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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:03:36 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth
+Vigée-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (3/3)
+
+Author: Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun
+
+Release Date: October 24, 2007 [EBook #23158]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIGÉE-LEBRUN ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, Rénald Lévesque
+(HTML version) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+ SOUVENIRS
+ DE
+ MADAME LOUISE-ÉLISABETH
+ VIGÉE-LEBRUN,
+
+
+ DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
+ DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
+ DE PARME ET DE BOLOGNE,
+ DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON.
+
+
+ En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai
+ le temps passé, qui doublera pour ainsi
+ dire mon existence.
+ J.-J. Rousseau.
+
+
+
+ TOME TROISIÈME
+
+
+
+ PARIS,
+ LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
+ RUE DE SEINE, 14 BIS.
+
+ 1835.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Paul Ier.--Son caractère.--Incendie à Pergola.--Frogères. M.
+d'Autichamp, Koutaisoff, madame Chevalier.
+
+
+Paul était né le 1er octobre 1754, et monta sur le trône le 12 octobre
+1796. Ce que j'ai déjà raconté des funérailles de Catherine prouve assez
+que le nouvel empereur ne partageait point les regrets de la nation, et
+de plus, on sait qu'il décora du cordon de Saint-André Nicolas Zouboff,
+qui lui apporta la nouvelle de la mort de sa mère.
+
+Paul avait beaucoup d'esprit, d'instruction et d'activité; mais la
+bizarrerie de son caractère allait jusqu'à la folie. Chez ce malheureux
+prince des mouvemens de bonté d'ame succédaient souvent à des mouvemens
+de férocité, et sa bienveillance ou sa colère, sa faveur ou son
+ressentiment n'étaient jamais que l'effet d'un caprice. Son premier
+soin, dès qu'il fut monté sur le trône, fut d'exiler Platon Zouboff en
+Sibérie, en lui confisquant la plus grande partie de sa fortune. Fort
+peu de temps après, il le rappela, lui rendit tous ses biens, et toute
+la cour le vit un jour présenter cet ex-favori aux ambassadeurs de
+Géorgie avec la plus grande bienveillance, et le combler de bontés.
+
+Un soir, je me trouvai à un bal qui se donnait à la cour. Tout le monde,
+à l'exception de l'empereur, était masqué, et les hommes et les femmes
+en dominos noirs. Il se fit un encombrement à une porte qui donnait d'un
+salon dans un autre; un jeune homme pressé de passer, coudoya fortement
+une femme, qui se mit à pousser des cris. Paul se retournant aussitôt
+vers un de ses aides-de-camp: «Allez, dit-il, conduire ce monsieur à la
+forteresse, et vous reviendrez m'assurer qu'il y est bien enfermé.»
+L'aide-de-camp ne tarda pas à revenir dire qu'il avait exécuté cet
+ordre. «Mais, ajouta-t-il, Votre Majesté saura que ce jeune homme a la
+vue excessivement basse: en voici la preuve;» et il montra les lunettes
+du prisonnier, qu'il avait apportées. Paul, après avoir essayé les
+lunettes, pour se convaincre de la vérité du fait, dit vivement: «Courez
+vite le chercher, et menez-le chez ses parens; je ne me coucherai pas
+que vous ne soyez venu me dire qu'il est retourné chez lui.»
+
+La plus légère infraction aux ordres de Paul était punie de l'exil en
+Sibérie, ou pour le moins de la prison, en sorte que, ne pouvant prévoir
+où vous conduirait la folie jointe à l'arbitraire, on vivait dans des
+transes perpétuelles. On en vint bientôt à ne plus oser recevoir du
+monde chez soi; si l'on recevait quelques amis, on avait grand soin de
+fermer les volets, et pour les jours de bal, il était convenu que l'on
+renverrait les voitures. Tout le monde était surveillé pour ses paroles
+et pour ses actions, au point que j'entendais dire qu'il n'existait pas
+une société qui n'eût son espion. On s'abstenait le plus souvent de
+parler de l'empereur, mais je me souviens qu'un jour, étant arrivée dans
+un très petit comité, une dame qui ne me connaissait pas et qui venait
+de s'enhardir sur ce sujet, s'arrêta tout court en me voyant entrer. La
+comtesse Golowin fut obligée de lui dire, pour qu'elle continuât sa
+conversation: «Vous pouvez parler sans crainte, c'est madame Lebrun.»
+Tout cela paraissait bien dur, après avoir vécu sous Catherine, qui
+laissait jouir chacun de la plus entière liberté, sans jamais, il est
+vrai, en prononcer le mot.
+
+Il serait trop long de raconter sur combien de choses futiles Paul
+exerçait sa tyrannie. Il avait ordonné, par exemple, que tout le monde
+saluât son château, même lorsqu'il en était absent. Il avait défendu de
+porter des chapeaux ronds, qu'il regardait comme un signé de
+jacobinisme. Des hommes de police avec leur canne faisaient sauter à
+terre tous ceux qu'ils rencontraient, au grand dépit des personnes que
+leur ignorance exposait à se faire décoiffer ainsi. En revanche, tout le
+monde était contraint de porter de la poudre. Dans le temps que parut
+cette ordonnance, je faisais le portrait du jeune prince Bariatinski, et
+comme je l'avais prié de ne pas me venir poudré, il y avait consenti. Je
+le vis arriver un jour, pâle comme la mort. «Qu'avez-vous donc? lui
+dis-je.--Je viens de rencontrer l'empereur en venant chez vous, me
+répondit-il encore tout tremblant; je n'ai eu que le temps de me jeter
+sous une porte cochère, mais j'ai une peur affreuse qu'il ne m'ait
+aperçu.» Cette terreur du prince Bariatinski n'avait rien de surprenant;
+elle atteignait les personnes de toutes les classes; car aucun habitant
+de Pétersbourg n'était sûr le matin de coucher le soir dans son lit.
+Pour mon compte, je puis dire avoir éprouvé, sous le règne de Paul, la
+plus effroyable peur que j'aie ressentie de mes jours. J'étais allée à
+Pergola[1], où je voulais passer la journée, et j'avais avec moi M. de
+Rivière, mon cocher, et Pierre, mon bon domestique russe. Tandis que M.
+de Rivière se promenait, avec son fusil, pour tuer des oiseaux ou des
+lapins (auxquels par parenthèse il ne faisait jamais grand mal), je
+restais sur les bords du lac, quand, tout à coup, je vis le feu que l'on
+avait allumé pour faire cuire notre dîner, se communiquer aux sapins, et
+se propager avec une grande rapidité. Les sapins se touchaient, Pergola
+n'est pas loin de Pétersbourg!... Je me mis à pousser des cris
+horribles, en rappelant M. de Rivière, et, la frayeur aidant, tous
+quatre réunis, nous parvînmes à étouffer l'incendie, non sans nous
+brûler cruellement les mains; mais nous pensions à l'empereur, à la
+Sibérie, et l'on peut juger que cela nous donnait du courage!
+
+Je ne saurais m'expliquer la terreur que m'inspirait Paul, qu'en me
+rappelant combien cette terreur était générale; car je dois avouer qu'il
+ne s'est jamais montré pour moi que bienveillant et poli. Lorsque je le
+vis pour la première fois à Pétersbourg, il se souvint de la manière la
+plus aimable que je lui avais été présentée à Paris, lorsqu'il y vint
+sous le nom de comte du Nord. J'étais bien jeune alors, et tant d'années
+s'étaient passées depuis, que je l'avais oublié; mais les princes en
+général sont doués de la mémoire des personnes et des noms; c'est pour
+eux une grâce d'état. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signalé
+son règne, une, à laquelle il était fort pénible de se soumettre,
+obligeait les femmes comme les hommes à descendre de voiture sur le
+passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il était très fréquent que
+l'on rencontrât Paul dans les rues de Pétersbourg, attendu qu'il les
+parcourait sans cesse, quelquefois à cheval, avec fort peu de suite, et
+souvent en traîneau sans être escorté et sans aucun signe qui pût le
+faire reconnaître. Il ne fallait pas moins se soumettre à l'ordre, sous
+peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il était
+cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout à coup les pieds
+dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne
+l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier: «Arrêtez!
+c'est l'empereur!» mais comme, on m'ouvrait la portière et que j'allais
+descendre, lui-même sortit de son traîneau et se précipita pour m'en
+empêcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait
+pas les étrangères, et surtout madame Lebrun.
+
+Ce qui peut expliquer comment les meilleurs caprices de Paul ne
+rassuraient point pour l'avenir, c'est qu'aucun homme n'était plus
+inconstant dans ses goûts et dans ses affections. Au commencement de son
+règne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur; plus tard, il l'avait
+pris en si grande tendresse, que le portrait du héros français était
+dans son sanctuaire et qu'il le montrait à tout le monde. Sa disgrâce ou
+sa faveur n'offrait rien de durable; le comte Strogonoff est, je crois,
+la seule personne qu'il n'ait point cessé d'aimer et d'estimer. On ne
+lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il
+se plaisait beaucoup avec un acteur français nommé Frogères, qui n'était
+point sans talens, et qui avait de l'esprit. Frogères entrait à toute
+heure, dans le cabinet de l'empereur, sans être annoncé; on les voyait
+souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras
+dessous, causant de littérature française, que Paul aimait beaucoup,
+principalement notre théâtre. Cet acteur était souvent admis aux petites
+réunions de la cour, et comme il portait à un haut degré le talent de
+mystificateur, il se permettait avec les plus grands seigneurs des
+mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui,
+vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet.
+Les grands-ducs eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des mauvaises
+plaisanteries de Frogères; aussi, après la mort de Paul, n'avait-il plus
+osé reparaître au palais. L'empereur Alexandre, se promenant seul un
+jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. «Pourquoi donc
+n'êtes-vous pas venu me voir, Frogères? lui dit-il, d'un air
+affable.--Sire, répondit Frogères délivré de ses craintes, je ne savais
+pas l'adresse de Votre Majesté.» L'empereur rit beaucoup de cette
+bouffonnerie, et fit payer avec munificence à l'acteur français un reste
+d'appointemens que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas osé demander.
+
+Après avoir vécu long-temps près de Paul, il était naturel en effet que
+Frogères redoutât le ressentiment d'un souverain; car Paul était
+vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses
+torts à sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu à se plaindre
+du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocens avec
+les coupables, détestait tous les grands seigneurs, et se plaisait à
+humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande
+bienveillance pour les étrangers, et surtout pour les Français, et je
+dois dire ici qu'on l'a toujours vu accueillir et traiter avec bonté
+tous les voyageurs et les émigrés qui venaient de France. Beaucoup de
+ces derniers ont reçu de lui de généreux secours. Je citerai entre
+autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant à Pétersbourg sans aucunes
+ressources, avait imaginé de faire des sabots élastiques tout-à-fait
+jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir même chez la
+princesse Dolgorouki à plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvés
+charmans, et cela, joint à l'intérêt qu'inspirait l'émigré, en fit
+commander aussitôt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne
+tardèrent pas à arriver sous les yeux de l'empereur, qui, dès qu'il
+apprit le nom de l'ouvrier, le fit venir et lui donna une très belle
+place. Par malheur, c'était une place de confiance; les Russes s'en
+trouvèrent tellement offensés, que Paul ne put y laisser long-temps le
+comte d'Autichamp; mais il l'en dédommagea de manière à le mettre à
+l'abri du besoin.
+
+Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais fréquemment, me rendaient,
+je l'avoue, plus indulgente pour l'empereur que ne pouvaient l'être les
+Russes, dont le repos était sans cesse troublé par les bizarres caprices
+d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une idée
+des craintes, du mécontentement et des murmures secrets de cette cour,
+que j'avais vue naguère si calme et si joyeuse. On peut dire avec vérité
+que tant qu'a régné Paul, la terreur était à l'ordre du jour.
+
+Comme on ne saurait tourmenter ses semblables sans être tourmenté
+soi-même, Paul était bien loin de vivre heureux. Il avait pour idée fixe
+qu'il mourrait assassiné, soit par le fer, soit par le poison, et ce
+fait, qui est certain, prouve encore combien il régnait d'incohérence
+dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait
+parcourir seul les rues de Pétersbourg, à toute heure de jour et de
+nuit, il prenait la précaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa
+chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret
+intérieur de son appartement. Le tout était surveillé par son fidèle
+Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi à Paris
+et ne quittait point sa personne. Ce Koutaisoff avait pour l'empereur un
+dévouement sans borne, que rien ne put jamais altérer, pas même la
+jalousie; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa maîtresse,
+la plus jolie actrice du théâtre de Pétersbourg. Cette femme se nommait
+madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succès dans les opéras
+comiques. Sa figure et sa voix étaient charmantes, et elle chantait avec
+infiniment de grâce et d'expression. Koutaisoff l'aimait passionnément,
+lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans
+un tel désespoir, qu'il en perdit presque la raison, et son service en
+souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible
+circonstance.
+
+Paul était excessivement laid. Un nez camard et une fort grande bouche,
+garnie de dents très longues, le faisaient ressembler à une tête de
+mort. Ses yeux étaient plus qu'animés, quoique souvent son regard eût de
+la douceur. Il n'était ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et bien que
+toute sa personne ne manquât point d'une sorte d'élégance, il faut
+avouer que son visage prêtait infiniment à la caricature. Aussi, quelque
+fût le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez
+grand nombre. Une entre autres le représentait tenant un papier dans
+chacune de ses mains. Sur l'un on lisait: _ordre_; sur l'autre:
+_contre-ordre_, et sur son front: _désordre_. Rien qu'en parlant de
+cette caricature, j'éprouve encore un petit frémissement; car on sent
+bien qu'il y allait de la vie, non seulement pour celui qui l'avait
+faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'étaient procurée.
+
+Tout ce qu'on vient de lire n'empêchait point que Pétersbourg ne fût
+alors pour un artiste un séjour aussi utile qu'agréable. L'empereur Paul
+aimait et protégeait les arts. Grand amateur de la littérature
+française, il attirait et retenait par ses générosités les acteurs
+auxquels il devait le plaisir de voir représenter nos chefs-d'oeuvre, et
+l'on ne pouvait posséder un talent en musique ou en peinture sans être
+assuré de sa bienveillance. Doyen, l'ami de mon père, et le peintre
+d'histoire dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, se vit distingué par
+Paul comme il l'avait été par Catherine. Quoique fort âgé alors, Doyen
+avait conservé une manière de vivre si simple et si frugale, qu'il
+n'avait accepté qu'une partie des offres généreuses de l'impératrice;
+l'empereur lui continua les mêmes bontés et lui commanda un plafond pour
+le nouveau palais de Saint-Michel qui n'était pas encore meublé. Le
+salon, dans lequel Doyen travaillait, était fort près de l'Ermitage;
+Paul et toute la cour le traversait pour aller à la messe, et il était
+fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrêtât pas à causer plus ou
+moins de temps avec le peintre, d'une manière tout-à-fait aimable. Ceci
+me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de
+Doyen et lui dit: «Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire une légère
+observation: vous peignez les Heures qui dansent autour du char du
+Soleil; j'en vois une là, plus éloignée, qui est plus petite que les
+autres; cependant les heures sont toutes égales.--Monsieur, lui répondit
+Doyen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais
+celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure.» L'observateur fit un
+signe d'approbation, et s'éloigna très content de lui-même.
+
+Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix
+du plafond avant qu'il fût terminé, remit à Doyen un billet de banque
+d'une somme considérable que je ne me rappelle plus; mais ce billet
+était enveloppé d'un papier sur lequel Paul avait écrit de sa main:_
+Voici pour acheter des couleurs; quant à l'huile, il en reste encore
+beaucoup dans la lampe_.
+
+Si l'ancien ami de mon père était satisfait de son sort à Pétersbourg,
+je n'étais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relâche
+depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je perdais deux
+heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui désiraient visiter
+mon atelier, au nombre desquelles se trouvèrent plusieurs fois les
+grands-ducs et les grandes-duchesses. Outre les tableaux dont j'ai déjà
+parlé, et les portraits qui se succédaient sans cesse, j'avais fait
+venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette (celui
+dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu), et l'intérêt
+général qu'il excitait, me procurait une douce jouissance. Le prince de
+Condé, alors à Pétersbourg, étant venu le voir, ne prononça pas une
+parole, il fondit en larmes.
+
+Sous le rapport des agrémens de la société, Pétersbourg ne laissait rien
+à désirer. On aurait pu d'ailleurs se croire à Paris, tant il se
+trouvait de Français dans les réunions. C'est là que je revis le duc de
+Richelieu et le comte de Langeron; à la vérité ils ne séjournaient pas,
+le premier étant gouverneur d'Odessa, et le second toujours sur les
+chemins pour des inspections militaires; mais il n'en était pas de même
+d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance
+avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Outre que
+cette jeune femme était très jolie et très bien faite, on remarquait en
+elle un charme qui tenait à son extrême bonté. Je la voyais fort souvent
+à Pétersbourg aussi bien qu'à Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour,
+allant dîner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pas rare en
+Russie, mais qui m'effraya extrêmement. M. Ducrest était venu me
+chercher en traîneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front
+tout-à-fait gelé. Je m'écriais dans ma terreur: «Je ne pourrai plus
+penser! je ne pourrai plus peindre!» M. Ducrest se hâta de me faire
+entrer dans une boutique où l'on me frotta le front avec de la neige, et
+ce remède, que tous les Russes emploient en pareil cas, fit cesser
+aussitôt la cause de mon désespoir.
+
+Mes amis français ne me faisaient pas négliger les habitans du pays qui
+me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes
+relations avec les familles russes. Outre tant de personnes dont j'ai
+déjà parlé, je voyais souvent M. Dimidoff, le plus riche particulier de
+la Russie. Son père lui avait laissé en héritage des mines de fer et de
+mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au
+gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son énorme richesse
+fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue
+d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur
+union fut fort douce. Quoique sa femme eût du charme et de la grâce dans
+toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais amoureux, mais elle
+n'en vécut pas moins très heureuse avec lui. Ils n'ont laissé que deux
+fils, dont l'un vit le plus souvent à Paris, et, comme son père, est
+grand amateur de peinture.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Portrait de l'impératrice Marie.--Les grands-ducs.--Le grand
+archimandrite.--Fête à Péterhoff.--Le roi de Pologne.--Sa mort.--Joseph
+Poniatowski.
+
+
+L'empereur m'avait commandé de faire le portrait de l'impératrice sa
+femme, que je représentai en pied, portant un costume de cour et une
+couronne de diamans sur la tête. Je n'aime point à peindre des diamans,
+le pinceau ne saurait en rendre l'éclat. Toutefois, en faisant pour fond
+un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux
+dont j'avais besoin pour faire ressortir la couronne, je parvins à la
+faire briller autant que possible. Lorsque je fis venir ce tableau chez
+moi pour terminer les accessoires, on voulut me prêter avec l'habit de
+cour tous les diamans qui l'ornaient; mais il y en avait pour une somme
+si considérable, que je refusai cette marque de confiance, qui m'aurait
+fait vivre dans l'inquiétude; je préférai les peindre au palais, où je
+fis reporter mon tableau.
+
+L'impératrice Marie était une fort belle femme; et son embonpoint lui
+conservait de la fraîcheur. Elle avait une taille élevée, pleine de
+noblesse, et de superbes cheveux blonds. Je me souviens de l'avoir vue
+dans un grand bal, ses beaux cheveux bouclés retombant de chaque côté
+sur ses épaules, et le dessus de la tête couronné de diamans. Cette
+grande et belle personne s'élevait majestueusement près de Paul qui lui
+donnait le bras, ce qui formait un contraste frappant. Le plus beau
+caractère se joignait à tant de beauté: l'impératrice Marie était
+vraiment la femme de l'Évangile, et ses vertus étaient si bien connues,
+qu'elle offre peut-être le seul exemple d'une femme que la calomnie
+n'osa jamais attaquer. J'avoue que j'étais fière de me trouver honorée
+de ses bontés, et que j'attachais un grand prix à la bienveillance
+qu'elle me témoignait en toute occasion.
+
+Nos séances avaient lieu aussitôt après le dîner de la cour, en sorte
+que l'empereur et ses deux fils, Alexandre et Constantin, y assistaient
+habituellement. Ceci ne me causait aucune gêne, attendu que l'empereur,
+le seul qui aurait pu m'intimider, était fort aimable pour moi. Un jour
+que l'on vint servir le café comme j'étais déjà à mon chevalet, il m'en
+apporta lui-même une tasse, puis il attendit que je l'eusse bue pour la
+reprendre et la reporter. Il est vrai qu'une autre fois il me rendit
+témoin d'une scène assez burlesque. Je faisais placer un paravent
+derrière l'impératrice, pour me donner un fond tranquille. Dans un
+moment de repos, Paul se mit à faire mille gambades, absolument comme un
+singe; grattant le paravent et faisant mine de l'escalader. Ce jeu dura
+long-temps. Alexandre et Constantin me paraissaient souffrir de voir
+leur père faire des tours aussi grotesques, devant une étrangère, et
+moi-même j'étais mal à l'aise pour lui.
+
+Pendant l'une des séances, l'impératrice fit venir ses deux plus jeunes
+fils, le grand-duc Nicolas et le grand-duc Michel. Je n'ai jamais vu un
+plus bel enfant que le grand-duc Nicolas[2]. Je pourrais encore, je
+crois, le peindre de mémoire aujourd'hui, tant j'admirai ce charmant
+visage qui avait tous les caractères de la beauté grecque.
+
+Je conserve de même le souvenir d'un type de beauté, dans un tout autre
+genre, puisqu'il s'agit d'un vieillard. Quoique l'empereur soit en
+Russie le chef suprême de la religion aussi bien que celui de
+l'administration et de l'armée, le pouvoir religieux est exercé sous lui
+par le premier pope, que l'on appelle _le grand archimandrite_, et qui
+est à peu près pour les Russes ce que le pape est pour nous. Depuis que
+j'habitais Pétersbourg, j'avais souvent entendu parler du mérite et des
+vertus de celui qui remplissait alors cette fonction, et un jour,
+plusieurs personnes de ma connaissance, qui allaient le voir, m'ayant
+proposé de me mener avec elles, j'acceptai l'offre avec empressement. De
+ma vie je ne me suis trouvée en présence d'un homme dont l'aspect m'ait
+autant imposé. Sa taille était grande et majestueuse; son beau visage,
+dont tous les traits avaient une régularité parfaite, offrait à la fois
+une expression de douceur et de dignité qu'on ne saurait peindre, et une
+longue barbe blanche, qui tombait plus bas que la poitrine, ajoutait
+encore au caractère vénérable de cette superbe tête. Son costume était
+simple et noble. Il portait une longue robe blanche, coupée du haut en
+bas sur le devant par une large bande d'étoffe noire, sur laquelle
+ressortait admirablement la blancheur de sa barbe, et sa démarche, ses
+gestes, son regard, enfin tout en lui imprimait le respect dès le
+premier abord.
+
+Le grand archimandrite en effet était un homme supérieur. Il avait
+beaucoup d'esprit, une prodigieuse instruction; il parlait plusieurs
+langues, et en outre, ses vertus et sa bonté le faisaient chérir de tous
+ceux qui l'approchaient. La gravité de son état ne l'avait jamais
+empêché de se montrer aimable et gracieux avec le grand monde. Un jour,
+une des princesses Galitzin, qui était fort belle, l'ayant aperçu dans
+un jardin, courut se jeter à genoux devant lui. Le vieillard aussitôt
+cueillit une rose avec laquelle il lui donna sa bénédiction. Un de mes
+regrets, en quittant Pétersbourg, était celui de n'avoir point fait le
+portrait de l'archimandrite; car je ne crois pas qu'un peintre puisse
+rencontrer un plus beau modèle.
+
+À l'époque dont je viens de parler, je vis célébrer à Péterhoff la fête
+de l'impératrice Marie, avec une grande magnificence. Il est vrai de
+dire que le lieu y prêtait beaucoup. Ce parc immense, ces belles eaux,
+ces superbes allées, dont une, entre autres, bordée d'arbres énormes,
+encadre la mer couverte de vaisseaux; toutes ces grandes beautés
+naturelles dont l'art a si admirablement bien tiré parti, font de
+Péterhoff un séjour qui tient de la féerie. Il faisait le plus beau
+temps du monde, et lorsque j'arrivai vers midi, je trouvai le parc
+rempli d'une foule immense. Les hommes et les femmes étaient costumés
+comme pour un bal de carnaval; mais personne n'avait de masque, à
+l'exception de l'empereur, qui était en domino rose. La cour se
+distinguait par la richesse et la diversité de ses costumes. Chacun
+ayant lutté de magnificence aussi bien que d'originalité, je n'ai jamais
+vu réunis tant de manteaux brodés d'or, tant de diamans et tant de
+plumes.
+
+De distance en distance, des musiciens que l'on ne voyait point,
+charmaient l'oreille par les sons de cette ravissante musique de cors,
+que l'on n'entend qu'en Russie. Toutes les eaux jouaient, les eaux de
+Péterhoff sont magnifiques; je me souviens principalement d'une nappe
+d'eau prodigieuse, qui s'élance d'un énorme rocher dans un canal, de
+telle sorte qu'elle forme une large voûte sous laquelle on passait sans
+être mouillé. Lorsque le soir on illumina le château, le parc et les
+vaisseaux, on n'oublia point ce rocher, et c'est alors que l'effet
+devint vraiment magique; car il était impossible d'apercevoir les
+lampions dont la lumière brillantait sur cette immense voûte d'eau
+limpide qui retombait avec un bruit effrayant dans le canal. Le souvenir
+de cette journée m'est toujours resté, comme celui de la plus belle fête
+que puisse donner un souverain.
+
+Ce dernier mot me conduit à parler d'un homme que j'ai vu fréquemment,
+pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, et qui, après avoir porté la
+couronne, vivait alors à Pétersbourg en simple particulier. C'est
+Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne. Dans ma première jeunesse
+j'avais entendu parler de ce prince, qui n'était pas encore monté sur le
+trône, par plusieurs personnes qui le voyaient chez madame Geoffrin où
+il allait souvent dîner. Tous ceux qui s'étaient trouvés avec lui à
+cette époque, faisaient l'éloge de son amabilité et de sa beauté. Pour
+son bonheur ou pour son malheur (il est difficile d'en décider), il fit
+un voyage à Pétersbourg, durant lequel Catherine s'éprit du beau
+Polonais, au point que, lorsqu'elle fut en possession du trône, elle
+l'aida de tout son pouvoir pour le faire roi de Pologne, et Poniatowski
+fut couronné le 7 septembre 1764. Il faut croire que l'amour chez une
+souveraine cède aisément à l'ambition, puisque l'on a vu cette même
+Catherine détruire bientôt son ouvrage, et renverser le monarque qu'elle
+avait si vivement protégé. La perte de la Pologne une fois décidée,
+Replin et Stakelberg, ambassadeurs russes, régnèrent de fait sur ce
+malheureux royaume, jusqu'au jour où il cessa d'exister. Leur cour était
+plus nombreuse que celle du prince qu'ils ne craignaient pas d'insulter
+sans cesse, et qui ne conservait que le titre de roi.
+
+Poniatowski était aimable et bon, fort brave, mais peut-être manquait-il
+de l'énergie nécessaire pour contenir l'esprit de rébellion qui régnait
+dans ses États. Il fit tout pour se rendre agréable à la noblesse et au
+peuple, il y parvint même en partie; toutefois il existait tant
+d'élémens de désordre à l'intérieur, joints au plan formé par les trois
+grandes puissances environnantes pour s'emparer de la Pologne, que son
+triomphe eût été un miracle. Aussi le vit-on succomber et se retirer à
+Grodno, où il vivait d'une pension que lui faisaient la Russie, la
+Prusse et l'Autriche, qui venaient de se partager son royaume.
+
+L'empereur Paul, après la mort de Catherine, invita Stanislas
+Poniatowski à venir à Pétersbourg pour assister à son couronnement.
+Pendant toute la cérémonie, qui fut très longue, on laissa l'ex-roi
+debout, ce qui, vu son âge avancé, fit peine à toutes les personnes qui
+étaient présentes. Paul, à la vérité, se montra plus aimable avec lui en
+l'engageant à rester à Pétersbourg, où il le logea dans le palais de
+marbre que l'on voit sur le beau quai de la Néva. Ce qui produisait un
+singulier rapprochement, c'est que ce palais se trouve situé presque en
+face de la forteresse où Catherine est enterrée.
+
+Le roi de Pologne, au reste, était fort convenablement logé. Il s'était
+fait une société agréable, composée en grande partie de Français,
+auxquels il joignait quelques autres étrangers qu'il avait distingués.
+Il eut l'extrême bonté de me rechercher, de m'inviter à ses réunions
+intimes, et il m'appelait _sa bonne amie_, comme faisait à Vienne le
+prince Kaunitz. Rien ne me touchait autant que de l'entendre me répéter
+souvent qu'il aurait été heureux que j'eusse été à Varsovie lorsqu'il
+était encore roi; je savais en effet qu'à cette époque, quelqu'un lui
+disant que j'irais en Pologne, il répondit qu'il me traiterait avec la
+plus grande distinction; mais tout retour sur le passé me semblait
+devoir être pénible pour lui.
+
+Stanislas Poniatowski était grand. Son beau visage exprimait la douceur
+et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant, et sa marche
+avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un
+charme tout particulier, possédant à un haut degré l'amour et la
+connaissance des lettres. Il aimait les arts avec tant de passion, qu'à
+Varsovie, lorsqu'il était roi, il allait sans cesse visiter les artistes
+supérieurs.
+
+Sa bonté était vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reçu
+moi-même une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il
+m'arrive, lorsque je suis à peindre, de ne plus voir dans le monde que
+mon modèle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout-à-fait grossière pour
+ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'étais
+occupée à finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant
+entendu le bruit de plusieurs chevaux à ma porte, je me doutais bien que
+c'était lui qui me rendait une visite; mais j'étais tellement absorbée
+dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et à tel point, qu'à
+l'instant où il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: «Je n'y suis pas.»
+Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitté
+ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de
+faire, je me le reprochai si vivement, que le soir même j'allai chez le
+roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. «Comme
+vous m'avez reçu ce matin!» me dit-il dès qu'il m'aperçut. Puis il
+ajouta de suite: «Je comprends parfaitement que lorsqu'on dérange un
+artiste bien occupé, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que
+je ne vous en veux point du tout.» Et il me força à rester à souper, où
+il ne fut plus question de mes torts.
+
+Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord
+Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivière
+y étaient aussi très fidèles. Nous préférions tous trois ces réunions
+intimes aux grandes cohues; car, après le souper, il s'établissait
+constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par
+une foule d'anecdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à
+l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que
+j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout
+me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur
+l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le
+bras: «Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup?--Pourquoi cela? me
+répondit-on, il paraissait être à merveille; il vient de causer comme à
+l'ordinaire.--J'ai le malheur d'être bonne physionomiste[3], repris-je,
+j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra
+bientôt.» Hélas! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut
+frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra
+dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort
+sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent tous ceux qui
+avaient connu le roi de Pologne.
+
+Stanislas Poniatowski ne s'était jamais marié; il avait une nièce et
+deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est
+bien connu par ses talens et par l'extrême bravoure qui l'ont fait
+surnommer _le Bayard polonais_. À l'époque où je l'ai connu à
+Pétersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son
+front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement
+beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la
+douceur et la noblesse d'ame. Il venait de déployer une si prodigieuse
+valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières
+guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand
+capitaine, et je m'étonnais en le voyant qu'on pût avoir acquis si jeune
+une si haute réputation. Chacun enviait à Pétersbourg la joie de le
+recevoir et de le fêter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je
+fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait
+par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son
+caractère: «Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire
+peindre par madame Lebrun.»
+
+Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pouvais
+d'abord le reconnaître, tant il était changé. Il portait en outre une
+vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa
+renommée s'était accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir
+perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre
+d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était
+devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les
+campagnes de 1812 et 1813, et quel événement funeste vint mettre un
+terme à cette noble carrière[4].
+
+Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière; il
+était grand, sec et froid. Je l'ai très peu vu à Pétersbourg, je me
+souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la
+comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait
+pourtant de grandes prétentions à se connaître en peinture, et se
+laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait très
+bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphaël,
+ce qui lui donnait un souverain mépris pour l'école française.
+
+La nièce du roi de Pologne, madame Ménicheck, m'a constamment témoigné
+de l'obligeance, et je l'ai revue à Paris avec un grand plaisir. Elle me
+fit faire à Pétersbourg le portrait de sa fille[5], alors très enfant,
+que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de
+Pologne, costumé à la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet
+aimable prince, je l'ai gardé pour moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.--Ma fille, Chagrins que me
+causa son mariage.--La comtesse Czernicheff.--Je pars pour Moscou.
+
+
+Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapportés de mes voyages est
+celui de ma réception comme membre de l'Académie de Pétersbourg. Je fus
+prévenue du jour fixé pour me recevoir[6] par le comte de Strogonoff,
+alors directeur des beaux-arts. Je m'étais fait faire l'uniforme de
+l'Académie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune,
+chapeau et plumes noirs. À une heure j'arrivai dans un salon qui
+précédait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperçus de loin le
+comte Strogonoff, établi à une table. On vint m'inviter à me rendre près
+de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie où
+l'on avait dressé de chaque côté des gradins, qui étaient tout couverts
+de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette
+foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la
+salle sans éprouver une trop grande émotion. Le comte m'adressa un petit
+discours très flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le
+diplôme qui me nommait membre de l'Académie. Tout le monde alors
+applaudit d'une telle force que j'en fus touchée jusqu'aux larmes, et je
+n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes
+qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser
+cette galerie remplie de monde. «Il faut croire, répondis-je sans
+feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on
+allait me témoigner.»
+
+Je fis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Pétersbourg; je m'y
+représentai peignant, et ma palette à la main.
+
+En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer
+l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui
+sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à
+Pétersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes détails.
+
+Ma fille avait atteint l'âge de dix-sept ans. Elle était charmante sous
+tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'esprit,
+son nez retroussé, sa jolie bouche, de très belles dents, une fraîcheur
+éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa
+taille n'était pas très élevée, mais svelte, sans être dépourvue
+d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne,
+quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son
+esprit. Sa mémoire était prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans
+ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait
+une voix charmante et chantait l'italien à merveille; car à Naples et à
+Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi
+que des maîtres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur
+le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout,
+c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je
+ne saurais dire à quel point j'étais heureuse et fière de tous les
+avantages qu'elle réunissait.
+
+Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma
+vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême
+ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: «Vous aimez si
+follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez,» je répondais:
+«Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde?» En effet, les
+personnes les plus distinguées de Pétersbourg l'appréciaient et la
+recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des
+succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que je n'avais jamais
+joui des miens.
+
+Comme il était très rare que je pusse quitter mon atelier le matin,
+j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse
+Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui
+l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées
+chez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris,
+le secrétaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris était assez bien de
+visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talens, il
+dessinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières,
+son regard mélancolique, et même sa pâleur un peu jaune, lui donnaient
+un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle
+en devint éprise. Aussitôt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue
+pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon
+chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse
+que m'était l'idée de donner ma fille, mon unique enfant, à un homme
+sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce
+qu'était ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres
+m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je
+pusse me décider à prendre aucun engagement.
+
+Je m'efforçais en vain de faire comprendre à ma fille combien, sous tous
+les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse; sa
+tête était trop exaltée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma
+tendresse et à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui
+avaient résolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens
+pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma fille
+et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu à cet
+enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point
+d'argent[7], et la famille qui le protégeait n'en avait pas trop pour
+elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais: «Je lui dirai
+que les mères ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous
+les empereurs du monde.» Une chose inconcevable, c'est que la cabale
+montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution,
+que l'on me parlait déjà de la dot. Comme on me croyait fort riche, je
+me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour
+ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais: car
+on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma
+poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps
+venait de m'être enlevée sur la banque de Venise.
+
+J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la
+cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une
+douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me
+retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait déjà eu le
+grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement
+emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon
+amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste
+influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba
+tout-à-fait malade. Alors il fallut bien céder, et j'écrivis à M. Lebrun
+pour qu'il envoyât son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait
+de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont
+les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à
+moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter.
+J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette
+chère enfant, nous devions tout sacrifier à son bonheur.
+
+Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rétablir; mais
+hélas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son
+père ayant beaucoup tardé, attendu la distance, on lui persuada que je
+n'avais écrit à M. Lebrun que pour l'empêcher de consentir à ce qu'elle
+appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement; néanmoins je
+récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je
+les lui donnai pour qu'elle les mît elle-même à la poste. Une si grande
+condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper; fidèle à la
+méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un
+jour: «Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d'autres
+en sens contraire.» Je restai stupéfaite et le coeur navré, lorsqu'à
+l'instant même le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui
+donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait
+alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais,
+pour que l'on juge à quel point ces méchans m'avaient aliéné le coeur de
+ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus
+légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant
+et tous mes désirs et toutes mes répugnances.
+
+Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma
+fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet
+entouré de fort beaux diamans, sur lequel était le portrait de son père,
+et je plaçai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits à
+Pétersbourg) chez le banquier Livio.
+
+Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans
+exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez
+elle, je lui dis: «Tu es bien heureuse j'espère, maintenant que tu l'as
+épousé?» M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et
+comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande
+houppelande. Elle me répondit: «Je t'avoue que cette robe fourrée me
+désenchante; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure
+pareille?» Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour
+s'envolât[8].
+
+Quant à moi, tout le charme de ma vie me semblait détruit sans retour.
+Je ne retrouvais plus le même plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu
+sait combien je l'aimais encore malgré tous ses torts. Les mères seules
+me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la
+petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie,
+personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage
+tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que
+pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à
+moi-même. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablît sans
+rester marquée le moins du monde. Je résolus, alors de partir pour
+Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter
+Pétersbourg où je venais de souffrir au point que ma santé en était
+altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels
+cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de
+là; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de
+leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte
+Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur,
+j'avais été trop sensible. J'ai toujours conservé cette lettre, et je la
+donne ici.
+
+«Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de
+coupable qui ne puisse fléchir votre indulgence! voilà ce qui me ramène
+à vous. Oui, madame, je l'avoue, emporté par ma vivacité je vous ai
+accusée de mille torts, j'ai osé même vous les reprocher avec assez
+d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre
+tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple à toutes les
+mères, me font rougir moi-même sur les soupçons honteux que j'ai osé
+former contre vous. Je m'avoue coupable à vos yeux! je réclame votre
+pardon, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas de venir me
+l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien
+de l'impatience. Continuez, madame, à faire le bonheur de votre aimable
+enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le
+payeront au centuple, et s'ils étaient jamais assez ingrats pour oublier
+ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que
+vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts,
+de grâce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de
+Rivière, je lui dois également une réparation, et j'aime à payer mes
+dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de réparer mes torts,
+que de désir de vous convaincre de toute mon estime.
+
+«C. G. CZERNICHEFF.»
+
+Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je
+ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin
+je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me
+plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus
+chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils,
+au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis
+qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était
+voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère.
+
+Tant de chagrins à la fois finirent par altérer ma santé. Pour la
+rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction,
+en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je
+faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes,
+et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse
+Tufakin.--La maréchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite
+à une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je
+retourne à Pétersbourg.
+
+
+Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que
+celle qui m'attendait sur la route de Pétersbourg à Moscou. Les chemins
+que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne
+l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui
+les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus
+fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent
+le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié
+embouchée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais
+rendre l'ame à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce
+supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de
+Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on
+m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus
+grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai
+une chambre. À peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais
+quelle odeur méphytique qui me tournait le coeur. Le maître de l'auberge,
+que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre
+à me donner, je me résigne; mais bientôt, croyant remarquer que cette
+odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la
+chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. «Ah! me
+répond-il tranquillement, c'est que derrière cette porte il y a un homme
+mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent.» Je ne demande
+pas d'autres détails; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma
+voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma
+route jusqu'à Moscou.
+
+Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était
+encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de
+hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes
+continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne
+pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous
+les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste
+toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis
+condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus
+trouver le chemin bien long.
+
+Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer
+dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins[9], tant l'aspect de
+Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je
+point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés,
+surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais,
+situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des
+villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le
+voir.
+
+Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me
+prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour
+qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me
+promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes
+fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait
+mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures
+du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme
+troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor,
+venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce
+salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce
+genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si
+pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le
+palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet
+usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui
+n'était point la mienne, et de chercher un autre logement.
+
+Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de
+mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée,
+qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle
+pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour
+sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce
+qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où
+j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une
+jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais
+comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je
+refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir
+sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune
+personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai
+donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais
+trouver du calme, puisque je devais y loger seule.
+
+Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la
+ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car
+durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu,
+ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit
+admirables.
+
+Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville,
+et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment
+surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très
+belle architecture, de couvens, d'églises[10], entremêlés de sites
+agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité
+champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au
+voyageur, toujours avide d'originalité.
+
+La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le
+commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul
+quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est
+dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom,
+l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la
+ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle.
+Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais
+son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce
+monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche
+d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit
+n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans
+l'église[11].
+
+Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans
+toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le
+jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y
+porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes
+de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut
+entendre de très loin.
+
+Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des
+bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes;
+seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent
+rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par
+le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la
+bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les
+maladies de poitrine ni les rhumatismes.
+
+Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve
+toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il
+est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce
+qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes
+dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été
+en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau.
+
+J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour
+ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des
+autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la
+noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public.
+Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où
+se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une
+galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener
+les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands
+salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis
+allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies
+personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau
+bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient
+presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume
+antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le
+bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en
+cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs
+manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient
+ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne
+pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils
+embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les
+unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était
+une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son
+visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression
+extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son
+portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que
+j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas
+à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept
+ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise
+sur des nuages[12].
+
+La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou.
+J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui
+était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de
+bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait
+de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte
+Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff,
+de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six
+portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de
+Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui
+était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me
+coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison
+de tous ces ouvrages.
+
+Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait
+prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été
+habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais
+autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les
+poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse
+forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement
+gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une
+petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais
+totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au
+risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus
+réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner
+ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a
+éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à
+peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout
+l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien
+de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où
+venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin,
+je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit
+que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les
+tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la
+crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je
+visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je
+donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur,
+devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le
+faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au
+point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus
+grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où
+j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de
+plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais
+exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de
+prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient
+beaucoup.
+
+Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis
+que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable.
+Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente
+madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez
+elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme
+me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.
+
+Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest
+reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises,
+toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée,
+qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais
+extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff[13], avec cette
+obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me
+prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et
+j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait
+tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant
+rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés,
+me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je
+suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.
+
+Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à
+Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais
+magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus
+somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin[14], que j'avais
+connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il
+apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner
+avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous
+arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence
+royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au
+dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans
+la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du
+maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin
+nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en
+élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis,
+était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases
+de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles
+d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne
+d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous
+traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité
+d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce
+qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à
+table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos
+têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai
+déjà parlé plusieurs fois.
+
+La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui
+l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans
+son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe
+oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un
+excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans
+aucune morgue avec ses inférieurs.
+
+Je dînai aussi chez un prince Galitzin[15], que ses manières affables et
+polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se
+mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante
+personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins
+plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que
+j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce
+festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir,
+avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui
+contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de
+tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance
+retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les
+honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se
+bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à
+m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne
+pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est _Fiché_.»
+
+Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je
+crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de
+Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes
+à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides
+et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à
+argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever
+les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune
+conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des
+mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se
+passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais
+prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une
+indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.
+
+Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un
+accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais
+pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise;
+une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque
+temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que
+cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot
+d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je
+la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui
+éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par
+politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais
+comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français
+qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une
+heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette
+pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.
+
+À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette
+ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il
+pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes,
+tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas,
+attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient
+un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et
+auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres.
+Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles
+achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère;
+la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il
+était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci
+me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence
+extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution.
+Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on
+dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres,
+comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître;
+j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la
+neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon;
+et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.»
+
+Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été
+employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme
+secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au
+département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les
+sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu
+abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa
+voiture; il répondait alors à leurs demandes: _Je l'oublierai_, et s'il
+s'agissait d'une pétition: _Je la perdrai_.
+
+Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de
+la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une
+facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne
+la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de
+rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent
+oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci,
+après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui
+demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il
+tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans
+hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement
+satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les
+yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko
+allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des
+complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé.
+
+Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du
+prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à
+Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre,
+que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues
+dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses
+connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus;
+il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son
+instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais
+sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement
+simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il
+possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les
+plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire
+était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une
+anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et
+sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de
+citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour
+le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les
+villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme
+s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la
+Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses
+monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands
+détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à
+Paris!»
+
+Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que
+je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans
+cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma
+chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos,
+et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution
+de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais
+quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un
+redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une
+lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de
+mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.
+
+«Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me
+plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous
+intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon
+coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans
+égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point
+rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire
+qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien
+trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes
+efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées
+sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se
+reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.
+
+«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et
+pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma
+vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié
+sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une
+faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand
+misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me
+tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai
+d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte
+avant peu les aller chercher.
+
+«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous
+vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à
+Moscou.»
+
+Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et
+je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait
+de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout
+le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la
+veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au
+rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer,
+sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un
+manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse
+passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il
+n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames
+libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour
+un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me
+supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de
+toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il
+me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au
+moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande
+me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma
+santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire.
+
+Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la
+confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de
+retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient
+pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du
+complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort;
+car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut
+éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau
+impraticables.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Mort de Paul.--Joie des Russes.--Détails de l'assassinat.--L'empereur
+Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impératrice
+Élizabeth.--Je quitte la Russie.
+
+
+C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que
+j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une
+quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les
+différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux
+il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma
+voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une
+rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en
+fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me
+procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit
+ou neuf heures du matin.
+
+Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on
+dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma
+connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en
+s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les
+maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince
+excitait l'allégresse publique.
+
+Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de
+personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le
+jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des
+conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé,
+disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la
+méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à
+ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par
+ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à
+la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur;
+Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre.
+«Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous
+perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.»
+Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna
+pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui
+devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen
+et ses complices crurent devoir aller plus loin.
+
+Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était
+Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de
+faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans
+la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à
+la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux
+fut tué[16]; mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux
+qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très
+vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent
+enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous
+aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il
+expira.
+
+Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui
+pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour
+entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la
+confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de
+déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur;
+une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les
+fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne
+réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui
+dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser.
+S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de
+gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait
+descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il
+avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de
+se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui
+borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa
+femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui
+séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il
+voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les
+assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son
+fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui
+l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour
+madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête,
+négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus
+les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il
+l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il
+pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son
+régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du
+crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été
+trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut
+bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son
+remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que
+pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et
+fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade.
+
+Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu
+s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du
+complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que
+le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky,
+tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en
+disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son
+corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un
+lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible,
+attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve,
+allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y
+amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors,
+que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?»
+
+La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance
+de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif
+que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les
+plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se
+passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité
+avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner
+l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont
+l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de
+l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la
+famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur
+causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez
+sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais
+de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec
+magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois
+toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau
+aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh
+bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte
+Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est
+une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui
+serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la
+vérité.»
+
+L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff
+me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul
+lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que
+sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut
+faire ses paquets.»
+
+J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à
+la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le
+prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous
+avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre
+était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu
+de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en
+politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh
+bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun
+de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du
+meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes
+qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne
+voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme
+Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les
+rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère,
+qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous!
+retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!»
+Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet
+accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai
+point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité
+était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à
+l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son
+fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en
+disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla
+à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques
+de respect et de tendresse.
+
+Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant
+qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si
+grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour:
+elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth.
+
+La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop
+souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur
+de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection;
+Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort
+enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta
+tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier,
+cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au
+théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un
+magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château,
+quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât
+la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans
+la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla,
+et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs
+personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la
+quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix
+énorme.
+
+S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut
+autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent
+dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés
+à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la
+Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect,
+l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme
+allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu,
+d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin
+d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en
+le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une
+grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à
+Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient
+présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus
+touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de
+toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une
+couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de
+beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme
+était à son comble.
+
+Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer
+l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée:
+il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on
+l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de
+regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment
+j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui
+répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans
+cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux
+chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il
+comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses
+flatteuses, il me quitta.
+
+Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de
+l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son
+portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une
+foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des
+copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le
+portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance
+m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances
+physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore
+tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma
+santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le
+portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de
+l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à
+faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin[17], si je me
+voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux
+devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais
+des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.
+
+Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si
+heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser
+aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma
+fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir
+entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait
+cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de
+jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment
+je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma
+fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien
+malade? il vous est facile d'en deviner la cause.»
+
+D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses
+Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné
+tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que
+la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte,
+dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si
+grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à
+peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas,
+cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait
+fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait
+bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle
+était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je
+demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je
+me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs
+Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant
+que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui
+m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me
+répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le
+remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous,
+l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois
+l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à
+cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous;
+conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une
+bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne
+trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma
+reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai
+l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et
+M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous
+en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me
+fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de
+revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que
+je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la
+crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de
+l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas
+tout-à-fait pardonné.
+
+Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt
+si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec
+quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les
+frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur
+mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si
+longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est
+dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point
+revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde
+patrie.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de
+Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville.
+
+
+Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture,
+n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort
+avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui
+désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un
+domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à
+chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M.
+de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand
+secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous
+trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire
+obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que
+je suivais la grande route.
+
+Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais
+laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de
+maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit
+la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait
+pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de
+l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie
+est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les
+têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats
+tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand
+maître.
+
+Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la
+ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on
+n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il
+s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite
+avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades
+qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un
+bruit épouvantable.
+
+Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans
+de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement
+affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant
+augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des
+terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On
+entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux
+désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était
+impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle
+affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible,
+lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre,
+disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en
+étaient encore émus.
+
+J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien
+pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port
+est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la
+polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du
+peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je
+n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai
+d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais
+j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en
+sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que
+pour voir nos princes.
+
+L'état de notre esprit et de notre santé influe si fort sur les objets
+qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec
+quelle gaieté j'avais fait, en allant à Pétersbourg, le chemin que je
+venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de
+la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes,
+d'énormes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchâtres se détachent
+si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces
+beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination
+calme et heureuse animait tout cela par mille idées riantes ou
+poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortége, dans
+les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en
+avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma
+route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses
+joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dépeuplé ce beau pays,
+que je regardais à peine.
+
+Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jusqu'à Berlin était de
+beaucoup le plus pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à
+Koenigsberg. En partant de Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais
+nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir
+l'impératrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre
+route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me
+mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espèces de
+cabanes où l'on ne trouvait point de lits et rien à manger, en sorte que
+le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la
+soupe que l'on me donnait était faite sans viande, avec du mauvais
+beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il était si maigre
+et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parvenir à le
+couper; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner,
+tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route, nous étions
+tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait
+une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser toutes
+mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette
+vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je préférais
+presque toujours aller à pied, quoique j'eusse du sable jusqu'à la
+cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces
+chemins.
+
+J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais
+apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours à
+notre approche, de même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche
+de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route.
+
+Dans l'état de maladie où j'étais, une manière de vivre aussi fatigante
+devait m'être fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans
+un accablement que tout mon courage et mon vif désir de ne point
+m'arrêter en route pouvait à peine surmonter. Je devins si faible et si
+souffrante, qu'il fallait me traîner dans ma voiture, où je restais
+comme sans mouvement, privée même de la faculté de penser. Je n'avais
+d'autre sensation que celle d'une douleur aiguë dans le côté droit, que
+me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette
+douleur était si intolérable, qu'un jour, les voiturins s'étant enfoncés
+dans un chemin que l'on réparait et qui était rempli de pierres, je
+perdis entièrement connaissance dans ma voiture.
+
+Une partie de mon supplice finit à Koenigsberg; là je repris la poste
+jusqu'à Berlin, où j'arrivai vers la fin de juillet 1801, à dix heures
+du soir; mais, en dépit du besoin que j'avais de repos, il me restait à
+éprouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande
+voûte très sombre, où j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite
+les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce
+qui m'obligeait à me rendre à pied jusqu'à l'auberge, et il pleuvait à
+verse. Je me débattais en français, ces hommes me ripostaient en
+allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement
+pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui
+contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin après
+de pareilles scènes; car, à force de crier avec ces barbares, j'étais
+enrouée au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on
+me laissât quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis à
+l'auberge de _la Ville de Paris_ avec un douanier; vrai démon, qui de
+plus était ivre-mort. Il défaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout
+sens dessus dessous, et s'empara d'une pièce de mousseline des Indes
+brodée, qui m'avait été donnée par madame Dubarry lorsque je quittai
+Paris. Comme je ne voulais pas que l'on déroulât ma Sibylle ni les
+études que j'avais faites de l'empereur et de l'impératrice de Russie,
+ma voiture fut cachetée, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans
+un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant.
+
+Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon
+banquier, qui arrangea tous mes démêlés avec la douane; il me fit rendre
+ma pièce de mousseline, à laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse
+rien à payer, et les chefs des douaniers poussèrent la politesse jusqu'à
+venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'était passé. M.
+Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pécuniaires, était un fort
+aimable homme dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. J'allai dîner chez
+lui quelques jours après, et je trouvai là plusieurs de ses compatriotes
+qui joignaient à beaucoup d'instruction le mérite de n'avoir aucune
+pédanterie, et dont la conversation m'intéressa beaucoup.
+
+Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me
+sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'était point
+alors à Berlin, eut la bonté de me faire dire de venir la trouver à
+Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre
+l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse.
+Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la
+bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de
+sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son
+teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus
+ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis
+de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante.
+Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à
+son premier aspect, je restai d'abord comme charmée.
+
+Elle me fixa le jour de la première séance. «Je ne puis, dit-elle, vous
+la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins à
+dix heures, est bien aise que j'y assiste.» Elle désirait que j'eusse un
+logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela
+déranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt
+dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous
+tous les rapports.
+
+Mon séjour à Potsdam n'en fut pas moins une véritable jouissance pour
+moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au
+bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voir les études que j'avais
+faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Élisabeth; je
+m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que
+je fis remettre sur châssis. Je ne saurais dire avec quelle grâce elle
+savait me témoigner qu'elle en était satisfaite; elle était si aimable
+et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout-à-fait de
+la tendresse.
+
+Je me plais à rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance
+dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple,
+j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel
+garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable; je ne sais
+comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en
+envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de
+ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache
+aussitôt et les met à mes bras; ce don me toucha plus peut-être que
+celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec
+moi. Elle eut aussi la bonté de me faire donner une loge au spectacle
+tout près des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite
+distance je me plaisais par-dessus tout à la regarder: son charmant
+visage avait seize ans.
+
+Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfans, qu'à ma grande
+surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: «Ils ne sont
+pas beaux.» J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir; je
+me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie[18].
+
+Je parlais souvent à la reine de mon amour pour la campagne et pour les
+beaux sites; elle désira que j'allasse voir son île des _Paons_. Une de
+ses voitures m'y conduisit. On arrive à ce lieu charmant par une épaisse
+forêt de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui
+vous mène à un lac sur lequel est située l'île des _Paons_ et son petit
+château. Le temps était triste, il pleuvait même, et ce séjour ne m'en
+parut pas moins élyséen.
+
+Outre les deux études au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la
+même manière celles de la famille du prince Ferdinand[19]. Une des
+jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait épousé le prince
+Radzivill, était jolie et très aimable; j'ai eu pendant quelque temps
+avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre
+des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince
+Radzivill, était fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me
+causa une surprise qui tenait uniquement à la différence des usages de
+tel ou tel pays: pendant mon séjour à Berlin, on me mena à un grand
+concert public, et je fus étonnée au dernier point, en entrant dans la
+salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose
+semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un
+prince, se mît à jouer devant une autre société que la sienne, et une
+société payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel.
+
+C'est à Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si
+connue par son esprit et son exaltation de tête. Sa réputation comme
+auteur était déjà faite; mais elle n'avait pas encore acquis le
+caractère d'apôtre religieux qui l'a rendue si célèbre dans le Nord;
+elle et son mari ont été très obligeans pour moi. J'en puis dire autant
+de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le
+portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme à tous ceux qui courent le
+monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre
+autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais
+connus à Pétersbourg. Je vis arriver à Berlin la charmante actrice,
+madame Chevalier; elle était fort riche; aussi ai-je su depuis qu'après
+avoir divorcé, elle avait épousé un jeune homme attaché à la légation
+française.
+
+À mon arrivée à Berlin, j'avais été faire une visite à l'ambassadeur de
+France, le général Bournonville, car j'abordais enfin l'idée de
+retourner à Paris. Mes amis, mon frère surtout, m'en sollicitaient
+vivement. Il leur avait été facile de me faire rayer de la liste des
+émigrés, et j'étais rétablie dans ma qualité de Française, qu'en dépit
+de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le général Bournonville
+était un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup à Berlin. Il
+me reçut à merveille, et m'engagea de la manière la plus flatteuse à
+retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y étaient
+complètement rétablis.
+
+Quoique le général Bournonville fût le premier ambassadeur de la
+république que j'allais trouver, j'en avais déjà vu d'autres. Vers la
+fin de mon séjour à Pétersbourg, le général Duroc et M. de Châteaugiron
+étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me
+rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth,
+je l'entendis dire à l'empereur: _Quand donc recevrons-nous les
+citoyens?_ M. de Châteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de
+mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde
+tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse
+Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc,
+qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul
+mot, et j'en fis de même avec lui.
+
+Le dîner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le
+cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale où il était de la
+révolution française, prit naturellement ces messieurs pour les
+ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir
+long-temps rêvé, il se souvint que les fleurs-de-lis étaient les armes
+de France, et il se hâta de mettre les truffes, les filets, les pâtés en
+fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la
+princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusât d'une aussi
+mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur
+cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme répondit d'un air
+satisfait: «J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il
+convient de faire dans les grandes occasions.» Une femme de mes amies,
+fort spirituelle, me dit alors tout bas: «Plût à Dieu que les cuisiniers
+et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!»
+
+Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur-général de
+l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-même
+le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de
+bienveillance dont on me comblait à la cour de Prusse m'aurait bien
+certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas été alors
+tout-à-fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante
+reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hélas! que bien peu
+d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel
+infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au
+tombeau à la fleur de son âge! Jamais je n'ai pu lire alors les
+bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il
+m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me
+trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y
+vint un Polonais qui arrivait de l'armée française. (Certes un Polonais
+n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui
+parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la
+reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme répondit:
+«Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins.» Et
+cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces
+horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres
+chagrins, hâtait peut-être sa mort!
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille
+Divoff.--Je rentre en France.
+
+
+Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici
+comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon
+domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens
+de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les
+chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par
+le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique,
+s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes
+autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute
+ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je
+voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la
+voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds
+n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je
+criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant
+grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la
+maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet
+homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une
+écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait
+donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse,
+comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette
+aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.
+
+En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire
+plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais
+promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans
+séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte
+de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que
+j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se
+passait en moi:
+
+ Dresde, ce 18 septembre 1801.
+
+ «Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai
+ toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver
+ un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à
+ peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de
+ l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon
+ père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse
+ certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher
+ ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de
+ mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des
+ horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je
+ crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes
+ affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle
+ ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre
+ ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et
+ je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un
+ autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de
+ t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore
+ tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens
+ agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que
+ j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas!
+ je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus
+ sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées
+ tristes!
+
+ «Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à
+ Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où
+ l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir!
+ Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur;
+ partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que
+ la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que
+ cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore
+ là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te
+ manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais
+ sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes
+ terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de
+ venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore
+ faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font
+ du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me
+ guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir
+ tout-à-fait ma santé.
+
+ «J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes
+ conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à
+ Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.
+
+ «Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M.
+ Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces
+ jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne
+ puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.
+
+ «C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici,
+ et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué,
+ le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà
+ prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample
+ connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de
+ penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre
+ Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu
+ tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais[20]. Je
+ désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M.
+ Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me
+ le présenteras tout de suite à mon arrivée.
+
+ «Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans
+ oublier la petite[21], que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas
+ auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la
+ revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart,
+ etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires.
+ Adieu.»
+
+Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je
+pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours
+dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc
+de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me
+témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le
+permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait
+une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les
+parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage
+restant, dans sa famille.
+
+Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la
+précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver
+à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions
+pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne
+connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route,
+nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière.
+La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les
+chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort
+lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un
+panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que,
+pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette
+terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y
+voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un
+visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je
+n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette
+longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire,
+j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux
+gruts[22]. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en
+payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers
+ducats, qui me furent rendus.
+
+J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris,
+encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on
+vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne
+n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que
+je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue
+et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.
+
+On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de
+Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette
+auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai
+ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à
+Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes
+intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était
+nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.
+
+Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le
+nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux.
+J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée,
+et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se
+trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire.
+Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper,
+puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main,
+ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa
+politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la
+mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure
+de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.
+
+Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel.
+Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la
+bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à
+Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un
+peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente
+famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider
+les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant
+d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante
+de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table,
+il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait
+manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il
+l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne
+madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle
+invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous
+fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je
+m'ennuyai beaucoup[23]; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été
+assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes
+prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs
+couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils
+n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon
+arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme
+venait d'être arrêté pour vol.
+
+Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je
+touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la
+douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait
+de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je
+pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais
+revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je
+rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était
+ma patrie!
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault
+de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame
+Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.
+
+
+À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M.
+Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma
+descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais
+moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon
+appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma
+chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une
+broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le
+lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et
+de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun
+m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins
+sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation
+agréable.
+
+La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une
+maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M.
+Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense[24], où se
+donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon
+arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les
+spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur
+archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si
+flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien
+était à ce concert, éclatante de beauté.
+
+La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de
+Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point
+décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa
+tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien
+contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de
+Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette
+charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il
+fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de
+robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des
+Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on
+sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me
+l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à
+madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe
+à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.
+
+J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles
+femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault
+elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa
+taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards
+sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant
+moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de
+lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame
+Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte.
+Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra
+Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout
+nouveau pour moi.
+
+Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin;
+elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la
+révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant
+plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller
+déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un
+grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.
+
+Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart,
+et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me
+parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes
+gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour
+il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y
+remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille
+encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce
+serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot.
+«C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait
+plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces
+pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»
+
+J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et
+les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le
+plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par
+le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me
+venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour
+le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus
+sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à
+mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait
+été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma
+première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps
+heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à
+ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour
+moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop
+disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois
+de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de
+tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha
+beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je
+souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est
+impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont
+elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon
+imagination.
+
+On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du
+Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y
+allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus
+d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque,
+enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à
+retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens,
+ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes;
+je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire
+entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous
+étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles
+étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu
+de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition
+d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me
+faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le
+désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours,
+j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on
+vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté
+et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.
+
+Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la
+lettre suivante:
+
+ «Madame,
+
+ «La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous
+ adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour
+ rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle
+ vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration
+ pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez
+ à tant de titres.
+
+ «J'ai l'honneur, etc.
+
+ «MAIGNEIN, _Secrétaire_.»
+
+La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse
+de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire
+que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et
+Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après
+la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie.
+Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de
+bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je
+refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un
+souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me
+consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé
+mon départ.
+
+La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut
+extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en
+France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes
+noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup
+d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un
+convoi.
+
+En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me
+semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti
+double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des
+rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement
+spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir
+encore écrit sur les murs: _liberté, fraternité ou la mort_. Ces mots
+consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le
+passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.
+
+On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du
+Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je
+ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que
+l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait
+toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour
+l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si
+célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon
+arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent
+très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses;
+Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle
+dont il fit mille éloges.
+
+Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la
+marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de
+retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait
+infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses
+deux filles, madame de Rosambo[25] et madame d'Orglande, qui étaient
+dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.
+
+J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort
+triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très
+gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut
+empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies[26], ce qui
+leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant
+été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule,
+elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner?
+ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise;
+car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner
+restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus
+sociable que la méthode actuelle.
+
+Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de
+musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus
+lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus
+heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté
+et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas
+un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison,
+le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à
+venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de
+Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors
+notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté,
+à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la
+quitta plus de la soirée.
+
+Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort
+vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention
+au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples
+lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet
+très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse,
+puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit
+pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de
+la trouver fort jolie.
+
+Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été
+anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de
+faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il
+voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait
+alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses
+composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de
+peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point
+qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle
+parfaitement.
+
+On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école
+française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude
+aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros,
+Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais
+il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce
+perfectionnement dans ses sujets historiques.
+
+Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses
+tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de
+connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit
+autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa
+renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont
+j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de
+madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa
+réputation dans ce genre.
+
+Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui
+que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle
+personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la
+voir et de faire connaissance avec elle.
+
+Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis
+avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris.
+Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre
+de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix
+d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais
+quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu
+connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et
+les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les
+antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque,
+richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse
+dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les
+pantalons.
+
+Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport
+de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait
+beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un
+défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois
+belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce
+qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque
+chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient
+admirables.
+
+Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans
+la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur
+salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la
+nommaient alors _notre dame de bon secours_. Elle me reçut avec une
+grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay,
+elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son
+mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort
+bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à
+mes soirées.
+
+Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le
+temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine
+de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me
+firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.
+
+Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui
+venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom.
+Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans
+les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari
+et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit
+et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette
+bonté d'ame qui me la font chérir.
+
+J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le
+beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité
+de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante
+imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme
+plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre
+regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point
+la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il
+fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'_Oedipe_ et d'_Otello_.
+
+La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une
+surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour
+de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était
+retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre,
+la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient
+m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la
+regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis
+qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je
+finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près
+de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage
+de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette
+habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais
+l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son
+_belvéder_, un lieu de délices.
+
+Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un
+assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille
+régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait
+établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de
+Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son
+profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai
+pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes
+pensionnaires nous donnèrent une représentation d'_Esther_ où
+mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le
+premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la
+première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très
+peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique
+je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans
+l'entr'acte qu'il m'avait devinée.
+
+J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste
+de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit
+que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de
+celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir
+rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient
+l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait
+surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens
+qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra
+le portrait de Bonaparte en me disant: _Voilà mon zéro_. Comme elle
+parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et
+nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était
+qu'un zéro.
+
+Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à
+Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais
+parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse
+Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à
+venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient
+dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il
+n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous
+récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.
+
+Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux
+tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement,
+comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter
+une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son
+chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix
+fausse; et nous en rîmes beaucoup.
+
+Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands
+personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M.
+de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de
+Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était
+venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra.
+Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de
+Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté
+admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on
+appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait
+sur les banquettes pour la voir.
+
+Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle
+galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la
+comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au
+nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon
+frère, intitulée l'_Entrevue_, et de _Crispin rival de son maître_. Mon
+frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante
+dans la soubrette, jouèrent la première pièce. _Crispin rival de son
+maître_, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans
+Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et
+mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de
+la manière dont on joua les deux pièces.
+
+Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands
+qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient
+procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je
+passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la
+princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg.
+Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue
+promptement à se former une société des plus aimables gens de nos
+salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte
+de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors
+jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie.
+Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une
+perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front
+sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient
+tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout
+bas, ce que c'est que de nous!»
+
+La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée
+à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du
+premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une
+puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à
+la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis
+qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre
+prodigieux de militaires de tous grades.
+
+Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en
+étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient
+m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin
+ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un
+endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des
+religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite
+à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle
+était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire
+aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me
+convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne
+pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais
+dans les bois de Meudon.
+
+La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de
+Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison
+dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois
+étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me
+réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois,
+lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes
+idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me
+décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome,
+on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire
+que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais
+vu cette ville, et je résolus de m'y rendre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Londres.--Les _routs_.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame
+Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis
+Burdett.
+
+
+Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot
+d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre
+anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et
+je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à
+Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger
+des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une
+personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile
+qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie.
+C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours
+été si utiles.
+
+En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de
+toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me
+disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon
+la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait
+à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et
+je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que
+l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la
+route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et
+je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui
+accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de
+les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux
+deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux
+tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.
+
+Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square.
+J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil;
+toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura,
+j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce
+bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je
+rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais
+beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut
+dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener
+toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers,
+attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait
+jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer
+tranquillement.
+
+Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais,
+je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly,
+qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un
+logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon
+arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit
+tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire
+_rue de Richelieu_, _rue de Cléry_, etc., le mot _street_[27], écrit le
+dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En
+voici une qui ne finit pas.
+
+Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant
+d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps.
+D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde
+royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner
+une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le
+jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette
+garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui
+m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des
+enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre
+les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère,
+ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi
+avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu,
+il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus
+heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il
+venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore
+au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage,
+autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc
+Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square.
+Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de
+louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient
+le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille.
+Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui
+me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et
+j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme
+jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard
+était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je
+puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui
+aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que
+cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu
+de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien
+le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait
+d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce
+qu'il effrayait les passans.
+
+Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce
+tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs
+indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer
+deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop
+à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et
+j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était
+affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de
+déménagemens.
+
+Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de
+pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce
+n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts
+précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui
+en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À
+l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture.
+Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à
+la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des
+monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les
+tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à
+tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux
+amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel
+les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils,
+Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de
+l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare,
+Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère,
+s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet
+honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une
+douce existence.
+
+L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la
+coupole de Saint-Pierre de Rome.
+
+Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de
+différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à
+cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier,
+et prête à passer la revue de ses troupes.
+
+Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux,
+d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au
+célèbre capitaine Cook.
+
+Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les
+rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y
+trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir
+proscrire: il n'est pas rare d'y voir des _boxeurs_ se battre et se
+blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui
+les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler.
+C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de
+barbarie et d'extermination.
+
+Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune
+boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un
+silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut
+travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir
+ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer
+son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées.
+
+Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne
+compagnie que l'on appelle des _routs_. Deux ou trois cents personnes se
+promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le
+bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part.
+Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que
+cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un
+de ces _routs_, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en
+Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence
+qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions
+sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui
+répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver
+à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher
+la maîtresse de la maison.
+
+Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent
+ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme
+parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes
+se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai
+quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à
+l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux
+personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai
+jamais vues rompre le silence.
+
+Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West,
+peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages
+qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut
+fort belle.
+
+J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement
+surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de
+portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils
+mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent
+terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se
+contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on
+payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était
+satisfait.
+
+Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une
+excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu
+finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un _Samuel
+enfant_, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport
+de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon
+portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il
+alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont
+entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau
+et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos
+de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été
+payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit
+Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire
+aussi bien.»
+
+Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher
+la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce
+qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que,
+pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de
+laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me
+coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et
+très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les
+rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable.
+
+Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne
+me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un
+groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une
+femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une
+de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au
+pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le
+ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.
+
+Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est
+d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier,
+et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que
+les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de
+cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en
+profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à
+lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des
+personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres
+y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus
+beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le
+recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je
+fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite;
+j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans _le Joueur_,
+et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne
+crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de
+talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord
+pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de
+sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul
+rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son
+silence même était admirable d'expression.
+
+Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il
+m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez
+sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que
+le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les
+autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette
+fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la
+semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je
+leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à
+peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que
+j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et
+me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture,
+tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en
+convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe
+blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque
+coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien,
+sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet,
+mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je
+n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient
+l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon
+bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je
+vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans
+que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde
+revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez,
+regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon
+bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse;
+Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me
+prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet
+article leur tombât sous les yeux.
+
+Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être
+humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y
+donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où
+les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington
+et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare
+perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau
+ravit tout le monde; aussi le prince de Galles[28] qui assistait à ce
+concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées,
+mais ici, je reste.»
+
+Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais
+invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien
+naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si
+remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix
+basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en
+Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux
+se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce
+qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me
+souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel
+madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première
+venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint
+dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient
+d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve
+madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini
+dans le haut; voilà ce qui me désespère.»
+
+Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de
+beaucoup aux simples _routs_, quoique ceux-ci offrent à une étrangère,
+quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur
+m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les
+invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie
+simplement une carte sur laquelle on écrit: _Je serai chez moi tel
+jour_.
+
+Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes
+_routs_. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que
+ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la
+conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui
+me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue
+anglaise.
+
+La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse
+de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son
+caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite,
+elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir
+quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas
+frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur
+voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette
+époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous
+une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une
+défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande,
+d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses
+manières faciles étaient extrêmement gracieuses.
+
+Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il
+faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons
+pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de
+pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre,
+et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle
+me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me
+dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et
+distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front
+dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir
+Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet
+nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe,
+lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande
+quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur
+l'impériale, et tous criant à tue-tête: _Sir Francis Burdett! sir
+Francis Burdett!_ La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils
+jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse,
+en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit
+qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil
+vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait
+en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très
+heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis
+long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit
+que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection
+importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en
+effet le calme était rétabli.
+
+La duchesse de Devonshire avait de même appuyé de tout son crédit
+l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer
+député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant
+jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame,
+qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société
+du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point
+qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec
+tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir
+fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très
+contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne
+doivent jamais manquer à leur parole.»
+
+J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a
+laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux
+filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant
+ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma
+lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de
+Polastron.--Le duc de Berri.
+
+
+Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été
+rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis
+plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de
+Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être
+comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander
+tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission
+me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant _que je
+pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me
+semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer
+où il me plairait de m'arrêter_, faveur que les Français établis en
+Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette
+époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en
+m'apportant ce papier lui-même.
+
+Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait
+plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien
+fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et
+réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont
+les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de
+l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile
+dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec
+la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une
+magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment,
+dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le
+parlement finirent par payer.
+
+Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il
+se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson;
+puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec
+mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême
+beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il
+ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles
+catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger,
+et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss
+Fitz-Herbert.
+
+Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles.
+Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres
+anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais
+commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps
+nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient
+inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils
+me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle
+répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi
+le matin que pour ses séances.
+
+Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie,
+madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme
+sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans
+toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux.
+
+L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos.
+Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il
+dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la
+mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon
+petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que
+je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont
+j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante:
+
+ «Monsieur,
+
+ «J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de
+ l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos
+ observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette
+ école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui
+ peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas
+ les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel
+ que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut,
+ Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous
+ auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce
+ qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait
+ d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a
+ fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit
+ alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né
+ coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans
+ le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que
+ pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière,
+ et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent
+ l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on
+ fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il
+ vint un homme habile, nommé _Vien_, qui parut avec un style simple
+ et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre
+ école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort
+ à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous
+ sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant
+ d'autres que je pourrais citer.
+
+ «Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de
+ David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez
+ l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas
+ davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous
+ avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner
+ de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous
+ auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en
+ dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas
+ qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien
+ loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais
+ arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins,
+ mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte
+ principalement sur un point qui me semble important, je crois
+ devoir la repousser dans l'intérêt de l'art.
+
+ «_La patience, seul mérite dont vous me croyez capable_, n'est
+ malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est
+ vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les
+ crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop
+ imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y
+ retoucher encore.
+
+ «Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse
+ plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous
+ feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls
+ sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait
+ usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne
+ possédez pas assez.
+
+ «Quant à ces étoffes, à ces coussins _parlans_, à ces velours qui
+ se voient _dans ma boutique_, mon avis est que l'on doit soigner
+ tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire
+ aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais
+ rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué,
+ rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis
+ vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne
+ trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui
+ caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se
+ vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des
+ cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.
+
+ «Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot
+ _boutique_, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est
+ peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans
+ que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me
+ soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les
+ personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je
+ puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et
+ que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.
+
+ «J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour
+la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui,
+rancune à part, ne savait pas faire une draperie.
+
+Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que
+je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll,
+le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés
+français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de
+rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une
+réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait
+pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps
+après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et
+ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté
+de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont
+il paraissait fort satisfait.
+
+M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu
+très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les
+Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à
+sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la
+preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort
+intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de
+la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent.
+Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en
+placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous
+mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait,
+au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je
+racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard
+il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M.
+le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de
+Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.
+
+M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de
+Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La
+sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont
+elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde
+assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le
+malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui
+mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et
+M. le comte d'Artois en resta inconsolable.
+
+Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le
+matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits
+tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien
+il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de
+superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier
+leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces
+tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.
+
+Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était
+juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur
+excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de
+sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de
+tous ceux qui l'entouraient.
+
+J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc
+d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle,
+que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au
+théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on
+n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors
+reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout,
+hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce
+crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la
+vie de Bonaparte[29].
+
+Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour
+cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand
+nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un
+sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce
+sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même
+destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été
+exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard
+d'un infame assassin.
+
+Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son
+malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ,
+il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un
+mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains
+sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai
+jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce
+peu de mots me fit éprouver.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+La famille
+Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La
+duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc
+de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.
+
+
+Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à
+rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y
+passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste.
+Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les
+occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où
+du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je
+débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à _Gillwell_,
+où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande
+élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je
+vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les
+colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en
+marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de
+roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée
+dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame
+Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable
+Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil
+affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils
+été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était
+une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de
+charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son
+talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne,
+Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous
+donnaient des concerts charmans.
+
+Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore
+qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait
+lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui
+disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et
+il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme
+avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut
+chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour
+de l'armée anglaise en France.
+
+Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses
+employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.
+
+À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui
+est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux
+filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et
+très étendue.
+
+Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes;
+ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que
+j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de
+grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer;
+ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux
+devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit
+voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les
+plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes,
+enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais
+quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.
+
+J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une
+visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à
+quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais,
+l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes
+l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité.
+Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension
+que l'on pouvait se promener dans l'intérieur.
+
+Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la
+complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous
+faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez
+étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et
+qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la
+lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des
+rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous
+habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment
+d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés
+de l'avoir faite.
+
+On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs
+beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains.
+
+_Mat-Lock_, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse.
+La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet,
+couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette
+végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un
+coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens
+d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne
+pouvais le quitter.
+
+_Tumbridge-Well_, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit
+fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en
+parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les
+assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et
+après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour
+chanter le _God save the King_, prière pour le roi, qui me touchait
+jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire
+entre l'Angleterre et la France.
+
+_Brigton_ était plus renommé pour ses eaux que _Tumbridge-Well_ et
+_Mat-Lock_. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa
+résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de
+laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai,
+on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne
+cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était
+continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit
+d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de
+la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce
+jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la
+côte nous paraissaient suspendus en l'air.
+
+Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme
+celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre
+que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.
+
+ Londres, ce 12 février 1803.
+
+ «Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te
+ répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire
+ combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en
+ revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux
+ bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des
+ volumes.
+
+ «Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les
+ brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y
+ suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je
+ préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air
+ épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire;
+ d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette
+ teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit
+ l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici.
+ On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des
+ plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps,
+ ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité,
+ l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six
+ milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher
+ le plus souvent possible.
+
+ «Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe
+ ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un
+ mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route,
+ des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se
+ détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des
+ cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup
+ d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai
+ pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car,
+ bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de
+ loin, l'effet est immense.
+
+ «Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette
+ manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou
+ descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans
+ le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre,
+ et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes;
+ enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait
+ éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des
+ anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume,
+ je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne;
+ aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé.
+
+ «Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées _fashionables_,
+ ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes.
+ On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des
+ bals, des concerts et des _routs_, dont la plupart ont lieu dans
+ les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes,
+ et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque
+ déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en
+ cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts,
+ j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement;
+ quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu
+ a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa
+ dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez
+ étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec
+ madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles
+ et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient
+ du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles
+ conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et
+ les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que
+ nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos
+ avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le
+ dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur
+ connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à
+ l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous
+ témoigner plus d'aménité.
+
+ «Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que
+ je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les
+ délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se
+ sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper
+ sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement,
+ attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me
+ croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de
+ froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et
+ nous donne la douce illusion du beau temps.
+
+ «Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher
+ ami.»
+
+Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au
+château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine
+Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la
+porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit
+avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout
+vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est
+extrêmement pittoresque.
+
+Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les
+mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse,
+les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la
+toilette est d'argent massif.
+
+La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de
+Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg.
+Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il
+avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous
+réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous
+ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point
+en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours
+mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait
+prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou
+douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques
+mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de
+tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des
+Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en
+occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que _leurs
+petits_.
+
+J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien
+changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait
+accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à
+_Tutlam_ où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était
+jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant
+et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques
+jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez
+elle, je fis le portrait de ses deux fils.
+
+M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le
+comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait
+particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses
+délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres
+dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit
+remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de
+Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour
+chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de
+Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a
+paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.
+
+Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions
+dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la
+vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours
+de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve
+encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est
+là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du _Paradis perdu_. J'aurais
+bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes
+pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de
+_Tutlam_ étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait
+à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon _cicerone_,
+d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.
+
+Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui
+vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je
+lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était
+une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment,
+qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres
+choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir
+fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je
+n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la
+prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais
+jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule.
+L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole,
+au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle
+était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle
+feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une
+seule parole.
+
+Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la
+bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon
+séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une
+autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait _Benheim_,
+je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup
+plus beaux qu'à _Armesmott_, et j'y passai le temps d'une manière fort
+agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y
+manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai
+trois semaines.
+
+Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous
+allâmes une fois débarquer à l'île de _Whigt_, qui est élevée sur un
+rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs
+douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit,
+comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits.
+Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette
+île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il
+est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient
+étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas
+atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je
+remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que
+j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île
+d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.
+
+Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les
+renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son
+bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient
+tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans
+doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas
+aussi nouvellement pêchées.
+
+Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est
+de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que
+j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui
+m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie
+anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si
+long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à _Stowe_, chez
+la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de
+tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand
+portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et
+tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné
+d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus
+grande beauté.
+
+Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec
+infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les
+émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a
+séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance
+pour ce noble couple[30].
+
+J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom
+de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement,
+et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord
+Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les
+honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui
+fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les
+hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai
+de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne
+s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en
+Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne
+compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras
+avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne
+buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a
+prétendu plus tard.
+
+Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes
+sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un
+seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le
+même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau
+clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc.
+Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait
+point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au
+rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait
+aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de
+m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à
+l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi
+taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une
+exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier
+point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale
+de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer
+avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels;
+j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.
+
+La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour
+que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa
+de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une
+espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus
+rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver
+leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des
+calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de
+s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour
+une étrangère peu faite à ce régime aquatique.
+
+J'avais un grand désir de voir le château de _Warwick_ que l'on m'avait
+beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito
+pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant
+recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne
+cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les
+honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante
+distinction.
+
+Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais
+son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En
+traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau
+manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais
+désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique
+plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer
+quelqu'un.
+
+Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et
+m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit
+traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec
+détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux,
+d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre
+autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande
+beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était
+placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se
+composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il
+me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont
+je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les
+dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher
+de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.
+
+L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels
+il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette
+magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme,
+qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.
+
+Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes
+tableaux et un très beau parc.
+
+Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des
+hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect
+de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était
+toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la
+pointe de ses clochers.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive
+à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je
+fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse
+Vincent Polocka.
+
+
+Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer
+quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais
+retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais
+encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu
+dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de
+partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de
+l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller
+dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en
+accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former
+une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady
+Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord
+Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la
+littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne
+amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France,
+si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais
+bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que
+son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu
+convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.
+
+Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour
+résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes
+simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait
+empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y
+trouvaient à la rupture du traité d'Amiens[31], lady Herne, connue par
+son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun
+des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les
+aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces
+bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.
+
+Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge
+située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la
+charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire
+ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à
+l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée
+d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui
+demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans
+la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et
+plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester
+avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette
+marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres,
+ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses
+pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.
+
+Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures;
+mais je restai dans le vaisseau, _par ordre_, ainsi que plusieurs autres
+personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à
+terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors
+préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour
+huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce
+qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le
+général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un
+peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se
+dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût
+rendue.
+
+L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui
+résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint
+me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des
+courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout
+de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.
+
+Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et
+de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce
+qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître
+l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je
+m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort
+malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le
+plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son
+aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de
+plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en
+soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle
+fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.
+
+Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma
+fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était
+chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des
+artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul,
+car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande
+satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait
+une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui
+donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à
+cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon
+esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on
+concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères.
+Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la
+rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors
+le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu
+qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas
+recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.
+
+La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de
+Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les
+délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix,
+une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue
+prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point
+l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la
+manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme,
+voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame
+Grassini.
+
+Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani
+eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute
+ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais
+plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de
+Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette
+époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs
+de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta
+la romance de _Nina_ de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous
+attendrit jusqu'aux larmes.
+
+Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de
+ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en
+prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de
+jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai
+de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages
+historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un
+visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y
+placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part
+à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la
+coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails
+paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler
+politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore
+perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions
+beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons
+de Paris et les étouffans _routs_ des salons de Londres.
+
+Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses
+amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère
+donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me
+l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles.
+Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions
+concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait
+est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût
+jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa
+laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai
+trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte.
+Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre
+chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M.
+de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour
+obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.
+
+On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès
+le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui
+permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature
+que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait
+précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.
+
+Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils
+de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le
+visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je
+jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais
+vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille,
+qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de
+plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande
+reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a
+montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance,
+je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non
+seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les
+fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes,
+entre autres, _la Cuisine dans le salon_, où nous la vîmes remplacer la
+dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous
+charmèrent.
+
+Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres
+avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son
+mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à
+l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir
+_ses amis_.»
+
+Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas
+bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya
+M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat.
+Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que
+dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je
+prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint
+d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du
+tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était
+fort jolie, et cela sans augmenter le prix.
+
+Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les
+tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait.
+D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux
+femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais.
+Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de
+pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes.
+Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de
+façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout
+l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait
+à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les
+séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans
+les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux
+pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque
+temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée
+tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que
+j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles
+qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en
+arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était
+assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large
+broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de
+recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées.
+Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par
+me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon
+atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre:
+«_J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et
+ne m'ont jamais fait attendre_.» Le fait est que celle-ci ignorait
+parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait
+si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.
+
+Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je
+repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon
+goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point
+vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle
+nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis
+en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps
+la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me
+borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les
+doubles.
+
+
+
+
+VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.
+
+
+
+
+LETTRE Ire[32].
+
+De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.
+
+
+Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses
+pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes
+récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas
+vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.
+
+C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas
+à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je
+me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez
+M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et
+qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le
+chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me
+conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette
+route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus
+grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout
+ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en
+admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher
+formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et
+qui encadre une vue délicieuse.
+
+Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage
+pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y
+éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à
+perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du
+chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu
+fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma
+voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est
+étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et
+jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le
+cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée;
+je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne
+Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions
+sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que
+nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et
+nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir
+le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était
+trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions
+certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais
+il m'a refusée en disant: _Je suis heureux de m'être trouvé là_. Que
+Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!
+
+Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous
+exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis
+restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous
+en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse
+par le séjour de l'auteur de la _Nouvelle Héloïse_. Je traversai donc le
+lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère
+des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le
+bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans
+l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé,
+des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus
+riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui
+conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans
+l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le
+promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile
+n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants
+d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen
+une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se
+réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de
+vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on
+y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans
+être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations
+bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées
+soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule
+curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est
+la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et,
+vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle
+renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette
+profanation.
+
+Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans
+l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis
+retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui
+mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de
+la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et
+bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le
+spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement
+l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez
+madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général
+Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai
+fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne;
+l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas
+conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux
+hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est
+bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi
+beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.
+
+
+
+
+LETTRE II.
+
+La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de
+Grindelwald; Schaffouse.
+
+
+Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans
+cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits
+rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont
+de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question,
+j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont
+j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé
+d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept
+mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence.
+Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait:
+«Madame, vos paysages _sont vivans_, permettez-moi d'en copier.» Un jour
+je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon
+original.
+
+En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée
+vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser
+la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage;
+la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me
+résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des
+montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à
+son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil
+descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est
+donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après
+cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de
+plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et
+blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous
+apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi
+triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes
+bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette
+scène toute fantastique était pour moi comme une scène des _Mille et une
+Nuits_.
+
+De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture
+était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît
+une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très
+rapides dont mon _éteignoir_ aurait eu grand'peur, s'il avait été là.
+Celui que j'appelle ici du nom d'_éteignoir_, parce qu'il refoulait en
+moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui
+probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que
+la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font
+mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»
+
+Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach
+devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe
+d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se
+transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule
+et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait
+perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations.
+De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où
+l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de
+Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés
+d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des
+glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse
+énorme.
+
+Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous
+sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la
+visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me
+conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le
+bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me
+défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et
+là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont
+la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée
+aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence
+de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière
+la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel
+s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui
+est superbe. J'ai peint ces deux vues.
+
+Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je
+demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit
+avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne
+vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent:
+«Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu
+à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais
+confondu la _côte_ et la _chute_, et j'en fus honteuse.
+
+Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à
+vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre
+que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur
+château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames
+à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante
+maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui
+domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre _si
+bien le village_!» M. de Boigne[33] en fut choqué, et ce n'était pas
+sans raison.
+
+
+
+
+LETTRE III.
+
+Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.
+
+
+En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand
+on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la
+scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce
+que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de
+la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de
+campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au
+général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme,
+sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le
+charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme
+si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que
+j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un
+ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel;
+il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main
+peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron
+écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de
+Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon,
+comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une
+connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout
+dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous
+les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.
+
+Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et
+d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée;
+une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont
+tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis,
+qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet,
+c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature.
+Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit
+heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui
+toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se
+perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être
+calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.
+
+Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et
+je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner;
+j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt
+ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous
+embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île
+d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille
+dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une
+petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au
+milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de
+têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes
+yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la
+jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes
+qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»
+
+Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à
+Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de
+Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus
+près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique
+me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre.
+Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous
+coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin
+pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce
+qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui
+chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui
+soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs
+parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent
+les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner
+leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit
+près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que
+jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est
+assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence
+primitive.
+
+Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad;
+gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a
+pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des
+périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en
+entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul
+endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant,
+lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs
+s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet
+terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le
+batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions
+pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma
+compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne
+tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous
+retournâmes à Rapercheld.
+
+Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs
+amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette
+vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de
+grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur.
+Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir;
+ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour
+en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je
+parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur,
+lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y
+entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La
+femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut
+point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle
+accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos
+ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.
+
+En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé
+tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs
+grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je
+dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette
+montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent
+ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves
+paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout
+de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée
+française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la
+révolution.
+
+
+
+
+LETTRE IV.
+
+Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du soleil sur les
+montagnes.
+
+
+Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de
+l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon
+attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je
+découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit
+chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là,
+si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement;
+j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après
+des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le
+coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me
+décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que
+ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà
+décidée.
+
+Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien
+en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant
+grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses
+pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic
+sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à
+pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné
+de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je
+suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières
+heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil
+une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire
+vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire
+oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les
+autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait
+plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle
+ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des
+feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris;
+des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à
+gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts
+violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au
+lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de
+l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et
+entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités
+profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds
+apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure
+que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens
+sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le
+long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis
+vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si
+solennel et si mélancolique.
+
+La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je
+devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville
+de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude;
+l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me
+donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois
+que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs
+pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur
+lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car
+le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me
+lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la
+cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus
+dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ
+sur une chaise.
+
+Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au
+spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes
+que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque
+doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir
+l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas
+encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière;
+c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été
+blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses,
+dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se
+découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les
+villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une
+création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli
+bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet.
+Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé;
+imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds,
+et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était
+vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures
+et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce
+mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les
+pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de
+jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture
+en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de
+retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera
+toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse!
+c'est toujours mon refrain.
+
+
+
+
+LETTRE V.
+
+Vevay et ses environs.
+
+
+Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez
+vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à
+passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves,
+c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où
+on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux.
+Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là
+une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus
+grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes
+montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône
+qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à
+gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation
+dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on
+découvre sur la hauteur la dent de Jamand.
+
+Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la
+gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés
+entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide
+s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des
+arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les
+branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la
+_Nouvelle Héloïse_. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée
+sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces
+lieux si pleins de romanesques souvenirs.
+
+Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous
+allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne
+pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait
+halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous
+témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec
+plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine
+le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent
+apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches
+étaient pour nous comme la manne dans le désert.
+
+Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde;
+la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à
+l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui
+demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait
+lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa
+proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot
+pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets
+de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je
+partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je
+n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait
+seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était
+troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de
+cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur
+un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et
+ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant,
+très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce
+magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.
+
+Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade
+de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du
+Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les
+anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au
+bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous
+des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine
+humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais
+j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup
+se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis
+retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après
+quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en
+face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni
+l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe
+arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si
+bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les
+maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit
+l'habitation d'Héloïse[34].
+
+
+
+
+LETTRE VI.
+
+Coppet; madame de Staël.
+
+
+J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire
+son dernier roman, _Corinne ou l'Italie_; sa physionomie si animée et si
+pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la
+lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique[35].
+Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui
+tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à
+sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je
+n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré.
+Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: _Récitez encore_;
+elle me répondait: _Mais vous ne m'écoutez pas_. Comprenant enfin mon
+intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de
+Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la
+dernière main[36].
+
+Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame
+Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver
+Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société
+se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle
+que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de
+Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le
+littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort
+jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.
+
+Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait
+sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir;
+c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait
+alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de
+verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait
+une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de
+l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une
+improvisatrice.
+
+Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer _Sémiramis_; madame de
+Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce
+rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans
+son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son
+rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et
+les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.
+
+De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai
+trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas
+été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher
+est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de
+son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de
+l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on
+trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son
+jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire
+m'a vraiment attristée[37]. J'avais été triste aussi en voyant à l'île
+Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret[38].
+
+
+
+
+LETTRE VII.
+
+Genève et Chamouni.
+
+
+Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de
+descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse
+pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève,
+toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier
+d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage
+ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a
+fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois
+se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de
+Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant
+de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de
+ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie
+de Genève.
+
+Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait
+connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes
+tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et
+Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par
+de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches
+et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du
+dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait
+des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions
+inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie
+des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin
+cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes
+de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi,
+ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc
+n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus
+peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y
+avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...
+
+Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt
+pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai
+parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à
+droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes
+glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du
+Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale
+d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne
+charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps,
+nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire
+qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps;
+mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les
+laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour
+éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais
+donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je
+tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice,
+sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au
+nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme,
+son fils, continuent leur marche.
+
+Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de
+Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses
+voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent
+bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon
+portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide
+avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un
+petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends
+au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en
+apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je
+m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un
+torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus
+aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins
+sauvage de la vallée.
+
+Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs
+étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac,
+j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette
+dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin
+périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas
+dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se
+désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa
+femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge,
+attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la
+chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le
+visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant
+des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste
+cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la
+peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la
+chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et
+si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la
+nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade;
+mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si
+oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit
+nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre
+ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété
+le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de
+mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième
+jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais
+lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée
+peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant
+pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du
+rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé
+était une catalepsie.
+
+Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient
+paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que
+les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées:
+c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient
+fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos
+compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste
+Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois.
+Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules
+fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes
+bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable
+comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point
+regrettée[39].
+
+
+
+
+LETTRE VIII[40].
+
+Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.
+
+
+L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de
+jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de
+revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette
+contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais
+fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel.
+La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la
+longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un
+caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un
+peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que
+j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la
+Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac,
+se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les
+montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur
+le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en
+avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.
+
+Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame,
+quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une
+des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit
+plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du
+soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère
+vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je
+suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le
+plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en
+bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir
+l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.
+
+En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité
+des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à
+droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet
+stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros
+nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert;
+plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi
+qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent;
+mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense
+de la Suisse[41]. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de
+ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est
+souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi
+beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la
+mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le
+milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le
+clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces
+coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs
+radieuses.
+
+Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et
+délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait
+les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre
+vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à
+Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse:
+on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des
+collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur
+leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant
+sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus
+ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge
+foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce
+coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le
+Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.
+
+Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis
+descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y
+bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie
+jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec
+rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de
+Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont
+situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je
+logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais
+pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens
+noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens
+du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus
+des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.
+
+Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très
+habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de
+moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de
+transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils
+chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.
+
+J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés
+de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de
+Schwitz.
+
+Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le
+français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une
+tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même
+jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs
+qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre
+eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons
+continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps
+pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent
+l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres
+entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute
+venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et
+d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été
+aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur,
+revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La
+maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de
+retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.»
+L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles,
+on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux
+_deux croix noires_; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant
+tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont
+été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se
+croyaient à la fin du monde.
+
+Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de
+là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous,
+Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de
+circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse
+vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche
+végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne
+sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres;
+des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante.
+Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.
+
+Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis
+une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la
+montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma
+frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers
+pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser
+peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des
+débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris
+de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de
+la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du
+lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le
+théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus
+d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce
+chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais
+en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps
+dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais
+à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout
+près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de
+l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers
+employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux
+croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à
+peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature
+ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai
+monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à
+l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était
+vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa
+bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère
+était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se
+parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous
+ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour
+qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale:
+c'était une églogue en action.
+
+
+
+
+LETTRE IX.
+
+Undersée; la fête des bergers.
+
+
+Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai
+associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et
+vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je
+ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis
+en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je
+ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon
+Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter
+ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne
+à dire: _Adélaïde_, faites-moi donner mes _pastels_. En voyageant j'ai
+un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans
+ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes
+contemplations sont silencieuses.
+
+Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je
+terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à
+Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise
+d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à
+Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la
+fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du
+monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La
+ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect
+très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage
+du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de
+gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.
+
+C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais
+que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui.
+J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec
+des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte
+pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des
+Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame
+Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai
+passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!»
+me disaient-ils[42]. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de
+Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés,
+ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai
+parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec
+facilité et talent.
+
+Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne
+voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert,
+des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus
+hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont
+la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce
+sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée
+est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges
+écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique.
+Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à
+l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à
+l'imagination les jardins d'Armide.
+
+La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis
+quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour
+était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient
+rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur
+la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au
+même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en
+choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi
+s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui
+entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier
+moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent
+aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous
+venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison,
+je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits
+volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en
+recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu
+de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune,
+elle aurait ajouté au charme de ce tableau[43].
+
+Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir,
+s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se
+rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès
+l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible:
+imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne
+de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure
+ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur
+la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux
+château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une
+énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque
+j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux
+éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la
+hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne
+pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude
+faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres
+groupes s'avançaient plus haut vers la tour[44]; plus haut, plusieurs
+aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné
+aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un
+coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en
+avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers,
+en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des
+lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.
+
+Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu
+d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée
+parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les
+bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis
+venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens
+costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les
+hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a
+cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient
+représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi,
+nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de
+cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir
+nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je
+n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette
+procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la
+vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de
+dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs
+commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force
+étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli
+distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la
+prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette
+cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient,
+dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes
+avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les
+paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le
+plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné
+l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la
+mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que
+cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé
+national[45].
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le
+pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de
+Louis XVIII.
+
+
+À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai,
+à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite
+par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le
+cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers
+délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise;
+enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans
+environs de Paris.
+
+Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était
+d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart:
+madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on
+aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait
+toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près
+d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si
+remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait
+la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en
+résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule
+venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.
+
+En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le
+pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté.
+Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de
+madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes
+étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures
+travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là
+comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à
+Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la
+place.
+
+Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant
+enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour
+la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles,
+en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur
+Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus
+maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma
+nuit du 31 mars 1814.
+
+Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma
+fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit,
+lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait
+allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être
+protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les
+Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était
+suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main,
+s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand
+que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent
+par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils
+tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se
+mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui
+paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue,
+leur dit bien: _Rendez-lui sa boîte_; mais, loin d'obéir à cette
+invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui
+s'y trouvait, et mes armoires furent pillées[46]. Enfin, après m'avoir
+fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces
+terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester
+davantage.
+
+Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop
+peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait
+au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry.
+D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile.
+Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même
+chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en
+alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes
+pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon
+avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de
+répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le
+village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans
+les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été
+dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient
+nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits,
+qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans
+le magnifique jardin de madame Dubarry, près du _Temple de l'Amour_
+entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!
+
+J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi
+que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un
+soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester;
+mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.
+
+La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du
+château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous
+sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en
+comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se
+battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là!
+Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont
+ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en
+chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle
+pouvait trouver un asile.
+
+Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il
+était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se
+réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient
+le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont
+la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le
+village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une
+écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le
+jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet[47], un des plus honnêtes
+habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M.
+le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que
+j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites
+entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.
+
+Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon
+Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres
+que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon
+jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes
+appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins
+méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les
+Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens
+avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du
+mauvais exemple.
+
+C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le
+comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces
+sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie,
+de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des
+Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois
+des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal
+aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il
+pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot,
+car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien
+nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti
+bonapartiste était encore aussi nombreux.
+
+Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour
+tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une
+calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il
+venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie,
+l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres
+étaient pavoisées sur son passage; les cris de _vive le roi!_
+s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur,
+que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour
+à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que
+lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs
+qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien
+naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en
+allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations
+qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur
+affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule
+qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait,
+on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant
+mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.
+
+Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de
+femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et
+rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur
+leur famille.
+
+Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me
+mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le
+voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le
+monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer
+parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de
+l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie
+qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me
+tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme,
+ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande
+dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait
+seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne
+m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.
+
+La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes
+amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années
+d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce
+bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de
+notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!
+
+J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la
+capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à
+minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris.
+Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu
+par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état
+de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la
+guerre et la ruine; aussi les cris de _vive l'empereur!_ étaient-ils
+fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à
+neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de
+militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours
+remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un
+château pris d'assaut.
+
+Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens
+du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: _Rendez-nous
+notre paire de gants, rendez-nous notre paire_; je n'ai pas oublié non
+plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon,
+n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la
+Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une
+autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends
+toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il
+est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»
+
+Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux
+et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se
+demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce
+de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte,
+j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me
+révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de
+soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur
+ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de
+Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.
+
+Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres
+éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent
+Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre,
+et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations
+se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait,
+je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on
+compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le
+retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était
+presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait
+de causer, Louis XVIII rapportait la paix.
+
+Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et
+d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances
+étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi
+sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII
+était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup
+de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une
+grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait
+facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et
+les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point
+dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout
+infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect
+involontaire.
+
+Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens
+d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son
+style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait
+parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec
+nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait
+toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait
+lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté
+sa retraite pour aller lui présenter ses hommages[48], le roi le
+reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son
+_Oedipe_, dont le vieux poète se souvenait à peine.
+
+Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce
+théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait
+que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour
+le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer
+avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux
+parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait:
+«Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»
+
+Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double
+le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le
+cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots
+heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs.
+Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au
+Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux
+sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: _Ce
+ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses_. Tous les artistes
+furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces
+paroles.
+
+Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la
+joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus
+peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait
+mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.
+
+Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père,
+il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux
+princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il
+passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris
+de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il
+faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le
+duc de Berri!
+
+La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait
+à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens
+de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré
+de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les
+encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies
+qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un
+petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai
+économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en
+fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.
+
+Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes
+dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût
+que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à
+encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en
+commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la
+dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports
+avec les hommes de talent.
+
+Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui
+ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues
+du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire.
+On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était
+digne de l'apprécier.
+
+Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux
+hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et
+de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur
+reconnaissant ne doit que le regretter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M.
+Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait de la duchesse de
+Berri.
+
+
+Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le
+grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je
+partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes,
+un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée
+était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me
+reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux
+de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon
+tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que
+Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait
+ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal
+exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode,
+quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination,
+disant que je lui faisais gagner assez d'argent.
+
+À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il
+représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin,
+Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.
+
+Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais
+fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant
+au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges,
+allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à
+madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans
+l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de
+Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la
+lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet:
+
+ «Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux
+ pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de
+ Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre
+ admirable _rêve_. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du
+ moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui
+ vous devra un chef-d'oeuvre.
+
+ «Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les
+ sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir
+ vous réitérer l'assurance.»
+
+ «La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.
+
+ «Ce lundi 20 mai.»
+
+Depuis que la paix de mon pays semblait assurée, je ne songeais plus à
+le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car
+mon goût pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'était pas affaibli;
+j'y passais huit mois de l'année. Là, ma vie s'écoulait le plus
+doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais
+de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis.
+
+J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je
+peignis, pour son église, une sainte Geneviève. Madame de Genlis, qui
+sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilité de m'envoyer les
+vers suivans:
+
+ SAINTE GENEVIÈVE.
+
+ Prier Dieu, garder ses troupeaux,
+ Filer, rêver, contempler la nature,
+ Se reposer sur la verdure
+ Avec sa croix et ses fuseaux;
+ Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux.
+ Innocente et sainte bergère,
+ À l'abri des méchans que ton sort fut heureux!
+ Combien doit t'envier à son heure dernière
+ Le mondain et l'ambitieux!
+
+ J'ai parlé de ses moeurs, j'ai parlé de sa vie,
+ Mais pour la peindre il fallait vos couleurs.
+ Et de vos pinceaux enchanteurs
+ La douce et brillante magie.
+ Je n'ai pu seulement qu'ébaucher le portrait
+ Dont votre art et votre génie
+ Offriront un tableau parfait.
+
+Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manière la
+plus aimable. J'avais souvent témoigné le désir que mes amis
+s'emparassent des panneaux de mon salon à Louveciennes pour m'y laisser
+un souvenir. Par un beau jour d'été, à quatre heures du matin, M. de
+Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivière et ma nièce
+Eugénie Lebrun, se mirent silencieusement à l'ouvrage; à dix heures,
+chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise
+lorsqu'étant descendue pour déjeuner, j'entre dans mon salon et le
+trouve orné de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'était le
+jour de ma fête. Les larmes me gagnèrent, ce fut le seul remerciement
+que reçurent mes amis.
+
+À Paris, je n'avais point renoncé à mes soirées du samedi. La mort
+m'avait enlevé mon cher abbé Delille, et plusieurs autres gens de
+lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais formé de
+nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'étaient devenues bien chères.
+Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait présenté
+chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui académicien, était l'auteur d'une
+tragédie jouée à la Comédie Française avec le plus grand succès (_Ninus
+II_), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent
+seul m'aurait engagée à le rechercher, mais je ne pus le voir souvent
+sans m'attacher réellement à lui: outre qu'il est impossible de
+rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sûr, il
+possède une qualité malheureusement fort rare parmi les gens de lettres;
+il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se
+réjouit d'un succès en littérature, obtenu par un autre que lui, et
+jamais il ne critique amèrement l'ouvrage qui renferme quelques beautés.
+
+Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les
+rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il
+ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me
+dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est
+plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné;
+aussi les ai-je toutes gardées soigneusement.
+
+Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després,
+un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement
+enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable
+caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère,
+sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du
+public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et
+pleins d'une morale attrayante.
+
+On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure
+suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner
+quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse
+Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers
+faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques
+unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre
+que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin,
+qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures,
+et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance.
+
+Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le
+type parfait de ce qu'on appelle _un bon vivant_: il aimait le plaisir,
+la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On
+peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais,
+certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce
+que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter,
+il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas
+plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il
+faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui.
+
+Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre
+peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros
+qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et
+j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la
+peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en
+France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant
+homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une
+liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un
+noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand
+charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la
+sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je
+reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus
+vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint
+pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun
+sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation
+du roi, qui nomma le grand peintre baron.
+
+Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les
+sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne
+action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde;
+rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il
+écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très
+à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là
+son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une
+certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée,
+disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante
+qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours
+des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et
+l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.
+
+La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours
+avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je
+remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques
+inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je
+regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort
+violente rend mes regrets plus amers.
+
+Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où
+j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri
+marqua le désir de m'acheter ma Sibylle[49] qu'il avait vue à Londres,
+dans mon atelier, et quoique ce tableau fût peut-être celui de mes
+ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire.
+Plusieurs années après, je fis le portrait de madame la duchesse de
+Berri, qui me donnait ses séances aux Tuileries, avec une exactitude
+bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse
+qu'elle ne l'était avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant
+que je la peignais, elle me dit: «Attendez-moi un instant.» Et, se
+levant, elle alla dans sa bibliothèque chercher un livre où se trouvait
+un article à ma louange, qu'elle eut la bonté de me lire d'un bout à
+l'autre.
+
+Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa
+mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; _très
+content_. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui
+pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà
+pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame
+la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son
+fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait
+particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa
+bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des
+malheureux.
+
+Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand
+nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut,
+et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé
+d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières
+séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce
+bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette
+aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame
+Murat.
+
+J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle
+est habillée d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de
+velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage à
+Bordeaux.--Méréville.--Le monastère de Marmoutier.--Retour à Paris.--Mes
+nièces.
+
+
+Il faut enfin parler des tristes années de ma vie où dans un court
+espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient
+le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il
+est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je
+n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort: on ne peut sans
+regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous attachait un
+lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha
+pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je
+m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était
+souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer
+ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver:
+lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas! et que mes yeux se
+fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal;
+madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint
+à m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me
+portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus
+d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement
+d'apaiser mon désespoir; car les torts de la pauvre petite étaient
+effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance...
+Hélas! elle était si jeune! ne devait-elle pas me survivre?
+
+C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frère. Tant
+de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse
+que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la
+distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour
+Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait
+suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux.
+
+Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville qui
+appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était
+immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment
+enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus
+beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est
+venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les
+fabriques multipliées sont semées sur le terrain sans aucune confusion.
+Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les
+cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au
+charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus élevés du parc est une
+colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de
+cette colonne la vue s'étend sur l'ensemble du parc et sur une campagne
+magnifique dont l'horizon est à vingt lieues de vous. Un des temples,
+appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli,
+mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un
+autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et
+plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses.
+Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et
+la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui
+tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop
+long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de
+délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre
+dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le
+peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus
+délicieux tableaux.
+
+Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent
+l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La
+salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le
+superbe plain-pied de ce rez-de-chaussée où les marbres, les bronzes,
+les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de
+cette demeure une habitation royale.
+
+J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de
+curieux; la cathédrale, entre autres choses, qui se détachait en vigueur
+noirâtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon départ j'avais toujours
+eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux
+ruines de ces anciens châteaux dont il ne reste que quelques tours et
+des vieux murs ornés de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais
+est très intéressante; on y trouve à chaque pas de noble débris, qui
+font naître parfois de tristes réflexions, quand on reconnaît que les
+guerres et les révolutions détruisent plus en un siècle que le temps ne
+pourrait le faire en des milliers d'années.
+
+Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord,
+cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant
+sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en
+bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier;
+on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires
+moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter
+ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner
+l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux
+représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il
+faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage
+je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole
+seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter
+une demeure qui est unique dans son genre.
+
+En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on
+sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous
+fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est
+superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de
+Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve
+une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis
+qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y
+avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand
+houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.
+
+Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et
+grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont
+plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque
+côté, est orné de très belles colonnades.
+
+L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout
+autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct
+peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère,
+et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer
+que de pur, autant que la chose m'est possible.
+
+L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner
+long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de
+latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant
+était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des
+vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus
+rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu,
+je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale,
+l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en
+bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de
+Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de
+l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une
+visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la
+complaisance de me servir de _cicerone_, ce qui me fut d'un grand
+secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et
+connaissait à merveille tous les environs.
+
+On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de
+Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce
+qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid!
+Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles
+choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui
+voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en
+offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains
+chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe
+édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien,
+partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.
+
+Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je
+dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les
+_Sept Dormans_, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye,
+où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par
+tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de
+saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans
+une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans
+être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort,
+dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait
+croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On
+les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur
+fête.
+
+Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux
+villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la
+première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La
+seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas
+oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le
+chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière
+que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce,
+complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand
+parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les
+auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée
+à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience
+extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme
+un enfant qui veut toujours aller à _dada_.
+
+Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans
+l'hôtel _Fumel_, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce
+nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut
+contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de
+vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques
+maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on
+aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon
+ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux
+lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de
+vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans
+tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui
+règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée
+d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et
+que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser,
+surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites
+lumières dans les maisons et le tout devient magique.
+
+Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le
+voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien
+vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais
+rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le
+comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus
+de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très
+haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui
+allaient et venaient sous mes yeux.
+
+Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les
+environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait
+sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient
+réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère
+celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand
+terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes
+de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et
+placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une
+grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un
+aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil
+est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples
+croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil
+qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les
+Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de
+l'homme.
+
+Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de
+Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il
+invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de
+Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques
+murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités
+romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept
+pieds de long sur cent quarante de large.
+
+La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens
+font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la
+France, après la capitale.
+
+Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant
+plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un
+portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon
+chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je
+grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner,
+quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me
+lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me
+dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par
+ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre
+de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement,
+j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les
+auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je
+devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais
+pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu
+remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.
+
+Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à
+ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les
+distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu
+le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais
+point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa
+tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de
+mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses
+études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais
+voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son
+caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture,
+d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes
+conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée
+aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable
+caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la
+même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle
+obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et
+surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut
+qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa
+modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans.
+Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre
+dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces
+deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer
+doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.
+
+
+
+
+LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.
+
+1 Madame Dimidoff, née Strogonoff.
+
+1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant.
+
+1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant
+ une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies
+ femmes que j'aie peintes.
+
+1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste.
+
+2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux
+ très belles.
+
+ Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice
+ Catherine qu'elles regardaient.
+
+5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une
+ corbeille.
+
+Deux copies à mi-corps avec les mains.
+
+Plus deux grands bustes avec une main.
+
+2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps.
+
+2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à
+ Naples jusqu'à mi-corps.
+
+2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à
+ mi-jambes.
+
+1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle.
+
+1 La comtesse Apraxine. Grand buste.
+
+2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils.
+
+1 La comtesse de Worandsoff. Buste.
+
+1 La comtesse Golowin, avec une main.
+
+1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une
+ cascade.
+
+2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari.
+
+2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et
+ l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé.
+
+1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien.
+
+1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste.
+
+2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari.
+
+1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes.
+
+1 Milord Talbot. Buste.
+
+1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de
+ basque.
+
+1 La fille de la princesse Isoupoff.
+
+1 Madame Koutousoff. Buste.
+
+1 Le baron de Strogonoff.
+
+1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski.
+
+1 La princesse Alexandre Galitzin.
+
+1 Madame Kalitcheff.
+
+1 Le comte Potocki.
+
+1 Le comte Litta.
+
+1 La princesse Viaminski.
+
+1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste.
+
+1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes.
+
+1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour
+ l'Académie de Saint-Pétersbourg.
+
+--
+
+47
+
+ * * * * *
+
+À BERLIN.
+
+2 Pastels d'après la reine.
+
+1 L'ambassadrice de Portugal.
+
+1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom.
+
+--
+
+4
+
+ * * * * *
+
+À DRESDE.
+
+3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre,
+
+1 La fille de la comtesse Potocka.
+
+1 Une Allemande.
+
+--
+
+5
+
+ * * * * *
+
+PORTRAITS FAITS À LONDRES.
+
+1 La demoiselle Dorset.
+
+1 Madame Chinnery.
+
+2 Ses enfans.
+
+1 Mademoiselle Dillon.
+
+1 Madame Villiers.
+
+1 La margrave d'Anspach.
+
+1 Madame Bering.
+
+1 Le prince de Galles.
+
+1 Madame de Polastron.
+
+1 La comtesse Driedrestein.
+
+1 Le jeune Polastron enfant.
+
+1 Lord Byron.
+
+1 Le prince Bariatinski.
+
+1 Une Américaine très jolie.
+
+1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach.
+
+3 Portraits de moi.
+
+2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre
+ en petit _id._, plus un buste.
+
+1 Portrait d'une Irlandaise.
+
+1 Lady Georgine, fille de lady Gordon.
+
+1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur.
+
+Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi
+quelques paysages.
+
+--
+
+24
+
+ * * * * *
+
+PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS.
+
+1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais
+ faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste.
+
+1 Le prince Ferdinand de Prusse.
+
+1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils.
+
+1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill.
+
+1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou.
+
+1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano.
+
+1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle.
+
+4 Portraits de moi pour mes amies.
+
+3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier
+ avec une main.
+
+1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste.
+
+1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil.
+
+1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes.
+
+1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac.
+
+1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes.
+
+1 Madame Constans. Buste.
+
+1 La comtesse d'Andlau, avec les mains.
+
+2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la
+ comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains.
+
+2 MM. d'Andlau, leurs deux frères.
+
+1 Viotti, célèbre violon.
+
+1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs.
+
+1 Le bailli de Crussol. Grand buste.
+
+1 Mademoiselle de Grénonville. Buste.
+
+1 Madame Davidoff, avec la main.
+
+1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste.
+
+1 Le comte de Coëtlosquet. Buste.
+
+1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet.
+
+2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains.
+
+1 Mademoiselle de Sassenay. Buste.
+
+1 M. Raoul-Rochette. Buste.
+
+1 M. Sapey. Buste.
+
+1 Madame Lafont.
+
+1 Mademoiselle de Rivière.
+
+1 Alfred de Rivière, _idem_.
+
+1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant.
+
+1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant.
+
+1 Madame Ditte.
+
+1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains.
+
+1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur
+ la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann.
+
+DE SOUVENIR:
+
+1 Madame de Suffrein.
+
+1 L'abbé Delille.
+
+1 La comtesse de Las Cazes.
+
+1 Le comte de Chatellux.
+
+--
+
+50
+
+130 total général.
+
+ * * * * *
+
+TABLEAUX.
+
+1 L'apothéose de la reine.
+
+1 La naufragée.
+
+1 La cataracte de Narva.
+
+1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades.
+
+1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet.
+
+1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages.
+
+Total général des portraits, 662.
+
+15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.
+
+FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.
+
+
+
+
+NOTE.
+
+
+J'ai désiré placer à la fin de ce volume les conseils que j'ai écrits
+pour ma nièce, madame Lefranc, qui peuvent être utiles aux femmes qui se
+destinent à peindre le portrait.
+
+
+
+
+SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT.
+
+
+_Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait._--Il
+faut toujours être prêt une demi-heure avant que le modèle n'arrive,
+afin de se recueillir: c'est une chose nécessaire pour plusieurs
+raisons.
+
+1° Il ne faut passe faire attendre; 2° il faut que la palette soit
+préparée, et faire en sorte de ne pas être tracassée par du monde et des
+détails d'affaire.
+
+_Règle nécessaire._--Il faut placer son modèle assis, plus haut que soi;
+que les femmes le soient commodément; qu'elles aient de quoi s'appuyer,
+et un tabouret sous les pieds.
+
+Il faut, le plus possible, s'éloigner de son modèle, c'est le vrai moyen
+de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant
+pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est nécessaire
+d'observer, même pour la ressemblance totale; ne reconnaît-on pas les
+personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage?
+
+Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le
+faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes
+généraux et extérieurs plus justes. Si on traçait le personnage assis,
+le corps n'aurait pas d'élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée
+des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire,
+les voyant plus souvent debout qu'assis.
+
+Il faut ne pas placer la tête trop haute dans la toile, cela grandit
+trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure
+de manière qu'il y ait plus d'espace du côté où est tourné le corps.
+
+Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son
+modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c'est le
+meilleur guide, il explique nettement les défauts.
+
+Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs
+attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui
+convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la
+ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de
+trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout
+pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet.
+
+Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre
+séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle
+s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change
+visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le
+plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les
+flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais,
+etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de
+plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur
+dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se
+bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de
+sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux
+artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas
+si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits;
+il y a tant de gens qui ne savent point voir.
+
+Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de
+blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou
+verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils
+puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous
+la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être
+reflétée.
+
+Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni
+trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose;
+mettez du bleuâtre derrière la tête.
+
+Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses
+de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les
+lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les
+demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il
+participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les
+demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les
+lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties
+musculeuses qui cèdent aux premières.
+
+Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair
+décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et
+fugaces des demi-teintes.
+
+Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois,
+c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches
+fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil,
+l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de
+l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles,
+doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée
+dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières
+occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les
+lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à
+l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre
+supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il
+faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la
+plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être
+la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête
+sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de
+l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont
+d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de
+la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la
+tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur
+la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière
+doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles
+soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien
+détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les
+faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus
+petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du
+cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière
+supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand
+l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui
+la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans
+l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que
+tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit
+refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de
+l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est
+pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie
+claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou
+moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de
+clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être
+préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites
+échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté.
+
+Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou
+moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre,
+violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela
+rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre
+par des dorés, mais avec ménagement.
+
+Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la
+ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les
+fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van
+Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique
+fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de
+distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir
+près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit
+souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière
+est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se
+rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une
+demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner
+l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette
+ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des
+cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les
+poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de
+cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude.
+(Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du
+modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.)
+Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la
+chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais
+de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le
+contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce
+qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.
+
+Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le
+mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des
+transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux
+ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles
+des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement
+interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en
+ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme
+métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les
+parties fuyantes de la tête.
+
+L'oreille est très nécessaire à bien étudier et à bien mettre à sa
+place, attendu qu'elle attache le col à la tête; il faut le plus
+possible la faire d'une belle forme; étudiez l'antique ou la belle
+nature. On peut observer, par exemple, que généralement la nation
+allemande et surtout autrichienne les ont attachées plus haut qu'elles
+ne devraient l'être dans la proportion exacte, de même que
+l'emmanchement de leur col est différent de celui des autres. Il est
+large, gros, et prend très haut derrière l'oreille; cette nation a le
+mastoïde très fort. Si l'on peint donc une Allemande, on doit conserver
+ce trait caractéristique de leur nation, qui se trouve aussi dans
+l'ossement large de leur front et dans leurs joues assez ordinairement
+plates et étroites. Il faut le plus possible faire en entier l'oreille,
+et bien étudier (quitte à mettre par-dessus des cheveux) ses cartilages.
+Ce qui détermine ses formes doit être d'une couleur chaude et
+transparente, excepté le trou du milieu qui est toujours vigoureux. Son
+ton de chair, même dans la lumière, doit céder en général à la lumière
+de la joue, qui est plus saillante. L'ombre portée de l'oreille sur le
+col doit être très chaude, le jour passant au travers; la mâchoire doit
+se décrire d'un ton coloré fin et par de légères demi-teintes pour
+obtenir la saillie qu'elle doit avoir sur le col; si c'est une tête de
+femme, les restes du bas de sa mâchoire se décrivent par des tons plus
+chauds qu'à un homme, à cause des tons de la barbe, qui abasourdit les
+tons naturellement chauds de la chair. Le ton du col est en général d'un
+ton très fin, et cède beaucoup au ton sanguin du visage. Il est
+essentiel de bien observer l'aplomb des clavicules (relativement à la
+position de la tête) et leur lumière; la poitrine se colore toujours un
+peu plus près vers le milieu de l'attache des clavicules; en général les
+parties osseuses, telles que le coude, la rotule, le talon, l'extrémité
+du doigt, ces parties, dis-je, doivent toujours être les plus fortes en
+couleur.
+
+Si l'on doit peindre une gorge, éclairez-la de façon qu'elle reçoive
+bien la lumière; les plus belles gorges sont celles dont la lumière
+n'est point interceptée, jusqu'au bouton qui se colore peu à peu jusqu'à
+l'extrémité; les demi-teintes qui font tourner le sein doivent être du
+ton le plus fin et le plus frais; l'ombre qui dérive de la saillie de la
+gorge doit être chaude et transparente.
+
+Il y a la même dégradation de lumière sur tous le corps que celle
+ci-dessus expliquée pour la tête; si la figure est assise, la lumière
+alors se rappellera très vivement sur les cuisses et dégradera jusqu'au
+talon.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1: Pergola, dont j'ai déjà parlé, appartenait à madame Souwaloff, femme
+de l'auteur de l'_Épître à Ninon_. Sa fille a épousé te comte
+Diedestein, Autrichien, et frère de la belle madame Kinski].
+
+[2: L'empereur actuel.]
+
+[3: Il est fort rare que je me trompe à l'expression du regard. La
+dernière fois que je vis la duchesse de Mazarin, qui se portait à
+merveille et chez laquelle personne n'observait aucun changement, je dis
+à mon mari: «La duchesse ne vivra pas dans un mois;» ce qui arriva comme
+je l'avais prédit.]
+
+[4: Poniatowski, que Napoléon venait de nommer maréchal de France,
+quoiqu'il ne voulût d'autre titre que celui de chef des Polonais, venait
+de protéger la retraite de l'armée française, n'ayant avec lui que 760
+hommes; blessé grièvement, il arriva sur les bords de l'Elster, dont par
+un funeste malentendu les Français avaient coupé le pont; il s'arrête,
+et l'ennemi lui criant de se rendre, il se jette dans le fleuve et
+disparaît.]
+
+[5: Celle qui est devenue depuis la princesse Radzivill.]
+
+[6: C'était le 16 juin 1800.]
+
+[7: Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut obligé de me
+demander quelques ducats pour donner à l'église.]
+
+[8: Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractère doux et
+l'esprit insinuant, ils ont vécu fort bien ensemble pendant quelques
+années.]
+
+[9: Ces dessins avaient été faits en Turquie, principalement à
+Constantinople.]
+
+[10: Les églises sont en si grand nombre qu'un dicton du peuple est:
+Moscou avec sa quarante quarantaine d'églises.]
+
+[11: Cette cloche n'a été dégagée de la terre qui la couvrait qu'en
+cette année 1836.]
+
+[12: Ce portrait est chez le prince Tufakin, son mari, qui l'a apporté
+avec lui lorsqu'il vint en France.]
+
+[13: Le comte Grégoire Orloff, gendre de la maréchale Soltikoff, était
+un très aimable jeune homme. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir
+lorsqu'il est veau à Paris pour consulter sur la maladie de sa femme.]
+
+[14: Ce prince Alexandre, qui est resté long-temps à Paris comme
+ambassadeur russe près de Napoléon, était beau frère de la bonne et
+aimable princesse Kourakin, à qui sont adressées les premières lettres
+de mes souvenirs.]
+
+[15: Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l'époque où je
+m'y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs
+de ces dernières n'étaient point mariées.]
+
+[16: L'impératrice Marie a pris l'autre à son service.]
+
+[17: J'ai fait à Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'après ces
+pastels, mais M. de Krudner les ayant portés par mer trop frais encore,
+ils ont souffert du voyage.]
+
+[18: Ces enfans, depuis, ont beaucoup changé à leur avantage. Celle qui
+est maintenant impératrice de Russie a fort embelli.]
+
+[19: Je devais plus tard copier tous ces pastels à l'huile, ce que j'ai
+fait aussitôt mon arrivée à Paris.]
+
+[20: J'ai tenu parole, quoique Lebrun le poète m'ait fait prier souvent
+de le recevoir].
+
+[21: Cette petite dont je parlais là est aujourd'hui madame de Rivière,
+ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que j'aime comme ma
+fille].
+
+[22: Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols].
+
+[23: Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes
+vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu! aussi, à mon
+arrivée à Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon
+raccommodage, me dit: «On voit bien que madame vient d'un pays barbare,
+car ceci est cousu à la diable.» Je me mis à rire et lui répondis que
+c'était mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrassée aurait bien voulu
+reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais
+jamais su coudre.]
+
+[24: Dans la révolution, toutes les églises étant fermées, M. Lebrun
+prêta cette salle pour y dire la messe.]
+
+[25: La comtesse de Rosambo est morte peu de temps après la
+Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports est
+vivement regrettée de toute sa famille et de ceux qui ont eu le bonheur
+de la connaître.]
+
+[26: Le frère de celui-ci, le vicomte de Ségur, mettait alors assez
+plaisamment sur ses cartes: _Ségur sans cérémonies_.]
+
+[27: On sait que _street_ veut dire rue.]
+
+[28: Depuis Georges IV.]
+
+[29: Je puis témoigner de l'effet que produisit cet assassinat sur tous
+les Anglais; l'horreur qu'il inspira fut générale.]
+
+[30: J'ai appris en France, à mon grand regret, que les dignes maîtres
+de Stowe étaient morts, et que depuis le château avait brûlé ainsi que
+tous les chefs-d'oeuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet
+évènement, Stowe appartenait à M. Hope, banquier.]
+
+[31: On m'a assurée qu'un Anglais, ne voyant point de terme à sa
+détention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire bâtir
+une maison.]
+
+[32: Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Potocka,
+née Massalska; elle avait épousé en premières noces le prince Charles de
+Ligne, qui fut tué dans les guerres de la révolution; le prince Charles
+était un brave et excellent jeune homme dont la mort a été beaucoup
+pleurée.]
+
+[33: M. de Boigne, mort depuis quelques années, était né à Chambéry; il
+a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune à faire
+bâtir dans sa ville natale des hôpitaux et des monumens utiles à ses
+compatriotes.]
+
+[34: J'ai peint ces effets d'après nature.]
+
+[35: Ce portrait est à Genève chez madame Necker, tante de madame de
+Staël.]
+
+[36: Dans le courant de l'année 1808 et de l'année 1809, madame de Staël
+écrivit trois petites lettres qui se rapportent à ce portrait, et qu'on
+nous saura gré de donner ici; la première, datée de Coppet, le 16
+septembre 1808, est adressée à madame Lebrun:
+
+«Je serais vraiment honteuse, Madame, d'être restée si long-temps sans
+vous répondre, si je n'avais pas été si souffrante depuis quelque temps,
+que tout m'était difficile. Je m'en remets à vous pour l'exposition au
+salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque à
+l'original. Quant à la gravure, je m'en charge ici; ce serait trop
+retarder le moment où je posséderai le portrait, et d'ailleurs tous nos
+arrangemens sont faits à cet égard à Genève. Je vais à Vienne passer
+l'hiver; si je pouvais vous y être utile, donnez-moi vos commissions; je
+les ferai très exactement; il est bien juste que je vous rende un peu
+dans le réel de la vie ce que vous avez fait pour moi dans l'idéal.
+Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conservez-moi
+toujours, je vous prie, quelque bienveillance.»
+
+La seconde lettre, datée de Genève, le 9 janvier 1809, est adressée à
+madame Nigris, la fille de madame Lebrun:
+
+«J'ai renoncé, Madame, à la gravure du portrait de madame votre mère;
+c'est trop cher pour une fantaisie, et je viens d'éprouver un procès
+considérable qui m'oblige à des ménagemens de fortune; mais aurez-vous
+la bonté de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par
+madame Lebrun? Mon intention était de lui envoyer mille écus en le
+recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce
+que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mêler, et me négocier,
+à cet égard, ce que je désire. Une négociation qui me serait bien douce
+aussi, c'est celle qui vous amènerait en Suisse cet été. Prosper dit
+qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas séduire par
+cette réunion de tous ses amis? car j'ose me mettre du nombre; en le
+voyant une fois, il m'a semblé que je rencontrais une ancienne
+connaissance. Vous avez eu la bonté d'écrire à mon homme d'affaires, et
+je lui vole le plaisir de vous répondre. Agréez, Madame, mes complimens
+empressés.»
+
+La troisième lettre, datée de Coppet, le 14 juillet 1809, est adressée à
+madame Lebrun:
+
+«J'ai enfin reçu votre magnifique tableau, Madame, et, sans penser à mon
+portrait, j'ai admiré votre ouvrage. Il y a là tout votre talent, et je
+voudrais bien que le mien pût être encouragé par votre exemple; mais
+j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donnés.
+Me permettez-vous de vous envoyer ce mandat payable le 1er de septembre?
+Agréez, Madame, l'assurance des sentimens que je vous ai voués.»
+
+Nous avons sous les yeux une lettre de madame Lebrun à sa fille, madame
+Nigris, datée de Coppet, le 12 septembre; on trouve dans cette lettre
+tout ce que l'amour maternel a de plus tendre; nous nous contenterons
+d'en extraire ce qui se rapporte au voyage en Suisse de madame Lebrun:
+
+«Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines;
+je viens de l'éprouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir
+l'idée des jouissances que j'ai ressenties dans nos courses en Suisse;
+tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous
+ces sites si variés, si pittoresques. Que de choses j'aurai à te dire à
+mon retour! Il me semble avoir vécu dix ans depuis deux mois et demi; ce
+n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont été
+si intéressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fixé ou noté
+les intervalles.»
+
+À la suite de cette lettre de madame Lebrun, nous trouvons un
+_post-scriptum_ de madame de Staël à la même adresse:
+
+«Madame votre mère, Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait
+vraiment plus poétique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver
+bon que je vous remercie de l'intérêt que madame votre mère m'a
+témoigné; c'est à vous qu'elle aime à rapporter ses succès. Si je
+n'étais pas exilée, Madame, je parlerais de mon désir de vous connaître;
+nos amis communs me l'ont inspiré. Dites, je vous prie, à M. de
+Maleteste que je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que je
+me flatte toujours qu'il pense à moi, bien qu'il ne me l'écrive jamais.
+Adieu, Madame, je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mère
+et par ses amis me persuade que nous nous connaissons déjà.»
+
+C'est à Paris que le portrait de madame de Staël fut achevé; madame
+Beaufort d'Hautpoult, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers
+suivans:
+
+ Je la vois, je l'entends; tes pinceaux créateurs
+ Donnent l'ame et la vie et l'esprit aux couleurs;
+ Voilà ses yeux brillans d'ardentes étincelles,
+ Ces sons mélodieux, ces cordes immortelles,
+ Qui de ses chants divins accompagnent les vers,
+ Et la toile animée en parfume les airs.
+ Je ne sais qui des deux remporte la victoire:
+ L'une guide la main, l'autre fixe la gloire,
+ Et la même couronne enlace en ce tableau
+ Le front inspirateur et l'immortel pinceau.
+ Staël offrait à Lebrun un talent digne d'elle;
+ Lebrun méritait seule un si parfait modèle;
+ L'univers étonné de cet ensemble heureux
+ Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux.
+
+(_Note de l'Éditeur._)]
+
+[37: Depuis ce temps, la maison de Voltaire a été achetée par une
+personne qui en a fait bâtir une plus grande; mais le nouveau
+propriétaire a conservé et soigné celle du philosophe, qu'il laisse voir
+aux étrangers.]
+
+[38: Dans mon séjour en Angleterre je vis aussi un manque de respect
+pour Milton. À Richemont, au milieu d'une prairie, se trouvait un arbre
+où l'auteur du _Paradis Perdu_ allait s'asseoir pour écrire; eh bien!
+cet arbre a été coupé.]
+
+[39: Dans le séjour prolongé que j'ai fait à Chamouni, j'ai peint toute
+la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers; j'ai peint aussi toute
+la vallée.]
+
+[40: Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second
+voyage que j'ai fait en 1809.]
+
+[41: La lettre de M. Raoul Rochette, sur sa course au Rigi, est si
+parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui].
+
+[42: Le seul témoignage de reconnaissance que j'aie pu faire accepter à
+M. et madame Konig, c'est mon portrait à l'huile que je leur ai envoyé
+de Paris. M. Konig est venu à Paris montrer des tableaux de lui en
+transparens; je les ai eus chez moi, et tout le monde en était
+enchanté.]
+
+[43: J'ai réfléchi que les effets de la lune auraient détruit celui des
+feux qui ressortissait avec vigueur sur le haut des montagnes où ils
+étaient placés.]
+
+[44: Cette tour est la ruine du château d'Unspunnen, que possédait
+Berthold, fondateur de Berne. C'est en mémoire de lui que se donne cette
+fête patriotique.]
+
+[45: Après la fête, madame de Staël alla se promener avec le duc de
+Montmorency; moi, je m'établis sur la prairie pour peindre le site et
+les masses de groupes. Le comte de Grammont tenait ma boîte au pastel.
+L'aspect de cette fête est peint à l'huile; M. le prince de Talleyrand
+possède ce tableau.
+
+Dans le récit de mes deux voyages en Suisse, je n'ai pu indiquer d'une
+manière complète les paysages que j'ai dessinés d'après nature; j'ai
+fait environ deux cents paysages au pastel.]
+
+[46: Je n'en fus pas quitte pour cette fois. Au retour des étrangers en
+1815, il revint des Anglais à Louveciennes; ils me prirent, entre autres
+choses, un superbe coffre de lacque, que j'ai beaucoup regretté, parce
+qu'il m'avait été donné à Pétersbourg par mon ancien ami le comte
+Strogonoff.]
+
+[47: C'est M. Daguet que le Roi chargea de distribuer ses bienfaits aux
+pauvres.]
+
+[48: Ducis, avant la révolution, avait occupé un emploi dans la maison
+de Monsieur.]
+
+[49: La _Sibylle_ n'a point été vendue à Rosny avec les autres tableaux
+de la duchesse de Berri, parce que, faisant partie de l'héritage du duc,
+elle appartient à son fils.]
+
+
+
+
+
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+Vigée-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun
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+The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth
+Vigée-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (3/3)
+
+Author: Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun
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+Release Date: October 24, 2007 [EBook #23158]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIGÉE-LEBRUN ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, Rénald Lévesque
+(HTML version) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+
+<h2>SOUVENIRS</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h3>MADAME LOUISE-ÉLISABETH</h3>
+
+<h1>VIGÉE-LEBRUN,</h1>
+
+<p class="mid">DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS,<br> DE ROUEN, DE SAINT-LUC DE ROME ET
+D'ARCADIE,<br> DE PARME ET DE BOLOGNE,<br> DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE
+GENÈVE ET AVIGNON.</p><br><br>
+
+<p class="i30"> En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai<br> le temps passé, qui
+ doublera pour ainsi<br> dire mon existence.<br><br>
+
+ J.-J. Rousseau.</p>
+
+<br>
+
+
+
+<h3>TOME TROISIÈME</h3>
+
+<br>
+
+<h2>PARIS,</h2>
+
+<h3>LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,</h3>
+
+<h5>RUE DE SEINE, 14 BIS.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h4>1835.</h4>
+<br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE Ier.</h3>
+
+<p class="mid">Paul Ier.--Son caractère.--Incendie à Pergola.--Frogères.<br>M.
+d'Autichamp, Koutaisoff, madame Chevalier.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Paul était né le 1er octobre 1754, et monta sur le trône le 12 octobre
+1796. Ce que j'ai déjà raconté des funérailles de Catherine prouve assez
+que le nouvel empereur ne partageait point les regrets de la nation, et
+de plus, on sait qu'il décora du cordon de Saint-André Nicolas Zouboff,
+qui lui apporta la nouvelle de la mort de sa mère.</p>
+
+<p>Paul avait beaucoup d'esprit, d'instruction et d'activité; mais la
+bizarrerie de son caractère allait jusqu'à la folie. Chez ce malheureux
+prince des mouvemens de bonté d'ame succédaient souvent à des mouvemens
+de férocité, et sa bienveillance ou sa colère, sa faveur ou son
+ressentiment n'étaient jamais que l'effet d'un caprice. Son premier
+soin, dès qu'il fut monté sur le trône, fut d'exiler Platon Zouboff en
+Sibérie, en lui confisquant la plus grande partie de sa fortune. Fort
+peu de temps après, il le rappela, lui rendit tous ses biens, et toute
+la cour le vit un jour présenter cet ex-favori aux ambassadeurs de
+Géorgie avec la plus grande bienveillance, et le combler de bontés.</p>
+
+<p>Un soir, je me trouvai à un bal qui se donnait à la cour. Tout le monde,
+à l'exception de l'empereur, était masqué, et les hommes et les femmes
+en dominos noirs. Il se fit un encombrement à une porte qui donnait d'un
+salon dans un autre; un jeune homme pressé de passer, coudoya fortement
+une femme, qui se mit à pousser des cris. Paul se retournant aussitôt
+vers un de ses aides-de-camp: «Allez, dit-il, conduire ce monsieur à la
+forteresse, et vous reviendrez m'assurer qu'il y est bien enfermé.»
+L'aide-de-camp ne tarda pas à revenir dire qu'il avait exécuté cet
+ordre. «Mais, ajouta-t-il, Votre Majesté saura que ce jeune homme a la
+vue excessivement basse: en voici la preuve;» et il montra les lunettes
+du prisonnier, qu'il avait apportées. Paul, après avoir essayé les
+lunettes, pour se convaincre de la vérité du fait, dit vivement: «Courez
+vite le chercher, et menez-le chez ses parens; je ne me coucherai pas
+que vous ne soyez venu me dire qu'il est retourné chez lui.»</p>
+
+<p>La plus légère infraction aux ordres de Paul était punie de l'exil en
+Sibérie, ou pour le moins de la prison, en sorte que, ne pouvant prévoir
+où vous conduirait la folie jointe à l'arbitraire, on vivait dans des
+transes perpétuelles. On en vint bientôt à ne plus oser recevoir du
+monde chez soi; si l'on recevait quelques amis, on avait grand soin de
+fermer les volets, et pour les jours de bal, il était convenu que l'on
+renverrait les voitures. Tout le monde était surveillé pour ses paroles
+et pour ses actions, au point que j'entendais dire qu'il n'existait pas
+une société qui n'eût son espion. On s'abstenait le plus souvent de
+parler de l'empereur, mais je me souviens qu'un jour, étant arrivée dans
+un très petit comité, une dame qui ne me connaissait pas et qui venait
+de s'enhardir sur ce sujet, s'arrêta tout court en me voyant entrer. La
+comtesse Golowin fut obligée de lui dire, pour qu'elle continuât sa
+conversation: «Vous pouvez parler sans crainte, c'est madame Lebrun.»
+Tout cela paraissait bien dur, après avoir vécu sous Catherine, qui
+laissait jouir chacun de la plus entière liberté, sans jamais, il est
+vrai, en prononcer le mot.</p>
+
+<p>Il serait trop long de raconter sur combien de choses futiles Paul
+exerçait sa tyrannie. Il avait ordonné, par exemple, que tout le monde
+saluât son château, même lorsqu'il en était absent. Il avait défendu de
+porter des chapeaux ronds, qu'il regardait comme un signé de
+jacobinisme. Des hommes de police avec leur canne faisaient sauter à
+terre tous ceux qu'ils rencontraient, au grand dépit des personnes que
+leur ignorance exposait à se faire décoiffer ainsi. En revanche, tout le
+monde était contraint de porter de la poudre. Dans le temps que parut
+cette ordonnance, je faisais le portrait du jeune prince Bariatinski, et
+comme je l'avais prié de ne pas me venir poudré, il y avait consenti. Je
+le vis arriver un jour, pâle comme la mort. «Qu'avez-vous donc? lui
+dis-je.--Je viens de rencontrer l'empereur en venant chez vous, me
+répondit-il encore tout tremblant; je n'ai eu que le temps de me jeter
+sous une porte cochère, mais j'ai une peur affreuse qu'il ne m'ait
+aperçu.» Cette terreur du prince Bariatinski n'avait rien de surprenant;
+elle atteignait les personnes de toutes les classes; car aucun habitant
+de Pétersbourg n'était sûr le matin de coucher le soir dans son lit.
+Pour mon compte, je puis dire avoir éprouvé, sous le règne de Paul, la
+plus effroyable peur que j'aie ressentie de mes jours. J'étais allée à
+Pergola<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, où je voulais passer la journée, et j'avais avec moi M. de
+Rivière, mon cocher, et Pierre, mon bon domestique russe. Tandis que M.
+de Rivière se promenait, avec son fusil, pour tuer des oiseaux ou des
+lapins (auxquels par parenthèse il ne faisait jamais grand mal), je
+restais sur les bords du lac, quand, tout à coup, je vis le feu que l'on
+avait allumé pour faire cuire notre dîner, se communiquer aux sapins, et
+se propager avec une grande rapidité. Les sapins se touchaient, Pergola
+n'est pas loin de Pétersbourg!... Je me mis à pousser des cris
+horribles, en rappelant M. de Rivière, et, la frayeur aidant, tous
+quatre réunis, nous parvînmes à étouffer l'incendie, non sans nous
+brûler cruellement les mains; mais nous pensions à l'empereur, à la
+Sibérie, et l'on peut juger que cela nous donnait du courage!</p>
+
+<p>Je ne saurais m'expliquer la terreur que m'inspirait Paul, qu'en me
+rappelant combien cette terreur était générale; car je dois avouer qu'il
+ne s'est jamais montré pour moi que bienveillant et poli. Lorsque je le
+vis pour la première fois à Pétersbourg, il se souvint de la manière la
+plus aimable que je lui avais été présentée à Paris, lorsqu'il y vint
+sous le nom de comte du Nord. J'étais bien jeune alors, et tant d'années
+s'étaient passées depuis, que je l'avais oublié; mais les princes en
+général sont doués de la mémoire des personnes et des noms; c'est pour
+eux une grâce d'état. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signalé
+son règne, une, à laquelle il était fort pénible de se soumettre,
+obligeait les femmes comme les hommes à descendre de voiture sur le
+passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il était très fréquent que
+l'on rencontrât Paul dans les rues de Pétersbourg, attendu qu'il les
+parcourait sans cesse, quelquefois à cheval, avec fort peu de suite, et
+souvent en traîneau sans être escorté et sans aucun signe qui pût le
+faire reconnaître. Il ne fallait pas moins se soumettre à l'ordre, sous
+peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il était
+cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout à coup les pieds
+dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne
+l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier: «Arrêtez!
+c'est l'empereur!» mais comme, on m'ouvrait la portière et que j'allais
+descendre, lui-même sortit de son traîneau et se précipita pour m'en
+empêcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait
+pas les étrangères, et surtout madame Lebrun.</p>
+
+<p>Ce qui peut expliquer comment les meilleurs caprices de Paul ne
+rassuraient point pour l'avenir, c'est qu'aucun homme n'était plus
+inconstant dans ses goûts et dans ses affections. Au commencement de son
+règne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur; plus tard, il l'avait
+pris en si grande tendresse, que le portrait du héros français était
+dans son sanctuaire et qu'il le montrait à tout le monde. Sa disgrâce ou
+sa faveur n'offrait rien de durable; le comte Strogonoff est, je crois,
+la seule personne qu'il n'ait point cessé d'aimer et d'estimer. On ne
+lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il
+se plaisait beaucoup avec un acteur français nommé Frogères, qui n'était
+point sans talens, et qui avait de l'esprit. Frogères entrait à toute
+heure, dans le cabinet de l'empereur, sans être annoncé; on les voyait
+souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras
+dessous, causant de littérature française, que Paul aimait beaucoup,
+principalement notre théâtre. Cet acteur était souvent admis aux petites
+réunions de la cour, et comme il portait à un haut degré le talent de
+mystificateur, il se permettait avec les plus grands seigneurs des
+mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui,
+vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet.
+Les grands-ducs eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des mauvaises
+plaisanteries de Frogères; aussi, après la mort de Paul, n'avait-il plus
+osé reparaître au palais. L'empereur Alexandre, se promenant seul un
+jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. «Pourquoi donc
+n'êtes-vous pas venu me voir, Frogères? lui dit-il, d'un air
+affable.--Sire, répondit Frogères délivré de ses craintes, je ne savais
+pas l'adresse de Votre Majesté.» L'empereur rit beaucoup de cette
+bouffonnerie, et fit payer avec munificence à l'acteur français un reste
+d'appointemens que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas osé demander.</p>
+
+<p>Après avoir vécu long-temps près de Paul, il était naturel en effet que
+Frogères redoutât le ressentiment d'un souverain; car Paul était
+vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses
+torts à sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu à se plaindre
+du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocens avec
+les coupables, détestait tous les grands seigneurs, et se plaisait à
+humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande
+bienveillance pour les étrangers, et surtout pour les Français, et je
+dois dire ici qu'on l'a toujours vu accueillir et traiter avec bonté
+tous les voyageurs et les émigrés qui venaient de France. Beaucoup de
+ces derniers ont reçu de lui de généreux secours. Je citerai entre
+autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant à Pétersbourg sans aucunes
+ressources, avait imaginé de faire des sabots élastiques tout-à-fait
+jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir même chez la
+princesse Dolgorouki à plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvés
+charmans, et cela, joint à l'intérêt qu'inspirait l'émigré, en fit
+commander aussitôt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne
+tardèrent pas à arriver sous les yeux de l'empereur, qui, dès qu'il
+apprit le nom de l'ouvrier, le fit venir et lui donna une très belle
+place. Par malheur, c'était une place de confiance; les Russes s'en
+trouvèrent tellement offensés, que Paul ne put y laisser long-temps le
+comte d'Autichamp; mais il l'en dédommagea de manière à le mettre à
+l'abri du besoin.</p>
+
+<p>Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais fréquemment, me rendaient,
+je l'avoue, plus indulgente pour l'empereur que ne pouvaient l'être les
+Russes, dont le repos était sans cesse troublé par les bizarres caprices
+d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une idée
+des craintes, du mécontentement et des murmures secrets de cette cour,
+que j'avais vue naguère si calme et si joyeuse. On peut dire avec vérité
+que tant qu'a régné Paul, la terreur était à l'ordre du jour.</p>
+
+<p>Comme on ne saurait tourmenter ses semblables sans être tourmenté
+soi-même, Paul était bien loin de vivre heureux. Il avait pour idée fixe
+qu'il mourrait assassiné, soit par le fer, soit par le poison, et ce
+fait, qui est certain, prouve encore combien il régnait d'incohérence
+dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait
+parcourir seul les rues de Pétersbourg, à toute heure de jour et de
+nuit, il prenait la précaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa
+chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret
+intérieur de son appartement. Le tout était surveillé par son fidèle
+Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi à Paris
+et ne quittait point sa personne. Ce Koutaisoff avait pour l'empereur un
+dévouement sans borne, que rien ne put jamais altérer, pas même la
+jalousie; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa maîtresse,
+la plus jolie actrice du théâtre de Pétersbourg. Cette femme se nommait
+madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succès dans les opéras
+comiques. Sa figure et sa voix étaient charmantes, et elle chantait avec
+infiniment de grâce et d'expression. Koutaisoff l'aimait passionnément,
+lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans
+un tel désespoir, qu'il en perdit presque la raison, et son service en
+souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible
+circonstance.</p>
+
+<p>Paul était excessivement laid. Un nez camard et une fort grande bouche,
+garnie de dents très longues, le faisaient ressembler à une tête de
+mort. Ses yeux étaient plus qu'animés, quoique souvent son regard eût de
+la douceur. Il n'était ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et bien que
+toute sa personne ne manquât point d'une sorte d'élégance, il faut
+avouer que son visage prêtait infiniment à la caricature. Aussi, quelque
+fût le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez
+grand nombre. Une entre autres le représentait tenant un papier dans
+chacune de ses mains. Sur l'un on lisait: <i>ordre</i>; sur l'autre:
+<i>contre-ordre</i>, et sur son front: <i>désordre</i>. Rien qu'en parlant de
+cette caricature, j'éprouve encore un petit frémissement; car on sent
+bien qu'il y allait de la vie, non seulement pour celui qui l'avait
+faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'étaient procurée.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on vient de lire n'empêchait point que Pétersbourg ne fût
+alors pour un artiste un séjour aussi utile qu'agréable. L'empereur Paul
+aimait et protégeait les arts. Grand amateur de la littérature
+française, il attirait et retenait par ses générosités les acteurs
+auxquels il devait le plaisir de voir représenter nos chefs-d'oeuvre, et
+l'on ne pouvait posséder un talent en musique ou en peinture sans être
+assuré de sa bienveillance. Doyen, l'ami de mon père, et le peintre
+d'histoire dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, se vit distingué par
+Paul comme il l'avait été par Catherine. Quoique fort âgé alors, Doyen
+avait conservé une manière de vivre si simple et si frugale, qu'il
+n'avait accepté qu'une partie des offres généreuses de l'impératrice;
+l'empereur lui continua les mêmes bontés et lui commanda un plafond pour
+le nouveau palais de Saint-Michel qui n'était pas encore meublé. Le
+salon, dans lequel Doyen travaillait, était fort près de l'Ermitage;
+Paul et toute la cour le traversait pour aller à la messe, et il était
+fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrêtât pas à causer plus ou
+moins de temps avec le peintre, d'une manière tout-à-fait aimable. Ceci
+me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de
+Doyen et lui dit: «Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire une légère
+observation: vous peignez les Heures qui dansent autour du char du
+Soleil; j'en vois une là, plus éloignée, qui est plus petite que les
+autres; cependant les heures sont toutes égales.--Monsieur, lui répondit
+Doyen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais
+celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure.» L'observateur fit un
+signe d'approbation, et s'éloigna très content de lui-même.</p>
+
+<p>Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix
+du plafond avant qu'il fût terminé, remit à Doyen un billet de banque
+d'une somme considérable que je ne me rappelle plus; mais ce billet
+était enveloppé d'un papier sur lequel Paul avait écrit de sa main:<i>
+Voici pour acheter des couleurs; quant à l'huile, il en reste encore
+beaucoup dans la lampe</i>.</p>
+
+<p>Si l'ancien ami de mon père était satisfait de son sort à Pétersbourg,
+je n'étais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relâche
+depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je perdais deux
+heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui désiraient visiter
+mon atelier, au nombre desquelles se trouvèrent plusieurs fois les
+grands-ducs et les grandes-duchesses. Outre les tableaux dont j'ai déjà
+parlé, et les portraits qui se succédaient sans cesse, j'avais fait
+venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette (celui
+dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu), et l'intérêt
+général qu'il excitait, me procurait une douce jouissance. Le prince de
+Condé, alors à Pétersbourg, étant venu le voir, ne prononça pas une
+parole, il fondit en larmes.</p>
+
+<p>Sous le rapport des agrémens de la société, Pétersbourg ne laissait rien
+à désirer. On aurait pu d'ailleurs se croire à Paris, tant il se
+trouvait de Français dans les réunions. C'est là que je revis le duc de
+Richelieu et le comte de Langeron; à la vérité ils ne séjournaient pas,
+le premier étant gouverneur d'Odessa, et le second toujours sur les
+chemins pour des inspections militaires; mais il n'en était pas de même
+d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance
+avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Outre que
+cette jeune femme était très jolie et très bien faite, on remarquait en
+elle un charme qui tenait à son extrême bonté. Je la voyais fort souvent
+à Pétersbourg aussi bien qu'à Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour,
+allant dîner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pas rare en
+Russie, mais qui m'effraya extrêmement. M. Ducrest était venu me
+chercher en traîneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front
+tout-à-fait gelé. Je m'écriais dans ma terreur: «Je ne pourrai plus
+penser! je ne pourrai plus peindre!» M. Ducrest se hâta de me faire
+entrer dans une boutique où l'on me frotta le front avec de la neige, et
+ce remède, que tous les Russes emploient en pareil cas, fit cesser
+aussitôt la cause de mon désespoir.</p>
+
+<p>Mes amis français ne me faisaient pas négliger les habitans du pays qui
+me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes
+relations avec les familles russes. Outre tant de personnes dont j'ai
+déjà parlé, je voyais souvent M. Dimidoff, le plus riche particulier de
+la Russie. Son père lui avait laissé en héritage des mines de fer et de
+mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au
+gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son énorme richesse
+fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue
+d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur
+union fut fort douce. Quoique sa femme eût du charme et de la grâce dans
+toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais amoureux, mais elle
+n'en vécut pas moins très heureuse avec lui. Ils n'ont laissé que deux
+fils, dont l'un vit le plus souvent à Paris, et, comme son père, est
+grand amateur de peinture.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<p class="mid">Portrait de l'impératrice Marie.--Les grands-ducs.--Le<br>grand
+archimandrite.--Fête à Péterhoff.--Le roi de<br>Pologne.--Sa mort.--Joseph
+Poniatowski.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>L'empereur m'avait commandé de faire le portrait de l'impératrice sa
+femme, que je représentai en pied, portant un costume de cour et une
+couronne de diamans sur la tête. Je n'aime point à peindre des diamans,
+le pinceau ne saurait en rendre l'éclat. Toutefois, en faisant pour fond
+un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux
+dont j'avais besoin pour faire ressortir la couronne, je parvins à la
+faire briller autant que possible. Lorsque je fis venir ce tableau chez
+moi pour terminer les accessoires, on voulut me prêter avec l'habit de
+cour tous les diamans qui l'ornaient; mais il y en avait pour une somme
+si considérable, que je refusai cette marque de confiance, qui m'aurait
+fait vivre dans l'inquiétude; je préférai les peindre au palais, où je
+fis reporter mon tableau.</p>
+
+<p>L'impératrice Marie était une fort belle femme; et son embonpoint lui
+conservait de la fraîcheur. Elle avait une taille élevée, pleine de
+noblesse, et de superbes cheveux blonds. Je me souviens de l'avoir vue
+dans un grand bal, ses beaux cheveux bouclés retombant de chaque côté
+sur ses épaules, et le dessus de la tête couronné de diamans. Cette
+grande et belle personne s'élevait majestueusement près de Paul qui lui
+donnait le bras, ce qui formait un contraste frappant. Le plus beau
+caractère se joignait à tant de beauté: l'impératrice Marie était
+vraiment la femme de l'Évangile, et ses vertus étaient si bien connues,
+qu'elle offre peut-être le seul exemple d'une femme que la calomnie
+n'osa jamais attaquer. J'avoue que j'étais fière de me trouver honorée
+de ses bontés, et que j'attachais un grand prix à la bienveillance
+qu'elle me témoignait en toute occasion.</p>
+
+<p>Nos séances avaient lieu aussitôt après le dîner de la cour, en sorte
+que l'empereur et ses deux fils, Alexandre et Constantin, y assistaient
+habituellement. Ceci ne me causait aucune gêne, attendu que l'empereur,
+le seul qui aurait pu m'intimider, était fort aimable pour moi. Un jour
+que l'on vint servir le café comme j'étais déjà à mon chevalet, il m'en
+apporta lui-même une tasse, puis il attendit que je l'eusse bue pour la
+reprendre et la reporter. Il est vrai qu'une autre fois il me rendit
+témoin d'une scène assez burlesque. Je faisais placer un paravent
+derrière l'impératrice, pour me donner un fond tranquille. Dans un
+moment de repos, Paul se mit à faire mille gambades, absolument comme un
+singe; grattant le paravent et faisant mine de l'escalader. Ce jeu dura
+long-temps. Alexandre et Constantin me paraissaient souffrir de voir
+leur père faire des tours aussi grotesques, devant une étrangère, et
+moi-même j'étais mal à l'aise pour lui.</p>
+
+<p>Pendant l'une des séances, l'impératrice fit venir ses deux plus jeunes
+fils, le grand-duc Nicolas et le grand-duc Michel. Je n'ai jamais vu un
+plus bel enfant que le grand-duc Nicolas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Je pourrais encore, je
+crois, le peindre de mémoire aujourd'hui, tant j'admirai ce charmant
+visage qui avait tous les caractères de la beauté grecque.</p>
+
+<p>Je conserve de même le souvenir d'un type de beauté, dans un tout autre
+genre, puisqu'il s'agit d'un vieillard. Quoique l'empereur soit en
+Russie le chef suprême de la religion aussi bien que celui de
+l'administration et de l'armée, le pouvoir religieux est exercé sous lui
+par le premier pope, que l'on appelle <i>le grand archimandrite</i>, et qui
+est à peu près pour les Russes ce que le pape est pour nous. Depuis que
+j'habitais Pétersbourg, j'avais souvent entendu parler du mérite et des
+vertus de celui qui remplissait alors cette fonction, et un jour,
+plusieurs personnes de ma connaissance, qui allaient le voir, m'ayant
+proposé de me mener avec elles, j'acceptai l'offre avec empressement. De
+ma vie je ne me suis trouvée en présence d'un homme dont l'aspect m'ait
+autant imposé. Sa taille était grande et majestueuse; son beau visage,
+dont tous les traits avaient une régularité parfaite, offrait à la fois
+une expression de douceur et de dignité qu'on ne saurait peindre, et une
+longue barbe blanche, qui tombait plus bas que la poitrine, ajoutait
+encore au caractère vénérable de cette superbe tête. Son costume était
+simple et noble. Il portait une longue robe blanche, coupée du haut en
+bas sur le devant par une large bande d'étoffe noire, sur laquelle
+ressortait admirablement la blancheur de sa barbe, et sa démarche, ses
+gestes, son regard, enfin tout en lui imprimait le respect dès le
+premier abord.</p>
+
+<p>Le grand archimandrite en effet était un homme supérieur. Il avait
+beaucoup d'esprit, une prodigieuse instruction; il parlait plusieurs
+langues, et en outre, ses vertus et sa bonté le faisaient chérir de tous
+ceux qui l'approchaient. La gravité de son état ne l'avait jamais
+empêché de se montrer aimable et gracieux avec le grand monde. Un jour,
+une des princesses Galitzin, qui était fort belle, l'ayant aperçu dans
+un jardin, courut se jeter à genoux devant lui. Le vieillard aussitôt
+cueillit une rose avec laquelle il lui donna sa bénédiction. Un de mes
+regrets, en quittant Pétersbourg, était celui de n'avoir point fait le
+portrait de l'archimandrite; car je ne crois pas qu'un peintre puisse
+rencontrer un plus beau modèle.</p>
+
+<p>À l'époque dont je viens de parler, je vis célébrer à Péterhoff la fête
+de l'impératrice Marie, avec une grande magnificence. Il est vrai de
+dire que le lieu y prêtait beaucoup. Ce parc immense, ces belles eaux,
+ces superbes allées, dont une, entre autres, bordée d'arbres énormes,
+encadre la mer couverte de vaisseaux; toutes ces grandes beautés
+naturelles dont l'art a si admirablement bien tiré parti, font de
+Péterhoff un séjour qui tient de la féerie. Il faisait le plus beau
+temps du monde, et lorsque j'arrivai vers midi, je trouvai le parc
+rempli d'une foule immense. Les hommes et les femmes étaient costumés
+comme pour un bal de carnaval; mais personne n'avait de masque, à
+l'exception de l'empereur, qui était en domino rose. La cour se
+distinguait par la richesse et la diversité de ses costumes. Chacun
+ayant lutté de magnificence aussi bien que d'originalité, je n'ai jamais
+vu réunis tant de manteaux brodés d'or, tant de diamans et tant de
+plumes.</p>
+
+<p>De distance en distance, des musiciens que l'on ne voyait point,
+charmaient l'oreille par les sons de cette ravissante musique de cors,
+que l'on n'entend qu'en Russie. Toutes les eaux jouaient, les eaux de
+Péterhoff sont magnifiques; je me souviens principalement d'une nappe
+d'eau prodigieuse, qui s'élance d'un énorme rocher dans un canal, de
+telle sorte qu'elle forme une large voûte sous laquelle on passait sans
+être mouillé. Lorsque le soir on illumina le château, le parc et les
+vaisseaux, on n'oublia point ce rocher, et c'est alors que l'effet
+devint vraiment magique; car il était impossible d'apercevoir les
+lampions dont la lumière brillantait sur cette immense voûte d'eau
+limpide qui retombait avec un bruit effrayant dans le canal. Le souvenir
+de cette journée m'est toujours resté, comme celui de la plus belle fête
+que puisse donner un souverain.</p>
+
+<p>Ce dernier mot me conduit à parler d'un homme que j'ai vu fréquemment,
+pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, et qui, après avoir porté la
+couronne, vivait alors à Pétersbourg en simple particulier. C'est
+Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne. Dans ma première jeunesse
+j'avais entendu parler de ce prince, qui n'était pas encore monté sur le
+trône, par plusieurs personnes qui le voyaient chez madame Geoffrin où
+il allait souvent dîner. Tous ceux qui s'étaient trouvés avec lui à
+cette époque, faisaient l'éloge de son amabilité et de sa beauté. Pour
+son bonheur ou pour son malheur (il est difficile d'en décider), il fit
+un voyage à Pétersbourg, durant lequel Catherine s'éprit du beau
+Polonais, au point que, lorsqu'elle fut en possession du trône, elle
+l'aida de tout son pouvoir pour le faire roi de Pologne, et Poniatowski
+fut couronné le 7 septembre 1764. Il faut croire que l'amour chez une
+souveraine cède aisément à l'ambition, puisque l'on a vu cette même
+Catherine détruire bientôt son ouvrage, et renverser le monarque qu'elle
+avait si vivement protégé. La perte de la Pologne une fois décidée,
+Replin et Stakelberg, ambassadeurs russes, régnèrent de fait sur ce
+malheureux royaume, jusqu'au jour où il cessa d'exister. Leur cour était
+plus nombreuse que celle du prince qu'ils ne craignaient pas d'insulter
+sans cesse, et qui ne conservait que le titre de roi.</p>
+
+<p>Poniatowski était aimable et bon, fort brave, mais peut-être manquait-il
+de l'énergie nécessaire pour contenir l'esprit de rébellion qui régnait
+dans ses États. Il fit tout pour se rendre agréable à la noblesse et au
+peuple, il y parvint même en partie; toutefois il existait tant
+d'élémens de désordre à l'intérieur, joints au plan formé par les trois
+grandes puissances environnantes pour s'emparer de la Pologne, que son
+triomphe eût été un miracle. Aussi le vit-on succomber et se retirer à
+Grodno, où il vivait d'une pension que lui faisaient la Russie, la
+Prusse et l'Autriche, qui venaient de se partager son royaume.</p>
+
+<p>L'empereur Paul, après la mort de Catherine, invita Stanislas
+Poniatowski à venir à Pétersbourg pour assister à son couronnement.
+Pendant toute la cérémonie, qui fut très longue, on laissa l'ex-roi
+debout, ce qui, vu son âge avancé, fit peine à toutes les personnes qui
+étaient présentes. Paul, à la vérité, se montra plus aimable avec lui en
+l'engageant à rester à Pétersbourg, où il le logea dans le palais de
+marbre que l'on voit sur le beau quai de la Néva. Ce qui produisait un
+singulier rapprochement, c'est que ce palais se trouve situé presque en
+face de la forteresse où Catherine est enterrée.</p>
+
+<p>Le roi de Pologne, au reste, était fort convenablement logé. Il s'était
+fait une société agréable, composée en grande partie de Français,
+auxquels il joignait quelques autres étrangers qu'il avait distingués.
+Il eut l'extrême bonté de me rechercher, de m'inviter à ses réunions
+intimes, et il m'appelait <i>sa bonne amie</i>, comme faisait à Vienne le
+prince Kaunitz. Rien ne me touchait autant que de l'entendre me répéter
+souvent qu'il aurait été heureux que j'eusse été à Varsovie lorsqu'il
+était encore roi; je savais en effet qu'à cette époque, quelqu'un lui
+disant que j'irais en Pologne, il répondit qu'il me traiterait avec la
+plus grande distinction; mais tout retour sur le passé me semblait
+devoir être pénible pour lui.</p>
+
+<p>Stanislas Poniatowski était grand. Son beau visage exprimait la douceur
+et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant, et sa marche
+avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un
+charme tout particulier, possédant à un haut degré l'amour et la
+connaissance des lettres. Il aimait les arts avec tant de passion, qu'à
+Varsovie, lorsqu'il était roi, il allait sans cesse visiter les artistes
+supérieurs.</p>
+
+<p>Sa bonté était vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reçu
+moi-même une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il
+m'arrive, lorsque je suis à peindre, de ne plus voir dans le monde que
+mon modèle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout-à-fait grossière pour
+ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'étais
+occupée à finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant
+entendu le bruit de plusieurs chevaux à ma porte, je me doutais bien que
+c'était lui qui me rendait une visite; mais j'étais tellement absorbée
+dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et à tel point, qu'à
+l'instant où il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: «Je n'y suis pas.»
+Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitté
+ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de
+faire, je me le reprochai si vivement, que le soir même j'allai chez le
+roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. «Comme
+vous m'avez reçu ce matin!» me dit-il dès qu'il m'aperçut. Puis il
+ajouta de suite: «Je comprends parfaitement que lorsqu'on dérange un
+artiste bien occupé, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que
+je ne vous en veux point du tout.» Et il me força à rester à souper, où
+il ne fut plus question de mes torts.</p>
+
+<p>Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord
+Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivière
+y étaient aussi très fidèles. Nous préférions tous trois ces réunions
+intimes aux grandes cohues; car, après le souper, il s'établissait
+constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par
+une foule d'anecdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à
+l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que
+j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout
+me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur
+l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le
+bras: «Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup?--Pourquoi cela? me
+répondit-on, il paraissait être à merveille; il vient de causer comme à
+l'ordinaire.--J'ai le malheur d'être bonne physionomiste<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, repris-je,
+j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra
+bientôt.» Hélas! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut
+frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra
+dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort
+sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent tous ceux qui
+avaient connu le roi de Pologne.</p>
+
+<p>Stanislas Poniatowski ne s'était jamais marié; il avait une nièce et
+deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est
+bien connu par ses talens et par l'extrême bravoure qui l'ont fait
+surnommer <i>le Bayard polonais</i>. À l'époque où je l'ai connu à
+Pétersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son
+front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement
+beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la
+douceur et la noblesse d'ame. Il venait de déployer une si prodigieuse
+valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières
+guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand
+capitaine, et je m'étonnais en le voyant qu'on pût avoir acquis si jeune
+une si haute réputation. Chacun enviait à Pétersbourg la joie de le
+recevoir et de le fêter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je
+fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait
+par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son
+caractère: «Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire
+peindre par madame Lebrun.»</p>
+
+<p>Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pouvais
+d'abord le reconnaître, tant il était changé. Il portait en outre une
+vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa
+renommée s'était accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir
+perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre
+d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était
+devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les
+campagnes de 1812 et 1813, et quel événement funeste vint mettre un
+terme à cette noble carrière<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<p>Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière; il
+était grand, sec et froid. Je l'ai très peu vu à Pétersbourg, je me
+souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la
+comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait
+pourtant de grandes prétentions à se connaître en peinture, et se
+laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait très
+bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphaël,
+ce qui lui donnait un souverain mépris pour l'école française.</p>
+
+<p>La nièce du roi de Pologne, madame Ménicheck, m'a constamment témoigné
+de l'obligeance, et je l'ai revue à Paris avec un grand plaisir. Elle me
+fit faire à Pétersbourg le portrait de sa fille<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, alors très enfant,
+que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de
+Pologne, costumé à la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet
+aimable prince, je l'ai gardé pour moi.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="mid">Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.--Ma fille,<br>Chagrins que me
+causa son mariage.--La comtesse<br>Czernicheff.--Je pars pour Moscou.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapportés de mes voyages est
+celui de ma réception comme membre de l'Académie de Pétersbourg. Je fus
+prévenue du jour fixé pour me recevoir<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> par le comte de Strogonoff,
+alors directeur des beaux-arts. Je m'étais fait faire l'uniforme de
+l'Académie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune,
+chapeau et plumes noirs. À une heure j'arrivai dans un salon qui
+précédait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperçus de loin le
+comte Strogonoff, établi à une table. On vint m'inviter à me rendre près
+de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie où
+l'on avait dressé de chaque côté des gradins, qui étaient tout couverts
+de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette
+foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la
+salle sans éprouver une trop grande émotion. Le comte m'adressa un petit
+discours très flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le
+diplôme qui me nommait membre de l'Académie. Tout le monde alors
+applaudit d'une telle force que j'en fus touchée jusqu'aux larmes, et je
+n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes
+qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser
+cette galerie remplie de monde. «Il faut croire, répondis-je sans
+feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on
+allait me témoigner.»</p>
+
+<p>Je fis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Pétersbourg; je m'y
+représentai peignant, et ma palette à la main.</p>
+
+<p>En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer
+l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui
+sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à
+Pétersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes détails.</p>
+
+<p>Ma fille avait atteint l'âge de dix-sept ans. Elle était charmante sous
+tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'esprit,
+son nez retroussé, sa jolie bouche, de très belles dents, une fraîcheur
+éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa
+taille n'était pas très élevée, mais svelte, sans être dépourvue
+d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne,
+quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son
+esprit. Sa mémoire était prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans
+ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait
+une voix charmante et chantait l'italien à merveille; car à Naples et à
+Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi
+que des maîtres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur
+le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout,
+c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je
+ne saurais dire à quel point j'étais heureuse et fière de tous les
+avantages qu'elle réunissait.</p>
+
+<p>Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma
+vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême
+ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: «Vous aimez si
+follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez,» je répondais:
+«Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde?» En effet, les
+personnes les plus distinguées de Pétersbourg l'appréciaient et la
+recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des
+succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que je n'avais jamais
+joui des miens.</p>
+
+<p>Comme il était très rare que je pusse quitter mon atelier le matin,
+j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse
+Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui
+l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées
+chez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris,
+le secrétaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris était assez bien de
+visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talens, il
+dessinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières,
+son regard mélancolique, et même sa pâleur un peu jaune, lui donnaient
+un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle
+en devint éprise. Aussitôt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue
+pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon
+chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse
+que m'était l'idée de donner ma fille, mon unique enfant, à un homme
+sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce
+qu'était ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres
+m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je
+pusse me décider à prendre aucun engagement.</p>
+
+<p>Je m'efforçais en vain de faire comprendre à ma fille combien, sous tous
+les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse; sa
+tête était trop exaltée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma
+tendresse et à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui
+avaient résolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens
+pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma fille
+et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu à cet
+enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point
+d'argent<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, et la famille qui le protégeait n'en avait pas trop pour
+elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais: «Je lui dirai
+que les mères ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous
+les empereurs du monde.» Une chose inconcevable, c'est que la cabale
+montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution,
+que l'on me parlait déjà de la dot. Comme on me croyait fort riche, je
+me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour
+ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais: car
+on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma
+poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps
+venait de m'être enlevée sur la banque de Venise.</p>
+
+<p>J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la
+cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une
+douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me
+retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait déjà eu le
+grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement
+emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon
+amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste
+influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba
+tout-à-fait malade. Alors il fallut bien céder, et j'écrivis à M. Lebrun
+pour qu'il envoyât son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait
+de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont
+les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à
+moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter.
+J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette
+chère enfant, nous devions tout sacrifier à son bonheur.</p>
+
+<p>Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rétablir; mais
+hélas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son
+père ayant beaucoup tardé, attendu la distance, on lui persuada que je
+n'avais écrit à M. Lebrun que pour l'empêcher de consentir à ce qu'elle
+appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement; néanmoins je
+récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je
+les lui donnai pour qu'elle les mît elle-même à la poste. Une si grande
+condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper; fidèle à la
+méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un
+jour: «Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d'autres
+en sens contraire.» Je restai stupéfaite et le coeur navré, lorsqu'à
+l'instant même le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui
+donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait
+alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais,
+pour que l'on juge à quel point ces méchans m'avaient aliéné le coeur de
+ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus
+légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant
+et tous mes désirs et toutes mes répugnances.</p>
+
+<p>Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma
+fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet
+entouré de fort beaux diamans, sur lequel était le portrait de son père,
+et je plaçai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits à
+Pétersbourg) chez le banquier Livio.</p>
+
+<p>Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans
+exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez
+elle, je lui dis: «Tu es bien heureuse j'espère, maintenant que tu l'as
+épousé?» M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et
+comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande
+houppelande. Elle me répondit: «Je t'avoue que cette robe fourrée me
+désenchante; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure
+pareille?» Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour
+s'envolât<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p>
+
+<p>Quant à moi, tout le charme de ma vie me semblait détruit sans retour.
+Je ne retrouvais plus le même plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu
+sait combien je l'aimais encore malgré tous ses torts. Les mères seules
+me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la
+petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie,
+personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage
+tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que
+pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à
+moi-même. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablît sans
+rester marquée le moins du monde. Je résolus, alors de partir pour
+Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter
+Pétersbourg où je venais de souffrir au point que ma santé en était
+altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels
+cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de
+là; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de
+leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte
+Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur,
+j'avais été trop sensible. J'ai toujours conservé cette lettre, et je la
+donne ici.</p>
+
+<p>«Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de
+coupable qui ne puisse fléchir votre indulgence! voilà ce qui me ramène
+à vous. Oui, madame, je l'avoue, emporté par ma vivacité je vous ai
+accusée de mille torts, j'ai osé même vous les reprocher avec assez
+d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre
+tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple à toutes les
+mères, me font rougir moi-même sur les soupçons honteux que j'ai osé
+former contre vous. Je m'avoue coupable à vos yeux! je réclame votre
+pardon, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas de venir me
+l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien
+de l'impatience. Continuez, madame, à faire le bonheur de votre aimable
+enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le
+payeront au centuple, et s'ils étaient jamais assez ingrats pour oublier
+ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que
+vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts,
+de grâce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de
+Rivière, je lui dois également une réparation, et j'aime à payer mes
+dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de réparer mes torts,
+que de désir de vous convaincre de toute mon estime.<span class="rig">«C. G. CZERNICHEFF.»</span></p>
+
+<br>
+
+<p>Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je
+ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin
+je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me
+plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus
+chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils,
+au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis
+qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était
+voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère.</p>
+
+<p>Tant de chagrins à la fois finirent par altérer ma santé. Pour la
+rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction,
+en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je
+faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes,
+et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800.</p>
+
+<br><hr class="short"><br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="mid">Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse<br>
+Tufakin.--La maréchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite<br>
+à une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je<br>
+retourne à Pétersbourg.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que
+celle qui m'attendait sur la route de Pétersbourg à Moscou. Les chemins
+que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne
+l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui
+les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus
+fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent
+le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié
+embouchée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais
+rendre l'ame à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce
+supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de
+Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on
+m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus
+grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai
+une chambre. À peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais
+quelle odeur méphytique qui me tournait le coeur. Le maître de l'auberge,
+que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre
+à me donner, je me résigne; mais bientôt, croyant remarquer que cette
+odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la
+chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. «Ah! me
+répond-il tranquillement, c'est que derrière cette porte il y a un homme
+mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent.» Je ne demande
+pas d'autres détails; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma
+voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma
+route jusqu'à Moscou.</p>
+
+<p>Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était
+encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de
+hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes
+continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne
+pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous
+les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste
+toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis
+condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus
+trouver le chemin bien long.</p>
+
+<p>Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer
+dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, tant l'aspect de
+Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je
+point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés,
+surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais,
+situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des
+villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le
+voir.</p>
+
+<p>Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me
+prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour
+qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me
+promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes
+fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait
+mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures
+du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme
+troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor,
+venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce
+salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce
+genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si
+pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le
+palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet
+usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui
+n'était point la mienne, et de chercher un autre logement.</p>
+
+<p>Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de
+mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée,
+qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle
+pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour
+sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce
+qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où
+j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une
+jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais
+comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je
+refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir
+sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune
+personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai
+donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais
+trouver du calme, puisque je devais y loger seule.</p>
+
+<p>Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la
+ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car
+durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu,
+ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit
+admirables.</p>
+
+<p>Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville,
+et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment
+surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très
+belle architecture, de couvens, d'églises<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, entremêlés de sites
+agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité
+champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au
+voyageur, toujours avide d'originalité.</p>
+
+<p>La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le
+commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul
+quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est
+dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom,
+l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la
+ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle.
+Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais
+son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce
+monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche
+d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit
+n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans
+l'église<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p>
+
+<p>Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans
+toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le
+jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y
+porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes
+de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut
+entendre de très loin.</p>
+
+<p>Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des
+bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes;
+seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent
+rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par
+le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la
+bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les
+maladies de poitrine ni les rhumatismes.</p>
+
+<p>Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve
+toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il
+est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce
+qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes
+dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été
+en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau.</p>
+
+<p>J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour
+ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des
+autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la
+noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public.
+Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où
+se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une
+galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener
+les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands
+salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis
+allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies
+personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau
+bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient
+presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume
+antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le
+bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en
+cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs
+manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient
+ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne
+pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils
+embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les
+unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était
+une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son
+visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression
+extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son
+portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que
+j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas
+à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept
+ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise
+sur des nuages<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<p>La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou.
+J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui
+était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de
+bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait
+de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte
+Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff,
+de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six
+portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de
+Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui
+était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me
+coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison
+de tous ces ouvrages.</p>
+
+<p>Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait
+prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été
+habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais
+autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les
+poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse
+forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement
+gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une
+petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais
+totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au
+risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus
+réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner
+ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a
+éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à
+peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout
+l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien
+de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où
+venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin,
+je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit
+que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les
+tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la
+crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je
+visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je
+donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur,
+devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le
+faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au
+point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus
+grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où
+j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de
+plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais
+exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de
+prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient
+beaucoup.</p>
+
+<p>Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis
+que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable.
+Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente
+madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez
+elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme
+me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.</p>
+
+<p>Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest
+reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises,
+toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée,
+qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais
+extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, avec cette
+obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me
+prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et
+j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait
+tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant
+rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés,
+me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je
+suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.</p>
+
+<p>Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à
+Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais
+magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus
+somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, que j'avais
+connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il
+apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner
+avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous
+arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence
+royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au
+dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans
+la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du
+maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin
+nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en
+élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis,
+était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases
+de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles
+d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne
+d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous
+traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité
+d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce
+qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à
+table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos
+têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai
+déjà parlé plusieurs fois.</p>
+
+<p>La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui
+l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans
+son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe
+oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un
+excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans
+aucune morgue avec ses inférieurs.</p>
+
+<p>Je dînai aussi chez un prince Galitzin<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, que ses manières affables et
+polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se
+mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante
+personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins
+plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que
+j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce
+festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir,
+avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui
+contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de
+tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance
+retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les
+honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se
+bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à
+m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne
+pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est <i>Fiché</i>.»</p>
+
+<p>Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je
+crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de
+Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes
+à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides
+et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à
+argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever
+les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune
+conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des
+mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se
+passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais
+prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une
+indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.</p>
+
+<p>Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un
+accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais
+pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise;
+une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque
+temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que
+cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot
+d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je
+la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui
+éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par
+politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais
+comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français
+qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une
+heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette
+pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.</p>
+
+<p>À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette
+ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il
+pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes,
+tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas,
+attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient
+un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et
+auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres.
+Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles
+achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère;
+la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il
+était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci
+me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence
+extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution.
+Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on
+dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres,
+comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître;
+j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la
+neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon;
+et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.»</p>
+
+<p>Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été
+employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme
+secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au
+département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les
+sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu
+abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa
+voiture; il répondait alors à leurs demandes: <i>Je l'oublierai</i>, et s'il
+s'agissait d'une pétition: <i>Je la perdrai</i>.</p>
+
+<p>Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de
+la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une
+facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne
+la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de
+rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent
+oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci,
+après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui
+demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il
+tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans
+hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement
+satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les
+yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko
+allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des
+complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé.</p>
+
+<p>Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du
+prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à
+Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre,
+que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues
+dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses
+connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus;
+il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son
+instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais
+sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement
+simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il
+possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les
+plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire
+était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une
+anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et
+sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de
+citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour
+le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les
+villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme
+s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la
+Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses
+monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands
+détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à
+Paris!»</p>
+
+<p>Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que
+je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans
+cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma
+chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos,
+et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution
+de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais
+quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un
+redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une
+lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de
+mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me
+plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous
+intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon
+coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans
+égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point
+rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire
+qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien
+trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes
+efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées
+sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se
+reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.</p>
+
+<p>«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et
+pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma
+vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié
+sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une
+faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand
+misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me
+tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai
+d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte
+avant peu les aller chercher.</p>
+
+<p>«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous
+vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à
+Moscou.»</p>
+
+<p>Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et
+je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait
+de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout
+le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la
+veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au
+rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer,
+sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un
+manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse
+passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il
+n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames
+libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour
+un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me
+supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de
+toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il
+me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au
+moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande
+me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma
+santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire.</p>
+
+<p>Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la
+confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de
+retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient
+pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du
+complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort;
+car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut
+éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau
+impraticables.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="mid">Mort de Paul.--Joie des Russes.--Détails de l'assassinat.--L'empereur<br>
+Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impératrice<br>
+Élizabeth.--Je quitte la Russie.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que
+j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une
+quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les
+différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux
+il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma
+voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une
+rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en
+fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me
+procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit
+ou neuf heures du matin.</p>
+
+<p>Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on
+dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma
+connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en
+s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les
+maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince
+excitait l'allégresse publique.</p>
+
+<p>Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de
+personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le
+jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des
+conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé,
+disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la
+méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à
+ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par
+ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à
+la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur;
+Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre.
+«Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous
+perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.»
+Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna
+pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui
+devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen
+et ses complices crurent devoir aller plus loin.</p>
+
+<p>Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était
+Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de
+faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans
+la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à
+la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux
+fut tué<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>; mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux
+qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très
+vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent
+enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous
+aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il
+expira.</p>
+
+<p>Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui
+pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour
+entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la
+confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de
+déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur;
+une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les
+fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne
+réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui
+dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser.
+S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de
+gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait
+descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il
+avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de
+se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui
+borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa
+femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui
+séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il
+voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les
+assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son
+fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui
+l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour
+madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête,
+négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus
+les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il
+l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il
+pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son
+régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du
+crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été
+trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut
+bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son
+remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que
+pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et
+fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade.</p>
+
+<p>Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu
+s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du
+complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que
+le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky,
+tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en
+disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son
+corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un
+lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible,
+attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve,
+allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y
+amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors,
+que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?»</p>
+
+<p>La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance
+de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif
+que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les
+plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se
+passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité
+avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner
+l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont
+l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de
+l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la
+famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur
+causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez
+sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais
+de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec
+magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois
+toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau
+aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh
+bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte
+Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est
+une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui
+serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la
+vérité.»</p>
+
+<p>L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff
+me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul
+lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que
+sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut
+faire ses paquets.»</p>
+
+<p>J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à
+la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le
+prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous
+avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre
+était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu
+de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en
+politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh
+bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun
+de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du
+meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes
+qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne
+voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme
+Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les
+rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère,
+qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous!
+retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!»
+Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet
+accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai
+point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité
+était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à
+l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son
+fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en
+disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla
+à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques
+de respect et de tendresse.</p>
+
+<p>Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant
+qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si
+grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour:
+elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth.</p>
+
+<p>La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop
+souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur
+de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection;
+Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort
+enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta
+tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier,
+cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au
+théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un
+magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château,
+quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât
+la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans
+la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla,
+et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs
+personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la
+quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix
+énorme.</p>
+
+<p>S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut
+autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent
+dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés
+à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la
+Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect,
+l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme
+allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu,
+d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin
+d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en
+le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une
+grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à
+Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient
+présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus
+touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de
+toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une
+couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de
+beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme
+était à son comble.</p>
+
+<p>Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer
+l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée:
+il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on
+l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de
+regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment
+j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui
+répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans
+cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux
+chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il
+comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses
+flatteuses, il me quitta.</p>
+
+<p>Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de
+l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son
+portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une
+foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des
+copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le
+portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance
+m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances
+physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore
+tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma
+santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le
+portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de
+l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à
+faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, si je me
+voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux
+devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais
+des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.</p>
+
+<p>Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si
+heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser
+aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma
+fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir
+entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait
+cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de
+jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment
+je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma
+fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien
+malade? il vous est facile d'en deviner la cause.»</p>
+
+<p>D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses
+Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné
+tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que
+la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte,
+dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si
+grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à
+peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas,
+cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait
+fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait
+bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle
+était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je
+demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je
+me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs
+Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant
+que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui
+m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me
+répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le
+remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous,
+l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois
+l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à
+cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous;
+conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une
+bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne
+trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma
+reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai
+l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et
+M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous
+en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me
+fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de
+revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que
+je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la
+crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de
+l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas
+tout-à-fait pardonné.</p>
+
+<p>Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt
+si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec
+quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les
+frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur
+mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si
+longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est
+dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point
+revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde
+patrie.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="mid"> Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de<br>
+Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture,
+n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort
+avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui
+désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un
+domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à
+chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M.
+de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand
+secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous
+trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire
+obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que
+je suivais la grande route.</p>
+
+<p>Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais
+laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de
+maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit
+la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait
+pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de
+l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie
+est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les
+têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats
+tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand
+maître.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la
+ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on
+n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il
+s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite
+avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades
+qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un
+bruit épouvantable.</p>
+
+<p>Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans
+de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement
+affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant
+augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des
+terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On
+entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux
+désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était
+impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle
+affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible,
+lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre,
+disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en
+étaient encore émus.</p>
+
+<p>J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien
+pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port
+est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la
+polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du
+peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je
+n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai
+d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais
+j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en
+sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que
+pour voir nos princes.</p>
+
+<p>L'état de notre esprit et de notre santé influe si fort sur les objets
+qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec
+quelle gaieté j'avais fait, en allant à Pétersbourg, le chemin que je
+venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de
+la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes,
+d'énormes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchâtres se détachent
+si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces
+beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination
+calme et heureuse animait tout cela par mille idées riantes ou
+poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortége, dans
+les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en
+avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma
+route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses
+joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dépeuplé ce beau pays,
+que je regardais à peine.</p>
+
+<p>Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jusqu'à Berlin était de
+beaucoup le plus pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à
+Koenigsberg. En partant de Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais
+nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir
+l'impératrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre
+route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me
+mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espèces de
+cabanes où l'on ne trouvait point de lits et rien à manger, en sorte que
+le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la
+soupe que l'on me donnait était faite sans viande, avec du mauvais
+beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il était si maigre
+et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parvenir à le
+couper; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner,
+tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route, nous étions
+tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait
+une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser toutes
+mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette
+vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je préférais
+presque toujours aller à pied, quoique j'eusse du sable jusqu'à la
+cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces
+chemins.</p>
+
+<p>J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais
+apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours à
+notre approche, de même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche
+de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route.</p>
+
+<p>Dans l'état de maladie où j'étais, une manière de vivre aussi fatigante
+devait m'être fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans
+un accablement que tout mon courage et mon vif désir de ne point
+m'arrêter en route pouvait à peine surmonter. Je devins si faible et si
+souffrante, qu'il fallait me traîner dans ma voiture, où je restais
+comme sans mouvement, privée même de la faculté de penser. Je n'avais
+d'autre sensation que celle d'une douleur aiguë dans le côté droit, que
+me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette
+douleur était si intolérable, qu'un jour, les voiturins s'étant enfoncés
+dans un chemin que l'on réparait et qui était rempli de pierres, je
+perdis entièrement connaissance dans ma voiture.</p>
+
+<p>Une partie de mon supplice finit à Koenigsberg; là je repris la poste
+jusqu'à Berlin, où j'arrivai vers la fin de juillet 1801, à dix heures
+du soir; mais, en dépit du besoin que j'avais de repos, il me restait à
+éprouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande
+voûte très sombre, où j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite
+les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce
+qui m'obligeait à me rendre à pied jusqu'à l'auberge, et il pleuvait à
+verse. Je me débattais en français, ces hommes me ripostaient en
+allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement
+pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui
+contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin après
+de pareilles scènes; car, à force de crier avec ces barbares, j'étais
+enrouée au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on
+me laissât quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis à
+l'auberge de <i>la Ville de Paris</i> avec un douanier; vrai démon, qui de
+plus était ivre-mort. Il défaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout
+sens dessus dessous, et s'empara d'une pièce de mousseline des Indes
+brodée, qui m'avait été donnée par madame Dubarry lorsque je quittai
+Paris. Comme je ne voulais pas que l'on déroulât ma Sibylle ni les
+études que j'avais faites de l'empereur et de l'impératrice de Russie,
+ma voiture fut cachetée, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans
+un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant.</p>
+
+<p>Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon
+banquier, qui arrangea tous mes démêlés avec la douane; il me fit rendre
+ma pièce de mousseline, à laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse
+rien à payer, et les chefs des douaniers poussèrent la politesse jusqu'à
+venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'était passé. M.
+Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pécuniaires, était un fort
+aimable homme dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. J'allai dîner chez
+lui quelques jours après, et je trouvai là plusieurs de ses compatriotes
+qui joignaient à beaucoup d'instruction le mérite de n'avoir aucune
+pédanterie, et dont la conversation m'intéressa beaucoup.</p>
+
+<p>Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me
+sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'était point
+alors à Berlin, eut la bonté de me faire dire de venir la trouver à
+Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre
+l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse.
+Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la
+bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de
+sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son
+teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus
+ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis
+de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante.
+Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à
+son premier aspect, je restai d'abord comme charmée.</p>
+
+<p>Elle me fixa le jour de la première séance. «Je ne puis, dit-elle, vous
+la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins à
+dix heures, est bien aise que j'y assiste.» Elle désirait que j'eusse un
+logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela
+déranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt
+dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous
+tous les rapports.</p>
+
+<p>Mon séjour à Potsdam n'en fut pas moins une véritable jouissance pour
+moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au
+bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voir les études que j'avais
+faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Élisabeth; je
+m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que
+je fis remettre sur châssis. Je ne saurais dire avec quelle grâce elle
+savait me témoigner qu'elle en était satisfaite; elle était si aimable
+et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout-à-fait de
+la tendresse.</p>
+
+<p>Je me plais à rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance
+dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple,
+j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel
+garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable; je ne sais
+comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en
+envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de
+ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache
+aussitôt et les met à mes bras; ce don me toucha plus peut-être que
+celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec
+moi. Elle eut aussi la bonté de me faire donner une loge au spectacle
+tout près des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite
+distance je me plaisais par-dessus tout à la regarder: son charmant
+visage avait seize ans.</p>
+
+<p>Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfans, qu'à ma grande
+surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: «Ils ne sont
+pas beaux.» J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir; je
+me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+
+<p>Je parlais souvent à la reine de mon amour pour la campagne et pour les
+beaux sites; elle désira que j'allasse voir son île des <i>Paons</i>. Une de
+ses voitures m'y conduisit. On arrive à ce lieu charmant par une épaisse
+forêt de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui
+vous mène à un lac sur lequel est située l'île des <i>Paons</i> et son petit
+château. Le temps était triste, il pleuvait même, et ce séjour ne m'en
+parut pas moins élyséen.</p>
+
+<p>Outre les deux études au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la
+même manière celles de la famille du prince Ferdinand<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Une des
+jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait épousé le prince
+Radzivill, était jolie et très aimable; j'ai eu pendant quelque temps
+avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre
+des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince
+Radzivill, était fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me
+causa une surprise qui tenait uniquement à la différence des usages de
+tel ou tel pays: pendant mon séjour à Berlin, on me mena à un grand
+concert public, et je fus étonnée au dernier point, en entrant dans la
+salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose
+semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un
+prince, se mît à jouer devant une autre société que la sienne, et une
+société payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel.</p>
+
+<p>C'est à Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si
+connue par son esprit et son exaltation de tête. Sa réputation comme
+auteur était déjà faite; mais elle n'avait pas encore acquis le
+caractère d'apôtre religieux qui l'a rendue si célèbre dans le Nord;
+elle et son mari ont été très obligeans pour moi. J'en puis dire autant
+de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le
+portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme à tous ceux qui courent le
+monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre
+autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais
+connus à Pétersbourg. Je vis arriver à Berlin la charmante actrice,
+madame Chevalier; elle était fort riche; aussi ai-je su depuis qu'après
+avoir divorcé, elle avait épousé un jeune homme attaché à la légation
+française.</p>
+
+<p>À mon arrivée à Berlin, j'avais été faire une visite à l'ambassadeur de
+France, le général Bournonville, car j'abordais enfin l'idée de
+retourner à Paris. Mes amis, mon frère surtout, m'en sollicitaient
+vivement. Il leur avait été facile de me faire rayer de la liste des
+émigrés, et j'étais rétablie dans ma qualité de Française, qu'en dépit
+de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le général Bournonville
+était un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup à Berlin. Il
+me reçut à merveille, et m'engagea de la manière la plus flatteuse à
+retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y étaient
+complètement rétablis.</p>
+
+<p>Quoique le général Bournonville fût le premier ambassadeur de la
+république que j'allais trouver, j'en avais déjà vu d'autres. Vers la
+fin de mon séjour à Pétersbourg, le général Duroc et M. de Châteaugiron
+étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me
+rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth,
+je l'entendis dire à l'empereur: <i>Quand donc recevrons-nous les
+citoyens?</i> M. de Châteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de
+mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde
+tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse
+Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc,
+qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul
+mot, et j'en fis de même avec lui.</p>
+
+<p>Le dîner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le
+cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale où il était de la
+révolution française, prit naturellement ces messieurs pour les
+ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir
+long-temps rêvé, il se souvint que les fleurs-de-lis étaient les armes
+de France, et il se hâta de mettre les truffes, les filets, les pâtés en
+fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la
+princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusât d'une aussi
+mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur
+cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme répondit d'un air
+satisfait: «J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il
+convient de faire dans les grandes occasions.» Une femme de mes amies,
+fort spirituelle, me dit alors tout bas: «Plût à Dieu que les cuisiniers
+et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!»</p>
+
+<p>Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur-général de
+l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-même
+le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de
+bienveillance dont on me comblait à la cour de Prusse m'aurait bien
+certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas été alors
+tout-à-fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante
+reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hélas! que bien peu
+d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel
+infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au
+tombeau à la fleur de son âge! Jamais je n'ai pu lire alors les
+bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il
+m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me
+trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y
+vint un Polonais qui arrivait de l'armée française. (Certes un Polonais
+n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui
+parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la
+reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme répondit:
+«Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins.» Et
+cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces
+horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres
+chagrins, hâtait peut-être sa mort!</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="mid">Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille<br>
+Divoff.--Je rentre en France.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici
+comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon
+domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens
+de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les
+chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par
+le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique,
+s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes
+autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute
+ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je
+voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la
+voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds
+n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je
+criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant
+grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la
+maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet
+homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une
+écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait
+donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse,
+comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette
+aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.</p>
+
+<p>En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire
+plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais
+promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans
+séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte
+de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que
+j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se
+passait en moi:</p>
+
+<p class="rig"> Dresde, ce 18 septembre 1801.</p><br><br>
+
+<p> «Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai
+ toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver
+ un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à
+ peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de
+ l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon
+ père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse
+ certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher
+ ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de
+ mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des
+ horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je
+ crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes
+ affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle
+ ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre
+ ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et
+ je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un
+ autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de
+ t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore
+ tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens
+ agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que
+ j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas!
+ je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus
+ sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées
+ tristes!</p>
+
+<p> «Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à
+ Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où
+ l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir!
+ Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur;
+ partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que
+ la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que
+ cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore
+ là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te
+ manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais
+ sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes
+ terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de
+ venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore
+ faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font
+ du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me
+ guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir
+ tout-à-fait ma santé.</p>
+
+<p> «J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes
+ conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à
+ Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.</p>
+
+<p> «Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M.
+ Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces
+ jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne
+ puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.</p>
+
+<p> «C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici,
+ et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué,
+ le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà
+ prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample
+ connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de
+ penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre
+ Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu
+ tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Je
+ désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M.
+ Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me
+ le présenteras tout de suite à mon arrivée.</p>
+
+<p> «Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans
+ oublier la petite<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas
+ auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la
+ revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart,
+ etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires.
+ Adieu.»</p>
+
+<p>Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je
+pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours
+dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc
+de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me
+témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le
+permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait
+une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les
+parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage
+restant, dans sa famille.</p>
+
+<p>Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la
+précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver
+à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions
+pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne
+connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route,
+nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière.
+La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les
+chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort
+lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un
+panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que,
+pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette
+terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y
+voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un
+visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je
+n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette
+longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire,
+j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux
+gruts<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en
+payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers
+ducats, qui me furent rendus.</p>
+
+<p>J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris,
+encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on
+vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne
+n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que
+je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue
+et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.</p>
+
+<p>On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de
+Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette
+auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai
+ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à
+Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes
+intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était
+nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.</p>
+
+<p>Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le
+nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux.
+J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée,
+et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se
+trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire.
+Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper,
+puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main,
+ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa
+politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la
+mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure
+de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.</p>
+
+<p>Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel.
+Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la
+bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à
+Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un
+peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente
+famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider
+les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant
+d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante
+de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table,
+il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait
+manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il
+l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne
+madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle
+invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous
+fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je
+m'ennuyai beaucoup<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été
+assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes
+prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs
+couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils
+n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon
+arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme
+venait d'être arrêté pour vol.</p>
+
+<p>Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je
+touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la
+douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait
+de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je
+pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais
+revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je
+rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était
+ma patrie!</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="mid">J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault<br>
+de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame<br>
+Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M.
+Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma
+descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais
+moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon
+appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma
+chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une
+broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le
+lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et
+de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun
+m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins
+sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation
+agréable.</p>
+
+<p>La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une
+maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M.
+Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, où se
+donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon
+arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les
+spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur
+archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si
+flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien
+était à ce concert, éclatante de beauté.</p>
+
+<p>La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de
+Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point
+décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa
+tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien
+contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de
+Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette
+charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame
+Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il
+fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de
+robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des
+Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on
+sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me
+l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à
+madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe
+à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.</p>
+
+<p>J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles
+femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault
+elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa
+taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards
+sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant
+moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de
+lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame
+Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte.
+Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra
+Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout
+nouveau pour moi.</p>
+
+<p>Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin;
+elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la
+révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant
+plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller
+déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un
+grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart,
+et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me
+parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes
+gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour
+il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y
+remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille
+encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce
+serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot.
+«C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait
+plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces
+pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»</p>
+
+<p>J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et
+les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le
+plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par
+le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me
+venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour
+le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus
+sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à
+mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait
+été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma
+première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps
+heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à
+ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour
+moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop
+disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois
+de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de
+tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha
+beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je
+souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est
+impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont
+elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon
+imagination.</p>
+
+<p>On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du
+Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y
+allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus
+d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque,
+enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à
+retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens,
+ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes;
+je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire
+entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous
+étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles
+étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu
+de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition
+d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me
+faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le
+désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours,
+j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on
+vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté
+et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.</p>
+
+<p>Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la
+lettre suivante:</p>
+
+<p> «Madame,</p>
+
+<p> «La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous
+ adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour
+ rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle
+ vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration
+ pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez
+ à tant de titres.</p>
+
+<p> «J'ai l'honneur, etc.</p>
+
+<p> «MAIGNEIN, <i>Secrétaire</i>.»</p>
+
+<p>La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse
+de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire
+que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et
+Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après
+la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie.
+Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de
+bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je
+refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un
+souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me
+consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé
+mon départ.</p>
+
+<p>La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut
+extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en
+France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes
+noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup
+d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un
+convoi.</p>
+
+<p>En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me
+semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti
+double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des
+rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement
+spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir
+encore écrit sur les murs: <i>liberté, fraternité ou la mort</i>. Ces mots
+consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le
+passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.</p>
+
+<p>On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du
+Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je
+ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que
+l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait
+toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour
+l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si
+célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon
+arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent
+très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses;
+Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle
+dont il fit mille éloges.</p>
+
+<p>Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la
+marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de
+retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait
+infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses
+deux filles, madame de Rosambo<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> et madame d'Orglande, qui étaient
+dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.</p>
+
+<p>J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort
+triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très
+gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut
+empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, ce qui
+leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant
+été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule,
+elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner?
+ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise;
+car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner
+restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus
+sociable que la méthode actuelle.</p>
+
+<p>Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de
+musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus
+lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus
+heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté
+et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas
+un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison,
+le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à
+venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de
+Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors
+notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté,
+à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la
+quitta plus de la soirée.</p>
+
+<p>Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort
+vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention
+au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples
+lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet
+très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse,
+puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit
+pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de
+la trouver fort jolie.</p>
+
+<p>Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été
+anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de
+faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il
+voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait
+alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses
+composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de
+peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point
+qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle
+parfaitement.</p>
+
+<p>On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école
+française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude
+aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros,
+Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais
+il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce
+perfectionnement dans ses sujets historiques.</p>
+
+<p>Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses
+tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de
+connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit
+autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa
+renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont
+j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de
+madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa
+réputation dans ce genre.</p>
+
+<p>Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui
+que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle
+personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la
+voir et de faire connaissance avec elle.</p>
+
+<p>Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis
+avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris.
+Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre
+de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix
+d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais
+quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu
+connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et
+les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les
+antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque,
+richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse
+dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les
+pantalons.</p>
+
+<p>Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport
+de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait
+beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un
+défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois
+belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce
+qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque
+chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient
+admirables.</p>
+
+<p>Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans
+la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur
+salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la
+nommaient alors <i>notre dame de bon secours</i>. Elle me reçut avec une
+grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay,
+elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son
+mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort
+bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à
+mes soirées.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le
+temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine
+de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me
+firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.</p>
+
+<p>Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui
+venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom.
+Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans
+les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari
+et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit
+et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette
+bonté d'ame qui me la font chérir.</p>
+
+<p>J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le
+beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité
+de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante
+imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme
+plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre
+regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point
+la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il
+fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'<i>Oedipe</i> et d'<i>Otello</i>.</p>
+
+<p>La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une
+surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour
+de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était
+retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre,
+la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient
+m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la
+regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis
+qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je
+finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près
+de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage
+de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette
+habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais
+l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son
+<i>belvéder</i>, un lieu de délices.</p>
+
+<p>Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un
+assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille
+régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait
+établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de
+Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son
+profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai
+pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes
+pensionnaires nous donnèrent une représentation d'<i>Esther</i> où
+mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le
+premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la
+première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très
+peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique
+je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans
+l'entr'acte qu'il m'avait devinée.</p>
+
+<p>J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste
+de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit
+que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de
+celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir
+rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient
+l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait
+surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens
+qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra
+le portrait de Bonaparte en me disant: <i>Voilà mon zéro</i>. Comme elle
+parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et
+nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était
+qu'un zéro.</p>
+
+<p>Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à
+Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais
+parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse
+Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à
+venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient
+dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il
+n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous
+récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.</p>
+
+<p>Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux
+tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement,
+comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter
+une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son
+chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix
+fausse; et nous en rîmes beaucoup.</p>
+
+<p>Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands
+personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M.
+de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de
+Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était
+venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra.
+Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de
+Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté
+admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on
+appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait
+sur les banquettes pour la voir.</p>
+
+<p>Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle
+galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la
+comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au
+nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon
+frère, intitulée l'<i>Entrevue</i>, et de <i>Crispin rival de son maître</i>. Mon
+frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante
+dans la soubrette, jouèrent la première pièce. <i>Crispin rival de son
+maître</i>, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans
+Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et
+mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de
+la manière dont on joua les deux pièces.</p>
+
+<p>Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands
+qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient
+procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je
+passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la
+princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg.
+Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue
+promptement à se former une société des plus aimables gens de nos
+salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte
+de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors
+jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie.
+Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une
+perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front
+sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient
+tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout
+bas, ce que c'est que de nous!»</p>
+
+<p>La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée
+à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du
+premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une
+puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à
+la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis
+qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre
+prodigieux de militaires de tous grades.</p>
+
+<p>Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en
+étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient
+m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin
+ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un
+endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des
+religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite
+à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle
+était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire
+aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me
+convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne
+pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais
+dans les bois de Meudon.</p>
+
+<p>La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de
+Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison
+dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois
+étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me
+réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois,
+lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes
+idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me
+décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome,
+on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire
+que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais
+vu cette ville, et je résolus de m'y rendre.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="mid">Londres.--Les <i>routs</i>.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame<br>
+Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis<br>
+Burdett.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot
+d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre
+anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et
+je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à
+Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger
+des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une
+personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile
+qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie.
+C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours
+été si utiles.</p>
+
+<p>En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de
+toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me
+disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon
+la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait
+à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et
+je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que
+l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la
+route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et
+je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui
+accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de
+les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux
+deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux
+tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.</p>
+
+<p>Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square.
+J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil;
+toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura,
+j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce
+bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je
+rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais
+beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut
+dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener
+toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers,
+attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait
+jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer
+tranquillement.</p>
+
+<p>Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais,
+je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly,
+qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un
+logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon
+arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit
+tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire
+<i>rue de Richelieu</i>, <i>rue de Cléry</i>, etc., le mot <i>street</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, écrit le
+dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En
+voici une qui ne finit pas.</p>
+
+<p>Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant
+d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps.
+D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde
+royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner
+une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le
+jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette
+garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui
+m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des
+enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre
+les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère,
+ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi
+avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu,
+il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus
+heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il
+venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore
+au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage,
+autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc
+Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square.
+Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de
+louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient
+le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille.
+Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui
+me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et
+j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme
+jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard
+était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je
+puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui
+aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que
+cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu
+de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien
+le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait
+d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce
+qu'il effrayait les passans.</p>
+
+<p>Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce
+tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs
+indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer
+deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop
+à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et
+j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était
+affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de
+déménagemens.</p>
+
+<p>Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de
+pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce
+n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts
+précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui
+en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À
+l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture.
+Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à
+la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des
+monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les
+tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à
+tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux
+amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel
+les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils,
+Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de
+l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare,
+Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère,
+s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet
+honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une
+douce existence.</p>
+
+<p>L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la
+coupole de Saint-Pierre de Rome.</p>
+
+<p>Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de
+différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à
+cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier,
+et prête à passer la revue de ses troupes.</p>
+
+<p>Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux,
+d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au
+célèbre capitaine Cook.</p>
+
+<p>Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les
+rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y
+trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir
+proscrire: il n'est pas rare d'y voir des <i>boxeurs</i> se battre et se
+blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui
+les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler.
+C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de
+barbarie et d'extermination.</p>
+
+<p>Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune
+boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un
+silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut
+travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir
+ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer
+son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées.</p>
+
+<p>Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne
+compagnie que l'on appelle des <i>routs</i>. Deux ou trois cents personnes se
+promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le
+bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part.
+Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que
+cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un
+de ces <i>routs</i>, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en
+Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence
+qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions
+sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui
+répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver
+à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher
+la maîtresse de la maison.</p>
+
+<p>Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent
+ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme
+parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes
+se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai
+quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à
+l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux
+personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai
+jamais vues rompre le silence.</p>
+
+<p>Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West,
+peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages
+qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut
+fort belle.</p>
+
+<p>J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement
+surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de
+portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils
+mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent
+terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se
+contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on
+payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était
+satisfait.</p>
+
+<p>Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une
+excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu
+finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un <i>Samuel
+enfant</i>, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport
+de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon
+portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il
+alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont
+entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau
+et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos
+de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été
+payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit
+Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire
+aussi bien.»</p>
+
+<p>Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher
+la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce
+qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que,
+pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de
+laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me
+coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et
+très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les
+rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable.</p>
+
+<p>Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne
+me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un
+groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une
+femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une
+de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au
+pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le
+ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.</p>
+
+<p>Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est
+d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier,
+et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que
+les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de
+cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en
+profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à
+lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des
+personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres
+y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus
+beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le
+recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je
+fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite;
+j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans <i>le Joueur</i>,
+et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne
+crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de
+talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord
+pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de
+sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul
+rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son
+silence même était admirable d'expression.</p>
+
+<p>Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il
+m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez
+sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que
+le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les
+autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette
+fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la
+semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je
+leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à
+peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que
+j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et
+me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture,
+tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en
+convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe
+blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque
+coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien,
+sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet,
+mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je
+n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient
+l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon
+bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je
+vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans
+que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde
+revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez,
+regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon
+bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse;
+Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me
+prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet
+article leur tombât sous les yeux.</p>
+
+<p>Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être
+humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y
+donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où
+les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington
+et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare
+perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau
+ravit tout le monde; aussi le prince de Galles<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> qui assistait à ce
+concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées,
+mais ici, je reste.»</p>
+
+<p>Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais
+invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien
+naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si
+remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix
+basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en
+Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux
+se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce
+qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me
+souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel
+madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première
+venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint
+dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient
+d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve
+madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini
+dans le haut; voilà ce qui me désespère.»</p>
+
+<p>Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de
+beaucoup aux simples <i>routs</i>, quoique ceux-ci offrent à une étrangère,
+quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur
+m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les
+invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie
+simplement une carte sur laquelle on écrit: <i>Je serai chez moi tel
+jour</i>.</p>
+
+<p>Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes
+<i>routs</i>. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que
+ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la
+conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui
+me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue
+anglaise.</p>
+
+<p>La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse
+de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son
+caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite,
+elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir
+quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas
+frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur
+voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette
+époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous
+une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une
+défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande,
+d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses
+manières faciles étaient extrêmement gracieuses.</p>
+
+<p>Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il
+faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons
+pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de
+pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre,
+et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle
+me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me
+dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et
+distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front
+dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir
+Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet
+nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe,
+lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande
+quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur
+l'impériale, et tous criant à tue-tête: <i>Sir Francis Burdett! sir
+Francis Burdett!</i> La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils
+jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse,
+en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit
+qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil
+vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait
+en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très
+heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis
+long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit
+que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection
+importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en
+effet le calme était rétabli.</p>
+
+<p>La duchesse de Devonshire avait de même appuyé de tout son crédit
+l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer
+député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant
+jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame,
+qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société
+du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point
+qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec
+tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir
+fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très
+contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne
+doivent jamais manquer à leur parole.»</p>
+
+<p>J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a
+laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux
+filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant
+ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<p class="mid">Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma<br>
+lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de<br>
+Polastron.--Le duc de Berri.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été
+rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis
+plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de
+Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être
+comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander
+tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission
+me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant <i>que je
+pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me
+semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer
+où il me plairait de m'arrêter</i>, faveur que les Français établis en
+Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette
+époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en
+m'apportant ce papier lui-même.</p>
+
+<p>Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait
+plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien
+fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et
+réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont
+les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de
+l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile
+dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec
+la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une
+magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment,
+dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le
+parlement finirent par payer.</p>
+
+<p>Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il
+se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson;
+puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec
+mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême
+beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il
+ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles
+catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger,
+et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss
+Fitz-Herbert.</p>
+
+<p>Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles.
+Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres
+anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais
+commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps
+nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient
+inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils
+me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle
+répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi
+le matin que pour ses séances.</p>
+
+<p>Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie,
+madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme
+sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans
+toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux.</p>
+
+<p>L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos.
+Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il
+dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la
+mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon
+petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que
+je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont
+j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante:</p>
+
+<p> «Monsieur,</p>
+
+<p> «J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de
+ l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos
+ observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette
+ école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui
+ peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas
+ les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel
+ que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut,
+ Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous
+ auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce
+ qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait
+ d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a
+ fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit
+ alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né
+ coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans
+ le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que
+ pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière,
+ et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent
+ l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on
+ fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il
+ vint un homme habile, nommé <i>Vien</i>, qui parut avec un style simple
+ et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre
+ école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort
+ à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous
+ sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant
+ d'autres que je pourrais citer.</p>
+
+<p> «Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de
+ David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez
+ l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas
+ davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous
+ avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner
+ de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous
+ auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en
+ dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas
+ qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien
+ loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais
+ arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins,
+ mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte
+ principalement sur un point qui me semble important, je crois
+ devoir la repousser dans l'intérêt de l'art.</p>
+
+<p> «<i>La patience, seul mérite dont vous me croyez capable</i>, n'est
+ malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est
+ vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les
+ crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop
+ imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y
+ retoucher encore.</p>
+
+<p> «Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse
+ plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous
+ feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls
+ sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait
+ usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne
+ possédez pas assez.</p>
+
+<p> «Quant à ces étoffes, à ces coussins <i>parlans</i>, à ces velours qui
+ se voient <i>dans ma boutique</i>, mon avis est que l'on doit soigner
+ tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire
+ aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais
+ rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué,
+ rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis
+ vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne
+ trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui
+ caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se
+ vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des
+ cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.</p>
+
+<p> «Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot
+ <i>boutique</i>, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est
+ peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans
+ que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me
+ soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les
+ personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je
+ puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et
+ que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.</p>
+
+<p> «J'ai l'honneur d'être, etc.»</p>
+
+<p>Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour
+la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui,
+rancune à part, ne savait pas faire une draperie.</p>
+
+<p>Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que
+je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll,
+le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés
+français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de
+rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une
+réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait
+pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps
+après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et
+ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté
+de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont
+il paraissait fort satisfait.</p>
+
+<p>M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu
+très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les
+Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à
+sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la
+preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort
+intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de
+la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent.
+Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en
+placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous
+mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait,
+au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je
+racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard
+il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M.
+le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de
+Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.</p>
+
+<p>M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de
+Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La
+sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont
+elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde
+assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le
+malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui
+mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et
+M. le comte d'Artois en resta inconsolable.</p>
+
+<p>Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le
+matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits
+tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien
+il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de
+superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier
+leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces
+tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.</p>
+
+<p>Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était
+juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur
+excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de
+sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de
+tous ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc
+d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle,
+que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au
+théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on
+n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors
+reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout,
+hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce
+crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la
+vie de Bonaparte<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour
+cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand
+nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un
+sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce
+sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même
+destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été
+exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard
+d'un infame assassin.</p>
+
+<p>Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son
+malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ,
+il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un
+mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains
+sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai
+jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce
+peu de mots me fit éprouver.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<p class="mid">La famille
+Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La<br>
+duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc<br>
+de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à
+rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y
+passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste.
+Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les
+occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où
+du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je
+débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à <i>Gillwell</i>,
+où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande
+élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je
+vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les
+colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en
+marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de
+roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée
+dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame
+Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable
+Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil
+affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils
+été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était
+une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de
+charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son
+talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne,
+Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous
+donnaient des concerts charmans.</p>
+
+<p>Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore
+qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait
+lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui
+disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et
+il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme
+avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut
+chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour
+de l'armée anglaise en France.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses
+employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.</p>
+
+<p>À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui
+est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux
+filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et
+très étendue.</p>
+
+<p>Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes;
+ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que
+j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de
+grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer;
+ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux
+devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit
+voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les
+plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes,
+enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais
+quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.</p>
+
+<p>J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une
+visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à
+quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais,
+l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes
+l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité.
+Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension
+que l'on pouvait se promener dans l'intérieur.</p>
+
+<p>Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la
+complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous
+faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez
+étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et
+qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la
+lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des
+rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous
+habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment
+d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés
+de l'avoir faite.</p>
+
+<p>On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs
+beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains.</p>
+
+<p><i>Mat-Lock</i>, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse.
+La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet,
+couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette
+végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un
+coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens
+d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne
+pouvais le quitter.</p>
+
+<p><i>Tumbridge-Well</i>, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit
+fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en
+parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les
+assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et
+après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour
+chanter le <i>God save the King</i>, prière pour le roi, qui me touchait
+jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire
+entre l'Angleterre et la France.</p>
+
+<p><i>Brigton</i> était plus renommé pour ses eaux que <i>Tumbridge-Well</i> et
+<i>Mat-Lock</i>. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa
+résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de
+laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai,
+on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne
+cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était
+continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit
+d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de
+la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce
+jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la
+côte nous paraissaient suspendus en l'air.</p>
+
+<p>Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme
+celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre
+que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.</p>
+
+<p> Londres, ce 12 février 1803.</p>
+
+<p> «Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te
+ répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire
+ combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en
+ revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux
+ bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des
+ volumes.</p>
+
+<p> «Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les
+ brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y
+ suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je
+ préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air
+ épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire;
+ d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette
+ teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit
+ l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici.
+ On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des
+ plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps,
+ ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité,
+ l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six
+ milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher
+ le plus souvent possible.</p>
+
+<p> «Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe
+ ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un
+ mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route,
+ des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se
+ détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des
+ cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup
+ d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai
+ pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car,
+ bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de
+ loin, l'effet est immense.</p>
+
+<p> «Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette
+ manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou
+ descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans
+ le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre,
+ et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes;
+ enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait
+ éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des
+ anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume,
+ je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne;
+ aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé.</p>
+
+<p> «Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées <i>fashionables</i>,
+ ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes.
+ On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des
+ bals, des concerts et des <i>routs</i>, dont la plupart ont lieu dans
+ les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes,
+ et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque
+ déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en
+ cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts,
+ j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement;
+ quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu
+ a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa
+ dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez
+ étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec
+ madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles
+ et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient
+ du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles
+ conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et
+ les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que
+ nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos
+ avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le
+ dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur
+ connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à
+ l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous
+ témoigner plus d'aménité.</p>
+
+<p> «Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que
+ je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les
+ délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se
+ sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper
+ sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement,
+ attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me
+ croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de
+ froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et
+ nous donne la douce illusion du beau temps.</p>
+
+<p> «Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher
+ ami.»</p>
+
+<p>Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au
+château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine
+Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la
+porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit
+avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout
+vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est
+extrêmement pittoresque.</p>
+
+<p>Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les
+mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse,
+les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la
+toilette est d'argent massif.</p>
+
+<p>La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de
+Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg.
+Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il
+avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous
+réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous
+ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point
+en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours
+mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait
+prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou
+douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques
+mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de
+tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des
+Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en
+occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que <i>leurs
+petits</i>.</p>
+
+<p>J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien
+changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait
+accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à
+<i>Tutlam</i> où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était
+jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant
+et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques
+jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez
+elle, je fis le portrait de ses deux fils.</p>
+
+<p>M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le
+comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait
+particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses
+délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres
+dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit
+remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de
+Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour
+chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de
+Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a
+paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.</p>
+
+<p>Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions
+dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la
+vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours
+de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve
+encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est
+là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du <i>Paradis perdu</i>. J'aurais
+bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes
+pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de
+<i>Tutlam</i> étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait
+à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon <i>cicerone</i>,
+d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.</p>
+
+<p>Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui
+vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je
+lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était
+une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment,
+qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres
+choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir
+fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je
+n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la
+prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais
+jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule.
+L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole,
+au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle
+était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle
+feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une
+seule parole.</p>
+
+<p>Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la
+bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon
+séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une
+autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait <i>Benheim</i>,
+je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup
+plus beaux qu'à <i>Armesmott</i>, et j'y passai le temps d'une manière fort
+agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y
+manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai
+trois semaines.</p>
+
+<p>Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous
+allâmes une fois débarquer à l'île de <i>Whigt</i>, qui est élevée sur un
+rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs
+douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit,
+comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits.
+Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette
+île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il
+est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient
+étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas
+atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je
+remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que
+j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île
+d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.</p>
+
+<p>Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les
+renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son
+bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient
+tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans
+doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas
+aussi nouvellement pêchées.</p>
+
+<p>Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est
+de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que
+j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui
+m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie
+anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si
+long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à <i>Stowe</i>, chez
+la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de
+tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand
+portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et
+tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné
+d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus
+grande beauté.</p>
+
+<p>Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec
+infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les
+émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a
+séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance
+pour ce noble couple<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<p>J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom
+de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement,
+et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord
+Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les
+honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui
+fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les
+hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai
+de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne
+s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en
+Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne
+compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras
+avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne
+buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a
+prétendu plus tard.</p>
+
+<p>Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes
+sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un
+seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le
+même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau
+clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc.
+Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait
+point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au
+rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait
+aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de
+m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à
+l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi
+taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une
+exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier
+point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale
+de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer
+avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels;
+j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.</p>
+
+<p>La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour
+que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa
+de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une
+espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus
+rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver
+leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des
+calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de
+s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour
+une étrangère peu faite à ce régime aquatique.</p>
+
+<p>J'avais un grand désir de voir le château de <i>Warwick</i> que l'on m'avait
+beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito
+pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant
+recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne
+cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les
+honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante
+distinction.</p>
+
+<p>Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais
+son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En
+traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau
+manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais
+désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique
+plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et
+m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit
+traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec
+détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux,
+d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre
+autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande
+beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était
+placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se
+composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il
+me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont
+je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les
+dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher
+de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.</p>
+
+<p>L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels
+il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette
+magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme,
+qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.</p>
+
+<p>Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes
+tableaux et un très beau parc.</p>
+
+<p>Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des
+hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect
+de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était
+toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la
+pointe de ses clochers.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<p class="mid">Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive<br>
+à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je<br>
+fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse<br>
+Vincent Polocka.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer
+quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais
+retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais
+encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu
+dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de
+partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de
+l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller
+dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en
+accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former
+une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady
+Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord
+Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la
+littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne
+amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France,
+si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais
+bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que
+son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu
+convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.</p>
+
+<p>Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour
+résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes
+simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait
+empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y
+trouvaient à la rupture du traité d'Amiens<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, lady Herne, connue par
+son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun
+des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les
+aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces
+bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.</p>
+
+<p>Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge
+située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la
+charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire
+ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à
+l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée
+d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui
+demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans
+la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et
+plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester
+avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette
+marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres,
+ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses
+pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.</p>
+
+<p>Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures;
+mais je restai dans le vaisseau, <i>par ordre</i>, ainsi que plusieurs autres
+personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à
+terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors
+préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour
+huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce
+qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le
+général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un
+peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se
+dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût
+rendue.</p>
+
+<p>L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui
+résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint
+me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des
+courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout
+de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.</p>
+
+<p>Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et
+de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce
+qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître
+l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je
+m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort
+malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le
+plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son
+aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de
+plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en
+soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle
+fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.</p>
+
+<p>Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma
+fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était
+chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des
+artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul,
+car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande
+satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait
+une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui
+donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à
+cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon
+esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on
+concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères.
+Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la
+rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors
+le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu
+qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas
+recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.</p>
+
+<p>La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de
+Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les
+délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix,
+une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue
+prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point
+l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la
+manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme,
+voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame
+Grassini.</p>
+
+<p>Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani
+eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute
+ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais
+plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de
+Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette
+époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs
+de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta
+la romance de <i>Nina</i> de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous
+attendrit jusqu'aux larmes.</p>
+
+<p>Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de
+ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en
+prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de
+jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai
+de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages
+historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un
+visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y
+placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part
+à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la
+coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails
+paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler
+politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore
+perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions
+beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons
+de Paris et les étouffans <i>routs</i> des salons de Londres.</p>
+
+<p>Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses
+amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère
+donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me
+l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles.
+Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions
+concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait
+est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût
+jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa
+laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai
+trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte.
+Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre
+chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M.
+de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour
+obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.</p>
+
+<p>On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès
+le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui
+permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature
+que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait
+précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.</p>
+
+<p>Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils
+de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le
+visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je
+jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais
+vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille,
+qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de
+plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande
+reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a
+montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance,
+je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non
+seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les
+fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes,
+entre autres, <i>la Cuisine dans le salon</i>, où nous la vîmes remplacer la
+dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous
+charmèrent.</p>
+
+<p>Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres
+avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son
+mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à
+l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir
+<i>ses amis</i>.»</p>
+
+<p>Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas
+bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya
+M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat.
+Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que
+dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je
+prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint
+d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du
+tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était
+fort jolie, et cela sans augmenter le prix.</p>
+
+<p>Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les
+tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait.
+D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux
+femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais.
+Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de
+pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes.
+Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de
+façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout
+l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait
+à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les
+séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans
+les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux
+pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque
+temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée
+tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que
+j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles
+qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en
+arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était
+assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large
+broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de
+recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées.
+Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par
+me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon
+atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre:
+«<i>J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et
+ne m'ont jamais fait attendre</i>.» Le fait est que celle-ci ignorait
+parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait
+si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.</p>
+
+<p>Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je
+repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon
+goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point
+vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle
+nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis
+en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps
+la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me
+borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les
+doubles.</p>
+<br>
+<h3>VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.</h3>
+<br>
+<h4>LETTRE Ire<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</h4>
+
+<p class="mid">De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.</p>
+<br>
+<p>Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses
+pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes
+récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas
+vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.</p>
+
+<p>C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas
+à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je
+me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez
+M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et
+qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le
+chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me
+conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette
+route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus
+grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout
+ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en
+admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher
+formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et
+qui encadre une vue délicieuse.</p>
+
+<p>Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage
+pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y
+éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à
+perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du
+chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu
+fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma
+voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est
+étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et
+jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le
+cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée;
+je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne
+Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions
+sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que
+nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et
+nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir
+le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était
+trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions
+certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais
+il m'a refusée en disant: <i>Je suis heureux de m'être trouvé là</i>. Que
+Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous
+exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis
+restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous
+en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse
+par le séjour de l'auteur de la <i>Nouvelle Héloïse</i>. Je traversai donc le
+lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère
+des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le
+bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans
+l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé,
+des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus
+riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui
+conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans
+l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le
+promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile
+n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants
+d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen
+une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se
+réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de
+vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on
+y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans
+être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations
+bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées
+soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule
+curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est
+la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et,
+vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle
+renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette
+profanation.</p>
+
+<p>Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans
+l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis
+retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui
+mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de
+la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et
+bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le
+spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement
+l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez
+madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général
+Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai
+fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne;
+l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas
+conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux
+hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est
+bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi
+beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.</p>
+<br>
+
+<h4>LETTRE II.</h4>
+
+<p class="mid">La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de<br>
+Grindelwald; Schaffouse.</p>
+<br>
+
+<p>Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans
+cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits
+rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont
+de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question,
+j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont
+j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé
+d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept
+mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence.
+Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait:
+«Madame, vos paysages <i>sont vivans</i>, permettez-moi d'en copier.» Un jour
+je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon
+original.</p>
+
+<p>En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée
+vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser
+la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage;
+la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me
+résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des
+montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à
+son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil
+descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est
+donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après
+cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de
+plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et
+blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous
+apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi
+triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes
+bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette
+scène toute fantastique était pour moi comme une scène des <i>Mille et une
+Nuits</i>.</p>
+
+<p>De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture
+était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît
+une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très
+rapides dont mon <i>éteignoir</i> aurait eu grand'peur, s'il avait été là.
+Celui que j'appelle ici du nom d'<i>éteignoir</i>, parce qu'il refoulait en
+moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui
+probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que
+la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font
+mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»</p>
+
+<p>Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach
+devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe
+d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se
+transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule
+et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait
+perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations.
+De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où
+l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de
+Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés
+d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des
+glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse
+énorme.</p>
+
+<p>Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous
+sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la
+visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me
+conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le
+bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me
+défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et
+là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont
+la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée
+aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence
+de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière
+la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel
+s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui
+est superbe. J'ai peint ces deux vues.</p>
+
+<p>Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je
+demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit
+avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne
+vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent:
+«Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu
+à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais
+confondu la <i>côte</i> et la <i>chute</i>, et j'en fus honteuse.</p>
+
+<p>Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à
+vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre
+que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur
+château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames
+à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante
+maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui
+domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre <i>si
+bien le village</i>!» M. de Boigne<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> en fut choqué, et ce n'était pas
+sans raison.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE III.</h4>
+
+<p class="mid">Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.</p>
+
+<br>
+
+<p>En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand
+on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la
+scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce
+que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de
+la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de
+campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au
+général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme,
+sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le
+charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme
+si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que
+j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un
+ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel;
+il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main
+peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron
+écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de
+Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon,
+comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une
+connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout
+dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous
+les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.</p>
+
+<p>Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et
+d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée;
+une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont
+tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis,
+qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet,
+c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature.
+Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit
+heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui
+toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se
+perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être
+calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.</p>
+
+<p>Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et
+je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner;
+j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt
+ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous
+embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île
+d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille
+dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une
+petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au
+milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de
+têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes
+yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la
+jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes
+qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»</p>
+
+<p>Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à
+Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de
+Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus
+près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique
+me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre.
+Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous
+coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin
+pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce
+qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui
+chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui
+soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs
+parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent
+les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner
+leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit
+près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que
+jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est
+assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence
+primitive.</p>
+
+<p>Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad;
+gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a
+pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des
+périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en
+entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul
+endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant,
+lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs
+s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet
+terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le
+batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions
+pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma
+compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne
+tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous
+retournâmes à Rapercheld.</p>
+
+<p>Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs
+amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette
+vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de
+grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur.
+Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir;
+ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour
+en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je
+parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur,
+lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y
+entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La
+femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut
+point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle
+accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos
+ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.</p>
+
+<p>En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé
+tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs
+grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je
+dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette
+montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent
+ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves
+paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout
+de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée
+française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la
+révolution.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE IV.</h4>
+
+<p class="mid">Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du<br> soleil sur les
+montagnes.</p>
+
+<br>
+
+<p>Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de
+l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon
+attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je
+découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit
+chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là,
+si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement;
+j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après
+des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le
+coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me
+décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que
+ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà
+décidée.</p>
+
+<p>Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien
+en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant
+grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses
+pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic
+sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à
+pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné
+de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je
+suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières
+heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil
+une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire
+vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire
+oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les
+autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait
+plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle
+ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des
+feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris;
+des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à
+gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts
+violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au
+lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de
+l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et
+entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités
+profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds
+apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure
+que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens
+sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le
+long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis
+vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si
+solennel et si mélancolique.</p>
+
+<p>La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je
+devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville
+de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude;
+l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me
+donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois
+que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs
+pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur
+lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car
+le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me
+lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la
+cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus
+dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ
+sur une chaise.</p>
+
+<p>Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au
+spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes
+que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque
+doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir
+l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas
+encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière;
+c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été
+blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses,
+dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se
+découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les
+villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une
+création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli
+bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet.
+Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé;
+imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds,
+et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était
+vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures
+et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce
+mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les
+pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de
+jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture
+en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de
+retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera
+toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse!
+c'est toujours mon refrain.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE V.</h4>
+
+<p class="mid">Vevay et ses environs.</p>
+
+<br>
+
+<p>Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez
+vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à
+passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves,
+c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où
+on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux.
+Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là
+une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus
+grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes
+montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône
+qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à
+gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation
+dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on
+découvre sur la hauteur la dent de Jamand.</p>
+
+<p>Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la
+gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés
+entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide
+s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des
+arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les
+branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la
+<i>Nouvelle Héloïse</i>. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée
+sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces
+lieux si pleins de romanesques souvenirs.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous
+allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne
+pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait
+halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous
+témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec
+plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine
+le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent
+apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches
+étaient pour nous comme la manne dans le désert.</p>
+
+<p>Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde;
+la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à
+l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui
+demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait
+lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa
+proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot
+pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets
+de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je
+partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je
+n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait
+seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était
+troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de
+cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur
+un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et
+ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant,
+très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce
+magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.</p>
+
+<p>Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade
+de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du
+Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les
+anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au
+bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous
+des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine
+humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais
+j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup
+se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis
+retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après
+quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en
+face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni
+l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe
+arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si
+bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les
+maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit
+l'habitation d'Héloïse<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE VI.</h4>
+
+<p class="mid">Coppet; madame de Staël.</p>
+
+<br>
+
+<p>J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire
+son dernier roman, <i>Corinne ou l'Italie</i>; sa physionomie si animée et si
+pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la
+lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>.
+Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui
+tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à
+sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je
+n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré.
+Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: <i>Récitez encore</i>;
+elle me répondait: <i>Mais vous ne m'écoutez pas</i>. Comprenant enfin mon
+intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de
+Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la
+dernière main<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+<p>Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame
+Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver
+Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société
+se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle
+que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de
+Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le
+littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort
+jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.</p>
+
+<p>Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait
+sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir;
+c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait
+alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de
+verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait
+une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de
+l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une
+improvisatrice.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer <i>Sémiramis</i>; madame de
+Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce
+rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans
+son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son
+rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et
+les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.</p>
+
+<p>De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai
+trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas
+été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher
+est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de
+son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de
+l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on
+trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son
+jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire
+m'a vraiment attristée<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. J'avais été triste aussi en voyant à l'île
+Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE VII.</h4>
+
+<p class="mid">Genève et Chamouni.</p>
+<br>
+
+<p>Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de
+descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse
+pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève,
+toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier
+d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage
+ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a
+fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois
+se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de
+Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant
+de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de
+ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie
+de Genève.</p>
+
+<p>Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait
+connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes
+tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et
+Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par
+de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches
+et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du
+dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait
+des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions
+inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie
+des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin
+cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes
+de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi,
+ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc
+n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus
+peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y
+avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...</p>
+
+<p>Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt
+pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai
+parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à
+droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes
+glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du
+Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale
+d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne
+charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps,
+nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire
+qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps;
+mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les
+laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour
+éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais
+donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je
+tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice,
+sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au
+nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme,
+son fils, continuent leur marche.</p>
+
+<p>Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de
+Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses
+voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent
+bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon
+portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide
+avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un
+petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends
+au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en
+apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je
+m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un
+torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus
+aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins
+sauvage de la vallée.</p>
+
+<p>Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs
+étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac,
+j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette
+dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin
+périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas
+dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se
+désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa
+femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge,
+attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la
+chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le
+visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant
+des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste
+cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la
+peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la
+chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et
+si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la
+nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade;
+mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si
+oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit
+nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre
+ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété
+le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de
+mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième
+jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais
+lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée
+peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant
+pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du
+rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé
+était une catalepsie.</p>
+
+<p>Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient
+paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que
+les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées:
+c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient
+fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos
+compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste
+Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois.
+Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules
+fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes
+bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable
+comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point
+regrettée<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE VIII<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</h4>
+
+<p class="mid">Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.</p>
+
+<br>
+
+<p>L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de
+jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de
+revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette
+contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais
+fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel.
+La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la
+longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un
+caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un
+peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que
+j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la
+Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac,
+se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les
+montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur
+le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en
+avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.</p>
+
+<p>Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame,
+quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une
+des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit
+plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du
+soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère
+vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je
+suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le
+plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en
+bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir
+l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.</p>
+
+<p>En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité
+des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à
+droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet
+stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros
+nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert;
+plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi
+qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent;
+mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense
+de la Suisse<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de
+ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est
+souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi
+beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la
+mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le
+milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le
+clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces
+coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs
+radieuses.</p>
+
+<p>Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et
+délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait
+les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre
+vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à
+Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse:
+on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des
+collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur
+leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant
+sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus
+ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge
+foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce
+coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le
+Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.</p>
+
+<p>Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis
+descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y
+bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie
+jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec
+rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de
+Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont
+situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je
+logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais
+pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens
+noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens
+du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus
+des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.</p>
+
+<p>Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très
+habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de
+moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de
+transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils
+chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.</p>
+
+<p>J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés
+de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de
+Schwitz.</p>
+
+<p>Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le
+français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une
+tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même
+jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs
+qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre
+eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons
+continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps
+pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent
+l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres
+entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute
+venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et
+d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été
+aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur,
+revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La
+maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de
+retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.»
+L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles,
+on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux
+<i>deux croix noires</i>; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant
+tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont
+été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se
+croyaient à la fin du monde.</p>
+
+<p>Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de
+là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous,
+Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de
+circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse
+vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche
+végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne
+sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres;
+des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante.
+Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.</p>
+
+<p>Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis
+une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la
+montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma
+frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers
+pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser
+peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des
+débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris
+de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de
+la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du
+lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le
+théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus
+d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce
+chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais
+en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps
+dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais
+à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout
+près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de
+l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers
+employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux
+croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à
+peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature
+ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai
+monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à
+l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était
+vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa
+bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère
+était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se
+parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous
+ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour
+qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale:
+c'était une églogue en action.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LETTRE IX.</h4>
+
+<p class="mid">Undersée; la fête des bergers.</p>
+
+<br>
+
+<p>Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai
+associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et
+vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je
+ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis
+en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je
+ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon
+Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter
+ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne
+à dire: <i>Adélaïde</i>, faites-moi donner mes <i>pastels</i>. En voyageant j'ai
+un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans
+ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes
+contemplations sont silencieuses.</p>
+
+<p>Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je
+terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à
+Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise
+d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à
+Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la
+fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du
+monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La
+ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect
+très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage
+du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de
+gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.</p>
+
+<p>C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais
+que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui.
+J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec
+des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte
+pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des
+Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame
+Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai
+passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!»
+me disaient-ils<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de
+Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés,
+ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai
+parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec
+facilité et talent.</p>
+
+<p>Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne
+voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert,
+des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus
+hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont
+la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce
+sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée
+est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges
+écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique.
+Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à
+l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à
+l'imagination les jardins d'Armide.</p>
+
+<p>La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis
+quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour
+était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient
+rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur
+la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au
+même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en
+choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi
+s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui
+entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier
+moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent
+aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous
+venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison,
+je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits
+volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en
+recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu
+de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune,
+elle aurait ajouté au charme de ce tableau<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p>
+
+<p>Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir,
+s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se
+rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès
+l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible:
+imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne
+de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure
+ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur
+la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux
+château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une
+énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque
+j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux
+éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la
+hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne
+pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude
+faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres
+groupes s'avançaient plus haut vers la tour<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>; plus haut, plusieurs
+aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné
+aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un
+coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en
+avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers,
+en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des
+lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.</p>
+
+<p>Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu
+d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée
+parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les
+bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis
+venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens
+costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les
+hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a
+cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient
+représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi,
+nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de
+cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir
+nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je
+n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette
+procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la
+vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de
+dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs
+commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force
+étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli
+distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la
+prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette
+cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient,
+dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes
+avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les
+paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le
+plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné
+l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la
+mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que
+cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé
+national<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<p class="mid">Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le<br>
+pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de<br>
+Louis XVIII.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai,
+à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite
+par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le
+cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers
+délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise;
+enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans
+environs de Paris.</p>
+
+<p>Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était
+d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart:
+madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on
+aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait
+toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près
+d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si
+remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait
+la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en
+résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule
+venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.</p>
+
+<p>En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le
+pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté.
+Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de
+madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes
+étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures
+travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là
+comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à
+Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la
+place.</p>
+
+<p>Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant
+enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour
+la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles,
+en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur
+Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus
+maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma
+nuit du 31 mars 1814.</p>
+
+<p>Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma
+fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit,
+lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait
+allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être
+protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les
+Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était
+suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main,
+s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand
+que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent
+par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils
+tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se
+mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui
+paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue,
+leur dit bien: <i>Rendez-lui sa boîte</i>; mais, loin d'obéir à cette
+invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui
+s'y trouvait, et mes armoires furent pillées<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Enfin, après m'avoir
+fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces
+terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester
+davantage.</p>
+
+<p>Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop
+peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait
+au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry.
+D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile.
+Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même
+chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en
+alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes
+pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon
+avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de
+répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le
+village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans
+les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été
+dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient
+nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits,
+qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans
+le magnifique jardin de madame Dubarry, près du <i>Temple de l'Amour</i>
+entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!</p>
+
+<p>J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi
+que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un
+soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester;
+mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.</p>
+
+<p>La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du
+château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous
+sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en
+comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se
+battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là!
+Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont
+ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en
+chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle
+pouvait trouver un asile.</p>
+
+<p>Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il
+était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se
+réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient
+le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont
+la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le
+village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une
+écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le
+jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, un des plus honnêtes
+habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M.
+le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que
+j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites
+entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon
+Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres
+que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon
+jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes
+appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins
+méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les
+Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens
+avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du
+mauvais exemple.</p>
+
+<p>C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le
+comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces
+sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie,
+de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des
+Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois
+des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal
+aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il
+pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot,
+car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien
+nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti
+bonapartiste était encore aussi nombreux.</p>
+
+<p>Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour
+tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une
+calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il
+venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie,
+l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres
+étaient pavoisées sur son passage; les cris de <i>vive le roi!</i>
+s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur,
+que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour
+à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que
+lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs
+qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien
+naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en
+allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations
+qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur
+affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule
+qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait,
+on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant
+mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.</p>
+
+<p>Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de
+femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et
+rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur
+leur famille.</p>
+
+<p>Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me
+mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le
+voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le
+monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer
+parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de
+l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie
+qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me
+tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme,
+ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande
+dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait
+seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne
+m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.</p>
+
+<p>La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes
+amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années
+d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce
+bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de
+notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!</p>
+
+<p>J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la
+capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à
+minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris.
+Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu
+par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état
+de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la
+guerre et la ruine; aussi les cris de <i>vive l'empereur!</i> étaient-ils
+fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à
+neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de
+militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours
+remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un
+château pris d'assaut.</p>
+
+<p>Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens
+du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: <i>Rendez-nous
+notre paire de gants, rendez-nous notre paire</i>; je n'ai pas oublié non
+plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon,
+n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la
+Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une
+autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends
+toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il
+est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»</p>
+
+<p>Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux
+et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se
+demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce
+de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte,
+j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me
+révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de
+soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur
+ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de
+Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.</p>
+
+<p>Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres
+éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent
+Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre,
+et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations
+se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait,
+je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on
+compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le
+retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était
+presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait
+de causer, Louis XVIII rapportait la paix.</p>
+
+<p>Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et
+d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances
+étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi
+sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII
+était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup
+de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une
+grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait
+facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et
+les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point
+dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout
+infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect
+involontaire.</p>
+
+<p>Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens
+d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son
+style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait
+parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec
+nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait
+toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait
+lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté
+sa retraite pour aller lui présenter ses hommages<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, le roi le
+reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son
+<i>Oedipe</i>, dont le vieux poète se souvenait à peine.</p>
+
+<p>Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce
+théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait
+que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour
+le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer
+avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux
+parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait:
+«Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»</p>
+
+<p>Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double
+le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le
+cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots
+heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs.
+Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au
+Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux
+sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: <i>Ce
+ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses</i>. Tous les artistes
+furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces
+paroles.</p>
+
+<p>Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la
+joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus
+peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait
+mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.</p>
+
+<p>Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père,
+il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux
+princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il
+passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris
+de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il
+faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le
+duc de Berri!</p>
+
+<p>La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait
+à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens
+de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré
+de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les
+encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies
+qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un
+petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai
+économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en
+fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.</p>
+
+<p>Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes
+dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût
+que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à
+encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en
+commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la
+dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports
+avec les hommes de talent.</p>
+
+<p>Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui
+ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues
+du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire.
+On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était
+digne de l'apprécier.</p>
+
+<p>Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux
+hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et
+de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur
+reconnaissant ne doit que le regretter.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<p class="mid">Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M.<br>
+Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait<br>de la duchesse de
+Berri.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le
+grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je
+partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes,
+un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée
+était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me
+reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux
+de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon
+tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que
+Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait
+ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal
+exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode,
+quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination,
+disant que je lui faisais gagner assez d'argent.</p>
+
+<p>À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il
+représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin,
+Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.</p>
+
+<p>Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais
+fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant
+au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges,
+allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à
+madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans
+l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de
+Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la
+lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet:</p>
+
+<p> «Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux
+ pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de
+ Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre
+ admirable <i>rêve</i>. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du
+ moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui
+ vous devra un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p> «Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les
+ sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir
+ vous réitérer l'assurance.»</p>
+
+<p> «La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.</p>
+
+<p> «Ce lundi 20 mai.»</p><br>
+
+<p>Depuis que la paix de mon pays semblait assurée, je ne songeais plus à
+le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car
+mon goût pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'était pas affaibli;
+j'y passais huit mois de l'année. Là, ma vie s'écoulait le plus
+doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais
+de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis.</p>
+
+<p>J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je
+peignis, pour son église, une sainte Geneviève. Madame de Genlis, qui
+sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilité de m'envoyer les
+vers suivans:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> SAINTE GENEVIÈVE.</p>
+<br>
+<p class="i12"> Prier Dieu, garder ses troupeaux,</p>
+<p class="i8"> Filer, rêver, contempler la nature,</p>
+<p class="i12"> Se reposer sur la verdure</p>
+<p class="i12"> Avec sa croix et ses fuseaux;</p>
+<p class="i8"> Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux.</p>
+<p class="i12"> Innocente et sainte bergère,</p>
+<p class="i8"> À l'abri des méchans que ton sort fut heureux!</p>
+<p class="i8"> Combien doit t'envier à son heure dernière</p>
+<p class="i12"> Le mondain et l'ambitieux!</p>
+<br>
+<p class="i8"> J'ai parlé de ses moeurs, j'ai parlé de sa vie,</p>
+<p class="i12"> Mais pour la peindre il fallait vos couleurs.</p>
+<p class="i12"> Et de vos pinceaux enchanteurs</p>
+<p class="i12"> La douce et brillante magie.</p>
+<p class="i8"> Je n'ai pu seulement qu'ébaucher le portrait</p>
+<p class="i12"> Dont votre art et votre génie</p>
+<p class="i12"> Offriront un tableau parfait.</p>
+</div></div>
+
+<p>Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manière la
+plus aimable. J'avais souvent témoigné le désir que mes amis
+s'emparassent des panneaux de mon salon à Louveciennes pour m'y laisser
+un souvenir. Par un beau jour d'été, à quatre heures du matin, M. de
+Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivière et ma nièce
+Eugénie Lebrun, se mirent silencieusement à l'ouvrage; à dix heures,
+chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise
+lorsqu'étant descendue pour déjeuner, j'entre dans mon salon et le
+trouve orné de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'était le
+jour de ma fête. Les larmes me gagnèrent, ce fut le seul remerciement
+que reçurent mes amis.</p>
+
+<p>À Paris, je n'avais point renoncé à mes soirées du samedi. La mort
+m'avait enlevé mon cher abbé Delille, et plusieurs autres gens de
+lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais formé de
+nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'étaient devenues bien chères.
+Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait présenté
+chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui académicien, était l'auteur d'une
+tragédie jouée à la Comédie Française avec le plus grand succès (<i>Ninus
+II</i>), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent
+seul m'aurait engagée à le rechercher, mais je ne pus le voir souvent
+sans m'attacher réellement à lui: outre qu'il est impossible de
+rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sûr, il
+possède une qualité malheureusement fort rare parmi les gens de lettres;
+il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se
+réjouit d'un succès en littérature, obtenu par un autre que lui, et
+jamais il ne critique amèrement l'ouvrage qui renferme quelques beautés.</p>
+
+<p>Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les
+rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il
+ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me
+dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est
+plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné;
+aussi les ai-je toutes gardées soigneusement.</p>
+
+<p>Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després,
+un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement
+enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable
+caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère,
+sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du
+public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et
+pleins d'une morale attrayante.</p>
+
+<p>On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure
+suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner
+quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse
+Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers
+faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques
+unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre
+que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin,
+qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures,
+et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance.</p>
+
+<p>Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le
+type parfait de ce qu'on appelle <i>un bon vivant</i>: il aimait le plaisir,
+la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On
+peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais,
+certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce
+que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter,
+il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas
+plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il
+faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui.</p>
+
+<p>Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre
+peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros
+qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et
+j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la
+peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en
+France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant
+homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une
+liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un
+noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand
+charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la
+sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je
+reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus
+vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint
+pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun
+sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation
+du roi, qui nomma le grand peintre baron.</p>
+
+<p>Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les
+sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne
+action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde;
+rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il
+écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très
+à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là
+son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une
+certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée,
+disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante
+qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours
+des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et
+l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.</p>
+
+<p>La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours
+avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je
+remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques
+inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je
+regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort
+violente rend mes regrets plus amers.</p>
+
+<p>Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où
+j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri
+marqua le désir de m'acheter ma Sibylle<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> qu'il avait vue à Londres,
+dans mon atelier, et quoique ce tableau fût peut-être celui de mes
+ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire.
+Plusieurs années après, je fis le portrait de madame la duchesse de
+Berri, qui me donnait ses séances aux Tuileries, avec une exactitude
+bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse
+qu'elle ne l'était avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant
+que je la peignais, elle me dit: «Attendez-moi un instant.» Et, se
+levant, elle alla dans sa bibliothèque chercher un livre où se trouvait
+un article à ma louange, qu'elle eut la bonté de me lire d'un bout à
+l'autre.</p>
+
+<p>Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa
+mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; <i>très
+content</i>. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui
+pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà
+pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame
+la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son
+fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait
+particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa
+bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des
+malheureux.</p>
+
+<p>Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand
+nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut,
+et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé
+d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières
+séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce
+bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette
+aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame
+Murat.</p>
+
+<p>J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle
+est habillée d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de
+velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p class="mid">Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage à<br>
+Bordeaux.--Méréville.--Le monastère de Marmoutier.--Retour<br>à Paris.--Mes
+nièces.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p>Il faut enfin parler des tristes années de ma vie où dans un court
+espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient
+le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il
+est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je
+n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort: on ne peut sans
+regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous attachait un
+lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha
+pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je
+m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était
+souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer
+ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver:
+lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas! et que mes yeux se
+fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal;
+madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint
+à m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me
+portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus
+d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement
+d'apaiser mon désespoir; car les torts de la pauvre petite étaient
+effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance...
+Hélas! elle était si jeune! ne devait-elle pas me survivre?</p>
+
+<p>C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frère. Tant
+de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse
+que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la
+distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour
+Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait
+suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux.</p>
+
+<p>Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville qui
+appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était
+immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment
+enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus
+beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est
+venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les
+fabriques multipliées sont semées sur le terrain sans aucune confusion.
+Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les
+cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au
+charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus élevés du parc est une
+colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de
+cette colonne la vue s'étend sur l'ensemble du parc et sur une campagne
+magnifique dont l'horizon est à vingt lieues de vous. Un des temples,
+appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli,
+mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un
+autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et
+plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses.
+Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et
+la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui
+tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop
+long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de
+délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre
+dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le
+peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus
+délicieux tableaux.</p>
+
+<p>Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent
+l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La
+salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le
+superbe plain-pied de ce rez-de-chaussée où les marbres, les bronzes,
+les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de
+cette demeure une habitation royale.</p>
+
+<p>J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de
+curieux; la cathédrale, entre autres choses, qui se détachait en vigueur
+noirâtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon départ j'avais toujours
+eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux
+ruines de ces anciens châteaux dont il ne reste que quelques tours et
+des vieux murs ornés de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais
+est très intéressante; on y trouve à chaque pas de noble débris, qui
+font naître parfois de tristes réflexions, quand on reconnaît que les
+guerres et les révolutions détruisent plus en un siècle que le temps ne
+pourrait le faire en des milliers d'années.</p>
+
+<p>Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord,
+cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant
+sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en
+bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier;
+on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires
+moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter
+ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner
+l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux
+représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il
+faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage
+je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole
+seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter
+une demeure qui est unique dans son genre.</p>
+
+<p>En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on
+sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous
+fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est
+superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de
+Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve
+une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis
+qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y
+avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand
+houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.</p>
+
+<p>Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et
+grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont
+plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque
+côté, est orné de très belles colonnades.</p>
+
+<p>L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout
+autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct
+peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère,
+et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer
+que de pur, autant que la chose m'est possible.</p>
+
+<p>L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner
+long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de
+latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant
+était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des
+vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus
+rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu,
+je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale,
+l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en
+bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de
+Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de
+l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une
+visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la
+complaisance de me servir de <i>cicerone</i>, ce qui me fut d'un grand
+secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et
+connaissait à merveille tous les environs.</p>
+
+<p>On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de
+Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce
+qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid!
+Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles
+choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui
+voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en
+offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains
+chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe
+édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien,
+partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.</p>
+
+<p>Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je
+dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les
+<i>Sept Dormans</i>, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye,
+où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par
+tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de
+saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans
+une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans
+être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort,
+dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait
+croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On
+les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur
+fête.</p>
+
+<p>Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux
+villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la
+première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La
+seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas
+oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le
+chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière
+que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce,
+complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand
+parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les
+auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée
+à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience
+extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme
+un enfant qui veut toujours aller à <i>dada</i>.</p>
+
+<p>Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans
+l'hôtel <i>Fumel</i>, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce
+nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut
+contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de
+vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques
+maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on
+aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon
+ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux
+lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de
+vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans
+tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui
+règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée
+d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et
+que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser,
+surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites
+lumières dans les maisons et le tout devient magique.</p>
+
+<p>Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le
+voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien
+vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais
+rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le
+comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus
+de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très
+haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui
+allaient et venaient sous mes yeux.</p>
+
+<p>Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les
+environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait
+sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient
+réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère
+celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand
+terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes
+de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et
+placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une
+grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un
+aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil
+est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples
+croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil
+qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les
+Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de
+l'homme.</p>
+
+<p>Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de
+Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il
+invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de
+Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques
+murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités
+romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept
+pieds de long sur cent quarante de large.</p>
+
+<p>La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens
+font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la
+France, après la capitale.</p>
+
+<p>Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant
+plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un
+portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon
+chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je
+grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner,
+quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me
+lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me
+dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par
+ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre
+de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement,
+j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les
+auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je
+devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais
+pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu
+remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.</p>
+
+<p>Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à
+ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les
+distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu
+le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais
+point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa
+tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de
+mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses
+études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais
+voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son
+caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture,
+d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes
+conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée
+aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable
+caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la
+même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle
+obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et
+surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut
+qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa
+modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans.
+Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre
+dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces
+deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer
+doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.</p>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<h3>LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.</h3>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>1 Madame Dimidoff, née Strogonoff.</p>
+
+<p>1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant.</p>
+
+<p>1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant
+ une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies
+ femmes que j'aie peintes.</p>
+
+<p>1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste.</p>
+
+<p>2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux
+ très belles.</p>
+
+<p> Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice
+ Catherine qu'elles regardaient.</p>
+
+<p>5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une
+ corbeille.</p>
+
+<p>Deux copies à mi-corps avec les mains.</p>
+
+<p>Plus deux grands bustes avec une main.</p>
+
+<p>2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps.</p>
+
+<p>2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à
+ Naples jusqu'à mi-corps.</p>
+
+<p>2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à
+ mi-jambes.</p>
+
+<p>1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle.</p>
+
+<p>1 La comtesse Apraxine. Grand buste.</p>
+
+<p>2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils.</p>
+
+<p>1 La comtesse de Worandsoff. Buste.</p>
+
+<p>1 La comtesse Golowin, avec une main.</p>
+
+<p>1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une
+ cascade.</p>
+
+<p>2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari.</p>
+
+<p>2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et
+ l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé.</p>
+
+<p>1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien.</p>
+
+<p>1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste.</p>
+
+<p>2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari.</p>
+
+<p>1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes.</p>
+
+<p>1 Milord Talbot. Buste.</p>
+
+<p>1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de
+ basque.</p>
+
+<p>1 La fille de la princesse Isoupoff.</p>
+
+<p>1 Madame Koutousoff. Buste.</p>
+
+<p>1 Le baron de Strogonoff.</p>
+
+<p>1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski.</p>
+
+<p>1 La princesse Alexandre Galitzin.</p>
+
+<p>1 Madame Kalitcheff.</p>
+
+<p>1 Le comte Potocki.</p>
+
+<p>1 Le comte Litta.</p>
+
+<p>1 La princesse Viaminski.</p>
+
+<p>1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste.</p>
+
+<p>1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes.</p>
+
+<p>1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour
+ l'Académie de Saint-Pétersbourg.</p>
+
+<p>--</p>
+
+<p>47</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>À BERLIN.</h3>
+
+<p>2 Pastels d'après la reine.</p>
+
+<p>1 L'ambassadrice de Portugal.</p>
+
+<p>1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom.</p>
+
+<p>--</p>
+
+<p>4</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>À DRESDE.</h3>
+
+<p>3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre,</p>
+
+<p>1 La fille de la comtesse Potocka.</p>
+
+<p>1 Une Allemande.</p>
+
+<p>--</p>
+
+<p>5</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>PORTRAITS FAITS À LONDRES.</h3>
+
+<p>1 La demoiselle Dorset.</p>
+
+<p>1 Madame Chinnery.</p>
+
+<p>2 Ses enfans.</p>
+
+<p>1 Mademoiselle Dillon.</p>
+
+<p>1 Madame Villiers.</p>
+
+<p>1 La margrave d'Anspach.</p>
+
+<p>1 Madame Bering.</p>
+
+<p>1 Le prince de Galles.</p>
+
+<p>1 Madame de Polastron.</p>
+
+<p>1 La comtesse Driedrestein.</p>
+
+<p>1 Le jeune Polastron enfant.</p>
+
+<p>1 Lord Byron.</p>
+
+<p>1 Le prince Bariatinski.</p>
+
+<p>1 Une Américaine très jolie.</p>
+
+<p>1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach.</p>
+
+<p>3 Portraits de moi.</p>
+
+<p>2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre
+ en petit <i>id.</i>, plus un buste.</p>
+
+<p>1 Portrait d'une Irlandaise.</p>
+
+<p>1 Lady Georgine, fille de lady Gordon.</p>
+
+<p>1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur.</p>
+
+<p>Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi
+quelques paysages.</p>
+
+<p>--</p>
+
+<p>24</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS.</h3>
+
+<p>1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais
+ faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste.</p>
+
+<p>1 Le prince Ferdinand de Prusse.</p>
+
+<p>1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils.</p>
+
+<p>1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill.</p>
+
+<p>1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou.</p>
+
+<p>1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano.</p>
+
+<p>1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle.</p>
+
+<p>4 Portraits de moi pour mes amies.</p>
+
+<p>3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier
+ avec une main.</p>
+
+<p>1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste.</p>
+
+<p>1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil.</p>
+
+<p>1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes.</p>
+
+<p>1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac.</p>
+
+<p>1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes.</p>
+
+<p>1 Madame Constans. Buste.</p>
+
+<p>1 La comtesse d'Andlau, avec les mains.</p>
+
+<p>2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la
+ comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains.</p>
+
+<p>2 MM. d'Andlau, leurs deux frères.</p>
+
+<p>1 Viotti, célèbre violon.</p>
+
+<p>1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs.</p>
+
+<p>1 Le bailli de Crussol. Grand buste.</p>
+
+<p>1 Mademoiselle de Grénonville. Buste.</p>
+
+<p>1 Madame Davidoff, avec la main.</p>
+
+<p>1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste.</p>
+
+<p>1 Le comte de Coëtlosquet. Buste.</p>
+
+<p>1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet.</p>
+
+<p>2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains.</p>
+
+<p>1 Mademoiselle de Sassenay. Buste.</p>
+
+<p>1 M. Raoul-Rochette. Buste.</p>
+
+<p>1 M. Sapey. Buste.</p>
+
+<p>1 Madame Lafont.</p>
+
+<p>1 Mademoiselle de Rivière.</p>
+
+<p>1 Alfred de Rivière, <i>idem</i>.</p>
+
+<p>1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant.</p>
+
+<p>1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant.</p>
+
+<p>1 Madame Ditte.</p>
+
+<p>1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains.</p>
+
+<p>1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur
+ la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann.</p>
+
+<h3>DE SOUVENIR:</h3>
+
+<p>1 Madame de Suffrein.</p>
+
+<p>1 L'abbé Delille.</p>
+
+<p>1 La comtesse de Las Cazes.</p>
+
+<p>1 Le comte de Chatellux.</p>
+
+<p>--</p>
+
+<p>50</p>
+
+<p>130 total général.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>TABLEAUX.</h3>
+
+<p>1 L'apothéose de la reine.</p>
+
+<p>1 La naufragée.</p>
+
+<p>1 La cataracte de Narva.</p>
+
+<p>1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades.</p>
+
+<p>1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet.</p>
+
+<p>1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages.</p>
+
+<p>Total général des portraits, 662.</p>
+
+<p>15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.</p>
+</div></div>
+<br>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.</p><br>
+
+<h3>NOTE.</h3>
+
+<p>J'ai désiré placer à la fin de ce volume les conseils que j'ai écrits
+pour ma nièce, madame Lefranc, qui peuvent être utiles aux femmes qui se
+destinent à peindre le portrait.</p>
+
+<h3>SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT.</h3>
+
+<p><i>Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait.</i>--Il
+faut toujours être prêt une demi-heure avant que le modèle n'arrive,
+afin de se recueillir: c'est une chose nécessaire pour plusieurs
+raisons.</p>
+
+<p>1° Il ne faut passe faire attendre; 2° il faut que la palette soit
+préparée, et faire en sorte de ne pas être tracassée par du monde et des
+détails d'affaire.</p>
+
+<p><i>Règle nécessaire.</i>--Il faut placer son modèle assis, plus haut que soi;
+que les femmes le soient commodément; qu'elles aient de quoi s'appuyer,
+et un tabouret sous les pieds.</p>
+
+<p>Il faut, le plus possible, s'éloigner de son modèle, c'est le vrai moyen
+de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant
+pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est nécessaire
+d'observer, même pour la ressemblance totale; ne reconnaît-on pas les
+personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage?</p>
+
+<p>Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le
+faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes
+généraux et extérieurs plus justes. Si on traçait le personnage assis,
+le corps n'aurait pas d'élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée
+des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire,
+les voyant plus souvent debout qu'assis.</p>
+
+<p>Il faut ne pas placer la tête trop haute dans la toile, cela grandit
+trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure
+de manière qu'il y ait plus d'espace du côté où est tourné le corps.</p>
+
+<p>Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son
+modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c'est le
+meilleur guide, il explique nettement les défauts.</p>
+
+<p>Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs
+attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui
+convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la
+ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de
+trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout
+pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet.</p>
+
+<p>Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre
+séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle
+s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change
+visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le
+plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les
+flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais,
+etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de
+plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur
+dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se
+bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de
+sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux
+artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas
+si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits;
+il y a tant de gens qui ne savent point voir.</p>
+
+<p>Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de
+blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou
+verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils
+puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous
+la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être
+reflétée.</p>
+
+<p>Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni
+trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose;
+mettez du bleuâtre derrière la tête.</p>
+
+<p>Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses
+de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les
+lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les
+demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il
+participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les
+demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les
+lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties
+musculeuses qui cèdent aux premières.</p>
+
+<p>Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair
+décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et
+fugaces des demi-teintes.</p>
+
+<p>Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois,
+c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches
+fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil,
+l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de
+l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles,
+doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée
+dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières
+occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les
+lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à
+l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre
+supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il
+faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la
+plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être
+la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête
+sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de
+l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont
+d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de
+la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la
+tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur
+la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière
+doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles
+soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien
+détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les
+faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus
+petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du
+cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière
+supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand
+l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui
+la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans
+l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que
+tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit
+refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de
+l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est
+pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie
+claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou
+moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de
+clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être
+préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites
+échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté.</p>
+
+<p>Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou
+moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre,
+violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela
+rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre
+par des dorés, mais avec ménagement.</p>
+
+<p>Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la
+ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les
+fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van
+Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique
+fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de
+distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir
+près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit
+souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière
+est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se
+rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une
+demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner
+l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette
+ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des
+cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les
+poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de
+cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude.
+(Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du
+modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.)
+Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la
+chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais
+de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le
+contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce
+qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.</p>
+
+<p>Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le
+mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des
+transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux
+ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles
+des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement
+interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en
+ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme
+métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les
+parties fuyantes de la tête.</p>
+
+<p>L'oreille est très nécessaire à bien étudier et à bien mettre à sa
+place, attendu qu'elle attache le col à la tête; il faut le plus
+possible la faire d'une belle forme; étudiez l'antique ou la belle
+nature. On peut observer, par exemple, que généralement la nation
+allemande et surtout autrichienne les ont attachées plus haut qu'elles
+ne devraient l'être dans la proportion exacte, de même que
+l'emmanchement de leur col est différent de celui des autres. Il est
+large, gros, et prend très haut derrière l'oreille; cette nation a le
+mastoïde très fort. Si l'on peint donc une Allemande, on doit conserver
+ce trait caractéristique de leur nation, qui se trouve aussi dans
+l'ossement large de leur front et dans leurs joues assez ordinairement
+plates et étroites. Il faut le plus possible faire en entier l'oreille,
+et bien étudier (quitte à mettre par-dessus des cheveux) ses cartilages.
+Ce qui détermine ses formes doit être d'une couleur chaude et
+transparente, excepté le trou du milieu qui est toujours vigoureux. Son
+ton de chair, même dans la lumière, doit céder en général à la lumière
+de la joue, qui est plus saillante. L'ombre portée de l'oreille sur le
+col doit être très chaude, le jour passant au travers; la mâchoire doit
+se décrire d'un ton coloré fin et par de légères demi-teintes pour
+obtenir la saillie qu'elle doit avoir sur le col; si c'est une tête de
+femme, les restes du bas de sa mâchoire se décrivent par des tons plus
+chauds qu'à un homme, à cause des tons de la barbe, qui abasourdit les
+tons naturellement chauds de la chair. Le ton du col est en général d'un
+ton très fin, et cède beaucoup au ton sanguin du visage. Il est
+essentiel de bien observer l'aplomb des clavicules (relativement à la
+position de la tête) et leur lumière; la poitrine se colore toujours un
+peu plus près vers le milieu de l'attache des clavicules; en général les
+parties osseuses, telles que le coude, la rotule, le talon, l'extrémité
+du doigt, ces parties, dis-je, doivent toujours être les plus fortes en
+couleur.</p>
+
+<p>Si l'on doit peindre une gorge, éclairez-la de façon qu'elle reçoive
+bien la lumière; les plus belles gorges sont celles dont la lumière
+n'est point interceptée, jusqu'au bouton qui se colore peu à peu jusqu'à
+l'extrémité; les demi-teintes qui font tourner le sein doivent être du
+ton le plus fin et le plus frais; l'ombre qui dérive de la saillie de la
+gorge doit être chaude et transparente.</p>
+
+<p>Il y a la même dégradation de lumière sur tous le corps que celle
+ci-dessus expliquée pour la tête; si la figure est assise, la lumière
+alors se rappellera très vivement sur les cuisses et dégradera jusqu'au
+talon.</p>
+
+<br>
+<h3>NOTES</h3>
+<br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Pergola, dont j'ai déjà parlé, appartenait à madame Souwaloff, femme
+de l'auteur de l'<i>Épître à Ninon</i>. Sa fille a épousé te comte
+Diedestein, Autrichien, et frère de la belle madame Kinski.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> L'empereur actuel.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Il est fort rare que je me trompe à l'expression du regard. La
+dernière fois que je vis la duchesse de Mazarin, qui se portait à
+merveille et chez laquelle personne n'observait aucun changement, je dis
+à mon mari: «La duchesse ne vivra pas dans un mois;» ce qui arriva comme
+je l'avais prédit.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Poniatowski, que Napoléon venait de nommer maréchal de France,
+quoiqu'il ne voulût d'autre titre que celui de chef des Polonais, venait
+de protéger la retraite de l'armée française, n'ayant avec lui que 760
+hommes; blessé grièvement, il arriva sur les bords de l'Elster, dont par
+un funeste malentendu les Français avaient coupé le pont; il s'arrête,
+et l'ennemi lui criant de se rendre, il se jette dans le fleuve et
+disparaît.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Celle qui est devenue depuis la princesse Radzivill.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> C'était le 16 juin 1800.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut obligé de me
+demander quelques ducats pour donner à l'église.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractère doux et
+l'esprit insinuant, ils ont vécu fort bien ensemble pendant quelques
+années.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Ces dessins avaient été faits en Turquie, principalement à
+Constantinople.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Les églises sont en si grand nombre qu'un dicton du peuple est:
+Moscou avec sa quarante quarantaine d'églises.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> Cette cloche n'a été dégagée de la terre qui la couvrait qu'en
+cette année 1836.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Ce portrait est chez le prince Tufakin, son mari, qui l'a apporté
+avec lui lorsqu'il vint en France.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Le comte Grégoire Orloff, gendre de la maréchale Soltikoff, était
+un très aimable jeune homme. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir
+lorsqu'il est veau à Paris pour consulter sur la maladie de sa femme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Ce prince Alexandre, qui est resté long-temps à Paris comme
+ambassadeur russe près de Napoléon, était beau frère de la bonne et
+aimable princesse Kourakin, à qui sont adressées les premières lettres
+de mes souvenirs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l'époque où je
+m'y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs
+de ces dernières n'étaient point mariées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> L'impératrice Marie a pris l'autre à son service.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> J'ai fait à Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'après ces
+pastels, mais M. de Krudner les ayant portés par mer trop frais encore,
+ils ont souffert du voyage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Ces enfans, depuis, ont beaucoup changé à leur avantage. Celle qui
+est maintenant impératrice de Russie a fort embelli.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Je devais plus tard copier tous ces pastels à l'huile, ce que j'ai
+fait aussitôt mon arrivée à Paris.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> J'ai tenu parole, quoique Lebrun le poète m'ait fait prier souvent
+de le recevoir.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Cette petite dont je parlais là est aujourd'hui madame de Rivière,
+ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que j'aime comme ma
+fille.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes
+vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu! aussi, à mon
+arrivée à Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon
+raccommodage, me dit: «On voit bien que madame vient d'un pays barbare,
+car ceci est cousu à la diable.» Je me mis à rire et lui répondis que
+c'était mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrassée aurait bien voulu
+reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais
+jamais su coudre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Dans la révolution, toutes les églises étant fermées, M. Lebrun
+prêta cette salle pour y dire la messe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> La comtesse de Rosambo est morte peu de temps après la
+Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports est
+vivement regrettée de toute sa famille et de ceux qui ont eu le bonheur
+de la connaître.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Le frère de celui-ci, le vicomte de Ségur, mettait alors assez
+plaisamment sur ses cartes: <i>Ségur sans cérémonies</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> On sait que <i>street</i> veut dire rue.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Depuis Georges IV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Je puis témoigner de l'effet que produisit cet assassinat sur tous
+les Anglais; l'horreur qu'il inspira fut générale.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> J'ai appris en France, à mon grand regret, que les dignes maîtres
+de Stowe étaient morts, et que depuis le château avait brûlé ainsi que
+tous les chefs-d'oeuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet
+évènement, Stowe appartenait à M. Hope, banquier.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> On m'a assurée qu'un Anglais, ne voyant point de terme à sa
+détention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire bâtir
+une maison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Potocka,
+née Massalska; elle avait épousé en premières noces le prince Charles de
+Ligne, qui fut tué dans les guerres de la révolution; le prince Charles
+était un brave et excellent jeune homme dont la mort a été beaucoup
+pleurée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> M. de Boigne, mort depuis quelques années, était né à Chambéry; il
+a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune à faire
+bâtir dans sa ville natale des hôpitaux et des monumens utiles à ses
+compatriotes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> J'ai peint ces effets d'après nature.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Ce portrait est à Genève chez madame Necker, tante de madame de
+Staël.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Dans le courant de l'année 1808 et de l'année 1809, madame de Staël
+écrivit trois petites lettres qui se rapportent à ce portrait, et qu'on
+nous saura gré de donner ici; la première, datée de Coppet, le 16
+septembre 1808, est adressée à madame Lebrun:
+
+<p>«Je serais vraiment honteuse, Madame, d'être restée si long-temps sans
+vous répondre, si je n'avais pas été si souffrante depuis quelque temps,
+que tout m'était difficile. Je m'en remets à vous pour l'exposition au
+salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque à
+l'original. Quant à la gravure, je m'en charge ici; ce serait trop
+retarder le moment où je posséderai le portrait, et d'ailleurs tous nos
+arrangemens sont faits à cet égard à Genève. Je vais à Vienne passer
+l'hiver; si je pouvais vous y être utile, donnez-moi vos commissions; je
+les ferai très exactement; il est bien juste que je vous rende un peu
+dans le réel de la vie ce que vous avez fait pour moi dans l'idéal.
+Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conservez-moi
+toujours, je vous prie, quelque bienveillance.»</p>
+
+<p>La seconde lettre, datée de Genève, le 9 janvier 1809, est adressée à
+madame Nigris, la fille de madame Lebrun:</p>
+
+<p>«J'ai renoncé, Madame, à la gravure du portrait de madame votre mère;
+c'est trop cher pour une fantaisie, et je viens d'éprouver un procès
+considérable qui m'oblige à des ménagemens de fortune; mais aurez-vous
+la bonté de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par
+madame Lebrun? Mon intention était de lui envoyer mille écus en le
+recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce
+que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mêler, et me négocier,
+à cet égard, ce que je désire. Une négociation qui me serait bien douce
+aussi, c'est celle qui vous amènerait en Suisse cet été. Prosper dit
+qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas séduire par
+cette réunion de tous ses amis? car j'ose me mettre du nombre; en le
+voyant une fois, il m'a semblé que je rencontrais une ancienne
+connaissance. Vous avez eu la bonté d'écrire à mon homme d'affaires, et
+je lui vole le plaisir de vous répondre. Agréez, Madame, mes complimens
+empressés.»</p>
+
+<p>La troisième lettre, datée de Coppet, le 14 juillet 1809, est adressée à
+madame Lebrun:</p>
+
+<p>«J'ai enfin reçu votre magnifique tableau, Madame, et, sans penser à mon
+portrait, j'ai admiré votre ouvrage. Il y a là tout votre talent, et je
+voudrais bien que le mien pût être encouragé par votre exemple; mais
+j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donnés.
+Me permettez-vous de vous envoyer ce mandat payable le 1er de septembre?
+Agréez, Madame, l'assurance des sentimens que je vous ai voués.»</p>
+
+<p>Nous avons sous les yeux une lettre de madame Lebrun à sa fille, madame
+Nigris, datée de Coppet, le 12 septembre; on trouve dans cette lettre
+tout ce que l'amour maternel a de plus tendre; nous nous contenterons
+d'en extraire ce qui se rapporte au voyage en Suisse de madame Lebrun:</p>
+
+<p>«Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines;
+je viens de l'éprouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir
+l'idée des jouissances que j'ai ressenties dans nos courses en Suisse;
+tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous
+ces sites si variés, si pittoresques. Que de choses j'aurai à te dire à
+mon retour! Il me semble avoir vécu dix ans depuis deux mois et demi; ce
+n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont été
+si intéressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fixé ou noté
+les intervalles.»</p>
+
+<p>À la suite de cette lettre de madame Lebrun, nous trouvons un
+<i>post-scriptum</i> de madame de Staël à la même adresse:</p>
+
+<p>«Madame votre mère, Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait
+vraiment plus poétique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver
+bon que je vous remercie de l'intérêt que madame votre mère m'a
+témoigné; c'est à vous qu'elle aime à rapporter ses succès. Si je
+n'étais pas exilée, Madame, je parlerais de mon désir de vous connaître;
+nos amis communs me l'ont inspiré. Dites, je vous prie, à M. de
+Maleteste que je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que je
+me flatte toujours qu'il pense à moi, bien qu'il ne me l'écrive jamais.
+Adieu, Madame, je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mère
+et par ses amis me persuade que nous nous connaissons déjà.»</p>
+
+<p>C'est à Paris que le portrait de madame de Staël fut achevé; madame
+Beaufort d'Hautpoult, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers
+suivans:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p> Je la vois, je l'entends; tes pinceaux créateurs</p>
+<p> Donnent l'ame et la vie et l'esprit aux couleurs;</p>
+<p> Voilà ses yeux brillans d'ardentes étincelles,</p>
+<p> Ces sons mélodieux, ces cordes immortelles,</p>
+<p> Qui de ses chants divins accompagnent les vers,</p>
+<p> Et la toile animée en parfume les airs.</p>
+<p> Je ne sais qui des deux remporte la victoire:</p>
+<p> L'une guide la main, l'autre fixe la gloire,</p>
+<p> Et la même couronne enlace en ce tableau</p>
+<p> Le front inspirateur et l'immortel pinceau.</p>
+<p> Staël offrait à Lebrun un talent digne d'elle;</p>
+<p> Lebrun méritait seule un si parfait modèle;</p>
+<p> L'univers étonné de cet ensemble heureux</p>
+<p> Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux.</p><br>
+<p class="mid">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p>
+</div></div>
+
+
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Depuis ce temps, la maison de Voltaire a été achetée par une
+personne qui en a fait bâtir une plus grande; mais le nouveau
+propriétaire a conservé et soigné celle du philosophe, qu'il laisse voir
+aux étrangers.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Dans mon séjour en Angleterre je vis aussi un manque de respect
+pour Milton. À Richemont, au milieu d'une prairie, se trouvait un arbre
+où l'auteur du <i>Paradis Perdu</i> allait s'asseoir pour écrire; eh bien!
+cet arbre a été coupé.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Dans le séjour prolongé que j'ai fait à Chamouni, j'ai peint toute
+la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers; j'ai peint aussi toute
+la vallée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second
+voyage que j'ai fait en 1809.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> La lettre de M. Raoul Rochette, sur sa course au Rigi, est si
+parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Le seul témoignage de reconnaissance que j'aie pu faire accepter à
+M. et madame Konig, c'est mon portrait à l'huile que je leur ai envoyé
+de Paris. M. Konig est venu à Paris montrer des tableaux de lui en
+transparens; je les ai eus chez moi, et tout le monde en était
+enchanté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> J'ai réfléchi que les effets de la lune auraient détruit celui des
+feux qui ressortissait avec vigueur sur le haut des montagnes où ils
+étaient placés.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Cette tour est la ruine du château d'Unspunnen, que possédait
+Berthold, fondateur de Berne. C'est en mémoire de lui que se donne cette
+fête patriotique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Après la fête, madame de Staël alla se promener avec le duc de
+Montmorency; moi, je m'établis sur la prairie pour peindre le site et
+les masses de groupes. Le comte de Grammont tenait ma boîte au pastel.
+L'aspect de cette fête est peint à l'huile; M. le prince de Talleyrand
+possède ce tableau.
+
+<p>Dans le récit de mes deux voyages en Suisse, je n'ai pu indiquer d'une
+manière complète les paysages que j'ai dessinés d'après nature; j'ai
+fait environ deux cents paysages au pastel.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Je n'en fus pas quitte pour cette fois. Au retour des étrangers en
+1815, il revint des Anglais à Louveciennes; ils me prirent, entre autres
+choses, un superbe coffre de lacque, que j'ai beaucoup regretté, parce
+qu'il m'avait été donné à Pétersbourg par mon ancien ami le comte
+Strogonoff.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> C'est M. Daguet que le Roi chargea de distribuer ses bienfaits aux
+pauvres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Ducis, avant la révolution, avait occupé un emploi dans la maison
+de Monsieur.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> La <i>Sibylle</i> n'a point été vendue à Rosny avec les autres tableaux
+de la duchesse de Berri, parce que, faisant partie de l'héritage du duc,
+elle appartient à son fils.</blockquote>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth
+Vigée-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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