je en moi-même.
+
+Mes émotions multiples m'avaient fatiguée et j'avais soif de solitude.
+Laissant donc mon oncle se débrouiller avec ses convives comme il
+l'entendrait, je pris un manteau fourré et m'acheminai vers un endroit
+du parc que j'aimais particulièrement.
+
+Ce parc était traversé par une rivière étroite et courante; sur un
+certain point de son parcours, elle s'élargissait et formait une cascade
+que des pierres, habilement disposées, avaient rendue haute et
+pittoresque. À quelques pas de la cascade, un arbre était tombé, le pied
+d'un côté de la rivière, la tête sur l'autre berge. Il avait été oublié
+dans cette position, et lorsque, au printemps suivant, mon oncle voulut
+le faire enlever, il s'aperçut que la sève se manifestait par des
+rameaux vigoureux qui poussaient sur toute la longueur du tronc. Il fit
+jeter un autre arbre à côté du premier, relier les branches entre elles,
+planter des lianes que l'on fit courir sur les deux souches, et, le
+temps aidant, rameaux et lianes devinrent assez épais pour que mon oncle
+eût un pont rustique et original que l'on pouvait traverser avec le seul
+danger de s'empêtrer dans les branches et de tomber dans l'eau.
+
+C'était cet endroit solitaire et assez éloigné du château que j'avais
+choisi pour théâtre de mes méditations. Je m'arrêtai près du pont chargé
+de givre, afin de réfléchir à l'avenir et d'admirer les énormes glaçons
+qui pendaient à la cascade, que la gelée avait arrêtée dans sa course.
+
+Je ne sais depuis combien de temps je réfléchissais ainsi, sans me
+soucier du froid qui me piquait le visage, lorsque je vis s'avancer vers
+moi l'objet de ma tendresse, comme dirait Mme Cottin.
+
+Cet objet paraissait mélancolique et de fort méchante humeur. Avec une
+canne que, dans un moment de distraction, il venait de dérober à mon
+oncle, il administrait des coups énergiques aux arbres qui se trouvaient
+sur son passage, et la poussière blanche qui les couvrait s'éparpillait
+sur lui.
+
+Je lui tournais le dos à moitié, mais il est de notoriété publique que
+les femmes ont des yeux par derrière, et je ne perdais pas un de ses
+mouvements.
+
+Arrivé près de moi, il croisa les bras, regarda la cascade immobile, le
+pont, les arbres et n'ouvrit pas la bouche. Occupée d'une petite branche
+de sapin que je venais de casser, je retenais mon souffle en le
+regardant de travers sans qu'il s'en aperçût.
+
+«Ma cousine...
+
+--Mon cousin?»
+
+J'attendis quelques secondes la fin du discours. Mais voyant qu'il
+s'arrêtait là, je daignai faire une demi-volte vers l'orateur pour
+l'encourager.
+
+Il fronça les sourcils et s'écria avec éclat:
+
+«J'ai envie de me brûler la cervelle!
+
+--Très bien, dis-je d'un ton sec, j'irai à votre enterrement.»
+
+Cette réponse lui causa une telle surprise, qu'il laissa tomber ses bras
+et me regarda fixement.
+
+«Vous ne m'empêcheriez pas de me suicider, ma cousine?
+
+--Non, certainement, répondis-je avec tranquillité. Pourquoi me
+mêlerais-je de ce qui ne me regarde pas? J'aime la liberté, et si vous
+avez envie de quitter cette vallée de larmes... hé! mon Dieu, je ne
+lèverai pas un doigt pour vous en empêcher. Que chacun en cette vie
+agisse comme il lui plaît!»
+
+Sur ce, je me remis à étudier ma branche de sapin, pendant que mon
+objet, déconcerté par la manière libérale avec laquelle j'envisageais
+son lugubre projet, avait une expression assez déconfite.
+
+«Je pensais que vous aviez un peu d'affection pour moi, mademoiselle ma
+cousine. La première fois que vous m'avez vu, vous me trouviez si
+plaisant!
+
+--Hélas! monsieur mon cousin, que signifie l'appréciation d'une petite
+campagnarde qui en est réduite à la société d'un curé, d'une tante
+grincheuse et d'une cuisinière revêche?
+
+--Cela veut dire que vous m'accordiez vos faveurs simplement parce que
+je n'étais pas curé et que mon visage n'était pas tout à fait aussi
+fané que celui de Mme de Lavalle?
+
+--Vous l'avez dit, beau cousin.»
+
+Il me regardait d'un air furieux en tordant sa moustache avec dépit, et,
+prenant son chapeau avec humeur, il le lança sur le pont. Oh! que je
+comprenais bien les mouvements de son âme! Il était heureux, heureux de
+trouver un prétexte pour grogner et s'en prenait à moi de ses
+déceptions, de même que j'avais déchargé mes amertumes sur mes
+bonshommes en terre cuite et l'infortuné baron Le Maltour.
+
+«Votre tante était horrible, mademoiselle, me dit-il brusquement.
+
+--Mes beaux yeux faisaient compensation, monsieur, répondis-je sur le
+même ton.
+
+--Et la jolie table, le joli couvert! Tout était mis de travers!
+
+--Oui, mais quel dindon! Comment n'êtes-vous pas mort d'une indigestion?
+Je le croyais fermement, jusqu'au moment où je vous revis ici, mon
+Dieu... parfaitement en vie.
+
+--Je sais qu'il est impossible d'avoir le dernier mot avec vous,
+mademoiselle. Je ne suis pourtant pas un cousin insupportable. Que vous
+ai-je fait?
+
+--Mais rien du tout. J'en donne la preuve en promettant d'accompagner
+votre corps à sa dernière demeure.
+
+--Mon corps! s'écria-t-il avec un frisson pénible. Je ne suis pas encore
+mort, mademoiselle. Apprenez que je ne me tuerai pas et que je pars pour
+la Russie.
+
+--Bon voyage, monsieur mon cousin!»
+
+Il s'était éloigné, et, le croyant parti pour bien longtemps, je croisai
+les mains avec découragement, et de grosses larmes roulaient dans mes
+yeux, quand je le vis revenir sur ses pas en courant.
+
+«Voyons, Reine, ne boudons ni l'un ni l'autre. Pourquoi serions-nous
+fâ... Eh quoi! vous pleurez?
+
+--Je pensais à Junon, dis-je en réussissant à parler d'un ton naturel.
+
+--C'est vrai, petite cousine, vous allez être bien seule. Donnez-moi la
+main, voulez-vous?
+
+--Volontiers, Paul.»
+
+Hélas! il ne la baisa pas, mais il la serra avec mélancolie, car il
+pensait à une main plus belle qu'il avait rêvé de posséder.
+
+Et il partit pour ne pas revenir.
+
+Malgré le froid, auquel je ne songeais pas, je m'assis en pleurant près
+du pont, et, penchée sur la rivière, je voyais mes larmes tomber sur la
+glace.
+
+«Parler de se brûler la cervelle, me disais-je, il faut qu'il l'aime
+prodigieusement! Je sais bien qu'il ne le fera pas, mais il est
+probablement aussi épris d'elle que moi de lui, et je sens bien que je
+ne pourrais jamais l'oublier. Est-ce niais, est-ce niais de devenir
+amoureux d'une femme qui lui convenait si peu, tandis que près de lui
+une petite...
+
+--Que faites-vous là, Reine?» me dit mon oncle qui s'était approché de
+moi, sans que je l'eusse entendu marcher.
+
+Je me levai vivement, honteuse de ne pouvoir cacher mon émotion.
+
+«Comment, nous pleurons!
+
+--Que les hommes sont bêtes, mon oncle!
+
+--Profonde vérité, ma nièce! Est-ce cela qui fait couler vos larmes?
+
+--Paul a envie de se brûler la cervelle, dis-je en pleurant.
+
+--Le croyez-vous capable de se porter à cette extrémité?
+
+--Non, répondis-je en souriant malgré mes larmes. La violence est
+certainement incompatible avec sa nature, mais son idée prouve que...
+
+--Oui, je sais, ma nièce. Son idée prouve qu'il aime ma fille; mais
+croyez-moi, il l'oubliera bien vite, et quand il reviendra ici, nous
+ferons en sorte que son cœur ne s'égare plus.
+
+--Vous pensez donc, mon oncle, qu'un homme peut aimer deux fois dans sa
+vie sans être un phénomène?»
+
+M. de Pavol me caressa la joue en me regardant avec une commisération
+qui s'adressait autant à mon inexpérience qu'à mon chagrin.
+
+«Pauvre petite nièce! les hommes qui aiment une seule fois dans leur
+vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte.
+
+--Alors, mon oncle, l'homme est un vilain animal!» dis-je avec
+conviction.
+
+Mais j'étais aussi enchantée qu'indignée, et je ne demandais qu'à
+profiter de la vilenie inhérente à la nature humaine.
+
+«Cependant, Junon est si belle!
+
+--Regardez ce pont que vous aimez tant, Reine. Avant que les branches et
+les plantes qui le couvrent aient reverdi Paul aura oublié, avant que
+les feuilles aient eu le temps de jaunir et de tomber de nouveau il sera
+revenu au Pavol et...»
+
+Il sourit d'une façon expressive, puis s'en alla sans achever sa phrase,
+et, toute saisie, je le regardai s'éloigner en pensant que les oncles
+qui prédisent ainsi l'avenir avec tant d'aplomb sont vraiment des êtres
+bien singuliers.
+
+«C'est fort bien, me dis-je en reprenant à pas lents le chemin de la
+maison, mais si son cœur change, il peut s'éprendre d'une femme dans ses
+voyages. Précisément on dit que les femmes russes sont très belles...
+Il faut l'envoyer chez les Esquimaux!»
+
+Je me mis à courir de toutes mes forces, et j'arrivai devant la porte du
+château au moment où le commandant montait en voiture.
+
+Je le pris par le bras et l'entraînai à l'écart.
+
+«Commandant, Paul part pour la Russie?
+
+--Oui, son voyage est décidé.
+
+--J'ai pensé... si vous vouliez que... Enfin il serait mieux...»
+
+Décidément c'était beaucoup plus difficile à dire que je ne l'avais
+supposé. Ma fierté faisait ses embarras et me prêchait le silence.
+
+«Eh bien, chère enfant, parlez vite; je gèle là!
+
+--Le sort en est jeté!» m'écriai-je à haute voix en frappant du pied.
+
+Ma fierté et moi nous sautâmes le Rubicon, et je dis en baissant les
+yeux:
+
+«Mon cher commandant, je vous en supplie, conseillez à Paul d'aller chez
+les Esquimaux.
+
+--Pourquoi chez les Esquimaux?
+
+--Parce que les femmes de ce pays-là sont affreuses, balbutiai-je, et
+que les Russes sont très belles.»
+
+Le bon commandant releva mon visage tout rose de confusion et me
+répondit simplement:
+
+«Soit, je lui conseillerai d'aller chez les Esquimaux.
+
+--Que je vous aime! dis-je les larmes aux yeux en lui serrant la main.
+Mais dites-lui de ne pas rester longtemps dans les huttes de ces bonnes
+gens, de peur d'attraper du mal; il paraît que c'est une odeur atroce.»
+
+Voyant arriver mon oncle, je m'enfuis en disant:
+
+«Commandant, un homme d'honneur n'a que sa parole, tenez bien la vôtre!»
+
+Je montai dans ma chambre avec la conviction très désagréable que
+j'avais amplement suivi l'exemple du gouvernement, et que je venais de
+fouler aux pieds tous les principes de la dignité.
+
+Mais bah! si on ne s'aidait pas un peu dans la vie, comment pourrait-on
+se tirer d'affaire? Cette réflexion fit taire mes remords. Je
+m'installai à mon secrétaire et j'écrivis:
+
+«Tout est fini, Monsieur le curé! Ils sont mariés, ils sont partis,
+heureux, ravis, et j'aurais donné dix ans de mon existence pour être à
+la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en
+serai-je là?
+
+«Savez-vous ce que mon oncle m'a dit? Il affirme que les hommes qui
+aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de
+l'Aiguille-Verte. Mon curé, mon cher curé, je vous en supplie, dites
+votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de
+l'Aiguille-Verte.
+
+«Au revoir, Monsieur le curé, j'espère que vous viendrez bientôt à la
+cure du Pavol.»
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le seul événement de la fin de l'hiver fut en effet l'installation du
+curé dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur
+que nous eûmes à nous retrouver sans crainte d'une séparation prochaine.
+
+C'était avec délices que je le voyais monter en chaire et prêcher d'un
+air réjoui sur l'iniquité des hommes. Puis il arrivait au château, comme
+jadis au Buisson, sa soutane retroussée, son chapeau sous le bras et ses
+cheveux au vent.
+
+Nous reprîmes nos causeries, nos discussions et nos disputes. Le temps
+me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le
+bonheur le plus complet, n'étaient pas faites pour me consoler et me
+faire prendre patience. Aussi allais-je sans cesse trouver le curé pour
+lui confier mes soucis, mes inquiétudes, mes espérances et mes révoltes
+contre l'attente que j'étais obligée de supporter.
+
+Je savais que mon objet n'avait point, hélas! apprécié l'idée d'aller
+chez les Esquimaux. Il se promenait tranquillement à Pétersbourg, et les
+belles dames slaves me faisaient une peur terrible.
+
+«Êtes-vous sûr qu'il ne tombera pas amoureux d'une Russe, monsieur le
+curé?
+
+--Espérons-le, petite Reine.
+
+--Espérons-le!.. Répondez donc d'une façon plus catégorique, mon curé. À
+quoi pensez-vous? Voyons! ce n'est pas possible qu'il s'éprenne d'une
+étrangère; dites-moi que ce n'est pas possible et qu'il m'aimera un
+jour.
+
+--Je le désire ardemment, mon pauvre petit enfant; mais vous feriez
+mieux de supposer le contraire et d'en prendre votre parti.
+
+--Vous me ferez mourir d'impatience avec votre résignation, mon cher
+curé.
+
+--Ah! que vous avez peu de sagesse, Reine!
+
+--La sagesse, à mon avis, consiste à vouloir le bonheur. Dites-moi qu'il
+m'aimera, mon curé, je vous en prie.
+
+--Mais je ne demande pas mieux, mon cher enfant», répondait le curé, qui
+malgré son effroi pour la souffrance physique, eût bien été capable de
+suivre l'exemple de Mucius Scévola et de brûler sa main droite, si mon
+bonheur avait dépendu d'un tel sacrifice.
+
+Néanmoins, malgré la joie de posséder mon curé, malgré la bonté de mon
+oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrêmement triste.
+
+J'aimais à parcourir seule les allées du bois. J'aimais à rester pendant
+de longues heures près de la cascade, méditant sur notre dernière
+entrevue, songeant à ce que je ferais si je le voyais apparaître gai,
+charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au
+Buisson, et que depuis je ne lui avais pas revue pour moi!
+
+Cet amour de la solitude se développait de jour en jour, et ma
+mélancolie grandissait en proportion. Enfin, je perdis peu à peu toute
+ma loquacité, et si M. de Pavol, depuis longtemps déjà, n'avait pas pris
+au sérieux mon amour, ce fait seul lui eût prouvé sa profondeur.
+
+Six mois passèrent ainsi.
+
+Un jour, l'anniversaire de mon arrivée au Pavol, j'étais assise dans le
+jardin du presbytère. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait
+rafraîchi l'atmosphère et arrosé les fleurs du curé. Il s'amusait à
+chercher des limaçons pendant que, sous l'influence de pensées
+agréables, j'appuyais la tête sur le mur près duquel mon banc était
+placé et me laissais posséder par de joyeuses espérances. Les gouttes
+d'eau, qui obligeaient les feuilles à se courber sous leur poids,
+troublaient seules en tombant mes réflexions, et l'odeur de la terre
+mouillée me rappelait les meilleures heures de ma vie.
+
+De temps en temps, le curé me disait:
+
+«C'est étonnant, tous ces limaçons! Croiriez-vous, Reine, que j'en ai
+déjà trouvé plus de cinq cents?»
+
+Je relevais la tête nonchalamment et contemplais en souriant le bon
+curé qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes
+rêveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil.
+
+Je fus réveillée par le grincement de la barrière qui fermait la haie du
+jardin, et le son d'une voix pleine de gaieté me causa la plus violente
+secousse que j'eusse jamais ressentie.
+
+«Bonjour, mon cher curé, comment allez vous? Combien je suis content de
+vous voir! Et Reine, où est-elle?»
+
+Reine était toujours assise à la même place, dans l'impossibilité de
+dire un mot et de faire un mouvement.
+
+«Ah! la voilà, s'écria Paul en s'approchant de moi à grandes enjambées.
+Chère petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu, que je suis heureux
+de vous revoir!»
+
+Il prit ma main et l'embrassa...
+
+J'assure que ce qui se passa ensuite fut indépendant de ma volonté, et
+qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte.
+
+C'était de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la
+tentation; mais quand je sentis ses lèvres sur ma main, quand je compris
+que cet acte n'était point inspiré par une galanterie banale, mais par
+un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me
+regarder avec une expression inquiète, affectueuse, particulière, plus
+ravissante cent fois que celle qui m'avait tant fait songer... ce fut
+plus fort que mon énergie, et la fatalité, à laquelle je crois depuis ce
+moment-là, m'emporta et me jeta dans ses bras.
+
+J'eus à peine le temps de sentir l'étreinte qui répondit à mon élan. Je
+me réfugiai, rouge et confuse, sur le banc, en cachant mon visage dans
+mes mains, non sans avoir entrevu la figure du curé, dont l'air à la
+fois stupéfait, effarouché, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs.
+
+«Chère Reine, murmura Paul à mon oreille, si j'avais connu votre secret
+plus tôt, je ne serais pas resté si longtemps loin de vous.»
+
+Je ne répondis pas, parce que je pleurais.
+
+Il prit de force une de mes mains et la retint dans les siennes, tandis
+que, saisie d'un accès de timidité comme je n'en avais jamais eu, je
+détournais la tête en essayant de la retirer.
+
+«Laissez-la-moi, cette main si petite et si jolie; elle m'appartient
+maintenant. Tournez la tête de mon côté, Reine!»
+
+Je regardai en face ces beaux yeux francs qui me souriaient, et je
+m'écriai:
+
+«Dieu soit loué! mon oncle avait raison, vous n'êtes pas le pic de
+l'Aiguille-Verte.
+
+--Le pic de l'Aiguille-Verte?... me dit-il, surpris.
+
+--Oui, mon oncle prétendait..., mais n'importe! Qui donc vous a appris
+ce que vous ignoriez en partant?
+
+--Mon père, M. de Pavol, et beaucoup de choses que je me suis rappelées
+depuis deux mois.
+
+--Il est donc bien vrai que l'amour attire l'amour? dis-je innocemment.
+
+--Rien n'est plus vrai, chère petite fiancée!» Oh! le doux nom! oui,
+nous étions fiancés, et nous gardâmes le silence pendant que le curé
+pleurait de joie, que des moineaux, sur le toit du presbytère, criaient
+d'une façon assourdissante, et que les limaçons, s'échappant de la
+prison où le curé les avait mis, couraient de tous côtés.
+
+Bien certainement, le moineau n'est point un oiseau séduisant, son
+plumage est terne et laid, son cri manque de mélodie, et certaines
+personnes l'accusent d'être voleur et immoral, ce que je refuse de
+croire: je ne sache pas non plus que les limaçons aient jamais passé
+pour des animaux très poétiques; il n'en est pas moins vrai que, depuis
+l'instant dont je viens de parler, j'adore les moineaux et les limaçons.
+
+J'étais dans le ravissement, je croyais rêver... Je ne me lassais pas de
+le regarder, d'écouter sa voix que j'aimais tant et de sentir ma main
+serrée dans la sienne. Cependant, malgré moi, le souvenir de celle qu'il
+avait aimée hantait mon esprit et troublait un peu ma joie, mais je
+n'osais pas lui en parler.
+
+«Mon oncle sait que vous êtes ici, Paul?
+
+--Oui, j'arrive du Pavol, et j'ai voulu absolument venir seul auprès de
+vous. Ce jardin mouillé ne vous rappelle-t-il rien, Reine?»
+
+Je ne répondis pas directement à sa question, seulement je lui dis:
+
+«Mais vous..., vous avez gardé un mauvais souvenir du Buisson?
+
+--Moi! par exemple! jamais je n'ai passé une aussi bonne soirée!
+
+--Oh! repris-je en le regardant en dessous, ma tante qui était horrible?
+
+--Non, non, pas si horrible. Un peu commune, peut-être, mais vous n'en
+paraissiez que plus charmante.
+
+--Et le couvert si mal mis! Tout était de travers!
+
+--Je n'ai jamais si bien dîné. Cet intérieur délabré vous faisait valoir
+comme une fleur qui semble plus jolie, plus délicate, parce que le
+terrain dans lequel elle s'élève est laid et inculte.
+
+--Vous êtes devenu poète dans votre voyage, dis-je en souriant.
+
+--Non, du tout, petite Reine.»
+
+Il passa mon bras sous le sien et m'emmena à l'écart.
+
+«Non, pas poète, mais amoureux de vous, ma cousine. Écoutez bien; je
+vous aime dans toute la sincérité de mon cœur.»
+
+Je savourai la douceur de ce mot et du regard qui l'accompagnait, en me
+disant intérieurement qu'il était bien heureux que les hommes fussent
+inconstants.
+
+Mais ce changement me paraissait inouï, et je ne pus m'empêcher de
+murmurer:
+
+«C'est bien certain, vous ne l'aimez plus du tout, du tout?
+
+--Vous parlerais-je comme je le fais, s'il en était autrement?
+répliqua-t-il d'un ton sérieux. N'avez-vous pas confiance en ma loyauté?
+
+--Oh! si», dis-je en croisant mes mains sur son bras dans un élan
+affectueux.
+
+C'était bien vrai, car, après sa réponse, l'image de Blanche ne vint
+plus jamais me troubler. Je l'aimais sans la moindre arrière-pensée
+jalouse ou défiante, et il méritait cette confiance parfaite.
+
+«Tenez, voilà mon père et M. de Pavol qui arrivent.
+
+--Eh bien! ma nièce, que vous semble de ma prédiction?
+
+--Vous êtes peu discret, mon oncle, dis-je en rougissant.
+
+--C'est le commandant qui a révélé le secret, Reine; il le connaissait
+depuis longtemps.
+
+--Oh! non, depuis huit mois seulement.
+
+--Du premier jour que je vous ai vue, chère petite bru.
+
+--Est-il possible!
+
+--Et Paul n'est point allé chez les Esquimaux, reprit mon oncle en
+riant.
+
+Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement
+ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma
+joie, avec quelle délicatesse, quelle bonté ils me plaisantaient sur ce
+fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jeté à tous les vents.
+
+Alors commença cette époque ravissante des fiançailles, époque exquise à
+nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour
+naïf, de foi, d'illusions complètes et d'enfantillages. Ah! que je
+plains ceux qui n'ont jamais aimé ainsi! Que je plains ceux que leur
+folie entraîne loin de l'ornière commune et des affections légitimes! Du
+reste, jamais, jamais, quelle que soit l'éloquence des gens qui voudront
+me convaincre, je ne croirai que l'amour vrai puisse exister sans avoir
+l'estime pour base première.
+
+Nous passions nos jours les plus agréables au presbytère, sous la garde
+du curé. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses
+plantes à des tuteurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrêter dans
+son travail pour lancer de notre côté un coup d'œil investigateur, afin
+de nous apprendre qu'il était un mentor sérieux.
+
+Nous nous regardions en riant, car nous connaissions la sévérité de
+notre gardien débonnaire.
+
+Je m'approchais de l'excellent homme pour m'extasier avec lui sur une
+fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais:
+
+«Mon curé, vous rappelez-vous le temps où vous vouliez me persuader que
+l'amour n'était pas la plus charmante chose du monde?
+
+--Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet lui-même n'eût pu vous
+convaincre.
+
+--Voyons, n'avais-je pas raison?
+
+--Je commence à croire que si, répondait-il avec son bon, son charmant
+sourire.
+
+Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la voûte céleste
+ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirmé que le ciel
+était très couvert, mais je n'en crois rien.
+
+Une foule sympathique se pressait dans l'église. On chuchotait:
+
+«Quelle jolie mariée! comme elle a l'air heureux et tranquille!»
+
+Il est certain que j'étais étonnamment calme.
+
+Mais pourquoi me serais-je tourmentée? Mon rêve le plus cher
+s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la
+plus légère inquiétude ne venait m'agiter.
+
+Je vis confusément quelques douairières qui souriaient sur mon passage,
+et je fus prise d'une immense pitié en songeant qu'elles étaient trop
+vieilles pour se marier.
+
+L'orgue résonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de
+mes préventions sur la musique. L'autel était paré de fleurs, étincelant
+de lumières, et tous les détails de l'arrangement, présidé par le goût
+artistique de Junon, charmaient mes yeux.
+
+Mon mari passa l'anneau nuptial à mon doigt d'une main mal assurée, en
+mordant sa jolie moustache pour dissimuler le tremblement de ses lèvres.
+Il était bien plus ému que moi, et son regard me disait ce que j'aurais
+aimé à m'entendre répéter éternellement...
+
+Et vraiment, on eût vainement cherché sur la terre, et dans toutes les
+autres planètes de l'univers, un visage aussi rayonnant que celui de mon
+curé.
+
+FIN.
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie,
+
+Rue Garancière, 8.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LE VŒU DE NADIA
+
+I.
+
+
+Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'après-dînée;
+étendu dans un rocking-chair de bambou, il se balançait nonchalamment en
+regardant le paysage doré par les rayons du soir.
+
+Sous ses yeux s'étendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une
+vapeur rosée, où se dessinaient à peine en plus foncé les masses
+granitiques de la côte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter
+doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues
+descendaient jusqu'à la mer. À droite, la ville de Péterhof s'étalait en
+amphithéâtre, déployant l'animation factice des villes d'eaux, où l'on
+se hâte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux
+à vapeur qui font le service de Pétersbourg fumaient et grondaient
+auprès de la longue estacade, déposant de nombreux passagers, venus pour
+entendre jouer la musique dans les jardins impériaux ou pour passer la
+soirée près de quelque ami: d'élégants uniformes d'officiers de toutes
+les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient
+autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute
+l'exubérance de la vie mondaine russe semblait se résumer dans ce coin
+de terre.
+
+À gauche, les villas clair-semées dans les feuillages, la côte fuyante
+qui semblait se dérober à l'étreinte de la mer, reposaient le regard et
+l'esprit.
+
+Le prince était blasé sur le spectacle de la ville, peut-être l'était-il
+encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais sûrement il ne
+l'était pas sur le charme d'un café brûlant et délicieux, d'un cigare
+exquis, d'un fauteuil confortable; c'étaient des jouissances dont, loin
+de s'amoindrir, l'intensité semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi
+s'étira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de béatitude, au
+moment où sa tasse de café vint se poser comme par enchantement près de
+sa main.
+
+--Oh! le vilain père, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en
+même temps qu'une douce main caressante se posait sur l'épaule de
+Roubine.
+
+--C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant.
+
+--Oui, c'est moi! Est-ce que votre café serait bon, s'il était versé par
+une autre main que la mienne?
+
+Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit
+tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage penché vers
+lui, et répondit:
+
+--Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir?
+
+--On va à la musique. Il y a une quantité de belles promesses sur le
+programme; les grandes eaux jouent, et on les éclaire à la lumière
+électrique... Avec cela, un superbe concert...
+
+--Que de splendeurs! Alors nous y allons?
+
+--Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calèche et les
+chevaux isabelle.
+
+--Très bien, fit nonchalamment l'heureux père. Assieds-toi, Nadia, tu
+m'empêches de voir un bateau qui arrive à Cronstadt.
+
+La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le
+soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, après quelques
+manœuvres habilement exécutées, s'arrêta devant la forteresse de granit.
+
+Un fourmillement de barques se produisit immédiatement alentour. Le
+prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette
+place, et observa un moment le lointain.
+
+--Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il après un mouvement
+d'attention.
+
+--Quelque Allemand, dit négligemment sa fille.
+
+Ils causèrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa
+longue-vue.
+
+--Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht à vapeur qui vient
+ici!
+
+En effet, un élégant bateau de plaisance traversait le golfe et se
+dirigeait à toute vapeur vers Péterhof; le pavillon flottait à
+l'arrière, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait
+au haut du mât.
+
+--Je parie que c'est Korzof! s'écria joyeusement le prince: c'est
+Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver à
+Péterhof dès son arrivée, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela
+lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux
+heures!
+
+--Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille,
+qui tournait le dos au golfe.
+
+--Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son
+père.
+
+--Il peut accomplir cette opération à bord de son yacht, répondit Nadia
+du même ton froid.
+
+--Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la
+longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais
+beaucoup d'amitié pour lui!
+
+--J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille;
+mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de
+celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de
+leur tendresse.
+
+--Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec
+un peu d'ironie.
+
+Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se
+rapprochait rapidement.
+
+--Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.
+
+Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique.
+Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le
+parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée
+habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de
+découvrir une partie du golfe.
+
+Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur
+fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la
+villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.
+
+La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal;
+Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la
+flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon
+princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un
+oiseau qui replie ses ailes, et disparut.
+
+--C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je
+présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh,
+Nadia?
+
+Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles
+une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier
+véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre
+de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et
+l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par
+un autre.
+
+Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et
+d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps
+pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille.
+
+--Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est
+très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour
+nous? C'était peut-être pour ses chevaux?
+
+--Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune
+fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.
+
+--Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de
+l'œil.
+
+Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement,
+sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille.
+
+--Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un
+court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs,
+qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour
+l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses.
+
+Elle jeta un coup d'œil sur sa robe de batiste blanche, couverte de
+dentelles, et répondit par un signe de tête négatif.
+
+--Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle.
+
+--Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes
+projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage.
+
+--Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une
+lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé.
+
+--Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui
+pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir...
+
+--Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble.
+
+--Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille
+sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même!
+
+Nadia baissa la tête; le prince continua:
+
+--Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de
+ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton
+admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais
+puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis
+avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas
+fait pour attirer ta confiance, Nadia...
+
+--Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour
+baiser la main qui retenait la sienne.
+
+--Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne
+suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal
+du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un
+camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour,
+je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour
+te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le
+font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus
+de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre!
+
+--Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau
+regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père
+adoré.
+
+--Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la
+regardant avec orgueil.
+
+En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour.
+Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand
+charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde
+et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux
+magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se
+taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la
+vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son
+sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites
+de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait
+un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de
+mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne
+manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.
+
+Ils s'étaient arrêtés sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui
+changeait de couleur à la lueur décroissante du jour, lorsqu'une voiture
+s'arrêta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles,
+firent danser le métal de leurs gourmettes.
+
+Presque au même instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la
+porte vitrée qui communiquait avec la terrasse.
+
+--Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperçu votre signal; je me permets de
+venir vous remercier.
+
+Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui présentait sa main, et la
+porta respectueusement à ses lèvres.
+
+--Rentrant au logis après une absence de quatre mois, dit-il, vous ne
+pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre
+le cœur.
+
+--Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en
+fronçant légèrement le sourcils.
+
+--Ce n'était pas du tout la même chose, répondit le nouvel arrivé avec
+un sourire lumineux qui seyait fort bien à son visage intelligent et
+brave: le pavillon russe, c'était la patrie; le vôtre, princesse,
+c'était... c'était l'amitié.
+
+--Il n'a pas osé dire la famille! fit le prince en riant, pendant que
+Korzof rougissait et que Nadia détournait la tête d'un air mécontent. Il
+n'a pas osé, parce qu'il a une sœur féroce qui est jalouse de tous ses
+amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh?
+
+--Toujours et plus que jamais, répondit Korzof en riant aussi. Mais cela
+ne m'empêche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond,
+ma sœur le sait bien, et elle en est enchantée. Je ne vous demande pas
+comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied à merveille,
+princesse.
+
+--Quel aplomb d'appeler ça la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe,
+sans marées...
+
+--Mais non sans tempêtes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince,
+soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de
+la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse?
+
+Nadia sourit et ne répondit pas.
+
+--Vous viendrez à la musique, tantôt? demanda Roubine, au moment où
+Korzof allait les quitter.
+
+--Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant pressé. Je passe chez
+moi, pour y jeter un coup d'œil, et je vous rejoins. Vous y allez sans
+doute?
+
+Nadia fit un signe de tête affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant
+elle, serra la main de son père, et l'instant d'après la calèche passa
+devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux.
+
+Roubine regarda sa fille du coin de l'œil; elle paraissait très calme;
+une légère rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat.
+
+--Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous
+le sien.
+
+--Mais, mon père... comme à l'ordinaire, répondit-elle tranquillement.
+Un peu hâlé, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer
+produit toujours cet effet.
+
+Le prince, désappointé, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers
+le salon.
+
+--Voulez-vous un peu de musique, mon père? lui dit-elle en le rejoignant
+aussitôt.
+
+--La calèche est avancée, dit un valet de pied sur le seuil du salon.
+
+Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un léger burnous
+brodé d'or et monta dans une élégante voiture basse, que connaissait
+bien toute la brillante jeunesse de Péterhof. Son père s'assit auprès
+d'elle, et ils roulèrent vers le parc, entraînés rapidement par deux
+chevaux isabelle, uniques en Russie cette année-là, et sans prix.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'année, il
+ne disparaît de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers
+rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute
+avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui
+semble taillé dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pièce
+d'eau.
+
+Tout à coup, un grondement sourd se fit entendre, et une énorme masse
+d'eau s'élança vers le ciel tout d'une poussée, jaillissant de la bouche
+du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux
+courantes se répandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, placé
+devant le château, au milieu des parterres, fit entendre son premier
+accord solennel.
+
+C'est une fête dont la répétition a blasé ceux qui en sont les témoins
+presque journaliers; mais Nadia n'était pas blasée. Tout en vivant au
+milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conservé
+une fraîcheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son âge et
+de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe
+d'adorateurs, elle regardait se détacher sur la mer bleue, sur le ciel
+déjà gris perle, la colonne gigantesque d'écume et de poussière d'eau
+transparente que lançait le lion doré. Dans les jeux de la lumière et de
+l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berçait la mélancolie de
+ses pensées secrètes.
+
+Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses,
+aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fraîcheur du
+soir, avec un bruit de soie froissée qui évoquait des idées de richesse
+et de bien-être; les éperons des officiers de la garde faisaient
+entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or filé retentissaient
+sur le métal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des
+équipages, assourdi par une épaisse couche de sable, résonnait comme un
+tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'_Euryanthe_, qui
+parle si bien des forêts et des solitudes, et sans entendre les propos
+futiles, qui s'échangeaient auprès d'elle, Nadia, les yeux perdus au
+ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la
+première étoile.
+
+Elle jouissait profondément de toutes ces choses exquises, fruits d'une
+civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la
+richesse impérissable de la nature, le froissement des étoffes soyeuses
+sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'éclat du bronze doré
+sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce
+magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais,
+tout en éprouvant le bien-être de cette jouissance artistique, elle ne
+pouvait s'empêcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la
+tendance générale de son esprit la portaient à songer à ceux qui
+travaillent obscurément pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les
+matériaux qui les composent. Privée trop jeune de sa mère, qui eût su
+mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, élevée par une
+institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la
+morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses
+souffrances, qui, peu à peu exagérée par sa tendance naturellement
+enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une idée fixe.
+
+Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les
+années de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son père,
+s'était sans cesse vidée dans des mains plus avides que méritantes.
+Quelques désillusions dans cette voie lui inspirèrent le désir
+d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher à l'amoindrir dans
+ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de
+son époque; elle eut à la campagne son école du dimanche, où les enfants
+des villages voisins furent attirés par la promesse de récompenses; elle
+fut au nombre des fondatrices d'une crèche, d'un orphelinat, d'une
+maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charité à côté
+de sommes considérables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle
+connaissait l'inanité de ces œuvres, entreprises à grands frais par des
+femmes inexpérimentées, qui dépensent dix fois la somme nécessaire pour
+faire le bien et n'obtiennent qu'un résultat parfois nul, toujours
+médiocre, faute de savoir ou de vouloir écarter toute ostentation
+ruineuse et inutile.
+
+--Et vous, princesse, en êtes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix
+près d'elle.
+
+Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher
+de tressaillir.
+
+--Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De
+quoi parliez-vous?
+
+--Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une
+maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui
+resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute?
+
+--Non, répondit Nadia.
+
+--Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser
+cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée.
+
+--Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a
+pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas
+d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas
+d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner,
+voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités
+collectives.
+
+Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit
+exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait
+là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major
+de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires
+étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur
+inspirait la jeune princesse.
+
+--Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de
+bien à vous seule...
+
+--Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres,
+respectez la musique!
+
+La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout
+le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot
+pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un
+coup d'œil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et
+ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid.
+
+Deux ou trois dames s'approchèrent et causèrent un instant avec Nadia.
+La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprès d'elle comme elle
+faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la défunte impératrice,
+une femme d'un grand cœur et d'un esprit fort sensé, qui remplaçait
+autant que possible près de sa nièce la mère morte trop tôt. La
+conversation continua par accès, au gré des caprices de la jeune fille,
+qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et
+qui ordonnait le silence pour les autres.
+
+Les étoiles envahissaient rapidement le ciel toujours pâle, et la soirée
+s'avançait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe
+où trônait la jeune princesse.
+
+--Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond.
+
+--Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez changé le lieu de vos
+audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous
+trouvait plus près de l'orchestre.
+
+--On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus
+j'aime la solitude, répondit Nadia.
+
+--Elle ne sera jamais où l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp.
+
+Nadia sourit d'un air dédaigneux et remercia d'un léger signe de tête.
+Korzof s'était assis en face d'elle; à la lueur de ces soirées de juin,
+il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille.
+
+--Quelles nouvelles? demanda-t-il à son plus proche voisin. Je suis
+depuis quatre mois sans communications avec le monde civilisé. Ces
+voyages en bateau à vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-là.
+
+--En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux,
+n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrivée du jeune
+homme dans leur cercle.
+
+--Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamné,
+c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu'à bord d'un
+navire...
+
+--Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en
+relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en
+vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?
+
+--Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le cœur pleins
+de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,--ni
+encouragées,--ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans
+gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou
+se marie?
+
+--Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de
+naissances, que je sache; mais des mariages,--tant qu'on en voudra. Olga
+Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref...
+attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof...
+
+--Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.
+
+La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion.
+
+--Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle.
+
+La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations
+bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux
+jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.
+
+--Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et
+Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et
+qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est
+un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui
+s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte,
+elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi?
+N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de
+filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un
+trafic ou un placement à de gros intérêts?
+
+--Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la
+richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments?
+
+--Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience,
+et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient
+s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font
+très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que
+voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à
+ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où
+l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant
+qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au
+théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant
+bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou
+leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont
+lassés, écœurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de
+leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer?
+
+Elle haussa les épaules avec dégoût.
+
+--Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas
+tels que tu les dépeins!
+
+--Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se séparent, parce que
+la vie en commun leur est intolérable, ou bien parce que... Mais
+j'oublie que je suis une demoiselle bien élevée, et que certains sujets
+de conversation me sont interdits.
+
+--Nadia! fit doucement son père avec un accent de tendre reproche.
+
+Elle allait parler, lorsque les cors anglais jouèrent une phrase
+mélodieuse qui la fit tressaillir.
+
+--Écoutez! dit-elle.
+
+On écouta. La phrase se déroula avec une grâce et une souplesse
+infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumière qui se
+glisserait à travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme
+il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia
+releva la tête, qu'elle tenait baissée pour mieux entendre, et ses yeux
+rencontrèrent le regard de Korzof.
+
+--Quel serait donc votre idéal du mariage, princesse? dit-il doucement,
+mais d'une voix, nette.
+
+La jeune fille le regarda avec une sorte de défi.
+
+--Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait
+d'ordinaire à de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque
+être humain eût un but dans la vie: que ce soit l'art, la poésie, la
+science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentât pas de
+vivre heureux et de dépenser son argent, l'argent qui lui vient de la
+sueur de ses paysans ou du travail de ses pères, d'une façon quelconque,
+satisfait d'en donner une part à ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il
+fît quelque chose, qu'il fût quelqu'un; je voudrais que ce fût aussi
+vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de
+leur personne, suivant les lois de notre société! Soit. Qu'au moins leur
+fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute héritière
+appelle à elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En
+agissant ainsi, elle rachètera son péché originel, sa fortune, qui la
+met d'avance au rang des inutiles!
+
+Un chœur de réprobation s'éleva autour de Nadia.
+
+--Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'écria l'un
+des attachés au ministère.
+
+Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assuré.
+
+--Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en présence de
+vous tous, qui en êtes témoins, puisque le ciel a voulu me faire riche
+et de haute naissance, je n'épouserai qu'un homme sans fortune; mais,
+par son mérite et ses talents, il se sera fait une position honorable.
+Je le jure!
+
+Elle étendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre à
+témoin de son serment.
+
+--Nadia! fit son père frappé au cœur.
+
+--Je l'ai juré, mon père, répéta la jeune fille; mais vous savez bien
+que je ne contrecarrerai pas vos désirs; je saurais vivre et mourir près
+de vous, sans désirer d'autre bonheur.
+
+La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement
+des équipages avait recommencé. Les eaux cessèrent de se faire entendre,
+et le silence régna sous les grands arbres.
+
+--Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais à vous parler; daignerez-vous
+m'accorder un moment d'entretien?
+
+--Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme
+hautaine.
+
+Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu'à sa voiture, où elle monta avec
+sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux côtés de Korzof, qui lui
+avait proposé de l'accompagner. Les calèches s'éloignèrent, laissant les
+adorateurs un peu penauds.
+
+--Quelle personne extraordinaire! s'écria le général, quand elle eut
+disparu.
+
+--Vous savez, général, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes:
+il ne faut pas y faire attention!
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain de ce jour mémorable fut, comme le sont souvent les
+lendemains de fête, une journée triste et grise; dès l'aube, les gouttes
+de pluie s'acharnaient à battre les vitres; à onze heures, il fut
+évident que tout espoir de beau temps était perdu.
+
+Nadia descendit à ce moment de sa chambre, située au premier. Elle
+savait que son père aimait à se lever tard, et elle avait à cœur de ne
+pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chaussée, afin
+de ne pas avoir l'air de faire un reproche à la paresse paternelle par
+le spectacle de son activité. Comme elle entrait dans la grande salle à
+manger vitrée de trois côtés, ainsi qu'une serre, le premier objet qui
+attira son attention fut la grande pipe turque de son père, posée en
+travers du petit guéridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette
+pipe avait un air morose et abandonné, qui frappa la jeune fille, et ses
+yeux se reportèrent du guéridon au prince lui-même, qui, le front appuyé
+contre la fenêtre, regardait avec une persistance extraordinaire le
+paysage rayé de pluie.
+
+--Mon père! dit la douce voix de la jeune fille.
+
+Un léger tressaillement des épaules du prince prouva à Nadia qu'il avait
+fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et
+appuya son menton sur ses deux mains croisées, qu'elle posa sur l'épaule
+du rêveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avança son aimable
+visage, jusqu'à ce qu'il sentît les cheveux follets de la jeune fille
+effleurer le bout de ses moustaches.
+
+Il tourna alors un peu la tête, et rencontra le regard de Nadia, plein
+de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le
+respect. Il voulait se montrer sévère, mais ce fut impossible.
+
+--On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine
+ne put y tenir.
+
+--Sorcière! dit-il en souriant.
+
+Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia
+prit délicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma
+une allumette de papier roulé à la bougie qui brûlait perpétuellement
+sur le guéridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle
+s'agenouilla devant son père et mit le feu au tabac d'Orient blond et
+parfumé, dont il tira machinalement quelques bouffées. Quand ce fut
+fait, elle se rejeta légèrement en arrière, à demi assise, et elle
+regarda le prince avec ce mélange de tendresse et de douce raillerie qui
+la rendait si séduisante.
+
+--On ne boude plus? fit-elle en souriant.
+
+--Écoute, Nadia, dit son père d'un ton sérieux...
+
+Elle fut aussitôt debout, et son visage prit une expression grave et
+digne.
+
+--Écoute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des
+folies; mais, hier soir, avoue que tu as dépassé la limite de ce que je
+puis permettre...
+
+Elle rejeta un peu la tête en arrière, comme si le poids de ses nattes
+eût été trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme.
+
+--Quand tu prends solennellement à témoin les étoiles et le monde
+entier, et les grandes eaux, et l'état-major, et les ministères, de ton
+intention, continua le prince qui réchauffait en parlant sa mauvaise
+humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour
+toi-même, que cette intention fût praticable; mais en déclarant que tu
+épouseras un homme sans fortune, si tu mets à la porte de chez nous tous
+les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prétends
+pas m'infliger à leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les
+maîtres d'école de province?
+
+La pluie frappait les vitres avec une violence redoublée, et le vent
+faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes,
+arrachées aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'œil du côté de la
+fenêtre, et ne voyant aucun moyen d'éviter le choc, se prépara à la
+bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur
+son visage quelque expression rétive; mais elle ne se laissa point
+prendre en défaut, et resta dans la même attitude, fière et pourtant
+respectueuse.
+
+--Eh bien, Nadia, réponds! fit-il enfin, ennuyé de ne pas trouver de
+prétexte à une autre bouffée de colère.
+
+--Mon père, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au désespoir
+de vous avoir causé du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour
+m'avoir parlé comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si
+graves que je me permettrai de vous présenter quelques objections.
+
+--Des objections! s'écria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait
+hier une déclaration de principes, qui équivaut à une déclaration de
+guerre...
+
+--Oh! mon père!
+
+--Oui, de guerre à tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais
+parlé d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous
+aurions causé, nous serions peut-être venus à bout de nous entendre! Car
+enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur!
+
+La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrêta court. La jeune
+fille se rapprocha de lui, s'agenouilla à ses pieds comme elle l'avait
+fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son
+père, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de
+prière.
+
+--Mon père bien-aimé, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des
+étrangers de choses si intimes, et qui touchent si profondément à notre
+bonheur à tous deux, qui est le même, n'est-ce pas? J'aurais dû me taire
+hier, causer avec vous, vous exposer mes idées; mais je ne savais pas,
+je vous assure que je ne savais pas moi-même ce que je voulais, jusqu'au
+moment où la conversation m'a apporté comme une grande lumière. En
+entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une
+grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage à ce prix, mon
+père, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant?
+
+--Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les
+mariages ne sont pas comme ceux-là! J'ai épousé ta mère, je t'assure que
+ce n'était ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour
+voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai épousée
+tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit
+pas?
+
+--Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, légèrement
+embarrassée. Ne pensez-vous pas, mon père, qu'on pourrait concilier
+votre manière de voir et la mienne, en épousant un homme sans fortune
+qu'on aimerait?
+
+Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une
+chaise basse en face de son père.
+
+--Dis tout de suite que tu t'es éprise d'un étudiant pauvre et que tu
+veux l'épouser pour donner à son génie des ailes d'or et de
+papier-monnaie?
+
+--Non, mon père, cela n'est pas, répondit-elle fermement, quoiqu'elle
+fût devenue très-pâle; mais si cela était, y verriez-vous du mal?
+
+--Certainement! Écoute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles
+au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amènes un gendre bien élevé,
+homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les étudiants
+peuvent avoir du génie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles.
+Voyons! sois franche! accepterais-tu d'être la bru d'un prêtre de
+village ou d'un petit épicier de province, ou d'un employé de
+quatorzième classe au ministère des affaires étrangères... quand le
+ministre actuel a demandé ta main il n'y a pas trois mois!
+
+Nadia écoutait respectueusement sans la moindre apparence de rébellion,
+mais avec la même fermeté de maintien.
+
+--Mon père, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille
+raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par
+conséquent, je ne pouvais l'épouser. Vous connaissez le respect que j'ai
+de moi-même; pourquoi alors me prêter des pensées que je ne saurais
+avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcément
+un homme du monde, instruit et bien élevé; sans cela, comment
+l'aimerais-je?
+
+--Tu auras alors beaucoup de peine à mettre d'accord tes théories
+utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un
+soupir.
+
+--Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, répondit la jeune fille,
+avec un sourire charmant.
+
+--Si tu crois que tu m'ouvres là une perspective rassurante! s'écria
+Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai fléau!
+Quel avenir!
+
+--Ne grondez plus, mon père, je vais vous faire un peu de musique.
+
+Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grâce câline, tant
+d'abandon filial, que, malgré son humeur, il ne put y résister, et il
+embrassa la joue fraîche qui s'offrait à lui.
+
+--Pas de musique sérieuse, répondit-il; mais si tu me jouais une valse
+de Strauss, cela changerait peut-être le cours de mes idées.
+
+Nadia étouffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les
+bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le
+vaste salon. Quand elle eut terminé, il se tourna vers elle.
+
+--Tu n'aimes pas cette musique-là? dit-il en la regardant avec une sorte
+de tendresse inquiète.
+
+--Pas beaucoup, cher père.
+
+--Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on
+aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous
+paraissait déjà compliqué; vous autres jeunes, vous avez changé tout
+cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du
+Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons
+vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?...
+
+La jeune fille écoutait, les mains jointes, la tête baissée; elle leva
+les yeux sur son père.
+
+--Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin.
+Tu veux, que tout serve à quelque chose? Tu ne comprends pas les belles
+choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes
+merveilleuses parce que cela fait travailler les couturières, et tu
+cueilles des roses qui valent cinq roubles la pièce parce que cela fait
+vivre les jardiniers... Tu m'as expliqué tout cela... mais moi, Nadia,
+j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les
+roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas à toi?
+
+--Vous êtes le meilleur des hommes et le plus adorable des pères,
+répondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous
+avez rempli votre tâche sur la terre en étant un brave officier, un bon
+père de famille, un propriétaire foncier des plus indulgents. Vous avez
+le droit d'aimer les roses pour elles-mêmes, mes robes parce qu'elles me
+vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux
+souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rêveries, sans que
+vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez
+indulgent pour votre enfant indocile, mon père, car elle vous aime
+par-dessus tout en ce monde!
+
+La paix était faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en état de
+lutter pour ce jour-là; rien ne répugnait plus à sa bonne nature que le
+ton de la réprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait
+seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de côté
+les idées désagréables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna
+au plaisir d'écouter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure
+un recueil complet de partitions italiennes.
+
+La pluie tombait toujours: Nadia, fatiguée, avait quitté le piano, et
+s'approchait de la fenêtre pour lire le journal, quand la porte
+s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit
+quelques mots à mi-voix.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant.
+
+--Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter
+les comptes pour le premier semestre de l'année.
+
+--Pourquoi ne vient-il pas lui-même?
+
+--Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous
+que je vous épargne cet ennui?
+
+--Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre
+utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des
+finances...
+
+Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à
+manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire,
+mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un
+paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger.
+
+Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une
+structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge;
+mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses
+yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain
+charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression
+rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en
+apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait
+d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse,
+dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe.
+
+--Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne?
+
+--Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en
+souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches.
+
+--Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste
+pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et
+pluvieux pénétrait à peine.
+
+Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près
+d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.
+
+--Vous avez apporté vos papiers? demanda-t-elle.
+
+--Oui, princesse.
+
+--Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi.
+
+Avec un geste qui exprimait à la fois son sentiment de l'honneur qui lui
+était fait et une certaine aisance familière, Féodor Stepline prit la
+chaise qu'on lui désignait et tira d'une volumineuse serviette une
+liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un à un, tout
+en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils représentaient sur un
+carnet à part. Quant la liasse fut complètement dépouillée, Nadia fit
+l'addition des chiffres qu'elle avait notés, et la vérifia à plusieurs
+reprises.
+
+Pendant qu'elle opérait ce travail, les yeux du jeune homme
+l'observaient attentivement, avec des expressions parfois très-diverses.
+Tantôt ils s'arrêtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le
+cou blanc, incliné vers le papier, sur les doigts effilés, chargés de
+bagues étincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites
+sur le carnet, et brillaient alors d'un éclat sombre et presque méchant.
+Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tête et tourna son
+visage vers Stepline.
+
+--Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle.
+
+--Exactement, princesse, répondit Féodor en reprenant un air officiel.
+Les voici.
+
+Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les
+passa un à un à la jeune fille, qui les vérifia soigneusement, en les
+mettant de côté à mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut été
+rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche,
+tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande
+douceur:
+
+--Maintenant, parlez-moi un peu de votre village.
+
+Féodor Stepline prit aussitôt un air grave.
+
+--Tout y va à souhait, princesse, dit-il; votre école est pleine
+d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes
+continuent néanmoins.
+
+--Parti? Pourquoi?
+
+--Il s'ennuyait, je pense, dit Féodor en baissant les yeux. Depuis
+longtemps il négligeait ses devoirs...
+
+--Pourquoi ne pas me l'avoir écrit? fit Nadia avec animation. Les
+classes ne devaient pas souffrir de sa négligence.
+
+--Elles n'en ont pas souffert, répondit le jeune homme, toujours avec le
+même air de modestie.
+
+--Qui donc suppléait le maître?
+
+--Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous
+déplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilité, mais je savais
+que vous aviez cette école extrêmement à cœur, et j'ai remplacé le
+maître toutes les fois qu'il a manqué sa classe.
+
+Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait
+la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrêta dans son élan,
+fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton
+calme:
+
+--Je vous remercie.
+
+Stepline n'avait pas remarqué ce changement; il reprit du même ton ému:
+
+--Tout le monde à la campagne est pénétré de la bonté de notre
+princesse. Les effets d'une initiative généreuse sont parfois bien
+divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne,
+plus d'un, qui ne songeait qu'à vivre honnêtement en remplissant son
+devoir, a compris que cela n'était pas suffisant, et s'est adonné à
+d'autres études. Le petit hôpital est trop petit, et mon père ne peut
+plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a
+en médecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer,
+n'est plus à la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune
+médecin, un officier de santé, tout au moins...
+
+--Qui se dévouera assez à la cause de ceux qui souffrent, pour
+s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles,
+sans distractions d'aucun genre...
+
+--J'avais pensé, reprit Stepline, de la même voix contenue et pour ainsi
+dire étouffée, que si notre princesse daignait m'encourager...
+
+--Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse.
+
+--J'aurais volontiers fait les études nécessaires... Ce n'est après tout
+ni très-long ni très-difficile, et alors...
+
+--Vous auriez consacré votre vie à notre petit hôpital? demanda la
+jeune fille, un peu troublée par cette proposition inattendue.
+
+Stepline la regarda.
+
+--Certes, dit-il.
+
+--Je vous croyais ambitieux.
+
+Une lueur singulière passa dans les yeux du jeune homme.
+
+--Ma plus haute ambition n'a jamais cessé d'être un simple vœu: celui de
+me rendre digne des bontés de notre bienfaisante princesse, de mériter
+un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner
+sur tous ceux qui l'approchent...
+
+Nadia baissa les yeux à son tour et se mordit les lèvres.
+
+--Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous
+pousse dans cette voie? dit-elle, sans témoigner d'émotion.
+
+Stepline prit une assurance nouvelle.
+
+--Vous nous avez enseigné et répété, princesse, dit-il, et vos
+enseignements ne sont pas tombés dans un terrain stérile, que l'homme
+est le fils de ses œuvres, et qu'il n'est pas de situation à laquelle ne
+puisse parvenir un homme vraiment résolu et intelligent. Vous nous avez
+cité de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant
+que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'était à
+cause de l'inégalité des conditions, mais que peu à peu ces distances
+s'effaceraient... Votre père a bien voulu affranchir le mien; je suis un
+homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer
+aux destinées que vous m'avez fait entrevoir?
+
+--Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reçu une bonne éducation.
+
+--Mon père n'a rien ménagé pour m'instruire, répondit Féodor. Il sait à
+peine lire lui-même, mais il m'a fait enseigner par le prêtre de notre
+église tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai
+passé deux ans à l'Université de Moscou...
+
+--Et vous vous résigneriez à consacrer votre existence à de pauvres
+souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrédule.
+
+--Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il à voix basse.
+
+Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux
+mains.
+
+--J'en parlerai à mon père, dit-elle. C'est à lui de juger ces
+questions-là.
+
+--Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme.
+
+--C'est l'affaire du prince, répéta Nadia. Quand repartez-vous?
+
+--Quand vous l'ordonnerez, répondit Stepline d'un ton soumis.
+
+--Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme.
+
+--Sans vous revoir?
+
+Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles.
+
+--Nous avons terminé nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps à
+vous donner. On vous écrira, relativement à la demande que vous venez de
+faire.
+
+--Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres?
+
+--Dans trois semaines environ; mais vous aurez la réponse de mon père
+bien avant cela.
+
+Stepline restait debout, dans une attitude humiliée.
+
+--Vous direz aux enfants de notre école que je leur sais gré de leur
+bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin
+d'eux... Nous enverrons un nouveau maître d'ici peu. En attendant, je
+vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins.
+
+Elle parlait avec une urbanité parfaite, mais sans le moindre abandon.
+Féodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et
+pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal joué.
+
+--Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tête.
+
+Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la
+salle à manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitôt
+la maison.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a conté, ce blanc-bec? demanda en français le prince
+qui sortait de son doux sommeil.
+
+--Il m'a compté vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches,
+mon père; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le
+semestre plus de trente-sept mille roubles.
+
+--Eh bien, tant mieux! fit Roubine en étouffant un bâillement; tu
+pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier à
+deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie
+chercher? Je t'en fais cadeau.
+
+--Non, merci, mon père, répondit la jeune fille d'un ton pensif. Je
+vous demanderai peut-être autre chose.
+
+--Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme
+cela toute la journée? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne
+put s'empêcher de rire.
+
+--Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles
+dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela.
+
+--Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est
+assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!
+
+Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le
+messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait
+l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire
+Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.
+
+--Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline?
+
+--Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le
+garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout
+autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un
+autre, cela me changerait.
+
+Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia
+pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un
+instant silencieuse.
+
+--Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien?
+
+--Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur
+l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la
+preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il
+ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M.
+Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait
+les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures
+les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres?
+Sont-ils assez bien tenus!
+
+Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille
+roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son
+inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique.
+
+Nadia ne riait pas.
+
+--Ce garçon complice de son père, dit-elle enfin, cela me passe! Comment
+concilier...
+
+--Concilier quoi? demanda le prince, amusé de la voir perplexe, car il
+aimait à la taquiner.
+
+En peu de mots, la jeune fille mit son père au courant des ambitions de
+Féodor.
+
+--Il t'a conté cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes?
+
+Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme...
+tout à coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrêta
+brusquement.
+
+--Peu importe, dit-elle: évidemment, c'est un vulgaire ambitieux.
+
+Son père la regardait avec une certaine inquiétude. Il leva un doigt en
+l'air.
+
+--Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes idées de nivellement des
+classes, tu pourrais faire naître dans des cerveaux détraqués des
+pensées que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbécile ne t'a
+pas manqué de respect, j'espère, que te voilà si déconfite?
+
+--Non, mon père, pas le moins du monde, répondit la jeune fille,
+profondément mortifiée au souvenir des paroles de Féodor: «Pour vous,
+que ne ferais-je pas?» Que lui répondez-vous?
+
+--Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre
+qu'il ait fini ses études, et que nous chercherons un officier de santé
+tout prêt.
+
+Nadia embrassa son père. La porte s'ouvrit, et Korzof entra.
+
+--Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se présenter de si
+bonne heure, et la journée me paraissait si longue, que je suis venu, au
+risque d'être importun...
+
+--Non, non! s'écria Roubine enchanté. Nous allons faire un whist avec un
+mort, en attendant le dîner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer
+une journée qui ne veut pas mourir.
+
+La table de jeu fut aussitôt dressée, et les trois partenaires
+s'assirent gravement autour, comme si c'eût été un autel, prêt pour
+quelque sacrifice. Avec l'entrée de Korzof une influence de joie et de
+bien-être semblait être répandue dans l'appartement. Ils jouèrent ainsi,
+jusqu'à l'heure du dîner, tout en causant de mille choses.
+
+Vers sept heures, une éclaircie se fit dans le ciel gris, et une bande
+jaune se montra à l'occident.
+
+--Miracle, il ne pleut plus! s'écria Roubine en ouvrant la porte de la
+terrasse.
+
+Une bonne odeur de verdure mouillée pénétra dans la salle à manger, et
+les trois amis se risquèrent au dehors. La vapeur d'eau montait de
+partout en un brouillard léger que perçaient à peine des points plus
+foncés représentant des édifices ou des masses d'arbres. Un peu de
+soleil apparut, éclairant d'une joie mélancolique les arbrisseaux encore
+abattus sous le poids de l'averse.
+
+--Ah! on revit! s'écria Roubine en se dégourdissant les jambes à grands
+pas.
+
+Nadia était restée sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits
+souliers. Korzof s'approcha d'elle.
+
+--S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous
+promener demain dans les parterres?
+
+Elle fit un signe d'approbation.
+
+--Me permettrez-vous de vous y rencontrer?
+
+Elle répéta le même signe.
+
+--Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignité.
+
+Elle comprit que celui-là était un homme; il savait le prix de ce qu'il
+demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la
+terrasse et se dirigea vers le salon, où elle s'assit devant le piano.
+Ses doigts errèrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment où
+les deux hommes vinrent la rejoindre.
+
+Entre la musique et la conversation, ils passèrent une soirée
+délicieuse.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands
+tilleuls et secouait sur les avenues une jonchée de fleurs ailées et
+odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia
+vint s'asseoir au bout des jardins, à l'endroit où ils rejoignent les
+allées qui coupent les taillis, et elle resta rêveuse un instant, les
+mains à demi enlacées sur ses genoux.
+
+Elle était seule; sa dame de compagnie lui avait demandé une heure de
+congé, et la jeune fille l'avait accordée, voyant dans ce hasard une
+intention providentielle. C'était donc un véritable tête-à-tête qu'elle
+allait accorder à Dmitri Korzof, car les rares passants n'étaient pas
+des témoins, et la société de Péterhof, à cette heure brûlante de la
+journée, se reposait à l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins
+des villas.
+
+Nadia avait à peine eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire,
+lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en
+l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son
+visage sérieux, presque rigide, décelait l'effort qu'il faisait pour
+conserver cette apparence.
+
+--Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, dit-il après l'avoir
+saluée. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave...
+en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains.
+
+Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti
+au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des
+notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste,
+presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque
+sainte.
+
+--Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui
+pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment...
+il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors,
+pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement.
+Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai
+heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez...
+
+La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard
+acheva la phrase commencée.
+
+À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de
+tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain
+le courage.
+
+--Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle.
+
+La jeune fille reprit son empire sur elle-même.
+
+--Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon
+esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous
+répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble,
+et puis...
+
+--Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.
+
+--Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne
+sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est
+la vraie base du bonheur...
+
+--Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en
+souriant.
+
+Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était
+familier.
+
+--L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.
+
+--Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof
+enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent,
+n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce
+n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui
+vous plaira.
+
+Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis
+soudain redevint grave.
+
+--J'ai fait un vœu, dit-elle, pendant que son beau visage
+s'assombrissait.
+
+--Un vœu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables
+serments?
+
+--Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse
+résolue à tenir, celui-là comme les autres.
+
+Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le
+perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui
+reprendre.
+
+--Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué.
+Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai?
+
+Nadia fit un signe affirmatif.
+
+--Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop
+d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que
+faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le
+chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez
+mon étoile.
+
+Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le
+cœur de la jeune fille.
+
+Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût
+jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du vœu la troubla
+aussitôt et détruisit toute sa joie.
+
+--Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret.
+
+Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le
+feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une
+goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible.
+
+--Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que
+je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui
+m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses
+que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de
+lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes
+semblables?
+
+--La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit
+Nadia.
+
+--Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé
+beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances
+intellectuelles ou morales!...
+
+--Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore
+de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres.
+
+Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit:
+
+--Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je
+crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère
+sympathie.
+
+D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main.
+
+--Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.
+
+Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à
+ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle
+pourrait bien s'être trompée.
+
+--Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému.
+
+Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort
+physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux
+comme une montagne.
+
+--Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez
+pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous
+dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions;
+et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune...
+
+--C'était un vœu téméraire, dit doucement Korzof.
+
+--Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur;
+mais il existe, ce vœu; je ne puis m'en dédire.
+
+--Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le
+jeune homme en lui prenant les deux mains.
+
+Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta.
+
+--Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous
+vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez
+bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument
+pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens
+d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que
+vous ne pouvez être!
+
+--Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce
+sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations
+généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon
+ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable
+résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de
+difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même,
+il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous;
+mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et
+moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en
+dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez
+pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je
+fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur?
+
+--Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux.
+
+--Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?
+
+Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le
+point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il
+souffrait et retint cette parole cruelle.
+
+--Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice
+que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion
+d'un sentiment loyal et sincère...
+
+--Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes
+âmes qui commettent les plus fatales erreurs!
+
+--Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune
+fille en se levant.
+
+--Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de
+chagrin.
+
+Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et
+pur.
+
+--Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui
+travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité...
+
+--Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la
+retenant du geste.
+
+--Non: la Russie ne manque pas d'officiers.
+
+--Alors vous refusez?
+
+--J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret.
+
+--Princesse, ajouta-t-il à voix basse.
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins.
+
+Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il
+serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un
+regard en arrière.
+
+Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait
+la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que
+Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant
+profondément.
+
+Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque
+mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante.
+Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur
+la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou
+sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même,
+tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui
+était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de
+coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui
+pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience.
+
+--Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on
+s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient
+triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire
+religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai
+pas fait de vœu, moi!
+
+Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où
+perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de
+reproches, qu'il feignit de ne pas voir.
+
+--Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de
+gaieté, que diable!
+
+Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes
+de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot
+dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une
+vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet
+de pied qui parut.
+
+--As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.
+
+--J'ai oublié, répondit-elle en rougissant.
+
+--C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et
+sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à
+réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante
+sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut
+qu'elle pleurait.
+
+À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments,
+si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec
+son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle
+pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop
+longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange
+d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se
+jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.
+
+Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais
+souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait
+parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses
+pérégrinations.
+
+--J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux,
+mais si bon cœur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras
+bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite
+chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte
+de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un
+repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les
+trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a
+dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou
+demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il
+n'y a pas de bonne partie sans lui.
+
+Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain
+soucieuse.
+
+--As-tu des réponses? reprit-il.
+
+--Oui; tout le monde viendra.
+
+--Parfait! Tâche que ce soit joli.
+
+--Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté.
+
+Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand
+salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée,
+«c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa
+satisfaction.
+
+De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des
+colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de
+fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un
+vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands
+candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans
+l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de
+coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste
+buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un
+reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient
+tout autour.
+
+Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités,
+qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces
+villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut
+réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde
+compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant
+aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle,
+montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun
+un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était
+l'objet.
+
+On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et
+les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables
+nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la
+terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première
+valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses
+devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses
+s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre
+eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une
+lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux
+vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles
+avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.
+
+--Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que
+la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids
+d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!
+
+Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus
+en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina
+devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable.
+
+--C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en
+souriant de l'air le plus aimable.
+
+--Déjà! faillit dire Nadia.
+
+Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La
+contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui
+emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux,
+et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas
+exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même
+les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une
+demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une
+pendule sonner onze heures.
+
+--Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et
+plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été
+jusque-là.
+
+Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut
+Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.
+
+Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot
+que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui
+fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement,
+elle fit un pas vers la porte.
+
+Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une
+joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa
+rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette
+étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et
+d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme.
+
+--On s'amuse ici, dit-il.
+
+--Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.
+
+--J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant.
+
+Roubine passait derrière eux.
+
+--Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton
+plaisamment bourru.
+
+--Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme.
+
+Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce
+que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et
+irréfléchie s'empara d'elle.
+
+--Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle.
+
+Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir,
+mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa
+un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un
+tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement
+indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit
+canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement
+tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.
+
+--Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant.
+
+--Vraiment? fit-elle d'un air de doute.
+
+--Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée
+pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez.
+
+--Soit! fit-elle avec un signe de tête.
+
+Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof
+commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de
+tout à l'heure.
+
+--Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos
+plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille,
+qu'elle lui avait laissé prendre.
+
+--Pourquoi pas? Mais où aller?
+
+Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance.
+
+--Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve
+justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici
+en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce
+sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia?
+
+--Certainement, mon père.
+
+--Alors c'est dit, quand?
+
+--Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?
+
+--C'est entendu, tu seras prête, Nadia?
+
+--Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire
+gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs
+jours.
+
+La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi
+heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets.
+Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de
+joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.
+
+--À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous
+donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!
+
+Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes
+les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du
+lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait
+bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en
+comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait
+toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse
+affirmative.
+
+À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le
+joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir;
+ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le
+gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le
+reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage
+écumeux.
+
+La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait
+l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise
+les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur
+gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans
+la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts
+des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et
+élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les
+îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société
+pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant
+voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de
+fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des
+membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se
+dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve
+immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de
+petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes;
+le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de
+solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins
+évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le
+frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les
+yeux.
+
+Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et
+apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La
+cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des
+palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la
+forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux
+aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des
+bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des
+yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques
+solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg
+les ponts trop rares.
+
+Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la
+forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de
+bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante
+s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie
+de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air
+transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À
+droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais
+qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce
+quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais
+encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux,
+puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent
+dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres
+en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés
+d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de
+cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des
+grandes fêtes.
+
+La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus
+rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau,
+qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la
+droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et
+imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre
+Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il
+tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques
+continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau
+dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits,
+et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques
+osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.
+
+C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que
+Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les
+attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de
+maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations:
+pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente,
+si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si,
+par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire
+qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en
+lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune
+fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien
+par se faire connaître.
+
+Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls.
+
+--Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls
+de mon grand-père! Dites, Korzof?
+
+--Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils?
+
+--Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune
+lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de
+planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique,
+sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se
+contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire
+croître.
+
+Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur
+amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les
+taquineries de son père.
+
+Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres,
+verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable
+couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et
+gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée
+par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques
+ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne
+troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent
+prendre leurs ébats autour des vieilles poutres.
+
+--Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof;
+si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de
+votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait
+pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice
+Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce
+côté-ci du pays.
+
+Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos
+de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en
+briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands
+massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés
+par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont
+les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une
+petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la
+couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la
+patine du temps et reparaissait à peine ça et là.
+
+--Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un
+yacht doublé en bois de citronnier...
+
+--Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le
+sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je
+fais vœu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me
+soit propice, je le bénirai.
+
+Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la
+vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés
+respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre
+donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le
+Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de
+buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et
+descendit dans le jardin, qui l'attirait.
+
+Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout
+solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils
+devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau
+nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce
+n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la
+nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot,
+du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été
+donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine
+presque abandonné.
+
+Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise
+semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent
+au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La
+chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère
+qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue
+miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes
+d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui
+conduisait au bord de la rivière.
+
+Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui
+fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était
+levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de
+l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de
+paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement
+de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être
+triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle
+avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui
+faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite
+passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.
+
+--Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour
+lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable;
+mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur
+est délicieuse.
+
+En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un
+coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un
+lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les
+osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard.
+La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la
+rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant
+comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient
+reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un
+vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de
+la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les
+vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec
+le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se
+reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes
+semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à
+l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait
+le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la
+solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la
+poursuite des insectes ailés.
+
+--Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire
+à Pétersbourg.
+
+La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut
+écouter attentivement.
+
+--Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que
+représente...
+
+Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui
+jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence.
+
+--Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému.
+
+Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait
+clairement dire: Oui.
+
+--...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de
+médecin.
+
+--Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face.
+
+--Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un
+oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et
+demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une
+façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il
+essayer?
+
+Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque
+entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le
+cacher, mais sa voix, le trahissait.
+
+--Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre
+chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du
+prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que
+j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski,
+quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est
+pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne,
+saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon
+domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de
+chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je
+serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse
+assez savant pour être directeur moi-même...
+
+Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le
+rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les
+ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère;
+les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls...
+
+Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands
+yeux d'où débordaient les larmes:
+
+--Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis!
+
+Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils
+restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit
+le couronnement de l'œuvre commune. Au bout d'un moment:
+
+--Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le
+contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient
+immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien;
+mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand!
+
+--Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.
+
+Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et
+qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.
+
+--C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous
+l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau!
+
+--Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.
+
+--Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité!
+
+Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient
+sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette
+résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec
+une forme définitive, immuable.
+
+--Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince
+en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne,
+vraiment je ne vois pas...
+
+Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la
+passerelle.
+
+Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit
+sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus
+posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement,
+ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.
+
+--Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté.
+
+--Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever.
+
+Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la
+croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint
+embrassés un instant.
+
+Quand il fut un peu revenu à lui:
+
+--Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie!
+Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme
+personne!
+
+Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main,
+puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:
+
+--C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À
+Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne
+l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!
+
+Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.
+
+--Et ce vœu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous
+écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence
+des vœux téméraires.» Eh, ma fille?
+
+Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras
+de son père, et d'un ton grave:
+
+--Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon
+père? dit-elle.
+
+--Parbleu! s'écria le prince.
+
+--L'aimeriez-vous autant s'il était ruiné?
+
+--Ruiné! vous êtes ruiné, Korzof? fit Roubine en s'arrêtant court.
+
+--S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi
+bien disposé à l'accepter pour gendre?
+
+--Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche
+pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête
+homme!
+
+Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux
+immobiles, fort émus.
+
+--Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai
+ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe
+qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière.
+
+Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui
+longeaient l'avenue.
+
+--Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.
+
+L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le
+silence.
+
+--C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en
+médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras
+des sangsues?--car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis
+plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au
+degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne
+brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche,
+pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut
+comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût
+autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous
+allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu!
+
+Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement
+roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:
+
+--Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes!
+
+Tout à coup il s'arrêta:
+
+--Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure
+pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu
+vous bénisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bénédiction d'un
+père appelle sur votre tête toutes les grâces du ciel.
+
+Ils restèrent muets, la tête baissée, sentant que quelque chose de grave
+s'accomplissait en eux à cette heure solennelle. Roubine se leva et se
+dirigea vers la maison.
+
+--C'est égal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les
+lèvres agitées par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton
+trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmière! Ô Nadia, quand
+l'impératrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang à la
+cour!
+
+--Je ne crois pas, mon père, dit la jeune fille en souriant.
+
+--Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je
+rie; sans cela je pleurerais comme un imbécile. Et le yacht? À présent
+que tu n'as plus le sou, mon gendre?
+
+--Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof.
+
+--C'est cher, une machine comme celle-là?
+
+--Cela vaut à peu près cent mille francs.
+
+--Très-bien, je te l'achète. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent,
+vous fonderez quelques lits de plus dans votre hôpital. Ça ne fait rien,
+mon Dieu! que c'est donc drôle d'avoir un gendre médecin! Tu
+m'empêcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre?
+
+--Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant.
+
+Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce
+qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là.
+
+Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille
+projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine
+inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des
+arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne
+reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son
+domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes
+d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à
+l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine
+de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien
+que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à
+Spask, et le mois d'août était très-entamé.
+
+--Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa
+provision de cigares.
+
+--Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce
+pas, Dmitri?
+
+--Il sera sous pression demain à cinq heures du matin.
+
+--Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui,
+par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?
+
+--Comme il vous plaira.
+
+Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'œil du maître à
+son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient
+absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit
+d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection
+fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des
+ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son
+attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le
+cours du fleuve.
+
+C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et
+chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de
+planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une
+maison. Les bateliers, pour la manœuvre, tournaient autour de la masse
+épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit
+passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires;
+parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent
+comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le
+niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à
+bord, au milieu des quolibets de ses camarades.
+
+Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les
+faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres
+s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre,
+espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface
+brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout
+devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient
+lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour
+les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince
+et de sa fille, qui venaient le rejoindre.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en
+s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère.
+
+--C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de
+Pétersbourg, répondit le jeune homme.
+
+--Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires?
+
+--Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger
+d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont
+passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask.
+
+La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve
+brillant comme de l'étain neuf.
+
+--Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à
+pleine voix, chantez-nous quelque chose!
+
+Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt
+une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en
+mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en
+temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un chœur à quatre
+parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit.
+Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au
+tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient
+à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de
+leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le chœur, à intervalles
+égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il
+n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une
+barque solitaire.
+
+Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans
+l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il
+ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée.
+
+--Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons
+nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela,
+Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile,
+par esprit d'égalité?
+
+--Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement
+qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre.
+
+--Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un
+lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens!
+Ils n'en ont pas l'habitude.
+
+--Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.
+
+Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis
+délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si
+étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés.
+
+Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand
+on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille
+maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son
+existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie
+souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence.
+Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les
+paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des
+ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire
+exécuter de fond en comble.
+
+--Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu
+tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant
+pour nous.
+
+En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures
+quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille,
+causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia
+jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres
+moussues...
+
+--C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est
+là-bas!
+
+Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui
+sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible.
+
+--Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.
+
+Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.
+
+--Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne
+seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je
+profitais de cela pour te déshériter?
+
+--Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir.
+
+Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère.
+
+--Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce
+beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il
+y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages
+qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu.
+
+Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son
+fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur
+fondation projetée.
+
+Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au
+port dans Saint-Pétersbourg.
+
+La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice
+au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit
+le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se
+mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg
+commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve.
+
+--Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui
+s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un
+instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et
+nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne
+pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit.
+
+Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant
+que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils
+reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.
+
+La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé
+leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions
+avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand
+vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria:
+
+--Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?
+
+Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de
+Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même
+temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour
+reparaître plus brillante et plus sinistre.
+
+--Un incendie! Allons voir, dit Roubine.
+
+Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais
+nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne
+soit pas rare,--grâce à l'abondance des constructions en bois,
+essentiellement inflammables,--au cri: _Pajar_ (incendie)! chacun quitte
+son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité
+est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les
+plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments
+enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes
+dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers
+atteler sa voiture ou son traîneau.
+
+--Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en
+arrière.
+
+La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient
+voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit
+à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les _yarles_
+des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression
+pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié;
+on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des
+pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le
+roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu
+encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel
+comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche.
+
+--Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le cœur
+indiciblement serré.
+
+--Le marché au foin, je pense, répondit Korzof.
+
+--Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine...
+
+Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au
+tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient
+majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air
+tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le
+feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le
+fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les
+maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.
+
+Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:
+
+--Les ponts!
+
+Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre
+était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre,
+mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac
+Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre
+de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois.
+Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du
+passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce
+traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité
+considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le
+passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les
+îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier
+pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris
+enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes
+les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage;
+c'était une ruine incalculable.
+
+Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi
+la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par
+des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une
+précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le
+long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa
+tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.
+
+--Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le
+succès de la manœuvre.
+
+À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.
+
+Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés
+coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit
+jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre
+de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche,
+requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du
+Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui
+n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient
+disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.
+
+Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble
+fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de
+plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en
+emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air
+tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de
+fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en
+plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant
+toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se
+distinguaient avec une netteté étonnante.
+
+Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux
+de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin
+de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des
+brûlots.
+
+--Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.
+
+En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva,
+où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu
+être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux
+mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur
+présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant
+principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont
+Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.
+
+C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on
+prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout
+instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi
+étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils
+n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le
+feu.
+
+--Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses
+hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.
+
+Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur
+le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le
+rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes,
+repartait pour l'endroit menacé.
+
+Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à
+ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait
+dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se
+plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au
+service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse
+enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques
+avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient
+échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire:
+deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une
+dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et
+jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice.
+Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un
+être intelligent.
+
+--Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la
+guettait.
+
+Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manœuvre;
+le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une
+troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais
+l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.
+
+--À droite! cria Korzof.
+
+Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un
+coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri
+d'horreur.
+
+--Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi...
+
+Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà
+dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord.
+
+--Au canot! cria-t-il.
+
+Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la
+chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le
+fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter
+secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart.
+
+Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en
+avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht,
+toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un
+coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant
+s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge.
+
+--Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret.
+
+Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage
+enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée
+plus beau qu'un demi-dieu.
+
+--Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye.
+Polycrate a jeté une bague à la mer,--nous y jetons notre navire,--et
+nous gardons notre félicité.
+
+Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de
+longue date.
+
+--Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté.
+
+--Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me
+permettra de fonder cinquante lits de plus!
+
+Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement
+posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial;
+et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri
+Korzof.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Après le premier brouhaha qui suivit les fiançailles publiques de la
+jeune princesse, l'animation commença à se calmer; on s'était d'abord
+récrié sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il était
+absurde. Est-ce que Pétersbourg ne comptait pas assez d'hôpitaux? Est-ce
+que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu'à regarder la foule
+des étudiants pressée aux cours de la Faculté de médecine, pour
+s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de médecins. Bref,
+après avoir exalté jusqu'aux nues le dévouement des fiancés, on les
+couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage eût pu le prévoir.
+
+Ils ne s'inquétaient guère de tous ces bruits, absorbés qu'ils étaient
+dans les préparatifs de départ et dans les préoccupations multiples
+qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'était réservé
+qu'une petite terre, d'un revenu médiocre, afin, disait-il, de ne pas
+perdre complètement l'habitude de la propriété. Les fonds résultant de
+cette vente devaient, au fur et à mesure qu'ils rentreraient, servir à
+payer les dépenses de l'hôpital naissant et être placés de façon à
+fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence
+impériale s'était déjà manifestée, outre le don du terrain, par la
+promesse d'une somme annuelle très-importante; la jeune fiancée avait
+déclaré ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour
+la fondation nouvelle, et tout promettait à la grande œuvre des jeunes
+gens l'avenir le plus brillant.
+
+La seule ombre de ce tableau était le départ prochain de Korzof pour
+Paris, où il se promettait de passer sa première année d'études
+médicales. À force de parler des mêmes choses, de retourner les mêmes
+idées, il s'était si bien identifié avec Nadia, que la pensée d'une
+séparation était pour eux une véritable douleur. Le prince avait bien
+proposé d'aller passer l'hiver à Paris, «pour dorer la pilule»,
+disait-il; mais le jeune homme lui-même eut la force de refuser.
+
+--Je sais bien que je ne travaillerais pas sérieusement, dit-il; n'ayons
+pas du courage à moitié seulement, soyons véritablement forts.
+
+À la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue à la vie mondaine,
+se prépara de son côté à des devoirs plus sérieux que ceux qu'elle avait
+accomplis jusque-là. Elle sut partager son temps de façon à consacrer
+chaque jour plusieurs heures à ses études, et cependant elle accomplit
+tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualité.
+L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois
+de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite
+d'adieu aux constructions déjà avancées de l'hôpital.
+
+L'hiver avait arrêté pendant plusieurs mois les travaux de bâtisse,
+mais, dès les premiers beaux jours, on avait mis à l'œuvre tant
+d'ouvriers, que l'énorme bâtiment sortait de terre littéralement à vue
+d'œil. Nadia fit le tour des travaux, s'avança sur toutes les planches
+qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina
+les travaux de canalisation pour l'aménagement des eaux; très experte
+désormais dans l'étude des plans, elle causa longuement avec
+l'architecte, et partit enfin, le cœur gonflé d'une joie orgueilleuse.
+
+--Je n'y comprends rien, disait son père, ébahi; elle en remontre à
+l'architecte, et elle connaît la qualité des briques mieux que
+l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques?
+
+Pour toute réponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir même
+elle envoya à son fiancé une longue lettre où le détail des travaux
+exécutés tenait moins de place que l'épanchement joyeux de son âme. Elle
+croyait déjà voir l'hôpital terminé offrir à l'œil reposé ses longues
+files de lits propres et bien tenus.
+
+--Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous
+ceux qui y seront entrés en sortiront guéris et triomphants.
+
+Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande propriété du
+gouvernement de Smolensk.
+
+Le vieil intendant les reçut à l'arrivée, toujours pleurnichant et
+geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grâce à cette
+habitude de se plaindre de tout: du temps, des récoltes, de son époque
+et de sa santé, il s'était mis de côté une jolie fortune, et il avait
+trompé le plus complètement du monde ceux à qui il avait affaire. Se
+pouvait-il, pensaient les âmes simples, que cet homme toujours à deux
+doigts de la mort fût capable de mystifier volontairement son prochain?
+
+C'est ainsi qu'il s'était acquis une aisance plus que dorée, grappillée
+sur les biens de son maître, et augmentée de jolis pots de vin,
+consentis ou extorqués; pour lui, l'important était qu'ils entrassent
+dans sa poche; une fois là, ils étaient bien sûrs de n'en plus sortir.
+Mais quoiqu'il fût riche, quoique les paysans des environs eussent pu,
+en causant entre eux avec franchise, estimer à quelques roubles près un
+gros capital pour lequel ils lui payaient des intérêts énormes, on ne le
+voyait jamais que graisseux et rapiécé. À peine en l'honneur des maîtres
+se hasardait-il à tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire;
+quant à son bonnet de fourrure, rongé jusqu'à la peau, personne n'eût
+seulement songé à le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans
+son bonnet, Ivan Stepline n'eût plus été lui-même.
+
+Son fils Féodor se tenait à ses côtés, droit comme un peuplier, écoutant
+les jérémiades du vieillard d'un air à la fois ennuyé et convenable. Ces
+plaintes prolixes n'étaient plus à la mode, et lui, qui se piquait
+d'être de son temps, devait souffrir intérieurement, en voyant son père
+jouer ce rôle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince
+et sa fille, tête nue et sans dire un mot. Arrivé dans la grande salle,
+il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres à
+lui donner, et, sur leur réponse négative, il se retira; Ivan Stepline
+fut alors bien forcé de le suivre.
+
+Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait déjà les jardins et les
+serres de son beau domaine. Elle avait toujours aimé cet endroit, où
+parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mère, qui l'avait
+tendrement chérie. C'est là que la princesse était née, c'est là qu'elle
+avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'église, qui se dressait
+en face du château, que reposait son corps depuis de longues années.
+Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiancée
+triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins
+des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs
+qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulièrement perdu de leur
+importance et de leur intérêt; toute sa vie antérieure se noyait dans la
+splendeur de sa joie présente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant
+elle.
+
+Vers onze heures, elle revint à pas lents vers la maison, portant une
+brassée de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le
+seuil, elle trouva son père, prêt à sortir; ils se dirigèrent
+silencieusement vers l'église, où le prêtre les attendait vêtu de sa
+chasuble de deuil. Au milieu du chœur, sur une petite table recouverte
+d'une fine nappe de toile, était placée une assiette pleine de riz cuit
+à l'eau, où des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service,
+la livrée, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans,
+s'étaient groupés dans l'église et ouvrirent respectueusement un passage
+au prince et sa fille, qui se rangèrent à la place d'honneur, réservée
+aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le côté gauche,
+à l'intérieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui
+fait vis-à-vis au groupe des chantres, est tout près des images du
+Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui
+sépare le tabernacle de l'église proprement dite.
+
+Le prêtre salua les fidèles, en commençant par les seigneurs, puis
+s'adressant au chœur, et ensuite à la foule massée dans l'église, il
+prit un encensoir fumant que lui présentait le diacre, revêtu comme lui
+d'ornements de deuil, et il offrit l'encens à l'assiette de riz,
+destinée à représenter dans les cérémonies funèbres le corps de la
+personne défunte pour laquelle se disent les prières des morts. Il
+entonna ensuite les versets funéraires, auxquels le chœur répondit sur
+un mode plaintif.
+
+La cérémonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand
+elle fut terminée, Roubine s'approcha d'une dalle, située un peu à la
+droite du chœur; il y resta un instant incliné, le visage pâle et
+pensif. Nadia s'agenouilla près de lui et laissa glisser son bouquet sur
+la pierre qui recouvrait le caveau où reposait sa mère. De plus loin
+qu'elle se souvînt, ce pieux pèlerinage était le premier acte de leur
+séjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse
+pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prière à la
+chère morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu
+l'entendre: «Mère, je suis heureuse, bénis-moi dans mon nouveau
+bonheur!»
+
+En sortant de l'église, le prince et sa fille échangèrent quelques
+paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus
+particulièrement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On
+était au temps du servage, mais Roubine était aimé de tous ses serfs.
+Ils eussent préféré un intendant moins rapace; à ce mal, nul ne
+connaissait de remède: tous les intendants, sauf quelques différences
+inappréciables, étant à peu près du même acabit; mais les rigueurs de
+Stepline étaient bien adoucies par la présence annuelle du maître, qui
+voyait de ses propres yeux l'état du pays, écoutait volontiers les
+doléances et ne refusait jamais de donner du bois pour bâtir une isba
+neuve, quand la vieille était décrépite. Nadia s'enquit de son hôpital,
+où tout allait à merveille, grâce au nouvel officier de santé, qui
+s'était trouvé être un homme actif et résolu, ancien chirurgien de
+régiment, et qui avait établi dès le premier jour une discipline
+militaire, fort utile toujours près des malades, mais plus utile
+peut-être que partout ailleurs en Russie, où chacun est tant soit peu
+disposé, par tempérament, à laisser les choses se faire toutes seules.
+
+L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit congé de
+ceux qui l'entouraient, pria le prêtre de venir quelques heures plus
+tard dire les prières et bénir la maison, pour en chasser tout malheur,
+ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra
+chez lui avec sa fille. Dans l'après-midi, les prières furent dites en
+effet, une collation fut offerte au prêtre et au diacre; après quoi, la
+vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs.
+
+Le lendemain de cette journée bien employée à l'heure où Roubine et
+Nadia venaient de passer après déjeuner dans un salon frais, situé au
+nord, où ne se hasardaient guère les mouches, ce fléau de la Russie en
+été, Stepline montra son nez bourgeonné dans l'embrasure de la porte,
+toujours ouverte.
+
+--Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obséquieuse politesse.
+
+Un signe de tête affirmatif l'ayant rassuré, il introduisit dans le
+salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se présenter
+de biais, pour tenir moins de place sans doute.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux.
+
+--Voilà, _batiouchka_, répondit l'intendant, en se servant d'un terme
+affectueux qui signifie littéralement: mon petit père, et qui s'emploie
+en parlant aussi bien aux supérieurs qu'aux inférieurs, avec moins de
+cérémonie que le mot _barine_, qui signifie maître ou seigneur. Vous
+savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garçon; il a eu l'honneur
+de vous porter vos revenus au mois de juin.
+
+--Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe
+et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien?
+
+--Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'âge à se marier, qu'en
+pensez-vous?
+
+Les yeux pénétrants du vieillard allaient de Roubine à Nadia, avec la
+régularité d'une de ces horloges de la forêt Noire où l'on voit un lion
+qui roule un regard à la fois féroce et débonnaire.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? répondit Roubine en retournant
+la page de son journal, derrière laquelle il disparut momentanément en
+entier. C'est son affaire, à ce garçon.
+
+Nadia avait rougi, plus de colère que de honte; elle resta immobile et
+impassible.
+
+--C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a proposé une fiancée pour mon
+fils, une jolie fille, bien élevée, et riche... et, sans votre
+assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre
+assentiment et celui de la princesse...
+
+Ses yeux continuaient à aller de l'un à l'autre. Nadia se leva et prit
+un livre sur la table.
+
+--Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal.
+Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la
+fiancée dont tu parles?
+
+--Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple
+fille d'intendant, comme mon Féodor est fils d'intendant. Nous autres,
+nous ne pouvons pas prétendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai,
+princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne
+gâte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une ménagère, c'est tout
+ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse?
+
+--Évidemment, répondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder
+bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous
+aviez donc pensé à autre chose?
+
+Elle avait parlé d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du
+vieillard se trouvèrent immobilisés sous ses paupières baissées.
+
+--Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrément?
+
+--C'est mon père qui est maître ici, dit-elle avec hauteur,
+adressez-vous à lui.
+
+--Mon prince, ce mariage a votre agrément? répéta Stepline d'un ton
+soumis.
+
+--Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrité par la tournure
+bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien,
+vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde
+pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous êtes libre, votre fils
+est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui
+semblent convenables, je n'ai rien à y voir.
+
+--Mais, insista le veux madré, en reprenant son ton plaintif habituel,
+si Votre Altesse retire ses bonnes grâces à mon fils après moi, et qu'il
+ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses
+pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera marié?
+
+Roubine éclata de rire.
+
+--Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prévoir les
+malheurs de loin! Eh bien, écoute-moi: je sais que tu me voles et que tu
+pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop
+sévères; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans
+l'ordre. Mais, s'il dépasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le
+chasserai impitoyablement, quand même il aurait à ses trousses deux
+douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles.
+
+--Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rusé personnage,
+en rendant la liberté à ses deux yeux.
+
+--Puisqu'on te le dit!
+
+--Alors vous permettez que le fiancé se présente devant vous avec la
+fiancée?
+
+--Où sont-ils? fit Roubine surpris.
+
+--Dans l'antichambre, où ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse.
+
+Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les côtes.
+
+--Mon Dieu! Stepline, s'écria-t-il entre deux éclats de rire, tu es bien
+ce que l'on peut appeler un homme de précautions; tu me feras mourir de
+joie!
+
+Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de
+l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse;
+doucement, sans parler, elle posa la main sur l'épaule du prince, qui
+reprit sur-le-champ son sang-froid.
+
+--Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire
+attendre.
+
+Stepline sortit, après avoir fait trois grandes salutations, plus bas
+que la ceinture.
+
+--Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille,
+partagé entre une nouvelle envie de rire et un certain étonnement de
+toute cette conversation.
+
+--Je pense que cet homme est très-rusé, et que vous ferez bien de le
+surveiller, ainsi que son fils; vous êtes trop bon, mon père; vous ne
+songez jamais qu'avec tant de bonté vous puissiez vous faire des
+ennemis, et cependant Stepline nous déteste...
+
+Roubine, pétrifié de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte
+se rouvrit et laissa passer les fiancés, qui entrèrent en se tenant par
+la main.
+
+La jeune fille n'était ni laide ni jolie; son visage, d'une fraîcheur
+éblouissante, comme celui de presque toutes les filles de son âge et de
+sa condition, était très-ordinaire. Elle était destinée, selon toute
+apparence, à être une bonne ménagère, une épouse modèle, une mère de
+famille sans reproche, et à engraisser vers la trentaine d'une façon
+désolante. Nadia la regarda avec un certain dédain, que le fiancé
+surprit dans un coup d'œil rapide. Il rougit jusqu'à la racine des
+cheveux et s'avança les yeux baissés vers le prince; arrivé devant lui,
+ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste,
+avant qu'ils eussent accompli le cérémonial.
+
+--Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moitié bienveillant,
+moitié railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres! À peine les
+dents de lait vous sont-elles tombées que vous songez déjà à vous
+marier!
+
+--Tant mieux, mon père, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps
+d'être heureux.
+
+Un regard passa sur les paupières baissées de Féodor, et sa mâchoire se
+contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son
+visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale déférence d'un
+subordonné devant ses supérieurs.
+
+--Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire à votre santé.
+
+Nadia sonna, et aussitôt parut un plateau garni de verres et de carafes
+contenant des vins étrangers décantés avec soin; le sommelier, qui
+savait les usages, avait préparé d'avance cette inévitable marque
+d'hospitalité. Les verres furent remplis, le prince éleva le sien en
+disant: À votre prospérité! Les assistants firent de même en répondant:
+Longue vie à Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On
+échangea un salut, et les verres furent vidés d'un seul coup, comme il
+convient à de vrais Russes. Puis les fiancés et le vieux Stepline se
+levèrent et se retirèrent avec un dernier salut.
+
+Lorsque la porte de la pièce voisine se fut refermée sur eux, Roubine
+regarda sa fille d'un air comique.
+
+--Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en
+français. Je conçois que son futur n'en paraisse pas enthousiasmé; il ne
+semble pas considérer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia?
+
+La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son père un
+regard ferme, d'où toute fausse honte, tout embarras puéril avait
+disparu.
+
+--Le vieillard, dit-elle, est un être retors, mais que je ne crois pas
+méchant, bien qu'il nous déteste par principe. Quant au fils... ne vous
+y trompez pas, mon père, sous son vernis de manières relativement
+correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait.
+
+--Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu là? Pourquoi nous
+haïrait-il?
+
+--Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne
+l'est-il que de ce qu'il nous a volé. Parce que nous sommes civilisés,
+et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes
+supérieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont
+destinées à être déjouées...
+
+--Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes à
+toutes les ambitions?
+
+--À toutes les ambitions saines et loyales, oui mon père! Mais celui-ci
+ne veut ni être plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut
+dominer pour tyranniser; être puissant non pour créer, mais pour
+détruire; être riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux
+qui souffrent... Ces ambitions-là sont les plus fréquentes, par
+malheur... Cet homme n'en connaît pas d'autres!
+
+--À quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince bouleversé.
+
+--Je ne saurais vous le dire exactement, répondit-elle en se troublant
+un peu.
+
+Féodor Stepline ne lui inspirait assurément ni sympathie ni pitié, mais
+elle redoutait chez son père la plus terrible des colères s'il apprenait
+ce qu'elle avait deviné, lors de son entrevue à Péterhof avec le fils de
+l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la
+fureur des hommes violents, elle voulait éviter un esclandre, et elle
+savait le prince d'une violence extrême.
+
+--Vous savez, mon père, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent
+sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la
+prudence: méfiez-vous de Féodor Stepline beaucoup plus encore que de son
+père!
+
+--Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, répondit le prince avec une
+soumission vraiment touchante; mais je veux bien être pendu si je
+comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de même, mais
+c'est bien pour t'obéir.
+
+Féodor se maria huit jours après. La noce fut somptueuse, à la façon du
+moins des noces de la classe sociale à laquelle il appartenait et dont
+le luxe n'a rien de raffiné ni d'élégant. La veille du mariage, la
+fiancée, qui était retournée chez ses parents, fut conduite à la maison
+de bains de son village réservée aux femmes, avec toute la pompe de
+rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra
+avec elle dans l'étuve, où elle fut savonnée, frottée, étrillée à grand
+renfort de _tille_[1] en guise d'éponge, et de verges de bouleau encore
+garnies de leurs feuilles, pour terminer la cérémonie. Après quoi, on
+servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'étuve et là, dans
+cette chaleur de trente-cinq degrés, elles chantèrent des chansons et
+dansèrent plusieurs heures. Quand la fiancée sortit de là, elle était
+aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou fraîchement
+vernie.
+
+[Note 1: _Tille_, sorte d'étoupe extraite de l'écorce de tilleul.]
+
+De son côté, le fiancé avait subi le même traitement dans les bains des
+hommes, où les rafraîchissements avaient plutôt consisté en spiritueux
+qu'en solides; pendant ce temps, des chariots traînés par le plus grand
+nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, déposaient dans une maison
+préparée depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais été habitée,
+le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs
+qu'élégants, furent rangés dans les deux pièces dont se composait la
+demeure, suivant un ordre toujours le même dans toutes les maisons; une
+armoire triangulaire, nommée kiota, spécialement réservée aux images
+saintes, fut placée dans le coin consacré, garnie seulement d'une toute
+petite image, destinée à sanctifier la maison en attendant les autres,
+qui ne devaient venir qu'avec la future elle-même. Les coffres de bois
+peint et orné de fleurs rouges et jaunes furent transportés dans la
+chambre du fond; ils contenaient le linge et les vêtements de la jeune
+fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son
+existence, les meubles européens n'ayant encore à cette époque aucun
+accès dans les maisons de la bourgeoisie russe.
+
+Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fiancé, formèrent
+un grand cortège composé d'autant de télègues (charrettes) qu'ils purent
+en rassembler, et allèrent dès le matin chercher la mariée dans son
+village. La course était longue; ils ne revinrent que dans l'après-midi.
+Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs troïkas enrubannées,
+les cloches de l'église sonnèrent, car c'était une noce très brillante,
+et le futur se rendit à l'église, pour attendre celle qui dans quelques
+instants serait sa femme. Elle entra presque aussitôt, pendant que les
+chevaux couverts de sueur défilaient lentement devant le parvis, et que
+les chantres, qui avaient salué l'arrivée de Féodor par une antienne,
+chantèrent un chant de bienvenue. Le père de la jeune fille la conduisit
+près du futur devant un pupitre recouvert d'une étoffe brodée, où ils
+se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prêtre, escorté
+du diacre, sortit alors du tabernacle, et la cérémonie commença. Chacun
+des époux reçut un cierge allumé orné de roses blanches, de fleurs
+d'oranger et de nœuds de ruban blanc, qui devait, après avoir brûlé en
+cette circonstance, être conservé pieusement pour ne plus être allumé
+que dans des occasions très-solennelles de la vie de famille, telles que
+naissances, morts ou périls graves, et le oui irrévocable fut échangé.
+Un morceau de satin rose fut alors étendu devant eux; toutes les jeunes
+filles de l'assistance allongèrent le cou pour voir si la jeune femme
+parviendrait à y poser le pied la première, car ce serait pour elle le
+présage d'une autorité incontestée dans la mai$on de son époux; mais
+Féodor avait déjà écrasé de sa botte le coin encore mal déplié du
+satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre maître que lui-même.
+La jeune femme baissa tristement la tête, prête à pleurer; les anneaux
+furent remis aux mariés et passés à leur doigt, puis échangés; leurs
+flambeaux, qu'on leur avait ôtés des mains pour faciliter cette
+opération, leur furent rendus, et les garçons d'honneur, appelés à
+prêter leur concours, reçurent du prêtre les deux lourdes couronnes de
+métal doré, ornées d'images saintes en porcelaine émaillée, qu'ils
+avaient mission de tenir au-dessus de la tête des jeunes gens. Ceux-ci
+burent par trois fois tour à tour à la même coupe le vin béni, qui
+représente la vie; puis le prêtre, réunissant leurs mains sous un pan de
+son étole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui
+supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garçons d'honneur
+suivaient les mariés, tenant les couronnes au-dessus de leurs têtes,
+ainsi qu'on le fait pour les gens favorisés de la fortune, car les
+pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements
+de métal, tandis que les riches se sentiraient blessés par cet incommode
+fardeau.
+
+La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à
+ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies
+de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna
+de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa
+présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive,
+Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient
+dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru
+l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux
+époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur
+l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son
+doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui
+rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les
+mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le
+petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image
+sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette
+journée.
+
+Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa
+devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus
+belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des
+vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis
+et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière
+au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin,
+rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression
+farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père.
+
+--Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?
+
+--Oui, mon père, ce n'est rien.
+
+Et elle parla d'autre chose.
+
+Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du
+village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le
+château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent
+régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne
+prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de
+recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans
+l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient
+encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt...
+
+Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste
+n'apporta point de lettre de Korzof.
+
+--C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier.
+
+--Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son
+visage douloureusement contractés.
+
+Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée
+dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou
+accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis
+elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient
+sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait
+machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta
+longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui
+brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre
+approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une
+chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur
+l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à
+Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre
+demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à
+parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les
+comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait
+paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et
+son repos fut agité par des rêves inquiets.
+
+Le lendemain, la poste apporta une quantité de correspondances, que
+Nadia éparpilla d'un geste sur la grande table; l'écriture de Korzof ne
+s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son père, et la
+consolation banale qui montait aux lèvres de celui-ci s'arrêta court à
+la vue du souci profond qui avait déjà creusé les traits de sa fille.
+
+--Demain, dit-il.
+
+Et il sortit, ne trouvant rien à ajouter.
+
+Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un
+instant caressé, qu'une lettre pouvait s'être perdue, fut démenti par la
+prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir
+du huitième jour, où la troisième lettre aurait dû arriver, Nadia, après
+avoir versé une tasse de café à son père, comme elle le faisait chaque
+jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur était
+familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible
+lassitude.
+
+--Mon père, dit-elle, Dmitri est malade, peut-être mort... Allons le
+retrouver!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre;
+la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui
+couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins
+fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir
+devant quelque invisible ennemi.
+
+Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune
+réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des
+voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre.
+Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de
+déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien
+n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps;
+mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur
+quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à
+sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus
+douloureux.
+
+--Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin
+et Cologne.
+
+--À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant
+tristement.
+
+Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de
+l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi.
+Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille.
+
+--M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.
+
+--C'est ici, monsieur; il est bien malade.
+
+--Qu'est-ce qu'il-a?
+
+--Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur.
+Est-ce que monsieur vient pour le voir?
+
+--Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai
+fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez
+le prince Roubine.
+
+--Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine
+d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne
+la peine de passer par ici.
+
+--Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.
+
+--Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.
+
+Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre
+spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une sœur de charité,
+debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit
+dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés
+avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux
+brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en
+parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la
+main brûlante qui gisait sur le drap.
+
+--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?
+
+Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à
+lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et
+reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et
+la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de
+pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement
+la ressemblance de cette image aimée. La sœur de charité s'approcha et
+lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la
+reconnaissait presque toujours.
+
+--On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?
+
+--Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts
+tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience.
+Qui est venu?
+
+La sœur interrogea la jeune fille du regard.
+
+--Nadia, dit doucement celle-ci.
+
+--Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette
+fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.
+
+La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se
+laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans
+quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra
+ses doigts et s'endormit profondément. La sœur constata la température
+du corps, qui avait sensiblement diminué.
+
+--C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine.
+Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer
+votre adresse.
+
+Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres
+et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les
+épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture.
+
+Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le
+cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence
+autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour
+le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est
+l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les
+circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient
+plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que
+Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois
+dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer
+par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui.
+Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et
+inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un
+beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion
+d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait
+maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et
+d'invraisemblable.
+
+Une joie profonde remplit le cœur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant
+les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se
+faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à
+quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant
+pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et
+dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait
+là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi
+qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et
+l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof
+avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre
+part à la grande œuvre de compassion et de fraternité.
+
+Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils
+partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement
+le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de
+celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de
+cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté
+l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore!
+c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer
+l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser
+apprendre par d'autres,--d'autres spécialement créés pour cela par une
+Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle
+avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne
+rien faire!
+
+Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le
+médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être
+question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable
+fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet
+attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites
+émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour
+dans ce beau pays.
+
+--C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de
+se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot.
+
+Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que
+le _chez-soi_ ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait
+horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y
+rencontre.
+
+--Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que
+vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose
+de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.
+
+--Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus
+sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré
+qui ne sait plus retrouver son pâturage.
+
+--Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg,
+loin duquel vous ne pouvez vivre?
+
+--Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,--je ne
+dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr...
+
+--C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez à taquiner
+son futur beau-père. Ils se mirent tous trois à rire. Et cela ne vous
+fait pas pitié de me laisser derrière vous, comme un pauvre colis oublié
+dans une gare?
+
+Nadia jeta un regard sur son fiancé, encore si maigre et si pâle. Elle
+sentait bien que depuis quelque temps son père s'ennuyait de cette
+existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la
+pensée de laisser Dmitri seul, absorbé dans ses travaux arides, sans
+distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus
+apporter à l'étude un esprit assez libre...
+
+--Pourquoi diable voulez-vous être médecin? s'écria Roubine. Vous êtes
+comte, ça me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais
+contente!
+
+Il adressait à sa fille un geste moitié grandeur, moitié tendre. Nadia
+crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort
+délicat, qu'elle n'avait encore osé aborder.
+
+--Père, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez
+à Pétersbourg...
+
+--Eh bien, et toi?
+
+--Moi... c'est moins urgent... l'hôpital marchera très-bien sans moi;
+d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y êtes aussi
+entendu qu'un entrepreneur...
+
+--Ce n'est pas exact, gronda le prince, charmé néanmoins; mais je ne
+comprends pas.
+
+--Vous allez retourner à Pétersbourg; la maison est prête à vous
+recevoir; on a posé les tapis, cloué les tentures et tout ce qui
+s'ensuit; vous serez heureux là-bas, comme un oiseau qui a retrouvé son
+nid; et puis le club Anglais...
+
+--Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite!
+
+Elle s'approcha de son père avec un geste câlin, contre lequel il se
+savait sans ressources.
+
+--Moi, dit-elle, pendant ce temps-là, je resterai à Paris avec mon mari.
+
+Dmitri avait bondi et s'était emparé de la main de la jeune fille:
+Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un
+qui l'imploraient de façon à attendrir des pierres.
+
+--Eh bien, voilà une idée! s'écria-t-il, se marier à l'étranger, sans
+trousseau, sans famille; et puis cette autre idée! se débarrasser de
+moi, m'envoyer là-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas
+ensemble, mais moi, tout seul...
+
+--Mon père, fit Nadia avec son joli sourire à demi railleur, vous dînez
+en ville trois fois par semaine!
+
+--Oui, riposta Roubine, mais je déjeune toujours chez moi! Voyons,
+Nadia, c'est une plaisanterie.
+
+--Mon cher père, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obéirai, vous le
+savez bien, mais cela me fera de la peine.
+
+--Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul?
+
+Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes.
+
+--Vous savez bien le contraire, mon père; mais qui vous empêche de
+passer les étés avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons
+vous voir à la campagne, pas à Pétersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous
+ne rentrerons à Pétersbourg que lorsque l'hôpital sera terminé.
+
+À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage
+avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le
+rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit,
+il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la
+faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il
+n'entendait pas qu'on se moquât de lui.
+
+--Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette
+bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père?
+
+Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on
+s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus
+à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on
+commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il
+écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que
+Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois
+ans,--cet exil fût-il réduit de six mois,--et le résultat fut que le
+mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour
+c'est-à-dire au bout d'une quinzaine.
+
+Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même,
+l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans
+les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage
+somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au
+milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant:
+elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez
+semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de
+princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de
+«la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques,
+poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait
+maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement
+à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche
+vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études,
+souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du
+don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque
+chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais
+n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les
+fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de
+compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une
+souveraine qui condescend?
+
+Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle.
+Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis
+d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut
+que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements,
+lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit
+compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof,
+et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense,
+elle s'appuya contre le cœur de son mari avec la tendre confiance d'une
+femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su
+inspirer.
+
+Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis
+que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la
+cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour
+Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit
+appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de
+médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade
+au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une
+longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus
+brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à
+sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf
+à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia
+congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus
+grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour
+l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les
+mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent
+fournirent pendant longtemps matière à son hilarité.
+
+--Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils
+devaient nous saluer!
+
+Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à
+l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût
+l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le
+plus heureux de leur vie.
+
+Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours
+du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent
+fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les
+études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils
+voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt
+séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une
+assiette définitive, ce temps leur parut court.
+
+Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse.
+Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des
+fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa
+bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait
+elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le
+prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi
+parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les
+hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point
+la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les
+livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.
+
+Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de
+craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup
+d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au
+triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur
+l'émotion de ses deux enfants.
+
+--Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas
+passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais
+pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et
+avoir de bonnes notes tout de même!
+
+--Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant
+de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes
+examinateurs,--et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais
+encore le plus attrapé de tous!
+
+--Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!
+
+Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le
+grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des
+félicitations unanimes.
+
+--Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai
+éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on
+peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie
+misérable on traîne...
+
+--Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en
+dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie
+misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons
+dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec
+du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.
+
+Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit
+aussitôt.
+
+--C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la
+prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent,
+désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.
+
+--C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout
+bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre
+la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une
+seule terreur me hante depuis quelque temps...
+
+--Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.
+
+--Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans
+une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu
+étais atteint, si tu étais frappé...
+
+Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête
+de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il
+représentait toutes les joies de la vie.
+
+--Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent...
+Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme
+plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour
+ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te
+remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras
+fière de moi!
+
+Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine,
+celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient
+d'agiter.
+
+Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou
+non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient
+prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir.
+Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une
+longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient
+en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur
+télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.
+
+Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare
+de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment
+réservé qu'ils occupaient seuls.
+
+--Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et
+maintenant j'ai peur!
+
+--Peur de quoi, ma chérie?
+
+--Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main
+avec tendresse.
+
+--Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien
+possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité,
+nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout.
+
+Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout
+seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le
+vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite
+emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais.
+Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce
+moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que
+l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé
+tourna le coin d'une rue...
+
+--Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà!
+
+L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale,
+surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la
+chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la
+brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se
+dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les
+savaient par cœur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse
+grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof
+était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble
+place.
+
+Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue,
+attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux
+et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens
+s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la
+respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le
+grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et
+commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes
+les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement
+les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses
+chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas
+les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la
+chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de
+l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux
+familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des
+murs, garnis de lampadaires.
+
+Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent
+toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du
+sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre
+apparut. Le _Te Deum_ d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps,
+les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le
+dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent
+baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour
+d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis;
+tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la
+complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration
+de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les
+félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent
+présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de
+ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père
+et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au
+bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors
+cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont
+elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son cœur, trop
+plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait
+définir.
+
+Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une
+porte...
+
+--Les voilà! dit tout bas la jeune femme.
+
+C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de
+cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits
+blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait
+partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes.
+Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui
+guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la
+main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et
+appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura.
+
+Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des
+centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc
+racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils
+échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre:
+de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des
+êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est
+ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer
+assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un
+père pour ses enfants, une femme pour son mari?
+
+--C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia,
+lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans
+l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle
+eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant
+tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité!
+
+--Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On
+n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que
+ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te
+serve de consolation.
+
+Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses
+lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand
+cœur.
+
+--Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent
+bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous
+avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père!
+
+--Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu,
+néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le
+plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour
+argent.
+
+Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage
+de les faire attendre.
+
+--Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas
+besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé
+d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux
+qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien
+drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.--Ceux qui
+pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas
+être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne
+resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un
+édifice neuf!
+
+L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia
+les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme
+n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine
+de bénédictions.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand un édifice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on
+l'habite même, il n'est pas terminé pour cela. Deux années entières
+s'écoulèrent avant que Korzof et sa femme eussent organisé tous les
+aménagements intérieurs, et surtout fait un règlement utile et
+appréciable. Ce malheureux règlement, semblable d'ailleurs en ceci à
+tous les règlements du monde, ne pouvait parvenir à s'adapter ni aux
+gens ni aux choses. À peine allait-il d'un côté, que de l'autre se
+découvrait quelque empêchement formidable, énorme, et tout était à
+recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit
+travail de ce genre, si médiocre qu'il soit, a réclamé de longues
+méditations, et plus d'une fois son auteur a dû se prendre la tête entre
+les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, généralement, cela ne
+va pas.
+
+Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de
+sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps,
+il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons.
+Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour
+vint où le vrai règlement, définitif et immuable,--jusqu'à nouvel
+ordre,--trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de
+bois noir.
+
+Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme
+sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les
+supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie
+pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des
+leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire
+une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas
+d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la
+condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de
+l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a
+l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides,
+et le concours d'un chirurgien renommé.
+
+La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui
+attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par
+la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de
+bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la
+gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser
+dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science,
+et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds.
+S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la
+santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain
+le cadavre de cet homme, tué par lui,--ou simplement laissé mourir par
+la faute de son ignorance ou de son erreur?
+
+Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le
+regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la
+sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui,
+pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle
+écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier
+à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:
+
+--Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.
+
+Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui
+montra l'ordonnance.
+
+--C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas
+songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que
+du bien.
+
+--C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y
+viendra.
+
+Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son
+lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena
+devant le bonhomme.
+
+--C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un
+homme de mourir.
+
+Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins
+d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles.
+
+Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut
+une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une
+immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi,
+lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet
+accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant
+que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à
+quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre
+lequel ils étaient impuissants.
+
+Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient
+d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait
+jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et
+leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à
+voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les
+terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux
+que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.
+
+Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la
+trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne
+voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis
+son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils.
+L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son
+bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant
+de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement
+jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par
+les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien
+clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait
+deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient
+pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années
+s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les
+offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.
+
+Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de
+l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai
+de la cour.
+
+--Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin
+autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on
+bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour!
+
+--C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit
+philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un
+huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi
+doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient,
+Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse
+vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre.
+
+Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de
+chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement
+son fauteuil de celui de sa fille.
+
+--Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches,
+Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère
+autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout;
+j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule.
+
+--Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en
+joignant les mains.
+
+--Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants,
+tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que
+tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...
+
+--Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé
+deux ou trois...
+
+--Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi,
+puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de
+vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée
+dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va
+plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là
+mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef
+dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a
+prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?--Oh! ce n'est pas la
+peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!
+
+--C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais
+chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que
+cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?
+
+--Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand
+ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?
+
+--Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde
+donc bien d'être deux fois grand-père!
+
+--Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu
+ta fille?
+
+--À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.
+
+--Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu
+la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de
+l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie
+enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont
+l'intelligence seule est cultivée, mais dont les mœurs et les habitudes
+sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes;
+il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu;
+mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de
+ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même
+genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une
+jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût
+d'ailleurs son mérite moral?
+
+Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.
+
+--Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes
+intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je
+ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux
+sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de
+dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont
+appris à vivre,--oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui
+étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce
+qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque
+d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans
+des principes d'élégance,--et pourquoi ne le dirais-je pas? de
+propreté,--vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la
+suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à
+ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien,
+Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas
+marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de
+langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres,
+et tu ne peux pas lui donner ta fille!
+
+Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son
+père.
+
+--Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter
+certains défauts extérieurs?...
+
+--C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas
+purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de
+s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils
+obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait
+indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit
+savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit
+noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot
+orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve
+de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû
+franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil
+sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux
+vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le
+monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de
+leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute
+leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le
+chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur
+une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps
+moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois
+pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de
+l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car
+leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle
+sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons
+de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses
+journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le
+prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est
+un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout
+prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis
+comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler
+les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la
+civilité puérile et honnête!
+
+--Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre
+haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois
+qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces
+formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent
+à première vue.
+
+Le prince secoua la tête.
+
+--Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction
+d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre
+lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans
+naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais
+je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en
+désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur
+d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur
+et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était
+pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue,
+mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes
+épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires
+étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux
+sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait
+tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins
+sévères qu'autrefois...
+
+--Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!
+
+--Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que
+bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de
+gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront
+prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes mœurs
+comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités,
+faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de
+l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux
+particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin
+venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence
+qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!
+
+--C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents:
+l'égalité morale et l'égalité devant la loi...
+
+--Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent
+dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui
+les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu
+passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline,
+avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court
+sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes
+bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les
+demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme
+inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où
+l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la
+nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du
+sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta
+fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il
+ait le respect de la femme,--de sa femme;--qu'il ne choque pas ses
+oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de
+cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche
+seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à
+revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en
+trouvera plus que chez les collectionneurs!
+
+Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours
+dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles
+de son père semblaient faire écho maintenant.
+
+--Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il
+ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils
+sont encore bien petits, mais...
+
+--Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation
+libérale,--et je ne t'en blâme pas,--cherche un contre-poids dans la
+fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque
+milieu pourrait avoir d'exagéré.
+
+Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte
+de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant
+d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose
+d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et
+les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.
+
+--Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à
+Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons
+rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout
+est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres
+honnêtes surtout; cela se perd tous les jours...
+
+Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait
+vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune,
+dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité.
+
+--Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me
+conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à
+ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père.
+
+Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres
+aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu
+frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur
+mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse
+mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se
+résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la
+société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de
+leur grande œuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait,
+pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia
+partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir
+besoin du coup d'œil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux
+mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année.
+
+Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par
+là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils
+n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient
+presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la
+moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit
+d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté
+que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant.
+
+Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses
+fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à
+plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne--car
+il eût dédaigné les cafetans que portait son père--venaient de chez un
+petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien
+de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point
+d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts
+allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté
+au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.
+
+La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de
+son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis
+exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En
+effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage,
+perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme,
+resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche,
+toujours grande dame,--peut-être toujours belle,--alors que sa femme
+n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans
+une pauvre sotte sans malice et sans jugement.
+
+--Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.
+
+Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni
+les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de
+donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.
+
+--Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille,
+qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher
+les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les
+épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second
+avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées
+dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient
+fraîches et les yeux brillants.
+
+--Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.
+
+Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne
+s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume,
+coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures
+familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher.
+Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame,
+comme des animaux rares ou des objets de curiosité.
+
+--Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants.
+Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.
+
+Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre
+enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de
+paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils
+rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de
+santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le
+complément nécessaire de leur aumône.
+
+Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants
+restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des
+parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.
+
+--Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait
+peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant
+d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie
+que lui inspirait leur père?--Et maintenant, monsieur Stepline,
+reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.
+
+Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira
+du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et
+de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle
+qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le
+rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi
+s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette,
+afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle
+s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute
+justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de
+longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son
+personnel était l'ancien domestique de son père.
+
+--Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé
+Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras,
+occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de
+laisser en jachère une partie des champs de froment.
+
+Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié
+l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant
+secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes
+inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de
+moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le
+lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible
+pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur
+l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari;
+en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle
+fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants?
+
+--Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son
+énumération.
+
+--Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot.
+
+Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns,
+pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque
+explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent
+entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut
+à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se
+précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le
+salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les
+quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la
+porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce
+regard, ils tremblèrent et se tinrent cois.
+
+--Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement?
+fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle,
+à l'aspect sournois des enfants de l'intendant.
+
+--Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions
+au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.
+
+--Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle.
+
+--Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre.
+
+Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où
+se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia
+rabattit la manche et releva la tête.
+
+--Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,--un enfant plus
+jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!
+
+Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna
+les yeux et ne dit rien.
+
+--Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y
+compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des
+enfants de prince.
+
+Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant
+que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit
+à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de
+suite.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien
+lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il
+avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer
+avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à
+reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes,
+ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant.
+
+La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder
+Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en
+débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques
+pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline,
+au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au
+juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les
+paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui
+aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se
+trouvait à la merci des uns et des autres.
+
+--Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais
+de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à
+faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri.
+
+--Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le
+plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes
+parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers
+souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à
+nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas
+heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?
+
+--Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable
+dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il
+le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et
+cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence
+est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout
+ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence
+journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être
+intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici.
+
+--S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et
+dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme
+qui t'inspire un si violent dégoût.
+
+La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle
+brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline;
+mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la
+crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient
+incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il
+lui en coûtât.
+
+Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir
+rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués,
+et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue
+que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre
+eux,--sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en
+famille,--soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à
+recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui
+jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des
+parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà
+reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.
+
+Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien
+indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible.
+L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou
+encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se
+venger,--soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit
+qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se
+trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis
+par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au
+jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent
+qui les démasque et les soufflette.
+
+Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par
+arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa
+présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné
+bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à
+quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être
+accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes.
+
+On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que
+la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte
+apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours:
+mais personne ne songea à s'en plaindre.
+
+L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de
+convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la
+mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards
+seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant
+tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une
+maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan.
+Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance
+comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en
+cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des
+membres ordinaires de la société même la plus civilisée.
+
+Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment
+de sympathie.
+
+C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur
+la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait
+réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la
+plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils
+profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés
+gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence
+entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la
+terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient
+suivant la loi,--et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne
+grugeait pas moins le paysan que le seigneur.
+
+Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt
+que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne
+pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant
+que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne
+influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il
+alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre
+main.
+
+Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais
+pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était
+convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que
+celui-ci pouvait les détester lui-même.
+
+Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de
+l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun
+s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse
+qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins
+justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux
+physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à
+supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il
+composait pour Stepline.
+
+--Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ
+n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,--je crois que
+nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie
+en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne
+indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que
+je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour
+pressurer les paysans--mais il a des enfants, irresponsables et
+innocents...
+
+Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son
+arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son
+fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le
+moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas
+moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.
+
+--Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous
+débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas
+très-difficile.
+
+--De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son
+mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je
+saurai qu'il a quitté cet endroit.
+
+Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à
+l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état
+d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette
+affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler
+l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec
+toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une
+corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du
+devoir.
+
+Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux
+manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses
+ancêtres.
+
+--Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.
+
+L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il
+voyait une expression qui ne lui plaisait guère.
+
+--Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des
+informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire
+et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté
+entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre,
+l'existence de plusieurs malentendus...
+
+Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof,
+l'intendant avait compris qu'il était démasqué.
+
+Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique
+journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux,
+une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son
+esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une
+manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il
+perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il
+sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva
+avec dignité, et se tint debout devant Korzof.
+
+--Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que
+je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion
+profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée;
+mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de
+mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission.
+
+Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se
+dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie
+de rire.
+
+--Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais
+justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette
+démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.
+
+Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à
+terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui
+s'agitaient en son âme.
+
+--Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix
+étouffée.
+
+--À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit
+tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté
+ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun
+emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;--il ne doit pas
+avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos
+mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par
+exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.
+
+Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de
+salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au
+rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.
+
+--Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un
+sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu
+d'une situation héréditaire.
+
+--Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au
+moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit
+Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour
+cela du petit capital que m'a légué mon père.
+
+Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva
+tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline
+baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte
+de rage.
+
+--Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite
+de faire fortune, dit Korzof.
+
+--Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.
+
+Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite
+pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du
+peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble.
+Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à
+Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.
+
+Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le
+remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile
+échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à
+la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de
+l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans
+la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.
+
+--C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux
+sommelier.
+
+--Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine
+prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois
+et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il
+s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la
+tête d'un air de mécontentement.
+
+Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.
+
+--Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à
+donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à
+présent?
+
+--Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne
+chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants
+que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.
+
+--Et s'il est mauvais?
+
+--Nous le changerons.
+
+--Et en attendant?
+
+--Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers
+petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!
+
+Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut
+bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre.
+La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit:
+Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable
+soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont
+la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.
+
+Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari,
+débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et
+au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le
+regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent
+jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré
+par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent
+homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il
+semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses
+coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la
+plus heureuse.
+
+Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui
+pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur
+a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés
+d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait
+fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées?
+
+Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il
+s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour
+inspirer l'envie que la pitié.
+
+C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de
+leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de
+plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte.
+
+Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à
+Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de
+rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la
+belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir,
+grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve,
+établissant un service régulier entre Schlusselbourg et
+Saint-Pétersbourg.
+
+--C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant,
+comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster
+par une barque venue à leur rencontre.
+
+--C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches
+de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père
+ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos
+revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur
+aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme
+tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht?
+
+Nadia lui répondit par son beau sourire.
+
+Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit
+qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des
+bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par
+l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des
+Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent
+descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes.
+
+--Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras
+et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de
+l'eau limpide.
+
+--Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te
+donnant toi-même.
+
+--Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me
+l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si...
+
+Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.
+
+--Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie
+pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille!
+
+Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le
+soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la
+veille,--et la veille c'était trop tôt, comme disaient les
+enfants,--tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer
+la vie pour tout de bon.
+
+C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre,
+lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui
+n'avait servi à rien jusque-là.
+
+--Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les
+globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici
+quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans
+ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et
+plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni
+personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très
+à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car
+l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain,
+il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste
+sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu
+faire?
+
+--Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement
+Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus
+difficile.
+
+Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en
+vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui.
+
+On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car
+outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate;
+mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un
+sans l'autre.
+
+Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par
+quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les
+plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont
+souvent l'intuition.
+
+Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire
+elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements
+inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande
+dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les
+petites occasions de la vie journalière.
+
+Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de
+détail.
+
+Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse
+profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient
+toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de
+la Justice sur la terre.
+
+Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se
+conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces
+relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle
+fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la
+simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est
+ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui
+serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la
+voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à
+jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui
+avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle
+inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna
+tout en sympathies.
+
+Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on
+sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était
+prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser
+soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et
+la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et
+leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans
+inconvénient à leur âge.
+
+Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui,
+veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres,
+Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la
+figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait
+d'un attrait singulier.
+
+La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche
+tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui
+lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des
+bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon
+de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se
+parlaient pas et ne parlaient à personne.
+
+En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à
+elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du
+piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique
+placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune
+fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que
+les jeunes danseurs s'en donnaient à cœur joie.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda
+madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air
+d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout
+point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.
+
+--Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa
+nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille:
+leur mère était une princesse Rourief;--mais vous l'avez connue! Elle a
+eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à
+boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à
+donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez
+là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le
+petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la
+fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de
+piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de
+poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits
+malheureux sans feu ni lieu?
+
+--Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant.
+
+--Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun son initiative.
+Lorsqu'un enfant a été jeté à l'eau, et qu'il sait déjà nager tant bien
+que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le
+repêcher et de le mettre à sec sur un rivage où il n'a rien à attendre
+de personne. J'ai trouvé une brave femme qui sert de chaperon à la
+petite, et qui mange là ses petites rentes, plus agréablement que si
+elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frère va au
+gymnase, travaille comme un enragé, et se destine à la médecine; lui,
+naturellement, coûte quelque peu et ne gagne rien. La sœur a gardé plus
+de la moitié des leçons de sa mère; que voulez-vous, cette petite, on a
+eu pitié d'elle! Et malgré ses robes demi-longues, ses élèves en font
+grand cas.
+
+--Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia
+qui regardait avec intérêt les deux orphelins.
+
+--Je lui ai rendu quelques services,--du moins je n'ai pu m'en cacher
+assez pour qu'elle l'ignorât, et elle m'a demandé comme une faveur de
+faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa
+façon à elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-là ont
+des manières et un cœur qui font honneur à leur malheureuse mère.
+
+La contre-danse était finie, les danseurs s'éparpillaient; la fillette
+prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa
+poche, et sourit à son frère avec une expression de tendresse si
+extraordinaire que Nadia vint auprès d'elle pour lui parler.
+
+--Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres,
+sans danser vous-même? lui demanda-t-elle.
+
+La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassurée par le
+sourire, elle répondit avec une tranquille fierté:
+
+--Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire.
+
+--Cela ne vous fatigue pas?
+
+--Quelquefois, à la fin de la soirée, mais pas ce soir; je n'ai pas joué
+du piano cette après-midi, exprès.
+
+Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garçon:
+ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des
+enfants modestes et bien élevés, avec une nuance de réserve en plus,
+ainsi qu'il arrive à ceux qui se trouvent sur un pied d'infériorité là
+où ils savent qu'ils sont les égaux de tout le monde.
+
+--Si je vous faisais danser, dit tout à coup madame Korzof, cela vous
+ferait-il plaisir?
+
+Les yeux du petit garçon pétillèrent de joie, et il regarda sa sœur,
+mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire
+très-franc qui illumina son visage.
+
+--Et votre frère, pourquoi ne danse-t-il pas?
+
+--Parce que ma sœur ne peut pas danser.
+
+--Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en ôtant ses
+gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dégourdira les jambes.
+N'est-ce pas, ma tante? fit-elle à la comtesse qui s'approchait.
+
+Celle-ci ayant approuvé de la tête, le jeune couple partit au milieu du
+brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient à merveille, avec une
+grâce juvénile qui faisait plaisir à voir. Lorsque Nadia cessa de jouer,
+ils revinrent vers elle; ils la remercièrent avec beaucoup de dignité et
+une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la
+jeune fille pour lui parler bas.
+
+--Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle...
+
+--Marthe Drévine, répondit la jeune fille à l'interrogation des yeux de
+Nadia.
+
+--Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai
+une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sûre
+qu'elle serait enchantée de vous avoir pour professeur.
+
+--Je vous remercie infiniment, madame, répondit la jeune fille. Quand
+pourrai-je me présenter chez vous sans vous déranger?
+
+--Demain à midi. Au revoir.
+
+Elle enveloppa les deux enfants dans un même signe de tête affectueux et
+les quitta. L'instant d'après, Marthe courut à sa bienfaitrice, qui
+passait dans les groupes.
+
+--Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une nouvelle leçon, chez cette
+belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant,
+madame!
+
+Ses yeux remerciaient plus encore que ses lèvres. La comtesse lui fit un
+signe amical et continua son chemin.
+
+Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait à avoir une
+leçon de piano tous les jours.
+
+--Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent
+Marthe Drévine!
+
+
+
+
+X
+
+
+--Hop! fais attention, tiens bon!
+
+Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton
+sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps
+de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à
+trois pieds du sol.
+
+--Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je
+voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela!
+
+--Saute à la corde! lui répondit Marthe.
+
+--À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite
+moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!
+
+--Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant
+doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne
+trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons
+tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh
+bien? Marthe, vous n'en êtes pas?
+
+--Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et
+puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en
+attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas
+quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du
+nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car
+aucun de nous n'a le nez même suffisamment long!
+
+Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la
+porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse
+après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre.
+
+--Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos
+petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous
+sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en
+grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis
+bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année.
+
+--Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien
+difficile. Pierre est belliqueux,--ce n'est pas un crime; seulement
+quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire
+nécessaire pour faire face aux difficultés...
+
+--De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa
+promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours
+d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un _deus ex
+machina_, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte!
+Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la
+Providence!
+
+--Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de
+rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble
+fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur,
+Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande
+parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à
+quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité.
+
+Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si
+longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une
+fois il s'était trouvé trop heureux, et son cœur s'était serré, comme à
+l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage
+s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son
+inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur
+épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne
+laissent derrière eux que des ruines.
+
+--Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme,
+dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de
+grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont
+traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous
+donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que
+le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas
+craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que
+tu sembles redouter?
+
+Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune
+raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue
+craintive.
+
+En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été
+clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se
+sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes
+pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle
+comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se
+laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques
+efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux
+journaliers.
+
+Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes.
+Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y
+montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où
+quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades.
+Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une
+succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété
+d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un
+bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la
+robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins
+susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire.
+Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.
+
+--On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce
+n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais
+s'il y avait du danger?
+
+Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides,
+consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur
+pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le
+bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être
+derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de
+s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui
+ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire
+à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion
+on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son
+mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort
+prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de
+dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:--Elle
+est très-bonne, mais un peu froide.
+
+C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur cœur que ce
+reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme
+qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures,
+et le vulgaire ne prise que celles-là.
+
+Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du
+service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison,
+découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son
+personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et
+l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à
+l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu
+de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa
+fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec
+l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par
+l'expérience et les années.
+
+Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette
+jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les
+difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui
+exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof.
+
+Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour
+le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré
+tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants
+les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait
+changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait
+fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait
+pas.
+
+Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait
+quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si
+hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient
+aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de
+ce désaccord était presque insaisissable.
+
+Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un
+danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir?
+comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon
+d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et
+quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel.
+
+Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit
+d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon.
+
+Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans
+la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait
+gaiement de choses et d'autres.
+
+La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia
+Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient
+compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'œuvre
+d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié
+serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi
+vivaient-ils dans la maison.
+
+Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons
+mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres
+préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement
+payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que
+la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et
+des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs,
+mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de
+celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour
+tout le monde le moment heureux de la journée.
+
+Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était
+l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de
+jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il
+arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs
+différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur
+des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une
+heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée.
+
+Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à
+Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les
+concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les
+oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le
+soir: elle eut une idée lumineuse.
+
+--Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant
+dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais
+dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez
+appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet
+hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas?
+Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le
+pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si
+c'était un secret...
+
+--Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher,
+fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers
+son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de
+notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il,
+Dmitri?
+
+Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement:
+
+--Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire
+de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes.
+
+Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils
+ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de
+frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec
+déférence.
+
+--Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très
+entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri?
+
+--Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée
+lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus
+vrai.
+
+--Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et
+comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories
+absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la
+réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville,
+c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit
+entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres
+riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me
+comprenez-vous, mes enfants?
+
+--Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais
+raison, maman!
+
+--Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les
+moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du
+monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien
+prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le
+refusai.
+
+--Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs.
+
+--Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et
+surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble
+et inutile...
+
+--C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée
+par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être
+riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;--que mon
+titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint
+à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous
+hausserions à défaut de mérite personnel;--et enfin que je cesserais
+d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre
+mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement
+heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.
+
+Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur
+respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un
+silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui
+résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa
+place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya
+longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage.
+Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une
+main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une
+grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si
+simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.
+
+--J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant
+lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison;
+mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce
+qui en serait advenu.
+
+--Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande
+pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.
+
+--Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé
+ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît
+autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce
+soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de
+pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.
+
+--Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.
+
+--C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on
+ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne
+plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir
+les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien
+jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le
+temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour
+vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le
+bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.
+
+Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries.
+Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain
+pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait
+pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis
+longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions
+qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle
+pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient
+jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains
+dangers.
+
+Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se
+forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de
+générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison
+paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique,
+que Nadia ne l'avait jamais été.
+
+Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette
+voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse
+dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût
+pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement
+de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser
+d'elles-mêmes.
+
+--Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au
+besoin l'arrêter?
+
+La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le
+dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après
+avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire
+inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune
+carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père;
+son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et
+de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?
+
+Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas
+d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre,
+pendant le reste de sa vie.
+
+Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir
+ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou
+de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à
+l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.
+
+La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient
+concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du
+respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant
+de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut
+dans la vie des enfants une date inoubliable.
+
+Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de
+malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les
+mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années,
+et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées.
+Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où
+on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et
+sans gravité.
+
+Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya
+de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par
+le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.
+
+Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette
+explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit
+sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée;
+elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas
+lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité;
+mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au
+dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout
+à coup à Korzof:
+
+--Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à
+Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?
+
+Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle
+regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.
+
+--C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La
+peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.
+
+--Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.
+
+--Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain
+toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse
+plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des
+gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit
+dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons
+alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable
+destination.
+
+Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de
+prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre
+baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville,
+il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.
+
+Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des
+charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à
+abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils
+respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les
+progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.
+
+--Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.
+
+Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y
+voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.
+
+--Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.
+
+--Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son
+mari. Jamais, puisque tu restes.
+
+--Envoie les enfants, alors.
+
+--Ils n'y consentiront pas.
+
+Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus
+bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un
+maillet qui travaillait comme un simple manœuvre.
+
+--Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!
+
+--C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.
+
+--Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...
+
+--Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...
+
+--Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment,
+tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est
+horrible, n'est-ce pas?
+
+--On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te
+répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y
+en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les
+internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes
+conditions hygiéniques?
+
+--Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...
+
+--Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous
+le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour
+fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.
+
+--C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à
+quel point je t'aime!
+
+Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais
+Pierre refusa obstinément de quitter son père.
+
+--Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au
+moment du danger! Volodia se moquerait de moi!
+
+Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire
+quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes
+avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et
+même la gaieté dans le cœur de Korzof et de sa femme.
+
+Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous
+les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens
+inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient
+pestiférés et faisaient leur testament.
+
+Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le
+fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables,
+achevèrent d'effrayer la population.
+
+Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication
+personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité
+de quelque accident parmi ses amis et ses proches.
+
+Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se
+refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans
+les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore
+été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue
+matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre
+dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire
+indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui,
+garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen
+d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.
+
+Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt
+finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof
+tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance
+qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur
+lui-même était devenu moins prudent.
+
+Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la
+veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se
+mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si
+familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il
+passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de
+faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt
+sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de
+plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine
+ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette
+placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta
+sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle
+se jeta vers lui, les bras ouverts...
+
+--Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une
+indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne
+me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais
+chercher le vieux médecin.
+
+Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à
+Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées
+plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était
+venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père
+était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que
+réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore
+la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.
+
+Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater
+l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu.
+Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre
+un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les
+sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent
+consultation.
+
+--Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la
+nature peut faire pour lui maintenant.
+
+Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la
+respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs
+intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse
+sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.
+
+--C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait,
+les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis
+l'embrasser.
+
+Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin
+la prit par le bras et l'arrêta.
+
+--Vos enfants! dit-il simplement.
+
+--Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.
+
+Et elle se laissa emmener sans résistance.
+
+
+
+
+XI
+
+
+La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se répandant dans
+Pétersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de
+la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus éloignés, les amis de la
+famille s'empressèrent autour de ceux qui restaient. On eût dit que le
+fléau devait être désarmé, maintenant qu'il avait choisi sa dernière
+proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'épidémie
+décroissait rapidement, et bientôt il ne resta plus de la terrible
+apparition que le deuil de ceux qui avaient aimé les victimes, et le
+sentiment de leur perte irréparable.
+
+Nadia, qui avait supporté le premier coup avec une fermeté inexplicable,
+fut une année entière sans parvenir à reprendre possession d'elle-même.
+Elle accomplissait tous ses devoirs avec une régularité mécanique;
+jamais, même durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle
+n'avait ralenti sa surveillance ou négligé quelque occupation. On la
+trouvait toujours prête à répondre, à donner un conseil, à réparer
+l'oubli d'un autre; mais sa pensée était ailleurs: on voyait qu'elle
+vivait uniquement dans son passé, et que le sentiment de la
+responsabilité était seul à la soutenir. Ses enfants mêmes, qui lui
+étaient si chers, semblaient lui appartenir plutôt par les devoirs
+qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'âme
+entière de Nadia avait suivi son mari au delà de la vie.
+
+Une année s'écoula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se
+l'imaginer de cet état qu'ils comprenaient être maladif, mais qui n'en
+était pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre,
+déjà mûri par le travail et de sérieuses méditations, devenu presque un
+homme, s'expliquait mieux l'état d'esprit de sa mère; mais sa sœur, dont
+la nature spontanée, toute d'élans et de passion, supportait mal la
+réserve et la froideur, se débattait contre la rigidité extérieure,
+contre l'indifférence apparente de cette mère tant aimée, et Sophie
+devenait presque méchante à force de souffrir.
+
+Vainement Marthe s'efforçait de la consoler et de lui prouver que cet
+état ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entière la mère
+qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait été morte elle-même:
+Sophie ne voulait rien entendre.
+
+--Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne
+vous aime pas! s'écria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus,
+Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien
+aise de mourir pour en avoir fini.
+
+Marthe restait silencieuse, impuissante à trouver des arguments; Volodia
+leva gravement les yeux sur la jeune fille.
+
+--Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque
+sévère. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous
+aime moins que nous ne le désirons. Cela fait bien mal, en vérité; mais
+quand on a dans l'âme le sentiment des grandes choses, on ne se désole
+pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, même lorsqu'on
+n'espère pas; pour vous, vous n'êtes pas à plaindre, vous savez
+parfaitement combien vous êtes aimée; vous savez mal aimer vous-même,
+si vous ne pouvez permettre à ceux que vous chérissez d'avoir un chagrin
+qui momentanément les éloigne de vous... Est-ce que vous seriez égoïste,
+Sophie?
+
+La jeune fille, prête à se révolter, leva les yeux sur l'ami de son
+enfance; les paroles de reproche et de colère qu'elle allait proférer
+s'arrêtèrent sur ses lèvres, tant il paraissait grave et triste.
+
+Volodia, comme sa sœur Marthe, ne dépensait pas son affection en
+démonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout
+le trésor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus
+d'une fois Sophie l'avait trouvé de bon conseil; dans les petites
+indignations que soulevaient parfois en elle les réprimandes, il s'était
+montré rigoureusement partisan du devoir, et, si dépitée qu'elle fût de
+se voir blâmer quand elle espérait se faire plaindre, elle n'avait pu
+s'empêcher de s'avouer que le jeune homme avait raison.
+
+--Égoïste? non, dit-elle. Je ne rêve, et vous le savez aussi bien que
+moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me
+rendre utile par quelque sacrifice...
+
+Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main.
+
+--Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses
+brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements
+pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres
+et vous apportent par là une prompte récompense. Le sacrifice tel que je
+l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas
+parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de déranger une personne
+que vous aimez dans son travail ou ses méditations pour lui faire vos
+confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser à ses pensées;
+c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des êtres
+chers, mais étourdis ou égoïstes... Ce sacrifice-là, Sophie, personne ne
+le connaît que nous-même, et si vous saviez le pratiquer, il vous
+commanderait de respecter la douleur de votre mère... Vous ne savez pas
+ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi
+cruel.
+
+Il quitta la main qu'il tenait et se détourna un peu, en ajoutant à voix
+basse:
+
+--Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime.
+
+Sophie le regarda, indécise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans
+l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus
+profonde que l'amitié fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il
+toujours? Pourquoi la blâmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend
+pas à tâche de se rendre partout et toujours si désagréable...
+
+La jeune fille soupira et quitta la salle d'étude théâtre ordinaire de
+leurs escarmouches.
+
+Marthe n'avait rien dit. Patiente et sérieuse, elle assistait à la vie
+des autres avec un désintéressement parfait; non qu'elle n'y participât
+généreusement de tout ce qu'elle avait en elle-même de courage et
+d'activité; mais elle se sentait faite pour les rôles à côté, comme elle
+le disait plaisamment.
+
+--Je suis née tante, belle-sœur, marraine, tout ce qu'on voudra,
+disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon
+compte au milieu de la mêlée.
+
+Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une
+douce pitié.
+
+--Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son
+frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de
+qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend
+injuste.
+
+--À qui le dis-tu! fit-il en se détournant.
+
+Après un silence, il reprit:
+
+--Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province,
+Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.
+
+Sa sœur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui,
+attendant une explication.
+
+--Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est
+parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner,
+mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche
+d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas
+Stepline, dont je n'augure rien de bon.
+
+--Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas
+inconnu.
+
+--C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus
+les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes
+supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond,
+quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce
+qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car
+notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils
+sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait
+pas encore songé à l'amener ici.
+
+Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa sœur:
+
+--C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai
+bien de m'en aller. Lorsque l'amitié n'est plus utile, sa dignité exige
+qu'elle se retire.
+
+--C'est au moment où Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te
+trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-là silencieuse.
+
+Volodia haussa les épaules d'un air chagrin, sans répondre.
+
+--Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi?
+continua-t-elle avec un accent d'autorité étrange dans la bouche de
+cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par
+elle-même. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu
+prémédites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbée dans sa douleur,
+elle ne regarde pas à ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner
+lâchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du
+docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tâche? que cette malheureuse
+femme, noyée dans son chagrin, ne se rend guère compte de se qui se
+passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni
+d'avis ni de conseils? Ah! mon frère, tu n'as pas réfléchi, quand tu as
+permis à cette pensée de défaillance de pénétrer dans ton esprit.
+
+Le jeune homme porta lentement la main de sa sœur à ses lèvres.
+
+--Tu es la sagesse et le dévouement incarnés, Marthe, dit-il, mais tu
+resteras, toi... Vois-tu, la tâche est devenue bien pénible pour moi...
+Depuis que Sophie me déteste, cette tâche est au-dessus de mes forces.
+
+Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'âme de
+Volodia.
+
+--Oui, dit-elle, je sais. Mais où serait le mérite, mon frère, si le
+sacrifice était aisé, si la tâche était facile? En quoi vaudrait-on
+mieux que les lâches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut
+remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir
+souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mémoire de
+Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lâchement.
+Nous resterons, mon frère, aussi longtemps que nous serons utiles, et le
+jour est bien loin où nous aurons cessé de l'être.
+
+Le jeune homme prit sa sœur dans ses bras, et les deux orphelins se
+serrèrent étroitement l'un contre l'autre.
+
+--Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne
+soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considère comme fort
+au-dessous d'elle, à cause de ma position dépendante.
+
+--Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y
+résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa
+mère.
+
+Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait
+pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait
+religieusement dans son âme.
+
+Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant
+de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre
+forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa
+jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible
+sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se
+défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile
+de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à
+son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait
+toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de
+joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.
+
+--Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte.
+
+Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu.
+Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient
+serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à
+jamais leur récompense et leur consolation.
+
+Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis
+quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra
+particulièrement aimable avec sa mère et sa sœur. Au moment où madame
+Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha
+d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.
+
+--Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me
+permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine
+comme moi?
+
+--Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.
+
+--Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement.
+
+--Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils
+attendait sa réponse, un peu inquiet.--Est-il bien, ce garçon? Volodia
+le connaît-il?
+
+--Je le connais, répondit laconiquement le jeune homme.
+
+--Est-ce un homme qu'on puisse recevoir?
+
+--Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous
+pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvénients qu'un
+autre.
+
+Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel.
+
+--Que voulez-vous dire par là? fit-elle.
+
+--Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens
+l'inconvénient de n'avoir qu'une demi-éducation, de ne pas être un homme
+du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes
+gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mérite,
+mais leur société n'est pas toujours de nature à plaire à des êtres plus
+raffinés...
+
+--Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire,
+Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux
+nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec
+quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que
+l'on peut ensuite traîner comme un boulet toute sa vie!
+
+La petite société se sépara, et chacun rentra chez soi.
+
+Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper.
+Pensant que c'était sa femme de chambre, venue pour réparer quelque
+oubli, elle dit d'entrer. À sa grande surprise, ce fut Marthe qui se
+présenta.
+
+--Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bonté
+habituelle.
+
+--Je suis venue vous demander un moment d'entretien, répondit la jeune
+fille. Je ne vous dérange pas?
+
+--Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, répliqua Nadia, un
+peu surprise.
+
+Marthe s'assit près d'elle sur un siège bas, et la regarda avec cette
+expression de ferme confiance qui donnait tant de charme à ce visage
+honnête.
+
+--Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager.
+
+--Non, ma bienfaitrice, répondit la jeune fille. Oh! si vous saviez
+combien ce que j'ai à vous dire est difficile et pénible! Si je ne
+parviens pas à me faire comprendre, vous allez me détester me chasser de
+votre présence,--et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la
+plus pure, le respect le plus sincère qui m'amènent ici...
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronçant légèrement les sourcils.
+
+--Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant à pieds joints au
+beau milieu de la difficulté. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus.
+Son caractère change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la
+diriger comme je voudrais.
+
+--Sophie? dit Nadia avec étonnement, je pensais que c'était de vous que
+vous vouliez me parler?
+
+Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de dédain dans ces
+paroles; mais Marthe était bien résolue, et rien ne pouvait la
+décourager.
+
+--C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, répéta
+courageusement la jeune fille.
+
+--Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente.
+
+Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe
+reprit haleine avant de parler.
+
+--Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une
+haleine.
+
+Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur
+ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le
+déposa sur la table.
+
+--Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid.
+Est-ce elle ou vous qui dites cela?
+
+--C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en
+pleure, elle devient amère et injuste, parce que le cœur de sa mère,
+absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son
+deuil. Ô ma bienfaitrice, mon cœur saigne pendant que je vous parle et
+que vous me regardez avec vos yeux courroucés,--et pourtant c'est vrai!
+Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si
+j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce
+qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se
+détourner d'eux votre sollicitude maternelle!
+
+Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux
+baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil.
+
+--Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton
+radouci.
+
+--Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour
+elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare.
+
+Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression
+douloureuse et résignée qui commandait le silence.
+
+--C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vécu repliée sur
+moi-même au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je
+me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montré
+le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il?
+
+--Il ne dit rien, madame, mais...
+
+--Quoi?
+
+--Je n'ai rien à vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce
+qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle
+humblement.
+
+Nadia l'attira sur son cœur.
+
+--Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes
+enfants vous devront peut-être la paix et le bonheur de leurs vies.
+
+Le lendemain soir, au moment où la famille se réunissait autour du
+samovar dans la salle à manger. Pierre entra, accompagné de son ami
+Nicolas Stepline, qu'il présenta à sa mère et à sa sœur. Madame Korzof
+l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux.
+
+Sophie ne porta aucun jugement. Tout entière à la joie d'avoir retrouvé
+les caresses de sa mère, qui était venue la réveiller avec un baiser,
+comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et
+avait perdu momentanément le sentiment de la vie réelle. Tout lui
+semblait beau, bon, élevé; elle eût voulu avoir à faire quelque chose de
+très-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa
+reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mère adorée, si
+longtemps perdue, se déversait sur ce qui l'entourait, même sur Marthe,
+qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'eût pu
+mortifier l'excellente fille plus que de voir dévoiler le mystère par
+lequel cette mère se trouvait rendue à ses enfants.
+
+Certains êtres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute
+pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes.
+
+Une vie nouvelle, une sorte de résurrection de joie et d'amour,
+refleurit à l'hôpital. Le souvenir du père, martyr de son devoir,
+planait encore sur toutes les âmes, mais, ainsi qu'il l'eût souhaité
+lui-même, c'était comme une auréole, et non comme une ombre.
+
+Nadia elle-même se reprit à aimer l'existence, non pour ses joies, elle
+ne pouvait plus en connaître, mais pour ses devoirs. On s'attache à ses
+devoirs infiniment plus qu'à ses plaisirs; cette mère, sentant qu'elle
+avait quelque chose à se reprocher, se mit à observer attentivement ses
+enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps négliges.
+
+Pierre était devenu très indépendant, trop peut-être, dans ses
+relations, ses habitudes et ses goûts. Au moment où la surveillance
+paternelle qui faisait défaut eût dû être remplacée par celle de la
+mère, il s'était trouvé à peu près maître de sa personne:
+inévitablement, il s'était servi de sa liberté pour commettre des
+inconséquences.
+
+Une des plus importantes avait été sa liaison avec Nicolas Stepline.
+
+Celui-ci était le représentant d'un groupe et d'une idée, si tant est
+qu'on puisse appeler «idée» ce qui consiste à n'en avoir aucune. Rustaud
+et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jugé, Stepline était de plus
+très-rusé. Il se faisait une force de ce qu'un autre eût considéré
+comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossièreté native de sa
+personne étaient pour lui des moyens d'action; il disait carrément une
+chose désagréable à n'importe qui, et tout aussitôt passait pour un
+homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manière de voir.
+
+Ce rôle de paysan du Danube était, il est vrai, le seul auquel Stepline
+pût prétendre; mais c'était quelque chose que d'y être entré de
+plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de défaillance.
+
+Comment ce butor s'était-il lié avec Pierre Korzof?
+
+Précisément par ce moyen usé et toujours bon qui consiste à jeter à la
+face des gens quelque énorme flatterie assaisonnée d'une grossièreté.
+Peut-on ne pas croire sincère l'être qui vous trouve en même temps une
+perfection dont vous doutez et un défaut que vous êtes sûr d'avoir?
+
+Lorsque après s'être rencontrés aux mêmes cours, un hasard longtemps
+cherché mit face à face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla
+droit au jeune homme.
+
+--Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figuré qu'un fils de
+seigneur pût être bon à quelque chose; vous démolissez une idée à
+laquelle je tenais.
+
+--Laquelle? fit Pierre un peu blessé.
+
+--Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation
+de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà
+que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés,
+c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés!
+
+Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit
+toute grisée de ce compliment inattendu.
+
+--Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline
+avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher;
+mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.
+
+C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le
+tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu.
+
+--Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile,
+absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de
+sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,--c'était
+vous!
+
+--Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de
+misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je
+l'en remercie doublement.
+
+--Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui
+serrant la main.
+
+De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer
+aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il
+rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance
+supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée
+jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que
+le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible;
+plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus
+celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si
+bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes.
+
+C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille
+Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité,
+dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la
+domesticité.
+
+--Que penses-tu de ma sœur? demanda Pierre à son ami, quand ils se
+revirent le lendemain de cette présentation.
+
+--Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a
+l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes
+des mijaurées.
+
+--Ma sœur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette
+supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les
+principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur
+fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et
+partager nos idées?
+
+--Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en
+cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta
+parole.
+
+--Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas
+trompé.
+
+L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel
+ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois
+par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.
+
+Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était
+certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur
+répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens
+dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission
+d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis,
+après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou
+quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles.
+
+Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le
+cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais
+Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans
+une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes
+filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe,
+sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes
+convenances.
+
+Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du
+monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des
+régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les
+idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère
+réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus
+dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois
+sauvé Nadia.
+
+Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit
+doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse;
+Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du
+vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais
+la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à
+concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague
+l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie
+était déjà très loin dans la voie de l'erreur.
+
+Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement
+agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la
+sœur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant
+enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes
+considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles
+pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui
+vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles
+purifieraient leur richesse impure.
+
+Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler
+d'amour, mais seulement de devoir.
+
+Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette
+jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne
+saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui
+présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat.
+
+Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet,
+que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait
+être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il
+parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point
+d'allusions personnelles.
+
+Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une
+méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit
+par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir
+au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie.
+Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé.
+
+Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien
+douloureuse.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère,
+de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:
+
+--Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.
+
+À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde,
+madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.
+
+--Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse
+avec l'apparence du calme.
+
+--Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas
+Stepline.
+
+--Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère
+ses yeux purs et limpides.
+
+--Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une
+injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas
+besoin d'amour pour cela.
+
+--Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la
+prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit?
+Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta
+pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance,
+sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma
+fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination
+intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère,
+mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu
+comprendras...
+
+--Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas
+Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour
+tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en
+son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches
+d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la
+cause de la civilisation et celle du peuple.
+
+--Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.
+
+C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient
+presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant.
+Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof,
+où elle avait fait ce vœu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et
+son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur
+sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait
+pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait
+monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies
+allaient-elles condamner sa propre enfant?
+
+--Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je
+n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans
+les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir
+mérité cela!
+
+Sophie se jeta dans ses bras.
+
+--Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces
+principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les
+trouver mauvais aujourd'hui.
+
+--Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia
+de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.
+
+Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la
+fois.
+
+Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui
+rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami
+les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si
+douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup,
+à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement
+et restait décontenancé.
+
+--Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne
+viens-tu pas à mon aide?
+
+Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit
+Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce
+qui arrivait.
+
+--Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as
+approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au
+moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?
+
+Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une
+émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant
+que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve,
+elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.
+
+La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout
+doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.
+
+--Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te
+surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...
+
+--Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva
+instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées
+insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne
+tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie,
+est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur?
+
+Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de
+Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.
+
+De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui
+était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant
+se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui
+choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.
+
+--Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale,
+voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?
+
+Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il
+révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait
+la bouche pour répondre, sa fille la prévint.
+
+--Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un
+ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions
+nous comprendre.
+
+--C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez
+oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans
+votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.
+
+Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et
+disparut sans se retourner.
+
+--Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement
+instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai
+que je vous aie négligés tous deux...
+
+--Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.
+
+Nadia l'interrompit du geste.
+
+--S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus
+responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie
+sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de
+son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec
+amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta sœur?
+
+Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement
+plein de dignité.
+
+--Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes
+généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la
+pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici
+dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin
+était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et
+intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans
+l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et
+généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si
+coupable?
+
+Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle.
+Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques;
+elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti
+des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré.
+Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa
+fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.
+
+--Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne
+de Stepline ou son origine qui te déplaît?
+
+Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:
+
+--C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est,
+s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales,
+je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est
+antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature
+intéressée.
+
+Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il
+avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer
+avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop
+facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un
+intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de
+l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt
+ans?
+
+Il essaya cependant de défendre son ami.
+
+--Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas;
+qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit?
+N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?
+
+--On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position,
+répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à
+soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui
+qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite,
+sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.
+
+Pierre s'inclina silencieusement.
+
+--La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre
+des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes,
+vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En
+attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut
+se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne
+pas se présenter ici.
+
+--Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa
+dignité...
+
+--Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de
+sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il
+avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au
+lieu de faire parler cette malheureuse enfant.
+
+L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut
+aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité,
+par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné
+son consentement, il eût été le premier à faire des objections au
+mariage projeté.
+
+Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de
+Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de
+ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable
+ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans
+le fond de son âme.
+
+Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.
+
+--Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa
+sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis,
+sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!
+
+--Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque
+temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour
+cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son
+esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...
+
+Après un silence, elle reprit:
+
+--Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole
+froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête
+enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon
+frère?
+
+Volodia regarda sa sœur pour l'interroger; elle continua:
+
+--Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux
+entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent
+aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même
+indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre
+tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir,
+où est l'amour?
+
+Volodia porta à ses lèvres la main de sa sœur, si bonne et si
+maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la
+mort.
+
+La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.
+
+--Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me
+dire?
+
+Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne
+pouvait qu'être nuisible.
+
+Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la
+conduisit à une chaise où elle s'assit.
+
+--Je voulais vous dire, fit-il, le cœur serré par une indicible
+angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez
+pris votre résolution...
+
+--Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien,
+interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes.
+
+--Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a
+le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent
+peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter,
+Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre
+sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il
+vous plaira.
+
+--Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain.
+
+Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et
+lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle
+qu'il aimait plus que sa vie.
+
+--Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité,
+envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant
+à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?
+
+Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée:
+
+--Envers l'humanité.
+
+--Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous
+approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps
+la société, la famille et vous-même?
+
+--La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille;
+la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que
+je considère comme un devoir. Quant à moi-même...
+
+Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia.
+
+--Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est
+que le mariage?
+
+Sophie répondit bravement:
+
+--C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même
+but.
+
+--Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui
+tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître?
+
+--Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui
+sont dans les bas-fonds...
+
+--Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous?
+
+Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:--Alors, nous
+verrons ce qu'il y aura à faire.
+
+Volodia poussa un soupir.
+
+--C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous
+mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table
+rase des habitudes, des mœurs, des principes d'une nation, sans rien lui
+donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce
+moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans
+ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous
+voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie;
+nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement
+celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en
+connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui
+vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille,
+j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné
+avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et
+du bonheur sur la terre.
+
+Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi
+qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté
+de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler.
+Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout
+à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces
+volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice
+animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui
+ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes
+goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux
+qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude
+n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas
+besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait,
+souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la
+même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils
+pensaient de même, en même temps!
+
+Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle
+n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon
+simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il
+avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de
+sa mère.
+
+--Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par
+l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur
+profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils
+n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une
+pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur
+Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si
+vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est
+parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne
+permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la
+plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des
+approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait
+sur les époux.
+
+--Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que
+moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que
+lui?
+
+--La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes,
+répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un
+homme qui aurait les ongles noirs?
+
+Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient
+loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la
+confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le
+corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité,
+auquel il ne voulut point prendre garde.
+
+--Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave
+et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et
+pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des
+autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de
+leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la
+bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la
+souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes
+filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous
+dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui
+voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie
+chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition?
+
+--Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus
+de toutes les mesquineries de la société...
+
+--Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec
+autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela:
+c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on
+préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur
+d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de
+leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des
+pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie,
+continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le
+bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de
+vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que
+vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être
+témoin.
+
+--Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc?
+
+--Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg...
+avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse,
+mon amie, presque ma sœur.
+
+Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas
+dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de
+le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des
+paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la
+regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque
+image flottante et lointaine.
+
+--Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui
+tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos
+paroles.
+
+--Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement.
+
+Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un
+amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de
+l'avouer.
+
+--Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.
+
+Elle lui donna la sienne, en hésitant.
+
+--Vous ne partez pas encore? dit-elle.
+
+--Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que
+je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne
+l'oubliez pas, Sophie.
+
+Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot.
+Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle
+pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.
+
+Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long
+entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof
+rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille.
+Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous
+l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené
+quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut
+détruit par les remontrances de Nadia.
+
+--Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par
+dire, en voyant ses raisonnements inutiles.
+
+--Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je
+n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me
+marier.
+
+Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond
+de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait
+guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut
+soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre
+chose.
+
+Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non
+sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il
+ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion
+soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels
+subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de
+philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que
+tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à
+l'œuvre de la libération morale du peuple par le peuple!
+
+Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon;
+l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux
+mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi
+éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que
+faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une
+étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!
+
+--Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui
+m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma sœur uniquement pour sa
+fortune!
+
+--Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente
+et nous sera très utile.
+
+Le cœur de Pierre se glaça: sa chère et charmante sœur épousée dans un
+but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon
+d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était
+pas seul à penser ainsi.
+
+Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur,
+toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce
+milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force
+d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries
+inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en
+réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables
+pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une
+vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et
+chercha à se rapprocher de Volodia.
+
+Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave
+que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia
+n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie
+sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva
+malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des
+garanties de bonheur.
+
+Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience
+résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au
+contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut
+même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait
+reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour
+concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne
+voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne
+pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un
+si beau zèle.
+
+Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en
+temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut
+significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se
+sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la
+laissaient mécontente d'elle-même.
+
+Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï
+Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie
+très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu
+de la foule.
+
+C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour
+les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des
+boutiques, on avait grand'peine à circuler.
+
+Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de
+l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges
+étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient
+avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses
+venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des
+trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au
+milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant
+les clients.
+
+Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à
+cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine
+sainte, Sophie regardait d'un œil distrait les étalages des boutiques
+d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux;
+Stepline était devant elle.
+
+--Eh bien? lui dit-il brusquement.
+
+--Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon
+cavalière de l'interpeller.
+
+--On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?
+
+--Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion.
+
+--Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent.
+
+Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin.
+
+--Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point
+l'affliger.
+
+--Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte
+soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père,
+vous avait légué directement sa fortune?
+
+--C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en
+elle-même.
+
+Stepline poussa un gros soupir de soulagement.
+
+--Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie
+trouva écœurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une
+occasion favorable. Allons-nous-en.
+
+--Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un
+passant.
+
+--Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne
+retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.
+
+Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude;
+elle frissonna d'horreur.
+
+--Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique
+où sa compagne était entrée.
+
+--Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on
+vous regarde.
+
+La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui
+l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant
+perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de
+libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les
+yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant,
+elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante
+de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle
+chancela... Marthe la reçut dans ses bras.
+
+--Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée.
+
+--Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle.
+
+Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en
+face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent.
+
+Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à
+sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait
+sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout
+doucement, et resta immobile devant la chère endormie.
+
+Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte
+des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé
+par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des
+larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et
+magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce
+n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la
+vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à
+souffrir dans ses enfants...
+
+Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle
+se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque,
+toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les
+allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants
+fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si
+délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines
+de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là...
+
+Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que
+l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof
+étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie
+voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une
+somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous
+ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à
+cette époque n'altérait la couleur riche et sombre.
+
+Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre
+femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son
+œuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la
+souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.
+
+La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se
+laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses
+mains, en disant tout bas:
+
+--Ô ma mère!
+
+Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille,
+chargé de larmes, rencontra le sien.
+
+--Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude.
+
+--Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable...
+Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon cœur
+combien je le regrette!...
+
+Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille
+fût ainsi domptée et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie répondit,
+non à ses paroles, mais à l'interrogation contenue dans son regard:
+
+--Il n'est rien arrivé, maman; seulement, au Gostinnoï Dvor, pendant que
+j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est
+approché de moi.
+
+Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la
+mieux voir:
+
+--Il m'a demandé si j'étais l'héritière directe de mon grand-père; j'ai
+répondu que oui, naturellement; alors...
+
+--Alors? répéta Nadia, qui ne respirait plus.
+
+--Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le
+bras... Ô maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais
+pas ce qui s'est passé en moi; j'ai senti un tel dégoût, une telle
+humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis
+entrée dans le magasin, où j'ai trouvé Marthe...
+
+--C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille.
+
+--C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai
+ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il
+est donc possible que des hommes veulent épouser une femme rien que pour
+son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc
+vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme
+cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur
+famille et leur maison?...
+
+--Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe même
+dans le monde où nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et
+de bienséance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que
+c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre
+monde, si intéressé qu'il fût, aurait pris la peine de se faire bien
+venir de toi, il eût été prudent dans ses questions et eût semblé
+délicat dans sa manière de te parler, et jamais il ne t'aurait infligé
+l'outrage que tu as si vivement senti. La société est pleine de coureurs
+de dot, et la moitié des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il
+n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout à celui qu'on aime...
+Te souviens-tu que ce que je blâmais en toi, c'était précisément de
+vouloir épouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du
+devoir?
+
+Sophie inclina la tête en signe d'affirmation.
+
+--Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a
+de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...
+
+Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute
+flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand
+devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt:
+
+--Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari,
+jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais
+jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le cœur
+déchiré, j'aurais résisté toujours.
+
+Sophie baisa pieusement la main de sa mère.
+
+--Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame
+Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait
+en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te
+voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde
+autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence;
+mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent,
+honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est
+destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il
+soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect
+de l'honneur.
+
+Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans
+ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de
+caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de
+tendresse et de regret.
+
+Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle
+avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune
+gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la
+première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là.
+
+Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le
+nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a
+des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir,
+on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous
+humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë
+plus pénible que le chagrin même.
+
+Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé;
+pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être
+montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie
+comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de
+famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son cœur
+lui savait gré de sa bonté souriante.
+
+Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui
+avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret
+entre le frère et la sœur. Mais, tout en montrant la plus grande
+prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser
+l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude
+d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie.
+Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle.
+
+Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la
+lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en
+Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une
+certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et
+de ciel bleu.
+
+Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il
+rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque,
+couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il
+se sentait le cœur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant
+lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas
+Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une
+façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques
+pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de
+l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était
+embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure.
+
+--Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite
+tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne
+éducation lui imposait le devoir de le cacher.
+
+--Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous
+autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité!
+
+Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet.
+
+--Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une
+singulière manière de comprendre l'honneur.
+
+--Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta sœur qui avait promis?...
+
+--Je vous défends de prononcer le nom de ma sœur, entendez-vous? s'écria
+Pierre hors de lui. Ma sœur est une honnête et pure enfant; vous êtes un
+misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun
+sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent.
+
+--Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses
+croyances...
+
+Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se
+calma.
+
+--Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je
+ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre.
+Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou
+vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de
+ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous;
+pour tourner la tête--non le cœur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont
+les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un
+misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié
+pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie.
+
+--Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la
+manche de son paletot.
+
+--Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre
+route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années,
+abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez
+frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce
+coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon
+chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la
+nouvelle!
+
+Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un
+endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente
+sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons,
+quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient
+ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à
+quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble...
+
+--Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami.
+
+Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il
+rencontra Volodia, qui rentrait de son côté.
+
+--Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore
+brillants de sa récente colère.
+
+--Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de
+querelle?
+
+--Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux!
+J'avais cela sur le cœur depuis trop longtemps.
+
+Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait
+toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par
+Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et
+tout à coup Pierre se sentit saisi de respect.
+
+--C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à
+voix basse comme dans une église.
+
+--Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son œuvre,
+mais son œuvre est autrement grande et durable. Ces pierres
+s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main
+du temps: l'œuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont
+les malades guéris, les cœurs consolés, la lumière du devoir et du
+sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos
+corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera
+oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de
+reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur
+influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques.
+
+Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est
+bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux
+à porter!
+
+La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout.
+Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre.
+
+--Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant
+le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du
+bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre
+quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa
+flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence
+ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite
+de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous
+nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui
+pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine
+et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas
+toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de
+ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir.
+Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence?
+
+Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large
+vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et
+paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie:
+
+--Mon frère! lui dit-il en l'étreignant.
+
+Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de
+Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et
+surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait
+à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec
+une émotion étrange.
+
+Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son cœur bondir
+dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de
+tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son
+âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui
+conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se
+révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur,
+n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la
+sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles!
+
+--Tu étais là? fit Pierre en abordant sa sœur.
+
+--Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui
+s'était détourné.
+
+--Tu as entendu ce qu'il disait?
+
+--Oui.
+
+Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'âme encore trop pleine de
+l'émotion qu'il venait d'éprouver, il ne pouvait s'épancher en paroles.
+
+Quand ils entrèrent dans la salle à manger, Nadia les accueillit avec ce
+doux reproche:
+
+--Comme vous rentrez tard, mes enfants!
+
+--Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mère! répondit Pierre en lui
+baisant la main.
+
+Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du
+père, jamais la famille ne s'était sentie si étroitement unie dans tous
+ses membres. Pour la première fois, Nadia, en regardant ces quatre têtes
+groupées sous sa protection, comprit que malgré son deuil éternel, elle
+pouvait encore être heureuse.
+
+Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette
+paix retrouvée. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforçait de
+prouver à sa mère combien elle était loin de ses anciennes erreurs, et
+elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait désormais dans
+l'âme de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait
+d'allusions à son départ, et personne ne lui en avait reparlé. Marthe
+elle-même n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vît souvent son frère
+silencieux et concentré.
+
+Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annonça tout à coup son
+intention d'aller passer un an à l'étranger. C'était un soir, Sophie
+venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans
+l'ombre, pour ménager ses yeux qui avaient tant pleuré, se reposait en
+rêvant des fatigues du jour.
+
+--Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramenée à la réalité.
+
+--Oui, j'ai été trop heureux ici; vous m'avez épargné les peines et les
+luttes de la vie, répondit-il, en portant à ses lèvres la main de sa
+bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharné, qu'on
+prend corps à corps, pour l'obliger à vous servir... Je ne serai
+vraiment un homme que lorsque j'aurai goûté de ce pain-là!
+
+--Je ne puis vous blâmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la
+tête encore inclinée du jeune homme, comme si elle voulait le bénir;
+vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide
+parmi nous... Je m'étais figuré que vous seriez toujours là... Enfin, la
+consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais,
+Volodia, que votre place est ici, près de mon fils, près de moi...
+
+Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien;
+prévenue par son frère dans le courant de la journée, elle avait eu le
+temps de laisser s'épancher le premier flot de son chagrin. Sophie
+s'était assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu.
+
+--Vous reviendrez, j'espère, répéta Nadia, et pour ne plus nous quitter.
+
+Pierre se mit à faire des châteaux en Espagne. Il attendait le retour de
+son ami pour innover un système d'aération inventé par lui, et
+supérieur, disait-il, à tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le
+salon fut bientôt plein de demandes et de réponses qui
+s'entre-croisaient.
+
+Quand on se fut retiré pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa
+sœur.
+
+--Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un
+crédit à ton nom chez Rothschild, à Paris, à Londres et à Francfort, de
+manière que tu puisses compléter tes études sans le moindre souci
+matériel.
+
+--Je la reconnais bien là! dit Volodia avec une profonde
+reconnaissance. Elle est et sera toujours la même; mais Marthe, je ne
+veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques économies en
+donnant des répétitions...
+
+--Moi aussi, interrompit la bonne sœur; tiens, je les comptais
+justement. Voilà cinq ans que je mets de côté pour ce jour!
+
+Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des
+heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.
+
+--J'accepte, ma sœur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux
+pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta
+vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...
+
+--C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la
+modeste Marthe.
+
+--Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas
+admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire
+danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous
+serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma sœur
+chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi!
+
+Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut,
+après mûre réflexion.
+
+Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il
+quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui.
+Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude
+affectueuse, et il partit le cœur lourd, comme quelqu'un qui laisse
+derrière lui le meilleur de sa vie.
+
+L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il
+revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis
+si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître
+le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on
+n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un
+livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle.
+C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle
+sérieux dans la vie.
+
+Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait
+désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des
+joies.
+
+Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour,
+on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être
+invisible, qu'elle seule discernait.
+
+--Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt
+sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités
+celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées,
+et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le
+devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même
+pour y trouver la réponse de son mari.
+
+Pierre était devenu un garçon sérieux, quoiqu'il eût besoin à son tour
+de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas
+voulu quitter l'hôpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser
+prendre en son absence trop de liberté aux jeunes gens qui s'y
+trouvaient employés.
+
+--À mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu croisé des
+demandes et des réponses se fut un peu calmé. Je vais prendre aussi mon
+vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des idées, des idées, à
+les remuer à la pelle!
+
+--À propos, fit Volodia, et ton système d'aération?
+
+--Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les
+objets perdus, et puis je l'ai essayé tout seul.
+
+--Il va?
+
+--Pas le moins du monde! Ça ne vaut rien du tout!
+
+Il riait de si bon cœur que tout le monde fit chorus.
+
+Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle à manger, pour le thé
+du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils
+avaient à peine échangé quelques paroles affectueuses, et il ressentait
+l'impression étrange que, bien que lui ayant parlé, il ne l'avait pas
+vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit près d'elle.
+
+Pendant qu'elle lui préparait son verre de thé, il la regardait
+attentivement. Elle était peut-être moins jolie qu'elle n'avait été
+quelques années auparavant, dans la fleur de la seizième année, mais
+combien son visage avait pris de gravité douce! Elle aussi avait eu sa
+part de trouble et de chagrin; elle était sortie de la lutte avec
+elle-même triomphante et reposée, comme ceux qui connaissent le prix des
+joies du devoir.
+
+--Enfin, dit-elle, vous voilà revenu! J'espère bien que vous ne nous
+quitterez plus!
+
+Elle lui présentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un
+léger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui.
+
+--J'ai beaucoup débattu cette question avec moi-même, dit-il gravement;
+pendant que Pierre sera absent, je ne peux évidemment pas songer à
+abandonner l'hôpital; mais quand il sera revenu...
+
+Le visage de Sophie s'était couvert de rougeur. Il la regarda, et vit
+qu'il s'était cru plus fort qu'il ne l'était en réalité. Il avait pu
+vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait
+s'exiler maintenant... Voilà donc à quoi avait servi son sacrifice! Il
+se retrouvait au même point exactement que dix-huit mois plutôt! Elle
+prit la parole, et sa voix émue avait quelque chose de particulièrement
+touchant.
+
+--Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprécier
+les absents... Est-ce vrai?
+
+Volodia s'inclina en signe d'assentiment.
+
+--Par exemple, continua-t-elle, quand vous étiez là, je ne voyais en
+vous que le mentor sévère; quand vous avez été parti, je ne saurais dire
+combien l'ami m'a manqué...
+
+Elle se tut. Il attendait qu'elle continuât; après un léger effort, elle
+reprit:
+
+--J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de
+longues années: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces
+découvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour...
+
+Elle s'arrêta encore une fois.
+
+--Pour...? répéta Volodia avec un sourire encourageant.
+
+--Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tête.
+
+--Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles
+d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous êtes maintenant
+ce que vous deviez être, la digne fille de vos parents...
+
+--Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis
+différente de ma mère... Vous souvenez-vous du temps où je la
+méconnaissais?
+
+--Je m'en souviens, dit Volodia.
+
+Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer à l'erreur de sa vie sans un
+sentiment de honte douloureuse, plus fort en présence du jeune homme que
+devant tout autre. Il s'en aperçut, et avec sa délicatesse ordinaire, il
+lui vint en aide.
+
+--Vous n'étiez qu'un enfant dans ce temps-là, dit-il; vous aviez les
+ténacités irraisonnées de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant;
+l'avenir est plein de joies pour vous.
+
+--La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux
+qu'on aime.
+
+--Vous l'avez, répondit Volodia en détournant les yeux.
+
+Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle était devenue soudain
+myope.
+
+En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose.
+
+Quinze jours plus tard, au moment où le jeune homme fermait sa malle,
+pour son départ fixé au lendemain, il vit entrer dans sa chambre
+Volodia, très-pâle et visiblement troublé.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'étonna lui-même.
+
+--J'ai que... je n'avais pas suffisamment réfléchi quand je t'ai promis
+de rester ici en ton absence, dit le jeune médecin; je viens te demander
+de me libérer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service à
+l'hôpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En
+ton absence, seul sous ce toit avec ta mère et ta sœur...
+
+--Ah! fit Pierre toujours très-tranquille; tu n'as pensé à cela
+qu'aujourd'hui?
+
+Volodia se troublait de plus en plus.
+
+--J'y avais pensé, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que...
+
+--C'est très-bien; tu nous prends un peu à l'improviste, mais je pense
+que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef.
+
+Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle
+récalcitrant, et quelques instants après il rentra, tout aussi
+tranquille.
+
+--Va dans la salle à manger, dit-il, j'ai prévenu ma mère, tu l'y
+trouveras.
+
+Ce n'était pas Nadia que Volodia aperçut en ouvrant la porte, ce fut
+Sophie, qui l'attendait, debout près de la fenêtre. Il allait se
+retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela.
+
+--Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter?
+
+Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se
+détourna.
+
+--Je ne puis faire autrement, dit-il.
+
+--Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement.
+
+Il leva sur elle un regard hésitant, et rencontra celui de Sophie,
+plein de tendresse virginale.
+
+--Je vous ai bien fait souffrir par mes défauts, dit-elle en rougissant;
+il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais
+restez-y en maître...
+
+Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et
+son cœur ressentit une joie profonde, longtemps désirée, longtemps
+attendue.
+
+--Enfin! fit-elle. Il y a bien des années, Volodia, que je vous nomme
+mon fils!
+
+Le départ de Pierre fut retardé, car il voulait assister au mariage de
+sa sœur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant près de
+sa mère les jeunes gens mariés la veille. Marthe restait auprès de
+Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune
+de miel.
+
+--Je suis née tante, dit-elle; je l'ai répété toute ma vie; la
+Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nièces et des
+neveux.
+
+L'hôpital a rendu à leurs familles cette année deux cents malades qui
+bénissent le nom de Korzof.
+
+FIN
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia, by
+Alice Cherbonelle (aka Jean de la Brète)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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