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+The Project Gutenberg EBook of Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les trois Don Juan
+
+Author: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: October 12, 2007 [EBook #22971]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+_L'Histoire Romanesque_
+
+GUILLAUME APOLLINAIRE
+
+LES TROIS DON JUAN
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+MCMXIV
+
+Les Trois Don Juan
+
+[Illustration: PLANCHE I
+
+(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+F. Goya.--LA MAYA NUE]
+
+L'HISTOIRE ROMANESQUE
+
+GUILLAUME APOLLINAIRE
+
+Les Trois Don Juan
+
+Don Juan Tenorio d'Espagne
+Don Juan de Maraña des Flandres
+Don Juan d'Angleterre
+
+Ouvrage orné de douze illustrations hors texte
+
+D'après GOYA, BOUCHER, A. COLIN, L. SAUVÉ, J. HARREWYN,
+DE NOVELLI, E. DEVÉRIA, EUGÈNE DELACROIX.
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+MCMXIV
+
+
+
+
+I
+
+DON JUAN TENORIO OU LE DON JUAN D'ESPAGNE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGUE
+
+La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le baptême.--Chez
+l'astrologue.--Alchimie et magie.--Les rêves de la comtesse.--Le
+langage des astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les
+prétentions de Don Jorge.
+
+
+Don Juan Tenorio était le fils de Don Diego Pons Tenorio, quinzième
+seigneur de Cabezan en Asturie, onzième seigneur de Peral y Cobos en
+Vieille-Castille, sixième seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie.
+C'est dire qu'il descendait d'une antique et noble lignée.
+
+Don Diego était un personnage considérable. Il possédait, outre ses
+seigneuries, gagnées par ses ancêtres à la pointe de l'épée, un
+palais à Séville où il séjournait une partie de l'année. Il y gérait
+l'Intendance des dîmes et des bâtiments pour l'ordre religieux
+militaire dont il était commandeur. La totalité de ses revenus était
+estimée à dix-huit mille ducats d'or.
+
+Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se sentit prise des
+douleurs de l'enfantement, il y eut un grand émoi dans le château.
+Elle passa tristement les mois de sa grossesse. Il semblait qu'une
+maladie terrible et mystérieuse se fût abattue sur elle. Souvent on la
+voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'épouvante. Parfois, l'oeil
+fixe, la poitrine haletante, elle paraissait subir la fascination de
+quelque fantôme visible à elle seule. En vain passait-elle la plus
+grande partie de ses nuits enfermée dans son oratoire. On l'entendait
+murmurer de longues prières, entrecoupées de sanglots convulsifs.
+Des rêves d'épouvante troublaient ses nuits, et maintes fois elle
+s'éveilla en sursaut, poussant des cris étouffés. Ni les soins
+affectueux de son mari, ni les encouragements du chapelain ne
+pouvaient lui rendre le calme.
+
+À l'annonce de la délivrance, attendue par la comtesse avec une si
+singulière appréhension, on fit venir de Séville un des plus illustres
+médecins du temps.
+
+C'était un juif baptisé du nom d'Alonzo Levita. Il avait étudié dans
+toutes les Universités d'Europe.
+
+Il interrogea la malade, examina les symptômes et rassura tout le
+monde. Quelques heures après, en effet, Doña Clara accouchait d'un
+beau garçon.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut une chèvre qui servit de nourrice à Don Juan, une chèvre
+sauvage de la haute sierra.
+
+Il fut baptisé en grande cérémonie dans la cathédrale de Grenade, en
+présence des rois catholiques et de leur cour. Il eut pour marraine
+Doña Francesca Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain Don Juan
+de Ganelès, dont il prit le nom selon l'usage.
+
+La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter un astrologue
+fameux qui lui avait été recommandé par Don Alonzo Levita. Les soucis
+qui l'avaient hantée dès les premiers jours de la conception de
+l'enfant ne s'étaient pas dissipés en effet.
+
+Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frère de son mari, au cours
+d'un voyage à Séville, et lui fit part de son désir de se rendre en sa
+compagnie chez l'homme des sciences occultes.
+
+«Il me semble naturel en effet, Doña Clara, lui dit Jorge, que vous
+consultiez un professionnel de la Kabbale sur l'avenir de votre
+fils... Mais il faut prendre garde que ces kabbalistes sont souvent de
+simples coquins, fort capables d'attenter à la bourse et même à la vie
+des honnêtes gens. Je vous accompagnerai...
+
+--Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue venait à me
+prédire quelque chose de fâcheux...
+
+--Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un drôle de cette
+espèce s'avise de faire de la peine à ma jolie belle-soeur.»
+
+Après l'oraison du soir, Don Jorge et Doña Clara, guidés par maître
+Alonzo Levita, se rendaient donc chez l'astrologue qui demeurait dans
+une rue déserte, à l'une des extrémités de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Maître Max Jacobi avait été prévenu par son compère de l'honorable et
+lucrative visite qu'il allait recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il
+au premier coup de marteau.
+
+Une vieille à tête de sorcière montra à travers les barreaux de fer
+sa lampe fumeuse. Son oeil chassieux dévisageait avec méfiance les
+visiteurs.
+
+«Ouvrez, Barbara, dit le médecin. Votre maître nous attend.»
+
+La vieille obéit, en silence.
+
+Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivèrent à une porte que
+Levita ouvrit sans plus de cérémonies, et ils se trouvèrent dans le
+laboratoire de l'astrologue qui était en même temps un alchimiste.
+
+C'était une grande pièce à haute voûte cintrée qu'éclairait une lampe
+suspendue à un crampon de fer. Des ombres irrégulières se jouaient
+sur les murs noircis de fumée. Il y avait peu de meubles mais beaucoup
+d'objets et ustensiles de science: fourneaux, soufflets, cornues,
+fioles, alambics, sphères, compas, équerres, sabliers, métaux,
+pierres, plantes desséchées, animaux empaillés, squelettes, ossements,
+une tête de mort à mâchoire démesurée entre autres, mille autres
+bric-à-brac accrochés, pendus, posés sur des planches, entassés ou
+épars sur le sol. Perché sur une carcasse mobile, au fond d'un
+angle obscur, un hibou se balançait en roulant dans l'ombre ses yeux
+lumineux et sinistres.
+
+La comtesse frissonna; Don Jorge leva les épaules avec une grimace.
+Quant à Levita, il souriait.
+
+Dans le coin le plus éloigné se trouvait une table singulièrement
+encombrée. Une petite lampe mobile projetait une lumière assez vive
+sur ce pêle-mêle. Dans un grand livre ouvert, posé sur un vieux
+pupitre, lisait l'astrologue. Sa tête chauve, où brillait le reflet de
+la lampe, reposait immobile entre ses deux mains. Il était tellement
+absorbé qu'il n'entendit pas les visiteurs entrer.
+
+Jorge, se penchant sur le livre, aperçut un grimoire indéchiffrable
+qui lui donna une opinion médiocre de l'orthodoxie du maître. Mais
+comme il ne s'en souciait pas autrement, il lui frappa sur l'épaule:
+
+«Hé! l'ami, voici que vous rend visite une dame de condition
+suffisamment élevée pour que vous preniez la peine de vous lever.
+Debout donc!»
+
+Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage simple et cru.
+
+Maître Max Jacobi se leva en effet, salua gravement la comtesse et
+attendit. Son aspect n'allait pas sans en imposer: son front était
+vaste, ses yeux longs brillaient d'un regard intérieur, un regard de
+savant accoutumé à transformer en abstractions imprévues les images
+fournies à la méditation par la contemplation de la nature; sa
+tête présentait les modifications énergiques dues à des habitudes
+ascétiques.
+
+«Que voulez-vous savoir? madame, dit-il.
+
+--L'avenir de mon plus jeune fils.
+
+--Quelle partie de la science désirez-vous consulter, la chiromancie,
+la sciomancie, la néomancie, la nécromancie, l'oniromancie?
+
+--Parlez chrétien, interrompit brusquement Don Jorge. Madame n'entend
+pas l'hébreu!
+
+--Je vous demande, madame, s'il vous plaît d'interroger les signes de
+la main, les nombres ou les morts?...
+
+--Pas les morts! s'écria la comtesse avec effroi.
+
+--Les songes, continuait Jacobi, les astres...
+
+--Oui, les songes et les astres.
+
+--Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge d'un air entendu,
+cela est bon pour les petites gens qui se font tirer la bonne aventure
+à un maravédis par tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque
+toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais cependant une
+raison à leur endroit. Mais ce qui me convient tout à fait, ce sont
+les étoiles. Elles sont d'usage chez les princes et dans les familles
+considérables. Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi le
+plaisir de ne prédire à ma belle-soeur que choses agréables... Nous
+aurions autrement à en découdre ensemble. Je suis maître des hommes
+d'armes du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. Faites-en
+votre compte.
+
+--Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis que l'interprète des
+arrêts du ciel et ne dois point en subir les responsabilités.
+
+--Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je vous prie de laisser
+parler en toute franchise le savant homme que j'interroge. Comment me
+pourrait-il dire la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles?
+
+--N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon entendeur, salut!
+
+ * * * * *
+
+«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande de l'astrologue, que,
+pendant mon sommeil, un serpent se réfugiait dans mon sein pour s'y
+réchauffer. Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses
+écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais il était
+si beau, il me regardait avec des yeux si doux et si tristes que je
+n'avais plus le courage de m'en défaire. Alors il se mettait à siffler
+langoureusement, comme pour me remercier, et je me rendormais le coeur
+attendri et troublé...
+
+--Ensuite?
+
+--La première fois, le rêve se termina là... Un autre jour, je vis les
+fleurs de mon jardin s'agiter en même temps, couvertes de sang, et le
+serpent glissait rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les
+fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice! Il nous tue.»
+Mais le serpent enroulé près de moi reprenait: «Ne les crois pas. Ce
+sont elles qui m'ont blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est
+le mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que les fleurs. Je
+me mis à pleurer. Il but mes larmes, et nous nous rendormîmes tous les
+deux.
+
+«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches qui voletaient autour
+de moi en poussant des cris désespérés. Le serpent se jouait autour
+de mon cou et caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient
+les colombes, venge-nous...» Mais le serpent murmura à mon oreille:
+«Elles se trompent... L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué
+l'aigle.» Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand oiseau de
+proie qui se débattait à terre dans les convulsions de l'agonie. Puis
+il redressa la tête en sifflant d'une manière terrible. Les colombes
+s'enfuirent en criant: «Malheur à toi! malheur à toi!»
+
+«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au coeur. «Ingrat,
+m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!» Et j'arrachai le serpent
+de mon sein. Tombé à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit
+avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi si je t'ai tuée,
+c'est parce que je t'aime. Je vivais par toi, je n'ai pas voulu mourir
+sans toi.» Il se métamorphosa en fleur. Moi, je me trouvai changée
+en colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée en aigle.
+L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta dans le soleil où nous
+fûmes consumés ensemble.
+
+«Je n'ai plus rêvé depuis.»
+
+ * * * * *
+
+--Vos rêves ont une signification claire, dit maître Jacobi. Ce
+serpent, c'est votre fils.
+
+--Hum, hum, gronda Jorge.
+
+--Ce serpent, disais-je, représente votre fils. Ces fleurs sont
+l'emblème de la joie, les colombes de l'affection, l'aigle du courage,
+le soleil de la gloire. C'est la loi des contrastes qui règle la
+divination de l'onirocritique, et les songes disent le contraire de
+ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que vous aurez
+un fils dont la tendresse fera votre bonheur et la vaillance votre
+gloire.
+
+--Les bonnes paroles, maître, s'écria la comtesse toute joyeuse.
+Comptez sur ma reconnaissance.
+
+--L'explication est convenable, daigna approuver Jorge.
+
+ * * * * *
+
+--Maître, reprit la comtesse, je vous prie maintenant de consulter les
+astres. Puisse leur réponse être aussi favorable que l'a été celle des
+songes!
+
+--Il me faudrait l'état du ciel au moment de la naissance.
+
+--Je l'ai dressé très exactement, dit Levita, tirant un papier de sa
+poche.
+
+L'astrologue examina le dessin tout en murmurant des formules
+cabalistiques.
+
+«Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius au plus haut. Hum!
+hum! Le coeur. Jupiter en conjonction avec le Taureau. Aldebaran,
+étoile de la Bohême. Vénus absente. C'est bien, très bien... Traçons
+le carré magique.»
+
+L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrés l'un dans l'autre et
+partagea l'intervalle en douze triangles égaux.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda Don Jorge, qui
+paraissait s'intéresser fort à l'opération.
+
+--Les douze maisons du soleil.
+
+--Et qu'est-ce qu'il y fait?
+
+--Il les visite tour à tour. Dans chacune est une phase de la vie
+humaine... Maisons de la santé, des richesses, des héritages, des
+biens patrimoniaux, des legs et donations..., maisons des chagrins et
+des maladies, du mariage et des noces, maisons de l'effroi et de la
+mort, de la religion et des voyages, des charges et dignités, des
+amis, des emprisonnements et de la mort violente...
+
+L'astrologue se tut. Dans le silence général, il avait ouvert un
+livre rempli de signes astronomiques et tourna plusieurs feuillets,
+comparant ensemble les observations du médecin, le carré magique
+et les formules consacrées. Enfin, après de longues méditations, il
+reprit:
+
+--Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La conjonction de Jupiter
+avec le Taureau annonce beaucoup de souhaits qui se réaliseront,
+grands voyages et abondantes richesses. Votre fils sera élégant dans
+ses vêtements et honoré dans sa vie. Mais qu'il y prenne garde! Orion
+influe sur son bras gauche et commence à se renverser, preuve que son
+coeur sera souvent menacé. Il ne s'agit, au reste, que d'un danger
+moral. Le Soleil n'ayant point visité la douzième maison, votre fils
+ne doit point mourir de mort violente, cependant... ce point présente
+une particularité inconnue dans les annales de l'astrologie.
+
+--Oh! mon Dieu! fit la comtesse.
+
+--En tout cas, il ne sera pas dépourvu d'argent, s'en étant procuré
+par legs, donations et autres moyens encore.
+
+--Qu'est-ce à dire? fit Don Jorge.
+
+--Oh! avouables, tout à fait avouables en notre temps.
+
+--Sera-t-il heureux? demanda la comtesse.
+
+--Si la fortune, la santé, la puissance et la célébrité peuvent faire
+son bonheur.
+
+--Aura-t-il une nombreuse postérité? demanda enfin la comtesse.
+
+--Je ne saurais le dire, Vénus, qui préside à la fécondité, étant
+cachée sous l'horizon. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre
+famille finira comme elle a commencé.
+
+--Et que signifie? firent à la fois la comtesse et Don Jorge.
+
+--À qui fait-on remonter son origine?
+
+--Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio sont seuls
+descendants directs, à Madarra-le-Bâtard.
+
+--Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue penché sur ses dessins
+et grimoires, que votre famille finira par... par... d'innombrables
+bâtards!
+
+--Misérable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait Don Jorge furieux.
+
+Et laissant au médecin le soin de ranimer la comtesse évanouie,
+il prit celui de la venger. Avec une large règle, jadis d'usage
+mathématique, il entreprit de bâtonner l'infortuné Jacobi, qui criait
+en se débattant:
+
+«Miséricorde! Au secours! À l'assassin!
+
+--Je t'avais prévenu, drôle!
+
+--Levita! Levita! Vieux camarade!»
+
+Mais Levita se tenait prudemment dans un coin. Nul doute qu'à montrer
+son courage comme combattant il ne préférât intervenir plus tard comme
+médecin.
+
+ * * * * *
+
+Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en vint frapper le
+squelette ballant au sommet duquel se tenait perché le hibou.
+
+Celui-ci, effrayé, secoua ses ailes. Une poussière lourde s'en
+dégagea, obscurcissant l'atmosphère. Peut-être l'animal n'avait-il pas
+bougé depuis plusieurs années. L'oiseau nocturne volait, comme fou,
+à travers la chambre, montant, descendant, heurtant les squelettes,
+dispersant les paperasses, mêlant ses ululements funèbres au concert
+des voix humaines. Il faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait
+des hurlements semblables à ceux des chiens qui aboient à la mort.
+
+Enfin le hibou, fatigué, s'arrêta pour prendre contact avec un objet
+solide. Mais lequel, grands dieux! Ainsi que l'arche sainte se
+posant, après le déluge, au sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa
+solidement au crâne de l'exaspéré Don Jorge.
+
+Celui-ci s'enfuit épouvanté, les bras en l'air, renversant tout sur
+son passage. Les objets fragiles se brisaient: Patatras! Catacri!
+Gressecrec! La comtesse se précipita sur sa trace. Ce ne fut que sur
+le seuil que, de son épée tirée, Don Jorge réussit à faire lâcher
+prise à l'antique volatile qu'offusquait, du reste, la lumière du
+jour.
+
+«Quelle caverne, criait-il. La peste soit à Levita! Le diable emporte
+Jacobi! Quant à ce hibou!...»
+
+ * * * * *
+
+La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle sa belle-soeur.
+
+«Les moines sont des fanatiques, les médecins des ânes, les
+astrologues des menteurs... Faire du chagrin à ma charmante, charmante
+belle-soeur. Je ne le souffrirai pas...»
+
+Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice, passait son
+bras épais autour de la taille gracile de Doña Clara.
+
+Mais celle-ci tournait déjà dans la serrure la petite clef d'or de la
+porte secrète par laquelle elle s'était échappée.
+
+«Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret, poursuivait Don
+Jorge...
+
+--Un baiser! beau-frère, vous n'êtes qu'un vieux polisson. Tenez,
+voici pour secouer la poussière du hibou!»
+
+Et, poussant la porte, elle frappa d'un léger coup d'éventail le nez
+enluminé du soudard.
+
+[Illustration: PLANCHE II
+
+_F. Goya._--CHEZ LE SORCIER]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA PREMIÈRE MAÎTRESSE DE DON JUAN
+
+Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les
+préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la
+Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La petite Monique.--Le
+baiser.--L'altercation.--La bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto
+blessé.--Rivalité de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort de Niceto.
+
+
+À dix-sept ans, Don Juan était dans la fleur de la beauté.
+
+«Décidément, dit un matin Don Jorge à son neveu, tu ne peux pas en
+rester là. Tu as eu la plus brillante éducation des Espagnes, des
+maîtres de toutes les langues, vivantes ou mortes, de mathématiques,
+de littérature et même de poésie et de musique, bref, tu es endoctriné
+dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta moustache commence à
+pousser, tu montes à cheval comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs,
+tu manies la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la rapière
+mieux que moi, tu es beau garçon, du reste, et point sot. Il est
+indécent que tu n'aies pas une maîtresse.
+
+--Une maîtresse! Une maîtresse! répétait Juan effaré.
+
+--Tu es novice, mais non moine! De mon côté, j'ai la prétention de
+n'être point pédant. Si la famille me déshérita, ce n'est point sans
+quelques bons motifs. Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons
+parents et bons amis. Je te dois les lumières de mon expérience.
+
+«Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre sur un bon pied.
+Un homme bien né se reconnaît à deux qualités: la galanterie et la
+bravoure.
+
+«Si nous avions quelque belle guerre, je t'amènerais avec moi et
+t'engagerais à monter le premier sur la brèche. Mais, hélas! il ne se
+livre plus de grande bataille. Ce bon temps est passé! Mon capitaine
+est mort, et il a emporté la gloire dans son tombeau.
+
+«A un gentilhomme de la qualité, il n'est donc plus permis que de
+chercher querelle personnelle, et pour cela rien ne vaut les intrigues
+de l'amour.»
+
+ * * * * *
+
+Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir même conduire
+son neveu, était un excellent homme, aimant la joie pour lui et
+les autres. Riche de son patrimoine, il possédait en outre une des
+meilleures commanderies d'Alcantara. Il dépensait convenablement sa
+fortune, mangeant le revenu sans trop entamer l'avenir, magnifique
+avec une certaine sagesse. Il donnait les meilleurs repas de Séville,
+chère délicate, vins choisis, service splendide, et en prenait sa
+bonne part.
+
+C'était un fin mangeur et un buveur de premier ordre. Il avait une
+vraie nature de taureau, calme, lente, puissante, terrible dans sa
+colère.
+
+Don Niceto Iglesias, l'autre convive, était un garçon fort
+chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait pour le tapage un goût
+singulier. Parfait gentilhomme du reste, fort élégant de sa personne
+et brûlant son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient autant
+que les hommes le craignaient.
+
+«Je le crois, dit Jorge à Juan, d'accord avec la Pandora, une des
+courtisanes que tu verras ce soir.
+
+«Pandora est un nom mythologique que sa beauté lui a fait donner en
+Italie où elle fut se former. Une fille superbe à voir, mais rien de
+plus. Elle n'a pas l'ombre de coeur, mais ce n'est pas son métier d'en
+avoir. Il n'y a pas à espérer lui plaire. L'amour est avec elle une
+affaire d'argent.
+
+«Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait du reste pas
+convenable d'aller sur ses brisées. Si elle te plaît, tu prendras
+date. Mais tu ferais bien, en ce cas, de me consulter sur les
+arrangements. Hélas! mon cher neveu, j'ai l'expérience!
+
+«Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena, je n'ai pas besoin
+de te dire qu'elles sont occupées. L'une, Soledad, appartient à
+Don Rinalte; quant à l'autre, c'est ma maîtresse. J'ai passé la
+soixantaine, mais le jarret est bon et l'oeil vif. Tu les dois
+respecter également, puisque Don Rinalte est ton hôte et que je suis
+ton oncle.
+
+«Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins à mon égard. J'ai trop
+d'expérience pour donner dans la jalousie et je t'aime trop pour le
+chagriner à l'occasion d'une femme.
+
+«Je doute du reste que la Magdalena te convienne. C'est une fort jolie
+personne, mais un peu niaise, pour ne pas dire bête. Sa gaucherie, qui
+m'amuse, t'ennuierait probablement.
+
+«Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon goût, mais trop jeune
+pour toi. Une personne un peu mûre serait mieux appropriée à ta
+fringante jeunesse.
+
+«Rien ne forme les jeunes gens comme la société des courtisanes. Elles
+ne hantent, du moins à ma connaissance, que des gens comme il faut,
+titrés, riches, chevaliers et, parmi le clergé, jamais moins que des
+chanoines. Près d'elles un bourgeois perdrait ses écus et un moine son
+latin. Écoute, regarde et profite donc. Prends un costume avantageux;
+ces dames sont reines de la mode. Si, elles te découvrent joli, les
+autres te trouveront charmant.
+
+«Le rendez-vous est à huit heures. Je vais, de ce pas, chez un
+théologien de l'ordre, avec lequel j'ai à traiter d'affaires. Je
+reviendrai te prendre au coucher du soleil. Sois prêt.»
+
+ * * * * *
+
+Ébloui, enivré, consterné de ces paroles, Juan passa le reste de
+la journée dans une agitation violente. Une vraie fête! Une orgie,
+peut-être! Tout cela lui semblait merveilleux et terrible.
+
+Il revêtit un pourpoint bleu de ciel, brodé de soie blanche, manches
+de dessous et chausses de soie blanche aussi.
+
+Jorge loua la simplicité de ce costume qui faisait ressortir
+l'éclatante beauté du jeune homme.
+
+«Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre l'épée que t'a donnée
+ton parrain: c'est une arme de parade ou guerre et non de promenade.
+J'ai ce qu'il te faut, une rapière à riche garde, dont le fourreau, en
+velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement à ton habit.
+
+«Essaie-la toi-même. Tu verras qu'elle est bonne, bien montée et
+bien trempée. Tout le poids est dans la garde; la lame est légère et
+simple. Elle vient, la marque du petit chien en fait foi, de Romero,
+le meilleur armurier de Tolède.
+
+«J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir et n'ai jamais eu
+qu'à m'en louer. Je l'ai, en maintes rencontres, prêtée à des amis qui
+ont toujours tué ou blessé leur homme. C'est ce que je puis appeler
+une épée heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la donne.»
+
+Juan ceignit la rapière, remercia son oncle et partit avec lui.
+
+ * * * * *
+
+Le coeur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte. Celui-ci vint à
+la rencontre de ses hôtes dès qu'ils furent annoncés.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros et grand, l'allure
+d'un seigneur et d'un bon vivant.
+
+Dans le salon se trouvaient déjà les autres convives.
+
+La vue des femmes mit un éblouissement dans l'âme de Juan. Il les
+admirait toutes trois sans les distinguer encore.
+
+Dès l'abord, elles ne se firent point faute de le regarder. Jamais
+elles n'avaient vu de jeune homme aussi accompli. Les femmes galantes
+savent juger du premier coup d'oeil la beauté masculine.
+
+Juan se trouvait quelque peu embarrassé de cet examen. Il craignait
+plutôt d'être un objet de ridicule que d'admiration.
+
+Mais les autres hommes ne s'y trompèrent pas. Les deux anciens
+échangèrent un sourire, tandis que le plus jeune pinçait les lèvres.
+
+Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquième année, avait l'oeil vif,
+les dents blanches, les cheveux noirs, les traits réguliers et fins,
+la taille svelte, toute la grâce andalouse enfin.
+
+Une main habile avait, de plus, parfait l'élégance de son magnifique
+costume, satin et velours, or et broderies. Un soin méticuleux avait
+présidé à sa toilette capillaire.
+
+Il passait pour le plus joli garçon de Séville. Il le savait et tenait
+à cette réputation.
+
+À l'instant, il se sentit dépossédé. La supériorité de son nouveau
+concurrent était trop manifeste et ne permettait pas le doute. Le
+jugement des trois courtisanes n'était-il point du reste sans appel?
+
+Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don Juan et, pour un fat
+comme pour une coquette, la jalousie c'est la haine. Mais c'était un
+homme bien élevé, qui connaissait son monde. Et puis n'était-il pas
+plus habile de prendre son parti d'une défaite inévitable?
+
+Il se résolut donc à traiter en ami ce rival inconnu et dans le fond
+du coeur détesté.
+
+Juan s'efforça de répondre dignement aux prévenances du jeune
+cavalier, mais il eut beau faire pour être cordial, il ne fut que
+poli. L'instinct lui faisait pressentir un ennemi sous ces dehors
+bienveillants, comme un serpent sous des fleurs.
+
+ * * * * *
+
+Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes, et le maître
+d'hôtel, suivi des laquais porte-flambeaux, annonça que le souper
+était servi.
+
+Les femmes se débarrassèrent de leurs mantilles. Les épaules
+splendides de l'une, plus frêles mais non moins blanches des autres,
+apparurent à nu. C'était l'usage des courtisanes de se décolleter
+assez bas. Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait
+voir leurs seins fermes et marbrés de délicates veines bleues. Par
+derrière, la ligne du corsage s'infléchissait en arc jusqu'à la
+taille. Les robes étaient si légères! Elles ignoraient le corset.
+Ce spectacle ne fut pas sans mettre quelque émoi dans l'âme encore
+inexperte du jeune Juan.
+
+Après s'être levé comme tout le monde, il ne sut plus que faire et
+resta embarrassé comme un nigaud au milieu du salon. Don Niceto offrit
+son bras à Soledad, qui était considérée comme la maîtresse de maison.
+
+La Pandora attendait debout. C'était une magnifique créature, grande,
+admirablement faite, blanche et pâle comme le marbre, avec de grands
+yeux noirs et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe de
+satin noir, une basquine jaune, une chaîne d'or au cou et, dans la
+chevelure, une rose d'un rouge éclatant. Les deux amies étaient vêtues
+avec un luxe égal. Elles avaient adopté une mode singulière, qui
+consistait à se couvrir la tête de perruques aux diverses couleurs
+de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la Murcie, cette autre
+Catalane, s'étaient ainsi donné des chevelures d'or aux reflets
+d'aubergine et d'orange.
+
+Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient à elle, la Pandora alla
+résolument au jeune homme et lui donna le bras en souriant.
+
+Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau bras nu qui
+venait de se poser sur le sien.
+
+«Voilà un fort beau couple en vérité!» s'exclama Don Rinalte.
+
+Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une petite moue
+dédaigneuse.
+
+ * * * * *
+
+Juan, hasard ou non, se trouva placé à droite de la Pandora, qui avait
+à sa gauche Don Niceto.
+
+On trouvait là réuni tout ce qui fait la beauté, l'excellence et le
+charme d'un repas.
+
+La salle était décorée avec goût et follement illuminée. Il y avait
+des fleurs à profusion; la nappe était jonchée de feuilles de roses.
+La table resplendissait des luxes européens les plus raffinés: toiles
+damassées de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de Florence.
+Chaque détail avait son prix et révélait quel expert dilettante était
+Don Rinalte.
+
+Les mets recherchés, les vins dorés, la beauté demi nue des femmes,
+l'odeur mêlée des parfums et de la chair, une conversation animée,
+tout parlait aux sens, invitait à l'abandon et au plaisir.
+
+Cependant le souper commença tranquillement. Les gens qui savent vivre
+graduent les jouissances.
+
+Les femmes, d'ailleurs, témoignaient encore d'une certaine réserve.
+Juan se demandait même s'il ne s'agissait point là de véritables dames
+du monde égarées.
+
+L'influence de la bonne chère se fit sentir peu à peu. Esprits et
+regards s'animèrent. Les voix s'élevèrent, le ton devint plus vif.
+L'oncle risqua quelques propos salés qui reçurent des convives le
+meilleur accueil.
+
+Juan buvait comme tout le monde, et sa timidité s'évanouissait dans
+les fumées du vin. Les lumières lui semblaient plus brillantes, les
+hommes plus spirituels et les femmes plus jolies s'il est possible. Il
+voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait du courage.
+Il osa parler et parla bien. Il eut de l'esprit, et les hommes
+eux-mêmes furent obligés de l'applaudir.
+
+«Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel.
+
+--Adorable! appuya Niceto.»
+
+Jorge se frottait les mains, enchanté de voir réussir son élève.
+
+Pandora jetait à Juan des regards de flamme. Cependant il se contenait
+et n'osait encore lui rendre ses avances.
+
+ * * * * *
+
+Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles exécutèrent une
+traditionnelle séguedille avec cette furia, cette conviction qui
+appartient à leur race. L'offre et le désir, le refus et l'abandon,
+la plus lascive volupté enfin, voilà ce qu'elles aimaient, les seins
+offerts, la croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande de
+Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se dévêtit et dansa
+nue. Ce ne fut pas sans quelques manières de la mère maquerelle que
+deux ou trois ducats d'or amenèrent cependant à composition.
+
+Le petit corps brun se balança à son tour tandis que les convives
+claquaient des mains en cadence. Cette fillette vierge mimait, avec
+une perversité à damner tous les hommes, le rythme de la possession.
+Le mouvement allait en s'accentuant, selon ce que prescrit la
+tradition africaine. Elle tomba enfin, pâmée, morte de s'être donnée à
+tous, crispée d'un spasme presque douloureux. Et les convives prirent
+les fleurs qui jonchaient la table et les jetèrent sur son joli corps
+étendu, ses seins mignons à peine éclos, son petit ventre doré, ses
+cuisses nerveuses et musclées.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait laissé tomber entre
+ses seins la fleur rouge qui ornait ses cheveux. Niceto s'empressait
+déjà, mais la fille hautaine se détourna:
+
+--Prenez ma rose, dit-elle à Juan.
+
+Celui-ci, fort éméché par le généreux xérès et le spectacle auquel il
+venait d'assister, ne se le fit pas dire deux fois. Il plongea sa main
+dans l'opulent corsage de la courtisane et en retira la fleur qu'il
+baisa passionnément.
+
+Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya ses lèvres.
+
+Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que les autres.
+
+Mais se voir ravir sa maîtresse en même temps que sa royauté, se
+sentir frappé coup sur coup dans son amour-propre et dans son amour,
+c'était trop! En dépit de ses efforts, il commençait à ne pouvoir plus
+se maîtriser.
+
+Rinalte s'en aperçut et, en hôte averti, s'efforça de trouver un
+dérivatif.
+
+«Je crois que le moment de s'embrasser est venu», dit-il.
+
+Et se penchant sur sa maîtresse, il la baisa sur la joue.
+
+«Fais passer», dit-il.
+
+Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le baiser.
+
+Niceto, vaguement consolé, s'inclina sur Pandora qui se laissa faire
+assez docilement. Elle se vengea de son mieux en appliquant un beau
+baiser sur le cou de l'imberbe Juan.
+
+Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il le devait,
+à Magdalena qui déjà tendait la joue, jugea plus agréable de le
+restituer et posa ses lèvres au coin de la bouche impériale de la
+Pandora.
+
+Rinalte, diplomate, poussa un grand éclat de rire. Jorge se mit à
+trépigner de joie. L'attendrissement atteignait chez le vieux guerrier
+aux dernières limites. Il eût volontiers pleuré.
+
+Niceto avait tressailli avec un rire jaune.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut la Magdalena qui sauva la situation.
+
+«Et moi?» dit-elle d'un ton piteux.
+
+Ce fut une hilarité générale. Elle redoubla quand on vit que la pauvre
+fille s'en attristait au lieu de s'en amuser.
+
+«C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.»
+
+--Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais réparer mes torts.
+
+--Je ne veux pas», s'écria la Pandora d'un ton farouche, en le
+retenant par le cou.
+
+Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena éclatait en sanglots.
+
+Jorge et Rinalte riaient de plus belle.
+
+Mais Niceto était à bout de patience:
+
+«De quoi te mêles-tu? demanda-t-il à Pandora d'une voix tremblante.
+
+--Et vous-même, répliqua-t-elle avec hauteur, de quoi vous mêlez-vous?
+Vous n'avez aucun droit sur moi. Je ne suis pas votre maîtresse!
+
+--Ma maîtresse, non. On n'achète pas une maîtresse, on n'achète que
+des esclaves.
+
+--Moi, votre esclave!
+
+--Oui, puisque tu portes ma chaîne, dit-il avec un rire amer en lui
+montrant la chaîne d'or qu'elle avait au cou.
+
+--Eh bien! Je me délivre!»
+
+Elle arracha la chaîne en la brisant et la jeta devant Niceto.
+Celui-ci la ramassa pour la jeter à la tête de la Pandora.
+
+Mais Juan avait vu le geste et il étendit vivement le bras pour
+amortir le coup.
+
+«Lever la main sur une femme! dit-il.
+
+--Ce n'est pas une femme, répondit Niceto hors de lui, c'est une
+prostituée!
+
+--Lâcheté sur lâcheté!»
+
+Il n'avait pas achevé ces mots que déjà Niceto lui avait lancé la
+chaîne au visage. Juan se précipita d'un bond sur son adversaire et le
+renversa sur la table. Au choc, assiettes et bouteilles dégringolèrent
+sur le parquet.
+
+Niceto tenta de résister, mais en vain. Alors on le vit qui portait la
+main sur un couteau.
+
+«Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de la main l'arme
+effilée.
+
+--Non, s'écria Jorge, des épées! Vive Dieu! Des épées! Nous ne sommes
+pas des muletiers. Lâche-le, Juan.»
+
+ * * * * *
+
+Niceto relevé, tout le monde sortit d'un commun accord.
+
+«Les épées sont dans l'antichambre, dit Jorge. Pour vous battre, vous
+serez mieux dans le jardin qu'ici.»
+
+Pandora, pâle comme la mort, tremblait de tous ses membres. Les deux
+autres femmes pleuraient et criaient. Leurs robes s'étaient dégrafées,
+leurs basquines déchirées, qui sait comment! Demi nues, l'oeil
+brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux manches des
+hommes.
+
+«Paix là! Paix là! dit Jorge de sa grosse voix de commandement. Restez
+dans votre coin ou je me fâcherai, petites!»
+
+Elles obéirent et se groupèrent sur le divan de la salle à manger dont
+Rinalte en sortant ferma la porte à clef.
+
+Chacun des deux hommes avait pris son épée.
+
+«Ne te trompes-tu pas, dit Jorge à son neveu. Est-ce bien celle dont
+je le fis cadeau?»
+
+Et ce disant il lui passait au cou une petite médaille suspendue à une
+chaîne d'argent.
+
+Niceto était déjà descendu. Juan s'empressa de marcher sur ses traces.
+Jorge, qui l'accompagnait, fut arrêté par la voix de Rinalte.
+
+«Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une de ces torches. Je
+tiendrai l'autre. Il convient que ces enfants y voient clair. Ils ne
+seront pas dérangés. Les femmes sont sous clef, et j'ai congédié les
+domestiques.»
+
+ * * * * *
+
+«Votre neveu est-il habile à tirer l'épée?
+
+--Plus habile que moi! Et je fus en mon temps, vous ne l'ignorez pas,
+un bretteur de quelque renommée. Des dix coups de taille, il n'en est
+pas un qu'il n'exécute à la perfection, soit en droit-fil, soit en
+faux-fil. À personne je ne vis faire aussi élégamment la main droite
+oblique ascendant. Quant au coup de pointe dans l'oeil, je n'en dis
+rien: vous jugerez par vous-même.
+
+--La lutte sera belle, car Niceto est fort.
+
+--Il trouvera à qui parler! À propos, vous êtes le parrain de Niceto.
+Je seconde mon neveu, comme il est juste.»
+
+Dans la cour, les deux témoins se placèrent en face l'un de l'autre,
+croisant la ligne occupée par les combattants. Puis ils les mirent en
+place.
+
+«Vous pouvez aller! seigneurs», dit Rinalte.
+
+Contrairement à ce que les deux témoins avaient prévu, il n'y eut
+pas de lutte. Les deux adversaires fondirent impétueusement l'un sur
+l'autre, le fer tendu. Il y eut un coup fourré mais avec des résultats
+bien différents: l'épée de Niceto glissa sur la poitrine de Juan,
+l'épée de Juan atteignit Niceto en plein ventre.
+
+Celui-ci, l'arme lâche, tomba en arrière, la figure crispée. Une tache
+rouge suinta peu à peu à travers son pourpoint blanc...
+
+Juan s'était arrêté, épouvanté. Mais Jorge respirait plus
+paisiblement.
+
+«Vous êtes grièvement blessé? demanda Rinalte à son client.
+
+--Non, répondit Niceto par fierté. J'aurai ma revanche.
+
+--Quand vous voudrez, reprit Don Juan», auquel cette nouvelle menace
+avait rendu son assurance.
+
+Cependant l'écuyer de Rinalte était accouru et, avec son maître, il
+transporta Niceto dans son lit.
+
+ * * * * *
+
+«Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle à son neveu. Voilà tes
+preuves faites et bien faites. Mais une autre fois n'y mets pas tant
+d'ardeur. C'est dangereux. Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends
+pas que l'épée... Mais voyons donc...»
+
+Il saisit la médaille qu'il avait donnée à Juan et l'examina
+attentivement. Elle était profondément sillonnée d'un bord sur
+l'autre.
+
+«La médaille t'a sauvé la vie! C'est une médaille de Saint-Jorge, mon
+patron, que le pape Alexandre VI a bénie lui-même. Elle met à l'abri
+du fer et du feu. Sans elle, comment me serais-je tiré de tant de
+mauvaises rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle t'attend.
+
+--Quoi, mon oncle, après ce qui s'est passé?
+
+--Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle te doit la
+récompense!»
+
+ * * * * *
+
+Au moment d'entrer dans la salle à manger, Juan s'arrêta, croyant
+entendre le bruit d'une altercation.
+
+C'étaient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient.
+
+«Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper tu lui as fait
+de l'oeil en dessous.
+
+--Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas le droit de regarder
+ce jeune homme?
+
+--Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis Don Rinalte.
+
+--Je m'en moque. Je ne chômerais pas d'amoureux à Séville. Te crois-tu
+seule capable de plaire aux hommes? Parce que tu as eu des cardinaux!
+Moi aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie!
+
+--À savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour toi! Tu n'es pas
+à la hauteur, ma petite. Du reste, je suis Sévillane et porte un
+poignard à ma jarretière. Comme je n'en ai pas besoin pour défendre ma
+vertu, je m'en servirai pour défendre mon amour. Oui, mon amour, car
+je l'aime, entends-tu. Je le veux!»
+
+Don Juan entra dans la salle, à demi grisé par les propos qu'il venait
+d'entendre. Il promena son regard sur les deux créatures, dont la
+chair s'offrait ainsi à lui. Il était le maître. Il pouvait choisir.
+
+Mais Pandora avait saisi son bras.
+
+«Viens, mon bien-aimé, dit-elle. Viens que je te serre dans mes bras.
+Tu t'es vaillamment battu. Je t'ai vu. J'étais là, à la fenêtre,
+penchée sur le jardin, et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tué,
+je l'aurais poignardé!»
+
+Elle le baisa longuement sur les lèvres.
+
+ * * * * *
+
+«Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don Jorge. Rinalte passera la
+nuit auprès de Niceto et vous souhaite le bonsoir.
+
+--Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner, dit la Pandora d'un
+ton ironique. Mais nous irons la reconduire...»
+
+Soledad était vaincue. On la reconduisit, en effet, à son logis, sans
+qu'elle osât plus rien tenter contre son audacieuse rivale.
+
+De là, on se rendit à la maison de Pandora. Elle frappa d'une main
+impatiente, et sa camériste vint lui ouvrir. Alors, Juan quitta son
+bras et la salua respectueusement.
+
+«Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit.
+
+--Ah çà, reprit-elle en le regardant d'un air moqueur, comptes-tu
+m'épouser dans six mois?»
+
+Jorge partit d'un éclat de rire.
+
+La Magdalena poussa Juan dans l'allée et lui souhaita à son tour une
+bonne nuit.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure chez Don Rinalte pour
+prendre des nouvelles du blessé.
+
+«Ah! ce fut un fameux coup d'épée, dit celui-ci. Les médecins n'ont pu
+arrêter le sang. Niceto est mort cette nuit. Venir à bout dans la même
+soirée du plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane de
+Séville! À dix-sept ans! Votre neveu ira loin!»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DON JUAN À LA COUR DE NAPLES
+
+En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention de Don
+Jorge.--L'oncle et le neveu.--La fuite.--La duchesse au secret.--Les
+conseils d'un valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio.
+
+
+Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait appris la volupté et
+tous ses raffinements. Ces leçons ne furent pas perdues. Il comprit
+de suite que l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons
+ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort. Les femmes
+seraient à lui.
+
+Cependant, les circonstances de la mort de Don Niceto avaient été
+connues peu à peu; d'autres duels, d'autres enlèvements rendirent
+bientôt la situation de Juan intenable à Séville, et sa famille décida
+de l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle Jorge avait
+été depuis peu nommé chef de la mission militaire espagnole chargée
+d'inculquer aux paresseux Napolitains les secrets de l'art de la
+guerre.
+
+Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses amoureux
+exploits. L'aventure qui lui fit quitter le royaume mérite d'être
+contée.
+
+ * * * * *
+
+La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante beauté, devait
+épouser le duc Octavio, mais Juan en était éperdument amoureux. Dans
+ses pires tromperies, il y avait en ce temps une part de sincérité.
+
+Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la conviction que
+le duc faisait à Isabelle la cour la moins platonique, désirant sans
+doute s'assurer de quelques gages d'amour palpable, avant que l'heure
+officielle de l'hyménée n'eût sonné.
+
+À la suite d'une fête donnée au palais royal, la duchesse s'était
+assoupie dans un petit boudoir retiré. Juan, qui la guettait, se
+glissa dans la salle mi-obscure. Il éteignit la dernière chandelle et
+s'assit près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil, agrémenté
+sans doute de rêves d'amour.
+
+«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant la
+voix du duc et la prenant par la taille.
+
+--Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse.
+
+Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les siennes. Ses mains
+chiffonnaient la dentelle. Isabelle ne résista bientôt plus.
+
+ * * * * *
+
+«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement, dit-elle, quand
+ils se furent relevés.
+
+--Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des épousailles?
+
+--Je veux aller chercher une lumière.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour voir encore mon très cher amour.
+
+--J'éteindrai la lumière.
+
+--Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?
+
+--Qui je suis? Un homme sans nom.
+
+--Au secours!... Vous n'êtes pas le duc?
+
+--Non.
+
+--Au secours! Au secours!
+
+--Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.
+
+--Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au secours!»
+
+ * * * * *
+
+Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire un petit tour
+dans ses appartements avant que de faire ses dévotions nocturnes et se
+mettre au lit, accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du reste,
+il n'avait jamais remarqué la physionomie de Don Juan.
+
+--Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement.
+
+--Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse je suis!
+
+--Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le monarque.
+
+--Qui? Un homme et une femme», répondit Juan.
+
+Le roi, dont la devise était en politique aussi bien que dans le
+privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il fallait être prudent. Il fit
+semblant de ne point voir la duchesse et se contenta de dire:
+
+«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!»
+
+ * * * * *
+
+Don Jorge, qui venait lui-même de changer la garde du palais--un bon
+militaire ne doit point négliger le détail--accourut à cet instant à
+la porte.
+
+«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de ces prisonniers.
+Apprenez qui ils sont. Mais agissez secrètement. Je crois à une
+mauvaise affaire. Je ne serai rassuré que quand je les saurai en votre
+pouvoir!»
+
+ * * * * *
+
+«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.
+
+--Qui osera? répondit Juan toujours demi caché sous son manteau.
+
+--Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste.
+
+--Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de l'ambassade
+d'Espagne!»
+
+Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il avait cru
+reconnaître la voix.
+
+«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous tous dans la
+chambre voisine avec cette femme.
+
+ * * * * *
+
+«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu qu'il venait enfin
+de reconnaître. Eh bien! tu me mets dans une jolie position! Que se
+passe-t-il?
+
+--Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la duchesse Isabelle.
+
+--Et comment?
+
+--J'ai dû feindre d'être le duc Octavio.
+
+--De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez des filles de cour et
+de basse-cour? La duchesse! Écoute. Tu vas sauter par ce balcon.
+
+--Votre bonté me donne des ailes.
+
+--Et ensuite par le premier bateau tu fileras en Sicile ou ailleurs.
+
+--En Espagne par exemple! Allons, tout n'est pas perdu!
+
+--Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un prisonnier, moi chef
+de la mission militaire extraordinaire?»
+
+Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile le balcon et sauté
+au dehors.
+
+ * * * * *
+
+«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait.
+
+--J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre vigoureuse et droite
+justice. L'homme...
+
+--Est mort?
+
+--Non, il a échappé à la fureur des épées.
+
+--Et par quel moyen?
+
+--Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que, sans chercher à
+s'excuser, le fer à la main, il roula son manteau autour de son bras
+et avec une grande prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au
+balcon d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes soldats le
+retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant. Ils s'apprêtaient
+à l'emporter, quand, soudain, avec une telle promptitude que j'en
+demeurai interdit, il s'échappa...
+
+--C'est du joli! Et la femme?
+
+--La femme dont vous apprendrez le nom avec étonnement, la duchesse
+Isabelle, retirée dans cette chambre, assure que c'est le duc Octavio
+lui-même qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée.
+
+--Je ne comprends pas très bien.
+
+--Moi non plus. Je me contente de répéter.
+
+--Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu es l'âme de l'homme,
+pourquoi t'a-t-on placé dans la femme, qui est l'inconstance même?»
+
+ * * * * *
+
+Cependant le garde amenait la duchesse devant le roi.
+
+«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?» dit-elle
+timidement.
+
+Le roi donna ordre à la troupe de se retirer.
+
+«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous inspira, madame,
+de profaner ainsi un palais... Prenez-vous ma maison pour un b...?
+
+--Pardon, Seigneur!
+
+--Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser ton offense. Cet homme
+était donc le duc Octavio?
+
+--Seigneur!
+
+--Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les valets! Don Jorge Tenorio!
+enfermez cette femme dans une tour, au secret, et faites saisir le
+duc. Je veux maintenant qu'il lui tienne parole!
+
+--Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis coupable, mais, s'il
+le veut, le duc Octavio me disculpera!»
+
+ * * * * *
+
+Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour avait point en effet
+tandis que se déroulaient ces redoutables événements.
+
+Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver debout de si bonne
+heure.
+
+--Eh quoi? plus de repos, seigneur?
+
+--Le repos ne peut calmer le feu que l'amour allume en mon âme,
+répondit le duc. C'est un enfant qui ne se plaît pas dans un lit
+moelleux, entre deux draps de toile de Hollande recouverts d'hermine.
+Il se couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue comme un
+enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, m'ôte la tranquillité. Comme
+elle vit dans mon âme, mon corps veille sans cesse, gardant, absent et
+présent, le château de l'honneur!
+
+--Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.
+
+--Que dis-tu, maître fou?
+
+--Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... Voulez-vous
+m'écouter?
+
+--Va, poursuis.
+
+--Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?
+
+--En doutes-tu?
+
+--Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?
+
+--Moi? Oui.
+
+--Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je m'affligeais étant
+aimé d'une femme que j'aime? Donc si vous vous aimez tous les deux
+d'une égale ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier sans
+attendre plus...
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites, un domestique entra.
+
+«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur
+extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à terre dans le
+vestibule! Il demande d'un ton courroucé et hautain à parler à Votre
+Grâce. Si j'ai bien compris, il s'agirait de prison.
+
+--De prison! Dis-lui d'entrer.»
+
+Don Jorge pénétra accompagné de soldats.
+
+«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, doit
+avoir la conscience nette.
+
+--Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je dorme quand Votre
+Excellence me fait l'honneur de me rendre visite? Je veillerai toute
+ma vie. Pour quelle cause êtes-vous venu?
+
+--Parce que le Roi m'a envoyé ici.
+
+--Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât à moi? Vous
+n'ignorez pas que, le cas échéant, je lui donnerais ma vie.
+
+--Hélas! Hélas!
+
+--Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez.
+
+--Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter...
+
+--Et de quoi donc suis-je coupable?...
+
+--Vous le savez mieux que moi. Mais si, par hasard, je me trompe,
+écoutez la mésaventure et sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À
+l'heure où les noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient
+pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines affaires en
+compagnie de Son Altesse. Les grands aiment l'aube de la nuit. Nous
+entendîmes une voix de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi
+lui-même s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras d'un homme
+gigantesque...
+
+--Un homme gigantesque! gigantesque!
+
+--Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai de désarmer l'homme.
+Mais je crois que le démon avait pris cette forme humaine, car devenu
+soudain vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes.
+
+--Et la duchesse?
+
+--La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc Octavio qui l'avait
+ainsi abusée en lui promettant de l'épouser...
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par mille moyens...
+
+--Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille trahison. Isabelle me
+trompe! Je deviens fou! Mais non, ce n'est pas vrai!
+
+--Comme il est vrai que les oiseaux volent dans l'espace, que les
+poissons vivent dans les eaux, que la loyauté habite dans un véritable
+ami, que la trahison est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité.
+
+--Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui m'étonne, car la
+femme la plus constante n'en est pas moins femme. Mon outrage est
+avéré.
+
+--Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru comprendre, que
+de vous faire épouser solennellement et sans tarder la duchesse.
+
+--Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage, mais
+aujourd'hui... Par la Madone!
+
+--Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de ce pays. Et que votre
+départ soit prompt!
+
+--Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui même.
+
+--La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne vois rien!»
+
+Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il quitta sa maison
+tout en maugréant:
+
+«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens fou. Les femmes:
+des girouettes!»
+
+ * * * * *
+
+Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles un naufrage, Juan
+revint sur la terre d'Espagne. Il emportait malgré tout un remords,
+le souvenir de la belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue
+entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait celle de la
+volupté... Cependant, jeté au rivage par la tempête, il se consola en
+séduisant la fille des pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli.
+
+[Illustration: PLANCHE III
+
+(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+_F. Goya_.--LES MAYAS AU BALCON]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORT DU COMMANDEUR
+
+Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours de
+l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre d'amour de Don Juan.--Don
+Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don Gonzalo d'Ulloa.--Propos
+aigres-doux.--Le réveil de Doña Inès.--La séduction de Don
+Juan.--Arrivée inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort du
+commandeur.
+
+
+De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son ami Mota, en la
+compagnie duquel il avait jadis mené la joyeuse vie:
+
+«Vous ici, Don Juan!
+
+--Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à faire chez les mangeurs
+de pastas! Et quoi de nouveau à Séville?
+
+--Tout y est bien changé.
+
+--Les femmes?
+
+--Chose jugée.
+
+--La Pandora?
+
+--Se retire des affaires après fortune faite.
+
+--Magdalena?
+
+--À l'hôpital.
+
+--Soledad?
+
+--Au tombeau.
+
+--Charmant séjour. Et Constance?
+
+--Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais l'appelle
+vieille, et elle entend belle.
+
+--Et Téodora?
+
+--Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition galante, et
+devant moi il lui tomba une dent parmi les fleurs de sa conversation.
+
+--Julia, celle du Candilejo?
+
+--Elle se défend avec son fard.
+
+--Se vend-elle toujours comme poisson frais?
+
+--Elle se donne pour poisson salé.
+
+--Le quartier de Cantarranas est toujours bien habité?
+
+--Surtout par les grenouilles.
+
+--Et les deux soeurs de nos amours vivent-elles toujours?
+
+--Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui leur enseigne les
+bons principes.
+
+--La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée?
+
+--Elle a un petit saint pour qui elle jeûne.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre fait flèche de tout bois.
+
+--Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès? douce Inès?»
+
+ * * * * *
+
+La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant ces mots. Doña Inès
+d'Ulloa était une jeune fille qu'il avait connue toute enfant. Alors
+qu'ils jouaient ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa
+propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été question de lui
+faire épouser cette riche et charmante héritière. Mais le projet avait
+été écarté par l'opposition du père, Don Gonzalo, auquel la réputation
+de Don Juan semblait du plus mauvais aloi.
+
+Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était point soucié de ce
+mariage. Il rencontrait toujours Doña Inès dans le monde. Il se disait
+qu'elle serait un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait,
+sinon vierge, du moins mariée.
+
+Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti son sentiment
+s'exaspérer étrangement pour la pure jeune fille auprès de laquelle
+il avait grandi et dont il se trouvait maintenant séparé. L'absence
+révèle l'amour, dit-on.
+
+ * * * * *
+
+«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès, on ne sait pourquoi,
+est entrée au couvent.
+
+--Au couvent?
+
+--Et elle doit demain prononcer ses voeux!»
+
+Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait un combat en lui.
+
+«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il...
+
+ * * * * *
+
+La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles religieuses. Aussi
+laissait-elle à celle qui ne serait bientôt plus Doña Inès d'Ulloa
+quelques privautés de nature à lui adoucir la transition de la
+vie mondaine à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille
+elle-même, la date de ses voeux avait été avancée. Mais avait-elle
+ainsi trouvé le repos?
+
+«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous encore des
+traces et plaisirs du monde! Derrière ces saintes murailles, vous
+ne connaîtrez pas le doute. Quand vous aurez pris l'habitude de ce
+verger, douce colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes dans
+l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira ici qu'aux baisers
+du zéphyr, et ici tomberont doucement vos feuilles. Dans le coin de
+terre où notre chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel
+qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez qu'un lit où
+vous reposerez dans un doux sommeil... Ah! j'envie, Inès, la vie
+d'innocence qui vous est réservée.
+
+«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne me répondez-vous pas?
+Pour aujourd'hui encore, vous aurez la visite de la gouvernante qui
+vous a élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être... N'oubliez
+pas cependant, mon enfant, que vous ne devez pas jeter de regards en
+arrière... Demain seront prononcés vos voeux.
+
+--Que Dieu vous accompagne, ma mère.
+
+--Adieu, ma fille.»
+
+La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques réflexions
+mélancoliques. Elle avait voulu entrer dans ce couvent, et maintenant
+un vrai tourment, un tremblement la prenait à l'idée qu'elle
+prononcerait demain les voeux qui devaient la lier pour jamais...
+
+Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer auprès d'elle
+par autorisation spéciale. De suite la duègne poussa la porte derrière
+elle.
+
+«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua Inès.
+
+--C'est bon et sage pour les autres novices, mais pour vous...
+
+--Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres du monastère?
+
+--Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler sans mystère et
+sans embarras. Avez-vous regardé le livre que je vous fis parvenir en
+cachette il y a tantôt deux heures?
+
+--Je l'avais oublié!
+
+--Je vous suis bien obligée de cet oubli.
+
+--La mère abbesse me vint rendre visite.
+
+--La vieille impertinente!
+
+--Mais le livre est-il donc si intéressant?
+
+--S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien troublé, le
+malheureux.
+
+--Et qui donc?
+
+--Lui, Don Juan...
+
+--Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? Et c'est lui qui me
+l'envoie.
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! je ne dois pas le prendre.
+
+--Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le tuer!
+
+--Que dis-tu?
+
+--Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura tant de chagrin
+qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.
+
+--Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.
+
+--Vous ferez bien.»
+
+Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller de son
+petit lit.
+
+«Qu'il est joli! dit-elle.
+
+--Qui veut plaire y met tous ses soins.
+
+--Et regardez les belles prières.»
+
+Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau livre à fermoir
+d'or, une lettre s'en échappa et tomba à terre.
+
+--Un petit papier, fit Brigitte.
+
+--Une lettre!
+
+--Pour vous offrir le cadeau.
+
+--Quoi! le papier serait de lui.
+
+--Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le cadeau, il est
+naturel que la lettre soit de lui.
+
+--Ah! Jésus!
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Rien, Brigitte, ce n'est rien.
+
+--Mais si, vous changez de couleur...»
+
+La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se passait dans l'âme
+de sa jeune maîtresse, sa chère maîtresse qu'elle avait vue, elle
+aussi, avec peine entrer au couvent.
+
+«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché ce papier.
+
+--Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue ainsi... Vous tremblez.
+
+--Malheur à moi!
+
+--Mais qu'avez-vous donc?
+
+--Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus qui traversent mon
+esprit et le torturent.
+
+--En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble à Don Juan?
+
+--Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet homme, que
+j'avais oublié, presque oublié, est toujours devant moi. Ah! quelle
+fascination il a depuis l'enfance exercée sur mes sens... Voici à
+nouveau que l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées.
+
+--Je suis tentée de croire que vous ressentez de l'amour.
+
+--De l'amour! Est-ce cela de l'amour?
+
+--Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons à la lettre. Qui
+vous arrête?
+
+--Je la regarde, mais n'ose la lire: «_Inès de mon âme..._» Vierge
+sainte, quel début!
+
+--Allons, allons, continuez. C'est de la poésie.
+
+--«_Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante colombe privée de
+la liberté, si vous daignez abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne
+les détournez pas avec colère sans aller jusqu'au bout..._»
+
+--Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui aurait plus de
+déférence?
+
+--Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve...
+
+--Continuez, continuez la lecture...
+
+--«_Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé d'unir nos deux
+destinées... Ravie d'un si riant espoir, mon âme, Inès, avait toujours
+aspiré à vous. L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon
+coeur, le temps l'a convertie en un feu dont la flamme grandit sans
+cesse en moi..._»
+
+--C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours fait espérer
+votre amour...
+
+--«_L'absence a exaspéré encore mon sentiment. Et me voici aujourd'hui
+suspendu entre la tombe et mon Inès._»
+
+--Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé ce livre d'heures, il
+vous eût fallu à l'instant préparer son suaire.
+
+--Je me meurs.
+
+--Poursuivez.
+
+--«_Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma vie, perle cachée parmi
+les algues de la mer, colombe qui n'a point voulu voler loin du nid,
+Inès, si à travers ces murs tu regardes tristement le monde, si pour
+lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi qu'aux pieds de ces
+mêmes murs où tu es prisonnière Don Juan, prêt à te sauver, tend vers
+toi les bras..._»
+
+Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir. Mais
+Brigitte tenait à ce que la missive fût lue tout entière, et elle dut
+continuer:
+
+«_Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, la nuit l'y
+surprendra. Pour toi seule il vit, chère âme. Que tu l'appelles, il
+volera à tes pieds._»
+
+--Il viendrait! Il viendrait! À votre signe...
+
+--Il viendrait!
+
+--Oh! oui! Mais finissez.
+
+--«_Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec calme, je t'en prie,
+tout ce que je t'ai dit. Si tu hais ton cloître, qui doit être ton
+tombeau, ordonne, et Juan saura braver tous les périls._»
+
+Inès demeura un instant silencieuse:
+
+«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, dit-elle enfin,
+oppressée. On dirait qu'une lumière nouvelle se montre à moi...
+
+--Don Juan vous attend.
+
+--Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à ce point unies?
+
+--Silence, j'entends un pas...»
+
+Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures du soir, et l'ombre
+s'était faite autour des hauts murs du couvent.
+
+--Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi.
+
+--Lui seul!
+
+--Qui?
+
+--Lui!
+
+--Don Juan!»
+
+ * * * * *
+
+La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était entré. Il se
+précipita, un genou en terre, et prit la main de ta tremblante Inès.
+
+«Ma chère Inès, Inès de mon coeur, répétait-il.
+
+--Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...»
+
+Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit et laissa
+tomber la lettre à terre.
+
+«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit Juan à ta gouvernante,
+et gagner au plus tôt le cloître solitaire, puis la porte.
+
+--Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce que vous ferez pour
+la sauver de ce couvent sera bien, mon seigneur.
+
+--Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma main libre...
+
+--Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble, ne vous arrête... Je
+m'attache à vos pas.»
+
+ * * * * *
+
+Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de l'arrivée de Don
+Juan. Elle se rendit à la chambrette d'Inès et fut stupéfaite de n'y
+plus trouver personne.
+
+«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne les laisserai
+pénétrer auprès de mes saintes enfants.
+
+--Ma mère, ma mère, dit la soeur tourière, qui entrait précipitamment,
+il y a à la porte un noble vieillard qui désire vous parler.
+
+--Un homme! Dans le couvent! À cette heure! C'est inutile.
+
+--Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui donne le
+privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence, dit-il.
+
+--A-t-il dit son nom?
+
+--Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.
+
+--Don Gonzalo! Qu'il entre!»
+
+ * * * * *
+
+La visite du père coïncidait avec la disparition de la fille. Que
+signifiait tout ceci?
+
+Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un peu rudes, au
+regard froid, à la mine sévère.
+
+«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous déranger à pareille
+heure. Mais il s'agit d'une affaire qui intéresse peut-être notre
+honneur...
+
+--Jésus!
+
+--Écoutez.
+
+--Parlez donc.
+
+--J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux que tout l'or du
+monde. Ce trésor est mon Inès.
+
+--Précisément...
+
+--Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient d'être vue en ville
+parlant avec un certain Don Juan Tenorio, un homme qui n'a pas sur la
+terre son pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea à
+le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, de ses crimes,
+j'ai refusé... Que cet homme songe à se venger, c'est dans sa nature.
+Il est, paraît-il, revenu de Naples. Je dois être sur mes gardes, car
+il suffirait à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance
+pour ternir mon honneur... Il a séduit cette duègne par ses discours
+et de l'argent, j'en jurerais... Elle est maintenant au couvent...
+Je suis venu afin de vous prier d'en finir avec cette vieille femme.
+Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce demain les
+voeux qui la feront disparaître du monde!
+
+--Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent, commandeur, mais
+remarquez que vous m'offensez!
+
+--Vous ignorez qui est don Juan!
+
+--Si pervers que vous le peigniez, je vous dis que Doña Inès est en
+sûreté tant qu'elle sera ici, Don Gonzalo.
+
+--Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi cette duègne et
+excusez mes idées mondaines.
+
+--On se conformera à vos exigences.»
+
+Sur ce la mère abbesse appelle la tourière.
+
+«Soeur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir Doña Inès et sa
+duègne. Elles ont quitté la chambre.»
+
+La tourière sortit.
+
+«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo avec inquiétude.
+
+--Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais pourquoi.»
+
+À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui traînait à terre. Il
+la prit et l'examina:
+
+«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes me le criaient!
+Lisez, ma mère: _Inès de mon âme_.» Signé _Don Juan_. Voici la preuve
+écrite. Tandis que vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui
+l'a enlevée!
+
+La tourière accourait à ce moment.
+
+«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña Inès. Mais tout à l'heure
+un homme a escaladé avec une échelle le mur du jardin.
+
+--C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... Malheur à moi!
+
+--Où allez-vous, commandeur?
+
+--Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous avez laissé voler!»
+
+ * * * * *
+
+Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait transporter Inès
+dans sa maison de campagne, aux proches environs de Séville, dans
+un paysage enchanteur. C'est là que la jeune fille reprit ses sens.
+Brigitte était auprès d'elle.
+
+«Où suis-je? dit-elle.
+
+--Dans la maison de Don Juan.
+
+--La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable pour moi: Je suis
+noble! Brigitte. Viens. Il faut partir d'ici.
+
+--Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a sauvée de la mort du
+cloître...
+
+--Oui, mais il m'a empoisonné le coeur.
+
+--Vous l'aimez donc?
+
+--Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au plus vite cet homme
+au seul nom duquel je sens se dérober mon coeur...
+
+--Vous l'aimez?
+
+--Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je sais aussi que
+cette passion me déshonore. Si mon faible coeur m'entraîne vers Don
+Juan, mon honneur et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici
+avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je le voyais à mes
+côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo, me recevra.
+
+--Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo pour lui demander son
+pardon et sa parole.
+
+--Est-ce vrai?
+
+--Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir.
+N'entendez-vous point? C'est la barque de Don Juan.»
+
+ * * * * *
+
+C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle bateau et, en un
+instant, fut auprès d'Inès. Minuit venait de sonner. Le silence était
+tombé sur la campagne et sur le fleuve...
+
+«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès.
+
+--À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement. Je n'ai pu le
+joindre, mais l'ai rassuré par un message.
+
+--Que lui avez-vous dit?
+
+--Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant les saines brises
+de la campagne...»
+
+Don Juan prit la main d'Inès.
+
+«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un instant oublie la
+sombre prison de ton couvent. Ah! n'est-il pas vrai, ange d'amour, que
+sur ce rivage solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat
+plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux parfums des fleurs
+champêtres, ces eaux calmes et limpides, ces forêts qui chantent
+doucement en attendant l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?
+
+«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi l'amour. De tes yeux
+coulent deux perles liquides. Permets-moi de les boire, agenouillé
+devant toi. Oui, vois, ce coeur inconstant est devenu à jamais ton
+esclave.
+
+--Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès... par pitié,
+taisez-vous... En vous écoutant, il me semble que la folie trouble mon
+cerveau et que mon pauvre coeur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement
+que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre infernal...
+
+--Je t'ai donné la sincérité de mon âme.
+
+--Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus résister. Oh! je sens
+que je vais à vous comme ce fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don
+Juan! Arrache-moi le coeur ou aime-moi parce que je t'adore!
+
+--Mon coeur, cette parole change mon être au point de me laisser
+espérer que l'Éden s'ouvrira pour moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas
+Satan qui m'inspire cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi
+me gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je me sens
+capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le promets, s'inclinera
+devant le bon commandeur. Il m'accordera ta main ou n'aura qu'à me
+tuer.
+
+--Don Juan de mon coeur!
+
+--Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient d'aborder. Je
+vois des hommes qui se dirigent vers la maison. Veuillez m'attendre
+quelques instants.»
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: PLANCHE IV
+
+_Eug. Devéria._--ENLÈVEMENT DE DONA INÈS]
+
+Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il rencontra son maître
+qui descendait au grand salon d'entrée, mal éclairé aux chandelles.
+
+«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Le commandeur arrive avec des gens armés.
+
+--Laisse-le entrer, lui seulement...
+
+--Mais, seigneur...
+
+--Obéis-moi...»
+
+Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la porte, venait de
+pénétrer dans la salle.
+
+«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée.
+
+Don Juan s'avança:
+
+«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous prie, ces gens à la
+porte!»
+
+Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa troupe de demeurer
+au dehors. Alors Don Juan s'avança et poliment mit un genou à terre
+devant Don Gonzalo.
+
+«Me voici à tes pieds.
+
+--Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don Juan?
+
+--Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un instant.
+
+--Comment les paroles pourraient-elles effacer ce que la main a écrit
+sur ce papier? Aller surprendre, infâme, l'extrême candeur de celle
+qui ne pouvait soupçonner le poison contenu dans ces lignes! Verser
+traîtreusement dans son âme chaste le fiel qui déborde de ton âme sans
+foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante pureté de mon blason
+comme s'il était une guenille dédaignée d'un marchand. Est-ce
+là, Tenorio, le courage dont tu te vantes? Est-ce là cette audace
+proverbiale que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les vieillards
+et les jeunes filles tu en fais étalage, et pourquoi? vive Dieu! pour
+venir ensuite lécher leurs pieds et prouver ainsi que tu manques à la
+fois de courage et d'honneur.
+
+--Commandeur!
+
+--Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son couvent, et je viens,
+moi, prendre ta vie ou mon bien.
+
+--Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun homme; jamais je n'ai
+supplié ni père ni roi, et je reste à tes pieds dans la position où tu
+me vois. Juge, Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.
+
+--Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.
+
+--Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne saurai me contenir. Je
+redeviendrai ce que j'ai toujours été et ce qu'à cette heure je ne
+voudrais plus être.
+
+--Vive Dieu!
+
+--Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis convaincu que le ciel me
+l'a réservée pour ramener mes pas dans le droit chemin. Ce n'est
+pas sa beauté que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo,
+j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce que ni juges ni évêques
+n'ont obtenu de moi par les cachots et les sermons, sa candeur l'a
+obtenu. Son amour fait de moi un autre homme; il régénère mon
+être. Elle peut transformer en un ange celui qui était un démon.
+Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que t'offre l'audacieux Don Juan
+Tenorio, agenouillé devant toi? Je serai l'esclave de ta fille; je
+vivrai dans ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: Voilà ce
+qui doit être. Indique-moi le temps de ma réclusion. Je me soumets à
+toutes les épreuves que tu exigeras de mon audace et de ma fierté. Je
+les subirai dans la forme que tu me prescriras; et quand ta conscience
+jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai un bon mari, et elle me
+donnera le paradis.
+
+--Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me contenir en entendant
+les honteuses preuves de ton infâme effronterie. Don Juan, tu es un
+lâche. Quand tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne
+tentes pour te tirer d'affaire.
+
+--Don Gonzalo!
+
+--J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que tu voulais gagner
+par la force, tu cherches à l'obtenir par la prière.
+
+--Tout se règle ainsi du même coup.
+
+--Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais depuis trop longtemps.
+Je la tuerai avant. Allons! rends-la-moi de suite. Autrement ta vile
+posture ne m'empêchera pas de te traverser la poitrine.
+
+--Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me feras perdre peut-être
+jusqu'à l'espoir de mon salut.
+
+--Que m'importe ton salut!
+
+--Commandeur, tu me perds!
+
+--Ma fille? Où est ma fille?
+
+--Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de te donner
+satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré tes outrages; à
+genoux, je t'ai proposé la paix.»
+
+Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée en avant.
+
+«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé par derrière...
+
+--Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan avec un rire qui sonna
+étrangement. L'enfer triomphe!»
+
+Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.
+
+«A moi, mes gens!» cria-t-il.
+
+Juan avait saisi son pistolet.
+
+«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats faisait irruption, si
+mon âme va à nouveau se plonger dans le vice, tu répondras pour moi
+quand Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.»
+
+Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre les bras de ses
+soldats.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DONA ELVIRE
+
+Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession de
+foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants reproches.--Piteuses
+explications.--Vive querelle de famille.
+
+
+C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible aventure, échappa
+à la justice. Mais il reçut plusieurs coups d'épée des soldats, en
+sorte qu'il put plaider la légitime défense. Doña Inès s'enfuit
+au couvent; mais quelques jours après sa rentrée, elle commença
+de dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur qui la
+dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse mort de son père fut
+cause du trépas de cette belle enfant; ceux qui la connaissaient
+mieux affirment que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui la
+conduisit au tombeau.
+
+Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce jour. Il semblait
+qu'il voulût exercer une sorte de vengeance contre cette humanité
+féminine que cependant il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de
+l'amour qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en lui.
+Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce ne fut plus
+désormais pour lui que jeu et comédie. C'est ainsi qu'il contracta
+plusieurs mariages qui furent rompus par la triste mort de ses
+épouses, la rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux
+qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou encore par le simple
+abandon. Fiancé avec Doña Elvire, il la séduisit quelques jours avant
+la date du mariage, puis partit dans une campagne retirée, abandonnant
+là la noce.
+
+Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle valet, Ciutti, maître
+ès canailleries, en prit lui-même dégoût et se permit à diverses
+reprises d'en faire reproche à son maître.
+
+ * * * * *
+
+«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se lie à demeurer au
+premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on
+n'ait plus d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se piquer
+d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une
+passion et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui
+nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance est bonne pour
+des êtres ridicules: toutes les belles ont droit de nous charmer, et
+l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux
+autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
+moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement
+à cette douce violence qui nous entraîne. J'ai beau être engagé,
+l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire
+injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de
+toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature
+nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout
+ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande,
+si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
+naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
+plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur
+extrême à séduire par cent hommages le coeur d'une jeune beauté; à
+voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par
+des transports, des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a
+peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites
+résistances qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle
+se fait un honneur et à la mener doucement où nous avons envie de la
+faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus
+rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous
+endormons dans la tranquillité d'un tel amour si quelque objet nouveau
+ne vient réveiller nos désirs et présenter à nos coeurs les charmes
+attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que
+de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur
+ce sujet l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement
+de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à borner leurs
+souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes
+désirs; je me sens un coeur à aimer toute la terre et, comme
+Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir
+étendre mes conquêtes amoureuses.
+
+--Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en prîtes qu'aux
+hommes!... mais cette fille que vous avez osé disputer à Dieu! Et ne
+craignez-vous rien de ce commandeur que vous avez tué d'un coup de
+pistolet?
+
+--J'ai eu ma grâce en cette affaire.»
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que c'était une charmante
+fillette dont, en cette campagne, il avait entrepris la conquête à
+défaut de plus riche morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue
+fut grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la fiancée qu'il
+avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant, et sur les traits
+de laquelle se lisait une infinie désolation. Il eut un geste
+d'impatience.
+
+«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire, de vouloir bien me
+reconnaître, et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le
+visage de ce côté?
+
+--Madame, je vous avoue que je suis surpris et que je ne vous
+attendais pas ici.
+
+--Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, et vous êtes surpris,
+à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais, et la manière
+dont vous le paraissez me persuade pleinement de ce que je refusais de
+croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon coeur à douter
+d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient... Mes justes
+soupçons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix
+qui vous rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir mille
+chimères ridicules qui vous peignaient innocent à mon coeur; mais
+enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a
+reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je
+serais bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre
+départ... Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
+saurez vous justifier.
+
+--Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis parti.»
+
+Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.
+
+«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille, je n'en sais
+rien, s'il vous plaît.
+
+--Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don Juan qui n'avait
+pas l'air d'entendre...
+
+--Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe de quelle bouche
+j'entende ces raisons.
+
+--Allons, parle, maraud...»
+
+Pressé de questions et voyant que, de toutes façons, l'affaire
+tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à prendre une mine
+innocente:
+
+«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et autres mondes sont
+causes de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.
+
+--Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire, d'éclaircir ces beaux
+mystères...
+
+--Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous dire la vérité...
+
+--Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour et qui
+doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de voir votre
+confusion. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie?
+Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments
+pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et
+que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me
+dites-vous que des affaires de la dernière importance vous ont obligé
+à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous
+demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où
+je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous
+sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et
+qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est
+séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être
+interdit comme vous êtes.
+
+--Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler
+et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis
+toujours dans les mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous
+rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour
+vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
+mais pour un motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous
+davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal d'avoir, avant la
+date, consommé un hymen. C'est profaner le sacrement de mariage. Une
+telle insulte aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier.
+Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite. Oui, le repentir
+m'a pris, et je crains le courroux céleste...
+
+--Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais tout entier, et,
+pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps et
+qu'une telle connaissance ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais
+sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont
+tu te joues me saura venger de la perfidie...
+
+--Que penses-tu du Ciel, Ciutti?
+
+--Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres, répondit
+le valet qui tremblait en même temps du blasphème qu'il était obligé
+de proférer.
+
+--Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé sa fierté par tant
+d'impudence; je ne veux pas en ouïr davantage et m'accuse même d'en
+avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer
+sa honte, et sur un tel sujet un noble coeur, au premier mot, doit
+prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en
+injures: non, non, je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles
+vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis
+encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais. Et
+si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la
+colère d'une femme offensée.»
+
+ * * * * *
+
+Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères et cousins de
+Doña Elvire qui s'étaient ligués contre lui. Mais il sauva inopinément
+l'un d'eux d'une attaque de brigands, en blessa un autre en duel et
+put ainsi gagner quelque temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA STATUE DU COMMANDEUR
+
+Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.
+Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les toasts.--La statue de pierre.--Don
+Juan aux enfers.
+
+
+Cependant le châtiment approchait. Don Juan était de tous considéré
+comme un fléau, mais grâce à son courage, à sa ruse, à sa haute
+naissance, personne ne pouvait l'abattre. Il s'était habitué à
+l'impunité, et plus rien ne l'eût fait reculer.
+
+La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetière de Séville, où
+repose tout ce qui porta un nom en Castille. Et sur chaque tombe, au
+grand scandale de Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des
+fautes oubliées d'une autre. La vue d'un magnifique mausolée qu'il
+n'avait pas remarqué encore le surprit:
+
+«Quel est, dit-il à Ciutti, l'édifice que j'aperçois entre ces cubes?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Non, vraiment.
+
+--Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don Gonzalo d'Ulloa faisait
+faire lorsque vous le tuâtes.
+
+--Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant de bien de cet ouvrage
+et de la statue du commandeur que j'ai envie de l'aller voir.
+
+--Monsieur, n'allez point là.
+
+--Pourquoi?
+
+--Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tué.
+
+--Au contraire, c'est une visite dont je veux lui faire la civilité,
+et qu'il doit recevoir de bonne grâce s'il est galant homme. Allons,
+entrons dedans.»
+
+Et Don Juan, sans hésiter, poussa la petite grille et entra dans le
+tombeau, suivi de Ciutti fort ému.
+
+«Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager. Les belles
+statues! Le beau marbre! Les beaux piliers! Ah! que cela est beau!
+Qu'en dites-vous, monsieur?
+
+--Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce
+que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est contenté, durant
+sa vie, d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique
+quand il n'en a plus que faire.
+
+--Voici la statue du commandeur.
+
+--Parbleu! le voilà bien avec son habit d'empereur romain!
+
+--Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en
+vie et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me
+feraient peur si j'étais tout seul; je pense qu'il ne prend pas
+plaisir de nous voir.
+
+--Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais.
+Tu sais que j'offre, ce soir, à souper à quelques-unes des plus jolies
+filles de Séville. Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'être mon
+convive.
+
+--C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.
+
+--Demande-lui, te dis-je.
+
+--Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller parler à une statue.
+
+--Fais ce que je te dis.
+
+--Quelle bizarrerie!»
+
+Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rôle stupide que lui
+attribuait son maître. Les caprices de Don Juan avaient à l'ordinaire
+le mérite d'une certaine logique, si extravagants fussent-ils.
+
+«Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti, mon maître Don Juan
+vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec
+lui...»
+
+Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il recula avec
+vivacité et, chancelant, tomba dans les bras de son maître.
+
+«Maraud! fit Juan, tu viens de m'écraser le pied! Qu'as-tu donc,
+parle?»
+
+Ciutti ne pouvait répondre. Il se contenta de baisser à maintes
+reprises la tête.
+
+«La statue, articula-t-il enfin péniblement.
+
+--Eh! que veux-tu dire, traître?
+
+--Je vous dis que la statue...
+
+--Je t'assomme si tu ne parles.
+
+--La statue m'a fait signe.
+
+--La peste du coquin!
+
+--Elle m'a fait signe de la tête, vous dis-je; il n'est rien de plus
+vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir...»
+
+Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant il s'avança donc à
+son tour:
+
+«Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher du doigt ta
+poltronnerie. Attention... Le Seigneur commandeur voudrait-il me faire
+la grâce de souper avec moi?»
+
+Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la statue baisser
+lentement ta tête en signe de consentement.
+
+«Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagné la grille?
+
+--Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton qu'il s'efforçait de
+garder indifférent. On n'y voit pas clair dans cette tombe. Mais sors
+donc!»
+
+ * * * * *
+
+Tandis que les préparatifs du grand festin auquel il avait convié la
+fleur de la ville se faisaient hâtivement dans l'appartement de Don
+Juan, son valet Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo
+désirait avec lui quelques minutes d'entretien.
+
+«Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prétexte... Nous l'avons
+avisé d'abord de votre absence, mais il s'est obstiné, et voici trois
+quarts d'heure qu'il se tient assis dans l'antichambre.
+
+--Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort mauvaise politique
+de se cacher de ses créanciers. Il est habile de les payer de quelque
+chose... J'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un
+double.
+
+ * * * * *
+
+M. Domingo, introduit, s'avança précautionneusement avec mille
+courbettes. C'était un vieil homme d'affaires à la mine chafouine,
+le roi des usuriers de Séville, où maints israélites vivent cependant
+grassement des prêts qu'ils consentent à une jeunesse qui n'a jamais
+su compter.
+
+«Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez. Que je suis ravi
+de vous voir! Et que je veux du mal à mes gens de ne vous pas faire
+entrer d'abord. J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne.
+Des préparatifs pour une cérémonie de haute importance m'absorbent,
+mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne
+trouver jamais de porte fermée chez moi.
+
+--Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je vous suis fort obligé.
+
+--Parbleu! coquins, fit Don Juan tourné vers Ciutti et consorts, je
+vous apprendrai à laisser M. Domingo dans une antichambre et vous
+ferai connaître les gens.
+
+--Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo confondu.
+
+--Comment! Dire que je ne suis pas là à M. Domingo, au meilleur de mes
+amis!
+
+--Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...
+
+--Allons, vite un siège pour M. Domingo.
+
+--Monsieur, je suis bien comme cela.
+
+--Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
+
+--Cela n'est point nécessaire.
+
+--Ôtez ce pliant et apportez un fauteuil.
+
+--Monsieur, vous vous moquez et...
+
+--Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on
+mette de différence entre nous deux.
+
+--Monsieur...
+
+--Allons, asseyez-vous.
+
+--Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire.
+J'étais...
+
+--Mettez-vous là, vous dis-je...
+
+--Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...
+
+--Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.
+
+--Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
+
+--Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez bien!
+
+--Oui, monsieur, pour vous rendre service; je suis venu...
+
+--Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint
+vermeil et des yeux vifs.
+
+--Je voudrais bien...
+
+--Comment se porte Mme Domingo, votre épouse?
+
+--Fort bien, monsieur, Dieu merci.
+
+--C'est une brave femme.
+
+--Elle est votre servante, monsieur. Je venais...
+
+--Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle?
+
+--Le mieux du monde.
+
+--La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon coeur...
+
+--C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur, je vous...
+
+--Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?
+
+--Toujours le même, monsieur. Je...
+
+--Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours aussi fort et
+mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?
+
+--Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions en chévir.
+
+--Ne vous étonnez point si je m'informe des nouvelles de toute la
+famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.
+
+--Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...»
+
+M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur.
+
+Juan pensa qu'il était temps d'en venir aux grands moyens. Il se leva
+et lui tapa vigoureusement d'une main sur l'épaule, prenant la sienne
+de l'autre.
+
+«Touchez donc là, monsieur Domingo. Êtes-vous bien de mes amis?
+
+--Monsieur, je suis votre serviteur.
+
+--Parbleu! Je suis à vous de tout mon coeur.
+
+--Vous m'honorez trop. Je...
+
+--Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
+
+--Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
+
+--Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
+
+--Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, monsieur...
+
+--Or çà, monsieur Domingo, sans façon, voulez-vous souper avec moi?
+
+--Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...»
+
+Don Juan se leva brusquement et se tournant vers ses valets:
+
+«Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo, et que quatre ou
+cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.»
+
+M. Domingo vit qu'il était temps de partir, de gré ou de force.
+
+«Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irais bien tout seul,
+mais...»
+
+Ciutti cependant se précipitait et rapidement faisait disparaître les
+sièges.
+
+«Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous escorte, je m'intéresse
+trop à votre personne. Je suis votre serviteur et de plus votre
+débiteur...
+
+--Ah! monsieur, répondit M. Domingo espérant enfin que la question
+allait venir sur le véritable terrain.
+
+--C'est une chose que je ne cache pas, répétait Don Juan, relevant
+fièrement la tête.
+
+--Si donc... commença M. Domingo prêt à toutes les transactions.
+
+--Voulez-vous que je vous reconduise? coupa Don Juan.
+
+--Ah! monsieur, vous vous moquez...»
+
+Cependant Don Juan se précipitait sur M. Domingo et le prenait des
+deux bras à l'étouffer.
+
+«Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie, encore une fois,
+d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde
+que je ne fisse pour votre service.»
+
+Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo, sans trop savoir
+comment, se trouva dans le corridor.
+
+ * * * * *
+
+Ciutti était émerveillé. S'il demeurait au service de Juan, qui
+oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il éprouvait à l'égard
+de son maître une admiration qui allait jusqu'au culte. Il était né
+valet, jamais il n'eût pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se
+fût peu satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait
+à demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait même plus de
+l'éviter.
+
+La réception de M. Domingo lui parut d'un style impeccable,
+merveilleux. Ah! qu'il était juste que l'argent affluât dans les
+poches de Juan et n'en sortît que pour son agrément! Certes, il
+n'était pas fait pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit
+bien voir.
+
+«Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur un homme qui
+vous aime bien.
+
+--Il est vrai. Il me fait tant de civilités et de compliments que je
+ne saurais lui demander de l'argent.
+
+--Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous, et je
+voudrais qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de
+vous donner des coups de bâton: vous verriez de quelle manière...
+
+--Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire un petit mot de
+mon argent.
+
+--Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous payera le mieux du monde.
+
+--Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose en voire particulier.
+
+--Fi! ne parlez pas de cela...
+
+--Comment! Je...
+
+--Ne sais-je pas bien que je vous dois?
+
+--Oui, mais...
+
+--Allons, monsieur Domingo, je vais vous éclairer.
+
+--Mais mon argent?»
+
+Ciutti saisit M. Domingo par le bras.
+
+«Vous moquez-vous?
+
+--Je veux, protestait l'infortuné marchand.
+
+--Hé! Hé! répétait Ciutti couvrant sa voix et le poussant vers la
+porte. Bagatelle! vous dis-je.
+
+--Mais...
+
+--Fi...
+
+--Je...
+
+--Fi!» vous dis-je...
+
+Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue.
+
+ * * * * *
+
+Le souper organisé par Juan fut follement gai. Il y avait là
+quelques-uns de ses compagnons de la première heure: Don Garcia, Mota
+et des jeunes gens qui considéraient comme un grand honneur d'être
+admis à la table fameuse de Tenorio.
+
+Les femmes étaient belles. Il y en avait, à la vérité, de tous les
+mondes. C'était le plaisir de Don Juan d'abaisser celles de ses
+maîtresses qui appartenaient ou avaient appartenu au monde à la
+société des courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent
+salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses, une poétesse et
+quelques fillettes à peine nubiles destinées peut-être à perdre leur
+virginité à la fin de l'orgie.
+
+Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis, les heures
+passaient. Les filles se laissaient aller peu à peu entre les mains
+des hommes, et plus d'un corsage avait été dégrafé. Bientôt les
+discours seraient superflus...
+
+«Ce cher Juan, dit Mota, je porte à sa santé. Les années ne le
+vieillissent pas...
+
+--Les années! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou trente de cette
+espèce, et nous songerons à nous amender.
+
+--Il est heureux que les Castillanes nous donnent de temps à autre de
+belles fillettes, car où trouverais-tu ta pâture, Juan?...»
+
+L'orgueil était entré dans le coeur de Tenorio. Il se leva, un peu
+gris.
+
+«Quelques femmes ont bien voulu m'accorder leurs faveurs, en
+effet, fit-il, depuis le jour où, en la compagnie de mon oncle Don
+Jorge--Dieu ait son âme--je soupais aussi à côté de la belle Pandora.
+Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour dans les quartiers
+discrets. Il n'est point, mesdames, de fin plus élégante pour une
+courtisane, cette honorable corporation à laquelle vous pouvez toutes
+vous vanter d'appartenir. Mais tandis que je considère votre beauté,
+vos blanches épaules, vos seins dorés et bien d'autres choses, je
+pense à celles qui ne sont pas ici, qui ne viendront plus en ma
+maison. Au souvenir de nos amours passées, cet amontillado! Magdalena,
+Soledad, Concepcion, Mercedès et la Carmencita, Doña Teresa, la
+duchesse Isabelle, Irène la Pêcheuse, Doña Maria, Doña Juana, Doña...
+
+«Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait une interminable
+énumération. Tu en oublies parmi celles qui portèrent un nom.
+
+--J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge de France à la
+mémoire de Doña Inès d'Ulloa!»
+
+Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et, ayant bu son verre,
+le jeta à l'autre bout de la salle.
+
+Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent glacé eût passé
+sur les têtes échauffées des convives. Et soudain, à la porte, on
+entendit frapper trois coups.
+
+«Les alguazils, peut-être», fit Don Garcia, tandis que les dames
+refermaient leurs corsages et reprenaient place sur leurs chaises
+respectives.
+
+Juan était devenu pâle.
+
+«Ouvre», dit-il à Ciutti...
+
+Ciutti ouvrit la grande porte à deux battants. Et sur le seuil,
+détachée de l'ombre, apparut la statue blanche du commandeur Gonzalo
+d'Ulloa.
+
+«Don Juan, tu m'as invité à ton souper. Me voici.»
+
+Les hommes, même les plus braves, tremblaient. Les femmes s'étaient
+pour la plupart évanouies. Seules avaient encore des yeux hagards
+celles qui croyaient à une excellente mystification organisée par leur
+hôte. Mais elles virent de suite, au visage décomposé de Juan, qu'il
+s'agissait bien là d'un phénomène hors programme.
+
+Le Tenorio maîtrisa ses sentiments.
+
+«Je n'ai pas oublié mon invitation, dit-il. Allons, vite, Norendo,
+une chaise et un couvert pour Son Excellence le Commandeur Don Juan
+d'Ulloa...»
+
+Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle, les femmes aux
+angles de la salle, tandis que, gravement, la statue de pierre prenait
+place sur la chaise que Ciutti avait avancée.
+
+Juan cependant leva son verre.
+
+«Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous, mesdemoiselles,
+retrouvez votre plus gracieux sourire en l'honneur de notre hôte le
+Commandeur...
+
+--Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio, reprit la statue
+de sa voix sans accent, de serrer d'abord la main à ses invités... Ta
+main!»
+
+Juan hésita, puis tendit la main au commandeur qui la prit d'un
+mouvement saccadé... Alors il se fit un grand bruit. Ulloa avait levé
+le poing et frappé d'un coup formidable sur la table. Tout s'écroula,
+les bougies s'éteignirent, victuailles et vins dégringolèrent. Il se
+dégageait en même temps une forte odeur de soufre qui fit tousser ces
+dames à qui mieux mieux. Quand on les retrouva dans ce désordre, seins
+égratignés, jambes nues en l'air parmi les bouteilles cassées, grâce
+à une chandelle que Ciutti avait pu allumer, on s'aperçut que Don Juan
+avait disparu.
+
+«Où est don Juan? dirent-ils tous.
+
+--En enfer!» répondit une voix sépulcrale.
+
+Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur épée, et chacun
+d'eux accompagnant une des femmes, ils filèrent sans demander leur
+reste.
+
+«En enfer! en enfer! grommelait le lamentable Ciutti, cela devait
+arriver. Je l'avais prévu. Mais qui me réglera mes trois années de
+gages?»
+
+
+
+
+II
+
+DON JUAN DE MARANA
+
+ou
+
+LE DON JUAN DES FLANDRES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE
+
+La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--À l'Université de
+Salamanque.--Don Garcia Navarro.--À l'église.--Fausta et Teresa de
+Ojedo.--Première sérénade.
+
+
+Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs les plus
+importants de Séville, Don Carlos de Maraña. Ce gentilhomme s'était
+illustré dans maintes guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage
+des plus avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des filles,
+dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses cheveux avaient déjà
+blanchi quand, pour son plus grand bonheur, Don Juan vint au monde.
+
+Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait guerrier, sa mère
+dévot. La comtesse de Maraña lui serinait des prières du matin au
+soir, le père lui contait les prodigieuses aventures que ses aïeux
+et lui-même avaient courues pendant les révoltes des Mores. C'était
+auquel de ses deux parents le gâterait le mieux pour qu'il daignât
+suivre son enseignement.
+
+ * * * * *
+
+La comtesse lui expliquait par le détail un grand tableau qu'elle
+possédait et qui représentait les divers supplices réservés aux
+fidèles condamnés à faire un stage au Purgatoire. On y voyait
+notamment un homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant
+qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un à un. Un tel châtiment
+lui avait été réservé parce que, dans sa vie terrestre, il avait
+négligé la leçon de catéchisme, fait des singeries à la procession ou
+trompé son confesseur.
+
+Le comte lui énumérait les exploits des diverses armes qu'il
+conservait suspendues sur les murs de son cabinet de travail. Avec
+celle-ci il avait pourfendu un More, avec celle-là transpercé un chef
+de brigands. Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université de
+Salamanque, son père lui confia une épée à poignée d'argent, portant
+gravées les armes de la famille.
+
+«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña. Prends cette pure
+épée... Puisse-t-elle n'être jamais souillée que du sang de l'infidèle
+ou du coupable! Ne la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que
+tes ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant qu'elle n'eût
+fait son office...»
+
+[Illustration: PLANCHE V
+
+_Boucher._--DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR À SOUPER]
+
+ * * * * *
+
+L'Université de Salamanque n'était pas seulement célèbre dans les
+Espagnes, mais dans l'univers entier. Ses professeurs étaient savants,
+ses élèves zélés. Cependant cette jeunesse ne se privait pas de
+manifester une exubérance sans souci de la tranquillité des bourgeois.
+Rixes, enlèvements, c'était le quotidien tracas de la police. Les
+plus grands ennuis venaient, comme il est juste, des étudiants nobles
+auxquels la morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant
+nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa disposition. Les pères
+de famille estimaient qu'à vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout
+se procurer sans monnaie trébuchante.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan arrivait à l'Université empli de saines résolutions. Aussi,
+dès le premier cours, il s'efforça de trouver une bonne place auprès
+du professeur. Précisément, sur un des premiers bancs, un vide
+paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus de façons.
+Mais un étudiant dont la triste mine et le vêtement en loques disaient
+suffisamment la pauvreté lui dit:
+
+«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. On voit que vous
+êtes nouveau venu à l'Université. Cette place est celle où s'assied à
+l'ordinaire Don Garcia Navarro.
+
+--La place est au premier occupant», répondit Juan.
+
+Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre la conférence.
+
+«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux, poursuivait
+l'étudiant misérable, sur le point de l'honneur. Il estime cette
+place la meilleure du cours et considère par le fait qu'elle doit lui
+revenir. Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs,
+dit-on, sont déjà tombés sous son épée...»
+
+Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude. Certes, une querelle
+n'était pas pour l'effrayer. Mais débuter ainsi à l'Université, ç'eût
+été mécontenter sa sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos
+qui avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un bretteur.
+
+ * * * * *
+
+Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants qui avaient observé,
+les uns avec curiosité, les autres avec angoisse, la petite scène.
+C'était Don Garcia Navarro lui-même qui pénétrait dans la salle.
+
+Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure d'épaules, au
+visage marqué déjà, l'oeil fier, la lèvre dédaigneuse. Il portait un
+pourpoint sombre tout râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur
+cet accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne d'or.
+
+Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette tenue un si réputé
+seigneur. Il savait que c'était la mode parmi les étudiants de
+paraître insoucieux du costume. Seule comptait l'arme gravée au
+pommeau de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer à la
+jeunesse militaire qui affectait de porter des uniformes impeccables,
+plumets frisés et bottes reluisantes.
+
+ * * * * *
+
+Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant à sa place
+Don Juan, le salua avec une grande politesse:
+
+«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi nous. Mais nos pères
+furent jadis de grands amis. Si vous le permettez, les fils ne le
+seront pas moins.
+
+--Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter Juan, il me sera
+doux de profiter à l'Université et même en ville des conseils d'un
+étudiant aussi savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos
+pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en vérité, heureux
+et flatté.
+
+--Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître Salamanque, et dans
+tous ses secrets. Mais, pour aujourd'hui, il s'agit d'écouter la
+parole de ce pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à
+l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu qu'un croquant de ton
+espèce puisse tenir compagnie à un Maraña ou à un Navarro?...»
+
+Le pauvre Perico fila prestement aux derniers bancs de l'amphithéâtre
+sans se le faire dire deux fois.
+
+ * * * * *
+
+«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son nouvel ami au sortir du
+cours, vous raconteront que je fus en mon enfance voué au Diable. Mon
+père, las d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un beau jour,
+recours à celui que l'Archange foule aux pieds... Je guéris ainsi
+d'une maladie désespérée... Tout cela n'est que sotte légende. Je suis
+un homme libre, indépendant des puissances infernales tout autant que
+célestes.»
+
+Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur le coin de l'oreille
+et faisait claquer son épée sur ses éperons.
+
+Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât d'entrer dans
+l'église San-Pedro, où se tenait, à cet instant, le dernier office du
+soir. Il le suivit et, agenouillé, fit sa prière.
+
+Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait toujours
+absorbé dans ses méditations. N'osant pas le déranger de ses pieuses
+oraisons, il fit de l'oeil le tour des quelques vieux messieurs et des
+dévotes qui composaient le plus clair du public. Cependant, à peu
+de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua trois femmes qui
+méritaient attention. Celle du milieu était évidemment une duègne,
+mais les deux autres laissaient deviner ainsi de dos, sous la
+mantille, de souples tailles, des formes rondes, d'opulentes
+chevelures, de gracieuses beautés enfin.
+
+Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain, Garcia le poussa du
+coude.
+
+«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'oeil. Vous pensez bien que
+ce ne sont point les litanies du vénérable padre qui me retiennent
+ici. Je les surveille aussi...
+
+--Et qui sont-elles? risqua Juan.
+
+--Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de Castille. Doña Fausta,
+l'aînée, est ma princesse. Tâchez, si le coeur vous en dit, d'être
+amoureux de la seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège de
+conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On est donc bien
+dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous. Peut-être le vent
+soulèvera-t-il leurs légères basquines, tandis qu'elles monteront
+en voiture, et apercevrons-nous ainsi la ligne charmante de leurs
+jambes...»
+
+ * * * * *
+
+Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en effet, se sentit
+immédiatement amoureux de Doña Teresa.
+
+«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit Garcia, tandis
+qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet de l'air le plus naturel
+du monde.
+
+--Votre billet?
+
+--Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point?
+
+--Quand?
+
+--Quand ma main dégantée tendait à ses jolis doigts l'eau bénite. Il
+n'est de tel à Séville que l'église pour faire connaissance. Le prêtre
+fait les mariages, le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions
+passagères.
+
+--Par exemple!
+
+--Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. Ainsi livrerons-nous
+sans tarder un assaut contre la famille Ojedo.
+
+ * * * * *
+
+Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient un certain
+nombre d'étudiants. Il y fut question de bal, d'amourette, de guet
+rossé, de vin, et très peu des études que ces messieurs poursuivaient
+à Salamanque.
+
+«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia. Pas un de ces
+gamins ne saurait proprement tenir une épée. Oh! que la vôtre est
+belle!»
+
+--C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais trempé que dans le sang
+de l'infidèle...
+
+--Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres aventures», fit
+Garcia avec une certaine ironie.
+
+C'était l'heure de la promenade nocturne au bord de la Tormes.
+Quelques jolies femmes lorgnaient les passants. Amoureuses et
+soupirants, amants et maîtresses y venaient échanger, sous la
+surveillance malhabile de leur famille ou de leur moitié conjugale,
+des oeillades incendiaires autant que coupables. Des brises parfumées
+montaient de la rivière; c'était un soir de printemps merveilleusement
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la nuit était tombée.
+
+«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la fenêtre de nos
+belles. Que si le guet survient, vous n'aurez qu'à me suivre. Je
+connais les détours, et du diable si ces maudits alguazils parviennent
+à nous joindre!»
+
+En passant près du porche d'une église, Garcia siffla, et son petit
+page parut tenant une guitare à la main.
+
+«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme moi vous avez ici
+votre gibier. Soyez prudent pour un début. Il n'est d'important en
+amour que le premier contact avec la femme... et le dernier.»
+
+Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, accompagné de sa
+guitare, chantait en sourdine une vieille mélopée campagnarde qu'il
+avait légèrement transformée pour la circonstance.
+
+ En dansant, là-bas au village
+ Fausta m'a promis un baiser.
+ Tu l'as promis, fille volage,
+ Ah! ne va pas te raviser.
+
+ Quand vint le moment de la danse,
+ Comment ai-je fait pour oser?
+ Je la pris sans plus de prudence
+ Et lui demandai le baiser.
+
+ Inès honteuse me regarde,
+ Tout tremblant d'amour et d'effroi,
+ Et me dit: Prends-le, mais prends garde,
+ Désormais je compte sur toi.
+
+ J'ai dit: Tu peux, je te le jure,
+ Compter sur de longues amours,
+ À ce prix-là, n'es-tu pas sûre,
+ Fausta, de me garder toujours?
+
+ Prête du moins, si tu ne donnes,
+ Je te paierai les intérêts,
+ J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!
+ Pour un que tu m'avancerais!
+
+Comme se terminait la romance, les jalousies de deux fenêtres se
+soulevèrent légèrement. On écoutait. Alors Garcia posa sa guitare
+et, debout sur la borne, entama une conversation à voix basse avec la
+Fausta.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus timide encore après les
+recommandations de son ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance,
+les femmes. Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion
+d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la question est posée sur le
+terrain d'un amour offensif, les relations changent. Il y avait au
+fond de Juan un secret instinct qui l'avertissait que les femmes,
+naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues et pénibles ne
+seraient pas son fait. Elle doit faire tous les pas, celle-là qui eut
+l'honneur de plaire à Don Juan!
+
+«Jésus! Mon mouchoir est tombé.»
+
+Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait de choir.
+Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour le ramasser et sur la
+pointe de son épée le tendit à la jeune fille.
+
+«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous ai-je point aperçu ce
+soir sous le porche de l'église San-Pedro?»
+
+Décidément tout se passait comme il convient.
+
+«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je fus en effet ce soir à
+l'église San-Pedro, et dès cet instant j'ai perdu le repos...
+
+--Et comment?
+
+--Parce que je vous ai vue!»
+
+ * * * * *
+
+Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas là. Jusqu'à l'heure
+du retour au logis du seigneur d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à
+leurs belles des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan s'était
+découvert une merveilleuse et naturelle habileté sur ce sujet. Ah!
+que valaient les propos vides de la vie courante, les discussions
+oiseuses, à côté d'un si charmant duo galant! Il s'en fut dans la
+nuit, le coeur grisé de ses propres paroles, plein de son premier
+amour...
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+FAUSTA ET TERESA
+
+Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un mort.--L'épée des
+Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous en ville.--Le souper
+des étudiants.--Deux jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première
+fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de femmes?--Le pari
+perdu.--L'amontillado.--La tentative de viol.--Mort de Fausta.--Fuite
+de Don Juan.--En Flandre!
+
+
+Chaque soir, la sérénade recommençait. La position des deux compères
+s'améliorait. Bientôt ils furent autorisés à poser un baiser sur les
+jolies mains effilées, baiser gagné au prix d'une pénible escalade.
+Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient point, fit allusion
+à une échelle de corde qui permettrait de circuler plus aisément,
+ou même à de fausses clefs qui donneraient l'accès des appartements
+tandis que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa partie chez des
+amis.
+
+ * * * * *
+
+Par une nuit très sombre, tandis que les galants entretiens se
+poursuivaient, sept à huit hommes en manteaux, portant pour la plupart
+des instruments de musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue.
+
+«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une sérénade, s'écria
+Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils ne manqueraient pas de vous
+chercher querelle.»
+
+Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de prudence.
+
+«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger ici? Passez votre
+chemin, messieurs; la place est prise!
+
+--Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces gamins d'étudiants.
+Parbleu! Je vais lui tirer les oreilles!
+
+--C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous viderons la
+question.»
+
+Et roulant avec une prestesse admirable son manteau autour de son
+bras, Don Garcia avait mis flamberge au vent. Juan l'imita sans
+hésiter. Cristoval et les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient
+avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils s'enfuyaient
+à toutes jambes, craignant que leurs précieux instruments ne fussent
+brisés dans la bagarre.
+
+Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son sang, s'était jeté
+en avant, et ce fut lui qui croisa le fer avec Don Cristoval. Celui-ci
+était un escrimeur habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la
+muraille. Fort heureusement l'étudiant se rappela une certaine botte
+que lui avait enseignée le seigneur Uberti, son maître d'armes. Il se
+laissa aller à terre sur la main gauche et, de la droite, lancée en
+avant avec plus de force, plongea son épée au défaut des côtes de
+Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se brisa après avoir
+pénétré d'une bonne moitié dans le corps.
+
+Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement touché, les deux
+spadassins tournèrent les talons. On entendait en effet dans la rue
+voisine le bruit de la patrouille qui arrivait en hâte.
+
+«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes belles!»
+
+ * * * * *
+
+Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne demi-heure, une
+acharnée poursuite. Mais Garcia connaissait tous les tours et détours.
+Au moment où ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande
+nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant. Dès qu'ils
+virent leurs camarades poursuivis, ils s'armèrent de pierres, de
+bâtons, et résolument entreprirent de barrer la route au guet. Les
+alguazils, essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la bataille,
+et les deux compagnons purent enfin regagner la chambre de Don Garcia.
+
+«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci soudain à son
+compagnon.
+
+--Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée en deux. Je l'aurai
+laissé tomber.
+
+--Et vos armes sont gravées sur le pommeau! C'était bien la peine! Don
+Juan, nous sommes perdus! Ce Cristoval est un puissant seigneur...
+
+--Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan, je suis rompu.»
+
+Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de Garcia, où il
+passait maintenant la plupart de ses nuits.
+
+Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant ses yeux une lame
+brisée, et cette lame était teinte de sang, et sur l'acier se jouait
+l'écusson des Maraña. Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle
+qu'était entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père, le vieux
+Carlos, lui avait confiée!
+
+Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en
+furent brusquement tirés par un coup frappé à la porte.
+
+«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les
+alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. Recevons du moins ces
+messieurs dignement.»
+
+À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que l'on ne
+cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et, à leur grande
+stupéfaction, ils aperçurent sur le seuil deux femmes soigneusement
+voilées.
+
+ * * * * *
+
+Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient Doña Teresa et
+Doña Fausta.
+
+Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se
+répandait en excuses sur le peu de luxe répandu dans son logis.
+
+«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes,
+lui et moi, inséparables, et à ce combat nocturne...
+
+--Nous avons admiré votre bravoure, firent les deux soeurs.
+
+--À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée sur laquelle est
+gravé l'écusson des Maraña. Nul doute que le guet ne l'ait découverte.
+Je suis étonné que le procureur ne se soit pas encore inquiété de nous
+faire jeter en prison.
+
+--L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber
+et nous nous sommes empressées de la ramasser, tandis que le guet
+s'était lancé à votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous
+sommes venues ici ce matin toutes deux...»
+
+Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le
+prétexte de fêter ce bonheur imprévu, embrassait sans autre forme au
+visage Doña Fausta qui se défendait à peine...
+
+Les deux soeurs s'en furent, mais non sans avoir donné, en un coin
+écarté de la ville, rendez-vous à leurs amoureux. Il ne s'agissait
+plus, après la bagarre où Cristoval avait trouvé la mort, de venir
+bayer à la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de Ojedo.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet aux deux amis pour
+fêter convenablement le trépas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il
+était fort redouté des étudiants, et sa disparition était une vraie
+bénédiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement
+gardé le silence sur le drame. Les étudiants savaient entre eux tenir
+étroitement une parole.
+
+«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous soupçonne en rien?
+De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser à moi. J'étais
+tout désigné, paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé
+d'opinion parce que maints témoins sont venus affirmer que j'avais
+passé la soirée avec vous. Vous avez, mon cher, une réputation de
+sagesse bien établie!»
+
+Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion du corregidor,
+car ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il se grisa
+abominablement.
+
+ * * * * *
+
+La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et
+quelques jours après sa soeur Teresa devenait la maîtresse de Juan.
+
+C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à la taille
+ployée, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et
+la jeune fille était vierge quand elle se donna à lui. Les premiers
+temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il était en
+adoration, en extase devant le joli corps de sa maîtresse; il eût
+passé des heures, des semaines, des mois sans relâche auprès d'elle.
+Ensemble ces deux enfants apprirent la volupté.
+
+Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina bientôt. Les femmes
+étaient faites pour se courber devant Don Juan.
+
+Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient perdues du
+reste.
+
+Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance à la conquête de la
+Fausta, démontra à Juan que la constance était une vertu chimérique.
+Il lui fit même honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme par
+le passé la libre vie d'étudiant.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui lui exprimait son
+regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente
+venait d'arriver à Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre
+de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible de
+s'échapper par les fenêtres!
+
+Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la lecture de ce billet.
+En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se
+défaire un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble une
+bonne nuit de garçon, au cabaret et ailleurs!
+
+Mais au moment où il sortait, une femme voilée lui remit un autre
+billet de Teresa. Elle avait arrangé l'affaire de la chambre, et ils
+pourraient se retrouver le soir.
+
+Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait une sorte
+d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'efforça même pas de
+le dissimuler.
+
+ * * * * *
+
+Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de beauté. Ce fut
+une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant
+qu'elle ne lui appartînt. En ces temps, il comparait le signe tantôt
+à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l'alfale.
+Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait et avant qu'elle se
+rhabillât, Juan ne manquait point d'embrasser à maintes reprises
+amoureusement le signe.
+
+«C'est une singulière tache noire que vous avez là, lui disait-il
+maintenant... Parbleu! Cela ressemble à une couenne de lard... Le
+Diable emporte ce nègre!»
+
+Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. À quoi Teresa
+répondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, excepté lui,
+qui eût vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels
+signes portaient bonheur...
+
+«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», reprit Juan avec
+un rire qui lui fit peur à lui-même.
+
+ * * * * *
+
+«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, d'envoyer ma princesse à
+tous les diables!
+
+--La Fausta est une jolie personne, au teint si clair...
+
+--Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je
+trop contemplées? Cette fille-là n'a pas de couleur. Auprès de sa
+soeur, elle semble fade... C'est vous qui êtes bien heureux.
+
+--La petite est assez gentille, mais si enfant!
+
+--Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser.
+
+--Avec la gaule?
+
+--Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me céder votre
+Teresa? Je vous donne la Fausta en échange.
+
+--Si ces dames y veulent consentir!
+
+--Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes pour croire qu'une
+femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour!
+Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que
+pour régler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et
+âme, à votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le
+droit d'en disposer!»
+
+ * * * * *
+
+Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se
+donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa à la fenêtre de la
+Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et
+pénétra dans chambre en silence. Là, il se découvrit le visage.
+
+«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il
+malade?
+
+--Il n'a pu venir...
+
+--Ma soeur sera contente de vous voir.
+
+--Je ne désire pas la voir.
+
+--Votre air est singulier, ce soir...»
+
+Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut
+rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant
+en croire ses yeux... Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle
+couvrait son visage:
+
+«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.
+
+--Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas quel trésor il
+possédait, et moi j'ai accepté... parce que je vous adore, Fausta!»
+
+Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, puis, avec des
+larmes, relut encore la lettre.
+
+«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia
+va venir... C'est une plaisanterie.
+
+--Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.
+
+--Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat que Don Garcia!
+
+--L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, tu as lu la lettre,
+ma belle!»
+
+Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui
+saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa à pleine bouche,
+l'entraînant vers le petit lit de repos. Elle se débattait, n'osant
+crier... Elle résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux
+meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un
+genou sur son ventre, commença à la déshabiller... Ses yeux étaient
+injectés de sang, l'amontillado lui était remonté au cerveau.
+
+Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle n'hésita plus.
+Elle se mit à crier de toute la force de ses poumons, luttant contre
+la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et
+toute la maison s'éveilla.
+
+Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur à son tour, elle
+se cramponnait à son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il échappât.
+
+La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse parut sur le seuil.
+Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu.
+Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que
+se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le
+parquet. La balle venait de lui fracasser l'épine dorsale; son père
+l'avait tuée au lieu de Don Juan!
+
+L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se frayer un
+passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de
+Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se défendre, mais
+l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba
+transpercé devant lui.
+
+ * * * * *
+
+Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les domestiques
+et Doña Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur,
+s'empressaient auprès des victimes. Il fit bientôt irruption dans
+la chambre de Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles
+d'amontillado. Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans un
+fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux sortaient de sa
+poitrine.
+
+Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était passé.
+
+«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer
+un père est grave... Rester à Salamanque, ce serait folie. Votre
+réputation, à l'heure actuelle, à l'Université vaut la mienne,
+c'est-à-dire pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas est
+mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous
+sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne
+maison. Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus propre à
+racheter nos peccadilles.
+
+--C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer
+en Flandre!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+À LA GUERRE EN FLANDRE
+
+Le déguisement.--La petite marchande de souliers de Saragosse.--La
+fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le capitaine
+Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches de
+garnison.--Séductions et coups d'épée.--La guerre recommence.--Mort du
+capitaine Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie.
+
+
+Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux amis purent quitter
+l'Espagne sans encombre.
+
+Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et revêtu des vestes
+de cuir ornées de broderies, telles qu'en portaient la plupart des
+militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en
+route.
+
+Ils purent sortir de la ville à pied, sans être reconnus, marchèrent
+toute la nuit et la matinée du lendemain. Dans une petite ville,
+ils s'arrêtèrent et achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner
+Saragosse plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de
+Juan Carrasco.
+
+Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del Pilar. Garcia avait
+hâte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger
+ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une
+petite marchande de souliers, une créature délicieuse au teint rose
+et aux yeux brillants. Il prétendait que cet inélégant métier n'était
+point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec
+lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il déclara
+que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui,
+de son côté et abandonnerait l'autre à son sort.
+
+ * * * * *
+
+À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour Civita-Vecchia.
+Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se laissèrent aller l'un et
+l'autre à dépenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la
+plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce
+balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme à
+leurs pas. En Italie, la beauté est l'exception. La femme vit libre au
+soleil, plus facile en apparence que dans l'autre péninsule, mais en
+fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent
+donc mettre, sans enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent
+à sa mère une délicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur
+telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, eût paru café au
+lait à côté. Ils la dressèrent fraternellement à leur procurer le
+plaisir alternativement à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans
+trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore grand'chose à
+l'amour.
+
+Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment nouveau.
+Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. Elle s'attachait à ses pas,
+délaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites
+auxquels elle avait si aisément participé jusque-là.
+
+Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la
+fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan
+s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa
+petite amoureuse, puis la jeta à la porte.
+
+En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque
+vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la
+compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.
+
+C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis
+chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un
+métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins
+quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare
+était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans
+pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens
+de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure
+imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui
+échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement
+espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et
+de ses mercenaires.
+
+Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des
+armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la
+question de discipline.
+
+Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de
+les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche
+il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus
+dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent
+comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les
+généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent
+tous deux l'enseigne.
+
+ * * * * *
+
+Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut
+encore la considération que leurs exploits leur avaient value.
+
+Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils
+recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les
+petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des
+villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car,
+dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les
+femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler.
+
+L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment la
+Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler pour quels motifs un homme
+avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et
+puis, n'aimait-elle pas Don Juan?
+
+Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon de leurs parents,
+ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, mais aussi quelques
+lettres de crédit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.
+
+Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie de bonne
+compagnie. Dès qu'ils apercevaient une jolie femme, ils décidaient
+qu'elle serait à eux. Tous les moyens leur étaient bons pour
+l'obtenir. Promesses de mariage, serments éternels ne les rebutaient
+point. Que si les pères, les maris ou les frères s'avisaient de
+protester, ils avaient pour leur répondre des coeurs endurcis et des
+épées bien trempées. Ils se firent bientôt dans toutes les Flandres,
+et surtout Don Juan, une redoutable réputation.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença la guerre.
+
+Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine
+Gomare reçut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan,
+qui l'avait vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave
+capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:
+
+«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit.
+Serais-je mieux couché une demi-lieue plus loin? Je vois les
+Hollandais qui arrivent en nombre... N'éloigne pas du service un
+seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir
+l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il à ses
+soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquiétez pas de
+moi.»
+
+Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda si par hasard il
+n'aurait point quelque suprême volonté qui dût être exécutée après sa
+mort.
+
+«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine Gomare, qui pour la
+première fois de sa vie peut-être parut s'abîmer en de profondes
+réflexions...
+
+«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si
+prochaine... Je ne serais pas fâché de recevoir la visite de quelque
+homme d'église... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien
+dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un mécréant, de mourir
+sans confession...
+
+--Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui présentant
+son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les
+grands voyages...»
+
+Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua
+même pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui
+l'entouraient en parurent fort scandalisés.
+
+Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort:
+
+«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon
+héritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je
+possède. Il vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains des
+excommuniés. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez
+dire quelques messes pour le repos de mon âme.
+
+--Votre volonté sera exécutée, capitaine.»
+
+Cette dernière parole parut rendre confiance à Gomare. Il expira
+tranquillement.
+
+ * * * * *
+
+Cependant les balles commençaient à siffler plus drues. Les Hollandais
+approchaient. Les soldats revinrent à leur rang après un dernier salut
+au capitaine Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La route était
+défoncée, la troupe fatiguée. Cependant les Hollandais ne réussirent
+point à prendre un seul drapeau ni à faire un seul prisonnier.
+
+Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes,
+parlèrent des événements de la journée, critiquant la décision des
+grands chefs. Puis on en vint à faire le bilan des morts et des
+blessés.
+
+«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan.
+J'avais fait mes premières armes sous lui. C'était un officier sans
+peur, un camarade sûr, un père pour le soldat.
+
+--Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi
+tenait-il tant, pour mourir, à la présence d'une robe noire? L'homme
+n'est pas le même auprès d'une table couverte de bouteilles et à
+l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'être brave
+en paroles qu'en actions... À propos, Don Juan, puisque vous êtes son
+héritier, quelle somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous
+donna?»
+
+Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle
+contenait une soixantaine de pièces d'or. «Nous voici donc en fonds,
+dit Garcia, habitué à considérer la bourse de son ami comme la sienne.
+Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au
+lieu de pleurnicher sur les trépassés de la journée?»
+
+ * * * * *
+
+La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta quelques tambours
+sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu.
+
+[Illustration: PLANCHE VI
+
+_De Novelli._--LA STATUE DU COMMANDEUR]
+
+Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de
+la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin
+de son mouchoir et mit dans sa poche.
+
+«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. Un soldat faire
+des économies! Et à la veille de la grande bataille! Vous plaisantez!
+
+--Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer
+de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.
+
+--La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vérité,
+envie d'acheter pour ces dix écus les patenôtres du premier curé que
+nous rencontrerons?
+
+--Je l'ai promis au capitaine mourant.
+
+--En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!»
+
+Le jeu commença. La chance, qui semblait au début se montrer favorable
+à Juan, tourna bientôt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit
+encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes
+en main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son argent, et
+celui de Juan, et les cinquante écus du capitaine Gomare étaient
+passés entre les mains de leurs camarades.
+
+Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, échauffé,
+déclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait
+perdu.
+
+«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers écus
+que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront
+bonheur.
+
+--Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.
+
+--Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, de son vivant, eût
+plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter!
+
+--Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un
+seul coup.
+
+--Pas de faiblesses!»
+
+Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il gagna.
+
+--Paroli! s'écria-t-il.
+
+Mais cette fois il perdit.
+
+--Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.
+
+Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières objections, mais
+pour la forme. Il tendit quatre écus à Garcia.
+
+--La femme de coeur!
+
+Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise.
+
+Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier.
+
+«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez à votre main le
+dernier écu.»
+
+Don Juan avait bien oublié les messes et son serment. Il posa son
+dernier écu sur l'as et le perdit aussitôt.
+
+«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, s'écria-t-il. Ses écus
+étaient ensorcelés!»
+
+Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer
+encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pièce ni dans leurs
+poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à
+des gens exposés à disparaître du jour au lendemain, force leur
+fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent en la compagnie des
+buveurs. Tous leurs souvenirs et l'âme du capitaine furent bientôt
+noyés dans le vin.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORT DE DON GARCIA
+
+Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de Berg-op-Zoom.--Le
+capitaine Saqui-Guitra.--Mort étrange de Don Garcia.--Les débauches de
+Don Juan.
+
+
+Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole venaient
+d'arriver. Les généraux décidèrent de reprendre sans plus tarder la
+marche en avant et une vigoureuse offensive.
+
+Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient battues quelques
+jours plus tôt. Beaucoup de cadavres gisaient encore çà et là dans les
+fossés et à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une odeur
+nauséabonde.
+
+Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine Gomare fit soudain
+entendre une exclamation. Il venait de reconnaître, dans un fossé, la
+lamentable dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua avec
+surprise que la figure du mort, si calme quelques instants après qu'il
+eût rendu le dernier soupir, était maintenant crispée.
+
+Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition, de ses
+orbites creux, le regardait d'un air menaçant. Alors, les dernières
+recommandations du capitaine et la manière dont il les avait exécutées
+lui revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première fois, de
+chasser ce remords de son esprit.
+
+Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré les sarcasmes de
+Don Garcia, leur donna ordre de creuser une fosse. Un capucin qui
+se trouvait par là récita sur la dépouille du capitaine quelques
+dernières prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles,
+reprirent silencieusement leur marche. Cependant Juan aperçut un vieil
+arquebusier qui, ayant longtemps fouillé dans sa poche, y découvrit
+enfin un pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant:
+
+«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.»
+
+Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage intrépide. Il
+s'exposa cent fois à la mort, sans aucun ménagement. «On est brave
+quand on n'a plus rien à perdre», murmura un des partenaires de la
+partie de pharaon!
+
+ * * * * *
+
+Quelque temps après la mort du capitaine Gomare, une nouvelle recrue
+fut incorporée dans la compagnie où servaient Don Garcia et Don
+Juan. C'était un garçon singulier, à l'air sournois et mystérieux.
+Irréprochable au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, ni même
+parler avec ses camarades.
+
+À la longue, on lui donna le surnom de Modesto. Il fut bientôt connu
+sous ce seul nom dans la compagnie, même de ses chefs. Modesto passait
+son temps à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les mouches.
+
+La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom qui fut un des
+plus durs de la guerre. Le vieux capitaine Saqui-Guitra, qui avait
+pris la place du pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il
+s'emparait chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas avant la
+centième.
+
+ * * * * *
+
+Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient ensemble en service à
+la tranchée, alors fort rapprochée de la grande muraille. Un tel
+poste était dangereux entre tous, car les sorties des assiégés
+étaient fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le capitaine
+Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien dans cette partie des
+ouvrages.
+
+Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que continuelles
+alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent céder à la fatigue.
+On cessa le feu des deux côtés, et un morne silence descendit sur la
+plaine. À peine entendait-on de temps à autre quelque décharge d'une
+sentinelle isolée.
+
+Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats les mieux
+aguerris ont peine à lutter contre la défaillance physique et morale.
+Les grands capitaines redoutent cet instant entre tous et ne se
+rassurent que quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.
+
+«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes veines, dit tout à
+coup Don Garcia, et ma moelle se figer dans mes os. Je crois qu'un
+enfant hollandais armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me
+reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! Mes nerfs! mes
+nerfs!
+
+--Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan goguenard.
+
+--Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais le bizarre
+état où je me trouve pour un avertissement du ciel...
+
+Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan le premier, car
+Don Garcia Navarro ne se souciait point à l'ordinaire des puissances
+célestes, sinon pour s'en moquer.
+
+Le jeune homme vit quel étonnement avait causé sa déclaration et,
+cédant à la vanité, il reprit bientôt:
+
+«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou
+du diable! À la garde montante, nous aurions un petit compte à régler
+ensemble!
+
+--Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe encore; mais pour Dieu et
+les autres, il est bien permis de les craindre.
+
+--Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.
+
+--Et votre âme? répondit Saqui-Guitra.
+
+--Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les prêtres. Or
+l'invention de mon âme leur rapporte de tels revenus qu'il n'est pas
+étonnant qu'ils en soient l'auteur, de même que les pâtissiers ont
+inventé les tartes à la crème pour les vendre.
+
+--Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine d'un ton
+sévère. De tels propos ne se tiennent pas à la tranchée.
+
+--Je me tais. Car je vois que mon bon camarade Juan n'est pas moins
+scandalisé que vous. Lui croit surtout aux âmes du purgatoire.
+
+--Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan, et j'admire sans
+cesse votre belle désinvolture à l'égard des puissances célestes et
+autres. Je vous l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois
+le petit frisson.
+
+--En tout cas, le diable n'est guère puissant, car il nous aurait déjà
+emportés, mon maître. Ce garçon-là, messieurs, auquel je fis faire ses
+premiers pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et de femmes à
+mal que tout le régiment de...»
+
+Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup sec d'une
+arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en arrière.
+
+«Je suis touché», fit-il.
+
+D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais sans
+doute... Cependant certains aperçurent distinctement, du côté du camp,
+un homme qui prenait la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité.
+
+ * * * * *
+
+La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup avait dû être tiré
+de très près et était chargé de plusieurs balles, à ce que virent les
+chirurgiens.
+
+La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul instant au lit de
+mort. Il envoya promener sans égards tous ceux qui lui parlèrent de
+sacrements.
+
+«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous diront sans doute que
+c'est là un châtiment divin. Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien
+naturel qu'un soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!
+
+«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté, comme le bruit en
+court, veuillez faire pendre le coupable haut et court... Ce sera
+quelque jaloux auquel j'aurai pris sa maîtresse...
+
+«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois à Bruxelles et
+quelques autres encore dans diverses localités... Faute de mieux, je
+vous les lègue.
+
+«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas la botte secrète que
+je vous ai apprise! Adieu! Au lieu de messes, que mes camarades se
+réunissent en une glorieuse orgie après mon enterrement!»
+
+Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, descendant d'une
+noble et religieuse lignée espagnole. De l'autre monde, il ne montra
+aucun souci. Il expira, un sourire de défi sur les lèvres.
+
+La compagnie reprit son train de vie. On remarqua seulement que
+Modesto avait disparu. Sans doute le taciturne camarade était-il tombé
+dans quelque fosse. D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin
+de Don Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les motifs qui
+l'avaient poussé à ce crime.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan fut fort ému de la mort de son frère d'armes. Il l'aimait,
+peut-être comme un vice dont on ne peut plus se passer, mais il
+l'aimait.
+
+Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné par le côté
+mystérieux de ce trépas. C'est alors qu'on le mit en garnison à
+Cambrai, où bientôt ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme
+par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et
+à molester les maris.
+
+Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières féminines se
+mêlaient heureusement à la rudesse des hommes de guerre. Toute sa
+personne respirait la virilité, et cependant il y avait quelque chose
+de si tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les femmes
+étaient folles de lui. Elles voulaient toutes goûter de son amour,
+et, quand elles en avaient goûté, les autres hommes leur paraissaient
+fades. Elles le redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour lui.
+
+Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui
+la brèche, demain le balcon; le matin ferraillant avec le mari ou
+l'amant, le soir buvant avec les plus basses courtisanes...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez de
+Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel épisode il
+donna le titre du _Riche désespéré_.
+
+
+Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre, nommée Louvain,
+vivait un jeune cavalier, âgé d'environ vingt-cinq ans, appelé M. de
+Chappelin, et qui étudiait à l'Université les droits civil et canon.
+La mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne heure maître
+absolu d'une des fortunes les plus considérables de la ville, et il
+en usait avec toute la fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se
+livrant à corps perdu à toute espèce de désordres.
+
+Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré dans l'église des
+Pères de Saint-Dominique pour entendre prêcher un orateur éminent.
+Ce discours, auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit
+néanmoins sur lui une impression inattendue; la parole de Dieu le
+toucha, et il sortit de l'église tellement changé qu'il forma soudain
+la résolution de quitter le monde et d'entrer en religion. Il
+remit donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea de les
+administrer pendant une absence à laquelle, disait-il, il était
+obligé; puis il se rendit au couvent des Dominicains, où il prit tout
+aussitôt l'habit de novice.
+
+Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna de grandes preuves de
+ferveur, mais un malheureux hasard ramena à Louvain deux de ses amis
+qui avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent que
+Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution leur parut si
+étrange, ils en furent si vivement affligés qu'ils projetèrent de se
+rendre au couvent et de chercher à ramener leur ami au monde et à
+ses études. Ils obtinrent facilement la permission du prieur, car la
+consigne des couvents est moins rigoureuse en Flandre qu'en Espagne,
+et ils n'épargnèrent au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin
+était faible, le souvenir des jouissances de la vie mondaine était
+loin d'être éteint de son coeur; il céda donc sans peine au discours
+de ses amis et s'en alla tout aussitôt demander au prieur de lui faire
+rendre ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes,
+des engagements auxquels il ne pouvait se soustraire, et surtout
+l'impossibilité de se soumettre plus longtemps aux rigueurs de la
+vie monastique. Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles
+efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il de rester
+quelques jours encore, lui offrant le concours de ses prières et de
+celles de tous ses religieux pour résister à ce qu'il considérait
+comme une embûche du démon; Chappelin persista et quitta le couvent le
+soir même.
+
+Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses biens, toutes ses
+habitudes passées, et il n'y eut bientôt dans la ville festin ou
+réunion joyeuse dont il ne fit partie. Au bout de quelque temps, il
+retrouva dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle et riche,
+à laquelle il avait rendu quelques soins lorsqu'elle était au couvent
+et avant que lui-même n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda
+en mariage, et comme l'union était des mieux assorties, elle fut
+promptement conclue.
+
+En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme, Chappelin était
+extrêmement riche; cette heureuse position s'accrut encore par la mort
+d'un oncle qui était gouverneur d'une ville située vers les frontières
+de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier obtint même de Son
+Altesse le vice-roi, et grâce aux bons services de son oncle, de lui
+succéder dans sa charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où
+l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, où sa femme
+continuait d'habiter.
+
+ * * * * *
+
+Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière ville et
+qu'il se promenait seul aux environs, il rencontra sur le chemin un
+militaire espagnol qui se nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait.
+Il l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit qu'il se
+rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à passer quelques jours.
+Il ajouta que, depuis la fin du siège de Berg-op-Zoom, il était en
+garnison dans le château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire
+connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse quelques questions
+auxquelles l'Espagnol répondit avec intelligence et sagacité.
+
+En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda à son compagnon
+de route s'il avait l'intention de s'arrêter à Louvain et lui offrit
+de venir loger chez lui.
+
+«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection à
+la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve
+en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre
+en route après s'être reposée, par une bonne nuit, des fatigues du
+chemin.»
+
+Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant de cette
+offre, et que ce serait manquer à la courtoisie que professait sa
+nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait
+donc cette nuit à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste
+de la journée pour approcher un peu plus du but de son voyage.
+
+ * * * * *
+
+Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de Chappelin, qui
+conduisit aussitôt le jeune Espagnol à l'appartement de sa femme.
+Celui-ci se présenta avec une extrême courtoisie, mais ses yeux
+n'eurent peut-être pas toute la réserve désirable, et ses regards
+eurent peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le frappa
+vivement. C'était, en effet, d'après tous les témoignages que l'on en
+a, la plus belle créature de toute la province de Flandre. On servit
+un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette
+merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante et dont les
+épaules étaient quelque peu découvertes, selon la coutume flamande,
+mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction.
+
+Le souper terminé et la table desservie, Chappelin fit apporter un
+clavicorde et, se plaçant devant l'instrument, il exécuta un gracieux
+prélude, à la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus
+agréables, de jolies romances dont lui-même était l'auteur.
+
+La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique et à une
+conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin déploya, aux
+yeux émerveillés du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit
+éclairé et subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui
+retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau,
+conduisit Don Juan de Maraña dans une pièce voisine de celle de la
+jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de
+Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du
+jour, prit congé de ses hôtes avec tous les témoignages ordinaires de
+reconnaissance, et l'ordre fut donné au majordome de faire disposer,
+dès le matin, un déjeuner abondant et quelques provisions de route,
+afin que le jeune homme pût, avant son départ, prendre les forces
+nécessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait à
+parcourir. En même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à
+s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus
+éloignée où il devait passer la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la même
+chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait
+avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre
+et s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des autres
+domestiques de la maison.
+
+Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination était toute remplie
+de l'image de sa belle hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle
+avait été subite, s'irritait encore par diverses circonstances
+fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait la jeune
+femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude
+où il était lui-même, par suite d'une attention contraire aux ordres
+du maître.
+
+ * * * * *
+
+Ces circonstances firent naître dans son esprit un projet diabolique,
+projet offensant pour la majesté divine, indigne de la loyauté
+espagnole et en même temps de la noble hospitalité du seigneur
+flamand.
+
+Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer sans bruit dans
+la chambre de la dame, présumant qu'autant pour ne pas scandaliser la
+maison que pour sauver son honneur aux yeux des autres elle garderait
+le silence. Il alla même jusqu'à supposer que, touchée des regards
+qu'il lui avait adressés pendant toute la soirée, elle le recevrait
+avec plaisir, et qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de
+son mari.
+
+Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour lui péril de la
+vie, que, la dame appelant à son aide, le mari accourrait, qu'il y
+aurait lutte, scandale et sang versé; mais son ardente passion lui
+suggéra une solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers
+le milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en chemise, il
+pénétra dans la chambre où il s'arrêta quelques instants immobile et
+sans prendre de résolution.
+
+De là, il retourna dans la pièce où il avait couché, prit son épée,
+la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au lit de la Flamande. Alors il
+étendit la main, la toucha et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était
+son mari:
+
+«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous revenez si tôt?»
+
+Don Juan, profitant de cette erreur, garda le silence, prit la place
+du mari; puis lorsqu'il eut satisfait ses honteux appétits, il se
+leva, ramassa son épée et rentra sans bruit dans sa chambre.
+
+Mais le repentir suit de près la faute, le remords n'est pas loin du
+péché, et une fois sa passion assouvie, le jeune Espagnol eut honte
+de ce qu'il avait fait et commença à craindre que le mari, venant à se
+lever avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions de sa
+femme. Celle-ci, en effet, toute surprise de la conduite étrange
+de celui qu'elle avait cru son mari, du silence obstiné qu'il avait
+gardé, de sa retraite précipitée, s'était endormie en se proposant de
+lui en faire le matin un amoureux reproche.
+
+Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña, que la honte avait
+empêché de fermer les yeux, se leva à la hâte. Il chargea les premiers
+serviteurs qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il
+ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé; et quelques
+instances que fissent les serviteurs, qui du moins voulaient le
+charger de provisions, il refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux
+lieues de Louvain, une hôtellerie où il comptait prendre un peu de
+repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé des serviteurs
+et sortit de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin, réveillé par
+le mouvement de sa maison, se leva et se rendit dans la chambre de sa
+femme, à qui il demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant que
+les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui avaient laissé que
+fort peu de repos.
+
+«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant et avec un petit
+air boudeur, vous savez dissimuler très agréablement, et votre langue,
+qui était si obstinément muette cette nuit, me semble bien agitée ce
+matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de Dieu, lui dit-elle,
+et ne me revenez pour le moins de toute la journée; vous me devez bien
+cette pénitence pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre
+vous.»
+
+Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et lui demanda quel
+était le sujet de cette grande colère.
+
+«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de la visite que vous
+m'avez faite cette nuit, poussé par je ne sais quelle subite passion,
+et pendant laquelle vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?»
+
+Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin en recevant
+cette confidence. Il pensa que le jeune Espagnol avait dû rester seul
+dans la chambre qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui
+devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, mère de tous
+les crimes, l'avait amené à commettre la grave offense de laquelle
+il n'osait s'assurer. Il ne voulut toutefois rien laisser voir des
+soupçons à sa femme.
+
+«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que j'éprouve pour
+vous; mon silence vous donne la mesure de la honte que j'éprouvais à
+troubler votre repos.»
+
+Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel affront, il saisit un
+prétexte pour prendre congé de sa femme et sortit de sa chambre. Il
+prit à part un de ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval.
+Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit parmi ses armes une
+riche demi-pique, puis descendit dans la cour. Le cheval n'était pas
+encore prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait avec
+agitation devant l'écurie.
+
+«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as mal reconnu
+l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi, traître et adultère,
+et je te jure que ton indigne conduite te coûtera cher. Fuis, infâme,
+et cache-toi; mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde
+où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de l'Etna!»
+
+Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en selle avec la
+rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques de l'accompagner,
+puis il saisit sa demi-pique, éperonna son cheval et le lança au galop
+sur le chemin qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol.
+
+Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un site entièrement
+désert.
+
+Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage
+pour n'être pas reconnu à l'avance et, dès qu'il eut atteint le
+traître, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de
+se reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea entre les
+épaules la pointe acérée de son javelot, qui le blessa si fort que
+Chappelin crut l'avoir tué, quoiqu'il n'en fût rien, et le mari
+outragé reprit le chemin de sa demeure.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avançait sans que son
+mari fût de retour, s'informa de ce qu'il était devenu. Le palefrenier
+lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait été occupé à
+seller un cheval, il avait entendu son maître, qui se promenait devant
+la porte de l'écurie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant
+traître, infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence
+de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à ce qu'il l'eût atteint
+et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout
+et tomba sans connaissance.
+
+Au bout de quelques instants, elle revint à elle et se mit à verser
+des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari,
+redoutant de paraître devant lui souillée à jamais par un crime dont
+elle porterait désormais la peine quoique innocente, elle descendit
+dans la cour et, après l'avoir parcourue quelques instants avec
+égarement, elle se précipita la tête la première dans un puits
+profond, sans qu'aucun de ceux qui étaient présents eût pu la retenir.
+À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux,
+auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enquérant de ce qui
+s'était passé, les autres cherchant, mais en vain, à secourir la
+pauvre femme qui, dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.
+
+ * * * * *
+
+Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin.
+
+Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en
+larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et
+demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en
+se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après
+s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée
+dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle
+le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors
+d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à
+lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et
+en s'arrachant les cheveux et la barbe.
+
+«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de
+moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir
+toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne
+Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans
+te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois
+que trop ce que je vais devenir!»
+
+Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée.
+
+À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles
+étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant
+qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour
+lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention,
+lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras
+de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après
+elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à
+plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui
+brisa la tête et le corps.
+
+«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, d'une mère
+aussi infortunée, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.»
+
+Puis il se remit à appeler sa femme.
+
+«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, je ne veux ni
+ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu'à être où tu es;
+l'enfer même, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de
+ma vie, attends-moi, me voici.»
+
+Alors, et sans que personne pût le retenir, il se jeta dans le puits,
+et son corps brisé alla tomber auprès de celui de sa femme.
+
+ * * * * *
+
+Ce terrible événement porta au comble l'émotion des assistants; l'on
+n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et
+la maison, comme la rue, furent bientôt remplies de curieux frappés
+de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux
+corps, et, avec l'agrément de l'évêque, les fit transporter dans un
+bois voisin de la ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent
+jetées dans un ruisseau qui passait près de là.
+
+Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le
+firent soigner à Bruxelles, où ils allaient; il fut bientôt sur pied,
+et le souvenir de la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait
+tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint
+bientôt.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES NUITS DE SÉVILLE
+
+Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste des maîtresses.--Doña
+Teresa au couvent.--Nouvelle séduction.
+
+
+Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir.
+Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan
+était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait
+dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie,
+même les plus douloureuses.
+
+Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin
+de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de
+biens considérables.
+
+L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants
+de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan
+avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les
+aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue.
+Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion.
+
+ * * * * *
+
+Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant
+météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa
+magnificence.
+
+En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances
+telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des
+fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours,
+nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de
+libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient
+perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don
+Juan.
+
+Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un
+amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna
+des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas
+de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait
+l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa
+convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes
+qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne
+fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il
+constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la
+société, toutes les professions étaient représentées sur la liste.
+
+En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce
+pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de
+bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières
+de Séville.
+
+«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami
+Torribio.
+
+--Et lequel?
+
+--Dieu!
+
+--C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de
+m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune.
+D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!»
+
+ * * * * *
+
+Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu
+de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années
+dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une
+admirable beauté.
+
+«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit,
+elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle
+n'hésitera pas à revenir à moi!»
+
+Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de
+Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se
+fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé
+dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.
+
+Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son
+amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il
+s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut
+la lettre suivante:
+
+_C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point
+oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer
+à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je
+devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais,
+hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi.
+Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu,
+adieu, je suis morte au monde._
+
+ TERESA.
+
+«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta de lui faire parvenir
+le mot suivant:
+
+_Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec une échelle de corde
+à la porte du jardin du couvent._
+
+Il reçut la réponse suivante:
+
+_Je viendrai._
+
+[Illustration: PLANCHE VII
+
+(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+_F. Goya._--LA STATUE DU COMMANDEUR]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA CONVERSION DE DON JUAN
+
+Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un singulier
+office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La conversion.--Mort
+de Teresa.--Le dernier duel.--La pénitence.
+
+
+Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don Juan les passa au
+château de Maraña. C'était là qu'il avait grandi. Depuis son retour à
+Séville, perdu dans les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de
+revenir dans l'austère château de ses pères.
+
+Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper se mit au lit.
+Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se
+souleva pour éteindre sa chandelle.
+
+... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau des _Supplices
+du Purgatoire_ que sa mère lui expliquait en son enfance. Il revit
+l'homme dont le feu brûlait les membres et dont un serpent dévorait
+les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare...
+
+Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes le tourmentèrent.
+Les âmes du purgatoire, allongées, émaciées, continuaient de se tordre
+devant lui.
+
+Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée à rôder dans
+le vieux château dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un
+souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la première fois
+peut-être, à la mort de ses vieux parents...
+
+ * * * * *
+
+Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit au couvent.
+La nuit était tombée; en passant devant la chapelle, il aperçut
+des lumières. «L'office dure encore à cette heure, se dit-il. C'est
+bizarre.» Et il entra pour passer le temps.
+
+Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une procession
+faisait lentement le tour du choeur. Deux longues files de pénitents
+en capuchon se rangeaient autour d'une bière couverte de velours noir
+et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe
+blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait lentement et gravement.
+On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'église. On eût
+dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis
+longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles
+que les vêtements de marbre des statues.
+
+Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait dans ces couvents
+un caractère particulièrement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique
+les nonnes fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs
+grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la manche un des
+pénitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel était
+le personnage qu'on enterrait.
+
+Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et décharnée
+comme celle d'un homme très malade. Il répondit d'une voix lointaine
+et blanche:
+
+«C'est le comte Juan de Maraña!»
+
+Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il crut avoir mal
+entendu, mais se décida à demeurer à l'office.
+
+Un _De Profundis_, d'une tristesse sépulcrale, s'éleva bientôt. Don
+Juan avisa un second pénitent qui passait près de lui:
+
+«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.
+
+--Juan de Maraña!» répondit une voix non moins effrayante que la
+première.
+
+Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit encore et,
+comme un prêtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle était
+froide comme du marbre.
+
+«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?
+
+--Nous prions pour le comte Juan de Maraña...
+
+--Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prêtre
+glaçait de plus en plus de crainte.
+
+--Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous payons la dette que nous
+avons contractée envers sa mère, dont les prières ont jadis adouci nos
+peines... Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est la
+dernière!»
+
+À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la salle d'un angle
+obscur:
+
+«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, les temps sont
+venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraña est-il à nous?»
+
+Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut des hommes, pâles
+et sanglants, qui s'avançaient vers la bière en répétant avec une joie
+qui faisait grimacer leurs bouches décharnées:
+
+«Il est à nous! Il est enfin à nous!».
+
+Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient Garcia Navarro
+et le capitaine Gomare; et il tomba évanoui.
+
+ * * * * *
+
+Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, inanimé, un homme
+étendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut
+Don Juan.
+
+«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient les soldats qui
+connaissaient sa réputation, comme tout habitant de Séville.
+
+Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu
+de blasphémer comme à son ordinaire, il demanda qu'on fît venir sans
+tarder un prêtre, afin qu'il se confessât...
+
+La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, croyant à
+une mystification, refusèrent leurs services.
+
+Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures
+enfermé avec lui. Après quoi il déclara à tous qu'il allait se retirer
+dans un couvent pour y faire pénitence.
+
+Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant des sommes
+suffisantes pour faire bâtir un hôpital et pour fonder des messes pour
+les âmes du purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de
+bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la pénitence et ses
+mortifications.
+
+ * * * * *
+
+Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal
+convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive
+agitation. Le lendemain, elle recevait, portée par le dominicain,
+une lettre de Don Juan, où il lui expliquait son intention de se
+consacrer, à son exemple, à la vie monastique.
+
+Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et rouge tour à
+tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut prise d'une crise terrible,
+que ni la mère supérieure ni le dominicain ne pouvaient calmer.
+
+«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin à lui»,
+disaient-ils.
+
+Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.
+
+«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a jamais aimée!»
+
+Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et
+de la religion lui furent-ils prodigués. Elle repoussa dédaigneusement
+les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa
+dernière parole fut:
+
+«Il ne m'a jamais aimée!»
+
+ * * * * *
+
+Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. Un jour que
+le frère Ambroise--c'était en religion le nom du comte de
+Maraña--travaillait au jardin à creuser sa propre tombe, sous les
+rayons d'un soleil brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger
+revêtu d'un grand manteau.
+
+«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me
+trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie,
+au siège de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai
+tué votre camarade Garcia.
+
+--Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié de lui, fit le
+moine.
+
+--Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre.
+Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que
+vous avez tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña Teresa que
+vous avez tuée... comte de Maraña.
+
+--Je ne suis plus le comte de Maraña.
+
+--Qui que vous soyez, votre heure a sonné.
+
+--Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon frère, je
+m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous
+avez énumérés que j'ai revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la
+plus rude pénitence, mais ne me maudissez pas.
+
+--Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon
+nom. Don Juan, voici deux épées, nous allons combattre.
+
+--Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi.
+
+--Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre!
+
+--Je ne combattrai pas!
+
+--Don Juan, tu n'es qu'un lâche...
+
+--Je suis un lâche, reprit lentement le moine, dont le visage avait
+blêmi.
+
+--Et les lâches, voici comment on les traite!»
+
+Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la
+joue de dom Ambroise.
+
+Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, relevé ses
+manches et saisi une épée:
+
+«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.
+
+Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques
+instants, Pedro fut étendu à terre, la poitrine percée de part en
+part.
+
+ * * * * *
+
+Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui
+avait fait périr le dernier membre de l'infortunée famille de
+Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait
+enregistrées. La moindre de ses pénitences, c'est que, chaque matin
+notamment, il devait se présenter au frère cuisinier qui le gratifiait
+d'un vigoureux soufflet.
+
+Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan de Maraña repose
+aujourd'hui dans le choeur de l'église de la Charité, à Séville, et
+sur la pierre a été gravée, selon son désir formel, l'inscription
+suivante:
+
+ CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!
+
+
+
+
+III
+
+DON JUAN D'ANGLETERRE OU LE SONGE DE LORD BYRON
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+JULIA
+
+La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un turbulent
+marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation morale de Juan.--Sa
+précocité.--Son adolescence.--Julia, la belle sang-mêlé.--Son
+vieux mari.--Amours d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don Juan:
+premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse de Don Juan.--Dans
+le berceau fleuri.--Dangers du crépuscule.--Initiation de Don
+Juan.--Dans le lit de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de
+Julia.--Confession d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans le
+cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers révélateurs.--Fuite de
+Don Juan.--Combat à l'épée et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le
+scandale.--Don Juan s'embarque.--La lettre de Julia.
+
+
+Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre par ses oranges et
+ses femmes. Il faut plaindre celui qui ne l'a point vue: Cadix seule
+peut lui être comparée. Ses parents habitaient sur les bords du noble
+fleuve qui a nom Guadalquivir.
+
+Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une goutte de sang
+israélite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus
+gothiques gentilshommes de l'Espagne; il passait pour un cavalier
+accompli.
+
+Sa mère possédait une merveilleuse instruction. Toutes les sciences
+qui ont un nom dans la chrétienté, elle les possédait; ses vertus
+n'avaient d'égal que son esprit.
+
+Elle savait par coeur tout Calderon et la plus grande partie de Lope,
+et si un acteur venait à oublier son rôle, elle pouvait lui servir de
+souffleur. Une mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña Inès.
+
+Les mathématiques étaient sa science préférée; la magnanimité, sa
+vertu la plus noble; son esprit, de l'attique pur; dans ses discours
+sérieux elle portait l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était
+en toutes choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin elle se
+vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de mousseline l'hiver, et
+d'autres étoffes qu'il serait trop long d'énumérer.
+
+Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; en fait
+de grec, elle connaissait l'alphabet; elle lisait de-ci de-là quelques
+romans français... En général sa parole s'environnait de mystère,
+comme si le mystère eût dû l'ennoblir.
+
+Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et l'hébreu et trouvait
+de l'analogie entre ces deux langues: elle le prouvait par certaines
+citations des textes sacrés. Elle était un cours académique vivant;
+dans ses yeux il y avait un sermon, sur son front une homélie; elle
+était pour elle-même sur tous cas un directeur expert.
+
+C'était enfin une arithmétique ambulante et la morale personnifiée.
+Elle laissait aux autres femmes les défauts de son sexe; elle n'en
+avait pas un seul. N'est-ce point le pire de tous?
+
+Elle était tellement supérieure à toutes les tentations de l'esprit
+malin que son ange gardien avait fini par abandonner son poste.
+
+Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers que ceux d'une
+pendule.
+
+Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la perfection est
+insipide dans ce monde pervers, puisque nos parents ne durent leur
+premier baiser qu'à la perte du paradis de paix, d'innocence et de
+félicité (à quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de la
+journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant des fruits divers
+sans la permission de sa moitié.
+
+C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans goût pour les
+sciences et les savants; il prenait souvent cependant querelle avec sa
+femme. À ce moment, ils avaient l'un et l'autre le diable au corps.
+Et celui qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste, dans
+l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures ménagères sur la tête.
+
+C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue au monde,
+véritable singe malfaisant. Ses parents raffolaient de ce turbulent
+marmot. C'était le seul point sur lequel ils fussent d'accord.
+N'eussent-ils pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter
+d'importance à la maison, afin de lui apprendre à vivre?
+
+ * * * * *
+
+Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des convenances, se
+souhaitaient la mort plutôt que le divorce. Cependant il vint un jour
+où le feu cessa de couver.
+
+Inès tenta sans succès de faire passer son digne époux pour fou, puis
+elle tint un journal de ses fautes, surveilla ses actes, ouvrit sa
+correspondance. Leurs parents cherchèrent à les réconcilier, mais,
+ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer l'affaire.
+Les avocats se multipliaient afin d'obtenir le divorce, mais à peine
+avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José
+vint à mourir.
+
+Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas plaidée. Sa maison
+fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit une de ses maîtresses,
+un prêtre l'autre. Il mourut, laissant sa femme en proie à la haine la
+plus violente.
+
+Il était mort _intestat_. Don Juan fut donc l'unique héritier d'un
+procès, de plusieurs fermes et terres. Inès devint sa tutrice.
+
+Elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de
+sa très noble race (son père était de Castille et sa mère d'Aragon),
+et pour qu'il se montrât un chevalier accompli dans le cas où le roi
+aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval,
+celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une
+forteresse... ou un couvent.
+
+La plus stricte morale présida à son éducation. Aucune branche dans
+les arts ou les sciences ne lui fut dérobée. Il était profondément
+versé dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de
+préférence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on
+ne faisait pas communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire
+une page d'un livre licencieux ou qui traitât de la reproduction des
+espèces: on eût craint de le rendre vicieux.
+
+Ses études classiques donnaient quelque inquiétude à cause des
+indécentes amours des dieux et des déesses, lesquels ne mirent jamais
+de corsets ni de pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions
+expurgées par des hommes instruits qui judicieusement avaient placé
+hors de la vue des écoliers les passages empreints de libertinage.
+
+Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; charmant à six
+ans, il promettait de montrer à onze les plus beaux traits que pût
+avoir un adolescent. Il semblait être sur le chemin du paradis, car il
+passait la moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses maîtres,
+son confesseur et sa mère.
+
+À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il
+paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde
+le prenait pour un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir dans
+sa précocité quelque chose d'atroce.
+
+ * * * * *
+
+Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur
+modestie et leur dévotion, se trouvait Doña Julia. De dire qu'elle
+était jolie, cela n'offrait qu'une très faible idée d'une foule de
+charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel
+à l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.
+
+Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang
+n'était pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espèce de crime.
+Quand tomba la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé
+de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique,
+d'autres restèrent en Espagne, et son archigrand'mère préféra ce
+dernier parti.
+
+Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble
+sang qu'il transmit à ses enfants. Cette païenne conjonction eut pour
+effet de renouveler une vie usée et d'embellir les traits de ceux
+dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide des Espagnes
+sortit tout à coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur.
+Les fils cessèrent d'être rabougris, les filles plates. Cependant la
+rumeur publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut à l'amour
+plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.
+
+Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se
+concentrât en un seul fils qui laissa une fille unique, Julia. Elle
+était mariée, chaste, charmante et âgée de vingt-trois ans.
+
+Ses yeux étaient grands et noirs. On devinait sous ses paupières un
+sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu
+si son âme, en se peignant dans ce regard, ne l'eût rendu le siège de
+la chasteté.
+
+Ses cheveux lustrés étaient rassemblés sur un front brillant de génie,
+de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur
+celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse,
+avaient parfois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût
+circulé un fluide lumineux.
+
+Elle était mariée à un homme de cinquante ans: de tels maris, il y en
+a à foison. Au lieu d'un semblable il serait mieux d'en avoir deux de
+vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil. Il
+est bien déplorable, en effet, dans ces régions que la chair soit si
+fragile en dépit des jeûnes et des prières.
+
+Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges peuvent avec
+équité fixer l'amende de l'adultère.
+
+Alfonso était un homme encore de bonne mine, et sans être chéri de
+Julia il n'en était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme
+le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs défauts et
+n'étant exactement ni un ni deux. Cependant Alfonso était jaloux, mais
+il se gardait de le laisser paraître: la jalousie tremble toujours
+qu'on la reconnaisse.
+
+Julia était l'amie intime de Doña Inès, on ne sait trop pourquoi.
+Aucuns prétendent, sans doute par méchanceté, qu'Inès, avant le
+mariage de Don Alfonso, avait oublié avec lui quelque chose de sa
+vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance dont le temps
+avait bien purifié les sentiments, elle témoignait la même affection à
+l'épouse d'Alfonso.
+
+ * * * * *
+
+Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le caressait
+doucement. C'était chose naturelle quand elle avait vingt ans et lui
+treize, mais quand elle en eut vingt-trois et lui seize, il s'opéra
+dans leurs relations un certain changement.
+
+La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était
+devenu timide. Leurs regards demeuraient baissés et lourds d'embarras.
+Sans doute Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour
+Juan il n'en avait pas plus idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont
+jamais vu.
+
+Il y avait cependant encore quelque chose de tendre dans la froideur
+de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan,
+elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger
+que l'esprit hésitait à y croire. Il n'est cependant pas de magicien
+qui ait pu opérer, avec sa baguette magique, un changement comparable
+à celui que cet imperceptible toucher produisait sur le coeur de Juan.
+
+C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurités, elle finit par se
+trahir. La froideur, la colère, le dédain et la haine sont des masques
+dont elle se couvre bien souvent, mais trop tard...
+
+Ils en vinrent bientôt aux soupirs, aux oeillades plus délicieuses
+parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se coloraient.
+À l'arrivée on éprouvait de l'émotion, au départ de l'inquiétude.
+Préludes charmants de la possession!
+
+Pauvre Julia! Elle sentit que son coeur s'en allait. Elle résolut de
+faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux,
+pour son honneur, sa gloire, la religion et la vertu. En conséquence,
+elle fit voeu éternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant elle
+rendit une visite à sa mère. Ses regards se portèrent vivement sur
+la porte quand elle s'ouvrit. Grâce à la Vierge, c'était quelqu'un
+d'autre qui entrait. Elle en éprouva cependant de la tristesse... On
+ouvrit encore la porte; sans doute était-ce lui, mais non...
+
+Il lui parut dès lors plus convenable, pour une femme vertueuse, de
+lutter face à la tentation: la fuite était un expédient honteux et
+inutile. «Et puis, se disait-elle, il existe un amour platonique,
+parfait, tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut unir
+un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser une main, même une
+lèvre...»
+
+Quant à Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de ce qu'il
+éprouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment pût, avec un peu de
+patience, se préciser et s'exprimer.
+
+Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait
+sa demeure pour la solitude des bois. Tourmenté d'une flamme qu'il
+n'apercevait pas, il recherchait les noires solitudes. Mais il n'est
+qu'une solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans son harem.
+
+Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille
+de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient
+été créés; il songeait aux tremblements de terre et à la guerre, au
+nombre de milles que pouvait former la circonférence de la lune;
+aux ballons; aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance
+exacte des cieux, et, après tout cela, il en revenait aux yeux de Doña
+Julia.
+
+Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa montre, il
+s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup gagné, et que, lui, il
+avait perdu son dîner.
+
+Il revenait parfois à ses livres, mais comme le vent fait trembler
+les pages, l'imagination agitait son âme au milieu de ses lectures
+mystiques. Que lui manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres
+rêveries, les chants des poètes ne pouvaient lui offrir ce dont il
+avait réellement besoin: un sein pour reposer sa tête, un coeur qui
+battît d'amour contre le sien, et d'autres caresses encore...
+
+Inès n'était point sans deviner le trouble de son fils et quelle
+en était la cause. Mais elle fermait les yeux... Pour quel motif?
+peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien ouvrir
+les yeux de Don Alfonso dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa
+femme une opinion exagérée.
+
+ * * * * *
+
+Un jour d'été, vers six heures et demie, Julia s'assit dans un joli
+berceau digne des houris du ciel profane de Mahomet. Elle n'était pas
+seule. Juan se trouvait auprès d'elle.
+
+Qu'elle était belle quand il la regardait! L'émotion avait coloré ses
+joues. O Amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton
+art? Il donne aux faibles la force, et il foule aux pieds le fort.
+Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense, mais la
+confiance que lui donnait sa vertu l'était également.
+
+Elle songeait à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule
+de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et
+alors aux cinquante ans de Don Alfonso. Cette dernière idée n'était
+pas, à la vérité, propre à lui donner du coeur.
+
+Cependant l'une de ses mains s'était appuyée languissamment sur celle
+de Don Juan, mais par erreur... Elle ne croyait toucher que la sienne
+propre.
+
+Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main de Don Juan qui
+jouait dans les tresses de ses cheveux... La main qui tenait encore
+celle de Juan confirma en même temps d'une pression douce, mais
+sensible, la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire:
+«Retenez-moi, si vous voulez.»
+
+Les jeunes lèvres de Juan remercièrent la main par un reconnaissant
+baiser, mais aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air
+du désespoir comme s'il eût commis un crime. Que l'amour est timide
+une première fois! Julia cherchait à parler, mais elle n'y réussit
+point, tant sa langue était affaiblie.
+
+Il y a du danger, au printemps, dans le silence de cette heure... La
+lumière argentée qui inonde les arbres et cette tour les couvre d'une
+beauté, d'un charme si profond qu'elle pénètre aussi notre coeur et le
+jette dans une tendre langueur qui n'est pas le repos.
+
+Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à
+demi ses bras amoureux qui tremblaient comme le sein sur lequel ils
+reposaient. Elle pensait qu'il était certes facile de se débarrasser
+la taille, mais combien cette position avait de charmes!...
+
+La voix de Julia s'éteignit et se perdit en soupirs, jusqu'au moment
+où tous les discours devinrent inutiles... Alors ses beaux yeux se
+noyèrent de larmes. Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut
+aimer et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses désirs;
+elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup... «Jamais,
+jamais», répétait-elle... Et elle consentit à tout...
+
+ * * * * *
+
+Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il était minuit. Doña
+Julia dans son lit dormait profondément. Soudain s'éleva un bruit
+capable de réveiller les morts. La porte était fermée, mais une voix
+et des doigts donnèrent la première alarme. On entendit: «Madame!
+Madame! Madame!
+
+--Chut!
+
+--Au nom de Dieu, Madame. Voici mon maître, avec la moitié de la ville
+à sa suite... Ce n'est pas ma faute, je faisais bonne garde... Ils
+montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il
+pourrait peut-être s'échapper. La fenêtre n'est certainement pas si
+haute!»
+
+Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches, des amis et des
+valets en grand nombre. La plupart, depuis longtemps mariés, étaient
+ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui avait voulu
+outrager à la dérobée le front d'un époux. Une pareille conduite était
+contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une, toutes suivraient bientôt
+son exemple.
+
+De quel genre étaient les soupçons de Don Alfonso? Pour un cavalier de
+son rang il y avait quelque grossièreté à lever ainsi une armée autour
+du lit nuptial et à prendre des laquais pour attester l'affront qu'il
+craignait le plus de recevoir.
+
+La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil, se mit en même
+temps à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia,
+qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du
+lit en monceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir.
+Pourquoi donc se donnait-elle tant de peine à prouver que sa maîtresse
+n'avait pas couché seule?
+
+La dame et sa suivante étaient sans doute deux pauvres petites femmes
+tremblantes qui, par crainte des farfadets et plus encore des hommes,
+avaient cru pouvoir mieux résister à deux. Elles s'étaient donc
+innocemment couchées côte à côte, attendant que les heures d'absence
+fussent écoulées et que l'infâme mari eût reparu disant: «Ma chère
+amie, c'est moi qui le premier ai pensé à m'en aller!»
+
+Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don
+Alfonso, que prétendez-vous faire? Êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne
+suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre pareil! Quelle est,
+dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le
+spleen? Pouvez-vous me soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me
+ferait mourir? Cherchez donc dans cette chambre.
+
+--C'est bien mon intention, répondit Alfonso.
+
+Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinets, garde-robes,
+armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et
+de dentelle, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes,
+des nécessaires et autres articles à l'usage des jolies femmes,
+propres à conserver la beauté. Ils percèrent de leurs épées les
+rideaux et les tapisseries, ils arrachèrent les volets, ils brisèrent
+les tables.
+
+Ils cherchèrent sous le lit et y trouvèrent--peu importe!--ce n'était
+pas ce qu'ils désiraient. Ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si
+la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre était
+muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Nui d'entre eux,
+à la vérité, par un étrange oubli, ne songea à examiner l'intérieur du
+lit.
+
+La voix de Doña Julia ne demeurait pas inactive pendant cette
+perquisition.
+
+«O Don Alfonso, qui n'êtes désormais plus mon époux, pouvez-vous bien
+agir ainsi à votre âge? Car vous avez atteint la soixantaine. Oh!
+cinquante ou soixante, c'est à peu près la même chose. Est-il sage,
+est-il convenable de compromettre ainsi sans motifs l'honneur d'une
+femme? Ingrat, parjure, barbare Don Alfonso!
+
+«Est-ce pour cela que j'ai dédaigné les prérogatives de mon sexe, que
+j'ai pris un confesseur si vieux que nulle autre que moi n'eût pu le
+supporter? Mon innocence l'a plus d'une fois tellement étonné qu'il
+doutait que je fusse mariée!
+
+«Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix d'un _cortejo_
+parmi les jeunes gens de Séville? pour cela que je n'allais presque
+nulle part, si ce n'est aux combats de taureaux, à la messe, au
+spectacle, en soirée et au bal? pour cela que j'ai éconduit mes
+adorateurs jusqu'à en être incivile?
+
+«J'ai eu à mes pieds des hommes illustres de tous les pays, le
+musicien italien Cazzone, des Russes, des Anglais, deux évêques et ce
+pair d'Irlande qui, l'an dernier, s'est tué pour l'amour de moi, en
+faisant un excès de boisson.
+
+«Est-ce ainsi que l'on traite une épouse fidèle? Je vous sais gré, en
+vérité, de ne point me battre, c'est une grande modération de votre
+part! Oh! le vaillant homme! Avec vos épées nues et vos carabines
+armées, vous faites une jolie figure!
+
+«C'était donc là le motif de ce soudain départ, sous prétexte
+d'affaires urgentes, en compagnie de votre procureur, ce fieffé gredin
+que je vois là déconcerté, tout honteux de la sottise qu'il a faite!
+
+«S'il est venu pour dresser procès-verbal, au nom du ciel, qu'il
+procède! Vous avez là une plume et de l'encre à votre disposition! Que
+tout soit relaté avec précision. Je suis enchantée de vous voir bien
+gagner vos honoraires. Cependant je vous serais obligée de faire
+sortir vos espions: ma femme de chambre n'est pas habillée.
+
+--Oh! s'écria Antonia en sanglotant, je serais capable de leur
+arracher les yeux!
+
+--Continuez encore vos recherches, reprit Julia. Mais j'ai besoin de
+dormir. Vous m'obligeriez de ne pas faire tant de bruit, jusqu'à ce
+que vous ayez découvert l'antre mystérieux où se cache mon amant, ce
+trésor. Quand vous l'aurez découvert, que j'aie, du moins, le plaisir
+de le voir!
+
+«Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire quel est ce personnage?
+Est-il de haut lignage? J'espère qu'il est jeune et beau... Puisque
+vous vous êtes avisé de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura pas été
+pour rien, je l'espère.
+
+«Peut-être n'a-t-il pas soixante ans; à cet âge il serait trop vieux
+pour valoir la peine qu'on le tuât et pour éveiller la jalousie
+d'un époux si jeune... Antonia, donne-moi un verre d'eau, j'ai
+véritablement honte d'avoir répandu ces larmes. Elles sont indignes de
+la fille de mon père. Ma mère ne prévoyait pas, en me donnant le jour,
+que je tomberais au pouvoir d'un monstre!
+
+«Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute plus rien. Le peu que
+j'ai dit pourra montrer qu'un coeur ingénu sait souffrir en silence
+des torts qu'il lui répugne de dévoiler. Je vous livre à votre
+conscience. Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez infligé
+ce traitement. Dieu veuille que vous n'en ressentiez pas alors le plus
+amer chagrin. Antonia! Où est mon mouchoir?»
+
+Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs flamboient à
+travers les larmes comme les éclairs à travers la pluie. Ses longs
+cheveux épais ombragent comme d'un voile la pâleur de ses joues. Leurs
+boucles noires ne peuvent cacher ses éblouissantes épaules. Ses lèvres
+charmantes demeurent entr'ouvertes, et son coeur bat plus haut que ne
+respire sa poitrine demi nue.
+
+Le señor Don Alfonso était, à la vérité, confus. Nul des mirmidons
+ne s'amusait. Seul le procureur semblait se distraire du spectacle.
+Fidèle jusqu'à la mort, pourvu qu'il y eut discussion, peu lui
+importait la cause. La décision du débat appartiendrait toujours aux
+tribunaux!
+
+Alfonso se préparait à balbutier quelque excuse. Mais la prudente
+Antonia l'interrompit.
+
+«Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si vous ne voulez faire
+mourir madame.»
+
+Alfonso murmura: «Le diable l'emporte!» puis il fit, sans trop savoir
+pourquoi, ce qu'on lui demandait.
+
+Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se retira le dernier,
+avec répugnance, grandement étonné et contrarié de cet imprévu
+_hiatus_ dans les _faits_ de la cause, faits qui, tout à l'heure
+encore, avaient une si équivoque apparence. Pendant qu'il ruminait le
+cas, on boucla brusquement la porte à sa face légale.
+
+O honte! O crime! O douleur! O race féminine! À peine eut-on tiré le
+verrou que le jeune Juan sortit du lit à demi suffoqué.
+
+Fluet et facile à pelotonner, on l'avait caché dans le grand lit,
+entre Julia et sa servante. Non, il n'eût pas été à plaindre, quand
+même ce joli couple l'eût étouffé.
+
+Il est écrit dans la chronique des Hébreux que les médecins, laissant
+là pilules et potions, avaient ordonné au vieux roi David, dont le
+sang coulait avec trop de lenteur, l'application d'une jeune fille
+nue par manière de vésicatoire. L'on prétend que ce remède lui réussit
+complètement. Sans doute fut-il administré d'une façon différente, car
+David lui dut la vie, mais Juan faillit en mourir.
+
+Que faire? Antonia se mettait l'imagination à la torture. Alfonso
+n'allait-il pas revenir dès qu'il aurait congédié ces imbéciles? Et le
+jour allait bientôt paraître!
+
+Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse, imprimait ses lèvres
+pâles encore sur les joues de Juan.
+
+Ses lèvres, à lui, allèrent au-devant des siennes, ses mains
+s'occupaient de rechercher les tresses de ses longs cheveux épais.
+Même à ce moment critique, les deux amants ne pouvaient maîtriser leur
+amour, ils oubliaient tout le désespoir et le danger.
+
+«Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec colère. Il faut que
+je dépose ce joli monsieur dans le cabinet. Veuillez, je vous en prie,
+garder vos folies pour une nuit plus opportune.
+
+«Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu'à batifoler! Vous
+perdrez la vie, moi, ma place, ma maîtresse, tout!
+
+«Encore si c'était un vigoureux cavalier de vingt-cinq ans! Mais pour
+ce visage de demoiselle! Vraiment, madame, votre choix m'étonne!
+
+«Allons, monsieur, allons, entrez là. Bien, le voilà sous clef. Pourvu
+que nous ayons jusqu'à demain pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez
+pas dormir au moins!»
+
+L'arrivée de Don Alfonso, qui, cette fois, était seul, interrompit la
+harangue de l'honnête camériste. Ayant jeté sur les deux époux un long
+regard oblique, elle moucha la chandelle, salua et sortit.
+
+Après quelques minutes de silence, Alfonso entreprit de bizarres
+excuses sur ce qui venait d'arriver. Mais il laissa entendre qu'il
+avait eu d'amples raisons pour agir ainsi.
+
+Julia eût eu un moyen immédiat de lui clore le bec, c'eût été à son
+tour de lui reprocher ses maîtresses et notamment Inès dont la liaison
+avec lui n'était pas un mystère.
+
+Elle ne le fit pas, peut-être pour ne point offenser l'oreille de Don
+Juan qui avait fort à coeur la réputation de sa mère, peut-être aussi
+pour ne pas reporter sur ce même Don Juan les idées d'Alfonso.
+
+Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire de ce genre,
+elles ont un tact qui leur permet de se maintenir sans cesse à quelque
+distance de la question: ces charmantes créatures mentent avec tant de
+grâce! le mensonge leur sied à ravir!
+
+Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur répondre est à peu
+près inutile, car leur éloquence est trop prodigue de paroles. Quand
+enfin elles sont hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux,
+laissent échapper une larme ou deux. Et la paix est faite et ensuite,
+et ensuite, et ensuite... on s'assied... et on soupe...
+
+Alfonso implora en fin de compte son pardon qui lui fut à moitié
+refusé et à moitié accordé. On y mit des conditions qu'il trouva très
+dures, on repoussa certaines petites requêtes qu'il présentait...
+Tourmenté et poursuivi par d'inutiles repentirs, il était là comme
+Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de ne plus rien lui refuser
+quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une paire de souliers.
+
+Une paire de souliers! Ceux-ci étaient, à n'en pas douter, de taille
+masculine. Les voir, s'en emparer fut l'affaire d'un instant:
+
+«Ah! bonté divine! Je sens claquer mes dents! mon sang se glacer!»
+
+Et Alfonso entra à nouveau dans un violent accès de fureur.
+
+Il sortit pour aller chercher son épée, et sur-le-champ Julia courut
+au cabinet:
+
+«Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de réplique! La porte est
+ouverte! Vous pourrez vous échapper par le corridor que vous avez
+traversé si souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu!
+Dépêchez-vous... J'entends la marche précipitée d'Alfonso. Il ne fait
+point encore jour. Il n'y a personne dans la rue.»
+
+En un moment Juan gagna la porte de la chambre et bientôt celle du
+jardin. Mais il se heurta à Alfonso en robe de chambre qui menaçait de
+le tuer. Alors, d'un coup de poing, il l'étendit à terre.
+
+Ce fût une lutte terrible. La lumière s'éteignit. Antonia criait:
+«Au viol!» et Julia: «Au feu!» Mais pas un domestique ne bougea pour
+prendre part à la mêlée. Alfonso, étrillé à souhait, jurait ses grands
+dieux qu'il serait vengé cette nuit même. Juan, le sang bouillonnant,
+blasphémait une octave plus haut.
+
+L'épée d'Alfonso était tombée à terre avant qu'il pût en faire usage,
+et ils continuèrent à lutter corps à corps. Si Juan eût vu l'épée,
+c'en était fait des jours d'Alfonso.
+
+Le sang commença à couler: heureusement que c'était par le nez. Enfin,
+Juan réussit à se dégager par un coup adroitement porté, mais il y
+perdit son unique vêtement. Il prit la fuite en l'abandonnant, comme
+Joseph. Là s'arrête la comparaison entre les deux personnages.
+
+Enfin on apporta de la lumière. Laquais et servantes survinrent, et un
+étrange spectacle s'offrit à leur vue: Antonia livrée à une attaque
+de nerfs; Julia évanouie; Alfonso appuyé contre la porte et pouvant à
+peine respirer; des débris de vêtements épars sur le parquet, du sang,
+des traces de pas d'hommes...
+
+[Illustration: PLANCHE VIII
+
+_Moreau le Jeune._--LE FESTIN DE PIERRE]
+
+Juan avait gagné la porte extérieure du jardin, tourné la clef dans la
+serrure et refermé du dehors, sans se soucier de ceux qui étaient en
+dedans.
+
+Complètement nu, il trouva son chemin et rentra chez lui sous la seule
+protection d'une nuit assez obscure.
+
+ * * * * *
+
+Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande en divorce.
+
+Doña Inès, pour donner le change sur l'éclat le plus violent qui,
+depuis des siècles, eut fait l'entretien de l'Espagne, fit voeu de
+brûler en l'honneur de la Vierge plusieurs livres de bougies, puis,
+sur l'avis de quelques vieilles matrones, elle envoya son fils
+s'embarquer à Cadix. Elle voulait qu'afin de réformer sa morale
+antérieure et de s'en créer une nouvelle il voyageât par terre et par
+mer dans tous les pays d'Europe, surtout en France et en Italie.
+
+Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande, mais on jugea mieux
+de ses sentiments par la lettre qu'elle écrivit à Don Juan:
+
+«On m'annonce que c'est une chose résolue. Vous partez. Ce parti est
+sage et convenable. Il ne m'en est pas moins pénible. Désormais je
+n'ai plus de droits sur votre jeune coeur: c'est le mien qui est la
+victime... Je vous écris à la hâte, et la tache qui est sur ce papier
+ne vient point de ce que vous pourriez croire. Mes yeux sont brûlants
+et endoloris, mais ils n'ont point de larmes.
+
+«Je vous ai aimé et je vous aime encore... À cet amour, j'ai tout
+sacrifié, ma fortune, mon rang, le ciel, l'estime du monde et la
+mienne. Et cependant je ne regrette point ce que ce rêve m'a coûté,
+tant son souvenir m'est cher.
+
+«Je n'ai rien à vous reprocher, rien à vous demander.
+
+«Dans la vie de l'homme, l'amour est un épisode; pour la femme, c'est
+toute l'existence. La cour, les camps, l'église, les voyages, le
+commerce occupent l'activité de l'homme; l'épée, la robe, le gain, la
+gloire lui offrent en échange, pour remplir son coeur, l'orgueil,
+la renommée, l'ambition. Il en est peu dont l'affection résiste à de
+telles diversions. Nous n'en avons qu'une: aimer de nouveau et nous
+perdre encore.
+
+«Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil. Vous en aimerez
+beaucoup; beaucoup vous aimeront. Sur terre tout est fini pour moi.
+Il ne me reste plus qu'à enfermer au fond de mon coeur ma honte et ma
+profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi, _aimez-moi_...
+
+«Mot inutile! Je le laisse cependant...
+
+«Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon sang se précipite encore
+là où ma pensée est fixée, comme roulent les vagues dans le sens que
+le vent leur imprime... J'ai un coeur de femme, je ne peux oublier.
+
+«Je n'ai plus rien à dire et ne peux me résoudre à quitter la plume...
+Je n'ose poser mon cachet sur ce papier... Et pourtant je le pourrais
+sans inconvénient. Mon malheur ne saurait s'accroître. Je ne vivrais
+déjà plus si l'on mourait de douleur. La mort dédaigne de frapper
+l'infortunée qui s'offre à ses coups... Il me faut survivre à ce
+dernier adieu... Il me faut supporter la vie pour vous aimer et prier
+pour vous!»
+
+Elle écrivit ce billet avec une jolie petite plume de corbeau toute
+neuve sur du papier doré sur tranches. Sa frêle main blanche tremblait
+quand elle approcha la cire de la lumière, et pourtant il ne lui
+échappa pas une larme. Le cachet portait un héliotrope sur une
+cornaline blanche avec la devise «_Elle vous suit partout._» La cire
+était superfine et d'un beau vermillon.
+
+Telle fut la première aventure périlleuse de Don Juan.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE NAUFRAGE
+
+Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie de Don Juan.--Le mal
+de mer.--La tempête.--Le grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans
+les canots.--Le navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La faim.--Le
+tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et mangé.--Le châtiment.--Le
+dénuement.--La terre!--Vers le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don
+Juan atteint le rivage et s'évanouit.
+
+
+Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant que le Pérou eût
+appris à se révolter, l'entrepôt du commerce colonial. Et puis on y
+trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le coeur
+se gonfle à les regarder marcher. C'est quelque chose de divin,
+d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe
+nouvellement dompté? le caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas
+cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits
+pieds, et le tour de leurs jambes!
+
+Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard irrésistible,
+qui vous rend pâle de bonheur, vous brûle jusqu'au fond du coeur.
+Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de
+dire ses prières.
+
+C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: comme si un
+vaisseau espagnol était une arche de Noé qui lui devait offrir asile
+contre la perversité de la terre, et d'où il prendrait son vol un jour
+ainsi que la colombe de promission!
+
+Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de l'argent. Son
+voyage devait durer quatre printemps.
+
+Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; elle, lui remit
+une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de
+crédit.
+
+ * * * * *
+
+Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer
+passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu à l'Espagne.
+Les premières séparations sont toujours pénibles. Lors même que
+l'on quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on ne peut
+s'empêcher de tourner les yeux vers son clocher.
+
+Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: une mère, une
+maîtresse et point d'épouse. Ainsi il pleurait comme les Hébreux
+captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de
+Sion. Et en même temps il réfléchissait et prenait la résolution de se
+corriger.
+
+«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être ne te
+reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné à périr comme l'exilé, par
+la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne
+l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est fini entre
+nous, adieu aussi, ma chère Julia!»
+
+Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.
+
+«Que si jamais je t'oublie, je jure...--mais non, cela est impossible,
+cela ne saurait être--cet océan azuré se convertira en air, la terre
+elle-même en mer avant que ton image ne disparaisse de mon coeur, ô
+ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de la tienne. Ah! quand
+l'âme est malade, rien ne la peut guérir...»
+
+Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premières
+atteintes du mal de mer.
+
+«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah!
+que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux
+comparés à ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, portez-moi
+un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? O Julia, ma Julia
+bien-aimée, entends mes supplications.»
+
+Ici le vomissement lui coupa la parole.
+
+L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il
+répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un éternuement
+vienne interrompre ses soupirs.
+
+L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, au milieu des
+mugissements des vagues, eût-il résisté à l'état d'un estomac qui en
+était à son premier voyage en mer?
+
+ * * * * *
+
+Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que la famille
+de Moncada s'était fixée avant la naissance de Don Juan. Les deux
+familles étaient alliées, et il avait pour les Moncada une lettre
+d'introduction.
+
+Sa suite se composait de trois domestiques et d'un précepteur, le
+licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce
+moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de
+tous ses voeux.
+
+La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à
+carguer les voiles...
+
+À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en
+travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche
+effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se
+précipita aux pompes.
+
+Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des
+pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers
+le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le
+navire sur le flanc.
+
+On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le
+beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.
+
+ * * * * *
+
+Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre
+probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les
+meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient
+des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas
+faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.
+
+Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la
+chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans
+chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant
+de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de
+s'abandonner définitivement à l'ivresse.
+
+«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si
+la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!»
+Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas
+anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur,
+qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.
+
+Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne
+quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don
+Juan comme un autre Sancho Pança.
+
+ * * * * *
+
+Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent
+s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de
+fortune.
+
+La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer
+mugissante.
+
+Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés.
+Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.
+
+Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus
+rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer
+orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais
+parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.
+
+ * * * * *
+
+Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se
+remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres
+se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs
+plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le
+jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda
+l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.
+
+ * * * * *
+
+Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un
+canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.
+
+Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On
+s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que
+la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.
+
+Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne
+devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si
+tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et
+insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.
+
+À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors,
+cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les
+vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé
+de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées
+de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement
+brusque et plongea la tête la première.
+
+Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent
+au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la
+vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte
+avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.
+
+Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le
+brisement des vagues inexorables.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et
+trente dans la chaloupe.
+
+Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux
+cents âmes avaient pris congé de leurs corps.
+
+Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer
+Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop
+d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux
+pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son
+épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.
+
+Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.
+
+Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut
+avec ses neuf passagers.
+
+Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au
+lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic
+certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec
+parcimonie les rations de biscuit et d'eau.
+
+Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de
+ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la
+tempête.
+
+ * * * * *
+
+Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord
+leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils
+s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais
+quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et
+se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils
+avaient prudemment ménagées.
+
+ * * * * *
+
+Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils
+faire avec leur unique aviron?
+
+Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la
+rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan,
+son épagneul fut tué et distribué par rations.
+
+Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher
+à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant
+maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta
+avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de
+son épagneul et la partagea avec Pedrillo.
+
+ * * * * *
+
+Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau.
+Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient
+d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient
+les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau,
+vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups
+des désirs de cannibales.
+
+L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à
+l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un
+sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son
+voisin, chacun avait reconnu la sienne.
+
+On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de
+souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient
+autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en
+sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on
+prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.
+
+Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.
+
+ * * * * *
+
+Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce
+qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si
+tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où
+il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi
+catholique.
+
+Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau,
+mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait
+de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée,
+l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de
+régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se
+partagèrent les restes.
+
+Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du
+nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons
+ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât
+avec eux son pasteur et maître.
+
+Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne
+peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité
+tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit
+écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire
+l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis
+soudain mourir avec un rire d'hyène.
+
+ * * * * *
+
+Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils
+étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres
+méditaient une dissection nouvelle.
+
+Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras;
+mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une
+mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en
+exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que
+lui avaient fait les dames de Cadix...
+
+On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns
+n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don
+Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un
+morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent
+cesser de manger de la chair humaine.
+
+La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de
+toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées
+et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non,
+ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire!
+
+ * * * * *
+
+Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon
+augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour
+de la chaloupe.
+
+La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence;
+les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les
+naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère
+où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la
+terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards
+trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants,
+ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde
+partagea cette dernière illusion.
+
+Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart
+s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec
+les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi
+les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie
+et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu
+à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!
+
+Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore,
+jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient...
+Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis
+longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller,
+mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.
+
+ * * * * *
+
+Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se
+perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna;
+ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres
+îles.
+
+Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à
+celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants
+et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient
+faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.
+
+Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la
+soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce
+qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils
+avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs
+intestins!
+
+Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues
+l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la
+terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants,
+ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait.
+Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent
+cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut
+submergée...
+
+ * * * * *
+
+Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était
+un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit
+courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse
+de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager...
+Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il
+s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la
+grève...
+
+Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer
+mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un
+vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour
+de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant
+encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil
+à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes
+sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de
+l'argile...
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+HAYDÉE
+
+Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans la
+grotte.--Haydée et son père.--Sommeil profond de Juan et troublé
+d'Haydée.--Premier entretien, premier repas.--Les visites à la
+grotte.--Le bain.--Promenades sentimentales.--Départ du vieux
+pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits du pirate.--Le
+retour impromptu.--La fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas
+d'Haydée et de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les
+rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance du
+pirate.--Maladie et mort d'Haydée.
+
+
+Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et
+s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe
+et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il
+regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment
+lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et
+s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.
+
+Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de
+la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux
+frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits
+glacés...
+
+Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa
+d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête
+languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue
+colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque
+mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du
+naufragé, en même temps qu'à la sienne.
+
+ * * * * *
+
+Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son aînée, l'aimable fille
+le transporta avec précaution dans la grotte voisine. Alors elles
+allumèrent du feu et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se
+dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle.
+
+Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure
+brune dont les flots retombaient en tresses derrière elle presque
+jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction
+qui annonçait une femme de qualité.
+
+Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient
+tout son visage. Son front était blanc et petit; sa lèvre supérieure
+eût pu servir de modèle à un statuaire.
+
+Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; l'or et les
+pierreries étaient entremêlés à profusion dans sa chevelure; sa
+ceinture étincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus
+d'une pierre précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de
+petites chaussures souples et pas de bas.
+
+Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, mais d'étoffes
+plus grossières.
+
+ * * * * *
+
+Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard qui vivait
+sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, mais il avait
+rattaché à ses excursions maritimes quelques autres spéculations
+d'une nature peut-être moins honorable: un peu de contrebande et la
+piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les
+siennes un million de piastres environ.
+
+Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux marchands égarés;
+il confisquait la cargaison et l'équipage. Le marché aux esclaves lui
+valait aussi d'honnêtes bénéfices.
+
+Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites et sauvages
+des Cyclades, il avait, du produit de ses méfaits, construit une
+très belle maison où il vivait fort à son aise. Dieu sait combien
+de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait versé:
+c'était, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en était
+pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures
+dans le goût barbaresque.
+
+Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus riche héritière
+des Iles orientales. Elle était si belle que sa dot n'était rien
+auprès de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans
+sa beauté de femme.
+
+ * * * * *
+
+Ce jour-là même elle se promenait le long de la grève, au pied des
+rochers, quand elle avait trouvé Don Juan insensible, pas tout à fait
+mort, mais presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue
+la blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un abri à cet
+étranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche.
+
+Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément le moyen de le
+sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le
+vendre comme esclave dès qu'il eût été rétabli.
+
+Avec les débris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu
+sans peine.
+
+Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de quelques-uns de leurs
+vêtements pour faire un lit au naufragé afin qu'il fût plus à l'aise
+quand il s'éveillerait, car il s'était à nouveau profondément endormi.
+Puis elles partirent, se promettant de revenir à la pointe du jour
+avec un plat d'oeufs, du café, du pain et du poisson.
+
+ * * * * *
+
+Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rêves.
+
+Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence le plus absolu à
+sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, d'un sommeil agité; elle ne cessa
+de se retourner sur sa couche, rêvant de naufrages et de charmants
+cadavres étendus sur la grève.
+
+ * * * * *
+
+Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura.
+Les vieux esclaves de son père, réveillés à leur tour, jurèrent en
+diverses langues, arménien, turc ou grec, ne sachant que penser de
+cette lubie.
+
+La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que l'aurore qui la
+baisait de ses lèvres humides, descendit au rocher.
+
+Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le
+couvrit de nouveau, car l'air du matin était vif, puis se pencha sur
+lui, silencieuse; ses lèvres muettes buvaient la respiration à peine
+perceptible de Juan.
+
+Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du panier et faisait cuire
+le repas.
+
+Elle prépara les oeufs, les fruits, le café, le pain, le poisson, le
+miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne voulut pas qu'elle éveillât le
+naufragé, et les deux femmes attendirent...
+
+ * * * * *
+
+Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni,
+mais c'était encore un fort joli garçon.
+
+Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage
+ne lui fût apparu à nouveau. Il n'avait jamais été indifférent aux
+traits féminins: même dans ses prières, il détournait les yeux des
+saints renfrognés pour les reporter sur la tendre image de la Vierge
+Marie.
+
+La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de
+l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne devait pas parler, mais
+manger.
+
+Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, mais il avait de
+l'oreille, et la voix de la jeune fille était le gazouillement d'un
+oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus
+simple et plus belle.
+
+Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son odorat, contribuait
+également, à la vérité, à le rappeler à la vie. Il éprouva un grand
+besoin de manger, surtout un beefsteak.
+
+Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commença de
+dévorer comme un affamé qu'il était. Zoë dut calmer son ardeur, car
+elle savait qu'il est très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa
+faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour
+le moment, suffisamment restauré.
+
+Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une guenille, elles le
+vêtirent des vêtements qu'elles avaient apportés. Cela lui fit un
+costume mi-turc, mi-grec.
+
+Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne
+comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan
+faisait plus attention à ses regards qu'à ses paroles.
+
+Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère des lèvres et des yeux
+d'une femme aimée!
+
+ * * * * *
+
+Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait à
+dormir, Haydée se rendait à la grotte. Elle l'éveillait en caressant
+les boucles de ses cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue
+et sa bouche.
+
+Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il s'éveillait, il
+trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un déjeuner et les plus
+beaux yeux qui aient jamais fait battre un coeur de jeune homme.
+
+L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait rien qui les fît
+rougir. Haydée voyait en Don Juan l'être dont elle avait rêvé chaque
+nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui
+donnerait à elle le bonheur.
+
+Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux débris que
+lui avaient jeté les vagues, son premier et dernier amour.
+
+ * * * * *
+
+Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait chaque jour son
+jeune ami. Enfin son père reprit la mer pour aller à la rencontre de
+certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains à destination de
+Scio.
+
+Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle n'avait plus sa
+mère. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle
+se promenait sur la côte. C'était une falaise battue de brisants:
+en haut des rocs escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès
+était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le mugissement des
+vagues menaçantes, excepté ces longs jours d'été où la surface de
+l'océan est unie comme celle d'un lac.
+
+Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à apporter l'eau
+chaude, à tresser les longs cheveux d'Haydée et à lui demander de
+temps à autre ses robes de rebut.
+
+ * * * * *
+
+C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le disque du soleil
+s'affaissant derrière la colline. D'un côté, la montagne, de l'autre,
+la mer apaisée et sans fin, au-dessus de leur tête le firmament au
+milieu duquel brillait une étoile solitaire.
+
+Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils
+sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les coquillages. Ils
+pénétrèrent dans les profondeurs du roc creusées par la tempête et
+l'orage. Là, ils s'assirent et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux
+charmes du crépuscule à la teinte pourprée.
+
+Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan couleur de rose.
+Le large disque de la lune se levait déjà sur la mer. Ils écoutèrent
+le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des
+flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un à l'autre;
+alors leurs lèvres s'approchèrent et s'unirent par un baiser...
+
+Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, un
+baiser qui ébranle le coeur.
+
+Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers l'autre, comme si
+leurs âmes et leurs lèvres se fussent appelées... Une fois réunies,
+elles adhérèrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs coeurs
+étaient les fleurs d'où provenait le miel.
+
+La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le silence de la
+grève et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage
+l'un de l'autre, comme s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie
+que la leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.
+
+Leurs discours ne se composaient que de paroles entrecoupées. La nuit
+ne leur faisait pas peur; ils étaient en tout l'un à l'autre.
+
+Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme un oiseau à son
+jeune ami; l'idée du mensonge lui était inconnue.
+
+Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était adorée...
+Leurs âmes passionnées, absorbées l'une dans l'autre, eussent expiré
+dans celle ivresse si des âmes pouvaient mourir... Elle sentit son
+coeur battre sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais
+il ne pouvait plus battre isolément.
+
+Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si faibles... C'était
+l'heure où le coeur est toujours plein, où il pousse à des actes que
+l'éternité ne peut effacer...
+
+Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau n'avait enfreint la
+damnation éternelle... Ils avaient entendu parler des eaux du Styx, de
+l'enfer et du purgatoire... Mais que leur importait!
+
+Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté de la lune.
+Le bras de Juan est toujours enlacé à la taille d'Haydée, et le sien
+presse la tête de Juan... Elle boit ses soupirs et lui les siens...
+Ils ne forment plus qu'un murmure confus et entrecoupé... On les
+prendrait ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à l'amour,
+tout à la nature...
+
+ * * * * *
+
+... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante et profonde,
+Juan s'abandonna au sommeil dans les bras d'Haydée. Mais elle ne
+dormait pas... Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir
+sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par intervalles, elle
+tournait ses regards vers le ciel, puis les reportait sur le pâle
+visage qu'elle réchauffait sur son coeur, son coeur débordant de joie
+de tout ce qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait encore.
+
+Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être qu'il aime!
+
+Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour, contemplait sans fin
+le sommeil de son amant. Ces étoiles innombrables qui scintillaient
+maintenant au ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à
+la sienne.
+
+Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui rend brûlants
+les baisers des filles aux doux yeux de gazelle; elle n'était faite
+que pour aimer, tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était
+rien pour elle. Là battait son coeur... Elle n'avait rien d'autre à
+souhaiter, à espérer ni à craindre.
+
+C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur coeur sur ce rivage
+solitaire; les étoiles ont versé leur lumière sur tant de beauté;
+l'océan fut leur témoin, la caverne leur couche nuptiale... La
+solitude a été leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont
+heureux...
+
+ * * * * *
+
+Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle, Haydée oubliait que
+l'île appartenait à son père, le pirate.
+
+Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les vents et les vagues,
+ainsi que par quelques captures importantes... Une tempête avait
+tempéré sa joie en faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait
+enchaîné ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés comme des
+chapitres d'un livre. Chacun valait de dix à cent dollars par tête.
+
+Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan, parmi ses amis les
+Méinotes; il en vendit d'autres à ses correspondants de Tunis,
+à l'exception d'un homme qui, étant vieux et ne trouvant point
+d'acquéreur, fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus riches furent
+mis à la cale pour être échangés plus tard contre une rançon.
+
+Il disposa de la même manière des marchandises; il s'en défit dans
+certains marchés du Levant. Toutefois il réserva un grand nombre
+d'objets de goût féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces,
+une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous
+articles volés pour sa fille par le meilleur des pères.
+
+Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande, une guenon, deux
+perroquets, une chatte de Perse, ainsi qu'un chien terrier qui avait
+appartenu à un Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans une
+cage d'osier.
+
+[Illustration: PLANCHE IX
+
+_Horace Vernet._--DON JUAN FOUDROYÉ]
+
+ * * * * *
+
+Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin dans son île et
+débarqua dans le havre, situé au côté opposé de la grève aux écueils.
+
+Il gravit la colline et apercevant la fumée de son toit se sentit
+joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait fort son enfant.
+
+Comme il approchait, il distingua à travers les feuillages
+qui ombrageaient sa maison des figures en mouvement, des armes
+étincelantes et des vêtements aux couleurs variées.
+
+Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore les sons d'un
+violon. Il reconnut aussi un flageolet et un tambour, puis des éclats
+de rire.
+
+Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques dansant ainsi que des
+derviches qui tournent sur un pivot.
+
+Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques, dont la plus
+grande agitait en l'air un mouchoir blanc; les autres se tenaient
+par la main, et leurs longs cheveux châtains flottaient sur leur cou
+d'albâtre... Elles chantaient et bondissaient en cadence...
+
+Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on voyait des pilafs et
+des mets de toutes sortes, des flacons de vins de Samos et de Scio et
+des sorbets rafraîchis dans des vases poreux...
+
+Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes vénérables d'un
+vieux bouc blanc.
+
+Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, racontait
+des histoires merveilleuses.
+
+Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. Pourquoi s'amusait-on
+ainsi en son absence? Il redoutait fort l'enflure de ses comptes de
+dépenses hebdomadaires.
+
+Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança et frappa sur
+l'épaule du premier convive qui lui tomba sur la main--avec un certain
+sourire qui n'annonçait, à la vérité, rien de bon--et lui demanda ce
+que voulaient dire ces réjouissances.
+
+Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la tête, le lui
+présenta par-dessus l'épaule.
+
+«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps à perdre.»
+
+Un second ajouta:
+
+«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous à notre
+maîtresse, qui est héritière.»
+
+«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez dire notre maître,
+pas l'ancien, le nouveau!»
+
+ * * * * *
+
+Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas à qui ils parlaient.
+Une ombre passa dans les yeux de Lambro; mais, se ressaisissant,
+il demanda à l'un d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les
+qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, avait
+fait passer Haydée à l'état d'épouse.
+
+«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient, et ne me
+soucie guère de le savoir. Mais je sais que voici un chapon rôti,
+merveilleusement gras... Si cela ne vous suffit pas, adressez-vous à
+mon voisin... C'est un bavard émérite.»
+
+Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança vers la maison par
+un chemin dérobé. Nul ne faisait attention à lui. Il entra inaperçu
+par une porte secrète.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur beauté et leur
+splendeur; devant eux un meuble incrusté d'ivoire, splendidement
+servi, et, autour de la salle, se tenaient rangées de belles esclaves.
+La vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries. La
+partie la moins précieuse du service se composait de nacre, de perles
+et de corail.
+
+Le dîner comprenait une centaine de plats. On y voyait des mets de
+toutes sortes, des soupes au safran et des ris de veau, de l'agneau et
+des noix de pistache; des poissons gigantesques. La boisson consistait
+en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à
+travers l'écorce.
+
+Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le repas, puis fut
+servie la fève de Moka en de petites tasses de porcelaine de Chine.
+Dans le café on avait fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle
+et du safran.
+
+Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi,
+bordé de bleu pâle; les coussins du sofa étaient de velours écarlate
+rehaussé au centre d'un soleil d'or.
+
+Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient partout leur
+splendeur; des nattes indiennes et des tapis de Perse couvraient le
+carreau; des gazelles et des chats, des nains et des nègres et encore
+d'autres créatures qui gagnaient leur vie en qualité de ministres et
+de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux qu'à la foire.
+
+Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère nuancée d'azur, de
+rose et de blanc, son sein se soulevait comme une légère vague...
+La gaze blanche rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle
+comme un nuage diaphane autour de la lune.
+
+Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun de ses bras
+charmants; le métal en était si fin que la main l'élargissait sans
+effort et qu'il s'adaptait de lui-même au bras qui lui servait de
+moule. Il adhérait à ces contours ravissants comme s'il eût craint de
+s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur ceindre une peau plus
+blanche.
+
+Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son cou-de-pied,
+annonçait sa dignité de souveraine du territoire. Douze anneaux
+brillaient à ses doigts. Des pierreries étoilaient sa chevelure. La
+soie orange de son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville
+du monde.
+
+Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient jusqu'à ses
+talons.
+
+Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie. L'air était plus
+léger, éclairé par ses yeux suaves et purs. En sa présence, on sentait
+pouvoir s'agenouiller sans idolâtrie.
+
+Juan portait un châle noir et or, un turban roulé en plis gracieux
+ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude entremêlée des cheveux
+d'Haydée surmontait un croissant mobile qui jetait une lumière
+resplendissante.
+
+Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des eunuques noirs,
+des jeunes danseuses demi-nues et un certain poète. Ce dernier, payé
+pour satiriser ou aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon
+fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable.
+
+ * * * * *
+
+Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et Juan se retrouvèrent
+seuls en la douce société de leurs coeurs.
+
+Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne s'ennuyaient que
+lorsqu'ils n'étaient point ensemble. Chacun d'eux était le miroir de
+l'autre.
+
+Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient toujours été. Ils
+n'étaient pas faits pour remplir un rôle agité sur l'ennuyeuse scène
+du monde réel, mais comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe
+et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie charmante dans les
+eaux et parmi les fleurs, sans connaître jamais le poids des heures
+humaines...
+
+Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé ces mêmes amants
+dont elles avaient éclairé les premières joies. Cet écueil de l'amour,
+la possession, était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à
+leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée.
+
+Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule, un tremblement
+leur vint et traversa la félicité de leur coeur... Un secret
+pressentiment les saisit tous deux... Les grands yeux noirs et
+prophétiques d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du
+soleil lointain, comme si son disque allait emporter dans sa fuite
+leur dernier jour de bonheur... Juan regardait Haydée comme pour
+l'interroger sur le destin...
+
+Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...
+
+Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas à cet
+instant? Ils étaient nés pour vivre ensemble au fond des bois; ils
+n'étaient pas faits pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la
+société, habitacles de la haine, du vice et des soucis.
+
+Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Haydée et Juan
+reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir
+Don Juan, un frémissement parcourait tous ses membres; parfois les
+douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme un ruisseau, une musique
+sans paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves,
+comme des feuilles de rose par le souffle de la brise.
+
+Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la mer, enchaînée à
+un rocher; elle ne pouvait se détacher de ce lieu, et le mouvement des
+flots augmentait, et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles,
+menaçantes et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien qu'elle ne
+pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, écumantes, au-dessus de
+sa tête. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle
+ne pouvait pas mourir.
+
+Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle marcha sur
+la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait à
+chaque pas... Devant elle roulait, enveloppé d'un linceul, quelque
+chose qu'elle se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi,
+quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle
+cherchait à le prendre et à l'étreindre, mais cela lui échappait
+toujours...
+
+La scène changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois
+étaient tapissées de stalactites, vaste salle taillée par les siècles
+que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa
+chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues
+en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient
+soudain...
+
+Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume qui couvrait son
+front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de
+son coeur éteint...
+
+Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'évanouir et
+faire place à d'autres qui lui rappelaient ceux de son père... Peu à
+peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'était
+bien son regard perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit...
+Puissance du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et son
+amant!
+
+ * * * * *
+
+Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et la reçut dans ses
+bras. Puis il saisit son sabre suspendu à la muraille pour exercer
+à l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce désordre.
+Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, sourit avec mépris
+et dit:
+
+«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent mille cimeterres
+prêts à frapper. Remets, jeune homme, dans le fourreau ton épée
+impuissante.»
+
+Haydée s'élança dans ses bras.
+
+«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le genou avec moi. Il
+nous pardonnera, j'en ai la certitude. O mon père bien-aimé! Dans
+cette angoisse de joie et de douleur, je baise avec transport le bord
+de ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais épargne ce
+jeune homme!»
+
+Le vieillard demeura calme et altier.
+
+«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à Don Juan.
+
+--Jamais! Tant que ce bras sera libre!»
+
+Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et, tirant un
+pistolet de sa ceinture, il reprit:
+
+«Que ton sang retombe sur sa tête!»
+
+Puis il examina attentivement la pierre, comme pour s'assurer si
+elle était en bon état--il en avait depuis peu fait usage--et se mit
+tranquillement à armer son pistolet.
+
+Enfin il ajusta.
+
+Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non moins résolue que
+son père:
+
+«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La faute est à moi
+seule. La mer l'avait porté sur ce fatal rivage. Il ne le cherchait
+pas. Je lui ai engagé ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je
+connais votre caractère inflexible; connaissez celui de votre fille!»
+
+Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la même expression.
+Vrai lion, vraie lionne, ils étaient l'un et l'autre capables de se
+venger.
+
+Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa ceinture. Puis
+il resta immobile, les yeux fixés sur sa fille, comme s'il eût voulu
+lire au fond de son âme:
+
+«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la perte de
+cet étranger... Bien peu supporteraient un pareil outrage et
+s'abstiendraient de verser le sang... Mais il faut que je fasse mon
+devoir... Par la manière dont tu as rempli le tien, le présent est
+garant du passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon père,
+la sienne va rouler devant toi comme une boule!»
+
+En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira un son aigu.
+Un autre sifflet lui répondit et, au même instant, s'élancèrent en
+désordre une vingtaine d'hommes.
+
+«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il.
+
+En même temps, par un mouvement brusque, il écarta sa fille et,
+pendant qu'il la retenait, ses gens s'interposèrent entre elle et Don
+Juan.
+
+La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le premier tomba
+l'épaule droite à demi séparée du tronc. Le second eut le visage fendu
+en deux, mais le troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para
+les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en un clin d'oeil
+il étendit Don Juan à ses pieds, perdant un ruisseau de sang par deux
+blessures profondes, l'une au bras, l'autre à la tête.
+
+Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors de l'appartement.
+Le vieux Lambro donna ordre qu'il fût conduit au rivage, où deux
+navires devaient mettre à la voile à neuf heures.
+
+On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à bord de l'une des
+deux galiotes, sous une méchante écoutille.
+
+ * * * * *
+
+Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se désolent,
+s'emportent, puis se calment et se laissent dompter par ceux qui les
+entourent. Sa mère était une Maure de Fez, cet éden du désert: elle
+avait eu pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait
+dans ses grands yeux noirs comme un lion auprès d'une source. Sa fille
+était formée d'un rayon plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle
+sentit bouillonner dans ses veines le feu de son sang numide.
+
+Sa dernière vision était celle de Juan couvert de blessures et écrasé
+par ses ennemis... Elle poussa un gémissement convulsif, après quoi
+ses mouvements cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père.
+
+Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses lèvres charmantes
+s'étaient teintées de sang; sa tête se penchait comme un lis surchargé
+de pluie. On appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs,
+transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles essayèrent toute
+leur provision d'herbes et de cordiaux, mais tous les soins furent
+inutiles: on eût dit que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la
+détruire.
+
+Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle était froide,
+et son coeur ne battait pas, mais ses lèvres avaient conservé leur
+vermillon, et ses traits si doux n'avaient pas cessé de refléter son
+âme.
+
+L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, mais comme dans le
+marbre taillé par un habile ciseau: la _Vénus éternelle_, le _Laocoon_
+ou l'_Agonie du Gladiateur_.
+
+Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte, car la
+vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation inconnue éprouvée
+malgré elle. Les objets frappaient sa vue sans réveiller aucun
+souvenir en elle. Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur
+son coeur!
+
+Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait qu'elle avait
+quitté la tombe.
+
+Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler aux pensées
+d'autrefois s'animèrent d'une effrayante expression.
+
+Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et
+accorda son instrument. Aux premières vibrations irrégulières et
+aiguës, elle fixa un instant sur lui ses yeux étincelants, puis
+se retourna vers la muraille comme pour écarter des souvenirs trop
+douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commencé
+un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie
+n'eût tout étouffé.
+
+Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors
+le musicien changea de sujet et chanta l'amour. À ce nom redoutable,
+tous ses souvenirs s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce
+qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce qu'elle était
+devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent
+en un torrent de larmes.
+
+La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son cerveau jusqu'au
+délire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais été malade, et elle
+regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on
+ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put
+lui faire reconnaître la figure de son père.
+
+Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les moyens employés
+à cet égard avaient été inutiles. Ni le temps, ni le changement de
+lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le
+sommeil à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la faculté
+de dormir.
+
+... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un
+gémissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit
+l'âme. Ceux qui veillaient près d'elle ne s'en aperçurent que quand
+l'ombre qui couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue sur
+ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brillé d'une telle
+splendeur et puis s'éteindre!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA SULTANE GULBEYAZ
+
+Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie Romagnole.--La vente
+au marché des esclaves.--Rencontre de Johnson.--L'achat.--Au palais
+du sultan.--Juan habillé en femme.--Au sérail.--La sultane
+amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du Sultan.--Gulbeyaz se retire.
+
+
+Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs jours avant que
+Don Juan pût se rappeler le passé. Quand la mémoire lui revint, il se
+vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six noeuds à l'heure,
+et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il eût éprouvé
+du plaisir à les considérer.
+
+On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite prison, mais il
+comprit qu'il était esclave. Ses yeux parcoururent tristement le vaste
+azur des flots. Affaibli par la perte de son sang, c'est à peine s'il
+put articuler quelques questions. Les réponses qu'on lui fit ne lui
+procurèrent pas de renseignements sur sa situation passée ou présente.
+
+Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de captivité, des Italiens.
+C'était une troupe de chanteurs qui se rendaient en Sicile pour y
+jouer l'opéra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient été, non
+pas attaqués par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un prix
+exorbitant.
+
+ * * * * *
+
+«Notre machiavélique imprésario, raconta le bouffon de la troupe qui
+avait conservé toute sa bonne humeur, fit à la hauteur de je ne
+sais quel promontoire des signaux à un brick inconnu. _Corpo di Caio
+Mario!_ Nous fûmes sans autre forme de procès transférés à son bord.
+Il est vrai que si le Sultan a du goût pour le chant nous aurons
+bientôt rétabli nos affaires.
+
+«La _prima donna_, bien que prématurément enlaidie par une vie
+dissipée et sujette au rhume quand la salle est clairsemée, a encore
+quelques bonnes notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente
+un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit à Bologne un certain
+bruit: n'enleva-t-elle pas le comte César Cigogna à une vieille
+princesse romaine?
+
+«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui a plusieurs cordes à
+son arc, toutes lucratives; cette petite rieuse de Pelegrini qui eut
+aussi son succès au carnaval, mais elle a tout mangé des cinq cents
+_zecchini_ qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là,
+partout où les hommes ont de l'âme et du corps, elle est sûre de faire
+son chemin: quelle danseuse!
+
+«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes celles de la clique:
+par-ci par-là une jolie personne dont la vue peut séduire; le reste
+est tout au plus bon pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine
+sentimentale, qui pourrait faire quelque chose, mais elle danse roide
+comme une pique!
+
+«Pour les hommes, le _musico_ n'est qu'une vieille casserole fêlée.
+Possédant une qualification spéciale, il pourra montrer sa face
+au sérail et y obtenir une place de domestique. Je n'ai pas grande
+confiance dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième sexe
+que fait le Pape chaque année, on aurait de la peine à trouver trois
+gosiers parfaits.
+
+«La voix du ténor est gâtée par une affectation déplorable et quant
+à la basse c'est une brute qui ne fait que beugler. À l'entendre vous
+diriez un âne qui s'exerce au récitatif.
+
+«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même. Quoique jeune, je
+distingue, monsieur, que vous avez voyagé. Avez-vous entendu parler de
+Raucocanti? C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous.
+
+«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé
+d'amour-propre. À peine ferait-il un bon chanteur de rues. Dans les
+rôles d'amoureux, au lieu de coeur, il montre ses dents.»
+
+L'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu à cet instant par les
+pirates qui, à heure fixe, venaient inviter les captifs à rentrer au
+cabanon.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent que, par mesure de
+précaution, ils seraient enchaînés deux par deux, homme à homme, femme
+à femme, en attendant la vente au marché de Constantinople.
+
+On avait d'abord hésité à considérer le soprano comme du sexe masculin
+ou féminin, mais après délibération il avait été rangé du côté des
+dames. Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en nombre impair.
+Il fallut donc appareiller un homme avec une femme. Cet homme, par
+la fatalité, se trouva être Don Juan, et sa compagne une bacchante au
+visage frais et brillant.
+
+Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels on lisait un grand
+désir de plaire.
+
+Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient Don Juan
+indifférent. Il la considérait d'un oeil terne et mort.
+
+Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres parties de son
+corps charmant qui frôlaient sans cesse le sien, puisqu'ils étaient
+étroitement enchaînés, ne pouvaient seulement faire battre son pouls
+plus vite.
+
+L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit victorieux.
+
+ * * * * *
+
+Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du sérail. Sa cargaison
+fut débarquée et amenée au marché. Des Géorgiens, des Russes, des
+Circassiens s'y trouvaient déjà.
+
+Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à quinze cents dollars
+d'une jeune Circassienne, fille charmante et d'une virginité garantie.
+Sa vente désappointa plus d'un des enchérisseurs à onze et douze cents
+dollars. Mais chacun se tut quand on sut que c'était pour le compte du
+sultan.
+
+Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un prix qu'elles
+n'auraient certes point obtenu sur un marché des Indes occidentales.
+
+Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les uns par des
+pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci pour les fardeaux, ceux-là,
+renégats, pour de meilleures fonctions. Les femmes qui avaient été
+groupées ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir une
+maîtresse, celle-là une quatrième épouse, cette autre une victime...,
+etc...
+
+ * * * * *
+
+Juan était jeune et plein d'espoir et de santé, comme on l'est à son
+âge. De temps à autre une larme furtive sillonnait sa joue. Le sang
+qui avait coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et
+puis perdre une grande fortune, une maîtresse et une position si
+confortable pour être mis en vente parmi les Turcs!
+
+Au total, son attitude était néanmoins calme. La splendeur de son
+vêtement, dont il avait conservé quelques restes, attirait les regards
+sur lui. On devinait à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et
+puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau!
+
+Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non loin de lui un
+personnage robuste et bien taillé, avec des yeux d'un gris foncé où se
+peignait la résolution.
+
+Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses bras.
+
+«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet assemblage de pauvres
+diables avec lesquels le sort nous a confondus, il n'y a de gens comme
+il faut que vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. De
+quelle nation êtes-vous donc? je vous prie.
+
+--Je suis Espagnol.
+
+--Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec. Ces chiens
+serviles n'ont pas tant de fierté dans le regard. La fortune nous a
+joué un vilain tour, mais c'est sa manière d'en user avec les hommes
+pour les éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège d'une
+ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre Widdin, j'ai été pris.
+
+--Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... J'aimais
+une jeune fille...»
+
+Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse.
+
+«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait une femme dans votre
+affaire. Ce sont là des choses qui demandent une larme. J'ai pleuré
+le jour où ma première femme est morte; j'en ai fait autant quand ma
+seconde a pris la fuite; ma troisième...
+
+--Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir trente ans, et vous avez
+déjà trois femmes.
+
+--Je n'en ai que deux vivantes...
+
+--Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle quitté aussi,
+monsieur?
+
+--Non, c'est moi qui l'ai quittée...
+
+--Vous prenez froidement les choses.
+
+--Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; tous les
+miens ont disparu. Le temps décolore peu à peu les illusions... En
+attendant, je ne serais pas fâché que quelqu'un nous achetât.»
+
+En ce moment un personnage noir du genre neutre et du troisième sexe
+s'avança et parut examiner les captifs, leurs âges et leurs mérites
+avec un soin minutieux.
+
+Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. Ils
+débattirent les prix, contestèrent, jurèrent comme s'il se fût agi
+d'un âne ou d'un veau.
+
+Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant, comptèrent les sequins
+et paras, puis le marchand donna son reçu et s'en fut dîner.
+
+ * * * * *
+
+L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance les conduisit vers
+une barque dorée. La traversée fut brève. Ils s'arrêtèrent bientôt
+dans une petite anse, au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès.
+
+Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à travers un
+taillis flanqué de chaque côté de grands arbres, puis des bosquets
+d'orangers et de jasmins.
+
+«Assommer ce vieux noir et puis décamper serait vite fait, dit soudain
+Juan à son compagnon.
+
+--Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle tanière nous réfugier?»
+
+Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue. Cela leur donna du
+réconfort. Ils avaient faim, ils sentaient déjà un agréable fumet de
+sauce, de rôtis, de pilafs.
+
+«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons d'avoir à manger
+maintenant et puis, s'il faut faire du tapage, je suis votre homme!»
+
+Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans une salle vaste
+et magnifique où se déployait toute la pompe d'un luxe asiatique.
+Ils la traversèrent, puis une suite d'appartements silencieux où ne
+résonnait que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. Parfois
+cependant une porte s'ouvrait, et une tête de femme jetait un coup
+d'oeil furtif et curieux.
+
+Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais où l'écho
+se réveillait comme d'un long sommeil. L'oeil était émerveillé de
+l'opulence de cette salle fastueuse, du nombre immense d'objets
+inutiles qui s'y trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était
+vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un travail si rare
+que l'on eût souhaité pouvoir glisser dessus comme un poisson doré.
+
+ * * * * *
+
+Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des deux esclaves,
+ouvrit un meuble et en tira un grand nombre de vêtements propres à
+habiller un musulman du plus haut parage.
+
+Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon pas tout à fait
+assez étroit pour crever au plus corpulent des deux compagnons. Il
+compléta cet attirail de dandy turc par un châle de cachemire, des
+pantoufles jaunes et un joli poignard.
+
+En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur faisait ressortir
+les immenses avantages qu'ils finiraient par obtenir pourvu qu'ils
+suivissent la voie que la fortune semblait leur montrer si clairement;
+il ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient beaucoup leur
+condition s'ils consentaient à se faire circoncire.
+
+«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt que j'aurai eu
+l'avantage de souper, j'examinerai si votre proposition est de nature
+à être acceptée...»
+
+Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite lui eût été
+faite:
+
+«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais mieux me
+faire circoncire la tête!»
+
+Baba regarda Juan et lui dit:
+
+«Ayez la bonté de vous habiller.»
+
+En même temps il lui montrait un délicieux costume féminin, costume
+qu'une princesse eût peut-être été charmée de revêtir, mais Juan, qui
+ne se sentait pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du bout
+de son pied de chrétien.
+
+«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne suis pas une dame.
+
+--J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas de le savoir, reprit
+Baba, mais veuillez faire ce que je vous prescris. Si vous vous avisez
+d'insister sur votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait
+de ne vous en laisser aucun!»
+
+Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon de soie couleur
+de chair; puis on lui attacha une ceinture virginale recouvrant une
+fine chemise aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon,
+mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les manches d'une
+robe.
+
+Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et l'avait parfumée
+d'huile. On la couvrit de fausses tresses entremêlées de bijoux selon
+la mode. Sa toilette fut complétée par quelques coups de ciseaux, du
+fard et des frisures.
+
+ * * * * *
+
+Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent.
+
+«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de Don Juan, vous allez
+accompagner ces messieurs à table, et vous, la digne nonne chrétienne,
+vous allez me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît.
+Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes dans un palais
+où le vrai sage peut prendre un avant-goût du paradis du Prophète.
+
+--Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais bientôt rompu le
+charme si quelqu'un s'avisait de me prendre pour ce que je parais.
+J'espère, dans l'intérêt de vos gens, que ce déguisement ne donnera
+lieu à aucune méprise.
+
+--Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici transformés, moi en
+musulman, vous en jeune fille, par la puissance de ce vieux magicien
+nègre. Conservez votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même ait
+succombé.
+
+--Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera pas, à moins que
+Sa Hautesse ne promette de m'épouser. Bon appétit!»
+
+Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte différente.
+Baba conduisit Juan de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'ils fussent
+en face d'un portail gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa
+masse hardie et colossale. L'air était embaumé de parfums délicieux.
+On eût dit qu'ils approchaient d'un lieu saint, car tout était vaste,
+calme, odorant et divin.
+
+ * * * * *
+
+Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment d'entrer, Baba
+crut pouvoir donner encore à Juan quelques légers avis:
+
+«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche mâle et majestueuse,
+vous feriez tout aussi bien. Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de
+prendre un air un peu modeste. Les yeux des _muets_ sont ici comme
+des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces jupons. Le Bosphore
+profond n'est pas loin; que si votre déguisement venait à être
+découvert, nous pourrions bien, vous et moi, avant le lever de
+l'aurore, effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau
+et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se pratique fort
+couramment par ici...»
+
+Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans une pièce plus
+magnifique encore que la dernière. C'était une confusion d'or et de
+pierreries.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce salon impérial, à quelque distance, à demi couchée sous un
+dais, avec l'assurance d'une reine, reposait une femme. Baba s'arrêta
+et s'agenouilla devant elle, tout en invitant Juan à en faire autant.
+
+Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de Vénus sortant des
+flots. Son regard éclipsait l'éclat de toutes les pierreries. Elle
+fit signe de son bras nu à Baba d'approcher et s'entretint quelques
+instants avec lui, montrant Juan.
+
+C'était une femme altière et magnifique qui pouvait être dans sa
+vingt-sixième année.
+
+Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un choeur de
+dix à douze jeunes filles, toutes vêtues de la même manière que Juan.
+
+Les charmantes nymphes firent leur révérence et s'éloignèrent.
+
+Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui ordonna pour la
+deuxième fois de se mettre à genoux et de baiser le pied de la dame.
+À cet ordre, Juan se leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était
+fâché, mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que celle du
+pape!
+
+Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. Il se laissa même
+aller à de claires allusions au fatal lacet. Mais Don Juan n'était pas
+homme à s'humilier.
+
+Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa de baiser la
+main de ta dame.
+
+Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis diplomatique. Et
+jamais cependant sa lèvre ne s'était posée sur des doigts _mieux nés_
+ou plus beaux.
+
+La dame, ayant longuement considéré Juan de la tête aux pieds,
+intima à Baba l'ordre de se retirer, ordre que le nègre exécuta à la
+perfection. Il était homme habitué à battre en retraite, à comprendre
+à demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui jeta un sourire
+et prit congé d'un air satisfait comme s'il venait d'accomplir une
+bonne action.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la
+physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une émotion
+étrange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands
+yeux se peignit un mélange de volupté et d'orgueil.
+
+Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, ses traits la
+douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter Ève... Son
+sourire était hautain; une volonté despotique perçait jusque dans ses
+petits pieds; on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang
+et qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. Enfin, pour
+compléter son air imposant, un poignard brillait à sa ceinture... Tout
+annonçait en elle l'épouse du Sultan.
+
+En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. C'était le dernier
+de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donné ordre de l'acheter, et
+Baba avait été chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.
+
+«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant à l'esclave
+devenu sa propriété.
+
+Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, sentit le sang
+généreux qui colorait son visage refluer à son coeur. Ces paroles le
+percèrent jusqu'au fond de l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en
+larmes.
+
+Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle eût bien voulu le
+consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de
+Juan se fût dissipée...
+
+Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa main sur la sienne,
+et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour
+qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva
+néanmoins, et après un moment de chaste hésitation se jeta dans ses
+bras et y demeura immobile.
+
+L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il était cuirassé
+par la douleur, la colère et l'orgueil. Il dégagea doucement les
+beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et
+languissante, à son côté. Puis il se leva et s'écria:
+
+«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir
+les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer.
+Juge à quel point j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche
+déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir...
+Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent
+autour d'un trône, en vain que les genoux fléchissent, en vain que les
+yeux veillent, que les membres obéissent, nos coeurs demeurent à nous
+seuls.»
+
+La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura qu'une minute, et cela
+fut heureux. Un moment de plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup
+d'oeil jeté sur l'enfer.
+
+Sa première pensée avait été de couper la tête à Juan; la seconde,
+de se borner à couper court à sa connaissance; la troisième, de lui
+demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance
+par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre
+au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba
+à la bastonnade... Mais sa dernière ressource fut de se rasseoir et de
+pleurer, cela va sans dire.
+
+Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être empalé ou coupé par
+morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jeté aux lions ou donné
+en amorce aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, comment
+il avait pu être si cruel et se mit à bégayer quelques excuses.
+
+Mais au moment où un languissant sourire le prévenait qu'il avait
+obtenu sa grâce, le vieux Baba fit une brusque irruption.
+
+«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, impératrice de la
+terre, vous dont un froncement de sourcils dérange l'harmonie des
+sphères et dont un sourire fait danser de joie toutes les planètes,
+votre esclave vous apporte un message qui mérite peut-être votre
+sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon,
+vous annoncer qu'il va venir ici.
+
+--Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plût au Ciel que le
+Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! Prévenez donc mes femmes qu'elles
+viennent sans tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète,
+avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles comme tu
+pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mépris passés...»
+
+Elle fut interrompue par un murmure confus de voix:
+
+«Le Sultan arrive!»
+
+ * * * * *
+
+Le cortège était imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en
+file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse.
+Sa Majesté avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite à
+l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus récente des quatre
+épouses de l'empereur était, comme il est juste, la favorite.
+
+Sa Hautesse était un homme d'un port grave, coiffé jusqu'au nez et
+barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trône, il
+avait depuis peu succédé à son frère étranglé.
+
+Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. Dès que les
+filles étaient grandes, on les confinait dans un palais où elles
+vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de
+quelque fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour était
+mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six ans.
+
+Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de
+remplir un lacet ou un trône. Le destin savait lequel des deux! Dans
+l'intervalle, on leur donnait une éducation de prince.
+
+ * * * * *
+
+Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le cérémonial de son
+rang. Celle-ci éclaircit ses yeux brillants et adoucit son regard
+comme il convient à une épouse qui vient de jouer un tour à son mari.
+
+Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes filles, aperçut Don
+Juan déguisé au milieu d'elles, ce qui ne lui causa ni surprise ni
+mécontentement.
+
+«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle, dit-il à Gulbeyaz.
+C'est grand dommage qu'une simple chrétienne soit si jolie.»
+
+Ce compliment, qui attira tous les regards sur la vierge récemment
+achetée, la fit rougir et trembler. Il se fit parmi les autres un
+chuchotement général, mais l'étiquette ne permettait pas de ricaner.
+
+[Illustration: PLANCHE X
+
+(Photo Braun et Cie).
+
+_Eugène Delacroix._--LE NAUFRAGE DE DON JUAN]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DANS LE FOND DU SÉRAIL
+
+Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah, Katinkah et
+Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans le lit de Dondon.--Le
+sommeil des vierges.--Un cri dans la nuit.--L'étrange rêve de
+Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz.--Juan et Dondon
+condamnés à mort.--La fuite.
+
+
+Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer. Ah! que la nuit est
+longue aux épouses coupables qui brûlent pour un jeune bachelier! Sur
+leur couche douloureuse, elles appellent la clarté de l'aube grisâtre,
+tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne s'éveille.
+
+Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était, avec le long cortège
+des demoiselles, incliné devant le regard impérial. Elles reprirent
+le chemin de leurs chambres, les chambres luxueuses où ces dames
+reposaient leurs membres délicats, soupirant après l'amour comme
+l'oiseau prisonnier après les campagnes de l'air.
+
+Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, de jeter de-ci de-là
+un coup d'oeil furtif sur leurs charmes, leur gorge blanche, leur
+taille simple. Néanmoins, il se montrait docile à la matrone, la
+«mère des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette vénérable
+personne était préposée à distribuer les punitions.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements, toutes les
+jeunes filles se mirent à danser, à babiller, à rire et à folâtrer.
+
+Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes, ses cheveux, son
+air, enfin toute sa personne. Quelques-unes étaient d'avis que sa
+robe ne lui allait pas bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point
+de boucles d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop
+masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le fût tout à
+fait.
+
+Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne une sympathie
+involontaire, une bizarre attirance.
+
+Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale, il y en avait
+trois surtout: Lolah, Katinkah et Dondon.
+
+Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente; Kalinkah était une
+Géorgienne au teint de lis et de rose avec de grands yeux bleus, de
+beaux bras, une jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits
+faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon avait un certain
+embonpoint d'indolence et de langueur, mais elle était d'une beauté à
+faire tourner la tête.
+
+Dondon semblait une Vénus endormie, quoique propre à tuer le sommeil
+de ceux qui la regardaient. Ses formes n'offraient pas d'angles.
+Cependant ses seins, sa croupe potelée étaient parfaitement
+proportionnés.
+
+«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle venue.
+
+--Juana.
+
+--Fort bien, c'est un joli nom.
+
+--D'où venez-vous? dit Kalinkah.
+
+--D'Espagne.
+
+--Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon.
+
+--Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne, reprit Lolah.
+L'Espagne est une île, près du Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»
+
+Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana et, jouant avec
+son voile et ses cheveux, elle la caressait doucement.
+
+ * * * * *
+
+La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites:
+
+«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma chère enfant, je ne
+sais trop que faire de vous, dit-elle à la nouvelle odalisque. Tous
+les lits sont occupés. Si vous voulez, vous partagerez le mien.»
+
+Ici Lolah intervint:
+
+«Maman, vous savez que vous ne dormez pas bien. Je prendrai donc Juana
+avec moi. Nous sommes minces toutes deux, et chacune de nous tiendra
+moins de place que vous.»
+
+Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle avait aussi de la
+compassion et un lit.
+
+«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.»
+
+La matrone fronça les sourcils.
+
+«Et pourquoi donc?»
+
+--Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me semble voir des
+fantômes aux quatre coins de mon lit. Puis j'ai des rêves affreux: je
+ne vois que guèbres, giaours, gins et goules...
+
+--Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je craindrais que
+Juana n'eût pas le plaisir d'en faire. Vous, Lolah, vous continuerez
+à dormir seule pour raisons à moi connues; vous de même, Katinkah,
+jusqu'à nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, qui est une fille
+tranquille, inoffensive, silencieuse, modeste, et qui ne passera pas
+la nuit à remuer et à babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?»
+
+Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce la plus
+silencieuse.
+
+Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah et Kalinkah
+sur les joues, puis elle prit Juana par la main pour la conduire au
+dortoir, laissant ses deux compagnes à leur dépit.
+
+ * * * * *
+
+Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle aimait beaucoup à donner
+des baisers. Entre femmes cela n'engage à rien.
+
+Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car elle était vêtue
+sans art, comme une enfant de la nature. Un à un tombèrent tous ses
+légers vêtements.
+
+Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana, qui refusa par
+un excès de modestie. Mais la nouvelle odalisque paya cher cette
+politesse, car elle se piqua avec ces maudites épingles inventées sans
+doute pour les péchés des hommes et qui font d'une femme une sorte de
+porc-épic.
+
+ * * * * *
+
+Un silence profond régnait dans le dortoir; les lampes placées à
+distance l'une de l'autre jetaient une lumière incertaine. Le sommeil
+planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés.
+
+L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment et son beau front
+doucement incliné, sommeillait, la respiration calme, et ses lèvres
+entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles.
+
+Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un
+bras d'albâtre sa joue vivement colorée. Les boucles luxuriantes de
+sa belle chevelure étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son
+rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit ventre poli,
+ses jambes blanches et pleines... On eût dit que ses charmes divins
+profitaient de l'heure discrète de la nuit pour se montrer timidement
+à la lumière.
+
+Une troisième semblait l'image de la Douleur endormie; on voyait au
+soulèvement de sa poitrine qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une
+patrie absente... Des larmes sillonnaient la noire frange de ses yeux,
+comme des gouttes de rosée brillent sur les rameaux d'un cyprès.
+
+Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait d'un sommeil
+profond... Blanche, froide et pure, elle semblait une statue de femme
+sculptée sur une tombe.
+
+ * * * * *
+
+Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait à devenir
+bleuâtre et vacillante, à l'heure où les fantômes se jouent dans la
+salle, Dondon poussa un cri.
+
+Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut... De tous les
+points de la salle, matrone, vierges et celles qui n'étaient ni l'une
+ni l'autre accoururent en foule... Inquiètes, elles se poussaient
+toutes tremblantes...
+
+Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, leurs bras
+graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent avidement de
+l'effroi de Dondon, qui paraissait en effet fort émue et agitée, les
+joues rouges, le regard dilaté.
+
+Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil est vraiment une
+chose salutaire, Juana dormait profondément. Jamais époux ne ronfla
+d'aussi bon coeur auprès de celle qui lui est unie par les liens
+sacrés du mariage. Les clameurs même ne réussirent point à la tirer de
+cet état fortuné. Il fallut l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux
+et bâilla d'un air modeste et surpris.
+
+Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle dit que, dormant d'un
+profond sommeil, elle avait rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt
+obscure». Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à
+vastes racines et à végétation vigoureuse.
+
+Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme grosseur... mais à une
+hauteur trop grande pour qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait
+d'un oeil avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber ce
+fruit qui continuait méchamment à adhérer à son rameau... Mais il se
+balançait toujours à ses yeux, à une hauteur désespérante.
+
+Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-même
+à ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le
+ramasser et d'y mordre à pleines dents... Mais au moment où ses jeunes
+lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de son rêve, il en sortit
+une abeille qui s'élança sur elle et la perça de son dard jusqu'au
+fond du coeur... Alors elle s'était éveillée en sursaut et avait
+poussé un grand cri.
+
+Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un grand embarras...
+Les demoiselles, qui avaient redouté quelque grand malheur,
+commencèrent à gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur
+sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son lit chaud,
+réprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant
+qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.
+
+«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un
+taureau; mais, pour un rêve où il n'est question que d'une pomme et
+d'une abeille, interrompre notre sommeil à toutes, certes, il y a de
+quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose
+qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que
+pense de cette vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.
+
+«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! La première nuit qu'elle
+passe parmi nous, voir ainsi son repos troublé par une telle clameur!
+J'avais pensé qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit
+paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que
+son lit soit plus étroit que le vôtre.»
+
+À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, mais la pauvre
+Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grâce qu'on lui pardonnât
+sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à l'avenir,
+elle garderait ses rêves pour elle seule!
+
+C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir ainsi crié,
+c'était une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses
+compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se
+sentait abattue, elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans
+quelques heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait
+complètement rétablie...
+
+Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort
+bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le
+moins du monde disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui
+n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à propos.
+
+Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage
+dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la
+couleur d'un bouton de rose...
+
+ * * * * *
+
+Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, pâle,
+le coeur dévoré d'inquiétude. Elle mit son manteau, ses pierreries,
+ses voiles. Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus
+efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter le pli d'une
+feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque
+plus rien pour elle. Elle ne se soucia même pas de donner un coup
+d'oeil au miroir.
+
+En même temps s'était levé son illustre époux, sublime possesseur de
+trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré. Il n'en prenait
+pas à l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main une
+jolie femme, comme un autre un éventail. C'est pourquoi il avait une
+abondante provision de Circassiennes pour s'amuser au sortir du divan.
+Cependant il s'était épris des beautés de son épouse.
+
+Après les ablutions ordinaires, les prières et autres évolutions
+pieuses, il but six tasses de café pour le moins, puis se retira pour
+savoir des nouvelles des Russes dont les victoires s'étaient récemment
+multipliées sous le règne de Catherine, cette femme proclamée à
+l'unisson la plus grande des souveraines et des catins.
+
+ * * * * *
+
+Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans son boudoir, lieu
+propice au déjeuner et à l'amour. La nacre de perles, le porphyre et
+le marbre décoraient à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux peints
+coloraient de diverses nuances les rayons du jour.
+
+C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger sur ce
+qu'il était advenu de Don Juan, où et comment il avait passé la nuit.
+
+Baba répondit péniblement à ce long catéchisme. Il se grattait
+l'oreille, signe d'un embarras certain.
+
+Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand elle vit Baba
+hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa par des questions plus
+pressées. Les paroles de Baba devinrent de plus en plus décousues;
+alors son visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler, et les
+veines d'azur de son front superbe se gonflèrent de courroux.
+
+Baba expliqua comment la «mère des vierges» avait pris soin de tout et
+ne cacha point dans quel lit Juana avait couché. Il évita simplement
+de parler du rêve de Dondon.
+
+Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait derrière la
+toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une teinte cendrée, ses oreilles
+bourdonnèrent, elle se sentit entrer en une petite agonie.
+
+À la longue, elle se ressaisit:
+
+«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.»
+
+Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et supplia sa maîtresse
+de lui préciser de quels esclaves il s'agissait, dans la crainte d'une
+erreur.
+
+«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale épouse. Et que le
+bateau soit prêt du côté de la porte secrète du sérail! Tu sais le
+reste.»
+
+Elle parut prononcer ces dernières paroles avec effort, en dépit de
+son farouche orgueil. Baba ne fut point sans le remarquer et crut
+pouvoir la conjurer, par tous les poils de la barbe de Mahomet, de
+révoquer l'ordre qu'il venait d'entendre.
+
+«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane, daignez songer aux
+conséquences. Tant de précipitation peut avoir des suites funestes,
+même aux dépens de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de
+votre position critique, de votre ruine au cas d'une découverte
+prématurée...
+
+«Mais de vos propres sentiments. Lors même que ce secret resterait
+enfoui sous ces flots qui gardent déjà un certain nombre de coeurs
+palpitants d'amour, si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous
+guérirez pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie...
+
+--Que connais-tu de l'amour et des sentiments? Misérable! Va-t'en!
+s'écria-t-elle les yeux enflammés de colère. Va-t'en et exécute mes
+ordres!»
+
+Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. Il tenait à la
+tête des autres, mais beaucoup plus à la sienne propre.
+
+Il grommela simplement contre les femmes de toutes conditions, mais
+surtout les sultanes et leur manière d'agir, leur obstination, leur
+orgueil, leur indécision, leur manie de changer d'opinion, leur
+immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque jour bénir sa
+neutralité.
+
+Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans délai, de se
+peigner avec le plus grand soin et de se préparer à paraître devant
+l'impératrice qui désirait leur prouver sa sollicitude.
+
+Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il fallait obéir...
+
+ * * * * *
+
+Comment ils réussirent à éviter le courroux de Gulbeyaz et, par une
+barque, à quitter le sérail en compagnie de Baba, de Johnson et de sa
+maîtresse d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en a
+point conservé les détails.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LEÏLAH
+
+Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du grand
+général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve la petite Leïlah.--Le
+pillage, le viol.--Récompense de Don Juan.
+
+
+Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, en dépit de leur
+courage, n'avaient pas réussi à s'emparer de la forteresse turque.
+Enfin Souvarow, cet homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut
+envoyé pour prendre le commandement de l'armée. De suite tout changea,
+et la résistance turque faiblit.
+
+La veille du grand assaut, quelques Cosaques rôdant à la tombée de
+la nuit rencontrèrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez
+correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, lui et ses
+camarades, au quartier général. Leurs costumes étaient musulmans, mais
+il était facile de voir que ce n'était là que déguisement.
+
+Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en manches de chemise,
+sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-même:
+
+«D'où venez-vous?
+
+--De Constantinople. Nous sommes des captifs échappés.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres
+sont des femmes; le troisième n'est ni homme ni femme...»
+
+Le général jeta sur la troupe un coup d'oeil rapide:
+
+«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il
+est absurde d'avoir amené ici ces trois personnes, mais qu'importe!
+N'étiez-vous pas dans le régiment de Nicolaïew?
+
+--Précisément.
+
+--Vous avez servi à Widdin?
+
+--Oui.
+
+--Vous conduisiez l'attaque?
+
+--C'est vrai.
+
+--Qu'êtes-vous devenu depuis?
+
+--Je le sais à peine...
+
+--Vous étiez le premier sur la brèche?
+
+--Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui pouvaient y être.
+
+--Ensuite?
+
+[Illustration: PLANCHE XI
+
+_A. Colin._--DON JUAN et HAYDÉE]
+
+--Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit prisonnier.
+
+--Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons est deux fois
+aussi forte que celle où vous avez été blessé. Où voulez-vous servir?
+
+--Où vous voudrez.
+
+--Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vêtements déchirés, de
+quoi est-il capable?
+
+--Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en amour, c'est lui
+qui devrait monter le premier à l'assaut.
+
+--Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis
+à divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut
+Ismaïlia...
+
+--Et quels seront nos postes?
+
+--Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le jeune étranger restera
+auprès de moi: c'est un beau garçon. On peut envoyer les femmes aux
+bagages ou à l'ambulance.»
+
+Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à pleurer.
+
+«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson?
+
+--N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et
+non les nôtres. Ces deux dames turques favorisèrent notre fuite. Nous
+désirons qu'elles soient traitées avec tous les égards.»
+
+Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et soupirs, se
+retirèrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient
+s'armer pour brûler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, Juan et Johnson
+combattirent de leur mieux. Ils avançaient, marchant sur les cadavres,
+taillant d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois
+un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux
+comme une pluie.
+
+Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il
+monta vaillamment à l'escalade des murailles.
+
+La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea longtemps.
+Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles
+de crimes.
+
+Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir
+sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacrées... Belle
+comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se
+baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant au milieu de
+ces corps endormis dans leur sanglant repos.
+
+Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Comparé à
+ces hommes, l'animal le plus sauvage des déserts de Sibérie a des
+sentiments purs et polis, l'ours est civilisé, le loup plein de
+douceur...
+
+Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite tête dont les blonds
+cheveux se hérissaient d'épouvante. Quand Juan aperçut ce douloureux
+spectacle, il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.
+
+Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, les mit
+en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres où elle
+s'était cachée et qui, un moment plus tard, fût devenu sa tombe.
+
+Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage,
+mais ce n'était qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux,
+elle regardait Don Juan avec une surprise effarée.
+
+Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. Dans celui de Juan
+brillaient le plaisir, la douleur, l'espérance, la crainte... Les yeux
+de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse.
+
+Sur ces entrefaites passa Johnson:
+
+«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de gloire. Là, au
+bastion de pierre, entouré de ses dernières batteries, le vieux
+pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons
+l'enlever...
+
+--Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis
+l'abandonner...
+
+--Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est une bien jolie
+enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir
+entre votre réputation et votre sensibilité, votre gloire et votre
+compassion...
+
+Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux
+qui lui parurent les moins propres à l'assaut final et au pillage
+et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le
+lendemain. Juan consentit à l'accompagner.
+
+Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent à avoir raison du
+vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les
+uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumées.
+
+Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il
+y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginité...
+Cependant, la fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La
+précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans le désordre, six
+vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par
+les grenadiers.
+
+En général, la continence fut cependant assez grande. Il y eut même
+du désappointement parmi certaines prudes sur le déclin qui s'étaient,
+d'ores et déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit des
+commères demander d'un ton aigre-doux si «_le viol n'allait pas
+bientôt commencer_».
+
+Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: «Gloire à Dieu et à
+l'Impératrice. Ismaïlia est à nous.»
+
+On applaudit fort Juan de son courage et de son humanité. On le
+félicita d'avoir sauvé la petite musulmane. Pour sa récompense,
+Souvarow le chargea de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin
+qu'il venait de rédiger.
+
+L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était désormais sans
+foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient péri sur
+le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit voeu de la
+protéger et tint sa promesse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+CATHERINE DE RUSSIE
+
+Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine amoureuse.--Éclatante
+situation de Don Juan.--Il pense à sa famille.--Épître
+maternelle.--Maladie de Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine
+se console.--L'amour de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement à
+Douvres.
+
+
+Juan voyageait dans un _kibitka_, maudite voiture sans ressorts qui,
+sur les routes raboteuses, ne laisse pas un os intact. À chaque cahot,
+il portait ses regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la
+mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop.
+
+Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut reçu à la Cour
+par l'Impératrice Catherine.
+
+L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des avantages qu'il tenait
+de la jeunesse, de la gloire et du tailleur du régiment, Don Juan
+entra, et sa vue fit sensation. Il était svelte et fluet, pudibond
+et imberbe, mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et plus
+encore dans ses yeux, qui semblait dire que, sous l'enveloppe du
+séraphin, il y avait un homme.
+
+Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les dames chuchotèrent, et le
+favori régnant fronça le sourcil.
+
+Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le beau messager sur
+le panache duquel planait la victoire, et quand, fléchissant le genou,
+il lui présenta la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en
+rompre le sceau.
+
+Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la lettre. Tous les
+regards épiaient avec inquiétude les mouvements du visage. Enfin, un
+royal sourire annonça le beau temps pour le reste du jour.
+
+Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande fut sa joie. Sa soif
+d'ambition était étanchée pour quelque temps.
+
+Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle laissa tomber un
+regard bienveillant sur le beau jeune homme à genoux devant elle, et
+tout le monde fut dans l'attente.
+
+Un peu corpulente, elle était cependant encore une beauté, beauté
+fraîche et appétissante. Elle savait rendre avec usure un amoureux
+regard et exigeait le payement à vue et intégral des créances de
+Cupidon sans permettre la plus petite réduction.
+
+ * * * * *
+
+Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva les siens. Et de suite
+ils s'éprirent d'amour. Elle, pour sa figure, sa grâce, Dieu sait
+quoi encore. Lui se sentit touché d'une passion qui ressemblait, à
+la vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été distingué lui
+donna de lui-même une haute opinion.
+
+Il était, du reste, dans ce premier printemps de la vie où toutes les
+femmes ont presque le même âge. Et la puissante Impératrice de Russie
+se conduisait en pareil cas comme une simple grisette.
+
+Il y eut dans la Cour un chuchotement général. Des larmes de jalousie
+parurent dans les yeux attristés de tous les assistants. Et les
+ambassadeurs s'informèrent de ce jeune homme qui promettait d'être
+grand d'ici quelques heures.
+
+Cependant on se pressait autour de lui, et on le félicitait. Les robes
+de soie de maintes gentes dames l'effleurèrent même. Juan s'inclina.
+Il parlait peu, mais toujours à propos, et les grâces de ses manières
+flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière.
+
+Puis avec _elle_, derrière _elle_, ainsi que l'étiquette l'exigeait,
+Juan se retira.
+
+ * * * * *
+
+Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur de l'Impératrice
+était agréable et, bien que la tâche fût un peu rude, un jeune homme
+tel que Don Juan s'en tirait avec honneur.
+
+Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de tumulte, de
+splendeur, de pompe chatoyante, courtisé des uns et des autres.
+
+Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches parents, voyant qu'il
+était en voie de succès, lui répondirent le même jour. Plusieurs
+se préparèrent à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les
+entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère pelisse le climat de
+Madrid et celui de Moscou étaient absolument les mêmes.
+
+Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de recommandations
+précautionneuses. Elle l'avertissait de se tenir en garde contre le
+culte grec, qui devait paraître singulier à des yeux catholiques; mais
+en même temps lui disait d'étouffer toute manifestation _extérieure_
+de répugnance, cela pouvant être mal vu à l'étranger. Elle l'informait
+qu'il avait un petit frère, né d'un second lit. Elle louait encore et
+surtout l'amour _maternel_ de l'Impératrice.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce qu'éprouvent d'autres
+plantes appelées _sensitives_, que trouble le toucher. Peut-être,
+sous un ciel rigoureux, sentait-il le besoin d'un climat où la Néva
+n'attendît pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être ses
+devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras de la royauté,
+soupirait-il après la beauté.
+
+Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les médecins prescrivirent
+des médications compliquées.
+
+Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné par Potemkine.
+
+Juan se rétablit cependant, mais les hommes de science déclarèrent
+qu'il devait faire un voyage.
+
+Le climat était trop froid pour que cet enfant du Midi pût y fleurir,
+disaient-ils. Catherine, d'abord, goûta peu l'idée de perdre son
+mignon, mais quand elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en
+mission.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations engagées
+entre les cabinets anglais et russe. C'était à propos de la navigation
+de la Baltique, des fourrures, des huiles de baleine et du suif.
+
+Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il quitta la Russie
+comblé de présents et d'honneurs.
+
+Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants à sa couche
+étaient nombreux. Elle demeura vide un jour ou deux, le temps de faire
+un choix.
+
+Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un bouledogue, un
+bouvreuil et une hermine, ses animaux favoris. Jamais vierge de
+soixante ans ne montra plus de passion que lui pour les chats et les
+oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge.
+
+À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il avait arrachée au
+sabre des Cosaques dans l'immense carnage d'Ismaïlia.
+
+Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don Juan l'aimait,
+et il en était aimé comme n'aima jamais frère, père, soeur ou fille.
+Il n'était pas tout à fait assez vieux pour éprouver le sentiment
+paternel; et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse
+fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir son coeur, car il n'avait
+jamais eu de soeur.
+
+Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était pas de ces vieux
+débauchés qui recherchent le fruit vert pour fouetter le sang
+engourdi de leurs veines. Il y avait au fond de tous ses sentiments le
+platonisme le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.
+
+La petite Turque refusait obstinément de se convertir. Elle ne
+montrait aucun goût pour la confession et persistait à croire que
+Mahomet était prophète.
+
+Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la vieille Prusse. Ils
+s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à Cologne, cette ville qui présente
+les ossements de onze mille vierges, le plus grand nombre que la chair
+ait jamais connu.
+
+Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le bateau faisait le
+service de Douvres. Les hôtels de cette ville sont hors de prix. Juan
+ne put obtenir aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui
+présenta dans cette première cité de la grande Angleterre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE
+
+Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine anglaise.--Leïlah
+confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour chez les Anglaises.--Adeline.--Le
+château, de _Nonnan Abbey_.--La série des invités.--Chasse,
+cartes, billard.--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de
+Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de mariage.--Aurora.
+
+
+Ils se trouvaient donc en Angleterre.
+
+Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue de Londres:
+énorme amas de briques, de fumée, de navires, masse hideuse et sombre
+s'étendant à perte de vue.
+
+«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture, la liberté a
+choisi son séjour; ici retentit la voix du peuple; les cachots, les
+inquisitions, les tortures ne la font point expirer. Elle ressuscite à
+chaque nouveau _meeting_, à chaque élection nouvelle.
+
+«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici on ne paye que
+ce qu'on veut; et si tout y est cher, c'est qu'on aime à gaspiller
+l'argent pour montrer ce qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont
+inviolables; nul ne tend des embûches au voyageur; toutes les routes
+sont sûres; ici...»
+
+Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné d'un menaçant:
+_La bourse ou la vie!_
+
+Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre bandits en
+embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant à pas lents à quelque
+distance de sa voiture et, en garçons avisés, ils avaient profité de
+l'heure opportune...
+
+Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot sacramentel
+_Goddam!_ comprit le geste de ces gens. Sans hésiter il tira un
+pistolet de dessous sa veste et le déchargea dans le ventre de l'un
+des assaillants qui tomba comme un boeuf, beuglant:
+
+«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon affaire!»
+
+Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus vite. «Sans doute, se
+disait Juan, est-ce la coutume du pays d'accueillir les étrangers de
+cette manière.» Il songeait néanmoins à relever l'homme qu'il avait
+blessé.
+
+«Que l'on me donne un simple verre de _gin_, disait celui-ci, et qu'on
+me laisse mourir en paix.»
+
+Il expirait en effet. Il trouva encore la force de détacher le
+mouchoir qui entourait son cou et dit:
+
+«Donnez cela à Sarah...»
+
+[Illustration: PLANCHE XII
+
+_A. Colin._--DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE]
+
+ * * * * *
+
+Juan, à Londres, s'installa dans un confortable hôtel. Le bruit de ses
+aventures étranges, de ses combats et de ses amours avait précédé son
+arrivée. On savait que ce jeune étranger, distingué, beau et accompli,
+avait tourné la tête d'une souveraine.
+
+Auprès des romanesques anglaises, il se trouva tout de suite à la
+mode.
+
+Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne mine excitèrent
+l'admiration générale. On remarqua beaucoup un diamant colossal dont
+Catherine, dans un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire
+vrai, il l'avait bien gagné.
+
+En le voyant, les vierges rougirent, les joues des dames mariées
+se couvrirent aussi d'incarnat. Les filles admirèrent sa mise, les
+pieuses mères demandèrent quel était son revenu et s'il avait des
+frères.
+
+Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses après-midi se passaient
+en visites, en collations, à flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le
+dîner et les réceptions.
+
+ * * * * *
+
+Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère asiatique et
+taciturne, elle devint une sorte de mystère _fashionable_.
+
+On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de grâces, belle comme son
+pays natal, serait beaucoup plus convenablement élevée sous les yeux
+de pairesses ayant passé le temps des folies.
+
+Seize douairières, dix sages femelles célibataires, deux ou trois
+épouses dolentes, séparées de leurs maris sans qu'un seul fruit parât
+leurs rameaux desséchés, demandèrent à former la jeune Turque et à la
+produire. C'est là le mot consacré pour exprimer la première rougeur
+d'une vierge à un raout où elle vient étaler ses perfections.
+
+Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter l'honneur
+d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, ayant consulté la _Société
+pour la suppression du vice_, il fit choix de Lady Pinchbeck.
+
+Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était vertueuse et
+l'avait toujours été--du moins je le crois. Le fantôme de la médisance
+avait en tout cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus
+citée que pour son amabilité et son esprit...
+
+ * * * * *
+
+De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne trouva pas les femmes
+jolies. Une belle Anglaise cache la moitié de ses attraits. Elle
+aime mieux se glisser paisiblement dans votre coeur que de le prendre
+d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais une fois qu'elle est
+dans la place, elle la garde.
+
+Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de la jeune Andalouse
+qui revient de la messe; elle n'a point dans sa mise la grâce des
+Françaises, la flamme de l'Italienne ne brille point dans son regard.
+Elle est avare de ses services. Mais s'il lui arrive de s'éprendre
+d'une grande passion, c'est une chose fort sérieuse. Neuf fois sur
+dix, ce sera mode, caprice, coquetterie, orgueil, plaisir de faire
+saigner le coeur d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un
+ouragan.
+
+ * * * * *
+
+Lady Adeline Amundeville était de haut lignage, riche par le testament
+de son père, belle même dans cette île où les beautés abondent. Dans
+le tourbillonnement du monde, elle était la reine abeille... Ses
+charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient muettes toutes
+les femmes.
+
+Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée à un homme
+qu'elle aimait fort. C'était un Anglais froid comme tous ceux de sa
+nation, fort apprécié au Conseil, énergique à l'occasion, fier de
+lui-même et de sa femme. Le monde ne pouvait rien articuler contre
+eux. Tous deux paraissaient tranquilles: elle dans sa vertu, lui dans
+sa hauteur.
+
+Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don Juan. Il aimait pour
+sa gravité le gentil Espagnol. Ils avaient l'un et l'autre voyagé et
+aimaient parler chevaux.
+
+Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent pour se
+rendre dans une magnifique résidence, une Babel gothique, vieille de
+plusieurs siècles...
+
+Le château _Nonnan Abbey_ était encadré dans un vallon couronné de
+grands bois. Devant se trouvait un lac limpide, large, transparent,
+profond. L'onde en était renouvelée par une rivière dont les flots
+calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt descendait en pente
+jusqu'à ses bords et mirait dans son cristal sa face verdoyante.
+
+Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait un peu à l'écart:
+c'était une voûte grandiose qui avait autrefois couvert les ailes de
+la nef. Dans les niches, on voyait encore quelques débris de statues.
+Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés violemment par
+les ancêtres du lord.
+
+À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on entend gémir, à travers
+les ruines, un son étrange et surnaturel, mais harmonieux, un son qui
+traverse l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour à
+tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la cataracte de la
+rivière, apporté par la brise nocturne; d'autres croient qu'un être
+inconnu, enfant de la tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix
+magique.
+
+L'intérieur du château se perdait en longues salles, en longues
+galeries, en chambres spacieuses... Sur les murs, dans des tableaux
+assez bien conservés, brillaient des barons bardés de fer, des comtes
+parés de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait
+aussi maintes ladies Mary à longue chevelure blonde, des comtesses en
+robe de cour et quelques autres beautés drapées de manière plus
+libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des procureurs, des
+généraux...
+
+ * * * * *
+
+L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les blés sont coupés,
+le gibier abonde... Les lords et ladies accoururent pour la chasse. Il
+y avait la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady Sotte,
+lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset, mistress Raby, la femme
+du riche banquier, et mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût
+prise pour un blanc agneau.
+
+Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte pour champ de
+bataille que le barreau et le sénat; le jeune poète Ecorche-Oreilles,
+dont l'étoile commençait à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir
+John Boirude, puissant buveur.
+
+Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs et les six
+misses Dufront, charmantes personnes, tout gosier et sentiment; quatre
+honorables misters dont l'honneur était plus devant le nom qu'après;
+le preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, dont les dés
+subissaient eux-mêmes le charme; le révérend Rodomart Précision qui
+haïssait le pécheur plus que le péché.
+
+C'était un échiquier de bonne compagnie. Un échantillon de chaque
+classe est préférable à un insipide tête-à-tête entre gens du même
+milieu.
+
+ * * * * *
+
+Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la chasse, à l'affût
+ou à cheval; les vieillards parcouraient la bibliothèque, flânaient
+dans les jardins; les jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval;
+laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant de modes
+et chapeaux.
+
+Quelques-unes avaient des amants absents, toutes avaient des amis.
+Elles rédigeaient de longues correspondances. Les missives féminines
+sont pleines de mystères.
+
+Il y avait aussi des billards et des cartes.
+
+Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, le duo, la
+danse.
+
+Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique; tout
+était lisse, poli et froid comme une statue de Phidias taillée dans le
+marbre attique. Ainsi, jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie.
+
+Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses manières cette
+politesse calme et toute patricienne qui, dans l'expression des
+sentiments de la nature, ne dépasse jamais la ligne équinoxiale...
+
+Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide comparaison, le
+volcan frangé de neige couve dans son sein une lave brûlante...
+
+ * * * * *
+
+Juan--à cet égard il ressemblait aux saints--était à tous sans
+distinction. Doué d'une de ces natures heureuses qui ne font jamais
+défaut, il savait se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette
+fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également de tomber
+endormi après le dîner.
+
+Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait une
+part brillante à la conversation, approuvant le plus souvent ce
+qu'avançaient les dames. Il savait écouter.
+
+Et puis il dansait avec expression et bon sens, il dansait sans
+prétention théâtrale, non en maître de ballet, mais en homme comme il
+faut. Ses pas étaient chastes et classiques.
+
+ * * * * *
+
+La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, commença à lui
+faire quelques agaceries.
+
+C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante, distinguée, et
+qui, pendant plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le grand monde.
+Mieux vaut taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait
+un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté le grappin sur
+Lord Augustus Fitz-Plantagenet.
+
+Les traits de ce noble personnage se rembrunirent un peu quand il vit
+ce nouvel acte de coquetterie, mais les amants doivent tolérer ces
+petites licences: ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans
+le cercle, on chuchotait, on décochait des traits malins. Personne,
+du reste, ne prononça le nom du duc. On aurait pu croire, cependant,
+qu'il dût être pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que,
+toujours absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de ce que
+faisait sa femme.
+
+La duchesse Adeline commença à regarder comme un peu libre la conduite
+de son invitée... Elle se sentait doucement émue de pitié pour la
+jeunesse et la probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la
+vérité plus jeune qu'elle que de six semaines.
+
+À seize ans, Adeline avait été produite dans le monde; présentée,
+exaltée, elle mit le trouble dans le coeur des hommes; à dix-sept,
+elle enchanta le monde comme une nouvelle Vénus sortant de son océan;
+à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre Adam appelé «le plus
+heureux des hommes».
+
+Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée, adorée, mais en
+même temps si sage qu'elle avait mis en défaut la médisance la plus
+subtile: dans ce marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite
+tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un moment pour
+faire un héritier et une fausse couche.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady Adeline, dès
+qu'elle vit que, selon les probabilités, Don Juan ne résisterait pas,
+résolut de prendre elle-même des mesures. Que deviendrait le pauvre
+enfant entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de Fitz-Fulke
+passait pour intrigante et quelque peu méchante dans la sphère
+amoureuse. C'était un de ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent
+sans cesse un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année,
+créent un sujet de querelle quand elles n'en ont pas, le fascinent, le
+torturent et ne veulent sous aucun prétexte le laisser partir.
+
+C'était une femme à tourner la tête d'un jeune homme, à faire de lui
+un Werther en fin de compte. Comment dès lors s'étonner qu'une âme
+plus pure redoutât pour un ami une liaison de cette sorte?
+
+Dans l'effusion de son coeur, qui se croyait étranger à tout artifice,
+Lady Adeline prit son mari à part et l'engagea à donner des conseils à
+Juan. Lord Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme et de
+son ardeur à détourner le jeune homme des pièges de la sirène. Il se
+prit à sourire et lui fit une réponse d'homme d'État.
+
+Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des affaires des autres,
+à l'exception de celles du Roi»; ensuite «que, dans ces matières,
+il ne jugeait jamais sur les apparences, sauf fortes raisons»;
+troisièmement «que Don Juan avait plus de cervelle que de barbe au
+menton et ne devait pas être mené en lisière», et en définitive «que
+d'un conseil ne résultait pas souvent quelque chose de bon».
+
+En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser les parties à
+elles-mêmes. Et, pris par son travail de conseiller privé, il embrassa
+tranquillement Adeline comme on embrasserait, non une jeune épouse,
+mais une soeur âgée...
+
+ * * * * *
+
+Le coeur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien que ce fût une
+magnifique demeure. Elle aimait son mari ou, du moins, le croyait;
+mais cet amour lui coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient
+dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient même pas... Son
+coeur était vacant, mais elle ne le savait pas.
+
+Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme de Juan. Et en fin de
+compte elle lui conseilla de se marier.
+
+Juan répondit, avec toute la déférence convenable, qu'il se sentait,
+en effet, un certain goût pour l'hyménée, mais que, pour le moment, il
+se présentait quelques difficultés relativement à ses préférences ou
+à celles de la personne à laquelle ses voeux pourraient s'adresser;
+qu'en un mot il épouserait volontiers telle ou telle femme, si toutes
+n'étaient déjà mariées.
+
+Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il y avait la sage
+Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle et les deux belles héritières
+Couche-d'Or. C'étaient là des partis on ne peut plus sortables. Il y
+avait aussi Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme, quoique
+poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont le coeur visait à un
+crachat ou à un grand cordon bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui
+brillait sur la vie, image trop charmante pour un tel miroir, créature
+adorable, à peine formée et modelée: rose dont les feuilles les plus
+suaves ne s'étaient pas éployées encore.
+
+Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus rare; mais il
+arriva que, dans le catalogue d'Adeline, elle fut oubliée. Cette
+omission excita l'étonnement de Don Juan. Il l'exprima d'un ton
+moitié riant, moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux
+dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu le
+frapper dans cette enfant affectée, silencieuse et froide...
+
+Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se termina sur le mode
+acide.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE
+
+Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition du moine.--L'émoi
+de Juan.--Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson
+d'Adeline.--Dîner électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du
+moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est qu'illusion.
+
+
+Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique combat avec la
+vaisselle massive pour armure, les couteaux et fourchettes pour armes
+offensives. Il y eut une excellente _soupe à la bonne femme_, un
+turbot, un _dindon à la Périgueux_, un filet de porc, des _volailles à
+la Condé_, des tranches de saumon, des sauces génevoises, un quartier
+de venaison, un jambon glacé de Westphalie, mille autre choses à
+l'_allemande_, à l'_espagnole_... des vins qui eussent derechef donné
+la mort au jeune Ammon et du champagne à la mousse pétillante, blanche
+comme les perles fondues de Cléopâtre.
+
+On entendit longtemps le tintement des verres et le bruit de la
+mastication. Don Juan se trouvait placé par un singulier hasard entre
+Aurora et Lady Adeline. Pour un homme ayant des yeux et du coeur,
+c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait que rarement
+la parole, mais ses yeux semblaient vouloir lire au fond de sa pensée.
+Aurora gardait cette indifférence qui pique à bon droit un preux
+chevalier.
+
+Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que par des paroles
+insignifiantes... À peine détournait-elle les yeux. Était-ce orgueil,
+modestie, préoccupation, impuissance? Le regard malicieux d'Adeline
+semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!»
+
+Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de charme fascinateur; il
+savait tour à tour être grave ou gai, libre ou réservé; il avait l'art
+d'obliger les gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait
+en venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora était plus
+brillant, et peu à peu elle se laissait aller...
+
+ * * * * *
+
+Le souper, les chants, les danses terminés, les convives s'étaient
+retirés un à un. La dernière robe transparente avait disparu, comme
+ces nuages vaporeux qui se perdent dans le firmament, et plus rien ne
+brillait dans le salon que les bougies mourantes...
+
+Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé, inquiet. À la
+fenêtre, il vit les rayons de la lune se jouer parmi les arbres. Les
+flots du lac lui apportaient leur murmure auquel minuit joignait son
+charme mystérieux...
+
+Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans la longue et sombre
+galerie garnie de vieux tableaux... Mais à la lueur d'une clarté
+douteuse, les portraits des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de
+lamentable, d'effrayant.
+
+Ces images de saints et de farouches guerriers paraissaient à cette
+heure revivre, et le pâle sourire des beautés défuntes, charme des
+anciens jours, s'animait par instants...
+
+Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit, hormis l'écho de
+ses soupirs ou de ses pas, ne troublait le lugubre repos de l'antique
+manoir. Tout à coup, il entendit distinctement auprès de lui un
+bruit...
+
+Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un moine affublé d'un
+capuchon, d'un rosaire et d'une robe noire, tantôt se montrant à la
+clarté de la lune, tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un
+pas pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit léger de ses
+vêtements; il marchait lentement ou plutôt glissait comme une ombre...
+
+Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il lui jeta un regard
+étincelant.
+
+Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler d'un fantôme qui
+hantait autrefois ce manoir, mais comme tant d'autres il avait pris
+cela pour simple superstition.
+
+Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur?
+
+Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet habitant de
+l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre séjour... Sans pouvoir
+ni parler ni remuer, Juan fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses
+cheveux s'enlaçaient autour de ses tempes comme un noeud de serpent.
+Il voulut bien demander au révérend personnage ce qu'il désirait, mais
+sa langue lui refusa la parole...
+
+Au troisième voyage le fantôme disparut.
+
+Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put le déterminer, mais
+ce lui parut un siècle. Il attendait toujours, les yeux fixés sur
+l'endroit où le fantôme avait la première fois apparu. Peu à peu
+il recouvra un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa
+chambre, privé encore de la moitié de ses forces.
+
+Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait à briller,
+et sa flamme n'était pas bleue. Il se frotta les yeux qui ne lui
+refusèrent point leur office. Il prit un vieux journal et le lut sans
+difficulté. Il s'absorba dans une diatribe contre la personne du Roi.
+
+Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de Juan tremblait. Il
+ferma sa porte et, sans trop se presser, se déshabilla et se mit au
+lit. Là, mollement appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit
+ce qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna, et il
+s'endormit.
+
+ * * * * *
+
+Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait parler de
+l'apparition, au risque de s'entendre traiter en superstitieux. Il
+s'habilla rapidement avec l'aide de son valet. Il ne prit aucun soin
+de toilette: ses cheveux tombaient négligemment sur son front, ses
+vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu s'en fallait que
+le noeud gordien de sa cravate ne fût trop de côté de l'épaisseur d'un
+cheveu.
+
+Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une tasse de thé.
+Chacun s'aperçut de son état de distraction, Adeline la première, mais
+il lui fut impossible d'en deviner la cause.
+
+Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même, puis elle
+baissa les yeux. Lord Henry prétendait que ses _muffins_ étaient mal
+beurrés. La duchesse de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant
+fixement Juan sans articuler une parole. Aurora Raby contemplait
+également Juan avec une sorte de surprise calme.
+
+La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander s'il était malade.
+
+«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il...
+
+Le médecin de la famille exprima le désir de lui tâter le pouls, mais
+Juan déclara qu'il se portait très bien.
+
+«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que votre sommeil a été
+récemment troublé par le moine noir.
+
+--Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait de faire
+indifférent.
+
+--Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, le spectre
+qui hante ce château?
+
+--Jamais, en vérité.
+
+--La renommée raconte une vieille histoire dont nous reparlerons plus
+tard. Soit qu'avec le temps le fantôme soit devenu moins hardi, soit
+que nos aïeux eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain
+que les visites du moine se font rares... La dernière fois, ce fut...
+
+--Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait déjà qu'un
+rapport existait entre le trouble de Juan et la légende, si vous
+voulez plaisanter, vous feriez mieux de choisir un autre sujet.
+L'histoire a été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en
+vieillissant.
+
+--Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien que nous-mêmes, pendant
+notre lune de miel, nous avons vu...
+
+--N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, tenez, je vais vous
+mettre votre histoire en musique.»
+
+ * * * * *
+
+Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son arc, elle prit la
+harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement sous ses doigts et,
+d'un ton plaintif, se mit à jouer l'air:
+
+ «_Il était un moine gris..._»
+
+«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre composition. Adeline est
+à moitié poète», ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le
+reste de la société.
+
+Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, après quelques
+secondes d'hésitation, la belle Adeline se mit à chanter ainsi:
+
+ Dieu vous garde du Moine noir!
+ Parfois, marmottant sa prière,
+ Quand la nuit descend sur la terre
+ Il rôde autour de ce manoir.
+ Depuis que Lord Amundeville
+ Chassa les moines de ces tours
+ Un moine refusa toujours
+ De quitter cet antique asile.
+
+ La torche et le fer à la main,
+ Les soldats des biens de l'Église
+ Réclament la prompte remise
+ Par l'ordre de leur souverain:
+ Un moine à demeurer s'obstine.
+ Son aspect n'est pas d'un mortel;
+ Sous le porche auprès de l'autel
+ Ce n'est que la nuit qu'il chemine.
+
+ Plein d'un bon ou mauvais vouloir
+ (Lequel? Réponde un plus habile!)
+ Nuit et jour des Amundeville
+ Le Moine habite le Manoir.
+ Leur première nuit conjugale
+ Près de leur lit le voit errer;
+ Il revient, est-ce pour pleurer?
+ Le jour où leur souffle s'exhale.
+
+ Et lorsqu'il naît un héritier,
+ Il se plaint de son infortune,
+ Aux pâles rayons de la lune,
+ Et parcourt l'édifice entier.
+ D'un capuchon couleur d'ébène
+ Toujours ses traits restent couverts;
+ Mais son regard brille au travers,
+ Et c'est celui d'une âme en peine.
+
+ Dieu vous garde du Moine noir!
+ C'est l'héritier du monastère;
+ Il est encor puissant sur terre
+ Malgré le laïque pouvoir.
+ Le jour, Amundeville est maître;
+ La nuit, le moine est sans rival;
+ Son droit subsiste, et nul vassal
+ N'est tenté de le méconnaître.
+
+ Quand il se promène à grands pas,
+ Couvert de son vêtement sombre,
+ Si vous laissez passer son ombre
+ Elle ne vous parlera pas.
+ Qu'il nous soit propice au contraire,
+ Dieu soit en aide au Moine noir!
+ Qu'il prie ou non pour nous, ce soir
+ Offrons pour lui notre prière.
+
+La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de silence, puis
+l'auditoire se confondit en admiration et remerciements.
+
+Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan à lui-même. Il se
+permit même, sur le chapitre, de lancer maintes saillies.
+
+La journée se passa aux habituelles occupations. Mais au dîner,
+donné à quelques électeurs influents, il semblait à nouveau distrait,
+étranger à ce qui se passait. Il oubliait de manger, puis se servit de
+turbot avec une notoire indiscrétion.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux d'Aurora étaient fixés sur les siens, et il y avait sur les
+traits de la jeune fille comme un sourire. Mais dans ce sourire il n'y
+avait rien qui éveillât ni l'espérance, ni l'amour... C'était un
+calme sourire de contemplation, empreint d'une certaine expression de
+surprise et de pitié...
+
+Juan rougit de dépit, ce qui était peu spirituel. Aurora détourna les
+yeux, palissant légèrement...
+
+Adeline surveillait tout, avec l'affabilité d'une maîtresse de maison
+dont le mari doit bientôt affronter les élections. Un instant Juan se
+demanda s'il y avait en elle quelque chose de _réel_, mais non, elle
+jouait un rôle.
+
+La belle Fitz-Fulke semblait fort à son aise. Ses yeux riants
+saisissaient d'un regard les ridicules. C'était sa charitable
+occupation.
+
+Cependant le repas s'écoula. Le café fut servi, puis on annonça les
+voitures. Les invités de la soirée disparurent un à un après force
+révérences à la maîtresse de maison.
+
+Après leur départ on se répandit en saillies sur leur compte. Seul Don
+Juan demeurait silencieux. Mais il était heureux de voir qu'Aurora,
+par toute son attitude, approuvait son silence... La jeune fille avait
+rénové en lui des sentiments perdus ou émoussés...
+
+ * * * * *
+
+Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans son appartement,
+autant pour s'y livrer à la tristesse que pour dormir. Au lieu de
+pavots, les saules se balançaient sur sa couche. Il se mit à rêver...
+
+La nuit ressemblait à celle de la veille. Il s'était déshabillé,
+n'ayant gardé que sa robe de chambre. Redoutant la visite du
+spectre, il s'assit, l'âme embarrassée, dans l'attente de nouvelles
+apparitions.
+
+Il prêta l'oreille, et ce ne fut pas en vain:
+
+«Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances
+célestes! c'est... bah! le chat! Le diable emporte son pas furtif,
+semblable à la démarche légère d'un esprit ou à celle d'une miss
+amoureuse s'avançant sur la pointe des pieds à son premier rendez-vous
+et...
+
+«Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois c'est bien le moine
+noir avec sa marche régulière...»
+
+Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis que tous dorment
+profondément, alors que les ténèbres étoilées entourent le monde comme
+une ceinture parsemée de pierreries, voilà que la présence du moine
+vient encore glacer le sang dans ses veines.
+
+Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement d'un doigt humide
+sur un verre, puis un léger résonnement, comme une ondée fouettée par
+le vent la nuit...
+
+Ses yeux étaient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille aussi. De plus
+en plus s'approchait le bruit redoutable... La porte s'ouvrit.
+
+Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme la porte de l'enfer.
+«_Lasciate ogni speranza, voi che entrate!_» Elle s'ouvrit dans toute
+sa largeur, non rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes,
+puis elle revint sur elle-même, sans toutefois se refermer...
+Elle demeura entrouverte, laissant passage à de grandes ombres que
+faisaient jouer les flambeaux de Juan, et parmi ces ombres se tenait
+debout le moine noir dans son lugubre capuchon.
+
+Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'idée lui vint qu'il
+pourrait bien s'être trompé... Il domina peu à peu son tremblement...
+Une âme et un corps réunis ne peuvent-ils tenir tête à une âme sans
+corps?
+
+Alors son effroi se changea en colère, et sa colère prit un caractère
+redoutable. Il se leva et s'avança; l'ombre battit en retraite.
+Juan la suivit. Son sang, tout à l'heure glacé, s'était échauffé. Il
+s'était résolu à percer ce mystère par une vigoureuse lutte de quarte
+et de tierce. Le fantôme recula jusqu'à l'antique muraille où il se
+tint debout, immobile comme un marbre.
+
+Il étendit un bras. Puissances éternelles! Dans son trouble, il ne
+toucha ni âme ni corps, mais bien le mur, sur lequel les rayons de la
+lune tombaient à flots d'argent... Il frémit encore...
+
+L'ombre était toujours là... Ses yeux bleus étincelaient, et avec
+une singulière vivacité pour des yeux d'ombre... La tombe lui avait
+également laissé sa respiration qui était remarquablement douce... On
+pouvait juger à une boucle égarée de ses cheveux que le moine avait
+été blond...
+
+La lune se fit voir soudain à travers le linceul de lierre dont la
+fenêtre était tapissée, et Juan distingua qu'entre deux lèvres de
+corail brillaient deux rangs de perles... De plus en plus intrigué, il
+étendit l'autre bras.
+
+Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un sein bien vivant et
+qui battait à coups redoublés... En même temps il apercevait nettement
+l'âme la plus charmante qui se fût jamais fourrée sous capuchon de
+moine, un menton à fossette, une gorge d'ivoire, bref une créature
+de chair et de sang... Froc et capuchon s'écartèrent soudain
+et laissèrent voir, dans le luxe de toute sa voluptueuse et peu
+terrifiante personne, le fantôme de Sa folâtre Grâce la duchesse de
+Fitz-Fulke...
+
+Don Juan, rasséréné, saisit à bras-le-corps le joli fantôme. Sous le
+grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke était nue. Don Juan aimait
+lady Amundeville, Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait même la
+petite Leïlah. Mais il sentit le désir se glisser en son âme et en son
+corps. On ne passe pas impunément plusieurs semaines de chasteté en un
+grand château.
+
+Mais comme il allait l'entraîner vers sa couche, il se fit un grand
+bruit. Une lueur éblouissante entra dans la vieille chambre, tandis
+que les murs tremblaient jusque dans leurs fondements. Un gouffre,
+non, une oubliette du passé parut s'ouvrir, et soudain le moine
+disparut...
+
+ * * * * *
+
+La sueur au front, Byron s'éveilla de son long rêve. Il était toujours
+dans la misérable chambrette de cette auberge de Thrace où il avait
+dû chercher asile la veille, perdu dans sa course à cheval, un orage
+grondant, dont les éclats se répercutaient mille fois sur les collines
+de Tchataldja.
+
+Une servante parut qui portait un délicieux moka. C'était une personne
+d'un âge assez mûr. Mais ses charmes pouvaient encore présenter
+quelque attrait à un voyageur bien fatigué.
+
+Byron lui prit doucement la main. Elle sourit.
+
+«Tant de conquêtes de princesses et de duchesses, cette nuit, pour
+aboutir à la servante! dit-il. Ma foi, tant pis! L'amour n'est
+qu'illusion, Don Juan eût fait de même à ma place.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DON JUAN TENORIO
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Les prédictions de l'Astrologue._
+
+La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le
+baptême.--Chez l'astrologue.--Alchimie et
+magie.--Les rêves de la comtesse.--Le langage des
+astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les
+prétentions de Don Jorge 3
+
+
+CHAPITRE II
+
+_La première maîtresse de Don Juan._
+
+Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les
+préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la
+Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La
+petite Monique.--Le baiser.--L'altercation.--La
+bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto blessé.--Rivalité
+de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort
+de Niceto 17
+
+
+CHAPITRE III
+
+_Don Juan à la cour de Naples._
+
+En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention
+de Don Jorge.--L'oncle et le neveu.--La
+fuite.--La duchesse au secret.--Les conseils d'un
+valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio. 37
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_La mort du commandeur._
+
+Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours
+de l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre
+d'amour de Don Juan.--Don Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don
+Gonzalo d'Ulloa.--Propos aigres-doux.--Le
+réveil de Doña Inès.--La séduction de Don Juan.--Arrivée
+inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort
+du commandeur. 49
+
+
+CHAPITRE V
+
+_Doña Elvire._
+
+Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession
+de foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants
+reproches.--Piteuses explications.--Vive querelle de
+famille. 69
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_La statue du commandeur._
+
+Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.
+Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les
+toasts.--La statue de pierre.--Don Juan aux
+enfers. 77
+
+ * * * * *
+
+DON JUAN DE MARANA
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_À l'université de Salamanque._
+
+La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--l'Université
+de Salamanque.--Don Garcia Navarro.
+--À l'église.--Fausta et Teresa de Ojedo.--Première
+sérénade. 95
+
+
+CHAPITRE II
+
+_Fausta et Teresa._
+
+Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un
+mort.--L'épée des Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous
+en ville.--Le souper des étudiants.--Deux
+jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première
+fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de
+femmes.--Le pari perdu.--L'amontillado.--La tentative
+de viol.--Mort de Fausta.--Fuite de Don Juan.--En
+Flandre! 107
+
+
+CHAPITRE III
+
+_À la guerre en Flandre._
+
+Le déguisement.--La petite marchande de souliers
+de Saragosse.--La fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le
+capitaine Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches
+de garnison.--Séductions et coups
+d'épée.--La guerre recommence.--Mort du capitaine
+Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie. 121
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_La mort de Don Garcia._
+
+Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de
+Berg-op-Zoom.--Le capitaine Saqui-Guitra.--Mort
+étrange de Don Garcia.--Les débauches de Don
+Juan. 133
+
+
+CHAPITRE V
+
+Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso
+Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas,
+et auquel épisode il donna le titre du _Riche
+désespéré_. 141
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_Les nuits de Séville._
+
+Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste
+des maîtresses.--Doña Teresa au couvent.--Nouvelle
+séduction. 155
+
+
+CHAPITRE VII
+
+_La conversion de Don Juan._
+
+Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un
+singulier office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La
+conversion.--Mort de Teresa.--Le
+dernier duel.--La pénitence. 161
+
+ * * * * *
+
+DON JUAN D'ANGLETERRE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Julia._
+
+La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un
+turbulent marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation
+morale de Juan.--Sa précocité.--Son adolescence.--Julia,
+la belle sang-mêlé.--Son vieux mari.--Amours
+d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don
+Juan: premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse
+de Don Juan.--Dans le berceau fleuri.--Dangers
+du crépuscule.--Initiation de Don Juan.--Dans le lit
+de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de Julia.--Confession
+d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans
+le cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers
+révélateurs.--Fuite de Don Juan.--Combat à l'épée
+et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le scandale.--Don
+Juan s'embarque.--La lettre de Julia. 171
+
+
+CHAPITRE II
+
+_Le naufrage._
+
+Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie
+de Don Juan.--Le mal de mer.--La tempête.--Le
+grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans les canots.--Le
+navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La
+faim.--Le tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et
+mangé.--Le châtiment.--Le dénuement.--La terre!--Vers
+le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don
+Juan atteint le rivage et s'évanouit. 197
+
+
+CHAPITRE III
+
+_Haydée._
+
+Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans
+la grotte.--Haydée et son père.--Sommeil
+profond de Juan et troublé d'Haydée.--premier
+entretien, premier repas.--Les visites à la grotte.--Le
+bain.--Promenades sentimentales.--Départ du
+vieux pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits
+du pirate.--Le retour impromptu.--La
+fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas d'Haydée et
+de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les
+rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance
+du pirate.--Maladie et mort d'Haydée. 214
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_La sultane Gulbeyaz._
+
+Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie
+Romagnole.--La vente au marché des esclaves.--Rencontre
+de Johnson.--L'achat.--Au palais du sultan.--Juan
+habillé en femme.--Au sérail.--La
+sultane amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du
+Sultan.--Gulbeyaz se retire. 239
+
+
+CHAPITRE V
+
+_Dans le fond du sérail._
+
+Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah,
+Katinkah et Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans
+le lit de Dondon.--Un cri dans la nuit.--L'étrange
+rêve de Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz.
+--Juan et Dondon condamnés à mort.--La fuite. 257
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_Leïlah._
+
+Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du
+grand général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve
+la petite Leïlah.--Le pillage, le viol.--Récompense de
+Don Juan. 271
+
+
+CHAPITRE VII
+
+_Catherine de Russie._
+
+Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine
+amoureuse.--Éclatante situation de Don Juan.--Il
+pense à sa famille.--Épître maternelle.--Maladie de
+Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine se console.--L'amour
+de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement
+à Douvres. 279
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+_Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke._
+
+Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine
+anglaise.--Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour
+chez les Anglaises.--Adeline.--Le château de _Nonnan
+Abbey_.--La série des invités.--Chasse, cartes, billard.
+--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de
+Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de
+mariage.--Aurora. 287
+
+
+CHAPITRE IX
+
+_Le moine noir d'Amundeville._
+
+Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition
+du moine.--L'émoi de Juan.--Aurora. la duchesse de
+Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson d'Adeline.--Dîner
+électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du
+moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est
+qu'illusion. 301
+
+ * * * * *
+
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+
+4, rue de Furstenberg--PARIS
+
+ * * * * *
+
+_Extrait du Catalogue_
+
+ * * * * *
+
+Les Maîtres de l'Amour
+
+ * * * * *
+
+Collection unique des oeuvres les plus remarquables
+des littératures anciennes et modernes traitant des
+choses de l'amour.
+
+ * * * * *
+
+_L'oeuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol 7 50
+
+_L'oeuvre du Marquis de Sade_ 7 50
+
+_L'oeuvre du Comte de Mirabeau_ 7 50
+
+_L'oeuvre du Chevalier Andréa de Nerciat_ 7 50
+
+_L'oeuvre de Giorgio Baffo_ 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de Nicolas Chorier_ (J. Meursius) 7 50
+
+_L'oeuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 7 50
+
+_Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 7 50
+
+_Le livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga 7 50
+
+_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
+(XVIIIe siècle) 7 50
+
+_L'oeuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 7 50
+
+_L'oeuvre de Restif de la Bretonne_ 7 50
+
+_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
+(XVe siècle) 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de Crébillon le fils_ 7 50
+
+_Le Livre d'amour des Anciens_ 7 50
+
+_Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 7 50
+
+_L'oeuvre libertine des Conteurs russes_ 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut) 7 50
+
+_L'oeuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 7 50
+
+_L'oeuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 7 50
+
+_Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 7 50
+
+ * * * * *
+
+
+Le Coffret du Bibliophile
+
+Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches
+(exemplaires numérotés), et réservés aux souscripteurs.
+
+ * * * * *
+
+_Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 6 fr.
+
+_Le Petit Neveu de Grécourt_ 6 »
+
+_Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 6 »
+
+_Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
+libertine), 2 vol 12 »
+
+_Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 6 »
+
+_Portefeuille d'un Talon Rouge_ (La Journée amoureuse) 6 »
+
+_Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 6 »
+
+_Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 6 »
+
+_Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 6 »
+
+_La Belle Alsacienne_ (1801) 6 fr.
+
+_Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 6 »
+
+_Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane
+di Venegia) 6 »
+
+_Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 6 »
+
+_La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy 6 »
+
+_Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 6 »
+
+_De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin et
+traduction française 6 »
+
+_Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 6 »
+
+ * * * * *
+
+
+Chroniques Libertines
+
+Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des
+chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des
+chansonniers, à travers les siècles.
+
+ * * * * *
+
+_Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_,
+par H. Fleischmann 6 fr.
+
+_La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 6 »
+
+_Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 6 »
+
+_Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
+(Affaire du Collier) 6 »
+
+_Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 6 »
+
+_Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe
+siècle_ 6 »
+
+
+Souscription aux six volumes parus de la Ire série,
+ brochés, au lieu de 36 fr., net, 30 fr.
+
+
+La France Galante
+
+ * * * * *
+
+_Mignons et courtisanes au XVIe siècle_, par Jean
+Hervez 15 fr.
+
+_La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 »
+
+_Madame de Polignac et la Cour galante de
+Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann 12 »
+
+ * * * * *
+
+
+Chroniques du XVIIIe Siècle
+
+PAR JEAN HERVEZ
+
+ * * * * *
+
+D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police,
+les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
+
+ * * * * *
+
+ I. _La Régence galante_ 15 fr.
+
+ II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 »
+
+III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ 15 »
+
+ IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons
+galantes de Paris_ 15 »
+
+ V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 »
+
+ VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 »
+
+ * * * * *
+
+Souscription à la Série complète:
+
+Les 6 volumes sur papier simili hollande 72 fr.
+ -- sur papier japon 200 "
+
+Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande
+
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+L'HISTOIRE ROMANESQUE
+
+LA ROME DES BORGIA 5 fr.
+
+LA FIN DE BABYLONE 5 fr.
+
+
+
+
+
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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