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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:03:36 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (3/3) + +Author: Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun + +Release Date: October 24, 2007 [EBook #23158] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIGÉE-LEBRUN *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, Rénald Lévesque +(HTML version) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced +from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + + SOUVENIRS + DE + MADAME LOUISE-ÉLISABETH + VIGÉE-LEBRUN, + + + DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN, + DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE, + DE PARME ET DE BOLOGNE, + DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON. + + + En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai + le temps passé, qui doublera pour ainsi + dire mon existence. + J.-J. Rousseau. + + + + TOME TROISIÈME + + + + PARIS, + LIBRAIRIE DE H. FOURNIER, + RUE DE SEINE, 14 BIS. + + 1835. + +[Illustration.] + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Paul Ier.--Son caractère.--Incendie à Pergola.--Frogères. M. +d'Autichamp, Koutaisoff, madame Chevalier. + + +Paul était né le 1er octobre 1754, et monta sur le trône le 12 octobre +1796. Ce que j'ai déjà raconté des funérailles de Catherine prouve assez +que le nouvel empereur ne partageait point les regrets de la nation, et +de plus, on sait qu'il décora du cordon de Saint-André Nicolas Zouboff, +qui lui apporta la nouvelle de la mort de sa mère. + +Paul avait beaucoup d'esprit, d'instruction et d'activité; mais la +bizarrerie de son caractère allait jusqu'à la folie. Chez ce malheureux +prince des mouvemens de bonté d'ame succédaient souvent à des mouvemens +de férocité, et sa bienveillance ou sa colère, sa faveur ou son +ressentiment n'étaient jamais que l'effet d'un caprice. Son premier +soin, dès qu'il fut monté sur le trône, fut d'exiler Platon Zouboff en +Sibérie, en lui confisquant la plus grande partie de sa fortune. Fort +peu de temps après, il le rappela, lui rendit tous ses biens, et toute +la cour le vit un jour présenter cet ex-favori aux ambassadeurs de +Géorgie avec la plus grande bienveillance, et le combler de bontés. + +Un soir, je me trouvai à un bal qui se donnait à la cour. Tout le monde, +à l'exception de l'empereur, était masqué, et les hommes et les femmes +en dominos noirs. Il se fit un encombrement à une porte qui donnait d'un +salon dans un autre; un jeune homme pressé de passer, coudoya fortement +une femme, qui se mit à pousser des cris. Paul se retournant aussitôt +vers un de ses aides-de-camp: «Allez, dit-il, conduire ce monsieur à la +forteresse, et vous reviendrez m'assurer qu'il y est bien enfermé.» +L'aide-de-camp ne tarda pas à revenir dire qu'il avait exécuté cet +ordre. «Mais, ajouta-t-il, Votre Majesté saura que ce jeune homme a la +vue excessivement basse: en voici la preuve;» et il montra les lunettes +du prisonnier, qu'il avait apportées. Paul, après avoir essayé les +lunettes, pour se convaincre de la vérité du fait, dit vivement: «Courez +vite le chercher, et menez-le chez ses parens; je ne me coucherai pas +que vous ne soyez venu me dire qu'il est retourné chez lui.» + +La plus légère infraction aux ordres de Paul était punie de l'exil en +Sibérie, ou pour le moins de la prison, en sorte que, ne pouvant prévoir +où vous conduirait la folie jointe à l'arbitraire, on vivait dans des +transes perpétuelles. On en vint bientôt à ne plus oser recevoir du +monde chez soi; si l'on recevait quelques amis, on avait grand soin de +fermer les volets, et pour les jours de bal, il était convenu que l'on +renverrait les voitures. Tout le monde était surveillé pour ses paroles +et pour ses actions, au point que j'entendais dire qu'il n'existait pas +une société qui n'eût son espion. On s'abstenait le plus souvent de +parler de l'empereur, mais je me souviens qu'un jour, étant arrivée dans +un très petit comité, une dame qui ne me connaissait pas et qui venait +de s'enhardir sur ce sujet, s'arrêta tout court en me voyant entrer. La +comtesse Golowin fut obligée de lui dire, pour qu'elle continuât sa +conversation: «Vous pouvez parler sans crainte, c'est madame Lebrun.» +Tout cela paraissait bien dur, après avoir vécu sous Catherine, qui +laissait jouir chacun de la plus entière liberté, sans jamais, il est +vrai, en prononcer le mot. + +Il serait trop long de raconter sur combien de choses futiles Paul +exerçait sa tyrannie. Il avait ordonné, par exemple, que tout le monde +saluât son château, même lorsqu'il en était absent. Il avait défendu de +porter des chapeaux ronds, qu'il regardait comme un signé de +jacobinisme. Des hommes de police avec leur canne faisaient sauter à +terre tous ceux qu'ils rencontraient, au grand dépit des personnes que +leur ignorance exposait à se faire décoiffer ainsi. En revanche, tout le +monde était contraint de porter de la poudre. Dans le temps que parut +cette ordonnance, je faisais le portrait du jeune prince Bariatinski, et +comme je l'avais prié de ne pas me venir poudré, il y avait consenti. Je +le vis arriver un jour, pâle comme la mort. «Qu'avez-vous donc? lui +dis-je.--Je viens de rencontrer l'empereur en venant chez vous, me +répondit-il encore tout tremblant; je n'ai eu que le temps de me jeter +sous une porte cochère, mais j'ai une peur affreuse qu'il ne m'ait +aperçu.» Cette terreur du prince Bariatinski n'avait rien de surprenant; +elle atteignait les personnes de toutes les classes; car aucun habitant +de Pétersbourg n'était sûr le matin de coucher le soir dans son lit. +Pour mon compte, je puis dire avoir éprouvé, sous le règne de Paul, la +plus effroyable peur que j'aie ressentie de mes jours. J'étais allée à +Pergola[1], où je voulais passer la journée, et j'avais avec moi M. de +Rivière, mon cocher, et Pierre, mon bon domestique russe. Tandis que M. +de Rivière se promenait, avec son fusil, pour tuer des oiseaux ou des +lapins (auxquels par parenthèse il ne faisait jamais grand mal), je +restais sur les bords du lac, quand, tout à coup, je vis le feu que l'on +avait allumé pour faire cuire notre dîner, se communiquer aux sapins, et +se propager avec une grande rapidité. Les sapins se touchaient, Pergola +n'est pas loin de Pétersbourg!... Je me mis à pousser des cris +horribles, en rappelant M. de Rivière, et, la frayeur aidant, tous +quatre réunis, nous parvînmes à étouffer l'incendie, non sans nous +brûler cruellement les mains; mais nous pensions à l'empereur, à la +Sibérie, et l'on peut juger que cela nous donnait du courage! + +Je ne saurais m'expliquer la terreur que m'inspirait Paul, qu'en me +rappelant combien cette terreur était générale; car je dois avouer qu'il +ne s'est jamais montré pour moi que bienveillant et poli. Lorsque je le +vis pour la première fois à Pétersbourg, il se souvint de la manière la +plus aimable que je lui avais été présentée à Paris, lorsqu'il y vint +sous le nom de comte du Nord. J'étais bien jeune alors, et tant d'années +s'étaient passées depuis, que je l'avais oublié; mais les princes en +général sont doués de la mémoire des personnes et des noms; c'est pour +eux une grâce d'état. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signalé +son règne, une, à laquelle il était fort pénible de se soumettre, +obligeait les femmes comme les hommes à descendre de voiture sur le +passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il était très fréquent que +l'on rencontrât Paul dans les rues de Pétersbourg, attendu qu'il les +parcourait sans cesse, quelquefois à cheval, avec fort peu de suite, et +souvent en traîneau sans être escorté et sans aucun signe qui pût le +faire reconnaître. Il ne fallait pas moins se soumettre à l'ordre, sous +peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il était +cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout à coup les pieds +dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne +l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier: «Arrêtez! +c'est l'empereur!» mais comme, on m'ouvrait la portière et que j'allais +descendre, lui-même sortit de son traîneau et se précipita pour m'en +empêcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait +pas les étrangères, et surtout madame Lebrun. + +Ce qui peut expliquer comment les meilleurs caprices de Paul ne +rassuraient point pour l'avenir, c'est qu'aucun homme n'était plus +inconstant dans ses goûts et dans ses affections. Au commencement de son +règne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur; plus tard, il l'avait +pris en si grande tendresse, que le portrait du héros français était +dans son sanctuaire et qu'il le montrait à tout le monde. Sa disgrâce ou +sa faveur n'offrait rien de durable; le comte Strogonoff est, je crois, +la seule personne qu'il n'ait point cessé d'aimer et d'estimer. On ne +lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il +se plaisait beaucoup avec un acteur français nommé Frogères, qui n'était +point sans talens, et qui avait de l'esprit. Frogères entrait à toute +heure, dans le cabinet de l'empereur, sans être annoncé; on les voyait +souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras +dessous, causant de littérature française, que Paul aimait beaucoup, +principalement notre théâtre. Cet acteur était souvent admis aux petites +réunions de la cour, et comme il portait à un haut degré le talent de +mystificateur, il se permettait avec les plus grands seigneurs des +mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui, +vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet. +Les grands-ducs eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des mauvaises +plaisanteries de Frogères; aussi, après la mort de Paul, n'avait-il plus +osé reparaître au palais. L'empereur Alexandre, se promenant seul un +jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. «Pourquoi donc +n'êtes-vous pas venu me voir, Frogères? lui dit-il, d'un air +affable.--Sire, répondit Frogères délivré de ses craintes, je ne savais +pas l'adresse de Votre Majesté.» L'empereur rit beaucoup de cette +bouffonnerie, et fit payer avec munificence à l'acteur français un reste +d'appointemens que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas osé demander. + +Après avoir vécu long-temps près de Paul, il était naturel en effet que +Frogères redoutât le ressentiment d'un souverain; car Paul était +vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses +torts à sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu à se plaindre +du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocens avec +les coupables, détestait tous les grands seigneurs, et se plaisait à +humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande +bienveillance pour les étrangers, et surtout pour les Français, et je +dois dire ici qu'on l'a toujours vu accueillir et traiter avec bonté +tous les voyageurs et les émigrés qui venaient de France. Beaucoup de +ces derniers ont reçu de lui de généreux secours. Je citerai entre +autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant à Pétersbourg sans aucunes +ressources, avait imaginé de faire des sabots élastiques tout-à-fait +jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir même chez la +princesse Dolgorouki à plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvés +charmans, et cela, joint à l'intérêt qu'inspirait l'émigré, en fit +commander aussitôt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne +tardèrent pas à arriver sous les yeux de l'empereur, qui, dès qu'il +apprit le nom de l'ouvrier, le fit venir et lui donna une très belle +place. Par malheur, c'était une place de confiance; les Russes s'en +trouvèrent tellement offensés, que Paul ne put y laisser long-temps le +comte d'Autichamp; mais il l'en dédommagea de manière à le mettre à +l'abri du besoin. + +Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais fréquemment, me rendaient, +je l'avoue, plus indulgente pour l'empereur que ne pouvaient l'être les +Russes, dont le repos était sans cesse troublé par les bizarres caprices +d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une idée +des craintes, du mécontentement et des murmures secrets de cette cour, +que j'avais vue naguère si calme et si joyeuse. On peut dire avec vérité +que tant qu'a régné Paul, la terreur était à l'ordre du jour. + +Comme on ne saurait tourmenter ses semblables sans être tourmenté +soi-même, Paul était bien loin de vivre heureux. Il avait pour idée fixe +qu'il mourrait assassiné, soit par le fer, soit par le poison, et ce +fait, qui est certain, prouve encore combien il régnait d'incohérence +dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait +parcourir seul les rues de Pétersbourg, à toute heure de jour et de +nuit, il prenait la précaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa +chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret +intérieur de son appartement. Le tout était surveillé par son fidèle +Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi à Paris +et ne quittait point sa personne. Ce Koutaisoff avait pour l'empereur un +dévouement sans borne, que rien ne put jamais altérer, pas même la +jalousie; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa maîtresse, +la plus jolie actrice du théâtre de Pétersbourg. Cette femme se nommait +madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succès dans les opéras +comiques. Sa figure et sa voix étaient charmantes, et elle chantait avec +infiniment de grâce et d'expression. Koutaisoff l'aimait passionnément, +lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans +un tel désespoir, qu'il en perdit presque la raison, et son service en +souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible +circonstance. + +Paul était excessivement laid. Un nez camard et une fort grande bouche, +garnie de dents très longues, le faisaient ressembler à une tête de +mort. Ses yeux étaient plus qu'animés, quoique souvent son regard eût de +la douceur. Il n'était ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et bien que +toute sa personne ne manquât point d'une sorte d'élégance, il faut +avouer que son visage prêtait infiniment à la caricature. Aussi, quelque +fût le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez +grand nombre. Une entre autres le représentait tenant un papier dans +chacune de ses mains. Sur l'un on lisait: _ordre_; sur l'autre: +_contre-ordre_, et sur son front: _désordre_. Rien qu'en parlant de +cette caricature, j'éprouve encore un petit frémissement; car on sent +bien qu'il y allait de la vie, non seulement pour celui qui l'avait +faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'étaient procurée. + +Tout ce qu'on vient de lire n'empêchait point que Pétersbourg ne fût +alors pour un artiste un séjour aussi utile qu'agréable. L'empereur Paul +aimait et protégeait les arts. Grand amateur de la littérature +française, il attirait et retenait par ses générosités les acteurs +auxquels il devait le plaisir de voir représenter nos chefs-d'oeuvre, et +l'on ne pouvait posséder un talent en musique ou en peinture sans être +assuré de sa bienveillance. Doyen, l'ami de mon père, et le peintre +d'histoire dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, se vit distingué par +Paul comme il l'avait été par Catherine. Quoique fort âgé alors, Doyen +avait conservé une manière de vivre si simple et si frugale, qu'il +n'avait accepté qu'une partie des offres généreuses de l'impératrice; +l'empereur lui continua les mêmes bontés et lui commanda un plafond pour +le nouveau palais de Saint-Michel qui n'était pas encore meublé. Le +salon, dans lequel Doyen travaillait, était fort près de l'Ermitage; +Paul et toute la cour le traversait pour aller à la messe, et il était +fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrêtât pas à causer plus ou +moins de temps avec le peintre, d'une manière tout-à-fait aimable. Ceci +me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de +Doyen et lui dit: «Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire une légère +observation: vous peignez les Heures qui dansent autour du char du +Soleil; j'en vois une là, plus éloignée, qui est plus petite que les +autres; cependant les heures sont toutes égales.--Monsieur, lui répondit +Doyen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais +celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure.» L'observateur fit un +signe d'approbation, et s'éloigna très content de lui-même. + +Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix +du plafond avant qu'il fût terminé, remit à Doyen un billet de banque +d'une somme considérable que je ne me rappelle plus; mais ce billet +était enveloppé d'un papier sur lequel Paul avait écrit de sa main:_ +Voici pour acheter des couleurs; quant à l'huile, il en reste encore +beaucoup dans la lampe_. + +Si l'ancien ami de mon père était satisfait de son sort à Pétersbourg, +je n'étais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relâche +depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je perdais deux +heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui désiraient visiter +mon atelier, au nombre desquelles se trouvèrent plusieurs fois les +grands-ducs et les grandes-duchesses. Outre les tableaux dont j'ai déjà +parlé, et les portraits qui se succédaient sans cesse, j'avais fait +venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette (celui +dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu), et l'intérêt +général qu'il excitait, me procurait une douce jouissance. Le prince de +Condé, alors à Pétersbourg, étant venu le voir, ne prononça pas une +parole, il fondit en larmes. + +Sous le rapport des agrémens de la société, Pétersbourg ne laissait rien +à désirer. On aurait pu d'ailleurs se croire à Paris, tant il se +trouvait de Français dans les réunions. C'est là que je revis le duc de +Richelieu et le comte de Langeron; à la vérité ils ne séjournaient pas, +le premier étant gouverneur d'Odessa, et le second toujours sur les +chemins pour des inspections militaires; mais il n'en était pas de même +d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance +avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Outre que +cette jeune femme était très jolie et très bien faite, on remarquait en +elle un charme qui tenait à son extrême bonté. Je la voyais fort souvent +à Pétersbourg aussi bien qu'à Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour, +allant dîner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pas rare en +Russie, mais qui m'effraya extrêmement. M. Ducrest était venu me +chercher en traîneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front +tout-à-fait gelé. Je m'écriais dans ma terreur: «Je ne pourrai plus +penser! je ne pourrai plus peindre!» M. Ducrest se hâta de me faire +entrer dans une boutique où l'on me frotta le front avec de la neige, et +ce remède, que tous les Russes emploient en pareil cas, fit cesser +aussitôt la cause de mon désespoir. + +Mes amis français ne me faisaient pas négliger les habitans du pays qui +me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes +relations avec les familles russes. Outre tant de personnes dont j'ai +déjà parlé, je voyais souvent M. Dimidoff, le plus riche particulier de +la Russie. Son père lui avait laissé en héritage des mines de fer et de +mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au +gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son énorme richesse +fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue +d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur +union fut fort douce. Quoique sa femme eût du charme et de la grâce dans +toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais amoureux, mais elle +n'en vécut pas moins très heureuse avec lui. Ils n'ont laissé que deux +fils, dont l'un vit le plus souvent à Paris, et, comme son père, est +grand amateur de peinture. + + + + +CHAPITRE II. + +Portrait de l'impératrice Marie.--Les grands-ducs.--Le grand +archimandrite.--Fête à Péterhoff.--Le roi de Pologne.--Sa mort.--Joseph +Poniatowski. + + +L'empereur m'avait commandé de faire le portrait de l'impératrice sa +femme, que je représentai en pied, portant un costume de cour et une +couronne de diamans sur la tête. Je n'aime point à peindre des diamans, +le pinceau ne saurait en rendre l'éclat. Toutefois, en faisant pour fond +un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux +dont j'avais besoin pour faire ressortir la couronne, je parvins à la +faire briller autant que possible. Lorsque je fis venir ce tableau chez +moi pour terminer les accessoires, on voulut me prêter avec l'habit de +cour tous les diamans qui l'ornaient; mais il y en avait pour une somme +si considérable, que je refusai cette marque de confiance, qui m'aurait +fait vivre dans l'inquiétude; je préférai les peindre au palais, où je +fis reporter mon tableau. + +L'impératrice Marie était une fort belle femme; et son embonpoint lui +conservait de la fraîcheur. Elle avait une taille élevée, pleine de +noblesse, et de superbes cheveux blonds. Je me souviens de l'avoir vue +dans un grand bal, ses beaux cheveux bouclés retombant de chaque côté +sur ses épaules, et le dessus de la tête couronné de diamans. Cette +grande et belle personne s'élevait majestueusement près de Paul qui lui +donnait le bras, ce qui formait un contraste frappant. Le plus beau +caractère se joignait à tant de beauté: l'impératrice Marie était +vraiment la femme de l'Évangile, et ses vertus étaient si bien connues, +qu'elle offre peut-être le seul exemple d'une femme que la calomnie +n'osa jamais attaquer. J'avoue que j'étais fière de me trouver honorée +de ses bontés, et que j'attachais un grand prix à la bienveillance +qu'elle me témoignait en toute occasion. + +Nos séances avaient lieu aussitôt après le dîner de la cour, en sorte +que l'empereur et ses deux fils, Alexandre et Constantin, y assistaient +habituellement. Ceci ne me causait aucune gêne, attendu que l'empereur, +le seul qui aurait pu m'intimider, était fort aimable pour moi. Un jour +que l'on vint servir le café comme j'étais déjà à mon chevalet, il m'en +apporta lui-même une tasse, puis il attendit que je l'eusse bue pour la +reprendre et la reporter. Il est vrai qu'une autre fois il me rendit +témoin d'une scène assez burlesque. Je faisais placer un paravent +derrière l'impératrice, pour me donner un fond tranquille. Dans un +moment de repos, Paul se mit à faire mille gambades, absolument comme un +singe; grattant le paravent et faisant mine de l'escalader. Ce jeu dura +long-temps. Alexandre et Constantin me paraissaient souffrir de voir +leur père faire des tours aussi grotesques, devant une étrangère, et +moi-même j'étais mal à l'aise pour lui. + +Pendant l'une des séances, l'impératrice fit venir ses deux plus jeunes +fils, le grand-duc Nicolas et le grand-duc Michel. Je n'ai jamais vu un +plus bel enfant que le grand-duc Nicolas[2]. Je pourrais encore, je +crois, le peindre de mémoire aujourd'hui, tant j'admirai ce charmant +visage qui avait tous les caractères de la beauté grecque. + +Je conserve de même le souvenir d'un type de beauté, dans un tout autre +genre, puisqu'il s'agit d'un vieillard. Quoique l'empereur soit en +Russie le chef suprême de la religion aussi bien que celui de +l'administration et de l'armée, le pouvoir religieux est exercé sous lui +par le premier pope, que l'on appelle _le grand archimandrite_, et qui +est à peu près pour les Russes ce que le pape est pour nous. Depuis que +j'habitais Pétersbourg, j'avais souvent entendu parler du mérite et des +vertus de celui qui remplissait alors cette fonction, et un jour, +plusieurs personnes de ma connaissance, qui allaient le voir, m'ayant +proposé de me mener avec elles, j'acceptai l'offre avec empressement. De +ma vie je ne me suis trouvée en présence d'un homme dont l'aspect m'ait +autant imposé. Sa taille était grande et majestueuse; son beau visage, +dont tous les traits avaient une régularité parfaite, offrait à la fois +une expression de douceur et de dignité qu'on ne saurait peindre, et une +longue barbe blanche, qui tombait plus bas que la poitrine, ajoutait +encore au caractère vénérable de cette superbe tête. Son costume était +simple et noble. Il portait une longue robe blanche, coupée du haut en +bas sur le devant par une large bande d'étoffe noire, sur laquelle +ressortait admirablement la blancheur de sa barbe, et sa démarche, ses +gestes, son regard, enfin tout en lui imprimait le respect dès le +premier abord. + +Le grand archimandrite en effet était un homme supérieur. Il avait +beaucoup d'esprit, une prodigieuse instruction; il parlait plusieurs +langues, et en outre, ses vertus et sa bonté le faisaient chérir de tous +ceux qui l'approchaient. La gravité de son état ne l'avait jamais +empêché de se montrer aimable et gracieux avec le grand monde. Un jour, +une des princesses Galitzin, qui était fort belle, l'ayant aperçu dans +un jardin, courut se jeter à genoux devant lui. Le vieillard aussitôt +cueillit une rose avec laquelle il lui donna sa bénédiction. Un de mes +regrets, en quittant Pétersbourg, était celui de n'avoir point fait le +portrait de l'archimandrite; car je ne crois pas qu'un peintre puisse +rencontrer un plus beau modèle. + +À l'époque dont je viens de parler, je vis célébrer à Péterhoff la fête +de l'impératrice Marie, avec une grande magnificence. Il est vrai de +dire que le lieu y prêtait beaucoup. Ce parc immense, ces belles eaux, +ces superbes allées, dont une, entre autres, bordée d'arbres énormes, +encadre la mer couverte de vaisseaux; toutes ces grandes beautés +naturelles dont l'art a si admirablement bien tiré parti, font de +Péterhoff un séjour qui tient de la féerie. Il faisait le plus beau +temps du monde, et lorsque j'arrivai vers midi, je trouvai le parc +rempli d'une foule immense. Les hommes et les femmes étaient costumés +comme pour un bal de carnaval; mais personne n'avait de masque, à +l'exception de l'empereur, qui était en domino rose. La cour se +distinguait par la richesse et la diversité de ses costumes. Chacun +ayant lutté de magnificence aussi bien que d'originalité, je n'ai jamais +vu réunis tant de manteaux brodés d'or, tant de diamans et tant de +plumes. + +De distance en distance, des musiciens que l'on ne voyait point, +charmaient l'oreille par les sons de cette ravissante musique de cors, +que l'on n'entend qu'en Russie. Toutes les eaux jouaient, les eaux de +Péterhoff sont magnifiques; je me souviens principalement d'une nappe +d'eau prodigieuse, qui s'élance d'un énorme rocher dans un canal, de +telle sorte qu'elle forme une large voûte sous laquelle on passait sans +être mouillé. Lorsque le soir on illumina le château, le parc et les +vaisseaux, on n'oublia point ce rocher, et c'est alors que l'effet +devint vraiment magique; car il était impossible d'apercevoir les +lampions dont la lumière brillantait sur cette immense voûte d'eau +limpide qui retombait avec un bruit effrayant dans le canal. Le souvenir +de cette journée m'est toujours resté, comme celui de la plus belle fête +que puisse donner un souverain. + +Ce dernier mot me conduit à parler d'un homme que j'ai vu fréquemment, +pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, et qui, après avoir porté la +couronne, vivait alors à Pétersbourg en simple particulier. C'est +Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne. Dans ma première jeunesse +j'avais entendu parler de ce prince, qui n'était pas encore monté sur le +trône, par plusieurs personnes qui le voyaient chez madame Geoffrin où +il allait souvent dîner. Tous ceux qui s'étaient trouvés avec lui à +cette époque, faisaient l'éloge de son amabilité et de sa beauté. Pour +son bonheur ou pour son malheur (il est difficile d'en décider), il fit +un voyage à Pétersbourg, durant lequel Catherine s'éprit du beau +Polonais, au point que, lorsqu'elle fut en possession du trône, elle +l'aida de tout son pouvoir pour le faire roi de Pologne, et Poniatowski +fut couronné le 7 septembre 1764. Il faut croire que l'amour chez une +souveraine cède aisément à l'ambition, puisque l'on a vu cette même +Catherine détruire bientôt son ouvrage, et renverser le monarque qu'elle +avait si vivement protégé. La perte de la Pologne une fois décidée, +Replin et Stakelberg, ambassadeurs russes, régnèrent de fait sur ce +malheureux royaume, jusqu'au jour où il cessa d'exister. Leur cour était +plus nombreuse que celle du prince qu'ils ne craignaient pas d'insulter +sans cesse, et qui ne conservait que le titre de roi. + +Poniatowski était aimable et bon, fort brave, mais peut-être manquait-il +de l'énergie nécessaire pour contenir l'esprit de rébellion qui régnait +dans ses États. Il fit tout pour se rendre agréable à la noblesse et au +peuple, il y parvint même en partie; toutefois il existait tant +d'élémens de désordre à l'intérieur, joints au plan formé par les trois +grandes puissances environnantes pour s'emparer de la Pologne, que son +triomphe eût été un miracle. Aussi le vit-on succomber et se retirer à +Grodno, où il vivait d'une pension que lui faisaient la Russie, la +Prusse et l'Autriche, qui venaient de se partager son royaume. + +L'empereur Paul, après la mort de Catherine, invita Stanislas +Poniatowski à venir à Pétersbourg pour assister à son couronnement. +Pendant toute la cérémonie, qui fut très longue, on laissa l'ex-roi +debout, ce qui, vu son âge avancé, fit peine à toutes les personnes qui +étaient présentes. Paul, à la vérité, se montra plus aimable avec lui en +l'engageant à rester à Pétersbourg, où il le logea dans le palais de +marbre que l'on voit sur le beau quai de la Néva. Ce qui produisait un +singulier rapprochement, c'est que ce palais se trouve situé presque en +face de la forteresse où Catherine est enterrée. + +Le roi de Pologne, au reste, était fort convenablement logé. Il s'était +fait une société agréable, composée en grande partie de Français, +auxquels il joignait quelques autres étrangers qu'il avait distingués. +Il eut l'extrême bonté de me rechercher, de m'inviter à ses réunions +intimes, et il m'appelait _sa bonne amie_, comme faisait à Vienne le +prince Kaunitz. Rien ne me touchait autant que de l'entendre me répéter +souvent qu'il aurait été heureux que j'eusse été à Varsovie lorsqu'il +était encore roi; je savais en effet qu'à cette époque, quelqu'un lui +disant que j'irais en Pologne, il répondit qu'il me traiterait avec la +plus grande distinction; mais tout retour sur le passé me semblait +devoir être pénible pour lui. + +Stanislas Poniatowski était grand. Son beau visage exprimait la douceur +et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant, et sa marche +avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un +charme tout particulier, possédant à un haut degré l'amour et la +connaissance des lettres. Il aimait les arts avec tant de passion, qu'à +Varsovie, lorsqu'il était roi, il allait sans cesse visiter les artistes +supérieurs. + +Sa bonté était vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reçu +moi-même une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il +m'arrive, lorsque je suis à peindre, de ne plus voir dans le monde que +mon modèle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout-à-fait grossière pour +ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'étais +occupée à finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant +entendu le bruit de plusieurs chevaux à ma porte, je me doutais bien que +c'était lui qui me rendait une visite; mais j'étais tellement absorbée +dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et à tel point, qu'à +l'instant où il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: «Je n'y suis pas.» +Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitté +ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de +faire, je me le reprochai si vivement, que le soir même j'allai chez le +roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. «Comme +vous m'avez reçu ce matin!» me dit-il dès qu'il m'aperçut. Puis il +ajouta de suite: «Je comprends parfaitement que lorsqu'on dérange un +artiste bien occupé, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que +je ne vous en veux point du tout.» Et il me força à rester à souper, où +il ne fut plus question de mes torts. + +Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord +Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivière +y étaient aussi très fidèles. Nous préférions tous trois ces réunions +intimes aux grandes cohues; car, après le souper, il s'établissait +constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par +une foule d'anecdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à +l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que +j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout +me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur +l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le +bras: «Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup?--Pourquoi cela? me +répondit-on, il paraissait être à merveille; il vient de causer comme à +l'ordinaire.--J'ai le malheur d'être bonne physionomiste[3], repris-je, +j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra +bientôt.» Hélas! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut +frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra +dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort +sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent tous ceux qui +avaient connu le roi de Pologne. + +Stanislas Poniatowski ne s'était jamais marié; il avait une nièce et +deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est +bien connu par ses talens et par l'extrême bravoure qui l'ont fait +surnommer _le Bayard polonais_. À l'époque où je l'ai connu à +Pétersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son +front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement +beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la +douceur et la noblesse d'ame. Il venait de déployer une si prodigieuse +valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières +guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand +capitaine, et je m'étonnais en le voyant qu'on pût avoir acquis si jeune +une si haute réputation. Chacun enviait à Pétersbourg la joie de le +recevoir et de le fêter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je +fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait +par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son +caractère: «Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire +peindre par madame Lebrun.» + +Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pouvais +d'abord le reconnaître, tant il était changé. Il portait en outre une +vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa +renommée s'était accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir +perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre +d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était +devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les +campagnes de 1812 et 1813, et quel événement funeste vint mettre un +terme à cette noble carrière[4]. + +Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière; il +était grand, sec et froid. Je l'ai très peu vu à Pétersbourg, je me +souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la +comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait +pourtant de grandes prétentions à se connaître en peinture, et se +laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait très +bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphaël, +ce qui lui donnait un souverain mépris pour l'école française. + +La nièce du roi de Pologne, madame Ménicheck, m'a constamment témoigné +de l'obligeance, et je l'ai revue à Paris avec un grand plaisir. Elle me +fit faire à Pétersbourg le portrait de sa fille[5], alors très enfant, +que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de +Pologne, costumé à la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet +aimable prince, je l'ai gardé pour moi. + + + + +CHAPITRE III. + +Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.--Ma fille, Chagrins que me +causa son mariage.--La comtesse Czernicheff.--Je pars pour Moscou. + + +Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapportés de mes voyages est +celui de ma réception comme membre de l'Académie de Pétersbourg. Je fus +prévenue du jour fixé pour me recevoir[6] par le comte de Strogonoff, +alors directeur des beaux-arts. Je m'étais fait faire l'uniforme de +l'Académie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune, +chapeau et plumes noirs. À une heure j'arrivai dans un salon qui +précédait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperçus de loin le +comte Strogonoff, établi à une table. On vint m'inviter à me rendre près +de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie où +l'on avait dressé de chaque côté des gradins, qui étaient tout couverts +de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette +foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la +salle sans éprouver une trop grande émotion. Le comte m'adressa un petit +discours très flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le +diplôme qui me nommait membre de l'Académie. Tout le monde alors +applaudit d'une telle force que j'en fus touchée jusqu'aux larmes, et je +n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes +qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser +cette galerie remplie de monde. «Il faut croire, répondis-je sans +feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on +allait me témoigner.» + +Je fis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Pétersbourg; je m'y +représentai peignant, et ma palette à la main. + +En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer +l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui +sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à +Pétersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes détails. + +Ma fille avait atteint l'âge de dix-sept ans. Elle était charmante sous +tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'esprit, +son nez retroussé, sa jolie bouche, de très belles dents, une fraîcheur +éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa +taille n'était pas très élevée, mais svelte, sans être dépourvue +d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne, +quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son +esprit. Sa mémoire était prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans +ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait +une voix charmante et chantait l'italien à merveille; car à Naples et à +Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi +que des maîtres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur +le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout, +c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je +ne saurais dire à quel point j'étais heureuse et fière de tous les +avantages qu'elle réunissait. + +Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma +vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême +ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: «Vous aimez si +follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez,» je répondais: +«Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde?» En effet, les +personnes les plus distinguées de Pétersbourg l'appréciaient et la +recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des +succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que je n'avais jamais +joui des miens. + +Comme il était très rare que je pusse quitter mon atelier le matin, +j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse +Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui +l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées +chez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris, +le secrétaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris était assez bien de +visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talens, il +dessinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières, +son regard mélancolique, et même sa pâleur un peu jaune, lui donnaient +un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle +en devint éprise. Aussitôt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue +pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon +chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse +que m'était l'idée de donner ma fille, mon unique enfant, à un homme +sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce +qu'était ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres +m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je +pusse me décider à prendre aucun engagement. + +Je m'efforçais en vain de faire comprendre à ma fille combien, sous tous +les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse; sa +tête était trop exaltée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma +tendresse et à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui +avaient résolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens +pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma fille +et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu à cet +enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point +d'argent[7], et la famille qui le protégeait n'en avait pas trop pour +elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais: «Je lui dirai +que les mères ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous +les empereurs du monde.» Une chose inconcevable, c'est que la cabale +montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution, +que l'on me parlait déjà de la dot. Comme on me croyait fort riche, je +me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour +ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais: car +on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma +poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps +venait de m'être enlevée sur la banque de Venise. + +J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la +cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une +douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me +retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait déjà eu le +grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement +emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon +amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste +influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba +tout-à-fait malade. Alors il fallut bien céder, et j'écrivis à M. Lebrun +pour qu'il envoyât son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait +de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont +les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à +moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter. +J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette +chère enfant, nous devions tout sacrifier à son bonheur. + +Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rétablir; mais +hélas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son +père ayant beaucoup tardé, attendu la distance, on lui persuada que je +n'avais écrit à M. Lebrun que pour l'empêcher de consentir à ce qu'elle +appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement; néanmoins je +récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je +les lui donnai pour qu'elle les mît elle-même à la poste. Une si grande +condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper; fidèle à la +méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un +jour: «Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d'autres +en sens contraire.» Je restai stupéfaite et le coeur navré, lorsqu'à +l'instant même le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui +donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait +alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais, +pour que l'on juge à quel point ces méchans m'avaient aliéné le coeur de +ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus +légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant +et tous mes désirs et toutes mes répugnances. + +Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma +fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet +entouré de fort beaux diamans, sur lequel était le portrait de son père, +et je plaçai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits à +Pétersbourg) chez le banquier Livio. + +Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans +exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez +elle, je lui dis: «Tu es bien heureuse j'espère, maintenant que tu l'as +épousé?» M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et +comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande +houppelande. Elle me répondit: «Je t'avoue que cette robe fourrée me +désenchante; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure +pareille?» Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour +s'envolât[8]. + +Quant à moi, tout le charme de ma vie me semblait détruit sans retour. +Je ne retrouvais plus le même plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu +sait combien je l'aimais encore malgré tous ses torts. Les mères seules +me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la +petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie, +personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage +tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que +pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à +moi-même. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablît sans +rester marquée le moins du monde. Je résolus, alors de partir pour +Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter +Pétersbourg où je venais de souffrir au point que ma santé en était +altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels +cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de +là; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de +leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte +Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur, +j'avais été trop sensible. J'ai toujours conservé cette lettre, et je la +donne ici. + +«Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de +coupable qui ne puisse fléchir votre indulgence! voilà ce qui me ramène +à vous. Oui, madame, je l'avoue, emporté par ma vivacité je vous ai +accusée de mille torts, j'ai osé même vous les reprocher avec assez +d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre +tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple à toutes les +mères, me font rougir moi-même sur les soupçons honteux que j'ai osé +former contre vous. Je m'avoue coupable à vos yeux! je réclame votre +pardon, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas de venir me +l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien +de l'impatience. Continuez, madame, à faire le bonheur de votre aimable +enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le +payeront au centuple, et s'ils étaient jamais assez ingrats pour oublier +ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que +vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts, +de grâce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de +Rivière, je lui dois également une réparation, et j'aime à payer mes +dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de réparer mes torts, +que de désir de vous convaincre de toute mon estime. + +«C. G. CZERNICHEFF.» + +Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je +ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin +je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me +plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus +chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils, +au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis +qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était +voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère. + +Tant de chagrins à la fois finirent par altérer ma santé. Pour la +rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction, +en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je +faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes, +et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800. + + + + +CHAPITRE IV. + +Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse +Tufakin.--La maréchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite +à une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je +retourne à Pétersbourg. + + +Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que +celle qui m'attendait sur la route de Pétersbourg à Moscou. Les chemins +que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne +l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui +les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus +fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent +le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié +embouchée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais +rendre l'ame à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce +supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de +Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on +m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus +grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai +une chambre. À peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais +quelle odeur méphytique qui me tournait le coeur. Le maître de l'auberge, +que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre +à me donner, je me résigne; mais bientôt, croyant remarquer que cette +odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la +chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. «Ah! me +répond-il tranquillement, c'est que derrière cette porte il y a un homme +mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent.» Je ne demande +pas d'autres détails; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma +voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma +route jusqu'à Moscou. + +Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était +encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de +hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes +continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne +pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous +les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste +toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis +condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus +trouver le chemin bien long. + +Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer +dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins[9], tant l'aspect de +Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je +point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés, +surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais, +situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des +villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le +voir. + +Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me +prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour +qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me +promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes +fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait +mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures +du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme +troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor, +venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce +salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce +genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si +pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le +palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet +usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui +n'était point la mienne, et de chercher un autre logement. + +Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de +mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée, +qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle +pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour +sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce +qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où +j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une +jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais +comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je +refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir +sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune +personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai +donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais +trouver du calme, puisque je devais y loger seule. + +Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la +ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car +durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu, +ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit +admirables. + +Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville, +et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment +surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très +belle architecture, de couvens, d'églises[10], entremêlés de sites +agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité +champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au +voyageur, toujours avide d'originalité. + +La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le +commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul +quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est +dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom, +l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la +ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle. +Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais +son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce +monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche +d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit +n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans +l'église[11]. + +Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans +toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le +jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y +porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes +de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut +entendre de très loin. + +Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des +bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes; +seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent +rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par +le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la +bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les +maladies de poitrine ni les rhumatismes. + +Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve +toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il +est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce +qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes +dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été +en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau. + +J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour +ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des +autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la +noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. +Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où +se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une +galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener +les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands +salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis +allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies +personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau +bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient +presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume +antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le +bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en +cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs +manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient +ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne +pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils +embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les +unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était +une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son +visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression +extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son +portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que +j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas +à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept +ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise +sur des nuages[12]. + +La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou. +J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui +était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de +bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait +de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte +Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff, +de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six +portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de +Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui +était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me +coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison +de tous ces ouvrages. + +Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait +prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été +habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais +autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les +poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse +forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement +gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une +petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais +totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au +risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus +réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner +ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a +éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à +peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout +l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien +de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où +venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin, +je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit +que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les +tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la +crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je +visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je +donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur, +devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le +faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au +point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus +grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où +j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de +plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais +exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de +prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient +beaucoup. + +Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis +que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable. +Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente +madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez +elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme +me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir. + +Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest +reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises, +toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée, +qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais +extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff[13], avec cette +obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me +prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et +j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait +tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant +rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés, +me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je +suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ. + +Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à +Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais +magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus +somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin[14], que j'avais +connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il +apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner +avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous +arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence +royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au +dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans +la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du +maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin +nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en +élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis, +était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases +de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles +d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne +d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous +traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité +d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce +qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à +table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos +têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai +déjà parlé plusieurs fois. + +La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui +l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans +son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe +oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un +excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans +aucune morgue avec ses inférieurs. + +Je dînai aussi chez un prince Galitzin[15], que ses manières affables et +polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se +mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante +personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins +plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que +j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce +festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir, +avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui +contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de +tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance +retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les +honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se +bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à +m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne +pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est _Fiché_.» + +Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je +crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de +Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes +à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides +et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à +argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever +les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune +conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des +mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se +passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais +prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une +indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore. + +Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un +accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais +pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise; +une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque +temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que +cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot +d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je +la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui +éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par +politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais +comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français +qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une +heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette +pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue. + +À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette +ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il +pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes, +tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas, +attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient +un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et +auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres. +Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles +achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère; +la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il +était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci +me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence +extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution. +Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on +dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres, +comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître; +j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la +neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon; +et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.» + +Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été +employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme +secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au +département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les +sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu +abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa +voiture; il répondait alors à leurs demandes: _Je l'oublierai_, et s'il +s'agissait d'une pétition: _Je la perdrai_. + +Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de +la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une +facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne +la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de +rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent +oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci, +après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui +demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il +tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans +hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement +satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les +yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko +allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des +complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé. + +Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du +prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à +Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre, +que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues +dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses +connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus; +il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son +instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais +sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement +simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il +possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les +plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire +était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une +anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et +sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de +citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour +le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les +villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme +s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la +Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses +monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands +détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à +Paris!» + +Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que +je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans +cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma +chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos, +et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution +de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais +quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un +redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une +lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de +mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie. + +«Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me +plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous +intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon +coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans +égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point +rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire +qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien +trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes +efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées +sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se +reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent. + +«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et +pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma +vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié +sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une +faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand +misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me +tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai +d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte +avant peu les aller chercher. + +«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous +vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à +Moscou.» + +Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et +je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait +de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout +le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la +veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au +rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer, +sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un +manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse +passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il +n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames +libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour +un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me +supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de +toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il +me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au +moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande +me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma +santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire. + +Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la +confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de +retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient +pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du +complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort; +car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut +éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau +impraticables. + + + + +CHAPITRE V. + +Mort de Paul.--Joie des Russes.--Détails de l'assassinat.--L'empereur +Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impératrice +Élizabeth.--Je quitte la Russie. + + +C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que +j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une +quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les +différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux +il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma +voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une +rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en +fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me +procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit +ou neuf heures du matin. + +Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on +dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma +connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en +s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les +maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince +excitait l'allégresse publique. + +Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de +personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le +jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des +conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé, +disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la +méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à +ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par +ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à +la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur; +Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre. +«Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous +perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.» +Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna +pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui +devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen +et ses complices crurent devoir aller plus loin. + +Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était +Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de +faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans +la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à +la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux +fut tué[16]; mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux +qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très +vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent +enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous +aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il +expira. + +Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui +pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour +entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la +confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de +déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur; +une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les +fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne +réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui +dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser. +S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de +gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait +descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il +avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de +se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui +borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa +femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui +séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il +voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les +assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son +fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui +l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour +madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête, +négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus +les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il +l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il +pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son +régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du +crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été +trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut +bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son +remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que +pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et +fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade. + +Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu +s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du +complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que +le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky, +tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en +disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son +corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un +lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible, +attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve, +allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y +amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors, +que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?» + +La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance +de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif +que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les +plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se +passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité +avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner +l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont +l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de +l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la +famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur +causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez +sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais +de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec +magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois +toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau +aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh +bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte +Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est +une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui +serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la +vérité.» + +L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff +me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul +lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que +sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut +faire ses paquets.» + +J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à +la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le +prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous +avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre +était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu +de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en +politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh +bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun +de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du +meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes +qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne +voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme +Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les +rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère, +qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous! +retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!» +Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet +accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai +point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité +était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à +l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son +fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en +disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla +à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques +de respect et de tendresse. + +Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant +qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si +grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour: +elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth. + +La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop +souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur +de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection; +Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort +enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta +tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier, +cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au +théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un +magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château, +quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât +la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans +la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla, +et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs +personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la +quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix +énorme. + +S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut +autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent +dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés +à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la +Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect, +l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme +allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu, +d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin +d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en +le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une +grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à +Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient +présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus +touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de +toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une +couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de +beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme +était à son comble. + +Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer +l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée: +il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on +l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de +regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment +j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui +répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans +cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux +chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il +comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses +flatteuses, il me quitta. + +Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de +l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son +portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une +foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des +copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le +portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance +m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances +physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore +tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma +santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le +portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de +l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à +faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin[17], si je me +voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux +devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais +des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad. + +Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si +heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser +aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma +fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir +entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait +cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de +jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment +je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma +fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien +malade? il vous est facile d'en deviner la cause.» + +D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses +Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné +tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que +la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte, +dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si +grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à +peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas, +cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait +fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait +bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle +était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je +demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je +me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs +Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant +que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui +m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me +répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le +remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous, +l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois +l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à +cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous; +conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une +bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne +trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma +reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai +l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et +M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous +en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me +fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de +revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que +je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la +crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de +l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas +tout-à-fait pardonné. + +Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt +si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec +quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les +frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur +mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si +longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est +dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point +revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde +patrie. + + + + +CHAPITRE VI. + +Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de +Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville. + + +Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture, +n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort +avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui +désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un +domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à +chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M. +de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand +secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous +trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire +obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que +je suivais la grande route. + +Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais +laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de +maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit +la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait +pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de +l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie +est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les +têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats +tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand +maître. + +Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la +ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on +n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il +s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite +avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades +qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un +bruit épouvantable. + +Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans +de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement +affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant +augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des +terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On +entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux +désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était +impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle +affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible, +lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre, +disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en +étaient encore émus. + +J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien +pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port +est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la +polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du +peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je +n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai +d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais +j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en +sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que +pour voir nos princes. + +L'état de notre esprit et de notre santé influe si fort sur les objets +qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec +quelle gaieté j'avais fait, en allant à Pétersbourg, le chemin que je +venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de +la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes, +d'énormes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchâtres se détachent +si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces +beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination +calme et heureuse animait tout cela par mille idées riantes ou +poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortége, dans +les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en +avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma +route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses +joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dépeuplé ce beau pays, +que je regardais à peine. + +Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jusqu'à Berlin était de +beaucoup le plus pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à +Koenigsberg. En partant de Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais +nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir +l'impératrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre +route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me +mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espèces de +cabanes où l'on ne trouvait point de lits et rien à manger, en sorte que +le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la +soupe que l'on me donnait était faite sans viande, avec du mauvais +beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il était si maigre +et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parvenir à le +couper; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner, +tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route, nous étions +tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait +une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser toutes +mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette +vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je préférais +presque toujours aller à pied, quoique j'eusse du sable jusqu'à la +cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces +chemins. + +J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais +apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours à +notre approche, de même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche +de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route. + +Dans l'état de maladie où j'étais, une manière de vivre aussi fatigante +devait m'être fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans +un accablement que tout mon courage et mon vif désir de ne point +m'arrêter en route pouvait à peine surmonter. Je devins si faible et si +souffrante, qu'il fallait me traîner dans ma voiture, où je restais +comme sans mouvement, privée même de la faculté de penser. Je n'avais +d'autre sensation que celle d'une douleur aiguë dans le côté droit, que +me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette +douleur était si intolérable, qu'un jour, les voiturins s'étant enfoncés +dans un chemin que l'on réparait et qui était rempli de pierres, je +perdis entièrement connaissance dans ma voiture. + +Une partie de mon supplice finit à Koenigsberg; là je repris la poste +jusqu'à Berlin, où j'arrivai vers la fin de juillet 1801, à dix heures +du soir; mais, en dépit du besoin que j'avais de repos, il me restait à +éprouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande +voûte très sombre, où j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite +les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce +qui m'obligeait à me rendre à pied jusqu'à l'auberge, et il pleuvait à +verse. Je me débattais en français, ces hommes me ripostaient en +allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement +pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui +contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin après +de pareilles scènes; car, à force de crier avec ces barbares, j'étais +enrouée au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on +me laissât quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis à +l'auberge de _la Ville de Paris_ avec un douanier; vrai démon, qui de +plus était ivre-mort. Il défaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout +sens dessus dessous, et s'empara d'une pièce de mousseline des Indes +brodée, qui m'avait été donnée par madame Dubarry lorsque je quittai +Paris. Comme je ne voulais pas que l'on déroulât ma Sibylle ni les +études que j'avais faites de l'empereur et de l'impératrice de Russie, +ma voiture fut cachetée, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans +un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant. + +Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon +banquier, qui arrangea tous mes démêlés avec la douane; il me fit rendre +ma pièce de mousseline, à laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse +rien à payer, et les chefs des douaniers poussèrent la politesse jusqu'à +venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'était passé. M. +Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pécuniaires, était un fort +aimable homme dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. J'allai dîner chez +lui quelques jours après, et je trouvai là plusieurs de ses compatriotes +qui joignaient à beaucoup d'instruction le mérite de n'avoir aucune +pédanterie, et dont la conversation m'intéressa beaucoup. + +Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me +sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'était point +alors à Berlin, eut la bonté de me faire dire de venir la trouver à +Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre +l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse. +Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la +bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de +sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son +teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus +ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis +de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante. +Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à +son premier aspect, je restai d'abord comme charmée. + +Elle me fixa le jour de la première séance. «Je ne puis, dit-elle, vous +la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins à +dix heures, est bien aise que j'y assiste.» Elle désirait que j'eusse un +logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela +déranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt +dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous +tous les rapports. + +Mon séjour à Potsdam n'en fut pas moins une véritable jouissance pour +moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au +bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voir les études que j'avais +faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Élisabeth; je +m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que +je fis remettre sur châssis. Je ne saurais dire avec quelle grâce elle +savait me témoigner qu'elle en était satisfaite; elle était si aimable +et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout-à-fait de +la tendresse. + +Je me plais à rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance +dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple, +j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel +garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable; je ne sais +comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en +envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de +ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache +aussitôt et les met à mes bras; ce don me toucha plus peut-être que +celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec +moi. Elle eut aussi la bonté de me faire donner une loge au spectacle +tout près des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite +distance je me plaisais par-dessus tout à la regarder: son charmant +visage avait seize ans. + +Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfans, qu'à ma grande +surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: «Ils ne sont +pas beaux.» J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir; je +me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie[18]. + +Je parlais souvent à la reine de mon amour pour la campagne et pour les +beaux sites; elle désira que j'allasse voir son île des _Paons_. Une de +ses voitures m'y conduisit. On arrive à ce lieu charmant par une épaisse +forêt de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui +vous mène à un lac sur lequel est située l'île des _Paons_ et son petit +château. Le temps était triste, il pleuvait même, et ce séjour ne m'en +parut pas moins élyséen. + +Outre les deux études au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la +même manière celles de la famille du prince Ferdinand[19]. Une des +jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait épousé le prince +Radzivill, était jolie et très aimable; j'ai eu pendant quelque temps +avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre +des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince +Radzivill, était fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me +causa une surprise qui tenait uniquement à la différence des usages de +tel ou tel pays: pendant mon séjour à Berlin, on me mena à un grand +concert public, et je fus étonnée au dernier point, en entrant dans la +salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose +semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un +prince, se mît à jouer devant une autre société que la sienne, et une +société payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel. + +C'est à Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si +connue par son esprit et son exaltation de tête. Sa réputation comme +auteur était déjà faite; mais elle n'avait pas encore acquis le +caractère d'apôtre religieux qui l'a rendue si célèbre dans le Nord; +elle et son mari ont été très obligeans pour moi. J'en puis dire autant +de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le +portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme à tous ceux qui courent le +monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre +autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais +connus à Pétersbourg. Je vis arriver à Berlin la charmante actrice, +madame Chevalier; elle était fort riche; aussi ai-je su depuis qu'après +avoir divorcé, elle avait épousé un jeune homme attaché à la légation +française. + +À mon arrivée à Berlin, j'avais été faire une visite à l'ambassadeur de +France, le général Bournonville, car j'abordais enfin l'idée de +retourner à Paris. Mes amis, mon frère surtout, m'en sollicitaient +vivement. Il leur avait été facile de me faire rayer de la liste des +émigrés, et j'étais rétablie dans ma qualité de Française, qu'en dépit +de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le général Bournonville +était un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup à Berlin. Il +me reçut à merveille, et m'engagea de la manière la plus flatteuse à +retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y étaient +complètement rétablis. + +Quoique le général Bournonville fût le premier ambassadeur de la +république que j'allais trouver, j'en avais déjà vu d'autres. Vers la +fin de mon séjour à Pétersbourg, le général Duroc et M. de Châteaugiron +étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me +rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth, +je l'entendis dire à l'empereur: _Quand donc recevrons-nous les +citoyens?_ M. de Châteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de +mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde +tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse +Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc, +qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul +mot, et j'en fis de même avec lui. + +Le dîner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le +cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale où il était de la +révolution française, prit naturellement ces messieurs pour les +ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir +long-temps rêvé, il se souvint que les fleurs-de-lis étaient les armes +de France, et il se hâta de mettre les truffes, les filets, les pâtés en +fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la +princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusât d'une aussi +mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur +cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme répondit d'un air +satisfait: «J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il +convient de faire dans les grandes occasions.» Une femme de mes amies, +fort spirituelle, me dit alors tout bas: «Plût à Dieu que les cuisiniers +et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!» + +Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur-général de +l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-même +le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de +bienveillance dont on me comblait à la cour de Prusse m'aurait bien +certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas été alors +tout-à-fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante +reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hélas! que bien peu +d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel +infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au +tombeau à la fleur de son âge! Jamais je n'ai pu lire alors les +bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il +m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me +trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y +vint un Polonais qui arrivait de l'armée française. (Certes un Polonais +n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui +parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la +reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme répondit: +«Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins.» Et +cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces +horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres +chagrins, hâtait peut-être sa mort! + + + + +CHAPITRE VII. + +Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille +Divoff.--Je rentre en France. + + +Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici +comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon +domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens +de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les +chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par +le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique, +s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes +autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute +ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je +voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la +voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds +n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je +criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant +grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la +maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet +homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une +écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait +donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse, +comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette +aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs. + +En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire +plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais +promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans +séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte +de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que +j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se +passait en moi: + + Dresde, ce 18 septembre 1801. + + «Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai + toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver + un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à + peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de + l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon + père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse + certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher + ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de + mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des + horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je + crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes + affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle + ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre + ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et + je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un + autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de + t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore + tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens + agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que + j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas! + je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus + sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées + tristes! + + «Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à + Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où + l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir! + Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur; + partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que + la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que + cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore + là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te + manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais + sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes + terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de + venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore + faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font + du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me + guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir + tout-à-fait ma santé. + + «J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes + conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à + Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement. + + «Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M. + Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces + jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne + puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour. + + «C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici, + et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué, + le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà + prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample + connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de + penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre + Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu + tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais[20]. Je + désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M. + Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me + le présenteras tout de suite à mon arrivée. + + «Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans + oublier la petite[21], que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas + auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la + revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart, + etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires. + Adieu.» + +Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je +pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours +dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc +de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me +témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le +permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait +une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les +parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage +restant, dans sa famille. + +Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la +précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver +à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions +pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne +connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route, +nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière. +La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les +chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort +lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un +panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que, +pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette +terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y +voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un +visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je +n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette +longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire, +j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux +gruts[22]. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en +payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers +ducats, qui me furent rendus. + +J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris, +encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on +vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne +n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que +je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue +et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable. + +On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de +Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette +auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai +ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à +Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes +intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était +nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort. + +Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le +nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux. +J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée, +et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se +trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire. +Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper, +puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main, +ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa +politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la +mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure +de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance. + +Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel. +Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la +bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à +Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un +peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente +famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider +les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant +d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante +de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table, +il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait +manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il +l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne +madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle +invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous +fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je +m'ennuyai beaucoup[23]; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été +assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes +prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs +couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils +n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon +arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme +venait d'être arrêté pour vol. + +Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je +touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la +douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait +de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je +pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais +revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je +rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était +ma patrie! + + + + +CHAPITRE VIII. + +J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault +de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame +Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres. + + +À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M. +Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma +descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais +moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon +appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma +chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une +broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le +lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et +de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun +m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins +sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation +agréable. + +La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une +maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M. +Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense[24], où se +donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon +arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les +spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur +archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si +flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien +était à ce concert, éclatante de beauté. + +La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de +Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point +décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa +tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien +contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de +Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette +charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame +Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il +fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de +robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des +Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on +sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me +l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à +madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe +à la mode, qu'elle m'apporta le soir même. + +J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles +femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault +elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa +taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards +sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant +moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de +lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame +Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte. +Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra +Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout +nouveau pour moi. + +Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin; +elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la +révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant +plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller +déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un +grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé. + +Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart, +et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me +parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes +gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour +il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y +remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille +encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce +serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot. +«C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait +plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces +pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!» + +J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et +les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le +plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par +le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me +venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour +le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus +sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à +mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait +été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma +première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps +heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à +ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour +moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop +disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois +de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de +tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha +beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je +souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est +impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont +elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon +imagination. + +On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du +Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y +allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus +d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque, +enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à +retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens, +ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes; +je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire +entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous +étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles +étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu +de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition +d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me +faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le +désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours, +j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on +vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté +et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger. + +Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la +lettre suivante: + + «Madame, + + «La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous + adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour + rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle + vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration + pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez + à tant de titres. + + «J'ai l'honneur, etc. + + «MAIGNEIN, _Secrétaire_.» + +La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse +de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire +que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et +Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après +la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie. +Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de +bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je +refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un +souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me +consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé +mon départ. + +La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut +extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en +France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes +noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup +d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un +convoi. + +En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me +semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti +double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des +rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement +spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir +encore écrit sur les murs: _liberté, fraternité ou la mort_. Ces mots +consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le +passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir. + +On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du +Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je +ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que +l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait +toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour +l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si +célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon +arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent +très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses; +Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle +dont il fit mille éloges. + +Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la +marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de +retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait +infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses +deux filles, madame de Rosambo[25] et madame d'Orglande, qui étaient +dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté. + +J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort +triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très +gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut +empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies[26], ce qui +leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant +été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule, +elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner? +ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise; +car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner +restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus +sociable que la méthode actuelle. + +Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de +musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus +lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus +heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté +et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas +un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison, +le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à +venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de +Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors +notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté, +à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la +quitta plus de la soirée. + +Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort +vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention +au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples +lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet +très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse, +puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit +pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de +la trouver fort jolie. + +Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été +anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de +faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il +voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait +alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses +composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de +peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point +qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle +parfaitement. + +On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école +française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude +aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros, +Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais +il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce +perfectionnement dans ses sujets historiques. + +Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses +tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de +connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit +autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa +renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont +j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de +madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa +réputation dans ce genre. + +Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui +que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle +personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la +voir et de faire connaissance avec elle. + +Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis +avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris. +Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre +de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix +d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais +quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu +connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et +les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les +antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque, +richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse +dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les +pantalons. + +Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport +de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait +beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un +défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois +belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce +qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque +chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient +admirables. + +Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans +la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur +salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la +nommaient alors _notre dame de bon secours_. Elle me reçut avec une +grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay, +elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son +mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort +bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à +mes soirées. + +Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le +temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine +de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me +firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies. + +Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui +venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom. +Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans +les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari +et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit +et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette +bonté d'ame qui me la font chérir. + +J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le +beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité +de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante +imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme +plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre +regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point +la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il +fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'_Oedipe_ et d'_Otello_. + +La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une +surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour +de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était +retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre, +la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient +m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la +regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis +qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je +finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près +de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage +de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette +habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais +l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son +_belvéder_, un lieu de délices. + +Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un +assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille +régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait +établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de +Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son +profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai +pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes +pensionnaires nous donnèrent une représentation d'_Esther_ où +mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le +premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la +première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très +peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique +je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans +l'entr'acte qu'il m'avait devinée. + +J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste +de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit +que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de +celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir +rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient +l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait +surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens +qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra +le portrait de Bonaparte en me disant: _Voilà mon zéro_. Comme elle +parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et +nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était +qu'un zéro. + +Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à +Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais +parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse +Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à +venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient +dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il +n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous +récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés. + +Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux +tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement, +comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter +une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son +chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix +fausse; et nous en rîmes beaucoup. + +Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands +personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M. +de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de +Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était +venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra. +Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de +Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté +admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on +appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait +sur les banquettes pour la voir. + +Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle +galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la +comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au +nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon +frère, intitulée l'_Entrevue_, et de _Crispin rival de son maître_. Mon +frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante +dans la soubrette, jouèrent la première pièce. _Crispin rival de son +maître_, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans +Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et +mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de +la manière dont on joua les deux pièces. + +Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands +qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient +procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je +passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la +princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg. +Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue +promptement à se former une société des plus aimables gens de nos +salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte +de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors +jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie. +Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une +perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front +sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient +tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout +bas, ce que c'est que de nous!» + +La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée +à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du +premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une +puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à +la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis +qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre +prodigieux de militaires de tous grades. + +Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en +étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient +m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin +ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un +endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des +religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite +à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle +était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire +aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me +convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne +pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais +dans les bois de Meudon. + +La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de +Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison +dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois +étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me +réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois, +lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes +idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me +décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome, +on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire +que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais +vu cette ville, et je résolus de m'y rendre. + + + + +CHAPITRE IX. + +Londres.--Les _routs_.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame +Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis +Burdett. + + +Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot +d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre +anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et +je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à +Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger +des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une +personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile +qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie. +C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours +été si utiles. + +En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de +toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me +disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon +la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait +à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et +je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que +l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la +route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et +je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui +accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de +les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux +deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux +tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur. + +Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square. +J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil; +toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura, +j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce +bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je +rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais +beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut +dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener +toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers, +attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait +jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer +tranquillement. + +Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais, +je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly, +qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un +logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon +arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit +tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire +_rue de Richelieu_, _rue de Cléry_, etc., le mot _street_[27], écrit le +dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En +voici une qui ne finit pas. + +Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant +d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps. +D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde +royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner +une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le +jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette +garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui +m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des +enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre +les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère, +ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi +avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu, +il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus +heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il +venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore +au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage, +autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc +Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square. +Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de +louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient +le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille. +Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui +me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et +j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme +jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard +était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je +puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui +aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que +cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu +de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien +le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait +d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce +qu'il effrayait les passans. + +Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce +tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs +indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer +deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop +à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et +j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était +affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de +déménagemens. + +Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de +pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce +n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts +précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui +en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À +l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture. +Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à +la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des +monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les +tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à +tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux +amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel +les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils, +Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de +l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare, +Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère, +s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet +honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une +douce existence. + +L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la +coupole de Saint-Pierre de Rome. + +Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de +différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à +cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier, +et prête à passer la revue de ses troupes. + +Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux, +d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au +célèbre capitaine Cook. + +Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les +rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y +trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir +proscrire: il n'est pas rare d'y voir des _boxeurs_ se battre et se +blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui +les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler. +C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de +barbarie et d'extermination. + +Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune +boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un +silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut +travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir +ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer +son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées. + +Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne +compagnie que l'on appelle des _routs_. Deux ou trois cents personnes se +promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le +bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part. +Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que +cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un +de ces _routs_, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en +Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence +qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions +sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui +répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver +à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher +la maîtresse de la maison. + +Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent +ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme +parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes +se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai +quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à +l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux +personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai +jamais vues rompre le silence. + +Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West, +peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages +qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut +fort belle. + +J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement +surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de +portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils +mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent +terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se +contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on +payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était +satisfait. + +Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une +excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu +finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un _Samuel +enfant_, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport +de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon +portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il +alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont +entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau +et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos +de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été +payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit +Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire +aussi bien.» + +Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher +la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce +qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que, +pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de +laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me +coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et +très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les +rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable. + +Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne +me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un +groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une +femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une +de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au +pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le +ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt. + +Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est +d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier, +et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que +les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de +cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en +profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à +lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des +personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres +y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus +beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le +recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je +fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite; +j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans _le Joueur_, +et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne +crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de +talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord +pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de +sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul +rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son +silence même était admirable d'expression. + +Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il +m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez +sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que +le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les +autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette +fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la +semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je +leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à +peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que +j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et +me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture, +tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en +convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe +blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque +coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien, +sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet, +mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je +n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient +l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon +bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je +vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans +que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde +revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez, +regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon +bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse; +Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me +prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet +article leur tombât sous les yeux. + +Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être +humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y +donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où +les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington +et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare +perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau +ravit tout le monde; aussi le prince de Galles[28] qui assistait à ce +concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées, +mais ici, je reste.» + +Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais +invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien +naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si +remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix +basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en +Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux +se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce +qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me +souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel +madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première +venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint +dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient +d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve +madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini +dans le haut; voilà ce qui me désespère.» + +Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de +beaucoup aux simples _routs_, quoique ceux-ci offrent à une étrangère, +quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur +m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les +invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie +simplement une carte sur laquelle on écrit: _Je serai chez moi tel +jour_. + +Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes +_routs_. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que +ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la +conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui +me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue +anglaise. + +La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse +de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son +caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite, +elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir +quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas +frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur +voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette +époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous +une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une +défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande, +d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses +manières faciles étaient extrêmement gracieuses. + +Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il +faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons +pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de +pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre, +et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle +me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me +dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et +distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front +dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir +Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet +nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe, +lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande +quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur +l'impériale, et tous criant à tue-tête: _Sir Francis Burdett! sir +Francis Burdett!_ La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils +jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse, +en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit +qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil +vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait +en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très +heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis +long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit +que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection +importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en +effet le calme était rétabli. + +La duchesse de Devonshire avait de même appuyé de tout son crédit +l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer +député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant +jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame, +qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société +du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point +qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec +tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir +fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très +contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne +doivent jamais manquer à leur parole.» + +J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a +laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux +filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant +ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot. + + + + +CHAPITRE X. + +Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma +lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de +Polastron.--Le duc de Berri. + + +Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été +rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis +plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de +Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être +comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander +tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission +me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant _que je +pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me +semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer +où il me plairait de m'arrêter_, faveur que les Français établis en +Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette +époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en +m'apportant ce papier lui-même. + +Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait +plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien +fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et +réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont +les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de +l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile +dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec +la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une +magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment, +dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le +parlement finirent par payer. + +Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il +se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson; +puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec +mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême +beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il +ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles +catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger, +et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss +Fitz-Herbert. + +Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles. +Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres +anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais +commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps +nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient +inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils +me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle +répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi +le matin que pour ses séances. + +Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie, +madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme +sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans +toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux. + +L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos. +Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il +dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la +mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon +petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que +je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont +j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante: + + «Monsieur, + + «J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de + l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos + observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette + école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui + peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas + les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel + que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut, + Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous + auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce + qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait + d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a + fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit + alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né + coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans + le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que + pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière, + et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent + l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on + fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il + vint un homme habile, nommé _Vien_, qui parut avec un style simple + et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre + école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort + à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous + sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant + d'autres que je pourrais citer. + + «Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de + David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez + l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas + davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous + avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner + de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous + auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en + dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas + qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien + loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais + arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins, + mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte + principalement sur un point qui me semble important, je crois + devoir la repousser dans l'intérêt de l'art. + + «_La patience, seul mérite dont vous me croyez capable_, n'est + malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est + vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les + crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop + imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y + retoucher encore. + + «Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse + plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous + feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls + sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait + usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne + possédez pas assez. + + «Quant à ces étoffes, à ces coussins _parlans_, à ces velours qui + se voient _dans ma boutique_, mon avis est que l'on doit soigner + tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire + aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais + rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué, + rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis + vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne + trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui + caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se + vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des + cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait. + + «Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot + _boutique_, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est + peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans + que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me + soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les + personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je + puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et + que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse. + + «J'ai l'honneur d'être, etc.» + +Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour +la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui, +rancune à part, ne savait pas faire une draperie. + +Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que +je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll, +le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés +français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de +rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une +réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait +pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps +après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et +ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté +de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont +il paraissait fort satisfait. + +M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu +très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les +Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à +sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la +preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort +intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de +la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent. +Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en +placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous +mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait, +au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je +racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard +il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M. +le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de +Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste. + +M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de +Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La +sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont +elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde +assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le +malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui +mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et +M. le comte d'Artois en resta inconsolable. + +Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le +matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits +tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien +il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de +superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier +leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces +tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon. + +Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était +juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur +excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de +sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de +tous ceux qui l'entouraient. + +J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc +d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle, +que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au +théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on +n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors +reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout, +hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce +crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la +vie de Bonaparte[29]. + +Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour +cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand +nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un +sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce +sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même +destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été +exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard +d'un infame assassin. + +Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son +malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ, +il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un +mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains +sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai +jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce +peu de mots me fit éprouver. + + + + +CHAPITRE XI. + +La famille +Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La +duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc +de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick. + + +Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à +rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y +passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste. +Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les +occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où +du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je +débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à _Gillwell_, +où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande +élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je +vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les +colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en +marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de +roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée +dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame +Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable +Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil +affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils +été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était +une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de +charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son +talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, +Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous +donnaient des concerts charmans. + +Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore +qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait +lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui +disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et +il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme +avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut +chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour +de l'armée anglaise en France. + +Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses +employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs. + +À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui +est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux +filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et +très étendue. + +Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes; +ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que +j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de +grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer; +ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux +devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit +voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les +plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes, +enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais +quelle année, a produit quinze cents livres de raisin. + +J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une +visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à +quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais, +l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes +l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité. +Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension +que l'on pouvait se promener dans l'intérieur. + +Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la +complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous +faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez +étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et +qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la +lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des +rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous +habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment +d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés +de l'avoir faite. + +On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs +beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains. + +_Mat-Lock_, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse. +La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet, +couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette +végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un +coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens +d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne +pouvais le quitter. + +_Tumbridge-Well_, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit +fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en +parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les +assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et +après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour +chanter le _God save the King_, prière pour le roi, qui me touchait +jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire +entre l'Angleterre et la France. + +_Brigton_ était plus renommé pour ses eaux que _Tumbridge-Well_ et +_Mat-Lock_. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa +résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de +laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai, +on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne +cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était +continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit +d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de +la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce +jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la +côte nous paraissaient suspendus en l'air. + +Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme +celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre +que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course. + + Londres, ce 12 février 1803. + + «Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te + répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire + combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en + revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux + bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des + volumes. + + «Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les + brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y + suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je + préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air + épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire; + d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette + teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit + l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici. + On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des + plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps, + ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité, + l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six + milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher + le plus souvent possible. + + «Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe + ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un + mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route, + des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se + détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des + cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup + d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai + pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car, + bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de + loin, l'effet est immense. + + «Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette + manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou + descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans + le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre, + et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes; + enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait + éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des + anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume, + je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne; + aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé. + + «Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées _fashionables_, + ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes. + On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des + bals, des concerts et des _routs_, dont la plupart ont lieu dans + les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes, + et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque + déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en + cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts, + j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement; + quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu + a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa + dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez + étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec + madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles + et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient + du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles + conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et + les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que + nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos + avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le + dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur + connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à + l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous + témoigner plus d'aménité. + + «Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que + je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les + délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se + sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper + sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement, + attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me + croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de + froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et + nous donne la douce illusion du beau temps. + + «Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher + ami.» + +Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au +château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine +Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la +porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit +avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout +vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est +extrêmement pittoresque. + +Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les +mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse, +les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la +toilette est d'argent massif. + +La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de +Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg. +Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il +avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous +réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous +ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point +en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours +mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait +prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou +douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques +mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de +tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des +Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en +occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que _leurs +petits_. + +J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien +changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait +accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à +_Tutlam_ où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était +jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant +et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques +jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez +elle, je fis le portrait de ses deux fils. + +M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le +comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait +particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses +délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres +dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit +remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de +Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour +chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de +Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a +paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité. + +Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions +dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la +vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours +de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve +encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est +là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du _Paradis perdu_. J'aurais +bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes +pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de +_Tutlam_ étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait +à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon _cicerone_, +d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon. + +Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui +vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je +lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était +une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment, +qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres +choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir +fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je +n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la +prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais +jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule. +L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole, +au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle +était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle +feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une +seule parole. + +Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la +bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon +séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une +autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait _Benheim_, +je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup +plus beaux qu'à _Armesmott_, et j'y passai le temps d'une manière fort +agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y +manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai +trois semaines. + +Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous +allâmes une fois débarquer à l'île de _Whigt_, qui est élevée sur un +rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs +douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit, +comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits. +Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette +île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il +est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient +étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas +atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je +remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que +j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île +d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir. + +Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les +renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son +bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient +tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans +doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas +aussi nouvellement pêchées. + +Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est +de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que +j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui +m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie +anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si +long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à _Stowe_, chez +la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de +tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand +portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et +tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné +d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus +grande beauté. + +Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec +infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les +émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a +séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance +pour ce noble couple[30]. + +J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom +de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement, +et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord +Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les +honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui +fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les +hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai +de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne +s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en +Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne +compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras +avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne +buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a +prétendu plus tard. + +Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes +sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un +seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le +même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau +clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc. +Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait +point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au +rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait +aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de +m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à +l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi +taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une +exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier +point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale +de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer +avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels; +j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot. + +La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour +que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa +de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une +espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus +rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver +leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des +calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de +s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour +une étrangère peu faite à ce régime aquatique. + +J'avais un grand désir de voir le château de _Warwick_ que l'on m'avait +beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito +pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant +recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne +cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les +honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante +distinction. + +Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais +son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En +traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau +manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais +désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique +plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer +quelqu'un. + +Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et +m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit +traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec +détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux, +d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre +autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande +beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était +placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se +composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il +me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont +je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les +dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher +de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus. + +L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels +il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette +magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme, +qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait. + +Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes +tableaux et un très beau parc. + +Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des +hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect +de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était +toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la +pointe de ses clochers. + + + + +CHAPITRE XII. + +Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive +à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je +fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse +Vincent Polocka. + + +Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer +quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais +retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais +encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu +dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de +partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de +l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller +dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en +accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former +une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady +Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord +Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la +littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne +amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France, +si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais +bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que +son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu +convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ. + +Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour +résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes +simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait +empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y +trouvaient à la rupture du traité d'Amiens[31], lady Herne, connue par +son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun +des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les +aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces +bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance. + +Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge +située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la +charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire +ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à +l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée +d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui +demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans +la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et +plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester +avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette +marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres, +ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses +pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié. + +Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures; +mais je restai dans le vaisseau, _par ordre_, ainsi que plusieurs autres +personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à +terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors +préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour +huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce +qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le +général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un +peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se +dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût +rendue. + +L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui +résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint +me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des +courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout +de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre. + +Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et +de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce +qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître +l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je +m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort +malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le +plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son +aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de +plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en +soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle +fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris. + +Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma +fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était +chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des +artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul, +car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande +satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait +une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui +donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à +cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon +esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on +concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères. +Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la +rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors +le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu +qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas +recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie. + +La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de +Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les +délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix, +une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue +prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point +l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la +manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme, +voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame +Grassini. + +Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani +eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute +ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais +plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de +Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette +époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs +de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta +la romance de _Nina_ de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous +attendrit jusqu'aux larmes. + +Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de +ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en +prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de +jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai +de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages +historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un +visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y +placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part +à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la +coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails +paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler +politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore +perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions +beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons +de Paris et les étouffans _routs_ des salons de Londres. + +Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses +amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère +donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me +l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles. +Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions +concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait +est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût +jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa +laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai +trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte. +Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre +chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M. +de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour +obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise. + +On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès +le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui +permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature +que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait +précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi. + +Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils +de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le +visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je +jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais +vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille, +qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de +plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande +reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a +montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance, +je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non +seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les +fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes, +entre autres, _la Cuisine dans le salon_, où nous la vîmes remplacer la +dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous +charmèrent. + +Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres +avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son +mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à +l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir +_ses amis_.» + +Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas +bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya +M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat. +Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que +dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je +prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint +d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du +tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était +fort jolie, et cela sans augmenter le prix. + +Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les +tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait. +D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux +femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais. +Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de +pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes. +Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de +façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout +l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait +à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les +séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans +les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux +pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque +temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée +tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que +j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles +qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en +arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était +assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large +broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de +recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées. +Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par +me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon +atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre: +«_J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et +ne m'ont jamais fait attendre_.» Le fait est que celle-ci ignorait +parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait +si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu. + +Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je +repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon +goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point +vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle +nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis +en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps +la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me +borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les +doubles. + + + + +VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809. + + + + +LETTRE Ire[32]. + +De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre. + + +Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses +pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes +récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas +vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité. + +C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas +à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je +me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez +M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et +qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le +chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me +conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette +route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus +grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout +ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en +admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher +formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et +qui encadre une vue délicieuse. + +Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage +pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y +éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à +perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du +chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu +fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma +voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est +étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et +jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le +cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée; +je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne +Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions +sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que +nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et +nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir +le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était +trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions +certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais +il m'a refusée en disant: _Je suis heureux de m'être trouvé là_. Que +Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu! + +Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous +exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis +restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous +en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse +par le séjour de l'auteur de la _Nouvelle Héloïse_. Je traversai donc le +lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère +des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le +bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans +l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé, +des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus +riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui +conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans +l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le +promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile +n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants +d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen +une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se +réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de +vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on +y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans +être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations +bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées +soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule +curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est +la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et, +vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle +renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette +profanation. + +Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans +l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis +retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui +mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de +la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et +bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le +spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement +l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez +madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général +Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai +fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne; +l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas +conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux +hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est +bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi +beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne. + + + + +LETTRE II. + +La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de +Grindelwald; Schaffouse. + + +Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans +cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits +rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont +de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question, +j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont +j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé +d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept +mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence. +Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait: +«Madame, vos paysages _sont vivans_, permettez-moi d'en copier.» Un jour +je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon +original. + +En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée +vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser +la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage; +la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me +résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des +montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à +son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil +descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est +donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après +cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de +plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et +blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous +apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi +triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes +bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette +scène toute fantastique était pour moi comme une scène des _Mille et une +Nuits_. + +De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture +était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît +une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très +rapides dont mon _éteignoir_ aurait eu grand'peur, s'il avait été là. +Celui que j'appelle ici du nom d'_éteignoir_, parce qu'il refoulait en +moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui +probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que +la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font +mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.» + +Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach +devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe +d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se +transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule +et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait +perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations. +De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où +l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de +Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés +d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des +glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse +énorme. + +Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous +sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la +visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me +conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le +bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me +défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et +là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont +la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée +aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence +de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière +la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel +s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui +est superbe. J'ai peint ces deux vues. + +Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je +demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit +avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne +vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent: +«Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu +à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais +confondu la _côte_ et la _chute_, et j'en fus honteuse. + +Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à +vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre +que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur +château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames +à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante +maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui +domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre _si +bien le village_!» M. de Boigne[33] en fut choqué, et ce n'était pas +sans raison. + + + + +LETTRE III. + +Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris. + + +En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand +on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la +scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce +que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de +la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de +campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au +général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme, +sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le +charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme +si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que +j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un +ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel; +il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main +peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron +écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de +Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon, +comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une +connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout +dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous +les gens de bien l'estimaient et l'aimaient. + +Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et +d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée; +une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont +tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, +qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet, +c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. +Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit +heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui +toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se +perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être +calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse. + +Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et +je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner; +j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt +ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous +embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île +d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille +dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une +petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au +milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de +têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes +yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la +jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes +qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.» + +Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à +Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de +Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus +près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique +me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. +Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous +coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin +pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce +qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui +chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui +soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs +parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent +les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner +leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit +près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que +jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est +assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence +primitive. + +Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad; +gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a +pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des +périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en +entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul +endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, +lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs +s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet +terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le +batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions +pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma +compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne +tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous +retournâmes à Rapercheld. + +Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs +amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette +vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de +grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. +Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; +ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour +en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je +parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, +lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y +entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La +femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut +point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle +accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos +ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite. + +En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé +tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs +grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je +dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette +montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent +ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves +paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout +de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée +française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la +révolution. + + + + +LETTRE IV. + +Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du soleil sur les +montagnes. + + +Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de +l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon +attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je +découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit +chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là, +si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement; +j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après +des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le +coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me +décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que +ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà +décidée. + +Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien +en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant +grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses +pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic +sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à +pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné +de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je +suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières +heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil +une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire +vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire +oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les +autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait +plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle +ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des +feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris; +des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à +gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts +violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au +lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de +l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et +entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités +profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds +apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure +que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens +sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le +long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis +vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si +solennel et si mélancolique. + +La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je +devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville +de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; +l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me +donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois +que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs +pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur +lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car +le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me +lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la +cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus +dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ +sur une chaise. + +Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au +spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes +que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque +doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir +l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas +encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; +c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été +blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses, +dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se +découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les +villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une +création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli +bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet. +Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé; +imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds, +et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était +vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures +et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce +mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les +pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de +jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture +en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de +retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera +toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse! +c'est toujours mon refrain. + + + + +LETTRE V. + +Vevay et ses environs. + + +Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez +vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à +passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves, +c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où +on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux. +Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là +une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus +grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes +montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône +qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à +gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation +dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on +découvre sur la hauteur la dent de Jamand. + +Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la +gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés +entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide +s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des +arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les +branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la +_Nouvelle Héloïse_. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée +sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces +lieux si pleins de romanesques souvenirs. + +Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous +allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne +pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait +halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous +témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec +plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine +le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent +apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches +étaient pour nous comme la manne dans le désert. + +Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; +la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à +l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui +demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait +lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa +proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot +pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets +de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je +partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je +n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait +seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était +troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de +cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur +un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et +ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, +très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce +magnifique lac dont vous auriez joui comme moi. + +Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade +de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du +Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les +anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au +bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous +des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine +humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais +j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup +se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis +retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après +quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en +face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni +l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe +arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si +bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les +maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit +l'habitation d'Héloïse[34]. + + + + +LETTRE VI. + +Coppet; madame de Staël. + + +J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire +son dernier roman, _Corinne ou l'Italie_; sa physionomie si animée et si +pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la +lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique[35]. +Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui +tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à +sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je +n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré. +Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: _Récitez encore_; +elle me répondait: _Mais vous ne m'écoutez pas_. Comprenant enfin mon +intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de +Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la +dernière main[36]. + +Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame +Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver +Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société +se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle +que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de +Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le +littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort +jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude. + +Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait +sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; +c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait +alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de +verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait +une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de +l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une +improvisatrice. + +Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer _Sémiramis_; madame de +Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce +rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans +son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son +rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et +les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie. + +De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai +trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas +été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher +est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de +son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de +l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on +trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son +jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire +m'a vraiment attristée[37]. J'avais été triste aussi en voyant à l'île +Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret[38]. + + + + +LETTRE VII. + +Genève et Chamouni. + + +Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de +descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse +pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, +toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier +d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage +ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a +fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois +se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de +Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant +de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de +ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie +de Genève. + +Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait +connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes +tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et +Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par +de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches +et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du +dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait +des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions +inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie +des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin +cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes +de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi, +ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc +n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus +peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y +avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux... + +Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt +pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai +parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à +droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes +glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du +Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale +d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne +charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps, +nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire +qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps; +mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les +laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour +éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais +donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je +tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice, +sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au +nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme, +son fils, continuent leur marche. + +Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de +Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses +voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent +bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon +portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide +avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un +petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends +au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en +apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je +m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un +torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus +aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins +sauvage de la vallée. + +Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs +étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac, +j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette +dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin +périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas +dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se +désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa +femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge, +attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la +chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le +visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant +des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste +cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la +peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la +chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et +si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la +nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade; +mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si +oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit +nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre +ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété +le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de +mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième +jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais +lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée +peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant +pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du +rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé +était une catalepsie. + +Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient +paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que +les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées: +c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient +fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos +compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste +Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois. +Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules +fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes +bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable +comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point +regrettée[39]. + + + + +LETTRE VIII[40]. + +Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau. + + +L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de +jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de +revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette +contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais +fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel. +La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la +longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un +caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un +peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que +j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la +Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac, +se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les +montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur +le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en +avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque. + +Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame, +quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une +des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit +plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du +soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère +vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je +suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le +plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en +bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir +l'imagination par les beaux contrastes des points de vue. + +En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité +des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à +droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet +stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros +nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert; +plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi +qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent; +mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense +de la Suisse[41]. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de +ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est +souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi +beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la +mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le +milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le +clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces +coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs +radieuses. + +Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et +délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait +les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre +vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à +Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse: +on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des +collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur +leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant +sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus +ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge +foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce +coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le +Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée. + +Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis +descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y +bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie +jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec +rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de +Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont +situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je +logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais +pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens +noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens +du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus +des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant. + +Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très +habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de +moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de +transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils +chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte. + +J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés +de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de +Schwitz. + +Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le +français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une +tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même +jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs +qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre +eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons +continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps +pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent +l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres +entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute +venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et +d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été +aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur, +revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La +maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de +retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.» +L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles, +on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux +_deux croix noires_; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant +tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont +été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se +croyaient à la fin du monde. + +Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de +là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous, +Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de +circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse +vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche +végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne +sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres; +des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante. +Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute. + +Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis +une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la +montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma +frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers +pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser +peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des +débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris +de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de +la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du +lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le +théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus +d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce +chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais +en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps +dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais +à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout +près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de +l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers +employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux +croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à +peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature +ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai +monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à +l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était +vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa +bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère +était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se +parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous +ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour +qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale: +c'était une églogue en action. + + + + +LETTRE IX. + +Undersée; la fête des bergers. + + +Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai +associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et +vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je +ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis +en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je +ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon +Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter +ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne +à dire: _Adélaïde_, faites-moi donner mes _pastels_. En voyageant j'ai +un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans +ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes +contemplations sont silencieuses. + +Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je +terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à +Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise +d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à +Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la +fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du +monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La +ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect +très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage +du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de +gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux. + +C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais +que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui. +J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec +des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte +pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des +Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame +Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai +passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!» +me disaient-ils[42]. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de +Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés, +ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai +parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec +facilité et talent. + +Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne +voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert, +des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus +hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont +la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce +sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée +est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges +écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique. +Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à +l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à +l'imagination les jardins d'Armide. + +La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis +quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour +était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient +rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur +la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au +même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en +choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi +s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui +entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier +moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent +aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous +venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison, +je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits +volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en +recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu +de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune, +elle aurait ajouté au charme de ce tableau[43]. + +Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir, +s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se +rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès +l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible: +imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne +de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure +ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur +la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux +château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une +énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque +j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux +éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la +hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne +pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude +faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres +groupes s'avançaient plus haut vers la tour[44]; plus haut, plusieurs +aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné +aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un +coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en +avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers, +en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des +lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères. + +Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu +d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée +parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les +bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis +venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens +costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les +hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a +cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient +représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi, +nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de +cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir +nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je +n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette +procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la +vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de +dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs +commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force +étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli +distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la +prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette +cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient, +dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes +avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les +paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le +plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné +l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la +mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que +cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé +national[45]. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le +pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de +Louis XVIII. + + +À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai, +à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite +par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le +cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers +délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise; +enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans +environs de Paris. + +Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était +d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart: +madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on +aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait +toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près +d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si +remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait +la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en +résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule +venait de Paris pour applaudir madame Hocquart. + +En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le +pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté. +Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de +madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes +étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures +travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là +comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à +Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la +place. + +Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant +enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour +la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles, +en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur +Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus +maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma +nuit du 31 mars 1814. + +Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma +fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit, +lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait +allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être +protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les +Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était +suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main, +s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand +que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent +par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils +tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se +mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui +paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue, +leur dit bien: _Rendez-lui sa boîte_; mais, loin d'obéir à cette +invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui +s'y trouvait, et mes armoires furent pillées[46]. Enfin, après m'avoir +fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces +terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester +davantage. + +Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop +peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait +au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry. +D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile. +Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même +chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en +alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes +pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon +avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de +répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le +village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans +les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été +dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient +nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits, +qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans +le magnifique jardin de madame Dubarry, près du _Temple de l'Amour_ +entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde! + +J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi +que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un +soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester; +mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter. + +La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du +château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous +sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en +comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se +battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là! +Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont +ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en +chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle +pouvait trouver un asile. + +Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il +était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se +réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient +le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont +la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le +village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une +écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le +jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet[47], un des plus honnêtes +habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M. +le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que +j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites +entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune. + +Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon +Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres +que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon +jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes +appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins +méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les +Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens +avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du +mauvais exemple. + +C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le +comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces +sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie, +de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des +Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois +des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal +aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il +pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot, +car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien +nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti +bonapartiste était encore aussi nombreux. + +Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour +tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une +calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il +venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie, +l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres +étaient pavoisées sur son passage; les cris de _vive le roi!_ +s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur, +que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour +à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que +lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs +qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien +naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en +allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations +qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur +affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule +qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait, +on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant +mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble. + +Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de +femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et +rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur +leur famille. + +Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me +mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le +voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le +monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer +parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de +l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie +qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me +tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme, +ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande +dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait +seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne +m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture. + +La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes +amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années +d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce +bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de +notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes! + +J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la +capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à +minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris. +Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu +par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état +de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la +guerre et la ruine; aussi les cris de _vive l'empereur!_ étaient-ils +fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à +neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de +militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours +remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un +château pris d'assaut. + +Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens +du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: _Rendez-nous +notre paire de gants, rendez-nous notre paire_; je n'ai pas oublié non +plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon, +n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la +Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une +autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends +toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il +est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.» + +Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux +et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se +demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce +de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte, +j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me +révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de +soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur +ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de +Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu. + +Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres +éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent +Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre, +et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations +se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait, +je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on +compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le +retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était +presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait +de causer, Louis XVIII rapportait la paix. + +Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et +d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances +étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi +sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII +était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup +de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une +grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait +facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et +les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point +dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout +infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect +involontaire. + +Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens +d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son +style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait +parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec +nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait +toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait +lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté +sa retraite pour aller lui présenter ses hommages[48], le roi le +reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son +_Oedipe_, dont le vieux poète se souvenait à peine. + +Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce +théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait +que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour +le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer +avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux +parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait: +«Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.» + +Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double +le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le +cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots +heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs. +Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au +Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux +sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: _Ce +ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses_. Tous les artistes +furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces +paroles. + +Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la +joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus +peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait +mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur. + +Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père, +il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux +princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il +passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris +de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il +faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le +duc de Berri! + +La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait +à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens +de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré +de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les +encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies +qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un +petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai +économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en +fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme. + +Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes +dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût +que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à +encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en +commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la +dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports +avec les hommes de talent. + +Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui +ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues +du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire. +On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était +digne de l'apprécier. + +Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux +hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et +de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur +reconnaissant ne doit que le regretter. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M. +Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait de la duchesse de +Berri. + + +Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le +grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je +partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes, +un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée +était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me +reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux +de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon +tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que +Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait +ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal +exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode, +quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination, +disant que je lui faisais gagner assez d'argent. + +À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il +représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin, +Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie. + +Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais +fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant +au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges, +allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à +madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans +l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de +Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la +lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet: + + «Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux + pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de + Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre + admirable _rêve_. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du + moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui + vous devra un chef-d'oeuvre. + + «Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les + sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir + vous réitérer l'assurance.» + + «La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND. + + «Ce lundi 20 mai.» + +Depuis que la paix de mon pays semblait assurée, je ne songeais plus à +le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car +mon goût pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'était pas affaibli; +j'y passais huit mois de l'année. Là, ma vie s'écoulait le plus +doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais +de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis. + +J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je +peignis, pour son église, une sainte Geneviève. Madame de Genlis, qui +sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilité de m'envoyer les +vers suivans: + + SAINTE GENEVIÈVE. + + Prier Dieu, garder ses troupeaux, + Filer, rêver, contempler la nature, + Se reposer sur la verdure + Avec sa croix et ses fuseaux; + Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux. + Innocente et sainte bergère, + À l'abri des méchans que ton sort fut heureux! + Combien doit t'envier à son heure dernière + Le mondain et l'ambitieux! + + J'ai parlé de ses moeurs, j'ai parlé de sa vie, + Mais pour la peindre il fallait vos couleurs. + Et de vos pinceaux enchanteurs + La douce et brillante magie. + Je n'ai pu seulement qu'ébaucher le portrait + Dont votre art et votre génie + Offriront un tableau parfait. + +Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manière la +plus aimable. J'avais souvent témoigné le désir que mes amis +s'emparassent des panneaux de mon salon à Louveciennes pour m'y laisser +un souvenir. Par un beau jour d'été, à quatre heures du matin, M. de +Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivière et ma nièce +Eugénie Lebrun, se mirent silencieusement à l'ouvrage; à dix heures, +chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise +lorsqu'étant descendue pour déjeuner, j'entre dans mon salon et le +trouve orné de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'était le +jour de ma fête. Les larmes me gagnèrent, ce fut le seul remerciement +que reçurent mes amis. + +À Paris, je n'avais point renoncé à mes soirées du samedi. La mort +m'avait enlevé mon cher abbé Delille, et plusieurs autres gens de +lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais formé de +nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'étaient devenues bien chères. +Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait présenté +chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui académicien, était l'auteur d'une +tragédie jouée à la Comédie Française avec le plus grand succès (_Ninus +II_), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent +seul m'aurait engagée à le rechercher, mais je ne pus le voir souvent +sans m'attacher réellement à lui: outre qu'il est impossible de +rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sûr, il +possède une qualité malheureusement fort rare parmi les gens de lettres; +il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se +réjouit d'un succès en littérature, obtenu par un autre que lui, et +jamais il ne critique amèrement l'ouvrage qui renferme quelques beautés. + +Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les +rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il +ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me +dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est +plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné; +aussi les ai-je toutes gardées soigneusement. + +Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després, +un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement +enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable +caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère, +sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du +public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et +pleins d'une morale attrayante. + +On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure +suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner +quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse +Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers +faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques +unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre +que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin, +qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures, +et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance. + +Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le +type parfait de ce qu'on appelle _un bon vivant_: il aimait le plaisir, +la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On +peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais, +certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce +que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter, +il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas +plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il +faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui. + +Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre +peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros +qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et +j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la +peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en +France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant +homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une +liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un +noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand +charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la +sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je +reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus +vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint +pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun +sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation +du roi, qui nomma le grand peintre baron. + +Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les +sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne +action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde; +rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il +écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très +à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là +son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une +certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée, +disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante +qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours +des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et +l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant. + +La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours +avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je +remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques +inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je +regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort +violente rend mes regrets plus amers. + +Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où +j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri +marqua le désir de m'acheter ma Sibylle[49] qu'il avait vue à Londres, +dans mon atelier, et quoique ce tableau fût peut-être celui de mes +ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire. +Plusieurs années après, je fis le portrait de madame la duchesse de +Berri, qui me donnait ses séances aux Tuileries, avec une exactitude +bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse +qu'elle ne l'était avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant +que je la peignais, elle me dit: «Attendez-moi un instant.» Et, se +levant, elle alla dans sa bibliothèque chercher un livre où se trouvait +un article à ma louange, qu'elle eut la bonté de me lire d'un bout à +l'autre. + +Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa +mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; _très +content_. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui +pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà +pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame +la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son +fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait +particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa +bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des +malheureux. + +Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand +nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut, +et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé +d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières +séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce +bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette +aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame +Murat. + +J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle +est habillée d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de +velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits. + + + + +CHAPITRE XV. + +Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage à +Bordeaux.--Méréville.--Le monastère de Marmoutier.--Retour à Paris.--Mes +nièces. + + +Il faut enfin parler des tristes années de ma vie où dans un court +espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient +le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il +est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je +n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort: on ne peut sans +regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous attachait un +lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha +pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je +m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était +souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer +ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver: +lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas! et que mes yeux se +fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal; +madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint +à m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me +portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus +d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement +d'apaiser mon désespoir; car les torts de la pauvre petite étaient +effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance... +Hélas! elle était si jeune! ne devait-elle pas me survivre? + +C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frère. Tant +de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse +que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la +distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour +Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait +suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux. + +Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville qui +appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était +immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment +enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus +beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est +venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les +fabriques multipliées sont semées sur le terrain sans aucune confusion. +Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les +cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au +charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus élevés du parc est une +colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de +cette colonne la vue s'étend sur l'ensemble du parc et sur une campagne +magnifique dont l'horizon est à vingt lieues de vous. Un des temples, +appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli, +mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un +autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et +plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses. +Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et +la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui +tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop +long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de +délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre +dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le +peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus +délicieux tableaux. + +Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent +l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La +salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le +superbe plain-pied de ce rez-de-chaussée où les marbres, les bronzes, +les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de +cette demeure une habitation royale. + +J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de +curieux; la cathédrale, entre autres choses, qui se détachait en vigueur +noirâtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon départ j'avais toujours +eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux +ruines de ces anciens châteaux dont il ne reste que quelques tours et +des vieux murs ornés de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais +est très intéressante; on y trouve à chaque pas de noble débris, qui +font naître parfois de tristes réflexions, quand on reconnaît que les +guerres et les révolutions détruisent plus en un siècle que le temps ne +pourrait le faire en des milliers d'années. + +Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord, +cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant +sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en +bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier; +on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires +moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter +ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner +l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux +représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il +faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage +je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole +seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter +une demeure qui est unique dans son genre. + +En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on +sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous +fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est +superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de +Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve +une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis +qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y +avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand +houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre. + +Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et +grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont +plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque +côté, est orné de très belles colonnades. + +L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout +autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct +peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère, +et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer +que de pur, autant que la chose m'est possible. + +L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner +long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de +latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant +était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des +vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus +rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu, +je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale, +l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en +bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de +Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de +l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une +visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la +complaisance de me servir de _cicerone_, ce qui me fut d'un grand +secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et +connaissait à merveille tous les environs. + +On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de +Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce +qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid! +Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles +choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui +voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en +offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains +chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe +édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien, +partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre. + +Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je +dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les +_Sept Dormans_, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye, +où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par +tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de +saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans +une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans +être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort, +dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait +croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On +les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur +fête. + +Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux +villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la +première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La +seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas +oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le +chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière +que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce, +complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand +parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les +auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée +à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience +extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme +un enfant qui veut toujours aller à _dada_. + +Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans +l'hôtel _Fumel_, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce +nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut +contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de +vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques +maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on +aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon +ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux +lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de +vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans +tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui +règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée +d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et +que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser, +surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites +lumières dans les maisons et le tout devient magique. + +Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le +voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien +vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais +rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le +comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus +de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très +haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui +allaient et venaient sous mes yeux. + +Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les +environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait +sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient +réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère +celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand +terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes +de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et +placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une +grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un +aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil +est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples +croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil +qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les +Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de +l'homme. + +Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de +Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il +invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de +Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques +murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités +romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept +pieds de long sur cent quarante de large. + +La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens +font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la +France, après la capitale. + +Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant +plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un +portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon +chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je +grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner, +quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me +lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me +dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par +ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre +de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement, +j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les +auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je +devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais +pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu +remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir. + +Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à +ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les +distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu +le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais +point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa +tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de +mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses +études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais +voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son +caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture, +d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes +conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée +aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable +caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la +même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle +obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et +surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut +qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa +modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans. +Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre +dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces +deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer +doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable. + + + + +LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG. + +1 Madame Dimidoff, née Strogonoff. + +1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant. + +1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant + une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies + femmes que j'aie peintes. + +1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste. + +2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux + très belles. + + Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice + Catherine qu'elles regardaient. + +5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une + corbeille. + +Deux copies à mi-corps avec les mains. + +Plus deux grands bustes avec une main. + +2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps. + +2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à + Naples jusqu'à mi-corps. + +2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à + mi-jambes. + +1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle. + +1 La comtesse Apraxine. Grand buste. + +2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils. + +1 La comtesse de Worandsoff. Buste. + +1 La comtesse Golowin, avec une main. + +1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une + cascade. + +2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari. + +2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et + l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé. + +1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien. + +1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste. + +2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari. + +1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes. + +1 Milord Talbot. Buste. + +1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de + basque. + +1 La fille de la princesse Isoupoff. + +1 Madame Koutousoff. Buste. + +1 Le baron de Strogonoff. + +1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski. + +1 La princesse Alexandre Galitzin. + +1 Madame Kalitcheff. + +1 Le comte Potocki. + +1 Le comte Litta. + +1 La princesse Viaminski. + +1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste. + +1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes. + +1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour + l'Académie de Saint-Pétersbourg. + +-- + +47 + + * * * * * + +À BERLIN. + +2 Pastels d'après la reine. + +1 L'ambassadrice de Portugal. + +1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom. + +-- + +4 + + * * * * * + +À DRESDE. + +3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre, + +1 La fille de la comtesse Potocka. + +1 Une Allemande. + +-- + +5 + + * * * * * + +PORTRAITS FAITS À LONDRES. + +1 La demoiselle Dorset. + +1 Madame Chinnery. + +2 Ses enfans. + +1 Mademoiselle Dillon. + +1 Madame Villiers. + +1 La margrave d'Anspach. + +1 Madame Bering. + +1 Le prince de Galles. + +1 Madame de Polastron. + +1 La comtesse Driedrestein. + +1 Le jeune Polastron enfant. + +1 Lord Byron. + +1 Le prince Bariatinski. + +1 Une Américaine très jolie. + +1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach. + +3 Portraits de moi. + +2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre + en petit _id._, plus un buste. + +1 Portrait d'une Irlandaise. + +1 Lady Georgine, fille de lady Gordon. + +1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur. + +Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi +quelques paysages. + +-- + +24 + + * * * * * + +PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS. + +1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais + faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste. + +1 Le prince Ferdinand de Prusse. + +1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils. + +1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill. + +1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou. + +1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano. + +1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle. + +4 Portraits de moi pour mes amies. + +3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier + avec une main. + +1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste. + +1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil. + +1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes. + +1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac. + +1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes. + +1 Madame Constans. Buste. + +1 La comtesse d'Andlau, avec les mains. + +2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la + comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains. + +2 MM. d'Andlau, leurs deux frères. + +1 Viotti, célèbre violon. + +1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs. + +1 Le bailli de Crussol. Grand buste. + +1 Mademoiselle de Grénonville. Buste. + +1 Madame Davidoff, avec la main. + +1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste. + +1 Le comte de Coëtlosquet. Buste. + +1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet. + +2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains. + +1 Mademoiselle de Sassenay. Buste. + +1 M. Raoul-Rochette. Buste. + +1 M. Sapey. Buste. + +1 Madame Lafont. + +1 Mademoiselle de Rivière. + +1 Alfred de Rivière, _idem_. + +1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant. + +1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant. + +1 Madame Ditte. + +1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains. + +1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur + la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann. + +DE SOUVENIR: + +1 Madame de Suffrein. + +1 L'abbé Delille. + +1 La comtesse de Las Cazes. + +1 Le comte de Chatellux. + +-- + +50 + +130 total général. + + * * * * * + +TABLEAUX. + +1 L'apothéose de la reine. + +1 La naufragée. + +1 La cataracte de Narva. + +1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades. + +1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet. + +1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages. + +Total général des portraits, 662. + +15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre. + +FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME. + + + + +NOTE. + + +J'ai désiré placer à la fin de ce volume les conseils que j'ai écrits +pour ma nièce, madame Lefranc, qui peuvent être utiles aux femmes qui se +destinent à peindre le portrait. + + + + +SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT. + + +_Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait._--Il +faut toujours être prêt une demi-heure avant que le modèle n'arrive, +afin de se recueillir: c'est une chose nécessaire pour plusieurs +raisons. + +1° Il ne faut passe faire attendre; 2° il faut que la palette soit +préparée, et faire en sorte de ne pas être tracassée par du monde et des +détails d'affaire. + +_Règle nécessaire._--Il faut placer son modèle assis, plus haut que soi; +que les femmes le soient commodément; qu'elles aient de quoi s'appuyer, +et un tabouret sous les pieds. + +Il faut, le plus possible, s'éloigner de son modèle, c'est le vrai moyen +de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant +pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est nécessaire +d'observer, même pour la ressemblance totale; ne reconnaît-on pas les +personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage? + +Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le +faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes +généraux et extérieurs plus justes. Si on traçait le personnage assis, +le corps n'aurait pas d'élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée +des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire, +les voyant plus souvent debout qu'assis. + +Il faut ne pas placer la tête trop haute dans la toile, cela grandit +trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure +de manière qu'il y ait plus d'espace du côté où est tourné le corps. + +Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son +modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c'est le +meilleur guide, il explique nettement les défauts. + +Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs +attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui +convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la +ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de +trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout +pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet. + +Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre +séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle +s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change +visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le +plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les +flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais, +etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de +plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur +dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se +bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de +sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux +artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas +si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits; +il y a tant de gens qui ne savent point voir. + +Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de +blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou +verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils +puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous +la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être +reflétée. + +Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni +trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose; +mettez du bleuâtre derrière la tête. + +Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses +de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les +lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les +demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il +participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les +demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les +lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties +musculeuses qui cèdent aux premières. + +Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair +décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et +fugaces des demi-teintes. + +Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois, +c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches +fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil, +l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de +l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles, +doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée +dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières +occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les +lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à +l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre +supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il +faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la +plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être +la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête +sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de +l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont +d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de +la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la +tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur +la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière +doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles +soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien +détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les +faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus +petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du +cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière +supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand +l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui +la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans +l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que +tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit +refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de +l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est +pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie +claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou +moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de +clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être +préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites +échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté. + +Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou +moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre, +violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela +rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre +par des dorés, mais avec ménagement. + +Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la +ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les +fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van +Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique +fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de +distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir +près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit +souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière +est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se +rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une +demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner +l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette +ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des +cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les +poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de +cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude. +(Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du +modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.) +Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la +chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais +de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le +contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce +qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer. + +Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le +mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des +transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux +ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles +des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement +interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en +ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme +métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les +parties fuyantes de la tête. + +L'oreille est très nécessaire à bien étudier et à bien mettre à sa +place, attendu qu'elle attache le col à la tête; il faut le plus +possible la faire d'une belle forme; étudiez l'antique ou la belle +nature. On peut observer, par exemple, que généralement la nation +allemande et surtout autrichienne les ont attachées plus haut qu'elles +ne devraient l'être dans la proportion exacte, de même que +l'emmanchement de leur col est différent de celui des autres. Il est +large, gros, et prend très haut derrière l'oreille; cette nation a le +mastoïde très fort. Si l'on peint donc une Allemande, on doit conserver +ce trait caractéristique de leur nation, qui se trouve aussi dans +l'ossement large de leur front et dans leurs joues assez ordinairement +plates et étroites. Il faut le plus possible faire en entier l'oreille, +et bien étudier (quitte à mettre par-dessus des cheveux) ses cartilages. +Ce qui détermine ses formes doit être d'une couleur chaude et +transparente, excepté le trou du milieu qui est toujours vigoureux. Son +ton de chair, même dans la lumière, doit céder en général à la lumière +de la joue, qui est plus saillante. L'ombre portée de l'oreille sur le +col doit être très chaude, le jour passant au travers; la mâchoire doit +se décrire d'un ton coloré fin et par de légères demi-teintes pour +obtenir la saillie qu'elle doit avoir sur le col; si c'est une tête de +femme, les restes du bas de sa mâchoire se décrivent par des tons plus +chauds qu'à un homme, à cause des tons de la barbe, qui abasourdit les +tons naturellement chauds de la chair. Le ton du col est en général d'un +ton très fin, et cède beaucoup au ton sanguin du visage. Il est +essentiel de bien observer l'aplomb des clavicules (relativement à la +position de la tête) et leur lumière; la poitrine se colore toujours un +peu plus près vers le milieu de l'attache des clavicules; en général les +parties osseuses, telles que le coude, la rotule, le talon, l'extrémité +du doigt, ces parties, dis-je, doivent toujours être les plus fortes en +couleur. + +Si l'on doit peindre une gorge, éclairez-la de façon qu'elle reçoive +bien la lumière; les plus belles gorges sont celles dont la lumière +n'est point interceptée, jusqu'au bouton qui se colore peu à peu jusqu'à +l'extrémité; les demi-teintes qui font tourner le sein doivent être du +ton le plus fin et le plus frais; l'ombre qui dérive de la saillie de la +gorge doit être chaude et transparente. + +Il y a la même dégradation de lumière sur tous le corps que celle +ci-dessus expliquée pour la tête; si la figure est assise, la lumière +alors se rappellera très vivement sur les cuisses et dégradera jusqu'au +talon. + + + + +NOTES + + +[1: Pergola, dont j'ai déjà parlé, appartenait à madame Souwaloff, femme +de l'auteur de l'_Épître à Ninon_. Sa fille a épousé te comte +Diedestein, Autrichien, et frère de la belle madame Kinski]. + +[2: L'empereur actuel.] + +[3: Il est fort rare que je me trompe à l'expression du regard. La +dernière fois que je vis la duchesse de Mazarin, qui se portait à +merveille et chez laquelle personne n'observait aucun changement, je dis +à mon mari: «La duchesse ne vivra pas dans un mois;» ce qui arriva comme +je l'avais prédit.] + +[4: Poniatowski, que Napoléon venait de nommer maréchal de France, +quoiqu'il ne voulût d'autre titre que celui de chef des Polonais, venait +de protéger la retraite de l'armée française, n'ayant avec lui que 760 +hommes; blessé grièvement, il arriva sur les bords de l'Elster, dont par +un funeste malentendu les Français avaient coupé le pont; il s'arrête, +et l'ennemi lui criant de se rendre, il se jette dans le fleuve et +disparaît.] + +[5: Celle qui est devenue depuis la princesse Radzivill.] + +[6: C'était le 16 juin 1800.] + +[7: Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut obligé de me +demander quelques ducats pour donner à l'église.] + +[8: Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractère doux et +l'esprit insinuant, ils ont vécu fort bien ensemble pendant quelques +années.] + +[9: Ces dessins avaient été faits en Turquie, principalement à +Constantinople.] + +[10: Les églises sont en si grand nombre qu'un dicton du peuple est: +Moscou avec sa quarante quarantaine d'églises.] + +[11: Cette cloche n'a été dégagée de la terre qui la couvrait qu'en +cette année 1836.] + +[12: Ce portrait est chez le prince Tufakin, son mari, qui l'a apporté +avec lui lorsqu'il vint en France.] + +[13: Le comte Grégoire Orloff, gendre de la maréchale Soltikoff, était +un très aimable jeune homme. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir +lorsqu'il est veau à Paris pour consulter sur la maladie de sa femme.] + +[14: Ce prince Alexandre, qui est resté long-temps à Paris comme +ambassadeur russe près de Napoléon, était beau frère de la bonne et +aimable princesse Kourakin, à qui sont adressées les premières lettres +de mes souvenirs.] + +[15: Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l'époque où je +m'y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs +de ces dernières n'étaient point mariées.] + +[16: L'impératrice Marie a pris l'autre à son service.] + +[17: J'ai fait à Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'après ces +pastels, mais M. de Krudner les ayant portés par mer trop frais encore, +ils ont souffert du voyage.] + +[18: Ces enfans, depuis, ont beaucoup changé à leur avantage. Celle qui +est maintenant impératrice de Russie a fort embelli.] + +[19: Je devais plus tard copier tous ces pastels à l'huile, ce que j'ai +fait aussitôt mon arrivée à Paris.] + +[20: J'ai tenu parole, quoique Lebrun le poète m'ait fait prier souvent +de le recevoir]. + +[21: Cette petite dont je parlais là est aujourd'hui madame de Rivière, +ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que j'aime comme ma +fille]. + +[22: Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols]. + +[23: Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes +vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu! aussi, à mon +arrivée à Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon +raccommodage, me dit: «On voit bien que madame vient d'un pays barbare, +car ceci est cousu à la diable.» Je me mis à rire et lui répondis que +c'était mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrassée aurait bien voulu +reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais +jamais su coudre.] + +[24: Dans la révolution, toutes les églises étant fermées, M. Lebrun +prêta cette salle pour y dire la messe.] + +[25: La comtesse de Rosambo est morte peu de temps après la +Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports est +vivement regrettée de toute sa famille et de ceux qui ont eu le bonheur +de la connaître.] + +[26: Le frère de celui-ci, le vicomte de Ségur, mettait alors assez +plaisamment sur ses cartes: _Ségur sans cérémonies_.] + +[27: On sait que _street_ veut dire rue.] + +[28: Depuis Georges IV.] + +[29: Je puis témoigner de l'effet que produisit cet assassinat sur tous +les Anglais; l'horreur qu'il inspira fut générale.] + +[30: J'ai appris en France, à mon grand regret, que les dignes maîtres +de Stowe étaient morts, et que depuis le château avait brûlé ainsi que +tous les chefs-d'oeuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet +évènement, Stowe appartenait à M. Hope, banquier.] + +[31: On m'a assurée qu'un Anglais, ne voyant point de terme à sa +détention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire bâtir +une maison.] + +[32: Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Potocka, +née Massalska; elle avait épousé en premières noces le prince Charles de +Ligne, qui fut tué dans les guerres de la révolution; le prince Charles +était un brave et excellent jeune homme dont la mort a été beaucoup +pleurée.] + +[33: M. de Boigne, mort depuis quelques années, était né à Chambéry; il +a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune à faire +bâtir dans sa ville natale des hôpitaux et des monumens utiles à ses +compatriotes.] + +[34: J'ai peint ces effets d'après nature.] + +[35: Ce portrait est à Genève chez madame Necker, tante de madame de +Staël.] + +[36: Dans le courant de l'année 1808 et de l'année 1809, madame de Staël +écrivit trois petites lettres qui se rapportent à ce portrait, et qu'on +nous saura gré de donner ici; la première, datée de Coppet, le 16 +septembre 1808, est adressée à madame Lebrun: + +«Je serais vraiment honteuse, Madame, d'être restée si long-temps sans +vous répondre, si je n'avais pas été si souffrante depuis quelque temps, +que tout m'était difficile. Je m'en remets à vous pour l'exposition au +salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque à +l'original. Quant à la gravure, je m'en charge ici; ce serait trop +retarder le moment où je posséderai le portrait, et d'ailleurs tous nos +arrangemens sont faits à cet égard à Genève. Je vais à Vienne passer +l'hiver; si je pouvais vous y être utile, donnez-moi vos commissions; je +les ferai très exactement; il est bien juste que je vous rende un peu +dans le réel de la vie ce que vous avez fait pour moi dans l'idéal. +Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conservez-moi +toujours, je vous prie, quelque bienveillance.» + +La seconde lettre, datée de Genève, le 9 janvier 1809, est adressée à +madame Nigris, la fille de madame Lebrun: + +«J'ai renoncé, Madame, à la gravure du portrait de madame votre mère; +c'est trop cher pour une fantaisie, et je viens d'éprouver un procès +considérable qui m'oblige à des ménagemens de fortune; mais aurez-vous +la bonté de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par +madame Lebrun? Mon intention était de lui envoyer mille écus en le +recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce +que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mêler, et me négocier, +à cet égard, ce que je désire. Une négociation qui me serait bien douce +aussi, c'est celle qui vous amènerait en Suisse cet été. Prosper dit +qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas séduire par +cette réunion de tous ses amis? car j'ose me mettre du nombre; en le +voyant une fois, il m'a semblé que je rencontrais une ancienne +connaissance. Vous avez eu la bonté d'écrire à mon homme d'affaires, et +je lui vole le plaisir de vous répondre. Agréez, Madame, mes complimens +empressés.» + +La troisième lettre, datée de Coppet, le 14 juillet 1809, est adressée à +madame Lebrun: + +«J'ai enfin reçu votre magnifique tableau, Madame, et, sans penser à mon +portrait, j'ai admiré votre ouvrage. Il y a là tout votre talent, et je +voudrais bien que le mien pût être encouragé par votre exemple; mais +j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donnés. +Me permettez-vous de vous envoyer ce mandat payable le 1er de septembre? +Agréez, Madame, l'assurance des sentimens que je vous ai voués.» + +Nous avons sous les yeux une lettre de madame Lebrun à sa fille, madame +Nigris, datée de Coppet, le 12 septembre; on trouve dans cette lettre +tout ce que l'amour maternel a de plus tendre; nous nous contenterons +d'en extraire ce qui se rapporte au voyage en Suisse de madame Lebrun: + +«Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines; +je viens de l'éprouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir +l'idée des jouissances que j'ai ressenties dans nos courses en Suisse; +tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous +ces sites si variés, si pittoresques. Que de choses j'aurai à te dire à +mon retour! Il me semble avoir vécu dix ans depuis deux mois et demi; ce +n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont été +si intéressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fixé ou noté +les intervalles.» + +À la suite de cette lettre de madame Lebrun, nous trouvons un +_post-scriptum_ de madame de Staël à la même adresse: + +«Madame votre mère, Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait +vraiment plus poétique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver +bon que je vous remercie de l'intérêt que madame votre mère m'a +témoigné; c'est à vous qu'elle aime à rapporter ses succès. Si je +n'étais pas exilée, Madame, je parlerais de mon désir de vous connaître; +nos amis communs me l'ont inspiré. Dites, je vous prie, à M. de +Maleteste que je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que je +me flatte toujours qu'il pense à moi, bien qu'il ne me l'écrive jamais. +Adieu, Madame, je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mère +et par ses amis me persuade que nous nous connaissons déjà.» + +C'est à Paris que le portrait de madame de Staël fut achevé; madame +Beaufort d'Hautpoult, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers +suivans: + + Je la vois, je l'entends; tes pinceaux créateurs + Donnent l'ame et la vie et l'esprit aux couleurs; + Voilà ses yeux brillans d'ardentes étincelles, + Ces sons mélodieux, ces cordes immortelles, + Qui de ses chants divins accompagnent les vers, + Et la toile animée en parfume les airs. + Je ne sais qui des deux remporte la victoire: + L'une guide la main, l'autre fixe la gloire, + Et la même couronne enlace en ce tableau + Le front inspirateur et l'immortel pinceau. + Staël offrait à Lebrun un talent digne d'elle; + Lebrun méritait seule un si parfait modèle; + L'univers étonné de cet ensemble heureux + Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux. + +(_Note de l'Éditeur._)] + +[37: Depuis ce temps, la maison de Voltaire a été achetée par une +personne qui en a fait bâtir une plus grande; mais le nouveau +propriétaire a conservé et soigné celle du philosophe, qu'il laisse voir +aux étrangers.] + +[38: Dans mon séjour en Angleterre je vis aussi un manque de respect +pour Milton. À Richemont, au milieu d'une prairie, se trouvait un arbre +où l'auteur du _Paradis Perdu_ allait s'asseoir pour écrire; eh bien! +cet arbre a été coupé.] + +[39: Dans le séjour prolongé que j'ai fait à Chamouni, j'ai peint toute +la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers; j'ai peint aussi toute +la vallée.] + +[40: Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second +voyage que j'ai fait en 1809.] + +[41: La lettre de M. Raoul Rochette, sur sa course au Rigi, est si +parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui]. + +[42: Le seul témoignage de reconnaissance que j'aie pu faire accepter à +M. et madame Konig, c'est mon portrait à l'huile que je leur ai envoyé +de Paris. M. Konig est venu à Paris montrer des tableaux de lui en +transparens; je les ai eus chez moi, et tout le monde en était +enchanté.] + +[43: J'ai réfléchi que les effets de la lune auraient détruit celui des +feux qui ressortissait avec vigueur sur le haut des montagnes où ils +étaient placés.] + +[44: Cette tour est la ruine du château d'Unspunnen, que possédait +Berthold, fondateur de Berne. C'est en mémoire de lui que se donne cette +fête patriotique.] + +[45: Après la fête, madame de Staël alla se promener avec le duc de +Montmorency; moi, je m'établis sur la prairie pour peindre le site et +les masses de groupes. Le comte de Grammont tenait ma boîte au pastel. +L'aspect de cette fête est peint à l'huile; M. le prince de Talleyrand +possède ce tableau. + +Dans le récit de mes deux voyages en Suisse, je n'ai pu indiquer d'une +manière complète les paysages que j'ai dessinés d'après nature; j'ai +fait environ deux cents paysages au pastel.] + +[46: Je n'en fus pas quitte pour cette fois. Au retour des étrangers en +1815, il revint des Anglais à Louveciennes; ils me prirent, entre autres +choses, un superbe coffre de lacque, que j'ai beaucoup regretté, parce +qu'il m'avait été donné à Pétersbourg par mon ancien ami le comte +Strogonoff.] + +[47: C'est M. Daguet que le Roi chargea de distribuer ses bienfaits aux +pauvres.] + +[48: Ducis, avant la révolution, avait occupé un emploi dans la maison +de Monsieur.] + +[49: La _Sibylle_ n'a point été vendue à Rosny avec les autres tableaux +de la duchesse de Berri, parce que, faisant partie de l'héritage du duc, +elle appartient à son fils.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth +Vigée-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIGÉE-LEBRUN *** + +***** This file should be named 23158-8.txt or 23158-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/1/5/23158/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, Rénald Lévesque +(HTML version) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun (3/3) + +Author: Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun + +Release Date: October 24, 2007 [EBook #23158] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIGÉE-LEBRUN *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, Rénald Lévesque +(HTML version) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced +from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + + + + +<h2>SOUVENIRS</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h3>MADAME LOUISE-ÉLISABETH</h3> + +<h1>VIGÉE-LEBRUN,</h1> + +<p class="mid">DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS,<br> DE ROUEN, DE SAINT-LUC DE ROME ET +D'ARCADIE,<br> DE PARME ET DE BOLOGNE,<br> DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE +GENÈVE ET AVIGNON.</p><br><br> + +<p class="i30"> En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai<br> le temps passé, qui + doublera pour ainsi<br> dire mon existence.<br><br> + + J.-J. Rousseau.</p> + +<br> + + + +<h3>TOME TROISIÈME</h3> + +<br> + +<h2>PARIS,</h2> + +<h3>LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,</h3> + +<h5>RUE DE SEINE, 14 BIS.</h5> +<hr class="short"> + +<h4>1835.</h4> +<br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE Ier.</h3> + +<p class="mid">Paul Ier.--Son caractère.--Incendie à Pergola.--Frogères.<br>M. +d'Autichamp, Koutaisoff, madame Chevalier.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Paul était né le 1er octobre 1754, et monta sur le trône le 12 octobre +1796. Ce que j'ai déjà raconté des funérailles de Catherine prouve assez +que le nouvel empereur ne partageait point les regrets de la nation, et +de plus, on sait qu'il décora du cordon de Saint-André Nicolas Zouboff, +qui lui apporta la nouvelle de la mort de sa mère.</p> + +<p>Paul avait beaucoup d'esprit, d'instruction et d'activité; mais la +bizarrerie de son caractère allait jusqu'à la folie. Chez ce malheureux +prince des mouvemens de bonté d'ame succédaient souvent à des mouvemens +de férocité, et sa bienveillance ou sa colère, sa faveur ou son +ressentiment n'étaient jamais que l'effet d'un caprice. Son premier +soin, dès qu'il fut monté sur le trône, fut d'exiler Platon Zouboff en +Sibérie, en lui confisquant la plus grande partie de sa fortune. Fort +peu de temps après, il le rappela, lui rendit tous ses biens, et toute +la cour le vit un jour présenter cet ex-favori aux ambassadeurs de +Géorgie avec la plus grande bienveillance, et le combler de bontés.</p> + +<p>Un soir, je me trouvai à un bal qui se donnait à la cour. Tout le monde, +à l'exception de l'empereur, était masqué, et les hommes et les femmes +en dominos noirs. Il se fit un encombrement à une porte qui donnait d'un +salon dans un autre; un jeune homme pressé de passer, coudoya fortement +une femme, qui se mit à pousser des cris. Paul se retournant aussitôt +vers un de ses aides-de-camp: «Allez, dit-il, conduire ce monsieur à la +forteresse, et vous reviendrez m'assurer qu'il y est bien enfermé.» +L'aide-de-camp ne tarda pas à revenir dire qu'il avait exécuté cet +ordre. «Mais, ajouta-t-il, Votre Majesté saura que ce jeune homme a la +vue excessivement basse: en voici la preuve;» et il montra les lunettes +du prisonnier, qu'il avait apportées. Paul, après avoir essayé les +lunettes, pour se convaincre de la vérité du fait, dit vivement: «Courez +vite le chercher, et menez-le chez ses parens; je ne me coucherai pas +que vous ne soyez venu me dire qu'il est retourné chez lui.»</p> + +<p>La plus légère infraction aux ordres de Paul était punie de l'exil en +Sibérie, ou pour le moins de la prison, en sorte que, ne pouvant prévoir +où vous conduirait la folie jointe à l'arbitraire, on vivait dans des +transes perpétuelles. On en vint bientôt à ne plus oser recevoir du +monde chez soi; si l'on recevait quelques amis, on avait grand soin de +fermer les volets, et pour les jours de bal, il était convenu que l'on +renverrait les voitures. Tout le monde était surveillé pour ses paroles +et pour ses actions, au point que j'entendais dire qu'il n'existait pas +une société qui n'eût son espion. On s'abstenait le plus souvent de +parler de l'empereur, mais je me souviens qu'un jour, étant arrivée dans +un très petit comité, une dame qui ne me connaissait pas et qui venait +de s'enhardir sur ce sujet, s'arrêta tout court en me voyant entrer. La +comtesse Golowin fut obligée de lui dire, pour qu'elle continuât sa +conversation: «Vous pouvez parler sans crainte, c'est madame Lebrun.» +Tout cela paraissait bien dur, après avoir vécu sous Catherine, qui +laissait jouir chacun de la plus entière liberté, sans jamais, il est +vrai, en prononcer le mot.</p> + +<p>Il serait trop long de raconter sur combien de choses futiles Paul +exerçait sa tyrannie. Il avait ordonné, par exemple, que tout le monde +saluât son château, même lorsqu'il en était absent. Il avait défendu de +porter des chapeaux ronds, qu'il regardait comme un signé de +jacobinisme. Des hommes de police avec leur canne faisaient sauter à +terre tous ceux qu'ils rencontraient, au grand dépit des personnes que +leur ignorance exposait à se faire décoiffer ainsi. En revanche, tout le +monde était contraint de porter de la poudre. Dans le temps que parut +cette ordonnance, je faisais le portrait du jeune prince Bariatinski, et +comme je l'avais prié de ne pas me venir poudré, il y avait consenti. Je +le vis arriver un jour, pâle comme la mort. «Qu'avez-vous donc? lui +dis-je.--Je viens de rencontrer l'empereur en venant chez vous, me +répondit-il encore tout tremblant; je n'ai eu que le temps de me jeter +sous une porte cochère, mais j'ai une peur affreuse qu'il ne m'ait +aperçu.» Cette terreur du prince Bariatinski n'avait rien de surprenant; +elle atteignait les personnes de toutes les classes; car aucun habitant +de Pétersbourg n'était sûr le matin de coucher le soir dans son lit. +Pour mon compte, je puis dire avoir éprouvé, sous le règne de Paul, la +plus effroyable peur que j'aie ressentie de mes jours. J'étais allée à +Pergola<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, où je voulais passer la journée, et j'avais avec moi M. de +Rivière, mon cocher, et Pierre, mon bon domestique russe. Tandis que M. +de Rivière se promenait, avec son fusil, pour tuer des oiseaux ou des +lapins (auxquels par parenthèse il ne faisait jamais grand mal), je +restais sur les bords du lac, quand, tout à coup, je vis le feu que l'on +avait allumé pour faire cuire notre dîner, se communiquer aux sapins, et +se propager avec une grande rapidité. Les sapins se touchaient, Pergola +n'est pas loin de Pétersbourg!... Je me mis à pousser des cris +horribles, en rappelant M. de Rivière, et, la frayeur aidant, tous +quatre réunis, nous parvînmes à étouffer l'incendie, non sans nous +brûler cruellement les mains; mais nous pensions à l'empereur, à la +Sibérie, et l'on peut juger que cela nous donnait du courage!</p> + +<p>Je ne saurais m'expliquer la terreur que m'inspirait Paul, qu'en me +rappelant combien cette terreur était générale; car je dois avouer qu'il +ne s'est jamais montré pour moi que bienveillant et poli. Lorsque je le +vis pour la première fois à Pétersbourg, il se souvint de la manière la +plus aimable que je lui avais été présentée à Paris, lorsqu'il y vint +sous le nom de comte du Nord. J'étais bien jeune alors, et tant d'années +s'étaient passées depuis, que je l'avais oublié; mais les princes en +général sont doués de la mémoire des personnes et des noms; c'est pour +eux une grâce d'état. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signalé +son règne, une, à laquelle il était fort pénible de se soumettre, +obligeait les femmes comme les hommes à descendre de voiture sur le +passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il était très fréquent que +l'on rencontrât Paul dans les rues de Pétersbourg, attendu qu'il les +parcourait sans cesse, quelquefois à cheval, avec fort peu de suite, et +souvent en traîneau sans être escorté et sans aucun signe qui pût le +faire reconnaître. Il ne fallait pas moins se soumettre à l'ordre, sous +peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il était +cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout à coup les pieds +dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne +l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier: «Arrêtez! +c'est l'empereur!» mais comme, on m'ouvrait la portière et que j'allais +descendre, lui-même sortit de son traîneau et se précipita pour m'en +empêcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait +pas les étrangères, et surtout madame Lebrun.</p> + +<p>Ce qui peut expliquer comment les meilleurs caprices de Paul ne +rassuraient point pour l'avenir, c'est qu'aucun homme n'était plus +inconstant dans ses goûts et dans ses affections. Au commencement de son +règne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur; plus tard, il l'avait +pris en si grande tendresse, que le portrait du héros français était +dans son sanctuaire et qu'il le montrait à tout le monde. Sa disgrâce ou +sa faveur n'offrait rien de durable; le comte Strogonoff est, je crois, +la seule personne qu'il n'ait point cessé d'aimer et d'estimer. On ne +lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il +se plaisait beaucoup avec un acteur français nommé Frogères, qui n'était +point sans talens, et qui avait de l'esprit. Frogères entrait à toute +heure, dans le cabinet de l'empereur, sans être annoncé; on les voyait +souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras +dessous, causant de littérature française, que Paul aimait beaucoup, +principalement notre théâtre. Cet acteur était souvent admis aux petites +réunions de la cour, et comme il portait à un haut degré le talent de +mystificateur, il se permettait avec les plus grands seigneurs des +mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui, +vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet. +Les grands-ducs eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des mauvaises +plaisanteries de Frogères; aussi, après la mort de Paul, n'avait-il plus +osé reparaître au palais. L'empereur Alexandre, se promenant seul un +jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. «Pourquoi donc +n'êtes-vous pas venu me voir, Frogères? lui dit-il, d'un air +affable.--Sire, répondit Frogères délivré de ses craintes, je ne savais +pas l'adresse de Votre Majesté.» L'empereur rit beaucoup de cette +bouffonnerie, et fit payer avec munificence à l'acteur français un reste +d'appointemens que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas osé demander.</p> + +<p>Après avoir vécu long-temps près de Paul, il était naturel en effet que +Frogères redoutât le ressentiment d'un souverain; car Paul était +vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses +torts à sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu à se plaindre +du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocens avec +les coupables, détestait tous les grands seigneurs, et se plaisait à +humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande +bienveillance pour les étrangers, et surtout pour les Français, et je +dois dire ici qu'on l'a toujours vu accueillir et traiter avec bonté +tous les voyageurs et les émigrés qui venaient de France. Beaucoup de +ces derniers ont reçu de lui de généreux secours. Je citerai entre +autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant à Pétersbourg sans aucunes +ressources, avait imaginé de faire des sabots élastiques tout-à-fait +jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir même chez la +princesse Dolgorouki à plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvés +charmans, et cela, joint à l'intérêt qu'inspirait l'émigré, en fit +commander aussitôt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne +tardèrent pas à arriver sous les yeux de l'empereur, qui, dès qu'il +apprit le nom de l'ouvrier, le fit venir et lui donna une très belle +place. Par malheur, c'était une place de confiance; les Russes s'en +trouvèrent tellement offensés, que Paul ne put y laisser long-temps le +comte d'Autichamp; mais il l'en dédommagea de manière à le mettre à +l'abri du besoin.</p> + +<p>Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais fréquemment, me rendaient, +je l'avoue, plus indulgente pour l'empereur que ne pouvaient l'être les +Russes, dont le repos était sans cesse troublé par les bizarres caprices +d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une idée +des craintes, du mécontentement et des murmures secrets de cette cour, +que j'avais vue naguère si calme et si joyeuse. On peut dire avec vérité +que tant qu'a régné Paul, la terreur était à l'ordre du jour.</p> + +<p>Comme on ne saurait tourmenter ses semblables sans être tourmenté +soi-même, Paul était bien loin de vivre heureux. Il avait pour idée fixe +qu'il mourrait assassiné, soit par le fer, soit par le poison, et ce +fait, qui est certain, prouve encore combien il régnait d'incohérence +dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait +parcourir seul les rues de Pétersbourg, à toute heure de jour et de +nuit, il prenait la précaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa +chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret +intérieur de son appartement. Le tout était surveillé par son fidèle +Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi à Paris +et ne quittait point sa personne. Ce Koutaisoff avait pour l'empereur un +dévouement sans borne, que rien ne put jamais altérer, pas même la +jalousie; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa maîtresse, +la plus jolie actrice du théâtre de Pétersbourg. Cette femme se nommait +madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succès dans les opéras +comiques. Sa figure et sa voix étaient charmantes, et elle chantait avec +infiniment de grâce et d'expression. Koutaisoff l'aimait passionnément, +lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans +un tel désespoir, qu'il en perdit presque la raison, et son service en +souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible +circonstance.</p> + +<p>Paul était excessivement laid. Un nez camard et une fort grande bouche, +garnie de dents très longues, le faisaient ressembler à une tête de +mort. Ses yeux étaient plus qu'animés, quoique souvent son regard eût de +la douceur. Il n'était ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et bien que +toute sa personne ne manquât point d'une sorte d'élégance, il faut +avouer que son visage prêtait infiniment à la caricature. Aussi, quelque +fût le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez +grand nombre. Une entre autres le représentait tenant un papier dans +chacune de ses mains. Sur l'un on lisait: <i>ordre</i>; sur l'autre: +<i>contre-ordre</i>, et sur son front: <i>désordre</i>. Rien qu'en parlant de +cette caricature, j'éprouve encore un petit frémissement; car on sent +bien qu'il y allait de la vie, non seulement pour celui qui l'avait +faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'étaient procurée.</p> + +<p>Tout ce qu'on vient de lire n'empêchait point que Pétersbourg ne fût +alors pour un artiste un séjour aussi utile qu'agréable. L'empereur Paul +aimait et protégeait les arts. Grand amateur de la littérature +française, il attirait et retenait par ses générosités les acteurs +auxquels il devait le plaisir de voir représenter nos chefs-d'oeuvre, et +l'on ne pouvait posséder un talent en musique ou en peinture sans être +assuré de sa bienveillance. Doyen, l'ami de mon père, et le peintre +d'histoire dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, se vit distingué par +Paul comme il l'avait été par Catherine. Quoique fort âgé alors, Doyen +avait conservé une manière de vivre si simple et si frugale, qu'il +n'avait accepté qu'une partie des offres généreuses de l'impératrice; +l'empereur lui continua les mêmes bontés et lui commanda un plafond pour +le nouveau palais de Saint-Michel qui n'était pas encore meublé. Le +salon, dans lequel Doyen travaillait, était fort près de l'Ermitage; +Paul et toute la cour le traversait pour aller à la messe, et il était +fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrêtât pas à causer plus ou +moins de temps avec le peintre, d'une manière tout-à-fait aimable. Ceci +me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de +Doyen et lui dit: «Me permettez-vous, Monsieur, de vous faire une légère +observation: vous peignez les Heures qui dansent autour du char du +Soleil; j'en vois une là, plus éloignée, qui est plus petite que les +autres; cependant les heures sont toutes égales.--Monsieur, lui répondit +Doyen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais +celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure.» L'observateur fit un +signe d'approbation, et s'éloigna très content de lui-même.</p> + +<p>Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix +du plafond avant qu'il fût terminé, remit à Doyen un billet de banque +d'une somme considérable que je ne me rappelle plus; mais ce billet +était enveloppé d'un papier sur lequel Paul avait écrit de sa main:<i> +Voici pour acheter des couleurs; quant à l'huile, il en reste encore +beaucoup dans la lampe</i>.</p> + +<p>Si l'ancien ami de mon père était satisfait de son sort à Pétersbourg, +je n'étais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relâche +depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je perdais deux +heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui désiraient visiter +mon atelier, au nombre desquelles se trouvèrent plusieurs fois les +grands-ducs et les grandes-duchesses. Outre les tableaux dont j'ai déjà +parlé, et les portraits qui se succédaient sans cesse, j'avais fait +venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette (celui +dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu), et l'intérêt +général qu'il excitait, me procurait une douce jouissance. Le prince de +Condé, alors à Pétersbourg, étant venu le voir, ne prononça pas une +parole, il fondit en larmes.</p> + +<p>Sous le rapport des agrémens de la société, Pétersbourg ne laissait rien +à désirer. On aurait pu d'ailleurs se croire à Paris, tant il se +trouvait de Français dans les réunions. C'est là que je revis le duc de +Richelieu et le comte de Langeron; à la vérité ils ne séjournaient pas, +le premier étant gouverneur d'Odessa, et le second toujours sur les +chemins pour des inspections militaires; mais il n'en était pas de même +d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance +avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Outre que +cette jeune femme était très jolie et très bien faite, on remarquait en +elle un charme qui tenait à son extrême bonté. Je la voyais fort souvent +à Pétersbourg aussi bien qu'à Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour, +allant dîner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pas rare en +Russie, mais qui m'effraya extrêmement. M. Ducrest était venu me +chercher en traîneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front +tout-à-fait gelé. Je m'écriais dans ma terreur: «Je ne pourrai plus +penser! je ne pourrai plus peindre!» M. Ducrest se hâta de me faire +entrer dans une boutique où l'on me frotta le front avec de la neige, et +ce remède, que tous les Russes emploient en pareil cas, fit cesser +aussitôt la cause de mon désespoir.</p> + +<p>Mes amis français ne me faisaient pas négliger les habitans du pays qui +me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes +relations avec les familles russes. Outre tant de personnes dont j'ai +déjà parlé, je voyais souvent M. Dimidoff, le plus riche particulier de +la Russie. Son père lui avait laissé en héritage des mines de fer et de +mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au +gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son énorme richesse +fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue +d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur +union fut fort douce. Quoique sa femme eût du charme et de la grâce dans +toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais amoureux, mais elle +n'en vécut pas moins très heureuse avec lui. Ils n'ont laissé que deux +fils, dont l'un vit le plus souvent à Paris, et, comme son père, est +grand amateur de peinture.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p class="mid">Portrait de l'impératrice Marie.--Les grands-ducs.--Le<br>grand +archimandrite.--Fête à Péterhoff.--Le roi de<br>Pologne.--Sa mort.--Joseph +Poniatowski.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>L'empereur m'avait commandé de faire le portrait de l'impératrice sa +femme, que je représentai en pied, portant un costume de cour et une +couronne de diamans sur la tête. Je n'aime point à peindre des diamans, +le pinceau ne saurait en rendre l'éclat. Toutefois, en faisant pour fond +un grand rideau de velours cramoisi, qui me donnait un ton vigoureux +dont j'avais besoin pour faire ressortir la couronne, je parvins à la +faire briller autant que possible. Lorsque je fis venir ce tableau chez +moi pour terminer les accessoires, on voulut me prêter avec l'habit de +cour tous les diamans qui l'ornaient; mais il y en avait pour une somme +si considérable, que je refusai cette marque de confiance, qui m'aurait +fait vivre dans l'inquiétude; je préférai les peindre au palais, où je +fis reporter mon tableau.</p> + +<p>L'impératrice Marie était une fort belle femme; et son embonpoint lui +conservait de la fraîcheur. Elle avait une taille élevée, pleine de +noblesse, et de superbes cheveux blonds. Je me souviens de l'avoir vue +dans un grand bal, ses beaux cheveux bouclés retombant de chaque côté +sur ses épaules, et le dessus de la tête couronné de diamans. Cette +grande et belle personne s'élevait majestueusement près de Paul qui lui +donnait le bras, ce qui formait un contraste frappant. Le plus beau +caractère se joignait à tant de beauté: l'impératrice Marie était +vraiment la femme de l'Évangile, et ses vertus étaient si bien connues, +qu'elle offre peut-être le seul exemple d'une femme que la calomnie +n'osa jamais attaquer. J'avoue que j'étais fière de me trouver honorée +de ses bontés, et que j'attachais un grand prix à la bienveillance +qu'elle me témoignait en toute occasion.</p> + +<p>Nos séances avaient lieu aussitôt après le dîner de la cour, en sorte +que l'empereur et ses deux fils, Alexandre et Constantin, y assistaient +habituellement. Ceci ne me causait aucune gêne, attendu que l'empereur, +le seul qui aurait pu m'intimider, était fort aimable pour moi. Un jour +que l'on vint servir le café comme j'étais déjà à mon chevalet, il m'en +apporta lui-même une tasse, puis il attendit que je l'eusse bue pour la +reprendre et la reporter. Il est vrai qu'une autre fois il me rendit +témoin d'une scène assez burlesque. Je faisais placer un paravent +derrière l'impératrice, pour me donner un fond tranquille. Dans un +moment de repos, Paul se mit à faire mille gambades, absolument comme un +singe; grattant le paravent et faisant mine de l'escalader. Ce jeu dura +long-temps. Alexandre et Constantin me paraissaient souffrir de voir +leur père faire des tours aussi grotesques, devant une étrangère, et +moi-même j'étais mal à l'aise pour lui.</p> + +<p>Pendant l'une des séances, l'impératrice fit venir ses deux plus jeunes +fils, le grand-duc Nicolas et le grand-duc Michel. Je n'ai jamais vu un +plus bel enfant que le grand-duc Nicolas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Je pourrais encore, je +crois, le peindre de mémoire aujourd'hui, tant j'admirai ce charmant +visage qui avait tous les caractères de la beauté grecque.</p> + +<p>Je conserve de même le souvenir d'un type de beauté, dans un tout autre +genre, puisqu'il s'agit d'un vieillard. Quoique l'empereur soit en +Russie le chef suprême de la religion aussi bien que celui de +l'administration et de l'armée, le pouvoir religieux est exercé sous lui +par le premier pope, que l'on appelle <i>le grand archimandrite</i>, et qui +est à peu près pour les Russes ce que le pape est pour nous. Depuis que +j'habitais Pétersbourg, j'avais souvent entendu parler du mérite et des +vertus de celui qui remplissait alors cette fonction, et un jour, +plusieurs personnes de ma connaissance, qui allaient le voir, m'ayant +proposé de me mener avec elles, j'acceptai l'offre avec empressement. De +ma vie je ne me suis trouvée en présence d'un homme dont l'aspect m'ait +autant imposé. Sa taille était grande et majestueuse; son beau visage, +dont tous les traits avaient une régularité parfaite, offrait à la fois +une expression de douceur et de dignité qu'on ne saurait peindre, et une +longue barbe blanche, qui tombait plus bas que la poitrine, ajoutait +encore au caractère vénérable de cette superbe tête. Son costume était +simple et noble. Il portait une longue robe blanche, coupée du haut en +bas sur le devant par une large bande d'étoffe noire, sur laquelle +ressortait admirablement la blancheur de sa barbe, et sa démarche, ses +gestes, son regard, enfin tout en lui imprimait le respect dès le +premier abord.</p> + +<p>Le grand archimandrite en effet était un homme supérieur. Il avait +beaucoup d'esprit, une prodigieuse instruction; il parlait plusieurs +langues, et en outre, ses vertus et sa bonté le faisaient chérir de tous +ceux qui l'approchaient. La gravité de son état ne l'avait jamais +empêché de se montrer aimable et gracieux avec le grand monde. Un jour, +une des princesses Galitzin, qui était fort belle, l'ayant aperçu dans +un jardin, courut se jeter à genoux devant lui. Le vieillard aussitôt +cueillit une rose avec laquelle il lui donna sa bénédiction. Un de mes +regrets, en quittant Pétersbourg, était celui de n'avoir point fait le +portrait de l'archimandrite; car je ne crois pas qu'un peintre puisse +rencontrer un plus beau modèle.</p> + +<p>À l'époque dont je viens de parler, je vis célébrer à Péterhoff la fête +de l'impératrice Marie, avec une grande magnificence. Il est vrai de +dire que le lieu y prêtait beaucoup. Ce parc immense, ces belles eaux, +ces superbes allées, dont une, entre autres, bordée d'arbres énormes, +encadre la mer couverte de vaisseaux; toutes ces grandes beautés +naturelles dont l'art a si admirablement bien tiré parti, font de +Péterhoff un séjour qui tient de la féerie. Il faisait le plus beau +temps du monde, et lorsque j'arrivai vers midi, je trouvai le parc +rempli d'une foule immense. Les hommes et les femmes étaient costumés +comme pour un bal de carnaval; mais personne n'avait de masque, à +l'exception de l'empereur, qui était en domino rose. La cour se +distinguait par la richesse et la diversité de ses costumes. Chacun +ayant lutté de magnificence aussi bien que d'originalité, je n'ai jamais +vu réunis tant de manteaux brodés d'or, tant de diamans et tant de +plumes.</p> + +<p>De distance en distance, des musiciens que l'on ne voyait point, +charmaient l'oreille par les sons de cette ravissante musique de cors, +que l'on n'entend qu'en Russie. Toutes les eaux jouaient, les eaux de +Péterhoff sont magnifiques; je me souviens principalement d'une nappe +d'eau prodigieuse, qui s'élance d'un énorme rocher dans un canal, de +telle sorte qu'elle forme une large voûte sous laquelle on passait sans +être mouillé. Lorsque le soir on illumina le château, le parc et les +vaisseaux, on n'oublia point ce rocher, et c'est alors que l'effet +devint vraiment magique; car il était impossible d'apercevoir les +lampions dont la lumière brillantait sur cette immense voûte d'eau +limpide qui retombait avec un bruit effrayant dans le canal. Le souvenir +de cette journée m'est toujours resté, comme celui de la plus belle fête +que puisse donner un souverain.</p> + +<p>Ce dernier mot me conduit à parler d'un homme que j'ai vu fréquemment, +pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, et qui, après avoir porté la +couronne, vivait alors à Pétersbourg en simple particulier. C'est +Stanislas-Auguste Poniatowski, roi de Pologne. Dans ma première jeunesse +j'avais entendu parler de ce prince, qui n'était pas encore monté sur le +trône, par plusieurs personnes qui le voyaient chez madame Geoffrin où +il allait souvent dîner. Tous ceux qui s'étaient trouvés avec lui à +cette époque, faisaient l'éloge de son amabilité et de sa beauté. Pour +son bonheur ou pour son malheur (il est difficile d'en décider), il fit +un voyage à Pétersbourg, durant lequel Catherine s'éprit du beau +Polonais, au point que, lorsqu'elle fut en possession du trône, elle +l'aida de tout son pouvoir pour le faire roi de Pologne, et Poniatowski +fut couronné le 7 septembre 1764. Il faut croire que l'amour chez une +souveraine cède aisément à l'ambition, puisque l'on a vu cette même +Catherine détruire bientôt son ouvrage, et renverser le monarque qu'elle +avait si vivement protégé. La perte de la Pologne une fois décidée, +Replin et Stakelberg, ambassadeurs russes, régnèrent de fait sur ce +malheureux royaume, jusqu'au jour où il cessa d'exister. Leur cour était +plus nombreuse que celle du prince qu'ils ne craignaient pas d'insulter +sans cesse, et qui ne conservait que le titre de roi.</p> + +<p>Poniatowski était aimable et bon, fort brave, mais peut-être manquait-il +de l'énergie nécessaire pour contenir l'esprit de rébellion qui régnait +dans ses États. Il fit tout pour se rendre agréable à la noblesse et au +peuple, il y parvint même en partie; toutefois il existait tant +d'élémens de désordre à l'intérieur, joints au plan formé par les trois +grandes puissances environnantes pour s'emparer de la Pologne, que son +triomphe eût été un miracle. Aussi le vit-on succomber et se retirer à +Grodno, où il vivait d'une pension que lui faisaient la Russie, la +Prusse et l'Autriche, qui venaient de se partager son royaume.</p> + +<p>L'empereur Paul, après la mort de Catherine, invita Stanislas +Poniatowski à venir à Pétersbourg pour assister à son couronnement. +Pendant toute la cérémonie, qui fut très longue, on laissa l'ex-roi +debout, ce qui, vu son âge avancé, fit peine à toutes les personnes qui +étaient présentes. Paul, à la vérité, se montra plus aimable avec lui en +l'engageant à rester à Pétersbourg, où il le logea dans le palais de +marbre que l'on voit sur le beau quai de la Néva. Ce qui produisait un +singulier rapprochement, c'est que ce palais se trouve situé presque en +face de la forteresse où Catherine est enterrée.</p> + +<p>Le roi de Pologne, au reste, était fort convenablement logé. Il s'était +fait une société agréable, composée en grande partie de Français, +auxquels il joignait quelques autres étrangers qu'il avait distingués. +Il eut l'extrême bonté de me rechercher, de m'inviter à ses réunions +intimes, et il m'appelait <i>sa bonne amie</i>, comme faisait à Vienne le +prince Kaunitz. Rien ne me touchait autant que de l'entendre me répéter +souvent qu'il aurait été heureux que j'eusse été à Varsovie lorsqu'il +était encore roi; je savais en effet qu'à cette époque, quelqu'un lui +disant que j'irais en Pologne, il répondit qu'il me traiterait avec la +plus grande distinction; mais tout retour sur le passé me semblait +devoir être pénible pour lui.</p> + +<p>Stanislas Poniatowski était grand. Son beau visage exprimait la douceur +et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant, et sa marche +avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un +charme tout particulier, possédant à un haut degré l'amour et la +connaissance des lettres. Il aimait les arts avec tant de passion, qu'à +Varsovie, lorsqu'il était roi, il allait sans cesse visiter les artistes +supérieurs.</p> + +<p>Sa bonté était vraiment sans pareille. Je me souviens d'en avoir reçu +moi-même une preuve qui me rend un peu honteuse quand j'y pense. Il +m'arrive, lorsque je suis à peindre, de ne plus voir dans le monde que +mon modèle, ce qui m'a rendue plus d'une fois tout-à-fait grossière pour +ceux qui viennent me troubler quand je travaille. Un matin que j'étais +occupée à finir un portrait, le roi de Pologne vint pour me voir. Ayant +entendu le bruit de plusieurs chevaux à ma porte, je me doutais bien que +c'était lui qui me rendait une visite; mais j'étais tellement absorbée +dans mon ouvrage, que je pris de l'humeur, et à tel point, qu'à +l'instant où il entr'ouvrait ma porte, je lui criai: «Je n'y suis pas.» +Le roi, sans rien dire, remit son manteau et partit. Quand j'eus quitté +ma palette, et que je me rappelai de sang-froid ce que je venais de +faire, je me le reprochai si vivement, que le soir même j'allai chez le +roi de Pologne lui porter mes excuses, et chercher mon pardon. «Comme +vous m'avez reçu ce matin!» me dit-il dès qu'il m'aperçut. Puis il +ajouta de suite: «Je comprends parfaitement que lorsqu'on dérange un +artiste bien occupé, on lui cause de l'impatience; aussi croyez bien que +je ne vous en veux point du tout.» Et il me força à rester à souper, où +il ne fut plus question de mes torts.</p> + +<p>Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne. Lord +Withworth, ambassadeur d'Angleterre en Russie, et le marquis de Rivière +y étaient aussi très fidèles. Nous préférions tous trois ces réunions +intimes aux grandes cohues; car, après le souper, il s'établissait +constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par +une foule d'anecdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à +l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que +j'observai dans le regard de notre cher prince; son oeil gauche surtout +me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur +l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le +bras: «Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup?--Pourquoi cela? me +répondit-on, il paraissait être à merveille; il vient de causer comme à +l'ordinaire.--J'ai le malheur d'être bonne physionomiste<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>, repris-je, +j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra +bientôt.» Hélas! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut +frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra +dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort +sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent tous ceux qui +avaient connu le roi de Pologne.</p> + +<p>Stanislas Poniatowski ne s'était jamais marié; il avait une nièce et +deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est +bien connu par ses talens et par l'extrême bravoure qui l'ont fait +surnommer <i>le Bayard polonais</i>. À l'époque où je l'ai connu à +Pétersbourg, il pouvait avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son +front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement +beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la +douceur et la noblesse d'ame. Il venait de déployer une si prodigieuse +valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières +guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand +capitaine, et je m'étonnais en le voyant qu'on pût avoir acquis si jeune +une si haute réputation. Chacun enviait à Pétersbourg la joie de le +recevoir et de le fêter. Dans un grand souper qu'on lui donna, auquel je +fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait +par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son +caractère: «Il faut que je gagne plusieurs batailles avant de me faire +peindre par madame Lebrun.»</p> + +<p>Lorsque, plus tard, j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pouvais +d'abord le reconnaître, tant il était changé. Il portait en outre une +vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa +renommée s'était accrue au point, qu'il pouvait se consoler d'avoir +perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre +d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était +devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les +campagnes de 1812 et 1813, et quel événement funeste vint mettre un +terme à cette noble carrière<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<p>Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière; il +était grand, sec et froid. Je l'ai très peu vu à Pétersbourg, je me +souviens pourtant qu'il vint un matin chez moi voir le portrait de la +comtesse Strogonoff, et qu'il ne s'occupa que du cadre. Il avait +pourtant de grandes prétentions à se connaître en peinture, et se +laissait guider dans ses jugemens par un artiste qui dessinait très +bien, mais qui se distinguait surtout en imitant les croquis de Raphaël, +ce qui lui donnait un souverain mépris pour l'école française.</p> + +<p>La nièce du roi de Pologne, madame Ménicheck, m'a constamment témoigné +de l'obligeance, et je l'ai revue à Paris avec un grand plaisir. Elle me +fit faire à Pétersbourg le portrait de sa fille<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, alors très enfant, +que je peignis jouant avec son chien, et celui de son oncle, le roi de +Pologne, costumé à la Henri IV. Le premier que j'avais fait de cet +aimable prince, je l'ai gardé pour moi.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p class="mid">Ma réception à l'Académie de Pétersbourg.--Ma fille,<br>Chagrins que me +causa son mariage.--La comtesse<br>Czernicheff.--Je pars pour Moscou.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Un des souvenirs les plus doux que j'aie rapportés de mes voyages est +celui de ma réception comme membre de l'Académie de Pétersbourg. Je fus +prévenue du jour fixé pour me recevoir<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> par le comte de Strogonoff, +alors directeur des beaux-arts. Je m'étais fait faire l'uniforme de +l'Académie: un habit d'amazone, petite veste violette, jupe jaune, +chapeau et plumes noirs. À une heure j'arrivai dans un salon qui +précédait une grande galerie, au fond de laquelle j'aperçus de loin le +comte Strogonoff, établi à une table. On vint m'inviter à me rendre près +de lui. Pour ce faire, il me fallait traverser cette longue galerie où +l'on avait dressé de chaque côté des gradins, qui étaient tout couverts +de spectateurs; mais comme heureusement je reconnaissais dans cette +foule beaucoup d'amis et de connaissances, j'arrivai jusqu'au bout de la +salle sans éprouver une trop grande émotion. Le comte m'adressa un petit +discours très flatteur, puis me donna, de la part de l'empereur, le +diplôme qui me nommait membre de l'Académie. Tout le monde alors +applaudit d'une telle force que j'en fus touchée jusqu'aux larmes, et je +n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes +qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser +cette galerie remplie de monde. «Il faut croire, répondis-je sans +feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on +allait me témoigner.»</p> + +<p>Je fis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Pétersbourg; je m'y +représentai peignant, et ma palette à la main.</p> + +<p>En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer +l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourmens cruels qui +sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à +Pétersbourg, mais enfin il me faut entrer dans ces tristes détails.</p> + +<p>Ma fille avait atteint l'âge de dix-sept ans. Elle était charmante sous +tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'esprit, +son nez retroussé, sa jolie bouche, de très belles dents, une fraîcheur +éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa +taille n'était pas très élevée, mais svelte, sans être dépourvue +d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne, +quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son +esprit. Sa mémoire était prodigieuse; tout ce qu'elle avait appris dans +ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait +une voix charmante et chantait l'italien à merveille; car à Naples et à +Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi +que des maîtres d'anglais et d'allemand. De plus elle s'accompagnait sur +le piano et sur la guitare; mais ce qui me charmait par-dessus tout, +c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture, en sorte que je +ne saurais dire à quel point j'étais heureuse et fière de tous les +avantages qu'elle réunissait.</p> + +<p>Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma +vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême +ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient: «Vous aimez si +follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez,» je répondais: +«Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde?» En effet, les +personnes les plus distinguées de Pétersbourg l'appréciaient et la +recherchaient; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des +succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que je n'avais jamais +joui des miens.</p> + +<p>Comme il était très rare que je pusse quitter mon atelier le matin, +j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse +Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui +l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées +chez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris, +le secrétaire du comte Czernicheff. Ce M. Nigris était assez bien de +visage et de taille; il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talens, il +dessinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières, +son regard mélancolique, et même sa pâleur un peu jaune, lui donnaient +un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle +en devint éprise. Aussitôt la famille Czernicheff s'arrange, intrigue +pour faire de lui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon +chagrin fut grand, comme on peut le croire; cependant, toute douloureuse +que m'était l'idée de donner ma fille, mon unique enfant, à un homme +sans talent, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce +qu'était ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres +m'en disaient du mal, en sorte que les jours se passaient sans que je +pusse me décider à prendre aucun engagement.</p> + +<p>Je m'efforçais en vain de faire comprendre à ma fille combien, sous tous +les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse; sa +tête était trop exaltée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma +tendresse et à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui +avaient résolu d'obtenir mon consentement employaient tous les moyens +pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma fille +et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu à cet +enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point +d'argent<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, et la famille qui le protégeait n'en avait pas trop pour +elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais: «Je lui dirai +que les mères ont des droits plus vrais et plus anciens que ceux de tous +les empereurs du monde.» Une chose inconcevable, c'est que la cabale +montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution, +que l'on me parlait déjà de la dot. Comme on me croyait fort riche, je +me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour +ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais: car +on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma +poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps +venait de m'être enlevée sur la banque de Venise.</p> + +<p>J'aurais pu long-temps supporter les mauvais et sots propos que la +cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts: une +douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me +retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, qui avait déjà eu le +grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement +emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au point que tout mon +amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste +influence. Enfin ma fille, que je voyais maigrir et changer, tomba +tout-à-fait malade. Alors il fallut bien céder, et j'écrivis à M. Lebrun +pour qu'il envoyât son consentement. M. Lebrun, dans ses lettres, venait +de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont +les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à +moi. Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter. +J'en instruisis M. Lebrun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette +chère enfant, nous devions tout sacrifier à son bonheur.</p> + +<p>Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma fille se rétablir; mais +hélas! cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son +père ayant beaucoup tardé, attendu la distance, on lui persuada que je +n'avais écrit à M. Lebrun que pour l'empêcher de consentir à ce qu'elle +appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement; néanmoins je +récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je +les lui donnai pour qu'elle les mît elle-même à la poste. Une si grande +condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper; fidèle à la +méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un +jour: «Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d'autres +en sens contraire.» Je restai stupéfaite et le coeur navré, lorsqu'à +l'instant même le courrier arriva, apportant la lettre de M. Lebrun qui +donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait +alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remerciemens; mais, +pour que l'on juge à quel point ces méchans m'avaient aliéné le coeur de +ma fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus +légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant +et tous mes désirs et toutes mes répugnances.</p> + +<p>Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma +fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet +entouré de fort beaux diamans, sur lequel était le portrait de son père, +et je plaçai sa dot (le produit des portraits que j'avais faits à +Pétersbourg) chez le banquier Livio.</p> + +<p>Le lendemain j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans +exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez +elle, je lui dis: «Tu es bien heureuse j'espère, maintenant que tu l'as +épousé?» M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et +comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande +houppelande. Elle me répondit: «Je t'avoue que cette robe fourrée me +désenchante; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure +pareille?» Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour +s'envolât<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.</p> + +<p>Quant à moi, tout le charme de ma vie me semblait détruit sans retour. +Je ne retrouvais plus le même plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu +sait combien je l'aimais encore malgré tous ses torts. Les mères seules +me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la +petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie, +personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage +tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que +pour elle, et tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à +moi-même. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablît sans +rester marquée le moins du monde. Je résolus, alors de partir pour +Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter +Pétersbourg où je venais de souffrir au point que ma santé en était +altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels +cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de +là; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de +leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte +Czernicheff, comme une preuve des outrages auxquels, pour mon malheur, +j'avais été trop sensible. J'ai toujours conservé cette lettre, et je la +donne ici.</p> + +<p>«Il n'y a point de fautes que le repentir n'efface! et il n'y a pas de +coupable qui ne puisse fléchir votre indulgence! voilà ce qui me ramène +à vous. Oui, madame, je l'avoue, emporté par ma vivacité je vous ai +accusée de mille torts, j'ai osé même vous les reprocher avec assez +d'amertume; mais votre conduite actuelle si digne d'admiration, votre +tendresse pour Brunette si faite pour servir d'exemple à toutes les +mères, me font rougir moi-même sur les soupçons honteux que j'ai osé +former contre vous. Je m'avoue coupable à vos yeux! je réclame votre +pardon, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas de venir me +l'affirmer un de ces soirs chez moi; ma femme attend ce moment avec bien +de l'impatience. Continuez, madame, à faire le bonheur de votre aimable +enfant et de mon ami Nigris, tous deux en sont dignes, tous deux vous le +payeront au centuple, et s'ils étaient jamais assez ingrats pour oublier +ce qu'ils vous doivent, l'estime et le respect du public, pour ce que +vous faites pour eux, vous en vengeront suffisamment. Oubliez mes torts, +de grâce, et venez vite m'en donner l'assurance. Amenez avec vous M. de +Rivière, je lui dois également une réparation, et j'aime à payer mes +dettes. Je vous attends avec autant d'impatience de réparer mes torts, +que de désir de vous convaincre de toute mon estime.<span class="rig">«C. G. CZERNICHEFF.»</span></p> + +<br> + +<p>Toutes ces réparations arrivaient trop tard. Les coups avaient porté; je +ne pouvais perdre le souvenir des mois qui venaient de s'écouler; enfin +je me sentais malheureuse. Cependant je renfermais ma peine. Je ne me +plaignais de personne; je gardais surtout le silence, même avec mes plus +chers amis, sur ma fille et sur celui qu'elle m'avait donné pour fils, +au point de me taire avec mon frère, à qui j'écrivais souvent depuis +qu'il m'avait appris un nouveau malheur; car ce temps de ma vie était +voué aux larmes, et nous avions perdu notre mère.</p> + +<p>Tant de chagrins à la fois finirent par altérer ma santé. Pour la +rétablir j'espérais beaucoup du changement de lieu et de la distraction, +en sorte que je me hâtai de finir le grand portrait en pied que je +faisais alors de l'impératrice Marie, ainsi que plusieurs de ses bustes, +et je partis pour Moscou le 15 octobre de l'année 1800.</p> + +<br><hr class="short"><br><br> + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<p class="mid">Mauvaise route.--Moscou.--La comtesse Strogonoff.--La princesse<br> +Tufakin.--La maréchale Soltikoff.--Le prince Alexandre Kourakin.--Visite<br> +à une Anglaise.--Le prince Bezborodko.--Le comte Boutourlin.--Je<br> +retourne à Pétersbourg.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que +celle qui m'attendait sur la route de Pétersbourg à Moscou. Les chemins +que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne +l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui +les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus +fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent +le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié +embouchée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais +rendre l'ame à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce +supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de +Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on +m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus +grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai +une chambre. À peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais +quelle odeur méphytique qui me tournait le coeur. Le maître de l'auberge, +que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre +à me donner, je me résigne; mais bientôt, croyant remarquer que cette +odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la +chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. «Ah! me +répond-il tranquillement, c'est que derrière cette porte il y a un homme +mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent.» Je ne demande +pas d'autres détails; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma +voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma +route jusqu'à Moscou.</p> + +<p>Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie était +encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de +hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes +continuelles, ce que j'appelle des tourmens. Pour comble d'ennui, je ne +pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais; car, de tous +les côtés, un épais brouillard voilait la nature, ce qui m'attriste +toujours. Si l'on joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis +condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus +trouver le chemin bien long.</p> + +<p>Enfin j'arrivai dans cette immense capitale de la Russie. Je crus entrer +dans Ispahan dont j'avais vu plusieurs dessins<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, tant l'aspect de +Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je +point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés, +surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais, +situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que des +villages les séparent; car, pour prendre une idée de Moscou, il faut le +voir.</p> + +<p>Je me fis descendre au palais que M. Dimidoff avait eu la bonté de me +prêter. Ce palais était immense, précédé d'une grande cour +qu'entouraient des grilles très élevées. Personne ne l'habitant, je me +promettais une tranquillité parfaite. On sent qu'après toutes mes +fatigues et ma diète forcée, mon premier besoin, dès que j'eus satisfait +mon appétit, fut celui de dormir; mais hélas! voilà que vers cinq heures +du matin, je suis réveillée en sursaut par un bruit infernal. Une énorme +troupe de ces musiciens russes qui ne donnent chacun qu'une note de cor, +venait de s'établir dans le salon voisin de ma chambre pour répéter. Ce +salon était fort grand, et peut-être était-il le seul qui convînt à ce +genre de répétition. J'eus grand soin de demander au concierge si +pareille musique avait lieu tous les jours; et sur sa réponse, que, le +palais n'étant pas habité, on avait consacré la plus grande pièce à cet +usage, je résolus de ne rien changer aux habitudes d'une maison qui +n'était point la mienne, et de chercher un autre logement.</p> + +<p>Dans mes premières courses j'allai voir la comtesse Strogonoff, femme de +mon vieux et bon ami. Je la trouvai hissée sur une machine très élevée, +qui faisait continuellement la bascule. Je ne concevais pas comment elle +pouvait supporter ce mouvement perpétuel; mais elle en avait besoin pour +sa santé; car elle était dans l'impossibilité de marcher et d'agir, ce +qui ne l'empêchait pas d'être aimable. Je lui parlai de l'embarras où +j'étais de trouver un logement. Elle me dit aussitôt qu'elle avait une +jolie maison qui n'était point habitée, et me pria de l'accepter; mais +comme elle ne voulait pas entendre parler du prix de la location, je +refusai positivement. Voyant qu'elle me pressait en vain, elle fit venir +sa fille, qui était fort jolie, et me demanda le portrait de cette jeune +personne, pour prix du loyer, ce que j'acceptai avec plaisir. J'allai +donc, quelques jours après, m'établir dans cette maison où j'espérais +trouver du calme, puisque je devais y loger seule.</p> + +<p>Dès que je fus installée dans ma nouvelle habitation, je visitai la +ville, autant que me permettait de le faire la rigueur de la saison; car +durant les cinq mois que j'ai passés à Moscou, la neige n'a point fondu, +ce qui m'a privée du plaisir de parcourir les environs que l'on dit +admirables.</p> + +<p>Moscou a pour le moins dix lieues de tour. La Moskwa traverse la ville, +et deux autres petites rivières l'arrosent. C'est un coup d'oeil vraiment +surprenant que cette multitude de palais, de monumens publics d'une très +belle architecture, de couvens, d'églises<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, entremêlés de sites +agrestes et de villages. Ce mélange de magnificence et de simplicité +champêtre produit je ne sais quel effet fantastique qui doit plaire au +voyageur, toujours avide d'originalité.</p> + +<p>La ville renferme, dit-on, quatre cent vingt mille habitans, et le +commerce qu'on y fait doit être bien considérable, puisqu'un seul +quartier, dont j'ai oublié le nom, contient six mille boutiques. C'est +dans le quartier appelé Kremlin que se trouve la forteresse de ce nom, +l'ancien palais des czars. Cette forteresse est aussi vieille que la +ville, qu'on prétend avoir été bâtie vers le milieu du douzième siècle. +Elle est placée sur une hauteur au bas de laquelle coule la Moskwa; mais +son style n'a rien de remarquable que son ancienneté. Tout près de ce +monument dont les murs sont flanqués de tours, on me fit voir une cloche +d'une dimension colossale, à moitié recouverte de terre, qu'on me dit +n'avoir jamais pu enlever pour la placer dans le palais ou dans +l'église<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>.</p> + +<p>Les cimetières de Moscou sont immenses, et, suivant l'usage répandu dans +toute la Russie, plusieurs fois dans l'année, mais principalement le +jour qui répond chez les Russes à notre jour des Morts, le peuple s'y +porte en foule. Hommes et femmes se mettent à genoux devant les tombes +de leur famille, et là, ils poussent des cris lamentables qu'on peut +entendre de très loin.</p> + +<p>Un usage tout aussi général à Moscou comme à Pétersbourg est celui des +bains de vapeur. Il en existe pour les femmes et pour les hommes; +seulement ces derniers, quand ils ont pris leurs bains, dont ils sortent +rouges comme de l'écarlate, vont tout nus se rouler dans la neige, par +le froid le plus excessif. On attribue à cette coutume la vigueur et la +bonne santé des Russes. Il est bien certain qu'ils ne connaissent ni les +maladies de poitrine ni les rhumatismes.</p> + +<p>Une promenade fort agréable à Moscou est le marché, que l'on trouve +toujours approvisionné des fruits les plus beaux et les plus rares. Il +est placé au milieu d'un jardin. Une très grande allée le traverse, ce +qui rend cet endroit charmant. Aussi est-il reçu que les plus grandes +dames aillent elles-mêmes y faire leurs achats. Elles s'y rendent l'été +en voiture à quatre chevaux, et l'hiver en traîneau.</p> + +<p>J'avais remarqué qu'à Pétersbourg la haute société ne formait, pour +ainsi dire, qu'une famille, tous les nobles étant cousins les uns des +autres; à Moscou, où la population est beaucoup plus considérable, la +noblesse beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. +Par exemple, il peut tenir six mille personnes dans la salle de bal où +se réunissent les premières familles. Cette salle est entourée d'une +galerie en colonnade, élevée de quelques marches, où peuvent se promener +les personnes qui ne dansent pas, et précédée de plusieurs grands +salons, dans lesquels on soupe et l'on fait les parties de jeu. Je suis +allée à l'un de ces bals, et je fus surprise du grand nombre de jolies +personnes que j'y trouvai réunies. J'en puis dire autant d'un très beau +bal où m'invita la maréchale Soltikoff. Les jeunes femmes étaient +presque toutes d'une beauté remarquable. Elles avaient imité le costume +antique dont j'avais donné l'idée à la grande-duchesse Élisabeth pour le +bal de l'impératrice Catherine; elles portaient des tuniques en +cachemire bordées de franges d'or; de superbes diamans attachaient leurs +manches courtes et retroussées, et leurs coiffures à la grecque étaient +ornées pour la plupart de bandelettes couvertes de brillans. Rien ne +pouvait être aussi élégant et aussi riche que ces costumes; ils +embellissaient encore cette foule de jolies femmes, plus charmantes les +unes que les autres. Une de celles que je remarquai principalement était +une jeune personne que le prince Tufakin épousa peu de temps après. Son +visage, dont les traits étaient fins et réguliers, avait une expression +extrêmement mélancolique. Lorsqu'elle fut mariée, je commençai son +portrait; mais je ne pus finir à Moscou que la tête, en sorte que +j'emportai le tableau pour le terminer à Pétersbourg où je ne tardai pas +à apprendre la mort de cette jolie personne. Elle avait à peine dix-sept +ans. Je l'ai peinte en Iris, entourée d'une écharpe ondoyante et assise +sur des nuages<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<p>La maréchale Soltikoff tenait une des meilleures maisons de Moscou. +J'avais été lui faire une visite à mon arrivée; elle et son mari, qui +était alors gouverneur de cette ville, me reçurent avec infiniment de +bonté. Elle me demanda de faire le portrait du maréchal, et le portrait +de sa fille, qui avait épousé le comte Grégoire Orloff, fils du comte +Vladimir. Je faisais aussi celui de la fille de la comtesse Strogonoff, +de façon qu'au bout de dix ou douze jours, j'avais commencé six +portraits, sans compter celui de la bonne et charmante madame Ducrest de +Villeneuve, que je retrouvais à Moscou avec bien de la joie, et qui +était si jolie que je voulais la peindre. Un accident qui pensa me +coûter la vie vint me priver de mon atelier, et retarder la terminaison +de tous ces ouvrages.</p> + +<p>Je jouissais d'une tranquillité parfaite dans la maison que m'avait +prêtée la comtesse Strogonoff; mais comme cette maison n'avait pas été +habitée depuis sept ans, il y faisait un froid cruel. J'y remédiais +autant qu'il était possible en faisant chauffer à l'excès tous les +poëles. Cette précaution n'empêchait point que la nuit je ne fusse +forcée de laisser du feu dans ma chambre à coucher, et j'étais tellement +gelée dans mon lit, les rideaux hermétiquement fermés, sans parler d'une +petite lampe allumée près de moi pour adoucir l'air, que je m'entourais +totalement la tête dans mon oreiller que j'attachais avec un ruban, au +risque d'être étouffée. Une nuit que j'étais parvenue à dormir, je fus +réveillée par une fumée qui m'asphyxiait. Je n'ai que le temps de sonner +ma femme de chambre, qui me soutient que c'est une idée et qu'elle a +éteint le feu partout. Ouvrez la porte de la galerie, lui dis-je; à +peine m'a-t-elle obéi, que sa chandelle est éteinte, et ma chambre, tout +l'appartement, remplis d'une fumée épaisse et puante. Nous n'eûmes rien +de plus pressé que de casser toutes les vitres, mais ignorant d'où +venait cette épouvantable fumée, on peut juger de mon inquiétude. Enfin, +je fis venir un des hommes qui chauffaient les poëles, et il m'apprit +que son camarade avait oublié d'ouvrir le couvercle qui ferme les +tuyaux, et qui est, je crois, placé sur les toits. Délivrée de la +crainte d'avoir mis le feu à la maison de la comtesse Strogonoff, je +visitai mon appartement, toute transie que j'étais. Près du salon où je +donnais mes séances, était un grand poële avec deux bouches de chaleur, +devant lequel j'avais posé le portrait du maréchal Soltikoff, pour le +faire sécher. Je trouvai ce portrait à moitié grillé, et calciné au +point que j'ai été obligée de le recommencer. Mais ce qui causa mon plus +grand tourment dans cette nuit de tribulations, fut l'impossibilité où +j'étais de faire enlever à l'instant une collection de tableaux de +plusieurs grands maîtres que mon mari m'avait envoyée, et que j'avais +exposée dans une salle voisine de ma chambre; car il était facile de +prévoir que ces tableaux, qui ne m'appartenaient pas, souffriraient +beaucoup.</p> + +<p>Il était cinq heures du matin. La fumée se dissipait à peine, et depuis +que nous avions cassé les vitres, la place n'était plus tenable. +Cependant que faire? où aller? Je me décidai à envoyer chez l'excellente +madame Ducrest de Villeneuve; elle accourut aussitôt et m'emmena chez +elle, où je restai quinze jours pendant lesquels cette charmante femme +me prodigua des soins dont je ne perdrai jamais le souvenir.</p> + +<p>Lorsque je songeai à retourner chez moi, j'allai d'abord avec M. Ducrest +reconnaître les lieux. Quoique les vitres n'eussent point été remises, +toute la maison conservait encore une si forte odeur de feu et de fumée, +qu'il était impossible de penser à l'habiter si tôt. J'en étais +extrêmement contrariée, lorsque le comte Orloff<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, avec cette +obligeance qui vraiment est naturelle aux Russes, vint m'offrir de me +prêter une maison à lui qui se trouvait libre. J'acceptai l'offre, et +j'allai m'établir dans ce nouveau logis, où, par parenthèse, il pleuvait +tellement, que la maréchale Soltikoff, qui vint m'y voir, désirant +rester quelques instans dans la salle où mes tableaux étaient exposés, +me demanda un parapluie. Malgré ce désagrément d'un nouveau genre, je +suis restée dans cette maison jusqu'à mon départ.</p> + +<p>Les seigneurs russes déploient tout autant de luxe à Moscou qu'à +Pétersbourg. Cette ville immense renferme une multitude de palais +magnifiques, meublés avec la plus grande recherche. Un des plus +somptueux était celui du prince Alexandre Kourakin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, que j'avais +connu à Pétersbourg, où j'avais fait deux fois son portrait. Lorsqu'il +apprit que j'étais à Moscou, il vint me voir et voulut me donner à dîner +avec mes amis, la comtesse Ducrest de Villeneuve et son mari. Nous +arrivâmes dans un vaste palais, orné à l'extérieur avec une magnificence +royale. Tous les salons qu'il nous fallut traverser, avant d'arriver au +dernier, étaient meublés plus richement les uns que les autres, et dans +la plupart on remarquait, soit en pied, soit en buste, le portrait du +maître de la maison. Avant de nous conduire à table, le prince Kourakin +nous fit voir sa chambre à coucher, qui surpassait tout le reste en +élégance. Le lit, élevé sur des gradins recouverts de superbes tapis, +était entouré de colonnes richement drapées. Deux statues et deux vases +de fleurs étaient placés aux quatre coins de l'estrade, et des meubles +d'un goût exquis, de magnifiques divans, rendaient cette chambre digne +d'être habitée par Vénus. Pour passer dans la salle à manger, nous +traversâmes de larges corridors où de chaque côté une quantité +d'esclaves en grande livrée étaient rangés, des flambeaux à la main, ce +qui me fit l'effet d'une cérémonie solennelle; et tant que nous fûmes à +table, des musiciens invisibles, qu'on avait placés au-dessus de nos +têtes, nous récréèrent par cette délicieuse musique de cors, dont j'ai +déjà parlé plusieurs fois.</p> + +<p>La grande fortune du prince Kourakin lui permettait de tenir chez lui +l'état d'un souverain; j'ai même entendu dire qu'il avait un sérail dans +son palais, et qu'il n'était pas le seul à Moscou qui déployât ce luxe +oriental. Quoi qu'il en soit, le prince Alexandre Kourakin était un +excellent homme, d'une politesse obligeante avec ses égaux, et sans +aucune morgue avec ses inférieurs.</p> + +<p>Je dînai aussi chez un prince Galitzin<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, que ses manières affables et +polies faisaient généralement rechercher: quoiqu'il fût trop âgé pour se +mettre à table avec ses convives, qui étaient au nombre de quarante +personnes, le dîner, exquis et extrêmement abondant, n'en dura pas moins +plus de trois heures, ce qui me fatigua cruellement, d'autant plus que +j'étais placée en face d'énormes fenêtres dont le jour m'aveuglait. Ce +festin me parut insupportable; en compensation, j'avais eu le plaisir, +avant de me mettre à table, de parcourir une très belle galerie qui +contenait de bons tableaux de grands maîtres, mélangés, il est vrai, de +tableaux assez médiocres. Le prince Galitzin, que l'âge et la souffrance +retenaient dans son fauteuil, avait chargé son neveu de m'en faire les +honneurs. Ce jeune homme, qui ne se connaissait pas en peinture, se +bornait à m'expliquer de son mieux les sujets, et j'eus peine à +m'empêcher de rire quand, devant un tableau qui représentait Psyché, ne +pouvant prononcer ce nom, il me dit: «Celui-ci est <i>Fiché</i>.»</p> + +<p>Ce long repas chez le prince Galitzin m'en rappelle un autre qui, je +crois, n'a jamais fini. Je m'étais engagée à dîner chez un banquier de +Moscou, gros, gras et immensément riche. Nous étions dix-huit personnes +à table; mais de ma vie je n'ai vu une réunion de figures aussi laides +et surtout aussi insignifiantes, de véritables figures d'hommes à +argent; quand je les eus tous regardés une fois, je n'osai plus lever +les yeux, dans la crainte de rencontrer encore un de ces visages; aucune +conversation ne s'établissait; on aurait pu les prendre pour des +mannequins, s'ils n'avaient mangé comme des ogres. Quatre heures se +passèrent ainsi; mon ennui était parvenu à un point que je me sentais +prête à me trouver mal; enfin, je pris mon parti, et prétextant une +indisposition, je les laissai à table où peut-être ils sont encore.</p> + +<p>Ce jour était un jour malencontreux; car il m'arriva le soir même un +accident assez risible quoiqu'il ne m'amusât point du tout. Je ne sais +pour quel motif je me trouvais obligée de faire visite à une Anglaise; +une femme de ma connaissance m'y conduisit, et m'y laissa pour quelque +temps, après avoir promis de venir me reprendre; le malheur voulait que +cette Anglaise n'entendît pas un mot de français, et moi pas un mot +d'anglais, en sorte que l'on peut juger de son embarras et du mien. Je +la vois encore devant une petite table, entre deux bougies qui +éclairaient son visage pâle comme la mort. Elle croyait devoir par +politesse continuer à me parler dans sa langue que je ne pouvais +comprendre, et réciproquement je lui adressais quelques mots français +qu'elle ne comprenait pas davantage. Nous restâmes ainsi plus d'une +heure ensemble, laquelle heure me parut un siècle, et je crois que cette +pauvre Anglaise ne la trouva pas moins longue.</p> + +<p>À l'époque où je me trouvais à Moscou, le plus riche habitant de cette +ville, et peut-être de toute la Russie, était le prince Bezborodko; il +pouvait, dit-on, lever sur ses terres une armée de trente mille hommes, +tant il possédait de paysans qui sont tous, comme on ne l'ignore pas, +attachés en Russie au territoire. Ses diverses habitations renfermaient +un grand nombre d'esclaves, qu'il traitait avec la plus grande bonté, et +auxquels il avait fait apprendre des métiers de différens genres. +Lorsque j'allai le voir, il me montra des salons encombrés de meubles +achetés à Paris, qui sortaient des ateliers du célèbre ébéniste Daguère; +la plupart de ces meubles avaient été imités par ses esclaves, et il +était impossible de distinguer la copie placée près de l'original. Ceci +me conduit à dire que le peuple russe est d'une intelligence +extraordinaire; il comprend tout, et semble doué du talent d'exécution. +Aussi le prince de Ligne écrivait-il: «Je vois des Russes à qui l'on +dit: soyez matelots, chasseurs, musiciens, ingénieurs, peintres, +comédiens, et qui deviennent tout cela selon la volonté de leur maître; +j'en vois qui chantent et dansent dans la tranchée, plongés dans la +neige et dans la boue, au milieu des coups de fusil, des coups de canon; +et tous sont adroits, attentifs, obéissans et respectueux.»</p> + +<p>Le prince Bezborodko était un homme d'une haute capacité; il a été +employé sous les règnes de Catherine et de Paul, d'abord comme +secrétaire du cabinet, puis, en 1780, comme secrétaire d'État au +département des affaires extérieures. Dans le désir d'éviter les +sollicitations sans nombre qu'on lui adressait, il s'était rendu peu +abordable; les femmes le poursuivaient quelquefois jusque dans sa +voiture; il répondait alors à leurs demandes: <i>Je l'oublierai</i>, et s'il +s'agissait d'une pétition: <i>Je la perdrai</i>.</p> + +<p>Son plus grand talent était une connaissance savante et approfondie de +la langue russe; il possédait en outre une mémoire prodigieuse et une +facilité de rédaction surprenante. Un trait de lui bien connu en donne +la preuve; il reçut un jour de l'impératrice Catherine l'ordre de +rédiger un projet d'ukase que ses nombreuses affaires lui firent +oublier; la première fois qu'il retourna chez l'impératrice, celle-ci, +après avoir conféré avec lui sur plusieurs points d'administration, lui +demanda son ukase. Bezborodko ne se déconcerte pas le moins du monde; il +tire un papier du portefeuille, et improvise d'un bout à l'autre, sans +hésiter une seconde, tout le projet de loi; Catherine fut tellement +satisfaite de cette rédaction, qu'elle prit le papier pour y jeter les +yeux; on juge de sa surprise à la vue d'un papier tout blanc! Bezborodko +allait se confondre en excuses; elle lui imposa silence par des +complimens, et le nomma le lendemain son conseiller privé.</p> + +<p>Un autre Russe, dont la mémoire était aussi surprenante que celle du +prince Bezborodko, était le comte Boutourlin que j'ai beaucoup vu à +Moscou, où, par parenthèse, nous étions logés si loin l'un de l'autre, +que pour aller souper chez la comtesse Boutourlin je faisais deux lieues +dans ma soirée. Le comte Boutourlin, par son savoir et ses +connaissances, est un des hommes les plus distingués que j'aie connus; +il parle toutes les langues avec une facilité prodigieuse, et son +instruction en tout genre prête un charme infini à sa conversation; mais +sa supériorité sur les autres ne l'empêchait pas d'être extrêmement +simple, et de recevoir ses amis avec autant de bonhomie que de grâce. Il +possédait à Moscou une bibliothèque immense, composée des livres les +plus rares et les plus précieux dans les différentes langues; sa mémoire +était telle, que lorsqu'il rapportait un trait historique ou une +anecdote quelconque, il pouvait dire à l'instant dans quelle salle et +sur quel rayon de sa bibliothèque se trouvait le livre qu'il venait de +citer; j'en étais étonnée au dernier point, et cependant une chose pour +le moins aussi surprenante était de l'entendre parier de toutes les +villes de l'Europe et de ce qu'elles renferment de remarquable, comme +s'il les eût habitées longtemps, tandis qu'il n'avait jamais quitté la +Russie: pour mon compte, je sais bien qu'il me parlait de Paris, de ses +monumens, de tout ce qu'on y trouve de curieux, avec de si grands +détails, que je m'écriais: «Il est impossible que vous n'ayez pas été à +Paris!»</p> + +<p>Les demandes de portraits qui m'étaient faites, la société agréable que +je m'étais formée à Moscou, auraient dû me retenir plus longtemps dans +cette ville où je n'ai passé que cinq mois, dont six semaines dans ma +chambre; mais j'étais triste, souffrante, je sentais le besoin de repos, +et surtout de respirer un air plus doux. J'avais donc pris la résolution +de retourner à Pétersbourg pour voir ma fille, après quoi je devais +quitter la Russie. J'en fus empêchée pendant quelques jours par un +redoublement de mes indispositions habituelles, et je retrouve une +lettre que j'écrivais alors à mon gendre, qui peut donner une idée de +mon état d'esprit à cette triste époque de ma vie.</p> + +<p>«Je vous remercie, mon cher ami, de votre grande lettre; jamais je ne me +plaindrai lorsque vous converserez long-temps avec moi; tout ce qui vous +intéresse m'intéresse aussi: le lien qui nous unit est trop près de mon +coeur pour que rien de ce qui vous touche me soit étranger, et sans +égoïsme je ne saurais y rester indifférente; ceux qui ne m'ont point +rendu justice vous ont beaucoup trop éloigné de moi, car je veux croire +qu'il n'y a pas de votre faute ni de celle de ma fille; on l'avait bien +trompée! j'en ai cruellement souffert, et malgré le temps et mes +efforts, la plaie est encore si vive, que, livrée à moi-même, mes idées +sur le bonheur que peut espérer une mère qui n'a jamais rien eu à se +reprocher m'affligent plus qu'elles ne me consolent.</p> + +<p>«Les circonstances m'obligent depuis long-temps à un travail assidu et +pénible, il s'ensuit que ma santé commence à m'effrayer, non pour ma +vie, je n'ai nul désir de la voir se prolonger et je n'ai point varié +sur ce que je vous ai dit souvent à cet égard; mais j'éprouve une +faiblesse qui me dissout; je deviens si triste que le plus grand +misanthrope me paraîtrait trop gai; le monde me fatigue, la solitude me +tue, et je ne vois aucune position qui puisse me convenir; je n'ai +d'espérance que dans le repos, le soleil, un beau climat, et je compte +avant peu les aller chercher.</p> + +<p>«Si je devenais plus souffrante, je vous le ferais savoir, afin que vous +vinssiez me prendre ici; car pour rien au monde je ne voudrais mourir à +Moscou.»</p> + +<p>Peu de jours après, me trouvant beaucoup mieux, j'annonçai mon départ et +je fis mes adieux. Tout fut mis en oeuvre pour me retenir; on m'offrait +de me payer mes portraits plus cher qu'à Pétersbourg, de me laisser tout +le temps de les terminer sans fatigue pour moi; je me souviens que la +veille encore du jour où je partis, comme je me trouvais au +rez-de-chaussée de la maison, occupée de mes paquets, je vis entrer, +sans qu'on l'eût annoncé, un homme d'une grandeur prodigieuse, vêtu d'un +manteau blanc, qui me fit une frayeur horrible. On voyait sans cesse +passer à Moscou des personnes que Paul envoyait en Sibérie, et quoiqu'il +n'eût encore exilé que deux Français, tous deux auteurs d'infames +libelles contre la Russie, je n'hésitai pas à prendre cet inconnu pour +un émissaire de Paul; je ne respirai que lorsque je l'entendis me +supplier de ne point quitter Moscou, et me demander un grand tableau de +toute sa famille; sur mon refus, que je rendis le plus obligeant qu'il +me fut possible, le bon monsieur me pria instamment de vouloir bien au +moins donner mon portrait à la ville; j'avoue que cette dernière demande +me toucha au point que j'ai toujours regretté que mes occupations et ma +santé m'aient empêchée depuis d'y satisfaire.</p> + +<p>Plusieurs personnes que je ne doute pas avoir été dès lors dans la +confidence de la révolution qui se préparait, me pressèrent beaucoup de +retarder mon départ de quelques jours, m'assurant qu'elles partiraient +pour Pétersbourg avec moi; mais dans l'ignorance totale où j'étais du +complot, je m'obstinai à me mettre en route, en quoi j'eus grand tort; +car, en attendant un peu, j'aurais évité les fatigues qu'il me fallut +éprouver sur ces abominables chemins que le dégel rendait de nouveau +impraticables.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p class="mid">Mort de Paul.--Joie des Russes.--Détails de l'assassinat.--L'empereur<br> +Alexandre.--Je fais son portrait et celui de l'impératrice<br> +Élizabeth.--Je quitte la Russie.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>C'est le 12 mars 1801, à moitié chemin de Moscou à Pétersbourg, que +j'appris la mort de Paul. Je trouvai devant la maison de poste une +quantité de courriers qui allaient annoncer cette nouvelle dans les +différentes villes de l'empire, et comme ils prenaient tous les chevaux +il me fut impossible d'en avoir; je fus obligée de rester dans ma +voiture que l'on avait placée sur un côté de la route au bord d'une +rivière; il soufflait un vent si froid que j'étais gelée; il ne m'en +fallut pas moins passer toute la nuit ainsi; enfin je parvins à me +procurer des chevaux de louage, et je n'arrivai à Pétersbourg qu'à huit +ou neuf heures du matin.</p> + +<p>Je trouvai cette ville dans le délire de la joie; on chantait, on +dansait, on s'embrassait dans les rues; plusieurs personnes de ma +connaissance accoururent à ma voiture, elles me serraient les mains en +s'écriant: Quelle délivrance! On me dit que la veille au soir, les +maisons avaient été illuminées. Enfin, la mort de ce malheureux prince +excitait l'allégresse publique.</p> + +<p>Toutes les particularités du terrible événement n'étaient ignorées de +personne, et je puis affirmer que les récits qui m'en furent faits le +jour même de mon arrivée étaient tous uniformes. Palhen, un des +conjurés, ne négligeait rien pour effrayer Paul d'un complot formé, +disait-il, par l'impératrice et ses enfans, pour s'emparer du trône; la +méfiance habituelle de Paul ne le portait que trop à prêter l'oreille à +ces fausses confidences, et elles l'irritèrent au point qu'il finit par +ordonner au perfide conseiller de conduire sa femme et les grands-ducs à +la forteresse; Palhen refusa d'obéir sans un ordre signé de l'empereur; +Paul signa; muni de ce papier, Palhen le porte aussitôt à Alexandre. +«Vous voyez, lui dit-il, que votre père est fou, et que vous êtes tous +perdus si nous ne le prévenons en le faisant enfermer lui-même.» +Alexandre, qui voyait sa liberté et celle des siens menacée, ne donna +pourtant par son silence qu'un consentement tacite à ce projet, qui +devait se borner à mettre un insensé hors d'état de nuire; mais Palhen +et ses complices crurent devoir aller plus loin.</p> + +<p>Cinq conjurés se chargèrent de commettre l'attentat, et l'un d'eux était +Platon Zouboff, l'ancien favori de Catherine, que Paul avait comblé de +faveurs après l'avoir rappelé de l'exil. Tous les cinq se rendirent dans +la chambre à coucher de Paul, qui était au lit; les deux gardes placés à +la porte en défendirent l'entrée avec courage, au point que l'un d'eux +fut tué<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>; mais ils résistèrent inutilement. À la vue de ces furieux +qui se précipitaient sur lui, Paul se leva; comme il était très +vigoureux, il lutta long-temps contre ses assassins, qui parvinrent +enfin à l'étrangler dans son fauteuil. L'infortuné s'écriait: «Vous +aussi, Zouboff! vous, que je croyais mon ami!» en disant ces mots, il +expira.</p> + +<p>Il semble que le sort se soit plu à réunir toutes les circonstances qui +pouvaient favoriser ce complot. On avait fait venir un régiment pour +entourer le palais, et bien loin que l'on eût mis le colonel dans la +confidence des conjurés, ce militaire était persuadé qu'il s'agissait de +déjouer une tentative qui devait avoir lieu contre la vie de l'empereur; +une partie de cette troupe alla par le jardin se placer sous les +fenêtres de Paul, que, pour son malheur, la marche des soldats ne +réveilla pas, non plus que le bruit d'une multitude de corbeaux qui +dormaient habituellement sur les toits, et qui se mirent à croasser. +S'il en eût été autrement, le malheureux prince aurait eu le temps de +gagner un escalier dérobé, voisin de sa chambre, par lequel il pouvait +descendre chez une madame Narichkin, qui était son amie, et en qui il +avait toute confiance; une fois là, rien ne lui était plus facile que de +se sauver au moyen d'un petit bateau toujours placé sur le canal qui +borde le palais de Saint-Michel; de plus, la méfiance qu'il avait de sa +femme lui faisait fermer à double tour une des deux portes qui +séparaient seules son appartement de celui de l'impératrice; lorsqu'il +voulut y courir pour échapper à la mort, il était trop tard: les +assassins avaient pris soin de retirer la clef; enfin, Koutaisoff, son +fidèle valet de chambre, reçut le jour même du crime une lettre qui +l'instruisait de tout le complot; mais cet homme, à qui son amour pour +madame Chevalier et sa jalousie de l'empereur faisaient perdre la tête, +négligeait la plus grande partie de son service et ne décachetait plus +les lettres; il laissa sur sa table celle dont il s'agit, et, quand il +l'ouvrit le lendemain, le malheureux tomba dans un tel désespoir, qu'il +pensa mourir; il en fut de même du colonel qui avait conduit son +régiment autour du palais; ce jeune homme, nommé Talaisin, instruit du +crime qui venait de se commettre, ressentit un tel chagrin d'avoir été +trompé ainsi, qu'il rentra chez lui saisi d'une fièvre ardente et fut +bientôt à toute extrémité; je crois même qu'il a peu survécu à son +remords, tout innocent qu'il était: mais ce dont je suis sûre, c'est que +pendant sa maladie l'empereur Alexandre allait le voir tous les jours et +fit défendre un exercice à feu qui avait lieu trop près du malade.</p> + +<p>Quoique les divers obstacles dont je viens de parler eussent pu +s'opposer à l'exécution du crime, il faut croire que les auteurs du +complot ne doutaient point de la réussite; car tout Pétersbourg a su que +le soir de l'événement, un des conjurés, beau jeune homme, nommé S...ky, +tira sa montre à minuit, au milieu d'une société assez nombreuse, en +disant: «Tout doit être fini maintenant.» Paul était mort en effet, son +corps fut embaumé aussitôt, et on l'exposa pendant six semaines sur un +lit de parade, le visage découvert et aussi peu décomposé que possible, +attendu qu'on lui avait mis du rouge. L'impératrice Marie, sa veuve, +allait tous les jours prier à genoux devant ce lit funèbre; elle y +amenait ses deux plus jeunes fils, Nicolas et Michel, si enfans alors, +que le premier lui dit une fois: «Pourquoi donc papa dort-il toujours?»</p> + +<p>La ruse qui fut employée pour faire consentir Alexandre à la déchéance +de son père (car il n'aborda jamais d'autre idée), est un fait positif +que je tiens du comte Strogonoff, un des hommes les plus honnêtes, les +plus sages que j'aie connu, et l'homme le plus au fait de ce qui se +passait à la cour de Russie; il doutait d'autant moins de la facilité +avec laquelle on avait dû amener Paul à signer l'ordre d'emprisonner +l'impératrice et ses enfans, qu'il connaissait les affreux soupçons dont +l'esprit de ce pauvre prince était tourmenté. La veille même de +l'assassinat, il y avait le soir à la cour un grand concert, toute la +famille impériale s'y trouvait réunie: dans un moment où l'empereur +causait à part avec le comte Strogonoff, il lui dit: «Vous me croyez +sans doute le plus heureux des hommes, mon ami? j'habite enfin ce palais +de Saint-Michel que je me suis plu à faire bâtir, à faire orner avec +magnificence et selon mon goût; j'y rassemble pour la première fois +toute ma famille; ma femme est belle encore, mon fils aîné est beau +aussi, mes filles sont charmantes; les voilà tous en face de moi, eh +bien, quand je les regarde, je vois en eux tous mes assassins.» Le comte +Strogonoff s'écria en reculant d'horreur: «On vous trompe, sire! c'est +une atroce calomnie!» Paul fixa sur lui des yeux hagards, puis, lui +serrant la main, il reprit: «Ce que je viens de vous dire est la +vérité.»</p> + +<p>L'infortuné était poursuivi par l'idée de sa mort. Le comte Strogonoff +me racontait aussi que la veille du jour dont je viens de parler, Paul +lui avait dit le matin, en se regardant dans la glace et remarquant que +sa bouche était de travers: «Quand c'est ainsi, mon cher comte, il faut +faire ses paquets.»</p> + +<p>J'ai la ferme persuasion qu'Alexandre ignorait que l'on dût attenter à +la vie de son père; tous les faits que je connus alors ne me le +prouveraient pas, qu'une preuve qui repose sur la connaissance que nous +avons du naturel de ce prince m'en donnerait l'assurance. Alexandre +était d'un caractère noble et généreux; non seulement il a toujours eu +de la piété, mais il avait de la franchise, au point que, même en +politique, on ne l'a jamais vu employer l'astuce et la fausseté; eh +bien, en apprenant que Paul n'était plus, son désespoir fut tel qu'aucun +de ceux qui l'approchaient ne put douter qu'il restait innocent du +meurtre; le plus fourbe des hommes n'aurait point trouvé les larmes +qu'on lui vit répandre. Dans les premiers momens de sa douleur, il ne +voulait point régner; et j'ai su d'une manière certaine que sa femme +Élisabeth vint se jeter à ses genoux pour le supplier de prendre les +rênes du gouvernement; il se rendit alors chez l'impératrice sa mère, +qui, du plus loin qu'elle l'aperçut, s'écria: «Retirez-vous! +retirez-vous! je vous vois tout couvert du sang de votre père!» +Alexandre leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes, et dit, avec cet +accent qui part de l'ame: «Je prends Dieu à témoin, ma mère, que je n'ai +point ordonné cet épouvantable crime.» Un si grand caractère de vérité +était empreint sur ce peu de mots, que l'impératrice consentit à +l'écouter; et lorsqu'elle apprit comment les conjurés avaient trompé son +fils sur le résultat de leur entreprise, elle se jeta à ses pieds, en +disant: «Je salue donc mon empereur.» Alexandre la releva, s'agenouilla +à son tour devant elle, la serra dans ses bras, et la combla de marques +de respect et de tendresse.</p> + +<p>Cette tendresse ne s'est jamais démentie. L'empereur Alexandre, tant +qu'il a vécu, n'a rien su refuser à sa mère; et il avait pour elle un si +grand respect, qu'il voulut lui conserver tous les honneurs de sa cour: +elle marchait constamment devant l'impératrice Élisabeth.</p> + +<p>La mort de Paul ne donna lieu à aucune de ces réactions qui suivent trop +souvent la mort d'un souverain. Tous ceux qui avaient joui de la faveur +de ce prince conservèrent les avantages qu'ils devaient à sa protection; +Koutaisoff, son valet de chambre, ce barbier qu'il avait si fort +enrichi, qu'il avait décoré des premiers ordres de la Russie, resta +tranquille possesseur des bienfaits de son maître; madame Chevalier, +cette jolie actrice qui avait joué le rôle de favorite, put rester au +théâtre de Pétersbourg; à la vérité, comme elle avait reçu de Paul un +magnifique diamant de la couronne, ce qui était su de tout le château, +quelques gens de la cour, qui craignaient sans doute qu'elle ne quittât +la ville en apprenant la mort de l'empereur, se rendirent chez elle dans +la nuit même; madame Chevalier était couchée et endormie, on l'éveilla, +et sa frayeur fut grande lorsqu'elle aperçut à pareille heure plusieurs +personnes dans sa chambre; ces messieurs la rassurèrent, mais ils ne la +quittèrent pas qu'elle n'eût rendu le diamant, qui était d'un prix +énorme.</p> + +<p>S'il ne fut rien changé à la position des amis de Paul, il en fut +autrement de celle de ses victimes; les exilés revinrent et rentrèrent +dans leurs biens; justice fut rendue à tous ceux qui avaient été immolés +à des caprices sans nombre, enfin un siècle d'or commença pour la +Russie. On n'en pouvait douter à voir l'amour, le respect, +l'enthousiasme des Russes pour leur nouvel empereur. Cet enthousiasme +allait au point que le plus grand bonheur pour tous était d'avoir vu, +d'avoir rencontré Alexandre; s'il allait se promener le soir au jardin +d'été, s'il traversait les rues de Pétersbourg, la foule l'entourait en +le bénissant, et lui, le plus affable des princes, répondait avec une +grace parfaite à tous les hommages qu'il recevait. Je n'ai pu aller à +Moscou lors de son couronnement; mais plusieurs personnes qui étaient +présentes à cette cérémonie m'ont dit que rien ne pouvait être plus +touchant et plus beau; les transports de la joie publique éclataient de +toutes parts dans la ville et dans l'église; quand Alexandre posa une +couronne de diamans sur la tête de l'impératrice Élisabeth, éclatante de +beauté, tous deux formaient un groupe si admirable que l'enthousiasme +était à son comble.</p> + +<p>Au milieu de l'ivresse générale, j'eus moi-même la joie de rencontrer +l'empereur sur un des quais de la Néva, peu de jours après mon arrivée: +il était à cheval; quoique la loi de Paul fut abrogée, comme on +l'imagine, j'avais fait arrêter ma voiture pour avoir le plaisir de +regarder passer Alexandre; il vint aussitôt à moi, et me demanda comment +j'avais trouvé Moscou, et si je n'avais pas souffert des chemins; je lui +répondis que je regrettais de n'avoir pu rester assez long-temps dans +cette superbe ville pour en connaître toutes les beautés; quant aux +chemins, j'avouai qu'ils étaient horribles; il en convint, disant qu'il +comptait les faire réparer; puis, après m'avoir adressé mille choses +flatteuses, il me quitta.</p> + +<p>Le surlendemain, le comte Strogonoff vint chez moi de la part de +l'empereur, qui me commandait de faire son portrait en buste et son +portrait à cheval. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue, qu'une +foule de personnes de la cour accoururent chez moi pour me demander des +copies, soit à cheval, soit en buste, peu importait, pourvu qu'on eût le +portrait d'Alexandre. Dans tout autre temps de ma vie cette circonstance +m'offrait un moyen de faire ma fortune; mais hélas! mes souffrances +physiques, sans parler de souffrances morales dont j'étais encore +tourmentée, ne me permirent pas d'en profiter; le triste état de ma +santé s'aggravait tous les jours. Me sentant hors d'état de commencer le +portrait en pied, je pris le parti de faire au pastel le buste de +l'empereur et celui de l'impératrice; ils devaient me servir plus tard à +faire les portraits en grand, soit à Dresde, soit à Berlin<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>, si je me +voyais forcée de quitter Pétersbourg; bientôt en effet mes maux +devinrent intolérables; le médecin que je consultai m'assura que j'avais +des obstructions, et m'ordonna d'aller prendre les eaux de Carlsbad.</p> + +<p>Au moment de quitter Pétersbourg, où pendant des années j'avais vécu si +heureuse, je ne puis exprimer la peine que je ressentais; on doit penser +aussi que ce n'était pas sans une vive douleur que je me séparais de ma +fille, tout amer qu'il m'était de la voir s'éloigner de moi, de la voir +entièrement gouvernée par une coterie à la tête de laquelle agissait +cette vilaine gouvernante que j'aime à accuser de tous les torts. Peu de +jours avant mon départ, mon gendre me dit qu'il ne concevait pas comment +je pouvais quitter Pétersbourg au moment le plus favorable pour ma +fortune. «Convenez, lui répondis-je, qu'il faut que mon coeur soit bien +malade? il vous est facile d'en deviner la cause.»</p> + +<p>D'autres séparations me semblaient bien pénibles aussi; les princesses +Kourakin et Dolgorouki, cet excellent comte Strogonoff qui m'avait donné +tant de preuves d'attachement, voilà ce que je regrettais bien plus que +la fortune à laquelle je renonçais. Je me souviens que ce cher comte, +dès qu'il apprit que j'allais partir, vint me voir; son chagrin était si +grand qu'il marchait en long et en large dans mon atelier où j'étais à +peindre, se parlant à lui-même, disant: «Non, non, elle ne partira pas, +cela est impossible.» Ma fille qui était présente, crut qu'il devenait +fou. Je ne pouvais répondre à tant de marques d'amitié que l'on voulait +bien me donner, qu'en promettant de revenir à Pétersbourg, et telle +était alors ma ferme intention. Dès que je fus décidée à partir, je +demandai une audience à l'impératrice, qui me l'accorda aussitôt, et je +me rendis chez elle où je trouvai l'empereur; je témoignai à Leurs +Majestés, mes regrets les plus vifs et les plus sincères en leur disant +que ma santé m'obligeait à aller prendre les eaux de Carlsbad, qui +m'étaient ordonnées; pour les obstructions; sur quoi l'empereur me +répondit avec bonté: «Ne partez pas, vous iriez trop loin chercher le +remède; je vous donnerai le cheval de l'impératrice, et quand vous, +l'aurez monté quelque temps vous, serez guérie.» Je remerciai cent fois +l'empereur de cette offre, mais j'avouai que je ne savais pas monter à +cheval. «Eh bien, reprit-il, je vous donnerai un écuyer qui vous; +conduira.» Il, m'est impossible de dire combien j'étais touchée d'une +bienveillance si grande, et quand je pris congé de Leurs Majestés, je ne +trouvais, point de termes, assez, forts pour en exprimer ma +reconnaissance. Quelques jours après cette, conversation, je rencontrai +l'impératrice à la promenade du jardin d'été; j'étais avec ma fille et +M. de Rivière; Sa Majesté vint à moi et me dit: «Ne partez pas, je vous +en prie, madame Lebrun; restez ici, soignez votre santé; votre départ me +fait de la peine.» Je l'assurai que mon désir et ma volonté étaient de +revenir à Pétersbourg pour avoir le bonheur de la revoir. Dieu sait que +je disais vrai; je n'en ai pas moins été tourmentée souvent par la +crainte que le refus de rester en Russie n'ait eu l'apparence de +l'ingratitude, et que l'empereur et l'impératrice ne me l'aient pas +tout-à-fait pardonné.</p> + +<p>Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m'ont marqué un intérêt +si flatteur pendant mon séjour comme à mon départ, n'ont jamais su avec +quel chagrin je m'éloignais de Pétersbourg. Lorsque je passai les +frontières de la Russie, je fondais en larmes; je voulais retourner sur +mes pas, je me jurais de venir retrouver ceux qui m'avaient comblée si +longtemps de marques de bienveillance et d'amitié, dont le souvenir est +dans mon coeur; et il faut croire à la destinée, puisque je n'ai point +revu le pays que je regardais, que je regarde encore comme une seconde +patrie.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p class="mid"> Narva.--Sa cataracte.--Berlin.--La douane.--M. Ranspach.--La reine de<br> +Prusse.--Sa famille.--L'île des Paons.--Le général Bournonville.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Je partais de Pétersbourg triste, malade, et seule dans ma voiture, +n'ayant pu garder ma femme de chambre, qui était Russe, mariée et fort +avancée dans sa grossesse. J'emmenais seulement un très vieux homme qui +désirait aller en Prusse, à qui j'avais donné par pitié la place d'un +domestique, ce dont je me suis bien repentie, car cet homme s'enivrait à +chaque poste au point qu'on était obligé de le reporter sur le siège. M. +de Rivière, qui m'accompagnait dans sa calèche, ne me fut pas d'un grand +secours, surtout quand nous eûmes passé la frontière russe et que nous +trouvâmes les sables; car les postillons, dont il ne savait pas se faire +obéir, l'emportaient sans cesse par les chemins de traverse tandis que +je suivais la grande route.</p> + +<p>Je fis ma première station à Narva, petite ville bien fortifiée, mais +laide et mal pavée. Le chemin qui y conduit est ravissant, bordé de +maisons charmantes, de jardins anglais, et dans le lointain on aperçoit +la mer couverte de vaisseaux, ce qui rend cette route tout-à-fait +pittoresque. Les femmes, à Narva, portent le costume des femmes de +l'antiquité. Elles sont belles, car en général le peuple de la Livonie +est superbe; presque toutes les têtes de vieillards me rappelaient les +têtes de Christ de Raphael, et les jeunes gens, dont les cheveux plats +tombent sur les épaules, semblent avoir servi de modèle à ce grand +maître.</p> + +<p>Le lendemain de mon arrivée, j'allai voir, à quelque distance de la +ville, une magnifique cataracte. Une énorme quantité d'eau, dont on +n'aperçoit pas la source, forme un torrent si fort et si rapide, qu'il +s'élève dans son cours sur des rochers énormes, dont il se précipite +avec fracas pour surmonter d'autres rochers; cette multitude de cascades +qui se succèdent, s'élancent et s'engloutissent avec fureur, produit un +bruit épouvantable.</p> + +<p>Comme j'étais occupée à retracer cette belle horreur, plusieurs habitans +de Narva, qui me regardaient dessiner, me racontèrent un évènement +affreux dont ils avaient été témoins. Les eaux de ces cataractes, étant +augmentées par de grandes pluies, avaient entraîné, avec une partie des +terrains qui les bordent, une maison où logeait une famille entière. On +entendait les cris de détresse de ces malheureux, on voyait leur affreux +désespoir sans pouvoir leur porter aucun secours, puisqu'il était +impossible aux bateaux de traverser le torrent. Enfin ce spectacle +affreux et déchirant fut suivi bientôt d'un spectacle plus horrible, +lorsque la maison et la malheureuse famille, entraînés dans le gouffre, +disparurent aux yeux de ceux qui me parlaient de ce désastre et qui en +étaient encore émus.</p> + +<p>J'arrivai à Riga; cette ville, comme Narva, n'est ni jolie ni bien +pavée, mais elle est très commerçante, ainsi qu'on le sait, et le port +est très beau. La plupart des hommes y sont habillés à la turque, à la +polonaise, etc., et toutes les femmes qui ne sont pas de la classe du +peuple mettent, pour sortir, un voile de gaze noir sur leur tête. Je +n'eus guère le temps de faire d'autres observations, car je me hâtai +d'arriver à Mittau, où j'espérais trouver encore la famille royale; mais +j'eus le chagrin de venir trop tard et de ne pas l'y rencontrer, en +sorte que je restai fort peu dans cette ville, où je n'étais allée que +pour voir nos princes.</p> + +<p>L'état de notre esprit et de notre santé influe si fort sur les objets +qui nous environnent, que je me rappelai plus d'une fois alors avec +quelle gaieté j'avais fait, en allant à Pétersbourg, le chemin que je +venais de parcourir si tristement. Je me souvenais surtout que la vue de +la Courlande m'avait ravie. Ces magnifiques forêts de vieux chênes, +d'énormes sapins ou d'aulniers, dont les troncs blanchâtres se détachent +si bien sur leur feuillage qui ressemble à celui du saule pleureur; ces +beaux lacs, ces charmantes collines, ces jolis vallons, mon imagination +calme et heureuse animait tout cela par mille idées riantes ou +poétiques. Dans les bois, je voyais Diane suivie de son cortége, dans +les prairies, des danses de bergers et de bergères, telles que j'en +avais vu à Rome sur les bas-reliefs antiques; enfin je charmais ma +route. Mais au retour plus de figures fantastiques, plus de danses +joyeuses. Ma tristesse et mes souffrances avaient dépeuplé ce beau pays, +que je regardais à peine.</p> + +<p>Et pourtant ce qui me restait à faire de chemin jusqu'à Berlin était de +beaucoup le plus pénible, puisqu'il me fallait arriver à Memel et à +Koenigsberg. En partant de Pétersbourg, j'avais bien pris la poste, mais +nous avions rencontré à Riga la grande-duchesse de Bade, qui allait voir +l'impératrice sa fille, et qui ne laissait plus de chevaux sur notre +route. Je fus obligée d'en prendre à des voiturins, qui, au lieu de me +mener coucher aux maisons de poste, me descendaient dans des espèces de +cabanes où l'on ne trouvait point de lits et rien à manger, en sorte que +le plus souvent je passais la nuit dans ma voiture. Quant aux repas, la +soupe que l'on me donnait était faite sans viande, avec du mauvais +beurre et des carottes; si je faisais tuer un poulet, il était si maigre +et si dur que M. de Rivière et moi nous ne pouvions parvenir à le +couper; encore avions-nous à peine le temps de faire ce mauvais dîner, +tant les voiturins étaient pressés de repartir. En route, nous étions +tellement dans le sable, que la voiture allait au petit pas. Il faisait +une chaleur horrible; j'étais obligée, pour respirer, de laisser toutes +mes glaces ouvertes, et les deux postillons fumaient constamment; cette +vilaine odeur de pipe me tournait le coeur au point que je préférais +presque toujours aller à pied, quoique j'eusse du sable jusqu'à la +cheville. Heureusement on ne rencontre jamais de voleurs sur ces +chemins.</p> + +<p>J'apercevais bien de loin quelques loups sur les hauteurs, mais +apparemment ils avaient peur de nous, car ils s'enfuyaient toujours à +notre approche, de même que les pauvres cerfs, effrayés par la calèche +de M. de Rivière, que je voyais souvent traverser la route.</p> + +<p>Dans l'état de maladie où j'étais, une manière de vivre aussi fatigante +devait m'être fatale; peu de jours suffirent en effet pour me jeter dans +un accablement que tout mon courage et mon vif désir de ne point +m'arrêter en route pouvait à peine surmonter. Je devins si faible et si +souffrante, qu'il fallait me traîner dans ma voiture, où je restais +comme sans mouvement, privée même de la faculté de penser. Je n'avais +d'autre sensation que celle d'une douleur aiguë dans le côté droit, que +me causait un rhumatisme et que chaque secousse redoublait. Cette +douleur était si intolérable, qu'un jour, les voiturins s'étant enfoncés +dans un chemin que l'on réparait et qui était rempli de pierres, je +perdis entièrement connaissance dans ma voiture.</p> + +<p>Une partie de mon supplice finit à Koenigsberg; là je repris la poste +jusqu'à Berlin, où j'arrivai vers la fin de juillet 1801, à dix heures +du soir; mais, en dépit du besoin que j'avais de repos, il me restait à +éprouver les tourmens de la douane. On me fit passer sous une grande +voûte très sombre, où j'attendis au moins deux grandes heures; ensuite +les douaniers voulaient garder ma voiture pour la visiter la nuit, ce +qui m'obligeait à me rendre à pied jusqu'à l'auberge, et il pleuvait à +verse. Je me débattais en français, ces hommes me ripostaient en +allemand; il y avait de quoi perdre l'esprit. On ne voulait seulement +pas me permettre de retirer mon bonnet de nuit et de petites fioles qui +contenaient des antispasmodiques, dont certes j'avais grand besoin après +de pareilles scènes; car, à force de crier avec ces barbares, j'étais +enrouée au point que je ne pouvais plus parler. Enfin j'obtins que l'on +me laissât quitter la douane dans ma voiture, et je me rendis à +l'auberge de <i>la Ville de Paris</i> avec un douanier; vrai démon, qui de +plus était ivre-mort. Il défaisait mes paquets, mes vaches, mettant tout +sens dessus dessous, et s'empara d'une pièce de mousseline des Indes +brodée, qui m'avait été donnée par madame Dubarry lorsque je quittai +Paris. Comme je ne voulais pas que l'on déroulât ma Sibylle ni les +études que j'avais faites de l'empereur et de l'impératrice de Russie, +ma voiture fut cachetée, et je pus enfin me mettre au lit, mais non sans +un tremblement affreux qui ne me permit pas de dormir un seul instant.</p> + +<p>Le lendemain matin de bonne heure, j'envoyai chercher M. Ranspach, mon +banquier, qui arrangea tous mes démêlés avec la douane; il me fit rendre +ma pièce de mousseline, à laquelle je tenais beaucoup, sans que j'eusse +rien à payer, et les chefs des douaniers poussèrent la politesse jusqu'à +venir chez moi me faire des excuses de ce qui s'était passé. M. +Ranspach, qui me guidait pour mes affaires pécuniaires, était un fort +aimable homme dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. J'allai dîner chez +lui quelques jours après, et je trouvai là plusieurs de ses compatriotes +qui joignaient à beaucoup d'instruction le mérite de n'avoir aucune +pédanterie, et dont la conversation m'intéressa beaucoup.</p> + +<p>Trois jours me suffirent pour me remettre de mes fatigues, et je me +sentais beaucoup mieux, quand la reine de Prusse, qui n'était point +alors à Berlin, eut la bonté de me faire dire de venir la trouver à +Potsdam. Je partis; mais ici ma plume est impuissante pour peindre +l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis cette princesse. +Le charme de son céleste visage, qui exprimait la bienveillance, la +bonté, et dont les traits étaient si réguliers et si fins; la beauté de +sa taille, de son cou, de ses bras, l'éblouissante fraîcheur de son +teint, tout enfin surpassait en elle ce qu'on peut imaginer de plus +ravissant. Elle était en grand deuil, coiffée avec une couronne d'épis +de jais noir, ce qui, loin de lui nuire, rendait sa blancheur éclatante. +Enfin, il faut avoir vu la reine de Prusse pour comprendre comment, à +son premier aspect, je restai d'abord comme charmée.</p> + +<p>Elle me fixa le jour de la première séance. «Je ne puis, dit-elle, vous +la donner avant midi; car le roi, qui passe la revue tous les matins à +dix heures, est bien aise que j'y assiste.» Elle désirait que j'eusse un +logement dans le château, mais, sachant qu'il aurait fallu pour cela +déranger l'une de ses dames, je remerciai, et j'allai me loger aussitôt +dans un hôtel garni, voisin du palais, dans lequel j'étais fort mal sous +tous les rapports.</p> + +<p>Mon séjour à Potsdam n'en fut pas moins une véritable jouissance pour +moi; car plus je voyais cette charmante reine, plus j'étais sensible au +bonheur de l'approcher. Elle parut désirer voir les études que j'avais +faites d'après l'empereur Alexandre et l'impératrice Élisabeth; je +m'empressai de les lui porter, ainsi que mon tableau de la Sibylle, que +je fis remettre sur châssis. Je ne saurais dire avec quelle grâce elle +savait me témoigner qu'elle en était satisfaite; elle était si aimable +et si bonne, que l'attachement qu'elle inspirait tenait tout-à-fait de +la tendresse.</p> + +<p>Je me plais à rappeler tant de marques de cette gracieuse bienveillance +dont elle me comblait jusque dans les moindres choses: par exemple, +j'avais l'habitude de prendre du café tous les matins, et dans mon hôtel +garni l'on m'en donnait qui était toujours détestable; je ne sais +comment il se fit que je le dis à la reine, qui, le lendemain, m'en +envoya d'excellent. Un autre jour, comme je lui faisais compliment de +ses bracelets, qui étaient dans le genre antique, elle les détache +aussitôt et les met à mes bras; ce don me toucha plus peut-être que +celui d'une fortune, et ces bracelets-là ont toujours depuis voyagé avec +moi. Elle eut aussi la bonté de me faire donner une loge au spectacle +tout près des places qu'elle occupait habituellement; de cette petite +distance je me plaisais par-dessus tout à la regarder: son charmant +visage avait seize ans.</p> + +<p>Pendant une de nos séances la reine fit venir ses enfans, qu'à ma grande +surprise je trouvai laids; en me les montrant, elle me dit: «Ils ne sont +pas beaux.» J'avoue que je n'eus pas assez de front pour la démentir; je +me contentai de répondre qu'ils avaient beaucoup de physionomie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + +<p>Je parlais souvent à la reine de mon amour pour la campagne et pour les +beaux sites; elle désira que j'allasse voir son île des <i>Paons</i>. Une de +ses voitures m'y conduisit. On arrive à ce lieu charmant par une épaisse +forêt de sapins que l'on traverse, puis on descend un chemin rapide qui +vous mène à un lac sur lequel est située l'île des <i>Paons</i> et son petit +château. Le temps était triste, il pleuvait même, et ce séjour ne m'en +parut pas moins élyséen.</p> + +<p>Outre les deux études au pastel que me faisait faire S. M., je fis de la +même manière celles de la famille du prince Ferdinand<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>. Une des +jeunes princesses, la princesse Louise, qui avait épousé le prince +Radzivill, était jolie et très aimable; j'ai eu pendant quelque temps +avec elle une correspondance qui me charmait; car je la compte au nombre +des personnes qu'il est impossible d'oublier. Son mari, le prince +Radzivill, était fort bon musicien. Je me rappelle qu'un jour il me +causa une surprise qui tenait uniquement à la différence des usages de +tel ou tel pays: pendant mon séjour à Berlin, on me mena à un grand +concert public, et je fus étonnée au dernier point, en entrant dans la +salle, de voir le prince Radzivill qui jouait de la harpe. Jamais chose +semblable ne pourrait avoir lieu chez nous, qu'un amateur, surtout un +prince, se mît à jouer devant une autre société que la sienne, et une +société payante: il faut croire qu'en Prusse cela semblait tout naturel.</p> + +<p>C'est à Berlin que je fis connaissance avec la baronne de Krudner, si +connue par son esprit et son exaltation de tête. Sa réputation comme +auteur était déjà faite; mais elle n'avait pas encore acquis le +caractère d'apôtre religieux qui l'a rendue si célèbre dans le Nord; +elle et son mari ont été très obligeans pour moi. J'en puis dire autant +de madame de Souza, ambassadrice de Portugal, dont je fis alors le +portrait. Il m'arrivait d'ailleurs, comme à tous ceux qui courent le +monde, de retrouver plusieurs gens de connaissance: je revoyais entre +autres avec grand plaisir le comte et la comtesse Golowkin, que j'avais +connus à Pétersbourg. Je vis arriver à Berlin la charmante actrice, +madame Chevalier; elle était fort riche; aussi ai-je su depuis qu'après +avoir divorcé, elle avait épousé un jeune homme attaché à la légation +française.</p> + +<p>À mon arrivée à Berlin, j'avais été faire une visite à l'ambassadeur de +France, le général Bournonville, car j'abordais enfin l'idée de +retourner à Paris. Mes amis, mon frère surtout, m'en sollicitaient +vivement. Il leur avait été facile de me faire rayer de la liste des +émigrés, et j'étais rétablie dans ma qualité de Française, qu'en dépit +de tout je n'avais pas perdue dans mon coeur. Le général Bournonville +était un brave et bon militaire que l'on estimait beaucoup à Berlin. Il +me reçut à merveille, et m'engagea de la manière la plus flatteuse à +retourner dans ma patrie, m'assurant que l'ordre et la paix y étaient +complètement rétablis.</p> + +<p>Quoique le général Bournonville fût le premier ambassadeur de la +république que j'allais trouver, j'en avais déjà vu d'autres. Vers la +fin de mon séjour à Pétersbourg, le général Duroc et M. de Châteaugiron +étaient arrivés à la cour d'Alexandre, envoyés par Bonaparte, et je me +rappelle que, me trouvant à cette époque chez l'impératrice Elisabeth, +je l'entendis dire à l'empereur: <i>Quand donc recevrons-nous les +citoyens?</i> M. de Châteaugiron vint me faire une visite. Je le reçus de +mon mieux; mais je ne saurais dire l'effet que me fit cette cocarde +tricolore. Quelques jours après ils dînèrent tous deux chez la princesse +Galitzin Beauris. Je me trouvai placée à table près du général Duroc, +qu'on m'avait dit être l'intime de Bonaparte; il ne me dit pas un seul +mot, et j'en fis de même avec lui.</p> + +<p>Le dîner dont je parle donna lieu à une chose assez plaisante. Le +cuisinier de la princesse, dans l'ignorance totale où il était de la +révolution française, prit naturellement ces messieurs pour les +ambassadeurs du roi de France. Voulant leur faire honneur, après avoir +long-temps rêvé, il se souvint que les fleurs-de-lis étaient les armes +de France, et il se hâta de mettre les truffes, les filets, les pâtés en +fleurs-de-lis. Cette surprise consterna si fort les convives, que la +princesse, dans la crainte sans doute qu'on ne l'accusât d'une aussi +mauvaise plaisanterie, fit monter le chef de cuisine et l'interrogea sur +cette pluie de fleurs-de-lis. Le brave homme répondit d'un air +satisfait: «J'ai voulu faire voir à Son Excellence que je sais ce qu'il +convient de faire dans les grandes occasions.» Une femme de mes amies, +fort spirituelle, me dit alors tout bas: «Plût à Dieu que les cuisiniers +et les marmitons n'en eussent jamais su davantage!»</p> + +<p>Peu de jours avant mon départ de Berlin, le directeur-général de +l'Académie de peinture vint avec une grâce infinie m'apporter lui-même +le diplôme de ma réception à cette Académie. Tant de marques de +bienveillance dont on me comblait à la cour de Prusse m'aurait bien +certainement retenue plus long-temps, si mon plan n'avait pas été alors +tout-à-fait arrêté. Décidée à partir, je pris congé de cette charmante +reine si jeune! si belle! si aimable! J'ignorais, hélas! que bien peu +d'années après j'aurais la douleur d'apprendre sa mort. J'ignorais quel +infame calomnie se joindrait aux revers de la guerre pour la conduire au +tombeau à la fleur de son âge! Jamais je n'ai pu lire alors les +bulletins de l'armée de Bonaparte, sans ressentir une indignation qu'il +m'est impossible d'exprimer. Je me souviens qu'à cette époque, me +trouvant à l'Opéra de Paris, dans la loge de la comtesse Potocka, il y +vint un Polonais qui arrivait de l'armée française. (Certes un Polonais +n'était pas suspect quand il défendait une puissance du Nord). Je lui +parlai des indignes mensonges qu'on se permettait sur la liaison de la +reine de Prusse avec l'empereur Alexandre. Ce jeune homme répondit: +«Rien n'est plus faux, on écrit tout cela pour égayer les bulletins.» Et +cependant l'aimable créature que l'on prenait pour victime lisait ces +horreurs, et le chagrin qu'elle en ressentait, joint à tant d'autres +chagrins, hâtait peut-être sa mort!</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<p class="mid">Je quitte Berlin.--Dresde.--Lettre à mon frère.--Francfort.--La famille<br> +Divoff.--Je rentre en France.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Je pensai perdre, en quittant Berlin, tout ce que je possédais, et voici +comment. J'avais commandé mes chevaux pour cinq heures du matin. Mon +domestique vraisemblablement était allé faire ses adieux à quelques gens +de sa connaissance, il n'arrivait pas, et l'on sait qu'en Prusse les +chevaux n'attendent jamais. Je m'étais levée encore toute engourdie par +le sommeil, et le garçon de l'auberge, ne voyant point mon domestique, +s'était emparé de mon nécessaire pour le descendre ainsi que tous mes +autres effets. Ce nécessaire, qui renfermait mes diamans, mon or, toute +ma fortune enfin, était toujours placé sous mes pieds quand je +voyageais. Par le plus grand des bonheurs, dès que je fus dans la +voiture, je m'aperçus, quoique à moitié endormie, que mes pieds +n'étaient pas soutenus comme d'ordinaire. Les chevaux partaient; je +criai que l'on arrêtât, et je demandai mon nécessaire au garçon, ayant +grand soin de parler assez haut pour réveiller la maîtresse de la +maison. Ceci me réussit, car, après quelques réponses évasives de cet +homme, le nécessaire fut rapporté. On venait de le trouver dans une +écurie au fond de la cour, tout recouvert de foin. Cet accident avait +donné le temps à mon domestique d'arriver, et je partis, fort heureuse, +comme on pense bien, d'avoir recouvré mon nécessaire. Je rapporte cette +aventure, parce qu'elle peut servir de leçon aux voyageurs.</p> + +<p>En quittant Berlin, j'allais à Dresde où je devais m'arrêter pour faire +plusieurs copies du portrait de l'empereur Alexandre, que j'avais +promises. Je comptais ensuite poursuivre ma route vers la France sans +séjourner long-temps nulle part. Ce n'était pourtant qu'avec une sorte +de terreur que je pensais à revoir Paris. La lettre suivante, que +j'écrivais de Dresde à mon frère, peut donner une idée de ce qui se +passait en moi:</p> + +<p class="rig"> Dresde, ce 18 septembre 1801.</p><br><br> + +<p> «Il y a des siècles, mon bon ami, que je veux t'écrire; mais j'ai + toujours été en camp volant, déménageant sans cesse, sans trouver + un bon coin où je puisse m'établir pour peindre. Enfin me voilà à + peu près bien, et je commence demain les copies du portrait de + l'empereur Alexandre. J'ai reçu de toi une petite lettre par le bon + père Rivière; l'impatience que tu as de me revoir ne surpasse + certainement pas la mienne; mais, mon bon ami, je ne puis te cacher + ce qui se passe dans ma pauvre tête et dans mon coeur à l'idée de + mon retour à Paris. En me rapprochant de la France, le souvenir des + horreurs qui s'y sont passées se retrace à moi si vivement que je + crains de revoir les lieux qui ont été témoins de ces scènes + affreuses. Mon imagination replacera tout. Je voudrais être aveugle + ou avoir bu du fleuve d'oubli pour vivre sur cette terre + ensanglantée! Il me semble enfin que je marche vers un tombeau, et + je ne suis pas maîtresse de mes idées noires à ce sujet. «D'un + autre côté, quand je songe que j'aurai la jouissance de + t'embrasser, de revoir les amis qui me restent, d'admirer encore + tant de chefs-d'oeuvre des arts et d'objets intéressans, je me sens + agitée dans un sens contraire et je n'hésite plus, je me dis que + j'irai. Oui, mon ami, j'irai pour vous retrouver tous; mais, hélas! + je ne retrouverai pas notre pauvre mère! Cette peine est la plus + sensible. Tu me conduiras sur sa tombe... Mon Dieu! que d'idées + tristes!</p> + +<p> «Depuis que j'ai quitté la Russie, on me demande à Vienne, à + Brunswick, à Munich et à Londres, sans parler de Pétersbourg où + l'on me rappelle avec instance, et que j'avais tant espéré revoir! + Partout j'ai reçu l'accueil le plus doux et le plus flatteur; + partout j'ai retrouvé une patrie, avec la différence toutefois que + la calomnie ne m'y déchirait pas comme en France. Tu sais ce que + cette vipère m'a fait souffrir? Tous mes persécuteurs sont encore + là; si j'allais retomber sous leurs griffes envenimées!... Je te + manderai au juste le jour de mon départ et mon itinéraire; mais + sitôt cette lettre reçue, réponds poste pour poste à toutes mes + terreurs. Dis-moi surtout si j'aurai la facilité d'aller et de + venir; car après avoir passé l'hiver avec vous, il me faudra encore + faire un petit voyage. Je ne crains pas les courses, elles me font + du bien. Le séjour des villes me tue et les grands chemins me + guérissent: la route et quelques bains ont suffi pour rétablir + tout-à-fait ma santé.</p> + +<p> «J'ai lu avec le plus grand plaisir tes derniers ouvrages; tes + conventions sont charmantes, et je t'assure que tu es apprécié à + Pétersbourg et partout comme à Paris; j'en jouissais véritablement.</p> + +<p> «Je retrouve ici la belle et aimable princesse Dolgorouki. M. + Dimidoff y est aussi, et il s'ennuie beaucoup. Il me disait ces + jours-ci: Quelle triste ville que Dresde! j'ai beau faire, je ne + puis trouver le moyen d'y dépenser mille écus par jour.</p> + +<p> «C'est le bon M. Laya qui te porte cette lettre. Je l'ai connu ici, + et il m'a plu tout de suite. C'est un homme de lettres distingué, + le meilleur enfant du monde. Le sachant ton ami, j'étais déjà + prévenue en sa faveur; mais il n'a fait que gagner à plus ample + connaissance. Voilà un homme aussi estimable pour sa façon de + penser que par son courage. Je n'en dirai pas autant de notre + Pindare. Sa conduite avec le roi et la reine dont il avait reçu + tant de bienfaits est atroce. Je ne le reverrai jamais<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>. Je + désire beaucoup au contraire connaître particulièrement ce M. + Legouvé dont tu me parles. Ses ouvrages me le font aimer, et tu me + le présenteras tout de suite à mon arrivée.</p> + +<p> «Adieu. Je t'embrasse, ainsi que Suzette, de tout mon coeur, sans + oublier la petite<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, que je voudrais avoir à moi. Ne m'oublie pas + auprès de la bonne madame de Verdun. Comme je serai aise de la + revoir, ainsi que le bon Robert, Ménageot, la famille Brongniart, + etc. Voilà mes sujets de consolation, ils me sont bien nécessaires. + Adieu.»</p> + +<p>Une fois ma résolution prise de retourner en France avant l'hiver, je +pressai mon travail, en sorte que je pus aller passer quelques jours +dans la famille Rivière, qui habitait Brunswick. Je vis chez eux le duc +de Brunswick, qui voulait me connaître; je lui fus présentée, et il me +témoigna le désir que je fisse son portrait. Comme le temps ne me le +permettait plus, je le refusai avec regret, attendu que ce prince avait +une fort belle tête. Après avoir séjourné cinq ou six jours chez les +parens de M. de Rivière, je repartis seule, mon compagnon de voyage +restant, dans sa famille.</p> + +<p>Je passai à Weimar, mais je n'y restai qu'une nuit, et la journée qui la +précéda fut une journée de tribulations. J'étais partie comptant arriver +à Weimar vers les midi, en sorte que je n'avais pris aucunes précautions +pour mon dîner. Le malheur voulut que l'on me donnât un postillon qui ne +connaissait pas le chemin, et qui, au lieu de prendre la bonne route, +nous égara dans des terres grasses où nous passâmes la journée entière. +La nuit venue, j'étais tout-à-fait mourante de fatigue et de faim. Les +chevaux, éreintés, ne voulaient plus traîner la voiture, qui était fort +lourde, et, pour comble d'embarras, mon domestique avait au doigt un +panaris qui le mettait hors d'état de nous aider. Je me souviens que, +pour tromper mon impatience, et surtout mon appétit, je pris de cette +terre maudite avec laquelle j'essayai de modeler une tête, et, sans y +voir, je parvins à faire quelque chose qui ressemblait assez à un +visage. Nous ne sortîmes que fort tard de cette triste position; car je +n'arrivai à Weimar qu'à minuit, si faible, et si étourdie par cette +longue course, que tout le long de la route, la nuit étant très noire, +j'avais donné au péage des barrières deux ducats au lieu de deux +gruts<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'à la porte de l'auberge, en +payant la dernière poste, et je renvoyai chercher mes deux derniers +ducats, qui me furent rendus.</p> + +<p>J'étais en route depuis onze heures du matin sans avoir rien pris, +encore me fallut-il attendre long-temps à la porte de l'auberge que l'on +vînt m'ouvrir, car on se couche de bonne heure à Weimar, et personne +n'était sur pied. Lorsque enfin je me retrouvai dans une chambre, et que +je me regardai dans la glace, je me fis peur, tant l'ennui, la fatigue +et la faim m'avaient mise dans un état pitoyable.</p> + +<p>On m'avait donné, à la cour de Prusse, des lettres pour la cour de +Weimar; mais j'étais si fatiguée, si souffrante, et si mal dans cette +auberge, que je partis le lendemain de bonne heure. À Gotha, où j'allai +ensuite, je trouvai le baron de Grimm, que j'avais beaucoup connu à +Paris; il fut pour moi d'une grande obligeance, en s'occupant de mes +intérêts d'argent sur le change du pays, et de tout ce qui m'était +nécessaire pour mon voyage, et je ne m'arrêtai plus qu'à Francfort.</p> + +<p>Je descendis dans cette ville à un très bel hôtel garni, qui portait le +nom d'hôtel de France ou de Paris, je ne sais plus lequel des deux. +J'avais laissé à Berlin mon vieux ivrogne, qui m'avait tant tourmentée, +et quand je sortis de voiture, un jeune Allemand, très bien mis, qui se +trouvait sous la porte de l'hôtel, m'offrit de me monter mon nécessaire. +Il le porta sur la table de la première chambre que je devais occuper, +puis, comme naturellement je l'avais suivi, il voulut me baiser la main, +ce que je refusai le plus poliment du monde, tout en le remerciant de sa +politesse. Il retourna aussitôt sous la porte cochère, et je fermai la +mienne en entrant dans ma chambre; car, je ne sais pourquoi, la figure +de ce jeune homme me déplaisait et m'inspirait de la méfiance.</p> + +<p>Quelques momens après, j'entendis une voiture s'arrêter devant l'hôtel. +Je me mets à la fenêtre qui donnait sur la rue, et je vois descendre la +bonne madame Divoff, son mari et son fils, que j'avais beaucoup connus à +Pétersbourg. Je fus doublement satisfaite de cette rencontre, ayant un +peu peur malgré moi de mon inconnu. Je courus embrasser cette excellente +famille, et voilà le jeune Allemand qui arrive à leur voiture pour aider +les domestiques à porter les paquets dans leurs chambres. Tant +d'empressement me parut bien suspect; mais madame Divoff, reconnaissante +de cette obligeance, invita le jeune homme à souper avec nous. À table, +il nous raconta ses malheurs, au sujet d'un mariage d'amour qu'il avait +manqué. C'était un vrai roman, et j'étais si fortement persuadée qu'il +l'inventait, qu'il ne me toucha pas le moins du monde, quoique la bonne +madame Divoff en eût les larmes aux yeux. Le lendemain encore, elle +invita le conteur à déjeuner, ce que je n'approuvai pas du tout. Nous +fûmes obligés de rester six jours à Francfort, pendant lesquels je +m'ennuyai beaucoup<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>; mais le bruit coûtait que Bonaparte avait été +assassiné, ce qui aurait changé tous nos plans. Enfin lorsque nous fûmes +prêts à partir et que l'on fit les paquets, il manquait plusieurs +couverts d'argent à madame Divoff. Je ne doutai pas une minute qu'ils +n'eussent été pris par le jeune Allemand, et tout aussitôt après mon +arrivée à Paris, en effet, je lus dans la gazette que ce jeune homme +venait d'être arrêté pour vol.</p> + +<p>Je n'essaierai point de peindre ce qui se passa en moi lorsque je +touchai cette terre de France que j'avais quittée depuis douze ans; la +douleur, l'effroi, la joie qui m'agitaient tour à tour (car il y avait +de tout cela dans les mille sensations qui me bouleversaient l'ame). Je +pleurais les amis que j'avais perdus sur l'échafaud; mais j'allais +revoir ceux qui me restaient encore. Cette France dans laquelle je +rentrais avait été le théâtre de crimes atroces; mais cette France était +ma patrie!</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<p class="mid">J'arrive à Paris.--Concert de la rue de Cléry.--Bal chez madame Regnault<br> +de Saint-Jean-d'Angely.--Madame Bonaparte.--Vien.--Gérard.--Madame<br> +Récamier.--Madame Tallien.--Ducis.--Mes soirées.--Je pars pour Londres.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>À mon arrivée à Paris dans notre maison de la rue du Gros-Chenet, M. +Lebrun, mon frère, ma belle-soeur et sa fille, vinrent me recevoir à ma +descente de voiture, pleurant tous de joie de me revoir, et j'étais +moi-même bien attendrie. Je trouvai l'escalier rempli de fleurs, et mon +appartement parfaitement arrangé. La tenture et les rideaux de ma +chambre à coucher étaient en casimir vert, les rideaux bordés d'une +broderie en soie flote couleur d'or; M. Lebrun avait fait surmonter le +lit d'une couronne d'étoiles d'or; tous les meubles étaient commodes et +de bon goût, enfin je me trouvais fort bien installée. Quoique M. Lebrun +m'ait certes fait payer tout cela bien cher, je n'en fus pas moins +sensible aux soins qu'il avait pris pour me rendre mon habitation +agréable.</p> + +<p>La maison de la rue du Gros-Chenet était séparée par un jardin d'une +maison qui donnait sur la rue de Cléry, et qui appartenait aussi à M. +Lebrun. Il y avait dans cette dernière une salle immense<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, où se +donnaient de très beaux concerts. On m'y conduisit le soir même de mon +arrivée, et dès que je fus entrée, tout le monde se tourna vers moi, les +spectateurs en battant des mains, et les musiciens en frappant de leur +archet sur leur violon. Je fus tellement sensible à un accueil si +flatteur, que je fondis en larmes. Je me souviens que madame Tallien +était à ce concert, éclatante de beauté.</p> + +<p>La première visite que je reçus le lendemain à mon lever, fut celle de +Greuze, que je ne trouvai pas changé. On eût dit qu'il ne s'était point +décoiffé: ses boucles de cheveux flottaient encore de chaque côté de sa +tête comme à mon départ. Je fus touchée de son empressement, et bien +contente de le revoir. Après Greuze arriva ma bonne amie, madame de +Bonneuil, aussi jolie que par le passé; car la conservation de cette +charmante femme a tenu du prodige. Elle me dit que sa fille, madame +Regnault de Saint-Jean-d'Angely, donnait un bal le lendemain, et qu'il +fallait absolument que j'y vinsse. «Mais, lui dis-je, je n'ai point de +robe parée.» Alors je lui montrai cette fameuse pièce de mousseline des +Indes brodée, qui avait fait tant de chemin avec moi, et qui, comme on +sait, avait couru de si grands risques depuis que madame Dubarry me +l'avait donnée. Madame de Bonneuil la trouva fort belle, et l'envoya à +madame Germain, la célèbre couturière, qui me fit tout de suite une robe +à la mode, qu'elle m'apporta le soir même.</p> + +<p>J'allai donc au bal de madame Regnault, et je trouvai là les plus belles +femmes de l'époque, en tête desquelles il faut placer madame Regnault +elle-même, puis madame Visconti, si remarquable par la beauté de sa +taille et de son visage. Tandis que je me plaisais à fixer mes regards +sur toutes ces charmantes personnes, une femme qui était assise devant +moi se retourna; elle était si admirable, que je ne pus m'empêcher de +lui dire: «Ah! Madame, comme vous êtes belle!» Cette femme était madame +Jouberto, alors sans fortune, et qui depuis a épousé Lucien Bonaparte. +Je vis aussi à ce bal beaucoup des généraux français; on me montra +Macdonald, Marmont et plusieurs autres; enfin c'était un monde tout +nouveau pour moi.</p> + +<p>Peu de jours après mon arrivée, madame Bonaparte vint me voir un matin; +elle me rappela les bals où nous nous étions trouvées ensemble avant la +révolution, ce que j'avais tout-à-fait oublié; mais j'en fus d'autant +plus sensible à son souvenir. Elle fut très aimable, et m'invita à aller +déjeuner chez le premier consul. Toutefois, comme je n'y mis pas un +grand empressement, le jour de ce déjeuner ne fut jamais fixé.</p> + +<p>Je ne tardai pas à recevoir la visite de mon ami Robert, des Brongniart, +et celle de Ménageot, qui avait été directeur de Rome. Ce dernier me +parla, la première fois qu'il vint me voir; de la révolte des jeunes +gens qui lui avait fait quitter Rome; il me conta aussi qu'à son retour +il avait vu Bonaparte à Lodi après la grande victoire que venait d'y +remporter ce général. Bonaparte, en lui montrant le champ de bataille +encore tout couvert de morts, lui dit avec un grand sang-froid: «Ce +serait un beau tableau à faire.» Ménageot avait été indigné de ce mot. +«C'était, ajouta-t-il, un spectacle affreux, déchirant; il y avait +plusieurs chiens qui pleuraient auprès du cadavre de leur maître: ces +pauvres chiens me parurent bien plus humains que Bonaparte!»</p> + +<p>J'étais bien vivement touchée de la joie que me témoignaient les amis et +les connaissances qui chaque jour accouraient chez moi. À la vérité, le +plaisir que j'éprouvais à les revoir tous était cruellement troublé par +le chagrin d'apprendre beaucoup de morts que j'ignorais; car il ne me +venait pas une personne qui n'eût perdu ou sa mère, ou son mari, ou pour +le moins quelque parent. Il me fallut subir une autre peine plus +sensible que les autres: la bienséance m'obligeait à faire une visite à +mon vilain beau-père; il habitait à Neuilly une petite maison qui avait +été achetée par mon père, et où j'étais allée bien souvent dans ma +première jeunesse. Tout dans ce lieu me rappela ma pauvre mère, le temps +heureux que j'avais passé près d'elle; j'y retrouvai son panier à +ouvrage tel encore qu'elle l'avait laissé; enfin cette visite fut pour +moi cruellement triste, d'autant plus que je n'étais déjà que trop +disposée aux larmes. En allant à Neuilly je venais pour la première fois +de passer sur la place Louis XV, où je croyais voir encore le sang de +tant de nobles victimes! mon frère, qui était avec moi, se reprocha +beaucoup de n'avoir pas fait prendre un autre chemin, car ce que je +souffris alors ne saurait se décrire; même encore aujourd'hui il m'est +impossible de passer sur cette place sans me rappeler les horreurs dont +elle a été le théâtre, et je ne puis me rendre maîtresse de mon +imagination.</p> + +<p>On peut bien penser avec quel empressement je me rendis au musée du +Louvre, qui possédait alors tant de chefs-d'oeuvre; la première fois j'y +allai seule, pour jouir de cette vue sans distraction: je parcourus +d'abord la galerie de tableaux, ensuite celle des statues; et lorsque, +enfin, après être restée plusieurs heures sur mes jambes, je pense à +retourner chez moi pour dîner à quatre heures et demie, les gardiens, +ignorant que je n'étais point sortie, avaient fermé toutes les portes; +je cours à droite, à gauche; je crie; il m'est impossible de me faire +entendre et de me faire ouvrir; je mourais de faim et de froid, car nous +étions au mois de février; je ne pouvais frapper aux fenêtres, elles +étaient beaucoup trop élevées: ainsi je me trouvais en prison au milieu +de ces belles statues que je n'étais plus du tout en disposition +d'admirer; elles me paraissaient des fantômes; et à l'idée qu'il me +faudrait passer la journée et la nuit avec elles, la frayeur et le +désespoir s'emparaient de moi; enfin, après avoir fait mille détours, +j'aperçus une petite porte contre laquelle je frappai si fort que l'on +vint m'ouvrir; je sortis précipitamment, ravie de reprendre ma liberté +et de pouvoir aller dîner, car j'avais grand besoin de manger.</p> + +<p>Peu de jours après mon arrivée, je reçus de la Comédie Française la +lettre suivante:</p> + +<p> «Madame,</p> + +<p> «La Comédie Française me fait l'honneur de me charger de vous + adresser la copie d'un arrêté qu'elle vient de prendre pour + rétablir votre nom sur la liste des entrées à son théâtre; elle + vous prie d'agréer cet hommage comme une marque de son admiration + pour vos rares talens, et de la haute estime que vous lui inspirez + à tant de titres.</p> + +<p> «J'ai l'honneur, etc.</p> + +<p> «MAIGNEIN, <i>Secrétaire</i>.»</p> + +<p>La Comédie Française ne se borna pas à me donner cette marque flatteuse +de son souvenir: Molé et Fleury allèrent trouver mon frère pour lui dire +que les premiers acteurs désiraient venir jouer une comédie chez moi, et +Vestris le père le prévint aussi que l'Opéra danserait un ballet après +la pièce. Tout cela, selon leur plan, devait avoir lieu dans ma galerie. +Quoique sensible autant qu'on peut l'imaginer à ces témoignages de +bienveillance pour moi, ne désirant pas être placée en évidence, je +refusai des hommages si flatteurs; toutefois, j'en ai conservé un +souvenir d'autant plus reconnaissant qu'il semblait que Paris voulût me +consoler, à mon retour, de tant d'odieuses calomnies qui avaient précédé +mon départ.</p> + +<p>La première fois que j'allai au spectacle, l'aspect de la salle me parut +extrêmement triste; habituée comme je l'étais à voir autrefois en +France, et depuis dans l'étranger, tout le monde poudré, ces têtes +noires et ces hommes vêtus d'habits noirs formaient un sombre coup +d'oeil. On aurait cru que le public était rassemblé pour suivre un +convoi.</p> + +<p>En général l'aspect de Paris me paraissait moins gai; les rues me +semblaient si étroites que j'étais tentée de croire qu'on y avait bâti +double rang de maisons. Ceci tenait sans doute au souvenir récent des +rues de Pétersbourg et de Berlin, qui sont pour la plupart extrêmement +spacieuses. Mais ce qui me déplaisait bien davantage, c'était de voir +encore écrit sur les murs: <i>liberté, fraternité ou la mort</i>. Ces mots +consacrés par la terreur faisaient naître de bien tristes idées sur le +passé et ne vous laissaient pas sans crainte sur l'avenir.</p> + +<p>On me mena voir une grande parade du premier consul sur la place du +Louvre. J'étais placée à une fenêtre du Musée, et je me souviens que je +ne voulais pas reconnaître pour Bonaparte le petit homme si mince que +l'on me montrait; le duc de Crillon, qui était à côté de moi, avait +toute la peine du monde à me le persuader. Il m'arrivait ici comme pour +l'impératrice Catherine, de m'être peint en imagination cet homme si +célèbre sous la figure d'un homme colossal. Peu de jours après mon +arrivée, les frères de Bonaparte vinrent voir mes ouvrages; ils furent +très aimables pour moi et me dirent les choses les plus flatteuses; +Lucien surtout regarda avec une attention toute particulière ma Sibylle +dont il fit mille éloges.</p> + +<p>Mes premières visites furent pour mes bonnes et anciennes amies, la +marquise de Groslier et madame de Verdun, que j'étais si heureuse de +retrouver; pour la comtesse d'Andelau, très aimable femme, qui avait +infiniment de grâce dans l'esprit: je vis en même temps chez elle ses +deux filles, madame de Rosambo<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> et madame d'Orglande, qui étaient +dignes de leur mère par leur esprit et par leur beauté.</p> + +<p>J'allai voir aussi la comtesse de Ségur. Je la trouvai seule et fort +triste; son mari n'avait pas encore de place, et tous deux vivaient très +gênés. Plus tard, à mon retour de Londres, lorsque Bonaparte fut +empereur, il nomma le comte de Ségur maître des cérémonies<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, ce qui +leur donna beaucoup d'aisance. Je me rappelle qu'à cette époque, ayant +été la voir un soir vers les huit heures, et la trouvant toute seule, +elle me dit: «Vous ne croiriez pas que j'ai eu vingt personnes à dîner? +ils sont tous partis après le café.» J'en fus en effet assez surprise; +car avant la révolution, la plupart des gens que l'on avait à dîner +restaient avec vous jusqu'au soir, ce que je trouvais beaucoup plus +sociable que la méthode actuelle.</p> + +<p>Dans le même temps, madame de Ségur m'invita à une grande soirée de +musique, où elle avait rassemblé toutes les puissances du jour. J'eus +lieu d'y remarquer une autre innovation qui ne me sembla pas plus +heureuse. Je fus étonnée, en entrant, de voir tous les hommes d'un côté +et toutes les femmes de l'autre; on eût dit des ennemis en présence. Pas +un homme ne venait de notre côté, à l'exception du maître de la maison, +le comte de Ségur, que son ancienne coutume de galanterie engageait à +venir adresser aux dames quelques mots flatteurs. On annonça madame de +Canisy, très belle femme, faite comme un modèle. Nous perdîmes alors +notre unique chevalier; le comte alla se prosterner devant cette beauté, +à qui, dans ce moment, me dit-on, l'empereur rendait des soins, et ne la +quitta plus de la soirée.</p> + +<p>Je me trouvais assise à côté de madame de Bassano que l'on m'avait fort +vantée, et que je désirais voir. Elle parut faire beaucoup d'attention +au chiffre en diamans qui m'avait été donné par la reine de Naples +lorsque j'avais pris congé de cette princesse, lequel était en effet +très beau. Du reste, me considérant là sans doute comme une intruse, +puisque je n'étais ni femme de ministre, ni de la cour, elle ne me dit +pas une parole, ce qui ne m'empêcha point de la regarder souvent et de +la trouver fort jolie.</p> + +<p>Le premier artiste auquel je fis visite fut M. Vien, qui avait été +anciennement nommé premier peintre du roi, et que Bonaparte venait de +faire sénateur. Je fus infiniment flattée de l'aimable accueil qu'il +voulut bien me faire, et de l'extrême bonté qu'il me témoigna. Il avait +alors quatre vingt-deux ans, et pourtant il me montra deux esquisses +composées dans le genre des bacchanales antiques, qu'il venait de +peindre. Elles étaient charmantes. J'en fus surprise et charmée au point +qu'il y a trente-cinq ans que je les ai vues, et que je me les rappelle +parfaitement.</p> + +<p>On peut regarder M. Vien comme le chef d'une restauration de l'école +française. C'est lui qui, le premier, rendit du style et de l'exactitude +aux costumes grecs et romains. David et ses élèves, Gérard, Gros, +Girodet, sous ce rapport, sont certainement renommés avec raison. Mais +il est juste de dire que M. Vien avait donné l'exemple de ce +perfectionnement dans ses sujets historiques.</p> + +<p>Après cette visite, j'allai chez M. Gérard, déjà si célèbre par ses +tableaux de Bélisaire et de Psyché. J'avais le plus grand désir de +connaître ce grand artiste que l'on disait se distinguer par son esprit +autant que par son rare talent. Je le trouvai en tout digne de sa +renommée, et je l'ai toujours compté depuis au nombre des personnes dont +j'aime à me rapprocher. Il venait alors de terminer le beau portrait de +madame Bonaparte étendue sur un canapé, qui devait ajouter encore à sa +réputation dans ce genre.</p> + +<p>Le portrait de madame Bonaparte me donna le désir de voir aussi celui +que Gérard avait fait de madame Récamier; alors j'allai chez cette belle +personne, charmée d'une circonstance qui me procurait le plaisir de la +voir et de faire connaissance avec elle.</p> + +<p>Très peu de jours après, elle m'invita à un grand bal, où je me rendis +avec la princesse Dolgorouki, que j'avais la joie de posséder à Paris. +Ce bal était charmant, beaucoup de monde sans confusion, un grand nombre +de jolies femmes, un fort bel hôtel, rien n'y manquait. Comme la paix +d'Amiens venait de se faire, on retrouvait dans cette réunion je ne sais +quel air de tenue et de magnificence que la jeune génération n'avait pu +connaître jusqu'alors. C'était pour la première fois que les hommes et +les femmes de vingt ans voyaient à Paris des livrées dans les +antichambres, dans les salons des ambassadeurs; des étrangers de marque, +richement vêtus, tous décorés d'ordres brillans: et, quoi qu'on puisse +dire, ce luxe convient mieux pour un bal que les carmagnoles et les +pantalons.</p> + +<p>Une femme rivalisait alors à Paris avec madame Récamier sous le rapport +de la beauté. C'était madame Tallien. Robert, qui la connaissait +beaucoup, me mena chez elle; et j'avoue que je cherchai vainement un +défaut dans l'ensemble de cette charmante personne. Elle était à la fois +belle et jolie; car la régularité de ses traits ne lui enlevait point ce +qu'on appelle la physionomie. Son sourire, son regard, avaient quelque +chose de ravissant, et sa taille, ses bras, ses épaules, étaient +admirables.</p> + +<p>Madame Tallien joignait à sa beauté un coeur excellent; on sait que dans +la révolution une foule de victimes, dévouées à la mort, avaient dû leur +salut à l'empire qu'elle exerçait sur Tallien, les infortunés la +nommaient alors <i>notre dame de bon secours</i>. Elle me reçut avec une +grâce parfaite. Plus tard, lorsqu'elle eut épousé le prince de Chimay, +elle habitait au bout de la rue de Babylone un très bel hôtel où son +mari et elle s'amusaient à jouer la comédie. Tous deux la jouaient fort +bien; elle m'invita à l'un de ces spectacles et vint plusieurs fois à +mes soirées.</p> + +<p>Je ne tardai pas à former à Paris quelques nouvelles liaisons, dont le +temps a fait des amitiés. J'avais le bonheur d'être fort proche voisine +de la marquise d'Hautpoult, que son caractère, sa bonté, son esprit, me +firent aimer promptement, et qui est restée une de mes meilleures amies.</p> + +<p>Je fis aussi connaissance, dans ce temps, avec madame de Bawr, qui +venait d'épouser un officier russe, fils du célèbre général de ce nom. +Elle était fort jeune alors, et ne s'était pas encore distinguée dans +les lettres comme elle l'a fait depuis, quand elle eut perdu et son mari +et sa fortune; mais alors comme aujourd'hui, elle joignait à son esprit +et à ses talens cette modestie si vraie, si réelle, et surtout cette +bonté d'ame qui me la font chérir.</p> + +<p>J'eus de même le bonheur, à cette époque, de connaître Ducis dont le +beau caractère égalait le rare talent. Le naturel, l'extrême simplicité +de toutes ses manières contrastaient si bien avec la brillante +imagination dont le ciel l'avait doué, que je n'ai jamais vu d'homme +plus attachant que cet excellent Ducis. Ses amis n'avaient d'autre +regret que celui de ne pouvoir le fixer à Paris; mais il n'aimait point +la ville, et pour que tout fût semblable dans sa façon d'être, il +fallait des bergers, des prairies, à l'auteur d'<i>Oedipe</i> et d'<i>Otello</i>.</p> + +<p>La vie solitaire qu'il se plaisait à mener fut pour moi la cause d'une +surprise, ou plutôt d'une peur que je n'ai jamais oubliée. À mon retour +de Londres, j'allai le voir à Versailles où j'avais appris qu'il s'était +retiré. C'était le soir; arrivée à sa porte, je frappe, et madame Peyre, +la veuve de l'architecte, que je croyais morte depuis long-temps, vient +m'ouvrir, tenant une chandelle à la main. Je fis un cri d'effroi; je la +regardais d'un air effaré, sans pouvoir reprendre mes esprits, tandis +qu'elle me racontait comment, depuis peu, elle avait épousé Ducis. Je +finis pourtant par comprendre et par me rassurer. Elle me conduisit près +de son mari que je trouvai seul dans une petite chambre au dernier étage +de la maison, entouré de livres et de manuscrits. Rien de cette +habitation ne me parut ni bien champêtre, ni bien agréable; mais +l'imagination de Ducis faisait de ce grenier, qu'il appelait son +<i>belvéder</i>, un lieu de délices.</p> + +<p>Je retrouvais avec grand plaisir madame Campan. Elle jouait alors un +assez grand rôle dans la famille qui devait bientôt devenir famille +régnante. Elle m'invita à dîner un jour à Saint-Germain où elle avait +établi son pensionnat. Je me trouvai à table avec madame Murat, soeur de +Napoléon; mais nous étions placées de manière que je ne pus voir que son +profil, attendu qu'elle ne tourna pas la tête de mon côté. Je jugeai +pourtant sur ce seul aperçu qu'elle était jolie. Le soir les jeunes +pensionnaires nous donnèrent une représentation d'<i>Esther</i> où +mademoiselle Augué, qui épousa depuis le maréchal Ney, joua fort bien le +premier rôle. Bonaparte assistait à ce spectacle. Il était assis sur la +première banquette; je me mis sur la seconde, dans un coin, mais à très +peu de distance de lui, afin de pouvoir l'examiner à mon aise. Quoique +je fusse placée dans l'obscurité, madame Campan vint me dire dans +l'entr'acte qu'il m'avait devinée.</p> + +<p>J'avais remarqué avec plaisir dans la chambre de madame Campan un buste +de Marie-Antoinette. Je lui savais gré de ce souvenir, et elle me dit +que Bonaparte l'approuvait, ce que je trouvai bien de la part de +celui-ci. Il est vrai de dire qu'à cette époque il semblait ne devoir +rien redouter ni du passé ni de l'avenir. Ses victoires excitaient +l'enthousiasme des Français, et même celui des étrangers. Il avait +surtout beaucoup d'admirateurs parmi les Anglais, et je me souviens +qu'un jour que j'allai dîner chez la duchesse de Gordon, elle me montra +le portrait de Bonaparte en me disant: <i>Voilà mon zéro</i>. Comme elle +parlait fort mal le français, je compris ce qu'elle voulait dire, et +nous rîmes beaucoup toutes deux quand je lui expliquai ce que c'était +qu'un zéro.</p> + +<p>Le grand nombre d'étrangers de ma connaissance qui se trouvaient alors à +Paris, et le désir de me distraire d'une mélancolie que je ne pouvais +parvenir à vaincre, m'engagèrent à donner des soirées. La princesse +Dolgorouki désirait vivement connaître l'abbé Delille que j'invitai à +venir souper chez moi avec beaucoup d'autres personnes qui étaient +dignes de l'entendre. Quoique ce charmant poète fût devenu aveugle, il +n'en avait pas moins conservé l'aimable gaieté de son caractère. Il nous +récita ses beaux vers dont nous fûmes tous enchantés.</p> + +<p>Après ce souper, j'en donnai plusieurs autres. Je réunis à l'un d'eux +tous les principaux artistes de cette époque, et nous soupâmes gaiement, +comme avant la révolution. Au dessert, chacun fut contraint de chanter +une chanson. Gérard choisit l'air de Marlboroug; mais, à vrai dire, son +chant n'était point aussi parfait que sa peinture, car il avait la voix +fausse; et nous en rîmes beaucoup.</p> + +<p>Une autre fois j'arrangeai un souper, où se trouvaient tous les grands +personnages de ce temps, et les ambassadeurs au nombre desquels était M. +de Metternich. Puis je donnai un bal où dansèrent madame Hamelin, M. de +Trénis et plusieurs autres danseurs renommés; car alors la mode était +venue de danser dans la société aussi bien que l'on danse à l'Opéra. +Madame Hamelin était regardée comme la meilleure danseuse des salons de +Paris. Il est certain qu'elle avait une grâce et une légèreté +admirables. Je me rappelle qu'à ce bal madame Dimidoff dansa ce qu'on +appelait la valse russe d'une manière si ravissante, que l'on montait +sur les banquettes pour la voir.</p> + +<p>Comme j'avais dans la maison de la rue du Gros-Chenet une fort belle +galerie, j'imaginai de faire dresser un théâtre pour qu'on y jouât la +comédie. Tout ce qu'il y avait alors de personnes marquantes étaient au +nombre des spectateurs. Le spectacle se composait d'une comédie de mon +frère, intitulée l'<i>Entrevue</i>, et de <i>Crispin rival de son maître</i>. Mon +frère, ma belle-soeur, M. de Rivière et madame de Bawr, qui fut charmante +dans la soubrette, jouèrent la première pièce. <i>Crispin rival de son +maître</i>, (quoiqu'il nous manquât le comte de Langeron si plaisant dans +Labranche), fit le plus grand plaisir, au point que Molé, Fleury et +mademoiselle Contat, qui étaient présens, furent tout-à-fait surpris de +la manière dont on joua les deux pièces.</p> + +<p>Je m'empressais par ces réunions de rendre aux Russes et aux Allemands +qui se trouvaient à Paris quelques-uns des plaisirs qu'ils m'avaient +procurés dans leur pays. Avec tant de grâces et de bienveillance, je +passais ma vie avec eux. Je voyais surtout presque tous les jours la +princesse Dolgorouki, qui avait été si parfaite pour moi à Pétersbourg. +Le séjour de Paris lui plaisait assez, et elle était parvenue +promptement à se former une société des plus aimables gens de nos +salons. Ceci me rappelle que je retrouvai chez elle un soir le vicomte +de Ségur que j'avais beaucoup vu avant la révolution. Il était alors +jeune, élégant, faisant mille conquêtes par le charme de sa physionomie. +Je le revoyais chez la princesse la figure éteinte, ridée, coiffé d'une +perruque à boucles, symétrique de chaque côté, qui laissait le front +sans cheveux. Douze années de plus et cette perruque le vieillissaient +tellement que je ne le reconnus qu'à sa voix. «Hélas! me dis-je tout +bas, ce que c'est que de nous!»</p> + +<p>La princesse Dolgorouki vint me voir le jour qu'elle avait été présentée +à Bonaparte. Je lui demandai comment elle avait trouvé la cour du +premier consul: «Ce n'est point une cour, me répondit-elle, mais une +puissance.» La chose en effet dut lui paraître ainsi, étant accoutumée à +la cour de Pétersbourg qui est si nombreuse et si brillante, tandis +qu'elle trouva aux Tuileries fort peu de femmes, mais un nombre +prodigieux de militaires de tous grades.</p> + +<p>Au milieu des distractions que m'offrait le séjour de Paris, je n'en +étais pas moins poursuivie par une foule d'idées noires, qui venaient +m'accabler même au sein des plaisirs. Je finis par éprouver un besoin +ardent de vivre seule, en sorte que j'allai m'établir à Meudon, dans un +endroit qu'on appelait la Capucinière et qui avait été habité par des +religieux. La petite maison que je louai, bâtie pour servir de retraite +à l'un des supérieurs, avait tout-à-fait l'air d'une Thébaïde. Elle +était placée au milieu des bois, et son aspect agreste et solitaire +aurait pu me faire croire que j'étais à mille lieues de Paris. Cela me +convenait à merveille; car ma mélancolie était si grande, que je ne +pouvais voir personne; lorsque j'entendais une voiture, je m'enfuyais +dans les bois de Meudon.</p> + +<p>La première visite que je reçus là, ce fut celle de la duchesse de +Fleury et de mesdames de Bellegarde qui habitaient ensemble une maison +dans les environs. Elles m'invitèrent à venir les voir, et toutes trois +étaient si aimables, que ce voisinage me charma au point de me +réconcilier avec l'humanité et de dissiper ma mélancolie. Toutefois, +lorsque l'automne vint, je retournai à Paris où je retrouvai toutes mes +idées tristes. Pour mettre fin à un état d'esprit aussi pénible, je me +décidai à faire un voyage. Plusieurs fois, pendant que j'étais à Rome, +on avait mis dans les journaux que j'étais à Londres, pour faire croire +que j'avais suivi M. de Calonne; mais le fait est que je n'avais jamais +vu cette ville, et je résolus de m'y rendre.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<p class="mid">Londres.--Les <i>routs</i>.--West.--Reynolds.--Madame Siddons.--Madame<br> +Billington.--Madame Grassini.--La duchesse de Devonshire.--Sir Francis<br> +Burdett.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Je partis pour Londres le 15 avril 1802. Je ne savais pas un mot +d'anglais. À la vérité j'emmenais avec moi une femme de chambre +anglaise; mais cette fille m'avait déjà assez mal servie jusqu'alors, et +je fus obligée de la renvoyer fort peu de temps après mon arrivée à +Londres, vu qu'elle ne faisait autre chose toute la journée que manger +des tartines de beurre. Heureusement j'emmenais aussi avec moi une +personne charmante, à qui la mauvaise fortune rendait précieux l'asile +qu'elle avait trouvé chez moi, où elle vivait sur le pied d'amie. +C'était ma bonne Adélaïde, dont les soins et les conseils m'ont toujours +été si utiles.</p> + +<p>En débarquant à Douvres, je fus d'abord un peu effrayée à la vue de +toute une population assemblée sur le rivage; mais on me rassura en me +disant que cette foule était composée simplement de curieux, qui, selon +la coutume, venaient voir débarquer les voyageurs. Le soleil commençait +à se coucher. Je pris aussitôt une chaise attelée de trois chevaux, et +je partis sans retard; car je n'étais pas sans inquiétude, attendu que +l'on m'avait assurée que je pourrais bien rencontrer des voleurs sur la +route. J'avais pris la précaution de placer mes diamans dans mes bas, et +je m'en sus bon gré, lorsque j'aperçus de loin deux hommes à cheval qui +accouraient vers moi au galop. Ce qui mit le comble à ma frayeur fut de +les voir se séparer afin de pouvoir, comme je l'imaginais, se placer aux +deux portières de ma voiture. J'avoue que je fus saisie d'un affreux +tremblement; mais j'en fus quitte pour la peur.</p> + +<p>Arrivée à Londres, je descendis à l'hôtel Brunet, dans Leicester-Square. +J'étais extrêmement fatiguée et j'avais un grand besoin de sommeil; +toutefois il me fut impossible de dormir; tant que la nuit dura, +j'entendis parler et marcher à grands pas sur ma tête. La cause de ce +bruit, qui était insupportable, me fut expliquée le lendemain: je +rencontrai dans l'escalier M. de Parceval Grand-Maison, que j'avais +beaucoup connu à Paris, et que j'étais charmée de voir. Lorsqu'il m'eut +dit qu'il logeait au-dessus de moi, je le priai de ne plus se promener +toute la nuit, et de ne pas choisir cette heure pour réciter ses vers, +attendu qu'il avait la voix si forte et si sonore qu'elle arrivait +jusqu'à ma chambre. Il me le promit, et depuis ce jour me laissa reposer +tranquillement.</p> + +<p>Comme mon intention n'était pas de rester dans l'hôtel que j'habitais, +je profitai de l'obligeance d'un de mes compatriotes, nommé Charmilly, +qui vint me voir, mais que je ne connaissais pas, pour aller chercher un +logement. J'en pris un dans Beck-Street, et ceci me rappelle qu'à mon +arrivée à Londres, l'ignorance où j'étais de la langue anglaise me fit +tomber dans une méprise assez plaisante. Accoutumée que j'étais à lire +<i>rue de Richelieu</i>, <i>rue de Cléry</i>, etc., le mot <i>street</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, écrit le +dernier, me semblait le nom de la rue, et je disais à mon domestique: En +voici une qui ne finit pas.</p> + +<p>Ce logement que je venais de prendre dans Beck-Street, présentait tant +d'inconvéniens pour moi, qu'il me fut impossible d'y rester long-temps. +D'abord, sur le derrière de la maison, je touchais au logis de la garde +royale, et tous les matins, de trois à quatre heures, j'entendais sonner +une trompette si forte et si fausse qu'elle aurait pu servir pour le +jugement dernier. À ce bruit se joignait celui des chevaux de cette +garde, dont les écuries se trouvaient sous mes fenêtres, et qui +m'empêchait de dormir toute la nuit. Le jour, j'avais le bruit des +enfans d'une voisine que j'entendais continuellement monter ou descendre +les escaliers. Ces enfans étaient fort nombreux, au point que leur mère, +ayant appris que l'on venait voir mes tableaux, arriva un jour chez moi +avec toute sa famille, et me fit l'effet de madame Gigogne. J'aurais pu, +il est vrai, me réfugier dans une chambre située beaucoup plus +heureusement; mais j'avais trop de répugnance à l'habiter, sachant qu'il +venait d'y mourir une dame; les armes de la défunte étaient encore +au-dessus de la porte de la rue; mais je ne connaissais pas cet usage, +autrement je n'aurais jamais loué cette maison. Je quittai donc +Beck-Street. J'allai m'établir dans un bel hôtel à Portmann-Square. +Cette place très grande me faisait espérer de la tranquillité. Avant de +louer, j'avais regardé les derrières de la maison, qui me promettaient +le plus grand calme. Je couchais de ce côté pour être plus tranquille. +Mais voilà que le lendemain, à la pointe du jour, j'entends des cris qui +me perçaient les oreilles. Je me lève, j'avance la tête à la fenêtre, et +j'aperçois à celle qui m'était la plus voisine, un oiseau énorme comme +jamais on n'en a vu. Il était attaché sur un grand bâton. Son regard +était furieux, son bec et sa queue d'une longueur monstrueuse; enfin je +puis affirmer, sans aucune exagération, qu'un gros aigle près de lui +aurait eu l'air d'un petit serin. D'après ce qu'on me dit, il paraît que +cette horrible bête venait des grandes Indes. Mais quel que fût le lieu +de son origine, je n'en écrivis pas moins à sa maîtresse de vouloir bien +le faire mettre du côté de la rue. Cette dame me répondit qu'il avait +d'abord été placé ainsi, mais que la police l'avait fait ôter parce +qu'il effrayait les passans.</p> + +<p>Ne pouvant me débarrasser de l'oiseau, j'aurais peut-être enduré ce +tourment; mais l'hôtel avait été habité avant moi par des ambassadeurs +indiens, et l'on vint me dire que ces diplomates avaient fait enterrer +deux de leurs esclaves dans ma cave où ils étaient encore. C'était trop +à la fois de ces cadavres et de l'oiseau; je quittai Portmann-Square, et +j'allai m'établir Madox-Street, dans un logement où l'humidité était +affreuse, ce qui ne m'empêcha pas d'y rester, tant j'étais lasse de +déménagemens.</p> + +<p>Si grande et si belle que soit la ville de Londres, elle offre moins de +pâture à la curiosité d'un artiste que Paris et les villes d'Italie. Ce +n'est pas qu'on ne trouve en Angleterre un grand nombre d'objets d'arts +précieux, mais la plupart sont possédés par de riches particuliers qui +en font l'ornement de leur château à la campagne et en province. À +l'époque dont je parle, Londres ne possédait point de musée de peinture. +Celui qui existe maintenant étant le fruit de legs et de présens faits à +la nation depuis peu d'années. À défaut de tableaux j'allai voir des +monumens. Je retournai plusieurs fois à l'abbaye de Westminster, où les +tombeaux des rois et des reines sont superbes. Comme ils appartiennent à +tous les siècles, ils offrent un grand intérêt aux artistes et aux +amateurs. J'admirai, entre autres, celui de Marie-Stuart, dans lequel +les restes de cette malheureuse reine furent déposés par son fils, +Jacques Ier. Je m'arrêtai souvent et long-temps dans la partie de +l'église consacrée à la sépulture des grands poètes, Milton, Shakspeare, +Pope, Chatterton. On sait que ce dernier, mourant de misère, +s'empoisonna, et je pensais que l'argent employé à lui rendre cet +honneur posthume aurait suffi, de son vivant, pour lui procurer une +douce existence.</p> + +<p>L'église de Saint-Paul est aussi fort belle. C'est une imitation de la +coupole de Saint-Pierre de Rome.</p> + +<p>Je vis, à la Tour de Londres, une collection très curieuse d'armures de +différens siècles. Il s'y trouve aussi une suite de figures de rois à +cheval, parmi lesquels on remarque Elisabeth, montée sur son coursier, +et prête à passer la revue de ses troupes.</p> + +<p>Le musée de Londres possède une collection de minéraux, d'oiseaux, +d'armes et d'ustensiles de sauvages de la mer du Sud, que l'on doit au +célèbre capitaine Cook.</p> + +<p>Les rues de Londres sont belles et propres. De larges trottoirs les +rendent très commodes pour les piétons, aussi est-on surpris de s'y +trouver parfois témoin de scènes que la civilisation semblerait devoir +proscrire: il n'est pas rare d'y voir des <i>boxeurs</i> se battre et se +blesser jusqu'au sang. Loin que cette vue paraisse répugner à ceux qui +les entourent, on leur donne un verre de genièvre pour les stimuler. +C'est vraiment un spectacle affreux: on se croirait à un temps de +barbarie et d'extermination.</p> + +<p>Les dimanches à Londres sont aussi tristes que le climat. Aucune +boutique n'est ouverte, point de spectacles, de bals, de concerts. Un +silence général règne partout; et comme ce jour-là, nul ne peut +travailler, pas même faire de la musique, sans courir le risque de voir +ses vitres cassées par le peuple, on n'a d'autre ressource, pour passer +son temps, que les promenades, qui sont alors très fréquentées.</p> + +<p>Les grands plaisirs de la ville sont des rassemblemens de bonne +compagnie que l'on appelle des <i>routs</i>. Deux ou trois cents personnes se +promènent dans les salons en long et en large, les femmes se donnant le +bras entre elles; car les hommes se tiennent presque toujours à part. +Dans cette foule on est pressé, heurté continuellement, au point que +cela devient une grande fatigue, et pourtant rien pour s'asseoir. À l'un +de ces <i>routs</i>, où je me trouvais, un Anglais que j'avais connu en +Italie m'aperçut; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence +qui règne toujours dans ces assemblées: «N'est-ce pas que ces réunions +sont amusantes?--Vous vous amusez comme nous nous ennuierions,» lui +répondis-je. Je ne voyais pas, en effet, quel plaisir on pouvait trouver +à s'étouffer ainsi dans une foule qui est telle qu'on ne peut approcher +la maîtresse de la maison.</p> + +<p>Les promenades à Londres ne sont pas plus gaies, les femmes se promènent +ensemble d'un côté, toutes vêtues de blanc; leur silence, leur calme +parfait, ferait croire que ce sont des ombres qui marchent; les hommes +se tiennent, séparés d'elles et gardent le même sérieux. J'ai +quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à +l'homme); quand il m'arrivait de marcher quelque temps près de ces deux +personnes, je m'amusais à voir si elles se diraient un mot: je n'en ai +jamais vues rompre le silence.</p> + +<p>Le premier artiste à qui j'allai faire visite à Londres fut M. West, +peintre d'histoire très renommé; je vis chez lui plusieurs ouvrages +qu'il n'avait pas encore terminés, mais dont la composition me parut +fort belle.</p> + +<p>J'allai de même chez les principaux artistes, et je fus extrêmement +surprise de voir chez tous, dans une grande salle, une quantité de +portraits dont la tête seule était finie. Je leur demandai pourquoi ils +mettaient ainsi ces portraits en exhibition avant qu'ils fussent +terminés; tous me répondirent que les personnes qui avaient posé se +contentaient d'être vues et nommées; que d'ailleurs, l'ébauche faite, on +payait d'avance la moitié du prix, en sorte que le peintre était +satisfait.</p> + +<p>Je vis à Londres beaucoup de tableaux du fameux Reynolds; ils sont d'une +excellente couleur qui rappelle celle du Titien, mais en général peu +finis, à l'exception des têtes; j'admirai de lui cependant un <i>Samuel +enfant</i>, qui m'a charmée sous le rapport du fini comme sous le rapport +de la couleur. Reynolds était aussi modeste qu'habile: quand mon +portrait de M. de Calonne arriva à la douane, en ayant été prévenu, il +alla le voir, et voici ce que j'ai su par des personnes qui l'ont +entendu. Lorsque la caisse fut ouverte, il regarda long-temps le tableau +et en fit l'éloge, sur quoi un gobe-mouche qui répétait les sots propos +de la calomnie, se mit à dire: «Ce portrait doit être beau, car il a été +payé à madame Lebrun quatre-vingt mille francs.--Eh bien, répondit +Reynolds, on m'en donnerait cent mille, que je ne pourrais le faire +aussi bien.»</p> + +<p>Le climat de Londres le désespérait, tant il est défavorable pour sécher +la peinture, et il avait imaginé de mêler de la cire à ses couleurs, ce +qui les ternissait; effectivement l'humidité était telle à Londres que, +pour faire sécher les portraits que j'y faisais, je prenais le parti de +laisser constamment du feu dans mon atelier jusqu'au moment de me +coucher; je plaçais mes tableaux à certaine distance de la cheminée, et +très souvent je quittais les routs, afin d'aller voir s'il fallait les +rapprocher ou les éloigner du feu. Cette sujétion était indispensable.</p> + +<p>Je suis allée à Londres dans l'atelier d'un fameux sculpteur; son nom ne +me revient plus, quoique je me rappelle fort bien avoir vu chez lui un +groupe, de grandeur naturelle, très intéressant: il représentait une +femme mourante dans son lit, sitôt après être accouchée; elle tenait une +de ses mains posée sur son enfant qui était près d'elle, tandis qu'au +pied de son lit, placée entre les rideaux, la Religion lui montrait le +ciel. Ce groupe était fort beau et rempli d'intérêt.</p> + +<p>Lorsque en Angleterre on va chez un peintre voir ses tableaux, il est +d'usage que l'on paie une certaine somme avant d'entrer dans l'atelier, +et d'ordinaire c'est le peintre qui touche en définitive l'argent que +les étrangers donnent à ses domestiques; quoique je fusse instruite de +cette coutume, je ne voulus pas y participer: mon domestique seul en +profita; ce garçon me confiait ses économies, et je finis par avoir à +lui dans mon secrétaire soixante guinées qu'il avait reçues des +personnes qui sont venues voir mes tableaux; le célèbre Fox entre autres +y vint plusieurs fois et paya chaque fois le prix d'usage; j'eus +beaucoup de regret de ne m'être jamais trouvée chez moi pour le +recevoir, car j'avais le plus grand désir de voir ce grand politique. Je +fus plus heureuse avec madame Siddons dont je ne perdis point la visite; +j'avais vu cette célèbre actrice pour la première fois dans <i>le Joueur</i>, +et je pus lui exprimer avec quel bonheur je l'avais applaudie. Je ne +crois pas qu'il soit possible de posséder, pour le théâtre, plus de +talent que n'en avait madame Siddons; tous les Anglais étaient d'accord +pour louer le naturel et la perfection de sa manière de dire; le son de +sa voix était enchanteur; celui de mademoiselle Mars me l'a seul +rappelé, et (ce qui constitue, selon moi, la grande comédienne) son +silence même était admirable d'expression.</p> + +<p>Heureusement ce ne fut pas le jour où je reçus madame Siddons qu'il +m'arriva d'avoir une de ces distractions auxquelles je suis assez +sujette et qui peuvent prêter à rire; voici le fait: je ne recevais que +le dimanche matin les personnes qui désiraient voir mes tableaux; les +autres jours j'étais constamment à peindre dans mon atelier, en toilette +fort peu soignée; mais deux dames anglaises, qui partaient dans la +semaine, m'ayant beaucoup pressée de les recevoir avant leur départ, je +leur fixai le jeudi; ce jour arrivé, en les attendant, je me mis à +peindre; ma bonne Adélaïde, qui me connaissait bien, sachant que +j'attendais des femmes dont la toilette était fort recherchée, entre, et +me dit qu'il ne fallait point qu'on me trouvât dans ma robe de peinture, +tachée par les couleurs, et mon bonnet de nuit sur la tête. J'en +convins. En conséquence, je mis sous mon sarrau une charmante robe +blanche, et ma bonne Adélaïde fit apporter près de moi ma jolie perruque +coiffée à l'antique comme on les portait alors, me recommandant bien, +sitôt que j'entendrais frapper à la porte de la rue, d'ôter mon bonnet, +mon sarrau, et de mettre ma perruque. Toute occupée de mon travail je +n'entends point frapper; mais j'entends ces dames qui montaient +l'escalier; vite je prends ma perruque, je m'en coiffe par dessus mon +bonnet de nuit; et j'oublie tout-à-fait d'ôter ma robe de peinture. Je +vis bien que ces Anglaises me regardaient d'une manière étrange, sans +que je pusse imaginer pourquoi; enfin, après leur départ, Adélaïde +revint, et me voyant ainsi, me dit d'un ton grondeur: «Voyez, +regardez-vous dans la glace;» je m'aperçus alors que la dentelle de mon +bonnet passait sous ma perruque, et que j'avais gardé ma blouse; +Adélaïde était furieuse et elle avait raison, car ces dames ont dû me +prendre pour une folle, au point que je ne serais pas fâchée que cet +article leur tombât sous les yeux.</p> + +<p>Quoique mon appartement dans Madox-Street eût l'inconvénient d'être +humide, il était beau et très convenable pour recevoir, en sorte que j'y +donnai plusieurs grandes soirées, une entre autres fort brillante, où +les deux premières cantatrices de l'Opéra de Londres, madame Billington +et la belle madame Grassini, chantèrent ensemble deux duos avec une rare +perfection; Viotti joua du violon, et son talent si noble et si beau +ravit tout le monde; aussi le prince de Galles<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> qui assistait à ce +concert me dit-il gracieusement: «Je voltige dans toutes les soirées, +mais ici, je reste.»</p> + +<p>Je présentai madame Grassini à toutes les grandes dames que j'avais +invitées; car on la recherchait beaucoup à Londres, ce qui était bien +naturel, attendu qu'elle joignait à sa beauté et à son talent si +remarquables une extrême amabilité; sa voix était une de ces voix +basses, appelées contralto, qui sont fort rares et fort estimées en +Italie, tandis que madame Billington avait un soprano; mais toutes deux +se plaisaient quelquefois à empiéter sur le domaine de sa rivale, ce +qui, selon moi, n'était avantageux ni à l'une ni à l'autre. Je me +souviens qu'un jour j'étais à la représentation d'un opéra dans lequel +madame Grassini et madame Billington chantaient ensemble, et la première +venait de donner quelques notes fort élevées, lorsque le directeur vint +dans ma loge et me dit d'un air furieux: «Vous voyez ce qui vient +d'arriver; eh bien! quand je vais le matin chez ces dames, je trouve +madame Billington qui répète ses rôles dans le bas, et madame Grassini +dans le haut; voilà ce qui me désespère.»</p> + +<p>Les concerts étaient fort à la mode à Londres, et je les préférais de +beaucoup aux simples <i>routs</i>, quoique ceux-ci offrent à une étrangère, +quand elle est bien accueillie des Anglaises, ce qui par bonheur +m'arrivait, l'occasion de connaître toute la haute société. Les +invitations ne se font point par lettre comme en France; on envoie +simplement une carte sur laquelle on écrit: <i>Je serai chez moi tel +jour</i>.</p> + +<p>Lady Hertford, qui était une très belle femme, donnait de superbes +<i>routs</i>. J'y rencontrai souvent lady Monck, fort jolie femme, ainsi que +ses deux filles, lord Borington, aimant extrêmement les arts, et dont la +conversation me plaisait beaucoup, et une foule d'autres personnes qui +me composèrent bientôt une société, quoi qu'on en dise de la retenue +anglaise.</p> + +<p>La femme de Londres la plus à la mode à cette époque était la duchesse +de Devonshire. J'avais souvent entendu parler de sa beauté et de son +caractère influent en politique, et lorsque j'allai lui faire visite, +elle me reçut de la manière la plus aimable. Elle pouvait alors avoir +quarante-cinq ans. Ses traits étaient fort réguliers; mais je ne fus pas +frappée de sa beauté. Elle avait le teint trop animé, et son malheur +voulait qu'elle eût un oeil dont elle ne voyait plus. Comme à cette +époque on portait les cheveux sur le front, elle cachait cet oeil sous +une masse de boucles, ce qui ne parvenait point à dissimuler une +défectuosité aussi grave. La duchesse de Devonshire était assez grande, +d'un embonpoint qui, à l'âge qu'elle avait, réussit fort bien, et ses +manières faciles étaient extrêmement gracieuses.</p> + +<p>Je suis retournée chez elle à un grand rout pour un concert public. Il +faut savoir que les grandes dames anglaises prêtent parfois leurs salons +pour des réunions de ce genre, se réservant une ou deux pièces, afin de +pouvoir inviter les personnes de leur connaissance. Je fus de ce nombre, +et dans un moment où je me trouvais assise à côté de la duchesse, elle +me fit remarquer un homme placé fort loin de nous, mais en face, et me +dit: «N'est-ce pas, qu'il a l'air remarquablement spirituel et +distingué?» Il est vrai que des traits prononcés et un grand front +dégarni de cheveux lui donnaient beaucoup de physionomie. C'était sir +Francis Burdett dont elle protégeait l'élection et qui fut en effet +nommé député. Je n'ai pas oublié la frayeur que me causa son triomphe, +lorsque, me trouvant dans la rue, je vis passer en fiacre une grande +quantité d'hommes du peuple, les uns dans la voiture, les autres sur +l'impériale, et tous criant à tue-tête: <i>Sir Francis Burdett! sir +Francis Burdett!</i> La plupart de ces gens étaient ivres-morts; ils +jetaient des pierres dans les vitres. Une jeune femme, qui était grosse, +en fut tellement effrayée qu'elle accoucha de peur, et l'on m'a même dit +qu'elle en était morte. Quant à moi, ignorant le motif d'un pareil +vacarme, j'étais saisie de terreur, croyant qu'une révolution commençait +en Angleterre. Je rentrai vite chez moi toute tremblante, et je fus très +heureuse que le prince Bariatinski, qui habitait Londres depuis +long-temps, se doutant de ma frayeur, vînt pour me rassurer. Il me dit +que les choses se passaient ainsi quand il s'agissait d'une élection +importante, et que ce train serait fini le lendemain. Le lendemain en +effet le calme était rétabli.</p> + +<p>La duchesse de Devonshire avait de même appuyé de tout son crédit +l'élection de Fox au parlement, et elle avait réussi à le faire nommer +député dans un temps où cela paraissait très difficile. Ne me mêlant +jamais de politique, je ne concevais pas trop comment cette grande dame, +qui me semblait être à la tête du parti populaire, était de la société +du prince de Galles. Le fait est qu'ils étaient fort liés, au point +qu'elle se permettait de lui faire des leçons. Me trouvant un soir avec +tous les deux, dans un rout, je reprochai au prince de Galles de m'avoir +fait attendre inutilement pour une séance; la duchesse parut très +contente de ma franchise, disant: «Vous avez raison, les princes ne +doivent jamais manquer à leur parole.»</p> + +<p>J'appris en France, en 1808, la mort de la duchesse de Devonshire, qui a +laissé trois enfans: un fils, le duc de Devonshire actuel; et deux +filles, dont l'une a épousé lord Granville qui est maintenant +ambassadeur d'Angleterre en France, et l'autre, lord Morpot.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<p class="mid">Le prince de Galles.--Je fais son portrait.--Madame Fitz-Herbert.--Ma<br> +lettre à un peintre anglais.--M. le comte d'Artois.--La comtesse de<br> +Polastron.--Le duc de Berri.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été +rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis +plus d'une année, furent obligés de partir aussitôt. Le prince de +Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être +comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander +tout de suite au roi son père une permission pour moi. Cette permission +me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant <i>que je +pouvais voyager dans tout l'intérieur du royaume, séjourner où bon me +semblerait, et que de plus je devais être protégée dans les ports de mer +où il me plairait de m'arrêter</i>, faveur que les Français établis en +Angleterre depuis nombre d'années avaient peine à obtenir à cette +époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en +m'apportant ce papier lui-même.</p> + +<p>Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait +plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien +fait, il avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et +réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art, dont +les cheveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de +l'Apollon, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile +dans tous les exercices du corps, et parlait le français très bien, avec +la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une +magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité; car il eut un moment, +dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et le +parlement finirent par payer.</p> + +<p>Comme il fut long-temps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il +se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson; +puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec +mistriss Fitz-Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême +beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu'il +ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles +catholiques d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger, +et depuis, un grand nombre de femmes succédèrent à mistriss +Fitz-Herbert.</p> + +<p>Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles. +Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres +anglais étaient furieux contre moi, quand ils surent que j'avais +commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps +nécessaire pour le terminer; car, depuis long-temps, ils attendaient +inutilement cette faveur. Je sus que la reine-mère disait que son fils +me faisait la cour, et qu'il venait souvent déjeuner chez moi. Elle +répétait un mensonge; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi +le matin que pour ses séances.</p> + +<p>Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie, +madame Fitz-Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme +sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans +toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux.</p> + +<p>L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos. +Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il +dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la +mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon +petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que +je ne pus m'empêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont +j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M*** la lettre suivante:</p> + +<p> «Monsieur,</p> + +<p> «J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de + l'école française. Comme, d'après ce qui m'est rapporté de vos + observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette + école, je crois devoir vous donner quelques renseignemens qui + peuvent vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaquez pas + les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tel + que Lebrun, Le Sueur, Savonet, etc.; et pour le portrait, Rigaut, + Mignard et Largillière. Pour ce qui concerne notre temps, vous + auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce + qu'elle était il y a trente ans. Depuis cette époque, elle a fait + d'immenses progrès dans un genre tout contraire à celui qui l'a + fait dégénérer. Ce n'est pas cependant que l'homme qui la perdit + alors ne fût point doué d'un très grand talent. Boucher était né + coloriste, il avait du goût dans ses compositions, de la grâce dans + le choix de ses figures; mais tout à coup, ne travaillant plus que + pour les boudoirs, son coloris devint fade, sa grâce de la manière, + et l'impulsion une fois donnée, tous les artistes voulurent + l'imiter. On exagéra ses défauts, ainsi qu'il arrive toujours; on + fit de pire en pire, et l'art semblait éteint sans retour. Alors il + vint un homme habile, nommé <i>Vien</i>, qui parut avec un style simple + et sévère. Il fut admiré des vrais connaisseurs, et remonta notre + école. Depuis, elle a produit David, le jeune peintre Drouai, mort + à Rome à l'âge de vingt-cinq ans, alors qu'il allait peut-être nous + sembler l'ombre de Raphaël, Gérard, Gros, Girodet, Guérin, et tant + d'autres que je pourrais citer.</p> + +<p> «Il n'est pas surprenant qu'après avoir critiqué les ouvrages de + David qu'évidemment vous ne connaissez point, vous me fassiez + l'honneur de critiquer les miens, que vous ne connaissez pas + davantage. Ne sachant pas l'anglais, je n'avais pu lire ce que vous + avez écrit sur ma peinture, et lorsqu'on m'apprit, sans me donner + de détails, que vous m'aviez fort maltraitée, je répondis que vous + auriez beau dénigrer mes tableaux, tout le mal que vous pourriez en + dire serait inférieur à celui que j'en pense. Je ne crois pas + qu'aucun artiste se flatte d'avoir atteint la perfection; et bien + loin d'avoir cette présomption, pour mon compte, il ne m'est jamais + arrivé d'être tout-à-fait contente d'un ouvrage de moi. Néanmoins, + mieux instruite aujourd'hui, et sachant que votre critique porte + principalement sur un point qui me semble important, je crois + devoir la repousser dans l'intérêt de l'art.</p> + +<p> «<i>La patience, seul mérite dont vous me croyez capable</i>, n'est + malheureusement pas une vertu de mon caractère. Seulement, il est + vrai de dire que je quitte difficilement mes ouvrages. Je ne les + crois jamais assez finis, et, dans la crainte de les laisser trop + imparfaits, ma nature me commande long-temps d'y réfléchir, et d'y + retoucher encore.</p> + +<p> «Il paraît que mes dentelles vous ont choqué, quoique je n'en fasse + plus depuis quinze ans. Je préfère infiniment les shalls, dont vous + feriez bien de vous servir aussi, Monsieur. Croyez-moi, les shalls + sont une bonne fortune pour les peintres, et si vous en aviez fait + usage, vous auriez acquis le bon goût des draperies que vous ne + possédez pas assez.</p> + +<p> «Quant à ces étoffes, à ces coussins <i>parlans</i>, à ces velours qui + se voient <i>dans ma boutique</i>, mon avis est que l'on doit soigner + tous ces accessoires autant que la chose est possible, sans nuire + aux têtes. Sur ce point, j'ai pour autorité Raphaël, qui n'a jamais + rien négligé dans ce genre, qui voulait que tout fût expliqué, + rendu (termes de l'art), jusqu'aux fleurettes des gazons. Je puis + vous donner encore pour exemple la sculpture antique, où l'on ne + trouve pas le moindre accessoire négligé: les draperies shalls qui + caressent si bien le nu, et dont les seuls fragmens détachés se + vendent encore aujourd'hui aux vrais amateurs, les ornemens des + cuirasses, les brodequins, tout cela est d'un fini parfait.</p> + +<p> «Maintenant, Monsieur, permettez-moi de vous dire que le mot + <i>boutique</i>, dont vous vous servez en parlant de mon atelier, est + peu digne du langage d'un artiste. Je fais voir mes tableaux sans + que l'on soit obligé de payer à ma porte. J'ai même, pour me + soustraire à cet usage, donné un jour par semaine où je reçois les + personnes connues, et celles qu'il leur plaît de me présenter; je + puis donc vous faire observer que le mot boutique est impropre et + que la sévérité ne dispense jamais un homme de politesse.</p> + +<p> «J'ai l'honneur d'être, etc.»</p> + +<p>Cette lettre, que je lus à quelques amis, ne resta pas un mystère pour +la société de Londres, et les rieurs ne furent pas pour M. M***, qui, +rancune à part, ne savait pas faire une draperie.</p> + +<p>Je retrouvais en Angleterre une grande quantité de mes compatriotes, que +je connaissais depuis long-temps. Le comte de Ménard, le baron de Roll, +le duc de Sérant, le duc de Rivière, et une foule d'autres émigrés +français, que j'invitais à mes soirées. J'eus le bonheur aussi de +rencontrer M. le comte d'Artois. Je me trouvais avec lui dans une +réunion chez lady Parceval, qui recevait beaucoup d'émigrés. Il avait +pris de l'embonpoint, et me parut vraiment très beau. Peu de temps +après, il me fit l'honneur de venir voir mon atelier; j'étais dehors, et +ne revins qu'au moment où il sortait de chez moi; mais il eut la bonté +de rentrer pour me faire compliment du portrait du prince de Galles dont +il paraissait fort satisfait.</p> + +<p>M. le comte d'Artois n'allait point dans le monde. N'ayant qu'un revenu +très modique, il faisait des économies qu'il employait à secourir les +Français les plus malheureux, et la bonté de son coeur le portait à +sacrifier tous les plaisirs à sa bienfaisance. J'en acquis moi-même la +preuve par un fait que j'aime à rapporter. Une jeune personne fort +intéressante, nommée mademoiselle Mérel, qui jouait parfaitement bien de +la harpe, était venue à Londres dans l'espoir d'y vivre de son talent. +Elle annonça un concert. Je m'empressai de prendre des billets et d'en +placer autant qu'il m'était possible de le faire; mais, en dépit de tous +mes efforts, il se trouva si peu de monde dans la salle qu'on y gelait, +au point que je fus obligée de sortir avant la fin du concert. Je +racontai la chose au comte de Vaudreuil, et je ne sais par quel hasard +il en parla le jour même à son prince. «Est-elle Française?» demanda M. +le comte d'Artois. Sur la réponse affirmative il chargea aussitôt M. de +Vaudreuil de faire parvenir dix guinées à la jeune artiste.</p> + +<p>M. le comte d'Artois ne quittait pas son ancienne amie, la comtesse de +Polastron, qui était toujours souffrante et ne pouvait sortir. La +sollicitude du prince pour elle allait au point qu'il devinait ce dont +elle avait besoin dans tous les momens, et lui tenait lieu de garde +assidue. Outre ses douleurs physiques, madame de Polastron avait eu le +malheur de perdre son fils unique, jeune homme très intéressant, qui +mourut de la fièvre jaune à Gibraltar. Elle mourut enfin elle-même, et +M. le comte d'Artois en resta inconsolable.</p> + +<p>Le fils de ce prince, M. le duc de Berri, venait me voir souvent le +matin. Il arrivait quelquefois, portant sous son bras de petits +tableaux, qu'il venait d'acheter à très bas prix. Ce qui prouve combien +il se connaissait en peinture, c'est que ces petits tableaux étaient de +superbes Wouwermans; mais il fallait un tact très fin pour apprécier +leur mérite sous la saleté qui les couvrait. J'ai revu depuis ces +tableaux chez lui, au palais de l'Élysée Bourbon.</p> + +<p>Le duc de Berri avait aussi la passion de la musique. Son esprit était +juste et plein de finesse, son caractère fort vif, mais son coeur +excellent; je pourrai citer plus tard quelques traits, entre mille, de +sa bonté envers ses inférieurs, bonté qui l'a toujours fait chérir de +tous ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>J'étais au spectacle à Londres, quand on apprit l'assassinat du duc +d'Enghien. À peine cette nouvelle se fut-elle répandue dans la salle, +que toutes les femmes qui remplissaient les loges, tournèrent le dos au +théâtre, et la pièce n'aurait pas fini, si quelques instans après on +n'était point venu dire que la nouvelle était fausse. Chacun alors +reprit sa place, et le spectacle se termina; mais à la sortie, tout, +hélas! nous fut confirmé. Nous apprîmes même plusieurs détails de ce +crime atroce, qui laissera toujours une horrible tache de sang sur la +vie de Bonaparte<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<p>Le lendemain, nous allâmes à la messe funèbre qui fut célébrée pour +cette noble victime. Tous les Français, nos princes compris, et un grand +nombre de dames anglaises, y assistèrent. L'abbé de Bouvant prononça un +sermon extrêmement touchant sur le sort de l'infortuné duc d'Enghien. Ce +sermon finissait par une invocation au Tout-Puissant pour qu'une même +destinée n'attendît pas nos chers princes. Hélas! ce voeu n'a point été +exaucé, puisque nous avons vu le duc de Berri tomber sous le poignard +d'un infame assassin.</p> + +<p>Je fus quelque temps après la mort du duc d'Enghien sans revoir son +malheureux père, le duc de Bourbon, et quand, au bout d'un mois environ, +il vint chez moi, le chagrin l'avait tellement changé qu'il me fit un +mal affreux. Il entra sans me parler, s'assit, et mettant ses deux mains +sur son visage, qui était inondé de larmes: «Non, je ne m'en consolerai +jamais!» me dit-il. Il me serait impossible de rendre la peine que ce +peu de mots me fit éprouver.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE XI.</h3> + +<p class="mid">La famille +Chinnery.--Viotti.--Windsor.--Hamptoncourt.--Herschell.--Bains.--La<br> +duchesse Dorset.--Madame de Vaudreuil.--M. le duc d'Orléans.--M. le duc<br> +de Montpensier.--La margrave d'Anspach.--Stowe.--Warwick.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Quoique le bon accueil qu'on voulait bien me faire m'ait engagée à +rester près de trois ans à Londres, quand je ne comptais d'abord y +passer que trois mois, le climat de cette ville me semblait fort triste. +Il était même contraire à ma santé, et je saisissais toutes les +occasions d'aller respirer dans les belles campagnes de l'Angleterre, où +du moins je voyais le soleil. Très peu de temps après mon arrivée je +débutai par aller passer quinze jours chez madame Chinnery à <i>Gillwell</i>, +où se trouvait le célèbre Viotti. La maison était de la plus grande +élégance, et l'on m'y fit une réception charmante. Lorsque j'arrivai, je +vis la porte d'entrée ornée de guirlandes de fleurs entrelacées dans les +colonnes. Sur l'escalier, qui était garni de même, de petits Amours en +marbre, placés de distance en distance, portaient des vases remplis de +roses; enfin c'était une féerie printanière. Sitôt que je fus entrée +dans le salon, deux petits anges, le fils et la fille de madame +Chinnery, me chantèrent un morceau de musique charmant, que cet aimable +Viotti avait composé pour moi. Je fus vraiment touchée de cet accueil +affectueux; aussi les quinze jours que j'ai passés à Gillwell ont-ils +été pour moi des jours de joie et de bonheur. Madame de Chinnery était +une très belle femme, dont l'esprit avait beaucoup de finesse et de +charme. Sa fille, âgée alors de quatorze ans, était surprenante par son +talent sur le piano, en sorte que tous les soirs cette jeune personne, +Viotti, et madame Chinnery, qui était très bonne musicienne, nous +donnaient des concerts charmans.</p> + +<p>Je me souviens que le fils de madame Chinnery, quoiqu'il ne fût encore +qu'un enfant, avait une véritable passion pour l'étude. On ne pouvait +lui faire quitter ses livres. Quand, aux heures de récréation, je lui +disais: «Allez donc jouer avec votre soeur.--Je joue, répondait-il,» et +il continuait sa lecture. Aussi, à l'âge de dix-huit ans, ce jeune homme +avait-il déjà acquis tant de considération qu'à la restauration il fut +chargé de revoir tous les comptes des dépenses occasionées par le séjour +de l'armée anglaise en France.</p> + +<p>Je ne tardai pas à visiter les environs de Londres, et ces courses +employèrent tout le temps que je pouvais donner à mes plaisirs.</p> + +<p>À Windsor, où le roi faisait sa résidence, je n'admirai que le parc, qui +est fort beau. Le roi se plaisait souvent à se promener avec ses deux +filles sur une magnifique terrasse d'où l'on découvre une vue superbe et +très étendue.</p> + +<p>Hamptancourt est un autre château royal où j'ai vu des vitraux superbes; +ils sont extrêmement anciens, et me parurent supérieurs à tous ceux que +j'avais vus jusqu'alors. J'y trouvai aussi de fort beaux tableaux, et de +grands cartons, dessinés par Raphaël, que je ne pouvais trop admirer; +ces cartons étaient posés par terre, en sorte que je me tins à genoux +devant eux si long-temps que le gardien s'en montrait surpris. On me fit +voir aussi, dans les galeries, des armures qui remontent aux temps les +plus reculés, puis, dans les jardins, de magnifiques rosiers jaunes, +enfin une vigne énorme, enfermée dans une serre, et qui, je ne sais +quelle année, a produit quinze cents livres de raisin.</p> + +<p>J'allai avec le prince Bariatinski et plusieurs autres Russes faire une +visite au docteur Herschell. Ce célèbre astronome vivait fort retiré à +quelque distance de Londres. Sa soeur, qui ne le quittait jamais, +l'aidait dans ses recherches astronomiques, et tous deux étaient dignes +l'un de l'autre, autant par leur savoir que par leur noble simplicité. +Nous trouvâmes près de l'escalier un télescope d'une si grande dimension +que l'on pouvait se promener dans l'intérieur.</p> + +<p>Le docteur nous reçut avec la cordialité la plus obligeante; il eut la +complaisance de nous faire voir le soleil dans un verre brun, en nous +faisant remarquer les deux taches qu'on y découvre, dont l'une est assez +étendue; puis, le soir, il nous montra la planète qu'il a découverte et +qui porte son nom; nous vîmes aussi chez lui une grande carte de la +lune, très détaillée, où sont représentés des montagnes, des ravins, des +rivières, qui rendent cette planète semblable au globe que nous +habitons; enfin, tout le temps de notre visite se passa sans un moment +d'ennui, et mes compagnons russes, Adélaïde et moi, nous fûmes charmés +de l'avoir faite.</p> + +<p>On ne saurait parler des environs de Londres sans se rappeler plusieurs +beaux lieux où les Anglais vont prendre les bains.</p> + +<p><i>Mat-Lock</i>, par exemple, offre tout-à-fait l'aspect d'un paysage suisse. +La promenade est bordée d'un côté par des rochers du plus bel effet, +couverts d'arbustes colorés; de l'autre, des prairies magnifiques: cette +végétation de l'Angleterre, qui est vraiment admirable, tout présente un +coup d'oeil ravissant aux amateurs d'une belle nature. Je me souviens +d'avoir suivi les bords d'un ruisseau si joli, si limpide, que je ne +pouvais le quitter.</p> + +<p><i>Tumbridge-Well</i>, où l'on prend aussi des bains, est de même un endroit +fort pittoresque. Il est vrai que si l'on se délecte le matin en +parcourant ses beaux environs, le soir on s'ennuie beaucoup dans les +assemblées qui sont très nombreuses; on se réunissait pour les repas, et +après le souper, comme après le dîner, tout le monde se levait pour +chanter le <i>God save the King</i>, prière pour le roi, qui me touchait +jusqu'aux larmes par le triste rapprochement qu'elle me faisait faire +entre l'Angleterre et la France.</p> + +<p><i>Brigton</i> était plus renommé pour ses eaux que <i>Tumbridge-Well</i> et +<i>Mat-Lock</i>. Brigton, où le prince de Galles avait alors fixé sa +résidence, est une assez jolie ville située en face de Dieppe, de +laquelle on peut voir les côtes de France. À l'époque où je m'y trouvai, +on craignait en Angleterre une descente des Français; les généraux ne +cessaient de passer en revue la garde nationale, qui était +continuellement en mouvement, battait le tambour, et faisait un bruit +d'enfer. J'ai fait à Brigton des promenades délicieuses sur les bords de +la mer; j'y fus témoin un jour d'un effet très extraordinaire; ce +jour-là, le brouillard était si épais que les vaisseaux éloignés de la +côte nous paraissaient suspendus en l'air.</p> + +<p>Je voulus aussi visiter la ville de Bath; on me l'avait vantée comme +celle de l'Angleterre où l'on s'amuse le plus, et je retrouve une lettre +que j'écrivis à mon frère à mon retour de cette course.</p> + +<p> Londres, ce 12 février 1803.</p> + +<p> «Il y a quelques semaines, mon bien bon ami, que je dois te + répondre; ne m'en veux point, je t'en prie, car je ne puis te dire + combien j'écris peu, tant les jours sont courts; les soirées, en + revanche, sont bien d'une longueur assommante, et si d'écrire aux + bougies me fatiguait moins les yeux, je t'aurais envoyé des + volumes.</p> + +<p> «Je vois que tu es inquiet de la manière dont je supporte les + brouillards et l'odeur du charbon de terre; quant à ce dernier j'y + suis tout-à-fait accoutumée, au point que je ne le sens plus; je + préfère même à présent ce feu au nôtre; pour ce qui est de l'air + épais et lourd qui m'enveloppe, je ne pourrai jamais m'y faire; + d'abord on n'y voit pas, et tu ne saurais imaginer combien cette + teinte sombre, noire, obstrue les idées; ce crêpe sale me ternit + l'imagination, et je trouve bien naturel que le spleen soit né ici. + On m'assure pourtant que cette année est rare, qu'elle est une des + plus claires, des plus belles que l'on ait vues depuis long-temps, + ce qui me fait juger de ce qu'étaient les autres! À la vérité, + l'air est bien plus pur dans les campagnes situées à cinq ou six + milles de Londres; c'est un tout autre climat, que je vais chercher + le plus souvent possible.</p> + +<p> «Je reviens de Bath, où je t'ai souvent désiré; c'est une superbe + ville, dont l'aspect est noble et pittoresque; en arrivant à un + mille en deçà de ses murs, on aperçoit, des deux côtés de la route, + des montagnes très élevées; à gauche s'étend Bath, et l'on voit se + détacher sur le ciel de grandes lignes de maisons, des palais, des + cirques grandioses, tous bâtis sur le plus haut des monts. Le coup + d'oeil est vraiment magique, théâtral; je croyais rêver, et j'ai + pensé à Ménageot; il aurait beaucoup joui de ce spectacle; car, + bien que l'architecture de ces monumens ne soit pas de bon goût, de + loin, l'effet est immense.</p> + +<p> «Le seul inconvénient que présente une ville bâtie de cette + manière, c'est qu'on n'y peut faire un pas sans monter ou + descendre; mais il faut bien payer un peu le plaisir des yeux. Dans + le bas de la ville, les places, les rues sont du plus grand genre, + et de chaque coin de ces rues on découvre des sites superbes; + enfin, pour te rendre la sensation que la vue de Bath m'a fait + éprouver, je te dirai que je croyais être dans une ville des + anciens Romains; c'est bien certainement la plus belle du royaume, + je l'aime d'autant plus que c'est une cité bâtie à la campagne; + aussi l'air qu'on y respire est-il parfumé.</p> + +<p> «Bath est chaque année le rendez-vous des coryphées <i>fashionables</i>, + ou, si tu le préfères en bon français, des élégans des deux sexes. + On y prend des bains chauds naturels, mais surtout on y donne des + bals, des concerts et des <i>routs</i>, dont la plupart ont lieu dans + les salles publiques; on se réunit là cinq ou six cents personnes, + et d'ordinaire on s'y étouffe, ou bien la salle est presque + déserte; il n'existe pas dans le grand monde d'intermédiaire, en + cela comme en beaucoup d'autres choses. Dans un de ces concerts, + j'ai entendu madame Krumoltz, qui joua de la harpe parfaitement; + quoiqu'elle soit petite et qu'elle ait l'air fort délicat, son jeu + a tout autant de force que d'expression; après le concert on soupa + dans une très grande salle à manger dont les longues tables, assez + étroites, ressemblaient à celles d'un réfectoire; j'étais avec + madame de Beaurepaire, et nous prîmes place à côté de très vieilles + et très laides Anglaises; je présumai avec raison qu'elles étaient + du nombre de celles qui ne quittent point leur province où elles + conservent la morgue gothique; car les grandes dames de Londres et + les Anglaises qui ont voyagé sont aimables et polies, tandis que + nos voisines, dès que nous fûmes assises, nous tournèrent le dos + avec un certain air de mépris. Nous étions résignées à supporter le + dédain de ces vieilles femmes, quand un Anglais de leur + connaissance s'approcha d'elles, et leur dit quelques mots à + l'oreille qui les engagèrent aussitôt à se retourner et à nous + témoigner plus d'aménité.</p> + +<p> «Je suis restée trois semaines à Bath. On m'avait tant assuré que + je m'y amuserais infiniment, que je m'attendais à retrouver là les + délices de Capoue. Il s'en est bien fallu vraiment: ces délices se + sont réduites au plaisir que j'avais de passer ma matinée à grimper + sur les montagnes, encore n'en ai-je joui que bien rarement, + attendu qu'il n'a presque pas cessé de pleuvoir. Du reste, je me + croyais en automne plutôt qu'en hiver; point de neige, point de + froid, beaucoup d'arbres verts, ce qui prolonge la belle saison, et + nous donne la douce illusion du beau temps.</p> + +<p> «Écris-moi bientôt, et ne compte pas avec moi; adieu, mon cher + ami.»</p> + +<p>Peu de temps avant d'aller à Bath, j'avais été passer quelques jours au +château de Knowles, qui, après avoir appartenu autrefois à la reine +Élisabeth, appartient aujourd'hui à la duchesse Dorset. C'est devant la +porte d'entrée de ce château que j'ai vu deux gros ormes qu'on m'a dit +avoir plus de mille ans, et qui pourtant verdoyaient encore, surtout +vers leur sommet. Le parc, dont l'extrémité touche à une forêt, est +extrêmement pittoresque.</p> + +<p>Le château renferme de fort beaux tableaux; les meubles sont encore les +mêmes qu'au temps d'Élisabeth. Dans la chambre à coucher de la duchesse, +les rideaux du lit sont tout parsemés d'étoiles d'or et d'argent, et la +toilette est d'argent massif.</p> + +<p>La duchesse Dorset, qui était fort riche, avait épousé le chevalier de +Wilfort, que j'avais connu ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg. +Celui-ci ne possédait aucune fortune; mais il était fort bel homme, il +avait surtout l'air noble et distingué. La première fois que nous nous +réunîmes tous pour dîner, la duchesse me dit: «Vous allez bien vous +ennuyer; car nous ne parlons pas à table.» Je la rassurai sur ce point +en lui disant que telle était aussi mon habitude, ayant presque toujours +mangé seule depuis bien des années. Il faut croire qu'elle tenait +prodigieusement à cet usage; car, au dessert, son fils, âgé de onze ou +douze ans, vint près d'elle, et à peine lui adressa-t-elle quelques +mots: enfin, elle le congédia sans lui donner aucune marque de +tendresse. Je ne pus alors m'empêcher de songer à ce qu'on rapporte des +Anglaises; qu'en général, leurs enfans devenus grands, elles s'en +occupent fort peu, ce qui a fait dire qu'elles n'aiment que <i>leurs +petits</i>.</p> + +<p>J'avais revu à Londres l'aimable comte de Vaudreuil. Je le trouvais bien +changé, bien maigri; tout ce qu'il avait souffert pour la France l'avait +accablé. Il s'était marié en Angleterre à sa nièce, que j'allai voir à +<i>Tutlam</i> où elle s'était établie. Madame la comtesse de Vaudreuil était +jeune et jolie. Elle avait de fort beaux yeux bleus, un visage charmant +et de la plus grande fraîcheur. Elle m'engagea à venir passer quelques +jours à Tutlam, ce que j'acceptai, et pendant le temps que je fus chez +elle, je fis le portrait de ses deux fils.</p> + +<p>M. le duc d'Orléans et ses deux frères habitaient fort près de là. Le +comte de Vaudreuil me mena faire une visite au duc d'Orléans qu'il avait +particulièrement distingué. Nous trouvâmes ce prince, qui faisait ses +délices de l'étude, assis à une longue table couverte de gros livres +dont un était ouvert devant lui. Pendant notre visite, il me fit +remarquer un tableau de paysage fait par son frère, le duc de +Montpensier, avec lequel je fis aussi connaissance pendant mon séjour +chez madame de Vaudreuil. Quant au plus jeune de ces princes, le duc de +Beaujolais, je n'ai fait que le rencontrer dans une promenade; il m'a +paru assez bien de visage, et d'une grande vivacité.</p> + +<p>Le duc de Montpensier venait quelquefois me prendre, et nous allions +dessiner ensemble. Il me conduisit sur la terrasse de Richemond d'où la +vue est superbe: de cette hauteur, on domine une grande partie du cours +de la rivière. Nous parcourûmes aussi la belle prairie où se trouve +encore le tronc coupé de l'arbre sous lequel s'asseyait Milton. C'est +là, m'a-t-on dit, qu'il composait son poëme du <i>Paradis perdu</i>. J'aurais +bien voulu que l'on eût conservé cet arbre, seul témoin de si grandes +pensées; mais il ne reste que la place. En tout, les environs de +<i>Tutlam</i> étaient fort intéressans, le duc de Montpensier les connaissait +à merveille et je me félicitais qu'il fût devenu mon <i>cicerone</i>, +d'autant plus que ce jeune prince était extrêmement aimable et bon.</p> + +<p>Je m'étais engagée à faire le portrait de la margrave d'Anspach, qui +vint me prier de passer quelques jours chez elle, à la campagne, où je +lui tiendrais ma promesse. Comme on m'avait dit que la margrave était +une femme très bizarre, qui ne me laisserait pas tranquille un moment, +qui me ferait réveiller tous les matins à cinq heures, et mille autres +choses aussi insupportables, je n'acceptai son invitation qu'après avoir +fait avec elle mes conditions. Je demandai d'abord une chambre où je +n'entendisse aucun bruit, désirant dormir assez tard. Ensuite je la +prévins que si nous faisions ensemble quelques courses, je ne partais +jamais en voiture, et qu'en outre j'aimerais à me promener seule. +L'excellente femme consentit à tout et me tint religieusement sa parole, +au point que si, par hasard, je la rencontrais dans son parc où elle +était souvent à labourer, ainsi qu'aurait fait un homme de peine, elle +feignait de ne point me voir, et me laissait passer sans me dire une +seule parole.</p> + +<p>Soit que l'on eût calomnié la margrave d'Anspach, soit qu'elle eût la +bonté de se contraindre pour moi, je me trouvai si bien pendant mon +séjour chez elle, que lorsqu'elle m'invita à venir la voir dans une +autre campagne qui lui appartenait aussi, et qui se nommait <i>Benheim</i>, +je n'hésitai pas à m'y rendre. Là le parc et le château étaient beaucoup +plus beaux qu'à <i>Armesmott</i>, et j'y passai le temps d'une manière fort +agréable. Des soirées charmantes, spectacles, musique, rien n'y +manquait, si bien qu'ayant promis d'y rester huit jours, j'y passai +trois semaines.</p> + +<p>Je fis aussi avec la margrave plusieurs courses en pleine mer. Nous +allâmes une fois débarquer à l'île de <i>Whigt</i>, qui est élevée sur un +rocher et rappelle la Suisse. Cette île est renommée pour les moeurs +douces et paisibles de ses habitans. Ils vivent tous là, m'a-t-on dit, +comme une seule famille, jouissant d'une paix et d'un bonheur parfaits. +Il se peut que depuis, un grand nombre de régimens ayant fréquenté cette +île, elle ne soit plus la même sous le rapport dont je parle; mais il +est de fait qu'à l'époque où je l'ai visitée, tous ceux qui l'habitaient +étaient bien vêtus, avaient l'air affable et bon, et ne paraissaient pas +atteints par la contagion des grandes villes. Outre l'aménité que je +remarquai dans la population, le paysage était si ravissant, que +j'aurais voulu passer ma vie dans ce beau lieu: l'île de Whigt et l'île +d'Ischia, près de Naples, ont pu seules me faire éprouver ce désir.</p> + +<p>Ces promenades sur l'Océan me plaisaient beaucoup, et nous les +renouvelâmes assez souvent. La margrave, un jour, fit arrêter son +bâtiment en pleine mer et demanda des huîtres; mais elles étaient +tellement salées qu'il me fut impossible d'en manger. Il faut sans +doute, pour que les huîtres deviennent bonnes, qu'elles ne soient pas +aussi nouvellement pêchées.</p> + +<p>Ce que l'on peut faire de mieux à l'époque où Londres est déserte, c'est +de courir les campagnes, qui sont vraiment superbes. En sorte que +j'acceptais avec beaucoup de reconnaissance les invitations qui +m'étaient faites. Et je prenais mon parti sur la monotonie de cette vie +anglaise, qui ne pouvait être de mon goût après avoir habité si +long-temps Paris et Pétersbourg. Je passai quelque temps à <i>Stowe</i>, chez +la marquise de Buckingham. Le château était magnifique et rempli de +tableaux des plus grands maîtres. Je me souviens surtout d'un grand +portrait de Van-Dyck où je vois encore une main tellement belle et +tellement en relief, qu'elle faisait illusion. Le parc de Stowe, orné +d'un temple, de monumens, de fabriques de toute espèce, est de la plus +grande beauté.</p> + +<p>Le marquis et la marquise de Buckingham recevaient les Français avec +infiniment de grâce et de bonté. Tous deux ont beaucoup secouru les +émigrés distingués; j'en ai été instruite par le duc de Sérant, qui a +séjourné long-temps chez eux, et qui était pénétré de reconnaissance +pour ce noble couple<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<p>J'allai aussi à la campagne de lord Moiras. Quoique j'aie oublié le nom +de ce château, je me souviens qu'on y est établi très confortablement, +et surtout qu'il y règne la propreté la plus recherchée. La soeur de lord +Moiras, lady Charlotte, qui est bonne et aimable, en faisait les +honneurs avec infiniment de grâce; il était bien malheureux que l'ennui +fût là! Au dîner, les femmes sortent de table avant le dessert; les +hommes restent pour boire et pour parler politique. Il est pourtant vrai +de dire que dans aucune des réunions où je me suis trouvée les hommes ne +s'enivraient; ce qui me persuade que si cet usage existait en +Angleterre, comme on le répète souvent, il n'y existe plus dans la bonne +compagnie. Je dirai aussi que j'ai dîné plusieurs fois chez lord Moiras +avec le duc de Berri qui revenait de la chasse, et que ce prince ne +buvait jamais que de l'eau, bien loin de boire trop de vin, comme on l'a +prétendu plus tard.</p> + +<p>Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes +sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, sans dire un +seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le +même silence. Je demandai un soir à la soeur de lord Moiras, par un beau +clair de lune, si l'on ne pouvait pas aller se promener dans le parc. +Elle me répondit que les volets étaient fermés et qu'on ne les rouvrait +point par prudence, la galerie de tableaux se trouvant au +rez-de-chaussée. Comme la bibliothèque, qui était magnifique, renfermait +aussi des recueils de gravures, ma seule ressource alors était de +m'emparer de ces recueils et de les parcourir, en m'abstenant, à +l'exemple général, de prononcer une parole. Au milieu d'un cercle aussi +taciturne, me croyant seule un jour, il m'arriva de faire une +exclamation à la vue d'une gravure charmante, ce qui surprit au dernier +point tous les assistans. Il est pourtant de fait que l'absence totale +de conversation ne tient pas en Angleterre à l'impossibilité de causer +avec agrément; je connais beaucoup d'Anglais qui sont fort spirituels; +j'ajouterai même que je n'en ai pas rencontré un seul qui fût un sot.</p> + +<p>La saison était trop avancée pendant mon séjour chez lord Moiras pour +que je pusse faire de longues courses à pied. Lady Charlotte me proposa +de venir promener avec elle en voiture; mais elle se servait d'une +espèce de cariole dure comme une charrette, dans laquelle je ne pus +rester long-temps. Les Anglaises en outre se sont habituées à braver +leur climat. J'en rencontrais souvent par des pluies battantes, dans des +calèches ouvertes et sans parapluie. Elles se contentent alors de +s'entourer de leur manteau, ce qui ne serait pas sans inconvénient pour +une étrangère peu faite à ce régime aquatique.</p> + +<p>J'avais un grand désir de voir le château de <i>Warwick</i> que l'on m'avait +beaucoup vanté. Je m'y rendis, espérant pouvoir le visiter incognito +pour éviter toute gêne réciproque. Mais lord Warwick, ne voulant +recevoir que des étrangers connus, fit demander mon nom, que je ne +cachai point. Alors il vint au devant de moi, me fit lui-même les +honneurs de son château, et me reçut en tout avec la plus obligeante +distinction.</p> + +<p>Warwick est un château gothique comme celui de la duchesse Dorset; mais +son aspect est bien plus pittoresque et bien plus romantique. En +traversant sa grande cour entourée de rochers, je replaçais dans ce beau +manoir des nobles dames, des chevaliers avec leurs bannières; j'aurais +désiré l'habiter moi-même, tandis que le château de la duchesse, quoique +plus grand, est si triste, qu'on se ferait conscience d'y placer +quelqu'un.</p> + +<p>Après m'avoir présentée à sa femme, qui m'offrit à déjeuner, et +m'engagea à venir passer quelques jours avec eux, lord Warwick me fit +traverser son parc dans sa voiture; ensuite il me fit voir lui-même avec +détail l'intérieur du château, qui est rempli d'antiquités, de tableaux, +d'armures et d'objets précieux de tous les genres. Il me montra entre +autres dans sa serre chaude une énorme coupe antique de la plus grande +beauté. Cette coupe est en forme de jatte; je présume qu'elle était +placée chez les Grecs dans un temple de Bacchus; car les ornemens se +composent de grappes de raisin et de feuilles de vigne entrelacées. Il +me fit voir aussi sur son clavecin les deux petits dessins de moi dont +je parle dans mon second volume et que j'avais faits au charbon sur les +dessus de portes de lord Hamilton. Il me dit les avoir achetés fort cher +de ce lord, à qui pourtant je ne les avais pas vendus.</p> + +<p>L'entrée du château de Warwick est taillée dans les rochers sur lesquels +il est bâti. Le grand chemin passe dans le parc, ce qui anime cette +magnifique habitation, dont le propriétaire me parut un excellent homme, +qui jouissait bien de tout ce qu'il possédait.</p> + +<p>Je visitai aussi Blenheim, dit Marlboroug, où je vis de superbes +tableaux et un très beau parc.</p> + +<p>Souvent, en revenant de ces différentes courses, je m'arrêtais sur des +hauteurs à quatre ou cinq milles de Londres, espérant jouir de l'aspect +de cette ville immense; mais le brouillard qui la couvrait était +toujours d'une telle épaisseur, que je n'ai jamais pu apercevoir que la +pointe de ses clochers.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE XII.</h3> + +<p class="mid">Je quitte l'Angleterre.--Rotterdam.--Anvers.--M. d'Hédouville.--J'arrive<br> +à Paris.--Madame Catalani.--Mademoiselle Duchesnois.--Madame Murat.--Je<br> +fais son portrait.--Je pars pour la Suisse.--Lettres à la comtesse<br> +Vincent Polocka.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Quoique je fusse arrivée en Angleterre dans l'intention d'y passer +quatre ou cinq mois, j'y restais depuis près de trois ans; j'étais +retenue, non seulement par mes intérêts de fortune comme peintre, mais +encore par la bienveillance qu'on me témoignait. J'ai souvent entendu +dire que les Anglais étaient peu hospitaliers; je suis bien loin de +partager cette opinion, et je conserve une vive reconnaissance de +l'accueil qui m'a été fait à Londres. Outre que je recevais, pour aller +dans le monde, plus d'invitations qu'il ne m'était possible d'en +accepter, j'avais réussi (ce qu'on dit être plus difficile) à me former +une société selon mon goût pour l'intimité, en me liant avec lady +Bentick et sa soeur, les demoiselles Villers, madame Anderson, et lord +Trimlestown qui, très amateur des arts, cultive la peinture et la +littérature avec goût, et qui, maintenant à Paris, me conserve sa bonne +amitié. Je ne me serais donc pas décidée à retourner si tôt en France, +si je n'avais appris que ma fille était arrivée à Paris; je désirais +bien vivement la revoir, d'autant plus que l'on m'écrivait en secret que +son père lui faisait former différentes liaisons qui me semblaient peu +convenables pour une jeune femme, en sorte que je résolus mon départ.</p> + +<p>Il fallait vraiment que je fusse entraînée par un intérêt de coeur pour +résister aux regrets que voulaient bien me témoigner mes amis et mes +simples connaissances. Comme à cette époque, Bonaparte, qui s'était fait +empereur, ne laissait point sortir de France les Anglais qui s'y +trouvaient à la rupture du traité d'Amiens<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, lady Herne, connue par +son goût pour les arts, disait qu'il fallait me retenir en otage. Aucun +des motifs qui devaient m'engager à rester ne fut oublié par les +aimables gens que j'allais quitter, et j'étais trop sensible à ces +bienveillans efforts pour ne pas y céder en toute autre circonstance.</p> + +<p>Comme j'allais monter dans ma chaise de poste pour me rendre à l'auberge +située près de l'endroit où je devais m'embarquer, je vis arriver la +charmante madame Grassini; je crus qu'elle venait simplement me faire +ses adieux, mais elle me déclara qu'elle voulait me conduire à +l'auberge, et me fit monter dans sa voiture, que je trouvai encombrée +d'oreillers et de paquets. «Pourquoi donc tout cela? lui +demandai-je.»--«Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que vous allez dans +la plus détestable auberge du monde? vous pouvez y rester huit jours et +plus si le vent n'est pas favorable, et mon intention est d'y rester +avec vous.» Je ne saurais dire à quel point je fus touchée de cette +marque d'intérêt. Cette belle femme quittait les plaisirs de Londres, +ses amis, sans parler de la foule d'adorateurs toujours attachés à ses +pas; ce trait me parut bien aimable, aussi ne l'ai-je jamais oublié.</p> + +<p>Je m'embarquai pour Rotterdam, où nous arrivâmes le matin à cinq heures; +mais je restai dans le vaisseau, <i>par ordre</i>, ainsi que plusieurs autres +personnes, et nous ne pûmes débarquer qu'à deux heures. Dès que je fus à +terre, j'allai chez M. de Beauharnais, beau-frère de Joséphine et alors +préfet de Rotterdam; comme j'arrivais de Londres, il me consigna pour +huit ou dix jours dans la ville, qu'il me laissait pour promenade, ce +qui me contraria fort; de plus, je ne tardai pas à être mandée chez le +général Oudinot, et j'avoue que je ne fis pas cette visite sans avoir un +peu peur; mais le général me reçut si bien que mes craintes se +dissipèrent aussitôt, et je me résignai à attendre que ma liberté me fût +rendue.</p> + +<p>L'ambassadeur d'Espagne, que j'avais connu à Pétersbourg, et qui +résidait à La Haye, ayant appris mon aventure, eut pitié de moi; il vint +me chercher plusieurs fois dans sa voiture pour me faire faire des +courses à La Haye, distraction qui m'était fort agréable. Enfin, au bout +de dix jours j'obtins mon passeport et je fus libre.</p> + +<p>Je partis pour Anvers où le préfet, M. Hédouville, me combla de soins et +de prévenances; il me conduisit dans la ville pour me faire voir tout ce +qu'elle renfermait de remarquable. Ne sachant comment reconnaître +l'obligeance que madame Hédouville et lui me témoignaient, je +m'empressai d'aller, sur leur demande, voir un jeune peintre fort +malade, qui les intéressait beaucoup, et qui avait, disaient-ils, le +plus vif désir de me connaître; M. Hédouville m'y conduisit, et son +aimable femme voulait me persuader que ma visite avait fait tant de +plaisir à cet artiste que la fièvre avait cessé aussitôt; quoi qu'il en +soit de cette cure dont on me faisait honneur, je ne pus savoir si elle +fut complète, car je repris le lendemain ma route pour Paris.</p> + +<p>Ce fut une grande joie pour moi que celle de revoir mes amis, et ma +fille surtout; son mari, qu'elle avait accompagné en France, était +chargé par le prince Narishkin de la mission particulière d'engager des +artistes pour Pétersbourg; il repartit quelques mois après, mais seul, +car l'amour avait fui depuis long-temps, et ma fille resta, à ma grande +satisfaction. Pour son malheur et pour le mien, ma pauvre enfant avait +une tête extrêmement vive; de plus, je n'étais point parvenue à lui +donner le dégoût que je ressentais pour la mauvaise compagnie. Ajoutez à +cela, soit qu'il y eût de ma faute ou non, que si son empire sur mon +esprit était grand, je n'en possédais aucun sur le sien, et l'on +concevra que parfois elle ait pu me faire verser quelques larmes amères. +Mais enfin c'était ma fille; sa beauté, ses talens, son esprit, la +rendaient aussi séduisante qu'on peut l'être, et quoique j'eusse alors +le chagrin de ne pouvoir la décider à venir loger avec moi, attendu +qu'elle s'entêtait à voir plusieurs personnes que je ne devais pas +recevoir, je la voyais tous les jours, ce qui m'était une grande joie.</p> + +<p>La première personne avec laquelle je fis connaissance à mon retour de +Londres, fut madame Catalani, dont les talens faisaient alors les +délices de Paris. Cette grande cantatrice était jeune et belle. Sa voix, +une des plus étonnantes que l'on puisse entendre, joignait à une étendue +prodigieuse une légèreté qui tenait du miracle. Elle n'avait point +l'expression qui charmait dans madame Grassini; elle ravissait à la +manière du rossignol. Je fis le portrait de cette charmante femme, +voulant le garder chez moi, où il fait encore pendant à celui de madame +Grassini.</p> + +<p>Je m'empressai de reprendre mes soirées de musique, où madame Catalani +eut la complaisance de venir chanter, à la grande satisfaction de toute +ma société. Nous faisions surtout de la musique vocale; car je n'avais +plus Viotti, et ce ne fut que plus tard que le délicieux violon de +Lafond vint nous consoler de son absence. Je me souviens qu'à cette +époque, où nous entendions les plus jeunes et les plus habiles chanteurs +de l'Europe, madame Dugazon, se trouvant un soir chez moi, nous chanta +la romance de <i>Nina</i> de Daleyrac avec une telle expression qu'elle nous +attendrit jusqu'aux larmes.</p> + +<p>Comme on ne peut pas toujours arranger de la musique, je fis un soir de +ces tableaux vivans qui avaient eu tant de succès à Pétersbourg; et en +prenant soin de ne placer derrière la gaze que de beaux hommes et de +jolies femmes, nous en composâmes de charmans. Un autre jour, j'imaginai +de tracer sur un paravent plusieurs coiffures de personnages +historiques, dessous lesquelles je fis des trous où pouvait passer un +visage. Les conversations qui s'établissaient avec ceux qui allaient y +placer leurs têtes, nous amusèrent beaucoup, et Robert, qui prenait part +à toutes les gaietés comme un écolier, alla poser la sienne sous la +coiffure de Ninon, ce qui nous fit rire comme des fous. Tous ces détails +paraîtront bien puérils aujourd'hui que les soirées se passent à parler +politique ou à jouer; mais plusieurs d'entre nous n'avaient pas encore +perdu l'habitude de s'amuser, et le fait est que nous nous amusions +beaucoup; après tout, ces plaisirs valaient bien les cartes des salons +de Paris et les étouffans <i>routs</i> des salons de Londres.</p> + +<p>Pour une personne qui désirait faire passer agréablement le temps à ses +amis, il m'arriva ce que je puis appeler une bonne fortune. Mon frère +donnait alors des leçons de déclamation à mademoiselle Duchesnois. Il me +l'amena et lui fit réciter dans mon salon quelques fragmens de rôles. +Nous fûmes tous charmés d'un talent si supérieur, et nous ne pouvions +concevoir qu'on ne voulût pas l'engager à la Comédie-Française. Le fait +est qu'il s'en fallait de beaucoup que mademoiselle Duchesnois fût +jolie; mais je ne doutais pas que le public en l'écoutant n'oubliât sa +laideur. Comme j'avais alors fort peu de crédit par moi-même, j'allai +trouver madame de Montesson, qui était en faveur à la cour de Bonaparte. +Je lui vantai si bien ma jeune actrice, qu'elle voulut la faire entendre +chez elle, dans une grande soirée. Tout le monde ayant été enchanté, M. +de Valence se chargea aussitôt de faire les démarches nécessaires pour +obtenir un ordre de début, et notre protégée fut enfin admise.</p> + +<p>On se souvient encore sans doute de l'immense succès qu'elle obtint dès +le premier jour dans le rôle de Phèdre. Ce succès fut tel qu'il lui +permit de lutter sans aucun désavantage contre la plus belle créature +que l'on ait jamais vue sur la scène, mademoiselle Georges, qui débutait +précisément en même temps qu'elle et dans le même emploi.</p> + +<p>Le jour du début de mademoiselle Duchesnois, je lui donnai mes conseils +de peintre pour son costume et pour sa coiffure; car c'était surtout le +visage qu'il s'agissait de sauver. Je ne saurais dire à quel point je +jouissais des transports du public pendant et après la tragédie. J'étais +vraiment heureuse d'avoir contribué à la fortune de cette jeune fille, +qui n'avait d'autre moyen d'existence que son talent, et qui était de +plus une excellente personne. Elle m'a toujours témoigné la plus grande +reconnaissance de l'appui dont mon frère et moi lui avions été, et m'a +montré jusqu'à sa mort un tendre attachement. Quant à sa complaisance, +je puis dire qu'elle avait mis son talent à ma disposition; non +seulement elle disait dans mon salon une scène de ses rôles toutes les +fois que je l'en priais, mais elle a joué chez moi plusieurs proverbes, +entre autres, <i>la Cuisine dans le salon</i>, où nous la vîmes remplacer la +dignité de Clytemnestre par une rondeur et une vérité qui nous +charmèrent.</p> + +<p>Une des premières personnes que j'avais revues à mon retour de Londres +avait été madame de Ségur, et j'allais souvent chez elle. Un jour, son +mari me fit entendre que mon voyage en Angleterre avait déplu à +l'empereur, qui lui avait dit sèchement: «Madame Lebrun est allée voir +<i>ses amis</i>.»</p> + +<p>Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas +bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya +M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat. +Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que +dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je +prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint +d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du +tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était +fort jolie, et cela sans augmenter le prix.</p> + +<p>Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les +tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait. +D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux +femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais. +Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de +pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes. +Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de +façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout +l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait +à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les +séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans +les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux +pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque +temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée +tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que +j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles +qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en +arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était +assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large +broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de +recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées. +Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par +me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon +atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre: +«<i>J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et +ne m'ont jamais fait attendre</i>.» Le fait est que celle-ci ignorait +parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait +si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.</p> + +<p>Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je +repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon +goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point +vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle +nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis +en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps +la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me +borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les +doubles.</p> +<br> +<h3>VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.</h3> +<br> +<h4>LETTRE Ire<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</h4> + +<p class="mid">De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.</p> +<br> +<p>Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses +pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes +récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas +vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.</p> + +<p>C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas +à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je +me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez +M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et +qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le +chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me +conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette +route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus +grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout +ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en +admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher +formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et +qui encadre une vue délicieuse.</p> + +<p>Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage +pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y +éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à +perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du +chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu +fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma +voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est +étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et +jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le +cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée; +je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne +Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions +sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que +nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et +nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir +le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était +trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions +certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais +il m'a refusée en disant: <i>Je suis heureux de m'être trouvé là</i>. Que +Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!</p> + +<p>Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous +exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis +restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous +en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse +par le séjour de l'auteur de la <i>Nouvelle Héloïse</i>. Je traversai donc le +lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère +des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le +bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans +l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé, +des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus +riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui +conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans +l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le +promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile +n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants +d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen +une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se +réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de +vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on +y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans +être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations +bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées +soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule +curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est +la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et, +vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle +renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette +profanation.</p> + +<p>Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans +l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis +retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui +mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de +la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et +bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le +spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement +l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez +madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général +Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai +fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne; +l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas +conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux +hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est +bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi +beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.</p> +<br> + +<h4>LETTRE II.</h4> + +<p class="mid">La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de<br> +Grindelwald; Schaffouse.</p> +<br> + +<p>Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans +cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits +rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont +de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question, +j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont +j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé +d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept +mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence. +Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait: +«Madame, vos paysages <i>sont vivans</i>, permettez-moi d'en copier.» Un jour +je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon +original.</p> + +<p>En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée +vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser +la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage; +la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me +résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des +montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à +son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil +descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est +donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après +cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de +plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et +blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous +apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi +triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes +bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette +scène toute fantastique était pour moi comme une scène des <i>Mille et une +Nuits</i>.</p> + +<p>De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture +était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît +une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très +rapides dont mon <i>éteignoir</i> aurait eu grand'peur, s'il avait été là. +Celui que j'appelle ici du nom d'<i>éteignoir</i>, parce qu'il refoulait en +moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui +probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que +la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font +mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»</p> + +<p>Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach +devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe +d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se +transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule +et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait +perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations. +De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où +l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de +Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés +d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des +glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse +énorme.</p> + +<p>Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous +sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la +visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me +conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le +bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me +défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et +là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont +la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée +aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence +de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière +la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel +s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui +est superbe. J'ai peint ces deux vues.</p> + +<p>Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je +demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit +avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne +vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent: +«Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu +à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais +confondu la <i>côte</i> et la <i>chute</i>, et j'en fus honteuse.</p> + +<p>Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à +vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce genre +que je ne me pardonne pas. J'arrive chez madame de Bellegarde, à leur +château de Marche en Savoie; après un doux repos, je vais avec ces dames +à Chambéry chez M. de Boigne qui nous mène aussitôt à sa charmante +maison de campagne près de la ville; étant montée sur une terrasse qui +domine Chambéry: «Cette vue est ravissante, m'écriai-je, on découvre <i>si +bien le village</i>!» M. de Boigne<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> en fut choqué, et ce n'était pas +sans raison.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE III.</h4> + +<p class="mid">Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.</p> + +<br> + +<p>En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand +on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la +scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce +que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de +la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de +campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au +général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme, +sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le +charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme +si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que +j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un +ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel; +il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main +peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron +écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de +Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon, +comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une +connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout +dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous +les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.</p> + +<p>Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et +d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée; +une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont +tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, +qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet, +c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. +Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit +heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui +toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se +perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être +calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.</p> + +<p>Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et +je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner; +j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt +ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous +embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île +d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille +dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une +petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au +milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de +têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes +yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la +jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes +qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»</p> + +<p>Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à +Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de +Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus +près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique +me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. +Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous +coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin +pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce +qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui +chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui +soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs +parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent +les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner +leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit +près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que +jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est +assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence +primitive.</p> + +<p>Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad; +gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a +pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des +périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en +entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul +endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, +lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs +s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet +terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le +batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions +pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma +compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne +tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous +retournâmes à Rapercheld.</p> + +<p>Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs +amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette +vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de +grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. +Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; +ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour +en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je +parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, +lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y +entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La +femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut +point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle +accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos +ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.</p> + +<p>En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé +tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs +grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je +dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette +montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent +ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves +paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout +de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée +française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la +révolution.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE IV.</h4> + +<p class="mid">Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du<br> soleil sur les +montagnes.</p> + +<br> + +<p>Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de +l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon +attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je +découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit +chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là, +si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement; +j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après +des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le +coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me +décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que +ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà +décidée.</p> + +<p>Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien +en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant +grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses +pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic +sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à +pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné +de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je +suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières +heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil +une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire +vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire +oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les +autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait +plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle +ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des +feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris; +des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à +gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts +violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au +lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de +l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et +entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités +profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds +apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure +que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens +sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le +long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis +vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si +solennel et si mélancolique.</p> + +<p>La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je +devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville +de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; +l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me +donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois +que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs +pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur +lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car +le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me +lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la +cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus +dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ +sur une chaise.</p> + +<p>Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au +spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes +que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque +doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir +l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas +encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; +c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été +blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses, +dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se +découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les +villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une +création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli +bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet. +Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé; +imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds, +et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était +vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures +et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce +mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les +pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de +jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture +en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de +retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera +toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse! +c'est toujours mon refrain.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE V.</h4> + +<p class="mid">Vevay et ses environs.</p> + +<br> + +<p>Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez +vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à +passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves, +c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où +on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux. +Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là +une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus +grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes +montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône +qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à +gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation +dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on +découvre sur la hauteur la dent de Jamand.</p> + +<p>Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la +gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés +entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide +s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des +arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les +branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la +<i>Nouvelle Héloïse</i>. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée +sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces +lieux si pleins de romanesques souvenirs.</p> + +<p>Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous +allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne +pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait +halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous +témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec +plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine +le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent +apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches +étaient pour nous comme la manne dans le désert.</p> + +<p>Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; +la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à +l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui +demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait +lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa +proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot +pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets +de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je +partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je +n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait +seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était +troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de +cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur +un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et +ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, +très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce +magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.</p> + +<p>Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade +de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du +Reichenback), de Saint-Martin, de Saint-Maurice dont le pont et les +anciennes fortifications forment un intéressant tableau. On trouve au +bas de ces montagnes une population hideuse; hommes et femmes ont tous +des goîtres et paraissent idiots; j'étais triste de voir cette vilaine +humanité. Je voulais pousser ma course au-delà des salines de Beg, mais +j'ai été arrêtée par la suffocante chaleur des montagnes qui tout-à-coup +se rapprochent et deviennent comme des gorges profondes. Je suis +retournée par le chemin qui conduit aux rochers de Meillerie. Après +quelque temps de marche, un orage survint; je m'arrêtai et me trouvai en +face de Vevay. Le ciel était noir; on ne découvrait ni les montagnes ni +l'entrée du Valais; mais de là je vis un effet radieux, un superbe +arc-en-ciel qui se courbait justement sur Vevay; la ville en était si +bien éclairée que je pouvais aisément distinguer le clocher et les +maisons: ce qui m'a rappelé Jean-Jacques lorgnant de cet endroit +l'habitation d'Héloïse<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE VI.</h4> + +<p class="mid">Coppet; madame de Staël.</p> + +<br> + +<p>J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire +son dernier roman, <i>Corinne ou l'Italie</i>; sa physionomie si animée et si +pleine de génie me donna l'idée de la représenter en Corinne, assise, la +lyre en main, sur un rocher; je la peignis sous le costume antique<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. +Madame de Staël n'est pas jolie, mais l'animation de son visage peut lui +tenir lieu de beauté. Pour soutenir l'expression que je voulais donner à +sa figure, je la priais de me réciter des vers de tragédie (que je +n'écoutais guère), occupée que j'étais à la peindre avec un air inspiré. +Lorsqu'elle avait terminé ses tirades, je lui disais: <i>Récitez encore</i>; +elle me répondait: <i>Mais vous ne m'écoutez pas</i>. Comprenant enfin mon +intention, elle continuait à déclamer des morceaux de Corneille ou de +Racine. Je me propose d'emporter le portrait à Paris pour lui mettre la +dernière main<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p> + +<p>Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame +Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver +Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société +se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle +que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de +Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le +littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort +jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.</p> + +<p>Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait +sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; +c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait +alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de +verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait +une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de +l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une +improvisatrice.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer <i>Sémiramis</i>; madame de +Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce +rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans +son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son +rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et +les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.</p> + +<p>De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai +trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas +été nettoyée depuis que ce grand homme l'a quittée. La chambre à coucher +est restée meublée. On y voit le portrait de Le Kain, à droite près de +son lit. En face près de la fenêtre, ceux de madame Duchatelet, de +l'abbé Delille et de quelques autres. En sortant de son petit salon, on +trouve une terrasse d'où l'oeil découvre les montagnes du Jura. Son +jardin était en friche: ce manque de soin pour l'habitation de Voltaire +m'a vraiment attristée<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. J'avais été triste aussi en voyant à l'île +Saint-Pierre la maison de Rousseau changée en un mauvais cabaret<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE VII.</h4> + +<p class="mid">Genève et Chamouni.</p> +<br> + +<p>Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de +descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse +pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, +toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier +d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage +ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a +fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois +se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de +Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant +de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de +ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie +de Genève.</p> + +<p>Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait +connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes +tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et +Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par +de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches +et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du +dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait +des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions +inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie +des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin +cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes +de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi, +ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc +n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus +peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y +avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...</p> + +<p>Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt +pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai +parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à +droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes +glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du +Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale +d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne +charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps, +nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire +qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps; +mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les +laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour +éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais +donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je +tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice, +sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au +nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme, +son fils, continuent leur marche.</p> + +<p>Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de +Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses +voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent +bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon +portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide +avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un +petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends +au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en +apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je +m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un +torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus +aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins +sauvage de la vallée.</p> + +<p>Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs +étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac, +j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette +dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin +périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas +dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se +désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa +femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge, +attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la +chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le +visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant +des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste +cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la +peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la +chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et +si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la +nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade; +mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si +oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit +nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre +ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété +le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de +mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième +jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais +lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée +peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant +pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du +rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé +était une catalepsie.</p> + +<p>Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient +paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire que +les chemins étaient impraticables par la quantité d'avalanches tombées: +c'était celles que j'avais entendues toutes les nuits et qui étaient +fondues; la route en avait été inondée. N'étant plus utile à nos +compagnons de voyage, j'étais au désespoir de rester dans ce triste +Chamouni qui ne devrait être habité que par les chèvres et les chamois. +Les prairies elles-mêmes ont leur tristesse; les soucis sont les seules +fleurs qu'on y trouve; voilà les bouquets que vous offrent les jeunes +bergères. Pour rien au monde je ne retournerais à Chamouni. Aimable +comtesse, cette course est la seule où je ne vous ai point +regrettée<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE VIII<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</h4> + +<p class="mid">Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.</p> + +<br> + +<p>L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de +jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de +revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette +contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais +fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel. +La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la +longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un +caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un +peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que +j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la +Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac, +se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les +montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur +le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en +avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.</p> + +<p>Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame, +quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une +des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit +plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du +soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère +vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je +suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le +plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en +bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir +l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.</p> + +<p>En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité +des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la première, à +droite, est le Mont-Pilate, dont on n'a jamais pu gravir le sommet +stérile: il est si élevé qu'il est presque toujours entouré de gros +nuages: plus bas sont d'autres monts tout cultivés et du plus beau vert; +plus bas, des maisons de campagne bordent le lac. À gauche est le Rigi +qui, comme le Pilate, domine aussi les autres monts qui l'environnent; +mais les voyageurs y peuvent monter pour jouir de la vue la plus immense +de la Suisse<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Ce qui ajoute à l'austérité du lac est la couleur de +ses eaux, plus verte et plus foncée que celle des autres eaux. Il est +souvent furieux; je l'ai traversé avec beaucoup de vagues, et aussi +beaucoup de peur, d'autant que je ne voyais d'autre barque que la +mienne. Je savais que dans le mauvais temps on ne peut aborder; vers le +milieu du trajet que j'avais à faire, j'aperçus, à droite, la tour et le +clocher de Stanzstrade qui se détachait en demi-teinte douce sur ces +coteaux de la plus belle végétation. Le soleil rendait ces couleurs +radieuses.</p> + +<p>Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et +délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait +les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre +vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à +Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse: +on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des +collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur +leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant +sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus +ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge +foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce +coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le +Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.</p> + +<p>Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis +descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y +bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie +jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec +rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de +Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont +situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je +logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais +pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens +noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens +du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus +des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.</p> + +<p>Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très +habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de +moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de +transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils +chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.</p> + +<p>J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés +de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de +Schwitz.</p> + +<p>Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le +français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une +tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même +jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs +qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre +eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons +continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps +pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent +l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres +entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute +venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et +d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été +aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur, +revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La +maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de +retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.» +L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles, +on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux +<i>deux croix noires</i>; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant +tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont +été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se +croyaient à la fin du monde.</p> + +<p>Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de +là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous, +Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de +circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse +vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche +végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne +sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres; +des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante. +Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.</p> + +<p>Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis +une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la +montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma +frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers +pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser +peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des +débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris +de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de +la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du +lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le +théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus +d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce +chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais +en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps +dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais +à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout +près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de +l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers +employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux +croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à +peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature +ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai +monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à +l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était +vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa +bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère +était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se +parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous +ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour +qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale: +c'était une églogue en action.</p> + +<br> + +<h4>LETTRE IX.</h4> + +<p class="mid">Undersée; la fête des bergers.</p> + +<br> + +<p>Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai +associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et +vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je +ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis +en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je +ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon +Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter +ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne +à dire: <i>Adélaïde</i>, faites-moi donner mes <i>pastels</i>. En voyageant j'ai +un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans +ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes +contemplations sont silencieuses.</p> + +<p>Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je +terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à +Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise +d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à +Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la +fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du +monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La +ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect +très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage +du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de +gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.</p> + +<p>C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais +que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez lui. +J'ai trouvé effectivement une chambre charmante, un lit tout neuf avec +des rideaux verts. Il y avait, dans la maison de M. Konig, table d'hôte +pour tous les étrangers de distinction qui venaient à la fête des +Bergers. Avant d'aller plus loin, j'ai hâte de dire que M. et madame +Konig n'ont pas voulu accepter une maille pour les quinze jours que j'ai +passés dans leur maison: «Nous avons été si heureux de vous recevoir!» +me disaient-ils<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. M. Konig dessinait le paysage; ses costumes de +Suisses reçoivent un double intérêt de la manière dont il les a groupés, +ce qui les rend supérieurs à ceux que d'autres ont faits avant lui. J'ai +parcouru avec M. Konig les environs d'Undersée, qu'il dessinait avec +facilité et talent.</p> + +<p>Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne +voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert, +des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus +hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont +la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce +sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée +est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges +écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique. +Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à +l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à +l'imagination les jardins d'Armide.</p> + +<p>La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis +quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour +était remplie de monde, tous les bergers et les bergères y étaient +rassemblés: à neuf heures le bailli donne le signal, et à l'instant, sur +la montagne vis-à-vis du château, part un feu d'artifice qui éclaire au +même moment tous ces groupes; bergers et bergères chantent aussitôt en +choeur une musique pastorale et harmonieuse. De tous côtés aussi +s'allument les feux que l'on avait préparés sur les hautes montagnes qui +entourent ce riant vallon; les cors des Alpes se répondent. Le premier +moment fut si attendrissant, si solennel, que les larmes m'en vinrent +aux yeux. Je ne fus pas la seule qui éprouvai cette émotion: elle nous +venait de l'ensemble du pays et des habitans. En retournant à ma maison, +je jouis encore des effets de ces feux, qui paraissaient être de petits +volcans de distance en distance; la fumée ajoutait encore à l'effet; en +recevant la lumière, elle agrandissait les masses rougeâtres, au milieu +de la nuit noire qu'il faisait. J'ai regretté qu'il n'y eût pas de lune, +elle aurait ajouté au charme de ce tableau<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p> + +<p>Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir, +s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se +rendre au lieu de la fête: j'arrive à dix heures et demie, et dès +l'entrée je suis ravie du plus charmant coup d'oeil possible: +imaginez-vous un amphithéâtre de verdure couronné par une haute montagne +de la plus belle végétation; plus bas, à gauche, des gradins de verdure +ombragés et entrecoupés d'arbres clairs et légers; à mi-côte, un peu sur +la hauteur, s'élève une ruine nommée d'Unspunnen, reste d'un vieux +château, entourée de lierres, qui se détachait en demi-teinte sur une +énorme montagne de sapins entrecoupée de champs cultivés. Lorsque +j'arrivai, ces lieux étaient remplis de monde, le soleil radieux +éclairait des groupes de paysans de diverses cantons, assis sur la +hauteur; au milieu des différentes couleurs de tant de costumes on ne +pouvait distinguer aucun personnage; à cette distance cette multitude +faisait l'effet d'un superbe champ de reines-marguerites; puis d'autres +groupes s'avançaient plus haut vers la tour<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>; plus haut, plusieurs +aussi s'étaient réunis et formaient, dans la prairie, le cercle destiné +aux exercices, ce qui variait encore le point de vue. Enfin, c'était un +coup d'oeil enchanteur: le plus beau temps embellissait la fête. Après en +avoir joui, je vais m'asseoir sur les bancs disposés pour les étrangers, +en face du cercle où devaient avoir lieu les jeux des lutteurs et des +lanceurs de pierres, formé par les bergers et bergères.</p> + +<p>Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu +d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée +parfaitement par de jeunes bergères, puis aussi le ranz des vaches. Les +bergères étaient précédées par le bailli et par les magistrats. Puis +venaient des paysans de divers cantons, tous vêtus de différens +costumes; des hommes à cheveux blancs portaient les bannières et les +hallebardes de chaque vallée. Ils étaient vêtus comme on l'était, il y a +cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Ces vieux temps étaient +représentés par ces vénérables vieillards. Enfin madame de Staël et moi, +nous fûmes si émues, si attendries de cette procession solennelle, de +cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir +nous dire un seul mot; mais nos yeux se remplirent de douces larmes. Je +n'oublierai jamais ce moment de sensibilité réciproque. Après cette +procession, les jeux commencèrent. Douze montagnards et ceux de la +vallée lancèrent d'énormes pierres, du poids de quatre-vingts livres, de +dessus leurs épaules avec une force incroyable. Le jeu des lutteurs +commença ensuite. Ils montrèrent tous une agilité et une force +étonnante. Lorsque les exercices de la fête furent terminés, le bailli +distribua les prix aux vainqueurs. Des hymnes furent encore chantés à la +prospérité du pays; puis le ranz des vaches se fit entendre. Après cette +cérémonie, tout le monde se dispersa, et partout des groupes chantaient, +dansaient, valsaient et mangeaient. On avait dressé plusieurs tentes +avec des tables; plusieurs étrangers s'y établirent pour dîner. Les +paysans faisaient leur cuisine en plein air. C'était le coup d'oeil le +plus varié, le plus vivant que j'aie jamais vu. Cette fête m'a donné +l'idée de la vie, comme la chute de Goldau m'avait donné l'idée de la +mort. Jamais je ne vous ai tant regrettée, Madame; car vous saurez que +cette fête n'a lieu que tous les cent ans; c'était le cinquième jubilé +national<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<p class="mid">Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le<br> +pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de<br> +Louis XVIII.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai, +à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite +par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le +cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers +délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise; +enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans +environs de Paris.</p> + +<p>Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était +d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart: +madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on +aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait +toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près +d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si +remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait +la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en +résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule +venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.</p> + +<p>En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le +pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté. +Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de +madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes +étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures +travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là +comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à +Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la +place.</p> + +<p>Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant +enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour +la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles, +en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur +Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus +maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma +nuit du 31 mars 1814.</p> + +<p>Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma +fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au lit, +lorsque Joseph, mon domestique, qui était Suisse, et qui parlait +allemand, entra dans ma chambre, pensant bien que j'aurais besoin d'être +protégée. Le village venait d'être envahi par les Anglais et les +Prussiens, qui mettaient toutes nos maisons au pillage, et Joseph était +suivi de trois soldats à figures atroces, qui, le sabre à la main, +s'approchèrent de mon lit. Joseph s'égosillait à leur dire en allemand +que j'étais Suisse et malade; mais sans lui répondre, ils commencèrent +par prendre ma tabatière d'or qui était sur ma table de nuit. Puis ils +tâtèrent si je n'avais point d'argent sous ma couverture, dont l'un se +mit tranquillement à couper un morceau avec son sabre. Un d'eux, qui +paraissait Français, ou du moins qui parlait parfaitement notre langue, +leur dit bien: <i>Rendez-lui sa boîte</i>; mais, loin d'obéir à cette +invitation, ils allèrent à mon secrétaire, s'emparèrent de tout ce qui +s'y trouvait, et mes armoires furent pillées<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Enfin, après m'avoir +fait passer quatre heures dans la terreur la plus affreuse, ces +terribles gens quittèrent ma maison, où je ne voulus pas rester +davantage.</p> + +<p>Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop +peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait +au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry. +D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile. +Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même +chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en +alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes +pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon +avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de +répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le +village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans +les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été +dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient +nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits, +qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans +le magnifique jardin de madame Dubarry, près du <i>Temple de l'Amour</i> +entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!</p> + +<p>J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi +que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un +soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester; +mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.</p> + +<p>La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du +château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous +sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en +comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se +battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là! +Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont +ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en +chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle +pouvait trouver un asile.</p> + +<p>Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il +était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se +réunissaient tous les soirs dans le lieu que nous habitions, espéraient +le retour des Bourbons autant qu'ils le désiraient. Enfin le maire, dont +la conduite avait été aussi honorable qu'énergique, se montra dans le +village, entouré de tous les braves gens du pays, et revêtu d'une +écharpe blanche. Le lendemain nous étions tous rassemblés dans le +jardin, lorsqu'on nous dit que M. Daguet<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, un des plus honnêtes +habitans de Louveciennes, était là, et qu'il annonçait l'arrivée de M. +le comte d'Artois. Cette nouvelle me donna tant de joie, qu'oubliant que +j'étais dans un jardin, je m'écriai: «Faites entrer M. Daguet! faites +entrer M. Daguet!» ce qui fit rire mes compagnons d'infortune.</p> + +<p>Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon +Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres +que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon +jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes +appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins +méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les +Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens +avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du +mauvais exemple.</p> + +<p>C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le +comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces +sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie, +de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des +Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois +des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal +aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il +pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot, +car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien +nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti +bonapartiste était encore aussi nombreux.</p> + +<p>Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour +tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une +calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il +venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie, +l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres +étaient pavoisées sur son passage; les cris de <i>vive le roi!</i> +s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur, +que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour +à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que +lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs +qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien +naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en +allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations +qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur +affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule +qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait, +on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant +mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.</p> + +<p>Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de +femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et +rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur +leur famille.</p> + +<p>Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me +mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le +voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le +monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer +parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de +l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie +qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me +tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme, +ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande +dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait +seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne +m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.</p> + +<p>La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes +amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années +d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce +bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de +notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!</p> + +<p>J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la +capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à +minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris. +Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu +par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état +de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la +guerre et la ruine; aussi les cris de <i>vive l'empereur!</i> étaient-ils +fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à +neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de +militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours +remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un +château pris d'assaut.</p> + +<p>Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens +du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: <i>Rendez-nous +notre paire de gants, rendez-nous notre paire</i>; je n'ai pas oublié non +plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon, +n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la +Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une +autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends +toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il +est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»</p> + +<p>Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux +et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se +demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce +de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte, +j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me +révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de +soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur +ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de +Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.</p> + +<p>Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres +éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent +Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre, +et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations +se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait, +je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on +compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le +retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était +presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait +de causer, Louis XVIII rapportait la paix.</p> + +<p>Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et +d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances +étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi +sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII +était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup +de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une +grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait +facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et +les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point +dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout +infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect +involontaire.</p> + +<p>Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens +d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son +style était celui d'un homme de lettres spirituel; comme il savait +parfaitement le latin, il aimait à s'entretenir dans cette langue avec +nos plus savans latinistes; sa mémoire était prodigieuse, il pouvait +toujours citer les endroits les plus remarquables d'un livre qu'il avait +lu rapidement, d'une pièce qu'il avait vue une fois. Ducis ayant quitté +sa retraite pour aller lui présenter ses hommages<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, le roi le +reconnut, le reçut à merveille, et lui récita les plus beaux vers de son +<i>Oedipe</i>, dont le vieux poète se souvenait à peine.</p> + +<p>Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce +théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait +que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour +le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer +avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux +parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait: +«Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»</p> + +<p>Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double +le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le +cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots +heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs. +Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au +Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux +sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: <i>Ce +ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses</i>. Tous les artistes +furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces +paroles.</p> + +<p>Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la +joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus +peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait +mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.</p> + +<p>Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père, +il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux +princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il +passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris +de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il +faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le +duc de Berri!</p> + +<p>La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait +à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens +de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré +de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les +encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies +qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un +petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai +économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en +fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.</p> + +<p>Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes +dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût +que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à +encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en +commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la +dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports +avec les hommes de talent.</p> + +<p>Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui +ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues +du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire. +On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était +digne de l'apprécier.</p> + +<p>Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux +hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et +de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur +reconnaissant ne doit que le regretter.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE XIV.</h3> + +<p class="mid">Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M.<br> +Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait<br>de la duchesse de +Berri.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le +grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je +partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes, +un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée +était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me +reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux +de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon +tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que +Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait +ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal +exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode, +quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination, +disant que je lui faisais gagner assez d'argent.</p> + +<p>À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il +représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin, +Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.</p> + +<p>Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais +fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant +au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges, +allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à +madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans +l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de +Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la +lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet:</p> + +<p> «Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux + pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de + Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre + admirable <i>rêve</i>. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du + moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui + vous devra un chef-d'oeuvre.</p> + +<p> «Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les + sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir + vous réitérer l'assurance.»</p> + +<p> «La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.</p> + +<p> «Ce lundi 20 mai.»</p><br> + +<p>Depuis que la paix de mon pays semblait assurée, je ne songeais plus à +le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car +mon goût pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'était pas affaibli; +j'y passais huit mois de l'année. Là, ma vie s'écoulait le plus +doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais +de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis.</p> + +<p>J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je +peignis, pour son église, une sainte Geneviève. Madame de Genlis, qui +sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilité de m'envoyer les +vers suivans:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> SAINTE GENEVIÈVE.</p> +<br> +<p class="i12"> Prier Dieu, garder ses troupeaux,</p> +<p class="i8"> Filer, rêver, contempler la nature,</p> +<p class="i12"> Se reposer sur la verdure</p> +<p class="i12"> Avec sa croix et ses fuseaux;</p> +<p class="i8"> Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux.</p> +<p class="i12"> Innocente et sainte bergère,</p> +<p class="i8"> À l'abri des méchans que ton sort fut heureux!</p> +<p class="i8"> Combien doit t'envier à son heure dernière</p> +<p class="i12"> Le mondain et l'ambitieux!</p> +<br> +<p class="i8"> J'ai parlé de ses moeurs, j'ai parlé de sa vie,</p> +<p class="i12"> Mais pour la peindre il fallait vos couleurs.</p> +<p class="i12"> Et de vos pinceaux enchanteurs</p> +<p class="i12"> La douce et brillante magie.</p> +<p class="i8"> Je n'ai pu seulement qu'ébaucher le portrait</p> +<p class="i12"> Dont votre art et votre génie</p> +<p class="i12"> Offriront un tableau parfait.</p> +</div></div> + +<p>Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manière la +plus aimable. J'avais souvent témoigné le désir que mes amis +s'emparassent des panneaux de mon salon à Louveciennes pour m'y laisser +un souvenir. Par un beau jour d'été, à quatre heures du matin, M. de +Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivière et ma nièce +Eugénie Lebrun, se mirent silencieusement à l'ouvrage; à dix heures, +chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise +lorsqu'étant descendue pour déjeuner, j'entre dans mon salon et le +trouve orné de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'était le +jour de ma fête. Les larmes me gagnèrent, ce fut le seul remerciement +que reçurent mes amis.</p> + +<p>À Paris, je n'avais point renoncé à mes soirées du samedi. La mort +m'avait enlevé mon cher abbé Delille, et plusieurs autres gens de +lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais formé de +nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'étaient devenues bien chères. +Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait présenté +chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui académicien, était l'auteur d'une +tragédie jouée à la Comédie Française avec le plus grand succès (<i>Ninus +II</i>), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent +seul m'aurait engagée à le rechercher, mais je ne pus le voir souvent +sans m'attacher réellement à lui: outre qu'il est impossible de +rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sûr, il +possède une qualité malheureusement fort rare parmi les gens de lettres; +il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se +réjouit d'un succès en littérature, obtenu par un autre que lui, et +jamais il ne critique amèrement l'ouvrage qui renferme quelques beautés.</p> + +<p>Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les +rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il +ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me +dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est +plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné; +aussi les ai-je toutes gardées soigneusement.</p> + +<p>Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després, +un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement +enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable +caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère, +sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du +public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et +pleins d'une morale attrayante.</p> + +<p>On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure +suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner +quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse +Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers +faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques +unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre +que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin, +qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures, +et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance.</p> + +<p>Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le +type parfait de ce qu'on appelle <i>un bon vivant</i>: il aimait le plaisir, +la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On +peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais, +certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce +que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter, +il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas +plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il +faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui.</p> + +<p>Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre +peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros +qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et +j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la +peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en +France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant +homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une +liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un +noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand +charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la +sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je +reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus +vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint +pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun +sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation +du roi, qui nomma le grand peintre baron.</p> + +<p>Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les +sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne +action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde; +rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il +écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très +à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là +son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une +certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée, +disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante +qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours +des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et +l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.</p> + +<p>La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours +avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je +remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques +inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je +regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort +violente rend mes regrets plus amers.</p> + +<p>Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où +j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri +marqua le désir de m'acheter ma Sibylle<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a> qu'il avait vue à Londres, +dans mon atelier, et quoique ce tableau fût peut-être celui de mes +ouvrages auquel je tenais le plus, je m'empressai de le satisfaire. +Plusieurs années après, je fis le portrait de madame la duchesse de +Berri, qui me donnait ses séances aux Tuileries, avec une exactitude +bien aimable, outre qu'il est impossible de se montrer plus gracieuse +qu'elle ne l'était avec moi. Je n'oublierai jamais qu'un jour, pendant +que je la peignais, elle me dit: «Attendez-moi un instant.» Et, se +levant, elle alla dans sa bibliothèque chercher un livre où se trouvait +un article à ma louange, qu'elle eut la bonté de me lire d'un bout à +l'autre.</p> + +<p>Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa +mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; <i>très +content</i>. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui +pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà +pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame +la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son +fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait +particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa +bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des +malheureux.</p> + +<p>Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand +nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut, +et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé +d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières +séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce +bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette +aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame +Murat.</p> + +<p>J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle +est habillée d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de +velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<p class="mid">Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage à<br> +Bordeaux.--Méréville.--Le monastère de Marmoutier.--Retour<br>à Paris.--Mes +nièces.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<p>Il faut enfin parler des tristes années de ma vie où dans un court +espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient +le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il +est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je +n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort: on ne peut sans +regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous attachait un +lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha +pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je +m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était +souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer +ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver: +lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas! et que mes yeux se +fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal; +madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint +à m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me +portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus +d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement +d'apaiser mon désespoir; car les torts de la pauvre petite étaient +effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance... +Hélas! elle était si jeune! ne devait-elle pas me survivre?</p> + +<p>C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frère. Tant +de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse +que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la +distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour +Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait +suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux.</p> + +<p>Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville qui +appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était +immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment +enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus +beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est +venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les +fabriques multipliées sont semées sur le terrain sans aucune confusion. +Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les +cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au +charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus élevés du parc est une +colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de +cette colonne la vue s'étend sur l'ensemble du parc et sur une campagne +magnifique dont l'horizon est à vingt lieues de vous. Un des temples, +appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli, +mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un +autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et +plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses. +Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et +la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui +tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop +long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de +délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre +dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le +peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus +délicieux tableaux.</p> + +<p>Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent +l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La +salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le +superbe plain-pied de ce rez-de-chaussée où les marbres, les bronzes, +les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de +cette demeure une habitation royale.</p> + +<p>J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de +curieux; la cathédrale, entre autres choses, qui se détachait en vigueur +noirâtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon départ j'avais toujours +eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux +ruines de ces anciens châteaux dont il ne reste que quelques tours et +des vieux murs ornés de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais +est très intéressante; on y trouve à chaque pas de noble débris, qui +font naître parfois de tristes réflexions, quand on reconnaît que les +guerres et les révolutions détruisent plus en un siècle que le temps ne +pourrait le faire en des milliers d'années.</p> + +<p>Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord, +cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant +sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en +bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier; +on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires +moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter +ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner +l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux +représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il +faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage +je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole +seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter +une demeure qui est unique dans son genre.</p> + +<p>En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on +sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous +fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est +superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de +Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve +une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis +qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y +avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand +houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.</p> + +<p>Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et +grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont +plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque +côté, est orné de très belles colonnades.</p> + +<p>L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout +autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct +peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère, +et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer +que de pur, autant que la chose m'est possible.</p> + +<p>L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner +long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de +latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant +était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des +vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus +rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu, +je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale, +l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en +bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de +Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de +l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une +visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la +complaisance de me servir de <i>cicerone</i>, ce qui me fut d'un grand +secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et +connaissait à merveille tous les environs.</p> + +<p>On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de +Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce +qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid! +Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles +choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui +voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en +offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains +chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe +édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien, +partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.</p> + +<p>Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je +dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les +<i>Sept Dormans</i>, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye, +où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par +tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de +saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans +une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans +être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort, +dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait +croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On +les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur +fête.</p> + +<p>Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux +villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la +première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La +seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas +oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le +chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière +que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce, +complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand +parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les +auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée +à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience +extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme +un enfant qui veut toujours aller à <i>dada</i>.</p> + +<p>Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans +l'hôtel <i>Fumel</i>, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce +nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut +contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de +vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques +maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on +aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon +ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux +lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de +vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans +tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui +règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée +d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et +que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser, +surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites +lumières dans les maisons et le tout devient magique.</p> + +<p>Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le +voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien +vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais +rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le +comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus +de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très +haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui +allaient et venaient sous mes yeux.</p> + +<p>Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les +environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait +sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient +réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère +celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand +terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes +de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et +placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une +grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un +aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil +est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples +croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil +qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les +Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de +l'homme.</p> + +<p>Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de +Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il +invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de +Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques +murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités +romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept +pieds de long sur cent quarante de large.</p> + +<p>La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens +font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la +France, après la capitale.</p> + +<p>Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant +plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un +portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon +chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je +grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner, +quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me +lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me +dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par +ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre +de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement, +j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les +auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je +devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais +pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu +remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.</p> + +<p>Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à +ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les +distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu +le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais +point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa +tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de +mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses +études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais +voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son +caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture, +d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes +conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée +aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable +caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la +même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle +obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et +surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut +qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa +modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans. +Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre +dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces +deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer +doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.</p> + +<br><hr class="short"><br> + +<h3>LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>1 Madame Dimidoff, née Strogonoff.</p> + +<p>1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant.</p> + +<p>1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant + une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies + femmes que j'aie peintes.</p> + +<p>1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste.</p> + +<p>2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux + très belles.</p> + +<p> Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice + Catherine qu'elles regardaient.</p> + +<p>5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une + corbeille.</p> + +<p>Deux copies à mi-corps avec les mains.</p> + +<p>Plus deux grands bustes avec une main.</p> + +<p>2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps.</p> + +<p>2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à + Naples jusqu'à mi-corps.</p> + +<p>2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à + mi-jambes.</p> + +<p>1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle.</p> + +<p>1 La comtesse Apraxine. Grand buste.</p> + +<p>2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils.</p> + +<p>1 La comtesse de Worandsoff. Buste.</p> + +<p>1 La comtesse Golowin, avec une main.</p> + +<p>1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une + cascade.</p> + +<p>2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari.</p> + +<p>2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et + l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé.</p> + +<p>1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien.</p> + +<p>1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste.</p> + +<p>2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari.</p> + +<p>1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes.</p> + +<p>1 Milord Talbot. Buste.</p> + +<p>1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de + basque.</p> + +<p>1 La fille de la princesse Isoupoff.</p> + +<p>1 Madame Koutousoff. Buste.</p> + +<p>1 Le baron de Strogonoff.</p> + +<p>1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski.</p> + +<p>1 La princesse Alexandre Galitzin.</p> + +<p>1 Madame Kalitcheff.</p> + +<p>1 Le comte Potocki.</p> + +<p>1 Le comte Litta.</p> + +<p>1 La princesse Viaminski.</p> + +<p>1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste.</p> + +<p>1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes.</p> + +<p>1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour + l'Académie de Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>--</p> + +<p>47</p> + +<hr class="short"> + +<h3>À BERLIN.</h3> + +<p>2 Pastels d'après la reine.</p> + +<p>1 L'ambassadrice de Portugal.</p> + +<p>1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom.</p> + +<p>--</p> + +<p>4</p> + +<hr class="short"> + +<h3>À DRESDE.</h3> + +<p>3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre,</p> + +<p>1 La fille de la comtesse Potocka.</p> + +<p>1 Une Allemande.</p> + +<p>--</p> + +<p>5</p> + +<hr class="short"> + +<h3>PORTRAITS FAITS À LONDRES.</h3> + +<p>1 La demoiselle Dorset.</p> + +<p>1 Madame Chinnery.</p> + +<p>2 Ses enfans.</p> + +<p>1 Mademoiselle Dillon.</p> + +<p>1 Madame Villiers.</p> + +<p>1 La margrave d'Anspach.</p> + +<p>1 Madame Bering.</p> + +<p>1 Le prince de Galles.</p> + +<p>1 Madame de Polastron.</p> + +<p>1 La comtesse Driedrestein.</p> + +<p>1 Le jeune Polastron enfant.</p> + +<p>1 Lord Byron.</p> + +<p>1 Le prince Bariatinski.</p> + +<p>1 Une Américaine très jolie.</p> + +<p>1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach.</p> + +<p>3 Portraits de moi.</p> + +<p>2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre + en petit <i>id.</i>, plus un buste.</p> + +<p>1 Portrait d'une Irlandaise.</p> + +<p>1 Lady Georgine, fille de lady Gordon.</p> + +<p>1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur.</p> + +<p>Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi +quelques paysages.</p> + +<p>--</p> + +<p>24</p> + +<hr class="short"> + +<h3>PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS.</h3> + +<p>1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais + faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste.</p> + +<p>1 Le prince Ferdinand de Prusse.</p> + +<p>1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils.</p> + +<p>1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill.</p> + +<p>1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou.</p> + +<p>1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano.</p> + +<p>1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle.</p> + +<p>4 Portraits de moi pour mes amies.</p> + +<p>3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier + avec une main.</p> + +<p>1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste.</p> + +<p>1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil.</p> + +<p>1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes.</p> + +<p>1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac.</p> + +<p>1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes.</p> + +<p>1 Madame Constans. Buste.</p> + +<p>1 La comtesse d'Andlau, avec les mains.</p> + +<p>2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la + comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains.</p> + +<p>2 MM. d'Andlau, leurs deux frères.</p> + +<p>1 Viotti, célèbre violon.</p> + +<p>1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs.</p> + +<p>1 Le bailli de Crussol. Grand buste.</p> + +<p>1 Mademoiselle de Grénonville. Buste.</p> + +<p>1 Madame Davidoff, avec la main.</p> + +<p>1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste.</p> + +<p>1 Le comte de Coëtlosquet. Buste.</p> + +<p>1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet.</p> + +<p>2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains.</p> + +<p>1 Mademoiselle de Sassenay. Buste.</p> + +<p>1 M. Raoul-Rochette. Buste.</p> + +<p>1 M. Sapey. Buste.</p> + +<p>1 Madame Lafont.</p> + +<p>1 Mademoiselle de Rivière.</p> + +<p>1 Alfred de Rivière, <i>idem</i>.</p> + +<p>1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant.</p> + +<p>1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant.</p> + +<p>1 Madame Ditte.</p> + +<p>1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains.</p> + +<p>1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur + la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann.</p> + +<h3>DE SOUVENIR:</h3> + +<p>1 Madame de Suffrein.</p> + +<p>1 L'abbé Delille.</p> + +<p>1 La comtesse de Las Cazes.</p> + +<p>1 Le comte de Chatellux.</p> + +<p>--</p> + +<p>50</p> + +<p>130 total général.</p> + +<hr class="short"> + +<h3>TABLEAUX.</h3> + +<p>1 L'apothéose de la reine.</p> + +<p>1 La naufragée.</p> + +<p>1 La cataracte de Narva.</p> + +<p>1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades.</p> + +<p>1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet.</p> + +<p>1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages.</p> + +<p>Total général des portraits, 662.</p> + +<p>15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.</p> +</div></div> +<br> + +<p>FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME.</p><br> + +<h3>NOTE.</h3> + +<p>J'ai désiré placer à la fin de ce volume les conseils que j'ai écrits +pour ma nièce, madame Lefranc, qui peuvent être utiles aux femmes qui se +destinent à peindre le portrait.</p> + +<h3>SUR LA PEINTURE DU PORTRAIT.</h3> + +<p><i>Concernant ce qu'on doit observer avant de commencer le portrait.</i>--Il +faut toujours être prêt une demi-heure avant que le modèle n'arrive, +afin de se recueillir: c'est une chose nécessaire pour plusieurs +raisons.</p> + +<p>1° Il ne faut passe faire attendre; 2° il faut que la palette soit +préparée, et faire en sorte de ne pas être tracassée par du monde et des +détails d'affaire.</p> + +<p><i>Règle nécessaire.</i>--Il faut placer son modèle assis, plus haut que soi; +que les femmes le soient commodément; qu'elles aient de quoi s'appuyer, +et un tabouret sous les pieds.</p> + +<p>Il faut, le plus possible, s'éloigner de son modèle, c'est le vrai moyen +de bien saisir le juste ensemble des traits et l'aplomb des signes, tant +pour la tournure du corps que pour ses habitudes qu'il est nécessaire +d'observer, même pour la ressemblance totale; ne reconnaît-on pas les +personnes par derrière, même sans apercevoir leur visage?</p> + +<p>Pour faire le portrait d'un homme (surtout s'il est jeune), il faut le +faire tenir un instant debout avant de commencer, pour tracer les signes +généraux et extérieurs plus justes. Si on traçait le personnage assis, +le corps n'aurait pas d'élégance, et la tête paraîtrait trop rapprochée +des épaules. Pour les hommes surtout cette observation est nécessaire, +les voyant plus souvent debout qu'assis.</p> + +<p>Il faut ne pas placer la tête trop haute dans la toile, cela grandit +trop le modèle, et trop bas cela le rapetisse: on doit placer la figure +de manière qu'il y ait plus d'espace du côté où est tourné le corps.</p> + +<p>Il faut avoir derrière soi une glace, placée de manière à apercevoir son +modèle et son portrait, pour pouvoir le consulter très souvent, c'est le +meilleur guide, il explique nettement les défauts.</p> + +<p>Avant de commencer causez avec votre modèle; essayez plusieurs +attitudes, et choisissez non-seulement la plus agréable, mais celle qui +convient à son âge et à son caractère; ce qui peut ajouter à la +ressemblance, de même pour sa tête: placez la de face ou de +trois-quarts, cela ajoute plus ou moins à la vérité des traits, surtout +pour le public; le miroir peut aussi décider à ce sujet.</p> + +<p>Il faut tâcher de faire la tête (le masque surtout) dans trois ou quatre +séances d'une heure et demie chaque, deux au plus; car le modèle +s'ennuie, s'impatiente (ce qu'il faut éviter), son visage change +visiblement, c'est pourquoi il faut le faire reposer, et le distraire le +plus possible. Tout cela est d'expérience avec les femmes; il faut les +flatter, leur dire qu'elles sont belles, qu'elles ont le teint frais, +etc., etc. Cela les met en belle humeur, et les fait tenir avec plus de +plaisir. Le contraire les changerait visiblement. Il faut aussi leur +dire qu'elles posent à merveille; elles se trouvent engagées par là à se +bien tenir. Il faut bien leur recommander de ne point amener de +sociétés. Toutes veulent donner leur avis, et font tout gâter. Quant aux +artistes et aux gens de goût, on peut les consulter. Ne vous rebutez pas +si quelques personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits; +il y a tant de gens qui ne savent point voir.</p> + +<p>Tant que vous travaillez à la tête d'une femme, si elle est vêtue de +blanc, mettez sur elle une draperie de couleur absente (gris ou +verdâtre), afin de ne pas distraire les rayons visuels, et qu'ils +puissent se reposer seulement sur la tête du modèle; si cependant vous +la peignez en blanc, laissez-en un peu pour la tête, qui doit en être +reflétée.</p> + +<p>Que le fond derrière le modèle soit en général d'un ton doux et uni, ni +trop clair, ni trop foncé; si c'est un fond de ciel, c'est autre chose; +mettez du bleuâtre derrière la tête.</p> + +<p>Pour peindre la tête au pastel ou à l'huile, il faut établir les masses +de vigueur, les demi-teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les +lumières, et les rendre toujours dorées; entre les lumières et les +demi-teintes; il y a un ton mixte qu'il ne faut pas omettre, il +participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre. Voyez Van Dyck. Les +demi-teintes doivent être de ton rompu, et moins empâtées que les +lumières; que sa lumière indique fortement ses os et ses parties +musculeuses qui cèdent aux premières.</p> + +<p>Immédiatement après cette première lumière se trouve le ton de chair +décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et +fugaces des demi-teintes.</p> + +<p>Les ombres doivent être rigoureuses et transparentes à la fois, +c'est-à-dire point empâtées, mais d'un ton mûr, accompagné de touches +fermes et sanguines dans les cavités, telles que l'orbite de l'oeil, +l'enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de +l'oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles, +doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée +dans la saillante, et se perdre insensiblement, avec les lumières +occasionées par la saillie des os (elles sont d'un ton doré); où les +lumières doivent toujours être, et se dégrader insensiblement, c'est à +l'os du front, à celui de la joue autour du nez, au haut de la lèvre +supérieure, dans le coin de l'inférieure, et sur le haut du menton. Il +faut observer que la lumière doit diminuer à mesure, et que la partie la +plus saillante, et la plus éclairée par conséquent, doit toujours être +la lumineuse. Les lumières scintillantes, fines et générales d'une tête +sont dans la prunelle, ou dans le blanc de l'oeil, selon la position de +l'oeil et de la tête (ces deux-ci cèdent aux autres de beaucoup, et sont +d'un ton moins doré), au milieu de la paupière supérieure, au milieu de +la paupière inférieure, ou du moins sur une partie, c'est selon comme la +tête est éclairée; ensuite sur le milieu du nez, sur le cartilage, sur +la lèvre inférieure: plus le nez de la personne est fin, plus la lumière +doit être fine. Il ne faut jamais empâter les prunelles, pour qu'elles +soient vraies et transparentes; il faut, le plus possible, les bien +détailler, prendre garde de leur faire un regard équivoque, surtout les +faire rondes. Il faut observer que quelques personnes les ont plus +petites ou plus grandes, mais toujours parfaitement rondes; le haut du +cercle de la prunelle est toujours intercepté par la paupière +supérieure; à l'oeil en colère, la prunelle se voit entièrement. Quand +l'oeil sourit, la prunelle est interceptée par la paupière inférieure qui +la recouvre. Le blanc de l'oeil doit être d'un ton vierge et pur dans +l'ombre, et la demi-teinte, quoique perdant son vrai ton (de même que +tous les objets), ne doit jamais être grise ni d'un ton sale. Il doit +refléter quelquefois la lumière du nez, et participer un peu de +l'orifice. Les cils dans la partie ombrée se détachent en clair, c'est +pourquoi il faut peindre ces tons avec de l'outre-mer dans la partie +claire en ombre. L'orbite de l'oeil est bien à observer, il est plus ou +moins vigoureux ou clair, selon sa forme. Il est composé d'ombres, de +clairs, de demi-teintes et de reflets du nez. Le sourcil doit être +préparé d'un ton chaud, et l'on doit sentir la chair dessous les petites +échappées des poils, qui doivent être faits finement et avec légèreté.</p> + +<p>Le battu, l'enchâssement de l'oeil est toujours d'un ton fin (plus ou +moins, selon la délicatesse et la blancheur de la peau), bleuâtre, +violâtre. Il faut bien prendre garde de trop pousser ces tons, cela +rendrait l'oeil pleureur. C'est pourquoi il faut quelquefois les rompre +par des dorés, mais avec ménagement.</p> + +<p>Il faut bien observer la partie du front; elle est nécessaire à la +ressemblance, et donne en partie le caractère de la physionomie. Les +fronts dont l'os a une saillie carrée, tels que Raphaël, Rubens et Van +Dyck (comme on peut le voir dans leurs portraits), la lumière s'indique +fortement sur leurs saillies. La première est en haut du front, peu de +distance après les cheveux. Elle s'interrompt un peu et vient s'asseoir +près du sourcil, ce qui fait céder le ton de la tempe, où se décrit +souvent la veine bleue, surtout aux peaux délicates; après cette lumière +est un ton de chair entier, qui se dégrade vers le milieu, la lumière se +rappelle faiblement sur cette même forme d'os du petit côté, d'une +demi-teinte, et se marie doucement par des demi-teintes, qui vont gagner +l'ombre qui dessine encore cette même forme de l'os frontal. Après cette +ombre il existe un reflet plus ou moins doré, selon la couleur des +cheveux: dessous le sourcil, le ton se prépare un peu plus chaud, les +poils du sourcil multipliés, font le même effet que des boucles de +cheveux qui retomberaient sur un front éclairé. L'ombre en est chaude. +(Voyez les têtes de Greuze, observez bien l'habitude des cheveux du +modèle que vous peignez, cela ajoute à la ressemblance et à la vérité.) +Il faut bien observer les passages qui se verront des cheveux avec la +chair, afin de les rendre aussi vrais que possible; qu'il n'y ait jamais +de dureté, et que les cheveux se mêlent bien avec la chair, tant par le +contour que par la couleur; afin que cela n'ait point l'air perruque, ce +qui arriverait immanquablement sans ce que je viens d'expliquer.</p> + +<p>Les cheveux doivent se dessiner par masse et très peu l'emporter; le +mieux serait de les faire par glacis, la toile produisant souvent des +transparens dans l'ombre et dans le ton entier. Les clairs des cheveux +ne s'établissent que sur les parties saillantes de la tête; les boucles +des cheveux reçoivent la lumière au milieu et sont légèrement +interceptées par quelques légers échappés de cheveux qui viennent en +ôter l'uniformité. Il faut toujours que les bords des cheveux (comme +métal) participent du ton du fond, ce qui aide à faire tourner les +parties fuyantes de la tête.</p> + +<p>L'oreille est très nécessaire à bien étudier et à bien mettre à sa +place, attendu qu'elle attache le col à la tête; il faut le plus +possible la faire d'une belle forme; étudiez l'antique ou la belle +nature. On peut observer, par exemple, que généralement la nation +allemande et surtout autrichienne les ont attachées plus haut qu'elles +ne devraient l'être dans la proportion exacte, de même que +l'emmanchement de leur col est différent de celui des autres. Il est +large, gros, et prend très haut derrière l'oreille; cette nation a le +mastoïde très fort. Si l'on peint donc une Allemande, on doit conserver +ce trait caractéristique de leur nation, qui se trouve aussi dans +l'ossement large de leur front et dans leurs joues assez ordinairement +plates et étroites. Il faut le plus possible faire en entier l'oreille, +et bien étudier (quitte à mettre par-dessus des cheveux) ses cartilages. +Ce qui détermine ses formes doit être d'une couleur chaude et +transparente, excepté le trou du milieu qui est toujours vigoureux. Son +ton de chair, même dans la lumière, doit céder en général à la lumière +de la joue, qui est plus saillante. L'ombre portée de l'oreille sur le +col doit être très chaude, le jour passant au travers; la mâchoire doit +se décrire d'un ton coloré fin et par de légères demi-teintes pour +obtenir la saillie qu'elle doit avoir sur le col; si c'est une tête de +femme, les restes du bas de sa mâchoire se décrivent par des tons plus +chauds qu'à un homme, à cause des tons de la barbe, qui abasourdit les +tons naturellement chauds de la chair. Le ton du col est en général d'un +ton très fin, et cède beaucoup au ton sanguin du visage. Il est +essentiel de bien observer l'aplomb des clavicules (relativement à la +position de la tête) et leur lumière; la poitrine se colore toujours un +peu plus près vers le milieu de l'attache des clavicules; en général les +parties osseuses, telles que le coude, la rotule, le talon, l'extrémité +du doigt, ces parties, dis-je, doivent toujours être les plus fortes en +couleur.</p> + +<p>Si l'on doit peindre une gorge, éclairez-la de façon qu'elle reçoive +bien la lumière; les plus belles gorges sont celles dont la lumière +n'est point interceptée, jusqu'au bouton qui se colore peu à peu jusqu'à +l'extrémité; les demi-teintes qui font tourner le sein doivent être du +ton le plus fin et le plus frais; l'ombre qui dérive de la saillie de la +gorge doit être chaude et transparente.</p> + +<p>Il y a la même dégradation de lumière sur tous le corps que celle +ci-dessus expliquée pour la tête; si la figure est assise, la lumière +alors se rappellera très vivement sur les cuisses et dégradera jusqu'au +talon.</p> + +<br> +<h3>NOTES</h3> +<br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Pergola, dont j'ai déjà parlé, appartenait à madame Souwaloff, femme +de l'auteur de l'<i>Épître à Ninon</i>. Sa fille a épousé te comte +Diedestein, Autrichien, et frère de la belle madame Kinski.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> L'empereur actuel.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Il est fort rare que je me trompe à l'expression du regard. La +dernière fois que je vis la duchesse de Mazarin, qui se portait à +merveille et chez laquelle personne n'observait aucun changement, je dis +à mon mari: «La duchesse ne vivra pas dans un mois;» ce qui arriva comme +je l'avais prédit.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Poniatowski, que Napoléon venait de nommer maréchal de France, +quoiqu'il ne voulût d'autre titre que celui de chef des Polonais, venait +de protéger la retraite de l'armée française, n'ayant avec lui que 760 +hommes; blessé grièvement, il arriva sur les bords de l'Elster, dont par +un funeste malentendu les Français avaient coupé le pont; il s'arrête, +et l'ennemi lui criant de se rendre, il se jette dans le fleuve et +disparaît.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Celle qui est devenue depuis la princesse Radzivill.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> C'était le 16 juin 1800.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Il en avait si peu que le jour de son mariage il fut obligé de me +demander quelques ducats pour donner à l'église.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Je dois dire cependant que M. Nigris ayant le caractère doux et +l'esprit insinuant, ils ont vécu fort bien ensemble pendant quelques +années.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Ces dessins avaient été faits en Turquie, principalement à +Constantinople.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Les églises sont en si grand nombre qu'un dicton du peuple est: +Moscou avec sa quarante quarantaine d'églises.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Cette cloche n'a été dégagée de la terre qui la couvrait qu'en +cette année 1836.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Ce portrait est chez le prince Tufakin, son mari, qui l'a apporté +avec lui lorsqu'il vint en France.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Le comte Grégoire Orloff, gendre de la maréchale Soltikoff, était +un très aimable jeune homme. Je l'ai revu depuis avec bien du plaisir +lorsqu'il est veau à Paris pour consulter sur la maladie de sa femme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Ce prince Alexandre, qui est resté long-temps à Paris comme +ambassadeur russe près de Napoléon, était beau frère de la bonne et +aimable princesse Kourakin, à qui sont adressées les premières lettres +de mes souvenirs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l'époque où je +m'y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin. Plusieurs +de ces dernières n'étaient point mariées.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> L'impératrice Marie a pris l'autre à son service.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> J'ai fait à Dresde plusieurs grands bustes d'Alexandre d'après ces +pastels, mais M. de Krudner les ayant portés par mer trop frais encore, +ils ont souffert du voyage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Ces enfans, depuis, ont beaucoup changé à leur avantage. Celle qui +est maintenant impératrice de Russie a fort embelli.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Je devais plus tard copier tous ces pastels à l'huile, ce que j'ai +fait aussitôt mon arrivée à Paris.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> J'ai tenu parole, quoique Lebrun le poète m'ait fait prier souvent +de le recevoir.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Cette petite dont je parlais là est aujourd'hui madame de Rivière, +ma nièce, qui m'est si tendrement attachée, et que j'aime comme ma +fille.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Le ducat vaut douze francs, le grutz deux sols.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Pour passer le temps pendant ces six jours je raccommodai mes +vieilles chemises, et Dieu sait comme cela était cousu! aussi, à mon +arrivée à Paris, je pris une femme de chambre qui, voyant mon +raccommodage, me dit: «On voit bien que madame vient d'un pays barbare, +car ceci est cousu à la diable.» Je me mis à rire et lui répondis que +c'était mon ouvrage. La pauvre fille tout embarrassée aurait bien voulu +reprendre ses paroles; mais je la rassurai en lui avouant que je n'avais +jamais su coudre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Dans la révolution, toutes les églises étant fermées, M. Lebrun +prêta cette salle pour y dire la messe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> La comtesse de Rosambo est morte peu de temps après la +Restauration. Cette femme si parfaite sous tous les rapports est +vivement regrettée de toute sa famille et de ceux qui ont eu le bonheur +de la connaître.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Le frère de celui-ci, le vicomte de Ségur, mettait alors assez +plaisamment sur ses cartes: <i>Ségur sans cérémonies</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> On sait que <i>street</i> veut dire rue.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Depuis Georges IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Je puis témoigner de l'effet que produisit cet assassinat sur tous +les Anglais; l'horreur qu'il inspira fut générale.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> J'ai appris en France, à mon grand regret, que les dignes maîtres +de Stowe étaient morts, et que depuis le château avait brûlé ainsi que +tous les chefs-d'oeuvre qu'il renfermait. On m'a dit que, lors de cet +évènement, Stowe appartenait à M. Hope, banquier.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> On m'a assurée qu'un Anglais, ne voyant point de terme à sa +détention dans la ville de Verdun, avait pris le parti d'y faire bâtir +une maison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Potocka, +née Massalska; elle avait épousé en premières noces le prince Charles de +Ligne, qui fut tué dans les guerres de la révolution; le prince Charles +était un brave et excellent jeune homme dont la mort a été beaucoup +pleurée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> M. de Boigne, mort depuis quelques années, était né à Chambéry; il +a eu le bon esprit d'employer une grande partie de sa fortune à faire +bâtir dans sa ville natale des hôpitaux et des monumens utiles à ses +compatriotes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> J'ai peint ces effets d'après nature.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Ce portrait est à Genève chez madame Necker, tante de madame de +Staël.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Dans le courant de l'année 1808 et de l'année 1809, madame de Staël +écrivit trois petites lettres qui se rapportent à ce portrait, et qu'on +nous saura gré de donner ici; la première, datée de Coppet, le 16 +septembre 1808, est adressée à madame Lebrun: + +<p>«Je serais vraiment honteuse, Madame, d'être restée si long-temps sans +vous répondre, si je n'avais pas été si souffrante depuis quelque temps, +que tout m'était difficile. Je m'en remets à vous pour l'exposition au +salon, et je me flatte que votre talent fera pardonner ce qui manque à +l'original. Quant à la gravure, je m'en charge ici; ce serait trop +retarder le moment où je posséderai le portrait, et d'ailleurs tous nos +arrangemens sont faits à cet égard à Genève. Je vais à Vienne passer +l'hiver; si je pouvais vous y être utile, donnez-moi vos commissions; je +les ferai très exactement; il est bien juste que je vous rende un peu +dans le réel de la vie ce que vous avez fait pour moi dans l'idéal. +Daignez me rappeler au souvenir de madame Nigris, et conservez-moi +toujours, je vous prie, quelque bienveillance.»</p> + +<p>La seconde lettre, datée de Genève, le 9 janvier 1809, est adressée à +madame Nigris, la fille de madame Lebrun:</p> + +<p>«J'ai renoncé, Madame, à la gravure du portrait de madame votre mère; +c'est trop cher pour une fantaisie, et je viens d'éprouver un procès +considérable qui m'oblige à des ménagemens de fortune; mais aurez-vous +la bonté de me dire quand le portrait de Corinne me sera remis par +madame Lebrun? Mon intention était de lui envoyer mille écus en le +recevant, mais n'ayant pas de ses nouvelles, je ne sais pas du tout ce +que je dois faire. Soyez assez bonne pour vous en mêler, et me négocier, +à cet égard, ce que je désire. Une négociation qui me serait bien douce +aussi, c'est celle qui vous amènerait en Suisse cet été. Prosper dit +qu'il y viendra. M. de Maleteste ne se laisserait-il pas séduire par +cette réunion de tous ses amis? car j'ose me mettre du nombre; en le +voyant une fois, il m'a semblé que je rencontrais une ancienne +connaissance. Vous avez eu la bonté d'écrire à mon homme d'affaires, et +je lui vole le plaisir de vous répondre. Agréez, Madame, mes complimens +empressés.»</p> + +<p>La troisième lettre, datée de Coppet, le 14 juillet 1809, est adressée à +madame Lebrun:</p> + +<p>«J'ai enfin reçu votre magnifique tableau, Madame, et, sans penser à mon +portrait, j'ai admiré votre ouvrage. Il y a là tout votre talent, et je +voudrais bien que le mien pût être encouragé par votre exemple; mais +j'ai peur qu'il ne soit plus que dans les yeux que vous m'avez donnés. +Me permettez-vous de vous envoyer ce mandat payable le 1er de septembre? +Agréez, Madame, l'assurance des sentimens que je vous ai voués.»</p> + +<p>Nous avons sous les yeux une lettre de madame Lebrun à sa fille, madame +Nigris, datée de Coppet, le 12 septembre; on trouve dans cette lettre +tout ce que l'amour maternel a de plus tendre; nous nous contenterons +d'en extraire ce qui se rapporte au voyage en Suisse de madame Lebrun:</p> + +<p>«Les spectacles de la nature consolent ou distraient de bien des peines; +je viens de l'éprouver plus fortement que jamais. Tu ne peux avoir +l'idée des jouissances que j'ai ressenties dans nos courses en Suisse; +tu ne peux te figurer tous ces tableaux, tous ces points de vue, tous +ces sites si variés, si pittoresques. Que de choses j'aurai à te dire à +mon retour! Il me semble avoir vécu dix ans depuis deux mois et demi; ce +n'est pas que le temps m'ait paru long, mais toutes mes heures ont été +si intéressantes et si remplies que j'en ai pour ainsi dire fixé ou noté +les intervalles.»</p> + +<p>À la suite de cette lettre de madame Lebrun, nous trouvons un +<i>post-scriptum</i> de madame de Staël à la même adresse:</p> + +<p>«Madame votre mère, Madame, a fait de moi Corinne dans un portrait +vraiment plus poétique que mon ouvrage. Je vous prie, Madame, de trouver +bon que je vous remercie de l'intérêt que madame votre mère m'a +témoigné; c'est à vous qu'elle aime à rapporter ses succès. Si je +n'étais pas exilée, Madame, je parlerais de mon désir de vous connaître; +nos amis communs me l'ont inspiré. Dites, je vous prie, à M. de +Maleteste que je vais parler de lui et de vous avec Prosper, et que je +me flatte toujours qu'il pense à moi, bien qu'il ne me l'écrive jamais. +Adieu, Madame, je vous vois d'ici; votre portrait par madame votre mère +et par ses amis me persuade que nous nous connaissons déjà.»</p> + +<p>C'est à Paris que le portrait de madame de Staël fut achevé; madame +Beaufort d'Hautpoult, ayant vu ce bel ouvrage, improvisa les vers +suivans:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> Je la vois, je l'entends; tes pinceaux créateurs</p> +<p> Donnent l'ame et la vie et l'esprit aux couleurs;</p> +<p> Voilà ses yeux brillans d'ardentes étincelles,</p> +<p> Ces sons mélodieux, ces cordes immortelles,</p> +<p> Qui de ses chants divins accompagnent les vers,</p> +<p> Et la toile animée en parfume les airs.</p> +<p> Je ne sais qui des deux remporte la victoire:</p> +<p> L'une guide la main, l'autre fixe la gloire,</p> +<p> Et la même couronne enlace en ce tableau</p> +<p> Le front inspirateur et l'immortel pinceau.</p> +<p> Staël offrait à Lebrun un talent digne d'elle;</p> +<p> Lebrun méritait seule un si parfait modèle;</p> +<p> L'univers étonné de cet ensemble heureux</p> +<p> Sans choix tombe en silence au pied de toutes deux.</p><br> +<p class="mid">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p> +</div></div> + + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Depuis ce temps, la maison de Voltaire a été achetée par une +personne qui en a fait bâtir une plus grande; mais le nouveau +propriétaire a conservé et soigné celle du philosophe, qu'il laisse voir +aux étrangers.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Dans mon séjour en Angleterre je vis aussi un manque de respect +pour Milton. À Richemont, au milieu d'une prairie, se trouvait un arbre +où l'auteur du <i>Paradis Perdu</i> allait s'asseoir pour écrire; eh bien! +cet arbre a été coupé.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Dans le séjour prolongé que j'ai fait à Chamouni, j'ai peint toute +la ligne des montagnes entrecoupées de glaciers; j'ai peint aussi toute +la vallée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second +voyage que j'ai fait en 1809.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> La lettre de M. Raoul Rochette, sur sa course au Rigi, est si +parfaite par sa description, que l'on y voyage avec lui</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Le seul témoignage de reconnaissance que j'aie pu faire accepter à +M. et madame Konig, c'est mon portrait à l'huile que je leur ai envoyé +de Paris. M. Konig est venu à Paris montrer des tableaux de lui en +transparens; je les ai eus chez moi, et tout le monde en était +enchanté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> J'ai réfléchi que les effets de la lune auraient détruit celui des +feux qui ressortissait avec vigueur sur le haut des montagnes où ils +étaient placés.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Cette tour est la ruine du château d'Unspunnen, que possédait +Berthold, fondateur de Berne. C'est en mémoire de lui que se donne cette +fête patriotique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Après la fête, madame de Staël alla se promener avec le duc de +Montmorency; moi, je m'établis sur la prairie pour peindre le site et +les masses de groupes. Le comte de Grammont tenait ma boîte au pastel. +L'aspect de cette fête est peint à l'huile; M. le prince de Talleyrand +possède ce tableau. + +<p>Dans le récit de mes deux voyages en Suisse, je n'ai pu indiquer d'une +manière complète les paysages que j'ai dessinés d'après nature; j'ai +fait environ deux cents paysages au pastel.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Je n'en fus pas quitte pour cette fois. Au retour des étrangers en +1815, il revint des Anglais à Louveciennes; ils me prirent, entre autres +choses, un superbe coffre de lacque, que j'ai beaucoup regretté, parce +qu'il m'avait été donné à Pétersbourg par mon ancien ami le comte +Strogonoff.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> C'est M. Daguet que le Roi chargea de distribuer ses bienfaits aux +pauvres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Ducis, avant la révolution, avait occupé un emploi dans la maison +de Monsieur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> La <i>Sibylle</i> n'a point été vendue à Rosny avec les autres tableaux +de la duchesse de Berri, parce que, faisant partie de l'héritage du duc, +elle appartient à son fils.</blockquote> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth +Vigée-Lebrun (3/3), by Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIGÉE-LEBRUN *** + +***** This file should be named 23158-h.htm or 23158-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/1/5/23158/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier, Rénald Lévesque +(HTML version) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/23158-h/images/001.png b/23158-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6fd0a6e --- /dev/null +++ b/23158-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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