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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Femme Abbé + +Author: Sylvain Maréchal + +Release Date: October 20, 2007 [EBook #23098] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Christine P. +Travers and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + + + + +Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + + + + + LA FEMME ABBÉ, + + + ouvrage + + + DE SYLVAIN MARÉCHAL. + + + + + À PARIS, + Chez LEDOUX, Libraire, rue Haute-feuille, + No. 31. + + 9. 1801. + + + + +DEUX MOTS DE PRÉFACE. + + +Cette _Correspondance_ écrite bien avant 1789, ne renferme rien de +surnaturel, ni de contre nature. Le lecteur, quel qu'il soit, en +fermant ce livre, ne sentira point son âme flétrie, ou péniblement +affectée; il en sera quitte, peut-être, pour quelques douces larmes. + + + + +LA FEMME ABBÉ. + + + + +LETTRE PREMIÈRE. + +AGATHE À ZOÉ. + + + De Paris... + +Ma bonne Zoé! je ne pourrai me rendre demain à ton agréable +invitation. Je suis d'une cérémonie, d'une fête. Devine de quelle +espèce. Un bal? non. Un repas d'accords? non. Un mariage? point du +tout: je te fais languir, toi qui es si vive, si curieuse, et si +attachée à tout ce qui me touche. Eh bien! je suis invitée à une +première messe. Du moins, je ne puis me dispenser d'y accompagner ma +bonne maman. Comme elle veut à peu près tout ce que je veux, tu le +sais, je dois faire aussi quelquefois les volontés de celle qui me +tient lieu de mère. Je te dirai après demain, si je me suis bien +ennuyée. Plus heureuse que moi, tu respires hors de ce vilain Paris +les premières haleines du printemps. Adieu, Zoé. + + + + +II. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Oh! ma toute bonne amie! que j'ai de choses à te dire! j'en ai tant +que je ne sais trop par où commencer. Écoute, ou plutôt lis-moi avec +autant de patience que j'ai de plaisir à te faire cette lettre. + +D'abord, il nous fallut aller chercher cette première messe à l'autre +extrémité de Paris qui est si grand. Il y avait beaucoup de monde à +cette fête religieuse, surtout bien des femmes, et de toute parure. +L'église était pleine. Ce concours peu ordinaire me donnait à penser. +Je suis un peu entichée de ce dont je te faisais un petit reproche. +Nous sommes toutes curieuses. Je m'informai à plusieurs personnes de +mon âge, de la cause de l'empressement qu'on paraissait manifester +plus que de coutume pour le héros d'une solennité pareille. Une jeune +blonde me dit à l'oreille: «L'ecclésiastique dont vous allez +entendre la première messe, est une victime de l'amour. Il aimait +éperdument une jeune personne, et s'en croyait payé de retour. Le +malheureux avait affaire à une coquette indigne de lui; car on le dit +fort bien, et de plus très-sensible, comme le prouve l'acte de +désespoir dont nous allons être les témoins.» + +Ce peu de mots m'intéressa beaucoup. Je m'avançai le plus possible +vers l'autel, pour contempler la victime, et ne rien perdre du +sacrifice. Je me trouvai au second rang des femmes qui bordaient le +sanctuaire. Enfin, le cortège sortit de la sacristie, au bruit des +orgues touchées par Miroir; car on mit beaucoup d'appareil à cette +fête, et ce fut une messe haute que célébra le nouveau prêtre. Il +arrive. Je le vois passer lentement, pour parvenir aux premières +marches de l'autel. Ma chère Zoé! est-ce prévention? on dit que les +femmes n'en sont que trop susceptibles; mais jamais je ne vis, je crus +du moins n'avoir jamais vu une figure plus intéressante que celle de +ce jeune lévite. Il a de plus une taille avantageuse et bien prise, +autant qu'il m'a paru sous ses ornemens sacerdotaux. Il baissait les +yeux, comme semble l'exiger le ministère qu'il remplissait. Il ne +marchait point d'un pas sûr; et ce fut bien à propos qu'il fit une +génuflexion sur le premier degré de l'autel. Il avait besoin de +rencontrer un appui à ses jambes vacillantes. L'air d'abattement qui +caractérisait toute sa personne fut remarqué de tous les assistans, +et inspira le plus vif intérêt. + +La messe haute commença. Au premier _Dominus vobiscum_ qu'il fut +obligé de prononcer, en se retournant devant nous tous, il se passa +une scène fort étrange. Il leva un instant les yeux, et les referma +presque aussitôt, en paraissant perdre connaissance. Les autres +prêtres qui l'assistaient se rapprochèrent de lui pour le soutenir; +l'un d'eux vint de mon côté pour demander un flacon. De toutes les +femmes, je fus la plus habile à offrir le mien. On le fit respirer au +jeune lévite qui reprit ses sens; mais une petite rumeur se faisait +entendre du côté opposé à celui où nous étions. Plusieurs personnes se +levèrent; l'une d'elles sortit, à la prière de ses voisines. La cause +de ce mouvement ne tarda pas à être sue. J'appris que cette femme +coquette, qui avait inspiré une funeste passion au trop sensible +Saint-Almont, (c'est ainsi qu'on appelle le nouveau prêtre) était +venue insulter au malheur, et jouir de son triomphe. Les yeux de +Saint-Almont avaient reconnu cette femme; et cette rencontre +inattendue produisit la crise que je viens de te décrire en peu de +mots. Ma chère Zoé, souffre que je termine ici ma lettre. Mes doigts +tremblans se refusent à t'en écrire pour cette fois davantage. + + + + +III. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Je ne t'ai point achevé mon récit. Saint-Almont poursuivit sa messe +avec assez de courage. Vers le milieu, un de ses collègues lui adressa +une espèce de sermon que je trouvai trop court, quoiqu'il dura plus de +la demi-heure; ce qui me donna tout loisir d'examiner Saint-Almont, +assis dans un fauteuil, au-dessus de moi, sur le bord du sanctuaire. +Il parut donner toute son attention au discours, qui roulait sur les +ressources de la religion. «La religion, disait l'orateur sacré, et +surtout le sacerdoce, est un asile contre les passions, et un port +dans le naufrage. Que de honteuses faiblesses elle a su prévenir ou +réparer! De toutes les sortes de philosophie, la religion est encore +la plus puissante... etc.» Saint-Almont écoutait en fermant les yeux; +de fréquens soupirs sortaient péniblement de ses lèvres. De temps en +temps, il portait ses deux mains à son front. + +Cet infortuné paraît avoir à peine atteint l'âge requis pour la +prêtrise. J'aurais bien désiré voir et connaître la femme, auteur de +son désespoir; mais je parvins, après l'office, à dire quelques mots à +un ami intime de Saint-Almont. J'allai à lui, dans une pièce voisine +de la sacristie; il était presque aussi abattu que son ami. Il me dit: +«Saint-Almont eût fait un bon citoyen; il sera bon prêtre: quelque +soit son état, il en saura remplir les devoirs en honnête homme.» + +Je hasardai ce peu de paroles: «Mais il semble plutôt résigné à la +profession qu'il embrasse, que bien convaincu qu'elle lui convient. Le +ministère auquel il se voue, est-il bien de son choix?» + +Il me fut répliqué: «L'honnête homme est fidèle à ses engagemens, de +quelque nature qu'il les ait pris. Je réponds de mon ami.» + +La plupart des assistans comptaient bien retrouver Saint-Almont, pour +le féliciter comme c'est l'usage; mais il se déroba à nos +empressemens, et je me retirai, toute rêveuse, avec ma grand'maman, +qui me dit en route: «Ce jeune homme m'a édifiée; qu'en +penses-tu?--Beaucoup de bien. Il donne de lui l'opinion la plus +avantageuse.» + +Rentrée chez nous, son image me suivit dans tous les recoins de la +maison. Je descendis dans notre petit jardin; je n'y vis point les +fleurs naissantes que le printemps, les autres années, ne faisait +point éclore en vain pour moi. L'aventure de Saint-Almont m'occupait +tout entière. Je redoutai l'approche de la nuit, et ce n'était pas +sans fondement. Te le dirai-je, ma bonne Zoé! je ne pus fermer l'oeil. +Henri IV disait: _Paris vaut bien une messe_. Zoé va peut-être me +répondre: «Voilà bien du bruit pour une messe!» + +Adieu, ma toute bonne, ne me gronde point, ou attends pour cela que +j'aille te voir sous ton joli berceau de lilas. Je t'en dirai +peut-être encore davantage; mais n'en sonne mot à ton mari, il se +moquerait de moi, et j'aime encore mieux être grondée que raillée. +Adieu. + + + + +IV. + +BILLET DE ZOÉ. + + +Ne manque pas de venir dans trois jours; je réserve pour ce moment ma +réponse à ta dernière lettre. Ne manque pas, et arrange-toi pour +passer une quinzaine au sein de l'amitié. + + + + +V. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Pardonne-le moi, mon amie; mais je ne puis t'aller voir de sitôt. La +santé de ma grand'maman est un peu altérée, et la mienne n'est pas des +plus parfaites. Ainsi remettons la partie; mais je ne puis différer à +t'écrire, au risque, non pas de te déplaire, mais de m'exposer à +quelques petits reproches de ta part; mais je n'aime point à passer +pour meilleure que je ne suis en effet. La bonne nature, en me +donnant l'existence, n'a pas voulu faire de moi une prude ni une +dévote, quoique depuis cette fatale grand'messe, je n'aie pas manqué +d'en entendre une chaque jour. + +Je te vois d'ici rire sous cape. Eh bien! me voilà! que veux-tu? Mais, +écoute, il était bien naturel de désirer savoir des nouvelles de +Saint-Almont depuis son nouvel état. Ma bonne maman m'avait instruite +qu'il se bornait à être prêtre habitué dans la même paroisse où je +l'avais vu débuter; en conséquence je dis à ma seconde mère: +«Permettez-moi d'aller entendre sa seconde messe; je suis curieuse +d'apprendre s'il est un peu revenu de cette révolution qu'il éprouva +en montant pour la première fois à l'autel.» Ma bonne maman me +répondit: «Va, mon enfant, suis ton bon naturel; tu es née sensible: +quoiqu'on en dise, c'est être né heureusement.» + +J'allai donc le lendemain de la première messe, en entendre une +seconde. Saint-Almont me sembla remis de son émotion de la veille. Il +s'acquitta avec dignité de son ministère. C'est aux _Dominus vobiscum_ +que je l'attendais pour lire sur sa physionomie. J'y remarquai une +grande sensibilité, et un fond de chagrin que le temps aura, je pense, +beaucoup de peine à dissiper. + +Ô ma chère Zoé! il faut que je compte beaucoup sur ton indulgence +pour t'ajouter ce que tu vas lire. + +Croirais-tu que je désirai être homme, pour avoir le droit de _servir +la messe_ à Saint-Almont? J'enviai au jeune enfant de choeur qui +l'assistait, le plaisir que je supposais à cet enfant, en versant +quelques gouttes d'eau sur les doigts de Saint-Almont, en portant à +ses lèvres l'extrémité de la chasuble de Saint-Almont. Qu'il est +heureux, me disais-je! + +Zoé! tu penses peut-être que je rougis, en te transmettant ces +détails. Eh bien! non. Ce que j'éprouve est sans doute une folie d'une +espèce nouvelle; mais du moins, ce n'est pas une faute. Si mon esprit +est délirant, mon coeur moins calme n'en est pas moins pur, moins +digne de toi. + +Pour ne te rien cacher, sache que tous les jours, sans y manquer une +seule fois, je vais entendre la messe de Saint-Almont, qui se dit à +onze heures. + + + + +VI. + +ZOÉ À AGATHE. + + +Agathe! vous m'êtes et me serez toujours chère; mais vous n'êtes plus +sage. Comment un clin d'oeil a-t-il pu vous changer à ce point? Agathe +éprise d'un prêtre! Où prétends-tu aller? quel est ton but? Fille +aimable et sensible, où vas-tu placer tes premières affections? +L'infortune a des droits sur nous. Il est beau, il est louable, il est +tout naturel de verser une larme sur le malheur de ses semblables; +mais un homme qui vient d'élever un mur d'éternelle séparation entre +lui et les femmes, parce qu'il a été le jouet de l'une d'elles, +peut-il devenir un objet d'attachement? Mais je me trompe, mon Agathe +a voulu s'amuser un moment, et son esprit me tranquillise sur son +coeur. C'est un roman que tu m'as fait: n'est-ce pas? Agathe va venir +voir sa Zoé, restera avec elle plusieurs jours; elle continuera d'être +les délices de la société. Si l'amitié me donne quelques droits sur +Agathe, j'en profiterai pour te guérir de cette surprise faite à tes +sens, et tu attendras paisiblement l'heure marquée par le destin, où +tu dois rencontrer l'homme qui te convient, et avec lequel tu puisses +t'unir, à mon exemple. Viens, mon Agathe, c'est assez te faire +illusion: prends-y garde, l'imagination quelquefois est perfide. +L'amitié vraie qui m'unit à toi ne l'est point. Prends de ses +conseils. Viens, et laisse-toi un moment conduire par la main de ta +Zoé. + +Tu penses bien que je n'ai point communiqué tes dernières lettres à +mon mari. Viens nous voir, ou j'irai te chercher. + + + + +VII. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Ta lettre est sévère, mais j'en reconnais toute la justice. Le +sentiment qui l'a dictée serait bien capable de me guérir, si ma +maladie n'était point incurable. Oui! la foudre n'est pas plus prompte +que ce qui vient de se passer dans mon coeur, et il en est d'autant +plus blessé qu'il s'y attendait moins. Tu as recours aux lois de la +raison; mais que peut la raison contre le premier élan de la +sympathie? Va! la sympathie n'est point une chimère; tu l'éprouves +toi-même tous les jours dans ton heureux ménage. C'est elle qui t'unit +à l'époux que tu aimes. Moins heureuse que toi, les circonstances me +font rencontrer l'objet qu'il me faut dans un homme qui ne peut être à +moi. Ne me blâme point; contente-toi de me plaindre, et permets-moi de +te confier tout ce qui m'arrive. Est-on le maître de sa destinée? Mais +si tu ne te rebutes point, si tu ne me désavoues point pour ton amie, +je sens que je ne puis être tout à fait malheureuse. + +Sans doute j'aime; en vain je voudrais me le dissimuler. Mais si j'en +fais l'aveu à d'autres qu'à moi, ce ne sera jamais qu'à mon amie. Je +me respecterai en elle; je la respecterai en moi: et le sentiment qui +nous lie me préservera des fautes, s'il ne me préserve pas des +chagrins inséparables d'une passion avouée par la nature, mais +contrariée par les convenances sociales. + +Ne me parle donc pas d'aller vers toi; ne viens pas non plus me +chercher. Laisse-moi à mes illusions; elles sont telles qu'en voulant +les détruire, on leur ferait prendre un caractère sinistre. Imite la +bonne nature; sois indulgente comme elle. + +Saint-Almont, pour se distraire sans doute de cette flamme sourde qui +le mine, se livre tout entier aux devoirs de son état. Il sait +apparemment que l'occupation est l'un des plus puissans remèdes contre +l'amour, comme l'oisiveté en est le plus actif poison. Je vois son +plan de conduite; il est sage, et me donne la plus haute idée de son +jugement. Toutes ses journées sont sans lacune; la chaire et le +confessionnal servent tour à tour de théâtre à son zèle apostolique. +Il a fait le prône dimanche dernier; je n'ai eu garde d'y manquer. +J'ai chargé une femme qui se tient au portail de l'église de +m'avertir. Cette bonne femme me croit une sainte. «Si jeune, être déjà +si pieuse!» dit-elle. + +Ma chère Zoé! si tu savais comme il prêche avec grâce, avec onction! +Le sujet de son premier discours était l'amour du prochain. Ma bonne +maman, qui voulut l'entendre d'après le récit que je lui en fis, et +qui se connaît en sermons, m'a dit en me serrant la main: «Ma chère +fille! j'ai suivi bien des prédicateurs, en ma vie; pas un d'eux ne +m'a fait autant de plaisir.» + +Ma grand'maman n'a jamais rencontré si juste. Saint-Almont persuade, +rien qu'à le voir; il ne crie point; il ne gesticule pas comme un +forcené: c'est le coeur qui parle au coeur. + +Une chose qui va t'étonner, c'est qu'il a osé traiter de l'amour, et +même en faire l'éloge; mais c'est qu'il voit cette passion comme l'un +des plus beaux, des plus sublimes sentimens de la nature. «L'amour, +a-t-il dit dans un endroit de son prône, l'amour dans une âme +vertueuse est une vertu de plus. Heureux ceux, a-t-il ajouté, heureux +ceux qui s'aiment avec innocence!» Que Saint-Almont était beau en +prononçant cette exclamation, qui fut suivie d'un long soupir! + +Je m'étais placée devant lui, derrière une colonne; ses yeux en ce +moment rayonnaient, étincelaient; une rougeur aimable colorait son +visage. Toute sa physionomie était angélique. + +Ma chère Zoé! je te le dis naïvement, quel dommage que cet homme n'ait +pas rencontré la femme qui lui convenait! qu'elle est vile à mes +yeux, celle qui n'a pas senti tout le prix d'un tel homme! Une larme +coule de mes yeux, en te faisant part de cette réflexion amère et +inutile. J'en veux aussi à Saint-Almont. Pourquoi, s'étant mal adressé +une première fois, se rebute-t-il tout de suite? N'y avait-il donc +qu'une femme au monde? Tout le mal qu'on voit sur la terre ne vient +peut-être que de ce que peu de gens sont à leur place. Adieu, Zoé; je +n'ai pas le courage de t'en écrire plus long. Le noir chagrin s'empare +de moi. Que n'es-tu à Paris! indulgente amie, tu me sauverais de +moi-même. Adieu, encore une fois. + + + + +VIII. + +ZOÉ À AGATHE. + + +Ma pauvre Agathe! ta dernière lettre me fait de la peine. Il semble +que tu te plaises à creuser le précipice sous tes pas. Tâche de +t'interroger dans le calme de la raison, et de te voir de sang-froid. +Chaque jour ajoute à ton délire. Tu ne prévois pas les maux que tu te +prépares. Imite plutôt celui-là même qui est la cause innocente de ton +égarement d'esprit. Vois, et tu en conviens toi-même, vois avec +quelle prudence il s'éloigne de tous les objets capables de le +rappeler à sa malheureuse passion. Je t'en conjure, ne te flatte pas; +c'est précisément la pureté de ta flamme qui en augmente la chaleur. +Je craindrais beaucoup moins pour ton repos, si tu avais choisi un +sujet indigne de toi; ce ne serait que l'erreur d'un moment. Crains +d'en avoir pour toute la vie. Ne badine pas avec les passions. D'abord +nos jouets, elles finissent par devenir nos tyrans. Une seule +réflexion pourrait suffire pour te rappeler à ta tranquillité +première. Si quelqu'un me demandait: Que faites-vous de votre amie? +que fait Agathe? Dis, mon Agathe, qu'aurais-je à répondre? Il me +faudrait donc, pour être vraie, dire: «Mon amie est devenue amoureuse +d'un prêtre.» + +Cela seul devrait te faire ouvrir les yeux. Un prêtre n'est plus un +homme pour une femme. Pense à cela; ne reste point à Paris; accours +dans mes bras: c'est là ta place. Donne-moi ta personne en garde; je +t'en rendrai fidèle compte. Tu es mon trésor: que j'en sois la +dépositaire! Mon mari me demande toujours quand nous te verrons, et je +suis obligée de mentir toujours en lui disant: «La bonne maman est +malade.» Ah! c'est bien plutôt ma pauvre Agathe qui l'est, et qui +l'est si fort, qu'elle ne veut pas guérir. Adieu, mauvais sujet. Que +de chagrins je prévois pour toutes deux! + + + + +IX. + +AGATHE À ZOÉ. + + +J'ai lu trois fois ta lettre, sage Zoé; je me suis interrogée de +suite, et mon coeur a répondu qu'il sera toujours digne du tien. Je +puis être un jour très-malheureuse, mais jamais capable de faire honte +à Zoé. J'en ai prononcé le voeu; je le répète tous les matins en me +levant, et le soir je m'endors avec la douce confiance que je n'ai +point faussé mon serment. + +Cette déclaration faite, il faut que tu aies la complaisance de lire +le reste de ma lettre. Tu seras toujours ma confidente discrète, mais +jamais ma complice, parce que jamais je n'aurai de faute grave à me +reprocher. Entends-tu bien, Zoé? + +Ma bonne vieille vint me dire hier matin: «M. l'abbé de Saint-Almont +tiendra confessionnal cette après-dînée jusqu'au soir. Tous ces jours +gras, il les consacre à son ministère. Oh! il aura bien des +pénitentes; car on l'estime déjà beaucoup. Venez donc tantôt.» + +Le récit de la vieille excita en moi un sentiment qui m'était inconnu +jusqu'alors. _Il aura bien des pénitentes!_ Je répétai ces paroles +avec l'accent de la jalousie. Oui, j'irai tantôt; je veux savoir s'il +est des femmes capables de l'aimer avec autant de désintéressement que +moi. + +Je me trouvai donc aux environs du confessionnal, bien avant que +Saint-Almont n'y entrât. Ce qui me rassura un peu, c'est que je ne vis +que quelques femmes âgées et de très-jeunes-gens. Il ne se fit pas +attendre long-temps. Il vint en surplis fort propre. Je ne m'éloignai +pas. Il entendit plusieurs vieilles pénitentes avec beaucoup de +patience. Une d'elles en se retirant me dit: «Ma jeune demoiselle, ce +confesseur est un ange pour la douceur et la sagesse des conseils. +N'en prenez point d'autres; vous en serez contente. J'en suis +enchantée; je lui enverrai mes deux filles qui sont de votre âge.» + +J'avais le désir le plus violent de me présenter à mon tour, et de me +faire entendre en confession à celui de tous les hommes qui +m'inspirait le plus de confiance. Je ne sais ce qui me retint. +L'importance et la singularité de cette démarche s'offrirent à ma +pensée. D'ailleurs, je m'étais promis de ne rien oser, sans avoir +consulté mon amie. Bonne et sage Zoé! conseille-moi donc. Me +permets-tu cette nouvelle imprudence? car tu vas sans doute qualifier +ainsi le dessein que je brûle d'exécuter. Quel mal pourras-tu trouver +dans cet acte interdit aux profanes, je le sais, mais il ne peut en +résulter d'inconvénient grave; tout au plus, une estime mieux sentie +encore pour Saint-Almont. Zoé, parle: tu es mon oracle. + + + + +X. + +ZOÉ À AGATHE. + + +Agathe, tu me consultes, peut-être avec la ferme résolution de ne +point exécuter mes ordonnances. N'importe; j'aurai rempli mon devoir, +en te traçant les tiens. N'entre point dans le confessionnal de +Saint-Almont; n'ajoute point ce nouveau tort aux autres. Qu'irais-tu +lui dire? Que tu l'aimes? Oui! tu brûles de lui faire cet aveu, sous +le voile sacré de la confession. C'est une déclaration d'amour que tu +hasarderas, fille imprudente! J'aime à croire à l'honnêteté de +Saint-Almont; et je me repose même sur la tienne, s'il était homme à +vouloir profiter de ta faiblesse. Mais où tout cela te mènera-t-il? Je +pense que le rôle qu'il me convient de jouer dans cette affaire, est +celui de spectatrice, de confidente tout au plus, en te renvoyant à +toi-même, en en appelant à ton propre coeur, si les choses deviennent +plus sérieuses. Agathe, fais donc ce que tu voudras. + + + + +XI. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Tu me regardes apparemment comme une malade désespérée: tu +m'abandonnes à moi-même. Je te prends à tes propres paroles, et +j'espère que nous n'aurons pas à nous en repentir. Voici donc ce que +j'ai cru pouvoir me permettre. + +Hier, je me suis présentée au confessionnal de Saint-Almont. Il y +avait foule. J'ai laissé passer les plus pressées, afin de me ménager +un entretien plus long; et le voici. Ma mémoire exacte et fidèle en +conservera toute ma vie les expressions; je te fais grâce des +préliminaires, et des formules consacrées. + +AGATHE + +Mon père, la confiance que vous avez déjà su inspirer à plusieurs +mères de famille, m'amène à vous. Je suis une orpheline de dix-neuf +ans, que la mère de mon père défunt veut bien accueillir; elle veille +sur le printemps de ma vie. Je soulage autant qu'il est en moi l'hiver +de son âge. + +SAINT-ALMONT. + +Que désirez-vous de mon ministère? + +AGATHE. + +Comment oserais-je... + +SAINT-ALMONT. + +Ma fille! vous êtes dans la saison des passions. En éprouveriez-vous +une malheureuse? Vous ne seriez pas la seule exposée aux orages du +coeur. C'est un tribut qu'il faut payer tôt ou tard. + +AGATHE. + +Je commence à l'éprouver. + +SAINT-ALMONT. + +Aimeriez-vous? + +AGATHE. + +Hélas! + +SAINT-ALMONT. + +Pour la première fois? + +AGATHE. + +Oui, et pour la dernière; car on n'aime pas deux fois, m'a-t-on dit. + +SAINT-ALMONT. + +Aimer n'est pas toujours une faiblesse coupable; mais trop souvent +c'est la cause innocente de bien des peines. + +AGATHE. + +C'est ce que je crains. + +SAINT-ALMONT. + +Éprouveriez-vous quelques obstacles? + +AGATHE. + +Permettez-moi de vous ouvrir mon âme tout entière. + +SAINT-ALMONT. + +Dites. + +AGATHE. + +La situation où je me trouve n'est pas ordinaire. + +SAINT-ALMONT. + +Parlez, et disposez de moi, si vous pensez que je puisse contribuer en +quelque chose à votre tranquillité. + +AGATHE. + +Sachez donc... + +SAINT-ALMONT. + +Votre voix est tremblante. Rassurez-vous. + +AGATHE. + +Apprenez donc que celui que j'aime est d'une profession à ne pouvoir +me payer de retour, quand bien même il saurait qu'il est aimé de moi. + +SAINT-ALMONT. + +Vous me surprenez. Je n'imagine pas.... + +AGATHE. + +Eh bien! sachez donc que l'homme qui a trouvé, sans le chercher, le +chemin de mon coeur, et qui l'ignore, est un prêtre comme vous. + +SAINT-ALMONT. + +Un prêtre! + +AGATHE. + +Oui! un prêtre tel que vous. + +SAINT-ALMONT. + +Comment se fait-il? + +AGATHE. + +Ses malheurs m'ont d'abord intéressée; et de la pitié à l'amour, il +n'y qu'un pas. + +SAINT-ALMONT. + +Et il ne se doute point du penchant funeste qu'il vous a inspiré? + +AGATHE. + +Nullement. + +SAINT-ALMONT. + +Il ne vous a jamais parlé? + +AGATHE. + +Jamais. Je ne sais pas même s'il m'a vue; du moins il ne m'a point +remarquée. Ses malheurs et ses vertus m'ont entraînée vers lui. Quand +on aime, on ne calcule point. Vous le savez peut-être aussi bien que +moi? + +(Saint-Almont ne me répondit pas; mais il laissa échapper un soupir.) + +Vous voyez, mon père, combien j'ai besoin de vos bons avis. +Connaissez-vous un remède à cette funeste passion? + +SAINT-ALMONT. + +Saviez-vous l'état de celui qui vous l'a inspirée? + +AGATHE. + +Oui. + +SAINT-ALMONT. + +Il habite Paris en ce moment encore? + +AGATHE. + +Oui. + +SAINT-ALMONT. + +Mais sans doute que vous ne cherchez point à le voir? + +AGATHE. + +Au contraire, je l'ai vu tous les jours sans m'en défendre. + +SAINT-ALMONT. + +Ce n'est pas ainsi que vous guérirez. + +AGATHE. + +Je le sais. + +SAINT-ALMONT. + +Fuyez, non pas le danger; il n'y en a point à craindre: mais redoutez +de longs chagrins. + +AGATHE. + +Je n'en ai pas le courage. + +SAINT-ALMONT. + +La raison.... + +AGATHE. + +Le coeur.... Mettez-vous à ma place. + +SAINT-ALMONT. + +Je n'ai que des conseils à vous donner. + +AGATHE. + +Que me conseillez-vous? + +SAINT-ALMONT. + +Mais, de votre côté, il faut des sacrifices. + +AGATHE. + +De quelle nature? + +SAINT-ALMONT. + +D'abord, renoncer à le voir. + +AGATHE. + +Je n'ose vous le promettre. Quel mal fais-je, en le voyant, tant que +je ne lui parlerai point? + +SAINT-ALMONT. + +Mais que prétendez-vous, en continuant à le voir? + +AGATHE. + +Je ne prétends qu'au plaisir, certes! fort innocent de l'aimer sans le +lui dire; car je mourrai avant qu'il ait mon secret. + +SAINT-ALMONT. + +Vous n'êtes point la seule victime d'un pareil penchant; d'autres +aussi ont aimé d'abord comme vous, et ensuite ont montré plus de +courage que vous. Tâchez de les imiter. + +AGATHE. + +Cela est au-dessus de mes forces. + +SAINT-ALMONT. + +J'en connais qui ont su élever un mur d'éternelle séparation entre eux +et l'objet de leur affection. + +AGATHE. + +Je les en félicite; mais je ne me sens pas assez de caractère. + +SAINT-ALMONT. + +Ni moi assez de lumières pour vous guider. Adressez-vous à des +prêtres plus exercés dans le saint ministère où je suis encore novice. + +AGATHE. + +Vous me refusez des secours? + +SAINT-ALMONT. + +C'est que ceux que j'ai à vous donner sont insuffisans. Que +voulez-vous de moi? + +AGATHE. + +Des consolations du moins. + +SAINT-ALMONT. + +Quittons-nous, puisque je ne puis parvenir à vous calmer. + +AGATHE. + +J'attendais davantage. + +SAINT-ALMONT. + +Comptez sur mes prières, et souffrez que..... J'éprouve un malêtre.... + +AGATHE. + +Me permettez-vous de revenir dans quelques jours vous consulter?.... + +SAINT-ALMONT. + +Il n'est pas nécessaire. Votre guérison est en votre pouvoir plus +qu'au mien.... + +AGATHE. + +Vous m'abandonnez.... + +SAINT-ALMONT. + +Présentez-vous au grand-pénitencier. + +AGATHE. + +Suis-je donc une si grande criminelle? + +SAINT-ALMONT. + +Vous n'êtes qu'à plaindre, et vous n'êtes pas seule dans ce précipice. +Je vous adresse à un vieillard plein de vertu et d'expérience. Allez. + +AGATHE. + +Vous ne voulez plus me recevoir? + +SAINT-ALMONT. + +Si vous saviez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir répondre à votre +confiance; mais elle sera mieux placée où je vous envoie. Que le ciel +vous donne sa grâce! + + +Je voulus insister; mais Saint-Almont ferma la petite grille à travers +laquelle nous eûmes cette conférence; et se retournant du côté opposé, +donna audience à d'autres personnes moins embarrassantes pour lui, et +moins embarrassées que moi. + +Il fallut donc me retirer. Il faisait nuit noire. Une circonstance me +consola du peu de succès de cette démarche singulière, et bizarre, si +tu veux, ma bonne Zoé. C'est que Saint-Almont ne put voir mon visage; +par conséquent, je concevais l'espoir d'une autre entrevue avec lui. +Dans ce dessein, j'avais pris aussi la précaution de déguiser ma voix. + +À la lecture de cette lettre contenant l'extrait de ce qui s'est passé +au confessionnal de Saint-Almont, tu vas me répéter: «Eh bien! quel +est ton but, Agathe? Si tu aimes véritablement, modèle-toi sur l'objet +de ton amour. Sois aussi sage, aussi réservée que lui.» Et moi, je te +répondrai que plus je connais Saint-Almont, plus je trouve de raisons +pour l'aimer davantage; et assurément, tant que les choses n'iront pas +plus loin, on n'a pas le plus petit reproche à me faire. + +Mais tu vas te récrier de nouveau à un autre projet qui me roule dans +la tête! Tu me la croiras tout à fait tournée, et tu auras tort encore +une fois. Sache donc, sans autre circonlocution, que je suis résolue à +prendre l'habit d'homme, afin de voir plus souvent et plus à mon aise +Saint-Almont. Sans lui en dire le motif, j'ai déjà fait part de ce +dessein à ma bonne maman. Elle n'a pas eu le courage de me contredire; +ainsi donc, au reçu de ta réponse à cette missive, je passe à +l'exécution. Ton Agathe quitte les habits de son sexe, sans en +abandonner les vertus pudiques. Je te le répète, j'ai à coeur de me +conserver digne de ton amitié et de ma propre estime. Adieu; je +t'embrasse, et te charge de faire ma paix avec ton mari, s'il était +d'humeur à me gronder. Adieu, ma toute bonne. + + + + +XII. + +ZOÉ À SA PAUVRE AGATHE. + + +Ma pauvre et toujours chère Agathe! es-tu folle? Quoi! tout de bon! tu +veux renoncer à ton sexe: il ne te manquait plus que ce nouvel +incident. Mais, dis-moi, as-tu bien réfléchi sur les conséquences de +ce que tu te permets avec une légèreté qui me passe? Reviens à toi; +reste toujours mon Agathe. Sois toujours cette fille aimable et +spirituelle, intéressante et gaie. De grâce! reviens sur tes pas, et +crains de te perdre. Vois le chemin que tu as déjà parcouru en si peu +de temps; du moins, avant tout, viens nous voir un seul jour. Si tu +nous refuses cette fois, tu nous fâcheras plus que tu ne penses. Donne +au moins à l'amitié les intervalles lucides que l'amour te laisse. +Profites-en. Sois encore notre amie. Zoé méritait peut-être le +sacrifice de quelques heures de ton temps. Plus de Zoé pour Agathe, si +tu persistes à ne plus me voir! + + + + +XIII. + +AGATHE À SA ZOÉ. + + +Ta lettre ne m'est parvenue cette fois que deux jours après celui +marqué par sa date. Je n'ai pu endurer ce retard, et attendre de tes +nouvelles pour exécuter ce que j'ai à t'annoncer. Hier matin, j'ai +paru en habits d'homme devant ma grand'maman, à l'heure du déjeûner. +Elle ne m'a point reconnue d'abord; mais je me jetai dans ses bras, +en lui disant: «Quoi! vous méconnaissez votre bonne petite fille +Agathe?» Au son de ma voix, des larmes de plaisir coulèrent de ses +yeux; elle me dit: «Tu es une espiègle. Je t'aimais déjà beaucoup; +avais-je besoin de ce joli déguisement pour t'aimer encore davantage? +Que cet habit te sied! il te donne un air mutin dont je raffole.» + +«Ma bonne petite maman, puisque je ne vous déplais pas sous ce +vêtement, souffrirez-vous que je le porte souvent? Je n'en serai que +plus disposée à vous servir; ce costume, plus commode que l'autre, me +mettra à même de vous être encore plus utile que par le passé. Je vais +dès aujourd'hui essayer de sortir avec ces habits, et de faire une +longue course. J'irai, jusque dans le quartier de la première messe ou +vous m'avez conduite il y a déjà plusieurs mois.» + +«Va, mon enfant, me dit ma grand'maman, et prends bien garde aux +accidens: je serais inconsolable.» + +Je me rendis donc de suite, avec la vitesse de l'oiseau, jusqu'à +l'église desservie par Saint-Almont, et j'arrivai précisément au +moment qu'il sortait de la sacristie pour monter à l'autel. Je +m'offris à lui servir la messe. L'enfant de choeur ne demandait pas +mieux. Il fallait me voir marcher devant Saint-Almont! Je cachai le +mieux que je pus, sous un air de componction, le contentement que je +ressentais. + +Arrivée à la chapelle, je m'acquittai de mon devoir avec assez +d'intelligence. J'avais eu le soin depuis quelques jours d'étudier la +manière de servir un prêtre à l'autel. + +Néanmoins, je tremblais de tout mon corps; mes genoux fléchissaient +sous moi. Quand ce vint au _lavabo_, Saint-Almont qui s'aperçut de mon +trouble, daigna me dire au milieu de sa prière: «Jeune homme! rassurez +vous.» Je lui répondis, les yeux baissés: «C'est pour la première fois +que je m'acquitte de ce service: je ferai mieux à la messe +prochaine.» + +Ô ma Zoé! tu ne te fais pas l'idée du plaisir pur que je savourai. Des +rigoristes me traiteront de sacrilége: ils auront tort. Ce n'est point +pour me moquer des choses saintes que j'en agissais ainsi; je ne +voulais que voir de plus près un homme que j'estime par-dessus tous +les autres, et que j'aime avec le plus parfait désintéressement. Il +n'y a pas là de quoi m'attirer le blâme: on peut tout au plus me +regarder en pitié, ou sourire. Pouvais-je offenser un Dieu bon, en me +montrant empressée, jalouse de servir le plus sage des ministres de +ses autels? Oh! comme Saint-Almont est édifiant! comme sa piété est +affectueuse! comme il aurait aimé une femme qui l'eût payé de retour! +Il a toute la tendresse d'une âme aimante, et toute la candeur, toute +la simplicité, toute l'innocence d'un enfant. Je suis bien certaine +que dans la personne du jeune homme qui lui répondait la messe, il fut +loin de soupçonner cette jeune orpheline de dix-neuf ans qui se +présenta quelques jours auparavant à son confessionnal. À l'élévation, +je baisai plus de trente fois le bas de sa chasuble; il est d'usage de +l'approcher une seule fois des lèvres. À la fin de la messe, le +célébrant donne sa bénédiction au peuple; je hasardai de lever +furtivement les yeux sur Saint-Almont en ce moment. Il me parut une +divinité pleine de douceur et d'indulgence. Jamais il ne me fit autant +d'impression; ses yeux disaient mille choses qui allaient à l'âme. +Ah! puisse la bénédiction qu'il me donna verser dans mon coeur ce +calme qui paraît déjà rétabli dans le sien! + +Saint-Almont me semble né bien heureusement. Il n'éprouva, jamais ces +fortes passions qui sont autant de secousses qui ébranlent et +bouleversent. Ah! que n'a-t-il mieux rencontré! Mais quoiqu'il puisse +lui arriver, il saura compenser le défaut de bonheur par les douceurs +d'une paix inaltérable de conscience. Que n'ai-je son caractère! + +Je me joignis de grand coeur aux actions de grâces qu'il prononça en +retournant à la sacristie, où je voulus le reconduire. De bonnes +femmes, sur notre passage, se disaient l'une à l'autre: «Comme ce +jeune homme a bien servi la messe! qu'il y a mis de zèle! On n'en voit +plus guère comme lui à présent.» + +Saint-Almont me remercia avec un air affectueux; et j'allai me placer +dans l'église, sur son passage, pour le voir encore une fois, quand +il rentrerait chez lui. À genoux aux pieds d'une chaise, je me +procurai cette satisfaction innocente, qui ne pouvait paraître +affectée ni suspecte; puis je retournai à la maison, pleine de son +image. Le reste de cette journée fut l'un de plus doux momens de ma +vie. + +Que vas-tu penser de moi, ma Zoé? Je t'ai dit tout; mon âme est nue +devant toi. Ce qui me rassure, c'est que cette démarche ne me cause +aucun remords. Quand je fais mal, ma conscience ne me le laisse pas +ignorer. Zoé ne sera pas plus sévère que ma conscience: n'est-ce pas? +Adieu. + + + + +XIV. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Tu ne réponds pas à ma dernière épître; c'est fort mal. J'aime encore +mieux tes reproches que ton silence. Écris-moi; ne me ménage pas, si +tu veux; dis tout ce que tu as sur le coeur, mais écris-moi. + +Je ne t'imiterai pas, du moins en cela. Je vais te faire encore cette +missive, pour te dire que j'ai continué mon exercice. Tous les jours, +je sers la messe de Saint-Almont. Il n'y a que toi, Zoé, qui ne sois +pas édifiée: tout le monde me cite comme un prodige de piété. +Saint-Almont lui-même a remarqué mon assiduité, et m'en a dit deux +mots flatteurs. Ce peu de paroles ont versé un baume sur ma plaie. +Oui! je veux continuer à l'aimer ainsi; nous n'y risquons rien, lui ni +moi. D'ailleurs, il est aussi étranger à mon amour que toi qu'il n'a +jamais vue. Je me plais donc à l'aimer, quoique sans espoir: j'aime +pour le seul plaisir d'aimer. Cette jouissance est bien permise sans +doute. Qui peut y trouver à redire? À qui fais-je du tort? Encore une +fois, y a-t-il du mal à me rendre assidûment à toutes les offices de +l'église, à me placer au choeur dans les stalles au-dessous de la +sienne, et à me procurer furtivement le plaisir de le voir, de +l'entendre chanter? Il a le son de voix si agréable! Le plus bel air +de Sacchini, à l'Opéra, ne vaut pas un _oremus_ sorti de la bouche de +Saint-Almont. Ce matin, c'est lui qui a fait l'aspersion: je n'en ai +pas perdu une goutte. En répétant les signes de la croix, j'ai ramassé +sur mes doigts l'eau qui m'avait jailli au front, et je l'ai portée +sur mes lèvres. Ce soir, il fera le salut; j'irai respirer l'encens +qu'il offrira sur l'autel. + +Voilà le carnaval qui arrive. Que de jouissances pures je me promets! +Tandis que les autres femmes courront les bals; moi, j'assisterai aux +prières des quarante heures; on me verra, non loin du prie-dieu où +Saint-Almont fera sa station, m'enivrer du plaisir de le contempler +tout à loisir. Il est loin de croire à ce qui se passe autour de lui. +N'importe; je veux l'aimer comme on aime Dieu, sans savoir si Dieu +daigne prendre garde aux hommages que lui rendent les faibles mortels. + +Adieu, mon cher Mentor-Zoé. + + + + +XV. + +ZOÉ À AGATHE. + + +Ma chère et malheureuse Agathe! je vais t'apprendre une nouvelle qui +te fera, je n'en suis que trop certaine, beaucoup moins de peine qu'à +moi. Je devenais une prêcheuse qui aurait fini par te paraître +importune. Rassure-toi; te voilà délivrée de mes sermons, à mon grand +regret; car je ne puis cesser de t'aimer et de te plaindre. Enfin, il +faut donc te dire que mon mari, qui désirait tant voyager, a obtenu +une assez belle place dans une de nos colonies, bien par delà les +mers, et il faut que nous partions sur-le-champ. Je n'aurai pas le +temps d'attendre ta réponse à cette lettre; le ministre de la marine +presse notre départ. À dix mille lieues de mon Agathe, je saurai +toujours bien lui écrire: mais que de chances et de retards +éprouveront mes lettres! Que n'ai-je pu dissuader mon mari! Ton sort, +ma toute bonne amie, m'alarme véritablement. Je te laisse à la merci +de toi-même, sans conseil, sans amie. Jure-moi, dans le fond de ta +belle âme, de penser à ta Zoé, et à toutes les promesses que tu lui as +faites. Adieu; je t'embrasse, le coeur serré. Quand recevrons-nous de +nos nouvelles? quand nous reverrons-nous? Dans ma première missive, +j'espère pouvoir te désigner le lieu où tu m'adresseras tes chères +lettres. Ah! mon amie! seulement trois jours de délai; et bon gré +malgré, je t'emmenerais avec nous. Adieu, la moitié de mon âme. + + + + +XVI. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Zoé! vous méconnaissez votre amie. Mes fautes vous donnent-elles le +droit d'être injuste à mon égard, et d'outrager l'amitié? En suis-je +réduite à vous apprendre que votre dernière lettre m'a frappée au +coeur? En la lisant, je me suis cru abandonnée de toute la terre. Zoé! +mon amie! la sage Zoé, qui était ma providence, mon refuge, vogue en +ce moment par delà les mers; c'était tout ce qui pouvait m'arriver de +plus sinistre. Je ne répondrai pas à tes sarcasmes; ou, pour t'en +faire repentir, voici ce que j'imagine. Zoé, transplantée au-delà des +mers, n'en sera pas moins présente à mon esprit; je continuerai de lui +écrire, comme si elle était toujours à sa campagne. Mon illusion sera +loin d'être complète, puisque je ne recevrai plus de tes nouvelles. +N'importe; je me ferai un devoir de te consulter à l'avenir, comme par +le passé. Tu seras ma seconde conscience. Dès ce soir, je commence +le journal de ma vie, et il te sera adressé; je te dirai mes fautes; +je me rappellerai tes conseils, et Dieu fera le reste. Voici ce que +j'imagine de mieux pour te convaincre, et de mon attachement, et du +cas que je fais de ton estime et de ton amitié. J'aime à penser que +nous nous reverrons; tu me retrouveras digne encore de me dire l'amie +de coeur de Zoé. + + + + +XVII. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Ah! mon amie!... tout m'abandonne à la fois: un abîme en appelle un +autre. À peine j'apprends ton départ pour les îles, et notre +séparation, qu'il me faut essuyer une autre perte. Ma si bonne maman +vient de succomber à l'âge et aux infirmités inséparables d'une +vieillesse avancée. Que ses derniers momens m'ont affectée! elle a +rendu le dernier soupir dans mes bras; mais elle a eu le temps, comme +on dit, de se voir mourir, et de mourir avec tous les secours de la +religion. Se sentant plus affaiblie, «ma bonne petite Agathe, +m'a-t-elle dit d'une voix altérée, rends-moi un service; ce sera le +dernier, je pense, mais ce ne sera pas le moindre. Crois-tu que ce +digne ecclésiastique dont nous avons entendu la première messe avec +tant d'édification, voudra bien m'accorder la faveur de +m'administrer? Va le chercher; il t'a remarquée pour ta piété +constante; il ne te refusera peut-être pas.» + +Ma chère Zoé! tu ne doutes pas de mon empressement. Je volai +sur-le-champ dans mes habits d'homme au presbytère de Saint-Almont. Je +montai à son appartement avec une certaine assurance. Il ne s'agissait +pas de moi en cette rencontre, et pourtant j'étais loin d'être +indifférente à cette démarche. Saint-Almont ne me refusa point. Il +quitta son travail pour m'accompagner, sans marquer la moindre humeur +de mon importunité. Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était dans +le feu de la composition d'un discours qu'il devait prononcer. Je lui +prodiguai les excuses, les actions de grâces. «Nous nous devons, me +dit-il à tous ceux et celles qui réclament notre assistance.» Pendant +le chemin, il garda le silence que je n'osai rompre; mais je me +dédommageai, en le regardant avec précaution, dans la crainte de +l'embarrasser; car il est timide et modeste comme le mérite et la +vertu. Arrivé près du lit de ma grand'maman, il ne lui fut pas +possible de l'entretenir. Il n'en obtint que des signes de +satisfaction. Sa présence, quoique muette, fut un bienfait dont je le +remerciai les larmes aux yeux, et en serrant ses mains dans les +miennes. Il les retira assez brusquement, et s'en alla... + +Ah! Zoé! je t'ai promis de m'accuser à toi-même de toutes mes fautes; +tu es et seras toujours ma directrice. Eh bien! te le dirai-je? la +présence de Saint-Almont diminua en moi le sentiment de la perte de ma +grand'maman, et adoucit dans mon coeur les horreurs de sa mort. + +Le soir et la nuit, rendue à moi-même, je me trouvai comme seule dans +un désert. Plus d'amie, plus de mère, me voilà bien véritablement +orpheline; et faut-il pour mettre le comble à mes maux, que je porte +dans mon coeur une passion malheureuse et sans issue! + +Je ne pus fermer l'oeil. Que vais-je devenir? Je me livrai à mille +réflexions, tandis qu'un parent fort éloigné, que je fis avertir, +voulut bien se charger de tous les tristes détails qui accompagnent et +suivent un événement semblable à celui dont j'étais la victime. Ah! +Zoé! d'où tu es maintenant, inspire ta malheureuse et trop sensible +Agathe. + + + + +XVIII. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Sage Zoé! toi qui es la raison, la prudence même, que diras-tu un jour +de moi? Et à quoi me sert d'évoquer ton esprit, de me rappeler tes +conseils, si j'en profite si mal? Mais, te le dirai-je? un mauvais +génie semble être à ma gauche, tandis que ton image, comme celle d'un +bon ange, assiste à ma droite, à toutes les résolutions que je +prends. En voici une bien étrange, mais c'est plus fort que moi; +l'amour n'excuse pas tout, mais il ne trouve rien de difficile, rien +de singulier; tout lui semble naturel, pourvu qu'il se satisfasse. +Zoé! tu es impatiente de savoir où tout ce préambule va nous mener. Le +voici. + +Depuis plusieurs mois, je ne quittais plus mes habits d'homme, et j'y +étais autorisée par plusieurs exemples. L'abbé de Saint-Almont qui me +voyait tous les jours sur ses pas dans son église, ne soupçonnait +rien moins que mon déguisement. Il aurait pu apprendre le mot de +l'énigme, quand il fut appelé au chevet du lit de ma grand'maman +expirante; mais hors d'état de lui parler, elle ne put lui proposer, +comme elle m'en avait prévenue, d'être le directeur de sa chère +petite-fille Agathe. Ainsi donc mon secret était bien gardé. Dans le +quartier que j'habite, quelques personnes savent bien qui je suis; +mais on l'ignore parfaitement à l'autre extrémité de Paris, et sur la +paroisse de Saint-Almont. Ma grand'maman se sentant près de sa fin, +mit à profit ses derniers momens pour me remettre un dépôt assez +considérable de monnaies d'or, auquel elle voulut ajouter un +supplément. Le collatéral appelé pour m'épargner les embarras de la +circonstance fâcheuse où je me trouvais, repartit pour la campagne où +il résidait. Je me trouvai donc maîtresse de ma personne, et du petit +pécule remis à ma disposition. Tu devines ma première démarche, +clairvoyante Zoé. Je n'ai pas besoin de te dire que je transportai +aussitôt mes pénates dans le voisinage du presbytère de Saint-Almont; +je m'installai dans la plus modeste demeure que je pus trouver; je +vaquai sans contrainte à tous les exercices de piété, et toujours, +j'ai cette justice à me rendre, avec cette réserve de mon sexe, dont +je n'avais abjuré que le costume. Pendant plusieurs mois, je me +trouvais presque heureuse. Presqu'à toute heure du jour, je pouvois +m'enivrer sans remords de la vue de mon amant, et je ne craignais pas +qu'on prît mes assiduités en mauvaise part. J'avais mis mon amour sous +la sauve-garde de la religion. Cet état de choses aurait dû me +satisfaire. Point du tout: mon coeur et mon imagination se liguent +contre ma raison, et me voilà enfantant le projet le plus bizarre et +le plus hardi que jamais fille de vingt ans ait osé concevoir..... +Mais c'est assez te dire pour une lettre. La suivante probablement +t'annoncera le plus étrange changement d'état pour une femme, et mon +style se ressentira de la gravité de ma nouvelle profession. Ah! Zoé! +que l'amour fait faire de choses! + + + + +XIX. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Ma tendre amie! tu ne liras peut-être jamais les pages que je t'écris +aujourd'hui; ou si tu les lis, il ne sera plus temps pour moi. Hélas! +je me mets à ta place, et j'ai pitié de moi-même; mais il faut +apparemment que ma destinée s'accomplisse. Écoute-moi donc, toi qui es +mon ange conducteur, mais invisible. Non! ce n'est point une +plaisanterie; je ne me permettrai jamais de plaisanter sur la +religion dans laquelle je suis née; et il faut toute la pureté de mes +intentions pour ne pas être effrayée, moi-même la première, du rôle +que je me propose de jouer. Cependant, raisonnons un moment ensemble, +ma bonne et trop sage Zoé. Les choses saintes ne sont pas tout à fait +interdites aux femmes; et l'état de religieuse n'est pas moins +redoutable, moins respectable que celui que je viens d'embrasser. En +un mot, ma chère, ton Agathe est entrée au séminaire. + +«Au séminaire, bon Dieu! vas-tu t'écrier; mais es-tu folle? Ô mon +Agathe!.... sens-tu bien toutes les conséquences d'une pareille +démarche? Une fille de vingt ans séminariste!....» + +Pourquoi pas, sévère Zoé! une fille séminariste est-elle un personnage +plus étrange qu'une fille novice aux carmélites, ou ailleurs? + +«D'après ce trait, vas-tu m'ajouter, Agathe est capable de tout. Grand +Dieu!» + +Un moment, ma chère Zoé. Rappelle-toi que je t'ai promis +solennellement, et par écrit, que jamais je ne me permettrais rien +contre la vertu. Et en quoi, je te prie; me crois-tu capable de tout? +parce que changeant de sexe à l'extérieur, j'entre dans un séminaire +pour être plus près d'un homme que j'aime dans toute la pureté de mon +âme. + +Mais de grâce, lis-moi jusqu'au bout, et attends l'issue de tout ceci +pour me condamner. Écoute donc. + +J'apprends que Saint-Almont a tellement captivé l'estime, qu'on lui +confie un établissement regardé comme délicat et important dans +l'église. Il est nommé enfin supérieur du séminaire des.... Cette +nouvelle frappe mon esprit d'une lueur subite. Je me dis aussitôt: +Saint-Almont me croit un jeune homme, et est favorablement prévenu sur +mon compte. Il n'a aucun doute sur ma personne; au contraire, il a +remarqué le caractère pieux que j'ai soutenu autour de lui. Quel +inconvénient y aurait-il à me présenter à lui pour être reçu au +nombre des jeunes clercs qui vivent sous sa discipline? Depuis +plusieurs années, la ferveur religieuse se refroidit sensiblement. Des +sujets tels que je parais être commencent à devenir rares. Le +sanctuaire a besoin de ministres exemplaires, pour réparer les +scandales qui se multiplient de jour en jour. Je serai reçu +indubitablement; et j'aurai pour mentor, pour directeur, pour maître, +le seul homme qui me soit cher. J'habiterai, je vivrai sous le même +toit; et je savourerai l'innocente jouissance de voir, d'entendre à +toute heure celui que je porte dans mon âme: et tout cela, sans me +compromettre. Je me surveillerai avec soin; je ne négligerai aucune +précaution pour rendre l'illusion complète, et je serai du moins aussi +heureuse qu'il m'est permis de l'être, sans trahir mes devoirs, sans +compromettre mon sexe, et quoiqu'elle en puisse dire, toujours digne +de ma Zoé. Le reste à demain soir. + + + + +XX. + +AGATHE À ZOÉ. + + + Du séminaire des... + +Zoé! gronde-moi à présent; mais ce que tu appelleras tout au moins une +insigne folie, est fait: ton Agathe est au séminaire. La voilà devenue +clerc; mais il faut te donner des détails. + +Je me transporte donc à la porte du séminaire; je sonne la cloche +d'entrée; je demande à parler à M. le supérieur; je suis admise dans +son appartement. Il n'était pas seul; j'hésite, en lui adressant les +premières paroles; je les bégaie. Ma timidité est remarquée, il devine +que je désire être seule avec lui. Les trois jeunes ecclésiastiques +que sans doute il endoctrinait, se retirent en le saluant avec un +respect mêlé d'affection. Voici mon dialogue. + +SAINT-ALMONT. + +Bon jeune homme! que voulez-vous de moi? + +AGATHE. + +Monsieur, lui dis-je d'une voix tremblante, me remettez-vous? + +SAINT-ALMONT. + +Si je ne me trompe, vous êtes cette personne depuis quelque temps fort +assidue aux saintes offices dans l'église de la paroisse où j'exerçai +d'abord le ministère des autels. + +AGATHE. + +C'est moi-même. + +SAINT-ALMONT. + +Qu'avez-vous à me dire? + +AGATHE. + +Je viens pour obtenir de vous la grâce d'entrer dans le séminaire que +vous dirigez. + +SAINT-ALMONT. + +Qui êtes-vous, bon jeune homme? + +AGATHE. + +Un orphelin, qui vient de perdre la seule parente qui lui restait à +Paris, et qui ignore absolument où il retrouverait le reste de sa +famille. Seul, et comme abandonné dans une grande ville que je +connais mal, je viens ici, guidé par le penchant, autant que par la +crainte de rester plus long-temps dans le monde. Voici une bourse de +trois cents louis, c'est toute ma fortune; daignez en être le +dépositaire.... + +SAINT-ALMONT. + +Gardez cet argent. Vous n'avez donc personne ici dont vous puissiez +réclamer le témoignage? + +AGATHE. + +J'avais une amie de l'enfance qui ne m'a quittée que pour se mettre en +ménage. Je viens de la perdre; elle est maintenant sur mer avec son +mari; elle seule, et la parente dont je pleure la mort, pouvaient +répondre de moi et de ma conduite... Mais vous-même.... Monsieur.... + +SAINT-ALMONT. + +Depuis plus d'un an, je pourrais attester la persévérance de votre +piété.... Quel est votre dessein?.... + +AGATHE. + +Vous venez de l'entendre; d'être reçu dans ce séminaire, et de +préluder sous vos yeux, au sacerdoce.... + +SAINT-ALMONT. + +L'entreprise est grave.... + +AGATHE. + +Je le sais. + +SAINT-ALMONT. + +Avez-vous bien mûri cette résolution? + +AGATHE. + +Oui, Monsieur, et vos vertus m'ont déterminée. Je veux m'attacher à +vous; servez-moi de père, de tuteur, de guide.... + +SAINT-ALMONT. + +Le moment des passions arrive.... + +AGATHE. + +Je n'en éprouve qu'une.... + +SAINT-ALMONT. + +Parlez, bon jeune homme. + +AGATHE. + +Celle de vous imiter. + +SAINT-ALMONT. + +Vous avez fait quelques études? + +AGATHE. + +Depuis plusieurs mois, je me suis appliqué avec toute l'ardeur dont +je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre nos saintes +écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste. + +SAINT-ALMONT. + +Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre +d'essai. + +AGATHE. + +Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des +dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante +fragile et abandonnée seule à tous les vents, j'ai besoin d'un tuteur +et d'un abri. + +SAINT-ALMONT. + +Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est +laborieuse, austère... + +AGATHE. + +Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous +avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé +aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut. + +SAINT-ALMONT. + +Revenez dans trois jours. + +AGATHE. + +Trois jours sont bien longs... + +SAINT-ALMONT. + +Dans trois jours. + +Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires +pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me +charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait +aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais +combien l'amour est indiscret et téméraire, et j'avais besoin de la +plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la fois, celui +de mon coeur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu n'as jamais été +à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction, et tu possèdes +sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je suis heureuse +de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que j'endure, et +pardonne-moi mes imprudences. Adieu. + +P. S. Tu m'as vu la plus belle chevelure du monde; je viens d'en +faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon supérieur. +J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les auraient +mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les ciseaux! Ce luxe +de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma parure est dans +mon amour. + + + + +XXI. + +AGATHE À ZOÉ. + + +De loin comme de près, je suis certaine que la sage et bonne Zoé pense +à sa pauvre et folle Agathe; et moi, aussi: ce journal en portera +témoignage. + +Voilà donc Agathe installée au séminaire. La vie de séminaire n'est +pas si rude que je me l'imaginais d'abord. Les exercices de piété et +les heures d'études y sont fréquens, il est vrai; mais comme tout s'y +fait en son temps, la tâche en paraît moins pénible. + +Mais j'observe ici que ce qui passe pour une vérité, souffre +quelquefois des exceptions. Par exemple, on est convenu de croire que +l'oisiveté est la berceuse de l'amour; et qu'au contraire, un travail +assidu, opiniâtre chasse cette passion; j'éprouve ici tout l'opposé. +L'occupation où je ne cesse d'être ne fait qu'entretenir mon amour. Il +est vrai que je suis presque toujours sous les yeux de celui à qui +j'ai voué mon existence, et toutes mes facultés. Comme je suis +attentive aux leçons qu'il nous donne! il nous les donne si +affectueusement! La persuasion, plus encore que la conviction, nous +fait adopter tous les principes religieux qu'il professe. Sous un tel +maître, j'ai la vanité de croire que je ferai des progrès dans une +science si peu à la portée des femmes. + +Il y a dix jours que j'habite le séminaire; il me semble que j'y suis +depuis dix minutes. Enhardie par les encouragemens que m'a donnés +Saint-Almont, je me suis hasardée à lui demander, en le reconduisant +jusqu'à la porte de son appartement, s'il était content de moi, et +quel terme il mettait à l'espèce de noviciat qu'il m'avait prescrit. +«Bon jeune homme,» (il continue à m'appeler ainsi, et cette expression +qu'il ne donne qu'à moi me flatte infiniment.) «Bon jeune homme, +m'a-t-il répondu, attendez l'expiration de la quinzaine; je pense que +nous serons satisfaits l'un de l'autre.» + +Ces paroles me donnent un courage au-dessus de mon sexe. + +Et ces détails, ma bonne Zoé, te prouveront combien est innocent le +stratagème que j'emploie pour jouir de la présence de celui que j'aime +avec un désintéressement, certes! bien rare. Conviens-en, mon amie. + + + + +XXII. + +AGATHE À ZOÉ. + + +La quinzaine expirée, Saint-Almont me fit entrer chez lui; c'était +pour me dire qu'il me croyait la vocation indispensable à l'état que +je voulais embrasser, et qu'il me recevait volontiers au nombre de ses +néophytes. + +Je le remerciai de cette grâce dans les termes les plus expressifs, et +je saisis cette occasion pour le supplier de vouloir bien se charger +du dépôt de mon petit pécule. Il demeura un moment rêveur, et finit +par y consentir. Ainsi donc, voilà ma petite fortune et tout mon être +entre les mains de l'homme que j'aime. + +Les séminaristes avec lesquels je vis ne sont pas nombreux, et je ne +fais société particulière avec aucun, malgré les avances de plusieurs +d'entre eux. Je les repousse par mon assiduité constante à mes +devoirs, et par une certaine réserve qui m'a paru ne pas déplaire à +notre supérieur. + +Le chef de ces sortes de maisons se choisit ordinairement parmi les +ecclésiastiques qu'il gouverne, celui d'entre eux dont il est le plus +content pour être son clerc, c'est-à-dire, son secrétaire particulier; +et c'est une faveur qui ne laisse pas que d'être fort briguée. + +Cette espèce de place donne certains priviléges; on accompagne le +supérieur partout; on loge près de lui. Il vous exempte de certains +exercices vulgaires. + +Toute mon ambition était de devenir un jour l'être fortuné que +choisirait Saint-Almont, quand il n'aurait plus celui que je lui vis +en entrant. C'était un jeune homme fort sage, appartenant à une +famille distinguée. Deux mois après mon admission au séminaire, je sus +que ses parens lui avaient obtenu un bénéfice qui n'avait point charge +d'âmes; je redoublai de zèle et de piété, pour le remplacer auprès de +Saint-Almont. + +Mon Dieu! pardonne-moi, si j'ai osé faire servir les choses saintes à +un amour profane: mais c'est toi qui as mis dans nos coeurs les +passions; elles ne sont donc pas des crimes, et je le sens à la pureté +de mes intentions. + + + + +XXIII. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Ô combien l'amour, même le plus désintéressé, le plus pur, cause de +tourmens et d'inquiétudes! Il n'est jamais satisfait. J'habite le même +toit que Saint-Almont; je prends ses leçons; je mange au même +réfectoire; je me lève, je me couche en même temps que lui, et +pourtant je ne suis pas encore contente. Cette place de secrétaire que +j'envie, m'ôte le sommeil, dans la crainte où je suis de ne pouvoir +réussir. Je ne suis pas le seul clerc qu'il semble affectionner. Il en +est un autre qu'il paraît distinguer aussi; et peut-être celui-ci +obtiendra-t-il le poste que j'ambitionne. Si j'échoue, je crois que +j'en tomberai malade. + +Toutes ces idées, amoncelées dans mon cerveau, me font imaginer un +coup de hardiesse qui peut me réussir. C'est d'oser demander moi-même +à remplir la place de clerc particulier de Saint-Almont. Peut-être +s'en fâchera t-il? n'importe! Mon âme impatiente ne peut plus se +contraindre. Ah! Zoé! Zoé!... La France, dit-on vulgairement, est le +paradis des femmes. Hélas! je n'y fais que mon purgatoire. + + + + +XXIV. + +AGATHE À ZOÉ. + + +J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait +une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre, +et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi, +et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que +dans les souvenirs de mon coeur; de longues mers nous séparent +peut-être pour toujours. Je ne serai plus peut-être, quand tu +reviendras sur le continent et dans notre patrie. + +Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à +Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en +particulier. Il accueillit mon voeu; j'entrai avec lui dans son petit +oratoire, et lui dis: + +AGATHE. + +Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire +quitte la maison... + +SAINT-ALMONT. + +Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet. + +AGATHE. + +Nous l'aimons tous... + +SAINT-ALMONT. + +Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au +séminaire.) + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait +votre choix? + +SAINT-ALMONT. + +Pas encore, précisément... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas! + +SAINT-ALMONT. + +Pourquoi hélas! + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici, +dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais +besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que +je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous seriez encore +comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous mes +pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout entière. +Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce sont vos +seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc de +m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de tous +les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas l'injure +de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place, j'aie en +vue les petits priviléges qui y sont attachés; je prétends au +contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je désire ardemment +être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les passions, à les +vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur.... + +SAINT-ALMONT. + +Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance +répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez +toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment. + +Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai une nuit +douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre +supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième +jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit +asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les +fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens +tous deux.» + +Zoé! tu ne peux partager le bonheur de ton Agathe. Me voici devenue +le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que j'aime, +et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de l'attachement +d'un coeur honnête et sensible. Nous sommes devenus presque +inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je l'accompagne en +tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que les anges +doivent la goûter dans le ciel! + + + + +XXV. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Il faut te dire, ma chère Zoé, que Saint-Almont et moi, nous sommes +devenus tous deux l'édification de tous ceux qui nous voient. Quand +quelques esprits-forts versent leurs sarcasmes sur l'état +ecclésiastique, on répond: «Ils en auraient une autre opinion, s'ils +pratiquaient Saint-Almont et son jeune clerc Sainte-Alba.» + +Pendant les offices des fêtes, on nous fait remarquer. «Quelle piété +affectueuse, s'écrie-t-on! ce n'est point là de la cafarderie. Comme +ce jeune clerc a les yeux constamment levés sur son supérieur!» + +Si tout le monde savait le véritable motif qui me fait agir ainsi... +Eh bien! on l'a dit avant moi, et je suis peut-être la seule qui +l'éprouve: + + Oui! l'amour est vertu dans un coeur vertueux. + +Il faut me voir servir mon amant à l'autel, soit aux offices du +matin, soit à ceux du soir. Il faut me voir comme je presse +amoureusement sur mes lèvres brûlantes la patène que Saint-Almont me +donne en me disant: _Pax tibi_, et la baiser plutôt trois fois qu'une, +à l'endroit où il l'a baisée le premier. + +Quant au _Pax tibi_, hélas! le voeu religieux qu'il m'adresse est bien +loin de mon coeur. La paix en est bannie pour long-temps, je pense. + +Aux vêpres, pendant le _Magnificat_, tu sais, ma Zoé, que le clerc à +son tour encense le célébrant; au lieu des trois coups d'encensoir, +bien des fois j'en donne six ou neuf. On est obligé de m'avertir de ma +méprise, et je rougis jusqu'au blanc des yeux. Mais que de +satisfaction j'éprouve à offrir publiquement un encens pur à l'homme +par excellence, le seul homme que j'aimerai dans ma vie entière! + +Aux saluts d'apparat, je suis l'un des deux clercs qui, marchant à +reculons, encensent le Saint-Sacrement, ou ce qu'on appelle le +soleil, porté par notre supérieur. Sacrilége que je suis! hélas! ce +n'est pas à Dieu que j'adresse l'encens que je brûle en ce moment. Il +est tout entier pour le seul Saint-Almont. + +Quelquefois, autant pour exercer les jeunes ecclésiastiques dans le +saint ministère, que pour servir d'instruction au peuple, +Saint-Almont, le soir, dans l'église, établit des conférences +édifiantes. J'en soutins une avec lui; elle roulait sur l'amour +profane. Saint-Almont jouait, comme il était convenable, le rôle de +Notre-Seigneur, et moi celui du monde. Pour parler comme le vulgaire, +il était l'avocat du bon Dieu; et moi, celui du diable. + +Saint-Almont passe pour très-éloquent; mais cette fois-ci, tout +l'auditoire convint que l'élève avait mieux parlé que le maître. On +allait jusqu'à dire que le clerc avait embarrassé son supérieur en +plus d'un endroit. + +Saint-Almont m'en toucha quelque chose, en rentrant au séminaire, non +pas qu'il fut atteint d'une basse jalousie; mais en homme sage, il me +fit entendre que j'avais lieu de craindre un jour, tôt ou tard, +l'ascendant de la plus terrible des passions. + +Qu'ai-je à redouter, lui répondis-je, si vous ne me retirez pas votre +main préservatrice? J'ajoutai: N'ai-je pas fait voeu de vous +accompagner comme l'ombre suit le corps? et je renouvelle +très-volontiers, et dans toute la sincérité de mon âme, cet engagement +sacré. + +Qu'est-ce donc que l'amour? Comme tout à ses yeux s'ennoblit et +devient intéressant! + +Croiras-tu, Zoé, que j'éprouvai un plaisir égal à ce qu'on appelle de +la volupté, quand Saint-Almont, le mercredi des Cendres, me traça sur +le front avec son pouce une croix de ces cendres consacrées? je ne pus +me résoudre à mettre mon camail sur la tête, dans la crainte d'effacer +sur mon front l'empreinte des doigts de mon amant. + +Pendant le Carême, la confession, devenue plus fréquente, +m'embarrassait beaucoup. Heureusement que Saint-Almont a autant de +simplicité que moi d'amour. D'ailleurs, il est si éloigné de +soupçonner le mystère! + +Le dimanche des Rameaux, nouvelle scène. À la messe, on lit l'une des +quatre passions; et vers la fin de cette lecture, le célébrant et tous +les assistans baisent simultanément la terre. Moi, j'attendis que +Saint-Almont se fût acquitté de ce saint devoir, pour poser la bouche +précisément à la place marquée encore par son haleine. + +Ma Zoé, il me semble t'entendre me dire: «Pauvre Agathe, te voilà +folle à lier!» + +Cela se peut; mais conviens que ma folie est plus innocente que la +raison affectée de certaines femmes. + +Le jeudi-saint, je me permis quelque chose de plus étrange; je ne puis +rien avoir de caché pour ma meilleure amie. Ce jour est consacré à la +pâque des ecclésiastiques. Il me fallut communier comme les autres; +mais ce fut de la main de mon cher Saint-Almont. Devine, Zoé, ce qui +me passa par la tête... devine! Tout te monde ne serait pas aussi +indulgent que toi, quand tu le sauras. On traiterait cette action +d'horrible profanation. Je retirai adroitement de ma bouche la sainte +hostie, parce qu'elle avait passé entre les deux doigts de +Saint-Almont; je la conserve précieusement, et je lui prodigue les +plus tendres baisers. + +Le soir de cette sainte journée, notre supérieur lava en public les +pieds aux plus jeunes des séminaristes, et je fus du nombre. Jamais de +ma vie je n'éprouvai une émotion plus délicieuse. Ô amour! amour!... + +Le lendemain, nous allâmes tous à l'adoration de la croix; elle était +tenue, penchée entre les bras de Saint-Almont. Ingrat! c'est toi que +j'adorai; c'est à toi seul que j'adressai ces marques d'amour et de +piété qui édifièrent tant de bonnes âmes, dupes des apparences. + +Oh! mon Dieu! comme je serais punie, avec quelle indignation on me +chasserait de ce séminaire, si l'on venait à me surprendre ces aveux +sacriléges, destinés à la seule amitié! Ô mon amie! pourquoi as-tu +passé les mers? reviens donc vîte. Il en est peut-être encore temps; +mais non! le mal est incurable, il est à son comble; et je crains de +n'y pouvoir résister encore long-temps. + + + + +XXVI. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Mais voici bien une autre tempête. Le moment est venu pour moi +d'entrer dans ce qu'ils appellent les ordres. J'ai déjà reçu ceux +nommés _mineurs_; mais le bon Saint-Almont me croit digne d'être +élevée au soudiaconat, pour arriver bientôt au sacerdoce. Je m'humilie +beaucoup; je me déprise fort, exprès pour éviter de prendre ce sérieux +engagement, lequel d'ailleurs me ferait sortir du séminaire, où je +voudrais rester toujours, tant du moins qu'y sera Saint-Almont. +Comment faire? qui me donnera un conseil? Zoé, d'où tu es, envoie-moi +quelque sage inspiration; mais j'attends en vain, et je ne puis plus +demander de délai, Saint-Almont devient pressant. Que résoudre? + + + + +XXVII. + +AGATHE À ZOÉ. + + +Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette +lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle +arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout +autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de +moi. Adieu donc pour toujours.... + +Voici le fait. + +Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison +de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse +solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en +récréation au moins une fois par semaine, sous l'oeil du supérieur. + +Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la +Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à part +dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons d'étude nous y +voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs innocens ébats. Il +me fit asseoir près de lui, et me prit la main en me disant: + +SAINT-ALMONT. + +Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir +déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison +sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec +obstination au prix que vous êtes en droit d'obtenir pour votre bonne +conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres sacrés? Les +bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a plus besoin +que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait un excès +blâmable. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont... +pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du +moins digne de vos disciples... + +SAINT-ALMONT. + +Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre +confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute +liberté. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop +favorablement. + +SAINT-ALMONT. + +Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce +moment la justice et même les éloges que je me suis plu à vous donner +dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de caractère, et la +docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née; qualités précieuses +qu'on cherche vainement dans des sujets de votre âge, et qui ont vécu +dans Paris. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage. + +SAINT-ALMONT. + +Quoi donc? + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Vous me connaissez mal. + +SAINT-ALMONT. + +Comment? + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je vous en ai imposé trop long-temps.... + +SAINT-ALMONT. + +Parlez.... nous sommes seuls. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je n'ose. + +SAINT-ALMONT. + +Osez donc. Que craignez-vous de moi? + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot +à prononcer pour cela. + +SAINT-ALMONT. + +Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui +n'est qu'une faute légère. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je le voudrais. + +SAINT-ALMONT. + +Vous m'alarmez. Parlez. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +J'ai auparavant une prière à vous adresser. + +SAINT-ALMONT. + +Dites. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire, +vous me la pardonnerez. + +SAINT-ALMONT. + +Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue +considérablement le poids. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de +personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion. + +SAINT-ALMONT. + +Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive +indulgence. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune +homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter +de votre erreur.... + +SAINT-ALMONT. + +Je vous le promets. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Eh bien! apprenez donc... + +SAINT-ALMONT. + +Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous. + +SAINT-ALMONT. + +De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant, +donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Sachez donc... Ah! je ne puis... + +SAINT-ALMONT. + +Reprenez vos sens émus... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous +d'une femme... + +SAINT-ALMONT. + +Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme +ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela... + +SAINT-ALMONT. + +Vous m'effrayez.... Parlez donc.... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le +scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui +vient le scandale. _Væ! væ!..._ + +SAINT-ALMONT (_à part_.) + +Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Oh! non, ce n'est pas le délire, c'est le remords. Que penseriez vous +d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se serait +introduite dans votre séminaire?.... + +SAINT-ALMONT. + +Malheureux! qu'avez-vous dit? + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice +de Dieu et des hommes. + +SAINT-ALMONT. + +Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon choisir un +séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse démarche? + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de +mon crime... + +SAINT-ALMONT. + +Qu'entends-je? et que vais-je apprendre? + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +L'amour.... + +SAINT-ALMONT. + +Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter le +brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus impérieuse des +passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui me sont +confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, si tu +le peux... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre +une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez +une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne +suis point venu dans votre maison pour y corrompre vos dignes élèves; +connaissez mieux le coeur d'une femme sensible. Un seul objet m'attira +dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses vertus qui m'ont +séduite de toute la passion d'un coeur pur et brûlant, ne sait pas +encore que je brûle pour lui. + +SAINT-ALMONT. + +Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas +cette candeur que j'avais cru remarquer en vous. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la +preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des +démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point, +et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si +j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un +coeur profane. + +SAINT-ALMONT. + +Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié qu'à +moi, qui suis chargé du dépôt des moeurs de ces ecclésiastiques.... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes +élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous +faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun +d'eux n'était l'objet de mon fatal amour. + +SAINT-ALMONT. + +Aucun d'eux! + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Aucun. + +SAINT-ALMONT. + +Et qui donc?... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de +Saint-Almont? + +SAINT-ALMONT. + +Moi! + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste +aveu, vous qui avez aimé si malheureusement? Il semble que le ciel +ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du mien. +Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, sachez, +monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable que la +femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans la +prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi. + +SAINT-ALMONT. + +Comment savez-vous?... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage +pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis +jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne +me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais +est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi +donc, mais ne m'avilissez pas. + +SAINT-ALMONT. + +Pourquoi, femme inconséquente, venir jusque dans mon séminaire?... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour +moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me +lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée, +pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous +remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est +moi qui allai requérir votre saint ministère pour assister au lit de +mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin d'en prévoir +les conséquences, me permit de revêtir les habits d'homme; c'est +moi... + +SAINT-ALMONT. + +Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je vous entends. + +SAINT-ALMONT. + +Vous feindrez une indisposition grave. + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Je n'aurai pas à feindre... + +SAINT-ALMONT. + +Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge +de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que +vous m'avez confié, et... + +AGATHE-SAINTE-ALBA. + +Et... + +SAINT-ALMONT. + +Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse +femme! que la Providence veille sur vous!.... Adieu... cependant, il +faut que ce soit moi qui vous conduise chez le concierge.... + +Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé! +quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons +le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je +reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne..... +Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement m'ôte toute faculté +de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je quitte cette +maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai déjà marqué, ni +toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de l'infortunée +Agathe. + +Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de +joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous +enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton +adresse, dans ton ancienne demeure, où ceux qui écrivent à ton mari +peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé. + +_N. B._ Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de +celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par +elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien +logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue +pour toujours. + + + + +L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y attendait le +moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le lecteur +curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée de ces +Lettres. + + +Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison +de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour +devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait lui faire remettre le +dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, qui ne +possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se trouvait +dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste contre ceux +de son sexe. + +Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les +champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la +rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle +comptait mettre à exécution. + +Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son chemin, et +qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures d'une +marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une carrière +abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux beaux +villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, exténuée de +besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de cette espèce de +caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, et se couche sur +un lit de pierres. Un sommeil profond, ou plutôt une léthargie +s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses facultés. + +Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point +déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se +prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des +ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes +voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves +d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation +ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux +de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne, +pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé +bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme +sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible +à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et +le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets +d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait +été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément +pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante, +mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système +social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut +l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il +s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle +n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le +succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les +femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas +craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de +bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira +de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un +paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de +ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour +de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain +qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit +tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses +semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes +gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte +pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne +le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait +lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne +qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses +noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns. +Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il +gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies +dans le genre des stances suivantes. + + +STANCES MISANTROPIQUES. + + Par votre faute, ô combien sur la terre, + Pauvres humains, vous endurez de maux! + Moi, loin de vous, au fond d'une carrière, + J'ai rencontré la paix et le repos. + + Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres + Qu'un architecte habile ou sans talens, + Sous ses crayons bizarres ou sévères, + Place et déplace au gré des dieux régnans. + + Quand je vous vois, du fond de ma caverne, + Pauvres humains! vous me faites pitié. + Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne! + Je ne regrette ici que l'amitié. + + Oui! je préfère une caverne aux temples + Où le fakir fait des discours moraux, + Tous démentis par ses mauvais exemples. + Pauvres humains! on vous prend par les mots. + + Avec vos rois, avec vos républiques, + Pauvres humains! êtes-vous heureux? non. + Rentrez plutôt sous les lois pacifiques + De la nature: elle seule a raison. + + Depuis long-temps, au fond d'une citerne, + La vérité, dit-on, a son séjour: + Moi, je la trouve au fond de ma caverne; + Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour. + + +Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine qu'il +détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes +virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul, +dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau +monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses +observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau +s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de +ceux dont il n'avait que trop à se plaindre se fût présenté à lui. Il +avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant point un pas, +sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard. + +C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie +profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit +ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il +lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane +d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et met à nu une +partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme en +sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la +frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé +d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la +manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant, +l'oeil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion! + +Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique, Timon +ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se mêlent à +l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de la main; +de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses deux +pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet si +loin de sa pensée. + +[Illustration: Timon trouve Agathe.] + +Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était +évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses +hôtes, et en rapporte une eau spiritueuse, pour administrer quelques +secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en état de +lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit: + +TIMON. + +Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux +si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un +homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous +portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous; vous +n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une échappée de +quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils jouent avec +leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous aurait-on +chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de caractère du +clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter un masque? +Répondez. + +AGATHE, _assez peu remise_. + +Hélas! Monsieur.... + +TIMON. + +Ne m'appelez pas _Monsieur_. Je ne suis pas un Monsieur bien poli +pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai peut-être +contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus figure +d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En +éprouveriez-vous? dites-les moi. + +AGATHE. + +J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en +entretenir? + +TIMON. + +Je veux avoir un sujet de plus de haïr les hommes; j'en ai pourtant +assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le +savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable, +je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais +d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je +vais chercher les alimens nécessaires à votre situation. + +Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa +malheureuse passion, consentit d'accepter de la nourriture. Aussi +prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux prirent un +léger repas servi sur un cube de pierre. + +TIMON. + +Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous +d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si +peu, même aux hommes! + +AGATHE. + +Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher. +Je n'ai pas d'ailleurs long-temps à le porter; le coup mortel a frappé +mon coeur. + +Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui +raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement. + +Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect +humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre +fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre, +c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par suite, il +réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait +comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une +autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de +toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais +demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la +terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez +Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la +nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté que dans votre +séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre destinée +réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de l'autre, +puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions politiques +qui enchaînent les hommes. + +AGATHE. + +Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon +infortune; je sens que le poids qui oppresse mon coeur ne peut +s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques jours, +heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister dans +mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur: il +est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne suis +coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai commis +que des imprudences. + +TIMON. + +Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle. + +AGATHE. + +Il ne me doit rien. + +TIMON. + +Votre Dieu est injuste. + +AGATHE. + +Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles +pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé +les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon coeur +sans expérience. + +TIMON. + +Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; mais +vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles qui +font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs pas, +et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à vivre, +sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations politiques +et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces législateurs anciens +et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à la place de la +raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes, comme de vils +troupeaux, viennent se prendre! Il n'est plus permis à la jeune vierge +innocente de s'unir au jeune homme dans les bras duquel la nature la +pousse, mais que les codes absurdes, imaginés par des ambitieux, lui +interdisent par je ne sais quelles misérables convenances. + +Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se +bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des +égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. Celle-ci, +languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à tout +attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation le +dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume. + +Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà +son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses +principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué +que de coutume; c'était pour lui dire: + +Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai rempli les +devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à prix comme on +fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre confiance? + +AGATHE. + +Homme généreux, en pouvez-vous douter? + +TIMON. + +Eh bien! donnez-m'en une preuve. + +AGATHE. + +Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux? + +TIMON. + +Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des +carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par +la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus +long-temps? + +AGATHE. + +C'est pour y mourir plus vîte. + +TIMON. + +Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de +mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne +ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la +surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce +des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi +pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont. + +AGATHE. + +Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle. + +TIMON. + +Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi +toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous +conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes +est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont +ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les +plus belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes gens, et sont +de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont populeuses, plus il +y a de crimes et de malheurs. Le séjour des campagnes n'est guère plus +sûr, plus innocent. On y est un peu moins méchant, parce qu'on y est +un peu plus ignorant. + +Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré +pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les +entrailles de la terre. Agathe, bénissez aussi cette malheureuse +passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde plus capable +d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous faut un coin +de terre encore vierge, où le vice et les préjugés n'aient point +pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans les forêts +américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les frais de ce +voyage, et pour les avances de la petite colonie que je projette, dans +le voisinage de ces bons quakers, de tous les hommes ceux qui ont le +moins dégénéré. Venez, votre santé et votre repos sont attachés à +cette résolution. Les animaux malfaisans de ces contrées le sont moins +que nos compatriotes d'Europe. Nous avons autant de raisons l'un que +l'autre pour fuir la société prétendue civile, et faire un _a parte_ +sur la terre. Viens avec moi, infortunée Agathe; viens fonder une +colonie, vertueuse comme toi, mais plus heureuse. + +AGATHE. + +Un plus long voyage m'est prescrit; j'en ressens les approches, à la +faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde meilleur l'homme +qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma vie en ce bas +monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance pour les vues +bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne puis profiter. + +TIMON. + +Eh! qui t'en empêche, fille obstinée? + +AGATHE. + +Une biche qui porte dans le flanc le javelot dont on l'a blessée, ne +peut aller loin. + +TIMON. + +Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine? + +AGATHE. + +Je ne le puis. + +TIMON. + +Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop +vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de +tous les maux qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous opposez +à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis donc aux +suites heureuses de la proposition que je hasarde de te faire. +Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui de la +France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à tout +ce qui blesse nos coeurs et nos yeux au milieu de cette civilisation +compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits inconvéniens. +Promène avec moi ton imagination au milieu de ces belles forêts, où +de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans faste, mais saine et +tranquille. Nous nous y établissons sans difficultés; nous nous y +livrons sans inquiétude aux doux penchans de la nature, et nous +oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire. Bientôt une postérité +nous promet un appui dans notre vieillesse. Notre petite famille +devient pour nous tout l'univers. Nous vivons satisfaits, sans +ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La tendresse maternelle +et la piété filiale sont nos seules divinités. Quel tableau! et +faut-il donc tant de choses pour le réaliser? Agathe, il te reste +encore assez de santé pour ce voyage; consens à respirer un air plus +pur, et à déposer ta confiance dans un homme qui la mérite. + +AGATHE. + +Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne +peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur. +Épargnez-moi de nouveaux refus; laissez-moi à la situation pénible où +vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a que la mort +ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés. + +TIMON. + +Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la +paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de +sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon +coeur la flamme du désir? + +AGATHE. + +Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire +que les autres. + +TIMON. + +Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître. + +AGATHE. + +Je suis donc née sous une étoile bien fatale? + +TIMON. + +Elle ne l'est pas plus que la mienne. + +AGATHE. + +Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la +plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable +et plus malheureuse. + +TIMON. + +Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont +prononcé le mot de _Providence_. La Providence! que fait-elle? où +est-elle? pourquoi ne prévoit-elle pas le crime? ou pourquoi ne le +punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour Agathe et +le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour les femmes +semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est jouée de la +tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est qu'un mot. + +AGATHE. + +Ne blasphémez pas. + +TIMON. + +Qu'elle se justifie! + +AGATHE. + +C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur. + +TIMON. + +Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès +aujourd'hui, si elle ouvrait ton coeur aux propositions que je te +fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les +méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont +obligés, pour exister en paix, de vivre en ours comme moi. La +Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a +conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une +ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent +de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des +avantages qui devraient être le salaire de la vertu. + +Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un +chagrin sombre; et les jours suivans, il ne parla plus de son projet, +mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe. + +Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le +hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par +laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le +bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe +s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis. + +Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de quelques +semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui s'éteint +par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur aiguë; +la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et à +chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses +imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule +le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait +prendre sur son esprit; mais il n'en murmurait pas. + +Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon +généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je +charge votre propre coeur de vous témoigner toute la reconnaissance +que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous +demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et +accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, sans vous +fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons offices +concurremment aux vôtres. + +TIMON. + +Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser. +Écrivez. + +BILLET. + +«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le +commissionnaire qui lui présentera cette missive. Il ne peut refuser +cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba expirante.» + +TIMON. + +Vous oubliez l'adresse. + +AGATHE. + +Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de +votre main; la mienne tremble trop.... + + «À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du + séminaire des....» + +TIMON. + +Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que +vous me mettez à la merci d'un prêtre. + +AGATHE. + +Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas +divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole. + +TIMON. + +Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre. + +AGATHE. + +Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le +sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque +confiance. + +Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au +billet de la veille. + + +ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE. + +«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la +sollicitude d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, je te +retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer dans +mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire des.... +ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission chez les +sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se croisaient. +Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon mari, aussi +inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été reporté à tes +anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, et du reste de ce qui +t'appartient... Nous attendons avec impatience le moment de +t'embrasser.» + +Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une +révolution dans ce que les médecins appellent _le système nerveux_ +d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins +redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne +pouvoit plus écrire elle-même, fit mander à Zoé qu'elle était +attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le +lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent +dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles +ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en +disait davantage. + +Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était +munie d'un médicament composé par les sauvages du Canada, et célèbre +dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique vint trop +tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à la vie. +L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue avec son +ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de leur +réunion dans la carrière. + +Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et +son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. Arrivé là, +Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le reste de +ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un succès tel +qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui une +confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à Saint-Almont. +Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se prévinrent +contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un espion +envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, Timon, à +la tête de sa tribu adoptive, reconnut le supérieur du séminaire de +la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena dans les foyers de +Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au sacerdoce, et se +livrant à l'éducation du fils unique de cette maison. + +Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire +commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en +retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la +romance misantropique, citée plus haut: + + Avec vos rois, avec vos républiques, + Pauvres humains! êtes-vous heureux? non. + Rentrez plutôt sous les lois pacifiques + De la nature: elle seule a raison. + + + + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ *** + +***** This file should be named 23098-8.txt or 23098-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/0/9/23098/ + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Christine P. +Travers and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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