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+The Project Gutenberg EBook of Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les trois Don Juan
+
+Author: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: October 12, 2007 [EBook #22971]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+_L'Histoire Romanesque_
+
+GUILLAUME APOLLINAIRE
+
+LES TROIS DON JUAN
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+MCMXIV
+
+Les Trois Don Juan
+
+[Illustration: PLANCHE I
+
+(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+F. Goya.--LA MAYA NUE]
+
+L'HISTOIRE ROMANESQUE
+
+GUILLAUME APOLLINAIRE
+
+Les Trois Don Juan
+
+Don Juan Tenorio d'Espagne
+Don Juan de Maraña des Flandres
+Don Juan d'Angleterre
+
+Ouvrage orné de douze illustrations hors texte
+
+D'après GOYA, BOUCHER, A. COLIN, L. SAUVÉ, J. HARREWYN,
+DE NOVELLI, E. DEVÉRIA, EUGÈNE DELACROIX.
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+MCMXIV
+
+
+
+
+I
+
+DON JUAN TENORIO OU LE DON JUAN D'ESPAGNE
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGUE
+
+La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le baptême.--Chez
+l'astrologue.--Alchimie et magie.--Les rêves de la comtesse.--Le
+langage des astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les
+prétentions de Don Jorge.
+
+
+Don Juan Tenorio était le fils de Don Diego Pons Tenorio, quinzième
+seigneur de Cabezan en Asturie, onzième seigneur de Peral y Cobos en
+Vieille-Castille, sixième seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie.
+C'est dire qu'il descendait d'une antique et noble lignée.
+
+Don Diego était un personnage considérable. Il possédait, outre ses
+seigneuries, gagnées par ses ancêtres à la pointe de l'épée, un
+palais à Séville où il séjournait une partie de l'année. Il y gérait
+l'Intendance des dîmes et des bâtiments pour l'ordre religieux
+militaire dont il était commandeur. La totalité de ses revenus était
+estimée à dix-huit mille ducats d'or.
+
+Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se sentit prise des
+douleurs de l'enfantement, il y eut un grand émoi dans le château.
+Elle passa tristement les mois de sa grossesse. Il semblait qu'une
+maladie terrible et mystérieuse se fût abattue sur elle. Souvent on la
+voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'épouvante. Parfois, l'oeil
+fixe, la poitrine haletante, elle paraissait subir la fascination de
+quelque fantôme visible à elle seule. En vain passait-elle la plus
+grande partie de ses nuits enfermée dans son oratoire. On l'entendait
+murmurer de longues prières, entrecoupées de sanglots convulsifs.
+Des rêves d'épouvante troublaient ses nuits, et maintes fois elle
+s'éveilla en sursaut, poussant des cris étouffés. Ni les soins
+affectueux de son mari, ni les encouragements du chapelain ne
+pouvaient lui rendre le calme.
+
+À l'annonce de la délivrance, attendue par la comtesse avec une si
+singulière appréhension, on fit venir de Séville un des plus illustres
+médecins du temps.
+
+C'était un juif baptisé du nom d'Alonzo Levita. Il avait étudié dans
+toutes les Universités d'Europe.
+
+Il interrogea la malade, examina les symptômes et rassura tout le
+monde. Quelques heures après, en effet, Doña Clara accouchait d'un
+beau garçon.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut une chèvre qui servit de nourrice à Don Juan, une chèvre
+sauvage de la haute sierra.
+
+Il fut baptisé en grande cérémonie dans la cathédrale de Grenade, en
+présence des rois catholiques et de leur cour. Il eut pour marraine
+Doña Francesca Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain Don Juan
+de Ganelès, dont il prit le nom selon l'usage.
+
+La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter un astrologue
+fameux qui lui avait été recommandé par Don Alonzo Levita. Les soucis
+qui l'avaient hantée dès les premiers jours de la conception de
+l'enfant ne s'étaient pas dissipés en effet.
+
+Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frère de son mari, au cours
+d'un voyage à Séville, et lui fit part de son désir de se rendre en sa
+compagnie chez l'homme des sciences occultes.
+
+«Il me semble naturel en effet, Doña Clara, lui dit Jorge, que vous
+consultiez un professionnel de la Kabbale sur l'avenir de votre
+fils... Mais il faut prendre garde que ces kabbalistes sont souvent de
+simples coquins, fort capables d'attenter à la bourse et même à la vie
+des honnêtes gens. Je vous accompagnerai...
+
+--Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue venait à me
+prédire quelque chose de fâcheux...
+
+--Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un drôle de cette
+espèce s'avise de faire de la peine à ma jolie belle-soeur.»
+
+Après l'oraison du soir, Don Jorge et Doña Clara, guidés par maître
+Alonzo Levita, se rendaient donc chez l'astrologue qui demeurait dans
+une rue déserte, à l'une des extrémités de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Maître Max Jacobi avait été prévenu par son compère de l'honorable et
+lucrative visite qu'il allait recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il
+au premier coup de marteau.
+
+Une vieille à tête de sorcière montra à travers les barreaux de fer
+sa lampe fumeuse. Son oeil chassieux dévisageait avec méfiance les
+visiteurs.
+
+«Ouvrez, Barbara, dit le médecin. Votre maître nous attend.»
+
+La vieille obéit, en silence.
+
+Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivèrent à une porte que
+Levita ouvrit sans plus de cérémonies, et ils se trouvèrent dans le
+laboratoire de l'astrologue qui était en même temps un alchimiste.
+
+C'était une grande pièce à haute voûte cintrée qu'éclairait une lampe
+suspendue à un crampon de fer. Des ombres irrégulières se jouaient
+sur les murs noircis de fumée. Il y avait peu de meubles mais beaucoup
+d'objets et ustensiles de science: fourneaux, soufflets, cornues,
+fioles, alambics, sphères, compas, équerres, sabliers, métaux,
+pierres, plantes desséchées, animaux empaillés, squelettes, ossements,
+une tête de mort à mâchoire démesurée entre autres, mille autres
+bric-à-brac accrochés, pendus, posés sur des planches, entassés ou
+épars sur le sol. Perché sur une carcasse mobile, au fond d'un
+angle obscur, un hibou se balançait en roulant dans l'ombre ses yeux
+lumineux et sinistres.
+
+La comtesse frissonna; Don Jorge leva les épaules avec une grimace.
+Quant à Levita, il souriait.
+
+Dans le coin le plus éloigné se trouvait une table singulièrement
+encombrée. Une petite lampe mobile projetait une lumière assez vive
+sur ce pêle-mêle. Dans un grand livre ouvert, posé sur un vieux
+pupitre, lisait l'astrologue. Sa tête chauve, où brillait le reflet de
+la lampe, reposait immobile entre ses deux mains. Il était tellement
+absorbé qu'il n'entendit pas les visiteurs entrer.
+
+Jorge, se penchant sur le livre, aperçut un grimoire indéchiffrable
+qui lui donna une opinion médiocre de l'orthodoxie du maître. Mais
+comme il ne s'en souciait pas autrement, il lui frappa sur l'épaule:
+
+«Hé! l'ami, voici que vous rend visite une dame de condition
+suffisamment élevée pour que vous preniez la peine de vous lever.
+Debout donc!»
+
+Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage simple et cru.
+
+Maître Max Jacobi se leva en effet, salua gravement la comtesse et
+attendit. Son aspect n'allait pas sans en imposer: son front était
+vaste, ses yeux longs brillaient d'un regard intérieur, un regard de
+savant accoutumé à transformer en abstractions imprévues les images
+fournies à la méditation par la contemplation de la nature; sa
+tête présentait les modifications énergiques dues à des habitudes
+ascétiques.
+
+«Que voulez-vous savoir? madame, dit-il.
+
+--L'avenir de mon plus jeune fils.
+
+--Quelle partie de la science désirez-vous consulter, la chiromancie,
+la sciomancie, la néomancie, la nécromancie, l'oniromancie?
+
+--Parlez chrétien, interrompit brusquement Don Jorge. Madame n'entend
+pas l'hébreu!
+
+--Je vous demande, madame, s'il vous plaît d'interroger les signes de
+la main, les nombres ou les morts?...
+
+--Pas les morts! s'écria la comtesse avec effroi.
+
+--Les songes, continuait Jacobi, les astres...
+
+--Oui, les songes et les astres.
+
+--Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge d'un air entendu,
+cela est bon pour les petites gens qui se font tirer la bonne aventure
+à un maravédis par tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque
+toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais cependant une
+raison à leur endroit. Mais ce qui me convient tout à fait, ce sont
+les étoiles. Elles sont d'usage chez les princes et dans les familles
+considérables. Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi le
+plaisir de ne prédire à ma belle-soeur que choses agréables... Nous
+aurions autrement à en découdre ensemble. Je suis maître des hommes
+d'armes du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. Faites-en
+votre compte.
+
+--Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis que l'interprète des
+arrêts du ciel et ne dois point en subir les responsabilités.
+
+--Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je vous prie de laisser
+parler en toute franchise le savant homme que j'interroge. Comment me
+pourrait-il dire la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles?
+
+--N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon entendeur, salut!
+
+ * * * * *
+
+«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande de l'astrologue, que,
+pendant mon sommeil, un serpent se réfugiait dans mon sein pour s'y
+réchauffer. Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses
+écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais il était
+si beau, il me regardait avec des yeux si doux et si tristes que je
+n'avais plus le courage de m'en défaire. Alors il se mettait à siffler
+langoureusement, comme pour me remercier, et je me rendormais le coeur
+attendri et troublé...
+
+--Ensuite?
+
+--La première fois, le rêve se termina là... Un autre jour, je vis les
+fleurs de mon jardin s'agiter en même temps, couvertes de sang, et le
+serpent glissait rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les
+fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice! Il nous tue.»
+Mais le serpent enroulé près de moi reprenait: «Ne les crois pas. Ce
+sont elles qui m'ont blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est
+le mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que les fleurs. Je
+me mis à pleurer. Il but mes larmes, et nous nous rendormîmes tous les
+deux.
+
+«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches qui voletaient autour
+de moi en poussant des cris désespérés. Le serpent se jouait autour
+de mon cou et caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient
+les colombes, venge-nous...» Mais le serpent murmura à mon oreille:
+«Elles se trompent... L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué
+l'aigle.» Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand oiseau de
+proie qui se débattait à terre dans les convulsions de l'agonie. Puis
+il redressa la tête en sifflant d'une manière terrible. Les colombes
+s'enfuirent en criant: «Malheur à toi! malheur à toi!»
+
+«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au coeur. «Ingrat,
+m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!» Et j'arrachai le serpent
+de mon sein. Tombé à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit
+avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi si je t'ai tuée,
+c'est parce que je t'aime. Je vivais par toi, je n'ai pas voulu mourir
+sans toi.» Il se métamorphosa en fleur. Moi, je me trouvai changée
+en colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée en aigle.
+L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta dans le soleil où nous
+fûmes consumés ensemble.
+
+«Je n'ai plus rêvé depuis.»
+
+ * * * * *
+
+--Vos rêves ont une signification claire, dit maître Jacobi. Ce
+serpent, c'est votre fils.
+
+--Hum, hum, gronda Jorge.
+
+--Ce serpent, disais-je, représente votre fils. Ces fleurs sont
+l'emblème de la joie, les colombes de l'affection, l'aigle du courage,
+le soleil de la gloire. C'est la loi des contrastes qui règle la
+divination de l'onirocritique, et les songes disent le contraire de
+ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que vous aurez
+un fils dont la tendresse fera votre bonheur et la vaillance votre
+gloire.
+
+--Les bonnes paroles, maître, s'écria la comtesse toute joyeuse.
+Comptez sur ma reconnaissance.
+
+--L'explication est convenable, daigna approuver Jorge.
+
+ * * * * *
+
+--Maître, reprit la comtesse, je vous prie maintenant de consulter les
+astres. Puisse leur réponse être aussi favorable que l'a été celle des
+songes!
+
+--Il me faudrait l'état du ciel au moment de la naissance.
+
+--Je l'ai dressé très exactement, dit Levita, tirant un papier de sa
+poche.
+
+L'astrologue examina le dessin tout en murmurant des formules
+cabalistiques.
+
+«Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius au plus haut. Hum!
+hum! Le coeur. Jupiter en conjonction avec le Taureau. Aldebaran,
+étoile de la Bohême. Vénus absente. C'est bien, très bien... Traçons
+le carré magique.»
+
+L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrés l'un dans l'autre et
+partagea l'intervalle en douze triangles égaux.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda Don Jorge, qui
+paraissait s'intéresser fort à l'opération.
+
+--Les douze maisons du soleil.
+
+--Et qu'est-ce qu'il y fait?
+
+--Il les visite tour à tour. Dans chacune est une phase de la vie
+humaine... Maisons de la santé, des richesses, des héritages, des
+biens patrimoniaux, des legs et donations..., maisons des chagrins et
+des maladies, du mariage et des noces, maisons de l'effroi et de la
+mort, de la religion et des voyages, des charges et dignités, des
+amis, des emprisonnements et de la mort violente...
+
+L'astrologue se tut. Dans le silence général, il avait ouvert un
+livre rempli de signes astronomiques et tourna plusieurs feuillets,
+comparant ensemble les observations du médecin, le carré magique
+et les formules consacrées. Enfin, après de longues méditations, il
+reprit:
+
+--Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La conjonction de Jupiter
+avec le Taureau annonce beaucoup de souhaits qui se réaliseront,
+grands voyages et abondantes richesses. Votre fils sera élégant dans
+ses vêtements et honoré dans sa vie. Mais qu'il y prenne garde! Orion
+influe sur son bras gauche et commence à se renverser, preuve que son
+coeur sera souvent menacé. Il ne s'agit, au reste, que d'un danger
+moral. Le Soleil n'ayant point visité la douzième maison, votre fils
+ne doit point mourir de mort violente, cependant... ce point présente
+une particularité inconnue dans les annales de l'astrologie.
+
+--Oh! mon Dieu! fit la comtesse.
+
+--En tout cas, il ne sera pas dépourvu d'argent, s'en étant procuré
+par legs, donations et autres moyens encore.
+
+--Qu'est-ce à dire? fit Don Jorge.
+
+--Oh! avouables, tout à fait avouables en notre temps.
+
+--Sera-t-il heureux? demanda la comtesse.
+
+--Si la fortune, la santé, la puissance et la célébrité peuvent faire
+son bonheur.
+
+--Aura-t-il une nombreuse postérité? demanda enfin la comtesse.
+
+--Je ne saurais le dire, Vénus, qui préside à la fécondité, étant
+cachée sous l'horizon. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre
+famille finira comme elle a commencé.
+
+--Et que signifie? firent à la fois la comtesse et Don Jorge.
+
+--À qui fait-on remonter son origine?
+
+--Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio sont seuls
+descendants directs, à Madarra-le-Bâtard.
+
+--Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue penché sur ses dessins
+et grimoires, que votre famille finira par... par... d'innombrables
+bâtards!
+
+--Misérable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait Don Jorge furieux.
+
+Et laissant au médecin le soin de ranimer la comtesse évanouie,
+il prit celui de la venger. Avec une large règle, jadis d'usage
+mathématique, il entreprit de bâtonner l'infortuné Jacobi, qui criait
+en se débattant:
+
+«Miséricorde! Au secours! À l'assassin!
+
+--Je t'avais prévenu, drôle!
+
+--Levita! Levita! Vieux camarade!»
+
+Mais Levita se tenait prudemment dans un coin. Nul doute qu'à montrer
+son courage comme combattant il ne préférât intervenir plus tard comme
+médecin.
+
+ * * * * *
+
+Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en vint frapper le
+squelette ballant au sommet duquel se tenait perché le hibou.
+
+Celui-ci, effrayé, secoua ses ailes. Une poussière lourde s'en
+dégagea, obscurcissant l'atmosphère. Peut-être l'animal n'avait-il pas
+bougé depuis plusieurs années. L'oiseau nocturne volait, comme fou,
+à travers la chambre, montant, descendant, heurtant les squelettes,
+dispersant les paperasses, mêlant ses ululements funèbres au concert
+des voix humaines. Il faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait
+des hurlements semblables à ceux des chiens qui aboient à la mort.
+
+Enfin le hibou, fatigué, s'arrêta pour prendre contact avec un objet
+solide. Mais lequel, grands dieux! Ainsi que l'arche sainte se
+posant, après le déluge, au sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa
+solidement au crâne de l'exaspéré Don Jorge.
+
+Celui-ci s'enfuit épouvanté, les bras en l'air, renversant tout sur
+son passage. Les objets fragiles se brisaient: Patatras! Catacri!
+Gressecrec! La comtesse se précipita sur sa trace. Ce ne fut que sur
+le seuil que, de son épée tirée, Don Jorge réussit à faire lâcher
+prise à l'antique volatile qu'offusquait, du reste, la lumière du
+jour.
+
+«Quelle caverne, criait-il. La peste soit à Levita! Le diable emporte
+Jacobi! Quant à ce hibou!...»
+
+ * * * * *
+
+La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle sa belle-soeur.
+
+«Les moines sont des fanatiques, les médecins des ânes, les
+astrologues des menteurs... Faire du chagrin à ma charmante, charmante
+belle-soeur. Je ne le souffrirai pas...»
+
+Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice, passait son
+bras épais autour de la taille gracile de Doña Clara.
+
+Mais celle-ci tournait déjà dans la serrure la petite clef d'or de la
+porte secrète par laquelle elle s'était échappée.
+
+«Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret, poursuivait Don
+Jorge...
+
+--Un baiser! beau-frère, vous n'êtes qu'un vieux polisson. Tenez,
+voici pour secouer la poussière du hibou!»
+
+Et, poussant la porte, elle frappa d'un léger coup d'éventail le nez
+enluminé du soudard.
+
+[Illustration: PLANCHE II
+
+_F. Goya._--CHEZ LE SORCIER]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA PREMIÈRE MAÎTRESSE DE DON JUAN
+
+Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les
+préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la
+Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La petite Monique.--Le
+baiser.--L'altercation.--La bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto
+blessé.--Rivalité de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort de Niceto.
+
+
+À dix-sept ans, Don Juan était dans la fleur de la beauté.
+
+«Décidément, dit un matin Don Jorge à son neveu, tu ne peux pas en
+rester là. Tu as eu la plus brillante éducation des Espagnes, des
+maîtres de toutes les langues, vivantes ou mortes, de mathématiques,
+de littérature et même de poésie et de musique, bref, tu es endoctriné
+dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta moustache commence à
+pousser, tu montes à cheval comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs,
+tu manies la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la rapière
+mieux que moi, tu es beau garçon, du reste, et point sot. Il est
+indécent que tu n'aies pas une maîtresse.
+
+--Une maîtresse! Une maîtresse! répétait Juan effaré.
+
+--Tu es novice, mais non moine! De mon côté, j'ai la prétention de
+n'être point pédant. Si la famille me déshérita, ce n'est point sans
+quelques bons motifs. Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons
+parents et bons amis. Je te dois les lumières de mon expérience.
+
+«Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre sur un bon pied.
+Un homme bien né se reconnaît à deux qualités: la galanterie et la
+bravoure.
+
+«Si nous avions quelque belle guerre, je t'amènerais avec moi et
+t'engagerais à monter le premier sur la brèche. Mais, hélas! il ne se
+livre plus de grande bataille. Ce bon temps est passé! Mon capitaine
+est mort, et il a emporté la gloire dans son tombeau.
+
+«A un gentilhomme de la qualité, il n'est donc plus permis que de
+chercher querelle personnelle, et pour cela rien ne vaut les intrigues
+de l'amour.»
+
+ * * * * *
+
+Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir même conduire
+son neveu, était un excellent homme, aimant la joie pour lui et
+les autres. Riche de son patrimoine, il possédait en outre une des
+meilleures commanderies d'Alcantara. Il dépensait convenablement sa
+fortune, mangeant le revenu sans trop entamer l'avenir, magnifique
+avec une certaine sagesse. Il donnait les meilleurs repas de Séville,
+chère délicate, vins choisis, service splendide, et en prenait sa
+bonne part.
+
+C'était un fin mangeur et un buveur de premier ordre. Il avait une
+vraie nature de taureau, calme, lente, puissante, terrible dans sa
+colère.
+
+Don Niceto Iglesias, l'autre convive, était un garçon fort
+chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait pour le tapage un goût
+singulier. Parfait gentilhomme du reste, fort élégant de sa personne
+et brûlant son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient autant
+que les hommes le craignaient.
+
+«Je le crois, dit Jorge à Juan, d'accord avec la Pandora, une des
+courtisanes que tu verras ce soir.
+
+«Pandora est un nom mythologique que sa beauté lui a fait donner en
+Italie où elle fut se former. Une fille superbe à voir, mais rien de
+plus. Elle n'a pas l'ombre de coeur, mais ce n'est pas son métier d'en
+avoir. Il n'y a pas à espérer lui plaire. L'amour est avec elle une
+affaire d'argent.
+
+«Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait du reste pas
+convenable d'aller sur ses brisées. Si elle te plaît, tu prendras
+date. Mais tu ferais bien, en ce cas, de me consulter sur les
+arrangements. Hélas! mon cher neveu, j'ai l'expérience!
+
+«Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena, je n'ai pas besoin
+de te dire qu'elles sont occupées. L'une, Soledad, appartient à
+Don Rinalte; quant à l'autre, c'est ma maîtresse. J'ai passé la
+soixantaine, mais le jarret est bon et l'oeil vif. Tu les dois
+respecter également, puisque Don Rinalte est ton hôte et que je suis
+ton oncle.
+
+«Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins à mon égard. J'ai trop
+d'expérience pour donner dans la jalousie et je t'aime trop pour le
+chagriner à l'occasion d'une femme.
+
+«Je doute du reste que la Magdalena te convienne. C'est une fort jolie
+personne, mais un peu niaise, pour ne pas dire bête. Sa gaucherie, qui
+m'amuse, t'ennuierait probablement.
+
+«Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon goût, mais trop jeune
+pour toi. Une personne un peu mûre serait mieux appropriée à ta
+fringante jeunesse.
+
+«Rien ne forme les jeunes gens comme la société des courtisanes. Elles
+ne hantent, du moins à ma connaissance, que des gens comme il faut,
+titrés, riches, chevaliers et, parmi le clergé, jamais moins que des
+chanoines. Près d'elles un bourgeois perdrait ses écus et un moine son
+latin. Écoute, regarde et profite donc. Prends un costume avantageux;
+ces dames sont reines de la mode. Si, elles te découvrent joli, les
+autres te trouveront charmant.
+
+«Le rendez-vous est à huit heures. Je vais, de ce pas, chez un
+théologien de l'ordre, avec lequel j'ai à traiter d'affaires. Je
+reviendrai te prendre au coucher du soleil. Sois prêt.»
+
+ * * * * *
+
+Ébloui, enivré, consterné de ces paroles, Juan passa le reste de
+la journée dans une agitation violente. Une vraie fête! Une orgie,
+peut-être! Tout cela lui semblait merveilleux et terrible.
+
+Il revêtit un pourpoint bleu de ciel, brodé de soie blanche, manches
+de dessous et chausses de soie blanche aussi.
+
+Jorge loua la simplicité de ce costume qui faisait ressortir
+l'éclatante beauté du jeune homme.
+
+«Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre l'épée que t'a donnée
+ton parrain: c'est une arme de parade ou guerre et non de promenade.
+J'ai ce qu'il te faut, une rapière à riche garde, dont le fourreau, en
+velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement à ton habit.
+
+«Essaie-la toi-même. Tu verras qu'elle est bonne, bien montée et
+bien trempée. Tout le poids est dans la garde; la lame est légère et
+simple. Elle vient, la marque du petit chien en fait foi, de Romero,
+le meilleur armurier de Tolède.
+
+«J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir et n'ai jamais eu
+qu'à m'en louer. Je l'ai, en maintes rencontres, prêtée à des amis qui
+ont toujours tué ou blessé leur homme. C'est ce que je puis appeler
+une épée heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la donne.»
+
+Juan ceignit la rapière, remercia son oncle et partit avec lui.
+
+ * * * * *
+
+Le coeur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte. Celui-ci vint à
+la rencontre de ses hôtes dès qu'ils furent annoncés.
+
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros et grand, l'allure
+d'un seigneur et d'un bon vivant.
+
+Dans le salon se trouvaient déjà les autres convives.
+
+La vue des femmes mit un éblouissement dans l'âme de Juan. Il les
+admirait toutes trois sans les distinguer encore.
+
+Dès l'abord, elles ne se firent point faute de le regarder. Jamais
+elles n'avaient vu de jeune homme aussi accompli. Les femmes galantes
+savent juger du premier coup d'oeil la beauté masculine.
+
+Juan se trouvait quelque peu embarrassé de cet examen. Il craignait
+plutôt d'être un objet de ridicule que d'admiration.
+
+Mais les autres hommes ne s'y trompèrent pas. Les deux anciens
+échangèrent un sourire, tandis que le plus jeune pinçait les lèvres.
+
+Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquième année, avait l'oeil vif,
+les dents blanches, les cheveux noirs, les traits réguliers et fins,
+la taille svelte, toute la grâce andalouse enfin.
+
+Une main habile avait, de plus, parfait l'élégance de son magnifique
+costume, satin et velours, or et broderies. Un soin méticuleux avait
+présidé à sa toilette capillaire.
+
+Il passait pour le plus joli garçon de Séville. Il le savait et tenait
+à cette réputation.
+
+À l'instant, il se sentit dépossédé. La supériorité de son nouveau
+concurrent était trop manifeste et ne permettait pas le doute. Le
+jugement des trois courtisanes n'était-il point du reste sans appel?
+
+Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don Juan et, pour un fat
+comme pour une coquette, la jalousie c'est la haine. Mais c'était un
+homme bien élevé, qui connaissait son monde. Et puis n'était-il pas
+plus habile de prendre son parti d'une défaite inévitable?
+
+Il se résolut donc à traiter en ami ce rival inconnu et dans le fond
+du coeur détesté.
+
+Juan s'efforça de répondre dignement aux prévenances du jeune
+cavalier, mais il eut beau faire pour être cordial, il ne fut que
+poli. L'instinct lui faisait pressentir un ennemi sous ces dehors
+bienveillants, comme un serpent sous des fleurs.
+
+ * * * * *
+
+Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes, et le maître
+d'hôtel, suivi des laquais porte-flambeaux, annonça que le souper
+était servi.
+
+Les femmes se débarrassèrent de leurs mantilles. Les épaules
+splendides de l'une, plus frêles mais non moins blanches des autres,
+apparurent à nu. C'était l'usage des courtisanes de se décolleter
+assez bas. Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait
+voir leurs seins fermes et marbrés de délicates veines bleues. Par
+derrière, la ligne du corsage s'infléchissait en arc jusqu'à la
+taille. Les robes étaient si légères! Elles ignoraient le corset.
+Ce spectacle ne fut pas sans mettre quelque émoi dans l'âme encore
+inexperte du jeune Juan.
+
+Après s'être levé comme tout le monde, il ne sut plus que faire et
+resta embarrassé comme un nigaud au milieu du salon. Don Niceto offrit
+son bras à Soledad, qui était considérée comme la maîtresse de maison.
+
+La Pandora attendait debout. C'était une magnifique créature, grande,
+admirablement faite, blanche et pâle comme le marbre, avec de grands
+yeux noirs et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe de
+satin noir, une basquine jaune, une chaîne d'or au cou et, dans la
+chevelure, une rose d'un rouge éclatant. Les deux amies étaient vêtues
+avec un luxe égal. Elles avaient adopté une mode singulière, qui
+consistait à se couvrir la tête de perruques aux diverses couleurs
+de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la Murcie, cette autre
+Catalane, s'étaient ainsi donné des chevelures d'or aux reflets
+d'aubergine et d'orange.
+
+Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient à elle, la Pandora alla
+résolument au jeune homme et lui donna le bras en souriant.
+
+Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau bras nu qui
+venait de se poser sur le sien.
+
+«Voilà un fort beau couple en vérité!» s'exclama Don Rinalte.
+
+Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une petite moue
+dédaigneuse.
+
+ * * * * *
+
+Juan, hasard ou non, se trouva placé à droite de la Pandora, qui avait
+à sa gauche Don Niceto.
+
+On trouvait là réuni tout ce qui fait la beauté, l'excellence et le
+charme d'un repas.
+
+La salle était décorée avec goût et follement illuminée. Il y avait
+des fleurs à profusion; la nappe était jonchée de feuilles de roses.
+La table resplendissait des luxes européens les plus raffinés: toiles
+damassées de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de Florence.
+Chaque détail avait son prix et révélait quel expert dilettante était
+Don Rinalte.
+
+Les mets recherchés, les vins dorés, la beauté demi nue des femmes,
+l'odeur mêlée des parfums et de la chair, une conversation animée,
+tout parlait aux sens, invitait à l'abandon et au plaisir.
+
+Cependant le souper commença tranquillement. Les gens qui savent vivre
+graduent les jouissances.
+
+Les femmes, d'ailleurs, témoignaient encore d'une certaine réserve.
+Juan se demandait même s'il ne s'agissait point là de véritables dames
+du monde égarées.
+
+L'influence de la bonne chère se fit sentir peu à peu. Esprits et
+regards s'animèrent. Les voix s'élevèrent, le ton devint plus vif.
+L'oncle risqua quelques propos salés qui reçurent des convives le
+meilleur accueil.
+
+Juan buvait comme tout le monde, et sa timidité s'évanouissait dans
+les fumées du vin. Les lumières lui semblaient plus brillantes, les
+hommes plus spirituels et les femmes plus jolies s'il est possible. Il
+voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait du courage.
+Il osa parler et parla bien. Il eut de l'esprit, et les hommes
+eux-mêmes furent obligés de l'applaudir.
+
+«Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel.
+
+--Adorable! appuya Niceto.»
+
+Jorge se frottait les mains, enchanté de voir réussir son élève.
+
+Pandora jetait à Juan des regards de flamme. Cependant il se contenait
+et n'osait encore lui rendre ses avances.
+
+ * * * * *
+
+Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles exécutèrent une
+traditionnelle séguedille avec cette furia, cette conviction qui
+appartient à leur race. L'offre et le désir, le refus et l'abandon,
+la plus lascive volupté enfin, voilà ce qu'elles aimaient, les seins
+offerts, la croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande de
+Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se dévêtit et dansa
+nue. Ce ne fut pas sans quelques manières de la mère maquerelle que
+deux ou trois ducats d'or amenèrent cependant à composition.
+
+Le petit corps brun se balança à son tour tandis que les convives
+claquaient des mains en cadence. Cette fillette vierge mimait, avec
+une perversité à damner tous les hommes, le rythme de la possession.
+Le mouvement allait en s'accentuant, selon ce que prescrit la
+tradition africaine. Elle tomba enfin, pâmée, morte de s'être donnée à
+tous, crispée d'un spasme presque douloureux. Et les convives prirent
+les fleurs qui jonchaient la table et les jetèrent sur son joli corps
+étendu, ses seins mignons à peine éclos, son petit ventre doré, ses
+cuisses nerveuses et musclées.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait laissé tomber entre
+ses seins la fleur rouge qui ornait ses cheveux. Niceto s'empressait
+déjà, mais la fille hautaine se détourna:
+
+--Prenez ma rose, dit-elle à Juan.
+
+Celui-ci, fort éméché par le généreux xérès et le spectacle auquel il
+venait d'assister, ne se le fit pas dire deux fois. Il plongea sa main
+dans l'opulent corsage de la courtisane et en retira la fleur qu'il
+baisa passionnément.
+
+Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya ses lèvres.
+
+Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que les autres.
+
+Mais se voir ravir sa maîtresse en même temps que sa royauté, se
+sentir frappé coup sur coup dans son amour-propre et dans son amour,
+c'était trop! En dépit de ses efforts, il commençait à ne pouvoir plus
+se maîtriser.
+
+Rinalte s'en aperçut et, en hôte averti, s'efforça de trouver un
+dérivatif.
+
+«Je crois que le moment de s'embrasser est venu», dit-il.
+
+Et se penchant sur sa maîtresse, il la baisa sur la joue.
+
+«Fais passer», dit-il.
+
+Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le baiser.
+
+Niceto, vaguement consolé, s'inclina sur Pandora qui se laissa faire
+assez docilement. Elle se vengea de son mieux en appliquant un beau
+baiser sur le cou de l'imberbe Juan.
+
+Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il le devait,
+à Magdalena qui déjà tendait la joue, jugea plus agréable de le
+restituer et posa ses lèvres au coin de la bouche impériale de la
+Pandora.
+
+Rinalte, diplomate, poussa un grand éclat de rire. Jorge se mit à
+trépigner de joie. L'attendrissement atteignait chez le vieux guerrier
+aux dernières limites. Il eût volontiers pleuré.
+
+Niceto avait tressailli avec un rire jaune.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut la Magdalena qui sauva la situation.
+
+«Et moi?» dit-elle d'un ton piteux.
+
+Ce fut une hilarité générale. Elle redoubla quand on vit que la pauvre
+fille s'en attristait au lieu de s'en amuser.
+
+«C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.»
+
+--Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais réparer mes torts.
+
+--Je ne veux pas», s'écria la Pandora d'un ton farouche, en le
+retenant par le cou.
+
+Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena éclatait en sanglots.
+
+Jorge et Rinalte riaient de plus belle.
+
+Mais Niceto était à bout de patience:
+
+«De quoi te mêles-tu? demanda-t-il à Pandora d'une voix tremblante.
+
+--Et vous-même, répliqua-t-elle avec hauteur, de quoi vous mêlez-vous?
+Vous n'avez aucun droit sur moi. Je ne suis pas votre maîtresse!
+
+--Ma maîtresse, non. On n'achète pas une maîtresse, on n'achète que
+des esclaves.
+
+--Moi, votre esclave!
+
+--Oui, puisque tu portes ma chaîne, dit-il avec un rire amer en lui
+montrant la chaîne d'or qu'elle avait au cou.
+
+--Eh bien! Je me délivre!»
+
+Elle arracha la chaîne en la brisant et la jeta devant Niceto.
+Celui-ci la ramassa pour la jeter à la tête de la Pandora.
+
+Mais Juan avait vu le geste et il étendit vivement le bras pour
+amortir le coup.
+
+«Lever la main sur une femme! dit-il.
+
+--Ce n'est pas une femme, répondit Niceto hors de lui, c'est une
+prostituée!
+
+--Lâcheté sur lâcheté!»
+
+Il n'avait pas achevé ces mots que déjà Niceto lui avait lancé la
+chaîne au visage. Juan se précipita d'un bond sur son adversaire et le
+renversa sur la table. Au choc, assiettes et bouteilles dégringolèrent
+sur le parquet.
+
+Niceto tenta de résister, mais en vain. Alors on le vit qui portait la
+main sur un couteau.
+
+«Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de la main l'arme
+effilée.
+
+--Non, s'écria Jorge, des épées! Vive Dieu! Des épées! Nous ne sommes
+pas des muletiers. Lâche-le, Juan.»
+
+ * * * * *
+
+Niceto relevé, tout le monde sortit d'un commun accord.
+
+«Les épées sont dans l'antichambre, dit Jorge. Pour vous battre, vous
+serez mieux dans le jardin qu'ici.»
+
+Pandora, pâle comme la mort, tremblait de tous ses membres. Les deux
+autres femmes pleuraient et criaient. Leurs robes s'étaient dégrafées,
+leurs basquines déchirées, qui sait comment! Demi nues, l'oeil
+brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux manches des
+hommes.
+
+«Paix là! Paix là! dit Jorge de sa grosse voix de commandement. Restez
+dans votre coin ou je me fâcherai, petites!»
+
+Elles obéirent et se groupèrent sur le divan de la salle à manger dont
+Rinalte en sortant ferma la porte à clef.
+
+Chacun des deux hommes avait pris son épée.
+
+«Ne te trompes-tu pas, dit Jorge à son neveu. Est-ce bien celle dont
+je le fis cadeau?»
+
+Et ce disant il lui passait au cou une petite médaille suspendue à une
+chaîne d'argent.
+
+Niceto était déjà descendu. Juan s'empressa de marcher sur ses traces.
+Jorge, qui l'accompagnait, fut arrêté par la voix de Rinalte.
+
+«Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une de ces torches. Je
+tiendrai l'autre. Il convient que ces enfants y voient clair. Ils ne
+seront pas dérangés. Les femmes sont sous clef, et j'ai congédié les
+domestiques.»
+
+ * * * * *
+
+«Votre neveu est-il habile à tirer l'épée?
+
+--Plus habile que moi! Et je fus en mon temps, vous ne l'ignorez pas,
+un bretteur de quelque renommée. Des dix coups de taille, il n'en est
+pas un qu'il n'exécute à la perfection, soit en droit-fil, soit en
+faux-fil. À personne je ne vis faire aussi élégamment la main droite
+oblique ascendant. Quant au coup de pointe dans l'oeil, je n'en dis
+rien: vous jugerez par vous-même.
+
+--La lutte sera belle, car Niceto est fort.
+
+--Il trouvera à qui parler! À propos, vous êtes le parrain de Niceto.
+Je seconde mon neveu, comme il est juste.»
+
+Dans la cour, les deux témoins se placèrent en face l'un de l'autre,
+croisant la ligne occupée par les combattants. Puis ils les mirent en
+place.
+
+«Vous pouvez aller! seigneurs», dit Rinalte.
+
+Contrairement à ce que les deux témoins avaient prévu, il n'y eut
+pas de lutte. Les deux adversaires fondirent impétueusement l'un sur
+l'autre, le fer tendu. Il y eut un coup fourré mais avec des résultats
+bien différents: l'épée de Niceto glissa sur la poitrine de Juan,
+l'épée de Juan atteignit Niceto en plein ventre.
+
+Celui-ci, l'arme lâche, tomba en arrière, la figure crispée. Une tache
+rouge suinta peu à peu à travers son pourpoint blanc...
+
+Juan s'était arrêté, épouvanté. Mais Jorge respirait plus
+paisiblement.
+
+«Vous êtes grièvement blessé? demanda Rinalte à son client.
+
+--Non, répondit Niceto par fierté. J'aurai ma revanche.
+
+--Quand vous voudrez, reprit Don Juan», auquel cette nouvelle menace
+avait rendu son assurance.
+
+Cependant l'écuyer de Rinalte était accouru et, avec son maître, il
+transporta Niceto dans son lit.
+
+ * * * * *
+
+«Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle à son neveu. Voilà tes
+preuves faites et bien faites. Mais une autre fois n'y mets pas tant
+d'ardeur. C'est dangereux. Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends
+pas que l'épée... Mais voyons donc...»
+
+Il saisit la médaille qu'il avait donnée à Juan et l'examina
+attentivement. Elle était profondément sillonnée d'un bord sur
+l'autre.
+
+«La médaille t'a sauvé la vie! C'est une médaille de Saint-Jorge, mon
+patron, que le pape Alexandre VI a bénie lui-même. Elle met à l'abri
+du fer et du feu. Sans elle, comment me serais-je tiré de tant de
+mauvaises rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle t'attend.
+
+--Quoi, mon oncle, après ce qui s'est passé?
+
+--Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle te doit la
+récompense!»
+
+ * * * * *
+
+Au moment d'entrer dans la salle à manger, Juan s'arrêta, croyant
+entendre le bruit d'une altercation.
+
+C'étaient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient.
+
+«Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper tu lui as fait
+de l'oeil en dessous.
+
+--Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas le droit de regarder
+ce jeune homme?
+
+--Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis Don Rinalte.
+
+--Je m'en moque. Je ne chômerais pas d'amoureux à Séville. Te crois-tu
+seule capable de plaire aux hommes? Parce que tu as eu des cardinaux!
+Moi aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie!
+
+--À savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour toi! Tu n'es pas
+à la hauteur, ma petite. Du reste, je suis Sévillane et porte un
+poignard à ma jarretière. Comme je n'en ai pas besoin pour défendre ma
+vertu, je m'en servirai pour défendre mon amour. Oui, mon amour, car
+je l'aime, entends-tu. Je le veux!»
+
+Don Juan entra dans la salle, à demi grisé par les propos qu'il venait
+d'entendre. Il promena son regard sur les deux créatures, dont la
+chair s'offrait ainsi à lui. Il était le maître. Il pouvait choisir.
+
+Mais Pandora avait saisi son bras.
+
+«Viens, mon bien-aimé, dit-elle. Viens que je te serre dans mes bras.
+Tu t'es vaillamment battu. Je t'ai vu. J'étais là, à la fenêtre,
+penchée sur le jardin, et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tué,
+je l'aurais poignardé!»
+
+Elle le baisa longuement sur les lèvres.
+
+ * * * * *
+
+«Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don Jorge. Rinalte passera la
+nuit auprès de Niceto et vous souhaite le bonsoir.
+
+--Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner, dit la Pandora d'un
+ton ironique. Mais nous irons la reconduire...»
+
+Soledad était vaincue. On la reconduisit, en effet, à son logis, sans
+qu'elle osât plus rien tenter contre son audacieuse rivale.
+
+De là, on se rendit à la maison de Pandora. Elle frappa d'une main
+impatiente, et sa camériste vint lui ouvrir. Alors, Juan quitta son
+bras et la salua respectueusement.
+
+«Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit.
+
+--Ah çà, reprit-elle en le regardant d'un air moqueur, comptes-tu
+m'épouser dans six mois?»
+
+Jorge partit d'un éclat de rire.
+
+La Magdalena poussa Juan dans l'allée et lui souhaita à son tour une
+bonne nuit.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure chez Don Rinalte pour
+prendre des nouvelles du blessé.
+
+«Ah! ce fut un fameux coup d'épée, dit celui-ci. Les médecins n'ont pu
+arrêter le sang. Niceto est mort cette nuit. Venir à bout dans la même
+soirée du plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane de
+Séville! À dix-sept ans! Votre neveu ira loin!»
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DON JUAN À LA COUR DE NAPLES
+
+En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention de Don
+Jorge.--L'oncle et le neveu.--La fuite.--La duchesse au secret.--Les
+conseils d'un valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio.
+
+
+Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait appris la volupté et
+tous ses raffinements. Ces leçons ne furent pas perdues. Il comprit
+de suite que l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons
+ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort. Les femmes
+seraient à lui.
+
+Cependant, les circonstances de la mort de Don Niceto avaient été
+connues peu à peu; d'autres duels, d'autres enlèvements rendirent
+bientôt la situation de Juan intenable à Séville, et sa famille décida
+de l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle Jorge avait
+été depuis peu nommé chef de la mission militaire espagnole chargée
+d'inculquer aux paresseux Napolitains les secrets de l'art de la
+guerre.
+
+Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses amoureux
+exploits. L'aventure qui lui fit quitter le royaume mérite d'être
+contée.
+
+ * * * * *
+
+La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante beauté, devait
+épouser le duc Octavio, mais Juan en était éperdument amoureux. Dans
+ses pires tromperies, il y avait en ce temps une part de sincérité.
+
+Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la conviction que
+le duc faisait à Isabelle la cour la moins platonique, désirant sans
+doute s'assurer de quelques gages d'amour palpable, avant que l'heure
+officielle de l'hyménée n'eût sonné.
+
+À la suite d'une fête donnée au palais royal, la duchesse s'était
+assoupie dans un petit boudoir retiré. Juan, qui la guettait, se
+glissa dans la salle mi-obscure. Il éteignit la dernière chandelle et
+s'assit près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil, agrémenté
+sans doute de rêves d'amour.
+
+«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant la
+voix du duc et la prenant par la taille.
+
+--Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse.
+
+Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les siennes. Ses mains
+chiffonnaient la dentelle. Isabelle ne résista bientôt plus.
+
+ * * * * *
+
+«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement, dit-elle, quand
+ils se furent relevés.
+
+--Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des épousailles?
+
+--Je veux aller chercher une lumière.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour voir encore mon très cher amour.
+
+--J'éteindrai la lumière.
+
+--Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?
+
+--Qui je suis? Un homme sans nom.
+
+--Au secours!... Vous n'êtes pas le duc?
+
+--Non.
+
+--Au secours! Au secours!
+
+--Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.
+
+--Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au secours!»
+
+ * * * * *
+
+Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire un petit tour
+dans ses appartements avant que de faire ses dévotions nocturnes et se
+mettre au lit, accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du reste,
+il n'avait jamais remarqué la physionomie de Don Juan.
+
+--Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement.
+
+--Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse je suis!
+
+--Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le monarque.
+
+--Qui? Un homme et une femme», répondit Juan.
+
+Le roi, dont la devise était en politique aussi bien que dans le
+privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il fallait être prudent. Il fit
+semblant de ne point voir la duchesse et se contenta de dire:
+
+«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!»
+
+ * * * * *
+
+Don Jorge, qui venait lui-même de changer la garde du palais--un bon
+militaire ne doit point négliger le détail--accourut à cet instant à
+la porte.
+
+«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de ces prisonniers.
+Apprenez qui ils sont. Mais agissez secrètement. Je crois à une
+mauvaise affaire. Je ne serai rassuré que quand je les saurai en votre
+pouvoir!»
+
+ * * * * *
+
+«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.
+
+--Qui osera? répondit Juan toujours demi caché sous son manteau.
+
+--Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste.
+
+--Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de l'ambassade
+d'Espagne!»
+
+Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il avait cru
+reconnaître la voix.
+
+«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous tous dans la
+chambre voisine avec cette femme.
+
+ * * * * *
+
+«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu qu'il venait enfin
+de reconnaître. Eh bien! tu me mets dans une jolie position! Que se
+passe-t-il?
+
+--Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la duchesse Isabelle.
+
+--Et comment?
+
+--J'ai dû feindre d'être le duc Octavio.
+
+--De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez des filles de cour et
+de basse-cour? La duchesse! Écoute. Tu vas sauter par ce balcon.
+
+--Votre bonté me donne des ailes.
+
+--Et ensuite par le premier bateau tu fileras en Sicile ou ailleurs.
+
+--En Espagne par exemple! Allons, tout n'est pas perdu!
+
+--Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un prisonnier, moi chef
+de la mission militaire extraordinaire?»
+
+Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile le balcon et sauté
+au dehors.
+
+ * * * * *
+
+«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait.
+
+--J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre vigoureuse et droite
+justice. L'homme...
+
+--Est mort?
+
+--Non, il a échappé à la fureur des épées.
+
+--Et par quel moyen?
+
+--Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que, sans chercher à
+s'excuser, le fer à la main, il roula son manteau autour de son bras
+et avec une grande prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au
+balcon d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes soldats le
+retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant. Ils s'apprêtaient
+à l'emporter, quand, soudain, avec une telle promptitude que j'en
+demeurai interdit, il s'échappa...
+
+--C'est du joli! Et la femme?
+
+--La femme dont vous apprendrez le nom avec étonnement, la duchesse
+Isabelle, retirée dans cette chambre, assure que c'est le duc Octavio
+lui-même qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée.
+
+--Je ne comprends pas très bien.
+
+--Moi non plus. Je me contente de répéter.
+
+--Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu es l'âme de l'homme,
+pourquoi t'a-t-on placé dans la femme, qui est l'inconstance même?»
+
+ * * * * *
+
+Cependant le garde amenait la duchesse devant le roi.
+
+«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?» dit-elle
+timidement.
+
+Le roi donna ordre à la troupe de se retirer.
+
+«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous inspira, madame,
+de profaner ainsi un palais... Prenez-vous ma maison pour un b...?
+
+--Pardon, Seigneur!
+
+--Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser ton offense. Cet homme
+était donc le duc Octavio?
+
+--Seigneur!
+
+--Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les valets! Don Jorge Tenorio!
+enfermez cette femme dans une tour, au secret, et faites saisir le
+duc. Je veux maintenant qu'il lui tienne parole!
+
+--Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis coupable, mais, s'il
+le veut, le duc Octavio me disculpera!»
+
+ * * * * *
+
+Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour avait point en effet
+tandis que se déroulaient ces redoutables événements.
+
+Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver debout de si bonne
+heure.
+
+--Eh quoi? plus de repos, seigneur?
+
+--Le repos ne peut calmer le feu que l'amour allume en mon âme,
+répondit le duc. C'est un enfant qui ne se plaît pas dans un lit
+moelleux, entre deux draps de toile de Hollande recouverts d'hermine.
+Il se couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue comme un
+enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, m'ôte la tranquillité. Comme
+elle vit dans mon âme, mon corps veille sans cesse, gardant, absent et
+présent, le château de l'honneur!
+
+--Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.
+
+--Que dis-tu, maître fou?
+
+--Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... Voulez-vous
+m'écouter?
+
+--Va, poursuis.
+
+--Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?
+
+--En doutes-tu?
+
+--Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?
+
+--Moi? Oui.
+
+--Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je m'affligeais étant
+aimé d'une femme que j'aime? Donc si vous vous aimez tous les deux
+d'une égale ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier sans
+attendre plus...
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites, un domestique entra.
+
+«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur
+extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à terre dans le
+vestibule! Il demande d'un ton courroucé et hautain à parler à Votre
+Grâce. Si j'ai bien compris, il s'agirait de prison.
+
+--De prison! Dis-lui d'entrer.»
+
+Don Jorge pénétra accompagné de soldats.
+
+«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, doit
+avoir la conscience nette.
+
+--Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je dorme quand Votre
+Excellence me fait l'honneur de me rendre visite? Je veillerai toute
+ma vie. Pour quelle cause êtes-vous venu?
+
+--Parce que le Roi m'a envoyé ici.
+
+--Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât à moi? Vous
+n'ignorez pas que, le cas échéant, je lui donnerais ma vie.
+
+--Hélas! Hélas!
+
+--Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez.
+
+--Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter...
+
+--Et de quoi donc suis-je coupable?...
+
+--Vous le savez mieux que moi. Mais si, par hasard, je me trompe,
+écoutez la mésaventure et sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À
+l'heure où les noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient
+pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines affaires en
+compagnie de Son Altesse. Les grands aiment l'aube de la nuit. Nous
+entendîmes une voix de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi
+lui-même s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras d'un homme
+gigantesque...
+
+--Un homme gigantesque! gigantesque!
+
+--Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai de désarmer l'homme.
+Mais je crois que le démon avait pris cette forme humaine, car devenu
+soudain vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes.
+
+--Et la duchesse?
+
+--La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc Octavio qui l'avait
+ainsi abusée en lui promettant de l'épouser...
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par mille moyens...
+
+--Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille trahison. Isabelle me
+trompe! Je deviens fou! Mais non, ce n'est pas vrai!
+
+--Comme il est vrai que les oiseaux volent dans l'espace, que les
+poissons vivent dans les eaux, que la loyauté habite dans un véritable
+ami, que la trahison est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité.
+
+--Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui m'étonne, car la
+femme la plus constante n'en est pas moins femme. Mon outrage est
+avéré.
+
+--Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru comprendre, que
+de vous faire épouser solennellement et sans tarder la duchesse.
+
+--Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage, mais
+aujourd'hui... Par la Madone!
+
+--Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de ce pays. Et que votre
+départ soit prompt!
+
+--Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui même.
+
+--La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne vois rien!»
+
+Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il quitta sa maison
+tout en maugréant:
+
+«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens fou. Les femmes:
+des girouettes!»
+
+ * * * * *
+
+Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles un naufrage, Juan
+revint sur la terre d'Espagne. Il emportait malgré tout un remords,
+le souvenir de la belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue
+entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait celle de la
+volupté... Cependant, jeté au rivage par la tempête, il se consola en
+séduisant la fille des pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli.
+
+[Illustration: PLANCHE III
+
+(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+_F. Goya_.--LES MAYAS AU BALCON]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORT DU COMMANDEUR
+
+Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours de
+l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre d'amour de Don Juan.--Don
+Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don Gonzalo d'Ulloa.--Propos
+aigres-doux.--Le réveil de Doña Inès.--La séduction de Don
+Juan.--Arrivée inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort du
+commandeur.
+
+
+De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son ami Mota, en la
+compagnie duquel il avait jadis mené la joyeuse vie:
+
+«Vous ici, Don Juan!
+
+--Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à faire chez les mangeurs
+de pastas! Et quoi de nouveau à Séville?
+
+--Tout y est bien changé.
+
+--Les femmes?
+
+--Chose jugée.
+
+--La Pandora?
+
+--Se retire des affaires après fortune faite.
+
+--Magdalena?
+
+--À l'hôpital.
+
+--Soledad?
+
+--Au tombeau.
+
+--Charmant séjour. Et Constance?
+
+--Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais l'appelle
+vieille, et elle entend belle.
+
+--Et Téodora?
+
+--Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition galante, et
+devant moi il lui tomba une dent parmi les fleurs de sa conversation.
+
+--Julia, celle du Candilejo?
+
+--Elle se défend avec son fard.
+
+--Se vend-elle toujours comme poisson frais?
+
+--Elle se donne pour poisson salé.
+
+--Le quartier de Cantarranas est toujours bien habité?
+
+--Surtout par les grenouilles.
+
+--Et les deux soeurs de nos amours vivent-elles toujours?
+
+--Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui leur enseigne les
+bons principes.
+
+--La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée?
+
+--Elle a un petit saint pour qui elle jeûne.
+
+--Et l'autre?
+
+--L'autre fait flèche de tout bois.
+
+--Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès? douce Inès?»
+
+ * * * * *
+
+La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant ces mots. Doña Inès
+d'Ulloa était une jeune fille qu'il avait connue toute enfant. Alors
+qu'ils jouaient ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa
+propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été question de lui
+faire épouser cette riche et charmante héritière. Mais le projet avait
+été écarté par l'opposition du père, Don Gonzalo, auquel la réputation
+de Don Juan semblait du plus mauvais aloi.
+
+Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était point soucié de ce
+mariage. Il rencontrait toujours Doña Inès dans le monde. Il se disait
+qu'elle serait un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait,
+sinon vierge, du moins mariée.
+
+Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti son sentiment
+s'exaspérer étrangement pour la pure jeune fille auprès de laquelle
+il avait grandi et dont il se trouvait maintenant séparé. L'absence
+révèle l'amour, dit-on.
+
+ * * * * *
+
+«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès, on ne sait pourquoi,
+est entrée au couvent.
+
+--Au couvent?
+
+--Et elle doit demain prononcer ses voeux!»
+
+Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait un combat en lui.
+
+«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il...
+
+ * * * * *
+
+La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles religieuses. Aussi
+laissait-elle à celle qui ne serait bientôt plus Doña Inès d'Ulloa
+quelques privautés de nature à lui adoucir la transition de la
+vie mondaine à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille
+elle-même, la date de ses voeux avait été avancée. Mais avait-elle
+ainsi trouvé le repos?
+
+«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous encore des
+traces et plaisirs du monde! Derrière ces saintes murailles, vous
+ne connaîtrez pas le doute. Quand vous aurez pris l'habitude de ce
+verger, douce colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes dans
+l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira ici qu'aux baisers
+du zéphyr, et ici tomberont doucement vos feuilles. Dans le coin de
+terre où notre chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel
+qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez qu'un lit où
+vous reposerez dans un doux sommeil... Ah! j'envie, Inès, la vie
+d'innocence qui vous est réservée.
+
+«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne me répondez-vous pas?
+Pour aujourd'hui encore, vous aurez la visite de la gouvernante qui
+vous a élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être... N'oubliez
+pas cependant, mon enfant, que vous ne devez pas jeter de regards en
+arrière... Demain seront prononcés vos voeux.
+
+--Que Dieu vous accompagne, ma mère.
+
+--Adieu, ma fille.»
+
+La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques réflexions
+mélancoliques. Elle avait voulu entrer dans ce couvent, et maintenant
+un vrai tourment, un tremblement la prenait à l'idée qu'elle
+prononcerait demain les voeux qui devaient la lier pour jamais...
+
+Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer auprès d'elle
+par autorisation spéciale. De suite la duègne poussa la porte derrière
+elle.
+
+«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua Inès.
+
+--C'est bon et sage pour les autres novices, mais pour vous...
+
+--Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres du monastère?
+
+--Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler sans mystère et
+sans embarras. Avez-vous regardé le livre que je vous fis parvenir en
+cachette il y a tantôt deux heures?
+
+--Je l'avais oublié!
+
+--Je vous suis bien obligée de cet oubli.
+
+--La mère abbesse me vint rendre visite.
+
+--La vieille impertinente!
+
+--Mais le livre est-il donc si intéressant?
+
+--S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien troublé, le
+malheureux.
+
+--Et qui donc?
+
+--Lui, Don Juan...
+
+--Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? Et c'est lui qui me
+l'envoie.
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! je ne dois pas le prendre.
+
+--Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le tuer!
+
+--Que dis-tu?
+
+--Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura tant de chagrin
+qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.
+
+--Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.
+
+--Vous ferez bien.»
+
+Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller de son
+petit lit.
+
+«Qu'il est joli! dit-elle.
+
+--Qui veut plaire y met tous ses soins.
+
+--Et regardez les belles prières.»
+
+Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau livre à fermoir
+d'or, une lettre s'en échappa et tomba à terre.
+
+--Un petit papier, fit Brigitte.
+
+--Une lettre!
+
+--Pour vous offrir le cadeau.
+
+--Quoi! le papier serait de lui.
+
+--Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le cadeau, il est
+naturel que la lettre soit de lui.
+
+--Ah! Jésus!
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Rien, Brigitte, ce n'est rien.
+
+--Mais si, vous changez de couleur...»
+
+La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se passait dans l'âme
+de sa jeune maîtresse, sa chère maîtresse qu'elle avait vue, elle
+aussi, avec peine entrer au couvent.
+
+«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché ce papier.
+
+--Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue ainsi... Vous tremblez.
+
+--Malheur à moi!
+
+--Mais qu'avez-vous donc?
+
+--Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus qui traversent mon
+esprit et le torturent.
+
+--En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble à Don Juan?
+
+--Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet homme, que
+j'avais oublié, presque oublié, est toujours devant moi. Ah! quelle
+fascination il a depuis l'enfance exercée sur mes sens... Voici à
+nouveau que l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées.
+
+--Je suis tentée de croire que vous ressentez de l'amour.
+
+--De l'amour! Est-ce cela de l'amour?
+
+--Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons à la lettre. Qui
+vous arrête?
+
+--Je la regarde, mais n'ose la lire: «_Inès de mon âme..._» Vierge
+sainte, quel début!
+
+--Allons, allons, continuez. C'est de la poésie.
+
+--«_Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante colombe privée de
+la liberté, si vous daignez abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne
+les détournez pas avec colère sans aller jusqu'au bout..._»
+
+--Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui aurait plus de
+déférence?
+
+--Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve...
+
+--Continuez, continuez la lecture...
+
+--«_Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé d'unir nos deux
+destinées... Ravie d'un si riant espoir, mon âme, Inès, avait toujours
+aspiré à vous. L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon
+coeur, le temps l'a convertie en un feu dont la flamme grandit sans
+cesse en moi..._»
+
+--C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours fait espérer
+votre amour...
+
+--«_L'absence a exaspéré encore mon sentiment. Et me voici aujourd'hui
+suspendu entre la tombe et mon Inès._»
+
+--Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé ce livre d'heures, il
+vous eût fallu à l'instant préparer son suaire.
+
+--Je me meurs.
+
+--Poursuivez.
+
+--«_Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma vie, perle cachée parmi
+les algues de la mer, colombe qui n'a point voulu voler loin du nid,
+Inès, si à travers ces murs tu regardes tristement le monde, si pour
+lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi qu'aux pieds de ces
+mêmes murs où tu es prisonnière Don Juan, prêt à te sauver, tend vers
+toi les bras..._»
+
+Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir. Mais
+Brigitte tenait à ce que la missive fût lue tout entière, et elle dut
+continuer:
+
+«_Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, la nuit l'y
+surprendra. Pour toi seule il vit, chère âme. Que tu l'appelles, il
+volera à tes pieds._»
+
+--Il viendrait! Il viendrait! À votre signe...
+
+--Il viendrait!
+
+--Oh! oui! Mais finissez.
+
+--«_Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec calme, je t'en prie,
+tout ce que je t'ai dit. Si tu hais ton cloître, qui doit être ton
+tombeau, ordonne, et Juan saura braver tous les périls._»
+
+Inès demeura un instant silencieuse:
+
+«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, dit-elle enfin,
+oppressée. On dirait qu'une lumière nouvelle se montre à moi...
+
+--Don Juan vous attend.
+
+--Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à ce point unies?
+
+--Silence, j'entends un pas...»
+
+Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures du soir, et l'ombre
+s'était faite autour des hauts murs du couvent.
+
+--Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi.
+
+--Lui seul!
+
+--Qui?
+
+--Lui!
+
+--Don Juan!»
+
+ * * * * *
+
+La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était entré. Il se
+précipita, un genou en terre, et prit la main de ta tremblante Inès.
+
+«Ma chère Inès, Inès de mon coeur, répétait-il.
+
+--Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...»
+
+Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit et laissa
+tomber la lettre à terre.
+
+«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit Juan à ta gouvernante,
+et gagner au plus tôt le cloître solitaire, puis la porte.
+
+--Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce que vous ferez pour
+la sauver de ce couvent sera bien, mon seigneur.
+
+--Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma main libre...
+
+--Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble, ne vous arrête... Je
+m'attache à vos pas.»
+
+ * * * * *
+
+Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de l'arrivée de Don
+Juan. Elle se rendit à la chambrette d'Inès et fut stupéfaite de n'y
+plus trouver personne.
+
+«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne les laisserai
+pénétrer auprès de mes saintes enfants.
+
+--Ma mère, ma mère, dit la soeur tourière, qui entrait précipitamment,
+il y a à la porte un noble vieillard qui désire vous parler.
+
+--Un homme! Dans le couvent! À cette heure! C'est inutile.
+
+--Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui donne le
+privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence, dit-il.
+
+--A-t-il dit son nom?
+
+--Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.
+
+--Don Gonzalo! Qu'il entre!»
+
+ * * * * *
+
+La visite du père coïncidait avec la disparition de la fille. Que
+signifiait tout ceci?
+
+Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un peu rudes, au
+regard froid, à la mine sévère.
+
+«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous déranger à pareille
+heure. Mais il s'agit d'une affaire qui intéresse peut-être notre
+honneur...
+
+--Jésus!
+
+--Écoutez.
+
+--Parlez donc.
+
+--J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux que tout l'or du
+monde. Ce trésor est mon Inès.
+
+--Précisément...
+
+--Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient d'être vue en ville
+parlant avec un certain Don Juan Tenorio, un homme qui n'a pas sur la
+terre son pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea à
+le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, de ses crimes,
+j'ai refusé... Que cet homme songe à se venger, c'est dans sa nature.
+Il est, paraît-il, revenu de Naples. Je dois être sur mes gardes, car
+il suffirait à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance
+pour ternir mon honneur... Il a séduit cette duègne par ses discours
+et de l'argent, j'en jurerais... Elle est maintenant au couvent...
+Je suis venu afin de vous prier d'en finir avec cette vieille femme.
+Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce demain les
+voeux qui la feront disparaître du monde!
+
+--Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent, commandeur, mais
+remarquez que vous m'offensez!
+
+--Vous ignorez qui est don Juan!
+
+--Si pervers que vous le peigniez, je vous dis que Doña Inès est en
+sûreté tant qu'elle sera ici, Don Gonzalo.
+
+--Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi cette duègne et
+excusez mes idées mondaines.
+
+--On se conformera à vos exigences.»
+
+Sur ce la mère abbesse appelle la tourière.
+
+«Soeur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir Doña Inès et sa
+duègne. Elles ont quitté la chambre.»
+
+La tourière sortit.
+
+«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo avec inquiétude.
+
+--Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais pourquoi.»
+
+À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui traînait à terre. Il
+la prit et l'examina:
+
+«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes me le criaient!
+Lisez, ma mère: _Inès de mon âme_.» Signé _Don Juan_. Voici la preuve
+écrite. Tandis que vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui
+l'a enlevée!
+
+La tourière accourait à ce moment.
+
+«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña Inès. Mais tout à l'heure
+un homme a escaladé avec une échelle le mur du jardin.
+
+--C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... Malheur à moi!
+
+--Où allez-vous, commandeur?
+
+--Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous avez laissé voler!»
+
+ * * * * *
+
+Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait transporter Inès
+dans sa maison de campagne, aux proches environs de Séville, dans
+un paysage enchanteur. C'est là que la jeune fille reprit ses sens.
+Brigitte était auprès d'elle.
+
+«Où suis-je? dit-elle.
+
+--Dans la maison de Don Juan.
+
+--La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable pour moi: Je suis
+noble! Brigitte. Viens. Il faut partir d'ici.
+
+--Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a sauvée de la mort du
+cloître...
+
+--Oui, mais il m'a empoisonné le coeur.
+
+--Vous l'aimez donc?
+
+--Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au plus vite cet homme
+au seul nom duquel je sens se dérober mon coeur...
+
+--Vous l'aimez?
+
+--Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je sais aussi que
+cette passion me déshonore. Si mon faible coeur m'entraîne vers Don
+Juan, mon honneur et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici
+avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je le voyais à mes
+côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo, me recevra.
+
+--Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo pour lui demander son
+pardon et sa parole.
+
+--Est-ce vrai?
+
+--Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir.
+N'entendez-vous point? C'est la barque de Don Juan.»
+
+ * * * * *
+
+C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle bateau et, en un
+instant, fut auprès d'Inès. Minuit venait de sonner. Le silence était
+tombé sur la campagne et sur le fleuve...
+
+«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès.
+
+--À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement. Je n'ai pu le
+joindre, mais l'ai rassuré par un message.
+
+--Que lui avez-vous dit?
+
+--Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant les saines brises
+de la campagne...»
+
+Don Juan prit la main d'Inès.
+
+«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un instant oublie la
+sombre prison de ton couvent. Ah! n'est-il pas vrai, ange d'amour, que
+sur ce rivage solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat
+plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux parfums des fleurs
+champêtres, ces eaux calmes et limpides, ces forêts qui chantent
+doucement en attendant l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?
+
+«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi l'amour. De tes yeux
+coulent deux perles liquides. Permets-moi de les boire, agenouillé
+devant toi. Oui, vois, ce coeur inconstant est devenu à jamais ton
+esclave.
+
+--Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès... par pitié,
+taisez-vous... En vous écoutant, il me semble que la folie trouble mon
+cerveau et que mon pauvre coeur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement
+que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre infernal...
+
+--Je t'ai donné la sincérité de mon âme.
+
+--Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus résister. Oh! je sens
+que je vais à vous comme ce fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don
+Juan! Arrache-moi le coeur ou aime-moi parce que je t'adore!
+
+--Mon coeur, cette parole change mon être au point de me laisser
+espérer que l'Éden s'ouvrira pour moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas
+Satan qui m'inspire cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi
+me gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je me sens
+capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le promets, s'inclinera
+devant le bon commandeur. Il m'accordera ta main ou n'aura qu'à me
+tuer.
+
+--Don Juan de mon coeur!
+
+--Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient d'aborder. Je
+vois des hommes qui se dirigent vers la maison. Veuillez m'attendre
+quelques instants.»
+
+ * * * * *
+
+[Illustration: PLANCHE IV
+
+_Eug. Devéria._--ENLÈVEMENT DE DONA INÈS]
+
+Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il rencontra son maître
+qui descendait au grand salon d'entrée, mal éclairé aux chandelles.
+
+«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Le commandeur arrive avec des gens armés.
+
+--Laisse-le entrer, lui seulement...
+
+--Mais, seigneur...
+
+--Obéis-moi...»
+
+Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la porte, venait de
+pénétrer dans la salle.
+
+«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée.
+
+Don Juan s'avança:
+
+«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous prie, ces gens à la
+porte!»
+
+Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa troupe de demeurer
+au dehors. Alors Don Juan s'avança et poliment mit un genou à terre
+devant Don Gonzalo.
+
+«Me voici à tes pieds.
+
+--Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don Juan?
+
+--Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un instant.
+
+--Comment les paroles pourraient-elles effacer ce que la main a écrit
+sur ce papier? Aller surprendre, infâme, l'extrême candeur de celle
+qui ne pouvait soupçonner le poison contenu dans ces lignes! Verser
+traîtreusement dans son âme chaste le fiel qui déborde de ton âme sans
+foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante pureté de mon blason
+comme s'il était une guenille dédaignée d'un marchand. Est-ce
+là, Tenorio, le courage dont tu te vantes? Est-ce là cette audace
+proverbiale que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les vieillards
+et les jeunes filles tu en fais étalage, et pourquoi? vive Dieu! pour
+venir ensuite lécher leurs pieds et prouver ainsi que tu manques à la
+fois de courage et d'honneur.
+
+--Commandeur!
+
+--Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son couvent, et je viens,
+moi, prendre ta vie ou mon bien.
+
+--Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun homme; jamais je n'ai
+supplié ni père ni roi, et je reste à tes pieds dans la position où tu
+me vois. Juge, Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.
+
+--Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.
+
+--Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne saurai me contenir. Je
+redeviendrai ce que j'ai toujours été et ce qu'à cette heure je ne
+voudrais plus être.
+
+--Vive Dieu!
+
+--Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis convaincu que le ciel me
+l'a réservée pour ramener mes pas dans le droit chemin. Ce n'est
+pas sa beauté que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo,
+j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce que ni juges ni évêques
+n'ont obtenu de moi par les cachots et les sermons, sa candeur l'a
+obtenu. Son amour fait de moi un autre homme; il régénère mon
+être. Elle peut transformer en un ange celui qui était un démon.
+Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que t'offre l'audacieux Don Juan
+Tenorio, agenouillé devant toi? Je serai l'esclave de ta fille; je
+vivrai dans ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: Voilà ce
+qui doit être. Indique-moi le temps de ma réclusion. Je me soumets à
+toutes les épreuves que tu exigeras de mon audace et de ma fierté. Je
+les subirai dans la forme que tu me prescriras; et quand ta conscience
+jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai un bon mari, et elle me
+donnera le paradis.
+
+--Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me contenir en entendant
+les honteuses preuves de ton infâme effronterie. Don Juan, tu es un
+lâche. Quand tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne
+tentes pour te tirer d'affaire.
+
+--Don Gonzalo!
+
+--J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que tu voulais gagner
+par la force, tu cherches à l'obtenir par la prière.
+
+--Tout se règle ainsi du même coup.
+
+--Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais depuis trop longtemps.
+Je la tuerai avant. Allons! rends-la-moi de suite. Autrement ta vile
+posture ne m'empêchera pas de te traverser la poitrine.
+
+--Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me feras perdre peut-être
+jusqu'à l'espoir de mon salut.
+
+--Que m'importe ton salut!
+
+--Commandeur, tu me perds!
+
+--Ma fille? Où est ma fille?
+
+--Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de te donner
+satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré tes outrages; à
+genoux, je t'ai proposé la paix.»
+
+Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée en avant.
+
+«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé par derrière...
+
+--Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan avec un rire qui sonna
+étrangement. L'enfer triomphe!»
+
+Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.
+
+«A moi, mes gens!» cria-t-il.
+
+Juan avait saisi son pistolet.
+
+«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats faisait irruption, si
+mon âme va à nouveau se plonger dans le vice, tu répondras pour moi
+quand Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.»
+
+Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre les bras de ses
+soldats.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DONA ELVIRE
+
+Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession de
+foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants reproches.--Piteuses
+explications.--Vive querelle de famille.
+
+
+C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible aventure, échappa
+à la justice. Mais il reçut plusieurs coups d'épée des soldats, en
+sorte qu'il put plaider la légitime défense. Doña Inès s'enfuit
+au couvent; mais quelques jours après sa rentrée, elle commença
+de dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur qui la
+dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse mort de son père fut
+cause du trépas de cette belle enfant; ceux qui la connaissaient
+mieux affirment que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui la
+conduisit au tombeau.
+
+Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce jour. Il semblait
+qu'il voulût exercer une sorte de vengeance contre cette humanité
+féminine que cependant il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de
+l'amour qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en lui.
+Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce ne fut plus
+désormais pour lui que jeu et comédie. C'est ainsi qu'il contracta
+plusieurs mariages qui furent rompus par la triste mort de ses
+épouses, la rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux
+qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou encore par le simple
+abandon. Fiancé avec Doña Elvire, il la séduisit quelques jours avant
+la date du mariage, puis partit dans une campagne retirée, abandonnant
+là la noce.
+
+Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle valet, Ciutti, maître
+ès canailleries, en prit lui-même dégoût et se permit à diverses
+reprises d'en faire reproche à son maître.
+
+ * * * * *
+
+«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se lie à demeurer au
+premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on
+n'ait plus d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se piquer
+d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une
+passion et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui
+nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance est bonne pour
+des êtres ridicules: toutes les belles ont droit de nous charmer, et
+l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux
+autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
+moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement
+à cette douce violence qui nous entraîne. J'ai beau être engagé,
+l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire
+injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de
+toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature
+nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout
+ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande,
+si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
+naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
+plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur
+extrême à séduire par cent hommages le coeur d'une jeune beauté; à
+voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par
+des transports, des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a
+peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites
+résistances qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle
+se fait un honneur et à la mener doucement où nous avons envie de la
+faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus
+rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous
+endormons dans la tranquillité d'un tel amour si quelque objet nouveau
+ne vient réveiller nos désirs et présenter à nos coeurs les charmes
+attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que
+de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur
+ce sujet l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement
+de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à borner leurs
+souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes
+désirs; je me sens un coeur à aimer toute la terre et, comme
+Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir
+étendre mes conquêtes amoureuses.
+
+--Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en prîtes qu'aux
+hommes!... mais cette fille que vous avez osé disputer à Dieu! Et ne
+craignez-vous rien de ce commandeur que vous avez tué d'un coup de
+pistolet?
+
+--J'ai eu ma grâce en cette affaire.»
+
+ * * * * *
+
+Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que c'était une charmante
+fillette dont, en cette campagne, il avait entrepris la conquête à
+défaut de plus riche morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue
+fut grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la fiancée qu'il
+avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant, et sur les traits
+de laquelle se lisait une infinie désolation. Il eut un geste
+d'impatience.
+
+«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire, de vouloir bien me
+reconnaître, et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le
+visage de ce côté?
+
+--Madame, je vous avoue que je suis surpris et que je ne vous
+attendais pas ici.
+
+--Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, et vous êtes surpris,
+à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais, et la manière
+dont vous le paraissez me persuade pleinement de ce que je refusais de
+croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon coeur à douter
+d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient... Mes justes
+soupçons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix
+qui vous rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir mille
+chimères ridicules qui vous peignaient innocent à mon coeur; mais
+enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a
+reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je
+serais bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre
+départ... Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
+saurez vous justifier.
+
+--Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis parti.»
+
+Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.
+
+«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille, je n'en sais
+rien, s'il vous plaît.
+
+--Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don Juan qui n'avait
+pas l'air d'entendre...
+
+--Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe de quelle bouche
+j'entende ces raisons.
+
+--Allons, parle, maraud...»
+
+Pressé de questions et voyant que, de toutes façons, l'affaire
+tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à prendre une mine
+innocente:
+
+«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et autres mondes sont
+causes de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.
+
+--Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire, d'éclaircir ces beaux
+mystères...
+
+--Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous dire la vérité...
+
+--Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour et qui
+doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de voir votre
+confusion. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie?
+Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments
+pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et
+que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me
+dites-vous que des affaires de la dernière importance vous ont obligé
+à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous
+demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où
+je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous
+sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et
+qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est
+séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être
+interdit comme vous êtes.
+
+--Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler
+et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis
+toujours dans les mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous
+rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour
+vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
+mais pour un motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous
+davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal d'avoir, avant la
+date, consommé un hymen. C'est profaner le sacrement de mariage. Une
+telle insulte aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier.
+Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite. Oui, le repentir
+m'a pris, et je crains le courroux céleste...
+
+--Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais tout entier, et,
+pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps et
+qu'une telle connaissance ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais
+sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont
+tu te joues me saura venger de la perfidie...
+
+--Que penses-tu du Ciel, Ciutti?
+
+--Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres, répondit
+le valet qui tremblait en même temps du blasphème qu'il était obligé
+de proférer.
+
+--Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé sa fierté par tant
+d'impudence; je ne veux pas en ouïr davantage et m'accuse même d'en
+avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer
+sa honte, et sur un tel sujet un noble coeur, au premier mot, doit
+prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en
+injures: non, non, je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles
+vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis
+encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais. Et
+si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la
+colère d'une femme offensée.»
+
+ * * * * *
+
+Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères et cousins de
+Doña Elvire qui s'étaient ligués contre lui. Mais il sauva inopinément
+l'un d'eux d'une attaque de brigands, en blessa un autre en duel et
+put ainsi gagner quelque temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA STATUE DU COMMANDEUR
+
+Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.
+Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les toasts.--La statue de pierre.--Don
+Juan aux enfers.
+
+
+Cependant le châtiment approchait. Don Juan était de tous considéré
+comme un fléau, mais grâce à son courage, à sa ruse, à sa haute
+naissance, personne ne pouvait l'abattre. Il s'était habitué à
+l'impunité, et plus rien ne l'eût fait reculer.
+
+La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetière de Séville, où
+repose tout ce qui porta un nom en Castille. Et sur chaque tombe, au
+grand scandale de Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des
+fautes oubliées d'une autre. La vue d'un magnifique mausolée qu'il
+n'avait pas remarqué encore le surprit:
+
+«Quel est, dit-il à Ciutti, l'édifice que j'aperçois entre ces cubes?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Non, vraiment.
+
+--Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don Gonzalo d'Ulloa faisait
+faire lorsque vous le tuâtes.
+
+--Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant de bien de cet ouvrage
+et de la statue du commandeur que j'ai envie de l'aller voir.
+
+--Monsieur, n'allez point là.
+
+--Pourquoi?
+
+--Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tué.
+
+--Au contraire, c'est une visite dont je veux lui faire la civilité,
+et qu'il doit recevoir de bonne grâce s'il est galant homme. Allons,
+entrons dedans.»
+
+Et Don Juan, sans hésiter, poussa la petite grille et entra dans le
+tombeau, suivi de Ciutti fort ému.
+
+«Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager. Les belles
+statues! Le beau marbre! Les beaux piliers! Ah! que cela est beau!
+Qu'en dites-vous, monsieur?
+
+--Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce
+que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est contenté, durant
+sa vie, d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique
+quand il n'en a plus que faire.
+
+--Voici la statue du commandeur.
+
+--Parbleu! le voilà bien avec son habit d'empereur romain!
+
+--Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en
+vie et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me
+feraient peur si j'étais tout seul; je pense qu'il ne prend pas
+plaisir de nous voir.
+
+--Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais.
+Tu sais que j'offre, ce soir, à souper à quelques-unes des plus jolies
+filles de Séville. Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'être mon
+convive.
+
+--C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.
+
+--Demande-lui, te dis-je.
+
+--Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller parler à une statue.
+
+--Fais ce que je te dis.
+
+--Quelle bizarrerie!»
+
+Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rôle stupide que lui
+attribuait son maître. Les caprices de Don Juan avaient à l'ordinaire
+le mérite d'une certaine logique, si extravagants fussent-ils.
+
+«Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti, mon maître Don Juan
+vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec
+lui...»
+
+Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il recula avec
+vivacité et, chancelant, tomba dans les bras de son maître.
+
+«Maraud! fit Juan, tu viens de m'écraser le pied! Qu'as-tu donc,
+parle?»
+
+Ciutti ne pouvait répondre. Il se contenta de baisser à maintes
+reprises la tête.
+
+«La statue, articula-t-il enfin péniblement.
+
+--Eh! que veux-tu dire, traître?
+
+--Je vous dis que la statue...
+
+--Je t'assomme si tu ne parles.
+
+--La statue m'a fait signe.
+
+--La peste du coquin!
+
+--Elle m'a fait signe de la tête, vous dis-je; il n'est rien de plus
+vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir...»
+
+Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant il s'avança donc à
+son tour:
+
+«Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher du doigt ta
+poltronnerie. Attention... Le Seigneur commandeur voudrait-il me faire
+la grâce de souper avec moi?»
+
+Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la statue baisser
+lentement ta tête en signe de consentement.
+
+«Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagné la grille?
+
+--Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton qu'il s'efforçait de
+garder indifférent. On n'y voit pas clair dans cette tombe. Mais sors
+donc!»
+
+ * * * * *
+
+Tandis que les préparatifs du grand festin auquel il avait convié la
+fleur de la ville se faisaient hâtivement dans l'appartement de Don
+Juan, son valet Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo
+désirait avec lui quelques minutes d'entretien.
+
+«Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prétexte... Nous l'avons
+avisé d'abord de votre absence, mais il s'est obstiné, et voici trois
+quarts d'heure qu'il se tient assis dans l'antichambre.
+
+--Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort mauvaise politique
+de se cacher de ses créanciers. Il est habile de les payer de quelque
+chose... J'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un
+double.
+
+ * * * * *
+
+M. Domingo, introduit, s'avança précautionneusement avec mille
+courbettes. C'était un vieil homme d'affaires à la mine chafouine,
+le roi des usuriers de Séville, où maints israélites vivent cependant
+grassement des prêts qu'ils consentent à une jeunesse qui n'a jamais
+su compter.
+
+«Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez. Que je suis ravi
+de vous voir! Et que je veux du mal à mes gens de ne vous pas faire
+entrer d'abord. J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne.
+Des préparatifs pour une cérémonie de haute importance m'absorbent,
+mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne
+trouver jamais de porte fermée chez moi.
+
+--Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je vous suis fort obligé.
+
+--Parbleu! coquins, fit Don Juan tourné vers Ciutti et consorts, je
+vous apprendrai à laisser M. Domingo dans une antichambre et vous
+ferai connaître les gens.
+
+--Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo confondu.
+
+--Comment! Dire que je ne suis pas là à M. Domingo, au meilleur de mes
+amis!
+
+--Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...
+
+--Allons, vite un siège pour M. Domingo.
+
+--Monsieur, je suis bien comme cela.
+
+--Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
+
+--Cela n'est point nécessaire.
+
+--Ôtez ce pliant et apportez un fauteuil.
+
+--Monsieur, vous vous moquez et...
+
+--Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on
+mette de différence entre nous deux.
+
+--Monsieur...
+
+--Allons, asseyez-vous.
+
+--Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire.
+J'étais...
+
+--Mettez-vous là, vous dis-je...
+
+--Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...
+
+--Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.
+
+--Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
+
+--Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez bien!
+
+--Oui, monsieur, pour vous rendre service; je suis venu...
+
+--Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint
+vermeil et des yeux vifs.
+
+--Je voudrais bien...
+
+--Comment se porte Mme Domingo, votre épouse?
+
+--Fort bien, monsieur, Dieu merci.
+
+--C'est une brave femme.
+
+--Elle est votre servante, monsieur. Je venais...
+
+--Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle?
+
+--Le mieux du monde.
+
+--La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon coeur...
+
+--C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur, je vous...
+
+--Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?
+
+--Toujours le même, monsieur. Je...
+
+--Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours aussi fort et
+mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?
+
+--Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions en chévir.
+
+--Ne vous étonnez point si je m'informe des nouvelles de toute la
+famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.
+
+--Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...»
+
+M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur.
+
+Juan pensa qu'il était temps d'en venir aux grands moyens. Il se leva
+et lui tapa vigoureusement d'une main sur l'épaule, prenant la sienne
+de l'autre.
+
+«Touchez donc là, monsieur Domingo. Êtes-vous bien de mes amis?
+
+--Monsieur, je suis votre serviteur.
+
+--Parbleu! Je suis à vous de tout mon coeur.
+
+--Vous m'honorez trop. Je...
+
+--Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
+
+--Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
+
+--Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
+
+--Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, monsieur...
+
+--Or çà, monsieur Domingo, sans façon, voulez-vous souper avec moi?
+
+--Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...»
+
+Don Juan se leva brusquement et se tournant vers ses valets:
+
+«Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo, et que quatre ou
+cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.»
+
+M. Domingo vit qu'il était temps de partir, de gré ou de force.
+
+«Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irais bien tout seul,
+mais...»
+
+Ciutti cependant se précipitait et rapidement faisait disparaître les
+sièges.
+
+«Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous escorte, je m'intéresse
+trop à votre personne. Je suis votre serviteur et de plus votre
+débiteur...
+
+--Ah! monsieur, répondit M. Domingo espérant enfin que la question
+allait venir sur le véritable terrain.
+
+--C'est une chose que je ne cache pas, répétait Don Juan, relevant
+fièrement la tête.
+
+--Si donc... commença M. Domingo prêt à toutes les transactions.
+
+--Voulez-vous que je vous reconduise? coupa Don Juan.
+
+--Ah! monsieur, vous vous moquez...»
+
+Cependant Don Juan se précipitait sur M. Domingo et le prenait des
+deux bras à l'étouffer.
+
+«Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie, encore une fois,
+d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde
+que je ne fisse pour votre service.»
+
+Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo, sans trop savoir
+comment, se trouva dans le corridor.
+
+ * * * * *
+
+Ciutti était émerveillé. S'il demeurait au service de Juan, qui
+oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il éprouvait à l'égard
+de son maître une admiration qui allait jusqu'au culte. Il était né
+valet, jamais il n'eût pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se
+fût peu satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait
+à demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait même plus de
+l'éviter.
+
+La réception de M. Domingo lui parut d'un style impeccable,
+merveilleux. Ah! qu'il était juste que l'argent affluât dans les
+poches de Juan et n'en sortît que pour son agrément! Certes, il
+n'était pas fait pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit
+bien voir.
+
+«Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur un homme qui
+vous aime bien.
+
+--Il est vrai. Il me fait tant de civilités et de compliments que je
+ne saurais lui demander de l'argent.
+
+--Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous, et je
+voudrais qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de
+vous donner des coups de bâton: vous verriez de quelle manière...
+
+--Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire un petit mot de
+mon argent.
+
+--Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous payera le mieux du monde.
+
+--Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose en voire particulier.
+
+--Fi! ne parlez pas de cela...
+
+--Comment! Je...
+
+--Ne sais-je pas bien que je vous dois?
+
+--Oui, mais...
+
+--Allons, monsieur Domingo, je vais vous éclairer.
+
+--Mais mon argent?»
+
+Ciutti saisit M. Domingo par le bras.
+
+«Vous moquez-vous?
+
+--Je veux, protestait l'infortuné marchand.
+
+--Hé! Hé! répétait Ciutti couvrant sa voix et le poussant vers la
+porte. Bagatelle! vous dis-je.
+
+--Mais...
+
+--Fi...
+
+--Je...
+
+--Fi!» vous dis-je...
+
+Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue.
+
+ * * * * *
+
+Le souper organisé par Juan fut follement gai. Il y avait là
+quelques-uns de ses compagnons de la première heure: Don Garcia, Mota
+et des jeunes gens qui considéraient comme un grand honneur d'être
+admis à la table fameuse de Tenorio.
+
+Les femmes étaient belles. Il y en avait, à la vérité, de tous les
+mondes. C'était le plaisir de Don Juan d'abaisser celles de ses
+maîtresses qui appartenaient ou avaient appartenu au monde à la
+société des courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent
+salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses, une poétesse et
+quelques fillettes à peine nubiles destinées peut-être à perdre leur
+virginité à la fin de l'orgie.
+
+Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis, les heures
+passaient. Les filles se laissaient aller peu à peu entre les mains
+des hommes, et plus d'un corsage avait été dégrafé. Bientôt les
+discours seraient superflus...
+
+«Ce cher Juan, dit Mota, je porte à sa santé. Les années ne le
+vieillissent pas...
+
+--Les années! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou trente de cette
+espèce, et nous songerons à nous amender.
+
+--Il est heureux que les Castillanes nous donnent de temps à autre de
+belles fillettes, car où trouverais-tu ta pâture, Juan?...»
+
+L'orgueil était entré dans le coeur de Tenorio. Il se leva, un peu
+gris.
+
+«Quelques femmes ont bien voulu m'accorder leurs faveurs, en
+effet, fit-il, depuis le jour où, en la compagnie de mon oncle Don
+Jorge--Dieu ait son âme--je soupais aussi à côté de la belle Pandora.
+Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour dans les quartiers
+discrets. Il n'est point, mesdames, de fin plus élégante pour une
+courtisane, cette honorable corporation à laquelle vous pouvez toutes
+vous vanter d'appartenir. Mais tandis que je considère votre beauté,
+vos blanches épaules, vos seins dorés et bien d'autres choses, je
+pense à celles qui ne sont pas ici, qui ne viendront plus en ma
+maison. Au souvenir de nos amours passées, cet amontillado! Magdalena,
+Soledad, Concepcion, Mercedès et la Carmencita, Doña Teresa, la
+duchesse Isabelle, Irène la Pêcheuse, Doña Maria, Doña Juana, Doña...
+
+«Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait une interminable
+énumération. Tu en oublies parmi celles qui portèrent un nom.
+
+--J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge de France à la
+mémoire de Doña Inès d'Ulloa!»
+
+Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et, ayant bu son verre,
+le jeta à l'autre bout de la salle.
+
+Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent glacé eût passé
+sur les têtes échauffées des convives. Et soudain, à la porte, on
+entendit frapper trois coups.
+
+«Les alguazils, peut-être», fit Don Garcia, tandis que les dames
+refermaient leurs corsages et reprenaient place sur leurs chaises
+respectives.
+
+Juan était devenu pâle.
+
+«Ouvre», dit-il à Ciutti...
+
+Ciutti ouvrit la grande porte à deux battants. Et sur le seuil,
+détachée de l'ombre, apparut la statue blanche du commandeur Gonzalo
+d'Ulloa.
+
+«Don Juan, tu m'as invité à ton souper. Me voici.»
+
+Les hommes, même les plus braves, tremblaient. Les femmes s'étaient
+pour la plupart évanouies. Seules avaient encore des yeux hagards
+celles qui croyaient à une excellente mystification organisée par leur
+hôte. Mais elles virent de suite, au visage décomposé de Juan, qu'il
+s'agissait bien là d'un phénomène hors programme.
+
+Le Tenorio maîtrisa ses sentiments.
+
+«Je n'ai pas oublié mon invitation, dit-il. Allons, vite, Norendo,
+une chaise et un couvert pour Son Excellence le Commandeur Don Juan
+d'Ulloa...»
+
+Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle, les femmes aux
+angles de la salle, tandis que, gravement, la statue de pierre prenait
+place sur la chaise que Ciutti avait avancée.
+
+Juan cependant leva son verre.
+
+«Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous, mesdemoiselles,
+retrouvez votre plus gracieux sourire en l'honneur de notre hôte le
+Commandeur...
+
+--Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio, reprit la statue
+de sa voix sans accent, de serrer d'abord la main à ses invités... Ta
+main!»
+
+Juan hésita, puis tendit la main au commandeur qui la prit d'un
+mouvement saccadé... Alors il se fit un grand bruit. Ulloa avait levé
+le poing et frappé d'un coup formidable sur la table. Tout s'écroula,
+les bougies s'éteignirent, victuailles et vins dégringolèrent. Il se
+dégageait en même temps une forte odeur de soufre qui fit tousser ces
+dames à qui mieux mieux. Quand on les retrouva dans ce désordre, seins
+égratignés, jambes nues en l'air parmi les bouteilles cassées, grâce
+à une chandelle que Ciutti avait pu allumer, on s'aperçut que Don Juan
+avait disparu.
+
+«Où est don Juan? dirent-ils tous.
+
+--En enfer!» répondit une voix sépulcrale.
+
+Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur épée, et chacun
+d'eux accompagnant une des femmes, ils filèrent sans demander leur
+reste.
+
+«En enfer! en enfer! grommelait le lamentable Ciutti, cela devait
+arriver. Je l'avais prévu. Mais qui me réglera mes trois années de
+gages?»
+
+
+
+
+II
+
+DON JUAN DE MARANA
+
+ou
+
+LE DON JUAN DES FLANDRES
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE
+
+La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--À l'Université de
+Salamanque.--Don Garcia Navarro.--À l'église.--Fausta et Teresa de
+Ojedo.--Première sérénade.
+
+
+Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs les plus
+importants de Séville, Don Carlos de Maraña. Ce gentilhomme s'était
+illustré dans maintes guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage
+des plus avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des filles,
+dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses cheveux avaient déjà
+blanchi quand, pour son plus grand bonheur, Don Juan vint au monde.
+
+Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait guerrier, sa mère
+dévot. La comtesse de Maraña lui serinait des prières du matin au
+soir, le père lui contait les prodigieuses aventures que ses aïeux
+et lui-même avaient courues pendant les révoltes des Mores. C'était
+auquel de ses deux parents le gâterait le mieux pour qu'il daignât
+suivre son enseignement.
+
+ * * * * *
+
+La comtesse lui expliquait par le détail un grand tableau qu'elle
+possédait et qui représentait les divers supplices réservés aux
+fidèles condamnés à faire un stage au Purgatoire. On y voyait
+notamment un homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant
+qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un à un. Un tel châtiment
+lui avait été réservé parce que, dans sa vie terrestre, il avait
+négligé la leçon de catéchisme, fait des singeries à la procession ou
+trompé son confesseur.
+
+Le comte lui énumérait les exploits des diverses armes qu'il
+conservait suspendues sur les murs de son cabinet de travail. Avec
+celle-ci il avait pourfendu un More, avec celle-là transpercé un chef
+de brigands. Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université de
+Salamanque, son père lui confia une épée à poignée d'argent, portant
+gravées les armes de la famille.
+
+«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña. Prends cette pure
+épée... Puisse-t-elle n'être jamais souillée que du sang de l'infidèle
+ou du coupable! Ne la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que
+tes ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant qu'elle n'eût
+fait son office...»
+
+[Illustration: PLANCHE V
+
+_Boucher._--DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR À SOUPER]
+
+ * * * * *
+
+L'Université de Salamanque n'était pas seulement célèbre dans les
+Espagnes, mais dans l'univers entier. Ses professeurs étaient savants,
+ses élèves zélés. Cependant cette jeunesse ne se privait pas de
+manifester une exubérance sans souci de la tranquillité des bourgeois.
+Rixes, enlèvements, c'était le quotidien tracas de la police. Les
+plus grands ennuis venaient, comme il est juste, des étudiants nobles
+auxquels la morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant
+nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa disposition. Les pères
+de famille estimaient qu'à vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout
+se procurer sans monnaie trébuchante.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan arrivait à l'Université empli de saines résolutions. Aussi,
+dès le premier cours, il s'efforça de trouver une bonne place auprès
+du professeur. Précisément, sur un des premiers bancs, un vide
+paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus de façons.
+Mais un étudiant dont la triste mine et le vêtement en loques disaient
+suffisamment la pauvreté lui dit:
+
+«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. On voit que vous
+êtes nouveau venu à l'Université. Cette place est celle où s'assied à
+l'ordinaire Don Garcia Navarro.
+
+--La place est au premier occupant», répondit Juan.
+
+Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre la conférence.
+
+«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux, poursuivait
+l'étudiant misérable, sur le point de l'honneur. Il estime cette
+place la meilleure du cours et considère par le fait qu'elle doit lui
+revenir. Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs,
+dit-on, sont déjà tombés sous son épée...»
+
+Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude. Certes, une querelle
+n'était pas pour l'effrayer. Mais débuter ainsi à l'Université, ç'eût
+été mécontenter sa sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos
+qui avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un bretteur.
+
+ * * * * *
+
+Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants qui avaient observé,
+les uns avec curiosité, les autres avec angoisse, la petite scène.
+C'était Don Garcia Navarro lui-même qui pénétrait dans la salle.
+
+Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure d'épaules, au
+visage marqué déjà, l'oeil fier, la lèvre dédaigneuse. Il portait un
+pourpoint sombre tout râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur
+cet accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne d'or.
+
+Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette tenue un si réputé
+seigneur. Il savait que c'était la mode parmi les étudiants de
+paraître insoucieux du costume. Seule comptait l'arme gravée au
+pommeau de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer à la
+jeunesse militaire qui affectait de porter des uniformes impeccables,
+plumets frisés et bottes reluisantes.
+
+ * * * * *
+
+Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant à sa place
+Don Juan, le salua avec une grande politesse:
+
+«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi nous. Mais nos pères
+furent jadis de grands amis. Si vous le permettez, les fils ne le
+seront pas moins.
+
+--Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter Juan, il me sera
+doux de profiter à l'Université et même en ville des conseils d'un
+étudiant aussi savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos
+pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en vérité, heureux
+et flatté.
+
+--Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître Salamanque, et dans
+tous ses secrets. Mais, pour aujourd'hui, il s'agit d'écouter la
+parole de ce pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à
+l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu qu'un croquant de ton
+espèce puisse tenir compagnie à un Maraña ou à un Navarro?...»
+
+Le pauvre Perico fila prestement aux derniers bancs de l'amphithéâtre
+sans se le faire dire deux fois.
+
+ * * * * *
+
+«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son nouvel ami au sortir du
+cours, vous raconteront que je fus en mon enfance voué au Diable. Mon
+père, las d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un beau jour,
+recours à celui que l'Archange foule aux pieds... Je guéris ainsi
+d'une maladie désespérée... Tout cela n'est que sotte légende. Je suis
+un homme libre, indépendant des puissances infernales tout autant que
+célestes.»
+
+Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur le coin de l'oreille
+et faisait claquer son épée sur ses éperons.
+
+Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât d'entrer dans
+l'église San-Pedro, où se tenait, à cet instant, le dernier office du
+soir. Il le suivit et, agenouillé, fit sa prière.
+
+Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait toujours
+absorbé dans ses méditations. N'osant pas le déranger de ses pieuses
+oraisons, il fit de l'oeil le tour des quelques vieux messieurs et des
+dévotes qui composaient le plus clair du public. Cependant, à peu
+de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua trois femmes qui
+méritaient attention. Celle du milieu était évidemment une duègne,
+mais les deux autres laissaient deviner ainsi de dos, sous la
+mantille, de souples tailles, des formes rondes, d'opulentes
+chevelures, de gracieuses beautés enfin.
+
+Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain, Garcia le poussa du
+coude.
+
+«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'oeil. Vous pensez bien que
+ce ne sont point les litanies du vénérable padre qui me retiennent
+ici. Je les surveille aussi...
+
+--Et qui sont-elles? risqua Juan.
+
+--Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de Castille. Doña Fausta,
+l'aînée, est ma princesse. Tâchez, si le coeur vous en dit, d'être
+amoureux de la seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège de
+conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On est donc bien
+dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous. Peut-être le vent
+soulèvera-t-il leurs légères basquines, tandis qu'elles monteront
+en voiture, et apercevrons-nous ainsi la ligne charmante de leurs
+jambes...»
+
+ * * * * *
+
+Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en effet, se sentit
+immédiatement amoureux de Doña Teresa.
+
+«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit Garcia, tandis
+qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet de l'air le plus naturel
+du monde.
+
+--Votre billet?
+
+--Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point?
+
+--Quand?
+
+--Quand ma main dégantée tendait à ses jolis doigts l'eau bénite. Il
+n'est de tel à Séville que l'église pour faire connaissance. Le prêtre
+fait les mariages, le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions
+passagères.
+
+--Par exemple!
+
+--Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. Ainsi livrerons-nous
+sans tarder un assaut contre la famille Ojedo.
+
+ * * * * *
+
+Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient un certain
+nombre d'étudiants. Il y fut question de bal, d'amourette, de guet
+rossé, de vin, et très peu des études que ces messieurs poursuivaient
+à Salamanque.
+
+«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia. Pas un de ces
+gamins ne saurait proprement tenir une épée. Oh! que la vôtre est
+belle!»
+
+--C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais trempé que dans le sang
+de l'infidèle...
+
+--Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres aventures», fit
+Garcia avec une certaine ironie.
+
+C'était l'heure de la promenade nocturne au bord de la Tormes.
+Quelques jolies femmes lorgnaient les passants. Amoureuses et
+soupirants, amants et maîtresses y venaient échanger, sous la
+surveillance malhabile de leur famille ou de leur moitié conjugale,
+des oeillades incendiaires autant que coupables. Des brises parfumées
+montaient de la rivière; c'était un soir de printemps merveilleusement
+doux.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la nuit était tombée.
+
+«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la fenêtre de nos
+belles. Que si le guet survient, vous n'aurez qu'à me suivre. Je
+connais les détours, et du diable si ces maudits alguazils parviennent
+à nous joindre!»
+
+En passant près du porche d'une église, Garcia siffla, et son petit
+page parut tenant une guitare à la main.
+
+«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme moi vous avez ici
+votre gibier. Soyez prudent pour un début. Il n'est d'important en
+amour que le premier contact avec la femme... et le dernier.»
+
+Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, accompagné de sa
+guitare, chantait en sourdine une vieille mélopée campagnarde qu'il
+avait légèrement transformée pour la circonstance.
+
+ En dansant, là-bas au village
+ Fausta m'a promis un baiser.
+ Tu l'as promis, fille volage,
+ Ah! ne va pas te raviser.
+
+ Quand vint le moment de la danse,
+ Comment ai-je fait pour oser?
+ Je la pris sans plus de prudence
+ Et lui demandai le baiser.
+
+ Inès honteuse me regarde,
+ Tout tremblant d'amour et d'effroi,
+ Et me dit: Prends-le, mais prends garde,
+ Désormais je compte sur toi.
+
+ J'ai dit: Tu peux, je te le jure,
+ Compter sur de longues amours,
+ À ce prix-là, n'es-tu pas sûre,
+ Fausta, de me garder toujours?
+
+ Prête du moins, si tu ne donnes,
+ Je te paierai les intérêts,
+ J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!
+ Pour un que tu m'avancerais!
+
+Comme se terminait la romance, les jalousies de deux fenêtres se
+soulevèrent légèrement. On écoutait. Alors Garcia posa sa guitare
+et, debout sur la borne, entama une conversation à voix basse avec la
+Fausta.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus timide encore après les
+recommandations de son ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance,
+les femmes. Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion
+d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la question est posée sur le
+terrain d'un amour offensif, les relations changent. Il y avait au
+fond de Juan un secret instinct qui l'avertissait que les femmes,
+naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues et pénibles ne
+seraient pas son fait. Elle doit faire tous les pas, celle-là qui eut
+l'honneur de plaire à Don Juan!
+
+«Jésus! Mon mouchoir est tombé.»
+
+Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait de choir.
+Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour le ramasser et sur la
+pointe de son épée le tendit à la jeune fille.
+
+«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous ai-je point aperçu ce
+soir sous le porche de l'église San-Pedro?»
+
+Décidément tout se passait comme il convient.
+
+«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je fus en effet ce soir à
+l'église San-Pedro, et dès cet instant j'ai perdu le repos...
+
+--Et comment?
+
+--Parce que je vous ai vue!»
+
+ * * * * *
+
+Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas là. Jusqu'à l'heure
+du retour au logis du seigneur d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à
+leurs belles des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan s'était
+découvert une merveilleuse et naturelle habileté sur ce sujet. Ah!
+que valaient les propos vides de la vie courante, les discussions
+oiseuses, à côté d'un si charmant duo galant! Il s'en fut dans la
+nuit, le coeur grisé de ses propres paroles, plein de son premier
+amour...
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+FAUSTA ET TERESA
+
+Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un mort.--L'épée des
+Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous en ville.--Le souper
+des étudiants.--Deux jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première
+fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de femmes?--Le pari
+perdu.--L'amontillado.--La tentative de viol.--Mort de Fausta.--Fuite
+de Don Juan.--En Flandre!
+
+
+Chaque soir, la sérénade recommençait. La position des deux compères
+s'améliorait. Bientôt ils furent autorisés à poser un baiser sur les
+jolies mains effilées, baiser gagné au prix d'une pénible escalade.
+Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient point, fit allusion
+à une échelle de corde qui permettrait de circuler plus aisément,
+ou même à de fausses clefs qui donneraient l'accès des appartements
+tandis que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa partie chez des
+amis.
+
+ * * * * *
+
+Par une nuit très sombre, tandis que les galants entretiens se
+poursuivaient, sept à huit hommes en manteaux, portant pour la plupart
+des instruments de musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue.
+
+«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une sérénade, s'écria
+Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils ne manqueraient pas de vous
+chercher querelle.»
+
+Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de prudence.
+
+«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger ici? Passez votre
+chemin, messieurs; la place est prise!
+
+--Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces gamins d'étudiants.
+Parbleu! Je vais lui tirer les oreilles!
+
+--C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous viderons la
+question.»
+
+Et roulant avec une prestesse admirable son manteau autour de son
+bras, Don Garcia avait mis flamberge au vent. Juan l'imita sans
+hésiter. Cristoval et les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient
+avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils s'enfuyaient
+à toutes jambes, craignant que leurs précieux instruments ne fussent
+brisés dans la bagarre.
+
+Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son sang, s'était jeté
+en avant, et ce fut lui qui croisa le fer avec Don Cristoval. Celui-ci
+était un escrimeur habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la
+muraille. Fort heureusement l'étudiant se rappela une certaine botte
+que lui avait enseignée le seigneur Uberti, son maître d'armes. Il se
+laissa aller à terre sur la main gauche et, de la droite, lancée en
+avant avec plus de force, plongea son épée au défaut des côtes de
+Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se brisa après avoir
+pénétré d'une bonne moitié dans le corps.
+
+Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement touché, les deux
+spadassins tournèrent les talons. On entendait en effet dans la rue
+voisine le bruit de la patrouille qui arrivait en hâte.
+
+«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes belles!»
+
+ * * * * *
+
+Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne demi-heure, une
+acharnée poursuite. Mais Garcia connaissait tous les tours et détours.
+Au moment où ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande
+nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant. Dès qu'ils
+virent leurs camarades poursuivis, ils s'armèrent de pierres, de
+bâtons, et résolument entreprirent de barrer la route au guet. Les
+alguazils, essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la bataille,
+et les deux compagnons purent enfin regagner la chambre de Don Garcia.
+
+«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci soudain à son
+compagnon.
+
+--Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée en deux. Je l'aurai
+laissé tomber.
+
+--Et vos armes sont gravées sur le pommeau! C'était bien la peine! Don
+Juan, nous sommes perdus! Ce Cristoval est un puissant seigneur...
+
+--Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan, je suis rompu.»
+
+Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de Garcia, où il
+passait maintenant la plupart de ses nuits.
+
+Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant ses yeux une lame
+brisée, et cette lame était teinte de sang, et sur l'acier se jouait
+l'écusson des Maraña. Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle
+qu'était entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père, le vieux
+Carlos, lui avait confiée!
+
+Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en
+furent brusquement tirés par un coup frappé à la porte.
+
+«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les
+alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. Recevons du moins ces
+messieurs dignement.»
+
+À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que l'on ne
+cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et, à leur grande
+stupéfaction, ils aperçurent sur le seuil deux femmes soigneusement
+voilées.
+
+ * * * * *
+
+Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient Doña Teresa et
+Doña Fausta.
+
+Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se
+répandait en excuses sur le peu de luxe répandu dans son logis.
+
+«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes,
+lui et moi, inséparables, et à ce combat nocturne...
+
+--Nous avons admiré votre bravoure, firent les deux soeurs.
+
+--À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée sur laquelle est
+gravé l'écusson des Maraña. Nul doute que le guet ne l'ait découverte.
+Je suis étonné que le procureur ne se soit pas encore inquiété de nous
+faire jeter en prison.
+
+--L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber
+et nous nous sommes empressées de la ramasser, tandis que le guet
+s'était lancé à votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous
+sommes venues ici ce matin toutes deux...»
+
+Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le
+prétexte de fêter ce bonheur imprévu, embrassait sans autre forme au
+visage Doña Fausta qui se défendait à peine...
+
+Les deux soeurs s'en furent, mais non sans avoir donné, en un coin
+écarté de la ville, rendez-vous à leurs amoureux. Il ne s'agissait
+plus, après la bagarre où Cristoval avait trouvé la mort, de venir
+bayer à la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de Ojedo.
+
+ * * * * *
+
+Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet aux deux amis pour
+fêter convenablement le trépas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il
+était fort redouté des étudiants, et sa disparition était une vraie
+bénédiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement
+gardé le silence sur le drame. Les étudiants savaient entre eux tenir
+étroitement une parole.
+
+«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous soupçonne en rien?
+De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser à moi. J'étais
+tout désigné, paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé
+d'opinion parce que maints témoins sont venus affirmer que j'avais
+passé la soirée avec vous. Vous avez, mon cher, une réputation de
+sagesse bien établie!»
+
+Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion du corregidor,
+car ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il se grisa
+abominablement.
+
+ * * * * *
+
+La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et
+quelques jours après sa soeur Teresa devenait la maîtresse de Juan.
+
+C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à la taille
+ployée, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et
+la jeune fille était vierge quand elle se donna à lui. Les premiers
+temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il était en
+adoration, en extase devant le joli corps de sa maîtresse; il eût
+passé des heures, des semaines, des mois sans relâche auprès d'elle.
+Ensemble ces deux enfants apprirent la volupté.
+
+Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina bientôt. Les femmes
+étaient faites pour se courber devant Don Juan.
+
+Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient perdues du
+reste.
+
+Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance à la conquête de la
+Fausta, démontra à Juan que la constance était une vertu chimérique.
+Il lui fit même honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme par
+le passé la libre vie d'étudiant.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui lui exprimait son
+regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente
+venait d'arriver à Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre
+de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible de
+s'échapper par les fenêtres!
+
+Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la lecture de ce billet.
+En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se
+défaire un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble une
+bonne nuit de garçon, au cabaret et ailleurs!
+
+Mais au moment où il sortait, une femme voilée lui remit un autre
+billet de Teresa. Elle avait arrangé l'affaire de la chambre, et ils
+pourraient se retrouver le soir.
+
+Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait une sorte
+d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'efforça même pas de
+le dissimuler.
+
+ * * * * *
+
+Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de beauté. Ce fut
+une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant
+qu'elle ne lui appartînt. En ces temps, il comparait le signe tantôt
+à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l'alfale.
+Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait et avant qu'elle se
+rhabillât, Juan ne manquait point d'embrasser à maintes reprises
+amoureusement le signe.
+
+«C'est une singulière tache noire que vous avez là, lui disait-il
+maintenant... Parbleu! Cela ressemble à une couenne de lard... Le
+Diable emporte ce nègre!»
+
+Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. À quoi Teresa
+répondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, excepté lui,
+qui eût vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels
+signes portaient bonheur...
+
+«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», reprit Juan avec
+un rire qui lui fit peur à lui-même.
+
+ * * * * *
+
+«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, d'envoyer ma princesse à
+tous les diables!
+
+--La Fausta est une jolie personne, au teint si clair...
+
+--Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je
+trop contemplées? Cette fille-là n'a pas de couleur. Auprès de sa
+soeur, elle semble fade... C'est vous qui êtes bien heureux.
+
+--La petite est assez gentille, mais si enfant!
+
+--Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser.
+
+--Avec la gaule?
+
+--Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me céder votre
+Teresa? Je vous donne la Fausta en échange.
+
+--Si ces dames y veulent consentir!
+
+--Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes pour croire qu'une
+femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour!
+Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que
+pour régler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et
+âme, à votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le
+droit d'en disposer!»
+
+ * * * * *
+
+Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se
+donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa à la fenêtre de la
+Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et
+pénétra dans chambre en silence. Là, il se découvrit le visage.
+
+«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il
+malade?
+
+--Il n'a pu venir...
+
+--Ma soeur sera contente de vous voir.
+
+--Je ne désire pas la voir.
+
+--Votre air est singulier, ce soir...»
+
+Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut
+rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant
+en croire ses yeux... Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle
+couvrait son visage:
+
+«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.
+
+--Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas quel trésor il
+possédait, et moi j'ai accepté... parce que je vous adore, Fausta!»
+
+Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, puis, avec des
+larmes, relut encore la lettre.
+
+«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia
+va venir... C'est une plaisanterie.
+
+--Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.
+
+--Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat que Don Garcia!
+
+--L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, tu as lu la lettre,
+ma belle!»
+
+Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui
+saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa à pleine bouche,
+l'entraînant vers le petit lit de repos. Elle se débattait, n'osant
+crier... Elle résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux
+meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un
+genou sur son ventre, commença à la déshabiller... Ses yeux étaient
+injectés de sang, l'amontillado lui était remonté au cerveau.
+
+Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle n'hésita plus.
+Elle se mit à crier de toute la force de ses poumons, luttant contre
+la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et
+toute la maison s'éveilla.
+
+Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur à son tour, elle
+se cramponnait à son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il échappât.
+
+La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse parut sur le seuil.
+Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu.
+Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que
+se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le
+parquet. La balle venait de lui fracasser l'épine dorsale; son père
+l'avait tuée au lieu de Don Juan!
+
+L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se frayer un
+passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de
+Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se défendre, mais
+l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba
+transpercé devant lui.
+
+ * * * * *
+
+Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les domestiques
+et Doña Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur,
+s'empressaient auprès des victimes. Il fit bientôt irruption dans
+la chambre de Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles
+d'amontillado. Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans un
+fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux sortaient de sa
+poitrine.
+
+Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était passé.
+
+«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer
+un père est grave... Rester à Salamanque, ce serait folie. Votre
+réputation, à l'heure actuelle, à l'Université vaut la mienne,
+c'est-à-dire pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas est
+mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous
+sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne
+maison. Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus propre à
+racheter nos peccadilles.
+
+--C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer
+en Flandre!
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+À LA GUERRE EN FLANDRE
+
+Le déguisement.--La petite marchande de souliers de Saragosse.--La
+fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le capitaine
+Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches de
+garnison.--Séductions et coups d'épée.--La guerre recommence.--Mort du
+capitaine Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie.
+
+
+Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux amis purent quitter
+l'Espagne sans encombre.
+
+Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et revêtu des vestes
+de cuir ornées de broderies, telles qu'en portaient la plupart des
+militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en
+route.
+
+Ils purent sortir de la ville à pied, sans être reconnus, marchèrent
+toute la nuit et la matinée du lendemain. Dans une petite ville,
+ils s'arrêtèrent et achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner
+Saragosse plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de
+Juan Carrasco.
+
+Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del Pilar. Garcia avait
+hâte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger
+ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une
+petite marchande de souliers, une créature délicieuse au teint rose
+et aux yeux brillants. Il prétendait que cet inélégant métier n'était
+point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec
+lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il déclara
+que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui,
+de son côté et abandonnerait l'autre à son sort.
+
+ * * * * *
+
+À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour Civita-Vecchia.
+Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se laissèrent aller l'un et
+l'autre à dépenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la
+plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce
+balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme à
+leurs pas. En Italie, la beauté est l'exception. La femme vit libre au
+soleil, plus facile en apparence que dans l'autre péninsule, mais en
+fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent
+donc mettre, sans enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent
+à sa mère une délicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur
+telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, eût paru café au
+lait à côté. Ils la dressèrent fraternellement à leur procurer le
+plaisir alternativement à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans
+trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore grand'chose à
+l'amour.
+
+Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment nouveau.
+Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. Elle s'attachait à ses pas,
+délaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites
+auxquels elle avait si aisément participé jusque-là.
+
+Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la
+fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan
+s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa
+petite amoureuse, puis la jeta à la porte.
+
+En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque
+vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.
+
+ * * * * *
+
+Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la
+compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.
+
+C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis
+chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un
+métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins
+quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare
+était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans
+pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens
+de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure
+imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui
+échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement
+espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et
+de ses mercenaires.
+
+Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des
+armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la
+question de discipline.
+
+Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de
+les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche
+il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus
+dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent
+comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les
+généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent
+tous deux l'enseigne.
+
+ * * * * *
+
+Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut
+encore la considération que leurs exploits leur avaient value.
+
+Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils
+recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les
+petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des
+villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car,
+dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les
+femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler.
+
+L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment la
+Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler pour quels motifs un homme
+avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et
+puis, n'aimait-elle pas Don Juan?
+
+Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon de leurs parents,
+ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, mais aussi quelques
+lettres de crédit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.
+
+Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie de bonne
+compagnie. Dès qu'ils apercevaient une jolie femme, ils décidaient
+qu'elle serait à eux. Tous les moyens leur étaient bons pour
+l'obtenir. Promesses de mariage, serments éternels ne les rebutaient
+point. Que si les pères, les maris ou les frères s'avisaient de
+protester, ils avaient pour leur répondre des coeurs endurcis et des
+épées bien trempées. Ils se firent bientôt dans toutes les Flandres,
+et surtout Don Juan, une redoutable réputation.
+
+ * * * * *
+
+L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença la guerre.
+
+Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine
+Gomare reçut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan,
+qui l'avait vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave
+capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:
+
+«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit.
+Serais-je mieux couché une demi-lieue plus loin? Je vois les
+Hollandais qui arrivent en nombre... N'éloigne pas du service un
+seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir
+l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il à ses
+soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquiétez pas de
+moi.»
+
+Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda si par hasard il
+n'aurait point quelque suprême volonté qui dût être exécutée après sa
+mort.
+
+«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine Gomare, qui pour la
+première fois de sa vie peut-être parut s'abîmer en de profondes
+réflexions...
+
+«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si
+prochaine... Je ne serais pas fâché de recevoir la visite de quelque
+homme d'église... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien
+dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un mécréant, de mourir
+sans confession...
+
+--Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui présentant
+son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les
+grands voyages...»
+
+Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua
+même pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui
+l'entouraient en parurent fort scandalisés.
+
+Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort:
+
+«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon
+héritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je
+possède. Il vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains des
+excommuniés. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez
+dire quelques messes pour le repos de mon âme.
+
+--Votre volonté sera exécutée, capitaine.»
+
+Cette dernière parole parut rendre confiance à Gomare. Il expira
+tranquillement.
+
+ * * * * *
+
+Cependant les balles commençaient à siffler plus drues. Les Hollandais
+approchaient. Les soldats revinrent à leur rang après un dernier salut
+au capitaine Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La route était
+défoncée, la troupe fatiguée. Cependant les Hollandais ne réussirent
+point à prendre un seul drapeau ni à faire un seul prisonnier.
+
+Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes,
+parlèrent des événements de la journée, critiquant la décision des
+grands chefs. Puis on en vint à faire le bilan des morts et des
+blessés.
+
+«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan.
+J'avais fait mes premières armes sous lui. C'était un officier sans
+peur, un camarade sûr, un père pour le soldat.
+
+--Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi
+tenait-il tant, pour mourir, à la présence d'une robe noire? L'homme
+n'est pas le même auprès d'une table couverte de bouteilles et à
+l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'être brave
+en paroles qu'en actions... À propos, Don Juan, puisque vous êtes son
+héritier, quelle somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous
+donna?»
+
+Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle
+contenait une soixantaine de pièces d'or. «Nous voici donc en fonds,
+dit Garcia, habitué à considérer la bourse de son ami comme la sienne.
+Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au
+lieu de pleurnicher sur les trépassés de la journée?»
+
+ * * * * *
+
+La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta quelques tambours
+sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu.
+
+[Illustration: PLANCHE VI
+
+_De Novelli._--LA STATUE DU COMMANDEUR]
+
+Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de
+la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin
+de son mouchoir et mit dans sa poche.
+
+«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. Un soldat faire
+des économies! Et à la veille de la grande bataille! Vous plaisantez!
+
+--Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer
+de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.
+
+--La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vérité,
+envie d'acheter pour ces dix écus les patenôtres du premier curé que
+nous rencontrerons?
+
+--Je l'ai promis au capitaine mourant.
+
+--En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!»
+
+Le jeu commença. La chance, qui semblait au début se montrer favorable
+à Juan, tourna bientôt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit
+encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes
+en main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son argent, et
+celui de Juan, et les cinquante écus du capitaine Gomare étaient
+passés entre les mains de leurs camarades.
+
+Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, échauffé,
+déclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait
+perdu.
+
+«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers écus
+que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront
+bonheur.
+
+--Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.
+
+--Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, de son vivant, eût
+plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter!
+
+--Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un
+seul coup.
+
+--Pas de faiblesses!»
+
+Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il gagna.
+
+--Paroli! s'écria-t-il.
+
+Mais cette fois il perdit.
+
+--Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.
+
+Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières objections, mais
+pour la forme. Il tendit quatre écus à Garcia.
+
+--La femme de coeur!
+
+Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise.
+
+Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier.
+
+«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez à votre main le
+dernier écu.»
+
+Don Juan avait bien oublié les messes et son serment. Il posa son
+dernier écu sur l'as et le perdit aussitôt.
+
+«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, s'écria-t-il. Ses écus
+étaient ensorcelés!»
+
+Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer
+encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pièce ni dans leurs
+poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à
+des gens exposés à disparaître du jour au lendemain, force leur
+fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent en la compagnie des
+buveurs. Tous leurs souvenirs et l'âme du capitaine furent bientôt
+noyés dans le vin.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA MORT DE DON GARCIA
+
+Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de Berg-op-Zoom.--Le
+capitaine Saqui-Guitra.--Mort étrange de Don Garcia.--Les débauches de
+Don Juan.
+
+
+Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole venaient
+d'arriver. Les généraux décidèrent de reprendre sans plus tarder la
+marche en avant et une vigoureuse offensive.
+
+Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient battues quelques
+jours plus tôt. Beaucoup de cadavres gisaient encore çà et là dans les
+fossés et à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une odeur
+nauséabonde.
+
+Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine Gomare fit soudain
+entendre une exclamation. Il venait de reconnaître, dans un fossé, la
+lamentable dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua avec
+surprise que la figure du mort, si calme quelques instants après qu'il
+eût rendu le dernier soupir, était maintenant crispée.
+
+Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition, de ses
+orbites creux, le regardait d'un air menaçant. Alors, les dernières
+recommandations du capitaine et la manière dont il les avait exécutées
+lui revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première fois, de
+chasser ce remords de son esprit.
+
+Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré les sarcasmes de
+Don Garcia, leur donna ordre de creuser une fosse. Un capucin qui
+se trouvait par là récita sur la dépouille du capitaine quelques
+dernières prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles,
+reprirent silencieusement leur marche. Cependant Juan aperçut un vieil
+arquebusier qui, ayant longtemps fouillé dans sa poche, y découvrit
+enfin un pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant:
+
+«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.»
+
+Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage intrépide. Il
+s'exposa cent fois à la mort, sans aucun ménagement. «On est brave
+quand on n'a plus rien à perdre», murmura un des partenaires de la
+partie de pharaon!
+
+ * * * * *
+
+Quelque temps après la mort du capitaine Gomare, une nouvelle recrue
+fut incorporée dans la compagnie où servaient Don Garcia et Don
+Juan. C'était un garçon singulier, à l'air sournois et mystérieux.
+Irréprochable au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, ni même
+parler avec ses camarades.
+
+À la longue, on lui donna le surnom de Modesto. Il fut bientôt connu
+sous ce seul nom dans la compagnie, même de ses chefs. Modesto passait
+son temps à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les mouches.
+
+La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom qui fut un des
+plus durs de la guerre. Le vieux capitaine Saqui-Guitra, qui avait
+pris la place du pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il
+s'emparait chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas avant la
+centième.
+
+ * * * * *
+
+Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient ensemble en service à
+la tranchée, alors fort rapprochée de la grande muraille. Un tel
+poste était dangereux entre tous, car les sorties des assiégés
+étaient fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le capitaine
+Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien dans cette partie des
+ouvrages.
+
+Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que continuelles
+alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent céder à la fatigue.
+On cessa le feu des deux côtés, et un morne silence descendit sur la
+plaine. À peine entendait-on de temps à autre quelque décharge d'une
+sentinelle isolée.
+
+Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats les mieux
+aguerris ont peine à lutter contre la défaillance physique et morale.
+Les grands capitaines redoutent cet instant entre tous et ne se
+rassurent que quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.
+
+«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes veines, dit tout à
+coup Don Garcia, et ma moelle se figer dans mes os. Je crois qu'un
+enfant hollandais armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me
+reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! Mes nerfs! mes
+nerfs!
+
+--Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan goguenard.
+
+--Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais le bizarre
+état où je me trouve pour un avertissement du ciel...
+
+Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan le premier, car
+Don Garcia Navarro ne se souciait point à l'ordinaire des puissances
+célestes, sinon pour s'en moquer.
+
+Le jeune homme vit quel étonnement avait causé sa déclaration et,
+cédant à la vanité, il reprit bientôt:
+
+«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou
+du diable! À la garde montante, nous aurions un petit compte à régler
+ensemble!
+
+--Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe encore; mais pour Dieu et
+les autres, il est bien permis de les craindre.
+
+--Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.
+
+--Et votre âme? répondit Saqui-Guitra.
+
+--Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les prêtres. Or
+l'invention de mon âme leur rapporte de tels revenus qu'il n'est pas
+étonnant qu'ils en soient l'auteur, de même que les pâtissiers ont
+inventé les tartes à la crème pour les vendre.
+
+--Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine d'un ton
+sévère. De tels propos ne se tiennent pas à la tranchée.
+
+--Je me tais. Car je vois que mon bon camarade Juan n'est pas moins
+scandalisé que vous. Lui croit surtout aux âmes du purgatoire.
+
+--Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan, et j'admire sans
+cesse votre belle désinvolture à l'égard des puissances célestes et
+autres. Je vous l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois
+le petit frisson.
+
+--En tout cas, le diable n'est guère puissant, car il nous aurait déjà
+emportés, mon maître. Ce garçon-là, messieurs, auquel je fis faire ses
+premiers pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et de femmes à
+mal que tout le régiment de...»
+
+Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup sec d'une
+arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en arrière.
+
+«Je suis touché», fit-il.
+
+D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais sans
+doute... Cependant certains aperçurent distinctement, du côté du camp,
+un homme qui prenait la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité.
+
+ * * * * *
+
+La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup avait dû être tiré
+de très près et était chargé de plusieurs balles, à ce que virent les
+chirurgiens.
+
+La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul instant au lit de
+mort. Il envoya promener sans égards tous ceux qui lui parlèrent de
+sacrements.
+
+«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous diront sans doute que
+c'est là un châtiment divin. Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien
+naturel qu'un soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!
+
+«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté, comme le bruit en
+court, veuillez faire pendre le coupable haut et court... Ce sera
+quelque jaloux auquel j'aurai pris sa maîtresse...
+
+«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois à Bruxelles et
+quelques autres encore dans diverses localités... Faute de mieux, je
+vous les lègue.
+
+«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas la botte secrète que
+je vous ai apprise! Adieu! Au lieu de messes, que mes camarades se
+réunissent en une glorieuse orgie après mon enterrement!»
+
+Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, descendant d'une
+noble et religieuse lignée espagnole. De l'autre monde, il ne montra
+aucun souci. Il expira, un sourire de défi sur les lèvres.
+
+La compagnie reprit son train de vie. On remarqua seulement que
+Modesto avait disparu. Sans doute le taciturne camarade était-il tombé
+dans quelque fosse. D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin
+de Don Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les motifs qui
+l'avaient poussé à ce crime.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan fut fort ému de la mort de son frère d'armes. Il l'aimait,
+peut-être comme un vice dont on ne peut plus se passer, mais il
+l'aimait.
+
+Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné par le côté
+mystérieux de ce trépas. C'est alors qu'on le mit en garnison à
+Cambrai, où bientôt ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme
+par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et
+à molester les maris.
+
+Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières féminines se
+mêlaient heureusement à la rudesse des hommes de guerre. Toute sa
+personne respirait la virilité, et cependant il y avait quelque chose
+de si tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les femmes
+étaient folles de lui. Elles voulaient toutes goûter de son amour,
+et, quand elles en avaient goûté, les autres hommes leur paraissaient
+fades. Elles le redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour lui.
+
+Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui
+la brèche, demain le balcon; le matin ferraillant avec le mari ou
+l'amant, le soir buvant avec les plus basses courtisanes...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez de
+Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel épisode il
+donna le titre du _Riche désespéré_.
+
+
+Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre, nommée Louvain,
+vivait un jeune cavalier, âgé d'environ vingt-cinq ans, appelé M. de
+Chappelin, et qui étudiait à l'Université les droits civil et canon.
+La mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne heure maître
+absolu d'une des fortunes les plus considérables de la ville, et il
+en usait avec toute la fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se
+livrant à corps perdu à toute espèce de désordres.
+
+Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré dans l'église des
+Pères de Saint-Dominique pour entendre prêcher un orateur éminent.
+Ce discours, auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit
+néanmoins sur lui une impression inattendue; la parole de Dieu le
+toucha, et il sortit de l'église tellement changé qu'il forma soudain
+la résolution de quitter le monde et d'entrer en religion. Il
+remit donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea de les
+administrer pendant une absence à laquelle, disait-il, il était
+obligé; puis il se rendit au couvent des Dominicains, où il prit tout
+aussitôt l'habit de novice.
+
+Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna de grandes preuves de
+ferveur, mais un malheureux hasard ramena à Louvain deux de ses amis
+qui avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent que
+Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution leur parut si
+étrange, ils en furent si vivement affligés qu'ils projetèrent de se
+rendre au couvent et de chercher à ramener leur ami au monde et à
+ses études. Ils obtinrent facilement la permission du prieur, car la
+consigne des couvents est moins rigoureuse en Flandre qu'en Espagne,
+et ils n'épargnèrent au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin
+était faible, le souvenir des jouissances de la vie mondaine était
+loin d'être éteint de son coeur; il céda donc sans peine au discours
+de ses amis et s'en alla tout aussitôt demander au prieur de lui faire
+rendre ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes,
+des engagements auxquels il ne pouvait se soustraire, et surtout
+l'impossibilité de se soumettre plus longtemps aux rigueurs de la
+vie monastique. Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles
+efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il de rester
+quelques jours encore, lui offrant le concours de ses prières et de
+celles de tous ses religieux pour résister à ce qu'il considérait
+comme une embûche du démon; Chappelin persista et quitta le couvent le
+soir même.
+
+Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses biens, toutes ses
+habitudes passées, et il n'y eut bientôt dans la ville festin ou
+réunion joyeuse dont il ne fit partie. Au bout de quelque temps, il
+retrouva dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle et riche,
+à laquelle il avait rendu quelques soins lorsqu'elle était au couvent
+et avant que lui-même n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda
+en mariage, et comme l'union était des mieux assorties, elle fut
+promptement conclue.
+
+En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme, Chappelin était
+extrêmement riche; cette heureuse position s'accrut encore par la mort
+d'un oncle qui était gouverneur d'une ville située vers les frontières
+de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier obtint même de Son
+Altesse le vice-roi, et grâce aux bons services de son oncle, de lui
+succéder dans sa charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où
+l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, où sa femme
+continuait d'habiter.
+
+ * * * * *
+
+Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière ville et
+qu'il se promenait seul aux environs, il rencontra sur le chemin un
+militaire espagnol qui se nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait.
+Il l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit qu'il se
+rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à passer quelques jours.
+Il ajouta que, depuis la fin du siège de Berg-op-Zoom, il était en
+garnison dans le château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire
+connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse quelques questions
+auxquelles l'Espagnol répondit avec intelligence et sagacité.
+
+En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda à son compagnon
+de route s'il avait l'intention de s'arrêter à Louvain et lui offrit
+de venir loger chez lui.
+
+«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection à
+la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve
+en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre
+en route après s'être reposée, par une bonne nuit, des fatigues du
+chemin.»
+
+Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant de cette
+offre, et que ce serait manquer à la courtoisie que professait sa
+nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait
+donc cette nuit à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste
+de la journée pour approcher un peu plus du but de son voyage.
+
+ * * * * *
+
+Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de Chappelin, qui
+conduisit aussitôt le jeune Espagnol à l'appartement de sa femme.
+Celui-ci se présenta avec une extrême courtoisie, mais ses yeux
+n'eurent peut-être pas toute la réserve désirable, et ses regards
+eurent peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le frappa
+vivement. C'était, en effet, d'après tous les témoignages que l'on en
+a, la plus belle créature de toute la province de Flandre. On servit
+un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette
+merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante et dont les
+épaules étaient quelque peu découvertes, selon la coutume flamande,
+mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction.
+
+Le souper terminé et la table desservie, Chappelin fit apporter un
+clavicorde et, se plaçant devant l'instrument, il exécuta un gracieux
+prélude, à la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus
+agréables, de jolies romances dont lui-même était l'auteur.
+
+La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique et à une
+conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin déploya, aux
+yeux émerveillés du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit
+éclairé et subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui
+retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau,
+conduisit Don Juan de Maraña dans une pièce voisine de celle de la
+jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de
+Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du
+jour, prit congé de ses hôtes avec tous les témoignages ordinaires de
+reconnaissance, et l'ordre fut donné au majordome de faire disposer,
+dès le matin, un déjeuner abondant et quelques provisions de route,
+afin que le jeune homme pût, avant son départ, prendre les forces
+nécessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait à
+parcourir. En même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à
+s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus
+éloignée où il devait passer la nuit.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la même
+chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait
+avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre
+et s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des autres
+domestiques de la maison.
+
+Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination était toute remplie
+de l'image de sa belle hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle
+avait été subite, s'irritait encore par diverses circonstances
+fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait la jeune
+femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude
+où il était lui-même, par suite d'une attention contraire aux ordres
+du maître.
+
+ * * * * *
+
+Ces circonstances firent naître dans son esprit un projet diabolique,
+projet offensant pour la majesté divine, indigne de la loyauté
+espagnole et en même temps de la noble hospitalité du seigneur
+flamand.
+
+Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer sans bruit dans
+la chambre de la dame, présumant qu'autant pour ne pas scandaliser la
+maison que pour sauver son honneur aux yeux des autres elle garderait
+le silence. Il alla même jusqu'à supposer que, touchée des regards
+qu'il lui avait adressés pendant toute la soirée, elle le recevrait
+avec plaisir, et qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de
+son mari.
+
+Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour lui péril de la
+vie, que, la dame appelant à son aide, le mari accourrait, qu'il y
+aurait lutte, scandale et sang versé; mais son ardente passion lui
+suggéra une solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers
+le milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en chemise, il
+pénétra dans la chambre où il s'arrêta quelques instants immobile et
+sans prendre de résolution.
+
+De là, il retourna dans la pièce où il avait couché, prit son épée,
+la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au lit de la Flamande. Alors il
+étendit la main, la toucha et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était
+son mari:
+
+«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous revenez si tôt?»
+
+Don Juan, profitant de cette erreur, garda le silence, prit la place
+du mari; puis lorsqu'il eut satisfait ses honteux appétits, il se
+leva, ramassa son épée et rentra sans bruit dans sa chambre.
+
+Mais le repentir suit de près la faute, le remords n'est pas loin du
+péché, et une fois sa passion assouvie, le jeune Espagnol eut honte
+de ce qu'il avait fait et commença à craindre que le mari, venant à se
+lever avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions de sa
+femme. Celle-ci, en effet, toute surprise de la conduite étrange
+de celui qu'elle avait cru son mari, du silence obstiné qu'il avait
+gardé, de sa retraite précipitée, s'était endormie en se proposant de
+lui en faire le matin un amoureux reproche.
+
+Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña, que la honte avait
+empêché de fermer les yeux, se leva à la hâte. Il chargea les premiers
+serviteurs qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il
+ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé; et quelques
+instances que fissent les serviteurs, qui du moins voulaient le
+charger de provisions, il refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux
+lieues de Louvain, une hôtellerie où il comptait prendre un peu de
+repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé des serviteurs
+et sortit de la ville.
+
+ * * * * *
+
+Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin, réveillé par
+le mouvement de sa maison, se leva et se rendit dans la chambre de sa
+femme, à qui il demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant que
+les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui avaient laissé que
+fort peu de repos.
+
+«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant et avec un petit
+air boudeur, vous savez dissimuler très agréablement, et votre langue,
+qui était si obstinément muette cette nuit, me semble bien agitée ce
+matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de Dieu, lui dit-elle,
+et ne me revenez pour le moins de toute la journée; vous me devez bien
+cette pénitence pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre
+vous.»
+
+Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et lui demanda quel
+était le sujet de cette grande colère.
+
+«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de la visite que vous
+m'avez faite cette nuit, poussé par je ne sais quelle subite passion,
+et pendant laquelle vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?»
+
+Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin en recevant
+cette confidence. Il pensa que le jeune Espagnol avait dû rester seul
+dans la chambre qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui
+devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, mère de tous
+les crimes, l'avait amené à commettre la grave offense de laquelle
+il n'osait s'assurer. Il ne voulut toutefois rien laisser voir des
+soupçons à sa femme.
+
+«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que j'éprouve pour
+vous; mon silence vous donne la mesure de la honte que j'éprouvais à
+troubler votre repos.»
+
+Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel affront, il saisit un
+prétexte pour prendre congé de sa femme et sortit de sa chambre. Il
+prit à part un de ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval.
+Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit parmi ses armes une
+riche demi-pique, puis descendit dans la cour. Le cheval n'était pas
+encore prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait avec
+agitation devant l'écurie.
+
+«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as mal reconnu
+l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi, traître et adultère,
+et je te jure que ton indigne conduite te coûtera cher. Fuis, infâme,
+et cache-toi; mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde
+où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de l'Etna!»
+
+Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en selle avec la
+rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques de l'accompagner,
+puis il saisit sa demi-pique, éperonna son cheval et le lança au galop
+sur le chemin qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol.
+
+Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un site entièrement
+désert.
+
+Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage
+pour n'être pas reconnu à l'avance et, dès qu'il eut atteint le
+traître, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de
+se reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea entre les
+épaules la pointe acérée de son javelot, qui le blessa si fort que
+Chappelin crut l'avoir tué, quoiqu'il n'en fût rien, et le mari
+outragé reprit le chemin de sa demeure.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avançait sans que son
+mari fût de retour, s'informa de ce qu'il était devenu. Le palefrenier
+lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait été occupé à
+seller un cheval, il avait entendu son maître, qui se promenait devant
+la porte de l'écurie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant
+traître, infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence
+de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à ce qu'il l'eût atteint
+et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout
+et tomba sans connaissance.
+
+Au bout de quelques instants, elle revint à elle et se mit à verser
+des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari,
+redoutant de paraître devant lui souillée à jamais par un crime dont
+elle porterait désormais la peine quoique innocente, elle descendit
+dans la cour et, après l'avoir parcourue quelques instants avec
+égarement, elle se précipita la tête la première dans un puits
+profond, sans qu'aucun de ceux qui étaient présents eût pu la retenir.
+À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux,
+auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enquérant de ce qui
+s'était passé, les autres cherchant, mais en vain, à secourir la
+pauvre femme qui, dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.
+
+ * * * * *
+
+Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin.
+
+Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en
+larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et
+demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en
+se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après
+s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée
+dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle
+le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors
+d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à
+lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et
+en s'arrachant les cheveux et la barbe.
+
+«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de
+moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir
+toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne
+Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans
+te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois
+que trop ce que je vais devenir!»
+
+Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée.
+
+À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles
+étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant
+qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour
+lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention,
+lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras
+de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après
+elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à
+plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui
+brisa la tête et le corps.
+
+«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, d'une mère
+aussi infortunée, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.»
+
+Puis il se remit à appeler sa femme.
+
+«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, je ne veux ni
+ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu'à être où tu es;
+l'enfer même, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de
+ma vie, attends-moi, me voici.»
+
+Alors, et sans que personne pût le retenir, il se jeta dans le puits,
+et son corps brisé alla tomber auprès de celui de sa femme.
+
+ * * * * *
+
+Ce terrible événement porta au comble l'émotion des assistants; l'on
+n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et
+la maison, comme la rue, furent bientôt remplies de curieux frappés
+de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux
+corps, et, avec l'agrément de l'évêque, les fit transporter dans un
+bois voisin de la ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent
+jetées dans un ruisseau qui passait près de là.
+
+Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le
+firent soigner à Bruxelles, où ils allaient; il fut bientôt sur pied,
+et le souvenir de la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait
+tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint
+bientôt.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LES NUITS DE SÉVILLE
+
+Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste des maîtresses.--Doña
+Teresa au couvent.--Nouvelle séduction.
+
+
+Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir.
+Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan
+était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait
+dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie,
+même les plus douloureuses.
+
+Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin
+de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de
+biens considérables.
+
+L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants
+de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan
+avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les
+aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue.
+Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion.
+
+ * * * * *
+
+Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant
+météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa
+magnificence.
+
+En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances
+telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des
+fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours,
+nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de
+libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient
+perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don
+Juan.
+
+Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un
+amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna
+des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas
+de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait
+l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa
+convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes
+qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne
+fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il
+constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la
+société, toutes les professions étaient représentées sur la liste.
+
+En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce
+pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de
+bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières
+de Séville.
+
+«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami
+Torribio.
+
+--Et lequel?
+
+--Dieu!
+
+--C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de
+m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune.
+D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!»
+
+ * * * * *
+
+Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu
+de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années
+dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une
+admirable beauté.
+
+«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit,
+elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle
+n'hésitera pas à revenir à moi!»
+
+Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de
+Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se
+fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé
+dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.
+
+Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son
+amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il
+s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut
+la lettre suivante:
+
+_C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point
+oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer
+à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je
+devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais,
+hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi.
+Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu,
+adieu, je suis morte au monde._
+
+ TERESA.
+
+«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta de lui faire parvenir
+le mot suivant:
+
+_Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec une échelle de corde
+à la porte du jardin du couvent._
+
+Il reçut la réponse suivante:
+
+_Je viendrai._
+
+[Illustration: PLANCHE VII
+
+(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+_F. Goya._--LA STATUE DU COMMANDEUR]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LA CONVERSION DE DON JUAN
+
+Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un singulier
+office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La conversion.--Mort
+de Teresa.--Le dernier duel.--La pénitence.
+
+
+Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don Juan les passa au
+château de Maraña. C'était là qu'il avait grandi. Depuis son retour à
+Séville, perdu dans les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de
+revenir dans l'austère château de ses pères.
+
+Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper se mit au lit.
+Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se
+souleva pour éteindre sa chandelle.
+
+... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau des _Supplices
+du Purgatoire_ que sa mère lui expliquait en son enfance. Il revit
+l'homme dont le feu brûlait les membres et dont un serpent dévorait
+les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare...
+
+Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes le tourmentèrent.
+Les âmes du purgatoire, allongées, émaciées, continuaient de se tordre
+devant lui.
+
+Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée à rôder dans
+le vieux château dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un
+souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la première fois
+peut-être, à la mort de ses vieux parents...
+
+ * * * * *
+
+Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit au couvent.
+La nuit était tombée; en passant devant la chapelle, il aperçut
+des lumières. «L'office dure encore à cette heure, se dit-il. C'est
+bizarre.» Et il entra pour passer le temps.
+
+Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une procession
+faisait lentement le tour du choeur. Deux longues files de pénitents
+en capuchon se rangeaient autour d'une bière couverte de velours noir
+et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe
+blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait lentement et gravement.
+On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'église. On eût
+dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis
+longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles
+que les vêtements de marbre des statues.
+
+Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait dans ces couvents
+un caractère particulièrement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique
+les nonnes fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs
+grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la manche un des
+pénitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel était
+le personnage qu'on enterrait.
+
+Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et décharnée
+comme celle d'un homme très malade. Il répondit d'une voix lointaine
+et blanche:
+
+«C'est le comte Juan de Maraña!»
+
+Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il crut avoir mal
+entendu, mais se décida à demeurer à l'office.
+
+Un _De Profundis_, d'une tristesse sépulcrale, s'éleva bientôt. Don
+Juan avisa un second pénitent qui passait près de lui:
+
+«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.
+
+--Juan de Maraña!» répondit une voix non moins effrayante que la
+première.
+
+Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit encore et,
+comme un prêtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle était
+froide comme du marbre.
+
+«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?
+
+--Nous prions pour le comte Juan de Maraña...
+
+--Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prêtre
+glaçait de plus en plus de crainte.
+
+--Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous payons la dette que nous
+avons contractée envers sa mère, dont les prières ont jadis adouci nos
+peines... Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est la
+dernière!»
+
+À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la salle d'un angle
+obscur:
+
+«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, les temps sont
+venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraña est-il à nous?»
+
+Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut des hommes, pâles
+et sanglants, qui s'avançaient vers la bière en répétant avec une joie
+qui faisait grimacer leurs bouches décharnées:
+
+«Il est à nous! Il est enfin à nous!».
+
+Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient Garcia Navarro
+et le capitaine Gomare; et il tomba évanoui.
+
+ * * * * *
+
+Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, inanimé, un homme
+étendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut
+Don Juan.
+
+«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient les soldats qui
+connaissaient sa réputation, comme tout habitant de Séville.
+
+Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu
+de blasphémer comme à son ordinaire, il demanda qu'on fît venir sans
+tarder un prêtre, afin qu'il se confessât...
+
+La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, croyant à
+une mystification, refusèrent leurs services.
+
+Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures
+enfermé avec lui. Après quoi il déclara à tous qu'il allait se retirer
+dans un couvent pour y faire pénitence.
+
+Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant des sommes
+suffisantes pour faire bâtir un hôpital et pour fonder des messes pour
+les âmes du purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de
+bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la pénitence et ses
+mortifications.
+
+ * * * * *
+
+Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal
+convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive
+agitation. Le lendemain, elle recevait, portée par le dominicain,
+une lettre de Don Juan, où il lui expliquait son intention de se
+consacrer, à son exemple, à la vie monastique.
+
+Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et rouge tour à
+tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut prise d'une crise terrible,
+que ni la mère supérieure ni le dominicain ne pouvaient calmer.
+
+«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin à lui»,
+disaient-ils.
+
+Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.
+
+«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a jamais aimée!»
+
+Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et
+de la religion lui furent-ils prodigués. Elle repoussa dédaigneusement
+les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa
+dernière parole fut:
+
+«Il ne m'a jamais aimée!»
+
+ * * * * *
+
+Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. Un jour que
+le frère Ambroise--c'était en religion le nom du comte de
+Maraña--travaillait au jardin à creuser sa propre tombe, sous les
+rayons d'un soleil brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger
+revêtu d'un grand manteau.
+
+«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me
+trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie,
+au siège de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai
+tué votre camarade Garcia.
+
+--Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié de lui, fit le
+moine.
+
+--Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre.
+Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que
+vous avez tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña Teresa que
+vous avez tuée... comte de Maraña.
+
+--Je ne suis plus le comte de Maraña.
+
+--Qui que vous soyez, votre heure a sonné.
+
+--Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon frère, je
+m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous
+avez énumérés que j'ai revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la
+plus rude pénitence, mais ne me maudissez pas.
+
+--Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon
+nom. Don Juan, voici deux épées, nous allons combattre.
+
+--Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi.
+
+--Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre!
+
+--Je ne combattrai pas!
+
+--Don Juan, tu n'es qu'un lâche...
+
+--Je suis un lâche, reprit lentement le moine, dont le visage avait
+blêmi.
+
+--Et les lâches, voici comment on les traite!»
+
+Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la
+joue de dom Ambroise.
+
+Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, relevé ses
+manches et saisi une épée:
+
+«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.
+
+Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques
+instants, Pedro fut étendu à terre, la poitrine percée de part en
+part.
+
+ * * * * *
+
+Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui
+avait fait périr le dernier membre de l'infortunée famille de
+Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait
+enregistrées. La moindre de ses pénitences, c'est que, chaque matin
+notamment, il devait se présenter au frère cuisinier qui le gratifiait
+d'un vigoureux soufflet.
+
+Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan de Maraña repose
+aujourd'hui dans le choeur de l'église de la Charité, à Séville, et
+sur la pierre a été gravée, selon son désir formel, l'inscription
+suivante:
+
+ CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!
+
+
+
+
+III
+
+DON JUAN D'ANGLETERRE OU LE SONGE DE LORD BYRON
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+JULIA
+
+La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un turbulent
+marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation morale de Juan.--Sa
+précocité.--Son adolescence.--Julia, la belle sang-mêlé.--Son
+vieux mari.--Amours d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don Juan:
+premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse de Don Juan.--Dans
+le berceau fleuri.--Dangers du crépuscule.--Initiation de Don
+Juan.--Dans le lit de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de
+Julia.--Confession d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans le
+cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers révélateurs.--Fuite de
+Don Juan.--Combat à l'épée et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le
+scandale.--Don Juan s'embarque.--La lettre de Julia.
+
+
+Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre par ses oranges et
+ses femmes. Il faut plaindre celui qui ne l'a point vue: Cadix seule
+peut lui être comparée. Ses parents habitaient sur les bords du noble
+fleuve qui a nom Guadalquivir.
+
+Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une goutte de sang
+israélite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus
+gothiques gentilshommes de l'Espagne; il passait pour un cavalier
+accompli.
+
+Sa mère possédait une merveilleuse instruction. Toutes les sciences
+qui ont un nom dans la chrétienté, elle les possédait; ses vertus
+n'avaient d'égal que son esprit.
+
+Elle savait par coeur tout Calderon et la plus grande partie de Lope,
+et si un acteur venait à oublier son rôle, elle pouvait lui servir de
+souffleur. Une mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña Inès.
+
+Les mathématiques étaient sa science préférée; la magnanimité, sa
+vertu la plus noble; son esprit, de l'attique pur; dans ses discours
+sérieux elle portait l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était
+en toutes choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin elle se
+vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de mousseline l'hiver, et
+d'autres étoffes qu'il serait trop long d'énumérer.
+
+Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; en fait
+de grec, elle connaissait l'alphabet; elle lisait de-ci de-là quelques
+romans français... En général sa parole s'environnait de mystère,
+comme si le mystère eût dû l'ennoblir.
+
+Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et l'hébreu et trouvait
+de l'analogie entre ces deux langues: elle le prouvait par certaines
+citations des textes sacrés. Elle était un cours académique vivant;
+dans ses yeux il y avait un sermon, sur son front une homélie; elle
+était pour elle-même sur tous cas un directeur expert.
+
+C'était enfin une arithmétique ambulante et la morale personnifiée.
+Elle laissait aux autres femmes les défauts de son sexe; elle n'en
+avait pas un seul. N'est-ce point le pire de tous?
+
+Elle était tellement supérieure à toutes les tentations de l'esprit
+malin que son ange gardien avait fini par abandonner son poste.
+
+Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers que ceux d'une
+pendule.
+
+Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la perfection est
+insipide dans ce monde pervers, puisque nos parents ne durent leur
+premier baiser qu'à la perte du paradis de paix, d'innocence et de
+félicité (à quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de la
+journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant des fruits divers
+sans la permission de sa moitié.
+
+C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans goût pour les
+sciences et les savants; il prenait souvent cependant querelle avec sa
+femme. À ce moment, ils avaient l'un et l'autre le diable au corps.
+Et celui qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste, dans
+l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures ménagères sur la tête.
+
+C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue au monde,
+véritable singe malfaisant. Ses parents raffolaient de ce turbulent
+marmot. C'était le seul point sur lequel ils fussent d'accord.
+N'eussent-ils pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter
+d'importance à la maison, afin de lui apprendre à vivre?
+
+ * * * * *
+
+Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des convenances, se
+souhaitaient la mort plutôt que le divorce. Cependant il vint un jour
+où le feu cessa de couver.
+
+Inès tenta sans succès de faire passer son digne époux pour fou, puis
+elle tint un journal de ses fautes, surveilla ses actes, ouvrit sa
+correspondance. Leurs parents cherchèrent à les réconcilier, mais,
+ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer l'affaire.
+Les avocats se multipliaient afin d'obtenir le divorce, mais à peine
+avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José
+vint à mourir.
+
+Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas plaidée. Sa maison
+fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit une de ses maîtresses,
+un prêtre l'autre. Il mourut, laissant sa femme en proie à la haine la
+plus violente.
+
+Il était mort _intestat_. Don Juan fut donc l'unique héritier d'un
+procès, de plusieurs fermes et terres. Inès devint sa tutrice.
+
+Elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de
+sa très noble race (son père était de Castille et sa mère d'Aragon),
+et pour qu'il se montrât un chevalier accompli dans le cas où le roi
+aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval,
+celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une
+forteresse... ou un couvent.
+
+La plus stricte morale présida à son éducation. Aucune branche dans
+les arts ou les sciences ne lui fut dérobée. Il était profondément
+versé dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de
+préférence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on
+ne faisait pas communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire
+une page d'un livre licencieux ou qui traitât de la reproduction des
+espèces: on eût craint de le rendre vicieux.
+
+Ses études classiques donnaient quelque inquiétude à cause des
+indécentes amours des dieux et des déesses, lesquels ne mirent jamais
+de corsets ni de pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions
+expurgées par des hommes instruits qui judicieusement avaient placé
+hors de la vue des écoliers les passages empreints de libertinage.
+
+Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; charmant à six
+ans, il promettait de montrer à onze les plus beaux traits que pût
+avoir un adolescent. Il semblait être sur le chemin du paradis, car il
+passait la moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses maîtres,
+son confesseur et sa mère.
+
+À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il
+paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde
+le prenait pour un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir dans
+sa précocité quelque chose d'atroce.
+
+ * * * * *
+
+Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur
+modestie et leur dévotion, se trouvait Doña Julia. De dire qu'elle
+était jolie, cela n'offrait qu'une très faible idée d'une foule de
+charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel
+à l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.
+
+Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang
+n'était pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espèce de crime.
+Quand tomba la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé
+de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique,
+d'autres restèrent en Espagne, et son archigrand'mère préféra ce
+dernier parti.
+
+Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble
+sang qu'il transmit à ses enfants. Cette païenne conjonction eut pour
+effet de renouveler une vie usée et d'embellir les traits de ceux
+dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide des Espagnes
+sortit tout à coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur.
+Les fils cessèrent d'être rabougris, les filles plates. Cependant la
+rumeur publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut à l'amour
+plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.
+
+Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se
+concentrât en un seul fils qui laissa une fille unique, Julia. Elle
+était mariée, chaste, charmante et âgée de vingt-trois ans.
+
+Ses yeux étaient grands et noirs. On devinait sous ses paupières un
+sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu
+si son âme, en se peignant dans ce regard, ne l'eût rendu le siège de
+la chasteté.
+
+Ses cheveux lustrés étaient rassemblés sur un front brillant de génie,
+de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur
+celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse,
+avaient parfois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût
+circulé un fluide lumineux.
+
+Elle était mariée à un homme de cinquante ans: de tels maris, il y en
+a à foison. Au lieu d'un semblable il serait mieux d'en avoir deux de
+vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil. Il
+est bien déplorable, en effet, dans ces régions que la chair soit si
+fragile en dépit des jeûnes et des prières.
+
+Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges peuvent avec
+équité fixer l'amende de l'adultère.
+
+Alfonso était un homme encore de bonne mine, et sans être chéri de
+Julia il n'en était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme
+le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs défauts et
+n'étant exactement ni un ni deux. Cependant Alfonso était jaloux, mais
+il se gardait de le laisser paraître: la jalousie tremble toujours
+qu'on la reconnaisse.
+
+Julia était l'amie intime de Doña Inès, on ne sait trop pourquoi.
+Aucuns prétendent, sans doute par méchanceté, qu'Inès, avant le
+mariage de Don Alfonso, avait oublié avec lui quelque chose de sa
+vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance dont le temps
+avait bien purifié les sentiments, elle témoignait la même affection à
+l'épouse d'Alfonso.
+
+ * * * * *
+
+Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le caressait
+doucement. C'était chose naturelle quand elle avait vingt ans et lui
+treize, mais quand elle en eut vingt-trois et lui seize, il s'opéra
+dans leurs relations un certain changement.
+
+La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était
+devenu timide. Leurs regards demeuraient baissés et lourds d'embarras.
+Sans doute Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour
+Juan il n'en avait pas plus idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont
+jamais vu.
+
+Il y avait cependant encore quelque chose de tendre dans la froideur
+de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan,
+elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger
+que l'esprit hésitait à y croire. Il n'est cependant pas de magicien
+qui ait pu opérer, avec sa baguette magique, un changement comparable
+à celui que cet imperceptible toucher produisait sur le coeur de Juan.
+
+C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurités, elle finit par se
+trahir. La froideur, la colère, le dédain et la haine sont des masques
+dont elle se couvre bien souvent, mais trop tard...
+
+Ils en vinrent bientôt aux soupirs, aux oeillades plus délicieuses
+parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se coloraient.
+À l'arrivée on éprouvait de l'émotion, au départ de l'inquiétude.
+Préludes charmants de la possession!
+
+Pauvre Julia! Elle sentit que son coeur s'en allait. Elle résolut de
+faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux,
+pour son honneur, sa gloire, la religion et la vertu. En conséquence,
+elle fit voeu éternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant elle
+rendit une visite à sa mère. Ses regards se portèrent vivement sur
+la porte quand elle s'ouvrit. Grâce à la Vierge, c'était quelqu'un
+d'autre qui entrait. Elle en éprouva cependant de la tristesse... On
+ouvrit encore la porte; sans doute était-ce lui, mais non...
+
+Il lui parut dès lors plus convenable, pour une femme vertueuse, de
+lutter face à la tentation: la fuite était un expédient honteux et
+inutile. «Et puis, se disait-elle, il existe un amour platonique,
+parfait, tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut unir
+un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser une main, même une
+lèvre...»
+
+Quant à Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de ce qu'il
+éprouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment pût, avec un peu de
+patience, se préciser et s'exprimer.
+
+Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait
+sa demeure pour la solitude des bois. Tourmenté d'une flamme qu'il
+n'apercevait pas, il recherchait les noires solitudes. Mais il n'est
+qu'une solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans son harem.
+
+Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille
+de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient
+été créés; il songeait aux tremblements de terre et à la guerre, au
+nombre de milles que pouvait former la circonférence de la lune;
+aux ballons; aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance
+exacte des cieux, et, après tout cela, il en revenait aux yeux de Doña
+Julia.
+
+Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa montre, il
+s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup gagné, et que, lui, il
+avait perdu son dîner.
+
+Il revenait parfois à ses livres, mais comme le vent fait trembler
+les pages, l'imagination agitait son âme au milieu de ses lectures
+mystiques. Que lui manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres
+rêveries, les chants des poètes ne pouvaient lui offrir ce dont il
+avait réellement besoin: un sein pour reposer sa tête, un coeur qui
+battît d'amour contre le sien, et d'autres caresses encore...
+
+Inès n'était point sans deviner le trouble de son fils et quelle
+en était la cause. Mais elle fermait les yeux... Pour quel motif?
+peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien ouvrir
+les yeux de Don Alfonso dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa
+femme une opinion exagérée.
+
+ * * * * *
+
+Un jour d'été, vers six heures et demie, Julia s'assit dans un joli
+berceau digne des houris du ciel profane de Mahomet. Elle n'était pas
+seule. Juan se trouvait auprès d'elle.
+
+Qu'elle était belle quand il la regardait! L'émotion avait coloré ses
+joues. O Amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton
+art? Il donne aux faibles la force, et il foule aux pieds le fort.
+Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense, mais la
+confiance que lui donnait sa vertu l'était également.
+
+Elle songeait à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule
+de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et
+alors aux cinquante ans de Don Alfonso. Cette dernière idée n'était
+pas, à la vérité, propre à lui donner du coeur.
+
+Cependant l'une de ses mains s'était appuyée languissamment sur celle
+de Don Juan, mais par erreur... Elle ne croyait toucher que la sienne
+propre.
+
+Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main de Don Juan qui
+jouait dans les tresses de ses cheveux... La main qui tenait encore
+celle de Juan confirma en même temps d'une pression douce, mais
+sensible, la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire:
+«Retenez-moi, si vous voulez.»
+
+Les jeunes lèvres de Juan remercièrent la main par un reconnaissant
+baiser, mais aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air
+du désespoir comme s'il eût commis un crime. Que l'amour est timide
+une première fois! Julia cherchait à parler, mais elle n'y réussit
+point, tant sa langue était affaiblie.
+
+Il y a du danger, au printemps, dans le silence de cette heure... La
+lumière argentée qui inonde les arbres et cette tour les couvre d'une
+beauté, d'un charme si profond qu'elle pénètre aussi notre coeur et le
+jette dans une tendre langueur qui n'est pas le repos.
+
+Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à
+demi ses bras amoureux qui tremblaient comme le sein sur lequel ils
+reposaient. Elle pensait qu'il était certes facile de se débarrasser
+la taille, mais combien cette position avait de charmes!...
+
+La voix de Julia s'éteignit et se perdit en soupirs, jusqu'au moment
+où tous les discours devinrent inutiles... Alors ses beaux yeux se
+noyèrent de larmes. Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut
+aimer et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses désirs;
+elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup... «Jamais,
+jamais», répétait-elle... Et elle consentit à tout...
+
+ * * * * *
+
+Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il était minuit. Doña
+Julia dans son lit dormait profondément. Soudain s'éleva un bruit
+capable de réveiller les morts. La porte était fermée, mais une voix
+et des doigts donnèrent la première alarme. On entendit: «Madame!
+Madame! Madame!
+
+--Chut!
+
+--Au nom de Dieu, Madame. Voici mon maître, avec la moitié de la ville
+à sa suite... Ce n'est pas ma faute, je faisais bonne garde... Ils
+montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il
+pourrait peut-être s'échapper. La fenêtre n'est certainement pas si
+haute!»
+
+Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches, des amis et des
+valets en grand nombre. La plupart, depuis longtemps mariés, étaient
+ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui avait voulu
+outrager à la dérobée le front d'un époux. Une pareille conduite était
+contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une, toutes suivraient bientôt
+son exemple.
+
+De quel genre étaient les soupçons de Don Alfonso? Pour un cavalier de
+son rang il y avait quelque grossièreté à lever ainsi une armée autour
+du lit nuptial et à prendre des laquais pour attester l'affront qu'il
+craignait le plus de recevoir.
+
+La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil, se mit en même
+temps à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia,
+qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du
+lit en monceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir.
+Pourquoi donc se donnait-elle tant de peine à prouver que sa maîtresse
+n'avait pas couché seule?
+
+La dame et sa suivante étaient sans doute deux pauvres petites femmes
+tremblantes qui, par crainte des farfadets et plus encore des hommes,
+avaient cru pouvoir mieux résister à deux. Elles s'étaient donc
+innocemment couchées côte à côte, attendant que les heures d'absence
+fussent écoulées et que l'infâme mari eût reparu disant: «Ma chère
+amie, c'est moi qui le premier ai pensé à m'en aller!»
+
+Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don
+Alfonso, que prétendez-vous faire? Êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne
+suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre pareil! Quelle est,
+dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le
+spleen? Pouvez-vous me soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me
+ferait mourir? Cherchez donc dans cette chambre.
+
+--C'est bien mon intention, répondit Alfonso.
+
+Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinets, garde-robes,
+armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et
+de dentelle, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes,
+des nécessaires et autres articles à l'usage des jolies femmes,
+propres à conserver la beauté. Ils percèrent de leurs épées les
+rideaux et les tapisseries, ils arrachèrent les volets, ils brisèrent
+les tables.
+
+Ils cherchèrent sous le lit et y trouvèrent--peu importe!--ce n'était
+pas ce qu'ils désiraient. Ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si
+la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre était
+muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Nui d'entre eux,
+à la vérité, par un étrange oubli, ne songea à examiner l'intérieur du
+lit.
+
+La voix de Doña Julia ne demeurait pas inactive pendant cette
+perquisition.
+
+«O Don Alfonso, qui n'êtes désormais plus mon époux, pouvez-vous bien
+agir ainsi à votre âge? Car vous avez atteint la soixantaine. Oh!
+cinquante ou soixante, c'est à peu près la même chose. Est-il sage,
+est-il convenable de compromettre ainsi sans motifs l'honneur d'une
+femme? Ingrat, parjure, barbare Don Alfonso!
+
+«Est-ce pour cela que j'ai dédaigné les prérogatives de mon sexe, que
+j'ai pris un confesseur si vieux que nulle autre que moi n'eût pu le
+supporter? Mon innocence l'a plus d'une fois tellement étonné qu'il
+doutait que je fusse mariée!
+
+«Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix d'un _cortejo_
+parmi les jeunes gens de Séville? pour cela que je n'allais presque
+nulle part, si ce n'est aux combats de taureaux, à la messe, au
+spectacle, en soirée et au bal? pour cela que j'ai éconduit mes
+adorateurs jusqu'à en être incivile?
+
+«J'ai eu à mes pieds des hommes illustres de tous les pays, le
+musicien italien Cazzone, des Russes, des Anglais, deux évêques et ce
+pair d'Irlande qui, l'an dernier, s'est tué pour l'amour de moi, en
+faisant un excès de boisson.
+
+«Est-ce ainsi que l'on traite une épouse fidèle? Je vous sais gré, en
+vérité, de ne point me battre, c'est une grande modération de votre
+part! Oh! le vaillant homme! Avec vos épées nues et vos carabines
+armées, vous faites une jolie figure!
+
+«C'était donc là le motif de ce soudain départ, sous prétexte
+d'affaires urgentes, en compagnie de votre procureur, ce fieffé gredin
+que je vois là déconcerté, tout honteux de la sottise qu'il a faite!
+
+«S'il est venu pour dresser procès-verbal, au nom du ciel, qu'il
+procède! Vous avez là une plume et de l'encre à votre disposition! Que
+tout soit relaté avec précision. Je suis enchantée de vous voir bien
+gagner vos honoraires. Cependant je vous serais obligée de faire
+sortir vos espions: ma femme de chambre n'est pas habillée.
+
+--Oh! s'écria Antonia en sanglotant, je serais capable de leur
+arracher les yeux!
+
+--Continuez encore vos recherches, reprit Julia. Mais j'ai besoin de
+dormir. Vous m'obligeriez de ne pas faire tant de bruit, jusqu'à ce
+que vous ayez découvert l'antre mystérieux où se cache mon amant, ce
+trésor. Quand vous l'aurez découvert, que j'aie, du moins, le plaisir
+de le voir!
+
+«Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire quel est ce personnage?
+Est-il de haut lignage? J'espère qu'il est jeune et beau... Puisque
+vous vous êtes avisé de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura pas été
+pour rien, je l'espère.
+
+«Peut-être n'a-t-il pas soixante ans; à cet âge il serait trop vieux
+pour valoir la peine qu'on le tuât et pour éveiller la jalousie
+d'un époux si jeune... Antonia, donne-moi un verre d'eau, j'ai
+véritablement honte d'avoir répandu ces larmes. Elles sont indignes de
+la fille de mon père. Ma mère ne prévoyait pas, en me donnant le jour,
+que je tomberais au pouvoir d'un monstre!
+
+«Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute plus rien. Le peu que
+j'ai dit pourra montrer qu'un coeur ingénu sait souffrir en silence
+des torts qu'il lui répugne de dévoiler. Je vous livre à votre
+conscience. Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez infligé
+ce traitement. Dieu veuille que vous n'en ressentiez pas alors le plus
+amer chagrin. Antonia! Où est mon mouchoir?»
+
+Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs flamboient à
+travers les larmes comme les éclairs à travers la pluie. Ses longs
+cheveux épais ombragent comme d'un voile la pâleur de ses joues. Leurs
+boucles noires ne peuvent cacher ses éblouissantes épaules. Ses lèvres
+charmantes demeurent entr'ouvertes, et son coeur bat plus haut que ne
+respire sa poitrine demi nue.
+
+Le señor Don Alfonso était, à la vérité, confus. Nul des mirmidons
+ne s'amusait. Seul le procureur semblait se distraire du spectacle.
+Fidèle jusqu'à la mort, pourvu qu'il y eut discussion, peu lui
+importait la cause. La décision du débat appartiendrait toujours aux
+tribunaux!
+
+Alfonso se préparait à balbutier quelque excuse. Mais la prudente
+Antonia l'interrompit.
+
+«Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si vous ne voulez faire
+mourir madame.»
+
+Alfonso murmura: «Le diable l'emporte!» puis il fit, sans trop savoir
+pourquoi, ce qu'on lui demandait.
+
+Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se retira le dernier,
+avec répugnance, grandement étonné et contrarié de cet imprévu
+_hiatus_ dans les _faits_ de la cause, faits qui, tout à l'heure
+encore, avaient une si équivoque apparence. Pendant qu'il ruminait le
+cas, on boucla brusquement la porte à sa face légale.
+
+O honte! O crime! O douleur! O race féminine! À peine eut-on tiré le
+verrou que le jeune Juan sortit du lit à demi suffoqué.
+
+Fluet et facile à pelotonner, on l'avait caché dans le grand lit,
+entre Julia et sa servante. Non, il n'eût pas été à plaindre, quand
+même ce joli couple l'eût étouffé.
+
+Il est écrit dans la chronique des Hébreux que les médecins, laissant
+là pilules et potions, avaient ordonné au vieux roi David, dont le
+sang coulait avec trop de lenteur, l'application d'une jeune fille
+nue par manière de vésicatoire. L'on prétend que ce remède lui réussit
+complètement. Sans doute fut-il administré d'une façon différente, car
+David lui dut la vie, mais Juan faillit en mourir.
+
+Que faire? Antonia se mettait l'imagination à la torture. Alfonso
+n'allait-il pas revenir dès qu'il aurait congédié ces imbéciles? Et le
+jour allait bientôt paraître!
+
+Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse, imprimait ses lèvres
+pâles encore sur les joues de Juan.
+
+Ses lèvres, à lui, allèrent au-devant des siennes, ses mains
+s'occupaient de rechercher les tresses de ses longs cheveux épais.
+Même à ce moment critique, les deux amants ne pouvaient maîtriser leur
+amour, ils oubliaient tout le désespoir et le danger.
+
+«Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec colère. Il faut que
+je dépose ce joli monsieur dans le cabinet. Veuillez, je vous en prie,
+garder vos folies pour une nuit plus opportune.
+
+«Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu'à batifoler! Vous
+perdrez la vie, moi, ma place, ma maîtresse, tout!
+
+«Encore si c'était un vigoureux cavalier de vingt-cinq ans! Mais pour
+ce visage de demoiselle! Vraiment, madame, votre choix m'étonne!
+
+«Allons, monsieur, allons, entrez là. Bien, le voilà sous clef. Pourvu
+que nous ayons jusqu'à demain pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez
+pas dormir au moins!»
+
+L'arrivée de Don Alfonso, qui, cette fois, était seul, interrompit la
+harangue de l'honnête camériste. Ayant jeté sur les deux époux un long
+regard oblique, elle moucha la chandelle, salua et sortit.
+
+Après quelques minutes de silence, Alfonso entreprit de bizarres
+excuses sur ce qui venait d'arriver. Mais il laissa entendre qu'il
+avait eu d'amples raisons pour agir ainsi.
+
+Julia eût eu un moyen immédiat de lui clore le bec, c'eût été à son
+tour de lui reprocher ses maîtresses et notamment Inès dont la liaison
+avec lui n'était pas un mystère.
+
+Elle ne le fit pas, peut-être pour ne point offenser l'oreille de Don
+Juan qui avait fort à coeur la réputation de sa mère, peut-être aussi
+pour ne pas reporter sur ce même Don Juan les idées d'Alfonso.
+
+Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire de ce genre,
+elles ont un tact qui leur permet de se maintenir sans cesse à quelque
+distance de la question: ces charmantes créatures mentent avec tant de
+grâce! le mensonge leur sied à ravir!
+
+Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur répondre est à peu
+près inutile, car leur éloquence est trop prodigue de paroles. Quand
+enfin elles sont hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux,
+laissent échapper une larme ou deux. Et la paix est faite et ensuite,
+et ensuite, et ensuite... on s'assied... et on soupe...
+
+Alfonso implora en fin de compte son pardon qui lui fut à moitié
+refusé et à moitié accordé. On y mit des conditions qu'il trouva très
+dures, on repoussa certaines petites requêtes qu'il présentait...
+Tourmenté et poursuivi par d'inutiles repentirs, il était là comme
+Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de ne plus rien lui refuser
+quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une paire de souliers.
+
+Une paire de souliers! Ceux-ci étaient, à n'en pas douter, de taille
+masculine. Les voir, s'en emparer fut l'affaire d'un instant:
+
+«Ah! bonté divine! Je sens claquer mes dents! mon sang se glacer!»
+
+Et Alfonso entra à nouveau dans un violent accès de fureur.
+
+Il sortit pour aller chercher son épée, et sur-le-champ Julia courut
+au cabinet:
+
+«Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de réplique! La porte est
+ouverte! Vous pourrez vous échapper par le corridor que vous avez
+traversé si souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu!
+Dépêchez-vous... J'entends la marche précipitée d'Alfonso. Il ne fait
+point encore jour. Il n'y a personne dans la rue.»
+
+En un moment Juan gagna la porte de la chambre et bientôt celle du
+jardin. Mais il se heurta à Alfonso en robe de chambre qui menaçait de
+le tuer. Alors, d'un coup de poing, il l'étendit à terre.
+
+Ce fût une lutte terrible. La lumière s'éteignit. Antonia criait:
+«Au viol!» et Julia: «Au feu!» Mais pas un domestique ne bougea pour
+prendre part à la mêlée. Alfonso, étrillé à souhait, jurait ses grands
+dieux qu'il serait vengé cette nuit même. Juan, le sang bouillonnant,
+blasphémait une octave plus haut.
+
+L'épée d'Alfonso était tombée à terre avant qu'il pût en faire usage,
+et ils continuèrent à lutter corps à corps. Si Juan eût vu l'épée,
+c'en était fait des jours d'Alfonso.
+
+Le sang commença à couler: heureusement que c'était par le nez. Enfin,
+Juan réussit à se dégager par un coup adroitement porté, mais il y
+perdit son unique vêtement. Il prit la fuite en l'abandonnant, comme
+Joseph. Là s'arrête la comparaison entre les deux personnages.
+
+Enfin on apporta de la lumière. Laquais et servantes survinrent, et un
+étrange spectacle s'offrit à leur vue: Antonia livrée à une attaque
+de nerfs; Julia évanouie; Alfonso appuyé contre la porte et pouvant à
+peine respirer; des débris de vêtements épars sur le parquet, du sang,
+des traces de pas d'hommes...
+
+[Illustration: PLANCHE VIII
+
+_Moreau le Jeune._--LE FESTIN DE PIERRE]
+
+Juan avait gagné la porte extérieure du jardin, tourné la clef dans la
+serrure et refermé du dehors, sans se soucier de ceux qui étaient en
+dedans.
+
+Complètement nu, il trouva son chemin et rentra chez lui sous la seule
+protection d'une nuit assez obscure.
+
+ * * * * *
+
+Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande en divorce.
+
+Doña Inès, pour donner le change sur l'éclat le plus violent qui,
+depuis des siècles, eut fait l'entretien de l'Espagne, fit voeu de
+brûler en l'honneur de la Vierge plusieurs livres de bougies, puis,
+sur l'avis de quelques vieilles matrones, elle envoya son fils
+s'embarquer à Cadix. Elle voulait qu'afin de réformer sa morale
+antérieure et de s'en créer une nouvelle il voyageât par terre et par
+mer dans tous les pays d'Europe, surtout en France et en Italie.
+
+Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande, mais on jugea mieux
+de ses sentiments par la lettre qu'elle écrivit à Don Juan:
+
+«On m'annonce que c'est une chose résolue. Vous partez. Ce parti est
+sage et convenable. Il ne m'en est pas moins pénible. Désormais je
+n'ai plus de droits sur votre jeune coeur: c'est le mien qui est la
+victime... Je vous écris à la hâte, et la tache qui est sur ce papier
+ne vient point de ce que vous pourriez croire. Mes yeux sont brûlants
+et endoloris, mais ils n'ont point de larmes.
+
+«Je vous ai aimé et je vous aime encore... À cet amour, j'ai tout
+sacrifié, ma fortune, mon rang, le ciel, l'estime du monde et la
+mienne. Et cependant je ne regrette point ce que ce rêve m'a coûté,
+tant son souvenir m'est cher.
+
+«Je n'ai rien à vous reprocher, rien à vous demander.
+
+«Dans la vie de l'homme, l'amour est un épisode; pour la femme, c'est
+toute l'existence. La cour, les camps, l'église, les voyages, le
+commerce occupent l'activité de l'homme; l'épée, la robe, le gain, la
+gloire lui offrent en échange, pour remplir son coeur, l'orgueil,
+la renommée, l'ambition. Il en est peu dont l'affection résiste à de
+telles diversions. Nous n'en avons qu'une: aimer de nouveau et nous
+perdre encore.
+
+«Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil. Vous en aimerez
+beaucoup; beaucoup vous aimeront. Sur terre tout est fini pour moi.
+Il ne me reste plus qu'à enfermer au fond de mon coeur ma honte et ma
+profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi, _aimez-moi_...
+
+«Mot inutile! Je le laisse cependant...
+
+«Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon sang se précipite encore
+là où ma pensée est fixée, comme roulent les vagues dans le sens que
+le vent leur imprime... J'ai un coeur de femme, je ne peux oublier.
+
+«Je n'ai plus rien à dire et ne peux me résoudre à quitter la plume...
+Je n'ose poser mon cachet sur ce papier... Et pourtant je le pourrais
+sans inconvénient. Mon malheur ne saurait s'accroître. Je ne vivrais
+déjà plus si l'on mourait de douleur. La mort dédaigne de frapper
+l'infortunée qui s'offre à ses coups... Il me faut survivre à ce
+dernier adieu... Il me faut supporter la vie pour vous aimer et prier
+pour vous!»
+
+Elle écrivit ce billet avec une jolie petite plume de corbeau toute
+neuve sur du papier doré sur tranches. Sa frêle main blanche tremblait
+quand elle approcha la cire de la lumière, et pourtant il ne lui
+échappa pas une larme. Le cachet portait un héliotrope sur une
+cornaline blanche avec la devise «_Elle vous suit partout._» La cire
+était superfine et d'un beau vermillon.
+
+Telle fut la première aventure périlleuse de Don Juan.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE NAUFRAGE
+
+Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie de Don Juan.--Le mal
+de mer.--La tempête.--Le grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans
+les canots.--Le navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La faim.--Le
+tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et mangé.--Le châtiment.--Le
+dénuement.--La terre!--Vers le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don
+Juan atteint le rivage et s'évanouit.
+
+
+Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant que le Pérou eût
+appris à se révolter, l'entrepôt du commerce colonial. Et puis on y
+trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le coeur
+se gonfle à les regarder marcher. C'est quelque chose de divin,
+d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe
+nouvellement dompté? le caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas
+cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits
+pieds, et le tour de leurs jambes!
+
+Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard irrésistible,
+qui vous rend pâle de bonheur, vous brûle jusqu'au fond du coeur.
+Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de
+dire ses prières.
+
+C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: comme si un
+vaisseau espagnol était une arche de Noé qui lui devait offrir asile
+contre la perversité de la terre, et d'où il prendrait son vol un jour
+ainsi que la colombe de promission!
+
+Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de l'argent. Son
+voyage devait durer quatre printemps.
+
+Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; elle, lui remit
+une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de
+crédit.
+
+ * * * * *
+
+Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer
+passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu à l'Espagne.
+Les premières séparations sont toujours pénibles. Lors même que
+l'on quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on ne peut
+s'empêcher de tourner les yeux vers son clocher.
+
+Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: une mère, une
+maîtresse et point d'épouse. Ainsi il pleurait comme les Hébreux
+captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de
+Sion. Et en même temps il réfléchissait et prenait la résolution de se
+corriger.
+
+«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être ne te
+reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné à périr comme l'exilé, par
+la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne
+l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est fini entre
+nous, adieu aussi, ma chère Julia!»
+
+Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.
+
+«Que si jamais je t'oublie, je jure...--mais non, cela est impossible,
+cela ne saurait être--cet océan azuré se convertira en air, la terre
+elle-même en mer avant que ton image ne disparaisse de mon coeur, ô
+ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de la tienne. Ah! quand
+l'âme est malade, rien ne la peut guérir...»
+
+Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premières
+atteintes du mal de mer.
+
+«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah!
+que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux
+comparés à ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, portez-moi
+un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? O Julia, ma Julia
+bien-aimée, entends mes supplications.»
+
+Ici le vomissement lui coupa la parole.
+
+L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il
+répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un éternuement
+vienne interrompre ses soupirs.
+
+L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, au milieu des
+mugissements des vagues, eût-il résisté à l'état d'un estomac qui en
+était à son premier voyage en mer?
+
+ * * * * *
+
+Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que la famille
+de Moncada s'était fixée avant la naissance de Don Juan. Les deux
+familles étaient alliées, et il avait pour les Moncada une lettre
+d'introduction.
+
+Sa suite se composait de trois domestiques et d'un précepteur, le
+licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce
+moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de
+tous ses voeux.
+
+La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à
+carguer les voiles...
+
+À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en
+travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche
+effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se
+précipita aux pompes.
+
+Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des
+pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers
+le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le
+navire sur le flanc.
+
+On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le
+beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence.
+
+ * * * * *
+
+Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre
+probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les
+meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient
+des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas
+faute de demander du grog, voire de boire au tonneau.
+
+Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la
+chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans
+chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant
+de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de
+s'abandonner définitivement à l'ivresse.
+
+«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si
+la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!»
+Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas
+anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur,
+qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum.
+
+Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne
+quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don
+Juan comme un autre Sancho Pança.
+
+ * * * * *
+
+Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent
+s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de
+fortune.
+
+La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer
+mugissante.
+
+Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés.
+Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues.
+
+Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus
+rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer
+orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais
+parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants.
+
+ * * * * *
+
+Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se
+remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres
+se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs
+plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le
+jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda
+l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable.
+
+ * * * * *
+
+Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un
+canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers.
+
+Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On
+s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que
+la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin.
+
+Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne
+devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si
+tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et
+insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu.
+
+À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors,
+cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les
+vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé
+de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées
+de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement
+brusque et plongea la tête la première.
+
+Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent
+au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la
+vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte
+avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.
+
+Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le
+brisement des vagues inexorables.
+
+ * * * * *
+
+Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et
+trente dans la chaloupe.
+
+Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux
+cents âmes avaient pris congé de leurs corps.
+
+Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer
+Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop
+d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux
+pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son
+épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.
+
+Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo.
+
+Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut
+avec ses neuf passagers.
+
+Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au
+lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic
+certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec
+parcimonie les rations de biscuit et d'eau.
+
+Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de
+ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la
+tempête.
+
+ * * * * *
+
+Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord
+leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils
+s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais
+quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et
+se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils
+avaient prudemment ménagées.
+
+ * * * * *
+
+Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils
+faire avec leur unique aviron?
+
+Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la
+rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan,
+son épagneul fut tué et distribué par rations.
+
+Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher
+à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant
+maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta
+avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de
+son épagneul et la partagea avec Pedrillo.
+
+ * * * * *
+
+Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau.
+Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient
+d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient
+les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau,
+vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups
+des désirs de cannibales.
+
+L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à
+l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un
+sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son
+voisin, chacun avait reconnu la sienne.
+
+On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de
+souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient
+autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en
+sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on
+prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia.
+
+Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.
+
+ * * * * *
+
+Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce
+qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si
+tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où
+il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi
+catholique.
+
+Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau,
+mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait
+de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée,
+l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de
+régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se
+partagèrent les restes.
+
+Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du
+nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons
+ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât
+avec eux son pasteur et maître.
+
+Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne
+peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité
+tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit
+écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire
+l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis
+soudain mourir avec un rire d'hyène.
+
+ * * * * *
+
+Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils
+étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres
+méditaient une dissection nouvelle.
+
+Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras;
+mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une
+mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en
+exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que
+lui avaient fait les dames de Cadix...
+
+On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns
+n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don
+Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un
+morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent
+cesser de manger de la chair humaine.
+
+La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de
+toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées
+et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non,
+ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire!
+
+ * * * * *
+
+Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon
+augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour
+de la chaloupe.
+
+La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence;
+les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les
+naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère
+où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la
+terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards
+trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants,
+ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde
+partagea cette dernière illusion.
+
+Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart
+s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec
+les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi
+les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie
+et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu
+à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel!
+
+Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore,
+jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient...
+Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis
+longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller,
+mais on s'aperçut qu'ils étaient morts.
+
+ * * * * *
+
+Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se
+perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna;
+ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres
+îles.
+
+Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à
+celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants
+et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient
+faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord.
+
+Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la
+soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce
+qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils
+avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs
+intestins!
+
+Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues
+l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la
+terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants,
+ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait.
+Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent
+cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut
+submergée...
+
+ * * * * *
+
+Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était
+un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit
+courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse
+de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager...
+Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il
+s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la
+grève...
+
+Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer
+mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un
+vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour
+de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant
+encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil
+à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes
+sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de
+l'argile...
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+HAYDÉE
+
+Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans la
+grotte.--Haydée et son père.--Sommeil profond de Juan et troublé
+d'Haydée.--Premier entretien, premier repas.--Les visites à la
+grotte.--Le bain.--Promenades sentimentales.--Départ du vieux
+pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits du pirate.--Le
+retour impromptu.--La fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas
+d'Haydée et de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les
+rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance du
+pirate.--Maladie et mort d'Haydée.
+
+
+Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et
+s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe
+et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il
+regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment
+lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et
+s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans.
+
+Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de
+la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux
+frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits
+glacés...
+
+Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa
+d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête
+languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue
+colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque
+mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du
+naufragé, en même temps qu'à la sienne.
+
+ * * * * *
+
+Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son aînée, l'aimable fille
+le transporta avec précaution dans la grotte voisine. Alors elles
+allumèrent du feu et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se
+dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle.
+
+Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure
+brune dont les flots retombaient en tresses derrière elle presque
+jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction
+qui annonçait une femme de qualité.
+
+Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient
+tout son visage. Son front était blanc et petit; sa lèvre supérieure
+eût pu servir de modèle à un statuaire.
+
+Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; l'or et les
+pierreries étaient entremêlés à profusion dans sa chevelure; sa
+ceinture étincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus
+d'une pierre précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de
+petites chaussures souples et pas de bas.
+
+Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, mais d'étoffes
+plus grossières.
+
+ * * * * *
+
+Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard qui vivait
+sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, mais il avait
+rattaché à ses excursions maritimes quelques autres spéculations
+d'une nature peut-être moins honorable: un peu de contrebande et la
+piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les
+siennes un million de piastres environ.
+
+Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux marchands égarés;
+il confisquait la cargaison et l'équipage. Le marché aux esclaves lui
+valait aussi d'honnêtes bénéfices.
+
+Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites et sauvages
+des Cyclades, il avait, du produit de ses méfaits, construit une
+très belle maison où il vivait fort à son aise. Dieu sait combien
+de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait versé:
+c'était, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en était
+pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures
+dans le goût barbaresque.
+
+Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus riche héritière
+des Iles orientales. Elle était si belle que sa dot n'était rien
+auprès de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans
+sa beauté de femme.
+
+ * * * * *
+
+Ce jour-là même elle se promenait le long de la grève, au pied des
+rochers, quand elle avait trouvé Don Juan insensible, pas tout à fait
+mort, mais presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue
+la blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un abri à cet
+étranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche.
+
+Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément le moyen de le
+sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le
+vendre comme esclave dès qu'il eût été rétabli.
+
+Avec les débris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu
+sans peine.
+
+Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de quelques-uns de leurs
+vêtements pour faire un lit au naufragé afin qu'il fût plus à l'aise
+quand il s'éveillerait, car il s'était à nouveau profondément endormi.
+Puis elles partirent, se promettant de revenir à la pointe du jour
+avec un plat d'oeufs, du café, du pain et du poisson.
+
+ * * * * *
+
+Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rêves.
+
+Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence le plus absolu à
+sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, d'un sommeil agité; elle ne cessa
+de se retourner sur sa couche, rêvant de naufrages et de charmants
+cadavres étendus sur la grève.
+
+ * * * * *
+
+Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura.
+Les vieux esclaves de son père, réveillés à leur tour, jurèrent en
+diverses langues, arménien, turc ou grec, ne sachant que penser de
+cette lubie.
+
+La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que l'aurore qui la
+baisait de ses lèvres humides, descendit au rocher.
+
+Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le
+couvrit de nouveau, car l'air du matin était vif, puis se pencha sur
+lui, silencieuse; ses lèvres muettes buvaient la respiration à peine
+perceptible de Juan.
+
+Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du panier et faisait cuire
+le repas.
+
+Elle prépara les oeufs, les fruits, le café, le pain, le poisson, le
+miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne voulut pas qu'elle éveillât le
+naufragé, et les deux femmes attendirent...
+
+ * * * * *
+
+Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni,
+mais c'était encore un fort joli garçon.
+
+Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage
+ne lui fût apparu à nouveau. Il n'avait jamais été indifférent aux
+traits féminins: même dans ses prières, il détournait les yeux des
+saints renfrognés pour les reporter sur la tendre image de la Vierge
+Marie.
+
+La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de
+l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne devait pas parler, mais
+manger.
+
+Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, mais il avait de
+l'oreille, et la voix de la jeune fille était le gazouillement d'un
+oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus
+simple et plus belle.
+
+Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son odorat, contribuait
+également, à la vérité, à le rappeler à la vie. Il éprouva un grand
+besoin de manger, surtout un beefsteak.
+
+Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commença de
+dévorer comme un affamé qu'il était. Zoë dut calmer son ardeur, car
+elle savait qu'il est très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa
+faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour
+le moment, suffisamment restauré.
+
+Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une guenille, elles le
+vêtirent des vêtements qu'elles avaient apportés. Cela lui fit un
+costume mi-turc, mi-grec.
+
+Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne
+comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan
+faisait plus attention à ses regards qu'à ses paroles.
+
+Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère des lèvres et des yeux
+d'une femme aimée!
+
+ * * * * *
+
+Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait à
+dormir, Haydée se rendait à la grotte. Elle l'éveillait en caressant
+les boucles de ses cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue
+et sa bouche.
+
+Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il s'éveillait, il
+trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un déjeuner et les plus
+beaux yeux qui aient jamais fait battre un coeur de jeune homme.
+
+L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait rien qui les fît
+rougir. Haydée voyait en Don Juan l'être dont elle avait rêvé chaque
+nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui
+donnerait à elle le bonheur.
+
+Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux débris que
+lui avaient jeté les vagues, son premier et dernier amour.
+
+ * * * * *
+
+Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait chaque jour son
+jeune ami. Enfin son père reprit la mer pour aller à la rencontre de
+certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains à destination de
+Scio.
+
+Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle n'avait plus sa
+mère. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle
+se promenait sur la côte. C'était une falaise battue de brisants:
+en haut des rocs escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès
+était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le mugissement des
+vagues menaçantes, excepté ces longs jours d'été où la surface de
+l'océan est unie comme celle d'un lac.
+
+Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à apporter l'eau
+chaude, à tresser les longs cheveux d'Haydée et à lui demander de
+temps à autre ses robes de rebut.
+
+ * * * * *
+
+C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le disque du soleil
+s'affaissant derrière la colline. D'un côté, la montagne, de l'autre,
+la mer apaisée et sans fin, au-dessus de leur tête le firmament au
+milieu duquel brillait une étoile solitaire.
+
+Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils
+sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les coquillages. Ils
+pénétrèrent dans les profondeurs du roc creusées par la tempête et
+l'orage. Là, ils s'assirent et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux
+charmes du crépuscule à la teinte pourprée.
+
+Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan couleur de rose.
+Le large disque de la lune se levait déjà sur la mer. Ils écoutèrent
+le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des
+flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un à l'autre;
+alors leurs lèvres s'approchèrent et s'unirent par un baiser...
+
+Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, un
+baiser qui ébranle le coeur.
+
+Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers l'autre, comme si
+leurs âmes et leurs lèvres se fussent appelées... Une fois réunies,
+elles adhérèrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs coeurs
+étaient les fleurs d'où provenait le miel.
+
+La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le silence de la
+grève et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage
+l'un de l'autre, comme s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie
+que la leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.
+
+Leurs discours ne se composaient que de paroles entrecoupées. La nuit
+ne leur faisait pas peur; ils étaient en tout l'un à l'autre.
+
+Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme un oiseau à son
+jeune ami; l'idée du mensonge lui était inconnue.
+
+Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était adorée...
+Leurs âmes passionnées, absorbées l'une dans l'autre, eussent expiré
+dans celle ivresse si des âmes pouvaient mourir... Elle sentit son
+coeur battre sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais
+il ne pouvait plus battre isolément.
+
+Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si faibles... C'était
+l'heure où le coeur est toujours plein, où il pousse à des actes que
+l'éternité ne peut effacer...
+
+Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau n'avait enfreint la
+damnation éternelle... Ils avaient entendu parler des eaux du Styx, de
+l'enfer et du purgatoire... Mais que leur importait!
+
+Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté de la lune.
+Le bras de Juan est toujours enlacé à la taille d'Haydée, et le sien
+presse la tête de Juan... Elle boit ses soupirs et lui les siens...
+Ils ne forment plus qu'un murmure confus et entrecoupé... On les
+prendrait ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à l'amour,
+tout à la nature...
+
+ * * * * *
+
+... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante et profonde,
+Juan s'abandonna au sommeil dans les bras d'Haydée. Mais elle ne
+dormait pas... Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir
+sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par intervalles, elle
+tournait ses regards vers le ciel, puis les reportait sur le pâle
+visage qu'elle réchauffait sur son coeur, son coeur débordant de joie
+de tout ce qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait encore.
+
+Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être qu'il aime!
+
+Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour, contemplait sans fin
+le sommeil de son amant. Ces étoiles innombrables qui scintillaient
+maintenant au ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à
+la sienne.
+
+Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui rend brûlants
+les baisers des filles aux doux yeux de gazelle; elle n'était faite
+que pour aimer, tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était
+rien pour elle. Là battait son coeur... Elle n'avait rien d'autre à
+souhaiter, à espérer ni à craindre.
+
+C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur coeur sur ce rivage
+solitaire; les étoiles ont versé leur lumière sur tant de beauté;
+l'océan fut leur témoin, la caverne leur couche nuptiale... La
+solitude a été leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont
+heureux...
+
+ * * * * *
+
+Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle, Haydée oubliait que
+l'île appartenait à son père, le pirate.
+
+Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les vents et les vagues,
+ainsi que par quelques captures importantes... Une tempête avait
+tempéré sa joie en faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait
+enchaîné ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés comme des
+chapitres d'un livre. Chacun valait de dix à cent dollars par tête.
+
+Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan, parmi ses amis les
+Méinotes; il en vendit d'autres à ses correspondants de Tunis,
+à l'exception d'un homme qui, étant vieux et ne trouvant point
+d'acquéreur, fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus riches furent
+mis à la cale pour être échangés plus tard contre une rançon.
+
+Il disposa de la même manière des marchandises; il s'en défit dans
+certains marchés du Levant. Toutefois il réserva un grand nombre
+d'objets de goût féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces,
+une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous
+articles volés pour sa fille par le meilleur des pères.
+
+Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande, une guenon, deux
+perroquets, une chatte de Perse, ainsi qu'un chien terrier qui avait
+appartenu à un Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans une
+cage d'osier.
+
+[Illustration: PLANCHE IX
+
+_Horace Vernet._--DON JUAN FOUDROYÉ]
+
+ * * * * *
+
+Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin dans son île et
+débarqua dans le havre, situé au côté opposé de la grève aux écueils.
+
+Il gravit la colline et apercevant la fumée de son toit se sentit
+joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait fort son enfant.
+
+Comme il approchait, il distingua à travers les feuillages
+qui ombrageaient sa maison des figures en mouvement, des armes
+étincelantes et des vêtements aux couleurs variées.
+
+Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore les sons d'un
+violon. Il reconnut aussi un flageolet et un tambour, puis des éclats
+de rire.
+
+Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques dansant ainsi que des
+derviches qui tournent sur un pivot.
+
+Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques, dont la plus
+grande agitait en l'air un mouchoir blanc; les autres se tenaient
+par la main, et leurs longs cheveux châtains flottaient sur leur cou
+d'albâtre... Elles chantaient et bondissaient en cadence...
+
+Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on voyait des pilafs et
+des mets de toutes sortes, des flacons de vins de Samos et de Scio et
+des sorbets rafraîchis dans des vases poreux...
+
+Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes vénérables d'un
+vieux bouc blanc.
+
+Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, racontait
+des histoires merveilleuses.
+
+Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. Pourquoi s'amusait-on
+ainsi en son absence? Il redoutait fort l'enflure de ses comptes de
+dépenses hebdomadaires.
+
+Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança et frappa sur
+l'épaule du premier convive qui lui tomba sur la main--avec un certain
+sourire qui n'annonçait, à la vérité, rien de bon--et lui demanda ce
+que voulaient dire ces réjouissances.
+
+Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la tête, le lui
+présenta par-dessus l'épaule.
+
+«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps à perdre.»
+
+Un second ajouta:
+
+«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous à notre
+maîtresse, qui est héritière.»
+
+«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez dire notre maître,
+pas l'ancien, le nouveau!»
+
+ * * * * *
+
+Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas à qui ils parlaient.
+Une ombre passa dans les yeux de Lambro; mais, se ressaisissant,
+il demanda à l'un d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les
+qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, avait
+fait passer Haydée à l'état d'épouse.
+
+«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient, et ne me
+soucie guère de le savoir. Mais je sais que voici un chapon rôti,
+merveilleusement gras... Si cela ne vous suffit pas, adressez-vous à
+mon voisin... C'est un bavard émérite.»
+
+Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança vers la maison par
+un chemin dérobé. Nul ne faisait attention à lui. Il entra inaperçu
+par une porte secrète.
+
+ * * * * *
+
+Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur beauté et leur
+splendeur; devant eux un meuble incrusté d'ivoire, splendidement
+servi, et, autour de la salle, se tenaient rangées de belles esclaves.
+La vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries. La
+partie la moins précieuse du service se composait de nacre, de perles
+et de corail.
+
+Le dîner comprenait une centaine de plats. On y voyait des mets de
+toutes sortes, des soupes au safran et des ris de veau, de l'agneau et
+des noix de pistache; des poissons gigantesques. La boisson consistait
+en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à
+travers l'écorce.
+
+Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le repas, puis fut
+servie la fève de Moka en de petites tasses de porcelaine de Chine.
+Dans le café on avait fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle
+et du safran.
+
+Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi,
+bordé de bleu pâle; les coussins du sofa étaient de velours écarlate
+rehaussé au centre d'un soleil d'or.
+
+Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient partout leur
+splendeur; des nattes indiennes et des tapis de Perse couvraient le
+carreau; des gazelles et des chats, des nains et des nègres et encore
+d'autres créatures qui gagnaient leur vie en qualité de ministres et
+de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux qu'à la foire.
+
+Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère nuancée d'azur, de
+rose et de blanc, son sein se soulevait comme une légère vague...
+La gaze blanche rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle
+comme un nuage diaphane autour de la lune.
+
+Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun de ses bras
+charmants; le métal en était si fin que la main l'élargissait sans
+effort et qu'il s'adaptait de lui-même au bras qui lui servait de
+moule. Il adhérait à ces contours ravissants comme s'il eût craint de
+s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur ceindre une peau plus
+blanche.
+
+Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son cou-de-pied,
+annonçait sa dignité de souveraine du territoire. Douze anneaux
+brillaient à ses doigts. Des pierreries étoilaient sa chevelure. La
+soie orange de son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville
+du monde.
+
+Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient jusqu'à ses
+talons.
+
+Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie. L'air était plus
+léger, éclairé par ses yeux suaves et purs. En sa présence, on sentait
+pouvoir s'agenouiller sans idolâtrie.
+
+Juan portait un châle noir et or, un turban roulé en plis gracieux
+ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude entremêlée des cheveux
+d'Haydée surmontait un croissant mobile qui jetait une lumière
+resplendissante.
+
+Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des eunuques noirs,
+des jeunes danseuses demi-nues et un certain poète. Ce dernier, payé
+pour satiriser ou aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon
+fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable.
+
+ * * * * *
+
+Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et Juan se retrouvèrent
+seuls en la douce société de leurs coeurs.
+
+Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne s'ennuyaient que
+lorsqu'ils n'étaient point ensemble. Chacun d'eux était le miroir de
+l'autre.
+
+Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient toujours été. Ils
+n'étaient pas faits pour remplir un rôle agité sur l'ennuyeuse scène
+du monde réel, mais comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe
+et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie charmante dans les
+eaux et parmi les fleurs, sans connaître jamais le poids des heures
+humaines...
+
+Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé ces mêmes amants
+dont elles avaient éclairé les premières joies. Cet écueil de l'amour,
+la possession, était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à
+leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée.
+
+Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule, un tremblement
+leur vint et traversa la félicité de leur coeur... Un secret
+pressentiment les saisit tous deux... Les grands yeux noirs et
+prophétiques d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du
+soleil lointain, comme si son disque allait emporter dans sa fuite
+leur dernier jour de bonheur... Juan regardait Haydée comme pour
+l'interroger sur le destin...
+
+Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...
+
+Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas à cet
+instant? Ils étaient nés pour vivre ensemble au fond des bois; ils
+n'étaient pas faits pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la
+société, habitacles de la haine, du vice et des soucis.
+
+Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Haydée et Juan
+reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir
+Don Juan, un frémissement parcourait tous ses membres; parfois les
+douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme un ruisseau, une musique
+sans paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves,
+comme des feuilles de rose par le souffle de la brise.
+
+Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la mer, enchaînée à
+un rocher; elle ne pouvait se détacher de ce lieu, et le mouvement des
+flots augmentait, et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles,
+menaçantes et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien qu'elle ne
+pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, écumantes, au-dessus de
+sa tête. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle
+ne pouvait pas mourir.
+
+Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle marcha sur
+la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait à
+chaque pas... Devant elle roulait, enveloppé d'un linceul, quelque
+chose qu'elle se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi,
+quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle
+cherchait à le prendre et à l'étreindre, mais cela lui échappait
+toujours...
+
+La scène changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois
+étaient tapissées de stalactites, vaste salle taillée par les siècles
+que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa
+chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues
+en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient
+soudain...
+
+Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume qui couvrait son
+front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de
+son coeur éteint...
+
+Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'évanouir et
+faire place à d'autres qui lui rappelaient ceux de son père... Peu à
+peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'était
+bien son regard perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit...
+Puissance du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et son
+amant!
+
+ * * * * *
+
+Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et la reçut dans ses
+bras. Puis il saisit son sabre suspendu à la muraille pour exercer
+à l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce désordre.
+Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, sourit avec mépris
+et dit:
+
+«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent mille cimeterres
+prêts à frapper. Remets, jeune homme, dans le fourreau ton épée
+impuissante.»
+
+Haydée s'élança dans ses bras.
+
+«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le genou avec moi. Il
+nous pardonnera, j'en ai la certitude. O mon père bien-aimé! Dans
+cette angoisse de joie et de douleur, je baise avec transport le bord
+de ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais épargne ce
+jeune homme!»
+
+Le vieillard demeura calme et altier.
+
+«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à Don Juan.
+
+--Jamais! Tant que ce bras sera libre!»
+
+Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et, tirant un
+pistolet de sa ceinture, il reprit:
+
+«Que ton sang retombe sur sa tête!»
+
+Puis il examina attentivement la pierre, comme pour s'assurer si
+elle était en bon état--il en avait depuis peu fait usage--et se mit
+tranquillement à armer son pistolet.
+
+Enfin il ajusta.
+
+Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non moins résolue que
+son père:
+
+«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La faute est à moi
+seule. La mer l'avait porté sur ce fatal rivage. Il ne le cherchait
+pas. Je lui ai engagé ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je
+connais votre caractère inflexible; connaissez celui de votre fille!»
+
+Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la même expression.
+Vrai lion, vraie lionne, ils étaient l'un et l'autre capables de se
+venger.
+
+Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa ceinture. Puis
+il resta immobile, les yeux fixés sur sa fille, comme s'il eût voulu
+lire au fond de son âme:
+
+«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la perte de
+cet étranger... Bien peu supporteraient un pareil outrage et
+s'abstiendraient de verser le sang... Mais il faut que je fasse mon
+devoir... Par la manière dont tu as rempli le tien, le présent est
+garant du passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon père,
+la sienne va rouler devant toi comme une boule!»
+
+En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira un son aigu.
+Un autre sifflet lui répondit et, au même instant, s'élancèrent en
+désordre une vingtaine d'hommes.
+
+«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il.
+
+En même temps, par un mouvement brusque, il écarta sa fille et,
+pendant qu'il la retenait, ses gens s'interposèrent entre elle et Don
+Juan.
+
+La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le premier tomba
+l'épaule droite à demi séparée du tronc. Le second eut le visage fendu
+en deux, mais le troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para
+les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en un clin d'oeil
+il étendit Don Juan à ses pieds, perdant un ruisseau de sang par deux
+blessures profondes, l'une au bras, l'autre à la tête.
+
+Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors de l'appartement.
+Le vieux Lambro donna ordre qu'il fût conduit au rivage, où deux
+navires devaient mettre à la voile à neuf heures.
+
+On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à bord de l'une des
+deux galiotes, sous une méchante écoutille.
+
+ * * * * *
+
+Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se désolent,
+s'emportent, puis se calment et se laissent dompter par ceux qui les
+entourent. Sa mère était une Maure de Fez, cet éden du désert: elle
+avait eu pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait
+dans ses grands yeux noirs comme un lion auprès d'une source. Sa fille
+était formée d'un rayon plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle
+sentit bouillonner dans ses veines le feu de son sang numide.
+
+Sa dernière vision était celle de Juan couvert de blessures et écrasé
+par ses ennemis... Elle poussa un gémissement convulsif, après quoi
+ses mouvements cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père.
+
+Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses lèvres charmantes
+s'étaient teintées de sang; sa tête se penchait comme un lis surchargé
+de pluie. On appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs,
+transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles essayèrent toute
+leur provision d'herbes et de cordiaux, mais tous les soins furent
+inutiles: on eût dit que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la
+détruire.
+
+Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle était froide,
+et son coeur ne battait pas, mais ses lèvres avaient conservé leur
+vermillon, et ses traits si doux n'avaient pas cessé de refléter son
+âme.
+
+L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, mais comme dans le
+marbre taillé par un habile ciseau: la _Vénus éternelle_, le _Laocoon_
+ou l'_Agonie du Gladiateur_.
+
+Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte, car la
+vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation inconnue éprouvée
+malgré elle. Les objets frappaient sa vue sans réveiller aucun
+souvenir en elle. Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur
+son coeur!
+
+Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait qu'elle avait
+quitté la tombe.
+
+Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler aux pensées
+d'autrefois s'animèrent d'une effrayante expression.
+
+Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et
+accorda son instrument. Aux premières vibrations irrégulières et
+aiguës, elle fixa un instant sur lui ses yeux étincelants, puis
+se retourna vers la muraille comme pour écarter des souvenirs trop
+douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commencé
+un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie
+n'eût tout étouffé.
+
+Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors
+le musicien changea de sujet et chanta l'amour. À ce nom redoutable,
+tous ses souvenirs s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce
+qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce qu'elle était
+devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent
+en un torrent de larmes.
+
+La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son cerveau jusqu'au
+délire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais été malade, et elle
+regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on
+ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put
+lui faire reconnaître la figure de son père.
+
+Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les moyens employés
+à cet égard avaient été inutiles. Ni le temps, ni le changement de
+lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le
+sommeil à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la faculté
+de dormir.
+
+... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un
+gémissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit
+l'âme. Ceux qui veillaient près d'elle ne s'en aperçurent que quand
+l'ombre qui couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue sur
+ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brillé d'une telle
+splendeur et puis s'éteindre!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA SULTANE GULBEYAZ
+
+Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie Romagnole.--La vente
+au marché des esclaves.--Rencontre de Johnson.--L'achat.--Au palais
+du sultan.--Juan habillé en femme.--Au sérail.--La sultane
+amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du Sultan.--Gulbeyaz se retire.
+
+
+Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs jours avant que
+Don Juan pût se rappeler le passé. Quand la mémoire lui revint, il se
+vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six noeuds à l'heure,
+et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il eût éprouvé
+du plaisir à les considérer.
+
+On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite prison, mais il
+comprit qu'il était esclave. Ses yeux parcoururent tristement le vaste
+azur des flots. Affaibli par la perte de son sang, c'est à peine s'il
+put articuler quelques questions. Les réponses qu'on lui fit ne lui
+procurèrent pas de renseignements sur sa situation passée ou présente.
+
+Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de captivité, des Italiens.
+C'était une troupe de chanteurs qui se rendaient en Sicile pour y
+jouer l'opéra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient été, non
+pas attaqués par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un prix
+exorbitant.
+
+ * * * * *
+
+«Notre machiavélique imprésario, raconta le bouffon de la troupe qui
+avait conservé toute sa bonne humeur, fit à la hauteur de je ne
+sais quel promontoire des signaux à un brick inconnu. _Corpo di Caio
+Mario!_ Nous fûmes sans autre forme de procès transférés à son bord.
+Il est vrai que si le Sultan a du goût pour le chant nous aurons
+bientôt rétabli nos affaires.
+
+«La _prima donna_, bien que prématurément enlaidie par une vie
+dissipée et sujette au rhume quand la salle est clairsemée, a encore
+quelques bonnes notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente
+un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit à Bologne un certain
+bruit: n'enleva-t-elle pas le comte César Cigogna à une vieille
+princesse romaine?
+
+«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui a plusieurs cordes à
+son arc, toutes lucratives; cette petite rieuse de Pelegrini qui eut
+aussi son succès au carnaval, mais elle a tout mangé des cinq cents
+_zecchini_ qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là,
+partout où les hommes ont de l'âme et du corps, elle est sûre de faire
+son chemin: quelle danseuse!
+
+«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes celles de la clique:
+par-ci par-là une jolie personne dont la vue peut séduire; le reste
+est tout au plus bon pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine
+sentimentale, qui pourrait faire quelque chose, mais elle danse roide
+comme une pique!
+
+«Pour les hommes, le _musico_ n'est qu'une vieille casserole fêlée.
+Possédant une qualification spéciale, il pourra montrer sa face
+au sérail et y obtenir une place de domestique. Je n'ai pas grande
+confiance dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième sexe
+que fait le Pape chaque année, on aurait de la peine à trouver trois
+gosiers parfaits.
+
+«La voix du ténor est gâtée par une affectation déplorable et quant
+à la basse c'est une brute qui ne fait que beugler. À l'entendre vous
+diriez un âne qui s'exerce au récitatif.
+
+«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même. Quoique jeune, je
+distingue, monsieur, que vous avez voyagé. Avez-vous entendu parler de
+Raucocanti? C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous.
+
+«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé
+d'amour-propre. À peine ferait-il un bon chanteur de rues. Dans les
+rôles d'amoureux, au lieu de coeur, il montre ses dents.»
+
+L'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu à cet instant par les
+pirates qui, à heure fixe, venaient inviter les captifs à rentrer au
+cabanon.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent que, par mesure de
+précaution, ils seraient enchaînés deux par deux, homme à homme, femme
+à femme, en attendant la vente au marché de Constantinople.
+
+On avait d'abord hésité à considérer le soprano comme du sexe masculin
+ou féminin, mais après délibération il avait été rangé du côté des
+dames. Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en nombre impair.
+Il fallut donc appareiller un homme avec une femme. Cet homme, par
+la fatalité, se trouva être Don Juan, et sa compagne une bacchante au
+visage frais et brillant.
+
+Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels on lisait un grand
+désir de plaire.
+
+Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient Don Juan
+indifférent. Il la considérait d'un oeil terne et mort.
+
+Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres parties de son
+corps charmant qui frôlaient sans cesse le sien, puisqu'ils étaient
+étroitement enchaînés, ne pouvaient seulement faire battre son pouls
+plus vite.
+
+L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit victorieux.
+
+ * * * * *
+
+Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du sérail. Sa cargaison
+fut débarquée et amenée au marché. Des Géorgiens, des Russes, des
+Circassiens s'y trouvaient déjà.
+
+Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à quinze cents dollars
+d'une jeune Circassienne, fille charmante et d'une virginité garantie.
+Sa vente désappointa plus d'un des enchérisseurs à onze et douze cents
+dollars. Mais chacun se tut quand on sut que c'était pour le compte du
+sultan.
+
+Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un prix qu'elles
+n'auraient certes point obtenu sur un marché des Indes occidentales.
+
+Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les uns par des
+pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci pour les fardeaux, ceux-là,
+renégats, pour de meilleures fonctions. Les femmes qui avaient été
+groupées ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir une
+maîtresse, celle-là une quatrième épouse, cette autre une victime...,
+etc...
+
+ * * * * *
+
+Juan était jeune et plein d'espoir et de santé, comme on l'est à son
+âge. De temps à autre une larme furtive sillonnait sa joue. Le sang
+qui avait coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et
+puis perdre une grande fortune, une maîtresse et une position si
+confortable pour être mis en vente parmi les Turcs!
+
+Au total, son attitude était néanmoins calme. La splendeur de son
+vêtement, dont il avait conservé quelques restes, attirait les regards
+sur lui. On devinait à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et
+puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau!
+
+Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non loin de lui un
+personnage robuste et bien taillé, avec des yeux d'un gris foncé où se
+peignait la résolution.
+
+Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses bras.
+
+«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet assemblage de pauvres
+diables avec lesquels le sort nous a confondus, il n'y a de gens comme
+il faut que vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. De
+quelle nation êtes-vous donc? je vous prie.
+
+--Je suis Espagnol.
+
+--Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec. Ces chiens
+serviles n'ont pas tant de fierté dans le regard. La fortune nous a
+joué un vilain tour, mais c'est sa manière d'en user avec les hommes
+pour les éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège d'une
+ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre Widdin, j'ai été pris.
+
+--Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... J'aimais
+une jeune fille...»
+
+Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse.
+
+«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait une femme dans votre
+affaire. Ce sont là des choses qui demandent une larme. J'ai pleuré
+le jour où ma première femme est morte; j'en ai fait autant quand ma
+seconde a pris la fuite; ma troisième...
+
+--Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir trente ans, et vous avez
+déjà trois femmes.
+
+--Je n'en ai que deux vivantes...
+
+--Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle quitté aussi,
+monsieur?
+
+--Non, c'est moi qui l'ai quittée...
+
+--Vous prenez froidement les choses.
+
+--Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; tous les
+miens ont disparu. Le temps décolore peu à peu les illusions... En
+attendant, je ne serais pas fâché que quelqu'un nous achetât.»
+
+En ce moment un personnage noir du genre neutre et du troisième sexe
+s'avança et parut examiner les captifs, leurs âges et leurs mérites
+avec un soin minutieux.
+
+Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. Ils
+débattirent les prix, contestèrent, jurèrent comme s'il se fût agi
+d'un âne ou d'un veau.
+
+Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant, comptèrent les sequins
+et paras, puis le marchand donna son reçu et s'en fut dîner.
+
+ * * * * *
+
+L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance les conduisit vers
+une barque dorée. La traversée fut brève. Ils s'arrêtèrent bientôt
+dans une petite anse, au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès.
+
+Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à travers un
+taillis flanqué de chaque côté de grands arbres, puis des bosquets
+d'orangers et de jasmins.
+
+«Assommer ce vieux noir et puis décamper serait vite fait, dit soudain
+Juan à son compagnon.
+
+--Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle tanière nous réfugier?»
+
+Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue. Cela leur donna du
+réconfort. Ils avaient faim, ils sentaient déjà un agréable fumet de
+sauce, de rôtis, de pilafs.
+
+«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons d'avoir à manger
+maintenant et puis, s'il faut faire du tapage, je suis votre homme!»
+
+Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans une salle vaste
+et magnifique où se déployait toute la pompe d'un luxe asiatique.
+Ils la traversèrent, puis une suite d'appartements silencieux où ne
+résonnait que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. Parfois
+cependant une porte s'ouvrait, et une tête de femme jetait un coup
+d'oeil furtif et curieux.
+
+Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais où l'écho
+se réveillait comme d'un long sommeil. L'oeil était émerveillé de
+l'opulence de cette salle fastueuse, du nombre immense d'objets
+inutiles qui s'y trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était
+vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un travail si rare
+que l'on eût souhaité pouvoir glisser dessus comme un poisson doré.
+
+ * * * * *
+
+Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des deux esclaves,
+ouvrit un meuble et en tira un grand nombre de vêtements propres à
+habiller un musulman du plus haut parage.
+
+Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon pas tout à fait
+assez étroit pour crever au plus corpulent des deux compagnons. Il
+compléta cet attirail de dandy turc par un châle de cachemire, des
+pantoufles jaunes et un joli poignard.
+
+En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur faisait ressortir
+les immenses avantages qu'ils finiraient par obtenir pourvu qu'ils
+suivissent la voie que la fortune semblait leur montrer si clairement;
+il ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient beaucoup leur
+condition s'ils consentaient à se faire circoncire.
+
+«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt que j'aurai eu
+l'avantage de souper, j'examinerai si votre proposition est de nature
+à être acceptée...»
+
+Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite lui eût été
+faite:
+
+«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais mieux me
+faire circoncire la tête!»
+
+Baba regarda Juan et lui dit:
+
+«Ayez la bonté de vous habiller.»
+
+En même temps il lui montrait un délicieux costume féminin, costume
+qu'une princesse eût peut-être été charmée de revêtir, mais Juan, qui
+ne se sentait pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du bout
+de son pied de chrétien.
+
+«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne suis pas une dame.
+
+--J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas de le savoir, reprit
+Baba, mais veuillez faire ce que je vous prescris. Si vous vous avisez
+d'insister sur votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait
+de ne vous en laisser aucun!»
+
+Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon de soie couleur
+de chair; puis on lui attacha une ceinture virginale recouvrant une
+fine chemise aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon,
+mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les manches d'une
+robe.
+
+Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et l'avait parfumée
+d'huile. On la couvrit de fausses tresses entremêlées de bijoux selon
+la mode. Sa toilette fut complétée par quelques coups de ciseaux, du
+fard et des frisures.
+
+ * * * * *
+
+Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent.
+
+«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de Don Juan, vous allez
+accompagner ces messieurs à table, et vous, la digne nonne chrétienne,
+vous allez me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît.
+Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes dans un palais
+où le vrai sage peut prendre un avant-goût du paradis du Prophète.
+
+--Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais bientôt rompu le
+charme si quelqu'un s'avisait de me prendre pour ce que je parais.
+J'espère, dans l'intérêt de vos gens, que ce déguisement ne donnera
+lieu à aucune méprise.
+
+--Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici transformés, moi en
+musulman, vous en jeune fille, par la puissance de ce vieux magicien
+nègre. Conservez votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même ait
+succombé.
+
+--Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera pas, à moins que
+Sa Hautesse ne promette de m'épouser. Bon appétit!»
+
+Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte différente.
+Baba conduisit Juan de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'ils fussent
+en face d'un portail gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa
+masse hardie et colossale. L'air était embaumé de parfums délicieux.
+On eût dit qu'ils approchaient d'un lieu saint, car tout était vaste,
+calme, odorant et divin.
+
+ * * * * *
+
+Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment d'entrer, Baba
+crut pouvoir donner encore à Juan quelques légers avis:
+
+«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche mâle et majestueuse,
+vous feriez tout aussi bien. Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de
+prendre un air un peu modeste. Les yeux des _muets_ sont ici comme
+des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces jupons. Le Bosphore
+profond n'est pas loin; que si votre déguisement venait à être
+découvert, nous pourrions bien, vous et moi, avant le lever de
+l'aurore, effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau
+et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se pratique fort
+couramment par ici...»
+
+Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans une pièce plus
+magnifique encore que la dernière. C'était une confusion d'or et de
+pierreries.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce salon impérial, à quelque distance, à demi couchée sous un
+dais, avec l'assurance d'une reine, reposait une femme. Baba s'arrêta
+et s'agenouilla devant elle, tout en invitant Juan à en faire autant.
+
+Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de Vénus sortant des
+flots. Son regard éclipsait l'éclat de toutes les pierreries. Elle
+fit signe de son bras nu à Baba d'approcher et s'entretint quelques
+instants avec lui, montrant Juan.
+
+C'était une femme altière et magnifique qui pouvait être dans sa
+vingt-sixième année.
+
+Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un choeur de
+dix à douze jeunes filles, toutes vêtues de la même manière que Juan.
+
+Les charmantes nymphes firent leur révérence et s'éloignèrent.
+
+Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui ordonna pour la
+deuxième fois de se mettre à genoux et de baiser le pied de la dame.
+À cet ordre, Juan se leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était
+fâché, mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que celle du
+pape!
+
+Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. Il se laissa même
+aller à de claires allusions au fatal lacet. Mais Don Juan n'était pas
+homme à s'humilier.
+
+Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa de baiser la
+main de ta dame.
+
+Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis diplomatique. Et
+jamais cependant sa lèvre ne s'était posée sur des doigts _mieux nés_
+ou plus beaux.
+
+La dame, ayant longuement considéré Juan de la tête aux pieds,
+intima à Baba l'ordre de se retirer, ordre que le nègre exécuta à la
+perfection. Il était homme habitué à battre en retraite, à comprendre
+à demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui jeta un sourire
+et prit congé d'un air satisfait comme s'il venait d'accomplir une
+bonne action.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la
+physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une émotion
+étrange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands
+yeux se peignit un mélange de volupté et d'orgueil.
+
+Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, ses traits la
+douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter Ève... Son
+sourire était hautain; une volonté despotique perçait jusque dans ses
+petits pieds; on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang
+et qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. Enfin, pour
+compléter son air imposant, un poignard brillait à sa ceinture... Tout
+annonçait en elle l'épouse du Sultan.
+
+En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. C'était le dernier
+de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donné ordre de l'acheter, et
+Baba avait été chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.
+
+«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant à l'esclave
+devenu sa propriété.
+
+Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, sentit le sang
+généreux qui colorait son visage refluer à son coeur. Ces paroles le
+percèrent jusqu'au fond de l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en
+larmes.
+
+Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle eût bien voulu le
+consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de
+Juan se fût dissipée...
+
+Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa main sur la sienne,
+et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour
+qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva
+néanmoins, et après un moment de chaste hésitation se jeta dans ses
+bras et y demeura immobile.
+
+L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il était cuirassé
+par la douleur, la colère et l'orgueil. Il dégagea doucement les
+beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et
+languissante, à son côté. Puis il se leva et s'écria:
+
+«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir
+les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer.
+Juge à quel point j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche
+déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir...
+Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent
+autour d'un trône, en vain que les genoux fléchissent, en vain que les
+yeux veillent, que les membres obéissent, nos coeurs demeurent à nous
+seuls.»
+
+La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura qu'une minute, et cela
+fut heureux. Un moment de plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup
+d'oeil jeté sur l'enfer.
+
+Sa première pensée avait été de couper la tête à Juan; la seconde,
+de se borner à couper court à sa connaissance; la troisième, de lui
+demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance
+par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre
+au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba
+à la bastonnade... Mais sa dernière ressource fut de se rasseoir et de
+pleurer, cela va sans dire.
+
+Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être empalé ou coupé par
+morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jeté aux lions ou donné
+en amorce aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, comment
+il avait pu être si cruel et se mit à bégayer quelques excuses.
+
+Mais au moment où un languissant sourire le prévenait qu'il avait
+obtenu sa grâce, le vieux Baba fit une brusque irruption.
+
+«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, impératrice de la
+terre, vous dont un froncement de sourcils dérange l'harmonie des
+sphères et dont un sourire fait danser de joie toutes les planètes,
+votre esclave vous apporte un message qui mérite peut-être votre
+sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon,
+vous annoncer qu'il va venir ici.
+
+--Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plût au Ciel que le
+Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! Prévenez donc mes femmes qu'elles
+viennent sans tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète,
+avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles comme tu
+pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mépris passés...»
+
+Elle fut interrompue par un murmure confus de voix:
+
+«Le Sultan arrive!»
+
+ * * * * *
+
+Le cortège était imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en
+file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse.
+Sa Majesté avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite à
+l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus récente des quatre
+épouses de l'empereur était, comme il est juste, la favorite.
+
+Sa Hautesse était un homme d'un port grave, coiffé jusqu'au nez et
+barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trône, il
+avait depuis peu succédé à son frère étranglé.
+
+Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. Dès que les
+filles étaient grandes, on les confinait dans un palais où elles
+vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de
+quelque fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour était
+mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six ans.
+
+Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de
+remplir un lacet ou un trône. Le destin savait lequel des deux! Dans
+l'intervalle, on leur donnait une éducation de prince.
+
+ * * * * *
+
+Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le cérémonial de son
+rang. Celle-ci éclaircit ses yeux brillants et adoucit son regard
+comme il convient à une épouse qui vient de jouer un tour à son mari.
+
+Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes filles, aperçut Don
+Juan déguisé au milieu d'elles, ce qui ne lui causa ni surprise ni
+mécontentement.
+
+«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle, dit-il à Gulbeyaz.
+C'est grand dommage qu'une simple chrétienne soit si jolie.»
+
+Ce compliment, qui attira tous les regards sur la vierge récemment
+achetée, la fit rougir et trembler. Il se fit parmi les autres un
+chuchotement général, mais l'étiquette ne permettait pas de ricaner.
+
+[Illustration: PLANCHE X
+
+(Photo Braun et Cie).
+
+_Eugène Delacroix._--LE NAUFRAGE DE DON JUAN]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DANS LE FOND DU SÉRAIL
+
+Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah, Katinkah et
+Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans le lit de Dondon.--Le
+sommeil des vierges.--Un cri dans la nuit.--L'étrange rêve de
+Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz.--Juan et Dondon
+condamnés à mort.--La fuite.
+
+
+Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer. Ah! que la nuit est
+longue aux épouses coupables qui brûlent pour un jeune bachelier! Sur
+leur couche douloureuse, elles appellent la clarté de l'aube grisâtre,
+tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne s'éveille.
+
+Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était, avec le long cortège
+des demoiselles, incliné devant le regard impérial. Elles reprirent
+le chemin de leurs chambres, les chambres luxueuses où ces dames
+reposaient leurs membres délicats, soupirant après l'amour comme
+l'oiseau prisonnier après les campagnes de l'air.
+
+Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, de jeter de-ci de-là
+un coup d'oeil furtif sur leurs charmes, leur gorge blanche, leur
+taille simple. Néanmoins, il se montrait docile à la matrone, la
+«mère des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette vénérable
+personne était préposée à distribuer les punitions.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements, toutes les
+jeunes filles se mirent à danser, à babiller, à rire et à folâtrer.
+
+Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes, ses cheveux, son
+air, enfin toute sa personne. Quelques-unes étaient d'avis que sa
+robe ne lui allait pas bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point
+de boucles d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop
+masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le fût tout à
+fait.
+
+Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne une sympathie
+involontaire, une bizarre attirance.
+
+Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale, il y en avait
+trois surtout: Lolah, Katinkah et Dondon.
+
+Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente; Kalinkah était une
+Géorgienne au teint de lis et de rose avec de grands yeux bleus, de
+beaux bras, une jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits
+faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon avait un certain
+embonpoint d'indolence et de langueur, mais elle était d'une beauté à
+faire tourner la tête.
+
+Dondon semblait une Vénus endormie, quoique propre à tuer le sommeil
+de ceux qui la regardaient. Ses formes n'offraient pas d'angles.
+Cependant ses seins, sa croupe potelée étaient parfaitement
+proportionnés.
+
+«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle venue.
+
+--Juana.
+
+--Fort bien, c'est un joli nom.
+
+--D'où venez-vous? dit Kalinkah.
+
+--D'Espagne.
+
+--Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon.
+
+--Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne, reprit Lolah.
+L'Espagne est une île, près du Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»
+
+Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana et, jouant avec
+son voile et ses cheveux, elle la caressait doucement.
+
+ * * * * *
+
+La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites:
+
+«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma chère enfant, je ne
+sais trop que faire de vous, dit-elle à la nouvelle odalisque. Tous
+les lits sont occupés. Si vous voulez, vous partagerez le mien.»
+
+Ici Lolah intervint:
+
+«Maman, vous savez que vous ne dormez pas bien. Je prendrai donc Juana
+avec moi. Nous sommes minces toutes deux, et chacune de nous tiendra
+moins de place que vous.»
+
+Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle avait aussi de la
+compassion et un lit.
+
+«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.»
+
+La matrone fronça les sourcils.
+
+«Et pourquoi donc?»
+
+--Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me semble voir des
+fantômes aux quatre coins de mon lit. Puis j'ai des rêves affreux: je
+ne vois que guèbres, giaours, gins et goules...
+
+--Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je craindrais que
+Juana n'eût pas le plaisir d'en faire. Vous, Lolah, vous continuerez
+à dormir seule pour raisons à moi connues; vous de même, Katinkah,
+jusqu'à nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, qui est une fille
+tranquille, inoffensive, silencieuse, modeste, et qui ne passera pas
+la nuit à remuer et à babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?»
+
+Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce la plus
+silencieuse.
+
+Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah et Kalinkah
+sur les joues, puis elle prit Juana par la main pour la conduire au
+dortoir, laissant ses deux compagnes à leur dépit.
+
+ * * * * *
+
+Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle aimait beaucoup à donner
+des baisers. Entre femmes cela n'engage à rien.
+
+Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car elle était vêtue
+sans art, comme une enfant de la nature. Un à un tombèrent tous ses
+légers vêtements.
+
+Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana, qui refusa par
+un excès de modestie. Mais la nouvelle odalisque paya cher cette
+politesse, car elle se piqua avec ces maudites épingles inventées sans
+doute pour les péchés des hommes et qui font d'une femme une sorte de
+porc-épic.
+
+ * * * * *
+
+Un silence profond régnait dans le dortoir; les lampes placées à
+distance l'une de l'autre jetaient une lumière incertaine. Le sommeil
+planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés.
+
+L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment et son beau front
+doucement incliné, sommeillait, la respiration calme, et ses lèvres
+entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles.
+
+Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un
+bras d'albâtre sa joue vivement colorée. Les boucles luxuriantes de
+sa belle chevelure étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son
+rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit ventre poli,
+ses jambes blanches et pleines... On eût dit que ses charmes divins
+profitaient de l'heure discrète de la nuit pour se montrer timidement
+à la lumière.
+
+Une troisième semblait l'image de la Douleur endormie; on voyait au
+soulèvement de sa poitrine qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une
+patrie absente... Des larmes sillonnaient la noire frange de ses yeux,
+comme des gouttes de rosée brillent sur les rameaux d'un cyprès.
+
+Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait d'un sommeil
+profond... Blanche, froide et pure, elle semblait une statue de femme
+sculptée sur une tombe.
+
+ * * * * *
+
+Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait à devenir
+bleuâtre et vacillante, à l'heure où les fantômes se jouent dans la
+salle, Dondon poussa un cri.
+
+Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut... De tous les
+points de la salle, matrone, vierges et celles qui n'étaient ni l'une
+ni l'autre accoururent en foule... Inquiètes, elles se poussaient
+toutes tremblantes...
+
+Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, leurs bras
+graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent avidement de
+l'effroi de Dondon, qui paraissait en effet fort émue et agitée, les
+joues rouges, le regard dilaté.
+
+Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil est vraiment une
+chose salutaire, Juana dormait profondément. Jamais époux ne ronfla
+d'aussi bon coeur auprès de celle qui lui est unie par les liens
+sacrés du mariage. Les clameurs même ne réussirent point à la tirer de
+cet état fortuné. Il fallut l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux
+et bâilla d'un air modeste et surpris.
+
+Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle dit que, dormant d'un
+profond sommeil, elle avait rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt
+obscure». Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à
+vastes racines et à végétation vigoureuse.
+
+Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme grosseur... mais à une
+hauteur trop grande pour qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait
+d'un oeil avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber ce
+fruit qui continuait méchamment à adhérer à son rameau... Mais il se
+balançait toujours à ses yeux, à une hauteur désespérante.
+
+Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-même
+à ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le
+ramasser et d'y mordre à pleines dents... Mais au moment où ses jeunes
+lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de son rêve, il en sortit
+une abeille qui s'élança sur elle et la perça de son dard jusqu'au
+fond du coeur... Alors elle s'était éveillée en sursaut et avait
+poussé un grand cri.
+
+Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un grand embarras...
+Les demoiselles, qui avaient redouté quelque grand malheur,
+commencèrent à gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur
+sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son lit chaud,
+réprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant
+qu'elle était bien fâchée d'avoir crié.
+
+«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un
+taureau; mais, pour un rêve où il n'est question que d'une pomme et
+d'une abeille, interrompre notre sommeil à toutes, certes, il y a de
+quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose
+qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que
+pense de cette vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.
+
+«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! La première nuit qu'elle
+passe parmi nous, voir ainsi son repos troublé par une telle clameur!
+J'avais pensé qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit
+paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que
+son lit soit plus étroit que le vôtre.»
+
+À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, mais la pauvre
+Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grâce qu'on lui pardonnât
+sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à l'avenir,
+elle garderait ses rêves pour elle seule!
+
+C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir ainsi crié,
+c'était une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses
+compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se
+sentait abattue, elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans
+quelques heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait
+complètement rétablie...
+
+Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort
+bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le
+moins du monde disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui
+n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à propos.
+
+Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage
+dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la
+couleur d'un bouton de rose...
+
+ * * * * *
+
+Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, pâle,
+le coeur dévoré d'inquiétude. Elle mit son manteau, ses pierreries,
+ses voiles. Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus
+efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter le pli d'une
+feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque
+plus rien pour elle. Elle ne se soucia même pas de donner un coup
+d'oeil au miroir.
+
+En même temps s'était levé son illustre époux, sublime possesseur de
+trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré. Il n'en prenait
+pas à l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main une
+jolie femme, comme un autre un éventail. C'est pourquoi il avait une
+abondante provision de Circassiennes pour s'amuser au sortir du divan.
+Cependant il s'était épris des beautés de son épouse.
+
+Après les ablutions ordinaires, les prières et autres évolutions
+pieuses, il but six tasses de café pour le moins, puis se retira pour
+savoir des nouvelles des Russes dont les victoires s'étaient récemment
+multipliées sous le règne de Catherine, cette femme proclamée à
+l'unisson la plus grande des souveraines et des catins.
+
+ * * * * *
+
+Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans son boudoir, lieu
+propice au déjeuner et à l'amour. La nacre de perles, le porphyre et
+le marbre décoraient à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux peints
+coloraient de diverses nuances les rayons du jour.
+
+C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger sur ce
+qu'il était advenu de Don Juan, où et comment il avait passé la nuit.
+
+Baba répondit péniblement à ce long catéchisme. Il se grattait
+l'oreille, signe d'un embarras certain.
+
+Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand elle vit Baba
+hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa par des questions plus
+pressées. Les paroles de Baba devinrent de plus en plus décousues;
+alors son visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler, et les
+veines d'azur de son front superbe se gonflèrent de courroux.
+
+Baba expliqua comment la «mère des vierges» avait pris soin de tout et
+ne cacha point dans quel lit Juana avait couché. Il évita simplement
+de parler du rêve de Dondon.
+
+Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait derrière la
+toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une teinte cendrée, ses oreilles
+bourdonnèrent, elle se sentit entrer en une petite agonie.
+
+À la longue, elle se ressaisit:
+
+«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.»
+
+Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et supplia sa maîtresse
+de lui préciser de quels esclaves il s'agissait, dans la crainte d'une
+erreur.
+
+«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale épouse. Et que le
+bateau soit prêt du côté de la porte secrète du sérail! Tu sais le
+reste.»
+
+Elle parut prononcer ces dernières paroles avec effort, en dépit de
+son farouche orgueil. Baba ne fut point sans le remarquer et crut
+pouvoir la conjurer, par tous les poils de la barbe de Mahomet, de
+révoquer l'ordre qu'il venait d'entendre.
+
+«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane, daignez songer aux
+conséquences. Tant de précipitation peut avoir des suites funestes,
+même aux dépens de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de
+votre position critique, de votre ruine au cas d'une découverte
+prématurée...
+
+«Mais de vos propres sentiments. Lors même que ce secret resterait
+enfoui sous ces flots qui gardent déjà un certain nombre de coeurs
+palpitants d'amour, si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous
+guérirez pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie...
+
+--Que connais-tu de l'amour et des sentiments? Misérable! Va-t'en!
+s'écria-t-elle les yeux enflammés de colère. Va-t'en et exécute mes
+ordres!»
+
+Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. Il tenait à la
+tête des autres, mais beaucoup plus à la sienne propre.
+
+Il grommela simplement contre les femmes de toutes conditions, mais
+surtout les sultanes et leur manière d'agir, leur obstination, leur
+orgueil, leur indécision, leur manie de changer d'opinion, leur
+immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque jour bénir sa
+neutralité.
+
+Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans délai, de se
+peigner avec le plus grand soin et de se préparer à paraître devant
+l'impératrice qui désirait leur prouver sa sollicitude.
+
+Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il fallait obéir...
+
+ * * * * *
+
+Comment ils réussirent à éviter le courroux de Gulbeyaz et, par une
+barque, à quitter le sérail en compagnie de Baba, de Johnson et de sa
+maîtresse d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en a
+point conservé les détails.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LEÏLAH
+
+Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du grand
+général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve la petite Leïlah.--Le
+pillage, le viol.--Récompense de Don Juan.
+
+
+Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, en dépit de leur
+courage, n'avaient pas réussi à s'emparer de la forteresse turque.
+Enfin Souvarow, cet homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut
+envoyé pour prendre le commandement de l'armée. De suite tout changea,
+et la résistance turque faiblit.
+
+La veille du grand assaut, quelques Cosaques rôdant à la tombée de
+la nuit rencontrèrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez
+correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, lui et ses
+camarades, au quartier général. Leurs costumes étaient musulmans, mais
+il était facile de voir que ce n'était là que déguisement.
+
+Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en manches de chemise,
+sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-même:
+
+«D'où venez-vous?
+
+--De Constantinople. Nous sommes des captifs échappés.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres
+sont des femmes; le troisième n'est ni homme ni femme...»
+
+Le général jeta sur la troupe un coup d'oeil rapide:
+
+«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il
+est absurde d'avoir amené ici ces trois personnes, mais qu'importe!
+N'étiez-vous pas dans le régiment de Nicolaïew?
+
+--Précisément.
+
+--Vous avez servi à Widdin?
+
+--Oui.
+
+--Vous conduisiez l'attaque?
+
+--C'est vrai.
+
+--Qu'êtes-vous devenu depuis?
+
+--Je le sais à peine...
+
+--Vous étiez le premier sur la brèche?
+
+--Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui pouvaient y être.
+
+--Ensuite?
+
+[Illustration: PLANCHE XI
+
+_A. Colin._--DON JUAN et HAYDÉE]
+
+--Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit prisonnier.
+
+--Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons est deux fois
+aussi forte que celle où vous avez été blessé. Où voulez-vous servir?
+
+--Où vous voudrez.
+
+--Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vêtements déchirés, de
+quoi est-il capable?
+
+--Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en amour, c'est lui
+qui devrait monter le premier à l'assaut.
+
+--Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis
+à divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut
+Ismaïlia...
+
+--Et quels seront nos postes?
+
+--Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le jeune étranger restera
+auprès de moi: c'est un beau garçon. On peut envoyer les femmes aux
+bagages ou à l'ambulance.»
+
+Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à pleurer.
+
+«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson?
+
+--N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et
+non les nôtres. Ces deux dames turques favorisèrent notre fuite. Nous
+désirons qu'elles soient traitées avec tous les égards.»
+
+Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et soupirs, se
+retirèrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient
+s'armer pour brûler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, Juan et Johnson
+combattirent de leur mieux. Ils avançaient, marchant sur les cadavres,
+taillant d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois
+un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux
+comme une pluie.
+
+Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il
+monta vaillamment à l'escalade des murailles.
+
+La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea longtemps.
+Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles
+de crimes.
+
+Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir
+sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacrées... Belle
+comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se
+baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant au milieu de
+ces corps endormis dans leur sanglant repos.
+
+Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Comparé à
+ces hommes, l'animal le plus sauvage des déserts de Sibérie a des
+sentiments purs et polis, l'ours est civilisé, le loup plein de
+douceur...
+
+Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite tête dont les blonds
+cheveux se hérissaient d'épouvante. Quand Juan aperçut ce douloureux
+spectacle, il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.
+
+Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, les mit
+en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres où elle
+s'était cachée et qui, un moment plus tard, fût devenu sa tombe.
+
+Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage,
+mais ce n'était qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux,
+elle regardait Don Juan avec une surprise effarée.
+
+Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. Dans celui de Juan
+brillaient le plaisir, la douleur, l'espérance, la crainte... Les yeux
+de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse.
+
+Sur ces entrefaites passa Johnson:
+
+«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de gloire. Là, au
+bastion de pierre, entouré de ses dernières batteries, le vieux
+pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons
+l'enlever...
+
+--Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis
+l'abandonner...
+
+--Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est une bien jolie
+enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir
+entre votre réputation et votre sensibilité, votre gloire et votre
+compassion...
+
+Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux
+qui lui parurent les moins propres à l'assaut final et au pillage
+et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le
+lendemain. Juan consentit à l'accompagner.
+
+Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent à avoir raison du
+vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les
+uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumées.
+
+Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il
+y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginité...
+Cependant, la fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La
+précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans le désordre, six
+vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par
+les grenadiers.
+
+En général, la continence fut cependant assez grande. Il y eut même
+du désappointement parmi certaines prudes sur le déclin qui s'étaient,
+d'ores et déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit des
+commères demander d'un ton aigre-doux si «_le viol n'allait pas
+bientôt commencer_».
+
+Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: «Gloire à Dieu et à
+l'Impératrice. Ismaïlia est à nous.»
+
+On applaudit fort Juan de son courage et de son humanité. On le
+félicita d'avoir sauvé la petite musulmane. Pour sa récompense,
+Souvarow le chargea de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin
+qu'il venait de rédiger.
+
+L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était désormais sans
+foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient péri sur
+le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit voeu de la
+protéger et tint sa promesse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+CATHERINE DE RUSSIE
+
+Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine amoureuse.--Éclatante
+situation de Don Juan.--Il pense à sa famille.--Épître
+maternelle.--Maladie de Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine
+se console.--L'amour de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement à
+Douvres.
+
+
+Juan voyageait dans un _kibitka_, maudite voiture sans ressorts qui,
+sur les routes raboteuses, ne laisse pas un os intact. À chaque cahot,
+il portait ses regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la
+mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop.
+
+Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut reçu à la Cour
+par l'Impératrice Catherine.
+
+L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des avantages qu'il tenait
+de la jeunesse, de la gloire et du tailleur du régiment, Don Juan
+entra, et sa vue fit sensation. Il était svelte et fluet, pudibond
+et imberbe, mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et plus
+encore dans ses yeux, qui semblait dire que, sous l'enveloppe du
+séraphin, il y avait un homme.
+
+Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les dames chuchotèrent, et le
+favori régnant fronça le sourcil.
+
+Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le beau messager sur
+le panache duquel planait la victoire, et quand, fléchissant le genou,
+il lui présenta la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en
+rompre le sceau.
+
+Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la lettre. Tous les
+regards épiaient avec inquiétude les mouvements du visage. Enfin, un
+royal sourire annonça le beau temps pour le reste du jour.
+
+Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande fut sa joie. Sa soif
+d'ambition était étanchée pour quelque temps.
+
+Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle laissa tomber un
+regard bienveillant sur le beau jeune homme à genoux devant elle, et
+tout le monde fut dans l'attente.
+
+Un peu corpulente, elle était cependant encore une beauté, beauté
+fraîche et appétissante. Elle savait rendre avec usure un amoureux
+regard et exigeait le payement à vue et intégral des créances de
+Cupidon sans permettre la plus petite réduction.
+
+ * * * * *
+
+Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva les siens. Et de suite
+ils s'éprirent d'amour. Elle, pour sa figure, sa grâce, Dieu sait
+quoi encore. Lui se sentit touché d'une passion qui ressemblait, à
+la vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été distingué lui
+donna de lui-même une haute opinion.
+
+Il était, du reste, dans ce premier printemps de la vie où toutes les
+femmes ont presque le même âge. Et la puissante Impératrice de Russie
+se conduisait en pareil cas comme une simple grisette.
+
+Il y eut dans la Cour un chuchotement général. Des larmes de jalousie
+parurent dans les yeux attristés de tous les assistants. Et les
+ambassadeurs s'informèrent de ce jeune homme qui promettait d'être
+grand d'ici quelques heures.
+
+Cependant on se pressait autour de lui, et on le félicitait. Les robes
+de soie de maintes gentes dames l'effleurèrent même. Juan s'inclina.
+Il parlait peu, mais toujours à propos, et les grâces de ses manières
+flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière.
+
+Puis avec _elle_, derrière _elle_, ainsi que l'étiquette l'exigeait,
+Juan se retira.
+
+ * * * * *
+
+Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur de l'Impératrice
+était agréable et, bien que la tâche fût un peu rude, un jeune homme
+tel que Don Juan s'en tirait avec honneur.
+
+Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de tumulte, de
+splendeur, de pompe chatoyante, courtisé des uns et des autres.
+
+Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches parents, voyant qu'il
+était en voie de succès, lui répondirent le même jour. Plusieurs
+se préparèrent à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les
+entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère pelisse le climat de
+Madrid et celui de Moscou étaient absolument les mêmes.
+
+Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de recommandations
+précautionneuses. Elle l'avertissait de se tenir en garde contre le
+culte grec, qui devait paraître singulier à des yeux catholiques; mais
+en même temps lui disait d'étouffer toute manifestation _extérieure_
+de répugnance, cela pouvant être mal vu à l'étranger. Elle l'informait
+qu'il avait un petit frère, né d'un second lit. Elle louait encore et
+surtout l'amour _maternel_ de l'Impératrice.
+
+ * * * * *
+
+Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce qu'éprouvent d'autres
+plantes appelées _sensitives_, que trouble le toucher. Peut-être,
+sous un ciel rigoureux, sentait-il le besoin d'un climat où la Néva
+n'attendît pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être ses
+devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras de la royauté,
+soupirait-il après la beauté.
+
+Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les médecins prescrivirent
+des médications compliquées.
+
+Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné par Potemkine.
+
+Juan se rétablit cependant, mais les hommes de science déclarèrent
+qu'il devait faire un voyage.
+
+Le climat était trop froid pour que cet enfant du Midi pût y fleurir,
+disaient-ils. Catherine, d'abord, goûta peu l'idée de perdre son
+mignon, mais quand elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en
+mission.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations engagées
+entre les cabinets anglais et russe. C'était à propos de la navigation
+de la Baltique, des fourrures, des huiles de baleine et du suif.
+
+Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il quitta la Russie
+comblé de présents et d'honneurs.
+
+Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants à sa couche
+étaient nombreux. Elle demeura vide un jour ou deux, le temps de faire
+un choix.
+
+Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un bouledogue, un
+bouvreuil et une hermine, ses animaux favoris. Jamais vierge de
+soixante ans ne montra plus de passion que lui pour les chats et les
+oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge.
+
+À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il avait arrachée au
+sabre des Cosaques dans l'immense carnage d'Ismaïlia.
+
+Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don Juan l'aimait,
+et il en était aimé comme n'aima jamais frère, père, soeur ou fille.
+Il n'était pas tout à fait assez vieux pour éprouver le sentiment
+paternel; et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse
+fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir son coeur, car il n'avait
+jamais eu de soeur.
+
+Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était pas de ces vieux
+débauchés qui recherchent le fruit vert pour fouetter le sang
+engourdi de leurs veines. Il y avait au fond de tous ses sentiments le
+platonisme le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.
+
+La petite Turque refusait obstinément de se convertir. Elle ne
+montrait aucun goût pour la confession et persistait à croire que
+Mahomet était prophète.
+
+Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la vieille Prusse. Ils
+s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à Cologne, cette ville qui présente
+les ossements de onze mille vierges, le plus grand nombre que la chair
+ait jamais connu.
+
+Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le bateau faisait le
+service de Douvres. Les hôtels de cette ville sont hors de prix. Juan
+ne put obtenir aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui
+présenta dans cette première cité de la grande Angleterre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE
+
+Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine anglaise.--Leïlah
+confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour chez les Anglaises.--Adeline.--Le
+château, de _Nonnan Abbey_.--La série des invités.--Chasse,
+cartes, billard.--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de
+Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de mariage.--Aurora.
+
+
+Ils se trouvaient donc en Angleterre.
+
+Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue de Londres:
+énorme amas de briques, de fumée, de navires, masse hideuse et sombre
+s'étendant à perte de vue.
+
+«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture, la liberté a
+choisi son séjour; ici retentit la voix du peuple; les cachots, les
+inquisitions, les tortures ne la font point expirer. Elle ressuscite à
+chaque nouveau _meeting_, à chaque élection nouvelle.
+
+«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici on ne paye que
+ce qu'on veut; et si tout y est cher, c'est qu'on aime à gaspiller
+l'argent pour montrer ce qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont
+inviolables; nul ne tend des embûches au voyageur; toutes les routes
+sont sûres; ici...»
+
+Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné d'un menaçant:
+_La bourse ou la vie!_
+
+Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre bandits en
+embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant à pas lents à quelque
+distance de sa voiture et, en garçons avisés, ils avaient profité de
+l'heure opportune...
+
+Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot sacramentel
+_Goddam!_ comprit le geste de ces gens. Sans hésiter il tira un
+pistolet de dessous sa veste et le déchargea dans le ventre de l'un
+des assaillants qui tomba comme un boeuf, beuglant:
+
+«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon affaire!»
+
+Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus vite. «Sans doute, se
+disait Juan, est-ce la coutume du pays d'accueillir les étrangers de
+cette manière.» Il songeait néanmoins à relever l'homme qu'il avait
+blessé.
+
+«Que l'on me donne un simple verre de _gin_, disait celui-ci, et qu'on
+me laisse mourir en paix.»
+
+Il expirait en effet. Il trouva encore la force de détacher le
+mouchoir qui entourait son cou et dit:
+
+«Donnez cela à Sarah...»
+
+[Illustration: PLANCHE XII
+
+_A. Colin._--DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE]
+
+ * * * * *
+
+Juan, à Londres, s'installa dans un confortable hôtel. Le bruit de ses
+aventures étranges, de ses combats et de ses amours avait précédé son
+arrivée. On savait que ce jeune étranger, distingué, beau et accompli,
+avait tourné la tête d'une souveraine.
+
+Auprès des romanesques anglaises, il se trouva tout de suite à la
+mode.
+
+Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne mine excitèrent
+l'admiration générale. On remarqua beaucoup un diamant colossal dont
+Catherine, dans un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire
+vrai, il l'avait bien gagné.
+
+En le voyant, les vierges rougirent, les joues des dames mariées
+se couvrirent aussi d'incarnat. Les filles admirèrent sa mise, les
+pieuses mères demandèrent quel était son revenu et s'il avait des
+frères.
+
+Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses après-midi se passaient
+en visites, en collations, à flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le
+dîner et les réceptions.
+
+ * * * * *
+
+Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère asiatique et
+taciturne, elle devint une sorte de mystère _fashionable_.
+
+On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de grâces, belle comme son
+pays natal, serait beaucoup plus convenablement élevée sous les yeux
+de pairesses ayant passé le temps des folies.
+
+Seize douairières, dix sages femelles célibataires, deux ou trois
+épouses dolentes, séparées de leurs maris sans qu'un seul fruit parât
+leurs rameaux desséchés, demandèrent à former la jeune Turque et à la
+produire. C'est là le mot consacré pour exprimer la première rougeur
+d'une vierge à un raout où elle vient étaler ses perfections.
+
+Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter l'honneur
+d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, ayant consulté la _Société
+pour la suppression du vice_, il fit choix de Lady Pinchbeck.
+
+Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était vertueuse et
+l'avait toujours été--du moins je le crois. Le fantôme de la médisance
+avait en tout cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus
+citée que pour son amabilité et son esprit...
+
+ * * * * *
+
+De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne trouva pas les femmes
+jolies. Une belle Anglaise cache la moitié de ses attraits. Elle
+aime mieux se glisser paisiblement dans votre coeur que de le prendre
+d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais une fois qu'elle est
+dans la place, elle la garde.
+
+Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de la jeune Andalouse
+qui revient de la messe; elle n'a point dans sa mise la grâce des
+Françaises, la flamme de l'Italienne ne brille point dans son regard.
+Elle est avare de ses services. Mais s'il lui arrive de s'éprendre
+d'une grande passion, c'est une chose fort sérieuse. Neuf fois sur
+dix, ce sera mode, caprice, coquetterie, orgueil, plaisir de faire
+saigner le coeur d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un
+ouragan.
+
+ * * * * *
+
+Lady Adeline Amundeville était de haut lignage, riche par le testament
+de son père, belle même dans cette île où les beautés abondent. Dans
+le tourbillonnement du monde, elle était la reine abeille... Ses
+charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient muettes toutes
+les femmes.
+
+Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée à un homme
+qu'elle aimait fort. C'était un Anglais froid comme tous ceux de sa
+nation, fort apprécié au Conseil, énergique à l'occasion, fier de
+lui-même et de sa femme. Le monde ne pouvait rien articuler contre
+eux. Tous deux paraissaient tranquilles: elle dans sa vertu, lui dans
+sa hauteur.
+
+Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don Juan. Il aimait pour
+sa gravité le gentil Espagnol. Ils avaient l'un et l'autre voyagé et
+aimaient parler chevaux.
+
+Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent pour se
+rendre dans une magnifique résidence, une Babel gothique, vieille de
+plusieurs siècles...
+
+Le château _Nonnan Abbey_ était encadré dans un vallon couronné de
+grands bois. Devant se trouvait un lac limpide, large, transparent,
+profond. L'onde en était renouvelée par une rivière dont les flots
+calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt descendait en pente
+jusqu'à ses bords et mirait dans son cristal sa face verdoyante.
+
+Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait un peu à l'écart:
+c'était une voûte grandiose qui avait autrefois couvert les ailes de
+la nef. Dans les niches, on voyait encore quelques débris de statues.
+Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés violemment par
+les ancêtres du lord.
+
+À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on entend gémir, à travers
+les ruines, un son étrange et surnaturel, mais harmonieux, un son qui
+traverse l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour à
+tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la cataracte de la
+rivière, apporté par la brise nocturne; d'autres croient qu'un être
+inconnu, enfant de la tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix
+magique.
+
+L'intérieur du château se perdait en longues salles, en longues
+galeries, en chambres spacieuses... Sur les murs, dans des tableaux
+assez bien conservés, brillaient des barons bardés de fer, des comtes
+parés de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait
+aussi maintes ladies Mary à longue chevelure blonde, des comtesses en
+robe de cour et quelques autres beautés drapées de manière plus
+libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des procureurs, des
+généraux...
+
+ * * * * *
+
+L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les blés sont coupés,
+le gibier abonde... Les lords et ladies accoururent pour la chasse. Il
+y avait la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady Sotte,
+lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset, mistress Raby, la femme
+du riche banquier, et mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût
+prise pour un blanc agneau.
+
+Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte pour champ de
+bataille que le barreau et le sénat; le jeune poète Ecorche-Oreilles,
+dont l'étoile commençait à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir
+John Boirude, puissant buveur.
+
+Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs et les six
+misses Dufront, charmantes personnes, tout gosier et sentiment; quatre
+honorables misters dont l'honneur était plus devant le nom qu'après;
+le preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, dont les dés
+subissaient eux-mêmes le charme; le révérend Rodomart Précision qui
+haïssait le pécheur plus que le péché.
+
+C'était un échiquier de bonne compagnie. Un échantillon de chaque
+classe est préférable à un insipide tête-à-tête entre gens du même
+milieu.
+
+ * * * * *
+
+Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la chasse, à l'affût
+ou à cheval; les vieillards parcouraient la bibliothèque, flânaient
+dans les jardins; les jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval;
+laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant de modes
+et chapeaux.
+
+Quelques-unes avaient des amants absents, toutes avaient des amis.
+Elles rédigeaient de longues correspondances. Les missives féminines
+sont pleines de mystères.
+
+Il y avait aussi des billards et des cartes.
+
+Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, le duo, la
+danse.
+
+Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique; tout
+était lisse, poli et froid comme une statue de Phidias taillée dans le
+marbre attique. Ainsi, jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie.
+
+Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses manières cette
+politesse calme et toute patricienne qui, dans l'expression des
+sentiments de la nature, ne dépasse jamais la ligne équinoxiale...
+
+Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide comparaison, le
+volcan frangé de neige couve dans son sein une lave brûlante...
+
+ * * * * *
+
+Juan--à cet égard il ressemblait aux saints--était à tous sans
+distinction. Doué d'une de ces natures heureuses qui ne font jamais
+défaut, il savait se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette
+fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également de tomber
+endormi après le dîner.
+
+Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait une
+part brillante à la conversation, approuvant le plus souvent ce
+qu'avançaient les dames. Il savait écouter.
+
+Et puis il dansait avec expression et bon sens, il dansait sans
+prétention théâtrale, non en maître de ballet, mais en homme comme il
+faut. Ses pas étaient chastes et classiques.
+
+ * * * * *
+
+La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, commença à lui
+faire quelques agaceries.
+
+C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante, distinguée, et
+qui, pendant plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le grand monde.
+Mieux vaut taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait
+un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté le grappin sur
+Lord Augustus Fitz-Plantagenet.
+
+Les traits de ce noble personnage se rembrunirent un peu quand il vit
+ce nouvel acte de coquetterie, mais les amants doivent tolérer ces
+petites licences: ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans
+le cercle, on chuchotait, on décochait des traits malins. Personne,
+du reste, ne prononça le nom du duc. On aurait pu croire, cependant,
+qu'il dût être pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que,
+toujours absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de ce que
+faisait sa femme.
+
+La duchesse Adeline commença à regarder comme un peu libre la conduite
+de son invitée... Elle se sentait doucement émue de pitié pour la
+jeunesse et la probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la
+vérité plus jeune qu'elle que de six semaines.
+
+À seize ans, Adeline avait été produite dans le monde; présentée,
+exaltée, elle mit le trouble dans le coeur des hommes; à dix-sept,
+elle enchanta le monde comme une nouvelle Vénus sortant de son océan;
+à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre Adam appelé «le plus
+heureux des hommes».
+
+Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée, adorée, mais en
+même temps si sage qu'elle avait mis en défaut la médisance la plus
+subtile: dans ce marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite
+tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un moment pour
+faire un héritier et une fausse couche.
+
+ * * * * *
+
+Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady Adeline, dès
+qu'elle vit que, selon les probabilités, Don Juan ne résisterait pas,
+résolut de prendre elle-même des mesures. Que deviendrait le pauvre
+enfant entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de Fitz-Fulke
+passait pour intrigante et quelque peu méchante dans la sphère
+amoureuse. C'était un de ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent
+sans cesse un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année,
+créent un sujet de querelle quand elles n'en ont pas, le fascinent, le
+torturent et ne veulent sous aucun prétexte le laisser partir.
+
+C'était une femme à tourner la tête d'un jeune homme, à faire de lui
+un Werther en fin de compte. Comment dès lors s'étonner qu'une âme
+plus pure redoutât pour un ami une liaison de cette sorte?
+
+Dans l'effusion de son coeur, qui se croyait étranger à tout artifice,
+Lady Adeline prit son mari à part et l'engagea à donner des conseils à
+Juan. Lord Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme et de
+son ardeur à détourner le jeune homme des pièges de la sirène. Il se
+prit à sourire et lui fit une réponse d'homme d'État.
+
+Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des affaires des autres,
+à l'exception de celles du Roi»; ensuite «que, dans ces matières,
+il ne jugeait jamais sur les apparences, sauf fortes raisons»;
+troisièmement «que Don Juan avait plus de cervelle que de barbe au
+menton et ne devait pas être mené en lisière», et en définitive «que
+d'un conseil ne résultait pas souvent quelque chose de bon».
+
+En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser les parties à
+elles-mêmes. Et, pris par son travail de conseiller privé, il embrassa
+tranquillement Adeline comme on embrasserait, non une jeune épouse,
+mais une soeur âgée...
+
+ * * * * *
+
+Le coeur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien que ce fût une
+magnifique demeure. Elle aimait son mari ou, du moins, le croyait;
+mais cet amour lui coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient
+dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient même pas... Son
+coeur était vacant, mais elle ne le savait pas.
+
+Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme de Juan. Et en fin de
+compte elle lui conseilla de se marier.
+
+Juan répondit, avec toute la déférence convenable, qu'il se sentait,
+en effet, un certain goût pour l'hyménée, mais que, pour le moment, il
+se présentait quelques difficultés relativement à ses préférences ou
+à celles de la personne à laquelle ses voeux pourraient s'adresser;
+qu'en un mot il épouserait volontiers telle ou telle femme, si toutes
+n'étaient déjà mariées.
+
+Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il y avait la sage
+Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle et les deux belles héritières
+Couche-d'Or. C'étaient là des partis on ne peut plus sortables. Il y
+avait aussi Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme, quoique
+poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont le coeur visait à un
+crachat ou à un grand cordon bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui
+brillait sur la vie, image trop charmante pour un tel miroir, créature
+adorable, à peine formée et modelée: rose dont les feuilles les plus
+suaves ne s'étaient pas éployées encore.
+
+Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus rare; mais il
+arriva que, dans le catalogue d'Adeline, elle fut oubliée. Cette
+omission excita l'étonnement de Don Juan. Il l'exprima d'un ton
+moitié riant, moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux
+dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu le
+frapper dans cette enfant affectée, silencieuse et froide...
+
+Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se termina sur le mode
+acide.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE
+
+Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition du moine.--L'émoi
+de Juan.--Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson
+d'Adeline.--Dîner électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du
+moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est qu'illusion.
+
+
+Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique combat avec la
+vaisselle massive pour armure, les couteaux et fourchettes pour armes
+offensives. Il y eut une excellente _soupe à la bonne femme_, un
+turbot, un _dindon à la Périgueux_, un filet de porc, des _volailles à
+la Condé_, des tranches de saumon, des sauces génevoises, un quartier
+de venaison, un jambon glacé de Westphalie, mille autre choses à
+l'_allemande_, à l'_espagnole_... des vins qui eussent derechef donné
+la mort au jeune Ammon et du champagne à la mousse pétillante, blanche
+comme les perles fondues de Cléopâtre.
+
+On entendit longtemps le tintement des verres et le bruit de la
+mastication. Don Juan se trouvait placé par un singulier hasard entre
+Aurora et Lady Adeline. Pour un homme ayant des yeux et du coeur,
+c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait que rarement
+la parole, mais ses yeux semblaient vouloir lire au fond de sa pensée.
+Aurora gardait cette indifférence qui pique à bon droit un preux
+chevalier.
+
+Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que par des paroles
+insignifiantes... À peine détournait-elle les yeux. Était-ce orgueil,
+modestie, préoccupation, impuissance? Le regard malicieux d'Adeline
+semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!»
+
+Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de charme fascinateur; il
+savait tour à tour être grave ou gai, libre ou réservé; il avait l'art
+d'obliger les gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait
+en venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora était plus
+brillant, et peu à peu elle se laissait aller...
+
+ * * * * *
+
+Le souper, les chants, les danses terminés, les convives s'étaient
+retirés un à un. La dernière robe transparente avait disparu, comme
+ces nuages vaporeux qui se perdent dans le firmament, et plus rien ne
+brillait dans le salon que les bougies mourantes...
+
+Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé, inquiet. À la
+fenêtre, il vit les rayons de la lune se jouer parmi les arbres. Les
+flots du lac lui apportaient leur murmure auquel minuit joignait son
+charme mystérieux...
+
+Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans la longue et sombre
+galerie garnie de vieux tableaux... Mais à la lueur d'une clarté
+douteuse, les portraits des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de
+lamentable, d'effrayant.
+
+Ces images de saints et de farouches guerriers paraissaient à cette
+heure revivre, et le pâle sourire des beautés défuntes, charme des
+anciens jours, s'animait par instants...
+
+Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit, hormis l'écho de
+ses soupirs ou de ses pas, ne troublait le lugubre repos de l'antique
+manoir. Tout à coup, il entendit distinctement auprès de lui un
+bruit...
+
+Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un moine affublé d'un
+capuchon, d'un rosaire et d'une robe noire, tantôt se montrant à la
+clarté de la lune, tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un
+pas pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit léger de ses
+vêtements; il marchait lentement ou plutôt glissait comme une ombre...
+
+Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il lui jeta un regard
+étincelant.
+
+Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler d'un fantôme qui
+hantait autrefois ce manoir, mais comme tant d'autres il avait pris
+cela pour simple superstition.
+
+Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur?
+
+Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet habitant de
+l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre séjour... Sans pouvoir
+ni parler ni remuer, Juan fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses
+cheveux s'enlaçaient autour de ses tempes comme un noeud de serpent.
+Il voulut bien demander au révérend personnage ce qu'il désirait, mais
+sa langue lui refusa la parole...
+
+Au troisième voyage le fantôme disparut.
+
+Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put le déterminer, mais
+ce lui parut un siècle. Il attendait toujours, les yeux fixés sur
+l'endroit où le fantôme avait la première fois apparu. Peu à peu
+il recouvra un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa
+chambre, privé encore de la moitié de ses forces.
+
+Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait à briller,
+et sa flamme n'était pas bleue. Il se frotta les yeux qui ne lui
+refusèrent point leur office. Il prit un vieux journal et le lut sans
+difficulté. Il s'absorba dans une diatribe contre la personne du Roi.
+
+Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de Juan tremblait. Il
+ferma sa porte et, sans trop se presser, se déshabilla et se mit au
+lit. Là, mollement appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit
+ce qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna, et il
+s'endormit.
+
+ * * * * *
+
+Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait parler de
+l'apparition, au risque de s'entendre traiter en superstitieux. Il
+s'habilla rapidement avec l'aide de son valet. Il ne prit aucun soin
+de toilette: ses cheveux tombaient négligemment sur son front, ses
+vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu s'en fallait que
+le noeud gordien de sa cravate ne fût trop de côté de l'épaisseur d'un
+cheveu.
+
+Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une tasse de thé.
+Chacun s'aperçut de son état de distraction, Adeline la première, mais
+il lui fut impossible d'en deviner la cause.
+
+Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même, puis elle
+baissa les yeux. Lord Henry prétendait que ses _muffins_ étaient mal
+beurrés. La duchesse de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant
+fixement Juan sans articuler une parole. Aurora Raby contemplait
+également Juan avec une sorte de surprise calme.
+
+La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander s'il était malade.
+
+«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il...
+
+Le médecin de la famille exprima le désir de lui tâter le pouls, mais
+Juan déclara qu'il se portait très bien.
+
+«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que votre sommeil a été
+récemment troublé par le moine noir.
+
+--Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait de faire
+indifférent.
+
+--Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, le spectre
+qui hante ce château?
+
+--Jamais, en vérité.
+
+--La renommée raconte une vieille histoire dont nous reparlerons plus
+tard. Soit qu'avec le temps le fantôme soit devenu moins hardi, soit
+que nos aïeux eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain
+que les visites du moine se font rares... La dernière fois, ce fut...
+
+--Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait déjà qu'un
+rapport existait entre le trouble de Juan et la légende, si vous
+voulez plaisanter, vous feriez mieux de choisir un autre sujet.
+L'histoire a été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en
+vieillissant.
+
+--Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien que nous-mêmes, pendant
+notre lune de miel, nous avons vu...
+
+--N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, tenez, je vais vous
+mettre votre histoire en musique.»
+
+ * * * * *
+
+Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son arc, elle prit la
+harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement sous ses doigts et,
+d'un ton plaintif, se mit à jouer l'air:
+
+ «_Il était un moine gris..._»
+
+«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre composition. Adeline est
+à moitié poète», ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le
+reste de la société.
+
+Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, après quelques
+secondes d'hésitation, la belle Adeline se mit à chanter ainsi:
+
+ Dieu vous garde du Moine noir!
+ Parfois, marmottant sa prière,
+ Quand la nuit descend sur la terre
+ Il rôde autour de ce manoir.
+ Depuis que Lord Amundeville
+ Chassa les moines de ces tours
+ Un moine refusa toujours
+ De quitter cet antique asile.
+
+ La torche et le fer à la main,
+ Les soldats des biens de l'Église
+ Réclament la prompte remise
+ Par l'ordre de leur souverain:
+ Un moine à demeurer s'obstine.
+ Son aspect n'est pas d'un mortel;
+ Sous le porche auprès de l'autel
+ Ce n'est que la nuit qu'il chemine.
+
+ Plein d'un bon ou mauvais vouloir
+ (Lequel? Réponde un plus habile!)
+ Nuit et jour des Amundeville
+ Le Moine habite le Manoir.
+ Leur première nuit conjugale
+ Près de leur lit le voit errer;
+ Il revient, est-ce pour pleurer?
+ Le jour où leur souffle s'exhale.
+
+ Et lorsqu'il naît un héritier,
+ Il se plaint de son infortune,
+ Aux pâles rayons de la lune,
+ Et parcourt l'édifice entier.
+ D'un capuchon couleur d'ébène
+ Toujours ses traits restent couverts;
+ Mais son regard brille au travers,
+ Et c'est celui d'une âme en peine.
+
+ Dieu vous garde du Moine noir!
+ C'est l'héritier du monastère;
+ Il est encor puissant sur terre
+ Malgré le laïque pouvoir.
+ Le jour, Amundeville est maître;
+ La nuit, le moine est sans rival;
+ Son droit subsiste, et nul vassal
+ N'est tenté de le méconnaître.
+
+ Quand il se promène à grands pas,
+ Couvert de son vêtement sombre,
+ Si vous laissez passer son ombre
+ Elle ne vous parlera pas.
+ Qu'il nous soit propice au contraire,
+ Dieu soit en aide au Moine noir!
+ Qu'il prie ou non pour nous, ce soir
+ Offrons pour lui notre prière.
+
+La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de silence, puis
+l'auditoire se confondit en admiration et remerciements.
+
+Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan à lui-même. Il se
+permit même, sur le chapitre, de lancer maintes saillies.
+
+La journée se passa aux habituelles occupations. Mais au dîner,
+donné à quelques électeurs influents, il semblait à nouveau distrait,
+étranger à ce qui se passait. Il oubliait de manger, puis se servit de
+turbot avec une notoire indiscrétion.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux d'Aurora étaient fixés sur les siens, et il y avait sur les
+traits de la jeune fille comme un sourire. Mais dans ce sourire il n'y
+avait rien qui éveillât ni l'espérance, ni l'amour... C'était un
+calme sourire de contemplation, empreint d'une certaine expression de
+surprise et de pitié...
+
+Juan rougit de dépit, ce qui était peu spirituel. Aurora détourna les
+yeux, palissant légèrement...
+
+Adeline surveillait tout, avec l'affabilité d'une maîtresse de maison
+dont le mari doit bientôt affronter les élections. Un instant Juan se
+demanda s'il y avait en elle quelque chose de _réel_, mais non, elle
+jouait un rôle.
+
+La belle Fitz-Fulke semblait fort à son aise. Ses yeux riants
+saisissaient d'un regard les ridicules. C'était sa charitable
+occupation.
+
+Cependant le repas s'écoula. Le café fut servi, puis on annonça les
+voitures. Les invités de la soirée disparurent un à un après force
+révérences à la maîtresse de maison.
+
+Après leur départ on se répandit en saillies sur leur compte. Seul Don
+Juan demeurait silencieux. Mais il était heureux de voir qu'Aurora,
+par toute son attitude, approuvait son silence... La jeune fille avait
+rénové en lui des sentiments perdus ou émoussés...
+
+ * * * * *
+
+Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans son appartement,
+autant pour s'y livrer à la tristesse que pour dormir. Au lieu de
+pavots, les saules se balançaient sur sa couche. Il se mit à rêver...
+
+La nuit ressemblait à celle de la veille. Il s'était déshabillé,
+n'ayant gardé que sa robe de chambre. Redoutant la visite du
+spectre, il s'assit, l'âme embarrassée, dans l'attente de nouvelles
+apparitions.
+
+Il prêta l'oreille, et ce ne fut pas en vain:
+
+«Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances
+célestes! c'est... bah! le chat! Le diable emporte son pas furtif,
+semblable à la démarche légère d'un esprit ou à celle d'une miss
+amoureuse s'avançant sur la pointe des pieds à son premier rendez-vous
+et...
+
+«Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois c'est bien le moine
+noir avec sa marche régulière...»
+
+Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis que tous dorment
+profondément, alors que les ténèbres étoilées entourent le monde comme
+une ceinture parsemée de pierreries, voilà que la présence du moine
+vient encore glacer le sang dans ses veines.
+
+Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement d'un doigt humide
+sur un verre, puis un léger résonnement, comme une ondée fouettée par
+le vent la nuit...
+
+Ses yeux étaient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille aussi. De plus
+en plus s'approchait le bruit redoutable... La porte s'ouvrit.
+
+Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme la porte de l'enfer.
+«_Lasciate ogni speranza, voi che entrate!_» Elle s'ouvrit dans toute
+sa largeur, non rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes,
+puis elle revint sur elle-même, sans toutefois se refermer...
+Elle demeura entrouverte, laissant passage à de grandes ombres que
+faisaient jouer les flambeaux de Juan, et parmi ces ombres se tenait
+debout le moine noir dans son lugubre capuchon.
+
+Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'idée lui vint qu'il
+pourrait bien s'être trompé... Il domina peu à peu son tremblement...
+Une âme et un corps réunis ne peuvent-ils tenir tête à une âme sans
+corps?
+
+Alors son effroi se changea en colère, et sa colère prit un caractère
+redoutable. Il se leva et s'avança; l'ombre battit en retraite.
+Juan la suivit. Son sang, tout à l'heure glacé, s'était échauffé. Il
+s'était résolu à percer ce mystère par une vigoureuse lutte de quarte
+et de tierce. Le fantôme recula jusqu'à l'antique muraille où il se
+tint debout, immobile comme un marbre.
+
+Il étendit un bras. Puissances éternelles! Dans son trouble, il ne
+toucha ni âme ni corps, mais bien le mur, sur lequel les rayons de la
+lune tombaient à flots d'argent... Il frémit encore...
+
+L'ombre était toujours là... Ses yeux bleus étincelaient, et avec
+une singulière vivacité pour des yeux d'ombre... La tombe lui avait
+également laissé sa respiration qui était remarquablement douce... On
+pouvait juger à une boucle égarée de ses cheveux que le moine avait
+été blond...
+
+La lune se fit voir soudain à travers le linceul de lierre dont la
+fenêtre était tapissée, et Juan distingua qu'entre deux lèvres de
+corail brillaient deux rangs de perles... De plus en plus intrigué, il
+étendit l'autre bras.
+
+Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un sein bien vivant et
+qui battait à coups redoublés... En même temps il apercevait nettement
+l'âme la plus charmante qui se fût jamais fourrée sous capuchon de
+moine, un menton à fossette, une gorge d'ivoire, bref une créature
+de chair et de sang... Froc et capuchon s'écartèrent soudain
+et laissèrent voir, dans le luxe de toute sa voluptueuse et peu
+terrifiante personne, le fantôme de Sa folâtre Grâce la duchesse de
+Fitz-Fulke...
+
+Don Juan, rasséréné, saisit à bras-le-corps le joli fantôme. Sous le
+grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke était nue. Don Juan aimait
+lady Amundeville, Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait même la
+petite Leïlah. Mais il sentit le désir se glisser en son âme et en son
+corps. On ne passe pas impunément plusieurs semaines de chasteté en un
+grand château.
+
+Mais comme il allait l'entraîner vers sa couche, il se fit un grand
+bruit. Une lueur éblouissante entra dans la vieille chambre, tandis
+que les murs tremblaient jusque dans leurs fondements. Un gouffre,
+non, une oubliette du passé parut s'ouvrir, et soudain le moine
+disparut...
+
+ * * * * *
+
+La sueur au front, Byron s'éveilla de son long rêve. Il était toujours
+dans la misérable chambrette de cette auberge de Thrace où il avait
+dû chercher asile la veille, perdu dans sa course à cheval, un orage
+grondant, dont les éclats se répercutaient mille fois sur les collines
+de Tchataldja.
+
+Une servante parut qui portait un délicieux moka. C'était une personne
+d'un âge assez mûr. Mais ses charmes pouvaient encore présenter
+quelque attrait à un voyageur bien fatigué.
+
+Byron lui prit doucement la main. Elle sourit.
+
+«Tant de conquêtes de princesses et de duchesses, cette nuit, pour
+aboutir à la servante! dit-il. Ma foi, tant pis! L'amour n'est
+qu'illusion, Don Juan eût fait de même à ma place.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DON JUAN TENORIO
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Les prédictions de l'Astrologue._
+
+La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le
+baptême.--Chez l'astrologue.--Alchimie et
+magie.--Les rêves de la comtesse.--Le langage des
+astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les
+prétentions de Don Jorge 3
+
+
+CHAPITRE II
+
+_La première maîtresse de Don Juan._
+
+Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les
+préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la
+Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La
+petite Monique.--Le baiser.--L'altercation.--La
+bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto blessé.--Rivalité
+de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort
+de Niceto 17
+
+
+CHAPITRE III
+
+_Don Juan à la cour de Naples._
+
+En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention
+de Don Jorge.--L'oncle et le neveu.--La
+fuite.--La duchesse au secret.--Les conseils d'un
+valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio. 37
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_La mort du commandeur._
+
+Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours
+de l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre
+d'amour de Don Juan.--Don Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don
+Gonzalo d'Ulloa.--Propos aigres-doux.--Le
+réveil de Doña Inès.--La séduction de Don Juan.--Arrivée
+inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort
+du commandeur. 49
+
+
+CHAPITRE V
+
+_Doña Elvire._
+
+Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession
+de foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants
+reproches.--Piteuses explications.--Vive querelle de
+famille. 69
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_La statue du commandeur._
+
+Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M.
+Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les
+toasts.--La statue de pierre.--Don Juan aux
+enfers. 77
+
+ * * * * *
+
+DON JUAN DE MARANA
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_À l'université de Salamanque._
+
+La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--l'Université
+de Salamanque.--Don Garcia Navarro.
+--À l'église.--Fausta et Teresa de Ojedo.--Première
+sérénade. 95
+
+
+CHAPITRE II
+
+_Fausta et Teresa._
+
+Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un
+mort.--L'épée des Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous
+en ville.--Le souper des étudiants.--Deux
+jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première
+fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de
+femmes.--Le pari perdu.--L'amontillado.--La tentative
+de viol.--Mort de Fausta.--Fuite de Don Juan.--En
+Flandre! 107
+
+
+CHAPITRE III
+
+_À la guerre en Flandre._
+
+Le déguisement.--La petite marchande de souliers
+de Saragosse.--La fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le
+capitaine Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches
+de garnison.--Séductions et coups
+d'épée.--La guerre recommence.--Mort du capitaine
+Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie. 121
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_La mort de Don Garcia._
+
+Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de
+Berg-op-Zoom.--Le capitaine Saqui-Guitra.--Mort
+étrange de Don Garcia.--Les débauches de Don
+Juan. 133
+
+
+CHAPITRE V
+
+Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso
+Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas,
+et auquel épisode il donna le titre du _Riche
+désespéré_. 141
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_Les nuits de Séville._
+
+Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste
+des maîtresses.--Doña Teresa au couvent.--Nouvelle
+séduction. 155
+
+
+CHAPITRE VII
+
+_La conversion de Don Juan._
+
+Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un
+singulier office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La
+conversion.--Mort de Teresa.--Le
+dernier duel.--La pénitence. 161
+
+ * * * * *
+
+DON JUAN D'ANGLETERRE
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Julia._
+
+La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un
+turbulent marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation
+morale de Juan.--Sa précocité.--Son adolescence.--Julia,
+la belle sang-mêlé.--Son vieux mari.--Amours
+d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don
+Juan: premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse
+de Don Juan.--Dans le berceau fleuri.--Dangers
+du crépuscule.--Initiation de Don Juan.--Dans le lit
+de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de Julia.--Confession
+d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans
+le cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers
+révélateurs.--Fuite de Don Juan.--Combat à l'épée
+et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le scandale.--Don
+Juan s'embarque.--La lettre de Julia. 171
+
+
+CHAPITRE II
+
+_Le naufrage._
+
+Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie
+de Don Juan.--Le mal de mer.--La tempête.--Le
+grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans les canots.--Le
+navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La
+faim.--Le tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et
+mangé.--Le châtiment.--Le dénuement.--La terre!--Vers
+le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don
+Juan atteint le rivage et s'évanouit. 197
+
+
+CHAPITRE III
+
+_Haydée._
+
+Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans
+la grotte.--Haydée et son père.--Sommeil
+profond de Juan et troublé d'Haydée.--premier
+entretien, premier repas.--Les visites à la grotte.--Le
+bain.--Promenades sentimentales.--Départ du
+vieux pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits
+du pirate.--Le retour impromptu.--La
+fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas d'Haydée et
+de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les
+rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance
+du pirate.--Maladie et mort d'Haydée. 214
+
+
+CHAPITRE IV
+
+_La sultane Gulbeyaz._
+
+Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie
+Romagnole.--La vente au marché des esclaves.--Rencontre
+de Johnson.--L'achat.--Au palais du sultan.--Juan
+habillé en femme.--Au sérail.--La
+sultane amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du
+Sultan.--Gulbeyaz se retire. 239
+
+
+CHAPITRE V
+
+_Dans le fond du sérail._
+
+Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah,
+Katinkah et Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans
+le lit de Dondon.--Un cri dans la nuit.--L'étrange
+rêve de Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz.
+--Juan et Dondon condamnés à mort.--La fuite. 257
+
+
+CHAPITRE VI
+
+_Leïlah._
+
+Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du
+grand général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve
+la petite Leïlah.--Le pillage, le viol.--Récompense de
+Don Juan. 271
+
+
+CHAPITRE VII
+
+_Catherine de Russie._
+
+Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine
+amoureuse.--Éclatante situation de Don Juan.--Il
+pense à sa famille.--Épître maternelle.--Maladie de
+Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine se console.--L'amour
+de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement
+à Douvres. 279
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+_Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke._
+
+Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine
+anglaise.--Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour
+chez les Anglaises.--Adeline.--Le château de _Nonnan
+Abbey_.--La série des invités.--Chasse, cartes, billard.
+--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de
+Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de
+mariage.--Aurora. 287
+
+
+CHAPITRE IX
+
+_Le moine noir d'Amundeville._
+
+Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition
+du moine.--L'émoi de Juan.--Aurora. la duchesse de
+Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson d'Adeline.--Dîner
+électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du
+moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est
+qu'illusion. 301
+
+ * * * * *
+
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+
+4, rue de Furstenberg--PARIS
+
+ * * * * *
+
+_Extrait du Catalogue_
+
+ * * * * *
+
+Les Maîtres de l'Amour
+
+ * * * * *
+
+Collection unique des oeuvres les plus remarquables
+des littératures anciennes et modernes traitant des
+choses de l'amour.
+
+ * * * * *
+
+_L'oeuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol 7 50
+
+_L'oeuvre du Marquis de Sade_ 7 50
+
+_L'oeuvre du Comte de Mirabeau_ 7 50
+
+_L'oeuvre du Chevalier Andréa de Nerciat_ 7 50
+
+_L'oeuvre de Giorgio Baffo_ 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de Nicolas Chorier_ (J. Meursius) 7 50
+
+_L'oeuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 7 50
+
+_Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 7 50
+
+_Le livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga 7 50
+
+_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
+(XVIIIe siècle) 7 50
+
+_L'oeuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 7 50
+
+_L'oeuvre de Restif de la Bretonne_ 7 50
+
+_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_
+(XVe siècle) 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de Crébillon le fils_ 7 50
+
+_Le Livre d'amour des Anciens_ 7 50
+
+_Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 7 50
+
+_L'oeuvre libertine des Conteurs russes_ 7 50
+
+_L'oeuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut) 7 50
+
+_L'oeuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 7 50
+
+_L'oeuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 7 50
+
+_Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 7 50
+
+ * * * * *
+
+
+Le Coffret du Bibliophile
+
+Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches
+(exemplaires numérotés), et réservés aux souscripteurs.
+
+ * * * * *
+
+_Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 6 fr.
+
+_Le Petit Neveu de Grécourt_ 6 »
+
+_Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 6 »
+
+_Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
+libertine), 2 vol 12 »
+
+_Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 6 »
+
+_Portefeuille d'un Talon Rouge_ (La Journée amoureuse) 6 »
+
+_Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 6 »
+
+_Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 6 »
+
+_Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 6 »
+
+_La Belle Alsacienne_ (1801) 6 fr.
+
+_Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 6 »
+
+_Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane
+di Venegia) 6 »
+
+_Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 6 »
+
+_La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy 6 »
+
+_Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 6 »
+
+_De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin et
+traduction française 6 »
+
+_Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 6 »
+
+ * * * * *
+
+
+Chroniques Libertines
+
+Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des
+chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des
+chansonniers, à travers les siècles.
+
+ * * * * *
+
+_Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_,
+par H. Fleischmann 6 fr.
+
+_La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 6 »
+
+_Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 6 »
+
+_Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
+(Affaire du Collier) 6 »
+
+_Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 6 »
+
+_Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe
+siècle_ 6 »
+
+
+Souscription aux six volumes parus de la Ire série,
+ brochés, au lieu de 36 fr., net, 30 fr.
+
+
+La France Galante
+
+ * * * * *
+
+_Mignons et courtisanes au XVIe siècle_, par Jean
+Hervez 15 fr.
+
+_La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 »
+
+_Madame de Polignac et la Cour galante de
+Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann 12 »
+
+ * * * * *
+
+
+Chroniques du XVIIIe Siècle
+
+PAR JEAN HERVEZ
+
+ * * * * *
+
+D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police,
+les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
+
+ * * * * *
+
+ I. _La Régence galante_ 15 fr.
+
+ II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 »
+
+III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ 15 »
+
+ IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons
+galantes de Paris_ 15 »
+
+ V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 »
+
+ VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 »
+
+ * * * * *
+
+Souscription à la Série complète:
+
+Les 6 volumes sur papier simili hollande 72 fr.
+ -- sur papier japon 200 "
+
+Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande
+
+
+_DU MÊME AUTEUR_
+
+L'HISTOIRE ROMANESQUE
+
+LA ROME DES BORGIA 5 fr.
+
+LA FIN DE BABYLONE 5 fr.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN ***
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+***** This file should be named 22971-8.txt or 22971-8.zip *****
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les trois Don Juan
+
+Author: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: October 12, 2007 [EBook #22971]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and
+the Online Distributed Proofreading Team at
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<h3><i>L'Histoire Romanesque</i></h3>
+<h2>GUILLAUME APOLLINAIRE</h2>
+<h1>LES TROIS DON JUAN</h1>
+<h4>PARIS</h4>
+<h3>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</h3>
+<h4>4, RUE DE FURSTENBERG, 4</h4>
+<h4>MCMXIV</h4>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/I.png">
+<img src="images/I.png" alt="LA MAYA NUE" /></a><br /> PLANCHE I
+
+<br />(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+<br />F. Goya.&mdash;LA MAYA NUE</div>
+
+<h3>L'HISTOIRE ROMANESQUE</h3>
+<h2>GUILLAUME APOLLINAIRE</h2>
+<h3>Les Trois Don Juan</h3>
+
+<h4>Don Juan Tenorio d'Espagne</h4>
+<h4>Don Juan de Maraña des Flandres</h4>
+<h4>Don Juan d'Angleterre</h4>
+<br />
+<h3>Ouvrage orné de douze illustrations hors texte</h3>
+
+<h5>D'après <span class="sc">Goya, Boucher, A. Colin, L. Sauvé, J. Harrewyn,
+de Novelli, E. Devéria, Eugène Delacroix.</span></h5>
+
+<h1>I</h1>
+
+<h1>DON JUAN TENORIO</h1>
+<h3>ou</h3>
+<h1>LE DON JUAN D'ESPAGNE</h1>
+
+
+
+
+<a id="I-I"></a><h2>CHAPITRE I</h2>
+
+<h3>LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGUE</h3>
+
+<p class="resume">La famille de Don Juan.&mdash;Maternité douloureuse.&mdash;Le
+baptême.&mdash;Chez l'astrologue.&mdash;Alchimie et magie.&mdash;Les
+rêves de la comtesse.&mdash;Le langage des astres.&mdash;Jacobi
+assommé.&mdash;La revanche du hibou.&mdash;Les prétentions de
+Don Jorge.</p>
+
+
+<p>Don Juan Tenorio était le fils de Don Diego Pons
+Tenorio, quinzième seigneur de Cabezan en Asturie,
+onzième seigneur de Peral y Cobos en Vieille-Castille,
+sixième seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie.
+C'est dire qu'il descendait d'une antique et
+noble lignée.</p>
+
+<p>Don Diego était un personnage considérable. Il
+possédait, outre ses seigneuries, gagnées par ses
+ancêtres à la pointe de l'épée, un palais à Séville où
+il séjournait une partie de l'année. Il y gérait l'Intendance
+des dîmes et des bâtiments pour l'ordre religieux
+militaire dont il était commandeur. La totalité
+de ses revenus était estimée à dix-huit mille ducats
+d'or.</p>
+
+<p>Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se
+sentit prise des douleurs de l'enfantement, il y eut un
+grand émoi dans le château. Elle passa tristement les
+mois de sa grossesse. Il semblait qu'une maladie terrible
+et mystérieuse se fût abattue sur elle. Souvent
+on la voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'épouvante.
+Parfois, l'&oelig;il fixe, la poitrine haletante, elle
+paraissait subir la fascination de quelque fantôme
+visible à elle seule. En vain passait-elle la plus
+grande partie de ses nuits enfermée dans son oratoire.
+On l'entendait murmurer de longues prières, entrecoupées
+de sanglots convulsifs. Des rêves d'épouvante
+troublaient ses nuits, et maintes fois elle s'éveilla en
+sursaut, poussant des cris étouffés. Ni les soins affectueux
+de son mari, ni les encouragements du chapelain
+ne pouvaient lui rendre le calme.</p>
+
+<p>À l'annonce de la délivrance, attendue par la comtesse
+avec une si singulière appréhension, on fit venir
+de Séville un des plus illustres médecins du temps.</p>
+
+<p>C'était un juif baptisé du nom d'Alonzo Levita. Il
+avait étudié dans toutes les Universités d'Europe.</p>
+
+<p>Il interrogea la malade, examina les symptômes et
+rassura tout le monde. Quelques heures après, en
+effet, Doña Clara accouchait d'un beau garçon.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce fut une chèvre qui servit de nourrice à Don Juan,
+une chèvre sauvage de la haute sierra.</p>
+
+<p>Il fut baptisé en grande cérémonie dans la cathédrale
+de Grenade, en présence des rois catholiques et
+de leur cour. Il eut pour marraine Doña Francesca
+Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain
+Don Juan de Ganelès, dont il prit le nom selon l'usage.</p>
+
+<p>La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter
+un astrologue fameux qui lui avait été recommandé
+par Don Alonzo Levita. Les soucis qui l'avaient
+hantée dès les premiers jours de la conception de
+l'enfant ne s'étaient pas dissipés en effet.</p>
+
+<p>Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frère de
+son mari, au cours d'un voyage à Séville, et lui fit
+part de son désir de se rendre en sa compagnie chez
+l'homme des sciences occultes.</p>
+
+<p>«Il me semble naturel en effet, Doña Clara, lui dit
+Jorge, que vous consultiez un professionnel de la
+Kabbale sur l'avenir de votre fils... Mais il faut prendre
+garde que ces kabbalistes sont souvent de simples
+coquins, fort capables d'attenter à la bourse et même à
+la vie des honnêtes gens. Je vous accompagnerai...</p>
+
+<p>&mdash;Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue
+venait à me prédire quelque chose de fâcheux...</p>
+
+<p>&mdash;Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un
+drôle de cette espèce s'avise de faire de la peine à ma
+jolie belle-s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Après l'oraison du soir, Don Jorge et Doña Clara,
+guidés par maître Alonzo Levita, se rendaient donc
+chez l'astrologue qui demeurait dans une rue déserte,
+à l'une des extrémités de la ville.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Maître Max Jacobi avait été prévenu par son compère
+de l'honorable et lucrative visite qu'il allait
+recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il au premier coup
+de marteau.</p>
+
+<p>Une vieille à tête de sorcière montra à travers les
+barreaux de fer sa lampe fumeuse. Son &oelig;il chassieux
+dévisageait avec méfiance les visiteurs.</p>
+
+<p>«Ouvrez, Barbara, dit le médecin. Votre maître
+nous attend.»</p>
+
+<p>La vieille obéit, en silence.</p>
+
+<p>Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivèrent
+à une porte que Levita ouvrit sans plus de cérémonies,
+et ils se trouvèrent dans le laboratoire de l'astrologue
+qui était en même temps un alchimiste.</p>
+
+<p>C'était une grande pièce à haute voûte cintrée qu'éclairait
+une lampe suspendue à un crampon de fer.
+Des ombres irrégulières se jouaient sur les murs
+noircis de fumée. Il y avait peu de meubles mais
+beaucoup d'objets et ustensiles de science: fourneaux,
+soufflets, cornues, fioles, alambics, sphères,
+compas, équerres, sabliers, métaux, pierres, plantes
+desséchées, animaux empaillés, squelettes, ossements,
+une tête de mort à mâchoire démesurée entre autres,
+mille autres bric-à-brac accrochés, pendus, posés sur
+des planches, entassés ou épars sur le sol. Perché sur
+une carcasse mobile, au fond d'un angle obscur, un
+hibou se balançait en roulant dans l'ombre ses yeux
+lumineux et sinistres.</p>
+
+<p>La comtesse frissonna; Don Jorge leva les épaules
+avec une grimace. Quant à Levita, il souriait.</p>
+
+<p>Dans le coin le plus éloigné se trouvait une table
+singulièrement encombrée. Une petite lampe mobile
+projetait une lumière assez vive sur ce pêle-mêle.
+Dans un grand livre ouvert, posé sur un vieux
+pupitre, lisait l'astrologue. Sa tête chauve, où brillait
+le reflet de la lampe, reposait immobile entre ses
+deux mains. Il était tellement absorbé qu'il n'entendit
+pas les visiteurs entrer.</p>
+
+<p>Jorge, se penchant sur le livre, aperçut un grimoire
+indéchiffrable qui lui donna une opinion médiocre
+de l'orthodoxie du maître. Mais comme il ne s'en
+souciait pas autrement, il lui frappa sur l'épaule:</p>
+
+<p>«Hé! l'ami, voici que vous rend visite une dame
+de condition suffisamment élevée pour que vous preniez
+la peine de vous lever. Debout donc!»</p>
+
+<p>Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage
+simple et cru.</p>
+
+<p>Maître Max Jacobi se leva en effet, salua gravement
+la comtesse et attendit. Son aspect n'allait pas sans en
+imposer: son front était vaste, ses yeux longs brillaient
+d'un regard intérieur, un regard de savant
+accoutumé à transformer en abstractions imprévues
+les images fournies à la méditation par la contemplation
+de la nature; sa tête présentait les modifications
+énergiques dues à des habitudes ascétiques.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous savoir? madame, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir de mon plus jeune fils.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle partie de la science désirez-vous consulter,
+la chiromancie, la sciomancie, la néomancie,
+la nécromancie, l'oniromancie?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez chrétien, interrompit brusquement Don
+Jorge. Madame n'entend pas l'hébreu!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande, madame, s'il vous plaît d'interroger
+les signes de la main, les nombres ou les
+morts?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas les morts! s'écria la comtesse avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Les songes, continuait Jacobi, les astres...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les songes et les astres.</p>
+
+<p>&mdash;Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge
+d'un air entendu, cela est bon pour les petites gens
+qui se font tirer la bonne aventure à un maravédis par
+tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque
+toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais
+cependant une raison à leur endroit. Mais ce qui me
+convient tout à fait, ce sont les étoiles. Elles sont
+d'usage chez les princes et dans les familles considérables.
+Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi
+le plaisir de ne prédire à ma belle-s&oelig;ur que
+choses agréables... Nous aurions autrement à en découdre
+ensemble. Je suis maître des hommes d'armes
+du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri.
+Faites-en votre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis
+que l'interprète des arrêts du ciel et ne dois point en
+subir les responsabilités.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je
+vous prie de laisser parler en toute franchise le savant
+homme que j'interroge. Comment me pourrait-il dire
+la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles?</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon
+entendeur, salut!</p>
+
+<hr />
+
+<p>«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande
+de l'astrologue, que, pendant mon sommeil, un serpent
+se réfugiait dans mon sein pour s'y réchauffer.
+Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses
+écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais
+il était si beau, il me regardait avec des yeux si doux
+et si tristes que je n'avais plus le courage de m'en défaire.
+Alors il se mettait à siffler langoureusement,
+comme pour me remercier, et je me rendormais le
+c&oelig;ur attendri et troublé...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;La première fois, le rêve se termina là... Un
+autre jour, je vis les fleurs de mon jardin s'agiter en
+même temps, couvertes de sang, et le serpent glissait
+rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les
+fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice!
+Il nous tue.» Mais le serpent enroulé près de moi reprenait:
+«Ne les crois pas. Ce sont elles qui m'ont
+blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est le
+mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que
+les fleurs. Je me mis à pleurer. Il but mes larmes, et
+nous nous rendormîmes tous les deux.</p>
+
+<p>«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches
+qui voletaient autour de moi en poussant des cris désespérés.
+Le serpent se jouait autour de mon cou et
+caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient
+les colombes, venge-nous...» Mais le serpent
+murmura à mon oreille: «Elles se trompent...
+L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué l'aigle.»
+Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand
+oiseau de proie qui se débattait à terre dans les convulsions
+de l'agonie. Puis il redressa la tête en sifflant
+d'une manière terrible. Les colombes s'enfuirent en
+criant: «Malheur à toi! malheur à toi!»</p>
+
+<p>«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au
+c&oelig;ur. «Ingrat, m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!»
+Et j'arrachai le serpent de mon sein. Tombé
+à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit
+avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi
+si je t'ai tuée, c'est parce que je t'aime. Je vivais
+par toi, je n'ai pas voulu mourir sans toi.» Il se métamorphosa
+en fleur. Moi, je me trouvai changée en
+colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée
+en aigle. L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta
+dans le soleil où nous fûmes consumés ensemble.</p>
+
+<p>«Je n'ai plus rêvé depuis.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>&mdash;Vos rêves ont une signification claire, dit maître
+Jacobi. Ce serpent, c'est votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Hum, hum, gronda Jorge.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serpent, disais-je, représente votre fils. Ces
+fleurs sont l'emblème de la joie, les colombes de
+l'affection, l'aigle du courage, le soleil de la gloire.
+C'est la loi des contrastes qui règle la divination de
+l'onirocritique, et les songes disent le contraire de
+ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que
+vous aurez un fils dont la tendresse fera votre
+bonheur et la vaillance votre gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Les bonnes paroles, maître, s'écria la comtesse
+toute joyeuse. Comptez sur ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;L'explication est convenable, daigna approuver
+Jorge.</p>
+
+<hr />
+
+<p>&mdash;Maître, reprit la comtesse, je vous prie maintenant
+de consulter les astres. Puisse leur réponse
+être aussi favorable que l'a été celle des songes!</p>
+
+<p>&mdash;Il me faudrait l'état du ciel au moment de la
+naissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dressé très exactement, dit Levita, tirant
+un papier de sa poche.</p>
+
+<p>L'astrologue examina le dessin tout en murmurant
+des formules cabalistiques.</p>
+
+<p>«Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius
+au plus haut. Hum! hum! Le c&oelig;ur. Jupiter en
+conjonction avec le Taureau. Aldebaran, étoile de la
+Bohême. Vénus absente. C'est bien, très bien... Traçons
+le carré magique.»</p>
+
+<p>L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrés
+l'un dans l'autre et partagea l'intervalle en douze
+triangles égaux.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda
+Don Jorge, qui paraissait s'intéresser fort à
+l'opération.</p>
+
+<p>&mdash;Les douze maisons du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'il y fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il les visite tour à tour. Dans chacune est une
+phase de la vie humaine... Maisons de la santé, des
+richesses, des héritages, des biens patrimoniaux, des
+legs et donations..., maisons des chagrins et des maladies,
+du mariage et des noces, maisons de l'effroi et
+de la mort, de la religion et des voyages, des charges
+et dignités, des amis, des emprisonnements et de la
+mort violente...</p>
+
+<p>L'astrologue se tut. Dans le silence général, il
+avait ouvert un livre rempli de signes astronomiques
+et tourna plusieurs feuillets, comparant ensemble les
+observations du médecin, le carré magique et les
+formules consacrées. Enfin, après de longues méditations,
+il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La
+conjonction de Jupiter avec le Taureau annonce
+beaucoup de souhaits qui se réaliseront, grands
+voyages et abondantes richesses. Votre fils sera
+élégant dans ses vêtements et honoré dans sa vie.
+Mais qu'il y prenne garde! Orion influe sur son bras
+gauche et commence à se renverser, preuve que son
+c&oelig;ur sera souvent menacé. Il ne s'agit, au reste, que
+d'un danger moral. Le Soleil n'ayant point visité la
+douzième maison, votre fils ne doit point mourir de
+mort violente, cependant... ce point présente une
+particularité inconnue dans les annales de l'astrologie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! fit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, il ne sera pas dépourvu d'argent,
+s'en étant procuré par legs, donations et autres moyens
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? fit Don Jorge.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! avouables, tout à fait avouables en notre
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Sera-t-il heureux? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Si la fortune, la santé, la puissance et la célébrité
+peuvent faire son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Aura-t-il une nombreuse postérité? demanda
+enfin la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais le dire, Vénus, qui préside à la
+fécondité, étant cachée sous l'horizon. Tout ce que je
+puis vous dire, c'est que votre famille finira comme
+elle a commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Et que signifie? firent à la fois la comtesse et
+Don Jorge.</p>
+
+<p>&mdash;À qui fait-on remonter son origine?</p>
+
+<p>&mdash;Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio
+sont seuls descendants directs, à Madarra-le-Bâtard.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue penché
+sur ses dessins et grimoires, que votre famille
+finira par... par... d'innombrables bâtards!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait
+Don Jorge furieux.</p>
+
+<p>Et laissant au médecin le soin de ranimer la comtesse
+évanouie, il prit celui de la venger. Avec une
+large règle, jadis d'usage mathématique, il entreprit
+de bâtonner l'infortuné Jacobi, qui criait en se débattant:</p>
+
+<p>«Miséricorde! Au secours! À l'assassin!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avais prévenu, drôle!</p>
+
+<p>&mdash;Levita! Levita! Vieux camarade!»</p>
+
+<p>Mais Levita se tenait prudemment dans un coin.
+Nul doute qu'à montrer son courage comme combattant
+il ne préférât intervenir plus tard comme
+médecin.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en
+vint frapper le squelette ballant au sommet duquel se
+tenait perché le hibou.</p>
+
+<p>Celui-ci, effrayé, secoua ses ailes. Une poussière
+lourde s'en dégagea, obscurcissant l'atmosphère. Peut-être
+l'animal n'avait-il pas bougé depuis plusieurs
+années. L'oiseau nocturne volait, comme fou, à travers
+la chambre, montant, descendant, heurtant les
+squelettes, dispersant les paperasses, mêlant ses
+ululements funèbres au concert des voix humaines. Il
+faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait des
+hurlements semblables à ceux des chiens qui aboient
+à la mort.</p>
+
+<p>Enfin le hibou, fatigué, s'arrêta pour prendre contact
+avec un objet solide. Mais lequel, grands dieux!
+Ainsi que l'arche sainte se posant, après le déluge, au
+sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa solidement
+au crâne de l'exaspéré Don Jorge.</p>
+
+<p>Celui-ci s'enfuit épouvanté, les bras en l'air, renversant
+tout sur son passage. Les objets fragiles se
+brisaient: Patatras! Catacri! Gressecrec! La comtesse
+se précipita sur sa trace. Ce ne fut que sur le
+seuil que, de son épée tirée, Don Jorge réussit à faire
+lâcher prise à l'antique volatile qu'offusquait, du
+reste, la lumière du jour.</p>
+
+<p>«Quelle caverne, criait-il. La peste soit à Levita!
+Le diable emporte Jacobi! Quant à ce hibou!...»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle
+sa belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Les moines sont des fanatiques, les médecins des
+ânes, les astrologues des menteurs... Faire du chagrin
+à ma charmante, charmante belle-s&oelig;ur. Je ne le souffrirai
+pas...»</p>
+
+<p>Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice,
+passait son bras épais autour de la taille gracile
+de Doña Clara.</p>
+
+<p>Mais celle-ci tournait déjà dans la serrure la petite
+clef d'or de la porte secrète par laquelle elle s'était
+échappée.</p>
+
+<p>«Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret,
+poursuivait Don Jorge...</p>
+
+<p>&mdash;Un baiser! beau-frère, vous n'êtes qu'un vieux
+polisson. Tenez, voici pour secouer la poussière du
+hibou!»</p>
+
+<p>Et, poussant la porte, elle frappa d'un léger coup
+d'éventail le nez enluminé du soudard.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/II.png">
+<img src="images/II.png" alt="CHEZ LE SORCIE" /></a>
+<br /> PLANCHE II
+
+<br /><i>F. Goya.</i>&mdash;CHEZ LE SORCIER</div>
+
+
+
+
+<a id="I-II"></a><h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>LA PREMIÈRE MAÎTRESSE DE DON JUAN</h3>
+
+<p class="resume">Discours de Don Jorge.&mdash;Les trois courtisanes.&mdash;Les préparatifs.&mdash;Jalousie
+de Niceto.&mdash;Les avances de la Pandora.&mdash;Le
+festin.&mdash;Les danseuses nues.&mdash;La petite Monique.&mdash;Le
+baiser.&mdash;L'altercation.&mdash;La bagarre.&mdash;Le duel
+aux flambeaux.&mdash;Niceto blessé.&mdash;Rivalité de femmes.&mdash;Première
+nuit d'amour.&mdash;Mort de Niceto.</p>
+
+
+<p>À dix-sept ans, Don Juan était dans la fleur de la
+beauté.</p>
+
+<p>«Décidément, dit un matin Don Jorge à son neveu,
+tu ne peux pas en rester là. Tu as eu la plus brillante
+éducation des Espagnes, des maîtres de toutes les
+langues, vivantes ou mortes, de mathématiques, de
+littérature et même de poésie et de musique, bref, tu
+es endoctriné dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta
+moustache commence à pousser, tu montes à cheval
+comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs, tu manies
+la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la
+rapière mieux que moi, tu es beau garçon, du reste,
+et point sot. Il est indécent que tu n'aies pas une maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Une maîtresse! Une maîtresse! répétait Juan
+effaré.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es novice, mais non moine! De mon côté, j'ai
+la prétention de n'être point pédant. Si la famille me
+déshérita, ce n'est point sans quelques bons motifs.
+Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons
+parents et bons amis. Je te dois les lumières de mon
+expérience.</p>
+
+<p>«Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre
+sur un bon pied. Un homme bien né se reconnaît à
+deux qualités: la galanterie et la bravoure.</p>
+
+<p>«Si nous avions quelque belle guerre, je t'amènerais
+avec moi et t'engagerais à monter le premier
+sur la brèche. Mais, hélas! il ne se livre plus de grande
+bataille. Ce bon temps est passé! Mon capitaine est
+mort, et il a emporté la gloire dans son tombeau.</p>
+
+<p>«A un gentilhomme de la qualité, il n'est donc
+plus permis que de chercher querelle personnelle, et
+pour cela rien ne vaut les intrigues de l'amour.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir
+même conduire son neveu, était un excellent homme,
+aimant la joie pour lui et les autres. Riche de son
+patrimoine, il possédait en outre une des meilleures
+commanderies d'Alcantara. Il dépensait convenablement
+sa fortune, mangeant le revenu sans trop entamer
+l'avenir, magnifique avec une certaine sagesse.
+Il donnait les meilleurs repas de Séville, chère délicate,
+vins choisis, service splendide, et en prenait sa
+bonne part.</p>
+
+<p>C'était un fin mangeur et un buveur de premier
+ordre. Il avait une vraie nature de taureau, calme,
+lente, puissante, terrible dans sa colère.</p>
+
+<p>Don Niceto Iglesias, l'autre convive, était un garçon
+fort chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait
+pour le tapage un goût singulier. Parfait gentilhomme
+du reste, fort élégant de sa personne et brûlant
+son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient
+autant que les hommes le craignaient.</p>
+
+<p>«Je le crois, dit Jorge à Juan, d'accord avec la
+Pandora, une des courtisanes que tu verras ce soir.</p>
+
+<p>«Pandora est un nom mythologique que sa beauté
+lui a fait donner en Italie où elle fut se former.
+Une fille superbe à voir, mais rien de plus. Elle n'a
+pas l'ombre de c&oelig;ur, mais ce n'est pas son métier
+d'en avoir. Il n'y a pas à espérer lui plaire. L'amour
+est avec elle une affaire d'argent.</p>
+
+<p>«Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait
+du reste pas convenable d'aller sur ses brisées. Si elle
+te plaît, tu prendras date. Mais tu ferais bien, en ce
+cas, de me consulter sur les arrangements. Hélas!
+mon cher neveu, j'ai l'expérience!</p>
+
+<p>«Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena,
+je n'ai pas besoin de te dire qu'elles sont occupées.
+L'une, Soledad, appartient à Don Rinalte; quant à
+l'autre, c'est ma maîtresse. J'ai passé la soixantaine,
+mais le jarret est bon et l'&oelig;il vif. Tu les dois respecter
+également, puisque Don Rinalte est ton hôte et
+que je suis ton oncle.</p>
+
+<p>«Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins à
+mon égard. J'ai trop d'expérience pour donner dans
+la jalousie et je t'aime trop pour le chagriner à l'occasion
+d'une femme.</p>
+
+<p>«Je doute du reste que la Magdalena te convienne.
+C'est une fort jolie personne, mais un peu niaise,
+pour ne pas dire bête. Sa gaucherie, qui m'amuse,
+t'ennuierait probablement.</p>
+
+<p>«Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon
+goût, mais trop jeune pour toi. Une personne un peu
+mûre serait mieux appropriée à ta fringante jeunesse.</p>
+
+<p>«Rien ne forme les jeunes gens comme la société
+des courtisanes. Elles ne hantent, du moins à ma
+connaissance, que des gens comme il faut, titrés,
+riches, chevaliers et, parmi le clergé, jamais moins
+que des chanoines. Près d'elles un bourgeois perdrait
+ses écus et un moine son latin. Écoute, regarde et
+profite donc. Prends un costume avantageux; ces
+dames sont reines de la mode. Si, elles te découvrent
+joli, les autres te trouveront charmant.</p>
+
+<p>«Le rendez-vous est à huit heures. Je vais, de ce
+pas, chez un théologien de l'ordre, avec lequel j'ai à
+traiter d'affaires. Je reviendrai te prendre au coucher
+du soleil. Sois prêt.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ébloui, enivré, consterné de ces paroles, Juan
+passa le reste de la journée dans une agitation violente.
+Une vraie fête! Une orgie, peut-être! Tout
+cela lui semblait merveilleux et terrible.</p>
+
+<p>Il revêtit un pourpoint bleu de ciel, brodé de soie
+blanche, manches de dessous et chausses de soie
+blanche aussi.</p>
+
+<p>Jorge loua la simplicité de ce costume qui faisait
+ressortir l'éclatante beauté du jeune homme.</p>
+
+<p>«Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre
+l'épée que t'a donnée ton parrain: c'est une arme
+de parade ou guerre et non de promenade. J'ai ce
+qu'il te faut, une rapière à riche garde, dont le fourreau,
+en velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement
+à ton habit.</p>
+
+<p>«Essaie-la toi-même. Tu verras qu'elle est bonne,
+bien montée et bien trempée. Tout le poids est dans
+la garde; la lame est légère et simple. Elle vient, la
+marque du petit chien en fait foi, de Romero, le
+meilleur armurier de Tolède.</p>
+
+<p>«J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir
+et n'ai jamais eu qu'à m'en louer. Je l'ai, en maintes
+rencontres, prêtée à des amis qui ont toujours tué ou
+blessé leur homme. C'est ce que je puis appeler une
+épée heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la
+donne.»</p>
+
+<p>Juan ceignit la rapière, remercia son oncle et partit
+avec lui.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le c&oelig;ur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte.
+Celui-ci vint à la rencontre de ses hôtes dès
+qu'ils furent annoncés.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros
+et grand, l'allure d'un seigneur et d'un bon vivant.</p>
+
+<p>Dans le salon se trouvaient déjà les autres convives.</p>
+
+<p>La vue des femmes mit un éblouissement dans
+l'âme de Juan. Il les admirait toutes trois sans les
+distinguer encore.</p>
+
+<p>Dès l'abord, elles ne se firent point faute de le
+regarder. Jamais elles n'avaient vu de jeune homme
+aussi accompli. Les femmes galantes savent juger du
+premier coup d'&oelig;il la beauté masculine.</p>
+
+<p>Juan se trouvait quelque peu embarrassé de cet
+examen. Il craignait plutôt d'être un objet de ridicule
+que d'admiration.</p>
+
+<p>Mais les autres hommes ne s'y trompèrent pas.
+Les deux anciens échangèrent un sourire, tandis que
+le plus jeune pinçait les lèvres.</p>
+
+<p>Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquième
+année, avait l'&oelig;il vif, les dents blanches, les cheveux
+noirs, les traits réguliers et fins, la taille svelte,
+toute la grâce andalouse enfin.</p>
+
+<p>Une main habile avait, de plus, parfait l'élégance
+de son magnifique costume, satin et velours, or et
+broderies. Un soin méticuleux avait présidé à sa toilette
+capillaire.</p>
+
+<p>Il passait pour le plus joli garçon de Séville. Il le
+savait et tenait à cette réputation.</p>
+
+<p>À l'instant, il se sentit dépossédé. La supériorité de
+son nouveau concurrent était trop manifeste et ne
+permettait pas le doute. Le jugement des trois courtisanes
+n'était-il point du reste sans appel?</p>
+
+<p>Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don
+Juan et, pour un fat comme pour une coquette, la
+jalousie c'est la haine. Mais c'était un homme bien
+élevé, qui connaissait son monde. Et puis n'était-il
+pas plus habile de prendre son parti d'une défaite
+inévitable?</p>
+
+<p>Il se résolut donc à traiter en ami ce rival inconnu
+et dans le fond du c&oelig;ur détesté.</p>
+
+<p>Juan s'efforça de répondre dignement aux prévenances
+du jeune cavalier, mais il eut beau faire pour
+être cordial, il ne fut que poli. L'instinct lui faisait
+pressentir un ennemi sous ces dehors bienveillants,
+comme un serpent sous des fleurs.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes,
+et le maître d'hôtel, suivi des laquais porte-flambeaux,
+annonça que le souper était servi.</p>
+
+<p>Les femmes se débarrassèrent de leurs mantilles.
+Les épaules splendides de l'une, plus frêles mais non
+moins blanches des autres, apparurent à nu. C'était
+l'usage des courtisanes de se décolleter assez bas.
+Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait
+voir leurs seins fermes et marbrés de délicates
+veines bleues. Par derrière, la ligne du corsage s'infléchissait
+en arc jusqu'à la taille. Les robes étaient
+si légères! Elles ignoraient le corset. Ce spectacle ne
+fut pas sans mettre quelque émoi dans l'âme encore
+inexperte du jeune Juan.</p>
+
+<p>Après s'être levé comme tout le monde, il ne sut
+plus que faire et resta embarrassé comme un nigaud
+au milieu du salon. Don Niceto offrit son bras à Soledad,
+qui était considérée comme la maîtresse de
+maison.</p>
+
+<p>La Pandora attendait debout. C'était une magnifique
+créature, grande, admirablement faite, blanche
+et pâle comme le marbre, avec de grands yeux noirs
+et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe
+de satin noir, une basquine jaune, une chaîne d'or
+au cou et, dans la chevelure, une rose d'un rouge
+éclatant. Les deux amies étaient vêtues avec un luxe
+égal. Elles avaient adopté une mode singulière, qui
+consistait à se couvrir la tête de perruques aux diverses
+couleurs de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la
+Murcie, cette autre Catalane, s'étaient ainsi donné des
+chevelures d'or aux reflets d'aubergine et d'orange.</p>
+
+<p>Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient à
+elle, la Pandora alla résolument au jeune homme et
+lui donna le bras en souriant.</p>
+
+<p>Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau
+bras nu qui venait de se poser sur le sien.</p>
+
+<p>«Voilà un fort beau couple en vérité!» s'exclama
+Don Rinalte.</p>
+
+<p>Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une
+petite moue dédaigneuse.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Juan, hasard ou non, se trouva placé à droite de la
+Pandora, qui avait à sa gauche Don Niceto.</p>
+
+<p>On trouvait là réuni tout ce qui fait la beauté,
+l'excellence et le charme d'un repas.</p>
+
+<p>La salle était décorée avec goût et follement illuminée.
+Il y avait des fleurs à profusion; la nappe était
+jonchée de feuilles de roses. La table resplendissait
+des luxes européens les plus raffinés: toiles damassées
+de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de
+Florence. Chaque détail avait son prix et révélait quel
+expert dilettante était Don Rinalte.</p>
+
+<p>Les mets recherchés, les vins dorés, la beauté
+demi nue des femmes, l'odeur mêlée des parfums et
+de la chair, une conversation animée, tout parlait aux
+sens, invitait à l'abandon et au plaisir.</p>
+
+<p>Cependant le souper commença tranquillement.
+Les gens qui savent vivre graduent les jouissances.</p>
+
+<p>Les femmes, d'ailleurs, témoignaient encore d'une certaine
+réserve. Juan se demandait même s'il ne s'agissait
+point là de véritables dames du monde égarées.</p>
+
+<p>L'influence de la bonne chère se fit sentir peu à
+peu. Esprits et regards s'animèrent. Les voix s'élevèrent,
+le ton devint plus vif. L'oncle risqua quelques
+propos salés qui reçurent des convives le meilleur
+accueil.</p>
+
+<p>Juan buvait comme tout le monde, et sa timidité
+s'évanouissait dans les fumées du vin. Les lumières
+lui semblaient plus brillantes, les hommes plus spirituels
+et les femmes plus jolies s'il est possible. Il
+voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait
+du courage. Il osa parler et parla bien. Il eut de
+l'esprit, et les hommes eux-mêmes furent obligés de
+l'applaudir.</p>
+
+<p>«Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel.</p>
+
+<p>&mdash;Adorable! appuya Niceto.»</p>
+
+<p>Jorge se frottait les mains, enchanté de voir réussir
+son élève.</p>
+
+<p>Pandora jetait à Juan des regards de flamme.
+Cependant il se contenait et n'osait encore lui rendre
+ses avances.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles exécutèrent
+une traditionnelle séguedille avec cette furia,
+cette conviction qui appartient à leur race. L'offre et
+le désir, le refus et l'abandon, la plus lascive volupté
+enfin, voilà ce qu'elles aimaient, les seins offerts, la
+croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande
+de Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se
+dévêtit et dansa nue. Ce ne fut pas sans quelques
+manières de la mère maquerelle que deux ou trois
+ducats d'or amenèrent cependant à composition.</p>
+
+<p>Le petit corps brun se balança à son tour tandis
+que les convives claquaient des mains en cadence.
+Cette fillette vierge mimait, avec une perversité
+à damner tous les hommes, le rythme de la possession.
+Le mouvement allait en s'accentuant, selon
+ce que prescrit la tradition africaine. Elle tomba
+enfin, pâmée, morte de s'être donnée à tous, crispée
+d'un spasme presque douloureux. Et les convives
+prirent les fleurs qui jonchaient la table et les jetèrent
+sur son joli corps étendu, ses seins mignons à peine
+éclos, son petit ventre doré, ses cuisses nerveuses et
+musclées.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait
+laissé tomber entre ses seins la fleur rouge qui ornait
+ses cheveux. Niceto s'empressait déjà, mais la fille
+hautaine se détourna:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ma rose, dit-elle à Juan.</p>
+
+<p>Celui-ci, fort éméché par le généreux xérès et le
+spectacle auquel il venait d'assister, ne se le fit pas
+dire deux fois. Il plongea sa main dans l'opulent corsage
+de la courtisane et en retira la fleur qu'il baisa
+passionnément.</p>
+
+<p>Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que
+les autres.</p>
+
+<p>Mais se voir ravir sa maîtresse en même temps que
+sa royauté, se sentir frappé coup sur coup dans son
+amour-propre et dans son amour, c'était trop! En
+dépit de ses efforts, il commençait à ne pouvoir plus
+se maîtriser.</p>
+
+<p>Rinalte s'en aperçut et, en hôte averti, s'efforça de
+trouver un dérivatif.</p>
+
+<p>«Je crois que le moment de s'embrasser est venu»,
+dit-il.</p>
+
+<p>Et se penchant sur sa maîtresse, il la baisa sur la
+joue.</p>
+
+<p>«Fais passer», dit-il.</p>
+
+<p>Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le
+baiser.</p>
+
+<p>Niceto, vaguement consolé, s'inclina sur Pandora
+qui se laissa faire assez docilement. Elle se vengea de
+son mieux en appliquant un beau baiser sur le cou de
+l'imberbe Juan.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il
+le devait, à Magdalena qui déjà tendait la joue, jugea
+plus agréable de le restituer et posa ses lèvres au
+coin de la bouche impériale de la Pandora.</p>
+
+<p>Rinalte, diplomate, poussa un grand éclat de rire.
+Jorge se mit à trépigner de joie. L'attendrissement
+atteignait chez le vieux guerrier aux dernières
+limites. Il eût volontiers pleuré.</p>
+
+<p>Niceto avait tressailli avec un rire jaune.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce fut la Magdalena qui sauva la situation.</p>
+
+<p>«Et moi?» dit-elle d'un ton piteux.</p>
+
+<p>Ce fut une hilarité générale. Elle redoubla quand
+on vit que la pauvre fille s'en attristait au lieu de s'en
+amuser.</p>
+
+<p>«C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.»</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais réparer
+mes torts.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas», s'écria la Pandora d'un ton
+farouche, en le retenant par le cou.</p>
+
+<p>Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena éclatait
+en sanglots.</p>
+
+<p>Jorge et Rinalte riaient de plus belle.</p>
+
+<p>Mais Niceto était à bout de patience:</p>
+
+<p>«De quoi te mêles-tu? demanda-t-il à Pandora
+d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous-même, répliqua-t-elle avec hauteur, de
+quoi vous mêlez-vous? Vous n'avez aucun droit sur
+moi. Je ne suis pas votre maîtresse!</p>
+
+<p>&mdash;Ma maîtresse, non. On n'achète pas une maîtresse,
+on n'achète que des esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, votre esclave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque tu portes ma chaîne, dit-il avec un
+rire amer en lui montrant la chaîne d'or qu'elle avait
+au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Je me délivre!»</p>
+
+<p>Elle arracha la chaîne en la brisant et la jeta devant
+Niceto. Celui-ci la ramassa pour la jeter à la tête de
+la Pandora.</p>
+
+<p>Mais Juan avait vu le geste et il étendit vivement
+le bras pour amortir le coup.</p>
+
+<p>«Lever la main sur une femme! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une femme, répondit Niceto hors
+de lui, c'est une prostituée!</p>
+
+<p>&mdash;Lâcheté sur lâcheté!»</p>
+
+<p>Il n'avait pas achevé ces mots que déjà Niceto lui
+avait lancé la chaîne au visage. Juan se précipita d'un
+bond sur son adversaire et le renversa sur la table.
+Au choc, assiettes et bouteilles dégringolèrent sur le
+parquet.</p>
+
+<p>Niceto tenta de résister, mais en vain. Alors on le
+vit qui portait la main sur un couteau.</p>
+
+<p>«Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de
+la main l'arme effilée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'écria Jorge, des épées! Vive Dieu! Des
+épées! Nous ne sommes pas des muletiers. Lâche-le,
+Juan.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Niceto relevé, tout le monde sortit d'un commun
+accord.</p>
+
+<p>«Les épées sont dans l'antichambre, dit Jorge.
+Pour vous battre, vous serez mieux dans le jardin
+qu'ici.»</p>
+
+<p>Pandora, pâle comme la mort, tremblait de tous
+ses membres. Les deux autres femmes pleuraient et
+criaient. Leurs robes s'étaient dégrafées, leurs basquines
+déchirées, qui sait comment! Demi nues, l'&oelig;il
+brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux
+manches des hommes.</p>
+
+<p>«Paix là! Paix là! dit Jorge de sa grosse voix de
+commandement. Restez dans votre coin ou je me
+fâcherai, petites!»</p>
+
+<p>Elles obéirent et se groupèrent sur le divan de la
+salle à manger dont Rinalte en sortant ferma la
+porte à clef.</p>
+
+<p>Chacun des deux hommes avait pris son épée.</p>
+
+<p>«Ne te trompes-tu pas, dit Jorge à son neveu.
+Est-ce bien celle dont je le fis cadeau?»</p>
+
+<p>Et ce disant il lui passait au cou une petite
+médaille suspendue à une chaîne d'argent.</p>
+
+<p>Niceto était déjà descendu. Juan s'empressa de
+marcher sur ses traces. Jorge, qui l'accompagnait, fut
+arrêté par la voix de Rinalte.</p>
+
+<p>«Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une
+de ces torches. Je tiendrai l'autre. Il convient que ces
+enfants y voient clair. Ils ne seront pas dérangés. Les
+femmes sont sous clef, et j'ai congédié les domestiques.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Votre neveu est-il habile à tirer l'épée?</p>
+
+<p>&mdash;Plus habile que moi! Et je fus en mon temps,
+vous ne l'ignorez pas, un bretteur de quelque
+renommée. Des dix coups de taille, il n'en est pas
+un qu'il n'exécute à la perfection, soit en droit-fil, soit
+en faux-fil. À personne je ne vis faire aussi élégamment
+la main droite oblique ascendant. Quant au
+coup de pointe dans l'&oelig;il, je n'en dis rien: vous
+jugerez par vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;La lutte sera belle, car Niceto est fort.</p>
+
+<p>&mdash;Il trouvera à qui parler! À propos, vous êtes le
+parrain de Niceto. Je seconde mon neveu, comme il
+est juste.»</p>
+
+<p>Dans la cour, les deux témoins se placèrent en face
+l'un de l'autre, croisant la ligne occupée par les combattants.
+Puis ils les mirent en place.</p>
+
+<p>«Vous pouvez aller! seigneurs», dit Rinalte.</p>
+
+<p>Contrairement à ce que les deux témoins avaient
+prévu, il n'y eut pas de lutte. Les deux adversaires
+fondirent impétueusement l'un sur l'autre, le fer
+tendu. Il y eut un coup fourré mais avec des résultats
+bien différents: l'épée de Niceto glissa sur la
+poitrine de Juan, l'épée de Juan atteignit Niceto en
+plein ventre.</p>
+
+<p>Celui-ci, l'arme lâche, tomba en arrière, la figure
+crispée. Une tache rouge suinta peu à peu à travers
+son pourpoint blanc...</p>
+
+<p>Juan s'était arrêté, épouvanté. Mais Jorge respirait
+plus paisiblement.</p>
+
+<p>«Vous êtes grièvement blessé? demanda Rinalte
+à son client.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Niceto par fierté. J'aurai ma
+revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, reprit Don Juan», auquel
+cette nouvelle menace avait rendu son assurance.</p>
+
+<p>Cependant l'écuyer de Rinalte était accouru et,
+avec son maître, il transporta Niceto dans son lit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle à son
+neveu. Voilà tes preuves faites et bien faites. Mais une
+autre fois n'y mets pas tant d'ardeur. C'est dangereux.
+Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends pas
+que l'épée... Mais voyons donc...»</p>
+
+<p>Il saisit la médaille qu'il avait donnée à Juan et
+l'examina attentivement. Elle était profondément
+sillonnée d'un bord sur l'autre.</p>
+
+<p>«La médaille t'a sauvé la vie! C'est une médaille
+de Saint-Jorge, mon patron, que le pape Alexandre VI
+a bénie lui-même. Elle met à l'abri du fer et du feu.
+Sans elle, comment me serais-je tiré de tant de mauvaises
+rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle
+t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon oncle, après ce qui s'est passé?</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle
+te doit la récompense!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au moment d'entrer dans la salle à manger, Juan
+s'arrêta, croyant entendre le bruit d'une altercation.</p>
+
+<p>C'étaient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient.</p>
+
+<p>«Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper
+tu lui as fait de l'&oelig;il en dessous.</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas
+le droit de regarder ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis
+Don Rinalte.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en moque. Je ne chômerais pas d'amoureux
+à Séville. Te crois-tu seule capable de plaire aux
+hommes? Parce que tu as eu des cardinaux! Moi
+aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie!</p>
+
+<p>&mdash;À savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour
+toi! Tu n'es pas à la hauteur, ma petite. Du reste, je
+suis Sévillane et porte un poignard à ma jarretière.
+Comme je n'en ai pas besoin pour défendre ma vertu,
+je m'en servirai pour défendre mon amour. Oui, mon
+amour, car je l'aime, entends-tu. Je le veux!»</p>
+
+<p>Don Juan entra dans la salle, à demi grisé par les
+propos qu'il venait d'entendre. Il promena son
+regard sur les deux créatures, dont la chair s'offrait
+ainsi à lui. Il était le maître. Il pouvait choisir.</p>
+
+<p>Mais Pandora avait saisi son bras.</p>
+
+<p>«Viens, mon bien-aimé, dit-elle. Viens que je te
+serre dans mes bras. Tu t'es vaillamment battu. Je
+t'ai vu. J'étais là, à la fenêtre, penchée sur le jardin,
+et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tué, je l'aurais
+poignardé!»</p>
+
+<p>Elle le baisa longuement sur les lèvres.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don
+Jorge. Rinalte passera la nuit auprès de Niceto et
+vous souhaite le bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner,
+dit la Pandora d'un ton ironique. Mais nous
+irons la reconduire...»</p>
+
+<p>Soledad était vaincue. On la reconduisit, en effet,
+à son logis, sans qu'elle osât plus rien tenter contre
+son audacieuse rivale.</p>
+
+<p>De là, on se rendit à la maison de Pandora. Elle
+frappa d'une main impatiente, et sa camériste vint lui
+ouvrir. Alors, Juan quitta son bras et la salua
+respectueusement.</p>
+
+<p>«Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter
+une bonne nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, reprit-elle en le regardant d'un air
+moqueur, comptes-tu m'épouser dans six mois?»</p>
+
+<p>Jorge partit d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>La Magdalena poussa Juan dans l'allée et lui
+souhaita à son tour une bonne nuit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure
+chez Don Rinalte pour prendre des nouvelles du
+blessé.</p>
+
+<p>«Ah! ce fut un fameux coup d'épée, dit celui-ci.
+Les médecins n'ont pu arrêter le sang. Niceto est
+mort cette nuit. Venir à bout dans la même soirée du
+plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane
+de Séville! À dix-sept ans! Votre neveu ira loin!»</p>
+
+
+
+
+<a id="I-III"></a><h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>DON JUAN À LA COUR DE NAPLES</h3>
+
+<p class="resume">En exil.&mdash;Une duchesse violée.&mdash;L'arrivée du Roi.&mdash;Intervention
+de Don Jorge.&mdash;L'oncle et le neveu.&mdash;La fuite.&mdash;La
+duchesse au secret.&mdash;Les conseils d'un valet de chambre.&mdash;Stupéfaction
+et fuite du duc Octavio.</p>
+
+
+<p>Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait
+appris la volupté et tous ses raffinements. Ces leçons
+ne furent pas perdues. Il comprit de suite que
+l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons
+ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort.
+Les femmes seraient à lui.</p>
+
+<p>Cependant, les circonstances de la mort de Don
+Niceto avaient été connues peu à peu; d'autres duels,
+d'autres enlèvements rendirent bientôt la situation
+de Juan intenable à Séville, et sa famille décida de
+l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle
+Jorge avait été depuis peu nommé chef de la mission
+militaire espagnole chargée d'inculquer aux paresseux
+Napolitains les secrets de l'art de la guerre.</p>
+
+<p>Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses
+amoureux exploits. L'aventure qui lui fit quitter le
+royaume mérite d'être contée.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante
+beauté, devait épouser le duc Octavio, mais Juan en
+était éperdument amoureux. Dans ses pires tromperies,
+il y avait en ce temps une part de sincérité.</p>
+
+<p>Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la
+conviction que le duc faisait à Isabelle la cour la
+moins platonique, désirant sans doute s'assurer
+de quelques gages d'amour palpable, avant que
+l'heure officielle de l'hyménée n'eût sonné.</p>
+
+<p>À la suite d'une fête donnée au palais royal, la
+duchesse s'était assoupie dans un petit boudoir retiré.
+Juan, qui la guettait, se glissa dans la salle mi-obscure.
+Il éteignit la dernière chandelle et s'assit
+près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil,
+agrémenté sans doute de rêves d'amour.</p>
+
+<p>«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant
+la voix du duc et la prenant par la taille.</p>
+
+<p>&mdash;Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse.</p>
+
+<p>Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les
+siennes. Ses mains chiffonnaient la dentelle. Isabelle
+ne résista bientôt plus.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement,
+dit-elle, quand ils se furent relevés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des
+épousailles?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux aller chercher une lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir encore mon très cher amour.</p>
+
+<p>&mdash;J'éteindrai la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? Un homme sans nom.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours!... Vous n'êtes pas le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! Au secours!</p>
+
+<p>&mdash;Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au
+secours!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire
+un petit tour dans ses appartements avant que de
+faire ses dévotions nocturnes et se mettre au lit,
+accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du
+reste, il n'avait jamais remarqué la physionomie de
+Don Juan.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse
+je suis!</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le
+monarque.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? Un homme et une femme», répondit
+Juan.</p>
+
+<p>Le roi, dont la devise était en politique aussi bien
+que dans le privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il
+fallait être prudent. Il fit semblant de ne point voir
+la duchesse et se contenta de dire:</p>
+
+<p>«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Jorge, qui venait lui-même de changer la
+garde du palais&mdash;un bon militaire ne doit point
+négliger le détail&mdash;accourut à cet instant à la
+porte.</p>
+
+<p>«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de
+ces prisonniers. Apprenez qui ils sont. Mais agissez
+secrètement. Je crois à une mauvaise affaire. Je ne
+serai rassuré que quand je les saurai en votre pouvoir!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui osera? répondit Juan toujours demi caché
+sous son manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de
+l'ambassade d'Espagne!»</p>
+
+<p>Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il
+avait cru reconnaître la voix.</p>
+
+<p>«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous
+tous dans la chambre voisine avec cette femme.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu
+qu'il venait enfin de reconnaître. Eh bien! tu me
+mets dans une jolie position! Que se passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la
+duchesse Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû feindre d'être le duc Octavio.</p>
+
+<p>&mdash;De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez
+des filles de cour et de basse-cour? La duchesse!
+Écoute. Tu vas sauter par ce balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bonté me donne des ailes.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite par le premier bateau tu fileras en
+Sicile ou ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;En Espagne par exemple! Allons, tout n'est
+pas perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un
+prisonnier, moi chef de la mission militaire extraordinaire?»</p>
+
+<p>Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile
+le balcon et sauté au dehors.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre
+vigoureuse et droite justice. L'homme...</p>
+
+<p>&mdash;Est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il a échappé à la fureur des épées.</p>
+
+<p>&mdash;Et par quel moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que,
+sans chercher à s'excuser, le fer à la main, il roula
+son manteau autour de son bras et avec une grande
+prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au balcon
+d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes
+soldats le retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant.
+Ils s'apprêtaient à l'emporter, quand, soudain,
+avec une telle promptitude que j'en demeurai interdit,
+il s'échappa...</p>
+
+<p>&mdash;C'est du joli! Et la femme?</p>
+
+<p>&mdash;La femme dont vous apprendrez le nom avec
+étonnement, la duchesse Isabelle, retirée dans cette
+chambre, assure que c'est le duc Octavio lui-même
+qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Moi non plus. Je me contente de répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu
+es l'âme de l'homme, pourquoi t'a-t-on placé dans la
+femme, qui est l'inconstance même?»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant le garde amenait la duchesse devant le
+roi.</p>
+
+<p>«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?»
+dit-elle timidement.</p>
+
+<p>Le roi donna ordre à la troupe de se retirer.</p>
+
+<p>«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous
+inspira, madame, de profaner ainsi un palais... Prenez-vous
+ma maison pour un b...?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser
+ton offense. Cet homme était donc le duc Octavio?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les
+valets! Don Jorge Tenorio! enfermez cette femme
+dans une tour, au secret, et faites saisir le duc. Je veux
+maintenant qu'il lui tienne parole!</p>
+
+<p>&mdash;Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis
+coupable, mais, s'il le veut, le duc Octavio me disculpera!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour
+avait point en effet tandis que se déroulaient ces
+redoutables événements.</p>
+
+<p>Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver
+debout de si bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi? plus de repos, seigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Le repos ne peut calmer le feu que l'amour
+allume en mon âme, répondit le duc. C'est un enfant
+qui ne se plaît pas dans un lit moelleux, entre deux
+draps de toile de Hollande recouverts d'hermine. Il se
+couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue
+comme un enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio,
+m'ôte la tranquillité. Comme elle vit dans mon âme,
+mon corps veille sans cesse, gardant, absent et présent,
+le château de l'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, maître fou?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme...
+Voulez-vous m'écouter?</p>
+
+<p>&mdash;Va, poursuis.</p>
+
+<p>&mdash;Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;En doutes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je
+m'affligeais étant aimé d'une femme que j'aime?
+Donc si vous vous aimez tous les deux d'une égale
+ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier
+sans attendre plus...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur ces entrefaites, un domestique entra.</p>
+
+<p>«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur
+extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à
+terre dans le vestibule! Il demande d'un ton courroucé
+et hautain à parler à Votre Grâce. Si j'ai bien
+compris, il s'agirait de prison.</p>
+
+<p>&mdash;De prison! Dis-lui d'entrer.»</p>
+
+<p>Don Jorge pénétra accompagné de soldats.</p>
+
+<p>«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse,
+doit avoir la conscience nette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je
+dorme quand Votre Excellence me fait l'honneur de
+me rendre visite? Je veillerai toute ma vie. Pour
+quelle cause êtes-vous venu?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le Roi m'a envoyé ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât
+à moi? Vous n'ignorez pas que, le cas échéant,
+je lui donnerais ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter...</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi donc suis-je coupable?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez mieux que moi. Mais si, par
+hasard, je me trompe, écoutez la mésaventure et
+sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À l'heure où les
+noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient
+pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines
+affaires en compagnie de Son Altesse. Les grands
+aiment l'aube de la nuit. Nous entendîmes une voix
+de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi lui-même
+s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras
+d'un homme gigantesque...</p>
+
+<p>&mdash;Un homme gigantesque! gigantesque!</p>
+
+<p>&mdash;Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai
+de désarmer l'homme. Mais je crois que le démon
+avait pris cette forme humaine, car devenu soudain
+vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes.</p>
+
+<p>&mdash;Et la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc
+Octavio qui l'avait ainsi abusée en lui promettant de
+l'épouser...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par
+mille moyens...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille
+trahison. Isabelle me trompe! Je deviens fou! Mais
+non, ce n'est pas vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est vrai que les oiseaux volent dans
+l'espace, que les poissons vivent dans les eaux, que la
+loyauté habite dans un véritable ami, que la trahison
+est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui
+m'étonne, car la femme la plus constante n'en est pas
+moins femme. Mon outrage est avéré.</p>
+
+<p>&mdash;Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru
+comprendre, que de vous faire épouser solennellement
+et sans tarder la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage,
+mais aujourd'hui... Par la Madone!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de
+ce pays. Et que votre départ soit prompt!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui
+même.</p>
+
+<p>&mdash;La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne
+vois rien!»</p>
+
+<p>Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il
+quitta sa maison tout en maugréant:</p>
+
+<p>«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens
+fou. Les femmes: des girouettes!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles
+un naufrage, Juan revint sur la terre d'Espagne. Il
+emportait malgré tout un remords, le souvenir de la
+belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue
+entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait
+celle de la volupté... Cependant, jeté au rivage par
+la tempête, il se consola en séduisant la fille des
+pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/III.png">
+<img src="images/III.png" alt="LES MAYAS AU BALCON" /></a>
+<br />PLANCHE III
+
+<br />(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+<br /><i>F. Goya</i>.&mdash;LES MAYAS AU BALCON</div>
+
+
+
+
+
+<a id="I-IV"></a><h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>LA MORT DU COMMANDEUR</h3>
+
+<p class="resume">Petite revue du demi-monde.&mdash;Inès d'Ulloa.&mdash;Discours de
+l'abbesse.&mdash;Visite de la duègne.&mdash;La lettre d'amour de
+Don Juan.&mdash;Don Juan au couvent.&mdash;L'enlèvement.&mdash;Don
+Gonzalo d'Ulloa.&mdash;Propos aigres-doux.&mdash;Le réveil de Doña
+Inès.&mdash;La séduction de Don Juan.&mdash;Arrivée inopinée de
+Don Gonzalo.&mdash;Violente discussion.&mdash;Mort du commandeur.</p>
+
+
+<p>De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son
+ami Mota, en la compagnie duquel il avait jadis
+mené la joyeuse vie:</p>
+
+<p>«Vous ici, Don Juan!</p>
+
+<p>&mdash;Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à
+faire chez les mangeurs de pastas! Et quoi de nouveau
+à Séville?</p>
+
+<p>&mdash;Tout y est bien changé.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Chose jugée.</p>
+
+<p>&mdash;La Pandora?</p>
+
+<p>&mdash;Se retire des affaires après fortune faite.</p>
+
+<p>&mdash;Magdalena?</p>
+
+<p>&mdash;À l'hôpital.</p>
+
+<p>&mdash;Soledad?</p>
+
+<p>&mdash;Au tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant séjour. Et Constance?</p>
+
+<p>&mdash;Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais
+l'appelle vieille, et elle entend belle.</p>
+
+<p>&mdash;Et Téodora?</p>
+
+<p>&mdash;Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition
+galante, et devant moi il lui tomba une dent
+parmi les fleurs de sa conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Julia, celle du Candilejo?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se défend avec son fard.</p>
+
+<p>&mdash;Se vend-elle toujours comme poisson frais?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se donne pour poisson salé.</p>
+
+<p>&mdash;Le quartier de Cantarranas est toujours bien
+habité?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout par les grenouilles.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux s&oelig;urs de nos amours vivent-elles
+toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui
+leur enseigne les bons principes.</p>
+
+<p>&mdash;La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a un petit saint pour qui elle jeûne.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre fait flèche de tout bois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès?
+douce Inès?»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant
+ces mots. Doña Inès d'Ulloa était une jeune fille
+qu'il avait connue toute enfant. Alors qu'ils jouaient
+ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa
+propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été
+question de lui faire épouser cette riche et charmante
+héritière. Mais le projet avait été écarté par l'opposition
+du père, Don Gonzalo, auquel la réputation de
+Don Juan semblait du plus mauvais aloi.</p>
+
+<p>Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était
+point soucié de ce mariage. Il rencontrait toujours
+Doña Inès dans le monde. Il se disait qu'elle serait
+un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait,
+sinon vierge, du moins mariée.</p>
+
+<p>Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti
+son sentiment s'exaspérer étrangement pour la pure
+jeune fille auprès de laquelle il avait grandi et dont il
+se trouvait maintenant séparé. L'absence révèle
+l'amour, dit-on.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès,
+on ne sait pourquoi, est entrée au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Au couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Et elle doit demain prononcer ses v&oelig;ux!»</p>
+
+<p>Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait
+un combat en lui.</p>
+
+<p>«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il...</p>
+
+<hr />
+
+<p>La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles
+religieuses. Aussi laissait-elle à celle qui ne serait
+bientôt plus Doña Inès d'Ulloa quelques privautés de
+nature à lui adoucir la transition de la vie mondaine
+à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille
+elle-même, la date de ses v&oelig;ux avait été avancée.
+Mais avait-elle ainsi trouvé le repos?</p>
+
+<p>«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous
+encore des traces et plaisirs du monde! Derrière
+ces saintes murailles, vous ne connaîtrez pas le doute.
+Quand vous aurez pris l'habitude de ce verger, douce
+colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes
+dans l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira
+ici qu'aux baisers du zéphyr, et ici tomberont doucement
+vos feuilles. Dans le coin de terre où notre
+chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel
+qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez
+qu'un lit où vous reposerez dans un doux sommeil...
+Ah! j'envie, Inès, la vie d'innocence qui vous est
+réservée.</p>
+
+<p>«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne
+me répondez-vous pas? Pour aujourd'hui encore,
+vous aurez la visite de la gouvernante qui vous a
+élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être...
+N'oubliez pas cependant, mon enfant, que vous ne
+devez pas jeter de regards en arrière... Demain seront
+prononcés vos v&oelig;ux.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous accompagne, ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ma fille.»</p>
+
+<p>La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques
+réflexions mélancoliques. Elle avait voulu entrer
+dans ce couvent, et maintenant un vrai tourment, un
+tremblement la prenait à l'idée qu'elle prononcerait
+demain les v&oelig;ux qui devaient la lier pour jamais...</p>
+
+<p>Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer
+auprès d'elle par autorisation spéciale. De suite
+la duègne poussa la porte derrière elle.</p>
+
+<p>«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua
+Inès.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon et sage pour les autres novices, mais
+pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres
+du monastère?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler
+sans mystère et sans embarras. Avez-vous regardé
+le livre que je vous fis parvenir en cachette il y a
+tantôt deux heures?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais oublié!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis bien obligée de cet oubli.</p>
+
+<p>&mdash;La mère abbesse me vint rendre visite.</p>
+
+<p>&mdash;La vieille impertinente!</p>
+
+<p>&mdash;Mais le livre est-il donc si intéressant?</p>
+
+<p>&mdash;S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien
+troublé, le malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Lui, Don Juan...</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je?
+Et c'est lui qui me l'envoie.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne dois pas le prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le
+tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura
+tant de chagrin qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez bien.»</p>
+
+<p>Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller
+de son petit lit.</p>
+
+<p>«Qu'il est joli! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut plaire y met tous ses soins.</p>
+
+<p>&mdash;Et regardez les belles prières.»</p>
+
+<p>Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau
+livre à fermoir d'or, une lettre s'en échappa et tomba
+à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Un petit papier, fit Brigitte.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous offrir le cadeau.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le papier serait de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le
+cadeau, il est naturel que la lettre soit de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, Brigitte, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, vous changez de couleur...»</p>
+
+<p>La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se
+passait dans l'âme de sa jeune maîtresse, sa chère
+maîtresse qu'elle avait vue, elle aussi, avec peine
+entrer au couvent.</p>
+
+<p>«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché
+ce papier.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue
+ainsi... Vous tremblez.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus
+qui traversent mon esprit et le torturent.</p>
+
+<p>&mdash;En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble
+à Don Juan?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet
+homme, que j'avais oublié, presque oublié, est toujours
+devant moi. Ah! quelle fascination il a depuis
+l'enfance exercée sur mes sens... Voici à nouveau que
+l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tentée de croire que vous ressentez de
+l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;De l'amour! Est-ce cela de l'amour?</p>
+
+<p>&mdash;Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons
+à la lettre. Qui vous arrête?</p>
+
+<p>&mdash;Je la regarde, mais n'ose la lire: «<i>Inès de mon
+âme...</i>» Vierge sainte, quel début!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, continuez. C'est de la poésie.</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante
+colombe privée de la liberté, si vous daignez
+abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne les
+détournez pas avec colère sans aller jusqu'au
+bout...</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui
+aurait plus de déférence?</p>
+
+<p>&mdash;Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve...</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, continuez la lecture...</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé
+d'unir nos deux destinées... Ravie d'un si riant
+espoir, mon âme, Inès, avait toujours aspiré à vous.
+L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon
+c&oelig;ur, le temps l'a convertie en un feu dont la
+flamme grandit sans cesse en moi...</i>»</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours
+fait espérer votre amour...</p>
+
+<p>&mdash;«<i>L'absence a exaspéré encore mon sentiment.
+Et me voici aujourd'hui suspendu entre la tombe et
+mon Inès.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé
+ce livre d'heures, il vous eût fallu à l'instant préparer
+son suaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je me meurs.</p>
+
+<p>&mdash;Poursuivez.</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma
+vie, perle cachée parmi les algues de la mer, colombe
+qui n'a point voulu voler loin du nid, Inès, si à travers
+ces murs tu regardes tristement le monde, si
+pour lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi
+qu'aux pieds de ces mêmes murs où tu es prisonnière
+Don Juan, prêt à te sauver, tend vers toi les
+bras...</i>»</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir.
+Mais Brigitte tenait à ce que la missive fût lue
+tout entière, et elle dut continuer:</p>
+
+<p>«<i>Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne,
+la nuit l'y surprendra. Pour toi seule il vit,
+chère âme. Que tu l'appelles, il volera à tes pieds.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Il viendrait! Il viendrait! À votre signe...</p>
+
+<p>&mdash;Il viendrait!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! Mais finissez.</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec
+calme, je t'en prie, tout ce que je t'ai dit. Si tu hais
+ton cloître, qui doit être ton tombeau, ordonne, et
+Juan saura braver tous les périls.</i>»</p>
+
+<p>Inès demeura un instant silencieuse:</p>
+
+<p>«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture,
+dit-elle enfin, oppressée. On dirait qu'une
+lumière nouvelle se montre à moi...</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan vous attend.</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à
+ce point unies?</p>
+
+<p>&mdash;Silence, j'entends un pas...»</p>
+
+<p>Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures
+du soir, et l'ombre s'était faite autour des hauts murs
+du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Lui seul!</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Lui!</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était
+entré. Il se précipita, un genou en terre, et prit la
+main de ta tremblante Inès.</p>
+
+<p>«Ma chère Inès, Inès de mon c&oelig;ur, répétait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...»</p>
+
+<p>Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit
+et laissa tomber la lettre à terre.</p>
+
+<p>«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit
+Juan à ta gouvernante, et gagner au plus tôt le cloître
+solitaire, puis la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce
+que vous ferez pour la sauver de ce couvent sera
+bien, mon seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma
+main libre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble,
+ne vous arrête... Je m'attache à vos pas.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de
+l'arrivée de Don Juan. Elle se rendit à la chambrette
+d'Inès et fut stupéfaite de n'y plus trouver personne.</p>
+
+<p>«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne
+les laisserai pénétrer auprès de mes saintes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, ma mère, dit la s&oelig;ur tourière, qui
+entrait précipitamment, il y a à la porte un noble
+vieillard qui désire vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme! Dans le couvent! À cette heure!
+C'est inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui
+donne le privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il dit son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.</p>
+
+<p>&mdash;Don Gonzalo! Qu'il entre!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La visite du père coïncidait avec la disparition de
+la fille. Que signifiait tout ceci?</p>
+
+<p>Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un
+peu rudes, au regard froid, à la mine sévère.</p>
+
+<p>«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous
+déranger à pareille heure. Mais il s'agit d'une affaire
+qui intéresse peut-être notre honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux
+que tout l'or du monde. Ce trésor est mon Inès.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément...</p>
+
+<p>&mdash;Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient
+d'être vue en ville parlant avec un certain Don Juan
+Tenorio, un homme qui n'a pas sur la terre son
+pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea
+à le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices,
+de ses crimes, j'ai refusé... Que cet homme songe à se
+venger, c'est dans sa nature. Il est, paraît-il, revenu
+de Naples. Je dois être sur mes gardes, car il suffirait
+à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance
+pour ternir mon honneur... Il a séduit cette
+duègne par ses discours et de l'argent, j'en jurerais...
+Elle est maintenant au couvent... Je suis venu afin
+de vous prier d'en finir avec cette vieille femme.
+Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce
+demain les v&oelig;ux qui la feront disparaître du
+monde!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent,
+commandeur, mais remarquez que vous
+m'offensez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez qui est don Juan!</p>
+
+<p>&mdash;Si pervers que vous le peigniez, je vous dis
+que Doña Inès est en sûreté tant qu'elle sera ici, Don
+Gonzalo.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi
+cette duègne et excusez mes idées mondaines.</p>
+
+<p>&mdash;On se conformera à vos exigences.»</p>
+
+<p>Sur ce la mère abbesse appelle la tourière.</p>
+
+<p>«S&oelig;ur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir
+Doña Inès et sa duègne. Elles ont quitté la chambre.»</p>
+
+<p>La tourière sortit.</p>
+
+<p>«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo
+avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais
+pourquoi.»</p>
+
+<p>À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui
+traînait à terre. Il la prit et l'examina:</p>
+
+<p>«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes
+me le criaient! Lisez, ma mère: <i>Inès de mon âme</i>.»
+Signé <i>Don Juan</i>. Voici la preuve écrite. Tandis que
+vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui l'a
+enlevée!</p>
+
+<p>La tourière accourait à ce moment.</p>
+
+<p>«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña
+Inès. Mais tout à l'heure un homme a escaladé avec
+une échelle le mur du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars...
+Malheur à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, commandeur?</p>
+
+<p>&mdash;Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous
+avez laissé voler!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait
+transporter Inès dans sa maison de campagne, aux
+proches environs de Séville, dans un paysage enchanteur.
+C'est là que la jeune fille reprit ses sens. Brigitte
+était auprès d'elle.</p>
+
+<p>«Où suis-je? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la maison de Don Juan.</p>
+
+<p>&mdash;La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable
+pour moi: Je suis noble! Brigitte. Viens. Il
+faut partir d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a
+sauvée de la mort du cloître...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il m'a empoisonné le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au
+plus vite cet homme au seul nom duquel je sens se
+dérober mon c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je
+sais aussi que cette passion me déshonore. Si mon
+faible c&oelig;ur m'entraîne vers Don Juan, mon honneur
+et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici
+avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je
+le voyais à mes côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo,
+me recevra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo
+pour lui demander son pardon et sa parole.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir.
+N'entendez-vous point? C'est la barque de
+Don Juan.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle
+bateau et, en un instant, fut auprès d'Inès. Minuit
+venait de sonner. Le silence était tombé sur la campagne
+et sur le fleuve...</p>
+
+<p>«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès.</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement.
+Je n'ai pu le joindre, mais l'ai rassuré par un
+message.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant
+les saines brises de la campagne...»</p>
+
+<p>Don Juan prit la main d'Inès.</p>
+
+<p>«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un
+instant oublie la sombre prison de ton couvent. Ah!
+n'est-il pas vrai, ange d'amour, que sur ce rivage
+solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat
+plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux
+parfums des fleurs champêtres, ces eaux calmes et
+limpides, ces forêts qui chantent doucement en attendant
+l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?</p>
+
+<p>«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi
+l'amour. De tes yeux coulent deux perles liquides.
+Permets-moi de les boire, agenouillé devant toi. Oui,
+vois, ce c&oelig;ur inconstant est devenu à jamais ton
+esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès...
+par pitié, taisez-vous... En vous écoutant, il me
+semble que la folie trouble mon cerveau et que mon
+pauvre c&oelig;ur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement
+que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre
+infernal...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai donné la sincérité de mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus
+résister. Oh! je sens que je vais à vous comme ce
+fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don Juan! Arrache-moi
+le c&oelig;ur ou aime-moi parce que je t'adore!</p>
+
+<p>&mdash;Mon c&oelig;ur, cette parole change mon être au
+point de me laisser espérer que l'Éden s'ouvrira pour
+moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas Satan qui m'inspire
+cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi me
+gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je
+me sens capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le
+promets, s'inclinera devant le bon commandeur. Il
+m'accordera ta main ou n'aura qu'à me tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan de mon c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient
+d'aborder. Je vois des hommes qui se dirigent vers la
+maison. Veuillez m'attendre quelques instants.»</p>
+
+<hr />
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/IV.png">
+<img src="images/IV.png" alt="ENLEVEMENT DE DONA INES" /></a><br /> PLANCHE IV
+
+<br /><i>Eug. Devéria.</i>&mdash;ENLÈVEMENT DE DONA INÈS</div>
+
+<p>Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il
+rencontra son maître qui descendait au grand salon
+d'entrée, mal éclairé aux chandelles.</p>
+
+<p>«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le commandeur arrive avec des gens armés.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le entrer, lui seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Obéis-moi...»</p>
+
+<p>Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la
+porte, venait de pénétrer dans la salle.</p>
+
+<p>«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée.</p>
+
+<p>Don Juan s'avança:</p>
+
+<p>«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous
+prie, ces gens à la porte!»</p>
+
+<p>Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa
+troupe de demeurer au dehors. Alors Don Juan
+s'avança et poliment mit un genou à terre devant Don
+Gonzalo.</p>
+
+<p>«Me voici à tes pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don
+Juan?</p>
+
+<p>&mdash;Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un
+instant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment les paroles pourraient-elles effacer ce
+que la main a écrit sur ce papier? Aller surprendre,
+infâme, l'extrême candeur de celle qui ne pouvait soupçonner
+le poison contenu dans ces lignes! Verser traîtreusement
+dans son âme chaste le fiel qui déborde de
+ton âme sans foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante
+pureté de mon blason comme s'il était une guenille
+dédaignée d'un marchand. Est-ce là, Tenorio, le courage
+dont tu te vantes? Est-ce là cette audace proverbiale
+que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les
+vieillards et les jeunes filles tu en fais étalage, et
+pourquoi? vive Dieu! pour venir ensuite lécher leurs
+pieds et prouver ainsi que tu manques à la fois de
+courage et d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Commandeur!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son
+couvent, et je viens, moi, prendre ta vie ou mon
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun
+homme; jamais je n'ai supplié ni père ni roi, et je
+reste à tes pieds dans la position où tu me vois. Juge,
+Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne
+saurai me contenir. Je redeviendrai ce que j'ai toujours
+été et ce qu'à cette heure je ne voudrais plus
+être.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis
+convaincu que le ciel me l'a réservée pour ramener
+mes pas dans le droit chemin. Ce n'est pas sa beauté
+que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo,
+j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce
+que ni juges ni évêques n'ont obtenu de moi par les
+cachots et les sermons, sa candeur l'a obtenu. Son
+amour fait de moi un autre homme; il régénère mon
+être. Elle peut transformer en un ange celui qui était
+un démon. Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que
+t'offre l'audacieux Don Juan Tenorio, agenouillé devant
+toi? Je serai l'esclave de ta fille; je vivrai dans
+ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras:
+Voilà ce qui doit être. Indique-moi le temps de ma
+réclusion. Je me soumets à toutes les épreuves que tu
+exigeras de mon audace et de ma fierté. Je les subirai
+dans la forme que tu me prescriras; et quand ta
+conscience jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai
+un bon mari, et elle me donnera le paradis.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me
+contenir en entendant les honteuses preuves de ton
+infâme effronterie. Don Juan, tu es un lâche. Quand
+tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne
+tentes pour te tirer d'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Don Gonzalo!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que
+tu voulais gagner par la force, tu cherches à l'obtenir
+par la prière.</p>
+
+<p>&mdash;Tout se règle ainsi du même coup.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais
+depuis trop longtemps. Je la tuerai avant. Allons!
+rends-la-moi de suite. Autrement ta vile posture ne
+m'empêchera pas de te traverser la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me
+feras perdre peut-être jusqu'à l'espoir de mon salut.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe ton salut!</p>
+
+<p>&mdash;Commandeur, tu me perds!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille? Où est ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de
+te donner satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré
+tes outrages; à genoux, je t'ai proposé la paix.»</p>
+
+<p>Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée
+en avant.</p>
+
+<p>«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé
+par derrière...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan
+avec un rire qui sonna étrangement. L'enfer
+triomphe!»</p>
+
+<p>Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.</p>
+
+<p>«A moi, mes gens!» cria-t-il.</p>
+
+<p>Juan avait saisi son pistolet.</p>
+
+<p>«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats
+faisait irruption, si mon âme va à nouveau se
+plonger dans le vice, tu répondras pour moi quand
+Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.»</p>
+
+<p>Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre
+les bras de ses soldats.</p>
+
+
+
+
+<a id="I-V"></a><h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>DONA ELVIRE</h3>
+
+<p class="resume">Mort d'Inès.&mdash;Débordements de Don Juan.&mdash;Sa profession
+de foi.&mdash;Arrivée de Doña Elvire.&mdash;Sanglants reproches.&mdash;Piteuses
+explications.&mdash;Vive querelle de famille.</p>
+
+
+<p>C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible
+aventure, échappa à la justice. Mais il reçut plusieurs
+coups d'épée des soldats, en sorte qu'il put plaider la
+légitime défense. Doña Inès s'enfuit au couvent; mais
+quelques jours après sa rentrée, elle commença de
+dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur
+qui la dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse
+mort de son père fut cause du trépas de cette
+belle enfant; ceux qui la connaissaient mieux affirment
+que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui
+la conduisit au tombeau.</p>
+
+<p>Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce
+jour. Il semblait qu'il voulût exercer une sorte de
+vengeance contre cette humanité féminine que cependant
+il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de l'amour
+qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en
+lui. Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce
+ne fut plus désormais pour lui que jeu et comédie.
+C'est ainsi qu'il contracta plusieurs mariages qui
+furent rompus par la triste mort de ses épouses, la
+rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux
+qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou
+encore par le simple abandon. Fiancé avec Doña
+Elvire, il la séduisit quelques jours avant la date du
+mariage, puis partit dans une campagne retirée,
+abandonnant là la noce.</p>
+
+<p>Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle
+valet, Ciutti, maître ès canailleries, en prit lui-même
+dégoût et se permit à diverses reprises d'en faire
+reproche à son maître.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se
+lie à demeurer au premier objet qui nous prend,
+qu'on renonce au monde pour lui et qu'on n'ait plus
+d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se
+piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir
+pour toujours dans une passion et d'être mort dès
+sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous
+peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance
+est bonne pour des êtres ridicules: toutes les belles
+ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée
+la première ne doit point dérober aux autres
+les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos
+c&oelig;urs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je
+la trouve, et je cède facilement à cette douce violence
+qui nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour
+que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à
+faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour
+voir le mérite de toutes et rends à chacune les hommages
+et les tributs où la nature nous oblige. Quoi
+qu'il en soit, je ne puis refuser mon c&oelig;ur à tout ce
+que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me
+le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais
+tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des
+charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est
+dans le changement. On goûte une douceur extrême
+à séduire par cent hommages le c&oelig;ur d'une jeune
+beauté; à voir de jour en jour les petits progrès
+qu'on y fait; à combattre par des transports,
+des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a
+peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes
+les petites résistances qu'elle nous oppose; à vaincre
+les scrupules dont elle se fait un honneur et à la mener
+doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais
+lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à
+souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous
+nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour
+si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos
+désirs et présenter à nos c&oelig;urs les charmes attrayants
+d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux
+que de triompher de la résistance d'une belle personne,
+et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants
+qui volent perpétuellement de victoire en victoire et
+ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il
+n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes
+désirs; je me sens un c&oelig;ur à aimer toute la terre et,
+comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres
+mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en
+prîtes qu'aux hommes!... mais cette fille que vous avez
+osé disputer à Dieu! Et ne craignez-vous rien de ce
+commandeur que vous avez tué d'un coup de pistolet?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu ma grâce en cette affaire.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que
+c'était une charmante fillette dont, en cette campagne,
+il avait entrepris la conquête à défaut de plus riche
+morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue fut
+grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la
+fiancée qu'il avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant,
+et sur les traits de laquelle se lisait une infinie
+désolation. Il eut un geste d'impatience.</p>
+
+<p>«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire,
+de vouloir bien me reconnaître, et puis-je au moins
+espérer que vous daigniez tourner le visage de ce
+côté?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous avoue que je suis surpris et
+que je ne vous attendais pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas,
+et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement
+que je ne l'espérais, et la manière dont vous le paraissez
+me persuade pleinement de ce que je refusais de
+croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon
+c&oelig;ur à douter d'une trahison que tant d'apparences
+me confirmaient... Mes justes soupçons chaque jour
+avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous
+rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir
+mille chimères ridicules qui vous peignaient innocent
+à mon c&oelig;ur; mais enfin cet abord ne me permet
+plus de douter, et le coup d'&oelig;il qui m'a reçue m'apprend
+bien plus de choses que je ne voudrais en
+savoir. Je serais bien aise pourtant d'ouïr de votre
+bouche les raisons de votre départ... Parlez, Don
+Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez
+vous justifier.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis
+parti.»</p>
+
+<p>Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.</p>
+
+<p>«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille,
+je n'en sais rien, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don
+Juan qui n'avait pas l'air d'entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe
+de quelle bouche j'entende ces raisons.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, parle, maraud...»</p>
+
+<p>Pressé de questions et voyant que, de toutes façons,
+l'affaire tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à
+prendre une mine innocente:</p>
+
+<p>«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et
+autres mondes sont causes de notre départ. Voilà,
+monsieur, tout ce que je puis dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire,
+d'éclaircir ces beaux mystères...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous
+dire la vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que vous savez mal vous défendre pour un
+homme de cour et qui doit être accoutumé à ces
+sortes de choses! J'ai pitié de voir votre confusion.
+Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie?
+Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours
+dans les mêmes sentiments pour moi, que vous
+m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que
+rien n'est capable de vous détacher de moi que la
+mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la
+dernière importance vous ont obligé à partir sans
+m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous
+demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en
+retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez
+mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible; qu'il est
+certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné
+de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est
+séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre,
+et non pas être interdit comme vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue, madame, que je n'ai point le
+talent de dissimuler et que je porte un c&oelig;ur sincère.
+Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les
+mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous
+rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis
+parti que pour vous fuir, non point pour les raisons
+que vous pouvez vous figurer, mais pour un motif
+de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous
+davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal
+d'avoir, avant la date, consommé un hymen. C'est
+profaner le sacrement de mariage. Une telle insulte
+aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier.
+Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite.
+Oui, le repentir m'a pris, et je crains le courroux
+céleste...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais
+tout entier, et, pour mon malheur, je te connais
+lorsqu'il n'en est plus temps et qu'une telle connaissance
+ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais
+sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que
+le même Ciel dont tu te joues me saura venger de la
+perfidie...</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu du Ciel, Ciutti?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela,
+nous autres, répondit le valet qui tremblait en même
+temps du blasphème qu'il était obligé de proférer.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé
+sa fierté par tant d'impudence; je ne veux pas en
+ouïr davantage et m'accuse même d'en avoir trop
+entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer
+sa honte, et sur un tel sujet un noble c&oelig;ur, au
+premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas
+que j'éclate ici en reproches et en injures: non, non,
+je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles
+vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance.
+Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide,
+de l'outrage que tu me fais. Et si le Ciel n'a rien que
+tu puisses appréhender, appréhende du moins la
+colère d'une femme offensée.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères
+et cousins de Doña Elvire qui s'étaient ligués contre
+lui. Mais il sauva inopinément l'un d'eux d'une
+attaque de brigands, en blessa un autre en duel et
+put ainsi gagner quelque temps.</p>
+
+
+
+
+<a id="I-VI"></a><h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>LA STATUE DU COMMANDEUR</h3>
+
+<p class="resume">Visite au cimetière.&mdash;Le badinage de Don Juan.&mdash;L'invitation.&mdash;M.
+Domingo.&mdash;Le souper.&mdash;L'orgie.&mdash;Les toasts.&mdash;La
+statue de pierre.&mdash;Don Juan aux enfers.</p>
+
+
+<p>Cependant le châtiment approchait. Don Juan était
+de tous considéré comme un fléau, mais grâce à son
+courage, à sa ruse, à sa haute naissance, personne ne
+pouvait l'abattre. Il s'était habitué à l'impunité, et
+plus rien ne l'eût fait reculer.</p>
+
+<p>La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetière
+de Séville, où repose tout ce qui porta un nom en
+Castille. Et sur chaque tombe, au grand scandale de
+Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des fautes
+oubliées d'une autre. La vue d'un magnifique mausolée
+qu'il n'avait pas remarqué encore le surprit:</p>
+
+<p>«Quel est, dit-il à Ciutti, l'édifice que j'aperçois
+entre ces cubes?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don
+Gonzalo d'Ulloa faisait faire lorsque vous le tuâtes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant
+de bien de cet ouvrage et de la statue du commandeur
+que j'ai envie de l'aller voir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, n'allez point là.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que
+vous avez tué.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, c'est une visite dont je veux lui
+faire la civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce
+s'il est galant homme. Allons, entrons dedans.»</p>
+
+<p>Et Don Juan, sans hésiter, poussa la petite grille
+et entra dans le tombeau, suivi de Ciutti fort ému.</p>
+
+<p>«Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager.
+Les belles statues! Le beau marbre! Les beaux
+piliers! Ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition
+d'un homme mort; et ce que je trouve admirable,
+c'est qu'un homme qui s'est contenté, durant sa vie,
+d'une assez simple demeure en veuille avoir une si
+magnifique quand il n'en a plus que faire.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la statue du commandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! le voilà bien avec son habit d'empereur
+romain!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il
+semble qu'il est en vie et qu'il s'en va parler. Il jette
+des regards sur nous qui me feraient peur si j'étais
+tout seul; je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur
+que je lui fais. Tu sais que j'offre, ce soir, à souper
+à quelques-unes des plus jolies filles de Séville.
+Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'être mon
+convive.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Demande-lui, te dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller
+parler à une statue.</p>
+
+<p>&mdash;Fais ce que je te dis.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bizarrerie!»</p>
+
+<p>Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rôle
+stupide que lui attribuait son maître. Les caprices de
+Don Juan avaient à l'ordinaire le mérite d'une certaine
+logique, si extravagants fussent-ils.</p>
+
+<p>«Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti,
+mon maître Don Juan vous demande si vous voulez
+lui faire l'honneur de venir souper avec lui...»</p>
+
+<p>Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il
+recula avec vivacité et, chancelant, tomba dans les
+bras de son maître.</p>
+
+<p>«Maraud! fit Juan, tu viens de m'écraser le pied!
+Qu'as-tu donc, parle?»</p>
+
+<p>Ciutti ne pouvait répondre. Il se contenta de baisser
+à maintes reprises la tête.</p>
+
+<p>«La statue, articula-t-il enfin péniblement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que veux-tu dire, traître?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que la statue...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assomme si tu ne parles.</p>
+
+<p>&mdash;La statue m'a fait signe.</p>
+
+<p>&mdash;La peste du coquin!</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a fait signe de la tête, vous dis-je; il
+n'est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même
+pour voir...»</p>
+
+<p>Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant
+il s'avança donc à son tour:</p>
+
+<p>«Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher
+du doigt ta poltronnerie. Attention... Le Seigneur
+commandeur voudrait-il me faire la grâce de
+souper avec moi?»</p>
+
+<p>Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la
+statue baisser lentement ta tête en signe de consentement.</p>
+
+<p>«Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagné la
+grille?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton
+qu'il s'efforçait de garder indifférent. On n'y voit pas
+clair dans cette tombe. Mais sors donc!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que les préparatifs du grand festin auquel
+il avait convié la fleur de la ville se faisaient hâtivement
+dans l'appartement de Don Juan, son valet
+Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo
+désirait avec lui quelques minutes d'entretien.</p>
+
+<p>«Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prétexte...
+Nous l'avons avisé d'abord de votre absence,
+mais il s'est obstiné, et voici trois quarts d'heure qu'il
+se tient assis dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort
+mauvaise politique de se cacher de ses créanciers. Il
+est habile de les payer de quelque chose... J'ai le
+secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un
+double.</p>
+
+<hr />
+
+<p>M. Domingo, introduit, s'avança précautionneusement
+avec mille courbettes. C'était un vieil homme
+d'affaires à la mine chafouine, le roi des usuriers de
+Séville, où maints israélites vivent cependant grassement
+des prêts qu'ils consentent à une jeunesse
+qui n'a jamais su compter.</p>
+
+<p>«Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez.
+Que je suis ravi de vous voir! Et que je veux
+du mal à mes gens de ne vous pas faire entrer
+d'abord. J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à
+personne. Des préparatifs pour une cérémonie de
+haute importance m'absorbent, mais cet ordre n'est
+pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver
+jamais de porte fermée chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je
+vous suis fort obligé.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! coquins, fit Don Juan tourné vers
+Ciutti et consorts, je vous apprendrai à laisser
+M. Domingo dans une antichambre et vous ferai connaître
+les gens.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo
+confondu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dire que je ne suis pas là à
+M. Domingo, au meilleur de mes amis!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vite un siège pour M. Domingo.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis bien comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Point, point, je veux que vous soyez assis contre
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est point nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ôtez ce pliant et apportez un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous vous moquez et...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je sais ce que je vous dois; et je
+ne veux point qu'on mette de différence entre nous
+deux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, asseyez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un
+mot à vous dire. J'étais...</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous là, vous dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes
+assis.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez
+bien!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, pour vous rendre service; je
+suis venu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un fonds de santé admirable, des
+lèvres fraîches, un teint vermeil et des yeux vifs.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte M<sup>me</sup> Domingo, votre épouse?</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, monsieur, Dieu merci.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une brave femme.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est votre servante, monsieur. Je venais...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Le mieux du monde.</p>
+
+<p>&mdash;La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout
+mon c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur,
+je vous...</p>
+
+<p>&mdash;Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit
+avec son tambour?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le même, monsieur. Je...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours
+aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes
+les gens qui vont chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions
+en chévir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous étonnez point si je m'informe des nouvelles
+de toute la famille, car j'y prends beaucoup
+d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés.
+Je...»</p>
+
+<p>M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur.</p>
+
+<p>Juan pensa qu'il était temps d'en venir aux grands
+moyens. Il se leva et lui tapa vigoureusement d'une
+main sur l'épaule, prenant la sienne de l'autre.</p>
+
+<p>«Touchez donc là, monsieur Domingo. Êtes-vous
+bien de mes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis votre serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Je suis à vous de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'honorez trop. Je...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point mérité cette grâce assurément.
+Mais, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Or çà, monsieur Domingo, sans façon, voulez-vous
+souper avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout
+à l'heure. Je...»</p>
+
+<p>Don Juan se leva brusquement et se tournant vers
+ses valets:</p>
+
+<p>«Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo,
+et que quatre ou cinq de mes gens prennent
+des mousquetons pour l'escorter.»</p>
+
+<p>M. Domingo vit qu'il était temps de partir, de gré
+ou de force.</p>
+
+<p>«Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irais
+bien tout seul, mais...»</p>
+
+<p>Ciutti cependant se précipitait et rapidement faisait
+disparaître les sièges.</p>
+
+<p>«Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous
+escorte, je m'intéresse trop à votre personne. Je suis
+votre serviteur et de plus votre débiteur...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, répondit M. Domingo espérant
+enfin que la question allait venir sur le véritable
+terrain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chose que je ne cache pas, répétait
+Don Juan, relevant fièrement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Si donc... commença M. Domingo prêt à toutes
+les transactions.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous reconduise? coupa
+Don Juan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous vous moquez...»</p>
+
+<p>Cependant Don Juan se précipitait sur M. Domingo
+et le prenait des deux bras à l'étouffer.</p>
+
+<p>«Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous
+prie, encore une fois, d'être persuadé que je suis tout
+à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse
+pour votre service.»</p>
+
+<p>Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo,
+sans trop savoir comment, se trouva dans le corridor.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ciutti était émerveillé. S'il demeurait au service de
+Juan, qui oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il
+éprouvait à l'égard de son maître une admiration qui
+allait jusqu'au culte. Il était né valet, jamais il n'eût
+pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se fût peu
+satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait
+à demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait
+même plus de l'éviter.</p>
+
+<p>La réception de M. Domingo lui parut d'un style
+impeccable, merveilleux. Ah! qu'il était juste que
+l'argent affluât dans les poches de Juan et n'en sortît
+que pour son agrément! Certes, il n'était pas fait
+pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit bien
+voir.</p>
+
+<p>«Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur
+un homme qui vous aime bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai. Il me fait tant de civilités et de compliments
+que je ne saurais lui demander de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que toute sa maison périrait
+pour vous, et je voudrais qu'il vous arrivât quelque
+chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner des
+coups de bâton: vous verriez de quelle manière...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire
+un petit mot de mon argent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous
+payera le mieux du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose
+en voire particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Fi! ne parlez pas de cela...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Je...</p>
+
+<p>&mdash;Ne sais-je pas bien que je vous dois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur Domingo, je vais vous
+éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon argent?»</p>
+
+<p>Ciutti saisit M. Domingo par le bras.</p>
+
+<p>«Vous moquez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, protestait l'infortuné marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Hé! répétait Ciutti couvrant sa voix et le
+poussant vers la porte. Bagatelle! vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Fi...</p>
+
+<p>&mdash;Je...</p>
+
+<p>&mdash;Fi!» vous dis-je...</p>
+
+<p>Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le souper organisé par Juan fut follement gai. Il y
+avait là quelques-uns de ses compagnons de la première
+heure: Don Garcia, Mota et des jeunes gens qui
+considéraient comme un grand honneur d'être admis
+à la table fameuse de Tenorio.</p>
+
+<p>Les femmes étaient belles. Il y en avait, à la vérité,
+de tous les mondes. C'était le plaisir de Don Juan
+d'abaisser celles de ses maîtresses qui appartenaient
+ou avaient appartenu au monde à la société des
+courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent
+salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses,
+une poétesse et quelques fillettes à peine nubiles destinées
+peut-être à perdre leur virginité à la fin de
+l'orgie.</p>
+
+<p>Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis,
+les heures passaient. Les filles se laissaient aller peu
+à peu entre les mains des hommes, et plus d'un corsage
+avait été dégrafé. Bientôt les discours seraient
+superflus...</p>
+
+<p>«Ce cher Juan, dit Mota, je porte à sa santé. Les
+années ne le vieillissent pas...</p>
+
+<p>&mdash;Les années! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou
+trente de cette espèce, et nous songerons à nous
+amender.</p>
+
+<p>&mdash;Il est heureux que les Castillanes nous donnent
+de temps à autre de belles fillettes, car où trouverais-tu
+ta pâture, Juan?...»</p>
+
+<p>L'orgueil était entré dans le c&oelig;ur de Tenorio. Il se
+leva, un peu gris.</p>
+
+<p>«Quelques femmes ont bien voulu m'accorder
+leurs faveurs, en effet, fit-il, depuis le jour où, en la
+compagnie de mon oncle Don Jorge&mdash;Dieu ait son
+âme&mdash;je soupais aussi à côté de la belle Pandora.
+Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour
+dans les quartiers discrets. Il n'est point, mesdames,
+de fin plus élégante pour une courtisane, cette honorable
+corporation à laquelle vous pouvez toutes vous
+vanter d'appartenir. Mais tandis que je considère
+votre beauté, vos blanches épaules, vos seins dorés et
+bien d'autres choses, je pense à celles qui ne sont pas
+ici, qui ne viendront plus en ma maison. Au souvenir
+de nos amours passées, cet amontillado! Magdalena,
+Soledad, Concepcion, Mercedès et la Carmencita,
+Doña Teresa, la duchesse Isabelle, Irène la Pêcheuse,
+Doña Maria, Doña Juana, Doña...</p>
+
+<p>«Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait
+une interminable énumération. Tu en oublies
+parmi celles qui portèrent un nom.</p>
+
+<p>&mdash;J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge
+de France à la mémoire de Doña Inès d'Ulloa!»</p>
+
+<p>Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et,
+ayant bu son verre, le jeta à l'autre bout de la salle.</p>
+
+<p>Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent
+glacé eût passé sur les têtes échauffées des convives. Et
+soudain, à la porte, on entendit frapper trois coups.</p>
+
+<p>«Les alguazils, peut-être», fit Don Garcia, tandis
+que les dames refermaient leurs corsages et reprenaient
+place sur leurs chaises respectives.</p>
+
+<p>Juan était devenu pâle.</p>
+
+<p>«Ouvre», dit-il à Ciutti...</p>
+
+<p>Ciutti ouvrit la grande porte à deux battants. Et
+sur le seuil, détachée de l'ombre, apparut la statue
+blanche du commandeur Gonzalo d'Ulloa.</p>
+
+<p>«Don Juan, tu m'as invité à ton souper. Me
+voici.»</p>
+
+<p>Les hommes, même les plus braves, tremblaient.
+Les femmes s'étaient pour la plupart évanouies. Seules
+avaient encore des yeux hagards celles qui croyaient
+à une excellente mystification organisée par leur
+hôte. Mais elles virent de suite, au visage décomposé
+de Juan, qu'il s'agissait bien là d'un phénomène hors
+programme.</p>
+
+<p>Le Tenorio maîtrisa ses sentiments.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas oublié mon invitation, dit-il. Allons,
+vite, Norendo, une chaise et un couvert pour Son
+Excellence le Commandeur Don Juan d'Ulloa...»</p>
+
+<p>Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle,
+les femmes aux angles de la salle, tandis que, gravement,
+la statue de pierre prenait place sur la chaise
+que Ciutti avait avancée.</p>
+
+<p>Juan cependant leva son verre.</p>
+
+<p>«Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous,
+mesdemoiselles, retrouvez votre plus gracieux sourire
+en l'honneur de notre hôte le Commandeur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio,
+reprit la statue de sa voix sans accent, de serrer
+d'abord la main à ses invités... Ta main!»</p>
+
+<p>Juan hésita, puis tendit la main au commandeur
+qui la prit d'un mouvement saccadé... Alors il se fit
+un grand bruit. Ulloa avait levé le poing et frappé
+d'un coup formidable sur la table. Tout s'écroula, les
+bougies s'éteignirent, victuailles et vins dégringolèrent.
+Il se dégageait en même temps une forte odeur
+de soufre qui fit tousser ces dames à qui mieux
+mieux. Quand on les retrouva dans ce désordre,
+seins égratignés, jambes nues en l'air parmi les bouteilles
+cassées, grâce à une chandelle que Ciutti avait
+pu allumer, on s'aperçut que Don Juan avait
+disparu.</p>
+
+<p>«Où est don Juan? dirent-ils tous.</p>
+
+<p>&mdash;En enfer!» répondit une voix sépulcrale.</p>
+
+<p>Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur
+épée, et chacun d'eux accompagnant une des femmes,
+ils filèrent sans demander leur reste.</p>
+
+<p>«En enfer! en enfer! grommelait le lamentable
+Ciutti, cela devait arriver. Je l'avais prévu. Mais qui
+me réglera mes trois années de gages?»</p>
+
+
+
+
+<h1>II</h1>
+
+<h1>DON JUAN DE MARANA</h1>
+
+<h3>ou</h3>
+
+<h1>LE DON JUAN DES FLANDRES</h1>
+
+
+
+
+<a id="II-I"></a><h2>CHAPITRE I</h2>
+
+<h3>À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE</h3>
+
+<p class="resume">La famille de Maraña.&mdash;Les âmes du Purgatoire.&mdash;À l'Université
+de Salamanque.&mdash;Don Garcia Navarro.&mdash;À l'église.&mdash;Fausta
+et Teresa de Ojedo.&mdash;Première sérénade.</p>
+
+
+<p>Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs
+les plus importants de Séville, Don Carlos de
+Maraña. Ce gentilhomme s'était illustré dans maintes
+guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage des plus
+avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des
+filles, dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses
+cheveux avaient déjà blanchi quand, pour son plus
+grand bonheur, Don Juan vint au monde.</p>
+
+<p>Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait
+guerrier, sa mère dévot. La comtesse de Maraña lui
+serinait des prières du matin au soir, le père lui contait
+les prodigieuses aventures que ses aïeux et lui-même
+avaient courues pendant les révoltes des Mores.
+C'était auquel de ses deux parents le gâterait le
+mieux pour qu'il daignât suivre son enseignement.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La comtesse lui expliquait par le détail un grand
+tableau qu'elle possédait et qui représentait les divers
+supplices réservés aux fidèles condamnés à faire un
+stage au Purgatoire. On y voyait notamment un
+homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant
+qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un
+à un. Un tel châtiment lui avait été réservé parce que,
+dans sa vie terrestre, il avait négligé la leçon de catéchisme,
+fait des singeries à la procession ou trompé
+son confesseur.</p>
+
+<p>Le comte lui énumérait les exploits des diverses
+armes qu'il conservait suspendues sur les murs de son
+cabinet de travail. Avec celle-ci il avait pourfendu un
+More, avec celle-là transpercé un chef de brigands.
+Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université
+de Salamanque, son père lui confia une épée à poignée
+d'argent, portant gravées les armes de la
+famille.</p>
+
+<p>«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña.
+Prends cette pure épée... Puisse-t-elle n'être jamais
+souillée que du sang de l'infidèle ou du coupable! Ne
+la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que tes
+ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant
+qu'elle n'eût fait son office...»</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/V.png">
+<img src="images/V.png" alt="DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR A SOUPER" /></a>
+<br />PLANCHE V
+
+<br /><i>Boucher.</i>&mdash;DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR À SOUPER</div>
+
+<hr />
+
+<p>L'Université de Salamanque n'était pas seulement
+célèbre dans les Espagnes, mais dans l'univers entier.
+Ses professeurs étaient savants, ses élèves zélés.
+Cependant cette jeunesse ne se privait pas de manifester
+une exubérance sans souci de la tranquillité
+des bourgeois. Rixes, enlèvements, c'était le quotidien
+tracas de la police. Les plus grands ennuis venaient,
+comme il est juste, des étudiants nobles auxquels la
+morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant
+nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa
+disposition. Les pères de famille estimaient qu'à
+vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout se procurer
+sans monnaie trébuchante.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan arrivait à l'Université empli de saines
+résolutions. Aussi, dès le premier cours, il s'efforça
+de trouver une bonne place auprès du professeur.
+Précisément, sur un des premiers bancs, un vide
+paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus
+de façons. Mais un étudiant dont la triste mine et
+le vêtement en loques disaient suffisamment la pauvreté
+lui dit:</p>
+
+<p>«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux.
+On voit que vous êtes nouveau venu à l'Université.
+Cette place est celle où s'assied à l'ordinaire
+Don Garcia Navarro.</p>
+
+<p>&mdash;La place est au premier occupant», répondit
+Juan.</p>
+
+<p>Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre
+la conférence.</p>
+
+<p>«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux,
+poursuivait l'étudiant misérable, sur le point de
+l'honneur. Il estime cette place la meilleure du
+cours et considère par le fait qu'elle doit lui revenir.
+Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs,
+dit-on, sont déjà tombés sous son épée...»</p>
+
+<p>Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude.
+Certes, une querelle n'était pas pour l'effrayer. Mais
+débuter ainsi à l'Université, ç'eût été mécontenter sa
+sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos qui
+avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un
+bretteur.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants
+qui avaient observé, les uns avec curiosité, les autres
+avec angoisse, la petite scène. C'était Don Garcia Navarro
+lui-même qui pénétrait dans la salle.</p>
+
+<p>Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure
+d'épaules, au visage marqué déjà, l'&oelig;il fier, la lèvre
+dédaigneuse. Il portait un pourpoint sombre tout
+râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur cet
+accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne
+d'or.</p>
+
+<p>Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette
+tenue un si réputé seigneur. Il savait que c'était la
+mode parmi les étudiants de paraître insoucieux du
+costume. Seule comptait l'arme gravée au pommeau
+de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer
+à la jeunesse militaire qui affectait de porter
+des uniformes impeccables, plumets frisés et bottes
+reluisantes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant
+à sa place Don Juan, le salua avec une grande
+politesse:</p>
+
+<p>«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi
+nous. Mais nos pères furent jadis de grands amis. Si
+vous le permettez, les fils ne le seront pas moins.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter
+Juan, il me sera doux de profiter à l'Université
+et même en ville des conseils d'un étudiant aussi
+savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos
+pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en
+vérité, heureux et flatté.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître
+Salamanque, et dans tous ses secrets. Mais, pour
+aujourd'hui, il s'agit d'écouter la parole de ce
+pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à
+l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu
+qu'un croquant de ton espèce puisse tenir compagnie
+à un Maraña ou à un Navarro?...»</p>
+
+<p>Le pauvre Perico fila prestement aux derniers
+bancs de l'amphithéâtre sans se le faire dire deux
+fois.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son
+nouvel ami au sortir du cours, vous raconteront que
+je fus en mon enfance voué au Diable. Mon père, las
+d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un
+beau jour, recours à celui que l'Archange foule aux
+pieds... Je guéris ainsi d'une maladie désespérée...
+Tout cela n'est que sotte légende. Je suis un homme
+libre, indépendant des puissances infernales tout
+autant que célestes.»</p>
+
+<p>Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur
+le coin de l'oreille et faisait claquer son épée sur ses
+éperons.</p>
+
+<p>Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât
+d'entrer dans l'église San-Pedro, où se tenait, à cet
+instant, le dernier office du soir. Il le suivit et, agenouillé,
+fit sa prière.</p>
+
+<p>Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait
+toujours absorbé dans ses méditations. N'osant
+pas le déranger de ses pieuses oraisons, il fit de l'&oelig;il
+le tour des quelques vieux messieurs et des dévotes qui
+composaient le plus clair du public. Cependant, à peu
+de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua
+trois femmes qui méritaient attention. Celle du milieu
+était évidemment une duègne, mais les deux autres
+laissaient deviner ainsi de dos, sous la mantille, de
+souples tailles, des formes rondes, d'opulentes chevelures,
+de gracieuses beautés enfin.</p>
+
+<p>Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain,
+Garcia le poussa du coude.</p>
+
+<p>«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'&oelig;il. Vous
+pensez bien que ce ne sont point les litanies du
+vénérable padre qui me retiennent ici. Je les surveille
+aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui sont-elles? risqua Juan.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de
+Castille. Doña Fausta, l'aînée, est ma princesse. Tâchez,
+si le c&oelig;ur vous en dit, d'être amoureux de la
+seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège
+de conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On
+est donc bien dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous.
+Peut-être le vent soulèvera-t-il leurs légères basquines,
+tandis qu'elles monteront en voiture, et apercevrons-nous
+ainsi la ligne charmante de leurs
+jambes...»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en
+effet, se sentit immédiatement amoureux de Doña
+Teresa.</p>
+
+<p>«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit
+Garcia, tandis qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet
+de l'air le plus naturel du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Votre billet?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point?</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Quand ma main dégantée tendait à ses jolis
+doigts l'eau bénite. Il n'est de tel à Séville que l'église
+pour faire connaissance. Le prêtre fait les mariages,
+le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions
+passagères.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire.
+Ainsi livrerons-nous sans tarder un assaut contre la
+famille Ojedo.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient
+un certain nombre d'étudiants. Il y fut question
+de bal, d'amourette, de guet rossé, de vin, et très peu
+des études que ces messieurs poursuivaient à Salamanque.</p>
+
+<p>«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia.
+Pas un de ces gamins ne saurait proprement
+tenir une épée. Oh! que la vôtre est belle!»</p>
+
+<p>&mdash;C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais
+trempé que dans le sang de l'infidèle...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres
+aventures», fit Garcia avec une certaine ironie.</p>
+
+<p>C'était l'heure de la promenade nocturne au bord
+de la Tormes. Quelques jolies femmes lorgnaient les
+passants. Amoureuses et soupirants, amants et maîtresses
+y venaient échanger, sous la surveillance malhabile
+de leur famille ou de leur moitié conjugale, des
+&oelig;illades incendiaires autant que coupables. Des
+brises parfumées montaient de la rivière; c'était un
+soir de printemps merveilleusement doux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant la nuit était tombée.</p>
+
+<p>«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la
+fenêtre de nos belles. Que si le guet survient, vous
+n'aurez qu'à me suivre. Je connais les détours, et du
+diable si ces maudits alguazils parviennent à nous
+joindre!»</p>
+
+<p>En passant près du porche d'une église, Garcia
+siffla, et son petit page parut tenant une guitare à la
+main.</p>
+
+<p>«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme
+moi vous avez ici votre gibier. Soyez prudent pour
+un début. Il n'est d'important en amour que le premier
+contact avec la femme... et le dernier.»</p>
+
+<p>Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et,
+accompagné de sa guitare, chantait en sourdine une
+vieille mélopée campagnarde qu'il avait légèrement
+transformée pour la circonstance.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>En dansant, là-bas au village</p>
+<p>Fausta m'a promis un baiser.</p>
+<p>Tu l'as promis, fille volage,</p>
+<p>Ah! ne va pas te raviser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand vint le moment de la danse,</p>
+<p>Comment ai-je fait pour oser?</p>
+<p>Je la pris sans plus de prudence</p>
+<p>Et lui demandai le baiser.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Inès honteuse me regarde,</p>
+<p>Tout tremblant d'amour et d'effroi,</p>
+<p>Et me dit: Prends-le, mais prends garde,</p>
+<p>Désormais je compte sur toi.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>J'ai dit: Tu peux, je te le jure,</p>
+<p>Compter sur de longues amours,</p>
+<p>À ce prix-là, n'es-tu pas sûre,</p>
+<p>Fausta, de me garder toujours?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Prête du moins, si tu ne donnes,</p>
+<p>Je te paierai les intérêts,</p>
+<p>J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!</p>
+<p>Pour un que tu m'avancerais!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Comme se terminait la romance, les jalousies de
+deux fenêtres se soulevèrent légèrement. On écoutait.
+Alors Garcia posa sa guitare et, debout sur la borne,
+entama une conversation à voix basse avec la Fausta.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus
+timide encore après les recommandations de son
+ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance, les femmes.
+Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion
+d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la
+question est posée sur le terrain d'un amour offensif,
+les relations changent. Il y avait au fond de Juan
+un secret instinct qui l'avertissait que les femmes,
+naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues
+et pénibles ne seraient pas son fait. Elle doit faire
+tous les pas, celle-là qui eut l'honneur de plaire à Don
+Juan!</p>
+
+<p>«Jésus! Mon mouchoir est tombé.»</p>
+
+<p>Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait
+de choir. Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour
+le ramasser et sur la pointe de son épée le tendit à la
+jeune fille.</p>
+
+<p>«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous
+ai-je point aperçu ce soir sous le porche de l'église
+San-Pedro?»</p>
+
+<p>Décidément tout se passait comme il convient.</p>
+
+<p>«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je
+fus en effet ce soir à l'église San-Pedro, et dès cet instant
+j'ai perdu le repos...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous ai vue!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas
+là. Jusqu'à l'heure du retour au logis du seigneur
+d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à leurs belles
+des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan
+s'était découvert une merveilleuse et naturelle habileté
+sur ce sujet. Ah! que valaient les propos vides de
+la vie courante, les discussions oiseuses, à côté d'un
+si charmant duo galant! Il s'en fut dans la nuit, le
+c&oelig;ur grisé de ses propres paroles, plein de son premier
+amour...</p>
+
+
+
+
+<a id="II-II"></a><h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>FAUSTA ET TERESA</h3>
+
+<p class="resume">Premiers baisers.&mdash;Don Cristoval.&mdash;La rixe.&mdash;Un mort.&mdash;L'épée
+des Maraña.&mdash;Visite des deux s&oelig;urs.&mdash;Rendez-vous
+en ville.&mdash;Le souper des étudiants.&mdash;Deux jolies maîtresses.&mdash;Leçons
+de volupté.&mdash;Première fatigue.&mdash;Le
+signe de beauté.&mdash;Échange de femmes?&mdash;Le pari perdu.&mdash;L'amontillado.&mdash;La
+tentative de viol.&mdash;Mort de Fausta.&mdash;Fuite
+de Don Juan.&mdash;En Flandre!</p>
+
+
+<p>Chaque soir, la sérénade recommençait. La position
+des deux compères s'améliorait. Bientôt ils furent
+autorisés à poser un baiser sur les jolies mains effilées,
+baiser gagné au prix d'une pénible escalade.
+Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient
+point, fit allusion à une échelle de corde qui permettrait
+de circuler plus aisément, ou même à de fausses
+clefs qui donneraient l'accès des appartements tandis
+que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa
+partie chez des amis.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Par une nuit très sombre, tandis que les galants
+entretiens se poursuivaient, sept à huit hommes en
+manteaux, portant pour la plupart des instruments de
+musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue.</p>
+
+<p>«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une
+sérénade, s'écria Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils
+ne manqueraient pas de vous chercher querelle.»</p>
+
+<p>Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de
+prudence.</p>
+
+<p>«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger
+ici? Passez votre chemin, messieurs; la place est
+prise!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces
+gamins d'étudiants. Parbleu! Je vais lui tirer les
+oreilles!</p>
+
+<p>&mdash;C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous
+viderons la question.»</p>
+
+<p>Et roulant avec une prestesse admirable son manteau
+autour de son bras, Don Garcia avait mis flamberge
+au vent. Juan l'imita sans hésiter. Cristoval et
+les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient
+avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils
+s'enfuyaient à toutes jambes, craignant que leurs
+précieux instruments ne fussent brisés dans la
+bagarre.</p>
+
+<p>Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son
+sang, s'était jeté en avant, et ce fut lui qui croisa le
+fer avec Don Cristoval. Celui-ci était un escrimeur
+habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la muraille.
+Fort heureusement l'étudiant se rappela une
+certaine botte que lui avait enseignée le seigneur
+Uberti, son maître d'armes. Il se laissa aller à terre
+sur la main gauche et, de la droite, lancée en avant
+avec plus de force, plongea son épée au défaut des
+côtes de Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se
+brisa après avoir pénétré d'une bonne moitié dans le
+corps.</p>
+
+<p>Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement
+touché, les deux spadassins tournèrent les talons. On
+entendait en effet dans la rue voisine le bruit de la
+patrouille qui arrivait en hâte.</p>
+
+<p>«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes
+belles!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne
+demi-heure, une acharnée poursuite. Mais Garcia
+connaissait tous les tours et détours. Au moment où
+ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande
+nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant.
+Dès qu'ils virent leurs camarades poursuivis, ils
+s'armèrent de pierres, de bâtons, et résolument entreprirent
+de barrer la route au guet. Les alguazils,
+essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la
+bataille, et les deux compagnons purent enfin regagner
+la chambre de Don Garcia.</p>
+
+<p>«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci
+soudain à son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée
+en deux. Je l'aurai laissé tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos armes sont gravées sur le pommeau!
+C'était bien la peine! Don Juan, nous sommes perdus!
+Ce Cristoval est un puissant seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan,
+je suis rompu.»</p>
+
+<p>Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de
+Garcia, où il passait maintenant la plupart de ses nuits.</p>
+
+<p>Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant
+ses yeux une lame brisée, et cette lame était teinte
+de sang, et sur l'acier se jouait l'écusson des Maraña.
+Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle qu'était
+entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père,
+le vieux Carlos, lui avait confiée!</p>
+
+<p>Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et
+l'autre. Ils en furent brusquement tirés par un coup
+frappé à la porte.</p>
+
+<p>«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan.
+Ce sont les alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister.
+Recevons du moins ces messieurs dignement.»</p>
+
+<p>À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que
+l'on ne cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la
+clef et, à leur grande stupéfaction, ils aperçurent sur
+le seuil deux femmes soigneusement voilées.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient
+Doña Teresa et Doña Fausta.</p>
+
+<p>Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant
+que Garcia se répandait en excuses sur le peu de luxe
+répandu dans son logis.</p>
+
+<p>«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps.
+Nous sommes, lui et moi, inséparables, et à ce
+combat nocturne...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons admiré votre bravoure, firent les
+deux s&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée
+sur laquelle est gravé l'écusson des Maraña. Nul
+doute que le guet ne l'ait découverte. Je suis étonné
+que le procureur ne se soit pas encore inquiété de
+nous faire jeter en prison.</p>
+
+<p>&mdash;L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous
+l'avions vue tomber et nous nous sommes empressées
+de la ramasser, tandis que le guet s'était lancé à votre
+poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous
+sommes venues ici ce matin toutes deux...»</p>
+
+<p>Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que
+Garcia, sous le prétexte de fêter ce bonheur imprévu,
+embrassait sans autre forme au visage Doña Fausta
+qui se défendait à peine...</p>
+
+<p>Les deux s&oelig;urs s'en furent, mais non sans avoir
+donné, en un coin écarté de la ville, rendez-vous à
+leurs amoureux. Il ne s'agissait plus, après la bagarre
+où Cristoval avait trouvé la mort, de venir bayer à
+la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de
+Ojedo.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet
+aux deux amis pour fêter convenablement le trépas
+de Don Cristoval. Cavalier fameux, il était fort redouté
+des étudiants, et sa disparition était une vraie bénédiction
+du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement
+gardé le silence sur le drame. Les
+étudiants savaient entre eux tenir étroitement une
+parole.</p>
+
+<p>«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous
+soupçonne en rien? De prime abord, il m'avait fait
+l'honneur de penser à moi. J'étais tout désigné,
+paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé
+d'opinion parce que maints témoins sont venus
+affirmer que j'avais passé la soirée avec vous. Vous
+avez, mon cher, une réputation de sagesse bien
+établie!»</p>
+
+<p>Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion
+du corregidor, car ce soir-là, pour la première fois de
+sa vie, il se grisa abominablement.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La Fausta ne tarda point de succomber entre les
+bras de Garcia, et quelques jours après sa s&oelig;ur Teresa
+devenait la maîtresse de Juan.</p>
+
+<p>C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à
+la taille ployée, aux longues jambes fines. Juan
+n'avait pas connu de femme, et la jeune fille était
+vierge quand elle se donna à lui. Les premiers temps
+de la passion furent chez Juan un ravissement. Il
+était en adoration, en extase devant le joli corps de
+sa maîtresse; il eût passé des heures, des semaines,
+des mois sans relâche auprès d'elle. Ensemble ces
+deux enfants apprirent la volupté.</p>
+
+<p>Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina
+bientôt. Les femmes étaient faites pour se courber
+devant Don Juan.</p>
+
+<p>Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient
+perdues du reste.</p>
+
+<p>Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance
+à la conquête de la Fausta, démontra à Juan que la
+constance était une vertu chimérique. Il lui fit même
+honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme
+par le passé la libre vie d'étudiant.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui
+lui exprimait son regret de manquer au rendez-vous
+pour le soir. Une vieille parente venait d'arriver à
+Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre de
+Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible
+de s'échapper par les fenêtres!</p>
+
+<p>Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la
+lecture de ce billet. En compagnie de son ami
+Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se défaire
+un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble
+une bonne nuit de garçon, au cabaret et
+ailleurs!</p>
+
+<p>Mais au moment où il sortait, une femme voilée
+lui remit un autre billet de Teresa. Elle avait arrangé
+l'affaire de la chambre, et ils pourraient se retrouver
+le soir.</p>
+
+<p>Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait
+une sorte d'irritation contre la pauvre enfant, et
+il ne s'efforça même pas de le dissimuler.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de
+beauté. Ce fut une immense faveur que requit Don
+Juan de se le faire montrer avant qu'elle ne lui appartînt.
+En ces temps, il comparait le signe tantôt à
+une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur
+de l'alfale. Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait
+et avant qu'elle se rhabillât, Juan ne manquait point
+d'embrasser à maintes reprises amoureusement le
+signe.</p>
+
+<p>«C'est une singulière tache noire que vous avez
+là, lui disait-il maintenant... Parbleu! Cela ressemble
+à une couenne de lard... Le Diable emporte
+ce nègre!»</p>
+
+<p>Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître.
+À quoi Teresa répondit en pleurant qu'il n'y
+avait pas un seul homme, excepté lui, qui eût vu cette
+tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels signes
+portaient bonheur...</p>
+
+<p>«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation»,
+reprit Juan avec un rire qui lui fit peur à lui-même.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan,
+d'envoyer ma princesse à tous les diables!</p>
+
+<p>&mdash;La Fausta est une jolie personne, au teint si
+clair...</p>
+
+<p>&mdash;Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de
+cygne. Mais les ai-je trop contemplées? Cette fille-là
+n'a pas de couleur. Auprès de sa s&oelig;ur, elle semble
+fade... C'est vous qui êtes bien heureux.</p>
+
+<p>&mdash;La petite est assez gentille, mais si enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Une femme est comme un cheval, Don Juan, il
+faut la savoir dresser.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la gaule?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous
+me céder votre Teresa? Je vous donne la Fausta
+en échange.</p>
+
+<p>&mdash;Si ces dames y veulent consentir!</p>
+
+<p>&mdash;Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes
+pour croire qu'une femme puisse hésiter entre un
+amant de six mois et un amant d'un jour! Tenez,
+voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui
+dis que pour régler une dette de jeu, je lui ordonne
+de se mettre, corps et âme, à votre disposition... Elle
+m'appartient, que diable! J'ai le droit d'en disposer!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado
+pour se donner du courage, se rendit chez les
+Ojedo, frappa à la fenêtre de la Fausta, le manteau
+sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et pénétra
+dans chambre en silence. Là, il se découvrit le
+visage.</p>
+
+<p>«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais
+Don Garcia serait-il malade?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pu venir...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur sera contente de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne désire pas la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Votre air est singulier, ce soir...»</p>
+
+<p>Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia.
+Elle le lut rapidement, ne comprenant pas d'abord.
+Puis elle le relut, ne pouvant en croire ses yeux...
+Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait
+son visage:</p>
+
+<p>«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas
+quel trésor il possédait, et moi j'ai accepté... parce
+que je vous adore, Fausta!»</p>
+
+<p>Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris,
+puis, avec des larmes, relut encore la lettre.</p>
+
+<p>«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant...
+Garcia va venir... C'est une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat
+que Don Garcia!</p>
+
+<p>&mdash;L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours,
+tu as lu la lettre, ma belle!»</p>
+
+<p>Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau.
+Alors il lui saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa
+à pleine bouche, l'entraînant vers le petit
+lit de repos. Elle se débattait, n'osant crier... Elle
+résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux
+meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force,
+puis, un genou sur son ventre, commença à la déshabiller...
+Ses yeux étaient injectés de sang, l'amontillado
+lui était remonté au cerveau.</p>
+
+<p>Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle
+n'hésita plus. Elle se mit à crier de toute la force de
+ses poumons, luttant contre la main de Juan qui
+essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et toute
+la maison s'éveilla.</p>
+
+<p>Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur
+à son tour, elle se cramponnait à son pourpoint, elle
+ne voulait pas qu'il échappât.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse
+parut sur le seuil. Juan fit tomber la chandelle,
+mais trop tard, l'homme avait fait feu. Il sentit quelque
+chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que
+se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant
+tomba sur le parquet. La balle venait de lui fracasser
+l'épine dorsale; son père l'avait tuée au lieu de Don
+Juan!</p>
+
+<p>L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se
+frayer un passage. Les laquais le harcelaient en effet.
+Soudain Don Alonso de Ojedo se trouva devant lui.
+Juan ne voulait que se défendre, mais l'attaque
+appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo
+tomba transpercé devant lui.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les
+domestiques et Doña Teresa, qui ne connaissait pas
+encore tout son malheur, s'empressaient auprès des
+victimes. Il fit bientôt irruption dans la chambre de
+Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles d'amontillado.
+Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans
+un fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux
+sortaient de sa poitrine.</p>
+
+<p>Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était
+passé.</p>
+
+<p>«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez
+besoin. Tuer un père est grave... Rester à Salamanque,
+ce serait folie. Votre réputation, à l'heure
+actuelle, à l'Université vaut la mienne, c'est-à-dire
+pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas
+est mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans
+les Flandres. Nous sommes devenus ici bien trop
+savants pour des gentilshommes de bonne maison.
+Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus
+propre à racheter nos peccadilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre!
+Allons nous faire tuer en Flandre!</p>
+
+
+
+
+<a id="II-III"></a><h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>À LA GUERRE EN FLANDRE</h3>
+
+<p class="resume">Le déguisement.&mdash;La petite marchande de souliers de Saragosse.&mdash;La
+fillette rousse d'Italie.&mdash;En Flandre.&mdash;Le
+capitaine Gomare.&mdash;Brillants débuts guerriers.&mdash;Débauches
+de garnison.&mdash;Séductions et coups d'épée.&mdash;La guerre
+recommence.&mdash;Mort du capitaine Gomare.&mdash;La promesse.&mdash;La
+partie de pharaon.&mdash;Ivrognerie.</p>
+
+
+<p>Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux
+amis purent quitter l'Espagne sans encombre.</p>
+
+<p>Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et
+revêtu des vestes de cuir ornées de broderies, telles
+qu'en portaient la plupart des militaires. La ceinture
+bien garnie de doublons, ils se mirent en route.</p>
+
+<p>Ils purent sortir de la ville à pied, sans être
+reconnus, marchèrent toute la nuit et la matinée du
+lendemain. Dans une petite ville, ils s'arrêtèrent et
+achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner Saragosse
+plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit
+le nom de Juan Carrasco.</p>
+
+<p>Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del
+Pilar. Garcia avait hâte de quitter le sol de l'Espagne.
+Mais Juan, inconscient du danger ainsi qu'il le fut
+toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une
+petite marchande de souliers, une créature délicieuse
+au teint rose et aux yeux brillants. Il prétendait que
+cet inélégant métier n'était point fait pour elle et
+tenta de lui persuader de faire voyage avec lui. La
+belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il
+déclara que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau
+bagage, il partirait, lui, de son côté et abandonnerait
+l'autre à son sort.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour
+Civita-Vecchia. Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se
+laissèrent aller l'un et l'autre à dépenser leurs doublons
+sans compter. En Andalousie, la plupart des
+femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade,
+ce balancement de hanches provocant qui
+attache naturellement l'homme à leurs pas. En Italie,
+la beauté est l'exception. La femme vit libre au
+soleil, plus facile en apparence que dans l'autre
+péninsule, mais en fait l'aventure est plus rare, plus
+difficile. Garcia et Juan durent donc mettre, sans
+enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent à sa
+mère une délicieuse enfant rousse avec une peau
+d'une blancheur telle que celle de la Fausta, de l'avis
+de Garcia, eût paru café au lait à côté. Ils la dressèrent
+fraternellement à leur procurer le plaisir alternativement
+à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans
+trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore
+grand'chose à l'amour.</p>
+
+<p>Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment
+nouveau. Il semblait que Juan l'eût hypnotisée.
+Elle s'attachait à ses pas, délaissant Garcia et refusant
+d'accomplir avec celui-ci, les rites auxquels elle
+avait si aisément participé jusque-là.</p>
+
+<p>Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir
+exercé sur la fillette une séduction qui n'était point
+dans leurs conventions. Juan s'en défendit. Il imposa
+par la menace la société de son ami à sa petite amoureuse,
+puis la jeta à la porte.</p>
+
+<p>En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes,
+la bourse presque vide, ils décidèrent de
+gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre
+dans la compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.</p>
+
+<p>C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux,
+qui avait conquis chacun de ses grades à la bataille.
+Il considérait la guerre comme un métier qui devait
+lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins
+quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le
+capitaine Gomare était la terreur des petites villes. Il
+jugeait que la guerre sans pillage et sans viol n'avait
+aucune raison d'être. Si les gens de métier n'ont
+point cette récompense, leur métier est de pure imbécillité.
+La grandeur du métier militaire, comme on
+voit, lui échappait complètement. Il est juste de dire
+que le gouvernement espagnol oubliait assez souvent
+de régler la solde de ses réguliers et de ses mercenaires.</p>
+
+<p>Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que
+du courage et des armes bien polies. Il se montrait
+par ailleurs fort accommodant sur la question de discipline.</p>
+
+<p>Charmé de la mine martiale de ses nouvelles
+recrues, il se promit de les utiliser selon leurs goûts,
+c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche il leur réserva
+les missions les plus difficiles, les postes les plus
+dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils
+échappèrent comme en se jouant à la mort, quittes
+pour de petites blessures. Les généraux les eurent
+bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent tous
+deux l'enseigne.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms,
+ce qui accrut encore la considération que leurs
+exploits leur avaient value.</p>
+
+<p>Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les
+reprit. Ils recommencèrent à boire et à jouer, à courir
+les nobles femmes, les petites bourgeoises, les filles
+du peuple et les courtisanes des villes où ils tenaient
+garnison. La besogne leur était facilitée, car, dès
+que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses
+quartiers, les femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient
+à capituler.</p>
+
+<p>L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment
+la Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler
+pour quels motifs un homme avait pu s'introduire de
+nuit dans les chambres des jeunes filles. Et puis,
+n'aimait-elle pas Don Juan?</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon
+de leurs parents, ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement,
+mais aussi quelques lettres de crédit sur
+les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.</p>
+
+<p>Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie
+de bonne compagnie. Dès qu'ils apercevaient
+une jolie femme, ils décidaient qu'elle serait à eux.
+Tous les moyens leur étaient bons pour l'obtenir. Promesses
+de mariage, serments éternels ne les rebutaient
+point. Que si les pères, les maris ou les frères
+s'avisaient de protester, ils avaient pour leur répondre
+des c&oelig;urs endurcis et des épées bien trempées. Ils se
+firent bientôt dans toutes les Flandres, et surtout
+Don Juan, une redoutable réputation.</p>
+
+<hr />
+
+<p>L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença
+la guerre.</p>
+
+<p>Dans une escarmouche qui tourna mal pour les
+Espagnols, le capitaine Gomare reçut une arquebusade
+qui le blessa mortellement. Don Juan, qui l'avait
+vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave
+capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:</p>
+
+<p>«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici,
+mon petit. Serais-je mieux couché une demi-lieue
+plus loin? Je vois les Hollandais qui arrivent en
+nombre... N'éloigne pas du service un seul homme
+pour moi... Je serai bien content, au contraire, de
+voir l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos
+enseignes, dit-il à ses soldats qui s'empressaient
+autour de lui, et ne vous inquiétez pas de moi.»</p>
+
+<p>Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda
+si par hasard il n'aurait point quelque suprême
+volonté qui dût être exécutée après sa mort.</p>
+
+<p>«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine
+Gomare, qui pour la première fois de sa vie peut-être
+parut s'abîmer en de profondes réflexions...</p>
+
+<p>«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne
+la croyais pas si prochaine... Je ne serais pas fâché
+de recevoir la visite de quelque homme d'église...
+Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien
+dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un
+mécréant, de mourir sans confession...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don
+Garcia en lui présentant son flacon d'eau-de-vie. Cela
+donne du courage pour les petits et les grands
+voyages...»</p>
+
+<p>Le regard du vieux soldat chavirait de plus en
+plus. Il ne remarqua même pas la plaisanterie de
+Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui l'entouraient
+en parurent fort scandalisés.</p>
+
+<p>Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier
+effort:</p>
+
+<p>«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon
+enfant. Je vous fais mon héritier. Dans cette vieille
+bourse de cuir se trouve tout ce que je possède. Il
+vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains
+des excommuniés. Je vous demande seulement une
+chose, Juan: vous ferez dire quelques messes pour le
+repos de mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Votre volonté sera exécutée, capitaine.»</p>
+
+<p>Cette dernière parole parut rendre confiance à
+Gomare. Il expira tranquillement.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant les balles commençaient à siffler plus
+drues. Les Hollandais approchaient. Les soldats
+revinrent à leur rang après un dernier salut au capitaine
+Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La
+route était défoncée, la troupe fatiguée. Cependant
+les Hollandais ne réussirent point à prendre un seul
+drapeau ni à faire un seul prisonnier.</p>
+
+<p>Au soir, on dressa le campement. Les officiers,
+sous leurs tentes, parlèrent des événements de la
+journée, critiquant la décision des grands chefs. Puis
+on en vint à faire le bilan des morts et des blessés.</p>
+
+<p>«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare,
+dit Don Juan. J'avais fait mes premières armes sous
+lui. C'était un officier sans peur, un camarade sûr, un
+père pour le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le
+diable! pourquoi tenait-il tant, pour mourir, à la
+présence d'une robe noire? L'homme n'est pas le
+même auprès d'une table couverte de bouteilles et à
+l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile
+d'être brave en paroles qu'en actions... À propos,
+Don Juan, puisque vous êtes son héritier, quelle
+somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous
+donna?»</p>
+
+<p>Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On
+compta. Elle contenait une soixantaine de pièces
+d'or. «Nous voici donc en fonds, dit Garcia, habitué
+à considérer la bourse de son ami comme la sienne.
+Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne
+partie de pharaon au lieu de pleurnicher sur les trépassés
+de la journée?»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta
+quelques tambours sur lesquels on jeta des manteaux:
+ce fut la table de jeu.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/VI.png">
+<img src="images/VI.png" alt="LA STATUE DU COMMANDEUR" /></a><br />PLANCHE VI
+<br /><i>De Novelli.</i>&mdash;LA STATUE DU COMMANDEUR</div>
+
+<p>Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de
+ponter, il tira de la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa
+soigneusement dans un coin de son mouchoir
+et mit dans sa poche.</p>
+
+<p>«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia.
+Un soldat faire des économies! Et à la veille de la
+grande bataille! Vous plaisantez!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia,
+que je ne puis disposer de toute la somme. Don
+Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.</p>
+
+<p>&mdash;La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous,
+en vérité, envie d'acheter pour ces dix écus les
+patenôtres du premier curé que nous rencontrerons?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai promis au capitaine mourant.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne
+vous reconnais pas!»</p>
+
+<p>Le jeu commença. La chance, qui semblait au début
+se montrer favorable à Juan, tourna bientôt contre
+lui. Il fit paroli, perdit, perdit encore. En vain, pour
+rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes en
+main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son
+argent, et celui de Juan, et les cinquante écus du
+capitaine Gomare étaient passés entre les mains de
+leurs camarades.</p>
+
+<p>Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais
+Garcia, échauffé, déclara qu'il voulait avoir sa
+revanche et regagner ce qu'il avait perdu.</p>
+
+<p>«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons
+ces derniers écus que vous avez si bien serrés. Je suis
+sûr qu'ils vous porteront bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine,
+de son vivant, eût plutôt pillé une église que de
+laisser passer une carte sans ponter!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les
+exposez point d'un seul coup.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de faiblesses!»</p>
+
+<p>Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il
+gagna.</p>
+
+<p>&mdash;Paroli! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Mais cette fois il perdit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.</p>
+
+<p>Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières
+objections, mais pour la forme. Il tendit quatre écus
+à Garcia.</p>
+
+<p>&mdash;La femme de c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la
+mise.</p>
+
+<p>Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez
+du banquier.</p>
+
+<p>«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez
+à votre main le dernier écu.»</p>
+
+<p>Don Juan avait bien oublié les messes et son
+serment. Il posa son dernier écu sur l'as et le perdit
+aussitôt.</p>
+
+<p>«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia,
+s'écria-t-il. Ses écus étaient ensorcelés!»</p>
+
+<p>Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils
+voulaient jouer encore; mais comme ils n'avaient
+plus la moindre pièce ni dans leurs poches ni dans
+leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à des
+gens exposés à disparaître du jour au lendemain,
+force leur fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent
+en la compagnie des buveurs. Tous leurs souvenirs
+et l'âme du capitaine furent bientôt noyés dans
+le vin.</p>
+
+
+
+
+<a id="II-IV"></a><h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>LA MORT DE DON GARCIA</h3>
+
+<p class="resume">Enterrement de Gomare.&mdash;Modesto.&mdash;Le siège de Berg-op-Zoom.&mdash;Le
+capitaine Saqui-Guitra.&mdash;Mort étrange de Don
+Garcia.&mdash;Les débauches de Don Juan.</p>
+
+
+<p>Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole
+venaient d'arriver. Les généraux décidèrent de
+reprendre sans plus tarder la marche en avant et une
+vigoureuse offensive.</p>
+
+<p>Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient
+battues quelques jours plus tôt. Beaucoup de cadavres
+gisaient encore çà et là dans les fossés et
+à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une
+odeur nauséabonde.</p>
+
+<p>Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine
+Gomare fit soudain entendre une exclamation. Il
+venait de reconnaître, dans un fossé, la lamentable
+dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua
+avec surprise que la figure du mort, si calme
+quelques instants après qu'il eût rendu le dernier
+soupir, était maintenant crispée.</p>
+
+<p>Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition,
+de ses orbites creux, le regardait d'un air menaçant.
+Alors, les dernières recommandations du
+capitaine et la manière dont il les avait exécutées lui
+revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première
+fois, de chasser ce remords de son esprit.</p>
+
+<p>Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré
+les sarcasmes de Don Garcia, leur donna ordre de
+creuser une fosse. Un capucin qui se trouvait par là
+récita sur la dépouille du capitaine quelques dernières
+prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles,
+reprirent silencieusement leur marche. Cependant
+Juan aperçut un vieil arquebusier qui, ayant longtemps
+fouillé dans sa poche, y découvrit enfin un
+pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant:</p>
+
+<p>«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.»</p>
+
+<p>Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage
+intrépide. Il s'exposa cent fois à la mort, sans aucun
+ménagement. «On est brave quand on n'a plus rien à
+perdre», murmura un des partenaires de la partie de
+pharaon!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quelque temps après la mort du capitaine Gomare,
+une nouvelle recrue fut incorporée dans la compagnie
+où servaient Don Garcia et Don Juan. C'était un garçon
+singulier, à l'air sournois et mystérieux. Irréprochable
+au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer,
+ni même parler avec ses camarades.</p>
+
+<p>À la longue, on lui donna le surnom de Modesto.
+Il fut bientôt connu sous ce seul nom dans la compagnie,
+même de ses chefs. Modesto passait son temps
+à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les
+mouches.</p>
+
+<p>La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom
+qui fut un des plus durs de la guerre. Le vieux
+capitaine Saqui-Guitra, qui avait pris la place du
+pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il s'emparait
+chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas
+avant la centième.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient
+ensemble en service à la tranchée, alors fort rapprochée
+de la grande muraille. Un tel poste était dangereux
+entre tous, car les sorties des assiégés étaient
+fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le
+capitaine Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien
+dans cette partie des ouvrages.</p>
+
+<p>Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que
+continuelles alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent
+céder à la fatigue. On cessa le feu des deux
+côtés, et un morne silence descendit sur la plaine. À
+peine entendait-on de temps à autre quelque décharge
+d'une sentinelle isolée.</p>
+
+<p>Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats
+les mieux aguerris ont peine à lutter contre la
+défaillance physique et morale. Les grands capitaines
+redoutent cet instant entre tous et ne se rassurent que
+quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.</p>
+
+<p>«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes
+veines, dit tout à coup Don Garcia, et ma moelle se
+figer dans mes os. Je crois qu'un enfant hollandais
+armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me
+reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain!
+Mes nerfs! mes nerfs!</p>
+
+<p>&mdash;Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan
+goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais
+le bizarre état où je me trouve pour un avertissement
+du ciel...</p>
+
+<p>Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan
+le premier, car Don Garcia Navarro ne se souciait
+point à l'ordinaire des puissances célestes, sinon pour
+s'en moquer.</p>
+
+<p>Le jeune homme vit quel étonnement avait causé
+sa déclaration et, cédant à la vanité, il reprit bientôt:</p>
+
+<p>«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais,
+de Dieu ou du diable! À la garde montante,
+nous aurions un petit compte à régler ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe
+encore; mais pour Dieu et les autres, il est bien permis
+de les craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une
+arquebuse protestante.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre âme? répondit Saqui-Guitra.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les
+prêtres. Or l'invention de mon âme leur rapporte de
+tels revenus qu'il n'est pas étonnant qu'ils en soient
+l'auteur, de même que les pâtissiers ont inventé les
+tartes à la crème pour les vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine
+d'un ton sévère. De tels propos ne se tiennent
+pas à la tranchée.</p>
+
+<p>&mdash;Je me tais. Car je vois que mon bon camarade
+Juan n'est pas moins scandalisé que vous. Lui croit
+surtout aux âmes du purgatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan,
+et j'admire sans cesse votre belle désinvolture à
+l'égard des puissances célestes et autres. Je vous
+l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois
+le petit frisson.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, le diable n'est guère puissant, car
+il nous aurait déjà emportés, mon maître. Ce garçon-là,
+messieurs, auquel je fis faire ses premiers
+pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et
+de femmes à mal que tout le régiment de...»</p>
+
+<p>Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup
+sec d'une arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en
+arrière.</p>
+
+<p>«Je suis touché», fit-il.</p>
+
+<p>D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais
+sans doute... Cependant certains aperçurent
+distinctement, du côté du camp, un homme qui prenait
+la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup
+avait dû être tiré de très près et était chargé de plusieurs
+balles, à ce que virent les chirurgiens.</p>
+
+<p>La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul
+instant au lit de mort. Il envoya promener sans
+égards tous ceux qui lui parlèrent de sacrements.</p>
+
+<p>«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous
+diront sans doute que c'est là un châtiment divin.
+Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien naturel qu'un
+soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!</p>
+
+<p>«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté,
+comme le bruit en court, veuillez faire pendre le coupable
+haut et court... Ce sera quelque jaloux auquel
+j'aurai pris sa maîtresse...</p>
+
+<p>«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois
+à Bruxelles et quelques autres encore dans diverses
+localités... Faute de mieux, je vous les lègue.</p>
+
+<p>«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas
+la botte secrète que je vous ai apprise! Adieu! Au
+lieu de messes, que mes camarades se réunissent en
+une glorieuse orgie après mon enterrement!»</p>
+
+<p>Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro,
+descendant d'une noble et religieuse lignée espagnole.
+De l'autre monde, il ne montra aucun souci. Il expira,
+un sourire de défi sur les lèvres.</p>
+
+<p>La compagnie reprit son train de vie. On remarqua
+seulement que Modesto avait disparu. Sans doute le
+taciturne camarade était-il tombé dans quelque fosse.
+D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin de Don
+Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les
+motifs qui l'avaient poussé à ce crime.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan fut fort ému de la mort de son frère
+d'armes. Il l'aimait, peut-être comme un vice dont on
+ne peut plus se passer, mais il l'aimait.</p>
+
+<p>Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné
+par le côté mystérieux de ce trépas. C'est
+alors qu'on le mit en garnison à Cambrai, où bientôt
+ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme
+par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser
+les femmes et à molester les maris.</p>
+
+<p>Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières
+féminines se mêlaient heureusement à la rudesse des
+hommes de guerre. Toute sa personne respirait la
+virilité, et cependant il y avait quelque chose de si
+tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les
+femmes étaient folles de lui. Elles voulaient toutes
+goûter de son amour, et, quand elles en avaient goûté,
+les autres hommes leur paraissaient fades. Elles le
+redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour
+lui.</p>
+
+<p>Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures.
+Aujourd'hui la brèche, demain le balcon; le
+matin ferraillant avec le mari ou l'amant, le soir
+buvant avec les plus basses courtisanes...</p>
+
+
+
+
+<a id="II-V"></a><h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="resume">Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez
+de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel
+épisode il donna le titre du <i>Riche désespéré</i>.</p>
+
+
+<p>Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre,
+nommée Louvain, vivait un jeune cavalier, âgé d'environ
+vingt-cinq ans, appelé M. de Chappelin, et qui
+étudiait à l'Université les droits civil et canon. La
+mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne
+heure maître absolu d'une des fortunes les plus considérables
+de la ville, et il en usait avec toute la
+fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se livrant
+à corps perdu à toute espèce de désordres.</p>
+
+<p>Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré
+dans l'église des Pères de Saint-Dominique pour
+entendre prêcher un orateur éminent. Ce discours,
+auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit
+néanmoins sur lui une impression inattendue; la
+parole de Dieu le toucha, et il sortit de l'église tellement
+changé qu'il forma soudain la résolution de
+quitter le monde et d'entrer en religion. Il remit
+donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea
+de les administrer pendant une absence à laquelle,
+disait-il, il était obligé; puis il se rendit au couvent
+des Dominicains, où il prit tout aussitôt l'habit de
+novice.</p>
+
+<p>Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna
+de grandes preuves de ferveur, mais un malheureux
+hasard ramena à Louvain deux de ses amis qui
+avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent
+que Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution
+leur parut si étrange, ils en furent si vivement
+affligés qu'ils projetèrent de se rendre au couvent et
+de chercher à ramener leur ami au monde et à ses
+études. Ils obtinrent facilement la permission du
+prieur, car la consigne des couvents est moins rigoureuse
+en Flandre qu'en Espagne, et ils n'épargnèrent
+au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin
+était faible, le souvenir des jouissances de la vie
+mondaine était loin d'être éteint de son c&oelig;ur; il céda
+donc sans peine au discours de ses amis et s'en alla
+tout aussitôt demander au prieur de lui faire rendre
+ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes,
+des engagements auxquels il ne pouvait se
+soustraire, et surtout l'impossibilité de se soumettre
+plus longtemps aux rigueurs de la vie monastique.
+Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles
+efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il
+de rester quelques jours encore, lui offrant le concours
+de ses prières et de celles de tous ses religieux
+pour résister à ce qu'il considérait comme une
+embûche du démon; Chappelin persista et quitta le
+couvent le soir même.</p>
+
+<p>Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses
+biens, toutes ses habitudes passées, et il n'y eut bientôt
+dans la ville festin ou réunion joyeuse dont il ne
+fit partie. Au bout de quelque temps, il retrouva
+dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle
+et riche, à laquelle il avait rendu quelques soins
+lorsqu'elle était au couvent et avant que lui-même
+n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda en
+mariage, et comme l'union était des mieux assorties,
+elle fut promptement conclue.</p>
+
+<p>En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme,
+Chappelin était extrêmement riche; cette heureuse
+position s'accrut encore par la mort d'un oncle qui
+était gouverneur d'une ville située vers les frontières
+de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier
+obtint même de Son Altesse le vice-roi, et grâce aux
+bons services de son oncle, de lui succéder dans sa
+charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où
+l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain,
+où sa femme continuait d'habiter.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière
+ville et qu'il se promenait seul aux environs, il
+rencontra sur le chemin un militaire espagnol qui se
+nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait. Il
+l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit
+qu'il se rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à
+passer quelques jours. Il ajouta que, depuis la fin du
+siège de Berg-op-Zoom, il était en garnison dans le
+château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire
+connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse
+quelques questions auxquelles l'Espagnol répondit
+avec intelligence et sagacité.</p>
+
+<p>En arrivant aux portes de la ville, Chappelin
+demanda à son compagnon de route s'il avait l'intention
+de s'arrêter à Louvain et lui offrit de venir loger
+chez lui.</p>
+
+<p>«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une
+grande affection à la nation espagnole, et je serai
+heureux de lui en donner une preuve en la recevant
+ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre en
+route après s'être reposée, par une bonne nuit, des
+fatigues du chemin.»</p>
+
+<p>Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant
+de cette offre, et que ce serait manquer à la courtoisie
+que professait sa nation que de ne pas l'accepter
+avec empressement, qu'il passerait donc cette nuit
+à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste
+de la journée pour approcher un peu plus du but de
+son voyage.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de
+Chappelin, qui conduisit aussitôt le jeune Espagnol à
+l'appartement de sa femme. Celui-ci se présenta avec
+une extrême courtoisie, mais ses yeux n'eurent peut-être
+pas toute la réserve désirable, et ses regards eurent
+peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le
+frappa vivement. C'était, en effet, d'après tous les
+témoignages que l'on en a, la plus belle créature de
+toute la province de Flandre. On servit un repas abondant;
+mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette
+merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante
+et dont les épaules étaient quelque peu découvertes,
+selon la coutume flamande, mangea peu, ou du moins
+avec une continuelle distraction.</p>
+
+<p>Le souper terminé et la table desservie, Chappelin
+fit apporter un clavicorde et, se plaçant devant
+l'instrument, il exécuta un gracieux prélude, à la suite
+duquel sa femme chanta, d'une voix des plus agréables,
+de jolies romances dont lui-même était l'auteur.</p>
+
+<p>La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique
+et à une conversation choisie dans laquelle la femme
+de Chappelin déploya, aux yeux émerveillés du jeune
+officier, toutes les ressources d'un esprit éclairé et
+subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui
+retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un
+flambeau, conduisit Don Juan de Maraña dans une
+pièce voisine de celle de la jeune femme et qu'occupait
+d'ordinaire le valet de chambre de M. de Chappelin.
+L'Espagnol, qui devait se remettre en route au
+point du jour, prit congé de ses hôtes avec tous les
+témoignages ordinaires de reconnaissance, et l'ordre
+fut donné au majordome de faire disposer, dès le
+matin, un déjeuner abondant et quelques provisions
+de route, afin que le jeune homme pût, avant son
+départ, prendre les forces nécessaires pour terminer
+d'une traite le chemin qu'il avait à parcourir. En
+même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à
+s'occuper de quelques travaux, se retira dans une
+chambre plus éloignée où il devait passer la nuit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui
+occupait la même chambre, lui dit que, pour ne pas
+troubler le repos dont il devait avoir grand besoin,
+il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre et
+s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des
+autres domestiques de la maison.</p>
+
+<p>Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination
+était toute remplie de l'image de sa belle
+hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle avait été
+subite, s'irritait encore par diverses circonstances
+fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait
+la jeune femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin,
+et, enfin, la solitude où il était lui-même, par
+suite d'une attention contraire aux ordres du maître.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ces circonstances firent naître dans son esprit un
+projet diabolique, projet offensant pour la majesté
+divine, indigne de la loyauté espagnole et en même
+temps de la noble hospitalité du seigneur flamand.</p>
+
+<p>Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer
+sans bruit dans la chambre de la dame, présumant
+qu'autant pour ne pas scandaliser la maison que
+pour sauver son honneur aux yeux des autres elle
+garderait le silence. Il alla même jusqu'à supposer
+que, touchée des regards qu'il lui avait adressés pendant
+toute la soirée, elle le recevrait avec plaisir, et
+qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de son
+mari.</p>
+
+<p>Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour
+lui péril de la vie, que, la dame appelant à son aide,
+le mari accourrait, qu'il y aurait lutte, scandale et
+sang versé; mais son ardente passion lui suggéra une
+solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers le
+milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en
+chemise, il pénétra dans la chambre où il s'arrêta
+quelques instants immobile et sans prendre de résolution.</p>
+
+<p>De là, il retourna dans la pièce où il avait couché,
+prit son épée, la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au
+lit de la Flamande. Alors il étendit la main, la toucha
+et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était son mari:</p>
+
+<p>«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous
+revenez si tôt?»</p>
+
+<p>Don Juan, profitant de cette erreur, garda le
+silence, prit la place du mari; puis lorsqu'il eut satisfait
+ses honteux appétits, il se leva, ramassa son épée
+et rentra sans bruit dans sa chambre.</p>
+
+<p>Mais le repentir suit de près la faute, le remords
+n'est pas loin du péché, et une fois sa passion assouvie,
+le jeune Espagnol eut honte de ce qu'il avait fait et
+commença à craindre que le mari, venant à se lever
+avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions
+de sa femme. Celle-ci, en effet, toute surprise
+de la conduite étrange de celui qu'elle avait cru son
+mari, du silence obstiné qu'il avait gardé, de sa
+retraite précipitée, s'était endormie en se proposant
+de lui en faire le matin un amoureux reproche.</p>
+
+<p>Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña,
+que la honte avait empêché de fermer les yeux, se
+leva à la hâte. Il chargea les premiers serviteurs
+qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il
+ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé;
+et quelques instances que fissent les serviteurs,
+qui du moins voulaient le charger de provisions, il
+refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux lieues de Louvain,
+une hôtellerie où il comptait prendre un peu de
+repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé
+des serviteurs et sortit de la ville.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin,
+réveillé par le mouvement de sa maison, se leva
+et se rendit dans la chambre de sa femme, à qui il
+demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant
+que les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui
+avaient laissé que fort peu de repos.</p>
+
+<p>«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant
+et avec un petit air boudeur, vous savez dissimuler
+très agréablement, et votre langue, qui était si obstinément
+muette cette nuit, me semble bien agitée ce
+matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de
+Dieu, lui dit-elle, et ne me revenez pour le moins de
+toute la journée; vous me devez bien cette pénitence
+pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre
+vous.»</p>
+
+<p>Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et
+lui demanda quel était le sujet de cette grande colère.</p>
+
+<p>«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de
+la visite que vous m'avez faite cette nuit, poussé par
+je ne sais quelle subite passion, et pendant laquelle
+vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?»</p>
+
+<p>Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin
+en recevant cette confidence. Il pensa que le
+jeune Espagnol avait dû rester seul dans la chambre
+qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui
+devait la partager avec lui, et que la maudite occasion,
+mère de tous les crimes, l'avait amené à commettre
+la grave offense de laquelle il n'osait s'assurer.
+Il ne voulut toutefois rien laisser voir des soupçons
+à sa femme.</p>
+
+<p>«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que
+j'éprouve pour vous; mon silence vous donne la
+mesure de la honte que j'éprouvais à troubler votre
+repos.»</p>
+
+<p>Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel
+affront, il saisit un prétexte pour prendre congé de sa
+femme et sortit de sa chambre. Il prit à part un de
+ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval.
+Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit
+parmi ses armes une riche demi-pique, puis descendit
+dans la cour. Le cheval n'était pas encore
+prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait
+avec agitation devant l'écurie.</p>
+
+<p>«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as
+mal reconnu l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi,
+traître et adultère, et je te jure que ton indigne
+conduite te coûtera cher. Fuis, infâme, et cache-toi;
+mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde
+où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de
+l'Etna!»</p>
+
+<p>Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en
+selle avec la rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques
+de l'accompagner, puis il saisit sa demi-pique,
+éperonna son cheval et le lança au galop sur le chemin
+qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un
+site entièrement désert.</p>
+
+<p>Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son
+chapeau sur son visage pour n'être pas reconnu à
+l'avance et, dès qu'il eut atteint le traître, sans prononcer
+une parole, sans lui donner le temps de se
+reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea
+entre les épaules la pointe acérée de son javelot, qui
+le blessa si fort que Chappelin crut l'avoir tué,
+quoiqu'il n'en fût rien, et le mari outragé reprit le
+chemin de sa demeure.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant la jeune femme, voyant que l'heure
+s'avançait sans que son mari fût de retour, s'informa
+de ce qu'il était devenu. Le palefrenier lui raconta
+alors que, pendant tout le temps qu'il avait été
+occupé à seller un cheval, il avait entendu son
+maître, qui se promenait devant la porte de l'écurie,
+se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant traître,
+infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence
+de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à
+ce qu'il l'eût atteint et de le mettre en morceaux.
+Alors la malheureuse femme comprit tout et tomba
+sans connaissance.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, elle revint à elle et
+se mit à verser des torrents de larmes, puis songeant
+au prochain retour de son mari, redoutant de paraître
+devant lui souillée à jamais par un crime dont elle
+porterait désormais la peine quoique innocente, elle
+descendit dans la cour et, après l'avoir parcourue
+quelques instants avec égarement, elle se précipita la
+tête la première dans un puits profond, sans qu'aucun
+de ceux qui étaient présents eût pu la retenir.
+À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris
+affreux, auxquels accourut la foule du dehors, les uns
+s'enquérant de ce qui s'était passé, les autres cherchant,
+mais en vain, à secourir la pauvre femme qui,
+dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au milieu de ce tumulte universel arriva le
+malheureux Chappelin.</p>
+
+<p>Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour,
+ces gens en larmes qui se pressaient au bord du
+puits, il descendit de cheval et demanda ce qui s'était
+passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en se
+déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment
+sa femme, après s'être plainte de l'infâme conduite
+de l'Espagnol, s'était précipitée dans ce puits, où elle
+gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle le pauvre
+homme resta quelques instants frappé de stupeur et
+hors d'état de prononcer une parole; puis enfin,
+lorsqu'il fut revenu à lui, il se précipita à genoux
+auprès du puits en versant des larmes et en s'arrachant
+les cheveux et la barbe.</p>
+
+<p>«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi
+t'es-tu séparée de moi? Pourquoi, mon séraphin,
+m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir toi-même de
+la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne
+Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je
+maintenant sans te voir? Que ferais-je? Où irais-je?
+Que deviendrais-je? Je ne le vois que trop ce que je
+vais devenir!»</p>
+
+<p>Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux
+et tira son épée.</p>
+
+<p>À ce mouvement les personnes qui l'entouraient,
+parmi lesquelles étaient quelques-uns des principaux
+personnages de la ville, craignant qu'il n'arrivât un
+nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour lui
+donner des consolations. Il paraissait leur prêter
+attention, lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut
+son enfant dans les bras de sa nourrice, laquelle
+pleurait amèrement; alors, courant après elle avec
+une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa
+à plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle
+sorte qu'il lui brisa la tête et le corps.</p>
+
+<p>«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable,
+d'une mère aussi infortunée, et qu'il ne reste
+sur terre aucune trace de nous.»</p>
+
+<p>Puis il se remit à appeler sa femme.</p>
+
+<p>«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il,
+je ne veux ni ciel ni paradis, il n'y a de bonheur
+pour moi qu'à être où tu es; l'enfer même, avec toi,
+vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de ma
+vie, attends-moi, me voici.»</p>
+
+<p>Alors, et sans que personne pût le retenir, il se
+jeta dans le puits, et son corps brisé alla tomber
+auprès de celui de sa femme.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce terrible événement porta au comble l'émotion
+des assistants; l'on n'entendit pendant quelques moments
+que sanglots et cris d'effroi, et la maison,
+comme la rue, furent bientôt remplies de curieux
+frappés de stupeur. Survint le gouverneur de la ville
+qui fit retirer les deux corps, et, avec l'agrément de
+l'évêque, les fit transporter dans un bois voisin de la
+ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent
+jetées dans un ruisseau qui passait près de là.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, des passants charitables relevaient
+Don Juan et le firent soigner à Bruxelles, où
+ils allaient; il fut bientôt sur pied, et le souvenir de
+la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait
+tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier
+et y parvint bientôt.</p>
+
+
+
+
+<a id="II-VI"></a><h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>LES NUITS DE SÉVILLE</h3>
+
+<p class="resume">Retour en Espagne.&mdash;Fêtes et orgies.&mdash;La liste des maîtresses.&mdash;Doña
+Teresa au couvent.&mdash;Nouvelle séduction.</p>
+
+
+<p>Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père
+venait de mourir. Sa mère ne lui avait survécu que
+de quelques jours. La vie de Don Juan était telle que
+cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait dans
+un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités
+de la vie, même les plus douloureuses.</p>
+
+<p>Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner
+en Espagne afin de débrouiller son héritage. Il
+devenait possesseur d'un majorat et de biens considérables.</p>
+
+<p>L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être
+oubliée des habitants de Séville comme elle l'était de
+lui-même. D'ailleurs, Don Juan avait envie de s'exercer
+sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les
+aventures de camp et de garnison lui semblaient
+banales à la longue. Les belles Sévillanes l'attendaient,
+prêtes à se rendre à discrétion.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid
+comme un brillant météore et, dès son arrivée à
+Séville, éblouit tout le monde par sa magnificence.</p>
+
+<p>En possession de son héritage, il entreprit une vie
+de réjouissances telle que nul n'en avait jamais mené
+dans les Espagnes. Il donnait des fêtes où les plus
+belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours, nouveaux
+plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une
+foule de libertins qui suivaient ses moindres caprices
+et l'encensaient perpétuellement. Il n'était de mode
+qui n'eût été consacrée par Don Juan.</p>
+
+<p>Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de
+l'amour, mais d'un amour beaucoup plus chaste
+qu'on ne le croit généralement. Il donna des festins
+où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas
+de se montrer nues, festins dignes de la décadence
+romaine. Il semait l'or à pleines mains. Il avait par
+l'excès étouffé le scandale.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au
+cours de sa convalescence, il s'amusa à dresser une
+liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de
+tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne fut pas sans
+peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin,
+il constata avec une certaine satisfaction que toutes
+les classes de la société, toutes les professions étaient
+représentées sur la liste.</p>
+
+<p>En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape.
+Le nom de ce pontife figurait en tête, en bas se trouvait
+un pauvre ramasseur de bouts de cigares dont
+la femme était l'une des plus jolies cigarières de
+Séville.</p>
+
+<p>«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit
+remarquer son ami Torribio.</p>
+
+<p>&mdash;Et lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je
+te remercie de m'avoir averti. Je vais m'employer
+sans retard à combler cette lacune. D'ici un mois je
+t'invite à souper avec une nonne!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles
+des couvents et, peu de temps après, il distinguait
+une religieuse d'une trentaine d'années dont le visage
+exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant
+d'une admirable beauté.</p>
+
+<p>«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan.
+Quoi qu'il en soit, elle est bien l'épouse de Dieu. Si
+jamais je l'ai fréquentée, elle n'hésitera pas à revenir
+à moi!»</p>
+
+<p>Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille
+du comte de Ojedo que Don Juan avait jadis séduite.
+Il la reconnut bientôt. Il se fit reconnaître d'elle et
+constata, en effet, que sa vue avait plongé dans un
+trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.</p>
+
+<p>Il lui fit parvenir quelques billets en cachette,
+l'assurant de son amour. Il n'avait jamais aimé
+qu'elle, et de retour à Séville il s'était décidé à remuer
+terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut la lettre
+suivante:</p>
+
+<p><i>C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous
+ne m'ayez point oubliée? J'étais bien malheureuse,
+mais je commençais à m'habituer à mon sort. Je
+vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je
+devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon
+père... Mais, hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous
+oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans
+cette église; vous me faites trop de mal. Adieu,
+adieu, je suis morte au monde.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><span class="sc">Teresa</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta
+de lui faire parvenir le mot suivant:</p>
+
+<p><i>Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec
+une échelle de corde à la porte du jardin du couvent.</i></p>
+
+<p>Il reçut la réponse suivante:</p>
+
+<p><i>Je viendrai.</i></p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/VII.png">
+<img src="images/VII.png" alt="LA STATUE DU COMMANDEUR" /></a><br /> PLANCHE VII
+
+<br />(Photo J. Lacoste, Madrid).
+
+<br /><i>F. Goya.</i>&mdash;LA STATUE DU COMMANDEUR</div>
+
+
+
+
+<a id="II-VII"></a><h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>LA CONVERSION DE DON JUAN</h3>
+
+<p class="resume">Au château de Maraña.&mdash;Le vieux tableau.&mdash;Un singulier
+office.&mdash;L'apparition.&mdash;L'enterrement.&mdash;Évanoui.&mdash;La
+conversion.&mdash;Mort de Teresa.&mdash;Le dernier duel.&mdash;La
+pénitence.</p>
+
+
+<p>Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don
+Juan les passa au château de Maraña. C'était là qu'il
+avait grandi. Depuis son retour à Séville, perdu dans
+les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de revenir
+dans l'austère château de ses pères.</p>
+
+<p>Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper
+se mit au lit. Il parcourut quelques pages d'un
+livre de contes libertins, puis se souleva pour éteindre
+sa chandelle.</p>
+
+<p>... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau
+des <i>Supplices du Purgatoire</i> que sa mère lui expliquait
+en son enfance. Il revit l'homme dont le feu
+brûlait les membres et dont un serpent dévorait les
+entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine
+Gomare...</p>
+
+<p>Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes
+le tourmentèrent. Les âmes du purgatoire, allongées,
+émaciées, continuaient de se tordre devant lui.</p>
+
+<p>Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée
+à rôder dans le vieux château dont chaque salle,
+chaque meuble lui rappelaient un souvenir de sa paisible
+enfance. Et il songea, pour la première fois peut-être,
+à la mort de ses vieux parents...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit
+au couvent. La nuit était tombée; en passant devant
+la chapelle, il aperçut des lumières. «L'office dure
+encore à cette heure, se dit-il. C'est bizarre.» Et il
+entra pour passer le temps.</p>
+
+<p>Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une
+procession faisait lentement le tour du ch&oelig;ur. Deux
+longues files de pénitents en capuchon se rangeaient
+autour d'une bière couverte de velours noir et portée
+par plusieurs figures habillées à la mode antique, la
+barbe blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait
+lentement et gravement. On n'entendait pas le bruit
+des pas sur le carreau de l'église. On eût dit que
+chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les
+plis longs et roides des robes et des manteaux paraissaient
+aussi immobiles que les vêtements de marbre
+des statues.</p>
+
+<p>Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait
+dans ces couvents un caractère particulièrement
+lugubre. Il voulut s'en aller, quoique les nonnes
+fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs
+grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la
+manche un des pénitents qui portaient des cierges et
+lui demanda poliment quel était le personnage
+qu'on enterrait.</p>
+
+<p>Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et
+décharnée comme celle d'un homme très malade. Il
+répondit d'une voix lointaine et blanche:</p>
+
+<p>«C'est le comte Juan de Maraña!»</p>
+
+<p>Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il
+crut avoir mal entendu, mais se décida à demeurer à
+l'office.</p>
+
+<p>Un <i>De Profundis</i>, d'une tristesse sépulcrale,
+s'éleva bientôt. Don Juan avisa un second pénitent
+qui passait près de lui:</p>
+
+<p>«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Juan de Maraña!» répondit une voix non
+moins effrayante que la première.</p>
+
+<p>Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit
+encore et, comme un prêtre s'approchait de lui,
+il lui prit la main. Elle était froide comme du marbre.</p>
+
+<p>«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous prions pour le comte Juan de Maraña...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage
+douloureux du prêtre glaçait de plus en plus de
+crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous
+payons la dette que nous avons contractée envers sa
+mère, dont les prières ont jadis adouci nos peines...
+Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est
+la dernière!»</p>
+
+<p>À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la
+salle d'un angle obscur:</p>
+
+<p>«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles,
+les temps sont venus! L'enfer l'appelle! Le comte de
+Maraña est-il à nous?»</p>
+
+<p>Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut
+des hommes, pâles et sanglants, qui s'avançaient
+vers la bière en répétant avec une joie qui faisait grimacer
+leurs bouches décharnées:</p>
+
+<p>«Il est à nous! Il est enfin à nous!».</p>
+
+<p>Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient
+Garcia Navarro et le capitaine Gomare; et il tomba
+évanoui.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut,
+inanimé, un homme étendu au seuil de la chapelle
+du couvent. On le releva et on reconnut Don
+Juan.</p>
+
+<p>«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient
+les soldats qui connaissaient sa réputation, comme
+tout habitant de Séville.</p>
+
+<p>Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses
+sens. Mais au lieu de blasphémer comme à son ordinaire,
+il demanda qu'on fît venir sans tarder un
+prêtre, afin qu'il se confessât...</p>
+
+<p>La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques,
+croyant à une mystification, refusèrent leurs
+services.</p>
+
+<p>Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura
+plusieurs heures enfermé avec lui. Après quoi il
+déclara à tous qu'il allait se retirer dans un couvent
+pour y faire pénitence.</p>
+
+<p>Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant
+des sommes suffisantes pour faire bâtir un
+hôpital et pour fonder des messes pour les âmes du
+purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de
+bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la
+pénitence et ses mortifications.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du
+couvent le signal convenu. Elle rentra dans sa cellule,
+en proie à la plus vive agitation. Le lendemain,
+elle recevait, portée par le dominicain, une lettre de
+Don Juan, où il lui expliquait son intention de se
+consacrer, à son exemple, à la vie monastique.</p>
+
+<p>Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et
+rouge tour à tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut
+prise d'une crise terrible, que ni la mère supérieure
+ni le dominicain ne pouvaient calmer.</p>
+
+<p>«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin
+à lui», disaient-ils.</p>
+
+<p>Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.</p>
+
+<p>«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a
+jamais aimée!»</p>
+
+<p>Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les
+secours de l'art et de la religion lui furent-ils prodigués.
+Elle repoussa dédaigneusement les uns et les
+autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa
+dernière parole fut:</p>
+
+<p>«Il ne m'a jamais aimée!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan.
+Un jour que le frère Ambroise&mdash;c'était en religion le
+nom du comte de Maraña&mdash;travaillait au jardin à
+creuser sa propre tombe, sous les rayons d'un soleil
+brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger revêtu
+d'un grand manteau.</p>
+
+<p>«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non.
+Eh bien! je me trouvais dans la compagnie du capitaine
+Saqui-Guitra, votre compagnie, au siège de
+Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi
+qui ai tué votre camarade Garcia.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié
+de lui, fit le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais
+mon nom est tout autre. Je me nomme Don Pedro de
+Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que vous avez
+tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña
+Teresa que vous avez tuée... comte de Maraña.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus le comte de Maraña.</p>
+
+<p>&mdash;Qui que vous soyez, votre heure a sonné.</p>
+
+<p>&mdash;Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon
+frère, je m'agenouille devant vous. C'est pour expier
+tous les crimes que vous avez énumérés que j'ai
+revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la plus
+rude pénitence, mais ne me maudissez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore
+le respect de mon nom. Don Juan, voici deux épées,
+nous allons combattre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un
+pauvre moine. Tuez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, tu serais trop heureux de mourir
+ainsi, il faut combattre!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne combattrai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Don Juan, tu n'es qu'un lâche...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un lâche, reprit lentement le moine,
+dont le visage avait blêmi.</p>
+
+<p>&mdash;Et les lâches, voici comment on les traite!»</p>
+
+<p>Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un
+violent soufflet sur la joue de dom Ambroise.</p>
+
+<p>Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière,
+relevé ses manches et saisi une épée:</p>
+
+<p>«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.</p>
+
+<p>Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas
+long. En quelques instants, Pedro fut étendu à terre,
+la poitrine percée de part en part.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les souffrances que s'imposa Don Juan pour
+expier le nouveau crime qui avait fait périr le dernier
+membre de l'infortunée famille de Ojedo sont parmi
+les plus terribles que l'histoire monastique ait enregistrées.
+La moindre de ses pénitences, c'est que,
+chaque matin notamment, il devait se présenter au
+frère cuisinier qui le gratifiait d'un vigoureux soufflet.</p>
+
+<p>Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan
+de Maraña repose aujourd'hui dans le ch&oelig;ur de
+l'église de la Charité, à Séville, et sur la pierre a été
+gravée, selon son désir formel, l'inscription suivante:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+<h1>III</h1>
+
+<h1>DON JUAN D'ANGLETERRE</h1>
+<h3>ou</h3>
+<h1>LE SONGE DE LORD BYRON</h1>
+
+
+
+
+<a id="III-I"></a><h2>CHAPITRE I</h2>
+
+<h3>JULIA</h3>
+
+<p class="resume">La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.&mdash;Un turbulent
+marmot.&mdash;Mort inopinée de Don José.&mdash;Éducation morale
+de Juan.&mdash;Sa précocité.&mdash;Son adolescence.&mdash;Julia, la belle
+sang-mêlé.&mdash;Son vieux mari.&mdash;Amours d'Inès et d'Alfonso.&mdash;Julia
+auprès de Don Juan: premières caresses.&mdash;Vaines
+résistances.&mdash;Tristesse de Don Juan.&mdash;Dans le berceau
+fleuri.&mdash;Dangers du crépuscule.&mdash;Initiation de Don
+Juan.&mdash;Dans le lit de Julia.&mdash;L'arrivée du mari.&mdash;La ruse
+de Julia.&mdash;Confession d'Alfonso.&mdash;La cachette de Don
+Juan.&mdash;Dans le cabinet noir.&mdash;Les deux époux.&mdash;Les souliers
+révélateurs.&mdash;Fuite de Don Juan.&mdash;Combat à l'épée
+et au poing.&mdash;Dans la nuit sévillane.&mdash;Le scandale.&mdash;Don
+Juan s'embarque.&mdash;La lettre de Julia.</p>
+
+
+<p>Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre
+par ses oranges et ses femmes. Il faut plaindre celui
+qui ne l'a point vue: Cadix seule peut lui être comparée.
+Ses parents habitaient sur les bords du noble
+fleuve qui a nom Guadalquivir.</p>
+
+<p>Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une
+goutte de sang israélite ou maure dans les veines;
+son origine remontait aux plus gothiques gentilshommes
+de l'Espagne; il passait pour un cavalier
+accompli.</p>
+
+<p>Sa mère possédait une merveilleuse instruction.
+Toutes les sciences qui ont un nom dans la chrétienté,
+elle les possédait; ses vertus n'avaient d'égal
+que son esprit.</p>
+
+<p>Elle savait par c&oelig;ur tout Calderon et la plus grande
+partie de Lope, et si un acteur venait à oublier son
+rôle, elle pouvait lui servir de souffleur. Une
+mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña
+Inès.</p>
+
+<p>Les mathématiques étaient sa science préférée; la
+magnanimité, sa vertu la plus noble; son esprit, de
+l'attique pur; dans ses discours sérieux elle portait
+l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était en toutes
+choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin
+elle se vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de
+mousseline l'hiver, et d'autres étoffes qu'il serait
+trop long d'énumérer.</p>
+
+<p>Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale;
+en fait de grec, elle connaissait l'alphabet;
+elle lisait de-ci de-là quelques romans français... En
+général sa parole s'environnait de mystère, comme si
+le mystère eût dû l'ennoblir.</p>
+
+<p>Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et
+l'hébreu et trouvait de l'analogie entre ces deux langues:
+elle le prouvait par certaines citations des textes
+sacrés. Elle était un cours académique vivant; dans
+ses yeux il y avait un sermon, sur son front une
+homélie; elle était pour elle-même sur tous cas un
+directeur expert.</p>
+
+<p>C'était enfin une arithmétique ambulante et la
+morale personnifiée. Elle laissait aux autres femmes
+les défauts de son sexe; elle n'en avait pas un seul.
+N'est-ce point le pire de tous?</p>
+
+<p>Elle était tellement supérieure à toutes les tentations
+de l'esprit malin que son ange gardien avait fini
+par abandonner son poste.</p>
+
+<p>Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers
+que ceux d'une pendule.</p>
+
+<p>Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la
+perfection est insipide dans ce monde pervers, puisque
+nos parents ne durent leur premier baiser qu'à la
+perte du paradis de paix, d'innocence et de félicité (à
+quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de
+la journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant
+des fruits divers sans la permission de sa moitié.</p>
+
+<p>C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans
+goût pour les sciences et les savants; il prenait souvent
+cependant querelle avec sa femme. À ce moment,
+ils avaient l'un et l'autre le diable au corps. Et celui
+qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste,
+dans l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures
+ménagères sur la tête.</p>
+
+<p>C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue
+au monde, véritable singe malfaisant. Ses parents
+raffolaient de ce turbulent marmot. C'était le seul
+point sur lequel ils fussent d'accord. N'eussent-ils
+pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter
+d'importance à la maison, afin de lui apprendre à
+vivre?</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des
+convenances, se souhaitaient la mort plutôt que le
+divorce. Cependant il vint un jour où le feu cessa de
+couver.</p>
+
+<p>Inès tenta sans succès de faire passer son digne
+époux pour fou, puis elle tint un journal de ses fautes,
+surveilla ses actes, ouvrit sa correspondance. Leurs
+parents cherchèrent à les réconcilier, mais, ainsi
+qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer
+l'affaire. Les avocats se multipliaient afin d'obtenir
+le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de
+quelques frais préliminaires que Don José vint à
+mourir.</p>
+
+<p>Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas
+plaidée. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés,
+un juif prit une de ses maîtresses, un prêtre l'autre. Il
+mourut, laissant sa femme en proie à la haine la plus
+violente.</p>
+
+<p>Il était mort <i>intestat</i>. Don Juan fut donc l'unique
+héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres.
+Inès devint sa tutrice.</p>
+
+<p>Elle décida que Don Juan devait être une merveille,
+digne en tout de sa très noble race (son père était de
+Castille et sa mère d'Aragon), et pour qu'il se montrât
+un chevalier accompli dans le cas où le roi aurait
+encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval,
+celui de faire des armes, de redresser l'artillerie,
+d'escalader une forteresse... ou un couvent.</p>
+
+<p>La plus stricte morale présida à son éducation.
+Aucune branche dans les arts ou les sciences ne lui
+fut dérobée. Il était profondément versé dans les
+langues, surtout les mortes; dans les sciences, de préférence
+les plus abstraites; dans les arts, ceux du
+moins dont on ne faisait pas communément usage.
+Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un livre
+licencieux ou qui traitât de la reproduction des espèces:
+on eût craint de le rendre vicieux.</p>
+
+<p>Ses études classiques donnaient quelque inquiétude
+à cause des indécentes amours des dieux et des
+déesses, lesquels ne mirent jamais de corsets ni de
+pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions
+expurgées par des hommes instruits qui judicieusement
+avaient placé hors de la vue des écoliers les
+passages empreints de libertinage.</p>
+
+<p>Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus;
+charmant à six ans, il promettait de montrer à onze les
+plus beaux traits que pût avoir un adolescent. Il semblait
+être sur le chemin du paradis, car il passait la
+moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses
+maîtres, son confesseur et sa mère.</p>
+
+<p>À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte,
+mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant
+comme un page. Tout le monde le prenait pour
+un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir
+dans sa précocité quelque chose d'atroce.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées
+par leur modestie et leur dévotion, se trouvait
+Doña Julia. De dire qu'elle était jolie, cela n'offrait
+qu'une très faible idée d'une foule de charmes qui lui
+étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à
+l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.</p>
+
+<p>Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine
+mauresque. Son sang n'était pas purement espagnol:
+dans ce pays c'est une espèce de crime. Quand tomba
+la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé
+de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent
+en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son
+archigrand'mère préféra ce dernier parti.</p>
+
+<p>Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union,
+altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfants. Cette
+païenne conjonction eut pour effet de renouveler une
+vie usée et d'embellir les traits de ceux dont elle
+flétrissait le sang. De la souche la plus laide des
+Espagnes sortit tout à coup une génération pleine de
+charmes et de fraîcheur. Les fils cessèrent d'être
+rabougris, les filles plates. Cependant la rumeur
+publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut
+à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son
+mari.</p>
+
+<p>Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce
+qu'elle se concentrât en un seul fils qui laissa une fille
+unique, Julia. Elle était mariée, chaste, charmante et
+âgée de vingt-trois ans.</p>
+
+<p>Ses yeux étaient grands et noirs. On devinait sous
+ses paupières un sentiment qui n'était pas le désir,
+mais peut-être le serait-il devenu si son âme, en se
+peignant dans ce regard, ne l'eût rendu le siège de la
+chasteté.</p>
+
+<p>Ses cheveux lustrés étaient rassemblés sur un front
+brillant de génie, de douceur et de beauté; l'arc de
+ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris; ses
+joues, colorées par les rayons de la jeunesse, avaient
+parfois un éclat transparent, comme si dans ses veines
+eût circulé un fluide lumineux.</p>
+
+<p>Elle était mariée à un homme de cinquante ans: de
+tels maris, il y en a à foison. Au lieu d'un semblable il
+serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, surtout
+dans les contrées plus rapprochées du soleil. Il est
+bien déplorable, en effet, dans ces régions que la
+chair soit si fragile en dépit des jeûnes et des prières.</p>
+
+<p>Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges
+peuvent avec équité fixer l'amende de l'adultère.</p>
+
+<p>Alfonso était un homme encore de bonne mine,
+et sans être chéri de Julia il n'en était pas non plus
+détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand
+nombre, supportant d'un commun accord leurs défauts
+et n'étant exactement ni un ni deux. Cependant
+Alfonso était jaloux, mais il se gardait de le laisser
+paraître: la jalousie tremble toujours qu'on la reconnaisse.</p>
+
+<p>Julia était l'amie intime de Doña Inès, on ne sait
+trop pourquoi. Aucuns prétendent, sans doute par
+méchanceté, qu'Inès, avant le mariage de Don
+Alfonso, avait oublié avec lui quelque chose de sa
+vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance
+dont le temps avait bien purifié les sentiments,
+elle témoignait la même affection à l'épouse d'Alfonso.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le
+caressait doucement. C'était chose naturelle quand
+elle avait vingt ans et lui treize, mais quand elle en eut
+vingt-trois et lui seize, il s'opéra dans leurs relations
+un certain changement.</p>
+
+<p>La jeune dame restait à quelque distance, et le
+jeune homme était devenu timide. Leurs regards
+demeuraient baissés et lourds d'embarras. Sans doute
+Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour
+Juan il n'en avait pas plus idée que de l'Océan ceux
+qui ne l'ont jamais vu.</p>
+
+<p>Il y avait cependant encore quelque chose de
+tendre dans la froideur de Julia; quand sa jolie
+main tremblante s'éloignait de celle de Juan,
+elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et
+léger, si léger que l'esprit hésitait à y croire. Il n'est
+cependant pas de magicien qui ait pu opérer, avec sa
+baguette magique, un changement comparable à
+celui que cet imperceptible toucher produisait sur
+le c&oelig;ur de Juan.</p>
+
+<p>C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurités,
+elle finit par se trahir. La froideur, la colère, le dédain
+et la haine sont des masques dont elle se couvre bien
+souvent, mais trop tard...</p>
+
+<p>Ils en vinrent bientôt aux soupirs, aux &oelig;illades
+plus délicieuses parce qu'elles étaient dérobées. Leurs
+joues brûlantes se coloraient. À l'arrivée on éprouvait
+de l'émotion, au départ de l'inquiétude. Préludes
+charmants de la possession!</p>
+
+<p>Pauvre Julia! Elle sentit que son c&oelig;ur s'en allait.
+Elle résolut de faire la plus noble résistance pour son
+bien et celui de son époux, pour son honneur, sa
+gloire, la religion et la vertu. En conséquence, elle fit
+v&oelig;u éternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant
+elle rendit une visite à sa mère. Ses regards se
+portèrent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit.
+Grâce à la Vierge, c'était quelqu'un d'autre qui entrait.
+Elle en éprouva cependant de la tristesse... On
+ouvrit encore la porte; sans doute était-ce lui, mais
+non...</p>
+
+<p>Il lui parut dès lors plus convenable, pour une
+femme vertueuse, de lutter face à la tentation: la
+fuite était un expédient honteux et inutile. «Et puis,
+se disait-elle, il existe un amour platonique, parfait,
+tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut
+unir un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser
+une main, même une lèvre...»</p>
+
+<p>Quant à Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de
+ce qu'il éprouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment
+pût, avec un peu de patience, se préciser et
+s'exprimer.</p>
+
+<p>Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé,
+il quittait sa demeure pour la solitude des bois.
+Tourmenté d'une flamme qu'il n'apercevait pas, il
+recherchait les noires solitudes. Mais il n'est qu'une
+solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans
+son harem.</p>
+
+<p>Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre,
+sur la merveille de l'homme et du firmament; il se
+demandait comment tous deux avaient été créés; il
+songeait aux tremblements de terre et à la guerre,
+au nombre de milles que pouvait former la circonférence
+de la lune; aux ballons; aux obstacles nombreux
+qui s'opposent à la connaissance exacte des
+cieux, et, après tout cela, il en revenait aux yeux de
+Doña Julia.</p>
+
+<p>Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa
+montre, il s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup
+gagné, et que, lui, il avait perdu son dîner.</p>
+
+<p>Il revenait parfois à ses livres, mais comme le
+vent fait trembler les pages, l'imagination agitait son
+âme au milieu de ses lectures mystiques. Que lui
+manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres
+rêveries, les chants des poètes ne pouvaient lui offrir
+ce dont il avait réellement besoin: un sein pour
+reposer sa tête, un c&oelig;ur qui battît d'amour contre le
+sien, et d'autres caresses encore...</p>
+
+<p>Inès n'était point sans deviner le trouble de son fils
+et quelle en était la cause. Mais elle fermait les yeux...
+Pour quel motif? peut-être voulait-elle ainsi couronner
+son éducation, ou bien ouvrir les yeux de Don
+Alfonso dans le cas où il aurait eu de la vertu de
+sa femme une opinion exagérée.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Un jour d'été, vers six heures et demie, Julia
+s'assit dans un joli berceau digne des houris du ciel
+profane de Mahomet. Elle n'était pas seule. Juan se
+trouvait auprès d'elle.</p>
+
+<p>Qu'elle était belle quand il la regardait! L'émotion
+avait coloré ses joues. O Amour, quelle est donc la
+mystérieuse perfection de ton art? Il donne aux
+faibles la force, et il foule aux pieds le fort. Le précipice
+ouvert sous les pas de Julia était immense, mais
+la confiance que lui donnait sa vertu l'était également.</p>
+
+<p>Elle songeait à ses propres forces, à la jeunesse de
+Juan, au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la
+vertu, de la foi conjugale, et alors aux cinquante ans
+de Don Alfonso. Cette dernière idée n'était pas, à la
+vérité, propre à lui donner du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cependant l'une de ses mains s'était appuyée languissamment
+sur celle de Don Juan, mais par erreur... Elle
+ne croyait toucher que la sienne propre.</p>
+
+<p>Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main
+de Don Juan qui jouait dans les tresses de ses cheveux... La
+main qui tenait encore celle de Juan confirma
+en même temps d'une pression douce, mais sensible,
+la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire:
+«Retenez-moi, si vous voulez.»</p>
+
+<p>Les jeunes lèvres de Juan remercièrent la main par
+un reconnaissant baiser, mais aussitôt, confus de son
+ivresse, il la quitta avec l'air du désespoir comme s'il
+eût commis un crime. Que l'amour est timide une
+première fois! Julia cherchait à parler, mais elle n'y
+réussit point, tant sa langue était affaiblie.</p>
+
+<p>Il y a du danger, au printemps, dans le silence de
+cette heure... La lumière argentée qui inonde les
+arbres et cette tour les couvre d'une beauté, d'un
+charme si profond qu'elle pénètre aussi notre c&oelig;ur et
+le jette dans une tendre langueur qui n'est pas le
+repos.</p>
+
+<p>Julia était assise près de Juan, à demi embrassée,
+et écartant à demi ses bras amoureux qui tremblaient
+comme le sein sur lequel ils reposaient. Elle pensait
+qu'il était certes facile de se débarrasser la taille,
+mais combien cette position avait de charmes!...</p>
+
+<p>La voix de Julia s'éteignit et se perdit en soupirs,
+jusqu'au moment où tous les discours devinrent inutiles... Alors
+ses beaux yeux se noyèrent de larmes.
+Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut aimer
+et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses
+désirs; elle résistait encore un peu, elle se repentait
+beaucoup... «Jamais, jamais», répétait-elle... Et elle
+consentit à tout...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il
+était minuit. Doña Julia dans son lit dormait profondément.
+Soudain s'éleva un bruit capable de réveiller
+les morts. La porte était fermée, mais une voix et des
+doigts donnèrent la première alarme. On entendit:
+«Madame! Madame! Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu, Madame. Voici mon maître,
+avec la moitié de la ville à sa suite... Ce n'est pas
+ma faute, je faisais bonne garde... Ils montent maintenant
+l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il
+pourrait peut-être s'échapper. La fenêtre n'est certainement
+pas si haute!»</p>
+
+<p>Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches,
+des amis et des valets en grand nombre. La plupart,
+depuis longtemps mariés, étaient ravis de troubler le
+sommeil de la femme coupable qui avait voulu outrager
+à la dérobée le front d'un époux. Une pareille conduite
+était contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une,
+toutes suivraient bientôt son exemple.</p>
+
+<p>De quel genre étaient les soupçons de Don
+Alfonso? Pour un cavalier de son rang il y avait
+quelque grossièreté à lever ainsi une armée autour du
+lit nuptial et à prendre des laquais pour attester
+l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.</p>
+
+<p>La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil,
+se mit en même temps à crier, bâiller et verser
+des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui était au fait
+de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du lit
+en monceau pour donner à penser qu'elle-même
+venait d'en sortir. Pourquoi donc se donnait-elle tant
+de peine à prouver que sa maîtresse n'avait pas couché
+seule?</p>
+
+<p>La dame et sa suivante étaient sans doute deux
+pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte
+des farfadets et plus encore des hommes, avaient cru
+pouvoir mieux résister à deux. Elles s'étaient donc
+innocemment couchées côte à côte, attendant que les
+heures d'absence fussent écoulées et que l'infâme mari
+eût reparu disant: «Ma chère amie, c'est moi qui le
+premier ai pensé à m'en aller!»</p>
+
+<p>Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom
+du ciel, Don Alfonso, que prétendez-vous faire?
+Êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne suis-je morte
+avant d'être sacrifiée à un monstre pareil! Quelle est,
+dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie
+ou le spleen? Pouvez-vous me soupçonner d'une
+conduite dont l'idée seule me ferait mourir? Cherchez
+donc dans cette chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mon intention, répondit Alfonso.</p>
+
+<p>Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinets,
+garde-robes, armoires, embrasures de fenêtres.
+Ils trouvèrent beaucoup de linge et de dentelle, des
+paires de bas, des mules, des brosses, des peignes,
+des nécessaires et autres articles à l'usage des jolies
+femmes, propres à conserver la beauté. Ils percèrent
+de leurs épées les rideaux et les tapisseries, ils arrachèrent
+les volets, ils brisèrent les tables.</p>
+
+<p>Ils cherchèrent sous le lit et y trouvèrent&mdash;peu
+importe!&mdash;ce n'était pas ce qu'ils désiraient. Ils
+ouvrirent les fenêtres pour découvrir si la terre ne
+portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre
+était muette. Alors ils se regardèrent les uns les
+autres. Nui d'entre eux, à la vérité, par un étrange
+oubli, ne songea à examiner l'intérieur du lit.</p>
+
+<p>La voix de Doña Julia ne demeurait pas inactive
+pendant cette perquisition.</p>
+
+<p>«O Don Alfonso, qui n'êtes désormais plus mon
+époux, pouvez-vous bien agir ainsi à votre âge?
+Car vous avez atteint la soixantaine. Oh! cinquante
+ou soixante, c'est à peu près la même chose. Est-il
+sage, est-il convenable de compromettre ainsi sans
+motifs l'honneur d'une femme? Ingrat, parjure, barbare
+Don Alfonso!</p>
+
+<p>«Est-ce pour cela que j'ai dédaigné les prérogatives
+de mon sexe, que j'ai pris un confesseur si
+vieux que nulle autre que moi n'eût pu le supporter?
+Mon innocence l'a plus d'une fois tellement étonné
+qu'il doutait que je fusse mariée!</p>
+
+<p>«Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix
+d'un <i>cortejo</i> parmi les jeunes gens de Séville? pour
+cela que je n'allais presque nulle part, si ce n'est aux
+combats de taureaux, à la messe, au spectacle, en
+soirée et au bal? pour cela que j'ai éconduit mes
+adorateurs jusqu'à en être incivile?</p>
+
+<p>«J'ai eu à mes pieds des hommes illustres de tous
+les pays, le musicien italien Cazzone, des Russes,
+des Anglais, deux évêques et ce pair d'Irlande qui,
+l'an dernier, s'est tué pour l'amour de moi, en faisant
+un excès de boisson.</p>
+
+<p>«Est-ce ainsi que l'on traite une épouse fidèle? Je
+vous sais gré, en vérité, de ne point me battre, c'est
+une grande modération de votre part! Oh! le vaillant
+homme! Avec vos épées nues et vos carabines
+armées, vous faites une jolie figure!</p>
+
+<p>«C'était donc là le motif de ce soudain départ,
+sous prétexte d'affaires urgentes, en compagnie de
+votre procureur, ce fieffé gredin que je vois là déconcerté,
+tout honteux de la sottise qu'il a faite!</p>
+
+<p>«S'il est venu pour dresser procès-verbal, au nom
+du ciel, qu'il procède! Vous avez là une plume et de
+l'encre à votre disposition! Que tout soit relaté avec
+précision. Je suis enchantée de vous voir bien gagner
+vos honoraires. Cependant je vous serais obligée de
+faire sortir vos espions: ma femme de chambre n'est
+pas habillée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Antonia en sanglotant, je serais
+capable de leur arracher les yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Continuez encore vos recherches, reprit Julia.
+Mais j'ai besoin de dormir. Vous m'obligeriez de ne
+pas faire tant de bruit, jusqu'à ce que vous ayez
+découvert l'antre mystérieux où se cache mon amant,
+ce trésor. Quand vous l'aurez découvert, que j'aie, du
+moins, le plaisir de le voir!</p>
+
+<p>«Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire
+quel est ce personnage? Est-il de haut lignage?
+J'espère qu'il est jeune et beau... Puisque vous vous
+êtes avisé de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura
+pas été pour rien, je l'espère.</p>
+
+<p>«Peut-être n'a-t-il pas soixante ans; à cet âge il
+serait trop vieux pour valoir la peine qu'on le tuât
+et pour éveiller la jalousie d'un époux si jeune... Antonia,
+donne-moi un verre d'eau, j'ai véritablement
+honte d'avoir répandu ces larmes. Elles sont
+indignes de la fille de mon père. Ma mère ne prévoyait
+pas, en me donnant le jour, que je tomberais
+au pouvoir d'un monstre!</p>
+
+<p>«Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute
+plus rien. Le peu que j'ai dit pourra montrer qu'un
+c&oelig;ur ingénu sait souffrir en silence des torts qu'il lui
+répugne de dévoiler. Je vous livre à votre conscience.
+Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez
+infligé ce traitement. Dieu veuille que vous n'en
+ressentiez pas alors le plus amer chagrin. Antonia!
+Où est mon mouchoir?»</p>
+
+<p>Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs
+flamboient à travers les larmes comme les éclairs à
+travers la pluie. Ses longs cheveux épais ombragent
+comme d'un voile la pâleur de ses joues. Leurs boucles
+noires ne peuvent cacher ses éblouissantes
+épaules. Ses lèvres charmantes demeurent entr'ouvertes,
+et son c&oelig;ur bat plus haut que ne respire sa
+poitrine demi nue.</p>
+
+<p>Le señor Don Alfonso était, à la vérité, confus. Nul
+des mirmidons ne s'amusait. Seul le procureur semblait
+se distraire du spectacle. Fidèle jusqu'à la mort,
+pourvu qu'il y eut discussion, peu lui importait la
+cause. La décision du débat appartiendrait toujours
+aux tribunaux!</p>
+
+<p>Alfonso se préparait à balbutier quelque excuse.
+Mais la prudente Antonia l'interrompit.</p>
+
+<p>«Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si
+vous ne voulez faire mourir madame.»</p>
+
+<p>Alfonso murmura: «Le diable l'emporte!» puis
+il fit, sans trop savoir pourquoi, ce qu'on lui demandait.</p>
+
+<p>Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se
+retira le dernier, avec répugnance, grandement
+étonné et contrarié de cet imprévu <i>hiatus</i> dans les
+<i>faits</i> de la cause, faits qui, tout à l'heure encore,
+avaient une si équivoque apparence. Pendant qu'il
+ruminait le cas, on boucla brusquement la porte à sa
+face légale.</p>
+
+<p>O honte! O crime! O douleur! O race féminine! À
+peine eut-on tiré le verrou que le jeune Juan sortit
+du lit à demi suffoqué.</p>
+
+<p>Fluet et facile à pelotonner, on l'avait caché dans le
+grand lit, entre Julia et sa servante. Non, il n'eût pas
+été à plaindre, quand même ce joli couple l'eût
+étouffé.</p>
+
+<p>Il est écrit dans la chronique des Hébreux que les
+médecins, laissant là pilules et potions, avaient ordonné
+au vieux roi David, dont le sang coulait avec
+trop de lenteur, l'application d'une jeune fille nue
+par manière de vésicatoire. L'on prétend que ce
+remède lui réussit complètement. Sans doute fut-il
+administré d'une façon différente, car David lui dut
+la vie, mais Juan faillit en mourir.</p>
+
+<p>Que faire? Antonia se mettait l'imagination à la
+torture. Alfonso n'allait-il pas revenir dès qu'il aurait
+congédié ces imbéciles? Et le jour allait bientôt paraître!</p>
+
+<p>Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse,
+imprimait ses lèvres pâles encore sur les joues de Juan.</p>
+
+<p>Ses lèvres, à lui, allèrent au-devant des siennes,
+ses mains s'occupaient de rechercher les tresses de
+ses longs cheveux épais. Même à ce moment critique,
+les deux amants ne pouvaient maîtriser leur amour,
+ils oubliaient tout le désespoir et le danger.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec
+colère. Il faut que je dépose ce joli monsieur dans le
+cabinet. Veuillez, je vous en prie, garder vos folies
+pour une nuit plus opportune.</p>
+
+<p>«Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu'à
+batifoler! Vous perdrez la vie, moi, ma place, ma
+maîtresse, tout!</p>
+
+<p>«Encore si c'était un vigoureux cavalier de vingt-cinq
+ans! Mais pour ce visage de demoiselle! Vraiment,
+madame, votre choix m'étonne!</p>
+
+<p>«Allons, monsieur, allons, entrez là. Bien, le voilà
+sous clef. Pourvu que nous ayons jusqu'à demain
+pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez pas dormir
+au moins!»</p>
+
+<p>L'arrivée de Don Alfonso, qui, cette fois, était seul,
+interrompit la harangue de l'honnête camériste. Ayant
+jeté sur les deux époux un long regard oblique, elle
+moucha la chandelle, salua et sortit.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de silence, Alfonso entreprit
+de bizarres excuses sur ce qui venait d'arriver.
+Mais il laissa entendre qu'il avait eu d'amples raisons
+pour agir ainsi.</p>
+
+<p>Julia eût eu un moyen immédiat de lui clore le bec,
+c'eût été à son tour de lui reprocher ses maîtresses et
+notamment Inès dont la liaison avec lui n'était pas un
+mystère.</p>
+
+<p>Elle ne le fit pas, peut-être pour ne point offenser
+l'oreille de Don Juan qui avait fort à c&oelig;ur la réputation
+de sa mère, peut-être aussi pour ne pas reporter
+sur ce même Don Juan les idées d'Alfonso.</p>
+
+<p>Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire
+de ce genre, elles ont un tact qui leur permet
+de se maintenir sans cesse à quelque distance de la
+question: ces charmantes créatures mentent avec
+tant de grâce! le mensonge leur sied à ravir!</p>
+
+<p>Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur
+répondre est à peu près inutile, car leur éloquence
+est trop prodigue de paroles. Quand enfin elles sont
+hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux,
+laissent échapper une larme ou deux. Et la paix est
+faite et ensuite, et ensuite, et ensuite... on s'assied... et
+on soupe...</p>
+
+<p>Alfonso implora en fin de compte son pardon qui
+lui fut à moitié refusé et à moitié accordé. On y mit
+des conditions qu'il trouva très dures, on repoussa
+certaines petites requêtes qu'il présentait... Tourmenté
+et poursuivi par d'inutiles repentirs, il était là
+comme Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de
+ne plus rien lui refuser quand tout à coup ses yeux
+s'arrêtèrent sur une paire de souliers.</p>
+
+<p>Une paire de souliers! Ceux-ci étaient, à n'en pas
+douter, de taille masculine. Les voir, s'en emparer fut
+l'affaire d'un instant:</p>
+
+<p>«Ah! bonté divine! Je sens claquer mes dents!
+mon sang se glacer!»</p>
+
+<p>Et Alfonso entra à nouveau dans un violent accès
+de fureur.</p>
+
+<p>Il sortit pour aller chercher son épée, et sur-le-champ
+Julia courut au cabinet:</p>
+
+<p>«Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de
+réplique! La porte est ouverte! Vous pourrez vous
+échapper par le corridor que vous avez traversé si
+souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu!
+Dépêchez-vous... J'entends la marche précipitée d'Alfonso.
+Il ne fait point encore jour. Il n'y a personne
+dans la rue.»</p>
+
+<p>En un moment Juan gagna la porte de la chambre
+et bientôt celle du jardin. Mais il se heurta à Alfonso
+en robe de chambre qui menaçait de le tuer. Alors,
+d'un coup de poing, il l'étendit à terre.</p>
+
+<p>Ce fût une lutte terrible. La lumière s'éteignit.
+Antonia criait: «Au viol!» et Julia: «Au feu!»
+Mais pas un domestique ne bougea pour prendre part
+à la mêlée. Alfonso, étrillé à souhait, jurait ses
+grands dieux qu'il serait vengé cette nuit même.
+Juan, le sang bouillonnant, blasphémait une octave
+plus haut.</p>
+
+<p>L'épée d'Alfonso était tombée à terre avant qu'il pût
+en faire usage, et ils continuèrent à lutter corps à
+corps. Si Juan eût vu l'épée, c'en était fait des jours
+d'Alfonso.</p>
+
+<p>Le sang commença à couler: heureusement que
+c'était par le nez. Enfin, Juan réussit à se dégager
+par un coup adroitement porté, mais il y perdit son
+unique vêtement. Il prit la fuite en l'abandonnant,
+comme Joseph. Là s'arrête la comparaison entre les
+deux personnages.</p>
+
+<p>Enfin on apporta de la lumière. Laquais et servantes
+survinrent, et un étrange spectacle s'offrit à
+leur vue: Antonia livrée à une attaque de nerfs;
+Julia évanouie; Alfonso appuyé contre la porte et pouvant
+à peine respirer; des débris de vêtements épars
+sur le parquet, du sang, des traces de pas d'hommes...</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/VIII.png">
+<img src="images/VIII.png" alt="LE FESTIN DE PIERRE" /></a><br />PLANCHE VIII
+
+<br /><i>Moreau le Jeune.</i>&mdash;LE FESTIN DE PIERRE</div>
+
+<p>Juan avait gagné la porte extérieure du jardin,
+tourné la clef dans la serrure et refermé du dehors,
+sans se soucier de ceux qui étaient en dedans.</p>
+
+<p>Complètement nu, il trouva son chemin et rentra
+chez lui sous la seule protection d'une nuit assez
+obscure.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande
+en divorce.</p>
+
+<p>Doña Inès, pour donner le change sur l'éclat le
+plus violent qui, depuis des siècles, eut fait l'entretien
+de l'Espagne, fit v&oelig;u de brûler en l'honneur de la
+Vierge plusieurs livres de bougies, puis, sur l'avis de
+quelques vieilles matrones, elle envoya son fils s'embarquer
+à Cadix. Elle voulait qu'afin de réformer sa
+morale antérieure et de s'en créer une nouvelle il
+voyageât par terre et par mer dans tous les pays
+d'Europe, surtout en France et en Italie.</p>
+
+<p>Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande,
+mais on jugea mieux de ses sentiments par la lettre
+qu'elle écrivit à Don Juan:</p>
+
+<p>«On m'annonce que c'est une chose résolue. Vous
+partez. Ce parti est sage et convenable. Il ne m'en
+est pas moins pénible. Désormais je n'ai plus de
+droits sur votre jeune c&oelig;ur: c'est le mien qui est
+la victime... Je vous écris à la hâte, et la tache qui
+est sur ce papier ne vient point de ce que vous
+pourriez croire. Mes yeux sont brûlants et endoloris,
+mais ils n'ont point de larmes.</p>
+
+<p>«Je vous ai aimé et je vous aime encore... À cet
+amour, j'ai tout sacrifié, ma fortune, mon rang, le
+ciel, l'estime du monde et la mienne. Et cependant
+je ne regrette point ce que ce rêve m'a coûté, tant
+son souvenir m'est cher.</p>
+
+<p>«Je n'ai rien à vous reprocher, rien à vous demander.</p>
+
+<p>«Dans la vie de l'homme, l'amour est un épisode;
+pour la femme, c'est toute l'existence. La cour, les
+camps, l'église, les voyages, le commerce occupent
+l'activité de l'homme; l'épée, la robe, le gain, la
+gloire lui offrent en échange, pour remplir son c&oelig;ur,
+l'orgueil, la renommée, l'ambition. Il en est peu dont
+l'affection résiste à de telles diversions. Nous n'en
+avons qu'une: aimer de nouveau et nous perdre
+encore.</p>
+
+<p>«Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil.
+Vous en aimerez beaucoup; beaucoup vous aimeront.
+Sur terre tout est fini pour moi. Il ne me reste
+plus qu'à enfermer au fond de mon c&oelig;ur ma honte
+et ma profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi,
+<i>aimez-moi</i>...</p>
+
+<p>«Mot inutile! Je le laisse cependant...</p>
+
+<p>«Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon
+sang se précipite encore là où ma pensée est fixée,
+comme roulent les vagues dans le sens que le vent
+leur imprime... J'ai un c&oelig;ur de femme, je ne peux
+oublier.</p>
+
+<p>«Je n'ai plus rien à dire et ne peux me résoudre
+à quitter la plume... Je n'ose poser mon cachet sur
+ce papier... Et pourtant je le pourrais sans inconvénient.
+Mon malheur ne saurait s'accroître. Je ne
+vivrais déjà plus si l'on mourait de douleur. La
+mort dédaigne de frapper l'infortunée qui s'offre à
+ses coups... Il me faut survivre à ce dernier adieu... Il
+me faut supporter la vie pour vous aimer et prier
+pour vous!»</p>
+
+<p>Elle écrivit ce billet avec une jolie petite plume de
+corbeau toute neuve sur du papier doré sur tranches.
+Sa frêle main blanche tremblait quand elle approcha
+la cire de la lumière, et pourtant il ne lui échappa pas
+une larme. Le cachet portait un héliotrope sur une
+cornaline blanche avec la devise «<i>Elle vous suit
+partout.</i>» La cire était superfine et d'un beau vermillon.</p>
+
+<p>Telle fut la première aventure périlleuse de Don
+Juan.</p>
+
+
+
+
+
+<a id="III-II"></a><h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>LE NAUFRAGE</h3>
+
+<p class="resume">Les filles de Cadix.&mdash;L'embarquement.&mdash;Mélancolie de Don
+Juan.&mdash;Le mal de mer.&mdash;La tempête.&mdash;Le grog.&mdash;Tristesse
+du licencié Pedrillo.&mdash;Dans les canots.&mdash;Le navire
+sombre.&mdash;La chaloupe s'éloigne.&mdash;La faim.&mdash;Le tirage
+au sort.&mdash;Pedrillo mis à mort et mangé.&mdash;Le châtiment.&mdash;Le
+dénuement.&mdash;La terre!&mdash;Vers le rivage.&mdash;Naufrage
+de la chaloupe.&mdash;Don Juan atteint le rivage et s'évanouit.</p>
+
+
+<p>Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant
+que le Pérou eût appris à se révolter, l'entrepôt du
+commerce colonial. Et puis on y trouvait de si jolies
+filles, des dames si gracieuses! Le c&oelig;ur se gonfle à
+les regarder marcher. C'est quelque chose de divin,
+d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux?
+le cheval barbe nouvellement dompté? le
+caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas cela. Et
+puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs
+petits pieds, et le tour de leurs jambes!</p>
+
+<p>Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard
+irrésistible, qui vous rend pâle de bonheur, vous
+brûle jusqu'au fond du c&oelig;ur. Terre de soleil et
+d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de dire
+ses prières.</p>
+
+<p>C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné:
+comme si un vaisseau espagnol était une arche
+de Noé qui lui devait offrir asile contre la perversité de
+la terre, et d'où il prendrait son vol un jour ainsi que
+la colombe de promission!</p>
+
+<p>Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de
+l'argent. Son voyage devait durer quatre printemps.</p>
+
+<p>Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait;
+elle, lui remit une lettre toute pleine de sages conseils
+et quelques autres de crédit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par
+bon vent et mer passablement houleuse. Sur le tillac
+il adressa son adieu à l'Espagne. Les premières séparations
+sont toujours pénibles. Lors même que l'on
+quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on
+ne peut s'empêcher de tourner les yeux vers son
+clocher.</p>
+
+<p>Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri:
+une mère, une maîtresse et point d'épouse. Ainsi il
+pleurait comme les Hébreux captifs, aux bords des
+fleuves de Babylone, sur les souvenirs de Sion. Et en
+même temps il réfléchissait et prenait la résolution de
+se corriger.</p>
+
+<p>«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être
+ne te reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné
+à périr comme l'exilé, par la seule soif qu'il avait de
+ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne l'eau du
+Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est
+fini entre nous, adieu aussi, ma chère Julia!»</p>
+
+<p>Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.</p>
+
+<p>«Que si jamais je t'oublie, je jure...&mdash;mais non,
+cela est impossible, cela ne saurait être&mdash;cet océan
+azuré se convertira en air, la terre elle-même en mer
+avant que ton image ne disparaisse de mon c&oelig;ur, ô
+ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de
+la tienne. Ah! quand l'âme est malade, rien ne la
+peut guérir...»</p>
+
+<p>Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit
+les premières atteintes du mal de mer.</p>
+
+<p>«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah!
+que ce navire fait de vilains soubresauts!
+Julia, que sont tes maux comparés à
+ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre,
+portez-moi un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous?
+O Julia, ma Julia bien-aimée, entends
+mes supplications.»</p>
+
+<p>Ici le vomissement lui coupa la parole.</p>
+
+<p>L'amour fait bonne contenance devant les maladies
+nobles, mais il répugne aux indispositions vulgaires;
+il n'aime pas qu'un éternuement vienne interrompre
+ses soupirs.</p>
+
+<p>L'amour de Don Juan était parfait, mais comment,
+au milieu des mugissements des vagues, eût-il résisté
+à l'état d'un estomac qui en était à son premier
+voyage en mer?</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que
+la famille de Moncada s'était fixée avant la naissance
+de Don Juan. Les deux familles étaient alliées, et il
+avait pour les Moncada une lettre d'introduction.</p>
+
+<p>Sa suite se composait de trois domestiques et d'un
+précepteur, le licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs
+langues; mais en ce moment, étendu lui aussi,
+malade et sans voix, il appelait la terre de tous ses
+v&oelig;ux.</p>
+
+<p>La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil
+on commença à carguer les voiles...</p>
+
+<p>À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau
+fut jeté en travers de la lame qui le frappa sur l'arrière
+et lui fit une brèche effrayante. L'étambot sauta,
+et le gouvernail fut arraché. On se précipita aux
+pompes.</p>
+
+<p>Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant
+débit des pompes. La journée du lendemain fut
+relativement calme, mais vers le soir une nouvelle
+bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le navire
+sur le flanc.</p>
+
+<p>On dut couper le grand mât et le mât de misaine,
+puis l'artimon et le beaupré. Ainsi allégé, le vieux
+vaisseau se redressa avec violence.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable
+de perdre probablement la vie et de voir leurs
+habitudes dérangées. Les meilleurs marins eux-mêmes,
+croyant leur dernier jour venu, avaient des
+velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se
+font pas faute de demander du grog, voire de boire
+au tonneau.</p>
+
+<p>Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son
+âge, courut à la chambre aux liqueurs et se plaça
+devant la porte, un pistolet dans chaque main. Son
+attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant de
+couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux
+faire que de s'abandonner définitivement à l'ivresse.</p>
+
+<p>«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À
+quoi Juan répondait: «Si la mort nous attend, sachons
+mourir en hommes et non pas en brutes!» Personne
+ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas
+anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo,
+son précepteur, qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait
+d'un peu de rhum.</p>
+
+<p>Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril
+passé, il ne quitterait plus ses occupations académiques
+pour suivre les pas de Don Juan comme un autre
+Sancho Pança.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Pendant quelques jours on put encore nourrir de
+l'espoir. Le vent s'était un peu calmé en effet. On
+entreprit de rétablir un mat de fortune.</p>
+
+<p>La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien
+que la mer mugissante.</p>
+
+<p>Le temps redevint menaçant. Tous les travaux
+durent être abandonnés. Le navire, inutile débris,
+flottait à nouveau à la merci des vagues.</p>
+
+<p>Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne
+pouvait plus rien faire. C'était un homme âgé qui
+avait parcouru plus d'une mer orageuse. S'il pleurait
+maintenant, ce n'était pas de crainte, mais parce que
+le pauvre diable avait une compagne et des enfants.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Toutes distinctions disparurent parmi les passagers.
+Les uns se remirent en prières et promirent des
+cierges à leurs saints. D'autres se firent attacher dans
+leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs plus beaux
+habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient
+le jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y
+en eut un qui demanda l'absolution à Pedrillo qui,
+dans son trouble, l'envoya au diable.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations
+à la mer. Un canot peut lutter s'il n'est
+pas pris par le revers.</p>
+
+<p>Les hommes, même quand ils doivent mourir,
+répugnent à l'inanition. On s'occupa donc d'abord
+d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que la
+mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles
+de vin.</p>
+
+<p>Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une
+tentative qui ne devait prêter qu'à rire, si tant est
+que le rire soit possible en si tragique circonstance,
+à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et insensée,
+mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont
+trop bu.</p>
+
+<p>À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer
+espars, bout-dehors, cages à poules, tout ce qui
+pouvait soutenir les matelots sur les vagues et prolonger
+pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé
+de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent,
+encombrées de chargements; alors le navire
+porta à bâbord, fit un mouvement brusque et
+plongea la tête la première.</p>
+
+<p>Les braves en silence, les timides avec des cris,
+s'élancèrent au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit
+comme un enfer, et la vague elle-même fut
+aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte avec
+son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.</p>
+
+<p>Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement
+des vents et le brisement des vagues inexorables.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf
+dans le cutter et trente dans la chaloupe.</p>
+
+<p>Tous les autres, de l'équipage et des passagers,
+avaient péri: deux cents âmes avaient pris congé de
+leurs corps.</p>
+
+<p>Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire
+entrer Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort
+pour avoir bu trop d'eau-de-vie. Quant à Pedro,
+étant ivre également, il fit un faux pas, tomba à l'eau
+et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son
+épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.</p>
+
+<p>Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et
+celles de Pedrillo.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit
+cutter qui disparut avec ses neuf passagers.</p>
+
+<p>Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe
+virent au lendemain matin se lever un soleil
+rouge et enflammé, pronostic certain de la continuation
+de la tempête. Ils se partagèrent avec parcimonie
+les rations de biscuit et d'eau.</p>
+
+<p>Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les
+plus faibles de ces malheureux. Et ils résistaient
+comme des rocs aux assauts de la tempête.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela
+d'abord leurs forces et fut un délassement à
+leurs membres fatigués. Ils s'endormirent, bercés
+comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais
+quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite
+défaillance et se mirent à dévorer d'un seul coup les
+provisions que jusque-là ils avaient prudemment
+ménagées.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le quatrième jour parut, mais plus un souffle
+d'air. Que pouvaient-ils faire avec leur unique aviron?</p>
+
+<p>Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux.
+Cependant la rage de la faim se fit sentir; malgré les
+supplications de Don Juan, son épagneul fut tué et
+distribué par rations.</p>
+
+<p>Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui
+avait refusé de toucher à la chair d'un animal domestique
+ayant appartenu à son père, cédant maintenant
+à la faim de vautour qui s'était emparée de lui,
+accepta avec remords, comme une éminente faveur,
+l'une des pattes de devant de son épagneul et la partagea
+avec Pedrillo.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et
+dévorait leur peau. Ils gisaient immobiles sur les
+flots comme des cadavres. Ils n'avaient d'espoir hors
+la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient
+les uns sur les autres des regards farouches. Tout était
+épuisé: eau, vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu
+reluire dans leurs yeux de loups des désirs de cannibales.</p>
+
+<p>L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui
+parla à l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition
+eut fait le tour. Un sourd murmure de fureur et de
+désespoir s'éleva. Dans la pensée de son voisin,
+chacun avait reconnu la sienne.</p>
+
+<p>On se partagea ce jour-là quelques casquettes de
+cuir et le peu de souliers qui restaient encore. Et
+alors ces misérables regardaient autour d'eux avec
+un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en
+sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute
+de mieux, on prit de force à Don Juan, pour cet
+usage, la lettre de Julia.</p>
+
+<p>Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât
+jusqu'à la mort, ce qui fut fait, le chirurgien ayant
+gardé ses instruments. Il expira si tranquillement
+qu'il eût été difficile de déterminer le moment où il
+avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né,
+dans la foi catholique.</p>
+
+<p>Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du
+premier morceau, mais, ayant soif, il commença par
+boire une gorgée de sang qui coulait de la veine
+entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée,
+l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle
+servirent de régal à deux requins qui suivaient la
+chaloupe. Les matelots se partagèrent les restes.</p>
+
+<p>Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre.
+Juan fut du nombre. Il avait déjà refusé de goûter
+à son épagneul. Ses compagnons ne devaient pas
+s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât
+avec eux son pasteur et maître.</p>
+
+<p>Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas
+furent on ne peut plus effrayantes. Ceux qui avaient
+montré le plus de voracité tombèrent dans un délire
+furieux. Ils blasphémaient! et on les vit écumer et se
+rouler à terre en proie à d'étranges convulsions,
+boire l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents,
+hurler, et puis soudain mourir avec un rire d'hyène.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers...
+Combien ils étaient maigres!... Les uns avaient
+perdu la conscience, les autres méditaient une
+dissection nouvelle.</p>
+
+<p>Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme
+étant le plus gras; mais outre l'extrême répugnance
+que ce personnage éprouvait pour une mesure si
+radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour
+s'en exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade
+de certain cadeau que lui avaient fait les dames de
+Cadix...</p>
+
+<p>On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre
+Pedrillo. Les uns n'osaient y toucher, les autres
+en prenaient parfois une bouchée. Don Juan s'en
+abstint complètement et se contenta de mâcher du
+plomb et un morceau de bambou. Enfin ils prirent
+quelques oiseaux de mer et purent cesser de manger
+de la chair humaine.</p>
+
+<p>La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent
+au moyen de toiles qu'ils pressaient ensuite.
+Leurs lèvres desséchées, crevassées et saignantes
+aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar.
+Non, ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté
+de boire!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé
+par tous de bon augure. Puis un grand oiseau blanc,
+palmipède, vola longtemps autour de la chaloupe.</p>
+
+<p>La nuit suivante, le vent recommença à souffler,
+mais sans violence; les étoiles brillèrent; la chaloupe
+put faire route, mais les naufragés étaient tous
+dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère où ils
+étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient
+voir la terre, les autres disaient: Non! À chaque
+instant, les brouillards trompaient leur vue; ceux-ci
+juraient qu'ils entendaient des brisants, ceux-là des
+coups de canon; il y eut un moment où tout le monde
+partagea cette dernière illusion.</p>
+
+<p>Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui
+qui était de quart s'écria en jurant que si ce n'était
+pas la terre qui s'élevait avec les rayons du soleil, il
+consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi les autres
+se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une
+baie et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet,
+le rivage que peu à peu on aperçut distinct, escarpé,
+bien réel!</p>
+
+<p>Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques
+encore, jetaient autour d'eux des regards stupides;
+quelques-uns priaient... Au fond de la chaloupe,
+il y en avait trois qui dormaient depuis
+longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin
+de les réveiller, mais on s'aperçut qu'ils étaient
+morts.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et
+rocheuse. Ils se perdaient en conjectures. Ceux-ci
+pensaient que c'était le mont Etna; ceux-là, les montagnes
+de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres
+îles.</p>
+
+<p>Cependant le courant continuait à pousser leur
+barque, semblable à celle de Caron, vers le rivage. Ils
+n'étaient plus que quatre vivants et trois morts.
+Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient faibles, à
+jeter ceux-ci par-dessus bord.</p>
+
+<p>Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim,
+dévorés par la soif, ils avaient succombé un à un, les
+réchappés du naufrage. Ce qui avait surtout hâté leur
+mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils avaient commis
+en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de
+leurs intestins!</p>
+
+<p>Le rivage semblait désert, sans nulle trace
+d'hommes, et les vagues l'entouraient d'un formidable
+rempart... Mais leur désir de toucher la terre
+était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les
+brisants, ils continuèrent à porter droit au rivage.
+Un récif les en séparait. Le bouillonnement de l'eau
+annonçait sa présence. Ils lancèrent cependant leur
+chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut submergée...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres,
+Juan, qui était un habile nageur, parvint à se soutenir
+sur l'eau... Ce qui lui fit courir le plus grand danger,
+ce fut un requin qui emporta la cuisse de l'un
+de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas
+nager... Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put
+atteindre le rivage... Il s'arracha d'un suprême effort
+aux flots et roula à demi mort sur la grève...</p>
+
+<p>Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable
+de peur que la mer mugissante ne revînt sur ses pas
+pour le reprendre. Il sentit alors un vertige s'emparer
+de son cerveau... La plage lui sembla tourner
+autour de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement
+sur le côté, tenant encore dans une de ses mains
+l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil à un lis flétri,
+il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes sveltes
+et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée
+de l'argile...</p>
+
+
+
+
+<a id="III-III"></a><h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>HAYDÉE</h3>
+
+<p class="resume">Retour à la vie: première vision.&mdash;Haydée et sa suivante.&mdash;Dans
+la grotte.&mdash;Haydée et son père.&mdash;Sommeil profond
+de Juan et troublé d'Haydée.&mdash;Premier entretien, premier
+repas.&mdash;Les visites à la grotte.&mdash;Le bain.&mdash;Promenades
+sentimentales.&mdash;Départ du vieux pirate.&mdash;Première nuit
+d'amour sur la grève.&mdash;Exploits du pirate.&mdash;Le retour
+impromptu.&mdash;La fête au logis.&mdash;Danses et orgies.&mdash;Le
+repas d'Haydée et de Juan.&mdash;Singes, eunuques, danseuses
+et poète.&mdash;Les rêves d'Haydée.&mdash;Apparition paternelle.&mdash;La
+bagarre.&mdash;Vengeance du pirate.&mdash;Maladie et mort
+d'Haydée.</p>
+
+
+<p>Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent,
+se fermèrent et s'ouvrirent de nouveau... Il
+croyait être encore dans la chaloupe et sortir d'un
+sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il
+regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort;
+mais le sentiment lui revint, ses faibles yeux errèrent
+lentement autour de lui et s'arrêtèrent sur la figure
+charmante d'une fille de dix-sept ans.</p>
+
+<p>Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait
+de la sienne, comme pour interroger son
+souffle, et peu à peu le doux frottement de sa main
+chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits glacés...</p>
+
+<p>Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et
+enveloppa d'un manteau ses membres... Puis son
+beau bras souleva cette tête languissante, et elle
+appuya ce front mourant et pâle sur sa joue colorée
+d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude
+chaque mouvement convulsif qui arrachait un soupir
+à la poitrine oppressée du naufragé, en même temps
+qu'à la sienne.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son
+aînée, l'aimable fille le transporta avec précaution
+dans la grotte voisine. Alors elles allumèrent du feu
+et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se dessina
+un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et
+belle.</p>
+
+<p>Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur
+sa chevelure brune dont les flots retombaient en
+tresses derrière elle presque jusqu'aux pieds... Il y
+avait sur sa personne un air de distinction qui annonçait
+une femme de qualité.</p>
+
+<p>Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs
+cils ombrageaient tout son visage. Son front était
+blanc et petit; sa lèvre supérieure eût pu servir de
+modèle à un statuaire.</p>
+
+<p>Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées;
+l'or et les pierreries étaient entremêlés à profusion
+dans sa chevelure; sa ceinture étincelait; la plus
+riche dentelle ornait son voile, et plus d'une pierre
+précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de
+petites chaussures souples et pas de bas.</p>
+
+<p>Le costume de l'autre femme était à peu près semblable,
+mais d'étoffes plus grossières.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard
+qui vivait sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa
+jeunesse, mais il avait rattaché à ses excursions maritimes
+quelques autres spéculations d'une nature peut-être
+moins honorable: un peu de contrebande et la
+piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de
+mains dans les siennes un million de piastres environ.</p>
+
+<p>Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux
+marchands égarés; il confisquait la cargaison et
+l'équipage. Le marché aux esclaves lui valait aussi
+d'honnêtes bénéfices.</p>
+
+<p>Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites
+et sauvages des Cyclades, il avait, du produit de ses
+méfaits, construit une très belle maison où il vivait
+fort à son aise. Dieu sait combien de brigandages il
+avait accomplis, combien de sang il avait versé: c'était,
+somme toute, un personnage peu moral. Sa maison
+n'en était pas moins spacieuse, pleine de belles
+sculptures, peintures et dorures dans le goût barbaresque.</p>
+
+<p>Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus
+riche héritière des Iles orientales. Elle était si belle
+que sa dot n'était rien auprès de ses sourires.
+Comme un arbre charmant, elle croissait dans sa
+beauté de femme.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce jour-là même elle se promenait le long de la
+grève, au pied des rochers, quand elle avait trouvé
+Don Juan insensible, pas tout à fait mort, mais
+presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue la
+blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un
+abri à cet étranger qui se mourait et qui avait la peau
+si blanche.</p>
+
+<p>Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément
+le moyen de le sauver. Le vieillard, en effet, ne
+se serait pas fait scrupule de le vendre comme esclave
+dès qu'il eût été rétabli.</p>
+
+<p>Avec les débris du naufrage, les deux femmes
+avaient pu allumer du feu sans peine.</p>
+
+<p>Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de
+quelques-uns de leurs vêtements pour faire un lit au
+naufragé afin qu'il fût plus à l'aise quand il s'éveillerait,
+car il s'était à nouveau profondément endormi.
+Puis elles partirent, se promettant de revenir à la
+pointe du jour avec un plat d'&oelig;ufs, du café, du
+pain et du poisson.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans
+rêves.</p>
+
+<p>Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence
+le plus absolu à sa suivante Zoë. Elle dormit, elle,
+d'un sommeil agité; elle ne cessa de se retourner sur
+sa couche, rêvant de naufrages et de charmants
+cadavres étendus sur la grève.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci
+en murmura. Les vieux esclaves de son père,
+réveillés à leur tour, jurèrent en diverses langues,
+arménien, turc ou grec, ne sachant que penser
+de cette lubie.</p>
+
+<p>La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que
+l'aurore qui la baisait de ses lèvres humides, descendit
+au rocher.</p>
+
+<p>Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant
+au berceau. Elle le couvrit de nouveau, car l'air du
+matin était vif, puis se pencha sur lui, silencieuse; ses
+lèvres muettes buvaient la respiration à peine perceptible
+de Juan.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du
+panier et faisait cuire le repas.</p>
+
+<p>Elle prépara les &oelig;ufs, les fruits, le café, le pain, le
+poisson, le miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne
+voulut pas qu'elle éveillât le naufragé, et les deux
+femmes attendirent...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient
+amaigri et jauni, mais c'était encore un fort joli
+garçon.</p>
+
+<p>Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le
+charmant visage ne lui fût apparu à nouveau. Il
+n'avait jamais été indifférent aux traits féminins:
+même dans ses prières, il détournait les yeux des
+saints renfrognés pour les reporter sur la tendre
+image de la Vierge Marie.</p>
+
+<p>La dame fit un effort et timidement, avec l'accent
+grave et doux de l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne
+devait pas parler, mais manger.</p>
+
+<p>Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage,
+mais il avait de l'oreille, et la voix de la jeune
+fille était le gazouillement d'un oiseau, si suave, si
+pur, que jamais il n'avait entendu musique plus
+simple et plus belle.</p>
+
+<p>Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son
+odorat, contribuait également, à la vérité, à le rappeler
+à la vie. Il éprouva un grand besoin de manger,
+surtout un beefsteak.</p>
+
+<p>Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait.
+Il commença de dévorer comme un affamé qu'il était.
+Zoë dut calmer son ardeur, car elle savait qu'il est
+très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa faim.
+Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait,
+pour le moment, suffisamment restauré.</p>
+
+<p>Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une
+guenille, elles le vêtirent des vêtements qu'elles
+avaient apportés. Cela lui fit un costume mi-turc, mi-grec.</p>
+
+<p>Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut
+qu'il ne comprenait rien. Alors elle joignit les
+gestes au langage. Juan faisait plus attention à ses
+regards qu'à ses paroles.</p>
+
+<p>Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère
+des lèvres et des yeux d'une femme aimée!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour
+Juan qui aimait à dormir, Haydée se rendait à la
+grotte. Elle l'éveillait en caressant les boucles de ses
+cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue et
+sa bouche.</p>
+
+<p>Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il
+s'éveillait, il trouvait de bonnes choses devant lui, un
+bain, un déjeuner et les plus beaux yeux qui aient
+jamais fait battre un c&oelig;ur de jeune homme.</p>
+
+<p>L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait
+rien qui les fît rougir. Haydée voyait en Don Juan
+l'être dont elle avait rêvé chaque nuit depuis deux
+ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui
+donnerait à elle le bonheur.</p>
+
+<p>Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux
+débris que lui avaient jeté les vagues, son premier
+et dernier amour.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait
+chaque jour son jeune ami. Enfin son père reprit la
+mer pour aller à la rencontre de certains navires marchands,
+trois vaisseaux ragusains à destination de
+Scio.</p>
+
+<p>Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle
+n'avait plus sa mère. Elle prolongea ses visites et ses
+causeries, et avec Juan elle se promenait sur la côte.
+C'était une falaise battue de brisants: en haut des rocs
+escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès
+était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le
+mugissement des vagues menaçantes, excepté ces
+longs jours d'été où la surface de l'océan est unie
+comme celle d'un lac.</p>
+
+<p>Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à
+apporter l'eau chaude, à tresser les longs cheveux
+d'Haydée et à lui demander de temps à autre ses
+robes de rebut.</p>
+
+<hr />
+
+<p>C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le
+disque du soleil s'affaissant derrière la colline. D'un
+côté, la montagne, de l'autre, la mer apaisée et sans
+fin, au-dessus de leur tête le firmament au milieu
+duquel brillait une étoile solitaire.</p>
+
+<p>Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et
+poli, ils sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les
+coquillages. Ils pénétrèrent dans les profondeurs du
+roc creusées par la tempête et l'orage. Là, ils s'assirent
+et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux
+charmes du crépuscule à la teinte pourprée.</p>
+
+<p>Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan
+couleur de rose. Le large disque de la lune se levait
+déjà sur la mer. Ils écoutèrent le clapotement des
+vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des
+flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient
+l'un à l'autre; alors leurs lèvres s'approchèrent et
+s'unirent par un baiser...</p>
+
+<p>Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de
+beauté et d'amour, un baiser qui ébranle le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers
+l'autre, comme si leurs âmes et leurs lèvres se fussent
+appelées... Une fois réunies, elles adhérèrent comme
+des abeilles qui essaiment... Leurs c&oelig;urs étaient les
+fleurs d'où provenait le miel.</p>
+
+<p>La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le
+silence de la grève et des cavernes, tout cela les faisait
+se rapprocher davantage l'un de l'autre, comme
+s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie que la
+leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.</p>
+
+<p>Leurs discours ne se composaient que de paroles
+entrecoupées. La nuit ne leur faisait pas peur; ils
+étaient en tout l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme
+un oiseau à son jeune ami; l'idée du mensonge lui
+était inconnue.</p>
+
+<p>Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était
+adorée... Leurs âmes passionnées, absorbées l'une
+dans l'autre, eussent expiré dans celle ivresse si des
+âmes pouvaient mourir... Elle sentit son c&oelig;ur battre
+sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais
+il ne pouvait plus battre isolément.</p>
+
+<p>Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si
+faibles... C'était l'heure où le c&oelig;ur est toujours plein,
+où il pousse à des actes que l'éternité ne peut effacer...</p>
+
+<p>Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau
+n'avait enfreint la damnation éternelle... Ils avaient
+entendu parler des eaux du Styx, de l'enfer et du purgatoire...
+Mais que leur importait!</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté
+de la lune. Le bras de Juan est toujours enlacé à la
+taille d'Haydée, et le sien presse la tête de Juan... Elle
+boit ses soupirs et lui les siens... Ils ne forment plus
+qu'un murmure confus et entrecoupé... On les prendrait
+ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à
+l'amour, tout à la nature...</p>
+
+<hr />
+
+<p>... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante
+et profonde, Juan s'abandonna au sommeil
+dans les bras d'Haydée. Mais elle ne dormait pas...
+Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir
+sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par
+intervalles, elle tournait ses regards vers le ciel, puis
+les reportait sur le pâle visage qu'elle réchauffait sur
+son c&oelig;ur, son c&oelig;ur débordant de joie de tout ce
+qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait
+encore.</p>
+
+<p>Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être
+qu'il aime!</p>
+
+<p>Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour,
+contemplait sans fin le sommeil de son amant. Ces
+étoiles innombrables qui scintillaient maintenant au
+ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à
+la sienne.</p>
+
+<p>Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui
+rend brûlants les baisers des filles aux doux yeux de
+gazelle; elle n'était faite que pour aimer, tout ce
+qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour
+elle. Là battait son c&oelig;ur... Elle n'avait rien d'autre à
+souhaiter, à espérer ni à craindre.</p>
+
+<p>C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur
+c&oelig;ur sur ce rivage solitaire; les étoiles ont versé leur
+lumière sur tant de beauté; l'océan fut leur témoin,
+la caverne leur couche nuptiale... La solitude a été
+leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont
+heureux...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle,
+Haydée oubliait que l'île appartenait à son père, le
+pirate.</p>
+
+<p>Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les
+vents et les vagues, ainsi que par quelques captures
+importantes... Une tempête avait tempéré sa joie en
+faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait enchaîné
+ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés
+comme des chapitres d'un livre. Chacun valait de dix
+à cent dollars par tête.</p>
+
+<p>Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan,
+parmi ses amis les Méinotes; il en vendit d'autres à
+ses correspondants de Tunis, à l'exception d'un
+homme qui, étant vieux et ne trouvant point d'acquéreur,
+fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus
+riches furent mis à la cale pour être échangés plus
+tard contre une rançon.</p>
+
+<p>Il disposa de la même manière des marchandises;
+il s'en défit dans certains marchés du Levant. Toutefois
+il réserva un grand nombre d'objets de goût
+féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces,
+une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante,
+tous articles volés pour sa fille par le meilleur
+des pères.</p>
+
+<p>Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande,
+une guenon, deux perroquets, une chatte de Perse,
+ainsi qu'un chien terrier qui avait appartenu à un
+Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans
+une cage d'osier.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/IX.png">
+<img src="images/IX.png" alt="DON JUAN FOUDROYÉ" /></a><br /> PLANCHE IX
+
+<br /><i>Horace Vernet.</i>&mdash;DON JUAN FOUDROYÉ</div>
+
+<hr />
+
+<p>Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin
+dans son île et débarqua dans le havre, situé au côté
+opposé de la grève aux écueils.</p>
+
+<p>Il gravit la colline et apercevant la fumée de son
+toit se sentit joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait
+fort son enfant.</p>
+
+<p>Comme il approchait, il distingua à travers les
+feuillages qui ombrageaient sa maison des figures en
+mouvement, des armes étincelantes et des vêtements
+aux couleurs variées.</p>
+
+<p>Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore
+les sons d'un violon. Il reconnut aussi un flageolet et
+un tambour, puis des éclats de rire.</p>
+
+<p>Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques
+dansant ainsi que des derviches qui tournent sur un
+pivot.</p>
+
+<p>Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques,
+dont la plus grande agitait en l'air un mouchoir
+blanc; les autres se tenaient par la main, et leurs longs
+cheveux châtains flottaient sur leur cou d'albâtre... Elles
+chantaient et bondissaient en cadence...</p>
+
+<p>Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on
+voyait des pilafs et des mets de toutes sortes, des flacons
+de vins de Samos et de Scio et des sorbets
+rafraîchis dans des vases poreux...</p>
+
+<p>Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes
+vénérables d'un vieux bouc blanc.</p>
+
+<p>Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards,
+racontait des histoires merveilleuses.</p>
+
+<p>Lambro vit tout cela avec une certaine aversion.
+Pourquoi s'amusait-on ainsi en son absence? Il
+redoutait fort l'enflure de ses comptes de dépenses
+hebdomadaires.</p>
+
+<p>Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança
+et frappa sur l'épaule du premier convive qui lui
+tomba sur la main&mdash;avec un certain sourire qui
+n'annonçait, à la vérité, rien de bon&mdash;et lui demanda
+ce que voulaient dire ces réjouissances.</p>
+
+<p>Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la
+tête, le lui présenta par-dessus l'épaule.</p>
+
+<p>«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps
+à perdre.»</p>
+
+<p>Un second ajouta:</p>
+
+<p>«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous
+à notre maîtresse, qui est héritière.»</p>
+
+<p>«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez
+dire notre maître, pas l'ancien, le nouveau!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas
+à qui ils parlaient. Une ombre passa dans les yeux
+de Lambro; mais, se ressaisissant, il demanda à l'un
+d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les
+qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences,
+avait fait passer Haydée à l'état d'épouse.</p>
+
+<p>«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient,
+et ne me soucie guère de le savoir. Mais je sais que
+voici un chapon rôti, merveilleusement gras... Si
+cela ne vous suffit pas, adressez-vous à mon voisin... C'est
+un bavard émérite.»</p>
+
+<p>Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança
+vers la maison par un chemin dérobé. Nul ne faisait
+attention à lui. Il entra inaperçu par une porte
+secrète.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur
+beauté et leur splendeur; devant eux un meuble
+incrusté d'ivoire, splendidement servi, et, autour de
+la salle, se tenaient rangées de belles esclaves. La
+vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries.
+La partie la moins précieuse du service se
+composait de nacre, de perles et de corail.</p>
+
+<p>Le dîner comprenait une centaine de plats. On y
+voyait des mets de toutes sortes, des soupes au safran
+et des ris de veau, de l'agneau et des noix de pistache;
+des poissons gigantesques. La boisson consistait
+en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de
+grenade exprimé à travers l'écorce.</p>
+
+<p>Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le
+repas, puis fut servie la fève de Moka en de petites
+tasses de porcelaine de Chine. Dans le café on avait
+fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle et du
+safran.</p>
+
+<p>Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis
+de satin cramoisi, bordé de bleu pâle; les coussins du
+sofa étaient de velours écarlate rehaussé au centre
+d'un soleil d'or.</p>
+
+<p>Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient
+partout leur splendeur; des nattes indiennes et
+des tapis de Perse couvraient le carreau; des gazelles
+et des chats, des nains et des nègres et encore d'autres
+créatures qui gagnaient leur vie en qualité de
+ministres et de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux
+qu'à la foire.</p>
+
+<p>Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère
+nuancée d'azur, de rose et de blanc, son sein se soulevait
+comme une légère vague... La gaze blanche
+rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle
+comme un nuage diaphane autour de la lune.</p>
+
+<p>Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun
+de ses bras charmants; le métal en était si fin que la
+main l'élargissait sans effort et qu'il s'adaptait de
+lui-même au bras qui lui servait de moule. Il adhérait
+à ces contours ravissants comme s'il eût craint
+de s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur
+ceindre une peau plus blanche.</p>
+
+<p>Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son
+cou-de-pied, annonçait sa dignité de souveraine du
+territoire. Douze anneaux brillaient à ses doigts. Des
+pierreries étoilaient sa chevelure. La soie orange de
+son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville du
+monde.</p>
+
+<p>Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient
+jusqu'à ses talons.</p>
+
+<p>Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie.
+L'air était plus léger, éclairé par ses yeux suaves et
+purs. En sa présence, on sentait pouvoir s'agenouiller
+sans idolâtrie.</p>
+
+<p>Juan portait un châle noir et or, un turban roulé
+en plis gracieux ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude
+entremêlée des cheveux d'Haydée surmontait
+un croissant mobile qui jetait une lumière resplendissante.</p>
+
+<p>Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des
+eunuques noirs, des jeunes danseuses demi-nues et
+un certain poète. Ce dernier, payé pour satiriser ou
+aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon
+fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et
+Juan se retrouvèrent seuls en la douce société de leurs
+c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne
+s'ennuyaient que lorsqu'ils n'étaient point ensemble.
+Chacun d'eux était le miroir de l'autre.</p>
+
+<p>Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient
+toujours été. Ils n'étaient pas faits pour remplir un
+rôle agité sur l'ennuyeuse scène du monde réel, mais
+comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe
+et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie
+charmante dans les eaux et parmi les fleurs, sans
+connaître jamais le poids des heures humaines...</p>
+
+<p>Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé
+ces mêmes amants dont elles avaient éclairé les premières
+joies. Cet écueil de l'amour, la possession,
+était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à
+leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée.</p>
+
+<p>Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule,
+un tremblement leur vint et traversa la félicité
+de leur c&oelig;ur... Un secret pressentiment les saisit tous
+deux... Les grands yeux noirs et prophétiques
+d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du
+soleil lointain, comme si son disque allait emporter
+dans sa fuite leur dernier jour de bonheur... Juan
+regardait Haydée comme pour l'interroger sur le
+destin...</p>
+
+<p>Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...</p>
+
+<p>Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils
+pas à cet instant? Ils étaient nés pour vivre
+ensemble au fond des bois; ils n'étaient pas faits
+pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la
+société, habitacles de la haine, du vice et des
+soucis.</p>
+
+<p>Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur,
+Haydée et Juan reposaient donc. De moment en
+moment quelque chose faisait tressaillir Don Juan,
+un frémissement parcourait tous ses membres; parfois
+les douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme
+un ruisseau, une musique sans paroles, et ses traits
+charmants étaient agités par ses rêves, comme des
+feuilles de rose par le souffle de la brise.</p>
+
+<p>Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la
+mer, enchaînée à un rocher; elle ne pouvait se détacher
+de ce lieu, et le mouvement des flots augmentait,
+et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles, menaçantes
+et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien
+qu'elle ne pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent,
+écumantes, au-dessus de sa tête. Chacune
+d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle ne
+pouvait pas mourir.</p>
+
+<p>Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle
+marcha sur la pointe des rocs, les pieds couverts de
+sang. Mais elle tombait à chaque pas... Devant elle
+roulait, enveloppé d'un linceul, quelque chose qu'elle
+se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi,
+quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle
+cherchait à le prendre et à l'étreindre,
+mais cela lui échappait toujours...</p>
+
+<p>La scène changea. Elle se trouva dans une caverne
+dont les parois étaient tapissées de stalactites, vaste
+salle taillée par les siècles que venaient laver les
+vagues et que visitaient les veaux marins. Sa chevelure
+ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient
+fondues en larmes qui, tombant sur les pointes des
+rochers, se cristallisaient soudain...</p>
+
+<p>Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume
+qui couvrait son front livide, Juan gisait, et rien ne
+pouvait ranimer le battement de son c&oelig;ur éteint...</p>
+
+<p>Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits
+s'évanouir et faire place à d'autres qui lui rappelaient
+ceux de son père... Peu à peu la ressemblance avec
+Lambro devint frappante. Oui, c'était bien son regard
+perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit... Puissance
+du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et
+son amant!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et
+la reçut dans ses bras. Puis il saisit son sabre suspendu
+à la muraille pour exercer à l'instant sa vengeance
+contre celui qui causait tout ce désordre.
+Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence,
+sourit avec mépris et dit:</p>
+
+<p>«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent
+mille cimeterres prêts à frapper. Remets, jeune
+homme, dans le fourreau ton épée impuissante.»</p>
+
+<p>Haydée s'élança dans ses bras.</p>
+
+<p>«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le
+genou avec moi. Il nous pardonnera, j'en ai la certitude.
+O mon père bien-aimé! Dans cette angoisse de
+joie et de douleur, je baise avec transport le bord de
+ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais
+épargne ce jeune homme!»</p>
+
+<p>Le vieillard demeura calme et altier.</p>
+
+<p>«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à
+Don Juan.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Tant que ce bras sera libre!»</p>
+
+<p>Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et,
+tirant un pistolet de sa ceinture, il reprit:</p>
+
+<p>«Que ton sang retombe sur sa tête!»</p>
+
+<p>Puis il examina attentivement la pierre, comme
+pour s'assurer si elle était en bon état&mdash;il en avait
+depuis peu fait usage&mdash;et se mit tranquillement à
+armer son pistolet.</p>
+
+<p>Enfin il ajusta.</p>
+
+<p>Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non
+moins résolue que son père:</p>
+
+<p>«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La
+faute est à moi seule. La mer l'avait porté sur ce
+fatal rivage. Il ne le cherchait pas. Je lui ai engagé
+ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je connais
+votre caractère inflexible; connaissez celui de votre
+fille!»</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la
+même expression. Vrai lion, vraie lionne, ils étaient
+l'un et l'autre capables de se venger.</p>
+
+<p>Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa
+ceinture. Puis il resta immobile, les yeux fixés sur
+sa fille, comme s'il eût voulu lire au fond de son âme:</p>
+
+<p>«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la
+perte de cet étranger... Bien peu supporteraient un
+pareil outrage et s'abstiendraient de verser le sang... Mais
+il faut que je fasse mon devoir... Par la manière
+dont tu as rempli le tien, le présent est garant du
+passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon
+père, la sienne va rouler devant toi comme une boule!»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira
+un son aigu. Un autre sifflet lui répondit et, au
+même instant, s'élancèrent en désordre une vingtaine
+d'hommes.</p>
+
+<p>«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il.</p>
+
+<p>En même temps, par un mouvement brusque, il
+écarta sa fille et, pendant qu'il la retenait, ses gens
+s'interposèrent entre elle et Don Juan.</p>
+
+<p>La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le
+premier tomba l'épaule droite à demi séparée du
+tronc. Le second eut le visage fendu en deux, mais le
+troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para
+les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en
+un clin d'&oelig;il il étendit Don Juan à ses pieds, perdant
+un ruisseau de sang par deux blessures profondes,
+l'une au bras, l'autre à la tête.</p>
+
+<p>Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors
+de l'appartement. Le vieux Lambro donna ordre qu'il
+fût conduit au rivage, où deux navires devaient
+mettre à la voile à neuf heures.</p>
+
+<p>On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à
+bord de l'une des deux galiotes, sous une méchante
+écoutille.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se
+désolent, s'emportent, puis se calment et se laissent
+dompter par ceux qui les entourent. Sa mère était
+une Maure de Fez, cet éden du désert: elle avait eu
+pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait
+dans ses grands yeux noirs comme un lion
+auprès d'une source. Sa fille était formée d'un rayon
+plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle sentit
+bouillonner dans ses veines le feu de son sang
+numide.</p>
+
+<p>Sa dernière vision était celle de Juan couvert de
+blessures et écrasé par ses ennemis... Elle poussa un
+gémissement convulsif, après quoi ses mouvements
+cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père.</p>
+
+<p>Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses
+lèvres charmantes s'étaient teintées de sang; sa tête
+se penchait comme un lis surchargé de pluie. On
+appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs,
+transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles
+essayèrent toute leur provision d'herbes et de cordiaux,
+mais tous les soins furent inutiles: on eût dit
+que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la
+détruire.</p>
+
+<p>Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle
+était froide, et son c&oelig;ur ne battait pas, mais ses lèvres
+avaient conservé leur vermillon, et ses traits si doux
+n'avaient pas cessé de refléter son âme.</p>
+
+<p>L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage,
+mais comme dans le marbre taillé par un habile
+ciseau: la <i>Vénus éternelle</i>, le <i>Laocoon</i> ou l'<i>Agonie
+du Gladiateur</i>.</p>
+
+<p>Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte,
+car la vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation
+inconnue éprouvée malgré elle. Les objets frappaient
+sa vue sans réveiller aucun souvenir en elle.
+Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur
+son c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait
+qu'elle avait quitté la tombe.</p>
+
+<p>Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler
+aux pensées d'autrefois s'animèrent d'une effrayante
+expression.</p>
+
+<p>Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste
+vint et accorda son instrument. Aux premières
+vibrations irrégulières et aiguës, elle fixa un instant
+sur lui ses yeux étincelants, puis se retourna vers la
+muraille comme pour écarter des souvenirs trop
+douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente,
+avait commencé un chant insulaire, un chant des
+anciens Grecs, avant que la tyrannie n'eût tout
+étouffé.</p>
+
+<p>Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure
+contre le mur. Alors le musicien changea de sujet et
+chanta l'amour. À ce nom redoutable, tous ses souvenirs
+s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce
+qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce
+qu'elle était devenue... Les nuages qui avaient assombri
+sa conscience se fondirent en un torrent de
+larmes.</p>
+
+<p>La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son
+cerveau jusqu'au délire. Elle se leva comme si elle
+n'avait jamais été malade, et elle regardait comme des
+ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on ne
+l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien
+ne put lui faire reconnaître la figure de son
+père.</p>
+
+<p>Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les
+moyens employés à cet égard avaient été inutiles. Ni
+le temps, ni le changement de lieux, ni les soins, ni
+les secours de l'art ne pouvaient procurer le sommeil
+à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la
+faculté de dormir.</p>
+
+<p>... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi.
+Enfin, sans un gémissement, sans un soupir, sans un
+regard d'agonie, elle rendit l'âme. Ceux qui veillaient
+près d'elle ne s'en aperçurent que quand l'ombre qui
+couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue
+sur ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir
+brillé d'une telle splendeur et puis s'éteindre!</p>
+
+
+
+
+<a id="III-IV"></a><h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>LA SULTANE GULBEYAZ</h3>
+
+<p class="resume">Esclave.&mdash;Récit du bouffon.&mdash;Enchaîné à la jolie Romagnole.&mdash;La
+vente au marché des esclaves.&mdash;Rencontre de Johnson.&mdash;L'achat.&mdash;Au
+palais du sultan.&mdash;Juan habillé en
+femme.&mdash;Au sérail.&mdash;La sultane amoureuse.&mdash;Vaines
+avances.&mdash;Arrivée du Sultan.&mdash;Gulbeyaz se retire.</p>
+
+
+<p>Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs
+jours avant que Don Juan pût se rappeler le passé.
+Quand la mémoire lui revint, il se vit en pleine mer,
+courant sous le vent, filant six n&oelig;uds à l'heure, et
+devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il
+eût éprouvé du plaisir à les considérer.</p>
+
+<p>On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite
+prison, mais il comprit qu'il était esclave. Ses yeux
+parcoururent tristement le vaste azur des flots. Affaibli
+par la perte de son sang, c'est à peine s'il put articuler
+quelques questions. Les réponses qu'on lui fit
+ne lui procurèrent pas de renseignements sur sa
+situation passée ou présente.</p>
+
+<p>Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de
+captivité, des Italiens. C'était une troupe de chanteurs
+qui se rendaient en Sicile pour y jouer l'opéra. Ayant
+fait voile de Livourne, ils avaient été, non pas attaqués
+par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un
+prix exorbitant.</p>
+
+<hr />
+
+<p>«Notre machiavélique imprésario, raconta le
+bouffon de la troupe qui avait conservé toute sa bonne
+humeur, fit à la hauteur de je ne sais quel promontoire
+des signaux à un brick inconnu. <i>Corpo di Caio
+Mario!</i> Nous fûmes sans autre forme de procès transférés
+à son bord. Il est vrai que si le Sultan a du goût
+pour le chant nous aurons bientôt rétabli nos
+affaires.</p>
+
+<p>«La <i>prima donna</i>, bien que prématurément enlaidie
+par une vie dissipée et sujette au rhume quand
+la salle est clairsemée, a encore quelques bonnes
+notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente
+un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit
+à Bologne un certain bruit: n'enleva-t-elle pas le
+comte César Cigogna à une vieille princesse romaine?</p>
+
+<p>«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui
+a plusieurs cordes à son arc, toutes lucratives; cette
+petite rieuse de Pelegrini qui eut aussi son succès au
+carnaval, mais elle a tout mangé des cinq cents <i>zecchini</i>
+qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là,
+partout où les hommes ont de l'âme et du corps,
+elle est sûre de faire son chemin: quelle danseuse!</p>
+
+<p>«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes
+celles de la clique: par-ci par-là une jolie personne
+dont la vue peut séduire; le reste est tout au plus bon
+pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine sentimentale,
+qui pourrait faire quelque chose, mais elle
+danse roide comme une pique!</p>
+
+<p>«Pour les hommes, le <i>musico</i> n'est qu'une vieille
+casserole fêlée. Possédant une qualification spéciale,
+il pourra montrer sa face au sérail et y obtenir une
+place de domestique. Je n'ai pas grande confiance
+dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième
+sexe que fait le Pape chaque année, on aurait de la
+peine à trouver trois gosiers parfaits.</p>
+
+<p>«La voix du ténor est gâtée par une affectation
+déplorable et quant à la basse c'est une brute qui ne
+fait que beugler. À l'entendre vous diriez un âne qui
+s'exerce au récitatif.</p>
+
+<p>«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même.
+Quoique jeune, je distingue, monsieur, que vous avez
+voyagé. Avez-vous entendu parler de Raucocanti?
+C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous.</p>
+
+<p>«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais
+gonflé d'amour-propre. À peine ferait-il un bon
+chanteur de rues. Dans les rôles d'amoureux, au lieu
+de c&oelig;ur, il montre ses dents.»</p>
+
+<p>L'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu à
+cet instant par les pirates qui, à heure fixe, venaient
+inviter les captifs à rentrer au cabanon.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent
+que, par mesure de précaution, ils seraient enchaînés
+deux par deux, homme à homme, femme à femme,
+en attendant la vente au marché de Constantinople.</p>
+
+<p>On avait d'abord hésité à considérer le soprano
+comme du sexe masculin ou féminin, mais après délibération
+il avait été rangé du côté des dames.
+Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en
+nombre impair. Il fallut donc appareiller un homme
+avec une femme. Cet homme, par la fatalité, se trouva
+être Don Juan, et sa compagne une bacchante au
+visage frais et brillant.</p>
+
+<p>Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels
+on lisait un grand désir de plaire.</p>
+
+<p>Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient
+Don Juan indifférent. Il la considérait d'un &oelig;il terne
+et mort.</p>
+
+<p>Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres
+parties de son corps charmant qui frôlaient sans cesse
+le sien, puisqu'ils étaient étroitement enchaînés, ne
+pouvaient seulement faire battre son pouls plus vite.</p>
+
+<p>L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit
+victorieux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du
+sérail. Sa cargaison fut débarquée et amenée au marché.
+Des Géorgiens, des Russes, des Circassiens s'y
+trouvaient déjà.</p>
+
+<p>Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à
+quinze cents dollars d'une jeune Circassienne, fille
+charmante et d'une virginité garantie. Sa vente désappointa
+plus d'un des enchérisseurs à onze et douze
+cents dollars. Mais chacun se tut quand on sut que
+c'était pour le compte du sultan.</p>
+
+<p>Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un
+prix qu'elles n'auraient certes point obtenu sur un
+marché des Indes occidentales.</p>
+
+<p>Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les
+uns par des pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci
+pour les fardeaux, ceux-là, renégats, pour de meilleures
+fonctions. Les femmes qui avaient été groupées
+ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir
+une maîtresse, celle-là une quatrième épouse,
+cette autre une victime..., etc...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Juan était jeune et plein d'espoir et de santé,
+comme on l'est à son âge. De temps à autre une
+larme furtive sillonnait sa joue. Le sang qui avait
+coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et puis
+perdre une grande fortune, une maîtresse et une
+position si confortable pour être mis en vente parmi
+les Turcs!</p>
+
+<p>Au total, son attitude était néanmoins calme. La
+splendeur de son vêtement, dont il avait conservé
+quelques restes, attirait les regards sur lui. On devinait
+à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et
+puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau!</p>
+
+<p>Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non
+loin de lui un personnage robuste et bien taillé, avec
+des yeux d'un gris foncé où se peignait la résolution.</p>
+
+<p>Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses
+bras.</p>
+
+<p>«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet
+assemblage de pauvres diables avec lesquels le sort
+nous a confondus, il n'y a de gens comme il faut que
+vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance.
+De quelle nation êtes-vous donc? je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Espagnol.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec.
+Ces chiens serviles n'ont pas tant de fierté dans le
+regard. La fortune nous a joué un vilain tour, mais
+c'est sa manière d'en user avec les hommes pour les
+éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège
+d'une ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre
+Widdin, j'ai été pris.</p>
+
+<p>&mdash;Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse...
+J'aimais une jeune fille...»</p>
+
+<p>Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse.</p>
+
+<p>«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait
+une femme dans votre affaire. Ce sont là des choses
+qui demandent une larme. J'ai pleuré le jour où ma
+première femme est morte; j'en ai fait autant quand
+ma seconde a pris la fuite; ma troisième...</p>
+
+<p>&mdash;Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir
+trente ans, et vous avez déjà trois femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai que deux vivantes...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle
+quitté aussi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est moi qui l'ai quittée...</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez froidement les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament;
+tous les miens ont disparu. Le temps décolore
+peu à peu les illusions... En attendant, je ne serais
+pas fâché que quelqu'un nous achetât.»</p>
+
+<p>En ce moment un personnage noir du genre neutre
+et du troisième sexe s'avança et parut examiner les
+captifs, leurs âges et leurs mérites avec un soin minutieux.</p>
+
+<p>Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant.
+Ils débattirent les prix, contestèrent, jurèrent
+comme s'il se fût agi d'un âne ou d'un veau.</p>
+
+<p>Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant,
+comptèrent les sequins et paras, puis le marchand
+donna son reçu et s'en fut dîner.</p>
+
+<hr />
+
+<p>L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance
+les conduisit vers une barque dorée. La traversée fut
+brève. Ils s'arrêtèrent bientôt dans une petite anse,
+au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès.</p>
+
+<p>Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à
+travers un taillis flanqué de chaque côté de grands
+arbres, puis des bosquets d'orangers et de jasmins.</p>
+
+<p>«Assommer ce vieux noir et puis décamper
+serait vite fait, dit soudain Juan à son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle
+tanière nous réfugier?»</p>
+
+<p>Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue.
+Cela leur donna du réconfort. Ils avaient faim, ils
+sentaient déjà un agréable fumet de sauce, de rôtis,
+de pilafs.</p>
+
+<p>«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons
+d'avoir à manger maintenant et puis, s'il faut faire du
+tapage, je suis votre homme!»</p>
+
+<p>Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans
+une salle vaste et magnifique où se déployait toute
+la pompe d'un luxe asiatique. Ils la traversèrent, puis
+une suite d'appartements silencieux où ne résonnait
+que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre.
+Parfois cependant une porte s'ouvrait, et une tête de
+femme jetait un coup d'&oelig;il furtif et curieux.</p>
+
+<p>Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais
+où l'écho se réveillait comme d'un long sommeil.
+L'&oelig;il était émerveillé de l'opulence de cette salle fastueuse,
+du nombre immense d'objets inutiles qui s'y
+trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était
+vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un
+travail si rare que l'on eût souhaité pouvoir glisser
+dessus comme un poisson doré.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des
+deux esclaves, ouvrit un meuble et en tira un grand
+nombre de vêtements propres à habiller un musulman
+du plus haut parage.</p>
+
+<p>Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon
+pas tout à fait assez étroit pour crever au plus
+corpulent des deux compagnons. Il compléta cet attirail
+de dandy turc par un châle de cachemire, des
+pantoufles jaunes et un joli poignard.</p>
+
+<p>En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur
+faisait ressortir les immenses avantages qu'ils finiraient
+par obtenir pourvu qu'ils suivissent la voie que
+la fortune semblait leur montrer si clairement; il
+ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient
+beaucoup leur condition s'ils consentaient à se faire
+circoncire.</p>
+
+<p>«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt
+que j'aurai eu l'avantage de souper, j'examinerai si
+votre proposition est de nature à être acceptée...»</p>
+
+<p>Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite
+lui eût été faite:</p>
+
+<p>«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais
+mieux me faire circoncire la tête!»</p>
+
+<p>Baba regarda Juan et lui dit:</p>
+
+<p>«Ayez la bonté de vous habiller.»</p>
+
+<p>En même temps il lui montrait un délicieux costume
+féminin, costume qu'une princesse eût peut-être
+été charmée de revêtir, mais Juan, qui ne se sentait
+pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du
+bout de son pied de chrétien.</p>
+
+<p>«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne
+suis pas une dame.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas
+de le savoir, reprit Baba, mais veuillez faire ce que
+je vous prescris. Si vous vous avisez d'insister sur
+votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait
+de ne vous en laisser aucun!»</p>
+
+<p>Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon
+de soie couleur de chair; puis on lui attacha
+une ceinture virginale recouvrant une fine chemise
+aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon,
+mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les
+manches d'une robe.</p>
+
+<p>Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et
+l'avait parfumée d'huile. On la couvrit de fausses
+tresses entremêlées de bijoux selon la mode. Sa toilette
+fut complétée par quelques coups de ciseaux, du
+fard et des frisures.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent.</p>
+
+<p>«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de
+Don Juan, vous allez accompagner ces messieurs à
+table, et vous, la digne nonne chrétienne, vous allez
+me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît.
+Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes
+dans un palais où le vrai sage peut prendre un avant-goût
+du paradis du Prophète.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais
+bientôt rompu le charme si quelqu'un s'avisait de me
+prendre pour ce que je parais. J'espère, dans l'intérêt
+de vos gens, que ce déguisement ne donnera lieu
+à aucune méprise.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici
+transformés, moi en musulman, vous en jeune fille,
+par la puissance de ce vieux magicien nègre. Conservez
+votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même
+ait succombé.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera
+pas, à moins que Sa Hautesse ne promette de
+m'épouser. Bon appétit!»</p>
+
+<p>Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte
+différente. Baba conduisit Juan de chambre en chambre,
+jusqu'à ce qu'ils fussent en face d'un portail
+gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa
+masse hardie et colossale. L'air était embaumé de
+parfums délicieux. On eût dit qu'ils approchaient d'un
+lieu saint, car tout était vaste, calme, odorant et
+divin.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment
+d'entrer, Baba crut pouvoir donner encore à Juan
+quelques légers avis:</p>
+
+<p>«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche
+mâle et majestueuse, vous feriez tout aussi bien.
+Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de prendre un
+air un peu modeste. Les yeux des <i>muets</i> sont ici
+comme des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces
+jupons. Le Bosphore profond n'est pas loin; que si
+votre déguisement venait à être découvert, nous pourrions
+bien, vous et moi, avant le lever de l'aurore,
+effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau
+et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se
+pratique fort couramment par ici...»</p>
+
+<p>Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans
+une pièce plus magnifique encore que la dernière.
+C'était une confusion d'or et de pierreries.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans ce salon impérial, à quelque distance, à
+demi couchée sous un dais, avec l'assurance d'une
+reine, reposait une femme. Baba s'arrêta et s'agenouilla
+devant elle, tout en invitant Juan à en faire
+autant.</p>
+
+<p>Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de
+Vénus sortant des flots. Son regard éclipsait l'éclat
+de toutes les pierreries. Elle fit signe de son bras nu à
+Baba d'approcher et s'entretint quelques instants
+avec lui, montrant Juan.</p>
+
+<p>C'était une femme altière et magnifique qui pouvait
+être dans sa vingt-sixième année.</p>
+
+<p>Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui
+formaient un ch&oelig;ur de dix à douze jeunes filles,
+toutes vêtues de la même manière que Juan.</p>
+
+<p>Les charmantes nymphes firent leur révérence et
+s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui
+ordonna pour la deuxième fois de se mettre à genoux
+et de baiser le pied de la dame. À cet ordre, Juan se
+leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était fâché,
+mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que
+celle du pape!</p>
+
+<p>Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances.
+Il se laissa même aller à de claires allusions au fatal
+lacet. Mais Don Juan n'était pas homme à s'humilier.</p>
+
+<p>Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa
+de baiser la main de ta dame.</p>
+
+<p>Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis
+diplomatique. Et jamais cependant sa lèvre
+ne s'était posée sur des doigts <i>mieux nés</i> ou plus
+beaux.</p>
+
+<p>La dame, ayant longuement considéré Juan de la
+tête aux pieds, intima à Baba l'ordre de se retirer,
+ordre que le nègre exécuta à la perfection. Il était
+homme habitué à battre en retraite, à comprendre à
+demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui
+jeta un sourire et prit congé d'un air satisfait comme
+s'il venait d'accomplir une bonne action.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain
+dans la physionomie de la dame. Son front brillant
+rayonna d'une émotion étrange. Le sang colora ses
+joues d'un rouge vif, et dans ses grands yeux se peignit
+un mélange de volupté et d'orgueil.</p>
+
+<p>Sa taille avait une merveilleuse élégance souple,
+ses traits la douceur de ceux du Diable quand il
+s'avisa de tenter Ève... Son sourire était hautain; une
+volonté despotique perçait jusque dans ses petits pieds;
+on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang et
+qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées.
+Enfin, pour compléter son air imposant, un poignard
+brillait à sa ceinture... Tout annonçait en elle l'épouse
+du Sultan.</p>
+
+<p>En se rendant au marché elle avait aperçu Juan.
+C'était le dernier de ses caprices. Elle avait sur-le-champ
+donné ordre de l'acheter, et Baba avait été
+chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.</p>
+
+<p>«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant
+à l'esclave devenu sa propriété.</p>
+
+<p>Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île,
+sentit le sang généreux qui colorait son visage refluer
+à son c&oelig;ur. Ces paroles le percèrent jusqu'au fond de
+l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en larmes.</p>
+
+<p>Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle
+eût bien voulu le consoler, mais ne savait comment... Elle
+attendit que la tristesse de Juan se fût dissipée...</p>
+
+<p>Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa
+main sur la sienne, et, fixant sur lui ses yeux, elle
+chercha dans les siens un amour qu'elle n'y trouva
+pas. Son front se rembrunit... Elle se leva néanmoins,
+et après un moment de chaste hésitation se
+jeta dans ses bras et y demeura immobile.</p>
+
+<p>L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il
+était cuirassé par la douleur, la colère et l'orgueil. Il
+dégagea doucement les beaux bras nus qui le pressaient
+et fit asseoir Gulbeyaz, faible et languissante, à
+son côté. Puis il se leva et s'écria:</p>
+
+<p>«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne
+veux pas servir les caprices sensuels d'une sultane.
+Tu me demandes si je sais aimer. Juge à quel point
+j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche
+déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent
+seuls me convenir... Ton pouvoir est grand. Mais c'est
+en vain que les fronts s'inclinent autour d'un trône,
+en vain que les genoux fléchissent, en vain que les
+yeux veillent, que les membres obéissent, nos c&oelig;urs
+demeurent à nous seuls.»</p>
+
+<p>La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura
+qu'une minute, et cela fut heureux. Un moment de
+plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup d'&oelig;il
+jeté sur l'enfer.</p>
+
+<p>Sa première pensée avait été de couper la tête à
+Juan; la seconde, de se borner à couper court à sa
+connaissance; la troisième, de lui demander où il
+avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance
+par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses
+femmes et de se mettre au lit; la sixième, de se poignarder;
+la septième, de condamner Baba à la bastonnade... Mais
+sa dernière ressource fut de se rasseoir
+et de pleurer, cela va sans dire.</p>
+
+<p>Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être
+empalé ou coupé par morceaux pour servir de nourriture
+aux chiens, jeté aux lions ou donné en amorce
+aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes,
+comment il avait pu être si cruel et se mit à bégayer
+quelques excuses.</p>
+
+<p>Mais au moment où un languissant sourire le prévenait
+qu'il avait obtenu sa grâce, le vieux Baba fit
+une brusque irruption.</p>
+
+<p>«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il,
+impératrice de la terre, vous dont un froncement de
+sourcils dérange l'harmonie des sphères et dont un
+sourire fait danser de joie toutes les planètes, votre
+esclave vous apporte un message qui mérite peut-être
+votre sublime attention: le Soleil en personne m'envoie,
+comme un rayon, vous annoncer qu'il va venir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz.
+Plût au Ciel que le Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui!
+Prévenez donc mes femmes qu'elles viennent sans
+tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète,
+avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles
+comme tu pourras, et si tu veux que je te pardonne
+tes mépris passés...»</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par un murmure confus de
+voix:</p>
+
+<p>«Le Sultan arrive!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le cortège était imposant. D'abord venaient les
+femmes de Gulbeyaz en file respectueuse; puis les
+eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse. Sa Majesté
+avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite
+à l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus
+récente des quatre épouses de l'empereur était, comme
+il est juste, la favorite.</p>
+
+<p>Sa Hautesse était un homme d'un port grave,
+coiffé jusqu'au nez et barbu jusqu'aux yeux. Sorti de
+prison pour monter sur le trône, il avait depuis peu
+succédé à son frère étranglé.</p>
+
+<p>Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils.
+Dès que les filles étaient grandes, on les confinait
+dans un palais où elles vivaient comme des
+nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de quelque
+fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour
+était mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six
+ans.</p>
+
+<p>Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils
+fussent en âge de remplir un lacet ou un trône. Le
+destin savait lequel des deux! Dans l'intervalle, on
+leur donnait une éducation de prince.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le
+cérémonial de son rang. Celle-ci éclaircit ses yeux
+brillants et adoucit son regard comme il convient à
+une épouse qui vient de jouer un tour à son mari.</p>
+
+<p>Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes
+filles, aperçut Don Juan déguisé au milieu d'elles, ce
+qui ne lui causa ni surprise ni mécontentement.</p>
+
+<p>«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle,
+dit-il à Gulbeyaz. C'est grand dommage qu'une simple
+chrétienne soit si jolie.»</p>
+
+<p>Ce compliment, qui attira tous les regards sur la
+vierge récemment achetée, la fit rougir et trembler. Il
+se fit parmi les autres un chuchotement général, mais
+l'étiquette ne permettait pas de ricaner.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/X.png">
+<img src="images/X.png" alt="LE NAUFRAGE DE DON JUAN" /></a><br /> PLANCHE X
+
+<br />(Photo Braun et Cie).
+
+<br /><i>Eugène Delacroix.</i>&mdash;LE NAUFRAGE DE DON JUAN</div>
+
+
+
+
+<a id="III-V"></a><h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>DANS LE FOND DU SÉRAIL</h3>
+
+<p class="resume">Don Juan chez les demoiselles d'honneur.&mdash;Lolah, Katinkah
+et Dondon.&mdash;L'interrogatoire.&mdash;Au dortoir.&mdash;Dans le
+lit de Dondon.&mdash;Le sommeil des vierges.&mdash;Un cri dans
+la nuit.&mdash;L'étrange rêve de Dondon.&mdash;Brèves amours.&mdash;Le
+réveil de Gulbeyaz.&mdash;Juan et Dondon condamnés à
+mort.&mdash;La fuite.</p>
+
+
+<p>Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer.
+Ah! que la nuit est longue aux épouses coupables qui
+brûlent pour un jeune bachelier! Sur leur couche douloureuse,
+elles appellent la clarté de l'aube grisâtre,
+tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne
+s'éveille.</p>
+
+<p>Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était,
+avec le long cortège des demoiselles, incliné devant le
+regard impérial. Elles reprirent le chemin de leurs
+chambres, les chambres luxueuses où ces dames reposaient
+leurs membres délicats, soupirant après
+l'amour comme l'oiseau prisonnier après les campagnes
+de l'air.</p>
+
+<p>Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant,
+de jeter de-ci de-là un coup d'&oelig;il furtif sur leurs
+charmes, leur gorge blanche, leur taille simple. Néanmoins,
+il se montrait docile à la matrone, la «mère
+des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette
+vénérable personne était préposée à distribuer les
+punitions.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements,
+toutes les jeunes filles se mirent à danser, à
+babiller, à rire et à folâtrer.</p>
+
+<p>Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes,
+ses cheveux, son air, enfin toute sa personne. Quelques-unes
+étaient d'avis que sa robe ne lui allait pas
+bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point de boucles
+d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop
+masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le
+fût tout à fait.</p>
+
+<p>Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne
+une sympathie involontaire, une bizarre attirance.</p>
+
+<p>Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale,
+il y en avait trois surtout: Lolah, Katinkah et
+Dondon.</p>
+
+<p>Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente;
+Kalinkah était une Géorgienne au teint de lis et de
+rose avec de grands yeux bleus, de beaux bras, une
+jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits
+faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon
+avait un certain embonpoint d'indolence et de langueur,
+mais elle était d'une beauté à faire tourner la
+tête.</p>
+
+<p>Dondon semblait une Vénus endormie, quoique
+propre à tuer le sommeil de ceux qui la regardaient.
+Ses formes n'offraient pas d'angles. Cependant ses
+seins, sa croupe potelée étaient parfaitement proportionnés.</p>
+
+<p>«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle
+venue.</p>
+
+<p>&mdash;Juana.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, c'est un joli nom.</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous? dit Kalinkah.</p>
+
+<p>&mdash;D'Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon.</p>
+
+<p>&mdash;Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne,
+reprit Lolah. L'Espagne est une île, près du
+Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»</p>
+
+<p>Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana
+et, jouant avec son voile et ses cheveux, elle la caressait
+doucement.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites:</p>
+
+<p>«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma
+chère enfant, je ne sais trop que faire de vous, dit-elle
+à la nouvelle odalisque. Tous les lits sont occupés.
+Si vous voulez, vous partagerez le mien.»</p>
+
+<p>Ici Lolah intervint:</p>
+
+<p>«Maman, vous savez que vous ne dormez pas
+bien. Je prendrai donc Juana avec moi. Nous sommes
+minces toutes deux, et chacune de nous tiendra moins
+de place que vous.»</p>
+
+<p>Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle
+avait aussi de la compassion et un lit.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.»</p>
+
+<p>La matrone fronça les sourcils.</p>
+
+<p>«Et pourquoi donc?»</p>
+
+<p>&mdash;Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me
+semble voir des fantômes aux quatre coins de mon
+lit. Puis j'ai des rêves affreux: je ne vois que guèbres,
+giaours, gins et goules...</p>
+
+<p>&mdash;Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je
+craindrais que Juana n'eût pas le plaisir d'en faire.
+Vous, Lolah, vous continuerez à dormir seule pour
+raisons à moi connues; vous de même, Katinkah, jusqu'à
+nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon,
+qui est une fille tranquille, inoffensive, silencieuse,
+modeste, et qui ne passera pas la nuit à remuer et à
+babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?»</p>
+
+<p>Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce
+la plus silencieuse.</p>
+
+<p>Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah
+et Kalinkah sur les joues, puis elle prit Juana par la
+main pour la conduire au dortoir, laissant ses deux
+compagnes à leur dépit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle
+aimait beaucoup à donner des baisers. Entre femmes
+cela n'engage à rien.</p>
+
+<p>Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car
+elle était vêtue sans art, comme une enfant de la
+nature. Un à un tombèrent tous ses légers vêtements.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana,
+qui refusa par un excès de modestie. Mais la nouvelle
+odalisque paya cher cette politesse, car elle se piqua
+avec ces maudites épingles inventées sans doute pour
+les péchés des hommes et qui font d'une femme une
+sorte de porc-épic.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Un silence profond régnait dans le dortoir; les
+lampes placées à distance l'une de l'autre jetaient une
+lumière incertaine. Le sommeil planait sur les formes
+charmantes de toutes ces jeunes beautés.</p>
+
+<p>L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment
+et son beau front doucement incliné, sommeillait,
+la respiration calme, et ses lèvres entr'ouvertes
+laissaient voir un double rang de perles.</p>
+
+<p>Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux,
+appuyait sur un bras d'albâtre sa joue vivement colorée.
+Les boucles luxuriantes de sa belle chevelure
+étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son
+rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit
+ventre poli, ses jambes blanches et pleines... On eût
+dit que ses charmes divins profitaient de l'heure discrète
+de la nuit pour se montrer timidement à la
+lumière.</p>
+
+<p>Une troisième semblait l'image de la Douleur
+endormie; on voyait au soulèvement de sa poitrine
+qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une patrie absente... Des
+larmes sillonnaient la noire frange de
+ses yeux, comme des gouttes de rosée brillent sur les
+rameaux d'un cyprès.</p>
+
+<p>Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait
+d'un sommeil profond... Blanche, froide et
+pure, elle semblait une statue de femme sculptée sur
+une tombe.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait
+à devenir bleuâtre et vacillante, à l'heure où
+les fantômes se jouent dans la salle, Dondon poussa
+un cri.</p>
+
+<p>Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut...
+De tous les points de la salle, matrone,
+vierges et celles qui n'étaient ni l'une ni l'autre accoururent
+en foule... Inquiètes, elles se poussaient
+toutes tremblantes...</p>
+
+<p>Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus,
+leurs bras graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent
+avidement de l'effroi de Dondon, qui paraissait
+en effet fort émue et agitée, les joues rouges, le
+regard dilaté.</p>
+
+<p>Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil
+est vraiment une chose salutaire, Juana dormait
+profondément. Jamais époux ne ronfla d'aussi
+bon c&oelig;ur auprès de celle qui lui est unie par les
+liens sacrés du mariage. Les clameurs même ne
+réussirent point à la tirer de cet état fortuné. Il fallut
+l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux et bâilla d'un
+air modeste et surpris.</p>
+
+<p>Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle
+dit que, dormant d'un profond sommeil, elle avait
+rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt obscure».
+Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à
+vastes racines et à végétation vigoureuse.</p>
+
+<p>Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme
+grosseur... mais à une hauteur trop grande pour
+qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait d'un &oelig;il
+avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber
+ce fruit qui continuait méchamment à adhérer à
+son rameau... Mais il se balançait toujours à ses
+yeux, à une hauteur désespérante.</p>
+
+<p>Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il
+tomba de lui-même à ses pieds... Son premier mouvement
+fut de se baisser, afin de le ramasser et d'y
+mordre à pleines dents... Mais au moment où ses
+jeunes lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de
+son rêve, il en sortit une abeille qui s'élança sur elle
+et la perça de son dard jusqu'au fond du c&oelig;ur... Alors
+elle s'était éveillée en sursaut et avait poussé
+un grand cri.</p>
+
+<p>Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un
+grand embarras... Les demoiselles, qui avaient
+redouté quelque grand malheur, commencèrent à
+gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur
+sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son
+lit chaud, réprimanda vertement la pauvre Dondon,
+qui soupirait, protestant qu'elle était bien fâchée
+d'avoir crié.</p>
+
+<p>«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un
+coq et d'un taureau; mais, pour un rêve où il n'est
+question que d'une pomme et d'une abeille, interrompre
+notre sommeil à toutes, certes, il y a de quoi
+nous faire penser que la lune est dans son plein!
+Quelque chose qui ne va pas bien chez vous, mon
+enfant. Nous verrons demain ce que pense de cette
+vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.</p>
+
+<p>«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché!
+La première nuit qu'elle passe parmi nous, voir ainsi
+son repos troublé par une telle clameur! J'avais pensé
+qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit paisible.
+Je vais maintenant la confier aux soins de
+Lolah, bien que son lit soit plus étroit que le vôtre.»</p>
+
+<p>À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent,
+mais la pauvre Dondon, avec de grosses larmes,
+demanda en grâce qu'on lui pardonnât sa faute... qu'on
+voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à
+l'avenir, elle garderait ses rêves pour elle seule!</p>
+
+<p>C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir
+ainsi crié, c'était une aberration nerveuse, une folle
+hallucination... Ses compagnes avaient bien raison
+de se moquer d'elle!... Mais elle se sentait abattue,
+elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans quelques
+heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait
+complètement rétablie...</p>
+
+<p>Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle
+se trouvait fort bien... Elle avait merveilleusement
+dormi... Elle ne se sentait pas le moins du monde
+disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui
+n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à
+propos.</p>
+
+<p>Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna
+et cacha son visage dans le sein de Juana. On ne
+voyait plus que sa gorge qui avait la couleur d'un
+bouton de rose...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa
+couche d'insomnie, pâle, le c&oelig;ur dévoré d'inquiétude.
+Elle mit son manteau, ses pierreries, ses voiles.
+Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus
+efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter
+le pli d'une feuille de rose. Elle surgit si belle que
+l'art ne pouvait presque plus rien pour elle. Elle ne
+se soucia même pas de donner un coup d'&oelig;il au
+miroir.</p>
+
+<p>En même temps s'était levé son illustre époux,
+sublime possesseur de trente royaumes et d'une
+femme dont il était abhorré. Il n'en prenait pas à
+l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main
+une jolie femme, comme un autre un éventail. C'est
+pourquoi il avait une abondante provision de Circassiennes
+pour s'amuser au sortir du divan. Cependant
+il s'était épris des beautés de son épouse.</p>
+
+<p>Après les ablutions ordinaires, les prières et autres
+évolutions pieuses, il but six tasses de café pour le
+moins, puis se retira pour savoir des nouvelles des
+Russes dont les victoires s'étaient récemment multipliées
+sous le règne de Catherine, cette femme proclamée
+à l'unisson la plus grande des souveraines et
+des catins.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans
+son boudoir, lieu propice au déjeuner et à l'amour.
+La nacre de perles, le porphyre et le marbre décoraient
+à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux
+peints coloraient de diverses nuances les rayons du
+jour.</p>
+
+<p>C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger
+sur ce qu'il était advenu de Don Juan, où et
+comment il avait passé la nuit.</p>
+
+<p>Baba répondit péniblement à ce long catéchisme.
+Il se grattait l'oreille, signe d'un embarras certain.</p>
+
+<p>Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand
+elle vit Baba hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa
+par des questions plus pressées. Les paroles de
+Baba devinrent de plus en plus décousues; alors son
+visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler,
+et les veines d'azur de son front superbe se gonflèrent
+de courroux.</p>
+
+<p>Baba expliqua comment la «mère des vierges»
+avait pris soin de tout et ne cacha point dans quel lit
+Juana avait couché. Il évita simplement de parler
+du rêve de Dondon.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait
+derrière la toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une
+teinte cendrée, ses oreilles bourdonnèrent, elle se
+sentit entrer en une petite agonie.</p>
+
+<p>À la longue, elle se ressaisit:</p>
+
+<p>«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.»</p>
+
+<p>Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et
+supplia sa maîtresse de lui préciser de quels esclaves
+il s'agissait, dans la crainte d'une erreur.</p>
+
+<p>«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale
+épouse. Et que le bateau soit prêt du côté de la
+porte secrète du sérail! Tu sais le reste.»</p>
+
+<p>Elle parut prononcer ces dernières paroles avec
+effort, en dépit de son farouche orgueil. Baba ne fut
+point sans le remarquer et crut pouvoir la conjurer,
+par tous les poils de la barbe de Mahomet, de révoquer
+l'ordre qu'il venait d'entendre.</p>
+
+<p>«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane,
+daignez songer aux conséquences. Tant de précipitation
+peut avoir des suites funestes, même aux dépens
+de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de votre
+position critique, de votre ruine au cas d'une découverte
+prématurée...</p>
+
+<p>«Mais de vos propres sentiments. Lors même que
+ce secret resterait enfoui sous ces flots qui gardent
+déjà un certain nombre de c&oelig;urs palpitants d'amour,
+si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous guérirez
+pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Que connais-tu de l'amour et des sentiments?
+Misérable! Va-t'en! s'écria-t-elle les yeux enflammés
+de colère. Va-t'en et exécute mes ordres!»</p>
+
+<p>Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances.
+Il tenait à la tête des autres, mais beaucoup
+plus à la sienne propre.</p>
+
+<p>Il grommela simplement contre les femmes de
+toutes conditions, mais surtout les sultanes et leur
+manière d'agir, leur obstination, leur orgueil, leur
+indécision, leur manie de changer d'opinion, leur
+immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque
+jour bénir sa neutralité.</p>
+
+<p>Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans
+délai, de se peigner avec le plus grand soin et de se
+préparer à paraître devant l'impératrice qui désirait
+leur prouver sa sollicitude.</p>
+
+<p>Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il
+fallait obéir...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Comment ils réussirent à éviter le courroux de
+Gulbeyaz et, par une barque, à quitter le sérail en
+compagnie de Baba, de Johnson et de sa maîtresse
+d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en
+a point conservé les détails.</p>
+
+
+
+
+<a id="III-VI"></a><h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>LEÏLAH</h3>
+
+<p class="resume">Don Juan dans l'armée de Souvarow.&mdash;L'accueil du grand
+général.&mdash;L'assaut d'Ismaïlia.&mdash;Don Juan sauve la petite
+Leïlah.&mdash;Le pillage, le viol.&mdash;Récompense de Don Juan.</p>
+
+
+<p>Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes,
+en dépit de leur courage, n'avaient pas réussi à s'emparer
+de la forteresse turque. Enfin Souvarow, cet
+homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut
+envoyé pour prendre le commandement de l'armée.
+De suite tout changea, et la résistance turque faiblit.</p>
+
+<p>La veille du grand assaut, quelques Cosaques
+rôdant à la tombée de la nuit rencontrèrent une
+troupe d'individus dont l'un parlait assez correctement
+leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent,
+lui et ses camarades, au quartier général. Leurs
+costumes étaient musulmans, mais il était facile de
+voir que ce n'était là que déguisement.</p>
+
+<p>Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en
+manches de chemise, sur l'art sublime de tuer, les
+interrogea lui-même:</p>
+
+<p>«D'où venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De Constantinople. Nous sommes des captifs
+échappés.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est Johnson, celui de mon camarade,
+Juan; les deux autres sont des femmes; le troisième
+n'est ni homme ni femme...»</p>
+
+<p>Le général jeta sur la troupe un coup d'&oelig;il
+rapide:</p>
+
+<p>«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau
+pour moi; il est absurde d'avoir amené ici ces
+trois personnes, mais qu'importe! N'étiez-vous pas
+dans le régiment de Nicolaïew?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez servi à Widdin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous conduisiez l'attaque?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous devenu depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais à peine...</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez le premier sur la brèche?</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui
+pouvaient y être.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/XI.png">
+<img src="images/XI.png" alt="DON JUAN et HAYDÉE" /></a><br />PLANCHE XI
+
+<br /><i>A. Colin.</i>&mdash;DON JUAN et HAYDÉE</div>
+
+<p>&mdash;Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit
+prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons
+est deux fois aussi forte que celle où vous avez
+été blessé. Où voulez-vous servir?</p>
+
+<p>&mdash;Où vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux
+vêtements déchirés, de quoi est-il capable?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en
+amour, c'est lui qui devrait monter le premier à
+l'assaut.</p>
+
+<p>&mdash;Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut.
+J'ai promis à divers saints que sous peu la charrue
+passera sur ce qui fut Ismaïlia...</p>
+
+<p>&mdash;Et quels seront nos postes?</p>
+
+<p>&mdash;Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le
+jeune étranger restera auprès de moi: c'est un beau
+garçon. On peut envoyer les femmes aux bagages ou
+à l'ambulance.»</p>
+
+<p>Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à
+pleurer.</p>
+
+<p>«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici,
+en service, Johnson?</p>
+
+<p>&mdash;N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les
+femmes d'autrui et non les nôtres. Ces deux dames
+turques favorisèrent notre fuite. Nous désirons
+qu'elles soient traitées avec tous les égards.»</p>
+
+<p>Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et
+soupirs, se retirèrent loin des avant-postes, tandis
+que leurs chers amis allaient s'armer pour brûler une
+ville qui ne leur avait jamais fait de mal.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le lendemain, quand fut donné le grand assaut,
+Juan et Johnson combattirent de leur mieux. Ils
+avançaient, marchant sur les cadavres, taillant
+d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois
+un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu
+qui tombait sur eux comme une pluie.</p>
+
+<p>Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne
+prit pas la fuite. Il monta vaillamment à l'escalade
+des murailles.</p>
+
+<p>La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea
+longtemps. Le carnage s'ensuivit. On vit se
+commettre tous les genres possibles de crimes.</p>
+
+<p>Sur un bastion où gisaient des milliers de morts,
+on ne pouvait voir sans frissonner un groupe encore
+chaud de femmes massacrées... Belle comme le plus
+beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se
+baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant
+au milieu de ces corps endormis dans leur sanglant
+repos.</p>
+
+<p>Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant.
+Comparé à ces hommes, l'animal le plus sauvage
+des déserts de Sibérie a des sentiments purs et polis,
+l'ours est civilisé, le loup plein de douceur...</p>
+
+<p>Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite
+tête dont les blonds cheveux se hérissaient d'épouvante.
+Quand Juan aperçut ce douloureux spectacle,
+il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.</p>
+
+<p>Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de
+l'autre, les mit en fuite, puis releva la petite fille du
+monceau de cadavres où elle s'était cachée et qui, un
+moment plus tard, fût devenu sa tombe.</p>
+
+<p>Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait
+sur son visage, mais ce n'était qu'une petite blessure,
+et, ouvrant ses grands yeux, elle regardait Don Juan
+avec une surprise effarée.</p>
+
+<p>Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent.
+Dans celui de Juan brillaient le plaisir, la douleur,
+l'espérance, la crainte... Les yeux de l'enfant peignaient
+sa terreur et son angoisse.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites passa Johnson:</p>
+
+<p>«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de
+gloire. Là, au bastion de pierre, entouré de ses dernières
+batteries, le vieux pacha est assis, fumant sa
+pipe... Avec quelques hommes nous pouvons l'enlever...</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne
+puis l'abandonner...</p>
+
+<p>&mdash;Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est
+une bien jolie enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais
+il vous faut choisir entre votre réputation et
+votre sensibilité, votre gloire et votre compassion...</p>
+
+<p>Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit
+parmi ses hommes ceux qui lui parurent les moins
+propres à l'assaut final et au pillage et leur confia
+l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le
+lendemain. Juan consentit à l'accompagner.</p>
+
+<p>Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent
+à avoir raison du vieux pacha, auquel ses cinq fils
+servirent de dernier rempart. Les uns et les autres
+s'en furent au pays des houris parfumées.</p>
+
+<p>Quand la soldatesque envahit les maisons qui
+demeuraient debout, il y eut un certain nombre de
+filles qui perdirent leur virginité... Cependant, la
+fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La
+précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans
+le désordre, six vieilles filles, ayant chacune soixante-dix
+ans, furent assaillies par les grenadiers.</p>
+
+<p>En général, la continence fut cependant assez
+grande. Il y eut même du désappointement parmi
+certaines prudes sur le déclin qui s'étaient, d'ores et
+déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit
+des commères demander d'un ton aigre-doux si
+«<i>le viol n'allait pas bientôt commencer</i>».</p>
+
+<p>Bref, Souvarow put écrire sur son premier message:
+«Gloire à Dieu et à l'Impératrice. Ismaïlia est
+à nous.»</p>
+
+<p>On applaudit fort Juan de son courage et de son
+humanité. On le félicita d'avoir sauvé la petite
+musulmane. Pour sa récompense, Souvarow le chargea
+de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin qu'il
+venait de rédiger.</p>
+
+<p>L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était
+désormais sans foyer, sans parents, sans appui... Tous
+les siens avaient péri sur le champ de bataille
+ou sur les remparts. Don Juan fit v&oelig;u de la protéger
+et tint sa promesse.</p>
+
+
+
+
+<a id="III-VII"></a><h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>CATHERINE DE RUSSIE</h3>
+
+<p class="resume">Le voyage.&mdash;Don Juan reçu à la Cour.&mdash;Catherine amoureuse.&mdash;Éclatante
+situation de Don Juan.&mdash;Il pense à sa
+famille.&mdash;Épître maternelle.&mdash;Maladie de Don Juan.&mdash;Son
+départ en mission.&mdash;Catherine se console.&mdash;L'amour
+de Leïlah.&mdash;À travers l'Europe.&mdash;Débarquement à Douvres.</p>
+
+
+<p>Juan voyageait dans un <i>kibitka</i>, maudite voiture
+sans ressorts qui, sur les routes raboteuses, ne laisse
+pas un os intact. À chaque cahot, il portait ses
+regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la
+mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop.</p>
+
+<p>Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut
+reçu à la Cour par l'Impératrice Catherine.</p>
+
+<p>L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des
+avantages qu'il tenait de la jeunesse, de la gloire et
+du tailleur du régiment, Don Juan entra, et sa vue fit
+sensation. Il était svelte et fluet, pudibond et imberbe,
+mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et
+plus encore dans ses yeux, qui semblait dire que,
+sous l'enveloppe du séraphin, il y avait un homme.</p>
+
+<p>Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les
+dames chuchotèrent, et le favori régnant fronça le
+sourcil.</p>
+
+<p>Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le
+beau messager sur le panache duquel planait la victoire,
+et quand, fléchissant le genou, il lui présenta
+la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en
+rompre le sceau.</p>
+
+<p>Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la
+lettre. Tous les regards épiaient avec inquiétude les
+mouvements du visage. Enfin, un royal sourire
+annonça le beau temps pour le reste du jour.</p>
+
+<p>Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande
+fut sa joie. Sa soif d'ambition était étanchée pour
+quelque temps.</p>
+
+<p>Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle
+laissa tomber un regard bienveillant sur le beau
+jeune homme à genoux devant elle, et tout le monde
+fut dans l'attente.</p>
+
+<p>Un peu corpulente, elle était cependant encore une
+beauté, beauté fraîche et appétissante. Elle savait
+rendre avec usure un amoureux regard et exigeait le
+payement à vue et intégral des créances de Cupidon
+sans permettre la plus petite réduction.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva
+les siens. Et de suite ils s'éprirent d'amour. Elle, pour
+sa figure, sa grâce, Dieu sait quoi encore. Lui se
+sentit touché d'une passion qui ressemblait, à la
+vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été
+distingué lui donna de lui-même une haute opinion.</p>
+
+<p>Il était, du reste, dans ce premier printemps de la
+vie où toutes les femmes ont presque le même âge.
+Et la puissante Impératrice de Russie se conduisait
+en pareil cas comme une simple grisette.</p>
+
+<p>Il y eut dans la Cour un chuchotement général.
+Des larmes de jalousie parurent dans les yeux attristés
+de tous les assistants. Et les ambassadeurs s'informèrent
+de ce jeune homme qui promettait d'être
+grand d'ici quelques heures.</p>
+
+<p>Cependant on se pressait autour de lui, et on le
+félicitait. Les robes de soie de maintes gentes dames
+l'effleurèrent même. Juan s'inclina. Il parlait peu,
+mais toujours à propos, et les grâces de ses manières
+flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière.</p>
+
+<p>Puis avec <i>elle</i>, derrière <i>elle</i>, ainsi que l'étiquette
+l'exigeait, Juan se retira.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur
+de l'Impératrice était agréable et, bien que la tâche
+fût un peu rude, un jeune homme tel que Don Juan
+s'en tirait avec honneur.</p>
+
+<p>Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de
+tumulte, de splendeur, de pompe chatoyante, courtisé
+des uns et des autres.</p>
+
+<p>Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches
+parents, voyant qu'il était en voie de succès, lui
+répondirent le même jour. Plusieurs se préparèrent
+à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les
+entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère
+pelisse le climat de Madrid et celui de Moscou étaient
+absolument les mêmes.</p>
+
+<p>Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de
+recommandations précautionneuses. Elle l'avertissait
+de se tenir en garde contre le culte grec, qui devait
+paraître singulier à des yeux catholiques; mais en
+même temps lui disait d'étouffer toute manifestation
+<i>extérieure</i> de répugnance, cela pouvant être mal vu
+à l'étranger. Elle l'informait qu'il avait un petit frère,
+né d'un second lit. Elle louait encore et surtout
+l'amour <i>maternel</i> de l'Impératrice.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce
+qu'éprouvent d'autres plantes appelées <i>sensitives</i>, que
+trouble le toucher. Peut-être, sous un ciel rigoureux,
+sentait-il le besoin d'un climat où la Néva n'attendît
+pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être
+ses devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras
+de la royauté, soupirait-il après la beauté.</p>
+
+<p>Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les
+médecins prescrivirent des médications compliquées.</p>
+
+<p>Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné
+par Potemkine.</p>
+
+<p>Juan se rétablit cependant, mais les hommes de
+science déclarèrent qu'il devait faire un voyage.</p>
+
+<p>Le climat était trop froid pour que cet enfant du
+Midi pût y fleurir, disaient-ils. Catherine, d'abord,
+goûta peu l'idée de perdre son mignon, mais quand
+elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en mission.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations
+engagées entre les cabinets anglais et russe.
+C'était à propos de la navigation de la Baltique, des
+fourrures, des huiles de baleine et du suif.</p>
+
+<p>Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il
+quitta la Russie comblé de présents et d'honneurs.</p>
+
+<p>Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants
+à sa couche étaient nombreux. Elle demeura
+vide un jour ou deux, le temps de faire un choix.</p>
+
+<p>Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un
+bouledogue, un bouvreuil et une hermine, ses animaux
+favoris. Jamais vierge de soixante ans ne
+montra plus de passion que lui pour les chats et les
+oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge.</p>
+
+<p>À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il
+avait arrachée au sabre des Cosaques dans l'immense
+carnage d'Ismaïlia.</p>
+
+<p>Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don
+Juan l'aimait, et il en était aimé comme n'aima
+jamais frère, père, s&oelig;ur ou fille. Il n'était pas tout à
+fait assez vieux pour éprouver le sentiment paternel;
+et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse
+fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir
+son c&oelig;ur, car il n'avait jamais eu de s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était
+pas de ces vieux débauchés qui recherchent le fruit
+vert pour fouetter le sang engourdi de leurs veines. Il
+y avait au fond de tous ses sentiments le platonisme
+le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.</p>
+
+<p>La petite Turque refusait obstinément de se convertir.
+Elle ne montrait aucun goût pour la confession
+et persistait à croire que Mahomet était prophète.</p>
+
+<p>Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la
+vieille Prusse. Ils s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à
+Cologne, cette ville qui présente les ossements de
+onze mille vierges, le plus grand nombre que la
+chair ait jamais connu.</p>
+
+<p>Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le
+bateau faisait le service de Douvres. Les hôtels de
+cette ville sont hors de prix. Juan ne put obtenir
+aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui
+présenta dans cette première cité de la grande Angleterre.</p>
+
+
+
+
+<a id="III-VIII"></a><h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE</h3>
+
+<p class="resume">Attaqué par des brigands.&mdash;Grande vie mondaine anglaise.&mdash;Leïlah
+confiée à Lady Pinchbeck.&mdash;L'amour chez les
+Anglaises.&mdash;Adeline.&mdash;Le château, de <i>Nonnan Abbey</i>.&mdash;La
+série des invités.&mdash;Chasse, cartes, billard.&mdash;Succès
+de Don Juan.&mdash;Man&oelig;uvres de la duchesse de Fitz-Fulke.&mdash;Inquiétudes
+d'Adeline.&mdash;Conseils de mariage.&mdash;Aurora.</p>
+
+
+<p>Ils se trouvaient donc en Angleterre.</p>
+
+<p>Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue
+de Londres: énorme amas de briques, de fumée, de
+navires, masse hideuse et sombre s'étendant à perte
+de vue.</p>
+
+<p>«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture,
+la liberté a choisi son séjour; ici retentit la voix du
+peuple; les cachots, les inquisitions, les tortures ne
+la font point expirer. Elle ressuscite à chaque nouveau
+<i>meeting</i>, à chaque élection nouvelle.</p>
+
+<p>«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici
+on ne paye que ce qu'on veut; et si tout y est cher,
+c'est qu'on aime à gaspiller l'argent pour montrer ce
+qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont inviolables;
+nul ne tend des embûches au voyageur; toutes
+les routes sont sûres; ici...»</p>
+
+<p>Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné
+d'un menaçant: <i>La bourse ou la vie!</i></p>
+
+<p>Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre
+bandits en embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant
+à pas lents à quelque distance de sa voiture et, en
+garçons avisés, ils avaient profité de l'heure opportune...</p>
+
+<p>Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot
+sacramentel <i>Goddam!</i> comprit le geste de ces gens.
+Sans hésiter il tira un pistolet de dessous sa veste et
+le déchargea dans le ventre de l'un des assaillants qui
+tomba comme un b&oelig;uf, beuglant:</p>
+
+<p>«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon
+affaire!»</p>
+
+<p>Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus
+vite. «Sans doute, se disait Juan, est-ce la coutume du
+pays d'accueillir les étrangers de cette manière.» Il songeait
+néanmoins à relever l'homme qu'il avait blessé.</p>
+
+<p>«Que l'on me donne un simple verre de <i>gin</i>, disait
+celui-ci, et qu'on me laisse mourir en paix.»</p>
+
+<p>Il expirait en effet. Il trouva encore la force de
+détacher le mouchoir qui entourait son cou et dit:</p>
+
+<p>«Donnez cela à Sarah...»</p>
+
+<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/XII.png"><img src="images/XII.png" alt="DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE" /></a><br /> PLANCHE XII
+
+<br /><i>A. Colin.</i>&mdash;DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE</div>
+
+<hr />
+
+<p>Juan, à Londres, s'installa dans un confortable
+hôtel. Le bruit de ses aventures étranges, de ses combats
+et de ses amours avait précédé son arrivée. On
+savait que ce jeune étranger, distingué, beau et
+accompli, avait tourné la tête d'une souveraine.</p>
+
+<p>Auprès des romanesques anglaises, il se trouva
+tout de suite à la mode.</p>
+
+<p>Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne
+mine excitèrent l'admiration générale. On remarqua
+beaucoup un diamant colossal dont Catherine, dans
+un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire
+vrai, il l'avait bien gagné.</p>
+
+<p>En le voyant, les vierges rougirent, les joues des
+dames mariées se couvrirent aussi d'incarnat. Les
+filles admirèrent sa mise, les pieuses mères demandèrent
+quel était son revenu et s'il avait des frères.</p>
+
+<p>Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses
+après-midi se passaient en visites, en collations, à
+flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le dîner et les réceptions.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère
+asiatique et taciturne, elle devint une sorte
+de mystère <i>fashionable</i>.</p>
+
+<p>On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de
+grâces, belle comme son pays natal, serait beaucoup
+plus convenablement élevée sous les yeux de pairesses
+ayant passé le temps des folies.</p>
+
+<p>Seize douairières, dix sages femelles célibataires,
+deux ou trois épouses dolentes, séparées de leurs
+maris sans qu'un seul fruit parât leurs rameaux desséchés,
+demandèrent à former la jeune Turque et à
+la produire. C'est là le mot consacré pour exprimer
+la première rougeur d'une vierge à un raout où elle
+vient étaler ses perfections.</p>
+
+<p>Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter
+l'honneur d'apprivoiser sa petite sauvage
+d'Asie, ayant consulté la <i>Société pour la suppression
+du vice</i>, il fit choix de Lady Pinchbeck.</p>
+
+<p>Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était
+vertueuse et l'avait toujours été&mdash;du moins je le
+crois. Le fantôme de la médisance avait en tout
+cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus
+citée que pour son amabilité et son esprit...</p>
+
+<hr />
+
+<p>De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne
+trouva pas les femmes jolies. Une belle Anglaise
+cache la moitié de ses attraits. Elle aime mieux se
+glisser paisiblement dans votre c&oelig;ur que de le
+prendre d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais
+une fois qu'elle est dans la place, elle la garde.</p>
+
+<p>Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de
+la jeune Andalouse qui revient de la messe; elle n'a
+point dans sa mise la grâce des Françaises, la flamme
+de l'Italienne ne brille point dans son regard. Elle est
+avare de ses services. Mais s'il lui arrive de
+s'éprendre d'une grande passion, c'est une chose
+fort sérieuse. Neuf fois sur dix, ce sera mode, caprice,
+coquetterie, orgueil, plaisir de faire saigner le c&oelig;ur
+d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un ouragan.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Lady Adeline Amundeville était de haut lignage,
+riche par le testament de son père, belle même dans
+cette île où les beautés abondent. Dans le tourbillonnement
+du monde, elle était la reine abeille... Ses
+charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient
+muettes toutes les femmes.</p>
+
+<p>Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée
+à un homme qu'elle aimait fort. C'était un
+Anglais froid comme tous ceux de sa nation, fort apprécié
+au Conseil, énergique à l'occasion, fier de lui-même
+et de sa femme. Le monde ne pouvait rien
+articuler contre eux. Tous deux paraissaient tranquilles:
+elle dans sa vertu, lui dans sa hauteur.</p>
+
+<p>Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don
+Juan. Il aimait pour sa gravité le gentil Espagnol. Ils
+avaient l'un et l'autre voyagé et aimaient parler
+chevaux.</p>
+
+<p>Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent
+pour se rendre dans une magnifique résidence,
+une Babel gothique, vieille de plusieurs siècles...</p>
+
+<p>Le château <i>Nonnan Abbey</i> était encadré dans un
+vallon couronné de grands bois. Devant se trouvait
+un lac limpide, large, transparent, profond. L'onde
+en était renouvelée par une rivière dont les flots
+calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt
+descendait en pente jusqu'à ses bords et mirait dans
+son cristal sa face verdoyante.</p>
+
+<p>Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait
+un peu à l'écart: c'était une voûte grandiose qui
+avait autrefois couvert les ailes de la nef. Dans les
+niches, on voyait encore quelques débris de statues.
+Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés
+violemment par les ancêtres du lord.</p>
+
+<p>À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on
+entend gémir, à travers les ruines, un son étrange et
+surnaturel, mais harmonieux, un son qui traverse
+l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour
+à tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la
+cataracte de la rivière, apporté par la brise nocturne;
+d'autres croient qu'un être inconnu, enfant de la
+tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix magique.</p>
+
+<p>L'intérieur du château se perdait en longues salles,
+en longues galeries, en chambres spacieuses... Sur
+les murs, dans des tableaux assez bien conservés,
+brillaient des barons bardés de fer, des comtes parés
+de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait
+aussi maintes ladies Mary à longue chevelure
+blonde, des comtesses en robe de cour et
+quelques autres beautés drapées de manière plus
+libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des
+procureurs, des généraux...</p>
+
+<hr />
+
+<p>L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les
+blés sont coupés, le gibier abonde... Les lords et
+ladies accoururent pour la chasse. Il y avait la duchesse
+de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady
+Sotte, lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset,
+mistress Raby, la femme du riche banquier, et
+mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût
+prise pour un blanc agneau.</p>
+
+<p>Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte
+pour champ de bataille que le barreau et le sénat; le
+jeune poète Ecorche-Oreilles, dont l'étoile commençait
+à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir
+John Boirude, puissant buveur.</p>
+
+<p>Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs
+et les six misses Dufront, charmantes personnes, tout
+gosier et sentiment; quatre honorables misters dont
+l'honneur était plus devant le nom qu'après; le
+preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France,
+dont les dés subissaient eux-mêmes le charme; le révérend
+Rodomart Précision qui haïssait le pécheur
+plus que le péché.</p>
+
+<p>C'était un échiquier de bonne compagnie. Un
+échantillon de chaque classe est préférable à un insipide
+tête-à-tête entre gens du même milieu.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la
+chasse, à l'affût ou à cheval; les vieillards parcouraient
+la bibliothèque, flânaient dans les jardins; les
+jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval;
+laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant
+de modes et chapeaux.</p>
+
+<p>Quelques-unes avaient des amants absents, toutes
+avaient des amis. Elles rédigeaient de longues correspondances.
+Les missives féminines sont pleines de
+mystères.</p>
+
+<p>Il y avait aussi des billards et des cartes.</p>
+
+<p>Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation,
+le duo, la danse.</p>
+
+<p>Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique;
+tout était lisse, poli et froid comme une
+statue de Phidias taillée dans le marbre attique. Ainsi,
+jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie.</p>
+
+<p>Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses
+manières cette politesse calme et toute patricienne
+qui, dans l'expression des sentiments de la nature, ne
+dépasse jamais la ligne équinoxiale...</p>
+
+<p>Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide
+comparaison, le volcan frangé de neige couve dans
+son sein une lave brûlante...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Juan&mdash;à cet égard il ressemblait aux saints&mdash;était
+à tous sans distinction. Doué d'une de ces
+natures heureuses qui ne font jamais défaut, il savait
+se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette
+fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également
+de tomber endormi après le dîner.</p>
+
+<p>Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait
+une part brillante à la conversation, approuvant
+le plus souvent ce qu'avançaient les dames. Il savait
+écouter.</p>
+
+<p>Et puis il dansait avec expression et bon sens, il
+dansait sans prétention théâtrale, non en maître de
+ballet, mais en homme comme il faut. Ses pas étaient
+chastes et classiques.</p>
+
+<hr />
+
+<p>La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie,
+commença à lui faire quelques agaceries.</p>
+
+<p>C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante,
+distinguée, et qui, pendant plusieurs hivers,
+avait déjà brillé dans le grand monde. Mieux vaut
+taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait
+un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté
+le grappin sur Lord Augustus Fitz-Plantagenet.</p>
+
+<p>Les traits de ce noble personnage se rembrunirent
+un peu quand il vit ce nouvel acte de coquetterie,
+mais les amants doivent tolérer ces petites licences:
+ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans
+le cercle, on chuchotait, on décochait des traits
+malins. Personne, du reste, ne prononça le nom du
+duc. On aurait pu croire, cependant, qu'il dût être
+pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que, toujours
+absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de
+ce que faisait sa femme.</p>
+
+<p>La duchesse Adeline commença à regarder comme
+un peu libre la conduite de son invitée... Elle se
+sentait doucement émue de pitié pour la jeunesse et la
+probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la
+vérité plus jeune qu'elle que de six semaines.</p>
+
+<p>À seize ans, Adeline avait été produite dans le
+monde; présentée, exaltée, elle mit le trouble dans
+le c&oelig;ur des hommes; à dix-sept, elle enchanta le
+monde comme une nouvelle Vénus sortant de son
+océan; à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre
+Adam appelé «le plus heureux des hommes».</p>
+
+<p>Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée,
+adorée, mais en même temps si sage qu'elle avait
+mis en défaut la médisance la plus subtile: dans ce
+marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite
+tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un
+moment pour faire un héritier et une fausse couche.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady
+Adeline, dès qu'elle vit que, selon les probabilités,
+Don Juan ne résisterait pas, résolut de prendre elle-même
+des mesures. Que deviendrait le pauvre enfant
+entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de
+Fitz-Fulke passait pour intrigante et quelque peu
+méchante dans la sphère amoureuse. C'était un de
+ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent sans cesse
+un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année,
+créent un sujet de querelle quand elles n'en ont
+pas, le fascinent, le torturent et ne veulent sous
+aucun prétexte le laisser partir.</p>
+
+<p>C'était une femme à tourner la tête d'un jeune
+homme, à faire de lui un Werther en fin de compte.
+Comment dès lors s'étonner qu'une âme plus pure
+redoutât pour un ami une liaison de cette sorte?</p>
+
+<p>Dans l'effusion de son c&oelig;ur, qui se croyait étranger
+à tout artifice, Lady Adeline prit son mari à part
+et l'engagea à donner des conseils à Juan. Lord
+Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme
+et de son ardeur à détourner le jeune homme des
+pièges de la sirène. Il se prit à sourire et lui fit une
+réponse d'homme d'État.</p>
+
+<p>Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des
+affaires des autres, à l'exception de celles du Roi»;
+ensuite «que, dans ces matières, il ne jugeait jamais
+sur les apparences, sauf fortes raisons»; troisièmement
+«que Don Juan avait plus de cervelle que de
+barbe au menton et ne devait pas être mené en
+lisière», et en définitive «que d'un conseil ne résultait
+pas souvent quelque chose de bon».</p>
+
+<p>En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser
+les parties à elles-mêmes. Et, pris par son travail de
+conseiller privé, il embrassa tranquillement Adeline
+comme on embrasserait, non une jeune épouse, mais
+une s&oelig;ur âgée...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le c&oelig;ur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien
+que ce fût une magnifique demeure. Elle aimait son
+mari ou, du moins, le croyait; mais cet amour lui
+coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient
+dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient
+même pas... Son c&oelig;ur était vacant, mais elle ne le
+savait pas.</p>
+
+<p>Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme
+de Juan. Et en fin de compte elle lui conseilla de se
+marier.</p>
+
+<p>Juan répondit, avec toute la déférence convenable,
+qu'il se sentait, en effet, un certain goût pour l'hyménée,
+mais que, pour le moment, il se présentait quelques
+difficultés relativement à ses préférences ou à
+celles de la personne à laquelle ses v&oelig;ux pourraient
+s'adresser; qu'en un mot il épouserait volontiers
+telle ou telle femme, si toutes n'étaient déjà mariées.</p>
+
+<p>Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il
+y avait la sage Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle
+et les deux belles héritières Couche-d'Or. C'étaient là
+des partis on ne peut plus sortables. Il y avait aussi
+Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme,
+quoique poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont
+le c&oelig;ur visait à un crachat ou à un grand cordon
+bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui brillait sur
+la vie, image trop charmante pour un tel miroir,
+créature adorable, à peine formée et modelée: rose
+dont les feuilles les plus suaves ne s'étaient pas
+éployées encore.</p>
+
+<p>Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus
+rare; mais il arriva que, dans le catalogue d'Adeline,
+elle fut oubliée. Cette omission excita l'étonnement
+de Don Juan. Il l'exprima d'un ton moitié riant,
+moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux
+dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas
+ce qui avait bien pu le frapper dans cette enfant
+affectée, silencieuse et froide...</p>
+
+<p>Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se
+termina sur le mode acide.</p>
+
+
+
+
+<a id="III-IX"></a><h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE</h3>
+
+<p class="resume">Le festin.&mdash;Juan exerce sa séduction.&mdash;L'apparition du
+moine.&mdash;L'émoi de Juan.&mdash;Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke
+et Adeline.&mdash;La chanson d'Adeline.&mdash;Dîner électoral.&mdash;Juan
+dans sa chambre.&mdash;Réapparition du moine.&mdash;Le
+réveil de lord Byron.&mdash;L'amour n'est qu'illusion.</p>
+
+
+<p>Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique
+combat avec la vaisselle massive pour armure, les
+couteaux et fourchettes pour armes offensives. Il y
+eut une excellente <i>soupe à la bonne femme</i>, un turbot,
+un <i>dindon à la Périgueux</i>, un filet de porc, des
+<i>volailles à la Condé</i>, des tranches de saumon, des
+sauces génevoises, un quartier de venaison, un jambon
+glacé de Westphalie, mille autre choses à
+l'<i>allemande</i>, à l'<i>espagnole</i>... des vins qui eussent
+derechef donné la mort au jeune Ammon et du champagne
+à la mousse pétillante, blanche comme les
+perles fondues de Cléopâtre.</p>
+
+<p>On entendit longtemps le tintement des verres et
+le bruit de la mastication. Don Juan se trouvait placé
+par un singulier hasard entre Aurora et Lady Adeline.
+Pour un homme ayant des yeux et du c&oelig;ur,
+c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait
+que rarement la parole, mais ses yeux semblaient
+vouloir lire au fond de sa pensée. Aurora gardait
+cette indifférence qui pique à bon droit un preux
+chevalier.</p>
+
+<p>Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que
+par des paroles insignifiantes... À peine détournait-elle
+les yeux. Était-ce orgueil, modestie, préoccupation,
+impuissance? Le regard malicieux d'Adeline
+semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!»</p>
+
+<p>Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de
+charme fascinateur; il savait tour à tour être grave
+ou gai, libre ou réservé; il avait l'art d'obliger les
+gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait en
+venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora
+était plus brillant, et peu à peu elle se laissait aller...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le souper, les chants, les danses terminés, les convives
+s'étaient retirés un à un. La dernière robe
+transparente avait disparu, comme ces nuages vaporeux
+qui se perdent dans le firmament, et plus rien
+ne brillait dans le salon que les bougies mourantes...</p>
+
+<p>Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé,
+inquiet. À la fenêtre, il vit les rayons de la
+lune se jouer parmi les arbres. Les flots du lac lui
+apportaient leur murmure auquel minuit joignait
+son charme mystérieux...</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans
+la longue et sombre galerie garnie de vieux tableaux...
+Mais à la lueur d'une clarté douteuse, les portraits
+des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de lamentable,
+d'effrayant.</p>
+
+<p>Ces images de saints et de farouches guerriers
+paraissaient à cette heure revivre, et le pâle sourire
+des beautés défuntes, charme des anciens jours,
+s'animait par instants...</p>
+
+<p>Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit,
+hormis l'écho de ses soupirs ou de ses pas, ne troublait
+le lugubre repos de l'antique manoir. Tout à
+coup, il entendit distinctement auprès de lui un bruit...</p>
+
+<p>Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un
+moine affublé d'un capuchon, d'un rosaire et d'une
+robe noire, tantôt se montrant à la clarté de la lune,
+tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un pas
+pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit
+léger de ses vêtements; il marchait lentement ou plutôt
+glissait comme une ombre...</p>
+
+<p>Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il
+lui jeta un regard étincelant.</p>
+
+<p>Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler
+d'un fantôme qui hantait autrefois ce manoir, mais
+comme tant d'autres il avait pris cela pour simple
+superstition.</p>
+
+<p>Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur?</p>
+
+<p>Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet
+habitant de l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre
+séjour... Sans pouvoir ni parler ni remuer, Juan
+fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses cheveux s'enlaçaient
+autour de ses tempes comme un n&oelig;ud de
+serpent. Il voulut bien demander au révérend personnage
+ce qu'il désirait, mais sa langue lui refusa
+la parole...</p>
+
+<p>Au troisième voyage le fantôme disparut.</p>
+
+<p>Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put
+le déterminer, mais ce lui parut un siècle. Il attendait
+toujours, les yeux fixés sur l'endroit où le fantôme
+avait la première fois apparu. Peu à peu il recouvra
+un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa
+chambre, privé encore de la moitié de ses forces.</p>
+
+<p>Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait
+à briller, et sa flamme n'était pas bleue. Il se
+frotta les yeux qui ne lui refusèrent point leur office.
+Il prit un vieux journal et le lut sans difficulté. Il
+s'absorba dans une diatribe contre la personne du
+Roi.</p>
+
+<p>Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de
+Juan tremblait. Il ferma sa porte et, sans trop se
+presser, se déshabilla et se mit au lit. Là, mollement
+appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit ce
+qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna,
+et il s'endormit.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait
+parler de l'apparition, au risque de s'entendre traiter
+en superstitieux. Il s'habilla rapidement avec l'aide de
+son valet. Il ne prit aucun soin de toilette: ses cheveux
+tombaient négligemment sur son front, ses
+vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu
+s'en fallait que le n&oelig;ud gordien de sa cravate ne fût
+trop de côté de l'épaisseur d'un cheveu.</p>
+
+<p>Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une
+tasse de thé. Chacun s'aperçut de son état de distraction,
+Adeline la première, mais il lui fut impossible
+d'en deviner la cause.</p>
+
+<p>Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même,
+puis elle baissa les yeux. Lord Henry prétendait
+que ses <i>muffins</i> étaient mal beurrés. La duchesse
+de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant fixement
+Juan sans articuler une parole. Aurora Raby
+contemplait également Juan avec une sorte de surprise
+calme.</p>
+
+<p>La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander
+s'il était malade.</p>
+
+<p>«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il...</p>
+
+<p>Le médecin de la famille exprima le désir de lui
+tâter le pouls, mais Juan déclara qu'il se portait très
+bien.</p>
+
+<p>«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que
+votre sommeil a été récemment troublé par le moine
+noir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait
+de faire indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du
+moine noir, le spectre qui hante ce château?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, en vérité.</p>
+
+<p>&mdash;La renommée raconte une vieille histoire dont
+nous reparlerons plus tard. Soit qu'avec le temps le
+fantôme soit devenu moins hardi, soit que nos aïeux
+eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain
+que les visites du moine se font rares... La dernière
+fois, ce fut...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait
+déjà qu'un rapport existait entre le trouble de
+Juan et la légende, si vous voulez plaisanter, vous
+feriez mieux de choisir un autre sujet. L'histoire a
+été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en
+vieillissant.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien
+que nous-mêmes, pendant notre lune de miel, nous
+avons vu...</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais,
+tenez, je vais vous mettre votre histoire en musique.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son
+arc, elle prit la harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement
+sous ses doigts et, d'un ton plaintif,
+se mit à jouer l'air:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«<i>Il était un moine gris...</i>»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre
+composition. Adeline est à moitié poète», ajouta-t-il
+avec un sourire en se tournant vers le reste de la
+société.</p>
+
+<p>Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors,
+après quelques secondes d'hésitation, la belle Adeline
+se mit à chanter ainsi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu vous garde du Moine noir!</p>
+<p>Parfois, marmottant sa prière,</p>
+<p>Quand la nuit descend sur la terre</p>
+<p>Il rôde autour de ce manoir.</p>
+<p>Depuis que Lord Amundeville</p>
+<p>Chassa les moines de ces tours</p>
+<p>Un moine refusa toujours</p>
+<p>De quitter cet antique asile.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>La torche et le fer à la main,</p>
+<p>Les soldats des biens de l'Église</p>
+<p>Réclament la prompte remise</p>
+<p>Par l'ordre de leur souverain:</p>
+<p>Un moine à demeurer s'obstine.</p>
+<p>Son aspect n'est pas d'un mortel;</p>
+<p>Sous le porche auprès de l'autel</p>
+<p>Ce n'est que la nuit qu'il chemine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Plein d'un bon ou mauvais vouloir</p>
+<p>(Lequel? Réponde un plus habile!)</p>
+<p>Nuit et jour des Amundeville</p>
+<p>Le Moine habite le Manoir.</p>
+<p>Leur première nuit conjugale</p>
+<p>Près de leur lit le voit errer;</p>
+<p>Il revient, est-ce pour pleurer?</p>
+<p>Le jour où leur souffle s'exhale.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Et lorsqu'il naît un héritier,</p>
+<p>Il se plaint de son infortune,</p>
+<p>Aux pâles rayons de la lune,</p>
+<p>Et parcourt l'édifice entier.</p>
+<p>D'un capuchon couleur d'ébène</p>
+<p>Toujours ses traits restent couverts;</p>
+<p>Mais son regard brille au travers,</p>
+<p>Et c'est celui d'une âme en peine.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Dieu vous garde du Moine noir!</p>
+<p>C'est l'héritier du monastère;</p>
+<p>Il est encor puissant sur terre</p>
+<p>Malgré le laïque pouvoir.</p>
+<p>Le jour, Amundeville est maître;</p>
+<p>La nuit, le moine est sans rival;</p>
+<p>Son droit subsiste, et nul vassal</p>
+<p>N'est tenté de le méconnaître.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Quand il se promène à grands pas,</p>
+<p>Couvert de son vêtement sombre,</p>
+<p>Si vous laissez passer son ombre</p>
+<p>Elle ne vous parlera pas.</p>
+<p>Qu'il nous soit propice au contraire,</p>
+<p>Dieu soit en aide au Moine noir!</p>
+<p>Qu'il prie ou non pour nous, ce soir</p>
+<p>Offrons pour lui notre prière.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de
+silence, puis l'auditoire se confondit en admiration et
+remerciements.</p>
+
+<p>Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan à
+lui-même. Il se permit même, sur le chapitre, de
+lancer maintes saillies.</p>
+
+<p>La journée se passa aux habituelles occupations.
+Mais au dîner, donné à quelques électeurs influents,
+il semblait à nouveau distrait, étranger à ce qui se
+passait. Il oubliait de manger, puis se servit de turbot
+avec une notoire indiscrétion.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les yeux d'Aurora étaient fixés sur les siens, et il y
+avait sur les traits de la jeune fille comme un sourire.
+Mais dans ce sourire il n'y avait rien qui éveillât
+ni l'espérance, ni l'amour... C'était un calme sourire
+de contemplation, empreint d'une certaine expression
+de surprise et de pitié...</p>
+
+<p>Juan rougit de dépit, ce qui était peu spirituel.
+Aurora détourna les yeux, palissant légèrement...</p>
+
+<p>Adeline surveillait tout, avec l'affabilité d'une maîtresse
+de maison dont le mari doit bientôt affronter
+les élections. Un instant Juan se demanda s'il y avait
+en elle quelque chose de <i>réel</i>, mais non, elle jouait
+un rôle.</p>
+
+<p>La belle Fitz-Fulke semblait fort à son aise. Ses
+yeux riants saisissaient d'un regard les ridicules.
+C'était sa charitable occupation.</p>
+
+<p>Cependant le repas s'écoula. Le café fut servi, puis
+on annonça les voitures. Les invités de la soirée disparurent
+un à un après force révérences à la maîtresse
+de maison.</p>
+
+<p>Après leur départ on se répandit en saillies sur
+leur compte. Seul Don Juan demeurait silencieux.
+Mais il était heureux de voir qu'Aurora, par toute
+son attitude, approuvait son silence... La jeune fille
+avait rénové en lui des sentiments perdus ou émoussés...</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans
+son appartement, autant pour s'y livrer à la tristesse
+que pour dormir. Au lieu de pavots, les saules se balançaient
+sur sa couche. Il se mit à rêver...</p>
+
+<p>La nuit ressemblait à celle de la veille. Il s'était
+déshabillé, n'ayant gardé que sa robe de chambre.
+Redoutant la visite du spectre, il s'assit, l'âme embarrassée,
+dans l'attente de nouvelles apparitions.</p>
+
+<p>Il prêta l'oreille, et ce ne fut pas en vain:</p>
+
+<p>«Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances
+célestes! c'est... bah! le chat! Le
+diable emporte son pas furtif, semblable à la démarche
+légère d'un esprit ou à celle d'une miss amoureuse
+s'avançant sur la pointe des pieds à son premier
+rendez-vous et...</p>
+
+<p>«Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois
+c'est bien le moine noir avec sa marche régulière...»</p>
+
+<p>Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis
+que tous dorment profondément, alors que les ténèbres
+étoilées entourent le monde comme une ceinture parsemée
+de pierreries, voilà que la présence du moine
+vient encore glacer le sang dans ses veines.</p>
+
+<p>Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement
+d'un doigt humide sur un verre, puis un léger
+résonnement, comme une ondée fouettée par le vent
+la nuit...</p>
+
+<p>Ses yeux étaient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille
+aussi. De plus en plus s'approchait le bruit redoutable... La
+porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme
+la porte de l'enfer. «<i>Lasciate ogni speranza, voi che
+entrate!</i>» Elle s'ouvrit dans toute sa largeur, non
+rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes,
+puis elle revint sur elle-même, sans toutefois se refermer... Elle
+demeura entrouverte, laissant passage à
+de grandes ombres que faisaient jouer les flambeaux
+de Juan, et parmi ces ombres se tenait debout le
+moine noir dans son lugubre capuchon.</p>
+
+<p>Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'idée
+lui vint qu'il pourrait bien s'être trompé... Il domina
+peu à peu son tremblement... Une âme et un corps
+réunis ne peuvent-ils tenir tête à une âme sans corps?</p>
+
+<p>Alors son effroi se changea en colère, et sa colère
+prit un caractère redoutable. Il se leva et s'avança;
+l'ombre battit en retraite. Juan la suivit. Son sang,
+tout à l'heure glacé, s'était échauffé. Il s'était résolu
+à percer ce mystère par une vigoureuse lutte de
+quarte et de tierce. Le fantôme recula jusqu'à l'antique
+muraille où il se tint debout, immobile comme
+un marbre.</p>
+
+<p>Il étendit un bras. Puissances éternelles! Dans son
+trouble, il ne toucha ni âme ni corps, mais bien le
+mur, sur lequel les rayons de la lune tombaient à
+flots d'argent... Il frémit encore...</p>
+
+<p>L'ombre était toujours là... Ses yeux bleus étincelaient,
+et avec une singulière vivacité pour des yeux
+d'ombre... La tombe lui avait également laissé sa
+respiration qui était remarquablement douce... On
+pouvait juger à une boucle égarée de ses cheveux
+que le moine avait été blond...</p>
+
+<p>La lune se fit voir soudain à travers le linceul de
+lierre dont la fenêtre était tapissée, et Juan distingua
+qu'entre deux lèvres de corail brillaient deux rangs
+de perles... De plus en plus intrigué, il étendit l'autre
+bras.</p>
+
+<p>Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un
+sein bien vivant et qui battait à coups redoublés... En
+même temps il apercevait nettement l'âme la plus
+charmante qui se fût jamais fourrée sous capuchon
+de moine, un menton à fossette, une gorge d'ivoire,
+bref une créature de chair et de sang... Froc et capuchon
+s'écartèrent soudain et laissèrent voir, dans le
+luxe de toute sa voluptueuse et peu terrifiante personne,
+le fantôme de Sa folâtre Grâce la duchesse de
+Fitz-Fulke...</p>
+
+<p>Don Juan, rasséréné, saisit à bras-le-corps le joli
+fantôme. Sous le grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke
+était nue. Don Juan aimait lady Amundeville,
+Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait même
+la petite Leïlah. Mais il sentit le désir se glisser en son
+âme et en son corps. On ne passe pas impunément
+plusieurs semaines de chasteté en un grand château.</p>
+
+<p>Mais comme il allait l'entraîner vers sa couche, il
+se fit un grand bruit. Une lueur éblouissante entra
+dans la vieille chambre, tandis que les murs tremblaient
+jusque dans leurs fondements. Un gouffre, non,
+une oubliette du passé parut s'ouvrir, et soudain le
+moine disparut...</p>
+
+<hr class="full" />
+
+<p>La sueur au front, Byron s'éveilla de son long rêve.
+Il était toujours dans la misérable chambrette de cette
+auberge de Thrace où il avait dû chercher asile la
+veille, perdu dans sa course à cheval, un orage
+grondant, dont les éclats se répercutaient mille fois
+sur les collines de Tchataldja.</p>
+
+<p>Une servante parut qui portait un délicieux moka.
+C'était une personne d'un âge assez mûr. Mais ses
+charmes pouvaient encore présenter quelque attrait
+à un voyageur bien fatigué.</p>
+
+<p>Byron lui prit doucement la main. Elle sourit.</p>
+
+<p>«Tant de conquêtes de princesses et de duchesses,
+cette nuit, pour aboutir à la servante! dit-il. Ma
+foi, tant pis! L'amour n'est qu'illusion, Don Juan
+eût fait de même à ma place.»</p>
+
+
+
+
+<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1>
+
+<p><b>DON JUAN TENORIO</b></p>
+<p><span class="sc"><a href="#I-I">CHAPITRE PREMIER</a></span></p>
+<p><i>Les prédictions de l'Astrologue.</i></p>
+<p>La famille de Don Juan.&mdash;Maternité douloureuse.&mdash;Le
+baptême.&mdash;Chez l'astrologue.&mdash;Alchimie et
+magie.&mdash;Les rêves de la comtesse.&mdash;Le langage des
+astres.&mdash;Jacobi assommé.&mdash;La revanche du hibou.&mdash;Les
+prétentions de Don Jorge.</p>
+
+<p><span class="sc"><a href="#I-II">CHAPITRE II</a></span></p>
+<p><i>La première maîtresse de Don Juan.</i></p>
+<p>Discours de Don Jorge.&mdash;Les trois courtisanes.&mdash;Les
+préparatifs.&mdash;Jalousie de Niceto.&mdash;Les avances de la
+Pandora.&mdash;Le festin.&mdash;Les danseuses nues.&mdash;La
+petite Monique.&mdash;Le baiser.&mdash;L'altercation.&mdash;La
+bagarre.&mdash;Le duel aux flambeaux.&mdash;Niceto blessé.&mdash;Rivalité
+de femmes.&mdash;Première nuit d'amour.&mdash;Mort
+de Niceto.</p>
+
+<p><span class="sc"><a href="#I-III">CHAPITRE III</a></span></p>
+<p><i>Don Juan à la cour de Naples.</i></p>
+<p>En exil.&mdash;Une duchesse violée.&mdash;L'arrivée du Roi.&mdash;Intervention
+de Don Jorge.&mdash;L'oncle et le neveu.&mdash;La
+fuite.&mdash;La duchesse au secret.&mdash;Les conseils d'un
+valet de chambre.&mdash;Stupéfaction et fuite du duc Octavio.</p>
+
+<p><span class="sc"><a href="#I-IV">CHAPITRE IV</a></span></p>
+<p><i>La mort du commandeur.</i></p>
+<p>Petite revue du demi-monde.&mdash;Inès d'Ulloa.&mdash;Discours
+de l'abbesse.&mdash;Visite de la duègne.&mdash;La lettre
+d'amour de Don Juan.&mdash;Don Juan au couvent.&mdash;L'enlèvement.&mdash;Don
+Gonzalo d'Ulloa.&mdash;Propos aigres-doux.&mdash;Le
+réveil de Doña Inès.&mdash;La séduction de Don Juan.&mdash;Arrivée
+inopinée de Don Gonzalo.&mdash;Violente discussion.&mdash;Mort
+du commandeur.</p>
+
+<p><span class="sc"><a href="#I-V">CHAPITRE V</a></span></p>
+<p><i>Doña Elvire.</i></p>
+<p>Mort d'Inès.&mdash;Débordements de Don Juan.&mdash;Sa profession
+de foi.&mdash;Arrivée de Doña Elvire.&mdash;Sanglants
+reproches.&mdash;Piteuses explications.&mdash;Vive querelle de
+famille.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#I-VI">CHAPITRE VI</a></span></p>
+<p><i>La statue du commandeur.</i></p>
+<p>Visite au cimetière.&mdash;Le badinage de Don Juan.&mdash;L'invitation.&mdash;M.
+Domingo.&mdash;Le souper.&mdash;L'orgie.&mdash;Les
+toasts.&mdash;La statue de pierre.&mdash;Don Juan aux
+enfers.</p>
+
+<hr />
+
+<p><b>DON JUAN DE MARANA</b></p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-I">CHAPITRE PREMIER</a></span></p>
+<p><i>À l'université de Salamanque</i>.</p>
+<p>La famille de Maraña.&mdash;Les âmes du Purgatoire.&mdash;l'Université
+de Salamanque.&mdash;Don Garcia Navarro.
+&mdash;À l'église.&mdash;Fausta et Teresa de Ojedo.&mdash;Première
+sérénade.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-II">CHAPITRE II</a></span></p>
+<p><i>Fausta et Teresa</i>.</p>
+<p>Premiers baisers.&mdash;Don Cristoval.&mdash;La rixe.&mdash;Un
+mort.&mdash;L'épée des Maraña.&mdash;Visite des deux s&oelig;urs.&mdash;Rendez-vous
+en ville.&mdash;Le souper des étudiants.&mdash;Deux
+jolies maîtresses.&mdash;Leçons de volupté.&mdash;Première
+fatigue.&mdash;Le signe de beauté.&mdash;Échange de
+femmes.&mdash;Le pari perdu.&mdash;L'amontillado.&mdash;La tentative
+de viol.&mdash;Mort de Fausta.&mdash;Fuite de Don Juan.&mdash;En
+Flandre!</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-III">CHAPITRE III</a></span></p>
+<p><i>À la guerre en Flandre</i>.</p>
+<p>Le déguisement.&mdash;La petite marchande de souliers
+de Saragosse.&mdash;La fillette rousse d'Italie.&mdash;En Flandre.&mdash;Le
+capitaine Gomare.&mdash;Brillants débuts guerriers.&mdash;Débauches
+de garnison.&mdash;Séductions et coups
+d'épée.&mdash;La guerre recommence.&mdash;Mort du capitaine
+Gomare.&mdash;La promesse.&mdash;La partie de pharaon.&mdash;Ivrognerie.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-IV">CHAPITRE IV</a></span></p>
+<p><i>La mort de Don Garcia</i>.</p>
+<p>Enterrement de Gomare.&mdash;Modesto.&mdash;Le siège de
+Berg-op-Zoom.&mdash;Le capitaine Saqui-Guitra.&mdash;Mort
+étrange de Don Garcia.&mdash;Les débauches de Don
+Juan.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-V">CHAPITRE V</a></span></p>
+<p>Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso
+Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas,
+et auquel épisode il donna le titre du <i>Riche
+désespéré</i>.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-VI">CHAPITRE VI</a></span></p>
+<p><i>Les nuits de Séville</i>.</p>
+<p>Retour en Espagne.&mdash;Fêtes et orgies.&mdash;La liste
+des maîtresses.&mdash;Doña Teresa au couvent.&mdash;Nouvelle
+séduction.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#II-VII">CHAPITRE VII</a></span></p>
+<p><i>La conversion de Don Juan</i>.</p>
+<p>Au château de Maraña.&mdash;Le vieux tableau.&mdash;Un
+singulier office.&mdash;L'apparition.&mdash;L'enterrement.&mdash;Évanoui.&mdash;La
+conversion.&mdash;Mort de Teresa.&mdash;Le
+dernier duel.&mdash;La pénitence.</p>
+
+<hr />
+
+<p><b>DON JUAN D'ANGLETERRE</b></p>
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-I">CHAPITRE PREMIER</a></span></p>
+<p><i>Julia.</i></p>
+<p>La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.&mdash;Un
+turbulent marmot.&mdash;Mort inopinée de Don José.&mdash;Éducation
+morale de Juan.&mdash;Sa précocité.&mdash;Son adolescence.&mdash;Julia,
+la belle sang-mêlé.&mdash;Son vieux mari.&mdash;Amours
+d'Inès et d'Alfonso.&mdash;Julia auprès de Don
+Juan: premières caresses.&mdash;Vaines résistances.&mdash;Tristesse
+de Don Juan.&mdash;Dans le berceau fleuri.&mdash;Dangers
+du crépuscule.&mdash;Initiation de Don Juan.&mdash;Dans le lit
+de Julia.&mdash;L'arrivée du mari.&mdash;La ruse de Julia.&mdash;Confession
+d'Alfonso.&mdash;La cachette de Don Juan.&mdash;Dans
+le cabinet noir.&mdash;Les deux époux.&mdash;Les souliers
+révélateurs.&mdash;Fuite de Don Juan.&mdash;Combat à l'épée
+et au poing.&mdash;Dans la nuit sévillane.&mdash;Le scandale.&mdash;Don
+Juan s'embarque.&mdash;La lettre de Julia.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-II">CHAPITRE II</a></span></p>
+<p><i>Le naufrage.</i></p>
+<p>Les filles de Cadix.&mdash;L'embarquement.&mdash;Mélancolie
+de Don Juan.&mdash;Le mal de mer.&mdash;La tempête.&mdash;Le
+grog.&mdash;Tristesse du licencié Pedrillo.&mdash;Dans les canots.&mdash;Le
+navire sombre.&mdash;La chaloupe s'éloigne.&mdash;La
+faim.&mdash;Le tirage au sort.&mdash;Pedrillo mis à mort et
+mangé.&mdash;Le châtiment.&mdash;Le dénuement.&mdash;La terre!&mdash;Vers
+le rivage.&mdash;Naufrage de la chaloupe.&mdash;Don
+Juan atteint le rivage et s'évanouit.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-III">CHAPITRE III</a></span></p>
+<p><i>Haydée.</i></p>
+<p>Retour à la vie: première vision.&mdash;Haydée et sa suivante.&mdash;Dans
+la grotte.&mdash;Haydée et son père.&mdash;Sommeil
+profond de Juan et troublé d'Haydée.&mdash;premier
+entretien, premier repas.&mdash;Les visites à la grotte.&mdash;Le
+bain.&mdash;Promenades sentimentales.&mdash;Départ du
+vieux pirate.&mdash;Première nuit d'amour sur la grève.&mdash;Exploits
+du pirate.&mdash;Le retour impromptu.&mdash;La
+fête au logis.&mdash;Danses et orgies.&mdash;Le repas d'Haydée et
+de Juan.&mdash;Singes, eunuques, danseuses et poète.&mdash;Les
+rêves d'Haydée.&mdash;Apparition paternelle.&mdash;La bagarre.&mdash;Vengeance
+du pirate.&mdash;Maladie et mort d'Haydée.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-IV">CHAPITRE IV</a></span></p>
+<p><i>La sultane Gulbeyaz.</i></p>
+<p>Esclave.&mdash;Récit du bouffon.&mdash;Enchaîné à la jolie
+Romagnole.&mdash;La vente au marché des esclaves.&mdash;Rencontre
+de Johnson.&mdash;L'achat.&mdash;Au palais du sultan.&mdash;Juan
+habillé en femme.&mdash;Au sérail.&mdash;La
+sultane amoureuse.&mdash;Vaines avances.&mdash;Arrivée du
+Sultan.&mdash;Gulbeyaz se retire.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-V">CHAPITRE V</a></span></p>
+<p><i>Dans le fond du sérail.</i></p>
+<p>Don Juan chez les demoiselles d'honneur.&mdash;Lolah,
+Katinkah et Dondon.&mdash;L'interrogatoire.&mdash;Au dortoir.&mdash;Dans
+le lit de Dondon.&mdash;Un cri dans la nuit.&mdash;L'étrange
+rêve de Dondon.&mdash;Brèves amours.&mdash;Le réveil de Gulbeyaz.
+&mdash;Juan et Dondon condamnés à mort.&mdash;La fuite.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-VI">CHAPITRE VI</a></span></p>
+<p><i>Leïlah.</i></p>
+<p>Don Juan dans l'armée de Souvarow.&mdash;L'accueil du
+grand général.&mdash;L'assaut d'Ismaïlia.&mdash;Don Juan sauve
+la petite Leïlah.&mdash;Le pillage, le viol.&mdash;Récompense de
+Don Juan.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-VII">CHAPITRE VII</a></span></p>
+<p><i>Catherine de Russie.</i></p>
+<p>Le voyage.&mdash;Don Juan reçu à la Cour.&mdash;Catherine
+amoureuse.&mdash;Éclatante situation de Don Juan.&mdash;Il
+pense à sa famille.&mdash;Épître maternelle.&mdash;Maladie de
+Don Juan.&mdash;Son départ en mission.&mdash;Catherine se console.&mdash;L'amour
+de Leïlah.&mdash;À travers l'Europe.&mdash;Débarquement
+à Douvres.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-VIII">CHAPITRE VIII</a></span></p>
+<p><i>Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke.</i></p>
+<p>Attaqué par des brigands.&mdash;Grande vie mondaine
+anglaise.&mdash;Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.&mdash;L'amour
+chez les Anglaises.&mdash;Adeline.&mdash;Le château de <i>Nonnan
+Abbey</i>.&mdash;La série des invités.&mdash;Chasse, cartes, billard.
+&mdash;Succès de Don Juan.&mdash;Man&oelig;uvres de la duchesse de
+Fitz-Fulke.&mdash;Inquiétudes d'Adeline.&mdash;Conseils de
+mariage.&mdash;Aurora.</p>
+
+
+<p><span class="sc"><a href="#III-IX">CHAPITRE IX</a></span></p>
+<p><i>Le moine noir d'Amundeville.</i></p>
+<p>Le festin.&mdash;Juan exerce sa séduction.&mdash;L'apparition
+du moine.&mdash;L'émoi de Juan.&mdash;Aurora. la duchesse de
+Fitz-Fulke et Adeline.&mdash;La chanson d'Adeline.&mdash;Dîner
+électoral.&mdash;Juan dans sa chambre.&mdash;Réapparition du
+moine.&mdash;Le réveil de lord Byron.&mdash;L'amour n'est
+qu'illusion.</p>
+
+<hr />
+
+<h2>Bibliothèque des Curieux</h2>
+
+<p>4, rue de Furstenberg&mdash;PARIS</p>
+
+<hr />
+
+<h3>Extrait du Catalogue</h3>
+
+<p><b>Les Maîtres de l'Amour</b></p>
+
+<p>Collection unique des &oelig;uvres les plus remarquables
+des littératures anciennes et modernes traitant des
+choses de l'amour.</p>
+
+<table summary="catalogue et prix">
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre du Divin Arétin</i> (2 vol.) chaq. vol </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre du Marquis de Sade</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre du Comte de Mirabeau</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre du Chevalier Andréa de Nerciat</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre de Giorgio Baffo</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre libertine de Nicolas Chorier</i> (J. Meursius) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre libertine des poètes du XIX<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Théâtre d'amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le livre d'amour de l'Orient</i> (I). Ananga-Ranga </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre des Conteurs libertins de l'Italie</i> (XVIII<sup>e</sup> siècle) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre de John Cleland</i> (Mémoires de Fanny Hill) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre de Restif de la Bretonne</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre des Conteurs libertins de l'Italie</i> (XV<sup>e</sup> siècle) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre libertine de l'Abbé de Voisenon</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre libertine de Crébillon le fils</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Livre d'amour des Anciens</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Livre d'amour de l'Orient</i> (II).&mdash;Le Jardin parfumé </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre libertine des Conteurs russes</i> </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre libertine de Corneille Blessebois</i> (Le Rut) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre de Choudart-Desforges</i> (Le Poète libertin) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>L'&OElig;uvre de Fr. Delicado</i> (La Lozana Andalusa) </td><td> 7 50</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Livre d'amour de l'Orient</i> (III).&mdash;Les Kama-Sutra </td><td> 7 50</td></tr>
+</table>
+
+<p><b>Le Coffret du Bibliophile</b></p>
+
+<p>Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches
+(exemplaires numérotés), et réservés aux souscripteurs.</p>
+<table summary="catalogue et prix">
+<tr><td><i>Les Anandrynes</i> (Confession de M<sup>lle</sup> Sapho) </td><td> 6 fr.</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Petit Neveu de Grécourt</i> </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors</i> </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Julie philosophe</i> (Histoire d'une citoyenne active et
+libertine), 2 vol </td><td> 12 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Correspondance de M<sup>me</sup> Gourdan, dite «la Comtesse»</i> </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Portefeuille d'un Talon Rouge</i> (La Journée amoureuse) </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Les Cannevas de la Pâris</i> (Histoire de l'hôtel du Roule) </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Souvenirs d'une cocodette</i> (1870) </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Zoppino.</i> Texte italien et traduction française </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>La Belle Alsacienne</i> (1801) </td><td> 6 fr.</td></tr>
+
+<tr><td><i>Lettres amoureuses d'un Frère à son élève</i> (1878) </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Poèmes luxurieux du divin Arétin</i> (Tariffa delle Puttane
+di Venegia) </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Parnasse satyrique du XVIII<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>La Galerie des femmes</i>, par J.-E. de Jouy </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Zoloé et ses deux Acolytes</i>, par le Marquis de Sade </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>De Sodomia</i>, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin et
+traduction française </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Le Canapé couleur de feu</i>, par Fougeret de Montbron </td><td> 6 »</td></tr>
+
+</table>
+
+
+<p><b>Chroniques Libertines</b></p>
+
+<p>Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des
+chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des
+chansonniers, à travers les siècles.</p>
+
+<table summary="catalogue et prix">
+<tr><td><i>Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal</i>,
+par H. Fleischmann </td><td> 6 fr.</td></tr>
+
+<tr><td><i>La vie libertine de M<sup>lle</sup> Clairon, dite «Frétillon»</i> </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Les Amours de la Reine Margot</i>, par J. Hervez </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe</i>
+(Affaire du Collier) </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Marie-Antoinette libertine</i>, par H. Fleischmann </td><td> 6 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIII<sup>e</sup>
+siècle</i> </td><td> 6 »</td></tr>
+</table>
+
+<p>Souscription aux six volumes parus de la I<sup>re</sup> série,
+ brochés, au lieu de 36 fr., net, 30 fr.</p>
+
+
+<p><b>La France Galante</b></p>
+
+<table summary="catalogue et prix">
+<tr><td><i>Mignons et courtisanes au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, par Jean
+Hervez </td><td> 15 fr.</td></tr>
+
+<tr><td><i>La Polygamie sacrée au XVI<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 15 »</td></tr>
+
+<tr><td><i>Madame de Polignac et la Cour galante de
+Marie-Antoinette</i>, par H. Fleischmann </td><td> 12 »</td></tr>
+</table>
+
+<p><b>Chroniques du XVIII<sup>e</sup> Siècle</b></p>
+
+<p><span class="sc">par Jean Hervez</span></p>
+
+
+<p>D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police,
+les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.</p>
+
+
+<table summary="catalogue et prix">
+<tr><td> I. <i>La Régence galante</i> </td><td> 15 fr.</td></tr>
+
+<tr><td> II. <i>Les Maîtresses de Louis XV</i> </td><td> 15 »</td></tr>
+
+<tr><td>III. <i>La Galanterie parisienne sous Louis XV</i> </td><td> 15 »</td></tr>
+
+<tr><td> IV. <i>Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons
+galantes de Paris</i> </td><td> 15 »</td></tr>
+
+<tr><td> V. <i>Les Galanteries à la Cour de Louis XVI</i> </td><td> 15 »</td></tr>
+
+<tr><td> VI. <i>Maisons d'amour et Filles de joie</i> </td><td> 15 »</td></tr>
+
+<tr><td>Souscription à la Série complète:</td></tr>
+
+<tr><td>Les 6 volumes sur papier simili hollande </td><td> 72 fr.</td></tr>
+<tr><td> &mdash; sur papier japon </td><td> 200 »</td></tr>
+</table>
+
+<p>Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande</p>
+
+<h3>DU MÊME AUTEUR</h3>
+<p>L'HISTOIRE ROMANESQUE</p>
+
+<table summary="catalogue et prix">
+<tr><td><b>La Rome des Borgia</b> </td><td> 5 fr.</td></tr>
+
+<tr><td><b>La Fin de Babylone</b> </td><td> 5 fr.</td></tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN ***
+
+***** This file should be named 22971-h.htm or 22971-h.zip *****
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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