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+The Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Femme Abbé
+
+Author: Sylvain Maréchal
+
+Release Date: October 20, 2007 [EBook #23098]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Christine P.
+Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+
+
+
+ LA FEMME ABBÉ,
+
+
+ ouvrage
+
+
+ DE SYLVAIN MARÉCHAL.
+
+
+
+
+ À PARIS,
+ Chez LEDOUX, Libraire, rue Haute-feuille,
+ No. 31.
+
+ 9. 1801.
+
+
+
+
+DEUX MOTS DE PRÉFACE.
+
+
+Cette _Correspondance_ écrite bien avant 1789, ne renferme rien de
+surnaturel, ni de contre nature. Le lecteur, quel qu'il soit, en
+fermant ce livre, ne sentira point son âme flétrie, ou péniblement
+affectée; il en sera quitte, peut-être, pour quelques douces larmes.
+
+
+
+
+LA FEMME ABBÉ.
+
+
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+ De Paris...
+
+Ma bonne Zoé! je ne pourrai me rendre demain à ton agréable
+invitation. Je suis d'une cérémonie, d'une fête. Devine de quelle
+espèce. Un bal? non. Un repas d'accords? non. Un mariage? point du
+tout: je te fais languir, toi qui es si vive, si curieuse, et si
+attachée à tout ce qui me touche. Eh bien! je suis invitée à une
+première messe. Du moins, je ne puis me dispenser d'y accompagner ma
+bonne maman. Comme elle veut à peu près tout ce que je veux, tu le
+sais, je dois faire aussi quelquefois les volontés de celle qui me
+tient lieu de mère. Je te dirai après demain, si je me suis bien
+ennuyée. Plus heureuse que moi, tu respires hors de ce vilain Paris
+les premières haleines du printemps. Adieu, Zoé.
+
+
+
+
+II.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Oh! ma toute bonne amie! que j'ai de choses à te dire! j'en ai tant
+que je ne sais trop par où commencer. Écoute, ou plutôt lis-moi avec
+autant de patience que j'ai de plaisir à te faire cette lettre.
+
+D'abord, il nous fallut aller chercher cette première messe à l'autre
+extrémité de Paris qui est si grand. Il y avait beaucoup de monde à
+cette fête religieuse, surtout bien des femmes, et de toute parure.
+L'église était pleine. Ce concours peu ordinaire me donnait à penser.
+Je suis un peu entichée de ce dont je te faisais un petit reproche.
+Nous sommes toutes curieuses. Je m'informai à plusieurs personnes de
+mon âge, de la cause de l'empressement qu'on paraissait manifester
+plus que de coutume pour le héros d'une solennité pareille. Une jeune
+blonde me dit à l'oreille: «L'ecclésiastique dont vous allez
+entendre la première messe, est une victime de l'amour. Il aimait
+éperdument une jeune personne, et s'en croyait payé de retour. Le
+malheureux avait affaire à une coquette indigne de lui; car on le dit
+fort bien, et de plus très-sensible, comme le prouve l'acte de
+désespoir dont nous allons être les témoins.»
+
+Ce peu de mots m'intéressa beaucoup. Je m'avançai le plus possible
+vers l'autel, pour contempler la victime, et ne rien perdre du
+sacrifice. Je me trouvai au second rang des femmes qui bordaient le
+sanctuaire. Enfin, le cortège sortit de la sacristie, au bruit des
+orgues touchées par Miroir; car on mit beaucoup d'appareil à cette
+fête, et ce fut une messe haute que célébra le nouveau prêtre. Il
+arrive. Je le vois passer lentement, pour parvenir aux premières
+marches de l'autel. Ma chère Zoé! est-ce prévention? on dit que les
+femmes n'en sont que trop susceptibles; mais jamais je ne vis, je crus
+du moins n'avoir jamais vu une figure plus intéressante que celle de
+ce jeune lévite. Il a de plus une taille avantageuse et bien prise,
+autant qu'il m'a paru sous ses ornemens sacerdotaux. Il baissait les
+yeux, comme semble l'exiger le ministère qu'il remplissait. Il ne
+marchait point d'un pas sûr; et ce fut bien à propos qu'il fit une
+génuflexion sur le premier degré de l'autel. Il avait besoin de
+rencontrer un appui à ses jambes vacillantes. L'air d'abattement qui
+caractérisait toute sa personne fut remarqué de tous les assistans,
+et inspira le plus vif intérêt.
+
+La messe haute commença. Au premier _Dominus vobiscum_ qu'il fut
+obligé de prononcer, en se retournant devant nous tous, il se passa
+une scène fort étrange. Il leva un instant les yeux, et les referma
+presque aussitôt, en paraissant perdre connaissance. Les autres
+prêtres qui l'assistaient se rapprochèrent de lui pour le soutenir;
+l'un d'eux vint de mon côté pour demander un flacon. De toutes les
+femmes, je fus la plus habile à offrir le mien. On le fit respirer au
+jeune lévite qui reprit ses sens; mais une petite rumeur se faisait
+entendre du côté opposé à celui où nous étions. Plusieurs personnes se
+levèrent; l'une d'elles sortit, à la prière de ses voisines. La cause
+de ce mouvement ne tarda pas à être sue. J'appris que cette femme
+coquette, qui avait inspiré une funeste passion au trop sensible
+Saint-Almont, (c'est ainsi qu'on appelle le nouveau prêtre) était
+venue insulter au malheur, et jouir de son triomphe. Les yeux de
+Saint-Almont avaient reconnu cette femme; et cette rencontre
+inattendue produisit la crise que je viens de te décrire en peu de
+mots. Ma chère Zoé, souffre que je termine ici ma lettre. Mes doigts
+tremblans se refusent à t'en écrire pour cette fois davantage.
+
+
+
+
+III.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Je ne t'ai point achevé mon récit. Saint-Almont poursuivit sa messe
+avec assez de courage. Vers le milieu, un de ses collègues lui adressa
+une espèce de sermon que je trouvai trop court, quoiqu'il dura plus de
+la demi-heure; ce qui me donna tout loisir d'examiner Saint-Almont,
+assis dans un fauteuil, au-dessus de moi, sur le bord du sanctuaire.
+Il parut donner toute son attention au discours, qui roulait sur les
+ressources de la religion. «La religion, disait l'orateur sacré, et
+surtout le sacerdoce, est un asile contre les passions, et un port
+dans le naufrage. Que de honteuses faiblesses elle a su prévenir ou
+réparer! De toutes les sortes de philosophie, la religion est encore
+la plus puissante... etc.» Saint-Almont écoutait en fermant les yeux;
+de fréquens soupirs sortaient péniblement de ses lèvres. De temps en
+temps, il portait ses deux mains à son front.
+
+Cet infortuné paraît avoir à peine atteint l'âge requis pour la
+prêtrise. J'aurais bien désiré voir et connaître la femme, auteur de
+son désespoir; mais je parvins, après l'office, à dire quelques mots à
+un ami intime de Saint-Almont. J'allai à lui, dans une pièce voisine
+de la sacristie; il était presque aussi abattu que son ami. Il me dit:
+«Saint-Almont eût fait un bon citoyen; il sera bon prêtre: quelque
+soit son état, il en saura remplir les devoirs en honnête homme.»
+
+Je hasardai ce peu de paroles: «Mais il semble plutôt résigné à la
+profession qu'il embrasse, que bien convaincu qu'elle lui convient. Le
+ministère auquel il se voue, est-il bien de son choix?»
+
+Il me fut répliqué: «L'honnête homme est fidèle à ses engagemens, de
+quelque nature qu'il les ait pris. Je réponds de mon ami.»
+
+La plupart des assistans comptaient bien retrouver Saint-Almont, pour
+le féliciter comme c'est l'usage; mais il se déroba à nos
+empressemens, et je me retirai, toute rêveuse, avec ma grand'maman,
+qui me dit en route: «Ce jeune homme m'a édifiée; qu'en
+penses-tu?--Beaucoup de bien. Il donne de lui l'opinion la plus
+avantageuse.»
+
+Rentrée chez nous, son image me suivit dans tous les recoins de la
+maison. Je descendis dans notre petit jardin; je n'y vis point les
+fleurs naissantes que le printemps, les autres années, ne faisait
+point éclore en vain pour moi. L'aventure de Saint-Almont m'occupait
+tout entière. Je redoutai l'approche de la nuit, et ce n'était pas
+sans fondement. Te le dirai-je, ma bonne Zoé! je ne pus fermer l'oeil.
+Henri IV disait: _Paris vaut bien une messe_. Zoé va peut-être me
+répondre: «Voilà bien du bruit pour une messe!»
+
+Adieu, ma toute bonne, ne me gronde point, ou attends pour cela que
+j'aille te voir sous ton joli berceau de lilas. Je t'en dirai
+peut-être encore davantage; mais n'en sonne mot à ton mari, il se
+moquerait de moi, et j'aime encore mieux être grondée que raillée.
+Adieu.
+
+
+
+
+IV.
+
+BILLET DE ZOÉ.
+
+
+Ne manque pas de venir dans trois jours; je réserve pour ce moment ma
+réponse à ta dernière lettre. Ne manque pas, et arrange-toi pour
+passer une quinzaine au sein de l'amitié.
+
+
+
+
+V.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Pardonne-le moi, mon amie; mais je ne puis t'aller voir de sitôt. La
+santé de ma grand'maman est un peu altérée, et la mienne n'est pas des
+plus parfaites. Ainsi remettons la partie; mais je ne puis différer à
+t'écrire, au risque, non pas de te déplaire, mais de m'exposer à
+quelques petits reproches de ta part; mais je n'aime point à passer
+pour meilleure que je ne suis en effet. La bonne nature, en me
+donnant l'existence, n'a pas voulu faire de moi une prude ni une
+dévote, quoique depuis cette fatale grand'messe, je n'aie pas manqué
+d'en entendre une chaque jour.
+
+Je te vois d'ici rire sous cape. Eh bien! me voilà! que veux-tu? Mais,
+écoute, il était bien naturel de désirer savoir des nouvelles de
+Saint-Almont depuis son nouvel état. Ma bonne maman m'avait instruite
+qu'il se bornait à être prêtre habitué dans la même paroisse où je
+l'avais vu débuter; en conséquence je dis à ma seconde mère:
+«Permettez-moi d'aller entendre sa seconde messe; je suis curieuse
+d'apprendre s'il est un peu revenu de cette révolution qu'il éprouva
+en montant pour la première fois à l'autel.» Ma bonne maman me
+répondit: «Va, mon enfant, suis ton bon naturel; tu es née sensible:
+quoiqu'on en dise, c'est être né heureusement.»
+
+J'allai donc le lendemain de la première messe, en entendre une
+seconde. Saint-Almont me sembla remis de son émotion de la veille. Il
+s'acquitta avec dignité de son ministère. C'est aux _Dominus vobiscum_
+que je l'attendais pour lire sur sa physionomie. J'y remarquai une
+grande sensibilité, et un fond de chagrin que le temps aura, je pense,
+beaucoup de peine à dissiper.
+
+Ô ma chère Zoé! il faut que je compte beaucoup sur ton indulgence
+pour t'ajouter ce que tu vas lire.
+
+Croirais-tu que je désirai être homme, pour avoir le droit de _servir
+la messe_ à Saint-Almont? J'enviai au jeune enfant de choeur qui
+l'assistait, le plaisir que je supposais à cet enfant, en versant
+quelques gouttes d'eau sur les doigts de Saint-Almont, en portant à
+ses lèvres l'extrémité de la chasuble de Saint-Almont. Qu'il est
+heureux, me disais-je!
+
+Zoé! tu penses peut-être que je rougis, en te transmettant ces
+détails. Eh bien! non. Ce que j'éprouve est sans doute une folie d'une
+espèce nouvelle; mais du moins, ce n'est pas une faute. Si mon esprit
+est délirant, mon coeur moins calme n'en est pas moins pur, moins
+digne de toi.
+
+Pour ne te rien cacher, sache que tous les jours, sans y manquer une
+seule fois, je vais entendre la messe de Saint-Almont, qui se dit à
+onze heures.
+
+
+
+
+VI.
+
+ZOÉ À AGATHE.
+
+
+Agathe! vous m'êtes et me serez toujours chère; mais vous n'êtes plus
+sage. Comment un clin d'oeil a-t-il pu vous changer à ce point? Agathe
+éprise d'un prêtre! Où prétends-tu aller? quel est ton but? Fille
+aimable et sensible, où vas-tu placer tes premières affections?
+L'infortune a des droits sur nous. Il est beau, il est louable, il est
+tout naturel de verser une larme sur le malheur de ses semblables;
+mais un homme qui vient d'élever un mur d'éternelle séparation entre
+lui et les femmes, parce qu'il a été le jouet de l'une d'elles,
+peut-il devenir un objet d'attachement? Mais je me trompe, mon Agathe
+a voulu s'amuser un moment, et son esprit me tranquillise sur son
+coeur. C'est un roman que tu m'as fait: n'est-ce pas? Agathe va venir
+voir sa Zoé, restera avec elle plusieurs jours; elle continuera d'être
+les délices de la société. Si l'amitié me donne quelques droits sur
+Agathe, j'en profiterai pour te guérir de cette surprise faite à tes
+sens, et tu attendras paisiblement l'heure marquée par le destin, où
+tu dois rencontrer l'homme qui te convient, et avec lequel tu puisses
+t'unir, à mon exemple. Viens, mon Agathe, c'est assez te faire
+illusion: prends-y garde, l'imagination quelquefois est perfide.
+L'amitié vraie qui m'unit à toi ne l'est point. Prends de ses
+conseils. Viens, et laisse-toi un moment conduire par la main de ta
+Zoé.
+
+Tu penses bien que je n'ai point communiqué tes dernières lettres à
+mon mari. Viens nous voir, ou j'irai te chercher.
+
+
+
+
+VII.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Ta lettre est sévère, mais j'en reconnais toute la justice. Le
+sentiment qui l'a dictée serait bien capable de me guérir, si ma
+maladie n'était point incurable. Oui! la foudre n'est pas plus prompte
+que ce qui vient de se passer dans mon coeur, et il en est d'autant
+plus blessé qu'il s'y attendait moins. Tu as recours aux lois de la
+raison; mais que peut la raison contre le premier élan de la
+sympathie? Va! la sympathie n'est point une chimère; tu l'éprouves
+toi-même tous les jours dans ton heureux ménage. C'est elle qui t'unit
+à l'époux que tu aimes. Moins heureuse que toi, les circonstances me
+font rencontrer l'objet qu'il me faut dans un homme qui ne peut être à
+moi. Ne me blâme point; contente-toi de me plaindre, et permets-moi de
+te confier tout ce qui m'arrive. Est-on le maître de sa destinée? Mais
+si tu ne te rebutes point, si tu ne me désavoues point pour ton amie,
+je sens que je ne puis être tout à fait malheureuse.
+
+Sans doute j'aime; en vain je voudrais me le dissimuler. Mais si j'en
+fais l'aveu à d'autres qu'à moi, ce ne sera jamais qu'à mon amie. Je
+me respecterai en elle; je la respecterai en moi: et le sentiment qui
+nous lie me préservera des fautes, s'il ne me préserve pas des
+chagrins inséparables d'une passion avouée par la nature, mais
+contrariée par les convenances sociales.
+
+Ne me parle donc pas d'aller vers toi; ne viens pas non plus me
+chercher. Laisse-moi à mes illusions; elles sont telles qu'en voulant
+les détruire, on leur ferait prendre un caractère sinistre. Imite la
+bonne nature; sois indulgente comme elle.
+
+Saint-Almont, pour se distraire sans doute de cette flamme sourde qui
+le mine, se livre tout entier aux devoirs de son état. Il sait
+apparemment que l'occupation est l'un des plus puissans remèdes contre
+l'amour, comme l'oisiveté en est le plus actif poison. Je vois son
+plan de conduite; il est sage, et me donne la plus haute idée de son
+jugement. Toutes ses journées sont sans lacune; la chaire et le
+confessionnal servent tour à tour de théâtre à son zèle apostolique.
+Il a fait le prône dimanche dernier; je n'ai eu garde d'y manquer.
+J'ai chargé une femme qui se tient au portail de l'église de
+m'avertir. Cette bonne femme me croit une sainte. «Si jeune, être déjà
+si pieuse!» dit-elle.
+
+Ma chère Zoé! si tu savais comme il prêche avec grâce, avec onction!
+Le sujet de son premier discours était l'amour du prochain. Ma bonne
+maman, qui voulut l'entendre d'après le récit que je lui en fis, et
+qui se connaît en sermons, m'a dit en me serrant la main: «Ma chère
+fille! j'ai suivi bien des prédicateurs, en ma vie; pas un d'eux ne
+m'a fait autant de plaisir.»
+
+Ma grand'maman n'a jamais rencontré si juste. Saint-Almont persuade,
+rien qu'à le voir; il ne crie point; il ne gesticule pas comme un
+forcené: c'est le coeur qui parle au coeur.
+
+Une chose qui va t'étonner, c'est qu'il a osé traiter de l'amour, et
+même en faire l'éloge; mais c'est qu'il voit cette passion comme l'un
+des plus beaux, des plus sublimes sentimens de la nature. «L'amour,
+a-t-il dit dans un endroit de son prône, l'amour dans une âme
+vertueuse est une vertu de plus. Heureux ceux, a-t-il ajouté, heureux
+ceux qui s'aiment avec innocence!» Que Saint-Almont était beau en
+prononçant cette exclamation, qui fut suivie d'un long soupir!
+
+Je m'étais placée devant lui, derrière une colonne; ses yeux en ce
+moment rayonnaient, étincelaient; une rougeur aimable colorait son
+visage. Toute sa physionomie était angélique.
+
+Ma chère Zoé! je te le dis naïvement, quel dommage que cet homme n'ait
+pas rencontré la femme qui lui convenait! qu'elle est vile à mes
+yeux, celle qui n'a pas senti tout le prix d'un tel homme! Une larme
+coule de mes yeux, en te faisant part de cette réflexion amère et
+inutile. J'en veux aussi à Saint-Almont. Pourquoi, s'étant mal adressé
+une première fois, se rebute-t-il tout de suite? N'y avait-il donc
+qu'une femme au monde? Tout le mal qu'on voit sur la terre ne vient
+peut-être que de ce que peu de gens sont à leur place. Adieu, Zoé; je
+n'ai pas le courage de t'en écrire plus long. Le noir chagrin s'empare
+de moi. Que n'es-tu à Paris! indulgente amie, tu me sauverais de
+moi-même. Adieu, encore une fois.
+
+
+
+
+VIII.
+
+ZOÉ À AGATHE.
+
+
+Ma pauvre Agathe! ta dernière lettre me fait de la peine. Il semble
+que tu te plaises à creuser le précipice sous tes pas. Tâche de
+t'interroger dans le calme de la raison, et de te voir de sang-froid.
+Chaque jour ajoute à ton délire. Tu ne prévois pas les maux que tu te
+prépares. Imite plutôt celui-là même qui est la cause innocente de ton
+égarement d'esprit. Vois, et tu en conviens toi-même, vois avec
+quelle prudence il s'éloigne de tous les objets capables de le
+rappeler à sa malheureuse passion. Je t'en conjure, ne te flatte pas;
+c'est précisément la pureté de ta flamme qui en augmente la chaleur.
+Je craindrais beaucoup moins pour ton repos, si tu avais choisi un
+sujet indigne de toi; ce ne serait que l'erreur d'un moment. Crains
+d'en avoir pour toute la vie. Ne badine pas avec les passions. D'abord
+nos jouets, elles finissent par devenir nos tyrans. Une seule
+réflexion pourrait suffire pour te rappeler à ta tranquillité
+première. Si quelqu'un me demandait: Que faites-vous de votre amie?
+que fait Agathe? Dis, mon Agathe, qu'aurais-je à répondre? Il me
+faudrait donc, pour être vraie, dire: «Mon amie est devenue amoureuse
+d'un prêtre.»
+
+Cela seul devrait te faire ouvrir les yeux. Un prêtre n'est plus un
+homme pour une femme. Pense à cela; ne reste point à Paris; accours
+dans mes bras: c'est là ta place. Donne-moi ta personne en garde; je
+t'en rendrai fidèle compte. Tu es mon trésor: que j'en sois la
+dépositaire! Mon mari me demande toujours quand nous te verrons, et je
+suis obligée de mentir toujours en lui disant: «La bonne maman est
+malade.» Ah! c'est bien plutôt ma pauvre Agathe qui l'est, et qui
+l'est si fort, qu'elle ne veut pas guérir. Adieu, mauvais sujet. Que
+de chagrins je prévois pour toutes deux!
+
+
+
+
+IX.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+J'ai lu trois fois ta lettre, sage Zoé; je me suis interrogée de
+suite, et mon coeur a répondu qu'il sera toujours digne du tien. Je
+puis être un jour très-malheureuse, mais jamais capable de faire honte
+à Zoé. J'en ai prononcé le voeu; je le répète tous les matins en me
+levant, et le soir je m'endors avec la douce confiance que je n'ai
+point faussé mon serment.
+
+Cette déclaration faite, il faut que tu aies la complaisance de lire
+le reste de ma lettre. Tu seras toujours ma confidente discrète, mais
+jamais ma complice, parce que jamais je n'aurai de faute grave à me
+reprocher. Entends-tu bien, Zoé?
+
+Ma bonne vieille vint me dire hier matin: «M. l'abbé de Saint-Almont
+tiendra confessionnal cette après-dînée jusqu'au soir. Tous ces jours
+gras, il les consacre à son ministère. Oh! il aura bien des
+pénitentes; car on l'estime déjà beaucoup. Venez donc tantôt.»
+
+Le récit de la vieille excita en moi un sentiment qui m'était inconnu
+jusqu'alors. _Il aura bien des pénitentes!_ Je répétai ces paroles
+avec l'accent de la jalousie. Oui, j'irai tantôt; je veux savoir s'il
+est des femmes capables de l'aimer avec autant de désintéressement que
+moi.
+
+Je me trouvai donc aux environs du confessionnal, bien avant que
+Saint-Almont n'y entrât. Ce qui me rassura un peu, c'est que je ne vis
+que quelques femmes âgées et de très-jeunes-gens. Il ne se fit pas
+attendre long-temps. Il vint en surplis fort propre. Je ne m'éloignai
+pas. Il entendit plusieurs vieilles pénitentes avec beaucoup de
+patience. Une d'elles en se retirant me dit: «Ma jeune demoiselle, ce
+confesseur est un ange pour la douceur et la sagesse des conseils.
+N'en prenez point d'autres; vous en serez contente. J'en suis
+enchantée; je lui enverrai mes deux filles qui sont de votre âge.»
+
+J'avais le désir le plus violent de me présenter à mon tour, et de me
+faire entendre en confession à celui de tous les hommes qui
+m'inspirait le plus de confiance. Je ne sais ce qui me retint.
+L'importance et la singularité de cette démarche s'offrirent à ma
+pensée. D'ailleurs, je m'étais promis de ne rien oser, sans avoir
+consulté mon amie. Bonne et sage Zoé! conseille-moi donc. Me
+permets-tu cette nouvelle imprudence? car tu vas sans doute qualifier
+ainsi le dessein que je brûle d'exécuter. Quel mal pourras-tu trouver
+dans cet acte interdit aux profanes, je le sais, mais il ne peut en
+résulter d'inconvénient grave; tout au plus, une estime mieux sentie
+encore pour Saint-Almont. Zoé, parle: tu es mon oracle.
+
+
+
+
+X.
+
+ZOÉ À AGATHE.
+
+
+Agathe, tu me consultes, peut-être avec la ferme résolution de ne
+point exécuter mes ordonnances. N'importe; j'aurai rempli mon devoir,
+en te traçant les tiens. N'entre point dans le confessionnal de
+Saint-Almont; n'ajoute point ce nouveau tort aux autres. Qu'irais-tu
+lui dire? Que tu l'aimes? Oui! tu brûles de lui faire cet aveu, sous
+le voile sacré de la confession. C'est une déclaration d'amour que tu
+hasarderas, fille imprudente! J'aime à croire à l'honnêteté de
+Saint-Almont; et je me repose même sur la tienne, s'il était homme à
+vouloir profiter de ta faiblesse. Mais où tout cela te mènera-t-il? Je
+pense que le rôle qu'il me convient de jouer dans cette affaire, est
+celui de spectatrice, de confidente tout au plus, en te renvoyant à
+toi-même, en en appelant à ton propre coeur, si les choses deviennent
+plus sérieuses. Agathe, fais donc ce que tu voudras.
+
+
+
+
+XI.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Tu me regardes apparemment comme une malade désespérée: tu
+m'abandonnes à moi-même. Je te prends à tes propres paroles, et
+j'espère que nous n'aurons pas à nous en repentir. Voici donc ce que
+j'ai cru pouvoir me permettre.
+
+Hier, je me suis présentée au confessionnal de Saint-Almont. Il y
+avait foule. J'ai laissé passer les plus pressées, afin de me ménager
+un entretien plus long; et le voici. Ma mémoire exacte et fidèle en
+conservera toute ma vie les expressions; je te fais grâce des
+préliminaires, et des formules consacrées.
+
+AGATHE
+
+Mon père, la confiance que vous avez déjà su inspirer à plusieurs
+mères de famille, m'amène à vous. Je suis une orpheline de dix-neuf
+ans, que la mère de mon père défunt veut bien accueillir; elle veille
+sur le printemps de ma vie. Je soulage autant qu'il est en moi l'hiver
+de son âge.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Que désirez-vous de mon ministère?
+
+AGATHE.
+
+Comment oserais-je...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Ma fille! vous êtes dans la saison des passions. En éprouveriez-vous
+une malheureuse? Vous ne seriez pas la seule exposée aux orages du
+coeur. C'est un tribut qu'il faut payer tôt ou tard.
+
+AGATHE.
+
+Je commence à l'éprouver.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Aimeriez-vous?
+
+AGATHE.
+
+Hélas!
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Pour la première fois?
+
+AGATHE.
+
+Oui, et pour la dernière; car on n'aime pas deux fois, m'a-t-on dit.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Aimer n'est pas toujours une faiblesse coupable; mais trop souvent
+c'est la cause innocente de bien des peines.
+
+AGATHE.
+
+C'est ce que je crains.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Éprouveriez-vous quelques obstacles?
+
+AGATHE.
+
+Permettez-moi de vous ouvrir mon âme tout entière.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Dites.
+
+AGATHE.
+
+La situation où je me trouve n'est pas ordinaire.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Parlez, et disposez de moi, si vous pensez que je puisse contribuer en
+quelque chose à votre tranquillité.
+
+AGATHE.
+
+Sachez donc...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Votre voix est tremblante. Rassurez-vous.
+
+AGATHE.
+
+Apprenez donc que celui que j'aime est d'une profession à ne pouvoir
+me payer de retour, quand bien même il saurait qu'il est aimé de moi.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous me surprenez. Je n'imagine pas....
+
+AGATHE.
+
+Eh bien! sachez donc que l'homme qui a trouvé, sans le chercher, le
+chemin de mon coeur, et qui l'ignore, est un prêtre comme vous.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Un prêtre!
+
+AGATHE.
+
+Oui! un prêtre tel que vous.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Comment se fait-il?
+
+AGATHE.
+
+Ses malheurs m'ont d'abord intéressée; et de la pitié à l'amour, il
+n'y qu'un pas.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Et il ne se doute point du penchant funeste qu'il vous a inspiré?
+
+AGATHE.
+
+Nullement.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Il ne vous a jamais parlé?
+
+AGATHE.
+
+Jamais. Je ne sais pas même s'il m'a vue; du moins il ne m'a point
+remarquée. Ses malheurs et ses vertus m'ont entraînée vers lui. Quand
+on aime, on ne calcule point. Vous le savez peut-être aussi bien que
+moi?
+
+(Saint-Almont ne me répondit pas; mais il laissa échapper un soupir.)
+
+Vous voyez, mon père, combien j'ai besoin de vos bons avis.
+Connaissez-vous un remède à cette funeste passion?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Saviez-vous l'état de celui qui vous l'a inspirée?
+
+AGATHE.
+
+Oui.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Il habite Paris en ce moment encore?
+
+AGATHE.
+
+Oui.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Mais sans doute que vous ne cherchez point à le voir?
+
+AGATHE.
+
+Au contraire, je l'ai vu tous les jours sans m'en défendre.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Ce n'est pas ainsi que vous guérirez.
+
+AGATHE.
+
+Je le sais.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Fuyez, non pas le danger; il n'y en a point à craindre: mais redoutez
+de longs chagrins.
+
+AGATHE.
+
+Je n'en ai pas le courage.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+La raison....
+
+AGATHE.
+
+Le coeur.... Mettez-vous à ma place.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Je n'ai que des conseils à vous donner.
+
+AGATHE.
+
+Que me conseillez-vous?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Mais, de votre côté, il faut des sacrifices.
+
+AGATHE.
+
+De quelle nature?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+D'abord, renoncer à le voir.
+
+AGATHE.
+
+Je n'ose vous le promettre. Quel mal fais-je, en le voyant, tant que
+je ne lui parlerai point?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Mais que prétendez-vous, en continuant à le voir?
+
+AGATHE.
+
+Je ne prétends qu'au plaisir, certes! fort innocent de l'aimer sans le
+lui dire; car je mourrai avant qu'il ait mon secret.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous n'êtes point la seule victime d'un pareil penchant; d'autres
+aussi ont aimé d'abord comme vous, et ensuite ont montré plus de
+courage que vous. Tâchez de les imiter.
+
+AGATHE.
+
+Cela est au-dessus de mes forces.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+J'en connais qui ont su élever un mur d'éternelle séparation entre eux
+et l'objet de leur affection.
+
+AGATHE.
+
+Je les en félicite; mais je ne me sens pas assez de caractère.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Ni moi assez de lumières pour vous guider. Adressez-vous à des
+prêtres plus exercés dans le saint ministère où je suis encore novice.
+
+AGATHE.
+
+Vous me refusez des secours?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+C'est que ceux que j'ai à vous donner sont insuffisans. Que
+voulez-vous de moi?
+
+AGATHE.
+
+Des consolations du moins.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Quittons-nous, puisque je ne puis parvenir à vous calmer.
+
+AGATHE.
+
+J'attendais davantage.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Comptez sur mes prières, et souffrez que..... J'éprouve un malêtre....
+
+AGATHE.
+
+Me permettez-vous de revenir dans quelques jours vous consulter?....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Il n'est pas nécessaire. Votre guérison est en votre pouvoir plus
+qu'au mien....
+
+AGATHE.
+
+Vous m'abandonnez....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Présentez-vous au grand-pénitencier.
+
+AGATHE.
+
+Suis-je donc une si grande criminelle?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous n'êtes qu'à plaindre, et vous n'êtes pas seule dans ce précipice.
+Je vous adresse à un vieillard plein de vertu et d'expérience. Allez.
+
+AGATHE.
+
+Vous ne voulez plus me recevoir?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Si vous saviez ce qu'il m'en coûte de ne pouvoir répondre à votre
+confiance; mais elle sera mieux placée où je vous envoie. Que le ciel
+vous donne sa grâce!
+
+
+Je voulus insister; mais Saint-Almont ferma la petite grille à travers
+laquelle nous eûmes cette conférence; et se retournant du côté opposé,
+donna audience à d'autres personnes moins embarrassantes pour lui, et
+moins embarrassées que moi.
+
+Il fallut donc me retirer. Il faisait nuit noire. Une circonstance me
+consola du peu de succès de cette démarche singulière, et bizarre, si
+tu veux, ma bonne Zoé. C'est que Saint-Almont ne put voir mon visage;
+par conséquent, je concevais l'espoir d'une autre entrevue avec lui.
+Dans ce dessein, j'avais pris aussi la précaution de déguiser ma voix.
+
+À la lecture de cette lettre contenant l'extrait de ce qui s'est passé
+au confessionnal de Saint-Almont, tu vas me répéter: «Eh bien! quel
+est ton but, Agathe? Si tu aimes véritablement, modèle-toi sur l'objet
+de ton amour. Sois aussi sage, aussi réservée que lui.» Et moi, je te
+répondrai que plus je connais Saint-Almont, plus je trouve de raisons
+pour l'aimer davantage; et assurément, tant que les choses n'iront pas
+plus loin, on n'a pas le plus petit reproche à me faire.
+
+Mais tu vas te récrier de nouveau à un autre projet qui me roule dans
+la tête! Tu me la croiras tout à fait tournée, et tu auras tort encore
+une fois. Sache donc, sans autre circonlocution, que je suis résolue à
+prendre l'habit d'homme, afin de voir plus souvent et plus à mon aise
+Saint-Almont. Sans lui en dire le motif, j'ai déjà fait part de ce
+dessein à ma bonne maman. Elle n'a pas eu le courage de me contredire;
+ainsi donc, au reçu de ta réponse à cette missive, je passe à
+l'exécution. Ton Agathe quitte les habits de son sexe, sans en
+abandonner les vertus pudiques. Je te le répète, j'ai à coeur de me
+conserver digne de ton amitié et de ma propre estime. Adieu; je
+t'embrasse, et te charge de faire ma paix avec ton mari, s'il était
+d'humeur à me gronder. Adieu, ma toute bonne.
+
+
+
+
+XII.
+
+ZOÉ À SA PAUVRE AGATHE.
+
+
+Ma pauvre et toujours chère Agathe! es-tu folle? Quoi! tout de bon! tu
+veux renoncer à ton sexe: il ne te manquait plus que ce nouvel
+incident. Mais, dis-moi, as-tu bien réfléchi sur les conséquences de
+ce que tu te permets avec une légèreté qui me passe? Reviens à toi;
+reste toujours mon Agathe. Sois toujours cette fille aimable et
+spirituelle, intéressante et gaie. De grâce! reviens sur tes pas, et
+crains de te perdre. Vois le chemin que tu as déjà parcouru en si peu
+de temps; du moins, avant tout, viens nous voir un seul jour. Si tu
+nous refuses cette fois, tu nous fâcheras plus que tu ne penses. Donne
+au moins à l'amitié les intervalles lucides que l'amour te laisse.
+Profites-en. Sois encore notre amie. Zoé méritait peut-être le
+sacrifice de quelques heures de ton temps. Plus de Zoé pour Agathe, si
+tu persistes à ne plus me voir!
+
+
+
+
+XIII.
+
+AGATHE À SA ZOÉ.
+
+
+Ta lettre ne m'est parvenue cette fois que deux jours après celui
+marqué par sa date. Je n'ai pu endurer ce retard, et attendre de tes
+nouvelles pour exécuter ce que j'ai à t'annoncer. Hier matin, j'ai
+paru en habits d'homme devant ma grand'maman, à l'heure du déjeûner.
+Elle ne m'a point reconnue d'abord; mais je me jetai dans ses bras,
+en lui disant: «Quoi! vous méconnaissez votre bonne petite fille
+Agathe?» Au son de ma voix, des larmes de plaisir coulèrent de ses
+yeux; elle me dit: «Tu es une espiègle. Je t'aimais déjà beaucoup;
+avais-je besoin de ce joli déguisement pour t'aimer encore davantage?
+Que cet habit te sied! il te donne un air mutin dont je raffole.»
+
+«Ma bonne petite maman, puisque je ne vous déplais pas sous ce
+vêtement, souffrirez-vous que je le porte souvent? Je n'en serai que
+plus disposée à vous servir; ce costume, plus commode que l'autre, me
+mettra à même de vous être encore plus utile que par le passé. Je vais
+dès aujourd'hui essayer de sortir avec ces habits, et de faire une
+longue course. J'irai, jusque dans le quartier de la première messe ou
+vous m'avez conduite il y a déjà plusieurs mois.»
+
+«Va, mon enfant, me dit ma grand'maman, et prends bien garde aux
+accidens: je serais inconsolable.»
+
+Je me rendis donc de suite, avec la vitesse de l'oiseau, jusqu'à
+l'église desservie par Saint-Almont, et j'arrivai précisément au
+moment qu'il sortait de la sacristie pour monter à l'autel. Je
+m'offris à lui servir la messe. L'enfant de choeur ne demandait pas
+mieux. Il fallait me voir marcher devant Saint-Almont! Je cachai le
+mieux que je pus, sous un air de componction, le contentement que je
+ressentais.
+
+Arrivée à la chapelle, je m'acquittai de mon devoir avec assez
+d'intelligence. J'avais eu le soin depuis quelques jours d'étudier la
+manière de servir un prêtre à l'autel.
+
+Néanmoins, je tremblais de tout mon corps; mes genoux fléchissaient
+sous moi. Quand ce vint au _lavabo_, Saint-Almont qui s'aperçut de mon
+trouble, daigna me dire au milieu de sa prière: «Jeune homme! rassurez
+vous.» Je lui répondis, les yeux baissés: «C'est pour la première fois
+que je m'acquitte de ce service: je ferai mieux à la messe
+prochaine.»
+
+Ô ma Zoé! tu ne te fais pas l'idée du plaisir pur que je savourai. Des
+rigoristes me traiteront de sacrilége: ils auront tort. Ce n'est point
+pour me moquer des choses saintes que j'en agissais ainsi; je ne
+voulais que voir de plus près un homme que j'estime par-dessus tous
+les autres, et que j'aime avec le plus parfait désintéressement. Il
+n'y a pas là de quoi m'attirer le blâme: on peut tout au plus me
+regarder en pitié, ou sourire. Pouvais-je offenser un Dieu bon, en me
+montrant empressée, jalouse de servir le plus sage des ministres de
+ses autels? Oh! comme Saint-Almont est édifiant! comme sa piété est
+affectueuse! comme il aurait aimé une femme qui l'eût payé de retour!
+Il a toute la tendresse d'une âme aimante, et toute la candeur, toute
+la simplicité, toute l'innocence d'un enfant. Je suis bien certaine
+que dans la personne du jeune homme qui lui répondait la messe, il fut
+loin de soupçonner cette jeune orpheline de dix-neuf ans qui se
+présenta quelques jours auparavant à son confessionnal. À l'élévation,
+je baisai plus de trente fois le bas de sa chasuble; il est d'usage de
+l'approcher une seule fois des lèvres. À la fin de la messe, le
+célébrant donne sa bénédiction au peuple; je hasardai de lever
+furtivement les yeux sur Saint-Almont en ce moment. Il me parut une
+divinité pleine de douceur et d'indulgence. Jamais il ne me fit autant
+d'impression; ses yeux disaient mille choses qui allaient à l'âme.
+Ah! puisse la bénédiction qu'il me donna verser dans mon coeur ce
+calme qui paraît déjà rétabli dans le sien!
+
+Saint-Almont me semble né bien heureusement. Il n'éprouva, jamais ces
+fortes passions qui sont autant de secousses qui ébranlent et
+bouleversent. Ah! que n'a-t-il mieux rencontré! Mais quoiqu'il puisse
+lui arriver, il saura compenser le défaut de bonheur par les douceurs
+d'une paix inaltérable de conscience. Que n'ai-je son caractère!
+
+Je me joignis de grand coeur aux actions de grâces qu'il prononça en
+retournant à la sacristie, où je voulus le reconduire. De bonnes
+femmes, sur notre passage, se disaient l'une à l'autre: «Comme ce
+jeune homme a bien servi la messe! qu'il y a mis de zèle! On n'en voit
+plus guère comme lui à présent.»
+
+Saint-Almont me remercia avec un air affectueux; et j'allai me placer
+dans l'église, sur son passage, pour le voir encore une fois, quand
+il rentrerait chez lui. À genoux aux pieds d'une chaise, je me
+procurai cette satisfaction innocente, qui ne pouvait paraître
+affectée ni suspecte; puis je retournai à la maison, pleine de son
+image. Le reste de cette journée fut l'un de plus doux momens de ma
+vie.
+
+Que vas-tu penser de moi, ma Zoé? Je t'ai dit tout; mon âme est nue
+devant toi. Ce qui me rassure, c'est que cette démarche ne me cause
+aucun remords. Quand je fais mal, ma conscience ne me le laisse pas
+ignorer. Zoé ne sera pas plus sévère que ma conscience: n'est-ce pas?
+Adieu.
+
+
+
+
+XIV.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Tu ne réponds pas à ma dernière épître; c'est fort mal. J'aime encore
+mieux tes reproches que ton silence. Écris-moi; ne me ménage pas, si
+tu veux; dis tout ce que tu as sur le coeur, mais écris-moi.
+
+Je ne t'imiterai pas, du moins en cela. Je vais te faire encore cette
+missive, pour te dire que j'ai continué mon exercice. Tous les jours,
+je sers la messe de Saint-Almont. Il n'y a que toi, Zoé, qui ne sois
+pas édifiée: tout le monde me cite comme un prodige de piété.
+Saint-Almont lui-même a remarqué mon assiduité, et m'en a dit deux
+mots flatteurs. Ce peu de paroles ont versé un baume sur ma plaie.
+Oui! je veux continuer à l'aimer ainsi; nous n'y risquons rien, lui ni
+moi. D'ailleurs, il est aussi étranger à mon amour que toi qu'il n'a
+jamais vue. Je me plais donc à l'aimer, quoique sans espoir: j'aime
+pour le seul plaisir d'aimer. Cette jouissance est bien permise sans
+doute. Qui peut y trouver à redire? À qui fais-je du tort? Encore une
+fois, y a-t-il du mal à me rendre assidûment à toutes les offices de
+l'église, à me placer au choeur dans les stalles au-dessous de la
+sienne, et à me procurer furtivement le plaisir de le voir, de
+l'entendre chanter? Il a le son de voix si agréable! Le plus bel air
+de Sacchini, à l'Opéra, ne vaut pas un _oremus_ sorti de la bouche de
+Saint-Almont. Ce matin, c'est lui qui a fait l'aspersion: je n'en ai
+pas perdu une goutte. En répétant les signes de la croix, j'ai ramassé
+sur mes doigts l'eau qui m'avait jailli au front, et je l'ai portée
+sur mes lèvres. Ce soir, il fera le salut; j'irai respirer l'encens
+qu'il offrira sur l'autel.
+
+Voilà le carnaval qui arrive. Que de jouissances pures je me promets!
+Tandis que les autres femmes courront les bals; moi, j'assisterai aux
+prières des quarante heures; on me verra, non loin du prie-dieu où
+Saint-Almont fera sa station, m'enivrer du plaisir de le contempler
+tout à loisir. Il est loin de croire à ce qui se passe autour de lui.
+N'importe; je veux l'aimer comme on aime Dieu, sans savoir si Dieu
+daigne prendre garde aux hommages que lui rendent les faibles mortels.
+
+Adieu, mon cher Mentor-Zoé.
+
+
+
+
+XV.
+
+ZOÉ À AGATHE.
+
+
+Ma chère et malheureuse Agathe! je vais t'apprendre une nouvelle qui
+te fera, je n'en suis que trop certaine, beaucoup moins de peine qu'à
+moi. Je devenais une prêcheuse qui aurait fini par te paraître
+importune. Rassure-toi; te voilà délivrée de mes sermons, à mon grand
+regret; car je ne puis cesser de t'aimer et de te plaindre. Enfin, il
+faut donc te dire que mon mari, qui désirait tant voyager, a obtenu
+une assez belle place dans une de nos colonies, bien par delà les
+mers, et il faut que nous partions sur-le-champ. Je n'aurai pas le
+temps d'attendre ta réponse à cette lettre; le ministre de la marine
+presse notre départ. À dix mille lieues de mon Agathe, je saurai
+toujours bien lui écrire: mais que de chances et de retards
+éprouveront mes lettres! Que n'ai-je pu dissuader mon mari! Ton sort,
+ma toute bonne amie, m'alarme véritablement. Je te laisse à la merci
+de toi-même, sans conseil, sans amie. Jure-moi, dans le fond de ta
+belle âme, de penser à ta Zoé, et à toutes les promesses que tu lui as
+faites. Adieu; je t'embrasse, le coeur serré. Quand recevrons-nous de
+nos nouvelles? quand nous reverrons-nous? Dans ma première missive,
+j'espère pouvoir te désigner le lieu où tu m'adresseras tes chères
+lettres. Ah! mon amie! seulement trois jours de délai; et bon gré
+malgré, je t'emmenerais avec nous. Adieu, la moitié de mon âme.
+
+
+
+
+XVI.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Zoé! vous méconnaissez votre amie. Mes fautes vous donnent-elles le
+droit d'être injuste à mon égard, et d'outrager l'amitié? En suis-je
+réduite à vous apprendre que votre dernière lettre m'a frappée au
+coeur? En la lisant, je me suis cru abandonnée de toute la terre. Zoé!
+mon amie! la sage Zoé, qui était ma providence, mon refuge, vogue en
+ce moment par delà les mers; c'était tout ce qui pouvait m'arriver de
+plus sinistre. Je ne répondrai pas à tes sarcasmes; ou, pour t'en
+faire repentir, voici ce que j'imagine. Zoé, transplantée au-delà des
+mers, n'en sera pas moins présente à mon esprit; je continuerai de lui
+écrire, comme si elle était toujours à sa campagne. Mon illusion sera
+loin d'être complète, puisque je ne recevrai plus de tes nouvelles.
+N'importe; je me ferai un devoir de te consulter à l'avenir, comme par
+le passé. Tu seras ma seconde conscience. Dès ce soir, je commence
+le journal de ma vie, et il te sera adressé; je te dirai mes fautes;
+je me rappellerai tes conseils, et Dieu fera le reste. Voici ce que
+j'imagine de mieux pour te convaincre, et de mon attachement, et du
+cas que je fais de ton estime et de ton amitié. J'aime à penser que
+nous nous reverrons; tu me retrouveras digne encore de me dire l'amie
+de coeur de Zoé.
+
+
+
+
+XVII.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Ah! mon amie!... tout m'abandonne à la fois: un abîme en appelle un
+autre. À peine j'apprends ton départ pour les îles, et notre
+séparation, qu'il me faut essuyer une autre perte. Ma si bonne maman
+vient de succomber à l'âge et aux infirmités inséparables d'une
+vieillesse avancée. Que ses derniers momens m'ont affectée! elle a
+rendu le dernier soupir dans mes bras; mais elle a eu le temps, comme
+on dit, de se voir mourir, et de mourir avec tous les secours de la
+religion. Se sentant plus affaiblie, «ma bonne petite Agathe,
+m'a-t-elle dit d'une voix altérée, rends-moi un service; ce sera le
+dernier, je pense, mais ce ne sera pas le moindre. Crois-tu que ce
+digne ecclésiastique dont nous avons entendu la première messe avec
+tant d'édification, voudra bien m'accorder la faveur de
+m'administrer? Va le chercher; il t'a remarquée pour ta piété
+constante; il ne te refusera peut-être pas.»
+
+Ma chère Zoé! tu ne doutes pas de mon empressement. Je volai
+sur-le-champ dans mes habits d'homme au presbytère de Saint-Almont. Je
+montai à son appartement avec une certaine assurance. Il ne s'agissait
+pas de moi en cette rencontre, et pourtant j'étais loin d'être
+indifférente à cette démarche. Saint-Almont ne me refusa point. Il
+quitta son travail pour m'accompagner, sans marquer la moindre humeur
+de mon importunité. Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était dans
+le feu de la composition d'un discours qu'il devait prononcer. Je lui
+prodiguai les excuses, les actions de grâces. «Nous nous devons, me
+dit-il à tous ceux et celles qui réclament notre assistance.» Pendant
+le chemin, il garda le silence que je n'osai rompre; mais je me
+dédommageai, en le regardant avec précaution, dans la crainte de
+l'embarrasser; car il est timide et modeste comme le mérite et la
+vertu. Arrivé près du lit de ma grand'maman, il ne lui fut pas
+possible de l'entretenir. Il n'en obtint que des signes de
+satisfaction. Sa présence, quoique muette, fut un bienfait dont je le
+remerciai les larmes aux yeux, et en serrant ses mains dans les
+miennes. Il les retira assez brusquement, et s'en alla...
+
+Ah! Zoé! je t'ai promis de m'accuser à toi-même de toutes mes fautes;
+tu es et seras toujours ma directrice. Eh bien! te le dirai-je? la
+présence de Saint-Almont diminua en moi le sentiment de la perte de ma
+grand'maman, et adoucit dans mon coeur les horreurs de sa mort.
+
+Le soir et la nuit, rendue à moi-même, je me trouvai comme seule dans
+un désert. Plus d'amie, plus de mère, me voilà bien véritablement
+orpheline; et faut-il pour mettre le comble à mes maux, que je porte
+dans mon coeur une passion malheureuse et sans issue!
+
+Je ne pus fermer l'oeil. Que vais-je devenir? Je me livrai à mille
+réflexions, tandis qu'un parent fort éloigné, que je fis avertir,
+voulut bien se charger de tous les tristes détails qui accompagnent et
+suivent un événement semblable à celui dont j'étais la victime. Ah!
+Zoé! d'où tu es maintenant, inspire ta malheureuse et trop sensible
+Agathe.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Sage Zoé! toi qui es la raison, la prudence même, que diras-tu un jour
+de moi? Et à quoi me sert d'évoquer ton esprit, de me rappeler tes
+conseils, si j'en profite si mal? Mais, te le dirai-je? un mauvais
+génie semble être à ma gauche, tandis que ton image, comme celle d'un
+bon ange, assiste à ma droite, à toutes les résolutions que je
+prends. En voici une bien étrange, mais c'est plus fort que moi;
+l'amour n'excuse pas tout, mais il ne trouve rien de difficile, rien
+de singulier; tout lui semble naturel, pourvu qu'il se satisfasse.
+Zoé! tu es impatiente de savoir où tout ce préambule va nous mener. Le
+voici.
+
+Depuis plusieurs mois, je ne quittais plus mes habits d'homme, et j'y
+étais autorisée par plusieurs exemples. L'abbé de Saint-Almont qui me
+voyait tous les jours sur ses pas dans son église, ne soupçonnait
+rien moins que mon déguisement. Il aurait pu apprendre le mot de
+l'énigme, quand il fut appelé au chevet du lit de ma grand'maman
+expirante; mais hors d'état de lui parler, elle ne put lui proposer,
+comme elle m'en avait prévenue, d'être le directeur de sa chère
+petite-fille Agathe. Ainsi donc mon secret était bien gardé. Dans le
+quartier que j'habite, quelques personnes savent bien qui je suis;
+mais on l'ignore parfaitement à l'autre extrémité de Paris, et sur la
+paroisse de Saint-Almont. Ma grand'maman se sentant près de sa fin,
+mit à profit ses derniers momens pour me remettre un dépôt assez
+considérable de monnaies d'or, auquel elle voulut ajouter un
+supplément. Le collatéral appelé pour m'épargner les embarras de la
+circonstance fâcheuse où je me trouvais, repartit pour la campagne où
+il résidait. Je me trouvai donc maîtresse de ma personne, et du petit
+pécule remis à ma disposition. Tu devines ma première démarche,
+clairvoyante Zoé. Je n'ai pas besoin de te dire que je transportai
+aussitôt mes pénates dans le voisinage du presbytère de Saint-Almont;
+je m'installai dans la plus modeste demeure que je pus trouver; je
+vaquai sans contrainte à tous les exercices de piété, et toujours,
+j'ai cette justice à me rendre, avec cette réserve de mon sexe, dont
+je n'avais abjuré que le costume. Pendant plusieurs mois, je me
+trouvais presque heureuse. Presqu'à toute heure du jour, je pouvois
+m'enivrer sans remords de la vue de mon amant, et je ne craignais pas
+qu'on prît mes assiduités en mauvaise part. J'avais mis mon amour sous
+la sauve-garde de la religion. Cet état de choses aurait dû me
+satisfaire. Point du tout: mon coeur et mon imagination se liguent
+contre ma raison, et me voilà enfantant le projet le plus bizarre et
+le plus hardi que jamais fille de vingt ans ait osé concevoir.....
+Mais c'est assez te dire pour une lettre. La suivante probablement
+t'annoncera le plus étrange changement d'état pour une femme, et mon
+style se ressentira de la gravité de ma nouvelle profession. Ah! Zoé!
+que l'amour fait faire de choses!
+
+
+
+
+XIX.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Ma tendre amie! tu ne liras peut-être jamais les pages que je t'écris
+aujourd'hui; ou si tu les lis, il ne sera plus temps pour moi. Hélas!
+je me mets à ta place, et j'ai pitié de moi-même; mais il faut
+apparemment que ma destinée s'accomplisse. Écoute-moi donc, toi qui es
+mon ange conducteur, mais invisible. Non! ce n'est point une
+plaisanterie; je ne me permettrai jamais de plaisanter sur la
+religion dans laquelle je suis née; et il faut toute la pureté de mes
+intentions pour ne pas être effrayée, moi-même la première, du rôle
+que je me propose de jouer. Cependant, raisonnons un moment ensemble,
+ma bonne et trop sage Zoé. Les choses saintes ne sont pas tout à fait
+interdites aux femmes; et l'état de religieuse n'est pas moins
+redoutable, moins respectable que celui que je viens d'embrasser. En
+un mot, ma chère, ton Agathe est entrée au séminaire.
+
+«Au séminaire, bon Dieu! vas-tu t'écrier; mais es-tu folle? Ô mon
+Agathe!.... sens-tu bien toutes les conséquences d'une pareille
+démarche? Une fille de vingt ans séminariste!....»
+
+Pourquoi pas, sévère Zoé! une fille séminariste est-elle un personnage
+plus étrange qu'une fille novice aux carmélites, ou ailleurs?
+
+«D'après ce trait, vas-tu m'ajouter, Agathe est capable de tout. Grand
+Dieu!»
+
+Un moment, ma chère Zoé. Rappelle-toi que je t'ai promis
+solennellement, et par écrit, que jamais je ne me permettrais rien
+contre la vertu. Et en quoi, je te prie; me crois-tu capable de tout?
+parce que changeant de sexe à l'extérieur, j'entre dans un séminaire
+pour être plus près d'un homme que j'aime dans toute la pureté de mon
+âme.
+
+Mais de grâce, lis-moi jusqu'au bout, et attends l'issue de tout ceci
+pour me condamner. Écoute donc.
+
+J'apprends que Saint-Almont a tellement captivé l'estime, qu'on lui
+confie un établissement regardé comme délicat et important dans
+l'église. Il est nommé enfin supérieur du séminaire des.... Cette
+nouvelle frappe mon esprit d'une lueur subite. Je me dis aussitôt:
+Saint-Almont me croit un jeune homme, et est favorablement prévenu sur
+mon compte. Il n'a aucun doute sur ma personne; au contraire, il a
+remarqué le caractère pieux que j'ai soutenu autour de lui. Quel
+inconvénient y aurait-il à me présenter à lui pour être reçu au
+nombre des jeunes clercs qui vivent sous sa discipline? Depuis
+plusieurs années, la ferveur religieuse se refroidit sensiblement. Des
+sujets tels que je parais être commencent à devenir rares. Le
+sanctuaire a besoin de ministres exemplaires, pour réparer les
+scandales qui se multiplient de jour en jour. Je serai reçu
+indubitablement; et j'aurai pour mentor, pour directeur, pour maître,
+le seul homme qui me soit cher. J'habiterai, je vivrai sous le même
+toit; et je savourerai l'innocente jouissance de voir, d'entendre à
+toute heure celui que je porte dans mon âme: et tout cela, sans me
+compromettre. Je me surveillerai avec soin; je ne négligerai aucune
+précaution pour rendre l'illusion complète, et je serai du moins aussi
+heureuse qu'il m'est permis de l'être, sans trahir mes devoirs, sans
+compromettre mon sexe, et quoiqu'elle en puisse dire, toujours digne
+de ma Zoé. Le reste à demain soir.
+
+
+
+
+XX.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+ Du séminaire des...
+
+Zoé! gronde-moi à présent; mais ce que tu appelleras tout au moins une
+insigne folie, est fait: ton Agathe est au séminaire. La voilà devenue
+clerc; mais il faut te donner des détails.
+
+Je me transporte donc à la porte du séminaire; je sonne la cloche
+d'entrée; je demande à parler à M. le supérieur; je suis admise dans
+son appartement. Il n'était pas seul; j'hésite, en lui adressant les
+premières paroles; je les bégaie. Ma timidité est remarquée, il devine
+que je désire être seule avec lui. Les trois jeunes ecclésiastiques
+que sans doute il endoctrinait, se retirent en le saluant avec un
+respect mêlé d'affection. Voici mon dialogue.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Bon jeune homme! que voulez-vous de moi?
+
+AGATHE.
+
+Monsieur, lui dis-je d'une voix tremblante, me remettez-vous?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Si je ne me trompe, vous êtes cette personne depuis quelque temps fort
+assidue aux saintes offices dans l'église de la paroisse où j'exerçai
+d'abord le ministère des autels.
+
+AGATHE.
+
+C'est moi-même.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Qu'avez-vous à me dire?
+
+AGATHE.
+
+Je viens pour obtenir de vous la grâce d'entrer dans le séminaire que
+vous dirigez.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Qui êtes-vous, bon jeune homme?
+
+AGATHE.
+
+Un orphelin, qui vient de perdre la seule parente qui lui restait à
+Paris, et qui ignore absolument où il retrouverait le reste de sa
+famille. Seul, et comme abandonné dans une grande ville que je
+connais mal, je viens ici, guidé par le penchant, autant que par la
+crainte de rester plus long-temps dans le monde. Voici une bourse de
+trois cents louis, c'est toute ma fortune; daignez en être le
+dépositaire....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Gardez cet argent. Vous n'avez donc personne ici dont vous puissiez
+réclamer le témoignage?
+
+AGATHE.
+
+J'avais une amie de l'enfance qui ne m'a quittée que pour se mettre en
+ménage. Je viens de la perdre; elle est maintenant sur mer avec son
+mari; elle seule, et la parente dont je pleure la mort, pouvaient
+répondre de moi et de ma conduite... Mais vous-même.... Monsieur....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Depuis plus d'un an, je pourrais attester la persévérance de votre
+piété.... Quel est votre dessein?....
+
+AGATHE.
+
+Vous venez de l'entendre; d'être reçu dans ce séminaire, et de
+préluder sous vos yeux, au sacerdoce....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+L'entreprise est grave....
+
+AGATHE.
+
+Je le sais.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Avez-vous bien mûri cette résolution?
+
+AGATHE.
+
+Oui, Monsieur, et vos vertus m'ont déterminée. Je veux m'attacher à
+vous; servez-moi de père, de tuteur, de guide....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Le moment des passions arrive....
+
+AGATHE.
+
+Je n'en éprouve qu'une....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Parlez, bon jeune homme.
+
+AGATHE.
+
+Celle de vous imiter.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous avez fait quelques études?
+
+AGATHE.
+
+Depuis plusieurs mois, je me suis appliqué avec toute l'ardeur dont
+je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre nos saintes
+écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre
+d'essai.
+
+AGATHE.
+
+Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des
+dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante
+fragile et abandonnée seule à tous les vents, j'ai besoin d'un tuteur
+et d'un abri.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est
+laborieuse, austère...
+
+AGATHE.
+
+Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous
+avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé
+aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Revenez dans trois jours.
+
+AGATHE.
+
+Trois jours sont bien longs...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Dans trois jours.
+
+Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires
+pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me
+charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait
+aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais
+combien l'amour est indiscret et téméraire, et j'avais besoin de la
+plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la fois, celui
+de mon coeur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu n'as jamais été
+à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction, et tu possèdes
+sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je suis heureuse
+de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que j'endure, et
+pardonne-moi mes imprudences. Adieu.
+
+P. S. Tu m'as vu la plus belle chevelure du monde; je viens d'en
+faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon supérieur.
+J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les auraient
+mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les ciseaux! Ce luxe
+de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma parure est dans
+mon amour.
+
+
+
+
+XXI.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+De loin comme de près, je suis certaine que la sage et bonne Zoé pense
+à sa pauvre et folle Agathe; et moi, aussi: ce journal en portera
+témoignage.
+
+Voilà donc Agathe installée au séminaire. La vie de séminaire n'est
+pas si rude que je me l'imaginais d'abord. Les exercices de piété et
+les heures d'études y sont fréquens, il est vrai; mais comme tout s'y
+fait en son temps, la tâche en paraît moins pénible.
+
+Mais j'observe ici que ce qui passe pour une vérité, souffre
+quelquefois des exceptions. Par exemple, on est convenu de croire que
+l'oisiveté est la berceuse de l'amour; et qu'au contraire, un travail
+assidu, opiniâtre chasse cette passion; j'éprouve ici tout l'opposé.
+L'occupation où je ne cesse d'être ne fait qu'entretenir mon amour. Il
+est vrai que je suis presque toujours sous les yeux de celui à qui
+j'ai voué mon existence, et toutes mes facultés. Comme je suis
+attentive aux leçons qu'il nous donne! il nous les donne si
+affectueusement! La persuasion, plus encore que la conviction, nous
+fait adopter tous les principes religieux qu'il professe. Sous un tel
+maître, j'ai la vanité de croire que je ferai des progrès dans une
+science si peu à la portée des femmes.
+
+Il y a dix jours que j'habite le séminaire; il me semble que j'y suis
+depuis dix minutes. Enhardie par les encouragemens que m'a donnés
+Saint-Almont, je me suis hasardée à lui demander, en le reconduisant
+jusqu'à la porte de son appartement, s'il était content de moi, et
+quel terme il mettait à l'espèce de noviciat qu'il m'avait prescrit.
+«Bon jeune homme,» (il continue à m'appeler ainsi, et cette expression
+qu'il ne donne qu'à moi me flatte infiniment.) «Bon jeune homme,
+m'a-t-il répondu, attendez l'expiration de la quinzaine; je pense que
+nous serons satisfaits l'un de l'autre.»
+
+Ces paroles me donnent un courage au-dessus de mon sexe.
+
+Et ces détails, ma bonne Zoé, te prouveront combien est innocent le
+stratagème que j'emploie pour jouir de la présence de celui que j'aime
+avec un désintéressement, certes! bien rare. Conviens-en, mon amie.
+
+
+
+
+XXII.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+La quinzaine expirée, Saint-Almont me fit entrer chez lui; c'était
+pour me dire qu'il me croyait la vocation indispensable à l'état que
+je voulais embrasser, et qu'il me recevait volontiers au nombre de ses
+néophytes.
+
+Je le remerciai de cette grâce dans les termes les plus expressifs, et
+je saisis cette occasion pour le supplier de vouloir bien se charger
+du dépôt de mon petit pécule. Il demeura un moment rêveur, et finit
+par y consentir. Ainsi donc, voilà ma petite fortune et tout mon être
+entre les mains de l'homme que j'aime.
+
+Les séminaristes avec lesquels je vis ne sont pas nombreux, et je ne
+fais société particulière avec aucun, malgré les avances de plusieurs
+d'entre eux. Je les repousse par mon assiduité constante à mes
+devoirs, et par une certaine réserve qui m'a paru ne pas déplaire à
+notre supérieur.
+
+Le chef de ces sortes de maisons se choisit ordinairement parmi les
+ecclésiastiques qu'il gouverne, celui d'entre eux dont il est le plus
+content pour être son clerc, c'est-à-dire, son secrétaire particulier;
+et c'est une faveur qui ne laisse pas que d'être fort briguée.
+
+Cette espèce de place donne certains priviléges; on accompagne le
+supérieur partout; on loge près de lui. Il vous exempte de certains
+exercices vulgaires.
+
+Toute mon ambition était de devenir un jour l'être fortuné que
+choisirait Saint-Almont, quand il n'aurait plus celui que je lui vis
+en entrant. C'était un jeune homme fort sage, appartenant à une
+famille distinguée. Deux mois après mon admission au séminaire, je sus
+que ses parens lui avaient obtenu un bénéfice qui n'avait point charge
+d'âmes; je redoublai de zèle et de piété, pour le remplacer auprès de
+Saint-Almont.
+
+Mon Dieu! pardonne-moi, si j'ai osé faire servir les choses saintes à
+un amour profane: mais c'est toi qui as mis dans nos coeurs les
+passions; elles ne sont donc pas des crimes, et je le sens à la pureté
+de mes intentions.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Ô combien l'amour, même le plus désintéressé, le plus pur, cause de
+tourmens et d'inquiétudes! Il n'est jamais satisfait. J'habite le même
+toit que Saint-Almont; je prends ses leçons; je mange au même
+réfectoire; je me lève, je me couche en même temps que lui, et
+pourtant je ne suis pas encore contente. Cette place de secrétaire que
+j'envie, m'ôte le sommeil, dans la crainte où je suis de ne pouvoir
+réussir. Je ne suis pas le seul clerc qu'il semble affectionner. Il en
+est un autre qu'il paraît distinguer aussi; et peut-être celui-ci
+obtiendra-t-il le poste que j'ambitionne. Si j'échoue, je crois que
+j'en tomberai malade.
+
+Toutes ces idées, amoncelées dans mon cerveau, me font imaginer un
+coup de hardiesse qui peut me réussir. C'est d'oser demander moi-même
+à remplir la place de clerc particulier de Saint-Almont. Peut-être
+s'en fâchera t-il? n'importe! Mon âme impatiente ne peut plus se
+contraindre. Ah! Zoé! Zoé!... La France, dit-on vulgairement, est le
+paradis des femmes. Hélas! je n'y fais que mon purgatoire.
+
+
+
+
+XXIV.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait
+une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre,
+et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi,
+et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que
+dans les souvenirs de mon coeur; de longues mers nous séparent
+peut-être pour toujours. Je ne serai plus peut-être, quand tu
+reviendras sur le continent et dans notre patrie.
+
+Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à
+Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en
+particulier. Il accueillit mon voeu; j'entrai avec lui dans son petit
+oratoire, et lui dis:
+
+AGATHE.
+
+Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire
+quitte la maison...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet.
+
+AGATHE.
+
+Nous l'aimons tous...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au
+séminaire.)
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait
+votre choix?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Pas encore, précisément...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas!
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Pourquoi hélas!
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici,
+dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais
+besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que
+je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous seriez encore
+comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous mes
+pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout entière.
+Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce sont vos
+seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc de
+m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de tous
+les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas l'injure
+de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place, j'aie en
+vue les petits priviléges qui y sont attachés; je prétends au
+contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je désire ardemment
+être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les passions, à les
+vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance
+répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez
+toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment.
+
+Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai une nuit
+douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre
+supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième
+jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit
+asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les
+fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens
+tous deux.»
+
+Zoé! tu ne peux partager le bonheur de ton Agathe. Me voici devenue
+le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que j'aime,
+et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de l'attachement
+d'un coeur honnête et sensible. Nous sommes devenus presque
+inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je l'accompagne en
+tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que les anges
+doivent la goûter dans le ciel!
+
+
+
+
+XXV.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Il faut te dire, ma chère Zoé, que Saint-Almont et moi, nous sommes
+devenus tous deux l'édification de tous ceux qui nous voient. Quand
+quelques esprits-forts versent leurs sarcasmes sur l'état
+ecclésiastique, on répond: «Ils en auraient une autre opinion, s'ils
+pratiquaient Saint-Almont et son jeune clerc Sainte-Alba.»
+
+Pendant les offices des fêtes, on nous fait remarquer. «Quelle piété
+affectueuse, s'écrie-t-on! ce n'est point là de la cafarderie. Comme
+ce jeune clerc a les yeux constamment levés sur son supérieur!»
+
+Si tout le monde savait le véritable motif qui me fait agir ainsi...
+Eh bien! on l'a dit avant moi, et je suis peut-être la seule qui
+l'éprouve:
+
+ Oui! l'amour est vertu dans un coeur vertueux.
+
+Il faut me voir servir mon amant à l'autel, soit aux offices du
+matin, soit à ceux du soir. Il faut me voir comme je presse
+amoureusement sur mes lèvres brûlantes la patène que Saint-Almont me
+donne en me disant: _Pax tibi_, et la baiser plutôt trois fois qu'une,
+à l'endroit où il l'a baisée le premier.
+
+Quant au _Pax tibi_, hélas! le voeu religieux qu'il m'adresse est bien
+loin de mon coeur. La paix en est bannie pour long-temps, je pense.
+
+Aux vêpres, pendant le _Magnificat_, tu sais, ma Zoé, que le clerc à
+son tour encense le célébrant; au lieu des trois coups d'encensoir,
+bien des fois j'en donne six ou neuf. On est obligé de m'avertir de ma
+méprise, et je rougis jusqu'au blanc des yeux. Mais que de
+satisfaction j'éprouve à offrir publiquement un encens pur à l'homme
+par excellence, le seul homme que j'aimerai dans ma vie entière!
+
+Aux saluts d'apparat, je suis l'un des deux clercs qui, marchant à
+reculons, encensent le Saint-Sacrement, ou ce qu'on appelle le
+soleil, porté par notre supérieur. Sacrilége que je suis! hélas! ce
+n'est pas à Dieu que j'adresse l'encens que je brûle en ce moment. Il
+est tout entier pour le seul Saint-Almont.
+
+Quelquefois, autant pour exercer les jeunes ecclésiastiques dans le
+saint ministère, que pour servir d'instruction au peuple,
+Saint-Almont, le soir, dans l'église, établit des conférences
+édifiantes. J'en soutins une avec lui; elle roulait sur l'amour
+profane. Saint-Almont jouait, comme il était convenable, le rôle de
+Notre-Seigneur, et moi celui du monde. Pour parler comme le vulgaire,
+il était l'avocat du bon Dieu; et moi, celui du diable.
+
+Saint-Almont passe pour très-éloquent; mais cette fois-ci, tout
+l'auditoire convint que l'élève avait mieux parlé que le maître. On
+allait jusqu'à dire que le clerc avait embarrassé son supérieur en
+plus d'un endroit.
+
+Saint-Almont m'en toucha quelque chose, en rentrant au séminaire, non
+pas qu'il fut atteint d'une basse jalousie; mais en homme sage, il me
+fit entendre que j'avais lieu de craindre un jour, tôt ou tard,
+l'ascendant de la plus terrible des passions.
+
+Qu'ai-je à redouter, lui répondis-je, si vous ne me retirez pas votre
+main préservatrice? J'ajoutai: N'ai-je pas fait voeu de vous
+accompagner comme l'ombre suit le corps? et je renouvelle
+très-volontiers, et dans toute la sincérité de mon âme, cet engagement
+sacré.
+
+Qu'est-ce donc que l'amour? Comme tout à ses yeux s'ennoblit et
+devient intéressant!
+
+Croiras-tu, Zoé, que j'éprouvai un plaisir égal à ce qu'on appelle de
+la volupté, quand Saint-Almont, le mercredi des Cendres, me traça sur
+le front avec son pouce une croix de ces cendres consacrées? je ne pus
+me résoudre à mettre mon camail sur la tête, dans la crainte d'effacer
+sur mon front l'empreinte des doigts de mon amant.
+
+Pendant le Carême, la confession, devenue plus fréquente,
+m'embarrassait beaucoup. Heureusement que Saint-Almont a autant de
+simplicité que moi d'amour. D'ailleurs, il est si éloigné de
+soupçonner le mystère!
+
+Le dimanche des Rameaux, nouvelle scène. À la messe, on lit l'une des
+quatre passions; et vers la fin de cette lecture, le célébrant et tous
+les assistans baisent simultanément la terre. Moi, j'attendis que
+Saint-Almont se fût acquitté de ce saint devoir, pour poser la bouche
+précisément à la place marquée encore par son haleine.
+
+Ma Zoé, il me semble t'entendre me dire: «Pauvre Agathe, te voilà
+folle à lier!»
+
+Cela se peut; mais conviens que ma folie est plus innocente que la
+raison affectée de certaines femmes.
+
+Le jeudi-saint, je me permis quelque chose de plus étrange; je ne puis
+rien avoir de caché pour ma meilleure amie. Ce jour est consacré à la
+pâque des ecclésiastiques. Il me fallut communier comme les autres;
+mais ce fut de la main de mon cher Saint-Almont. Devine, Zoé, ce qui
+me passa par la tête... devine! Tout te monde ne serait pas aussi
+indulgent que toi, quand tu le sauras. On traiterait cette action
+d'horrible profanation. Je retirai adroitement de ma bouche la sainte
+hostie, parce qu'elle avait passé entre les deux doigts de
+Saint-Almont; je la conserve précieusement, et je lui prodigue les
+plus tendres baisers.
+
+Le soir de cette sainte journée, notre supérieur lava en public les
+pieds aux plus jeunes des séminaristes, et je fus du nombre. Jamais de
+ma vie je n'éprouvai une émotion plus délicieuse. Ô amour! amour!...
+
+Le lendemain, nous allâmes tous à l'adoration de la croix; elle était
+tenue, penchée entre les bras de Saint-Almont. Ingrat! c'est toi que
+j'adorai; c'est à toi seul que j'adressai ces marques d'amour et de
+piété qui édifièrent tant de bonnes âmes, dupes des apparences.
+
+Oh! mon Dieu! comme je serais punie, avec quelle indignation on me
+chasserait de ce séminaire, si l'on venait à me surprendre ces aveux
+sacriléges, destinés à la seule amitié! Ô mon amie! pourquoi as-tu
+passé les mers? reviens donc vîte. Il en est peut-être encore temps;
+mais non! le mal est incurable, il est à son comble; et je crains de
+n'y pouvoir résister encore long-temps.
+
+
+
+
+XXVI.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Mais voici bien une autre tempête. Le moment est venu pour moi
+d'entrer dans ce qu'ils appellent les ordres. J'ai déjà reçu ceux
+nommés _mineurs_; mais le bon Saint-Almont me croit digne d'être
+élevée au soudiaconat, pour arriver bientôt au sacerdoce. Je m'humilie
+beaucoup; je me déprise fort, exprès pour éviter de prendre ce sérieux
+engagement, lequel d'ailleurs me ferait sortir du séminaire, où je
+voudrais rester toujours, tant du moins qu'y sera Saint-Almont.
+Comment faire? qui me donnera un conseil? Zoé, d'où tu es, envoie-moi
+quelque sage inspiration; mais j'attends en vain, et je ne puis plus
+demander de délai, Saint-Almont devient pressant. Que résoudre?
+
+
+
+
+XXVII.
+
+AGATHE À ZOÉ.
+
+
+Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette
+lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle
+arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout
+autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de
+moi. Adieu donc pour toujours....
+
+Voici le fait.
+
+Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison
+de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse
+solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en
+récréation au moins une fois par semaine, sous l'oeil du supérieur.
+
+Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la
+Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à part
+dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons d'étude nous y
+voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs innocens ébats. Il
+me fit asseoir près de lui, et me prit la main en me disant:
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir
+déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison
+sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec
+obstination au prix que vous êtes en droit d'obtenir pour votre bonne
+conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres sacrés? Les
+bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a plus besoin
+que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait un excès
+blâmable.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont...
+pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du
+moins digne de vos disciples...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre
+confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute
+liberté.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop
+favorablement.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce
+moment la justice et même les éloges que je me suis plu à vous donner
+dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de caractère, et la
+docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née; qualités précieuses
+qu'on cherche vainement dans des sujets de votre âge, et qui ont vécu
+dans Paris.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Quoi donc?
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Vous me connaissez mal.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Comment?
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je vous en ai imposé trop long-temps....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Parlez.... nous sommes seuls.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je n'ose.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Osez donc. Que craignez-vous de moi?
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot
+à prononcer pour cela.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui
+n'est qu'une faute légère.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je le voudrais.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous m'alarmez. Parlez.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+J'ai auparavant une prière à vous adresser.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Dites.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire,
+vous me la pardonnerez.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue
+considérablement le poids.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de
+personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive
+indulgence.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune
+homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter
+de votre erreur....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Je vous le promets.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Eh bien! apprenez donc...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant,
+donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Sachez donc... Ah! je ne puis...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Reprenez vos sens émus...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous
+d'une femme...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme
+ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous m'effrayez.... Parlez donc....
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le
+scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui
+vient le scandale. _Væ! væ!..._
+
+SAINT-ALMONT (_à part_.)
+
+Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Oh! non, ce n'est pas le délire, c'est le remords. Que penseriez vous
+d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se serait
+introduite dans votre séminaire?....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Malheureux! qu'avez-vous dit?
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice
+de Dieu et des hommes.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon choisir un
+séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse démarche?
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de
+mon crime...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+L'amour....
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter le
+brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus impérieuse des
+passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui me sont
+confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, si tu
+le peux...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre
+une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez
+une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne
+suis point venu dans votre maison pour y corrompre vos dignes élèves;
+connaissez mieux le coeur d'une femme sensible. Un seul objet m'attira
+dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses vertus qui m'ont
+séduite de toute la passion d'un coeur pur et brûlant, ne sait pas
+encore que je brûle pour lui.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas
+cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la
+preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des
+démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point,
+et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si
+j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un
+coeur profane.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié qu'à
+moi, qui suis chargé du dépôt des moeurs de ces ecclésiastiques....
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes
+élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous
+faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun
+d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Aucun d'eux!
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Aucun.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Et qui donc?...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de
+Saint-Almont?
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Moi!
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste
+aveu, vous qui avez aimé si malheureusement? Il semble que le ciel
+ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du mien.
+Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, sachez,
+monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable que la
+femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans la
+prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Comment savez-vous?...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage
+pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis
+jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne
+me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais
+est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi
+donc, mais ne m'avilissez pas.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Pourquoi, femme inconséquente, venir jusque dans mon séminaire?...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour
+moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me
+lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée,
+pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous
+remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est
+moi qui allai requérir votre saint ministère pour assister au lit de
+mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin d'en prévoir
+les conséquences, me permit de revêtir les habits d'homme; c'est
+moi...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je vous entends.
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous feindrez une indisposition grave.
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Je n'aurai pas à feindre...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge
+de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que
+vous m'avez confié, et...
+
+AGATHE-SAINTE-ALBA.
+
+Et...
+
+SAINT-ALMONT.
+
+Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse
+femme! que la Providence veille sur vous!.... Adieu... cependant, il
+faut que ce soit moi qui vous conduise chez le concierge....
+
+Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé!
+quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons
+le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je
+reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne.....
+Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement m'ôte toute faculté
+de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je quitte cette
+maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai déjà marqué, ni
+toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de l'infortunée
+Agathe.
+
+Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de
+joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous
+enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton
+adresse, dans ton ancienne demeure, où ceux qui écrivent à ton mari
+peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.
+
+_N. B._ Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de
+celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par
+elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien
+logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue
+pour toujours.
+
+
+
+
+L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y attendait le
+moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le lecteur
+curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée de ces
+Lettres.
+
+
+Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison
+de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour
+devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait lui faire remettre le
+dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, qui ne
+possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se trouvait
+dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste contre ceux
+de son sexe.
+
+Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les
+champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la
+rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle
+comptait mettre à exécution.
+
+Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son chemin, et
+qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures d'une
+marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une carrière
+abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux beaux
+villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, exténuée de
+besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de cette espèce de
+caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, et se couche sur
+un lit de pierres. Un sommeil profond, ou plutôt une léthargie
+s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses facultés.
+
+Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point
+déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se
+prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des
+ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes
+voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves
+d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation
+ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux
+de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne,
+pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé
+bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme
+sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible
+à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et
+le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets
+d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait
+été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément
+pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante,
+mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système
+social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut
+l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il
+s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle
+n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le
+succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les
+femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas
+craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de
+bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira
+de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un
+paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de
+ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour
+de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain
+qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit
+tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses
+semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes
+gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte
+pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne
+le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait
+lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne
+qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses
+noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns.
+Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il
+gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies
+dans le genre des stances suivantes.
+
+
+STANCES MISANTROPIQUES.
+
+ Par votre faute, ô combien sur la terre,
+ Pauvres humains, vous endurez de maux!
+ Moi, loin de vous, au fond d'une carrière,
+ J'ai rencontré la paix et le repos.
+
+ Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres
+ Qu'un architecte habile ou sans talens,
+ Sous ses crayons bizarres ou sévères,
+ Place et déplace au gré des dieux régnans.
+
+ Quand je vous vois, du fond de ma caverne,
+ Pauvres humains! vous me faites pitié.
+ Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne!
+ Je ne regrette ici que l'amitié.
+
+ Oui! je préfère une caverne aux temples
+ Où le fakir fait des discours moraux,
+ Tous démentis par ses mauvais exemples.
+ Pauvres humains! on vous prend par les mots.
+
+ Avec vos rois, avec vos républiques,
+ Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
+ Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
+ De la nature: elle seule a raison.
+
+ Depuis long-temps, au fond d'une citerne,
+ La vérité, dit-on, a son séjour:
+ Moi, je la trouve au fond de ma caverne;
+ Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.
+
+
+Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine qu'il
+détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes
+virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul,
+dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau
+monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses
+observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau
+s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de
+ceux dont il n'avait que trop à se plaindre se fût présenté à lui. Il
+avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant point un pas,
+sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.
+
+C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie
+profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit
+ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il
+lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane
+d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et met à nu une
+partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme en
+sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la
+frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé
+d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la
+manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant,
+l'oeil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!
+
+Mais en reconnaissant une femme sous le costume ecclésiastique, Timon
+ne sait que penser lui-même; d'autres sentimens se mêlent à
+l'indignation qu'il éprouva d'abord. Le poignard lui tombe de la main;
+de l'autre, il lâche la soutane d'Agathe, pose à terre ses deux
+pistolets, et demeure lui-même interdit, en présence d'un objet si
+loin de sa pensée.
+
+[Illustration: Timon trouve Agathe.]
+
+Agathe, retombée sur la pierre qui lui servait de couche, s'y était
+évanouie. Timon, revenu enfin à lui-même, va, court au logis de ses
+hôtes, et en rapporte une eau spiritueuse, pour administrer quelques
+secours à celle qu'il a tant effrayée. Enfin, quand il fut en état de
+lui parler avec sang-froid, et elle de l'entendre, il lui dit:
+
+TIMON.
+
+Fille tout au moins imprudente! que venez-vous chercher dans ces lieux
+si peu faits pour votre âge et votre sexe? Veniez-vous y braver un
+homme qui n'a que trop à se plaindre des femmes et de ceux dont vous
+portez l'habit? Parlez-moi sans déguisement, et rassurez-vous; vous
+n'avez rien à redouter de moi. Ne seriez-vous qu'une échappée de
+quelque bal? car, là-haut, ils dansent, ils s'amusent, ils jouent avec
+leurs chaînes, ces esclaves de tous les préjugés! Vous aurait-on
+chassée de ce bal pour avoir osé prendre l'habit de caractère du
+clergé, jaloux qu'il n'y ait que lui en droit de porter un masque?
+Répondez.
+
+AGATHE, _assez peu remise_.
+
+Hélas! Monsieur....
+
+TIMON.
+
+Ne m'appelez pas _Monsieur_. Je ne suis pas un Monsieur bien poli
+pour ses semblables, et bien dur pour les malheureux; j'ai peut-être
+contracté un caractère brusque: mais si je n'ai bientôt plus figure
+d'homme, j'ai conservé une âme sensible aux infortunes. En
+éprouveriez-vous? dites-les moi.
+
+AGATHE.
+
+J'espère que je toucherai bientôt à leur terme. À quoi bon vous en
+entretenir?
+
+TIMON.
+
+Je veux avoir un sujet de plus de haïr les hommes; j'en ai pourtant
+assez déjà. Mais pourquoi ce déguisement sinistre? je veux le
+savoir... Ah! pardon, femme infortunée, sans doute plus que coupable,
+je ne dois m'occuper en ce premier moment que de vos besoins; je vais
+d'abord satisfaire aux plus pressans. Promettez-moi de m'attendre; je
+vais chercher les alimens nécessaires à votre situation.
+
+Agathe, moins forte que la nature qui lui parlait plus haut que sa
+malheureuse passion, consentit d'accepter de la nourriture. Aussi
+prompt que l'éclair, Timon sortit et revint; et tous deux prirent un
+léger repas servi sur un cube de pierre.
+
+TIMON.
+
+Vous vous obstinez à me taire vos chagrins. Me refuserez-vous
+d'accepter des habits de femme en place de ceux-ci? Ils conviennent si
+peu, même aux hommes!
+
+AGATHE.
+
+Je veux achever de vivre, et mourir sous ce vêtement: il m'est cher.
+Je n'ai pas d'ailleurs long-temps à le porter; le coup mortel a frappé
+mon coeur.
+
+Timon insista tant de fois, qu'Agathe ne put s'abstenir de lui
+raconter ses peines secrètes qui l'affectèrent vivement.
+
+Maudites convenances sociales! (s'écria-t-il à ce récit) faux respect
+humain! Oh! combien les hommes se rendent malheureux de leur propre
+fait! Trompé par une coquette, Saint-Almont se fait prêtre,
+c'est-à-dire, il se punit des fautes d'autrui; et par suite, il
+réduit au désespoir la fille sensible que la nature lui adressait
+comme par la main pour réparer l'erreur qu'il avait commise avec une
+autre si peu digne de lui! Quelle bizarrerie! quel renversement de
+toutes les idées saines! Pauvre Agathe! que je vous plains! mais
+demeurez ici, et ne mourez pas; restez dans cette carrière, sous la
+terre qui n'est pas digne de vous posséder dessus. Oubliez
+Saint-Almont, en qui le préjugé religieux parle plus haut que la
+nature. Restez ici; vous y serez aussi en sûreté que dans votre
+séminaire, aussi libre de vous; consentez à vivre. Notre destinée
+réciproque est peut-être que nous vivions l'un près de l'autre,
+puisque nous sommes tous deux victimes de ces conventions politiques
+qui enchaînent les hommes.
+
+AGATHE.
+
+Je n'ai point votre force d'âme et d'organisation pour supporter mon
+infortune; je sens que le poids qui oppresse mon coeur ne peut
+s'alléger que par la mort; je vais languir encore quelques jours,
+heureuse d'avoir trouvé une main compatissante pour m'assister dans
+mes derniers momens! N'insistez pas pour me rappeler au bonheur: il
+est apparemment des êtres nés pour souffrir; mais du moins, je ne suis
+coupable, ni aux yeux des hommes, ni devant mon Dieu. Je n'ai commis
+que des imprudences.
+
+TIMON.
+
+Ne me parlez point de votre Dieu; il vous devrait un miracle.
+
+AGATHE.
+
+Il ne me doit rien.
+
+TIMON.
+
+Votre Dieu est injuste.
+
+AGATHE.
+
+Mon Dieu est juste; il laisse en moi un exemple dont les jeunes filles
+pourront profiter. On leur dira que j'ai été punie pour avoir négligé
+les sages conseils d'une amie, et pour n'en avoir cru que mon coeur
+sans expérience.
+
+TIMON.
+
+Vous avez suivi la voix de la nature; elle ne trompe jamais; mais
+vos religions et vos lois viennent la contrarier. Ce sont elles qui
+font tout le mal. Ah! quand donc les hommes, retournant sur leurs pas,
+et remontant à leur organisation primitive, se mettront-ils à vivre,
+sans le ridicule et sinistre échafaudage des législations politiques
+et sacrées? Que je méprise, que je hais tous ces législateurs anciens
+et modernes qui mettant leurs faux raisonnemens à la place de la
+raison, fabriquent des entraves où le reste des hommes, comme de vils
+troupeaux, viennent se prendre! Il n'est plus permis à la jeune vierge
+innocente de s'unir au jeune homme dans les bras duquel la nature la
+pousse, mais que les codes absurdes, imaginés par des ambitieux, lui
+interdisent par je ne sais quelles misérables convenances.
+
+Ces déclamations soulageaient Timon, et rassuraient Agathe. Il se
+bornait à des apostrophes aux hommes d'état, sans négliger aucun des
+égards dus à la passion et au sexe de l'infortunée. Celle-ci,
+languissante et s'affaiblissant peu à peu, avait renoncé à tout
+attentat sur elle-même; elle voyait s'approcher avec résignation le
+dernier jour d'une vie courte, mais si pleine d'amertume.
+
+Timon, assidu près d'elle, espérait, attendait tout du temps; et déjà
+son imagination lui laissait entrevoir un avenir heureux selon ses
+principes. Un jour, il aborde Agathe avec un empressement plus marqué
+que de coutume; c'était pour lui dire:
+
+Malheureuse femme! sans doute, vous me rendez justice; j'ai rempli les
+devoirs de l'hospitalité envers vous, sans les mettre à prix comme on
+fait là-haut. Ai-je acquis quelques droits à votre confiance?
+
+AGATHE.
+
+Homme généreux, en pouvez-vous douter?
+
+TIMON.
+
+Eh bien! donnez-m'en une preuve.
+
+AGATHE.
+
+Vous m'inquiétez. Vous lasseriez-vous d'être vertueux?
+
+TIMON.
+
+Vous ne me comprenez pas. Écoutez-moi jusqu'au bout. L'intérieur des
+carrières est malsain, surtout pour les personnes affaiblies déjà par
+la violente secousse des passions. Pourquoi resteriez-vous ici plus
+long-temps?
+
+AGATHE.
+
+C'est pour y mourir plus vîte.
+
+TIMON.
+
+Et toujours cette sinistre image en perspective. J'ai quelque chose de
+mieux à vous proposer. Je m'exprime peut-être en termes qui ne
+ressentent que trop la caverne que j'habite, de préférence à la
+surface de la terre souillée par tant de crimes: mais faites-moi grâce
+des formes, et ne jugez en moi que les intentions; elles sont aussi
+pures que l'amour que vous portiez à Saint-Almont.
+
+AGATHE.
+
+Et que je lui conserverai jusqu'à mon dernier souffle.
+
+TIMON.
+
+Toutes ces considérations peuvent très-bien se concilier. Prêtez-moi
+toute votre attention; ce que j'ai à vous dire le mérite. Vous
+conviendrez, je pense, que tout ce qui se passe au-dessus de nos têtes
+est marqué au coin de la folie ou de la perversité. Les femmes y sont
+ou trompées ou trompeuses; les hommes, opprimés ou oppresseurs. Les
+plus belles cités n'offrent que des piéges aux honnêtes gens, et sont
+de mauvais lieux pour les autres. Plus elles sont populeuses, plus il
+y a de crimes et de malheurs. Le séjour des campagnes n'est guère plus
+sûr, plus innocent. On y est un peu moins méchant, parce qu'on y est
+un peu plus ignorant.
+
+Je bénis tous les jours l'heureux moment où je fus assez bien inspiré
+pour rompre avec tout le genre humain, et m'enfoncer dans les
+entrailles de la terre. Agathe, bénissez aussi cette malheureuse
+passion qui vous a conduite ici. Il vous fallait un monde plus capable
+d'apprécier votre innocence et votre âme aimante. Il vous faut un coin
+de terre encore vierge, où le vice et les préjugés n'aient point
+pénétré; il existe, assure-t-on, au-delà des mers, dans les forêts
+américaines du nord. Il me reste assez de biens pour les frais de ce
+voyage, et pour les avances de la petite colonie que je projette, dans
+le voisinage de ces bons quakers, de tous les hommes ceux qui ont le
+moins dégénéré. Venez, votre santé et votre repos sont attachés à
+cette résolution. Les animaux malfaisans de ces contrées le sont moins
+que nos compatriotes d'Europe. Nous avons autant de raisons l'un que
+l'autre pour fuir la société prétendue civile, et faire un _a parte_
+sur la terre. Viens avec moi, infortunée Agathe; viens fonder une
+colonie, vertueuse comme toi, mais plus heureuse.
+
+AGATHE.
+
+Un plus long voyage m'est prescrit; j'en ressens les approches, à la
+faiblesse que j'éprouve; je précéderai dans un monde meilleur l'homme
+qui m'est cher, et près duquel je n'ai pu passer ma vie en ce bas
+monde. Recevez le témoignage de toute ma reconnaissance pour les vues
+bienfaisantes que vous avez sur moi, mais dont je ne puis profiter.
+
+TIMON.
+
+Eh! qui t'en empêche, fille obstinée?
+
+AGATHE.
+
+Une biche qui porte dans le flanc le javelot dont on l'a blessée, ne
+peut aller loin.
+
+TIMON.
+
+Tu ne veux donc pas me réconcilier avec l'espèce humaine?
+
+AGATHE.
+
+Je ne le puis.
+
+TIMON.
+
+Avais-je tort d'être misantrope, et de maudire ce globe où j'ai trop
+vécu? Préjugés de toute espèce! c'est vous qui avez inondé la terre de
+tous les maux qui l'accablent, et c'est vous encore qui vous opposez
+à son retour vers le bien..... Opiniâtre Agathe! réfléchis donc aux
+suites heureuses de la proposition que je hasarde de te faire.
+Transporte-toi en idée sous un climat non moins doux que celui de la
+France, et sur un sol intact encore, et parfaitement étranger à tout
+ce qui blesse nos coeurs et nos yeux au milieu de cette civilisation
+compliquée dont tu ne connais encore que les plus petits inconvéniens.
+Promène avec moi ton imagination au milieu de ces belles forêts, où
+de bons sauvages nous bâtiront une demeure sans faste, mais saine et
+tranquille. Nous nous y établissons sans difficultés; nous nous y
+livrons sans inquiétude aux doux penchans de la nature, et nous
+oublions l'ancien monde pour ne pas le maudire. Bientôt une postérité
+nous promet un appui dans notre vieillesse. Notre petite famille
+devient pour nous tout l'univers. Nous vivons satisfaits, sans
+ressentir le besoin d'un code et d'un culte. La tendresse maternelle
+et la piété filiale sont nos seules divinités. Quel tableau! et
+faut-il donc tant de choses pour le réaliser? Agathe, il te reste
+encore assez de santé pour ce voyage; consens à respirer un air plus
+pur, et à déposer ta confiance dans un homme qui la mérite.
+
+AGATHE.
+
+Oui, sans doute, vous la méritez; mais ces trop douces illusions ne
+peuvent trouver place dans mon âme affaissée par la douleur.
+Épargnez-moi de nouveaux refus; laissez-moi à la situation pénible où
+vous m'avez trouvée; personne ne peut m'en tirer. Il n'y a que la mort
+ou Dieu capable de rompre les liens que j'ai contractés.
+
+TIMON.
+
+Si mal à propos. Femme opiniâtre! pourquoi êtes-vous venue troubler la
+paix que je goûtais ici, et que j'avais achetée par tant de
+sacrifices? Pourquoi votre apparition subite a-t-elle rallumé dans mon
+coeur la flamme du désir?
+
+AGATHE.
+
+Ah! ne me reprochez pas une nouvelle faute, tout aussi involontaire
+que les autres.
+
+TIMON.
+
+Pardonnez ce mouvement injuste, dont je n'ai pas été le maître.
+
+AGATHE.
+
+Je suis donc née sous une étoile bien fatale?
+
+TIMON.
+
+Elle ne l'est pas plus que la mienne.
+
+AGATHE.
+
+Mais la Providence est encore plus forte, et a mis un baume sur la
+plaie profonde que je me suis faite. Je pouvais mourir plus coupable
+et plus malheureuse.
+
+TIMON.
+
+Ces âmes faibles et timorées croient avoir tout dit, quand elles ont
+prononcé le mot de _Providence_. La Providence! que fait-elle? où
+est-elle? pourquoi ne prévoit-elle pas le crime? ou pourquoi ne le
+punit-elle pas? pourquoi se montre-t-elle si rigoureuse pour Agathe et
+le petit nombre de ses pareilles, et si complaisante pour les femmes
+semblables à celles qui m'ont trompé, à celle qui s'est jouée de la
+tendresse de Saint-Almont? La Providence! ce n'est qu'un mot.
+
+AGATHE.
+
+Ne blasphémez pas.
+
+TIMON.
+
+Qu'elle se justifie!
+
+AGATHE.
+
+C'est ce qu'elle fera sans doute dans un monde meilleur.
+
+TIMON.
+
+Eh bien! je la bénirai, quand il en sera temps; je la bénirais dès
+aujourd'hui, si elle ouvrait ton coeur aux propositions que je te
+fais.... La Providence! il n'y en a pas, ou il n'y en a que pour les
+méchans; eux seuls prospèrent. Les bons languissent comme toi, ou sont
+obligés, pour exister en paix, de vivre en ours comme moi. La
+Providence! que ce mot a fait de tort aux honnêtes gens! Il leur a
+conseillé la résignation; il est la cause qu'ils ne forment point une
+ligue puissante pour s'opposer aux scélérats. Les scélérats profitent
+de la piété envers la Providence, et jouissent avec impunité des
+avantages qui devraient être le salaire de la vertu.
+
+Désespérant du peu de succès de sa tentative, Timon se retira avec un
+chagrin sombre; et les jours suivans, il ne parla plus de son projet,
+mais il redoubla d'attention auprès d'Agathe.
+
+Afin d'être rassuré sur la visite de quelque importun, envoyé par le
+hasard, il ferma avec des pierres l'entrée de la carrière, par
+laquelle l'infortunée avait pénétré dans l'intérieur. Il se procura le
+bois nécessaire pour combattre l'humidité de la galerie où Agathe
+s'était établie. Déjà il y avait apporté des nattes et des tapis.
+
+Mais, hélas! tous ces soins purent à peine allonger de quelques
+semaines la trame des jours d'Agathe. Comme un flambeau qui s'éteint
+par degrés, il la voyait dépérir lentement, mais sans douleur aiguë;
+la peine profonde qu'elle ressentait était bien suffisante: et à
+chaque progrès sensible de ce dépérissement, Timon renouvelait ses
+imprécations contre la Providence. La douceur du malade pouvait seule
+le tempérer: lui-même était étonné de l'ascendant qu'il laissait
+prendre sur son esprit; mais il n'en murmurait pas.
+
+Un soir, la pauvre Agathe lui tendit la main, en lui disant: Mon
+généreux hôte, puisque vous ne voulez plus reconnaître un Dieu, je
+charge votre propre coeur de vous témoigner toute la reconnaissance
+que je vous dois. Ajoutez-y encore le dernier service que je vais vous
+demander. Procurez-moi ce qu'il faut pour écrire un billet, et
+accordez-moi la grâce de le faire tenir à son adresse, sans vous
+fâcher du choix de la personne dont je réclame ici les bons offices
+concurremment aux vôtres.
+
+TIMON.
+
+Je prévois ce que vous méditez; mais je ne puis rien vous refuser.
+Écrivez.
+
+BILLET.
+
+«Monsieur de Saint-Almont est supplié de vouloir bien accompagner le
+commissionnaire qui lui présentera cette missive. Il ne peut refuser
+cette dernière grâce à l'infortunée Agathe de Sainte-Alba expirante.»
+
+TIMON.
+
+Vous oubliez l'adresse.
+
+AGATHE.
+
+Je n'ai plus assez de force pour l'écrire. Prêtez-moi le secours de
+votre main; la mienne tremble trop....
+
+ «À Monsieur l'abbé de Saint-Almont, supérieur du
+ séminaire des....»
+
+TIMON.
+
+Mais, toujours imprudente Agathe! vous ne réfléchissez donc pas que
+vous me mettez à la merci d'un prêtre.
+
+AGATHE.
+
+Celui-ci n'en a que les vertus. Nous lui ferons promettre de ne pas
+divulguer le secret de votre asile; et il ne violera point sa parole.
+
+TIMON.
+
+Qui m'en assurera? car enfin, c'est un prêtre.
+
+AGATHE.
+
+Vous avez paru jusqu'à présent m'estimer un peu. Faites-moi le
+sacrifice de votre prévention, et daignez me juger digne de quelque
+confiance.
+
+Timon n'insista plus. Le lendemain, il reparut avec cette réponse au
+billet de la veille.
+
+
+ZOÉ À SA CHÈRE AGATHE.
+
+«Ma toute bonne et malheureuse amie! je te cherchais partout, avec la
+sollicitude d'une mère qui a perdu son enfant chéri. Enfin, je te
+retrouve, et bientôt sans doute, tu me permettras de te serrer dans
+mes bras. M. de Saint-Almont n'est plus supérieur du séminaire des....
+ni même à Paris. Il a demandé à faire partie d'une mission chez les
+sauvages de l'Amérique septentrionale. Nos vaisseaux se croisaient.
+Comme il allait au nouveau monde, j'en revenais avec mon mari, aussi
+inquiet que moi de notre chère Agathe. Ton billet a été reporté à tes
+anciens amis, déjà possesseurs de ton journal, et du reste de ce qui
+t'appartient... Nous attendons avec impatience le moment de
+t'embrasser.»
+
+Cette lettre reçue subitement et sans préparation, causa une
+révolution dans ce que les médecins appellent _le système nerveux_
+d'Agathe, et aurait pu hâter son dernier moment, sans les soins
+redoublés de Timon. Quand cette crise fut passée, Agathe qui ne
+pouvoit plus écrire elle-même, fit mander à Zoé qu'elle était
+attendue avec une impatience égale à la sienne. Elle accourut le
+lendemain, accompagnée de son mari. Les deux bonnes amies se serrèrent
+dans les bras l'une de l'autre, sans pouvoir exprimer par des paroles
+ce qu'elles ressentaient: mais cette douce étreinte de l'amitié en
+disait davantage.
+
+Prévenue de l'état d'épuisement où se trouvait Agathe, Zoé s'était
+munie d'un médicament composé par les sauvages du Canada, et célèbre
+dans le pays par des cures merveilleuses; mais ce spécifique vint trop
+tard. Administré un peu plutôt, il pouvait rappeler Agathe à la vie.
+L'infortunée ne put résister à la commotion de son entrevue avec son
+ancienne amie; elle expira dans ses bras, le second jour de leur
+réunion dans la carrière.
+
+Timon n'en devint que plus misantrope, il traversa l'Océan avec Zoé et
+son mari qui retournèrent dans l'Amérique septentrionale. Arrivé là,
+Timon obtint des habitans sauvages des forêts de passer le reste de
+ses jours avec eux. Il embrassa leur genre de vie avec un succès tel
+qu'ils le regardèrent comme leur frère, et eurent pour lui une
+confiance sans bornes. Cette circonstance sauva la vie à Saint-Almont.
+Des Iroquois dont il avait entrepris la conversion, se prévinrent
+contre lui, et allaient le mettre en pièces, le croyant un espion
+envoyé par les Anglais. Le hasard fit que, dans une chasse, Timon, à
+la tête de sa tribu adoptive, reconnut le supérieur du séminaire de
+la pauvre Agathe. Il obtint sa rançon, et le ramena dans les foyers de
+Zoé, où Saint-Almont vécut désormais, renonçant au sacerdoce, et se
+livrant à l'éducation du fils unique de cette maison.
+
+Chaque année, Timon venait passer une semaine avec eux, pour faire
+commémoration des malheureuses amours et de la mort d'Agathe. En s'en
+retournant parmi ses bons sauvages, il répétait cette strophe de la
+romance misantropique, citée plus haut:
+
+ Avec vos rois, avec vos républiques,
+ Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
+ Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
+ De la nature: elle seule a raison.
+
+
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Femme Abbé, by Sylvain Maréchal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ABBÉ ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.