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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:57:29 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les trois Don Juan + +Author: Guillaume Apollinaire + +Release Date: October 12, 2007 [EBook #22971] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +_L'Histoire Romanesque_ + +GUILLAUME APOLLINAIRE + +LES TROIS DON JUAN + +PARIS +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX +4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + +MCMXIV + +Les Trois Don Juan + +[Illustration: PLANCHE I + +(Photo J. Lacoste, Madrid). + +F. Goya.--LA MAYA NUE] + +L'HISTOIRE ROMANESQUE + +GUILLAUME APOLLINAIRE + +Les Trois Don Juan + +Don Juan Tenorio d'Espagne +Don Juan de Maraña des Flandres +Don Juan d'Angleterre + +Ouvrage orné de douze illustrations hors texte + +D'après GOYA, BOUCHER, A. COLIN, L. SAUVÉ, J. HARREWYN, +DE NOVELLI, E. DEVÉRIA, EUGÈNE DELACROIX. + +PARIS +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX +4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + +MCMXIV + + + + +I + +DON JUAN TENORIO OU LE DON JUAN D'ESPAGNE + + + + +CHAPITRE I + +LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGUE + +La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le baptême.--Chez +l'astrologue.--Alchimie et magie.--Les rêves de la comtesse.--Le +langage des astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les +prétentions de Don Jorge. + + +Don Juan Tenorio était le fils de Don Diego Pons Tenorio, quinzième +seigneur de Cabezan en Asturie, onzième seigneur de Peral y Cobos en +Vieille-Castille, sixième seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie. +C'est dire qu'il descendait d'une antique et noble lignée. + +Don Diego était un personnage considérable. Il possédait, outre ses +seigneuries, gagnées par ses ancêtres à la pointe de l'épée, un +palais à Séville où il séjournait une partie de l'année. Il y gérait +l'Intendance des dîmes et des bâtiments pour l'ordre religieux +militaire dont il était commandeur. La totalité de ses revenus était +estimée à dix-huit mille ducats d'or. + +Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se sentit prise des +douleurs de l'enfantement, il y eut un grand émoi dans le château. +Elle passa tristement les mois de sa grossesse. Il semblait qu'une +maladie terrible et mystérieuse se fût abattue sur elle. Souvent on la +voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'épouvante. Parfois, l'oeil +fixe, la poitrine haletante, elle paraissait subir la fascination de +quelque fantôme visible à elle seule. En vain passait-elle la plus +grande partie de ses nuits enfermée dans son oratoire. On l'entendait +murmurer de longues prières, entrecoupées de sanglots convulsifs. +Des rêves d'épouvante troublaient ses nuits, et maintes fois elle +s'éveilla en sursaut, poussant des cris étouffés. Ni les soins +affectueux de son mari, ni les encouragements du chapelain ne +pouvaient lui rendre le calme. + +À l'annonce de la délivrance, attendue par la comtesse avec une si +singulière appréhension, on fit venir de Séville un des plus illustres +médecins du temps. + +C'était un juif baptisé du nom d'Alonzo Levita. Il avait étudié dans +toutes les Universités d'Europe. + +Il interrogea la malade, examina les symptômes et rassura tout le +monde. Quelques heures après, en effet, Doña Clara accouchait d'un +beau garçon. + + * * * * * + +Ce fut une chèvre qui servit de nourrice à Don Juan, une chèvre +sauvage de la haute sierra. + +Il fut baptisé en grande cérémonie dans la cathédrale de Grenade, en +présence des rois catholiques et de leur cour. Il eut pour marraine +Doña Francesca Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain Don Juan +de Ganelès, dont il prit le nom selon l'usage. + +La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter un astrologue +fameux qui lui avait été recommandé par Don Alonzo Levita. Les soucis +qui l'avaient hantée dès les premiers jours de la conception de +l'enfant ne s'étaient pas dissipés en effet. + +Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frère de son mari, au cours +d'un voyage à Séville, et lui fit part de son désir de se rendre en sa +compagnie chez l'homme des sciences occultes. + +«Il me semble naturel en effet, Doña Clara, lui dit Jorge, que vous +consultiez un professionnel de la Kabbale sur l'avenir de votre +fils... Mais il faut prendre garde que ces kabbalistes sont souvent de +simples coquins, fort capables d'attenter à la bourse et même à la vie +des honnêtes gens. Je vous accompagnerai... + +--Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue venait à me +prédire quelque chose de fâcheux... + +--Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un drôle de cette +espèce s'avise de faire de la peine à ma jolie belle-soeur.» + +Après l'oraison du soir, Don Jorge et Doña Clara, guidés par maître +Alonzo Levita, se rendaient donc chez l'astrologue qui demeurait dans +une rue déserte, à l'une des extrémités de la ville. + + * * * * * + +Maître Max Jacobi avait été prévenu par son compère de l'honorable et +lucrative visite qu'il allait recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il +au premier coup de marteau. + +Une vieille à tête de sorcière montra à travers les barreaux de fer +sa lampe fumeuse. Son oeil chassieux dévisageait avec méfiance les +visiteurs. + +«Ouvrez, Barbara, dit le médecin. Votre maître nous attend.» + +La vieille obéit, en silence. + +Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivèrent à une porte que +Levita ouvrit sans plus de cérémonies, et ils se trouvèrent dans le +laboratoire de l'astrologue qui était en même temps un alchimiste. + +C'était une grande pièce à haute voûte cintrée qu'éclairait une lampe +suspendue à un crampon de fer. Des ombres irrégulières se jouaient +sur les murs noircis de fumée. Il y avait peu de meubles mais beaucoup +d'objets et ustensiles de science: fourneaux, soufflets, cornues, +fioles, alambics, sphères, compas, équerres, sabliers, métaux, +pierres, plantes desséchées, animaux empaillés, squelettes, ossements, +une tête de mort à mâchoire démesurée entre autres, mille autres +bric-à-brac accrochés, pendus, posés sur des planches, entassés ou +épars sur le sol. Perché sur une carcasse mobile, au fond d'un +angle obscur, un hibou se balançait en roulant dans l'ombre ses yeux +lumineux et sinistres. + +La comtesse frissonna; Don Jorge leva les épaules avec une grimace. +Quant à Levita, il souriait. + +Dans le coin le plus éloigné se trouvait une table singulièrement +encombrée. Une petite lampe mobile projetait une lumière assez vive +sur ce pêle-mêle. Dans un grand livre ouvert, posé sur un vieux +pupitre, lisait l'astrologue. Sa tête chauve, où brillait le reflet de +la lampe, reposait immobile entre ses deux mains. Il était tellement +absorbé qu'il n'entendit pas les visiteurs entrer. + +Jorge, se penchant sur le livre, aperçut un grimoire indéchiffrable +qui lui donna une opinion médiocre de l'orthodoxie du maître. Mais +comme il ne s'en souciait pas autrement, il lui frappa sur l'épaule: + +«Hé! l'ami, voici que vous rend visite une dame de condition +suffisamment élevée pour que vous preniez la peine de vous lever. +Debout donc!» + +Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage simple et cru. + +Maître Max Jacobi se leva en effet, salua gravement la comtesse et +attendit. Son aspect n'allait pas sans en imposer: son front était +vaste, ses yeux longs brillaient d'un regard intérieur, un regard de +savant accoutumé à transformer en abstractions imprévues les images +fournies à la méditation par la contemplation de la nature; sa +tête présentait les modifications énergiques dues à des habitudes +ascétiques. + +«Que voulez-vous savoir? madame, dit-il. + +--L'avenir de mon plus jeune fils. + +--Quelle partie de la science désirez-vous consulter, la chiromancie, +la sciomancie, la néomancie, la nécromancie, l'oniromancie? + +--Parlez chrétien, interrompit brusquement Don Jorge. Madame n'entend +pas l'hébreu! + +--Je vous demande, madame, s'il vous plaît d'interroger les signes de +la main, les nombres ou les morts?... + +--Pas les morts! s'écria la comtesse avec effroi. + +--Les songes, continuait Jacobi, les astres... + +--Oui, les songes et les astres. + +--Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge d'un air entendu, +cela est bon pour les petites gens qui se font tirer la bonne aventure +à un maravédis par tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque +toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais cependant une +raison à leur endroit. Mais ce qui me convient tout à fait, ce sont +les étoiles. Elles sont d'usage chez les princes et dans les familles +considérables. Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi le +plaisir de ne prédire à ma belle-soeur que choses agréables... Nous +aurions autrement à en découdre ensemble. Je suis maître des hommes +d'armes du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. Faites-en +votre compte. + +--Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis que l'interprète des +arrêts du ciel et ne dois point en subir les responsabilités. + +--Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je vous prie de laisser +parler en toute franchise le savant homme que j'interroge. Comment me +pourrait-il dire la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles? + +--N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon entendeur, salut! + + * * * * * + +«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande de l'astrologue, que, +pendant mon sommeil, un serpent se réfugiait dans mon sein pour s'y +réchauffer. Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses +écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais il était +si beau, il me regardait avec des yeux si doux et si tristes que je +n'avais plus le courage de m'en défaire. Alors il se mettait à siffler +langoureusement, comme pour me remercier, et je me rendormais le coeur +attendri et troublé... + +--Ensuite? + +--La première fois, le rêve se termina là... Un autre jour, je vis les +fleurs de mon jardin s'agiter en même temps, couvertes de sang, et le +serpent glissait rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les +fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice! Il nous tue.» +Mais le serpent enroulé près de moi reprenait: «Ne les crois pas. Ce +sont elles qui m'ont blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est +le mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que les fleurs. Je +me mis à pleurer. Il but mes larmes, et nous nous rendormîmes tous les +deux. + +«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches qui voletaient autour +de moi en poussant des cris désespérés. Le serpent se jouait autour +de mon cou et caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient +les colombes, venge-nous...» Mais le serpent murmura à mon oreille: +«Elles se trompent... L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué +l'aigle.» Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand oiseau de +proie qui se débattait à terre dans les convulsions de l'agonie. Puis +il redressa la tête en sifflant d'une manière terrible. Les colombes +s'enfuirent en criant: «Malheur à toi! malheur à toi!» + +«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au coeur. «Ingrat, +m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!» Et j'arrachai le serpent +de mon sein. Tombé à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit +avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi si je t'ai tuée, +c'est parce que je t'aime. Je vivais par toi, je n'ai pas voulu mourir +sans toi.» Il se métamorphosa en fleur. Moi, je me trouvai changée +en colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée en aigle. +L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta dans le soleil où nous +fûmes consumés ensemble. + +«Je n'ai plus rêvé depuis.» + + * * * * * + +--Vos rêves ont une signification claire, dit maître Jacobi. Ce +serpent, c'est votre fils. + +--Hum, hum, gronda Jorge. + +--Ce serpent, disais-je, représente votre fils. Ces fleurs sont +l'emblème de la joie, les colombes de l'affection, l'aigle du courage, +le soleil de la gloire. C'est la loi des contrastes qui règle la +divination de l'onirocritique, et les songes disent le contraire de +ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que vous aurez +un fils dont la tendresse fera votre bonheur et la vaillance votre +gloire. + +--Les bonnes paroles, maître, s'écria la comtesse toute joyeuse. +Comptez sur ma reconnaissance. + +--L'explication est convenable, daigna approuver Jorge. + + * * * * * + +--Maître, reprit la comtesse, je vous prie maintenant de consulter les +astres. Puisse leur réponse être aussi favorable que l'a été celle des +songes! + +--Il me faudrait l'état du ciel au moment de la naissance. + +--Je l'ai dressé très exactement, dit Levita, tirant un papier de sa +poche. + +L'astrologue examina le dessin tout en murmurant des formules +cabalistiques. + +«Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius au plus haut. Hum! +hum! Le coeur. Jupiter en conjonction avec le Taureau. Aldebaran, +étoile de la Bohême. Vénus absente. C'est bien, très bien... Traçons +le carré magique.» + +L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrés l'un dans l'autre et +partagea l'intervalle en douze triangles égaux. + +«Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda Don Jorge, qui +paraissait s'intéresser fort à l'opération. + +--Les douze maisons du soleil. + +--Et qu'est-ce qu'il y fait? + +--Il les visite tour à tour. Dans chacune est une phase de la vie +humaine... Maisons de la santé, des richesses, des héritages, des +biens patrimoniaux, des legs et donations..., maisons des chagrins et +des maladies, du mariage et des noces, maisons de l'effroi et de la +mort, de la religion et des voyages, des charges et dignités, des +amis, des emprisonnements et de la mort violente... + +L'astrologue se tut. Dans le silence général, il avait ouvert un +livre rempli de signes astronomiques et tourna plusieurs feuillets, +comparant ensemble les observations du médecin, le carré magique +et les formules consacrées. Enfin, après de longues méditations, il +reprit: + +--Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La conjonction de Jupiter +avec le Taureau annonce beaucoup de souhaits qui se réaliseront, +grands voyages et abondantes richesses. Votre fils sera élégant dans +ses vêtements et honoré dans sa vie. Mais qu'il y prenne garde! Orion +influe sur son bras gauche et commence à se renverser, preuve que son +coeur sera souvent menacé. Il ne s'agit, au reste, que d'un danger +moral. Le Soleil n'ayant point visité la douzième maison, votre fils +ne doit point mourir de mort violente, cependant... ce point présente +une particularité inconnue dans les annales de l'astrologie. + +--Oh! mon Dieu! fit la comtesse. + +--En tout cas, il ne sera pas dépourvu d'argent, s'en étant procuré +par legs, donations et autres moyens encore. + +--Qu'est-ce à dire? fit Don Jorge. + +--Oh! avouables, tout à fait avouables en notre temps. + +--Sera-t-il heureux? demanda la comtesse. + +--Si la fortune, la santé, la puissance et la célébrité peuvent faire +son bonheur. + +--Aura-t-il une nombreuse postérité? demanda enfin la comtesse. + +--Je ne saurais le dire, Vénus, qui préside à la fécondité, étant +cachée sous l'horizon. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre +famille finira comme elle a commencé. + +--Et que signifie? firent à la fois la comtesse et Don Jorge. + +--À qui fait-on remonter son origine? + +--Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio sont seuls +descendants directs, à Madarra-le-Bâtard. + +--Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue penché sur ses dessins +et grimoires, que votre famille finira par... par... d'innombrables +bâtards! + +--Misérable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait Don Jorge furieux. + +Et laissant au médecin le soin de ranimer la comtesse évanouie, +il prit celui de la venger. Avec une large règle, jadis d'usage +mathématique, il entreprit de bâtonner l'infortuné Jacobi, qui criait +en se débattant: + +«Miséricorde! Au secours! À l'assassin! + +--Je t'avais prévenu, drôle! + +--Levita! Levita! Vieux camarade!» + +Mais Levita se tenait prudemment dans un coin. Nul doute qu'à montrer +son courage comme combattant il ne préférât intervenir plus tard comme +médecin. + + * * * * * + +Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en vint frapper le +squelette ballant au sommet duquel se tenait perché le hibou. + +Celui-ci, effrayé, secoua ses ailes. Une poussière lourde s'en +dégagea, obscurcissant l'atmosphère. Peut-être l'animal n'avait-il pas +bougé depuis plusieurs années. L'oiseau nocturne volait, comme fou, +à travers la chambre, montant, descendant, heurtant les squelettes, +dispersant les paperasses, mêlant ses ululements funèbres au concert +des voix humaines. Il faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait +des hurlements semblables à ceux des chiens qui aboient à la mort. + +Enfin le hibou, fatigué, s'arrêta pour prendre contact avec un objet +solide. Mais lequel, grands dieux! Ainsi que l'arche sainte se +posant, après le déluge, au sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa +solidement au crâne de l'exaspéré Don Jorge. + +Celui-ci s'enfuit épouvanté, les bras en l'air, renversant tout sur +son passage. Les objets fragiles se brisaient: Patatras! Catacri! +Gressecrec! La comtesse se précipita sur sa trace. Ce ne fut que sur +le seuil que, de son épée tirée, Don Jorge réussit à faire lâcher +prise à l'antique volatile qu'offusquait, du reste, la lumière du +jour. + +«Quelle caverne, criait-il. La peste soit à Levita! Le diable emporte +Jacobi! Quant à ce hibou!...» + + * * * * * + +La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle sa belle-soeur. + +«Les moines sont des fanatiques, les médecins des ânes, les +astrologues des menteurs... Faire du chagrin à ma charmante, charmante +belle-soeur. Je ne le souffrirai pas...» + +Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice, passait son +bras épais autour de la taille gracile de Doña Clara. + +Mais celle-ci tournait déjà dans la serrure la petite clef d'or de la +porte secrète par laquelle elle s'était échappée. + +«Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret, poursuivait Don +Jorge... + +--Un baiser! beau-frère, vous n'êtes qu'un vieux polisson. Tenez, +voici pour secouer la poussière du hibou!» + +Et, poussant la porte, elle frappa d'un léger coup d'éventail le nez +enluminé du soudard. + +[Illustration: PLANCHE II + +_F. Goya._--CHEZ LE SORCIER] + + + + +CHAPITRE II + +LA PREMIÈRE MAÎTRESSE DE DON JUAN + +Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les +préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la +Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La petite Monique.--Le +baiser.--L'altercation.--La bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto +blessé.--Rivalité de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort de Niceto. + + +À dix-sept ans, Don Juan était dans la fleur de la beauté. + +«Décidément, dit un matin Don Jorge à son neveu, tu ne peux pas en +rester là. Tu as eu la plus brillante éducation des Espagnes, des +maîtres de toutes les langues, vivantes ou mortes, de mathématiques, +de littérature et même de poésie et de musique, bref, tu es endoctriné +dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta moustache commence à +pousser, tu montes à cheval comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs, +tu manies la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la rapière +mieux que moi, tu es beau garçon, du reste, et point sot. Il est +indécent que tu n'aies pas une maîtresse. + +--Une maîtresse! Une maîtresse! répétait Juan effaré. + +--Tu es novice, mais non moine! De mon côté, j'ai la prétention de +n'être point pédant. Si la famille me déshérita, ce n'est point sans +quelques bons motifs. Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons +parents et bons amis. Je te dois les lumières de mon expérience. + +«Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre sur un bon pied. +Un homme bien né se reconnaît à deux qualités: la galanterie et la +bravoure. + +«Si nous avions quelque belle guerre, je t'amènerais avec moi et +t'engagerais à monter le premier sur la brèche. Mais, hélas! il ne se +livre plus de grande bataille. Ce bon temps est passé! Mon capitaine +est mort, et il a emporté la gloire dans son tombeau. + +«A un gentilhomme de la qualité, il n'est donc plus permis que de +chercher querelle personnelle, et pour cela rien ne vaut les intrigues +de l'amour.» + + * * * * * + +Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir même conduire +son neveu, était un excellent homme, aimant la joie pour lui et +les autres. Riche de son patrimoine, il possédait en outre une des +meilleures commanderies d'Alcantara. Il dépensait convenablement sa +fortune, mangeant le revenu sans trop entamer l'avenir, magnifique +avec une certaine sagesse. Il donnait les meilleurs repas de Séville, +chère délicate, vins choisis, service splendide, et en prenait sa +bonne part. + +C'était un fin mangeur et un buveur de premier ordre. Il avait une +vraie nature de taureau, calme, lente, puissante, terrible dans sa +colère. + +Don Niceto Iglesias, l'autre convive, était un garçon fort +chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait pour le tapage un goût +singulier. Parfait gentilhomme du reste, fort élégant de sa personne +et brûlant son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient autant +que les hommes le craignaient. + +«Je le crois, dit Jorge à Juan, d'accord avec la Pandora, une des +courtisanes que tu verras ce soir. + +«Pandora est un nom mythologique que sa beauté lui a fait donner en +Italie où elle fut se former. Une fille superbe à voir, mais rien de +plus. Elle n'a pas l'ombre de coeur, mais ce n'est pas son métier d'en +avoir. Il n'y a pas à espérer lui plaire. L'amour est avec elle une +affaire d'argent. + +«Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait du reste pas +convenable d'aller sur ses brisées. Si elle te plaît, tu prendras +date. Mais tu ferais bien, en ce cas, de me consulter sur les +arrangements. Hélas! mon cher neveu, j'ai l'expérience! + +«Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena, je n'ai pas besoin +de te dire qu'elles sont occupées. L'une, Soledad, appartient à +Don Rinalte; quant à l'autre, c'est ma maîtresse. J'ai passé la +soixantaine, mais le jarret est bon et l'oeil vif. Tu les dois +respecter également, puisque Don Rinalte est ton hôte et que je suis +ton oncle. + +«Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins à mon égard. J'ai trop +d'expérience pour donner dans la jalousie et je t'aime trop pour le +chagriner à l'occasion d'une femme. + +«Je doute du reste que la Magdalena te convienne. C'est une fort jolie +personne, mais un peu niaise, pour ne pas dire bête. Sa gaucherie, qui +m'amuse, t'ennuierait probablement. + +«Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon goût, mais trop jeune +pour toi. Une personne un peu mûre serait mieux appropriée à ta +fringante jeunesse. + +«Rien ne forme les jeunes gens comme la société des courtisanes. Elles +ne hantent, du moins à ma connaissance, que des gens comme il faut, +titrés, riches, chevaliers et, parmi le clergé, jamais moins que des +chanoines. Près d'elles un bourgeois perdrait ses écus et un moine son +latin. Écoute, regarde et profite donc. Prends un costume avantageux; +ces dames sont reines de la mode. Si, elles te découvrent joli, les +autres te trouveront charmant. + +«Le rendez-vous est à huit heures. Je vais, de ce pas, chez un +théologien de l'ordre, avec lequel j'ai à traiter d'affaires. Je +reviendrai te prendre au coucher du soleil. Sois prêt.» + + * * * * * + +Ébloui, enivré, consterné de ces paroles, Juan passa le reste de +la journée dans une agitation violente. Une vraie fête! Une orgie, +peut-être! Tout cela lui semblait merveilleux et terrible. + +Il revêtit un pourpoint bleu de ciel, brodé de soie blanche, manches +de dessous et chausses de soie blanche aussi. + +Jorge loua la simplicité de ce costume qui faisait ressortir +l'éclatante beauté du jeune homme. + +«Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre l'épée que t'a donnée +ton parrain: c'est une arme de parade ou guerre et non de promenade. +J'ai ce qu'il te faut, une rapière à riche garde, dont le fourreau, en +velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement à ton habit. + +«Essaie-la toi-même. Tu verras qu'elle est bonne, bien montée et +bien trempée. Tout le poids est dans la garde; la lame est légère et +simple. Elle vient, la marque du petit chien en fait foi, de Romero, +le meilleur armurier de Tolède. + +«J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir et n'ai jamais eu +qu'à m'en louer. Je l'ai, en maintes rencontres, prêtée à des amis qui +ont toujours tué ou blessé leur homme. C'est ce que je puis appeler +une épée heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la donne.» + +Juan ceignit la rapière, remercia son oncle et partit avec lui. + + * * * * * + +Le coeur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte. Celui-ci vint à +la rencontre de ses hôtes dès qu'ils furent annoncés. + +C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros et grand, l'allure +d'un seigneur et d'un bon vivant. + +Dans le salon se trouvaient déjà les autres convives. + +La vue des femmes mit un éblouissement dans l'âme de Juan. Il les +admirait toutes trois sans les distinguer encore. + +Dès l'abord, elles ne se firent point faute de le regarder. Jamais +elles n'avaient vu de jeune homme aussi accompli. Les femmes galantes +savent juger du premier coup d'oeil la beauté masculine. + +Juan se trouvait quelque peu embarrassé de cet examen. Il craignait +plutôt d'être un objet de ridicule que d'admiration. + +Mais les autres hommes ne s'y trompèrent pas. Les deux anciens +échangèrent un sourire, tandis que le plus jeune pinçait les lèvres. + +Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquième année, avait l'oeil vif, +les dents blanches, les cheveux noirs, les traits réguliers et fins, +la taille svelte, toute la grâce andalouse enfin. + +Une main habile avait, de plus, parfait l'élégance de son magnifique +costume, satin et velours, or et broderies. Un soin méticuleux avait +présidé à sa toilette capillaire. + +Il passait pour le plus joli garçon de Séville. Il le savait et tenait +à cette réputation. + +À l'instant, il se sentit dépossédé. La supériorité de son nouveau +concurrent était trop manifeste et ne permettait pas le doute. Le +jugement des trois courtisanes n'était-il point du reste sans appel? + +Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don Juan et, pour un fat +comme pour une coquette, la jalousie c'est la haine. Mais c'était un +homme bien élevé, qui connaissait son monde. Et puis n'était-il pas +plus habile de prendre son parti d'une défaite inévitable? + +Il se résolut donc à traiter en ami ce rival inconnu et dans le fond +du coeur détesté. + +Juan s'efforça de répondre dignement aux prévenances du jeune +cavalier, mais il eut beau faire pour être cordial, il ne fut que +poli. L'instinct lui faisait pressentir un ennemi sous ces dehors +bienveillants, comme un serpent sous des fleurs. + + * * * * * + +Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes, et le maître +d'hôtel, suivi des laquais porte-flambeaux, annonça que le souper +était servi. + +Les femmes se débarrassèrent de leurs mantilles. Les épaules +splendides de l'une, plus frêles mais non moins blanches des autres, +apparurent à nu. C'était l'usage des courtisanes de se décolleter +assez bas. Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait +voir leurs seins fermes et marbrés de délicates veines bleues. Par +derrière, la ligne du corsage s'infléchissait en arc jusqu'à la +taille. Les robes étaient si légères! Elles ignoraient le corset. +Ce spectacle ne fut pas sans mettre quelque émoi dans l'âme encore +inexperte du jeune Juan. + +Après s'être levé comme tout le monde, il ne sut plus que faire et +resta embarrassé comme un nigaud au milieu du salon. Don Niceto offrit +son bras à Soledad, qui était considérée comme la maîtresse de maison. + +La Pandora attendait debout. C'était une magnifique créature, grande, +admirablement faite, blanche et pâle comme le marbre, avec de grands +yeux noirs et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe de +satin noir, une basquine jaune, une chaîne d'or au cou et, dans la +chevelure, une rose d'un rouge éclatant. Les deux amies étaient vêtues +avec un luxe égal. Elles avaient adopté une mode singulière, qui +consistait à se couvrir la tête de perruques aux diverses couleurs +de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la Murcie, cette autre +Catalane, s'étaient ainsi donné des chevelures d'or aux reflets +d'aubergine et d'orange. + +Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient à elle, la Pandora alla +résolument au jeune homme et lui donna le bras en souriant. + +Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau bras nu qui +venait de se poser sur le sien. + +«Voilà un fort beau couple en vérité!» s'exclama Don Rinalte. + +Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une petite moue +dédaigneuse. + + * * * * * + +Juan, hasard ou non, se trouva placé à droite de la Pandora, qui avait +à sa gauche Don Niceto. + +On trouvait là réuni tout ce qui fait la beauté, l'excellence et le +charme d'un repas. + +La salle était décorée avec goût et follement illuminée. Il y avait +des fleurs à profusion; la nappe était jonchée de feuilles de roses. +La table resplendissait des luxes européens les plus raffinés: toiles +damassées de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de Florence. +Chaque détail avait son prix et révélait quel expert dilettante était +Don Rinalte. + +Les mets recherchés, les vins dorés, la beauté demi nue des femmes, +l'odeur mêlée des parfums et de la chair, une conversation animée, +tout parlait aux sens, invitait à l'abandon et au plaisir. + +Cependant le souper commença tranquillement. Les gens qui savent vivre +graduent les jouissances. + +Les femmes, d'ailleurs, témoignaient encore d'une certaine réserve. +Juan se demandait même s'il ne s'agissait point là de véritables dames +du monde égarées. + +L'influence de la bonne chère se fit sentir peu à peu. Esprits et +regards s'animèrent. Les voix s'élevèrent, le ton devint plus vif. +L'oncle risqua quelques propos salés qui reçurent des convives le +meilleur accueil. + +Juan buvait comme tout le monde, et sa timidité s'évanouissait dans +les fumées du vin. Les lumières lui semblaient plus brillantes, les +hommes plus spirituels et les femmes plus jolies s'il est possible. Il +voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait du courage. +Il osa parler et parla bien. Il eut de l'esprit, et les hommes +eux-mêmes furent obligés de l'applaudir. + +«Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel. + +--Adorable! appuya Niceto.» + +Jorge se frottait les mains, enchanté de voir réussir son élève. + +Pandora jetait à Juan des regards de flamme. Cependant il se contenait +et n'osait encore lui rendre ses avances. + + * * * * * + +Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles exécutèrent une +traditionnelle séguedille avec cette furia, cette conviction qui +appartient à leur race. L'offre et le désir, le refus et l'abandon, +la plus lascive volupté enfin, voilà ce qu'elles aimaient, les seins +offerts, la croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande de +Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se dévêtit et dansa +nue. Ce ne fut pas sans quelques manières de la mère maquerelle que +deux ou trois ducats d'or amenèrent cependant à composition. + +Le petit corps brun se balança à son tour tandis que les convives +claquaient des mains en cadence. Cette fillette vierge mimait, avec +une perversité à damner tous les hommes, le rythme de la possession. +Le mouvement allait en s'accentuant, selon ce que prescrit la +tradition africaine. Elle tomba enfin, pâmée, morte de s'être donnée à +tous, crispée d'un spasme presque douloureux. Et les convives prirent +les fleurs qui jonchaient la table et les jetèrent sur son joli corps +étendu, ses seins mignons à peine éclos, son petit ventre doré, ses +cuisses nerveuses et musclées. + + * * * * * + +Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait laissé tomber entre +ses seins la fleur rouge qui ornait ses cheveux. Niceto s'empressait +déjà, mais la fille hautaine se détourna: + +--Prenez ma rose, dit-elle à Juan. + +Celui-ci, fort éméché par le généreux xérès et le spectacle auquel il +venait d'assister, ne se le fit pas dire deux fois. Il plongea sa main +dans l'opulent corsage de la courtisane et en retira la fleur qu'il +baisa passionnément. + +Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya ses lèvres. + +Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que les autres. + +Mais se voir ravir sa maîtresse en même temps que sa royauté, se +sentir frappé coup sur coup dans son amour-propre et dans son amour, +c'était trop! En dépit de ses efforts, il commençait à ne pouvoir plus +se maîtriser. + +Rinalte s'en aperçut et, en hôte averti, s'efforça de trouver un +dérivatif. + +«Je crois que le moment de s'embrasser est venu», dit-il. + +Et se penchant sur sa maîtresse, il la baisa sur la joue. + +«Fais passer», dit-il. + +Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le baiser. + +Niceto, vaguement consolé, s'inclina sur Pandora qui se laissa faire +assez docilement. Elle se vengea de son mieux en appliquant un beau +baiser sur le cou de l'imberbe Juan. + +Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il le devait, +à Magdalena qui déjà tendait la joue, jugea plus agréable de le +restituer et posa ses lèvres au coin de la bouche impériale de la +Pandora. + +Rinalte, diplomate, poussa un grand éclat de rire. Jorge se mit à +trépigner de joie. L'attendrissement atteignait chez le vieux guerrier +aux dernières limites. Il eût volontiers pleuré. + +Niceto avait tressailli avec un rire jaune. + + * * * * * + +Ce fut la Magdalena qui sauva la situation. + +«Et moi?» dit-elle d'un ton piteux. + +Ce fut une hilarité générale. Elle redoubla quand on vit que la pauvre +fille s'en attristait au lieu de s'en amuser. + +«C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.» + +--Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais réparer mes torts. + +--Je ne veux pas», s'écria la Pandora d'un ton farouche, en le +retenant par le cou. + +Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena éclatait en sanglots. + +Jorge et Rinalte riaient de plus belle. + +Mais Niceto était à bout de patience: + +«De quoi te mêles-tu? demanda-t-il à Pandora d'une voix tremblante. + +--Et vous-même, répliqua-t-elle avec hauteur, de quoi vous mêlez-vous? +Vous n'avez aucun droit sur moi. Je ne suis pas votre maîtresse! + +--Ma maîtresse, non. On n'achète pas une maîtresse, on n'achète que +des esclaves. + +--Moi, votre esclave! + +--Oui, puisque tu portes ma chaîne, dit-il avec un rire amer en lui +montrant la chaîne d'or qu'elle avait au cou. + +--Eh bien! Je me délivre!» + +Elle arracha la chaîne en la brisant et la jeta devant Niceto. +Celui-ci la ramassa pour la jeter à la tête de la Pandora. + +Mais Juan avait vu le geste et il étendit vivement le bras pour +amortir le coup. + +«Lever la main sur une femme! dit-il. + +--Ce n'est pas une femme, répondit Niceto hors de lui, c'est une +prostituée! + +--Lâcheté sur lâcheté!» + +Il n'avait pas achevé ces mots que déjà Niceto lui avait lancé la +chaîne au visage. Juan se précipita d'un bond sur son adversaire et le +renversa sur la table. Au choc, assiettes et bouteilles dégringolèrent +sur le parquet. + +Niceto tenta de résister, mais en vain. Alors on le vit qui portait la +main sur un couteau. + +«Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de la main l'arme +effilée. + +--Non, s'écria Jorge, des épées! Vive Dieu! Des épées! Nous ne sommes +pas des muletiers. Lâche-le, Juan.» + + * * * * * + +Niceto relevé, tout le monde sortit d'un commun accord. + +«Les épées sont dans l'antichambre, dit Jorge. Pour vous battre, vous +serez mieux dans le jardin qu'ici.» + +Pandora, pâle comme la mort, tremblait de tous ses membres. Les deux +autres femmes pleuraient et criaient. Leurs robes s'étaient dégrafées, +leurs basquines déchirées, qui sait comment! Demi nues, l'oeil +brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux manches des +hommes. + +«Paix là! Paix là! dit Jorge de sa grosse voix de commandement. Restez +dans votre coin ou je me fâcherai, petites!» + +Elles obéirent et se groupèrent sur le divan de la salle à manger dont +Rinalte en sortant ferma la porte à clef. + +Chacun des deux hommes avait pris son épée. + +«Ne te trompes-tu pas, dit Jorge à son neveu. Est-ce bien celle dont +je le fis cadeau?» + +Et ce disant il lui passait au cou une petite médaille suspendue à une +chaîne d'argent. + +Niceto était déjà descendu. Juan s'empressa de marcher sur ses traces. +Jorge, qui l'accompagnait, fut arrêté par la voix de Rinalte. + +«Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une de ces torches. Je +tiendrai l'autre. Il convient que ces enfants y voient clair. Ils ne +seront pas dérangés. Les femmes sont sous clef, et j'ai congédié les +domestiques.» + + * * * * * + +«Votre neveu est-il habile à tirer l'épée? + +--Plus habile que moi! Et je fus en mon temps, vous ne l'ignorez pas, +un bretteur de quelque renommée. Des dix coups de taille, il n'en est +pas un qu'il n'exécute à la perfection, soit en droit-fil, soit en +faux-fil. À personne je ne vis faire aussi élégamment la main droite +oblique ascendant. Quant au coup de pointe dans l'oeil, je n'en dis +rien: vous jugerez par vous-même. + +--La lutte sera belle, car Niceto est fort. + +--Il trouvera à qui parler! À propos, vous êtes le parrain de Niceto. +Je seconde mon neveu, comme il est juste.» + +Dans la cour, les deux témoins se placèrent en face l'un de l'autre, +croisant la ligne occupée par les combattants. Puis ils les mirent en +place. + +«Vous pouvez aller! seigneurs», dit Rinalte. + +Contrairement à ce que les deux témoins avaient prévu, il n'y eut +pas de lutte. Les deux adversaires fondirent impétueusement l'un sur +l'autre, le fer tendu. Il y eut un coup fourré mais avec des résultats +bien différents: l'épée de Niceto glissa sur la poitrine de Juan, +l'épée de Juan atteignit Niceto en plein ventre. + +Celui-ci, l'arme lâche, tomba en arrière, la figure crispée. Une tache +rouge suinta peu à peu à travers son pourpoint blanc... + +Juan s'était arrêté, épouvanté. Mais Jorge respirait plus +paisiblement. + +«Vous êtes grièvement blessé? demanda Rinalte à son client. + +--Non, répondit Niceto par fierté. J'aurai ma revanche. + +--Quand vous voudrez, reprit Don Juan», auquel cette nouvelle menace +avait rendu son assurance. + +Cependant l'écuyer de Rinalte était accouru et, avec son maître, il +transporta Niceto dans son lit. + + * * * * * + +«Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle à son neveu. Voilà tes +preuves faites et bien faites. Mais une autre fois n'y mets pas tant +d'ardeur. C'est dangereux. Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends +pas que l'épée... Mais voyons donc...» + +Il saisit la médaille qu'il avait donnée à Juan et l'examina +attentivement. Elle était profondément sillonnée d'un bord sur +l'autre. + +«La médaille t'a sauvé la vie! C'est une médaille de Saint-Jorge, mon +patron, que le pape Alexandre VI a bénie lui-même. Elle met à l'abri +du fer et du feu. Sans elle, comment me serais-je tiré de tant de +mauvaises rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle t'attend. + +--Quoi, mon oncle, après ce qui s'est passé? + +--Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle te doit la +récompense!» + + * * * * * + +Au moment d'entrer dans la salle à manger, Juan s'arrêta, croyant +entendre le bruit d'une altercation. + +C'étaient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient. + +«Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper tu lui as fait +de l'oeil en dessous. + +--Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas le droit de regarder +ce jeune homme? + +--Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis Don Rinalte. + +--Je m'en moque. Je ne chômerais pas d'amoureux à Séville. Te crois-tu +seule capable de plaire aux hommes? Parce que tu as eu des cardinaux! +Moi aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie! + +--À savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour toi! Tu n'es pas +à la hauteur, ma petite. Du reste, je suis Sévillane et porte un +poignard à ma jarretière. Comme je n'en ai pas besoin pour défendre ma +vertu, je m'en servirai pour défendre mon amour. Oui, mon amour, car +je l'aime, entends-tu. Je le veux!» + +Don Juan entra dans la salle, à demi grisé par les propos qu'il venait +d'entendre. Il promena son regard sur les deux créatures, dont la +chair s'offrait ainsi à lui. Il était le maître. Il pouvait choisir. + +Mais Pandora avait saisi son bras. + +«Viens, mon bien-aimé, dit-elle. Viens que je te serre dans mes bras. +Tu t'es vaillamment battu. Je t'ai vu. J'étais là, à la fenêtre, +penchée sur le jardin, et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tué, +je l'aurais poignardé!» + +Elle le baisa longuement sur les lèvres. + + * * * * * + +«Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don Jorge. Rinalte passera la +nuit auprès de Niceto et vous souhaite le bonsoir. + +--Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner, dit la Pandora d'un +ton ironique. Mais nous irons la reconduire...» + +Soledad était vaincue. On la reconduisit, en effet, à son logis, sans +qu'elle osât plus rien tenter contre son audacieuse rivale. + +De là, on se rendit à la maison de Pandora. Elle frappa d'une main +impatiente, et sa camériste vint lui ouvrir. Alors, Juan quitta son +bras et la salua respectueusement. + +«Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit. + +--Ah çà, reprit-elle en le regardant d'un air moqueur, comptes-tu +m'épouser dans six mois?» + +Jorge partit d'un éclat de rire. + +La Magdalena poussa Juan dans l'allée et lui souhaita à son tour une +bonne nuit. + + * * * * * + +Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure chez Don Rinalte pour +prendre des nouvelles du blessé. + +«Ah! ce fut un fameux coup d'épée, dit celui-ci. Les médecins n'ont pu +arrêter le sang. Niceto est mort cette nuit. Venir à bout dans la même +soirée du plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane de +Séville! À dix-sept ans! Votre neveu ira loin!» + + + + +CHAPITRE III + +DON JUAN À LA COUR DE NAPLES + +En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention de Don +Jorge.--L'oncle et le neveu.--La fuite.--La duchesse au secret.--Les +conseils d'un valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio. + + +Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait appris la volupté et +tous ses raffinements. Ces leçons ne furent pas perdues. Il comprit +de suite que l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons +ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort. Les femmes +seraient à lui. + +Cependant, les circonstances de la mort de Don Niceto avaient été +connues peu à peu; d'autres duels, d'autres enlèvements rendirent +bientôt la situation de Juan intenable à Séville, et sa famille décida +de l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle Jorge avait +été depuis peu nommé chef de la mission militaire espagnole chargée +d'inculquer aux paresseux Napolitains les secrets de l'art de la +guerre. + +Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses amoureux +exploits. L'aventure qui lui fit quitter le royaume mérite d'être +contée. + + * * * * * + +La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante beauté, devait +épouser le duc Octavio, mais Juan en était éperdument amoureux. Dans +ses pires tromperies, il y avait en ce temps une part de sincérité. + +Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la conviction que +le duc faisait à Isabelle la cour la moins platonique, désirant sans +doute s'assurer de quelques gages d'amour palpable, avant que l'heure +officielle de l'hyménée n'eût sonné. + +À la suite d'une fête donnée au palais royal, la duchesse s'était +assoupie dans un petit boudoir retiré. Juan, qui la guettait, se +glissa dans la salle mi-obscure. Il éteignit la dernière chandelle et +s'assit près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil, agrémenté +sans doute de rêves d'amour. + +«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant la +voix du duc et la prenant par la taille. + +--Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse. + +Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les siennes. Ses mains +chiffonnaient la dentelle. Isabelle ne résista bientôt plus. + + * * * * * + +«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement, dit-elle, quand +ils se furent relevés. + +--Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des épousailles? + +--Je veux aller chercher une lumière. + +--Pourquoi? + +--Pour voir encore mon très cher amour. + +--J'éteindrai la lumière. + +--Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu? + +--Qui je suis? Un homme sans nom. + +--Au secours!... Vous n'êtes pas le duc? + +--Non. + +--Au secours! Au secours! + +--Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main. + +--Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au secours!» + + * * * * * + +Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire un petit tour +dans ses appartements avant que de faire ses dévotions nocturnes et se +mettre au lit, accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du reste, +il n'avait jamais remarqué la physionomie de Don Juan. + +--Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement. + +--Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse je suis! + +--Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le monarque. + +--Qui? Un homme et une femme», répondit Juan. + +Le roi, dont la devise était en politique aussi bien que dans le +privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il fallait être prudent. Il fit +semblant de ne point voir la duchesse et se contenta de dire: + +«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!» + + * * * * * + +Don Jorge, qui venait lui-même de changer la garde du palais--un bon +militaire ne doit point négliger le détail--accourut à cet instant à +la porte. + +«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de ces prisonniers. +Apprenez qui ils sont. Mais agissez secrètement. Je crois à une +mauvaise affaire. Je ne serai rassuré que quand je les saurai en votre +pouvoir!» + + * * * * * + +«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge. + +--Qui osera? répondit Juan toujours demi caché sous son manteau. + +--Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste. + +--Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de l'ambassade +d'Espagne!» + +Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il avait cru +reconnaître la voix. + +«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous tous dans la +chambre voisine avec cette femme. + + * * * * * + +«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu qu'il venait enfin +de reconnaître. Eh bien! tu me mets dans une jolie position! Que se +passe-t-il? + +--Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la duchesse Isabelle. + +--Et comment? + +--J'ai dû feindre d'être le duc Octavio. + +--De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez des filles de cour et +de basse-cour? La duchesse! Écoute. Tu vas sauter par ce balcon. + +--Votre bonté me donne des ailes. + +--Et ensuite par le premier bateau tu fileras en Sicile ou ailleurs. + +--En Espagne par exemple! Allons, tout n'est pas perdu! + +--Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un prisonnier, moi chef +de la mission militaire extraordinaire?» + +Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile le balcon et sauté +au dehors. + + * * * * * + +«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait. + +--J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre vigoureuse et droite +justice. L'homme... + +--Est mort? + +--Non, il a échappé à la fureur des épées. + +--Et par quel moyen? + +--Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que, sans chercher à +s'excuser, le fer à la main, il roula son manteau autour de son bras +et avec une grande prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au +balcon d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes soldats le +retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant. Ils s'apprêtaient +à l'emporter, quand, soudain, avec une telle promptitude que j'en +demeurai interdit, il s'échappa... + +--C'est du joli! Et la femme? + +--La femme dont vous apprendrez le nom avec étonnement, la duchesse +Isabelle, retirée dans cette chambre, assure que c'est le duc Octavio +lui-même qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée. + +--Je ne comprends pas très bien. + +--Moi non plus. Je me contente de répéter. + +--Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu es l'âme de l'homme, +pourquoi t'a-t-on placé dans la femme, qui est l'inconstance même?» + + * * * * * + +Cependant le garde amenait la duchesse devant le roi. + +«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?» dit-elle +timidement. + +Le roi donna ordre à la troupe de se retirer. + +«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous inspira, madame, +de profaner ainsi un palais... Prenez-vous ma maison pour un b...? + +--Pardon, Seigneur! + +--Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser ton offense. Cet homme +était donc le duc Octavio? + +--Seigneur! + +--Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les valets! Don Jorge Tenorio! +enfermez cette femme dans une tour, au secret, et faites saisir le +duc. Je veux maintenant qu'il lui tienne parole! + +--Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis coupable, mais, s'il +le veut, le duc Octavio me disculpera!» + + * * * * * + +Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour avait point en effet +tandis que se déroulaient ces redoutables événements. + +Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver debout de si bonne +heure. + +--Eh quoi? plus de repos, seigneur? + +--Le repos ne peut calmer le feu que l'amour allume en mon âme, +répondit le duc. C'est un enfant qui ne se plaît pas dans un lit +moelleux, entre deux draps de toile de Hollande recouverts d'hermine. +Il se couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue comme un +enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, m'ôte la tranquillité. Comme +elle vit dans mon âme, mon corps veille sans cesse, gardant, absent et +présent, le château de l'honneur! + +--Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour. + +--Que dis-tu, maître fou? + +--Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... Voulez-vous +m'écouter? + +--Va, poursuis. + +--Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle? + +--En doutes-tu? + +--Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous? + +--Moi? Oui. + +--Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je m'affligeais étant +aimé d'une femme que j'aime? Donc si vous vous aimez tous les deux +d'une égale ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier sans +attendre plus... + + * * * * * + +Sur ces entrefaites, un domestique entra. + +«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur +extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à terre dans le +vestibule! Il demande d'un ton courroucé et hautain à parler à Votre +Grâce. Si j'ai bien compris, il s'agirait de prison. + +--De prison! Dis-lui d'entrer.» + +Don Jorge pénétra accompagné de soldats. + +«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, doit +avoir la conscience nette. + +--Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je dorme quand Votre +Excellence me fait l'honneur de me rendre visite? Je veillerai toute +ma vie. Pour quelle cause êtes-vous venu? + +--Parce que le Roi m'a envoyé ici. + +--Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât à moi? Vous +n'ignorez pas que, le cas échéant, je lui donnerais ma vie. + +--Hélas! Hélas! + +--Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez. + +--Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter... + +--Et de quoi donc suis-je coupable?... + +--Vous le savez mieux que moi. Mais si, par hasard, je me trompe, +écoutez la mésaventure et sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À +l'heure où les noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient +pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines affaires en +compagnie de Son Altesse. Les grands aiment l'aube de la nuit. Nous +entendîmes une voix de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi +lui-même s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras d'un homme +gigantesque... + +--Un homme gigantesque! gigantesque! + +--Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai de désarmer l'homme. +Mais je crois que le démon avait pris cette forme humaine, car devenu +soudain vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes. + +--Et la duchesse? + +--La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc Octavio qui l'avait +ainsi abusée en lui promettant de l'épouser... + +--Que dites-vous? + +--Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par mille moyens... + +--Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille trahison. Isabelle me +trompe! Je deviens fou! Mais non, ce n'est pas vrai! + +--Comme il est vrai que les oiseaux volent dans l'espace, que les +poissons vivent dans les eaux, que la loyauté habite dans un véritable +ami, que la trahison est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité. + +--Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui m'étonne, car la +femme la plus constante n'en est pas moins femme. Mon outrage est +avéré. + +--Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru comprendre, que +de vous faire épouser solennellement et sans tarder la duchesse. + +--Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage, mais +aujourd'hui... Par la Madone! + +--Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de ce pays. Et que votre +départ soit prompt! + +--Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui même. + +--La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne vois rien!» + +Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il quitta sa maison +tout en maugréant: + +«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens fou. Les femmes: +des girouettes!» + + * * * * * + +Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles un naufrage, Juan +revint sur la terre d'Espagne. Il emportait malgré tout un remords, +le souvenir de la belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue +entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait celle de la +volupté... Cependant, jeté au rivage par la tempête, il se consola en +séduisant la fille des pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli. + +[Illustration: PLANCHE III + +(Photo J. Lacoste, Madrid). + +_F. Goya_.--LES MAYAS AU BALCON] + + + + + +CHAPITRE IV + +LA MORT DU COMMANDEUR + +Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours de +l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre d'amour de Don Juan.--Don +Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don Gonzalo d'Ulloa.--Propos +aigres-doux.--Le réveil de Doña Inès.--La séduction de Don +Juan.--Arrivée inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort du +commandeur. + + +De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son ami Mota, en la +compagnie duquel il avait jadis mené la joyeuse vie: + +«Vous ici, Don Juan! + +--Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à faire chez les mangeurs +de pastas! Et quoi de nouveau à Séville? + +--Tout y est bien changé. + +--Les femmes? + +--Chose jugée. + +--La Pandora? + +--Se retire des affaires après fortune faite. + +--Magdalena? + +--À l'hôpital. + +--Soledad? + +--Au tombeau. + +--Charmant séjour. Et Constance? + +--Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais l'appelle +vieille, et elle entend belle. + +--Et Téodora? + +--Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition galante, et +devant moi il lui tomba une dent parmi les fleurs de sa conversation. + +--Julia, celle du Candilejo? + +--Elle se défend avec son fard. + +--Se vend-elle toujours comme poisson frais? + +--Elle se donne pour poisson salé. + +--Le quartier de Cantarranas est toujours bien habité? + +--Surtout par les grenouilles. + +--Et les deux soeurs de nos amours vivent-elles toujours? + +--Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui leur enseigne les +bons principes. + +--La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée? + +--Elle a un petit saint pour qui elle jeûne. + +--Et l'autre? + +--L'autre fait flèche de tout bois. + +--Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès? douce Inès?» + + * * * * * + +La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant ces mots. Doña Inès +d'Ulloa était une jeune fille qu'il avait connue toute enfant. Alors +qu'ils jouaient ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa +propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été question de lui +faire épouser cette riche et charmante héritière. Mais le projet avait +été écarté par l'opposition du père, Don Gonzalo, auquel la réputation +de Don Juan semblait du plus mauvais aloi. + +Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était point soucié de ce +mariage. Il rencontrait toujours Doña Inès dans le monde. Il se disait +qu'elle serait un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait, +sinon vierge, du moins mariée. + +Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti son sentiment +s'exaspérer étrangement pour la pure jeune fille auprès de laquelle +il avait grandi et dont il se trouvait maintenant séparé. L'absence +révèle l'amour, dit-on. + + * * * * * + +«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès, on ne sait pourquoi, +est entrée au couvent. + +--Au couvent? + +--Et elle doit demain prononcer ses voeux!» + +Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait un combat en lui. + +«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il... + + * * * * * + +La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles religieuses. Aussi +laissait-elle à celle qui ne serait bientôt plus Doña Inès d'Ulloa +quelques privautés de nature à lui adoucir la transition de la +vie mondaine à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille +elle-même, la date de ses voeux avait été avancée. Mais avait-elle +ainsi trouvé le repos? + +«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous encore des +traces et plaisirs du monde! Derrière ces saintes murailles, vous +ne connaîtrez pas le doute. Quand vous aurez pris l'habitude de ce +verger, douce colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes dans +l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira ici qu'aux baisers +du zéphyr, et ici tomberont doucement vos feuilles. Dans le coin de +terre où notre chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel +qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez qu'un lit où +vous reposerez dans un doux sommeil... Ah! j'envie, Inès, la vie +d'innocence qui vous est réservée. + +«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne me répondez-vous pas? +Pour aujourd'hui encore, vous aurez la visite de la gouvernante qui +vous a élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être... N'oubliez +pas cependant, mon enfant, que vous ne devez pas jeter de regards en +arrière... Demain seront prononcés vos voeux. + +--Que Dieu vous accompagne, ma mère. + +--Adieu, ma fille.» + +La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques réflexions +mélancoliques. Elle avait voulu entrer dans ce couvent, et maintenant +un vrai tourment, un tremblement la prenait à l'idée qu'elle +prononcerait demain les voeux qui devaient la lier pour jamais... + +Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer auprès d'elle +par autorisation spéciale. De suite la duègne poussa la porte derrière +elle. + +«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua Inès. + +--C'est bon et sage pour les autres novices, mais pour vous... + +--Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres du monastère? + +--Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler sans mystère et +sans embarras. Avez-vous regardé le livre que je vous fis parvenir en +cachette il y a tantôt deux heures? + +--Je l'avais oublié! + +--Je vous suis bien obligée de cet oubli. + +--La mère abbesse me vint rendre visite. + +--La vieille impertinente! + +--Mais le livre est-il donc si intéressant? + +--S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien troublé, le +malheureux. + +--Et qui donc? + +--Lui, Don Juan... + +--Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? Et c'est lui qui me +l'envoie. + +--Sans doute. + +--Oh! je ne dois pas le prendre. + +--Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le tuer! + +--Que dis-tu? + +--Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura tant de chagrin +qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici. + +--Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai. + +--Vous ferez bien.» + +Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller de son +petit lit. + +«Qu'il est joli! dit-elle. + +--Qui veut plaire y met tous ses soins. + +--Et regardez les belles prières.» + +Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau livre à fermoir +d'or, une lettre s'en échappa et tomba à terre. + +--Un petit papier, fit Brigitte. + +--Une lettre! + +--Pour vous offrir le cadeau. + +--Quoi! le papier serait de lui. + +--Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le cadeau, il est +naturel que la lettre soit de lui. + +--Ah! Jésus! + +--Qu'avez-vous? + +--Rien, Brigitte, ce n'est rien. + +--Mais si, vous changez de couleur...» + +La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se passait dans l'âme +de sa jeune maîtresse, sa chère maîtresse qu'elle avait vue, elle +aussi, avec peine entrer au couvent. + +«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché ce papier. + +--Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue ainsi... Vous tremblez. + +--Malheur à moi! + +--Mais qu'avez-vous donc? + +--Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus qui traversent mon +esprit et le torturent. + +--En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble à Don Juan? + +--Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet homme, que +j'avais oublié, presque oublié, est toujours devant moi. Ah! quelle +fascination il a depuis l'enfance exercée sur mes sens... Voici à +nouveau que l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées. + +--Je suis tentée de croire que vous ressentez de l'amour. + +--De l'amour! Est-ce cela de l'amour? + +--Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons à la lettre. Qui +vous arrête? + +--Je la regarde, mais n'ose la lire: «_Inès de mon âme..._» Vierge +sainte, quel début! + +--Allons, allons, continuez. C'est de la poésie. + +--«_Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante colombe privée de +la liberté, si vous daignez abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne +les détournez pas avec colère sans aller jusqu'au bout..._» + +--Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui aurait plus de +déférence? + +--Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve... + +--Continuez, continuez la lecture... + +--«_Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé d'unir nos deux +destinées... Ravie d'un si riant espoir, mon âme, Inès, avait toujours +aspiré à vous. L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon +coeur, le temps l'a convertie en un feu dont la flamme grandit sans +cesse en moi..._» + +--C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours fait espérer +votre amour... + +--«_L'absence a exaspéré encore mon sentiment. Et me voici aujourd'hui +suspendu entre la tombe et mon Inès._» + +--Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé ce livre d'heures, il +vous eût fallu à l'instant préparer son suaire. + +--Je me meurs. + +--Poursuivez. + +--«_Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma vie, perle cachée parmi +les algues de la mer, colombe qui n'a point voulu voler loin du nid, +Inès, si à travers ces murs tu regardes tristement le monde, si pour +lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi qu'aux pieds de ces +mêmes murs où tu es prisonnière Don Juan, prêt à te sauver, tend vers +toi les bras..._» + +Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir. Mais +Brigitte tenait à ce que la missive fût lue tout entière, et elle dut +continuer: + +«_Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, la nuit l'y +surprendra. Pour toi seule il vit, chère âme. Que tu l'appelles, il +volera à tes pieds._» + +--Il viendrait! Il viendrait! À votre signe... + +--Il viendrait! + +--Oh! oui! Mais finissez. + +--«_Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec calme, je t'en prie, +tout ce que je t'ai dit. Si tu hais ton cloître, qui doit être ton +tombeau, ordonne, et Juan saura braver tous les périls._» + +Inès demeura un instant silencieuse: + +«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, dit-elle enfin, +oppressée. On dirait qu'une lumière nouvelle se montre à moi... + +--Don Juan vous attend. + +--Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à ce point unies? + +--Silence, j'entends un pas...» + +Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures du soir, et l'ombre +s'était faite autour des hauts murs du couvent. + +--Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi. + +--Lui seul! + +--Qui? + +--Lui! + +--Don Juan!» + + * * * * * + +La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était entré. Il se +précipita, un genou en terre, et prit la main de ta tremblante Inès. + +«Ma chère Inès, Inès de mon coeur, répétait-il. + +--Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...» + +Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit et laissa +tomber la lettre à terre. + +«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit Juan à ta gouvernante, +et gagner au plus tôt le cloître solitaire, puis la porte. + +--Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce que vous ferez pour +la sauver de ce couvent sera bien, mon seigneur. + +--Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma main libre... + +--Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble, ne vous arrête... Je +m'attache à vos pas.» + + * * * * * + +Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de l'arrivée de Don +Juan. Elle se rendit à la chambrette d'Inès et fut stupéfaite de n'y +plus trouver personne. + +«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne les laisserai +pénétrer auprès de mes saintes enfants. + +--Ma mère, ma mère, dit la soeur tourière, qui entrait précipitamment, +il y a à la porte un noble vieillard qui désire vous parler. + +--Un homme! Dans le couvent! À cette heure! C'est inutile. + +--Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui donne le +privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence, dit-il. + +--A-t-il dit son nom? + +--Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa. + +--Don Gonzalo! Qu'il entre!» + + * * * * * + +La visite du père coïncidait avec la disparition de la fille. Que +signifiait tout ceci? + +Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un peu rudes, au +regard froid, à la mine sévère. + +«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous déranger à pareille +heure. Mais il s'agit d'une affaire qui intéresse peut-être notre +honneur... + +--Jésus! + +--Écoutez. + +--Parlez donc. + +--J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux que tout l'or du +monde. Ce trésor est mon Inès. + +--Précisément... + +--Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient d'être vue en ville +parlant avec un certain Don Juan Tenorio, un homme qui n'a pas sur la +terre son pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea à +le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, de ses crimes, +j'ai refusé... Que cet homme songe à se venger, c'est dans sa nature. +Il est, paraît-il, revenu de Naples. Je dois être sur mes gardes, car +il suffirait à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance +pour ternir mon honneur... Il a séduit cette duègne par ses discours +et de l'argent, j'en jurerais... Elle est maintenant au couvent... +Je suis venu afin de vous prier d'en finir avec cette vieille femme. +Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce demain les +voeux qui la feront disparaître du monde! + +--Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent, commandeur, mais +remarquez que vous m'offensez! + +--Vous ignorez qui est don Juan! + +--Si pervers que vous le peigniez, je vous dis que Doña Inès est en +sûreté tant qu'elle sera ici, Don Gonzalo. + +--Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi cette duègne et +excusez mes idées mondaines. + +--On se conformera à vos exigences.» + +Sur ce la mère abbesse appelle la tourière. + +«Soeur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir Doña Inès et sa +duègne. Elles ont quitté la chambre.» + +La tourière sortit. + +«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo avec inquiétude. + +--Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais pourquoi.» + +À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui traînait à terre. Il +la prit et l'examina: + +«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes me le criaient! +Lisez, ma mère: _Inès de mon âme_.» Signé _Don Juan_. Voici la preuve +écrite. Tandis que vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui +l'a enlevée! + +La tourière accourait à ce moment. + +«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña Inès. Mais tout à l'heure +un homme a escaladé avec une échelle le mur du jardin. + +--C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... Malheur à moi! + +--Où allez-vous, commandeur? + +--Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous avez laissé voler!» + + * * * * * + +Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait transporter Inès +dans sa maison de campagne, aux proches environs de Séville, dans +un paysage enchanteur. C'est là que la jeune fille reprit ses sens. +Brigitte était auprès d'elle. + +«Où suis-je? dit-elle. + +--Dans la maison de Don Juan. + +--La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable pour moi: Je suis +noble! Brigitte. Viens. Il faut partir d'ici. + +--Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a sauvée de la mort du +cloître... + +--Oui, mais il m'a empoisonné le coeur. + +--Vous l'aimez donc? + +--Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au plus vite cet homme +au seul nom duquel je sens se dérober mon coeur... + +--Vous l'aimez? + +--Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je sais aussi que +cette passion me déshonore. Si mon faible coeur m'entraîne vers Don +Juan, mon honneur et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici +avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je le voyais à mes +côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo, me recevra. + +--Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo pour lui demander son +pardon et sa parole. + +--Est-ce vrai? + +--Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir. +N'entendez-vous point? C'est la barque de Don Juan.» + + * * * * * + +C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle bateau et, en un +instant, fut auprès d'Inès. Minuit venait de sonner. Le silence était +tombé sur la campagne et sur le fleuve... + +«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès. + +--À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement. Je n'ai pu le +joindre, mais l'ai rassuré par un message. + +--Que lui avez-vous dit? + +--Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant les saines brises +de la campagne...» + +Don Juan prit la main d'Inès. + +«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un instant oublie la +sombre prison de ton couvent. Ah! n'est-il pas vrai, ange d'amour, que +sur ce rivage solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat +plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux parfums des fleurs +champêtres, ces eaux calmes et limpides, ces forêts qui chantent +doucement en attendant l'aurore, ne respirent-elles point l'amour? + +«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi l'amour. De tes yeux +coulent deux perles liquides. Permets-moi de les boire, agenouillé +devant toi. Oui, vois, ce coeur inconstant est devenu à jamais ton +esclave. + +--Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès... par pitié, +taisez-vous... En vous écoutant, il me semble que la folie trouble mon +cerveau et que mon pauvre coeur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement +que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre infernal... + +--Je t'ai donné la sincérité de mon âme. + +--Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus résister. Oh! je sens +que je vais à vous comme ce fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don +Juan! Arrache-moi le coeur ou aime-moi parce que je t'adore! + +--Mon coeur, cette parole change mon être au point de me laisser +espérer que l'Éden s'ouvrira pour moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas +Satan qui m'inspire cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi +me gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je me sens +capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le promets, s'inclinera +devant le bon commandeur. Il m'accordera ta main ou n'aura qu'à me +tuer. + +--Don Juan de mon coeur! + +--Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient d'aborder. Je +vois des hommes qui se dirigent vers la maison. Veuillez m'attendre +quelques instants.» + + * * * * * + +[Illustration: PLANCHE IV + +_Eug. Devéria._--ENLÈVEMENT DE DONA INÈS] + +Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il rencontra son maître +qui descendait au grand salon d'entrée, mal éclairé aux chandelles. + +«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il. + +--Qu'y a-t-il? + +--Le commandeur arrive avec des gens armés. + +--Laisse-le entrer, lui seulement... + +--Mais, seigneur... + +--Obéis-moi...» + +Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la porte, venait de +pénétrer dans la salle. + +«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée. + +Don Juan s'avança: + +«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous prie, ces gens à la +porte!» + +Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa troupe de demeurer +au dehors. Alors Don Juan s'avança et poliment mit un genou à terre +devant Don Gonzalo. + +«Me voici à tes pieds. + +--Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don Juan? + +--Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un instant. + +--Comment les paroles pourraient-elles effacer ce que la main a écrit +sur ce papier? Aller surprendre, infâme, l'extrême candeur de celle +qui ne pouvait soupçonner le poison contenu dans ces lignes! Verser +traîtreusement dans son âme chaste le fiel qui déborde de ton âme sans +foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante pureté de mon blason +comme s'il était une guenille dédaignée d'un marchand. Est-ce +là, Tenorio, le courage dont tu te vantes? Est-ce là cette audace +proverbiale que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les vieillards +et les jeunes filles tu en fais étalage, et pourquoi? vive Dieu! pour +venir ensuite lécher leurs pieds et prouver ainsi que tu manques à la +fois de courage et d'honneur. + +--Commandeur! + +--Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son couvent, et je viens, +moi, prendre ta vie ou mon bien. + +--Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun homme; jamais je n'ai +supplié ni père ni roi, et je reste à tes pieds dans la position où tu +me vois. Juge, Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient. + +--Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice. + +--Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne saurai me contenir. Je +redeviendrai ce que j'ai toujours été et ce qu'à cette heure je ne +voudrais plus être. + +--Vive Dieu! + +--Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis convaincu que le ciel me +l'a réservée pour ramener mes pas dans le droit chemin. Ce n'est +pas sa beauté que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo, +j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce que ni juges ni évêques +n'ont obtenu de moi par les cachots et les sermons, sa candeur l'a +obtenu. Son amour fait de moi un autre homme; il régénère mon +être. Elle peut transformer en un ange celui qui était un démon. +Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que t'offre l'audacieux Don Juan +Tenorio, agenouillé devant toi? Je serai l'esclave de ta fille; je +vivrai dans ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: Voilà ce +qui doit être. Indique-moi le temps de ma réclusion. Je me soumets à +toutes les épreuves que tu exigeras de mon audace et de ma fierté. Je +les subirai dans la forme que tu me prescriras; et quand ta conscience +jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai un bon mari, et elle me +donnera le paradis. + +--Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me contenir en entendant +les honteuses preuves de ton infâme effronterie. Don Juan, tu es un +lâche. Quand tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne +tentes pour te tirer d'affaire. + +--Don Gonzalo! + +--J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que tu voulais gagner +par la force, tu cherches à l'obtenir par la prière. + +--Tout se règle ainsi du même coup. + +--Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais depuis trop longtemps. +Je la tuerai avant. Allons! rends-la-moi de suite. Autrement ta vile +posture ne m'empêchera pas de te traverser la poitrine. + +--Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me feras perdre peut-être +jusqu'à l'espoir de mon salut. + +--Que m'importe ton salut! + +--Commandeur, tu me perds! + +--Ma fille? Où est ma fille? + +--Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de te donner +satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré tes outrages; à +genoux, je t'ai proposé la paix.» + +Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée en avant. + +«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé par derrière... + +--Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan avec un rire qui sonna +étrangement. L'enfer triomphe!» + +Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte. + +«A moi, mes gens!» cria-t-il. + +Juan avait saisi son pistolet. + +«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats faisait irruption, si +mon âme va à nouveau se plonger dans le vice, tu répondras pour moi +quand Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.» + +Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre les bras de ses +soldats. + + + + +CHAPITRE V + +DONA ELVIRE + +Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession de +foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants reproches.--Piteuses +explications.--Vive querelle de famille. + + +C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible aventure, échappa +à la justice. Mais il reçut plusieurs coups d'épée des soldats, en +sorte qu'il put plaider la légitime défense. Doña Inès s'enfuit +au couvent; mais quelques jours après sa rentrée, elle commença +de dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur qui la +dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse mort de son père fut +cause du trépas de cette belle enfant; ceux qui la connaissaient +mieux affirment que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui la +conduisit au tombeau. + +Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce jour. Il semblait +qu'il voulût exercer une sorte de vengeance contre cette humanité +féminine que cependant il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de +l'amour qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en lui. +Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce ne fut plus +désormais pour lui que jeu et comédie. C'est ainsi qu'il contracta +plusieurs mariages qui furent rompus par la triste mort de ses +épouses, la rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux +qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou encore par le simple +abandon. Fiancé avec Doña Elvire, il la séduisit quelques jours avant +la date du mariage, puis partit dans une campagne retirée, abandonnant +là la noce. + +Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle valet, Ciutti, maître +ès canailleries, en prit lui-même dégoût et se permit à diverses +reprises d'en faire reproche à son maître. + + * * * * * + +«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se lie à demeurer au +premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on +n'ait plus d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se piquer +d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une +passion et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui +nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance est bonne pour +des êtres ridicules: toutes les belles ont droit de nous charmer, et +l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux +autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour +moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement +à cette douce violence qui nous entraîne. J'ai beau être engagé, +l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire +injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de +toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature +nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout +ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande, +si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations +naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le +plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur +extrême à séduire par cent hommages le coeur d'une jeune beauté; à +voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par +des transports, des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a +peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites +résistances qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle +se fait un honneur et à la mener doucement où nous avons envie de la +faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus +rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous +endormons dans la tranquillité d'un tel amour si quelque objet nouveau +ne vient réveiller nos désirs et présenter à nos coeurs les charmes +attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que +de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur +ce sujet l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement +de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à borner leurs +souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes +désirs; je me sens un coeur à aimer toute la terre et, comme +Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir +étendre mes conquêtes amoureuses. + +--Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en prîtes qu'aux +hommes!... mais cette fille que vous avez osé disputer à Dieu! Et ne +craignez-vous rien de ce commandeur que vous avez tué d'un coup de +pistolet? + +--J'ai eu ma grâce en cette affaire.» + + * * * * * + +Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que c'était une charmante +fillette dont, en cette campagne, il avait entrepris la conquête à +défaut de plus riche morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue +fut grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la fiancée qu'il +avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant, et sur les traits +de laquelle se lisait une infinie désolation. Il eut un geste +d'impatience. + +«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire, de vouloir bien me +reconnaître, et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le +visage de ce côté? + +--Madame, je vous avoue que je suis surpris et que je ne vous +attendais pas ici. + +--Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, et vous êtes surpris, +à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais, et la manière +dont vous le paraissez me persuade pleinement de ce que je refusais de +croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon coeur à douter +d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient... Mes justes +soupçons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix +qui vous rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir mille +chimères ridicules qui vous peignaient innocent à mon coeur; mais +enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a +reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je +serais bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre +départ... Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous +saurez vous justifier. + +--Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis parti.» + +Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause. + +«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille, je n'en sais +rien, s'il vous plaît. + +--Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don Juan qui n'avait +pas l'air d'entendre... + +--Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe de quelle bouche +j'entende ces raisons. + +--Allons, parle, maraud...» + +Pressé de questions et voyant que, de toutes façons, l'affaire +tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à prendre une mine +innocente: + +«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et autres mondes sont +causes de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire. + +--Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire, d'éclaircir ces beaux +mystères... + +--Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous dire la vérité... + +--Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour et qui +doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de voir votre +confusion. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? +Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments +pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et +que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me +dites-vous que des affaires de la dernière importance vous ont obligé +à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous +demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où +je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous +sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et +qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est +séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être +interdit comme vous êtes. + +--Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler +et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis +toujours dans les mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous +rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour +vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer, +mais pour un motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous +davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal d'avoir, avant la +date, consommé un hymen. C'est profaner le sacrement de mariage. Une +telle insulte aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier. +Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite. Oui, le repentir +m'a pris, et je crains le courroux céleste... + +--Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais tout entier, et, +pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps et +qu'une telle connaissance ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais +sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont +tu te joues me saura venger de la perfidie... + +--Que penses-tu du Ciel, Ciutti? + +--Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres, répondit +le valet qui tremblait en même temps du blasphème qu'il était obligé +de proférer. + +--Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé sa fierté par tant +d'impudence; je ne veux pas en ouïr davantage et m'accuse même d'en +avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer +sa honte, et sur un tel sujet un noble coeur, au premier mot, doit +prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en +injures: non, non, je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles +vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis +encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais. Et +si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la +colère d'une femme offensée.» + + * * * * * + +Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères et cousins de +Doña Elvire qui s'étaient ligués contre lui. Mais il sauva inopinément +l'un d'eux d'une attaque de brigands, en blessa un autre en duel et +put ainsi gagner quelque temps. + + + + +CHAPITRE VI + +LA STATUE DU COMMANDEUR + +Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M. +Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les toasts.--La statue de pierre.--Don +Juan aux enfers. + + +Cependant le châtiment approchait. Don Juan était de tous considéré +comme un fléau, mais grâce à son courage, à sa ruse, à sa haute +naissance, personne ne pouvait l'abattre. Il s'était habitué à +l'impunité, et plus rien ne l'eût fait reculer. + +La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetière de Séville, où +repose tout ce qui porta un nom en Castille. Et sur chaque tombe, au +grand scandale de Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des +fautes oubliées d'une autre. La vue d'un magnifique mausolée qu'il +n'avait pas remarqué encore le surprit: + +«Quel est, dit-il à Ciutti, l'édifice que j'aperçois entre ces cubes? + +--Vous ne le savez pas? + +--Non, vraiment. + +--Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don Gonzalo d'Ulloa faisait +faire lorsque vous le tuâtes. + +--Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant de bien de cet ouvrage +et de la statue du commandeur que j'ai envie de l'aller voir. + +--Monsieur, n'allez point là. + +--Pourquoi? + +--Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que vous avez tué. + +--Au contraire, c'est une visite dont je veux lui faire la civilité, +et qu'il doit recevoir de bonne grâce s'il est galant homme. Allons, +entrons dedans.» + +Et Don Juan, sans hésiter, poussa la petite grille et entra dans le +tombeau, suivi de Ciutti fort ému. + +«Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager. Les belles +statues! Le beau marbre! Les beaux piliers! Ah! que cela est beau! +Qu'en dites-vous, monsieur? + +--Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce +que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est contenté, durant +sa vie, d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique +quand il n'en a plus que faire. + +--Voici la statue du commandeur. + +--Parbleu! le voilà bien avec son habit d'empereur romain! + +--Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en +vie et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me +feraient peur si j'étais tout seul; je pense qu'il ne prend pas +plaisir de nous voir. + +--Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais. +Tu sais que j'offre, ce soir, à souper à quelques-unes des plus jolies +filles de Séville. Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'être mon +convive. + +--C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. + +--Demande-lui, te dis-je. + +--Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller parler à une statue. + +--Fais ce que je te dis. + +--Quelle bizarrerie!» + +Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rôle stupide que lui +attribuait son maître. Les caprices de Don Juan avaient à l'ordinaire +le mérite d'une certaine logique, si extravagants fussent-ils. + +«Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti, mon maître Don Juan +vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec +lui...» + +Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il recula avec +vivacité et, chancelant, tomba dans les bras de son maître. + +«Maraud! fit Juan, tu viens de m'écraser le pied! Qu'as-tu donc, +parle?» + +Ciutti ne pouvait répondre. Il se contenta de baisser à maintes +reprises la tête. + +«La statue, articula-t-il enfin péniblement. + +--Eh! que veux-tu dire, traître? + +--Je vous dis que la statue... + +--Je t'assomme si tu ne parles. + +--La statue m'a fait signe. + +--La peste du coquin! + +--Elle m'a fait signe de la tête, vous dis-je; il n'est rien de plus +vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir...» + +Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant il s'avança donc à +son tour: + +«Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher du doigt ta +poltronnerie. Attention... Le Seigneur commandeur voudrait-il me faire +la grâce de souper avec moi?» + +Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la statue baisser +lentement ta tête en signe de consentement. + +«Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagné la grille? + +--Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton qu'il s'efforçait de +garder indifférent. On n'y voit pas clair dans cette tombe. Mais sors +donc!» + + * * * * * + +Tandis que les préparatifs du grand festin auquel il avait convié la +fleur de la ville se faisaient hâtivement dans l'appartement de Don +Juan, son valet Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo +désirait avec lui quelques minutes d'entretien. + +«Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prétexte... Nous l'avons +avisé d'abord de votre absence, mais il s'est obstiné, et voici trois +quarts d'heure qu'il se tient assis dans l'antichambre. + +--Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort mauvaise politique +de se cacher de ses créanciers. Il est habile de les payer de quelque +chose... J'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un +double. + + * * * * * + +M. Domingo, introduit, s'avança précautionneusement avec mille +courbettes. C'était un vieil homme d'affaires à la mine chafouine, +le roi des usuriers de Séville, où maints israélites vivent cependant +grassement des prêts qu'ils consentent à une jeunesse qui n'a jamais +su compter. + +«Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez. Que je suis ravi +de vous voir! Et que je veux du mal à mes gens de ne vous pas faire +entrer d'abord. J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne. +Des préparatifs pour une cérémonie de haute importance m'absorbent, +mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne +trouver jamais de porte fermée chez moi. + +--Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je vous suis fort obligé. + +--Parbleu! coquins, fit Don Juan tourné vers Ciutti et consorts, je +vous apprendrai à laisser M. Domingo dans une antichambre et vous +ferai connaître les gens. + +--Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo confondu. + +--Comment! Dire que je ne suis pas là à M. Domingo, au meilleur de mes +amis! + +--Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu... + +--Allons, vite un siège pour M. Domingo. + +--Monsieur, je suis bien comme cela. + +--Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi. + +--Cela n'est point nécessaire. + +--Ôtez ce pliant et apportez un fauteuil. + +--Monsieur, vous vous moquez et... + +--Non, non, je sais ce que je vous dois; et je ne veux point qu'on +mette de différence entre nous deux. + +--Monsieur... + +--Allons, asseyez-vous. + +--Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. +J'étais... + +--Mettez-vous là, vous dis-je... + +--Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour... + +--Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis. + +--Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je... + +--Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez bien! + +--Oui, monsieur, pour vous rendre service; je suis venu... + +--Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint +vermeil et des yeux vifs. + +--Je voudrais bien... + +--Comment se porte Mme Domingo, votre épouse? + +--Fort bien, monsieur, Dieu merci. + +--C'est une brave femme. + +--Elle est votre servante, monsieur. Je venais... + +--Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle? + +--Le mieux du monde. + +--La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon coeur... + +--C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur, je vous... + +--Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour? + +--Toujours le même, monsieur. Je... + +--Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours aussi fort et +mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous? + +--Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions en chévir. + +--Ne vous étonnez point si je m'informe des nouvelles de toute la +famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt. + +--Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...» + +M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur. + +Juan pensa qu'il était temps d'en venir aux grands moyens. Il se leva +et lui tapa vigoureusement d'une main sur l'épaule, prenant la sienne +de l'autre. + +«Touchez donc là, monsieur Domingo. Êtes-vous bien de mes amis? + +--Monsieur, je suis votre serviteur. + +--Parbleu! Je suis à vous de tout mon coeur. + +--Vous m'honorez trop. Je... + +--Il n'y a rien que je ne fisse pour vous. + +--Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi. + +--Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire. + +--Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, monsieur... + +--Or çà, monsieur Domingo, sans façon, voulez-vous souper avec moi? + +--Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...» + +Don Juan se leva brusquement et se tournant vers ses valets: + +«Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo, et que quatre ou +cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.» + +M. Domingo vit qu'il était temps de partir, de gré ou de force. + +«Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irais bien tout seul, +mais...» + +Ciutti cependant se précipitait et rapidement faisait disparaître les +sièges. + +«Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous escorte, je m'intéresse +trop à votre personne. Je suis votre serviteur et de plus votre +débiteur... + +--Ah! monsieur, répondit M. Domingo espérant enfin que la question +allait venir sur le véritable terrain. + +--C'est une chose que je ne cache pas, répétait Don Juan, relevant +fièrement la tête. + +--Si donc... commença M. Domingo prêt à toutes les transactions. + +--Voulez-vous que je vous reconduise? coupa Don Juan. + +--Ah! monsieur, vous vous moquez...» + +Cependant Don Juan se précipitait sur M. Domingo et le prenait des +deux bras à l'étouffer. + +«Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie, encore une fois, +d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde +que je ne fisse pour votre service.» + +Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo, sans trop savoir +comment, se trouva dans le corridor. + + * * * * * + +Ciutti était émerveillé. S'il demeurait au service de Juan, qui +oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il éprouvait à l'égard +de son maître une admiration qui allait jusqu'au culte. Il était né +valet, jamais il n'eût pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se +fût peu satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait +à demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait même plus de +l'éviter. + +La réception de M. Domingo lui parut d'un style impeccable, +merveilleux. Ah! qu'il était juste que l'argent affluât dans les +poches de Juan et n'en sortît que pour son agrément! Certes, il +n'était pas fait pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit +bien voir. + +«Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur un homme qui +vous aime bien. + +--Il est vrai. Il me fait tant de civilités et de compliments que je +ne saurais lui demander de l'argent. + +--Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous, et je +voudrais qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de +vous donner des coups de bâton: vous verriez de quelle manière... + +--Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire un petit mot de +mon argent. + +--Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous payera le mieux du monde. + +--Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose en voire particulier. + +--Fi! ne parlez pas de cela... + +--Comment! Je... + +--Ne sais-je pas bien que je vous dois? + +--Oui, mais... + +--Allons, monsieur Domingo, je vais vous éclairer. + +--Mais mon argent?» + +Ciutti saisit M. Domingo par le bras. + +«Vous moquez-vous? + +--Je veux, protestait l'infortuné marchand. + +--Hé! Hé! répétait Ciutti couvrant sa voix et le poussant vers la +porte. Bagatelle! vous dis-je. + +--Mais... + +--Fi... + +--Je... + +--Fi!» vous dis-je... + +Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue. + + * * * * * + +Le souper organisé par Juan fut follement gai. Il y avait là +quelques-uns de ses compagnons de la première heure: Don Garcia, Mota +et des jeunes gens qui considéraient comme un grand honneur d'être +admis à la table fameuse de Tenorio. + +Les femmes étaient belles. Il y en avait, à la vérité, de tous les +mondes. C'était le plaisir de Don Juan d'abaisser celles de ses +maîtresses qui appartenaient ou avaient appartenu au monde à la +société des courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent +salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses, une poétesse et +quelques fillettes à peine nubiles destinées peut-être à perdre leur +virginité à la fin de l'orgie. + +Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis, les heures +passaient. Les filles se laissaient aller peu à peu entre les mains +des hommes, et plus d'un corsage avait été dégrafé. Bientôt les +discours seraient superflus... + +«Ce cher Juan, dit Mota, je porte à sa santé. Les années ne le +vieillissent pas... + +--Les années! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou trente de cette +espèce, et nous songerons à nous amender. + +--Il est heureux que les Castillanes nous donnent de temps à autre de +belles fillettes, car où trouverais-tu ta pâture, Juan?...» + +L'orgueil était entré dans le coeur de Tenorio. Il se leva, un peu +gris. + +«Quelques femmes ont bien voulu m'accorder leurs faveurs, en +effet, fit-il, depuis le jour où, en la compagnie de mon oncle Don +Jorge--Dieu ait son âme--je soupais aussi à côté de la belle Pandora. +Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour dans les quartiers +discrets. Il n'est point, mesdames, de fin plus élégante pour une +courtisane, cette honorable corporation à laquelle vous pouvez toutes +vous vanter d'appartenir. Mais tandis que je considère votre beauté, +vos blanches épaules, vos seins dorés et bien d'autres choses, je +pense à celles qui ne sont pas ici, qui ne viendront plus en ma +maison. Au souvenir de nos amours passées, cet amontillado! Magdalena, +Soledad, Concepcion, Mercedès et la Carmencita, Doña Teresa, la +duchesse Isabelle, Irène la Pêcheuse, Doña Maria, Doña Juana, Doña... + +«Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait une interminable +énumération. Tu en oublies parmi celles qui portèrent un nom. + +--J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge de France à la +mémoire de Doña Inès d'Ulloa!» + +Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et, ayant bu son verre, +le jeta à l'autre bout de la salle. + +Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent glacé eût passé +sur les têtes échauffées des convives. Et soudain, à la porte, on +entendit frapper trois coups. + +«Les alguazils, peut-être», fit Don Garcia, tandis que les dames +refermaient leurs corsages et reprenaient place sur leurs chaises +respectives. + +Juan était devenu pâle. + +«Ouvre», dit-il à Ciutti... + +Ciutti ouvrit la grande porte à deux battants. Et sur le seuil, +détachée de l'ombre, apparut la statue blanche du commandeur Gonzalo +d'Ulloa. + +«Don Juan, tu m'as invité à ton souper. Me voici.» + +Les hommes, même les plus braves, tremblaient. Les femmes s'étaient +pour la plupart évanouies. Seules avaient encore des yeux hagards +celles qui croyaient à une excellente mystification organisée par leur +hôte. Mais elles virent de suite, au visage décomposé de Juan, qu'il +s'agissait bien là d'un phénomène hors programme. + +Le Tenorio maîtrisa ses sentiments. + +«Je n'ai pas oublié mon invitation, dit-il. Allons, vite, Norendo, +une chaise et un couvert pour Son Excellence le Commandeur Don Juan +d'Ulloa...» + +Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle, les femmes aux +angles de la salle, tandis que, gravement, la statue de pierre prenait +place sur la chaise que Ciutti avait avancée. + +Juan cependant leva son verre. + +«Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous, mesdemoiselles, +retrouvez votre plus gracieux sourire en l'honneur de notre hôte le +Commandeur... + +--Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio, reprit la statue +de sa voix sans accent, de serrer d'abord la main à ses invités... Ta +main!» + +Juan hésita, puis tendit la main au commandeur qui la prit d'un +mouvement saccadé... Alors il se fit un grand bruit. Ulloa avait levé +le poing et frappé d'un coup formidable sur la table. Tout s'écroula, +les bougies s'éteignirent, victuailles et vins dégringolèrent. Il se +dégageait en même temps une forte odeur de soufre qui fit tousser ces +dames à qui mieux mieux. Quand on les retrouva dans ce désordre, seins +égratignés, jambes nues en l'air parmi les bouteilles cassées, grâce +à une chandelle que Ciutti avait pu allumer, on s'aperçut que Don Juan +avait disparu. + +«Où est don Juan? dirent-ils tous. + +--En enfer!» répondit une voix sépulcrale. + +Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur épée, et chacun +d'eux accompagnant une des femmes, ils filèrent sans demander leur +reste. + +«En enfer! en enfer! grommelait le lamentable Ciutti, cela devait +arriver. Je l'avais prévu. Mais qui me réglera mes trois années de +gages?» + + + + +II + +DON JUAN DE MARANA + +ou + +LE DON JUAN DES FLANDRES + + + + +CHAPITRE I + +À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE + +La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--À l'Université de +Salamanque.--Don Garcia Navarro.--À l'église.--Fausta et Teresa de +Ojedo.--Première sérénade. + + +Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs les plus +importants de Séville, Don Carlos de Maraña. Ce gentilhomme s'était +illustré dans maintes guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage +des plus avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des filles, +dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses cheveux avaient déjà +blanchi quand, pour son plus grand bonheur, Don Juan vint au monde. + +Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait guerrier, sa mère +dévot. La comtesse de Maraña lui serinait des prières du matin au +soir, le père lui contait les prodigieuses aventures que ses aïeux +et lui-même avaient courues pendant les révoltes des Mores. C'était +auquel de ses deux parents le gâterait le mieux pour qu'il daignât +suivre son enseignement. + + * * * * * + +La comtesse lui expliquait par le détail un grand tableau qu'elle +possédait et qui représentait les divers supplices réservés aux +fidèles condamnés à faire un stage au Purgatoire. On y voyait +notamment un homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant +qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un à un. Un tel châtiment +lui avait été réservé parce que, dans sa vie terrestre, il avait +négligé la leçon de catéchisme, fait des singeries à la procession ou +trompé son confesseur. + +Le comte lui énumérait les exploits des diverses armes qu'il +conservait suspendues sur les murs de son cabinet de travail. Avec +celle-ci il avait pourfendu un More, avec celle-là transpercé un chef +de brigands. Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université de +Salamanque, son père lui confia une épée à poignée d'argent, portant +gravées les armes de la famille. + +«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña. Prends cette pure +épée... Puisse-t-elle n'être jamais souillée que du sang de l'infidèle +ou du coupable! Ne la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que +tes ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant qu'elle n'eût +fait son office...» + +[Illustration: PLANCHE V + +_Boucher._--DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR À SOUPER] + + * * * * * + +L'Université de Salamanque n'était pas seulement célèbre dans les +Espagnes, mais dans l'univers entier. Ses professeurs étaient savants, +ses élèves zélés. Cependant cette jeunesse ne se privait pas de +manifester une exubérance sans souci de la tranquillité des bourgeois. +Rixes, enlèvements, c'était le quotidien tracas de la police. Les +plus grands ennuis venaient, comme il est juste, des étudiants nobles +auxquels la morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant +nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa disposition. Les pères +de famille estimaient qu'à vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout +se procurer sans monnaie trébuchante. + + * * * * * + +Don Juan arrivait à l'Université empli de saines résolutions. Aussi, +dès le premier cours, il s'efforça de trouver une bonne place auprès +du professeur. Précisément, sur un des premiers bancs, un vide +paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus de façons. +Mais un étudiant dont la triste mine et le vêtement en loques disaient +suffisamment la pauvreté lui dit: + +«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. On voit que vous +êtes nouveau venu à l'Université. Cette place est celle où s'assied à +l'ordinaire Don Garcia Navarro. + +--La place est au premier occupant», répondit Juan. + +Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre la conférence. + +«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux, poursuivait +l'étudiant misérable, sur le point de l'honneur. Il estime cette +place la meilleure du cours et considère par le fait qu'elle doit lui +revenir. Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs, +dit-on, sont déjà tombés sous son épée...» + +Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude. Certes, une querelle +n'était pas pour l'effrayer. Mais débuter ainsi à l'Université, ç'eût +été mécontenter sa sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos +qui avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un bretteur. + + * * * * * + +Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants qui avaient observé, +les uns avec curiosité, les autres avec angoisse, la petite scène. +C'était Don Garcia Navarro lui-même qui pénétrait dans la salle. + +Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure d'épaules, au +visage marqué déjà, l'oeil fier, la lèvre dédaigneuse. Il portait un +pourpoint sombre tout râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur +cet accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne d'or. + +Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette tenue un si réputé +seigneur. Il savait que c'était la mode parmi les étudiants de +paraître insoucieux du costume. Seule comptait l'arme gravée au +pommeau de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer à la +jeunesse militaire qui affectait de porter des uniformes impeccables, +plumets frisés et bottes reluisantes. + + * * * * * + +Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant à sa place +Don Juan, le salua avec une grande politesse: + +«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi nous. Mais nos pères +furent jadis de grands amis. Si vous le permettez, les fils ne le +seront pas moins. + +--Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter Juan, il me sera +doux de profiter à l'Université et même en ville des conseils d'un +étudiant aussi savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos +pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en vérité, heureux +et flatté. + +--Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître Salamanque, et dans +tous ses secrets. Mais, pour aujourd'hui, il s'agit d'écouter la +parole de ce pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à +l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu qu'un croquant de ton +espèce puisse tenir compagnie à un Maraña ou à un Navarro?...» + +Le pauvre Perico fila prestement aux derniers bancs de l'amphithéâtre +sans se le faire dire deux fois. + + * * * * * + +«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son nouvel ami au sortir du +cours, vous raconteront que je fus en mon enfance voué au Diable. Mon +père, las d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un beau jour, +recours à celui que l'Archange foule aux pieds... Je guéris ainsi +d'une maladie désespérée... Tout cela n'est que sotte légende. Je suis +un homme libre, indépendant des puissances infernales tout autant que +célestes.» + +Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur le coin de l'oreille +et faisait claquer son épée sur ses éperons. + +Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât d'entrer dans +l'église San-Pedro, où se tenait, à cet instant, le dernier office du +soir. Il le suivit et, agenouillé, fit sa prière. + +Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait toujours +absorbé dans ses méditations. N'osant pas le déranger de ses pieuses +oraisons, il fit de l'oeil le tour des quelques vieux messieurs et des +dévotes qui composaient le plus clair du public. Cependant, à peu +de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua trois femmes qui +méritaient attention. Celle du milieu était évidemment une duègne, +mais les deux autres laissaient deviner ainsi de dos, sous la +mantille, de souples tailles, des formes rondes, d'opulentes +chevelures, de gracieuses beautés enfin. + +Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain, Garcia le poussa du +coude. + +«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'oeil. Vous pensez bien que +ce ne sont point les litanies du vénérable padre qui me retiennent +ici. Je les surveille aussi... + +--Et qui sont-elles? risqua Juan. + +--Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de Castille. Doña Fausta, +l'aînée, est ma princesse. Tâchez, si le coeur vous en dit, d'être +amoureux de la seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège de +conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On est donc bien +dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous. Peut-être le vent +soulèvera-t-il leurs légères basquines, tandis qu'elles monteront +en voiture, et apercevrons-nous ainsi la ligne charmante de leurs +jambes...» + + * * * * * + +Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en effet, se sentit +immédiatement amoureux de Doña Teresa. + +«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit Garcia, tandis +qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet de l'air le plus naturel +du monde. + +--Votre billet? + +--Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point? + +--Quand? + +--Quand ma main dégantée tendait à ses jolis doigts l'eau bénite. Il +n'est de tel à Séville que l'église pour faire connaissance. Le prêtre +fait les mariages, le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions +passagères. + +--Par exemple! + +--Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. Ainsi livrerons-nous +sans tarder un assaut contre la famille Ojedo. + + * * * * * + +Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient un certain +nombre d'étudiants. Il y fut question de bal, d'amourette, de guet +rossé, de vin, et très peu des études que ces messieurs poursuivaient +à Salamanque. + +«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia. Pas un de ces +gamins ne saurait proprement tenir une épée. Oh! que la vôtre est +belle!» + +--C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais trempé que dans le sang +de l'infidèle... + +--Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres aventures», fit +Garcia avec une certaine ironie. + +C'était l'heure de la promenade nocturne au bord de la Tormes. +Quelques jolies femmes lorgnaient les passants. Amoureuses et +soupirants, amants et maîtresses y venaient échanger, sous la +surveillance malhabile de leur famille ou de leur moitié conjugale, +des oeillades incendiaires autant que coupables. Des brises parfumées +montaient de la rivière; c'était un soir de printemps merveilleusement +doux. + + * * * * * + +Cependant la nuit était tombée. + +«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la fenêtre de nos +belles. Que si le guet survient, vous n'aurez qu'à me suivre. Je +connais les détours, et du diable si ces maudits alguazils parviennent +à nous joindre!» + +En passant près du porche d'une église, Garcia siffla, et son petit +page parut tenant une guitare à la main. + +«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme moi vous avez ici +votre gibier. Soyez prudent pour un début. Il n'est d'important en +amour que le premier contact avec la femme... et le dernier.» + +Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, accompagné de sa +guitare, chantait en sourdine une vieille mélopée campagnarde qu'il +avait légèrement transformée pour la circonstance. + + En dansant, là-bas au village + Fausta m'a promis un baiser. + Tu l'as promis, fille volage, + Ah! ne va pas te raviser. + + Quand vint le moment de la danse, + Comment ai-je fait pour oser? + Je la pris sans plus de prudence + Et lui demandai le baiser. + + Inès honteuse me regarde, + Tout tremblant d'amour et d'effroi, + Et me dit: Prends-le, mais prends garde, + Désormais je compte sur toi. + + J'ai dit: Tu peux, je te le jure, + Compter sur de longues amours, + À ce prix-là, n'es-tu pas sûre, + Fausta, de me garder toujours? + + Prête du moins, si tu ne donnes, + Je te paierai les intérêts, + J'en rendrais trois, Dieu me pardonne! + Pour un que tu m'avancerais! + +Comme se terminait la romance, les jalousies de deux fenêtres se +soulevèrent légèrement. On écoutait. Alors Garcia posa sa guitare +et, debout sur la borne, entama une conversation à voix basse avec la +Fausta. + + * * * * * + +Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus timide encore après les +recommandations de son ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance, +les femmes. Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion +d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la question est posée sur le +terrain d'un amour offensif, les relations changent. Il y avait au +fond de Juan un secret instinct qui l'avertissait que les femmes, +naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues et pénibles ne +seraient pas son fait. Elle doit faire tous les pas, celle-là qui eut +l'honneur de plaire à Don Juan! + +«Jésus! Mon mouchoir est tombé.» + +Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait de choir. +Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour le ramasser et sur la +pointe de son épée le tendit à la jeune fille. + +«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous ai-je point aperçu ce +soir sous le porche de l'église San-Pedro?» + +Décidément tout se passait comme il convient. + +«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je fus en effet ce soir à +l'église San-Pedro, et dès cet instant j'ai perdu le repos... + +--Et comment? + +--Parce que je vous ai vue!» + + * * * * * + +Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas là. Jusqu'à l'heure +du retour au logis du seigneur d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à +leurs belles des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan s'était +découvert une merveilleuse et naturelle habileté sur ce sujet. Ah! +que valaient les propos vides de la vie courante, les discussions +oiseuses, à côté d'un si charmant duo galant! Il s'en fut dans la +nuit, le coeur grisé de ses propres paroles, plein de son premier +amour... + + + + +CHAPITRE II + +FAUSTA ET TERESA + +Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un mort.--L'épée des +Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous en ville.--Le souper +des étudiants.--Deux jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première +fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de femmes?--Le pari +perdu.--L'amontillado.--La tentative de viol.--Mort de Fausta.--Fuite +de Don Juan.--En Flandre! + + +Chaque soir, la sérénade recommençait. La position des deux compères +s'améliorait. Bientôt ils furent autorisés à poser un baiser sur les +jolies mains effilées, baiser gagné au prix d'une pénible escalade. +Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient point, fit allusion +à une échelle de corde qui permettrait de circuler plus aisément, +ou même à de fausses clefs qui donneraient l'accès des appartements +tandis que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa partie chez des +amis. + + * * * * * + +Par une nuit très sombre, tandis que les galants entretiens se +poursuivaient, sept à huit hommes en manteaux, portant pour la plupart +des instruments de musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue. + +«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une sérénade, s'écria +Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils ne manqueraient pas de vous +chercher querelle.» + +Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de prudence. + +«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger ici? Passez votre +chemin, messieurs; la place est prise! + +--Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces gamins d'étudiants. +Parbleu! Je vais lui tirer les oreilles! + +--C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous viderons la +question.» + +Et roulant avec une prestesse admirable son manteau autour de son +bras, Don Garcia avait mis flamberge au vent. Juan l'imita sans +hésiter. Cristoval et les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient +avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils s'enfuyaient +à toutes jambes, craignant que leurs précieux instruments ne fussent +brisés dans la bagarre. + +Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son sang, s'était jeté +en avant, et ce fut lui qui croisa le fer avec Don Cristoval. Celui-ci +était un escrimeur habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la +muraille. Fort heureusement l'étudiant se rappela une certaine botte +que lui avait enseignée le seigneur Uberti, son maître d'armes. Il se +laissa aller à terre sur la main gauche et, de la droite, lancée en +avant avec plus de force, plongea son épée au défaut des côtes de +Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se brisa après avoir +pénétré d'une bonne moitié dans le corps. + +Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement touché, les deux +spadassins tournèrent les talons. On entendait en effet dans la rue +voisine le bruit de la patrouille qui arrivait en hâte. + +«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes belles!» + + * * * * * + +Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne demi-heure, une +acharnée poursuite. Mais Garcia connaissait tous les tours et détours. +Au moment où ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande +nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant. Dès qu'ils +virent leurs camarades poursuivis, ils s'armèrent de pierres, de +bâtons, et résolument entreprirent de barrer la route au guet. Les +alguazils, essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la bataille, +et les deux compagnons purent enfin regagner la chambre de Don Garcia. + +«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci soudain à son +compagnon. + +--Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée en deux. Je l'aurai +laissé tomber. + +--Et vos armes sont gravées sur le pommeau! C'était bien la peine! Don +Juan, nous sommes perdus! Ce Cristoval est un puissant seigneur... + +--Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan, je suis rompu.» + +Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de Garcia, où il +passait maintenant la plupart de ses nuits. + +Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant ses yeux une lame +brisée, et cette lame était teinte de sang, et sur l'acier se jouait +l'écusson des Maraña. Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle +qu'était entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père, le vieux +Carlos, lui avait confiée! + +Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en +furent brusquement tirés par un coup frappé à la porte. + +«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les +alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. Recevons du moins ces +messieurs dignement.» + +À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que l'on ne +cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et, à leur grande +stupéfaction, ils aperçurent sur le seuil deux femmes soigneusement +voilées. + + * * * * * + +Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient Doña Teresa et +Doña Fausta. + +Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se +répandait en excuses sur le peu de luxe répandu dans son logis. + +«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes, +lui et moi, inséparables, et à ce combat nocturne... + +--Nous avons admiré votre bravoure, firent les deux soeurs. + +--À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée sur laquelle est +gravé l'écusson des Maraña. Nul doute que le guet ne l'ait découverte. +Je suis étonné que le procureur ne se soit pas encore inquiété de nous +faire jeter en prison. + +--L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber +et nous nous sommes empressées de la ramasser, tandis que le guet +s'était lancé à votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous +sommes venues ici ce matin toutes deux...» + +Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le +prétexte de fêter ce bonheur imprévu, embrassait sans autre forme au +visage Doña Fausta qui se défendait à peine... + +Les deux soeurs s'en furent, mais non sans avoir donné, en un coin +écarté de la ville, rendez-vous à leurs amoureux. Il ne s'agissait +plus, après la bagarre où Cristoval avait trouvé la mort, de venir +bayer à la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de Ojedo. + + * * * * * + +Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet aux deux amis pour +fêter convenablement le trépas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il +était fort redouté des étudiants, et sa disparition était une vraie +bénédiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement +gardé le silence sur le drame. Les étudiants savaient entre eux tenir +étroitement une parole. + +«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous soupçonne en rien? +De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser à moi. J'étais +tout désigné, paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé +d'opinion parce que maints témoins sont venus affirmer que j'avais +passé la soirée avec vous. Vous avez, mon cher, une réputation de +sagesse bien établie!» + +Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion du corregidor, +car ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il se grisa +abominablement. + + * * * * * + +La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et +quelques jours après sa soeur Teresa devenait la maîtresse de Juan. + +C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à la taille +ployée, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et +la jeune fille était vierge quand elle se donna à lui. Les premiers +temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il était en +adoration, en extase devant le joli corps de sa maîtresse; il eût +passé des heures, des semaines, des mois sans relâche auprès d'elle. +Ensemble ces deux enfants apprirent la volupté. + +Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina bientôt. Les femmes +étaient faites pour se courber devant Don Juan. + +Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient perdues du +reste. + +Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance à la conquête de la +Fausta, démontra à Juan que la constance était une vertu chimérique. +Il lui fit même honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme par +le passé la libre vie d'étudiant. + + * * * * * + +Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui lui exprimait son +regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente +venait d'arriver à Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre +de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible de +s'échapper par les fenêtres! + +Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la lecture de ce billet. +En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se +défaire un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble une +bonne nuit de garçon, au cabaret et ailleurs! + +Mais au moment où il sortait, une femme voilée lui remit un autre +billet de Teresa. Elle avait arrangé l'affaire de la chambre, et ils +pourraient se retrouver le soir. + +Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait une sorte +d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'efforça même pas de +le dissimuler. + + * * * * * + +Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de beauté. Ce fut +une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant +qu'elle ne lui appartînt. En ces temps, il comparait le signe tantôt +à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l'alfale. +Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait et avant qu'elle se +rhabillât, Juan ne manquait point d'embrasser à maintes reprises +amoureusement le signe. + +«C'est une singulière tache noire que vous avez là, lui disait-il +maintenant... Parbleu! Cela ressemble à une couenne de lard... Le +Diable emporte ce nègre!» + +Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. À quoi Teresa +répondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, excepté lui, +qui eût vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels +signes portaient bonheur... + +«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», reprit Juan avec +un rire qui lui fit peur à lui-même. + + * * * * * + +«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, d'envoyer ma princesse à +tous les diables! + +--La Fausta est une jolie personne, au teint si clair... + +--Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je +trop contemplées? Cette fille-là n'a pas de couleur. Auprès de sa +soeur, elle semble fade... C'est vous qui êtes bien heureux. + +--La petite est assez gentille, mais si enfant! + +--Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser. + +--Avec la gaule? + +--Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me céder votre +Teresa? Je vous donne la Fausta en échange. + +--Si ces dames y veulent consentir! + +--Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes pour croire qu'une +femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour! +Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que +pour régler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et +âme, à votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le +droit d'en disposer!» + + * * * * * + +Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se +donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa à la fenêtre de la +Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et +pénétra dans chambre en silence. Là, il se découvrit le visage. + +«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il +malade? + +--Il n'a pu venir... + +--Ma soeur sera contente de vous voir. + +--Je ne désire pas la voir. + +--Votre air est singulier, ce soir...» + +Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut +rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant +en croire ses yeux... Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle +couvrait son visage: + +«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré. + +--Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas quel trésor il +possédait, et moi j'ai accepté... parce que je vous adore, Fausta!» + +Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, puis, avec des +larmes, relut encore la lettre. + +«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia +va venir... C'est une plaisanterie. + +--Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime. + +--Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat que Don Garcia! + +--L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, tu as lu la lettre, +ma belle!» + +Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui +saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa à pleine bouche, +l'entraînant vers le petit lit de repos. Elle se débattait, n'osant +crier... Elle résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux +meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un +genou sur son ventre, commença à la déshabiller... Ses yeux étaient +injectés de sang, l'amontillado lui était remonté au cerveau. + +Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle n'hésita plus. +Elle se mit à crier de toute la force de ses poumons, luttant contre +la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et +toute la maison s'éveilla. + +Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur à son tour, elle +se cramponnait à son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il échappât. + +La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse parut sur le seuil. +Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu. +Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que +se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le +parquet. La balle venait de lui fracasser l'épine dorsale; son père +l'avait tuée au lieu de Don Juan! + +L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se frayer un +passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de +Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se défendre, mais +l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba +transpercé devant lui. + + * * * * * + +Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les domestiques +et Doña Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur, +s'empressaient auprès des victimes. Il fit bientôt irruption dans +la chambre de Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles +d'amontillado. Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans un +fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux sortaient de sa +poitrine. + +Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était passé. + +«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer +un père est grave... Rester à Salamanque, ce serait folie. Votre +réputation, à l'heure actuelle, à l'Université vaut la mienne, +c'est-à-dire pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas est +mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous +sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne +maison. Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus propre à +racheter nos peccadilles. + +--C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer +en Flandre! + + + + +CHAPITRE III + +À LA GUERRE EN FLANDRE + +Le déguisement.--La petite marchande de souliers de Saragosse.--La +fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le capitaine +Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches de +garnison.--Séductions et coups d'épée.--La guerre recommence.--Mort du +capitaine Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie. + + +Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux amis purent quitter +l'Espagne sans encombre. + +Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et revêtu des vestes +de cuir ornées de broderies, telles qu'en portaient la plupart des +militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en +route. + +Ils purent sortir de la ville à pied, sans être reconnus, marchèrent +toute la nuit et la matinée du lendemain. Dans une petite ville, +ils s'arrêtèrent et achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner +Saragosse plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de +Juan Carrasco. + +Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del Pilar. Garcia avait +hâte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger +ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une +petite marchande de souliers, une créature délicieuse au teint rose +et aux yeux brillants. Il prétendait que cet inélégant métier n'était +point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec +lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il déclara +que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui, +de son côté et abandonnerait l'autre à son sort. + + * * * * * + +À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour Civita-Vecchia. +Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se laissèrent aller l'un et +l'autre à dépenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la +plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce +balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme à +leurs pas. En Italie, la beauté est l'exception. La femme vit libre au +soleil, plus facile en apparence que dans l'autre péninsule, mais en +fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent +donc mettre, sans enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent +à sa mère une délicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur +telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, eût paru café au +lait à côté. Ils la dressèrent fraternellement à leur procurer le +plaisir alternativement à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans +trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore grand'chose à +l'amour. + +Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment nouveau. +Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. Elle s'attachait à ses pas, +délaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites +auxquels elle avait si aisément participé jusque-là. + +Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la +fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan +s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa +petite amoureuse, puis la jeta à la porte. + +En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque +vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne. + + * * * * * + +Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la +compagnie du capitaine Don Manuel Gomare. + +C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis +chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un +métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins +quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare +était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans +pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens +de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure +imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui +échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement +espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et +de ses mercenaires. + +Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des +armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la +question de discipline. + +Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de +les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche +il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus +dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent +comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les +généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent +tous deux l'enseigne. + + * * * * * + +Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut +encore la considération que leurs exploits leur avaient value. + +Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils +recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les +petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des +villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car, +dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les +femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler. + +L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment la +Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler pour quels motifs un homme +avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et +puis, n'aimait-elle pas Don Juan? + +Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon de leurs parents, +ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, mais aussi quelques +lettres de crédit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage. + +Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie de bonne +compagnie. Dès qu'ils apercevaient une jolie femme, ils décidaient +qu'elle serait à eux. Tous les moyens leur étaient bons pour +l'obtenir. Promesses de mariage, serments éternels ne les rebutaient +point. Que si les pères, les maris ou les frères s'avisaient de +protester, ils avaient pour leur répondre des coeurs endurcis et des +épées bien trempées. Ils se firent bientôt dans toutes les Flandres, +et surtout Don Juan, une redoutable réputation. + + * * * * * + +L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença la guerre. + +Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine +Gomare reçut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan, +qui l'avait vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave +capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit: + +«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit. +Serais-je mieux couché une demi-lieue plus loin? Je vois les +Hollandais qui arrivent en nombre... N'éloigne pas du service un +seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir +l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il à ses +soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquiétez pas de +moi.» + +Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda si par hasard il +n'aurait point quelque suprême volonté qui dût être exécutée après sa +mort. + +«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine Gomare, qui pour la +première fois de sa vie peut-être parut s'abîmer en de profondes +réflexions... + +«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si +prochaine... Je ne serais pas fâché de recevoir la visite de quelque +homme d'église... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien +dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un mécréant, de mourir +sans confession... + +--Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui présentant +son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les +grands voyages...» + +Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua +même pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui +l'entouraient en parurent fort scandalisés. + +Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort: + +«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon +héritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je +possède. Il vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains des +excommuniés. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez +dire quelques messes pour le repos de mon âme. + +--Votre volonté sera exécutée, capitaine.» + +Cette dernière parole parut rendre confiance à Gomare. Il expira +tranquillement. + + * * * * * + +Cependant les balles commençaient à siffler plus drues. Les Hollandais +approchaient. Les soldats revinrent à leur rang après un dernier salut +au capitaine Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La route était +défoncée, la troupe fatiguée. Cependant les Hollandais ne réussirent +point à prendre un seul drapeau ni à faire un seul prisonnier. + +Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes, +parlèrent des événements de la journée, critiquant la décision des +grands chefs. Puis on en vint à faire le bilan des morts et des +blessés. + +«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan. +J'avais fait mes premières armes sous lui. C'était un officier sans +peur, un camarade sûr, un père pour le soldat. + +--Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi +tenait-il tant, pour mourir, à la présence d'une robe noire? L'homme +n'est pas le même auprès d'une table couverte de bouteilles et à +l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'être brave +en paroles qu'en actions... À propos, Don Juan, puisque vous êtes son +héritier, quelle somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous +donna?» + +Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle +contenait une soixantaine de pièces d'or. «Nous voici donc en fonds, +dit Garcia, habitué à considérer la bourse de son ami comme la sienne. +Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au +lieu de pleurnicher sur les trépassés de la journée?» + + * * * * * + +La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta quelques tambours +sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu. + +[Illustration: PLANCHE VI + +_De Novelli._--LA STATUE DU COMMANDEUR] + +Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de +la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin +de son mouchoir et mit dans sa poche. + +«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. Un soldat faire +des économies! Et à la veille de la grande bataille! Vous plaisantez! + +--Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer +de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition. + +--La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vérité, +envie d'acheter pour ces dix écus les patenôtres du premier curé que +nous rencontrerons? + +--Je l'ai promis au capitaine mourant. + +--En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!» + +Le jeu commença. La chance, qui semblait au début se montrer favorable +à Juan, tourna bientôt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit +encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes +en main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son argent, et +celui de Juan, et les cinquante écus du capitaine Gomare étaient +passés entre les mains de leurs camarades. + +Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, échauffé, +déclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait +perdu. + +«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers écus +que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront +bonheur. + +--Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis. + +--Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, de son vivant, eût +plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter! + +--Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un +seul coup. + +--Pas de faiblesses!» + +Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il gagna. + +--Paroli! s'écria-t-il. + +Mais cette fois il perdit. + +--Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage. + +Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières objections, mais +pour la forme. Il tendit quatre écus à Garcia. + +--La femme de coeur! + +Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise. + +Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier. + +«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez à votre main le +dernier écu.» + +Don Juan avait bien oublié les messes et son serment. Il posa son +dernier écu sur l'as et le perdit aussitôt. + +«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, s'écria-t-il. Ses écus +étaient ensorcelés!» + +Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer +encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pièce ni dans leurs +poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à +des gens exposés à disparaître du jour au lendemain, force leur +fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent en la compagnie des +buveurs. Tous leurs souvenirs et l'âme du capitaine furent bientôt +noyés dans le vin. + + + + +CHAPITRE IV + +LA MORT DE DON GARCIA + +Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de Berg-op-Zoom.--Le +capitaine Saqui-Guitra.--Mort étrange de Don Garcia.--Les débauches de +Don Juan. + + +Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole venaient +d'arriver. Les généraux décidèrent de reprendre sans plus tarder la +marche en avant et une vigoureuse offensive. + +Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient battues quelques +jours plus tôt. Beaucoup de cadavres gisaient encore çà et là dans les +fossés et à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une odeur +nauséabonde. + +Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine Gomare fit soudain +entendre une exclamation. Il venait de reconnaître, dans un fossé, la +lamentable dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua avec +surprise que la figure du mort, si calme quelques instants après qu'il +eût rendu le dernier soupir, était maintenant crispée. + +Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition, de ses +orbites creux, le regardait d'un air menaçant. Alors, les dernières +recommandations du capitaine et la manière dont il les avait exécutées +lui revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première fois, de +chasser ce remords de son esprit. + +Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré les sarcasmes de +Don Garcia, leur donna ordre de creuser une fosse. Un capucin qui +se trouvait par là récita sur la dépouille du capitaine quelques +dernières prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles, +reprirent silencieusement leur marche. Cependant Juan aperçut un vieil +arquebusier qui, ayant longtemps fouillé dans sa poche, y découvrit +enfin un pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant: + +«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.» + +Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage intrépide. Il +s'exposa cent fois à la mort, sans aucun ménagement. «On est brave +quand on n'a plus rien à perdre», murmura un des partenaires de la +partie de pharaon! + + * * * * * + +Quelque temps après la mort du capitaine Gomare, une nouvelle recrue +fut incorporée dans la compagnie où servaient Don Garcia et Don +Juan. C'était un garçon singulier, à l'air sournois et mystérieux. +Irréprochable au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, ni même +parler avec ses camarades. + +À la longue, on lui donna le surnom de Modesto. Il fut bientôt connu +sous ce seul nom dans la compagnie, même de ses chefs. Modesto passait +son temps à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les mouches. + +La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom qui fut un des +plus durs de la guerre. Le vieux capitaine Saqui-Guitra, qui avait +pris la place du pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il +s'emparait chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas avant la +centième. + + * * * * * + +Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient ensemble en service à +la tranchée, alors fort rapprochée de la grande muraille. Un tel +poste était dangereux entre tous, car les sorties des assiégés +étaient fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le capitaine +Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien dans cette partie des +ouvrages. + +Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que continuelles +alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent céder à la fatigue. +On cessa le feu des deux côtés, et un morne silence descendit sur la +plaine. À peine entendait-on de temps à autre quelque décharge d'une +sentinelle isolée. + +Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats les mieux +aguerris ont peine à lutter contre la défaillance physique et morale. +Les grands capitaines redoutent cet instant entre tous et ne se +rassurent que quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon. + +«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes veines, dit tout à +coup Don Garcia, et ma moelle se figer dans mes os. Je crois qu'un +enfant hollandais armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me +reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! Mes nerfs! mes +nerfs! + +--Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan goguenard. + +--Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais le bizarre +état où je me trouve pour un avertissement du ciel... + +Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan le premier, car +Don Garcia Navarro ne se souciait point à l'ordinaire des puissances +célestes, sinon pour s'en moquer. + +Le jeune homme vit quel étonnement avait causé sa déclaration et, +cédant à la vanité, il reprit bientôt: + +«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou +du diable! À la garde montante, nous aurions un petit compte à régler +ensemble! + +--Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe encore; mais pour Dieu et +les autres, il est bien permis de les craindre. + +--Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante. + +--Et votre âme? répondit Saqui-Guitra. + +--Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les prêtres. Or +l'invention de mon âme leur rapporte de tels revenus qu'il n'est pas +étonnant qu'ils en soient l'auteur, de même que les pâtissiers ont +inventé les tartes à la crème pour les vendre. + +--Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine d'un ton +sévère. De tels propos ne se tiennent pas à la tranchée. + +--Je me tais. Car je vois que mon bon camarade Juan n'est pas moins +scandalisé que vous. Lui croit surtout aux âmes du purgatoire. + +--Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan, et j'admire sans +cesse votre belle désinvolture à l'égard des puissances célestes et +autres. Je vous l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois +le petit frisson. + +--En tout cas, le diable n'est guère puissant, car il nous aurait déjà +emportés, mon maître. Ce garçon-là, messieurs, auquel je fis faire ses +premiers pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et de femmes à +mal que tout le régiment de...» + +Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup sec d'une +arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en arrière. + +«Je suis touché», fit-il. + +D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais sans +doute... Cependant certains aperçurent distinctement, du côté du camp, +un homme qui prenait la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité. + + * * * * * + +La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup avait dû être tiré +de très près et était chargé de plusieurs balles, à ce que virent les +chirurgiens. + +La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul instant au lit de +mort. Il envoya promener sans égards tous ceux qui lui parlèrent de +sacrements. + +«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous diront sans doute que +c'est là un châtiment divin. Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien +naturel qu'un soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade! + +«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté, comme le bruit en +court, veuillez faire pendre le coupable haut et court... Ce sera +quelque jaloux auquel j'aurai pris sa maîtresse... + +«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois à Bruxelles et +quelques autres encore dans diverses localités... Faute de mieux, je +vous les lègue. + +«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas la botte secrète que +je vous ai apprise! Adieu! Au lieu de messes, que mes camarades se +réunissent en une glorieuse orgie après mon enterrement!» + +Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, descendant d'une +noble et religieuse lignée espagnole. De l'autre monde, il ne montra +aucun souci. Il expira, un sourire de défi sur les lèvres. + +La compagnie reprit son train de vie. On remarqua seulement que +Modesto avait disparu. Sans doute le taciturne camarade était-il tombé +dans quelque fosse. D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin +de Don Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les motifs qui +l'avaient poussé à ce crime. + + * * * * * + +Don Juan fut fort ému de la mort de son frère d'armes. Il l'aimait, +peut-être comme un vice dont on ne peut plus se passer, mais il +l'aimait. + +Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné par le côté +mystérieux de ce trépas. C'est alors qu'on le mit en garnison à +Cambrai, où bientôt ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme +par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et +à molester les maris. + +Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières féminines se +mêlaient heureusement à la rudesse des hommes de guerre. Toute sa +personne respirait la virilité, et cependant il y avait quelque chose +de si tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les femmes +étaient folles de lui. Elles voulaient toutes goûter de son amour, +et, quand elles en avaient goûté, les autres hommes leur paraissaient +fades. Elles le redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour lui. + +Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui +la brèche, demain le balcon; le matin ferraillant avec le mari ou +l'amant, le soir buvant avec les plus basses courtisanes... + + + + +CHAPITRE V + +Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez de +Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel épisode il +donna le titre du _Riche désespéré_. + + +Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre, nommée Louvain, +vivait un jeune cavalier, âgé d'environ vingt-cinq ans, appelé M. de +Chappelin, et qui étudiait à l'Université les droits civil et canon. +La mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne heure maître +absolu d'une des fortunes les plus considérables de la ville, et il +en usait avec toute la fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se +livrant à corps perdu à toute espèce de désordres. + +Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré dans l'église des +Pères de Saint-Dominique pour entendre prêcher un orateur éminent. +Ce discours, auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit +néanmoins sur lui une impression inattendue; la parole de Dieu le +toucha, et il sortit de l'église tellement changé qu'il forma soudain +la résolution de quitter le monde et d'entrer en religion. Il +remit donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea de les +administrer pendant une absence à laquelle, disait-il, il était +obligé; puis il se rendit au couvent des Dominicains, où il prit tout +aussitôt l'habit de novice. + +Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna de grandes preuves de +ferveur, mais un malheureux hasard ramena à Louvain deux de ses amis +qui avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent que +Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution leur parut si +étrange, ils en furent si vivement affligés qu'ils projetèrent de se +rendre au couvent et de chercher à ramener leur ami au monde et à +ses études. Ils obtinrent facilement la permission du prieur, car la +consigne des couvents est moins rigoureuse en Flandre qu'en Espagne, +et ils n'épargnèrent au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin +était faible, le souvenir des jouissances de la vie mondaine était +loin d'être éteint de son coeur; il céda donc sans peine au discours +de ses amis et s'en alla tout aussitôt demander au prieur de lui faire +rendre ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes, +des engagements auxquels il ne pouvait se soustraire, et surtout +l'impossibilité de se soumettre plus longtemps aux rigueurs de la +vie monastique. Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles +efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il de rester +quelques jours encore, lui offrant le concours de ses prières et de +celles de tous ses religieux pour résister à ce qu'il considérait +comme une embûche du démon; Chappelin persista et quitta le couvent le +soir même. + +Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses biens, toutes ses +habitudes passées, et il n'y eut bientôt dans la ville festin ou +réunion joyeuse dont il ne fit partie. Au bout de quelque temps, il +retrouva dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle et riche, +à laquelle il avait rendu quelques soins lorsqu'elle était au couvent +et avant que lui-même n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda +en mariage, et comme l'union était des mieux assorties, elle fut +promptement conclue. + +En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme, Chappelin était +extrêmement riche; cette heureuse position s'accrut encore par la mort +d'un oncle qui était gouverneur d'une ville située vers les frontières +de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier obtint même de Son +Altesse le vice-roi, et grâce aux bons services de son oncle, de lui +succéder dans sa charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où +l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, où sa femme +continuait d'habiter. + + * * * * * + +Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière ville et +qu'il se promenait seul aux environs, il rencontra sur le chemin un +militaire espagnol qui se nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait. +Il l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit qu'il se +rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à passer quelques jours. +Il ajouta que, depuis la fin du siège de Berg-op-Zoom, il était en +garnison dans le château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire +connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse quelques questions +auxquelles l'Espagnol répondit avec intelligence et sagacité. + +En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda à son compagnon +de route s'il avait l'intention de s'arrêter à Louvain et lui offrit +de venir loger chez lui. + +«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection à +la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve +en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre +en route après s'être reposée, par une bonne nuit, des fatigues du +chemin.» + +Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant de cette +offre, et que ce serait manquer à la courtoisie que professait sa +nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait +donc cette nuit à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste +de la journée pour approcher un peu plus du but de son voyage. + + * * * * * + +Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de Chappelin, qui +conduisit aussitôt le jeune Espagnol à l'appartement de sa femme. +Celui-ci se présenta avec une extrême courtoisie, mais ses yeux +n'eurent peut-être pas toute la réserve désirable, et ses regards +eurent peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le frappa +vivement. C'était, en effet, d'après tous les témoignages que l'on en +a, la plus belle créature de toute la province de Flandre. On servit +un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette +merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante et dont les +épaules étaient quelque peu découvertes, selon la coutume flamande, +mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction. + +Le souper terminé et la table desservie, Chappelin fit apporter un +clavicorde et, se plaçant devant l'instrument, il exécuta un gracieux +prélude, à la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus +agréables, de jolies romances dont lui-même était l'auteur. + +La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique et à une +conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin déploya, aux +yeux émerveillés du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit +éclairé et subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui +retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau, +conduisit Don Juan de Maraña dans une pièce voisine de celle de la +jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de +Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du +jour, prit congé de ses hôtes avec tous les témoignages ordinaires de +reconnaissance, et l'ordre fut donné au majordome de faire disposer, +dès le matin, un déjeuner abondant et quelques provisions de route, +afin que le jeune homme pût, avant son départ, prendre les forces +nécessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait à +parcourir. En même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à +s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus +éloignée où il devait passer la nuit. + + * * * * * + +Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la même +chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait +avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre +et s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des autres +domestiques de la maison. + +Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination était toute remplie +de l'image de sa belle hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle +avait été subite, s'irritait encore par diverses circonstances +fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait la jeune +femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude +où il était lui-même, par suite d'une attention contraire aux ordres +du maître. + + * * * * * + +Ces circonstances firent naître dans son esprit un projet diabolique, +projet offensant pour la majesté divine, indigne de la loyauté +espagnole et en même temps de la noble hospitalité du seigneur +flamand. + +Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer sans bruit dans +la chambre de la dame, présumant qu'autant pour ne pas scandaliser la +maison que pour sauver son honneur aux yeux des autres elle garderait +le silence. Il alla même jusqu'à supposer que, touchée des regards +qu'il lui avait adressés pendant toute la soirée, elle le recevrait +avec plaisir, et qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de +son mari. + +Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour lui péril de la +vie, que, la dame appelant à son aide, le mari accourrait, qu'il y +aurait lutte, scandale et sang versé; mais son ardente passion lui +suggéra une solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers +le milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en chemise, il +pénétra dans la chambre où il s'arrêta quelques instants immobile et +sans prendre de résolution. + +De là, il retourna dans la pièce où il avait couché, prit son épée, +la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au lit de la Flamande. Alors il +étendit la main, la toucha et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était +son mari: + +«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous revenez si tôt?» + +Don Juan, profitant de cette erreur, garda le silence, prit la place +du mari; puis lorsqu'il eut satisfait ses honteux appétits, il se +leva, ramassa son épée et rentra sans bruit dans sa chambre. + +Mais le repentir suit de près la faute, le remords n'est pas loin du +péché, et une fois sa passion assouvie, le jeune Espagnol eut honte +de ce qu'il avait fait et commença à craindre que le mari, venant à se +lever avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions de sa +femme. Celle-ci, en effet, toute surprise de la conduite étrange +de celui qu'elle avait cru son mari, du silence obstiné qu'il avait +gardé, de sa retraite précipitée, s'était endormie en se proposant de +lui en faire le matin un amoureux reproche. + +Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña, que la honte avait +empêché de fermer les yeux, se leva à la hâte. Il chargea les premiers +serviteurs qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il +ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé; et quelques +instances que fissent les serviteurs, qui du moins voulaient le +charger de provisions, il refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux +lieues de Louvain, une hôtellerie où il comptait prendre un peu de +repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé des serviteurs +et sortit de la ville. + + * * * * * + +Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin, réveillé par +le mouvement de sa maison, se leva et se rendit dans la chambre de sa +femme, à qui il demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant que +les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui avaient laissé que +fort peu de repos. + +«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant et avec un petit +air boudeur, vous savez dissimuler très agréablement, et votre langue, +qui était si obstinément muette cette nuit, me semble bien agitée ce +matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de Dieu, lui dit-elle, +et ne me revenez pour le moins de toute la journée; vous me devez bien +cette pénitence pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre +vous.» + +Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et lui demanda quel +était le sujet de cette grande colère. + +«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de la visite que vous +m'avez faite cette nuit, poussé par je ne sais quelle subite passion, +et pendant laquelle vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?» + +Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin en recevant +cette confidence. Il pensa que le jeune Espagnol avait dû rester seul +dans la chambre qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui +devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, mère de tous +les crimes, l'avait amené à commettre la grave offense de laquelle +il n'osait s'assurer. Il ne voulut toutefois rien laisser voir des +soupçons à sa femme. + +«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que j'éprouve pour +vous; mon silence vous donne la mesure de la honte que j'éprouvais à +troubler votre repos.» + +Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel affront, il saisit un +prétexte pour prendre congé de sa femme et sortit de sa chambre. Il +prit à part un de ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval. +Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit parmi ses armes une +riche demi-pique, puis descendit dans la cour. Le cheval n'était pas +encore prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait avec +agitation devant l'écurie. + +«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as mal reconnu +l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi, traître et adultère, +et je te jure que ton indigne conduite te coûtera cher. Fuis, infâme, +et cache-toi; mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde +où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de l'Etna!» + +Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en selle avec la +rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques de l'accompagner, +puis il saisit sa demi-pique, éperonna son cheval et le lança au galop +sur le chemin qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol. + +Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un site entièrement +désert. + +Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage +pour n'être pas reconnu à l'avance et, dès qu'il eut atteint le +traître, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de +se reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea entre les +épaules la pointe acérée de son javelot, qui le blessa si fort que +Chappelin crut l'avoir tué, quoiqu'il n'en fût rien, et le mari +outragé reprit le chemin de sa demeure. + + * * * * * + +Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avançait sans que son +mari fût de retour, s'informa de ce qu'il était devenu. Le palefrenier +lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait été occupé à +seller un cheval, il avait entendu son maître, qui se promenait devant +la porte de l'écurie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant +traître, infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence +de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à ce qu'il l'eût atteint +et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout +et tomba sans connaissance. + +Au bout de quelques instants, elle revint à elle et se mit à verser +des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari, +redoutant de paraître devant lui souillée à jamais par un crime dont +elle porterait désormais la peine quoique innocente, elle descendit +dans la cour et, après l'avoir parcourue quelques instants avec +égarement, elle se précipita la tête la première dans un puits +profond, sans qu'aucun de ceux qui étaient présents eût pu la retenir. +À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux, +auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enquérant de ce qui +s'était passé, les autres cherchant, mais en vain, à secourir la +pauvre femme qui, dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux. + + * * * * * + +Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin. + +Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en +larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et +demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en +se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après +s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée +dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle +le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors +d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à +lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et +en s'arrachant les cheveux et la barbe. + +«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de +moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir +toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne +Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans +te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois +que trop ce que je vais devenir!» + +Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée. + +À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles +étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant +qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour +lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention, +lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras +de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après +elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à +plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui +brisa la tête et le corps. + +«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, d'une mère +aussi infortunée, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.» + +Puis il se remit à appeler sa femme. + +«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, je ne veux ni +ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu'à être où tu es; +l'enfer même, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de +ma vie, attends-moi, me voici.» + +Alors, et sans que personne pût le retenir, il se jeta dans le puits, +et son corps brisé alla tomber auprès de celui de sa femme. + + * * * * * + +Ce terrible événement porta au comble l'émotion des assistants; l'on +n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et +la maison, comme la rue, furent bientôt remplies de curieux frappés +de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux +corps, et, avec l'agrément de l'évêque, les fit transporter dans un +bois voisin de la ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent +jetées dans un ruisseau qui passait près de là. + +Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le +firent soigner à Bruxelles, où ils allaient; il fut bientôt sur pied, +et le souvenir de la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait +tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint +bientôt. + + + + +CHAPITRE VI + +LES NUITS DE SÉVILLE + +Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste des maîtresses.--Doña +Teresa au couvent.--Nouvelle séduction. + + +Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir. +Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan +était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait +dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie, +même les plus douloureuses. + +Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin +de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de +biens considérables. + +L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants +de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan +avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les +aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue. +Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion. + + * * * * * + +Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant +météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa +magnificence. + +En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances +telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des +fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours, +nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de +libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient +perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don +Juan. + +Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un +amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna +des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas +de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait +l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale. + + * * * * * + +Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa +convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes +qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne +fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il +constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la +société, toutes les professions étaient représentées sur la liste. + +En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce +pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de +bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières +de Séville. + +«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami +Torribio. + +--Et lequel? + +--Dieu! + +--C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de +m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune. +D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!» + + * * * * * + +Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu +de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années +dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une +admirable beauté. + +«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit, +elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle +n'hésitera pas à revenir à moi!» + +Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de +Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se +fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé +dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné. + +Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son +amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il +s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut +la lettre suivante: + +_C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point +oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer +à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je +devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais, +hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi. +Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu, +adieu, je suis morte au monde._ + + TERESA. + +«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta de lui faire parvenir +le mot suivant: + +_Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec une échelle de corde +à la porte du jardin du couvent._ + +Il reçut la réponse suivante: + +_Je viendrai._ + +[Illustration: PLANCHE VII + +(Photo J. Lacoste, Madrid). + +_F. Goya._--LA STATUE DU COMMANDEUR] + + + + +CHAPITRE VII + +LA CONVERSION DE DON JUAN + +Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un singulier +office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La conversion.--Mort +de Teresa.--Le dernier duel.--La pénitence. + + +Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don Juan les passa au +château de Maraña. C'était là qu'il avait grandi. Depuis son retour à +Séville, perdu dans les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de +revenir dans l'austère château de ses pères. + +Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper se mit au lit. +Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se +souleva pour éteindre sa chandelle. + +... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau des _Supplices +du Purgatoire_ que sa mère lui expliquait en son enfance. Il revit +l'homme dont le feu brûlait les membres et dont un serpent dévorait +les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare... + +Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes le tourmentèrent. +Les âmes du purgatoire, allongées, émaciées, continuaient de se tordre +devant lui. + +Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée à rôder dans +le vieux château dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un +souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la première fois +peut-être, à la mort de ses vieux parents... + + * * * * * + +Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit au couvent. +La nuit était tombée; en passant devant la chapelle, il aperçut +des lumières. «L'office dure encore à cette heure, se dit-il. C'est +bizarre.» Et il entra pour passer le temps. + +Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une procession +faisait lentement le tour du choeur. Deux longues files de pénitents +en capuchon se rangeaient autour d'une bière couverte de velours noir +et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe +blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait lentement et gravement. +On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'église. On eût +dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis +longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles +que les vêtements de marbre des statues. + +Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait dans ces couvents +un caractère particulièrement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique +les nonnes fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs +grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la manche un des +pénitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel était +le personnage qu'on enterrait. + +Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et décharnée +comme celle d'un homme très malade. Il répondit d'une voix lointaine +et blanche: + +«C'est le comte Juan de Maraña!» + +Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il crut avoir mal +entendu, mais se décida à demeurer à l'office. + +Un _De Profundis_, d'une tristesse sépulcrale, s'éleva bientôt. Don +Juan avisa un second pénitent qui passait près de lui: + +«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il. + +--Juan de Maraña!» répondit une voix non moins effrayante que la +première. + +Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit encore et, +comme un prêtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle était +froide comme du marbre. + +«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous? + +--Nous prions pour le comte Juan de Maraña... + +--Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prêtre +glaçait de plus en plus de crainte. + +--Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous payons la dette que nous +avons contractée envers sa mère, dont les prières ont jadis adouci nos +peines... Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est la +dernière!» + +À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la salle d'un angle +obscur: + +«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, les temps sont +venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraña est-il à nous?» + +Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut des hommes, pâles +et sanglants, qui s'avançaient vers la bière en répétant avec une joie +qui faisait grimacer leurs bouches décharnées: + +«Il est à nous! Il est enfin à nous!». + +Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient Garcia Navarro +et le capitaine Gomare; et il tomba évanoui. + + * * * * * + +Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, inanimé, un homme +étendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut +Don Juan. + +«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient les soldats qui +connaissaient sa réputation, comme tout habitant de Séville. + +Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu +de blasphémer comme à son ordinaire, il demanda qu'on fît venir sans +tarder un prêtre, afin qu'il se confessât... + +La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, croyant à +une mystification, refusèrent leurs services. + +Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures +enfermé avec lui. Après quoi il déclara à tous qu'il allait se retirer +dans un couvent pour y faire pénitence. + +Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant des sommes +suffisantes pour faire bâtir un hôpital et pour fonder des messes pour +les âmes du purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de +bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la pénitence et ses +mortifications. + + * * * * * + +Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal +convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive +agitation. Le lendemain, elle recevait, portée par le dominicain, +une lettre de Don Juan, où il lui expliquait son intention de se +consacrer, à son exemple, à la vie monastique. + +Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et rouge tour à +tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut prise d'une crise terrible, +que ni la mère supérieure ni le dominicain ne pouvaient calmer. + +«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin à lui», +disaient-ils. + +Mais Teresa se tordait en proie au désespoir. + +«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a jamais aimée!» + +Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et +de la religion lui furent-ils prodigués. Elle repoussa dédaigneusement +les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa +dernière parole fut: + +«Il ne m'a jamais aimée!» + + * * * * * + +Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. Un jour que +le frère Ambroise--c'était en religion le nom du comte de +Maraña--travaillait au jardin à creuser sa propre tombe, sous les +rayons d'un soleil brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger +revêtu d'un grand manteau. + +«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me +trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie, +au siège de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai +tué votre camarade Garcia. + +--Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié de lui, fit le +moine. + +--Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre. +Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que +vous avez tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña Teresa que +vous avez tuée... comte de Maraña. + +--Je ne suis plus le comte de Maraña. + +--Qui que vous soyez, votre heure a sonné. + +--Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon frère, je +m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous +avez énumérés que j'ai revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la +plus rude pénitence, mais ne me maudissez pas. + +--Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon +nom. Don Juan, voici deux épées, nous allons combattre. + +--Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi. + +--Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre! + +--Je ne combattrai pas! + +--Don Juan, tu n'es qu'un lâche... + +--Je suis un lâche, reprit lentement le moine, dont le visage avait +blêmi. + +--Et les lâches, voici comment on les traite!» + +Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la +joue de dom Ambroise. + +Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, relevé ses +manches et saisi une épée: + +«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il. + +Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques +instants, Pedro fut étendu à terre, la poitrine percée de part en +part. + + * * * * * + +Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui +avait fait périr le dernier membre de l'infortunée famille de +Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait +enregistrées. La moindre de ses pénitences, c'est que, chaque matin +notamment, il devait se présenter au frère cuisinier qui le gratifiait +d'un vigoureux soufflet. + +Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan de Maraña repose +aujourd'hui dans le choeur de l'église de la Charité, à Séville, et +sur la pierre a été gravée, selon son désir formel, l'inscription +suivante: + + CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE! + + + + +III + +DON JUAN D'ANGLETERRE OU LE SONGE DE LORD BYRON + + + + +CHAPITRE I + +JULIA + +La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un turbulent +marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation morale de Juan.--Sa +précocité.--Son adolescence.--Julia, la belle sang-mêlé.--Son +vieux mari.--Amours d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don Juan: +premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse de Don Juan.--Dans +le berceau fleuri.--Dangers du crépuscule.--Initiation de Don +Juan.--Dans le lit de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de +Julia.--Confession d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans le +cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers révélateurs.--Fuite de +Don Juan.--Combat à l'épée et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le +scandale.--Don Juan s'embarque.--La lettre de Julia. + + +Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre par ses oranges et +ses femmes. Il faut plaindre celui qui ne l'a point vue: Cadix seule +peut lui être comparée. Ses parents habitaient sur les bords du noble +fleuve qui a nom Guadalquivir. + +Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une goutte de sang +israélite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus +gothiques gentilshommes de l'Espagne; il passait pour un cavalier +accompli. + +Sa mère possédait une merveilleuse instruction. Toutes les sciences +qui ont un nom dans la chrétienté, elle les possédait; ses vertus +n'avaient d'égal que son esprit. + +Elle savait par coeur tout Calderon et la plus grande partie de Lope, +et si un acteur venait à oublier son rôle, elle pouvait lui servir de +souffleur. Une mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña Inès. + +Les mathématiques étaient sa science préférée; la magnanimité, sa +vertu la plus noble; son esprit, de l'attique pur; dans ses discours +sérieux elle portait l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était +en toutes choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin elle se +vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de mousseline l'hiver, et +d'autres étoffes qu'il serait trop long d'énumérer. + +Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; en fait +de grec, elle connaissait l'alphabet; elle lisait de-ci de-là quelques +romans français... En général sa parole s'environnait de mystère, +comme si le mystère eût dû l'ennoblir. + +Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et l'hébreu et trouvait +de l'analogie entre ces deux langues: elle le prouvait par certaines +citations des textes sacrés. Elle était un cours académique vivant; +dans ses yeux il y avait un sermon, sur son front une homélie; elle +était pour elle-même sur tous cas un directeur expert. + +C'était enfin une arithmétique ambulante et la morale personnifiée. +Elle laissait aux autres femmes les défauts de son sexe; elle n'en +avait pas un seul. N'est-ce point le pire de tous? + +Elle était tellement supérieure à toutes les tentations de l'esprit +malin que son ange gardien avait fini par abandonner son poste. + +Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers que ceux d'une +pendule. + +Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la perfection est +insipide dans ce monde pervers, puisque nos parents ne durent leur +premier baiser qu'à la perte du paradis de paix, d'innocence et de +félicité (à quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de la +journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant des fruits divers +sans la permission de sa moitié. + +C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans goût pour les +sciences et les savants; il prenait souvent cependant querelle avec sa +femme. À ce moment, ils avaient l'un et l'autre le diable au corps. +Et celui qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste, dans +l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures ménagères sur la tête. + +C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue au monde, +véritable singe malfaisant. Ses parents raffolaient de ce turbulent +marmot. C'était le seul point sur lequel ils fussent d'accord. +N'eussent-ils pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter +d'importance à la maison, afin de lui apprendre à vivre? + + * * * * * + +Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des convenances, se +souhaitaient la mort plutôt que le divorce. Cependant il vint un jour +où le feu cessa de couver. + +Inès tenta sans succès de faire passer son digne époux pour fou, puis +elle tint un journal de ses fautes, surveilla ses actes, ouvrit sa +correspondance. Leurs parents cherchèrent à les réconcilier, mais, +ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer l'affaire. +Les avocats se multipliaient afin d'obtenir le divorce, mais à peine +avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José +vint à mourir. + +Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas plaidée. Sa maison +fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit une de ses maîtresses, +un prêtre l'autre. Il mourut, laissant sa femme en proie à la haine la +plus violente. + +Il était mort _intestat_. Don Juan fut donc l'unique héritier d'un +procès, de plusieurs fermes et terres. Inès devint sa tutrice. + +Elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de +sa très noble race (son père était de Castille et sa mère d'Aragon), +et pour qu'il se montrât un chevalier accompli dans le cas où le roi +aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, +celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une +forteresse... ou un couvent. + +La plus stricte morale présida à son éducation. Aucune branche dans +les arts ou les sciences ne lui fut dérobée. Il était profondément +versé dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de +préférence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on +ne faisait pas communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire +une page d'un livre licencieux ou qui traitât de la reproduction des +espèces: on eût craint de le rendre vicieux. + +Ses études classiques donnaient quelque inquiétude à cause des +indécentes amours des dieux et des déesses, lesquels ne mirent jamais +de corsets ni de pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions +expurgées par des hommes instruits qui judicieusement avaient placé +hors de la vue des écoliers les passages empreints de libertinage. + +Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; charmant à six +ans, il promettait de montrer à onze les plus beaux traits que pût +avoir un adolescent. Il semblait être sur le chemin du paradis, car il +passait la moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses maîtres, +son confesseur et sa mère. + +À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il +paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde +le prenait pour un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir dans +sa précocité quelque chose d'atroce. + + * * * * * + +Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur +modestie et leur dévotion, se trouvait Doña Julia. De dire qu'elle +était jolie, cela n'offrait qu'une très faible idée d'une foule de +charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel +à l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon. + +Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang +n'était pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espèce de crime. +Quand tomba la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé +de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, +d'autres restèrent en Espagne, et son archigrand'mère préféra ce +dernier parti. + +Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble +sang qu'il transmit à ses enfants. Cette païenne conjonction eut pour +effet de renouveler une vie usée et d'embellir les traits de ceux +dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide des Espagnes +sortit tout à coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur. +Les fils cessèrent d'être rabougris, les filles plates. Cependant la +rumeur publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut à l'amour +plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari. + +Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se +concentrât en un seul fils qui laissa une fille unique, Julia. Elle +était mariée, chaste, charmante et âgée de vingt-trois ans. + +Ses yeux étaient grands et noirs. On devinait sous ses paupières un +sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu +si son âme, en se peignant dans ce regard, ne l'eût rendu le siège de +la chasteté. + +Ses cheveux lustrés étaient rassemblés sur un front brillant de génie, +de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur +celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse, +avaient parfois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût +circulé un fluide lumineux. + +Elle était mariée à un homme de cinquante ans: de tels maris, il y en +a à foison. Au lieu d'un semblable il serait mieux d'en avoir deux de +vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil. Il +est bien déplorable, en effet, dans ces régions que la chair soit si +fragile en dépit des jeûnes et des prières. + +Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges peuvent avec +équité fixer l'amende de l'adultère. + +Alfonso était un homme encore de bonne mine, et sans être chéri de +Julia il n'en était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme +le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs défauts et +n'étant exactement ni un ni deux. Cependant Alfonso était jaloux, mais +il se gardait de le laisser paraître: la jalousie tremble toujours +qu'on la reconnaisse. + +Julia était l'amie intime de Doña Inès, on ne sait trop pourquoi. +Aucuns prétendent, sans doute par méchanceté, qu'Inès, avant le +mariage de Don Alfonso, avait oublié avec lui quelque chose de sa +vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance dont le temps +avait bien purifié les sentiments, elle témoignait la même affection à +l'épouse d'Alfonso. + + * * * * * + +Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le caressait +doucement. C'était chose naturelle quand elle avait vingt ans et lui +treize, mais quand elle en eut vingt-trois et lui seize, il s'opéra +dans leurs relations un certain changement. + +La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était +devenu timide. Leurs regards demeuraient baissés et lourds d'embarras. +Sans doute Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour +Juan il n'en avait pas plus idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont +jamais vu. + +Il y avait cependant encore quelque chose de tendre dans la froideur +de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan, +elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger +que l'esprit hésitait à y croire. Il n'est cependant pas de magicien +qui ait pu opérer, avec sa baguette magique, un changement comparable +à celui que cet imperceptible toucher produisait sur le coeur de Juan. + +C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurités, elle finit par se +trahir. La froideur, la colère, le dédain et la haine sont des masques +dont elle se couvre bien souvent, mais trop tard... + +Ils en vinrent bientôt aux soupirs, aux oeillades plus délicieuses +parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se coloraient. +À l'arrivée on éprouvait de l'émotion, au départ de l'inquiétude. +Préludes charmants de la possession! + +Pauvre Julia! Elle sentit que son coeur s'en allait. Elle résolut de +faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux, +pour son honneur, sa gloire, la religion et la vertu. En conséquence, +elle fit voeu éternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant elle +rendit une visite à sa mère. Ses regards se portèrent vivement sur +la porte quand elle s'ouvrit. Grâce à la Vierge, c'était quelqu'un +d'autre qui entrait. Elle en éprouva cependant de la tristesse... On +ouvrit encore la porte; sans doute était-ce lui, mais non... + +Il lui parut dès lors plus convenable, pour une femme vertueuse, de +lutter face à la tentation: la fuite était un expédient honteux et +inutile. «Et puis, se disait-elle, il existe un amour platonique, +parfait, tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut unir +un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser une main, même une +lèvre...» + +Quant à Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de ce qu'il +éprouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment pût, avec un peu de +patience, se préciser et s'exprimer. + +Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait +sa demeure pour la solitude des bois. Tourmenté d'une flamme qu'il +n'apercevait pas, il recherchait les noires solitudes. Mais il n'est +qu'une solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans son harem. + +Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille +de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient +été créés; il songeait aux tremblements de terre et à la guerre, au +nombre de milles que pouvait former la circonférence de la lune; +aux ballons; aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance +exacte des cieux, et, après tout cela, il en revenait aux yeux de Doña +Julia. + +Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa montre, il +s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup gagné, et que, lui, il +avait perdu son dîner. + +Il revenait parfois à ses livres, mais comme le vent fait trembler +les pages, l'imagination agitait son âme au milieu de ses lectures +mystiques. Que lui manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres +rêveries, les chants des poètes ne pouvaient lui offrir ce dont il +avait réellement besoin: un sein pour reposer sa tête, un coeur qui +battît d'amour contre le sien, et d'autres caresses encore... + +Inès n'était point sans deviner le trouble de son fils et quelle +en était la cause. Mais elle fermait les yeux... Pour quel motif? +peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien ouvrir +les yeux de Don Alfonso dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa +femme une opinion exagérée. + + * * * * * + +Un jour d'été, vers six heures et demie, Julia s'assit dans un joli +berceau digne des houris du ciel profane de Mahomet. Elle n'était pas +seule. Juan se trouvait auprès d'elle. + +Qu'elle était belle quand il la regardait! L'émotion avait coloré ses +joues. O Amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton +art? Il donne aux faibles la force, et il foule aux pieds le fort. +Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense, mais la +confiance que lui donnait sa vertu l'était également. + +Elle songeait à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule +de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et +alors aux cinquante ans de Don Alfonso. Cette dernière idée n'était +pas, à la vérité, propre à lui donner du coeur. + +Cependant l'une de ses mains s'était appuyée languissamment sur celle +de Don Juan, mais par erreur... Elle ne croyait toucher que la sienne +propre. + +Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main de Don Juan qui +jouait dans les tresses de ses cheveux... La main qui tenait encore +celle de Juan confirma en même temps d'une pression douce, mais +sensible, la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire: +«Retenez-moi, si vous voulez.» + +Les jeunes lèvres de Juan remercièrent la main par un reconnaissant +baiser, mais aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air +du désespoir comme s'il eût commis un crime. Que l'amour est timide +une première fois! Julia cherchait à parler, mais elle n'y réussit +point, tant sa langue était affaiblie. + +Il y a du danger, au printemps, dans le silence de cette heure... La +lumière argentée qui inonde les arbres et cette tour les couvre d'une +beauté, d'un charme si profond qu'elle pénètre aussi notre coeur et le +jette dans une tendre langueur qui n'est pas le repos. + +Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à +demi ses bras amoureux qui tremblaient comme le sein sur lequel ils +reposaient. Elle pensait qu'il était certes facile de se débarrasser +la taille, mais combien cette position avait de charmes!... + +La voix de Julia s'éteignit et se perdit en soupirs, jusqu'au moment +où tous les discours devinrent inutiles... Alors ses beaux yeux se +noyèrent de larmes. Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut +aimer et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses désirs; +elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup... «Jamais, +jamais», répétait-elle... Et elle consentit à tout... + + * * * * * + +Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il était minuit. Doña +Julia dans son lit dormait profondément. Soudain s'éleva un bruit +capable de réveiller les morts. La porte était fermée, mais une voix +et des doigts donnèrent la première alarme. On entendit: «Madame! +Madame! Madame! + +--Chut! + +--Au nom de Dieu, Madame. Voici mon maître, avec la moitié de la ville +à sa suite... Ce n'est pas ma faute, je faisais bonne garde... Ils +montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il +pourrait peut-être s'échapper. La fenêtre n'est certainement pas si +haute!» + +Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches, des amis et des +valets en grand nombre. La plupart, depuis longtemps mariés, étaient +ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui avait voulu +outrager à la dérobée le front d'un époux. Une pareille conduite était +contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une, toutes suivraient bientôt +son exemple. + +De quel genre étaient les soupçons de Don Alfonso? Pour un cavalier de +son rang il y avait quelque grossièreté à lever ainsi une armée autour +du lit nuptial et à prendre des laquais pour attester l'affront qu'il +craignait le plus de recevoir. + +La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil, se mit en même +temps à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, +qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du +lit en monceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir. +Pourquoi donc se donnait-elle tant de peine à prouver que sa maîtresse +n'avait pas couché seule? + +La dame et sa suivante étaient sans doute deux pauvres petites femmes +tremblantes qui, par crainte des farfadets et plus encore des hommes, +avaient cru pouvoir mieux résister à deux. Elles s'étaient donc +innocemment couchées côte à côte, attendant que les heures d'absence +fussent écoulées et que l'infâme mari eût reparu disant: «Ma chère +amie, c'est moi qui le premier ai pensé à m'en aller!» + +Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don +Alfonso, que prétendez-vous faire? Êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne +suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre pareil! Quelle est, +dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le +spleen? Pouvez-vous me soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me +ferait mourir? Cherchez donc dans cette chambre. + +--C'est bien mon intention, répondit Alfonso. + +Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinets, garde-robes, +armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et +de dentelle, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes, +des nécessaires et autres articles à l'usage des jolies femmes, +propres à conserver la beauté. Ils percèrent de leurs épées les +rideaux et les tapisseries, ils arrachèrent les volets, ils brisèrent +les tables. + +Ils cherchèrent sous le lit et y trouvèrent--peu importe!--ce n'était +pas ce qu'ils désiraient. Ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si +la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre était +muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Nui d'entre eux, +à la vérité, par un étrange oubli, ne songea à examiner l'intérieur du +lit. + +La voix de Doña Julia ne demeurait pas inactive pendant cette +perquisition. + +«O Don Alfonso, qui n'êtes désormais plus mon époux, pouvez-vous bien +agir ainsi à votre âge? Car vous avez atteint la soixantaine. Oh! +cinquante ou soixante, c'est à peu près la même chose. Est-il sage, +est-il convenable de compromettre ainsi sans motifs l'honneur d'une +femme? Ingrat, parjure, barbare Don Alfonso! + +«Est-ce pour cela que j'ai dédaigné les prérogatives de mon sexe, que +j'ai pris un confesseur si vieux que nulle autre que moi n'eût pu le +supporter? Mon innocence l'a plus d'une fois tellement étonné qu'il +doutait que je fusse mariée! + +«Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix d'un _cortejo_ +parmi les jeunes gens de Séville? pour cela que je n'allais presque +nulle part, si ce n'est aux combats de taureaux, à la messe, au +spectacle, en soirée et au bal? pour cela que j'ai éconduit mes +adorateurs jusqu'à en être incivile? + +«J'ai eu à mes pieds des hommes illustres de tous les pays, le +musicien italien Cazzone, des Russes, des Anglais, deux évêques et ce +pair d'Irlande qui, l'an dernier, s'est tué pour l'amour de moi, en +faisant un excès de boisson. + +«Est-ce ainsi que l'on traite une épouse fidèle? Je vous sais gré, en +vérité, de ne point me battre, c'est une grande modération de votre +part! Oh! le vaillant homme! Avec vos épées nues et vos carabines +armées, vous faites une jolie figure! + +«C'était donc là le motif de ce soudain départ, sous prétexte +d'affaires urgentes, en compagnie de votre procureur, ce fieffé gredin +que je vois là déconcerté, tout honteux de la sottise qu'il a faite! + +«S'il est venu pour dresser procès-verbal, au nom du ciel, qu'il +procède! Vous avez là une plume et de l'encre à votre disposition! Que +tout soit relaté avec précision. Je suis enchantée de vous voir bien +gagner vos honoraires. Cependant je vous serais obligée de faire +sortir vos espions: ma femme de chambre n'est pas habillée. + +--Oh! s'écria Antonia en sanglotant, je serais capable de leur +arracher les yeux! + +--Continuez encore vos recherches, reprit Julia. Mais j'ai besoin de +dormir. Vous m'obligeriez de ne pas faire tant de bruit, jusqu'à ce +que vous ayez découvert l'antre mystérieux où se cache mon amant, ce +trésor. Quand vous l'aurez découvert, que j'aie, du moins, le plaisir +de le voir! + +«Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire quel est ce personnage? +Est-il de haut lignage? J'espère qu'il est jeune et beau... Puisque +vous vous êtes avisé de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura pas été +pour rien, je l'espère. + +«Peut-être n'a-t-il pas soixante ans; à cet âge il serait trop vieux +pour valoir la peine qu'on le tuât et pour éveiller la jalousie +d'un époux si jeune... Antonia, donne-moi un verre d'eau, j'ai +véritablement honte d'avoir répandu ces larmes. Elles sont indignes de +la fille de mon père. Ma mère ne prévoyait pas, en me donnant le jour, +que je tomberais au pouvoir d'un monstre! + +«Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute plus rien. Le peu que +j'ai dit pourra montrer qu'un coeur ingénu sait souffrir en silence +des torts qu'il lui répugne de dévoiler. Je vous livre à votre +conscience. Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez infligé +ce traitement. Dieu veuille que vous n'en ressentiez pas alors le plus +amer chagrin. Antonia! Où est mon mouchoir?» + +Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs flamboient à +travers les larmes comme les éclairs à travers la pluie. Ses longs +cheveux épais ombragent comme d'un voile la pâleur de ses joues. Leurs +boucles noires ne peuvent cacher ses éblouissantes épaules. Ses lèvres +charmantes demeurent entr'ouvertes, et son coeur bat plus haut que ne +respire sa poitrine demi nue. + +Le señor Don Alfonso était, à la vérité, confus. Nul des mirmidons +ne s'amusait. Seul le procureur semblait se distraire du spectacle. +Fidèle jusqu'à la mort, pourvu qu'il y eut discussion, peu lui +importait la cause. La décision du débat appartiendrait toujours aux +tribunaux! + +Alfonso se préparait à balbutier quelque excuse. Mais la prudente +Antonia l'interrompit. + +«Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si vous ne voulez faire +mourir madame.» + +Alfonso murmura: «Le diable l'emporte!» puis il fit, sans trop savoir +pourquoi, ce qu'on lui demandait. + +Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se retira le dernier, +avec répugnance, grandement étonné et contrarié de cet imprévu +_hiatus_ dans les _faits_ de la cause, faits qui, tout à l'heure +encore, avaient une si équivoque apparence. Pendant qu'il ruminait le +cas, on boucla brusquement la porte à sa face légale. + +O honte! O crime! O douleur! O race féminine! À peine eut-on tiré le +verrou que le jeune Juan sortit du lit à demi suffoqué. + +Fluet et facile à pelotonner, on l'avait caché dans le grand lit, +entre Julia et sa servante. Non, il n'eût pas été à plaindre, quand +même ce joli couple l'eût étouffé. + +Il est écrit dans la chronique des Hébreux que les médecins, laissant +là pilules et potions, avaient ordonné au vieux roi David, dont le +sang coulait avec trop de lenteur, l'application d'une jeune fille +nue par manière de vésicatoire. L'on prétend que ce remède lui réussit +complètement. Sans doute fut-il administré d'une façon différente, car +David lui dut la vie, mais Juan faillit en mourir. + +Que faire? Antonia se mettait l'imagination à la torture. Alfonso +n'allait-il pas revenir dès qu'il aurait congédié ces imbéciles? Et le +jour allait bientôt paraître! + +Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse, imprimait ses lèvres +pâles encore sur les joues de Juan. + +Ses lèvres, à lui, allèrent au-devant des siennes, ses mains +s'occupaient de rechercher les tresses de ses longs cheveux épais. +Même à ce moment critique, les deux amants ne pouvaient maîtriser leur +amour, ils oubliaient tout le désespoir et le danger. + +«Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec colère. Il faut que +je dépose ce joli monsieur dans le cabinet. Veuillez, je vous en prie, +garder vos folies pour une nuit plus opportune. + +«Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu'à batifoler! Vous +perdrez la vie, moi, ma place, ma maîtresse, tout! + +«Encore si c'était un vigoureux cavalier de vingt-cinq ans! Mais pour +ce visage de demoiselle! Vraiment, madame, votre choix m'étonne! + +«Allons, monsieur, allons, entrez là. Bien, le voilà sous clef. Pourvu +que nous ayons jusqu'à demain pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez +pas dormir au moins!» + +L'arrivée de Don Alfonso, qui, cette fois, était seul, interrompit la +harangue de l'honnête camériste. Ayant jeté sur les deux époux un long +regard oblique, elle moucha la chandelle, salua et sortit. + +Après quelques minutes de silence, Alfonso entreprit de bizarres +excuses sur ce qui venait d'arriver. Mais il laissa entendre qu'il +avait eu d'amples raisons pour agir ainsi. + +Julia eût eu un moyen immédiat de lui clore le bec, c'eût été à son +tour de lui reprocher ses maîtresses et notamment Inès dont la liaison +avec lui n'était pas un mystère. + +Elle ne le fit pas, peut-être pour ne point offenser l'oreille de Don +Juan qui avait fort à coeur la réputation de sa mère, peut-être aussi +pour ne pas reporter sur ce même Don Juan les idées d'Alfonso. + +Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire de ce genre, +elles ont un tact qui leur permet de se maintenir sans cesse à quelque +distance de la question: ces charmantes créatures mentent avec tant de +grâce! le mensonge leur sied à ravir! + +Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur répondre est à peu +près inutile, car leur éloquence est trop prodigue de paroles. Quand +enfin elles sont hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux, +laissent échapper une larme ou deux. Et la paix est faite et ensuite, +et ensuite, et ensuite... on s'assied... et on soupe... + +Alfonso implora en fin de compte son pardon qui lui fut à moitié +refusé et à moitié accordé. On y mit des conditions qu'il trouva très +dures, on repoussa certaines petites requêtes qu'il présentait... +Tourmenté et poursuivi par d'inutiles repentirs, il était là comme +Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de ne plus rien lui refuser +quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur une paire de souliers. + +Une paire de souliers! Ceux-ci étaient, à n'en pas douter, de taille +masculine. Les voir, s'en emparer fut l'affaire d'un instant: + +«Ah! bonté divine! Je sens claquer mes dents! mon sang se glacer!» + +Et Alfonso entra à nouveau dans un violent accès de fureur. + +Il sortit pour aller chercher son épée, et sur-le-champ Julia courut +au cabinet: + +«Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de réplique! La porte est +ouverte! Vous pourrez vous échapper par le corridor que vous avez +traversé si souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu! +Dépêchez-vous... J'entends la marche précipitée d'Alfonso. Il ne fait +point encore jour. Il n'y a personne dans la rue.» + +En un moment Juan gagna la porte de la chambre et bientôt celle du +jardin. Mais il se heurta à Alfonso en robe de chambre qui menaçait de +le tuer. Alors, d'un coup de poing, il l'étendit à terre. + +Ce fût une lutte terrible. La lumière s'éteignit. Antonia criait: +«Au viol!» et Julia: «Au feu!» Mais pas un domestique ne bougea pour +prendre part à la mêlée. Alfonso, étrillé à souhait, jurait ses grands +dieux qu'il serait vengé cette nuit même. Juan, le sang bouillonnant, +blasphémait une octave plus haut. + +L'épée d'Alfonso était tombée à terre avant qu'il pût en faire usage, +et ils continuèrent à lutter corps à corps. Si Juan eût vu l'épée, +c'en était fait des jours d'Alfonso. + +Le sang commença à couler: heureusement que c'était par le nez. Enfin, +Juan réussit à se dégager par un coup adroitement porté, mais il y +perdit son unique vêtement. Il prit la fuite en l'abandonnant, comme +Joseph. Là s'arrête la comparaison entre les deux personnages. + +Enfin on apporta de la lumière. Laquais et servantes survinrent, et un +étrange spectacle s'offrit à leur vue: Antonia livrée à une attaque +de nerfs; Julia évanouie; Alfonso appuyé contre la porte et pouvant à +peine respirer; des débris de vêtements épars sur le parquet, du sang, +des traces de pas d'hommes... + +[Illustration: PLANCHE VIII + +_Moreau le Jeune._--LE FESTIN DE PIERRE] + +Juan avait gagné la porte extérieure du jardin, tourné la clef dans la +serrure et refermé du dehors, sans se soucier de ceux qui étaient en +dedans. + +Complètement nu, il trouva son chemin et rentra chez lui sous la seule +protection d'une nuit assez obscure. + + * * * * * + +Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande en divorce. + +Doña Inès, pour donner le change sur l'éclat le plus violent qui, +depuis des siècles, eut fait l'entretien de l'Espagne, fit voeu de +brûler en l'honneur de la Vierge plusieurs livres de bougies, puis, +sur l'avis de quelques vieilles matrones, elle envoya son fils +s'embarquer à Cadix. Elle voulait qu'afin de réformer sa morale +antérieure et de s'en créer une nouvelle il voyageât par terre et par +mer dans tous les pays d'Europe, surtout en France et en Italie. + +Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande, mais on jugea mieux +de ses sentiments par la lettre qu'elle écrivit à Don Juan: + +«On m'annonce que c'est une chose résolue. Vous partez. Ce parti est +sage et convenable. Il ne m'en est pas moins pénible. Désormais je +n'ai plus de droits sur votre jeune coeur: c'est le mien qui est la +victime... Je vous écris à la hâte, et la tache qui est sur ce papier +ne vient point de ce que vous pourriez croire. Mes yeux sont brûlants +et endoloris, mais ils n'ont point de larmes. + +«Je vous ai aimé et je vous aime encore... À cet amour, j'ai tout +sacrifié, ma fortune, mon rang, le ciel, l'estime du monde et la +mienne. Et cependant je ne regrette point ce que ce rêve m'a coûté, +tant son souvenir m'est cher. + +«Je n'ai rien à vous reprocher, rien à vous demander. + +«Dans la vie de l'homme, l'amour est un épisode; pour la femme, c'est +toute l'existence. La cour, les camps, l'église, les voyages, le +commerce occupent l'activité de l'homme; l'épée, la robe, le gain, la +gloire lui offrent en échange, pour remplir son coeur, l'orgueil, +la renommée, l'ambition. Il en est peu dont l'affection résiste à de +telles diversions. Nous n'en avons qu'une: aimer de nouveau et nous +perdre encore. + +«Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil. Vous en aimerez +beaucoup; beaucoup vous aimeront. Sur terre tout est fini pour moi. +Il ne me reste plus qu'à enfermer au fond de mon coeur ma honte et ma +profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi, _aimez-moi_... + +«Mot inutile! Je le laisse cependant... + +«Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon sang se précipite encore +là où ma pensée est fixée, comme roulent les vagues dans le sens que +le vent leur imprime... J'ai un coeur de femme, je ne peux oublier. + +«Je n'ai plus rien à dire et ne peux me résoudre à quitter la plume... +Je n'ose poser mon cachet sur ce papier... Et pourtant je le pourrais +sans inconvénient. Mon malheur ne saurait s'accroître. Je ne vivrais +déjà plus si l'on mourait de douleur. La mort dédaigne de frapper +l'infortunée qui s'offre à ses coups... Il me faut survivre à ce +dernier adieu... Il me faut supporter la vie pour vous aimer et prier +pour vous!» + +Elle écrivit ce billet avec une jolie petite plume de corbeau toute +neuve sur du papier doré sur tranches. Sa frêle main blanche tremblait +quand elle approcha la cire de la lumière, et pourtant il ne lui +échappa pas une larme. Le cachet portait un héliotrope sur une +cornaline blanche avec la devise «_Elle vous suit partout._» La cire +était superfine et d'un beau vermillon. + +Telle fut la première aventure périlleuse de Don Juan. + + + + + +CHAPITRE II + +LE NAUFRAGE + +Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie de Don Juan.--Le mal +de mer.--La tempête.--Le grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans +les canots.--Le navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La faim.--Le +tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et mangé.--Le châtiment.--Le +dénuement.--La terre!--Vers le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don +Juan atteint le rivage et s'évanouit. + + +Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant que le Pérou eût +appris à se révolter, l'entrepôt du commerce colonial. Et puis on y +trouvait de si jolies filles, des dames si gracieuses! Le coeur +se gonfle à les regarder marcher. C'est quelque chose de divin, +d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? le cheval barbe +nouvellement dompté? le caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas +cela. Et puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs petits +pieds, et le tour de leurs jambes! + +Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard irrésistible, +qui vous rend pâle de bonheur, vous brûle jusqu'au fond du coeur. +Terre de soleil et d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de +dire ses prières. + +C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: comme si un +vaisseau espagnol était une arche de Noé qui lui devait offrir asile +contre la perversité de la terre, et d'où il prendrait son vol un jour +ainsi que la colombe de promission! + +Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de l'argent. Son +voyage devait durer quatre printemps. + +Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; elle, lui remit +une lettre toute pleine de sages conseils et quelques autres de +crédit. + + * * * * * + +Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par bon vent et mer +passablement houleuse. Sur le tillac il adressa son adieu à l'Espagne. +Les premières séparations sont toujours pénibles. Lors même que +l'on quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on ne peut +s'empêcher de tourner les yeux vers son clocher. + +Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: une mère, une +maîtresse et point d'épouse. Ainsi il pleurait comme les Hébreux +captifs, aux bords des fleuves de Babylone, sur les souvenirs de +Sion. Et en même temps il réfléchissait et prenait la résolution de se +corriger. + +«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être ne te +reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné à périr comme l'exilé, par +la seule soif qu'il avait de ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne +l'eau du Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est fini entre +nous, adieu aussi, ma chère Julia!» + +Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière. + +«Que si jamais je t'oublie, je jure...--mais non, cela est impossible, +cela ne saurait être--cet océan azuré se convertira en air, la terre +elle-même en mer avant que ton image ne disparaisse de mon coeur, ô +ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de la tienne. Ah! quand +l'âme est malade, rien ne la peut guérir...» + +Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit les premières +atteintes du mal de mer. + +«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah! +que ce navire fait de vilains soubresauts! Julia, que sont tes maux +comparés à ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, portez-moi +un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? O Julia, ma Julia +bien-aimée, entends mes supplications.» + +Ici le vomissement lui coupa la parole. + +L'amour fait bonne contenance devant les maladies nobles, mais il +répugne aux indispositions vulgaires; il n'aime pas qu'un éternuement +vienne interrompre ses soupirs. + +L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, au milieu des +mugissements des vagues, eût-il résisté à l'état d'un estomac qui en +était à son premier voyage en mer? + + * * * * * + +Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que la famille +de Moncada s'était fixée avant la naissance de Don Juan. Les deux +familles étaient alliées, et il avait pour les Moncada une lettre +d'introduction. + +Sa suite se composait de trois domestiques et d'un précepteur, le +licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs langues; mais en ce +moment, étendu lui aussi, malade et sans voix, il appelait la terre de +tous ses voeux. + +La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil on commença à +carguer les voiles... + +À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau fut jeté en +travers de la lame qui le frappa sur l'arrière et lui fit une brèche +effrayante. L'étambot sauta, et le gouvernail fut arraché. On se +précipita aux pompes. + +Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant débit des +pompes. La journée du lendemain fut relativement calme, mais vers +le soir une nouvelle bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le +navire sur le flanc. + +On dut couper le grand mât et le mât de misaine, puis l'artimon et le +beaupré. Ainsi allégé, le vieux vaisseau se redressa avec violence. + + * * * * * + +Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable de perdre +probablement la vie et de voir leurs habitudes dérangées. Les +meilleurs marins eux-mêmes, croyant leur dernier jour venu, avaient +des velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se font pas +faute de demander du grog, voire de boire au tonneau. + +Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son âge, courut à la +chambre aux liqueurs et se plaça devant la porte, un pistolet dans +chaque main. Son attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant +de couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux faire que de +s'abandonner définitivement à l'ivresse. + +«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À quoi Juan répondait: «Si +la mort nous attend, sachons mourir en hommes et non pas en brutes!» +Personne ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas +anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, son précepteur, +qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait d'un peu de rhum. + +Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril passé, il ne +quitterait plus ses occupations académiques pour suivre les pas de Don +Juan comme un autre Sancho Pança. + + * * * * * + +Pendant quelques jours on put encore nourrir de l'espoir. Le vent +s'était un peu calmé en effet. On entreprit de rétablir un mat de +fortune. + +La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien que la mer +mugissante. + +Le temps redevint menaçant. Tous les travaux durent être abandonnés. +Le navire, inutile débris, flottait à nouveau à la merci des vagues. + +Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne pouvait plus +rien faire. C'était un homme âgé qui avait parcouru plus d'une mer +orageuse. S'il pleurait maintenant, ce n'était pas de crainte, mais +parce que le pauvre diable avait une compagne et des enfants. + + * * * * * + +Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. Les uns se +remirent en prières et promirent des cierges à leurs saints. D'autres +se firent attacher dans leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs +plus beaux habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient le +jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y en eut un qui demanda +l'absolution à Pedrillo qui, dans son trouble, l'envoya au diable. + + * * * * * + +Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations à la mer. Un +canot peut lutter s'il n'est pas pris par le revers. + +Les hommes, même quand ils doivent mourir, répugnent à l'inanition. On +s'occupa donc d'abord d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que +la mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles de vin. + +Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une tentative qui ne +devait prêter qu'à rire, si tant est que le rire soit possible en si +tragique circonstance, à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et +insensée, mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont trop bu. + +À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer espars, bout-dehors, +cages à poules, tout ce qui pouvait soutenir les matelots sur les +vagues et prolonger pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé +de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, encombrées +de chargements; alors le navire porta à bâbord, fit un mouvement +brusque et plongea la tête la première. + +Les braves en silence, les timides avec des cris, s'élancèrent +au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit comme un enfer, et la +vague elle-même fut aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte +avec son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir. + +Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement des vents et le +brisement des vagues inexorables. + + * * * * * + +Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf dans le cutter et +trente dans la chaloupe. + +Tous les autres, de l'équipage et des passagers, avaient péri: deux +cents âmes avaient pris congé de leurs corps. + +Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire entrer +Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort pour avoir bu trop +d'eau-de-vie. Quant à Pedro, étant ivre également, il fit un faux +pas, tomba à l'eau et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son +épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père. + +Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et celles de Pedrillo. + +Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit cutter qui disparut +avec ses neuf passagers. + +Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe virent au +lendemain matin se lever un soleil rouge et enflammé, pronostic +certain de la continuation de la tempête. Ils se partagèrent avec +parcimonie les rations de biscuit et d'eau. + +Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les plus faibles de +ces malheureux. Et ils résistaient comme des rocs aux assauts de la +tempête. + + * * * * * + +Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela d'abord +leurs forces et fut un délassement à leurs membres fatigués. Ils +s'endormirent, bercés comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais +quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite défaillance et +se mirent à dévorer d'un seul coup les provisions que jusque-là ils +avaient prudemment ménagées. + + * * * * * + +Le quatrième jour parut, mais plus un souffle d'air. Que pouvaient-ils +faire avec leur unique aviron? + +Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. Cependant la +rage de la faim se fit sentir; malgré les supplications de Don Juan, +son épagneul fut tué et distribué par rations. + +Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui avait refusé de toucher +à la chair d'un animal domestique ayant appartenu à son père, cédant +maintenant à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, accepta +avec remords, comme une éminente faveur, l'une des pattes de devant de +son épagneul et la partagea avec Pedrillo. + + * * * * * + +Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et dévorait leur peau. +Ils gisaient immobiles sur les flots comme des cadavres. Ils n'avaient +d'espoir hors la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient +les uns sur les autres des regards farouches. Tout était épuisé: eau, +vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu reluire dans leurs yeux de loups +des désirs de cannibales. + +L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui parla à +l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition eut fait le tour. Un +sourd murmure de fureur et de désespoir s'éleva. Dans la pensée de son +voisin, chacun avait reconnu la sienne. + +On se partagea ce jour-là quelques casquettes de cuir et le peu de +souliers qui restaient encore. Et alors ces misérables regardaient +autour d'eux avec un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en +sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute de mieux, on +prit de force à Don Juan, pour cet usage, la lettre de Julia. + +Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo. + + * * * * * + +Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât jusqu'à la mort, ce +qui fut fait, le chirurgien ayant gardé ses instruments. Il expira si +tranquillement qu'il eût été difficile de déterminer le moment où +il avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, dans la foi +catholique. + +Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du premier morceau, +mais, ayant soif, il commença par boire une gorgée de sang qui coulait +de la veine entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée, +l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle servirent de +régal à deux requins qui suivaient la chaloupe. Les matelots se +partagèrent les restes. + +Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. Juan fut du +nombre. Il avait déjà refusé de goûter à son épagneul. Ses compagnons +ne devaient pas s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât +avec eux son pasteur et maître. + +Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas furent on ne +peut plus effrayantes. Ceux qui avaient montré le plus de voracité +tombèrent dans un délire furieux. Ils blasphémaient! et on les vit +écumer et se rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, boire +l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, hurler, et puis +soudain mourir avec un rire d'hyène. + + * * * * * + +Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... Combien ils +étaient maigres!... Les uns avaient perdu la conscience, les autres +méditaient une dissection nouvelle. + +Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme étant le plus gras; +mais outre l'extrême répugnance que ce personnage éprouvait pour une +mesure si radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour s'en +exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade de certain cadeau que +lui avaient fait les dames de Cadix... + +On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre Pedrillo. Les uns +n'osaient y toucher, les autres en prenaient parfois une bouchée. Don +Juan s'en abstint complètement et se contenta de mâcher du plomb et un +morceau de bambou. Enfin ils prirent quelques oiseaux de mer et purent +cesser de manger de la chair humaine. + +La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent au moyen de +toiles qu'ils pressaient ensuite. Leurs lèvres desséchées, crevassées +et saignantes aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. Non, +ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté de boire! + + * * * * * + +Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé par tous de bon +augure. Puis un grand oiseau blanc, palmipède, vola longtemps autour +de la chaloupe. + +La nuit suivante, le vent recommença à souffler, mais sans violence; +les étoiles brillèrent; la chaloupe put faire route, mais les +naufragés étaient tous dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère +où ils étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient voir la +terre, les autres disaient: Non! À chaque instant, les brouillards +trompaient leur vue; ceux-ci juraient qu'ils entendaient des brisants, +ceux-là des coups de canon; il y eut un moment où tout le monde +partagea cette dernière illusion. + +Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui qui était de quart +s'écria en jurant que si ce n'était pas la terre qui s'élevait avec +les rayons du soleil, il consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi +les autres se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une baie +et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, le rivage que peu +à peu on aperçut distinct, escarpé, bien réel! + +Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques encore, +jetaient autour d'eux des regards stupides; quelques-uns priaient... +Au fond de la chaloupe, il y en avait trois qui dormaient depuis +longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin de les réveiller, +mais on s'aperçut qu'ils étaient morts. + + * * * * * + +Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et rocheuse. Ils se +perdaient en conjectures. Ceux-ci pensaient que c'était le mont Etna; +ceux-là, les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres +îles. + +Cependant le courant continuait à pousser leur barque, semblable à +celle de Caron, vers le rivage. Ils n'étaient plus que quatre vivants +et trois morts. Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient +faibles, à jeter ceux-ci par-dessus bord. + +Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, dévorés par la +soif, ils avaient succombé un à un, les réchappés du naufrage. Ce +qui avait surtout hâté leur mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils +avaient commis en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de leurs +intestins! + +Le rivage semblait désert, sans nulle trace d'hommes, et les vagues +l'entouraient d'un formidable rempart... Mais leur désir de toucher la +terre était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les brisants, +ils continuèrent à porter droit au rivage. Un récif les en séparait. +Le bouillonnement de l'eau annonçait sa présence. Ils lancèrent +cependant leur chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut +submergée... + + * * * * * + +Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, Juan, qui était +un habile nageur, parvint à se soutenir sur l'eau... Ce qui lui fit +courir le plus grand danger, ce fut un requin qui emporta la cuisse +de l'un de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas nager... +Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put atteindre le rivage... Il +s'arracha d'un suprême effort aux flots et roula à demi mort sur la +grève... + +Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable de peur que la mer +mugissante ne revînt sur ses pas pour le reprendre. Il sentit alors un +vertige s'emparer de son cerveau... La plage lui sembla tourner autour +de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement sur le côté, tenant +encore dans une de ses mains l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil +à un lis flétri, il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes +sveltes et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée de +l'argile... + + + + +CHAPITRE III + +HAYDÉE + +Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans la +grotte.--Haydée et son père.--Sommeil profond de Juan et troublé +d'Haydée.--Premier entretien, premier repas.--Les visites à la +grotte.--Le bain.--Promenades sentimentales.--Départ du vieux +pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits du pirate.--Le +retour impromptu.--La fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas +d'Haydée et de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les +rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance du +pirate.--Maladie et mort d'Haydée. + + +Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, se fermèrent et +s'ouvrirent de nouveau... Il croyait être encore dans la chaloupe +et sortir d'un sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il +regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; mais le sentiment +lui revint, ses faibles yeux errèrent lentement autour de lui et +s'arrêtèrent sur la figure charmante d'une fille de dix-sept ans. + +Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait de +la sienne, comme pour interroger son souffle, et peu à peu le doux +frottement de sa main chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits +glacés... + +Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et enveloppa +d'un manteau ses membres... Puis son beau bras souleva cette tête +languissante, et elle appuya ce front mourant et pâle sur sa joue +colorée d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude chaque +mouvement convulsif qui arrachait un soupir à la poitrine oppressée du +naufragé, en même temps qu'à la sienne. + + * * * * * + +Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son aînée, l'aimable fille +le transporta avec précaution dans la grotte voisine. Alors elles +allumèrent du feu et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se +dessina un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et belle. + +Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur sa chevelure +brune dont les flots retombaient en tresses derrière elle presque +jusqu'aux pieds... Il y avait sur sa personne un air de distinction +qui annonçait une femme de qualité. + +Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs cils ombrageaient +tout son visage. Son front était blanc et petit; sa lèvre supérieure +eût pu servir de modèle à un statuaire. + +Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; l'or et les +pierreries étaient entremêlés à profusion dans sa chevelure; sa +ceinture étincelait; la plus riche dentelle ornait son voile, et plus +d'une pierre précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de +petites chaussures souples et pas de bas. + +Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, mais d'étoffes +plus grossières. + + * * * * * + +Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard qui vivait +sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa jeunesse, mais il avait +rattaché à ses excursions maritimes quelques autres spéculations +d'une nature peut-être moins honorable: un peu de contrebande et la +piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de mains dans les +siennes un million de piastres environ. + +Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux marchands égarés; +il confisquait la cargaison et l'équipage. Le marché aux esclaves lui +valait aussi d'honnêtes bénéfices. + +Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites et sauvages +des Cyclades, il avait, du produit de ses méfaits, construit une +très belle maison où il vivait fort à son aise. Dieu sait combien +de brigandages il avait accomplis, combien de sang il avait versé: +c'était, somme toute, un personnage peu moral. Sa maison n'en était +pas moins spacieuse, pleine de belles sculptures, peintures et dorures +dans le goût barbaresque. + +Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus riche héritière +des Iles orientales. Elle était si belle que sa dot n'était rien +auprès de ses sourires. Comme un arbre charmant, elle croissait dans +sa beauté de femme. + + * * * * * + +Ce jour-là même elle se promenait le long de la grève, au pied des +rochers, quand elle avait trouvé Don Juan insensible, pas tout à fait +mort, mais presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue +la blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un abri à cet +étranger qui se mourait et qui avait la peau si blanche. + +Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément le moyen de le +sauver. Le vieillard, en effet, ne se serait pas fait scrupule de le +vendre comme esclave dès qu'il eût été rétabli. + +Avec les débris du naufrage, les deux femmes avaient pu allumer du feu +sans peine. + +Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de quelques-uns de leurs +vêtements pour faire un lit au naufragé afin qu'il fût plus à l'aise +quand il s'éveillerait, car il s'était à nouveau profondément endormi. +Puis elles partirent, se promettant de revenir à la pointe du jour +avec un plat d'oeufs, du café, du pain et du poisson. + + * * * * * + +Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans rêves. + +Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence le plus absolu à +sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, d'un sommeil agité; elle ne cessa +de se retourner sur sa couche, rêvant de naufrages et de charmants +cadavres étendus sur la grève. + + * * * * * + +Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci en murmura. +Les vieux esclaves de son père, réveillés à leur tour, jurèrent en +diverses langues, arménien, turc ou grec, ne sachant que penser de +cette lubie. + +La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que l'aurore qui la +baisait de ses lèvres humides, descendit au rocher. + +Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant au berceau. Elle le +couvrit de nouveau, car l'air du matin était vif, puis se pencha sur +lui, silencieuse; ses lèvres muettes buvaient la respiration à peine +perceptible de Juan. + +Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du panier et faisait cuire +le repas. + +Elle prépara les oeufs, les fruits, le café, le pain, le poisson, le +miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne voulut pas qu'elle éveillât le +naufragé, et les deux femmes attendirent... + + * * * * * + +Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient amaigri et jauni, +mais c'était encore un fort joli garçon. + +Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le charmant visage +ne lui fût apparu à nouveau. Il n'avait jamais été indifférent aux +traits féminins: même dans ses prières, il détournait les yeux des +saints renfrognés pour les reporter sur la tendre image de la Vierge +Marie. + +La dame fit un effort et timidement, avec l'accent grave et doux de +l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne devait pas parler, mais +manger. + +Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, mais il avait de +l'oreille, et la voix de la jeune fille était le gazouillement d'un +oiseau, si suave, si pur, que jamais il n'avait entendu musique plus +simple et plus belle. + +Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son odorat, contribuait +également, à la vérité, à le rappeler à la vie. Il éprouva un grand +besoin de manger, surtout un beefsteak. + +Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. Il commença de +dévorer comme un affamé qu'il était. Zoë dut calmer son ardeur, car +elle savait qu'il est très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa +faim. Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, pour +le moment, suffisamment restauré. + +Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une guenille, elles le +vêtirent des vêtements qu'elles avaient apportés. Cela lui fit un +costume mi-turc, mi-grec. + +Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut qu'il ne +comprenait rien. Alors elle joignit les gestes au langage. Juan +faisait plus attention à ses regards qu'à ses paroles. + +Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère des lèvres et des yeux +d'une femme aimée! + + * * * * * + +Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour Juan qui aimait à +dormir, Haydée se rendait à la grotte. Elle l'éveillait en caressant +les boucles de ses cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue +et sa bouche. + +Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il s'éveillait, il +trouvait de bonnes choses devant lui, un bain, un déjeuner et les plus +beaux yeux qui aient jamais fait battre un coeur de jeune homme. + +L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait rien qui les fît +rougir. Haydée voyait en Don Juan l'être dont elle avait rêvé chaque +nuit depuis deux ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui +donnerait à elle le bonheur. + +Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux débris que +lui avaient jeté les vagues, son premier et dernier amour. + + * * * * * + +Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait chaque jour son +jeune ami. Enfin son père reprit la mer pour aller à la rencontre de +certains navires marchands, trois vaisseaux ragusains à destination de +Scio. + +Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle n'avait plus sa +mère. Elle prolongea ses visites et ses causeries, et avec Juan elle +se promenait sur la côte. C'était une falaise battue de brisants: +en haut des rocs escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès +était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le mugissement des +vagues menaçantes, excepté ces longs jours d'été où la surface de +l'océan est unie comme celle d'un lac. + +Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à apporter l'eau +chaude, à tresser les longs cheveux d'Haydée et à lui demander de +temps à autre ses robes de rebut. + + * * * * * + +C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le disque du soleil +s'affaissant derrière la colline. D'un côté, la montagne, de l'autre, +la mer apaisée et sans fin, au-dessus de leur tête le firmament au +milieu duquel brillait une étoile solitaire. + +Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et poli, ils +sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les coquillages. Ils +pénétrèrent dans les profondeurs du roc creusées par la tempête et +l'orage. Là, ils s'assirent et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux +charmes du crépuscule à la teinte pourprée. + +Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan couleur de rose. +Le large disque de la lune se levait déjà sur la mer. Ils écoutèrent +le clapotement des vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des +flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient l'un à l'autre; +alors leurs lèvres s'approchèrent et s'unirent par un baiser... + +Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de beauté et d'amour, un +baiser qui ébranle le coeur. + +Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers l'autre, comme si +leurs âmes et leurs lèvres se fussent appelées... Une fois réunies, +elles adhérèrent comme des abeilles qui essaiment... Leurs coeurs +étaient les fleurs d'où provenait le miel. + +La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le silence de la +grève et des cavernes, tout cela les faisait se rapprocher davantage +l'un de l'autre, comme s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie +que la leur, et que leur vie ne pût jamais mourir. + +Leurs discours ne se composaient que de paroles entrecoupées. La nuit +ne leur faisait pas peur; ils étaient en tout l'un à l'autre. + +Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme un oiseau à son +jeune ami; l'idée du mensonge lui était inconnue. + +Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était adorée... +Leurs âmes passionnées, absorbées l'une dans l'autre, eussent expiré +dans celle ivresse si des âmes pouvaient mourir... Elle sentit son +coeur battre sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais +il ne pouvait plus battre isolément. + +Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si faibles... C'était +l'heure où le coeur est toujours plein, où il pousse à des actes que +l'éternité ne peut effacer... + +Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau n'avait enfreint la +damnation éternelle... Ils avaient entendu parler des eaux du Styx, de +l'enfer et du purgatoire... Mais que leur importait! + +Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté de la lune. +Le bras de Juan est toujours enlacé à la taille d'Haydée, et le sien +presse la tête de Juan... Elle boit ses soupirs et lui les siens... +Ils ne forment plus qu'un murmure confus et entrecoupé... On les +prendrait ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à l'amour, +tout à la nature... + + * * * * * + +... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante et profonde, +Juan s'abandonna au sommeil dans les bras d'Haydée. Mais elle ne +dormait pas... Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir +sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par intervalles, elle +tournait ses regards vers le ciel, puis les reportait sur le pâle +visage qu'elle réchauffait sur son coeur, son coeur débordant de joie +de tout ce qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait encore. + +Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être qu'il aime! + +Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour, contemplait sans fin +le sommeil de son amant. Ces étoiles innombrables qui scintillaient +maintenant au ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à +la sienne. + +Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui rend brûlants +les baisers des filles aux doux yeux de gazelle; elle n'était faite +que pour aimer, tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était +rien pour elle. Là battait son coeur... Elle n'avait rien d'autre à +souhaiter, à espérer ni à craindre. + +C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur coeur sur ce rivage +solitaire; les étoiles ont versé leur lumière sur tant de beauté; +l'océan fut leur témoin, la caverne leur couche nuptiale... La +solitude a été leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont +heureux... + + * * * * * + +Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle, Haydée oubliait que +l'île appartenait à son père, le pirate. + +Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les vents et les vagues, +ainsi que par quelques captures importantes... Une tempête avait +tempéré sa joie en faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait +enchaîné ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés comme des +chapitres d'un livre. Chacun valait de dix à cent dollars par tête. + +Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan, parmi ses amis les +Méinotes; il en vendit d'autres à ses correspondants de Tunis, +à l'exception d'un homme qui, étant vieux et ne trouvant point +d'acquéreur, fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus riches furent +mis à la cale pour être échangés plus tard contre une rançon. + +Il disposa de la même manière des marchandises; il s'en défit dans +certains marchés du Levant. Toutefois il réserva un grand nombre +d'objets de goût féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces, +une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous +articles volés pour sa fille par le meilleur des pères. + +Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande, une guenon, deux +perroquets, une chatte de Perse, ainsi qu'un chien terrier qui avait +appartenu à un Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans une +cage d'osier. + +[Illustration: PLANCHE IX + +_Horace Vernet._--DON JUAN FOUDROYÉ] + + * * * * * + +Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin dans son île et +débarqua dans le havre, situé au côté opposé de la grève aux écueils. + +Il gravit la colline et apercevant la fumée de son toit se sentit +joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait fort son enfant. + +Comme il approchait, il distingua à travers les feuillages +qui ombrageaient sa maison des figures en mouvement, des armes +étincelantes et des vêtements aux couleurs variées. + +Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore les sons d'un +violon. Il reconnut aussi un flageolet et un tambour, puis des éclats +de rire. + +Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques dansant ainsi que des +derviches qui tournent sur un pivot. + +Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques, dont la plus +grande agitait en l'air un mouchoir blanc; les autres se tenaient +par la main, et leurs longs cheveux châtains flottaient sur leur cou +d'albâtre... Elles chantaient et bondissaient en cadence... + +Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on voyait des pilafs et +des mets de toutes sortes, des flacons de vins de Samos et de Scio et +des sorbets rafraîchis dans des vases poreux... + +Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes vénérables d'un +vieux bouc blanc. + +Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, racontait +des histoires merveilleuses. + +Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. Pourquoi s'amusait-on +ainsi en son absence? Il redoutait fort l'enflure de ses comptes de +dépenses hebdomadaires. + +Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança et frappa sur +l'épaule du premier convive qui lui tomba sur la main--avec un certain +sourire qui n'annonçait, à la vérité, rien de bon--et lui demanda ce +que voulaient dire ces réjouissances. + +Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la tête, le lui +présenta par-dessus l'épaule. + +«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps à perdre.» + +Un second ajouta: + +«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous à notre +maîtresse, qui est héritière.» + +«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez dire notre maître, +pas l'ancien, le nouveau!» + + * * * * * + +Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas à qui ils parlaient. +Une ombre passa dans les yeux de Lambro; mais, se ressaisissant, +il demanda à l'un d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les +qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, avait +fait passer Haydée à l'état d'épouse. + +«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient, et ne me +soucie guère de le savoir. Mais je sais que voici un chapon rôti, +merveilleusement gras... Si cela ne vous suffit pas, adressez-vous à +mon voisin... C'est un bavard émérite.» + +Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança vers la maison par +un chemin dérobé. Nul ne faisait attention à lui. Il entra inaperçu +par une porte secrète. + + * * * * * + +Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur beauté et leur +splendeur; devant eux un meuble incrusté d'ivoire, splendidement +servi, et, autour de la salle, se tenaient rangées de belles esclaves. +La vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries. La +partie la moins précieuse du service se composait de nacre, de perles +et de corail. + +Le dîner comprenait une centaine de plats. On y voyait des mets de +toutes sortes, des soupes au safran et des ris de veau, de l'agneau et +des noix de pistache; des poissons gigantesques. La boisson consistait +en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à +travers l'écorce. + +Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le repas, puis fut +servie la fève de Moka en de petites tasses de porcelaine de Chine. +Dans le café on avait fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle +et du safran. + +Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi, +bordé de bleu pâle; les coussins du sofa étaient de velours écarlate +rehaussé au centre d'un soleil d'or. + +Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient partout leur +splendeur; des nattes indiennes et des tapis de Perse couvraient le +carreau; des gazelles et des chats, des nains et des nègres et encore +d'autres créatures qui gagnaient leur vie en qualité de ministres et +de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux qu'à la foire. + +Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère nuancée d'azur, de +rose et de blanc, son sein se soulevait comme une légère vague... +La gaze blanche rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle +comme un nuage diaphane autour de la lune. + +Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun de ses bras +charmants; le métal en était si fin que la main l'élargissait sans +effort et qu'il s'adaptait de lui-même au bras qui lui servait de +moule. Il adhérait à ces contours ravissants comme s'il eût craint de +s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur ceindre une peau plus +blanche. + +Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son cou-de-pied, +annonçait sa dignité de souveraine du territoire. Douze anneaux +brillaient à ses doigts. Des pierreries étoilaient sa chevelure. La +soie orange de son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville +du monde. + +Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient jusqu'à ses +talons. + +Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie. L'air était plus +léger, éclairé par ses yeux suaves et purs. En sa présence, on sentait +pouvoir s'agenouiller sans idolâtrie. + +Juan portait un châle noir et or, un turban roulé en plis gracieux +ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude entremêlée des cheveux +d'Haydée surmontait un croissant mobile qui jetait une lumière +resplendissante. + +Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des eunuques noirs, +des jeunes danseuses demi-nues et un certain poète. Ce dernier, payé +pour satiriser ou aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon +fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable. + + * * * * * + +Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et Juan se retrouvèrent +seuls en la douce société de leurs coeurs. + +Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne s'ennuyaient que +lorsqu'ils n'étaient point ensemble. Chacun d'eux était le miroir de +l'autre. + +Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient toujours été. Ils +n'étaient pas faits pour remplir un rôle agité sur l'ennuyeuse scène +du monde réel, mais comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe +et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie charmante dans les +eaux et parmi les fleurs, sans connaître jamais le poids des heures +humaines... + +Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé ces mêmes amants +dont elles avaient éclairé les premières joies. Cet écueil de l'amour, +la possession, était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à +leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée. + +Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule, un tremblement +leur vint et traversa la félicité de leur coeur... Un secret +pressentiment les saisit tous deux... Les grands yeux noirs et +prophétiques d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du +soleil lointain, comme si son disque allait emporter dans sa fuite +leur dernier jour de bonheur... Juan regardait Haydée comme pour +l'interroger sur le destin... + +Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure... + +Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils pas à cet +instant? Ils étaient nés pour vivre ensemble au fond des bois; ils +n'étaient pas faits pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la +société, habitacles de la haine, du vice et des soucis. + +Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, Haydée et Juan +reposaient donc. De moment en moment quelque chose faisait tressaillir +Don Juan, un frémissement parcourait tous ses membres; parfois les +douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme un ruisseau, une musique +sans paroles, et ses traits charmants étaient agités par ses rêves, +comme des feuilles de rose par le souffle de la brise. + +Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la mer, enchaînée à +un rocher; elle ne pouvait se détacher de ce lieu, et le mouvement des +flots augmentait, et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles, +menaçantes et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien qu'elle ne +pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, écumantes, au-dessus de +sa tête. Chacune d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle +ne pouvait pas mourir. + +Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle marcha sur +la pointe des rocs, les pieds couverts de sang. Mais elle tombait à +chaque pas... Devant elle roulait, enveloppé d'un linceul, quelque +chose qu'elle se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi, +quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle +cherchait à le prendre et à l'étreindre, mais cela lui échappait +toujours... + +La scène changea. Elle se trouva dans une caverne dont les parois +étaient tapissées de stalactites, vaste salle taillée par les siècles +que venaient laver les vagues et que visitaient les veaux marins. Sa +chevelure ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient fondues +en larmes qui, tombant sur les pointes des rochers, se cristallisaient +soudain... + +Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume qui couvrait son +front livide, Juan gisait, et rien ne pouvait ranimer le battement de +son coeur éteint... + +Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits s'évanouir et +faire place à d'autres qui lui rappelaient ceux de son père... Peu à +peu la ressemblance avec Lambro devint frappante. Oui, c'était +bien son regard perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit... +Puissance du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et son +amant! + + * * * * * + +Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et la reçut dans ses +bras. Puis il saisit son sabre suspendu à la muraille pour exercer +à l'instant sa vengeance contre celui qui causait tout ce désordre. +Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, sourit avec mépris +et dit: + +«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent mille cimeterres +prêts à frapper. Remets, jeune homme, dans le fourreau ton épée +impuissante.» + +Haydée s'élança dans ses bras. + +«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le genou avec moi. Il +nous pardonnera, j'en ai la certitude. O mon père bien-aimé! Dans +cette angoisse de joie et de douleur, je baise avec transport le bord +de ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais épargne ce +jeune homme!» + +Le vieillard demeura calme et altier. + +«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à Don Juan. + +--Jamais! Tant que ce bras sera libre!» + +Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et, tirant un +pistolet de sa ceinture, il reprit: + +«Que ton sang retombe sur sa tête!» + +Puis il examina attentivement la pierre, comme pour s'assurer si +elle était en bon état--il en avait depuis peu fait usage--et se mit +tranquillement à armer son pistolet. + +Enfin il ajusta. + +Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non moins résolue que +son père: + +«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La faute est à moi +seule. La mer l'avait porté sur ce fatal rivage. Il ne le cherchait +pas. Je lui ai engagé ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je +connais votre caractère inflexible; connaissez celui de votre fille!» + +Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la même expression. +Vrai lion, vraie lionne, ils étaient l'un et l'autre capables de se +venger. + +Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa ceinture. Puis +il resta immobile, les yeux fixés sur sa fille, comme s'il eût voulu +lire au fond de son âme: + +«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la perte de +cet étranger... Bien peu supporteraient un pareil outrage et +s'abstiendraient de verser le sang... Mais il faut que je fasse mon +devoir... Par la manière dont tu as rempli le tien, le présent est +garant du passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon père, +la sienne va rouler devant toi comme une boule!» + +En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira un son aigu. +Un autre sifflet lui répondit et, au même instant, s'élancèrent en +désordre une vingtaine d'hommes. + +«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il. + +En même temps, par un mouvement brusque, il écarta sa fille et, +pendant qu'il la retenait, ses gens s'interposèrent entre elle et Don +Juan. + +La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le premier tomba +l'épaule droite à demi séparée du tronc. Le second eut le visage fendu +en deux, mais le troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para +les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en un clin d'oeil +il étendit Don Juan à ses pieds, perdant un ruisseau de sang par deux +blessures profondes, l'une au bras, l'autre à la tête. + +Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors de l'appartement. +Le vieux Lambro donna ordre qu'il fût conduit au rivage, où deux +navires devaient mettre à la voile à neuf heures. + +On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à bord de l'une des +deux galiotes, sous une méchante écoutille. + + * * * * * + +Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se désolent, +s'emportent, puis se calment et se laissent dompter par ceux qui les +entourent. Sa mère était une Maure de Fez, cet éden du désert: elle +avait eu pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait +dans ses grands yeux noirs comme un lion auprès d'une source. Sa fille +était formée d'un rayon plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle +sentit bouillonner dans ses veines le feu de son sang numide. + +Sa dernière vision était celle de Juan couvert de blessures et écrasé +par ses ennemis... Elle poussa un gémissement convulsif, après quoi +ses mouvements cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père. + +Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses lèvres charmantes +s'étaient teintées de sang; sa tête se penchait comme un lis surchargé +de pluie. On appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs, +transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles essayèrent toute +leur provision d'herbes et de cordiaux, mais tous les soins furent +inutiles: on eût dit que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la +détruire. + +Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle était froide, +et son coeur ne battait pas, mais ses lèvres avaient conservé leur +vermillon, et ses traits si doux n'avaient pas cessé de refléter son +âme. + +L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, mais comme dans le +marbre taillé par un habile ciseau: la _Vénus éternelle_, le _Laocoon_ +ou l'_Agonie du Gladiateur_. + +Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte, car la +vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation inconnue éprouvée +malgré elle. Les objets frappaient sa vue sans réveiller aucun +souvenir en elle. Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur +son coeur! + +Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait qu'elle avait +quitté la tombe. + +Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler aux pensées +d'autrefois s'animèrent d'une effrayante expression. + +Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste vint et +accorda son instrument. Aux premières vibrations irrégulières et +aiguës, elle fixa un instant sur lui ses yeux étincelants, puis +se retourna vers la muraille comme pour écarter des souvenirs trop +douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, avait commencé +un chant insulaire, un chant des anciens Grecs, avant que la tyrannie +n'eût tout étouffé. + +Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure contre le mur. Alors +le musicien changea de sujet et chanta l'amour. À ce nom redoutable, +tous ses souvenirs s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce +qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce qu'elle était +devenue... Les nuages qui avaient assombri sa conscience se fondirent +en un torrent de larmes. + +La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son cerveau jusqu'au +délire. Elle se leva comme si elle n'avait jamais été malade, et elle +regardait comme des ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on +ne l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien ne put +lui faire reconnaître la figure de son père. + +Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les moyens employés +à cet égard avaient été inutiles. Ni le temps, ni le changement de +lieux, ni les soins, ni les secours de l'art ne pouvaient procurer le +sommeil à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la faculté +de dormir. + +... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. Enfin, sans un +gémissement, sans un soupir, sans un regard d'agonie, elle rendit +l'âme. Ceux qui veillaient près d'elle ne s'en aperçurent que quand +l'ombre qui couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue sur +ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir brillé d'une telle +splendeur et puis s'éteindre! + + + + +CHAPITRE IV + +LA SULTANE GULBEYAZ + +Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie Romagnole.--La vente +au marché des esclaves.--Rencontre de Johnson.--L'achat.--Au palais +du sultan.--Juan habillé en femme.--Au sérail.--La sultane +amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du Sultan.--Gulbeyaz se retire. + + +Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs jours avant que +Don Juan pût se rappeler le passé. Quand la mémoire lui revint, il se +vit en pleine mer, courant sous le vent, filant six noeuds à l'heure, +et devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il eût éprouvé +du plaisir à les considérer. + +On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite prison, mais il +comprit qu'il était esclave. Ses yeux parcoururent tristement le vaste +azur des flots. Affaibli par la perte de son sang, c'est à peine s'il +put articuler quelques questions. Les réponses qu'on lui fit ne lui +procurèrent pas de renseignements sur sa situation passée ou présente. + +Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de captivité, des Italiens. +C'était une troupe de chanteurs qui se rendaient en Sicile pour y +jouer l'opéra. Ayant fait voile de Livourne, ils avaient été, non +pas attaqués par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un prix +exorbitant. + + * * * * * + +«Notre machiavélique imprésario, raconta le bouffon de la troupe qui +avait conservé toute sa bonne humeur, fit à la hauteur de je ne +sais quel promontoire des signaux à un brick inconnu. _Corpo di Caio +Mario!_ Nous fûmes sans autre forme de procès transférés à son bord. +Il est vrai que si le Sultan a du goût pour le chant nous aurons +bientôt rétabli nos affaires. + +«La _prima donna_, bien que prématurément enlaidie par une vie +dissipée et sujette au rhume quand la salle est clairsemée, a encore +quelques bonnes notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente +un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit à Bologne un certain +bruit: n'enleva-t-elle pas le comte César Cigogna à une vieille +princesse romaine? + +«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui a plusieurs cordes à +son arc, toutes lucratives; cette petite rieuse de Pelegrini qui eut +aussi son succès au carnaval, mais elle a tout mangé des cinq cents +_zecchini_ qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là, +partout où les hommes ont de l'âme et du corps, elle est sûre de faire +son chemin: quelle danseuse! + +«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes celles de la clique: +par-ci par-là une jolie personne dont la vue peut séduire; le reste +est tout au plus bon pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine +sentimentale, qui pourrait faire quelque chose, mais elle danse roide +comme une pique! + +«Pour les hommes, le _musico_ n'est qu'une vieille casserole fêlée. +Possédant une qualification spéciale, il pourra montrer sa face +au sérail et y obtenir une place de domestique. Je n'ai pas grande +confiance dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième sexe +que fait le Pape chaque année, on aurait de la peine à trouver trois +gosiers parfaits. + +«La voix du ténor est gâtée par une affectation déplorable et quant +à la basse c'est une brute qui ne fait que beugler. À l'entendre vous +diriez un âne qui s'exerce au récitatif. + +«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même. Quoique jeune, je +distingue, monsieur, que vous avez voyagé. Avez-vous entendu parler de +Raucocanti? C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous. + +«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé +d'amour-propre. À peine ferait-il un bon chanteur de rues. Dans les +rôles d'amoureux, au lieu de coeur, il montre ses dents.» + +L'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu à cet instant par les +pirates qui, à heure fixe, venaient inviter les captifs à rentrer au +cabanon. + + * * * * * + +Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent que, par mesure de +précaution, ils seraient enchaînés deux par deux, homme à homme, femme +à femme, en attendant la vente au marché de Constantinople. + +On avait d'abord hésité à considérer le soprano comme du sexe masculin +ou féminin, mais après délibération il avait été rangé du côté des +dames. Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en nombre impair. +Il fallut donc appareiller un homme avec une femme. Cet homme, par +la fatalité, se trouva être Don Juan, et sa compagne une bacchante au +visage frais et brillant. + +Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels on lisait un grand +désir de plaire. + +Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient Don Juan +indifférent. Il la considérait d'un oeil terne et mort. + +Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres parties de son +corps charmant qui frôlaient sans cesse le sien, puisqu'ils étaient +étroitement enchaînés, ne pouvaient seulement faire battre son pouls +plus vite. + +L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit victorieux. + + * * * * * + +Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du sérail. Sa cargaison +fut débarquée et amenée au marché. Des Géorgiens, des Russes, des +Circassiens s'y trouvaient déjà. + +Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à quinze cents dollars +d'une jeune Circassienne, fille charmante et d'une virginité garantie. +Sa vente désappointa plus d'un des enchérisseurs à onze et douze cents +dollars. Mais chacun se tut quand on sut que c'était pour le compte du +sultan. + +Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un prix qu'elles +n'auraient certes point obtenu sur un marché des Indes occidentales. + +Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les uns par des +pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci pour les fardeaux, ceux-là, +renégats, pour de meilleures fonctions. Les femmes qui avaient été +groupées ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir une +maîtresse, celle-là une quatrième épouse, cette autre une victime..., +etc... + + * * * * * + +Juan était jeune et plein d'espoir et de santé, comme on l'est à son +âge. De temps à autre une larme furtive sillonnait sa joue. Le sang +qui avait coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et +puis perdre une grande fortune, une maîtresse et une position si +confortable pour être mis en vente parmi les Turcs! + +Au total, son attitude était néanmoins calme. La splendeur de son +vêtement, dont il avait conservé quelques restes, attirait les regards +sur lui. On devinait à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et +puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau! + +Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non loin de lui un +personnage robuste et bien taillé, avec des yeux d'un gris foncé où se +peignait la résolution. + +Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses bras. + +«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet assemblage de pauvres +diables avec lesquels le sort nous a confondus, il n'y a de gens comme +il faut que vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. De +quelle nation êtes-vous donc? je vous prie. + +--Je suis Espagnol. + +--Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec. Ces chiens +serviles n'ont pas tant de fierté dans le regard. La fortune nous a +joué un vilain tour, mais c'est sa manière d'en user avec les hommes +pour les éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège d'une +ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre Widdin, j'ai été pris. + +--Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... J'aimais +une jeune fille...» + +Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse. + +«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait une femme dans votre +affaire. Ce sont là des choses qui demandent une larme. J'ai pleuré +le jour où ma première femme est morte; j'en ai fait autant quand ma +seconde a pris la fuite; ma troisième... + +--Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir trente ans, et vous avez +déjà trois femmes. + +--Je n'en ai que deux vivantes... + +--Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle quitté aussi, +monsieur? + +--Non, c'est moi qui l'ai quittée... + +--Vous prenez froidement les choses. + +--Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; tous les +miens ont disparu. Le temps décolore peu à peu les illusions... En +attendant, je ne serais pas fâché que quelqu'un nous achetât.» + +En ce moment un personnage noir du genre neutre et du troisième sexe +s'avança et parut examiner les captifs, leurs âges et leurs mérites +avec un soin minutieux. + +Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. Ils +débattirent les prix, contestèrent, jurèrent comme s'il se fût agi +d'un âne ou d'un veau. + +Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant, comptèrent les sequins +et paras, puis le marchand donna son reçu et s'en fut dîner. + + * * * * * + +L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance les conduisit vers +une barque dorée. La traversée fut brève. Ils s'arrêtèrent bientôt +dans une petite anse, au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès. + +Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à travers un +taillis flanqué de chaque côté de grands arbres, puis des bosquets +d'orangers et de jasmins. + +«Assommer ce vieux noir et puis décamper serait vite fait, dit soudain +Juan à son compagnon. + +--Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle tanière nous réfugier?» + +Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue. Cela leur donna du +réconfort. Ils avaient faim, ils sentaient déjà un agréable fumet de +sauce, de rôtis, de pilafs. + +«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons d'avoir à manger +maintenant et puis, s'il faut faire du tapage, je suis votre homme!» + +Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans une salle vaste +et magnifique où se déployait toute la pompe d'un luxe asiatique. +Ils la traversèrent, puis une suite d'appartements silencieux où ne +résonnait que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. Parfois +cependant une porte s'ouvrait, et une tête de femme jetait un coup +d'oeil furtif et curieux. + +Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais où l'écho +se réveillait comme d'un long sommeil. L'oeil était émerveillé de +l'opulence de cette salle fastueuse, du nombre immense d'objets +inutiles qui s'y trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était +vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un travail si rare +que l'on eût souhaité pouvoir glisser dessus comme un poisson doré. + + * * * * * + +Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des deux esclaves, +ouvrit un meuble et en tira un grand nombre de vêtements propres à +habiller un musulman du plus haut parage. + +Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon pas tout à fait +assez étroit pour crever au plus corpulent des deux compagnons. Il +compléta cet attirail de dandy turc par un châle de cachemire, des +pantoufles jaunes et un joli poignard. + +En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur faisait ressortir +les immenses avantages qu'ils finiraient par obtenir pourvu qu'ils +suivissent la voie que la fortune semblait leur montrer si clairement; +il ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient beaucoup leur +condition s'ils consentaient à se faire circoncire. + +«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt que j'aurai eu +l'avantage de souper, j'examinerai si votre proposition est de nature +à être acceptée...» + +Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite lui eût été +faite: + +«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais mieux me +faire circoncire la tête!» + +Baba regarda Juan et lui dit: + +«Ayez la bonté de vous habiller.» + +En même temps il lui montrait un délicieux costume féminin, costume +qu'une princesse eût peut-être été charmée de revêtir, mais Juan, qui +ne se sentait pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du bout +de son pied de chrétien. + +«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne suis pas une dame. + +--J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas de le savoir, reprit +Baba, mais veuillez faire ce que je vous prescris. Si vous vous avisez +d'insister sur votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait +de ne vous en laisser aucun!» + +Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon de soie couleur +de chair; puis on lui attacha une ceinture virginale recouvrant une +fine chemise aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon, +mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les manches d'une +robe. + +Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et l'avait parfumée +d'huile. On la couvrit de fausses tresses entremêlées de bijoux selon +la mode. Sa toilette fut complétée par quelques coups de ciseaux, du +fard et des frisures. + + * * * * * + +Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent. + +«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de Don Juan, vous allez +accompagner ces messieurs à table, et vous, la digne nonne chrétienne, +vous allez me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît. +Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes dans un palais +où le vrai sage peut prendre un avant-goût du paradis du Prophète. + +--Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais bientôt rompu le +charme si quelqu'un s'avisait de me prendre pour ce que je parais. +J'espère, dans l'intérêt de vos gens, que ce déguisement ne donnera +lieu à aucune méprise. + +--Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici transformés, moi en +musulman, vous en jeune fille, par la puissance de ce vieux magicien +nègre. Conservez votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même ait +succombé. + +--Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera pas, à moins que +Sa Hautesse ne promette de m'épouser. Bon appétit!» + +Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte différente. +Baba conduisit Juan de chambre en chambre, jusqu'à ce qu'ils fussent +en face d'un portail gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa +masse hardie et colossale. L'air était embaumé de parfums délicieux. +On eût dit qu'ils approchaient d'un lieu saint, car tout était vaste, +calme, odorant et divin. + + * * * * * + +Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment d'entrer, Baba +crut pouvoir donner encore à Juan quelques légers avis: + +«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche mâle et majestueuse, +vous feriez tout aussi bien. Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de +prendre un air un peu modeste. Les yeux des _muets_ sont ici comme +des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces jupons. Le Bosphore +profond n'est pas loin; que si votre déguisement venait à être +découvert, nous pourrions bien, vous et moi, avant le lever de +l'aurore, effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau +et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se pratique fort +couramment par ici...» + +Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans une pièce plus +magnifique encore que la dernière. C'était une confusion d'or et de +pierreries. + + * * * * * + +Dans ce salon impérial, à quelque distance, à demi couchée sous un +dais, avec l'assurance d'une reine, reposait une femme. Baba s'arrêta +et s'agenouilla devant elle, tout en invitant Juan à en faire autant. + +Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de Vénus sortant des +flots. Son regard éclipsait l'éclat de toutes les pierreries. Elle +fit signe de son bras nu à Baba d'approcher et s'entretint quelques +instants avec lui, montrant Juan. + +C'était une femme altière et magnifique qui pouvait être dans sa +vingt-sixième année. + +Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui formaient un choeur de +dix à douze jeunes filles, toutes vêtues de la même manière que Juan. + +Les charmantes nymphes firent leur révérence et s'éloignèrent. + +Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui ordonna pour la +deuxième fois de se mettre à genoux et de baiser le pied de la dame. +À cet ordre, Juan se leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était +fâché, mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que celle du +pape! + +Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. Il se laissa même +aller à de claires allusions au fatal lacet. Mais Don Juan n'était pas +homme à s'humilier. + +Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa de baiser la +main de ta dame. + +Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis diplomatique. Et +jamais cependant sa lèvre ne s'était posée sur des doigts _mieux nés_ +ou plus beaux. + +La dame, ayant longuement considéré Juan de la tête aux pieds, +intima à Baba l'ordre de se retirer, ordre que le nègre exécuta à la +perfection. Il était homme habitué à battre en retraite, à comprendre +à demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui jeta un sourire +et prit congé d'un air satisfait comme s'il venait d'accomplir une +bonne action. + + * * * * * + +Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain dans la +physionomie de la dame. Son front brillant rayonna d'une émotion +étrange. Le sang colora ses joues d'un rouge vif, et dans ses grands +yeux se peignit un mélange de volupté et d'orgueil. + +Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, ses traits la +douceur de ceux du Diable quand il s'avisa de tenter Ève... Son +sourire était hautain; une volonté despotique perçait jusque dans ses +petits pieds; on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang +et qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. Enfin, pour +compléter son air imposant, un poignard brillait à sa ceinture... Tout +annonçait en elle l'épouse du Sultan. + +En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. C'était le dernier +de ses caprices. Elle avait sur-le-champ donné ordre de l'acheter, et +Baba avait été chargé de le lui conduire avec toutes les précautions. + +«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant à l'esclave +devenu sa propriété. + +Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, sentit le sang +généreux qui colorait son visage refluer à son coeur. Ces paroles le +percèrent jusqu'au fond de l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en +larmes. + +Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle eût bien voulu le +consoler, mais ne savait comment... Elle attendit que la tristesse de +Juan se fût dissipée... + +Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa main sur la sienne, +et, fixant sur lui ses yeux, elle chercha dans les siens un amour +qu'elle n'y trouva pas. Son front se rembrunit... Elle se leva +néanmoins, et après un moment de chaste hésitation se jeta dans ses +bras et y demeura immobile. + +L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il était cuirassé +par la douleur, la colère et l'orgueil. Il dégagea doucement les +beaux bras nus qui le pressaient et fit asseoir Gulbeyaz, faible et +languissante, à son côté. Puis il se leva et s'écria: + +«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne veux pas servir +les caprices sensuels d'une sultane. Tu me demandes si je sais aimer. +Juge à quel point j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche +déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent seuls me convenir... +Ton pouvoir est grand. Mais c'est en vain que les fronts s'inclinent +autour d'un trône, en vain que les genoux fléchissent, en vain que les +yeux veillent, que les membres obéissent, nos coeurs demeurent à nous +seuls.» + +La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura qu'une minute, et cela +fut heureux. Un moment de plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup +d'oeil jeté sur l'enfer. + +Sa première pensée avait été de couper la tête à Juan; la seconde, +de se borner à couper court à sa connaissance; la troisième, de lui +demander où il avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance +par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses femmes et de se mettre +au lit; la sixième, de se poignarder; la septième, de condamner Baba +à la bastonnade... Mais sa dernière ressource fut de se rasseoir et de +pleurer, cela va sans dire. + +Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être empalé ou coupé par +morceaux pour servir de nourriture aux chiens, jeté aux lions ou donné +en amorce aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, comment +il avait pu être si cruel et se mit à bégayer quelques excuses. + +Mais au moment où un languissant sourire le prévenait qu'il avait +obtenu sa grâce, le vieux Baba fit une brusque irruption. + +«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, impératrice de la +terre, vous dont un froncement de sourcils dérange l'harmonie des +sphères et dont un sourire fait danser de joie toutes les planètes, +votre esclave vous apporte un message qui mérite peut-être votre +sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, comme un rayon, +vous annoncer qu'il va venir ici. + +--Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. Plût au Ciel que le +Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! Prévenez donc mes femmes qu'elles +viennent sans tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète, +avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles comme tu +pourras, et si tu veux que je te pardonne tes mépris passés...» + +Elle fut interrompue par un murmure confus de voix: + +«Le Sultan arrive!» + + * * * * * + +Le cortège était imposant. D'abord venaient les femmes de Gulbeyaz en +file respectueuse; puis les eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse. +Sa Majesté avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite à +l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus récente des quatre +épouses de l'empereur était, comme il est juste, la favorite. + +Sa Hautesse était un homme d'un port grave, coiffé jusqu'au nez et +barbu jusqu'aux yeux. Sorti de prison pour monter sur le trône, il +avait depuis peu succédé à son frère étranglé. + +Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. Dès que les +filles étaient grandes, on les confinait dans un palais où elles +vivaient comme des nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de +quelque fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour était +mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six ans. + +Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de +remplir un lacet ou un trône. Le destin savait lequel des deux! Dans +l'intervalle, on leur donnait une éducation de prince. + + * * * * * + +Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le cérémonial de son +rang. Celle-ci éclaircit ses yeux brillants et adoucit son regard +comme il convient à une épouse qui vient de jouer un tour à son mari. + +Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes filles, aperçut Don +Juan déguisé au milieu d'elles, ce qui ne lui causa ni surprise ni +mécontentement. + +«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle, dit-il à Gulbeyaz. +C'est grand dommage qu'une simple chrétienne soit si jolie.» + +Ce compliment, qui attira tous les regards sur la vierge récemment +achetée, la fit rougir et trembler. Il se fit parmi les autres un +chuchotement général, mais l'étiquette ne permettait pas de ricaner. + +[Illustration: PLANCHE X + +(Photo Braun et Cie). + +_Eugène Delacroix._--LE NAUFRAGE DE DON JUAN] + + + + +CHAPITRE V + +DANS LE FOND DU SÉRAIL + +Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah, Katinkah et +Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans le lit de Dondon.--Le +sommeil des vierges.--Un cri dans la nuit.--L'étrange rêve de +Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz.--Juan et Dondon +condamnés à mort.--La fuite. + + +Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer. Ah! que la nuit est +longue aux épouses coupables qui brûlent pour un jeune bachelier! Sur +leur couche douloureuse, elles appellent la clarté de l'aube grisâtre, +tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne s'éveille. + +Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était, avec le long cortège +des demoiselles, incliné devant le regard impérial. Elles reprirent +le chemin de leurs chambres, les chambres luxueuses où ces dames +reposaient leurs membres délicats, soupirant après l'amour comme +l'oiseau prisonnier après les campagnes de l'air. + +Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, de jeter de-ci de-là +un coup d'oeil furtif sur leurs charmes, leur gorge blanche, leur +taille simple. Néanmoins, il se montrait docile à la matrone, la +«mère des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette vénérable +personne était préposée à distribuer les punitions. + + * * * * * + +Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements, toutes les +jeunes filles se mirent à danser, à babiller, à rire et à folâtrer. + +Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes, ses cheveux, son +air, enfin toute sa personne. Quelques-unes étaient d'avis que sa +robe ne lui allait pas bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point +de boucles d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop +masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le fût tout à +fait. + +Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne une sympathie +involontaire, une bizarre attirance. + +Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale, il y en avait +trois surtout: Lolah, Katinkah et Dondon. + +Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente; Kalinkah était une +Géorgienne au teint de lis et de rose avec de grands yeux bleus, de +beaux bras, une jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits +faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon avait un certain +embonpoint d'indolence et de langueur, mais elle était d'une beauté à +faire tourner la tête. + +Dondon semblait une Vénus endormie, quoique propre à tuer le sommeil +de ceux qui la regardaient. Ses formes n'offraient pas d'angles. +Cependant ses seins, sa croupe potelée étaient parfaitement +proportionnés. + +«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle venue. + +--Juana. + +--Fort bien, c'est un joli nom. + +--D'où venez-vous? dit Kalinkah. + +--D'Espagne. + +--Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon. + +--Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne, reprit Lolah. +L'Espagne est une île, près du Maroc, entre l'Égypte et Tanger.» + +Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana et, jouant avec +son voile et ses cheveux, elle la caressait doucement. + + * * * * * + +La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites: + +«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma chère enfant, je ne +sais trop que faire de vous, dit-elle à la nouvelle odalisque. Tous +les lits sont occupés. Si vous voulez, vous partagerez le mien.» + +Ici Lolah intervint: + +«Maman, vous savez que vous ne dormez pas bien. Je prendrai donc Juana +avec moi. Nous sommes minces toutes deux, et chacune de nous tiendra +moins de place que vous.» + +Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle avait aussi de la +compassion et un lit. + +«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.» + +La matrone fronça les sourcils. + +«Et pourquoi donc?» + +--Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me semble voir des +fantômes aux quatre coins de mon lit. Puis j'ai des rêves affreux: je +ne vois que guèbres, giaours, gins et goules... + +--Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je craindrais que +Juana n'eût pas le plaisir d'en faire. Vous, Lolah, vous continuerez +à dormir seule pour raisons à moi connues; vous de même, Katinkah, +jusqu'à nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, qui est une fille +tranquille, inoffensive, silencieuse, modeste, et qui ne passera pas +la nuit à remuer et à babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?» + +Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce la plus +silencieuse. + +Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah et Kalinkah +sur les joues, puis elle prit Juana par la main pour la conduire au +dortoir, laissant ses deux compagnes à leur dépit. + + * * * * * + +Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle aimait beaucoup à donner +des baisers. Entre femmes cela n'engage à rien. + +Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car elle était vêtue +sans art, comme une enfant de la nature. Un à un tombèrent tous ses +légers vêtements. + +Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana, qui refusa par +un excès de modestie. Mais la nouvelle odalisque paya cher cette +politesse, car elle se piqua avec ces maudites épingles inventées sans +doute pour les péchés des hommes et qui font d'une femme une sorte de +porc-épic. + + * * * * * + +Un silence profond régnait dans le dortoir; les lampes placées à +distance l'une de l'autre jetaient une lumière incertaine. Le sommeil +planait sur les formes charmantes de toutes ces jeunes beautés. + +L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment et son beau front +doucement incliné, sommeillait, la respiration calme, et ses lèvres +entr'ouvertes laissaient voir un double rang de perles. + +Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, appuyait sur un +bras d'albâtre sa joue vivement colorée. Les boucles luxuriantes de +sa belle chevelure étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son +rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit ventre poli, +ses jambes blanches et pleines... On eût dit que ses charmes divins +profitaient de l'heure discrète de la nuit pour se montrer timidement +à la lumière. + +Une troisième semblait l'image de la Douleur endormie; on voyait au +soulèvement de sa poitrine qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une +patrie absente... Des larmes sillonnaient la noire frange de ses yeux, +comme des gouttes de rosée brillent sur les rameaux d'un cyprès. + +Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait d'un sommeil +profond... Blanche, froide et pure, elle semblait une statue de femme +sculptée sur une tombe. + + * * * * * + +Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait à devenir +bleuâtre et vacillante, à l'heure où les fantômes se jouent dans la +salle, Dondon poussa un cri. + +Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut... De tous les +points de la salle, matrone, vierges et celles qui n'étaient ni l'une +ni l'autre accoururent en foule... Inquiètes, elles se poussaient +toutes tremblantes... + +Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, leurs bras +graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent avidement de +l'effroi de Dondon, qui paraissait en effet fort émue et agitée, les +joues rouges, le regard dilaté. + +Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil est vraiment une +chose salutaire, Juana dormait profondément. Jamais époux ne ronfla +d'aussi bon coeur auprès de celle qui lui est unie par les liens +sacrés du mariage. Les clameurs même ne réussirent point à la tirer de +cet état fortuné. Il fallut l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux +et bâilla d'un air modeste et surpris. + +Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle dit que, dormant d'un +profond sommeil, elle avait rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt +obscure». Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à +vastes racines et à végétation vigoureuse. + +Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme grosseur... mais à une +hauteur trop grande pour qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait +d'un oeil avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber ce +fruit qui continuait méchamment à adhérer à son rameau... Mais il se +balançait toujours à ses yeux, à une hauteur désespérante. + +Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il tomba de lui-même +à ses pieds... Son premier mouvement fut de se baisser, afin de le +ramasser et d'y mordre à pleines dents... Mais au moment où ses jeunes +lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de son rêve, il en sortit +une abeille qui s'élança sur elle et la perça de son dard jusqu'au +fond du coeur... Alors elle s'était éveillée en sursaut et avait +poussé un grand cri. + +Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un grand embarras... +Les demoiselles, qui avaient redouté quelque grand malheur, +commencèrent à gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur +sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son lit chaud, +réprimanda vertement la pauvre Dondon, qui soupirait, protestant +qu'elle était bien fâchée d'avoir crié. + +«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un coq et d'un +taureau; mais, pour un rêve où il n'est question que d'une pomme et +d'une abeille, interrompre notre sommeil à toutes, certes, il y a de +quoi nous faire penser que la lune est dans son plein! Quelque chose +qui ne va pas bien chez vous, mon enfant. Nous verrons demain ce que +pense de cette vision hystérique le médecin de Sa Hautesse. + +«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! La première nuit qu'elle +passe parmi nous, voir ainsi son repos troublé par une telle clameur! +J'avais pensé qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit +paisible. Je vais maintenant la confier aux soins de Lolah, bien que +son lit soit plus étroit que le vôtre.» + +À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, mais la pauvre +Dondon, avec de grosses larmes, demanda en grâce qu'on lui pardonnât +sa faute... qu'on voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à l'avenir, +elle garderait ses rêves pour elle seule! + +C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir ainsi crié, +c'était une aberration nerveuse, une folle hallucination... Ses +compagnes avaient bien raison de se moquer d'elle!... Mais elle se +sentait abattue, elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans +quelques heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait +complètement rétablie... + +Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle se trouvait fort +bien... Elle avait merveilleusement dormi... Elle ne se sentait pas le +moins du monde disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui +n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à propos. + +Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna et cacha son visage +dans le sein de Juana. On ne voyait plus que sa gorge qui avait la +couleur d'un bouton de rose... + + * * * * * + +Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa couche d'insomnie, pâle, +le coeur dévoré d'inquiétude. Elle mit son manteau, ses pierreries, +ses voiles. Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus +efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter le pli d'une +feuille de rose. Elle surgit si belle que l'art ne pouvait presque +plus rien pour elle. Elle ne se soucia même pas de donner un coup +d'oeil au miroir. + +En même temps s'était levé son illustre époux, sublime possesseur de +trente royaumes et d'une femme dont il était abhorré. Il n'en prenait +pas à l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main une +jolie femme, comme un autre un éventail. C'est pourquoi il avait une +abondante provision de Circassiennes pour s'amuser au sortir du divan. +Cependant il s'était épris des beautés de son épouse. + +Après les ablutions ordinaires, les prières et autres évolutions +pieuses, il but six tasses de café pour le moins, puis se retira pour +savoir des nouvelles des Russes dont les victoires s'étaient récemment +multipliées sous le règne de Catherine, cette femme proclamée à +l'unisson la plus grande des souveraines et des catins. + + * * * * * + +Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans son boudoir, lieu +propice au déjeuner et à l'amour. La nacre de perles, le porphyre et +le marbre décoraient à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux peints +coloraient de diverses nuances les rayons du jour. + +C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger sur ce +qu'il était advenu de Don Juan, où et comment il avait passé la nuit. + +Baba répondit péniblement à ce long catéchisme. Il se grattait +l'oreille, signe d'un embarras certain. + +Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand elle vit Baba +hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa par des questions plus +pressées. Les paroles de Baba devinrent de plus en plus décousues; +alors son visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler, et les +veines d'azur de son front superbe se gonflèrent de courroux. + +Baba expliqua comment la «mère des vierges» avait pris soin de tout et +ne cacha point dans quel lit Juana avait couché. Il évita simplement +de parler du rêve de Dondon. + +Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait derrière la +toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une teinte cendrée, ses oreilles +bourdonnèrent, elle se sentit entrer en une petite agonie. + +À la longue, elle se ressaisit: + +«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.» + +Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et supplia sa maîtresse +de lui préciser de quels esclaves il s'agissait, dans la crainte d'une +erreur. + +«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale épouse. Et que le +bateau soit prêt du côté de la porte secrète du sérail! Tu sais le +reste.» + +Elle parut prononcer ces dernières paroles avec effort, en dépit de +son farouche orgueil. Baba ne fut point sans le remarquer et crut +pouvoir la conjurer, par tous les poils de la barbe de Mahomet, de +révoquer l'ordre qu'il venait d'entendre. + +«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane, daignez songer aux +conséquences. Tant de précipitation peut avoir des suites funestes, +même aux dépens de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de +votre position critique, de votre ruine au cas d'une découverte +prématurée... + +«Mais de vos propres sentiments. Lors même que ce secret resterait +enfoui sous ces flots qui gardent déjà un certain nombre de coeurs +palpitants d'amour, si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous +guérirez pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie... + +--Que connais-tu de l'amour et des sentiments? Misérable! Va-t'en! +s'écria-t-elle les yeux enflammés de colère. Va-t'en et exécute mes +ordres!» + +Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. Il tenait à la +tête des autres, mais beaucoup plus à la sienne propre. + +Il grommela simplement contre les femmes de toutes conditions, mais +surtout les sultanes et leur manière d'agir, leur obstination, leur +orgueil, leur indécision, leur manie de changer d'opinion, leur +immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque jour bénir sa +neutralité. + +Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans délai, de se +peigner avec le plus grand soin et de se préparer à paraître devant +l'impératrice qui désirait leur prouver sa sollicitude. + +Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il fallait obéir... + + * * * * * + +Comment ils réussirent à éviter le courroux de Gulbeyaz et, par une +barque, à quitter le sérail en compagnie de Baba, de Johnson et de sa +maîtresse d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en a +point conservé les détails. + + + + +CHAPITRE VI + +LEÏLAH + +Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du grand +général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve la petite Leïlah.--Le +pillage, le viol.--Récompense de Don Juan. + + +Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, en dépit de leur +courage, n'avaient pas réussi à s'emparer de la forteresse turque. +Enfin Souvarow, cet homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut +envoyé pour prendre le commandement de l'armée. De suite tout changea, +et la résistance turque faiblit. + +La veille du grand assaut, quelques Cosaques rôdant à la tombée de +la nuit rencontrèrent une troupe d'individus dont l'un parlait assez +correctement leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, lui et ses +camarades, au quartier général. Leurs costumes étaient musulmans, mais +il était facile de voir que ce n'était là que déguisement. + +Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en manches de chemise, +sur l'art sublime de tuer, les interrogea lui-même: + +«D'où venez-vous? + +--De Constantinople. Nous sommes des captifs échappés. + +--Qui êtes-vous? + +--Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, Juan; les deux autres +sont des femmes; le troisième n'est ni homme ni femme...» + +Le général jeta sur la troupe un coup d'oeil rapide: + +«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau pour moi; il +est absurde d'avoir amené ici ces trois personnes, mais qu'importe! +N'étiez-vous pas dans le régiment de Nicolaïew? + +--Précisément. + +--Vous avez servi à Widdin? + +--Oui. + +--Vous conduisiez l'attaque? + +--C'est vrai. + +--Qu'êtes-vous devenu depuis? + +--Je le sais à peine... + +--Vous étiez le premier sur la brèche? + +--Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui pouvaient y être. + +--Ensuite? + +[Illustration: PLANCHE XI + +_A. Colin._--DON JUAN et HAYDÉE] + +--Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit prisonnier. + +--Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons est deux fois +aussi forte que celle où vous avez été blessé. Où voulez-vous servir? + +--Où vous voudrez. + +--Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux vêtements déchirés, de +quoi est-il capable? + +--Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en amour, c'est lui +qui devrait monter le premier à l'assaut. + +--Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. J'ai promis +à divers saints que sous peu la charrue passera sur ce qui fut +Ismaïlia... + +--Et quels seront nos postes? + +--Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le jeune étranger restera +auprès de moi: c'est un beau garçon. On peut envoyer les femmes aux +bagages ou à l'ambulance.» + +Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à pleurer. + +«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, en service, Johnson? + +--N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les femmes d'autrui et +non les nôtres. Ces deux dames turques favorisèrent notre fuite. Nous +désirons qu'elles soient traitées avec tous les égards.» + +Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et soupirs, se +retirèrent loin des avant-postes, tandis que leurs chers amis allaient +s'armer pour brûler une ville qui ne leur avait jamais fait de mal. + + * * * * * + +Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, Juan et Johnson +combattirent de leur mieux. Ils avançaient, marchant sur les cadavres, +taillant d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois +un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu qui tombait sur eux +comme une pluie. + +Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne prit pas la fuite. Il +monta vaillamment à l'escalade des murailles. + +La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea longtemps. +Le carnage s'ensuivit. On vit se commettre tous les genres possibles +de crimes. + +Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, on ne pouvait voir +sans frissonner un groupe encore chaud de femmes massacrées... Belle +comme le plus beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se +baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant au milieu de +ces corps endormis dans leur sanglant repos. + +Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. Comparé à +ces hommes, l'animal le plus sauvage des déserts de Sibérie a des +sentiments purs et polis, l'ours est civilisé, le loup plein de +douceur... + +Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite tête dont les blonds +cheveux se hérissaient d'épouvante. Quand Juan aperçut ce douloureux +spectacle, il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques. + +Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, les mit +en fuite, puis releva la petite fille du monceau de cadavres où elle +s'était cachée et qui, un moment plus tard, fût devenu sa tombe. + +Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait sur son visage, +mais ce n'était qu'une petite blessure, et, ouvrant ses grands yeux, +elle regardait Don Juan avec une surprise effarée. + +Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. Dans celui de Juan +brillaient le plaisir, la douleur, l'espérance, la crainte... Les yeux +de l'enfant peignaient sa terreur et son angoisse. + +Sur ces entrefaites passa Johnson: + +«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de gloire. Là, au +bastion de pierre, entouré de ses dernières batteries, le vieux +pacha est assis, fumant sa pipe... Avec quelques hommes nous pouvons +l'enlever... + +--Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne puis +l'abandonner... + +--Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est une bien jolie +enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais il vous faut choisir +entre votre réputation et votre sensibilité, votre gloire et votre +compassion... + +Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit parmi ses hommes ceux +qui lui parurent les moins propres à l'assaut final et au pillage +et leur confia l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le +lendemain. Juan consentit à l'accompagner. + +Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent à avoir raison du +vieux pacha, auquel ses cinq fils servirent de dernier rempart. Les +uns et les autres s'en furent au pays des houris parfumées. + +Quand la soldatesque envahit les maisons qui demeuraient debout, il +y eut un certain nombre de filles qui perdirent leur virginité... +Cependant, la fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La +précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans le désordre, six +vieilles filles, ayant chacune soixante-dix ans, furent assaillies par +les grenadiers. + +En général, la continence fut cependant assez grande. Il y eut même +du désappointement parmi certaines prudes sur le déclin qui s'étaient, +d'ores et déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit des +commères demander d'un ton aigre-doux si «_le viol n'allait pas +bientôt commencer_». + +Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: «Gloire à Dieu et à +l'Impératrice. Ismaïlia est à nous.» + +On applaudit fort Juan de son courage et de son humanité. On le +félicita d'avoir sauvé la petite musulmane. Pour sa récompense, +Souvarow le chargea de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin +qu'il venait de rédiger. + +L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était désormais sans +foyer, sans parents, sans appui... Tous les siens avaient péri sur +le champ de bataille ou sur les remparts. Don Juan fit voeu de la +protéger et tint sa promesse. + + + + +CHAPITRE VII + +CATHERINE DE RUSSIE + +Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine amoureuse.--Éclatante +situation de Don Juan.--Il pense à sa famille.--Épître +maternelle.--Maladie de Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine +se console.--L'amour de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement à +Douvres. + + +Juan voyageait dans un _kibitka_, maudite voiture sans ressorts qui, +sur les routes raboteuses, ne laisse pas un os intact. À chaque cahot, +il portait ses regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la +mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop. + +Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut reçu à la Cour +par l'Impératrice Catherine. + +L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des avantages qu'il tenait +de la jeunesse, de la gloire et du tailleur du régiment, Don Juan +entra, et sa vue fit sensation. Il était svelte et fluet, pudibond +et imberbe, mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et plus +encore dans ses yeux, qui semblait dire que, sous l'enveloppe du +séraphin, il y avait un homme. + +Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les dames chuchotèrent, et le +favori régnant fronça le sourcil. + +Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le beau messager sur +le panache duquel planait la victoire, et quand, fléchissant le genou, +il lui présenta la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en +rompre le sceau. + +Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la lettre. Tous les +regards épiaient avec inquiétude les mouvements du visage. Enfin, un +royal sourire annonça le beau temps pour le reste du jour. + +Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande fut sa joie. Sa soif +d'ambition était étanchée pour quelque temps. + +Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle laissa tomber un +regard bienveillant sur le beau jeune homme à genoux devant elle, et +tout le monde fut dans l'attente. + +Un peu corpulente, elle était cependant encore une beauté, beauté +fraîche et appétissante. Elle savait rendre avec usure un amoureux +regard et exigeait le payement à vue et intégral des créances de +Cupidon sans permettre la plus petite réduction. + + * * * * * + +Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva les siens. Et de suite +ils s'éprirent d'amour. Elle, pour sa figure, sa grâce, Dieu sait +quoi encore. Lui se sentit touché d'une passion qui ressemblait, à +la vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été distingué lui +donna de lui-même une haute opinion. + +Il était, du reste, dans ce premier printemps de la vie où toutes les +femmes ont presque le même âge. Et la puissante Impératrice de Russie +se conduisait en pareil cas comme une simple grisette. + +Il y eut dans la Cour un chuchotement général. Des larmes de jalousie +parurent dans les yeux attristés de tous les assistants. Et les +ambassadeurs s'informèrent de ce jeune homme qui promettait d'être +grand d'ici quelques heures. + +Cependant on se pressait autour de lui, et on le félicitait. Les robes +de soie de maintes gentes dames l'effleurèrent même. Juan s'inclina. +Il parlait peu, mais toujours à propos, et les grâces de ses manières +flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière. + +Puis avec _elle_, derrière _elle_, ainsi que l'étiquette l'exigeait, +Juan se retira. + + * * * * * + +Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur de l'Impératrice +était agréable et, bien que la tâche fût un peu rude, un jeune homme +tel que Don Juan s'en tirait avec honneur. + +Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de tumulte, de +splendeur, de pompe chatoyante, courtisé des uns et des autres. + +Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches parents, voyant qu'il +était en voie de succès, lui répondirent le même jour. Plusieurs +se préparèrent à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les +entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère pelisse le climat de +Madrid et celui de Moscou étaient absolument les mêmes. + +Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de recommandations +précautionneuses. Elle l'avertissait de se tenir en garde contre le +culte grec, qui devait paraître singulier à des yeux catholiques; mais +en même temps lui disait d'étouffer toute manifestation _extérieure_ +de répugnance, cela pouvant être mal vu à l'étranger. Elle l'informait +qu'il avait un petit frère, né d'un second lit. Elle louait encore et +surtout l'amour _maternel_ de l'Impératrice. + + * * * * * + +Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce qu'éprouvent d'autres +plantes appelées _sensitives_, que trouble le toucher. Peut-être, +sous un ciel rigoureux, sentait-il le besoin d'un climat où la Néva +n'attendît pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être ses +devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras de la royauté, +soupirait-il après la beauté. + +Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les médecins prescrivirent +des médications compliquées. + +Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné par Potemkine. + +Juan se rétablit cependant, mais les hommes de science déclarèrent +qu'il devait faire un voyage. + +Le climat était trop froid pour que cet enfant du Midi pût y fleurir, +disaient-ils. Catherine, d'abord, goûta peu l'idée de perdre son +mignon, mais quand elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en +mission. + + * * * * * + +Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations engagées +entre les cabinets anglais et russe. C'était à propos de la navigation +de la Baltique, des fourrures, des huiles de baleine et du suif. + +Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il quitta la Russie +comblé de présents et d'honneurs. + +Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants à sa couche +étaient nombreux. Elle demeura vide un jour ou deux, le temps de faire +un choix. + +Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un bouledogue, un +bouvreuil et une hermine, ses animaux favoris. Jamais vierge de +soixante ans ne montra plus de passion que lui pour les chats et les +oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge. + +À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il avait arrachée au +sabre des Cosaques dans l'immense carnage d'Ismaïlia. + +Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don Juan l'aimait, +et il en était aimé comme n'aima jamais frère, père, soeur ou fille. +Il n'était pas tout à fait assez vieux pour éprouver le sentiment +paternel; et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse +fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir son coeur, car il n'avait +jamais eu de soeur. + +Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était pas de ces vieux +débauchés qui recherchent le fruit vert pour fouetter le sang +engourdi de leurs veines. Il y avait au fond de tous ses sentiments le +platonisme le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier. + +La petite Turque refusait obstinément de se convertir. Elle ne +montrait aucun goût pour la confession et persistait à croire que +Mahomet était prophète. + +Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la vieille Prusse. Ils +s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à Cologne, cette ville qui présente +les ossements de onze mille vierges, le plus grand nombre que la chair +ait jamais connu. + +Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le bateau faisait le +service de Douvres. Les hôtels de cette ville sont hors de prix. Juan +ne put obtenir aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui +présenta dans cette première cité de la grande Angleterre. + + + + +CHAPITRE VIII + +ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE + +Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine anglaise.--Leïlah +confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour chez les Anglaises.--Adeline.--Le +château, de _Nonnan Abbey_.--La série des invités.--Chasse, +cartes, billard.--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de +Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de mariage.--Aurora. + + +Ils se trouvaient donc en Angleterre. + +Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue de Londres: +énorme amas de briques, de fumée, de navires, masse hideuse et sombre +s'étendant à perte de vue. + +«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture, la liberté a +choisi son séjour; ici retentit la voix du peuple; les cachots, les +inquisitions, les tortures ne la font point expirer. Elle ressuscite à +chaque nouveau _meeting_, à chaque élection nouvelle. + +«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici on ne paye que +ce qu'on veut; et si tout y est cher, c'est qu'on aime à gaspiller +l'argent pour montrer ce qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont +inviolables; nul ne tend des embûches au voyageur; toutes les routes +sont sûres; ici...» + +Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné d'un menaçant: +_La bourse ou la vie!_ + +Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre bandits en +embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant à pas lents à quelque +distance de sa voiture et, en garçons avisés, ils avaient profité de +l'heure opportune... + +Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot sacramentel +_Goddam!_ comprit le geste de ces gens. Sans hésiter il tira un +pistolet de dessous sa veste et le déchargea dans le ventre de l'un +des assaillants qui tomba comme un boeuf, beuglant: + +«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon affaire!» + +Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus vite. «Sans doute, se +disait Juan, est-ce la coutume du pays d'accueillir les étrangers de +cette manière.» Il songeait néanmoins à relever l'homme qu'il avait +blessé. + +«Que l'on me donne un simple verre de _gin_, disait celui-ci, et qu'on +me laisse mourir en paix.» + +Il expirait en effet. Il trouva encore la force de détacher le +mouchoir qui entourait son cou et dit: + +«Donnez cela à Sarah...» + +[Illustration: PLANCHE XII + +_A. Colin._--DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE] + + * * * * * + +Juan, à Londres, s'installa dans un confortable hôtel. Le bruit de ses +aventures étranges, de ses combats et de ses amours avait précédé son +arrivée. On savait que ce jeune étranger, distingué, beau et accompli, +avait tourné la tête d'une souveraine. + +Auprès des romanesques anglaises, il se trouva tout de suite à la +mode. + +Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne mine excitèrent +l'admiration générale. On remarqua beaucoup un diamant colossal dont +Catherine, dans un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire +vrai, il l'avait bien gagné. + +En le voyant, les vierges rougirent, les joues des dames mariées +se couvrirent aussi d'incarnat. Les filles admirèrent sa mise, les +pieuses mères demandèrent quel était son revenu et s'il avait des +frères. + +Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses après-midi se passaient +en visites, en collations, à flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le +dîner et les réceptions. + + * * * * * + +Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère asiatique et +taciturne, elle devint une sorte de mystère _fashionable_. + +On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de grâces, belle comme son +pays natal, serait beaucoup plus convenablement élevée sous les yeux +de pairesses ayant passé le temps des folies. + +Seize douairières, dix sages femelles célibataires, deux ou trois +épouses dolentes, séparées de leurs maris sans qu'un seul fruit parât +leurs rameaux desséchés, demandèrent à former la jeune Turque et à la +produire. C'est là le mot consacré pour exprimer la première rougeur +d'une vierge à un raout où elle vient étaler ses perfections. + +Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter l'honneur +d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, ayant consulté la _Société +pour la suppression du vice_, il fit choix de Lady Pinchbeck. + +Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était vertueuse et +l'avait toujours été--du moins je le crois. Le fantôme de la médisance +avait en tout cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus +citée que pour son amabilité et son esprit... + + * * * * * + +De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne trouva pas les femmes +jolies. Une belle Anglaise cache la moitié de ses attraits. Elle +aime mieux se glisser paisiblement dans votre coeur que de le prendre +d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais une fois qu'elle est +dans la place, elle la garde. + +Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de la jeune Andalouse +qui revient de la messe; elle n'a point dans sa mise la grâce des +Françaises, la flamme de l'Italienne ne brille point dans son regard. +Elle est avare de ses services. Mais s'il lui arrive de s'éprendre +d'une grande passion, c'est une chose fort sérieuse. Neuf fois sur +dix, ce sera mode, caprice, coquetterie, orgueil, plaisir de faire +saigner le coeur d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un +ouragan. + + * * * * * + +Lady Adeline Amundeville était de haut lignage, riche par le testament +de son père, belle même dans cette île où les beautés abondent. Dans +le tourbillonnement du monde, elle était la reine abeille... Ses +charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient muettes toutes +les femmes. + +Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée à un homme +qu'elle aimait fort. C'était un Anglais froid comme tous ceux de sa +nation, fort apprécié au Conseil, énergique à l'occasion, fier de +lui-même et de sa femme. Le monde ne pouvait rien articuler contre +eux. Tous deux paraissaient tranquilles: elle dans sa vertu, lui dans +sa hauteur. + +Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don Juan. Il aimait pour +sa gravité le gentil Espagnol. Ils avaient l'un et l'autre voyagé et +aimaient parler chevaux. + +Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent pour se +rendre dans une magnifique résidence, une Babel gothique, vieille de +plusieurs siècles... + +Le château _Nonnan Abbey_ était encadré dans un vallon couronné de +grands bois. Devant se trouvait un lac limpide, large, transparent, +profond. L'onde en était renouvelée par une rivière dont les flots +calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt descendait en pente +jusqu'à ses bords et mirait dans son cristal sa face verdoyante. + +Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait un peu à l'écart: +c'était une voûte grandiose qui avait autrefois couvert les ailes de +la nef. Dans les niches, on voyait encore quelques débris de statues. +Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés violemment par +les ancêtres du lord. + +À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on entend gémir, à travers +les ruines, un son étrange et surnaturel, mais harmonieux, un son qui +traverse l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour à +tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la cataracte de la +rivière, apporté par la brise nocturne; d'autres croient qu'un être +inconnu, enfant de la tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix +magique. + +L'intérieur du château se perdait en longues salles, en longues +galeries, en chambres spacieuses... Sur les murs, dans des tableaux +assez bien conservés, brillaient des barons bardés de fer, des comtes +parés de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait +aussi maintes ladies Mary à longue chevelure blonde, des comtesses en +robe de cour et quelques autres beautés drapées de manière plus +libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des procureurs, des +généraux... + + * * * * * + +L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les blés sont coupés, +le gibier abonde... Les lords et ladies accoururent pour la chasse. Il +y avait la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady Sotte, +lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset, mistress Raby, la femme +du riche banquier, et mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût +prise pour un blanc agneau. + +Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte pour champ de +bataille que le barreau et le sénat; le jeune poète Ecorche-Oreilles, +dont l'étoile commençait à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir +John Boirude, puissant buveur. + +Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs et les six +misses Dufront, charmantes personnes, tout gosier et sentiment; quatre +honorables misters dont l'honneur était plus devant le nom qu'après; +le preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, dont les dés +subissaient eux-mêmes le charme; le révérend Rodomart Précision qui +haïssait le pécheur plus que le péché. + +C'était un échiquier de bonne compagnie. Un échantillon de chaque +classe est préférable à un insipide tête-à-tête entre gens du même +milieu. + + * * * * * + +Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la chasse, à l'affût +ou à cheval; les vieillards parcouraient la bibliothèque, flânaient +dans les jardins; les jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval; +laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant de modes +et chapeaux. + +Quelques-unes avaient des amants absents, toutes avaient des amis. +Elles rédigeaient de longues correspondances. Les missives féminines +sont pleines de mystères. + +Il y avait aussi des billards et des cartes. + +Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, le duo, la +danse. + +Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique; tout +était lisse, poli et froid comme une statue de Phidias taillée dans le +marbre attique. Ainsi, jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie. + +Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses manières cette +politesse calme et toute patricienne qui, dans l'expression des +sentiments de la nature, ne dépasse jamais la ligne équinoxiale... + +Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide comparaison, le +volcan frangé de neige couve dans son sein une lave brûlante... + + * * * * * + +Juan--à cet égard il ressemblait aux saints--était à tous sans +distinction. Doué d'une de ces natures heureuses qui ne font jamais +défaut, il savait se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette +fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également de tomber +endormi après le dîner. + +Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait une +part brillante à la conversation, approuvant le plus souvent ce +qu'avançaient les dames. Il savait écouter. + +Et puis il dansait avec expression et bon sens, il dansait sans +prétention théâtrale, non en maître de ballet, mais en homme comme il +faut. Ses pas étaient chastes et classiques. + + * * * * * + +La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, commença à lui +faire quelques agaceries. + +C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante, distinguée, et +qui, pendant plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le grand monde. +Mieux vaut taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait +un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté le grappin sur +Lord Augustus Fitz-Plantagenet. + +Les traits de ce noble personnage se rembrunirent un peu quand il vit +ce nouvel acte de coquetterie, mais les amants doivent tolérer ces +petites licences: ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans +le cercle, on chuchotait, on décochait des traits malins. Personne, +du reste, ne prononça le nom du duc. On aurait pu croire, cependant, +qu'il dût être pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que, +toujours absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de ce que +faisait sa femme. + +La duchesse Adeline commença à regarder comme un peu libre la conduite +de son invitée... Elle se sentait doucement émue de pitié pour la +jeunesse et la probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la +vérité plus jeune qu'elle que de six semaines. + +À seize ans, Adeline avait été produite dans le monde; présentée, +exaltée, elle mit le trouble dans le coeur des hommes; à dix-sept, +elle enchanta le monde comme une nouvelle Vénus sortant de son océan; +à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre Adam appelé «le plus +heureux des hommes». + +Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée, adorée, mais en +même temps si sage qu'elle avait mis en défaut la médisance la plus +subtile: dans ce marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite +tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un moment pour +faire un héritier et une fausse couche. + + * * * * * + +Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady Adeline, dès +qu'elle vit que, selon les probabilités, Don Juan ne résisterait pas, +résolut de prendre elle-même des mesures. Que deviendrait le pauvre +enfant entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de Fitz-Fulke +passait pour intrigante et quelque peu méchante dans la sphère +amoureuse. C'était un de ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent +sans cesse un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année, +créent un sujet de querelle quand elles n'en ont pas, le fascinent, le +torturent et ne veulent sous aucun prétexte le laisser partir. + +C'était une femme à tourner la tête d'un jeune homme, à faire de lui +un Werther en fin de compte. Comment dès lors s'étonner qu'une âme +plus pure redoutât pour un ami une liaison de cette sorte? + +Dans l'effusion de son coeur, qui se croyait étranger à tout artifice, +Lady Adeline prit son mari à part et l'engagea à donner des conseils à +Juan. Lord Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme et de +son ardeur à détourner le jeune homme des pièges de la sirène. Il se +prit à sourire et lui fit une réponse d'homme d'État. + +Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des affaires des autres, +à l'exception de celles du Roi»; ensuite «que, dans ces matières, +il ne jugeait jamais sur les apparences, sauf fortes raisons»; +troisièmement «que Don Juan avait plus de cervelle que de barbe au +menton et ne devait pas être mené en lisière», et en définitive «que +d'un conseil ne résultait pas souvent quelque chose de bon». + +En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser les parties à +elles-mêmes. Et, pris par son travail de conseiller privé, il embrassa +tranquillement Adeline comme on embrasserait, non une jeune épouse, +mais une soeur âgée... + + * * * * * + +Le coeur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien que ce fût une +magnifique demeure. Elle aimait son mari ou, du moins, le croyait; +mais cet amour lui coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient +dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient même pas... Son +coeur était vacant, mais elle ne le savait pas. + +Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme de Juan. Et en fin de +compte elle lui conseilla de se marier. + +Juan répondit, avec toute la déférence convenable, qu'il se sentait, +en effet, un certain goût pour l'hyménée, mais que, pour le moment, il +se présentait quelques difficultés relativement à ses préférences ou +à celles de la personne à laquelle ses voeux pourraient s'adresser; +qu'en un mot il épouserait volontiers telle ou telle femme, si toutes +n'étaient déjà mariées. + +Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il y avait la sage +Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle et les deux belles héritières +Couche-d'Or. C'étaient là des partis on ne peut plus sortables. Il y +avait aussi Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme, quoique +poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont le coeur visait à un +crachat ou à un grand cordon bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui +brillait sur la vie, image trop charmante pour un tel miroir, créature +adorable, à peine formée et modelée: rose dont les feuilles les plus +suaves ne s'étaient pas éployées encore. + +Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus rare; mais il +arriva que, dans le catalogue d'Adeline, elle fut oubliée. Cette +omission excita l'étonnement de Don Juan. Il l'exprima d'un ton +moitié riant, moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux +dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu le +frapper dans cette enfant affectée, silencieuse et froide... + +Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se termina sur le mode +acide. + + + + +CHAPITRE IX + +LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE + +Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition du moine.--L'émoi +de Juan.--Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson +d'Adeline.--Dîner électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du +moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est qu'illusion. + + +Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique combat avec la +vaisselle massive pour armure, les couteaux et fourchettes pour armes +offensives. Il y eut une excellente _soupe à la bonne femme_, un +turbot, un _dindon à la Périgueux_, un filet de porc, des _volailles à +la Condé_, des tranches de saumon, des sauces génevoises, un quartier +de venaison, un jambon glacé de Westphalie, mille autre choses à +l'_allemande_, à l'_espagnole_... des vins qui eussent derechef donné +la mort au jeune Ammon et du champagne à la mousse pétillante, blanche +comme les perles fondues de Cléopâtre. + +On entendit longtemps le tintement des verres et le bruit de la +mastication. Don Juan se trouvait placé par un singulier hasard entre +Aurora et Lady Adeline. Pour un homme ayant des yeux et du coeur, +c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait que rarement +la parole, mais ses yeux semblaient vouloir lire au fond de sa pensée. +Aurora gardait cette indifférence qui pique à bon droit un preux +chevalier. + +Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que par des paroles +insignifiantes... À peine détournait-elle les yeux. Était-ce orgueil, +modestie, préoccupation, impuissance? Le regard malicieux d'Adeline +semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!» + +Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de charme fascinateur; il +savait tour à tour être grave ou gai, libre ou réservé; il avait l'art +d'obliger les gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait +en venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora était plus +brillant, et peu à peu elle se laissait aller... + + * * * * * + +Le souper, les chants, les danses terminés, les convives s'étaient +retirés un à un. La dernière robe transparente avait disparu, comme +ces nuages vaporeux qui se perdent dans le firmament, et plus rien ne +brillait dans le salon que les bougies mourantes... + +Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé, inquiet. À la +fenêtre, il vit les rayons de la lune se jouer parmi les arbres. Les +flots du lac lui apportaient leur murmure auquel minuit joignait son +charme mystérieux... + +Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans la longue et sombre +galerie garnie de vieux tableaux... Mais à la lueur d'une clarté +douteuse, les portraits des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de +lamentable, d'effrayant. + +Ces images de saints et de farouches guerriers paraissaient à cette +heure revivre, et le pâle sourire des beautés défuntes, charme des +anciens jours, s'animait par instants... + +Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit, hormis l'écho de +ses soupirs ou de ses pas, ne troublait le lugubre repos de l'antique +manoir. Tout à coup, il entendit distinctement auprès de lui un +bruit... + +Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un moine affublé d'un +capuchon, d'un rosaire et d'une robe noire, tantôt se montrant à la +clarté de la lune, tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un +pas pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit léger de ses +vêtements; il marchait lentement ou plutôt glissait comme une ombre... + +Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il lui jeta un regard +étincelant. + +Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler d'un fantôme qui +hantait autrefois ce manoir, mais comme tant d'autres il avait pris +cela pour simple superstition. + +Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur? + +Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet habitant de +l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre séjour... Sans pouvoir +ni parler ni remuer, Juan fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses +cheveux s'enlaçaient autour de ses tempes comme un noeud de serpent. +Il voulut bien demander au révérend personnage ce qu'il désirait, mais +sa langue lui refusa la parole... + +Au troisième voyage le fantôme disparut. + +Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put le déterminer, mais +ce lui parut un siècle. Il attendait toujours, les yeux fixés sur +l'endroit où le fantôme avait la première fois apparu. Peu à peu +il recouvra un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa +chambre, privé encore de la moitié de ses forces. + +Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait à briller, +et sa flamme n'était pas bleue. Il se frotta les yeux qui ne lui +refusèrent point leur office. Il prit un vieux journal et le lut sans +difficulté. Il s'absorba dans une diatribe contre la personne du Roi. + +Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de Juan tremblait. Il +ferma sa porte et, sans trop se presser, se déshabilla et se mit au +lit. Là, mollement appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit +ce qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna, et il +s'endormit. + + * * * * * + +Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait parler de +l'apparition, au risque de s'entendre traiter en superstitieux. Il +s'habilla rapidement avec l'aide de son valet. Il ne prit aucun soin +de toilette: ses cheveux tombaient négligemment sur son front, ses +vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu s'en fallait que +le noeud gordien de sa cravate ne fût trop de côté de l'épaisseur d'un +cheveu. + +Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une tasse de thé. +Chacun s'aperçut de son état de distraction, Adeline la première, mais +il lui fut impossible d'en deviner la cause. + +Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même, puis elle +baissa les yeux. Lord Henry prétendait que ses _muffins_ étaient mal +beurrés. La duchesse de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant +fixement Juan sans articuler une parole. Aurora Raby contemplait +également Juan avec une sorte de surprise calme. + +La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander s'il était malade. + +«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il... + +Le médecin de la famille exprima le désir de lui tâter le pouls, mais +Juan déclara qu'il se portait très bien. + +«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que votre sommeil a été +récemment troublé par le moine noir. + +--Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait de faire +indifférent. + +--Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, le spectre +qui hante ce château? + +--Jamais, en vérité. + +--La renommée raconte une vieille histoire dont nous reparlerons plus +tard. Soit qu'avec le temps le fantôme soit devenu moins hardi, soit +que nos aïeux eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain +que les visites du moine se font rares... La dernière fois, ce fut... + +--Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait déjà qu'un +rapport existait entre le trouble de Juan et la légende, si vous +voulez plaisanter, vous feriez mieux de choisir un autre sujet. +L'histoire a été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en +vieillissant. + +--Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien que nous-mêmes, pendant +notre lune de miel, nous avons vu... + +--N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, tenez, je vais vous +mettre votre histoire en musique.» + + * * * * * + +Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son arc, elle prit la +harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement sous ses doigts et, +d'un ton plaintif, se mit à jouer l'air: + + «_Il était un moine gris..._» + +«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre composition. Adeline est +à moitié poète», ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le +reste de la société. + +Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, après quelques +secondes d'hésitation, la belle Adeline se mit à chanter ainsi: + + Dieu vous garde du Moine noir! + Parfois, marmottant sa prière, + Quand la nuit descend sur la terre + Il rôde autour de ce manoir. + Depuis que Lord Amundeville + Chassa les moines de ces tours + Un moine refusa toujours + De quitter cet antique asile. + + La torche et le fer à la main, + Les soldats des biens de l'Église + Réclament la prompte remise + Par l'ordre de leur souverain: + Un moine à demeurer s'obstine. + Son aspect n'est pas d'un mortel; + Sous le porche auprès de l'autel + Ce n'est que la nuit qu'il chemine. + + Plein d'un bon ou mauvais vouloir + (Lequel? Réponde un plus habile!) + Nuit et jour des Amundeville + Le Moine habite le Manoir. + Leur première nuit conjugale + Près de leur lit le voit errer; + Il revient, est-ce pour pleurer? + Le jour où leur souffle s'exhale. + + Et lorsqu'il naît un héritier, + Il se plaint de son infortune, + Aux pâles rayons de la lune, + Et parcourt l'édifice entier. + D'un capuchon couleur d'ébène + Toujours ses traits restent couverts; + Mais son regard brille au travers, + Et c'est celui d'une âme en peine. + + Dieu vous garde du Moine noir! + C'est l'héritier du monastère; + Il est encor puissant sur terre + Malgré le laïque pouvoir. + Le jour, Amundeville est maître; + La nuit, le moine est sans rival; + Son droit subsiste, et nul vassal + N'est tenté de le méconnaître. + + Quand il se promène à grands pas, + Couvert de son vêtement sombre, + Si vous laissez passer son ombre + Elle ne vous parlera pas. + Qu'il nous soit propice au contraire, + Dieu soit en aide au Moine noir! + Qu'il prie ou non pour nous, ce soir + Offrons pour lui notre prière. + +La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de silence, puis +l'auditoire se confondit en admiration et remerciements. + +Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan à lui-même. Il se +permit même, sur le chapitre, de lancer maintes saillies. + +La journée se passa aux habituelles occupations. Mais au dîner, +donné à quelques électeurs influents, il semblait à nouveau distrait, +étranger à ce qui se passait. Il oubliait de manger, puis se servit de +turbot avec une notoire indiscrétion. + + * * * * * + +Les yeux d'Aurora étaient fixés sur les siens, et il y avait sur les +traits de la jeune fille comme un sourire. Mais dans ce sourire il n'y +avait rien qui éveillât ni l'espérance, ni l'amour... C'était un +calme sourire de contemplation, empreint d'une certaine expression de +surprise et de pitié... + +Juan rougit de dépit, ce qui était peu spirituel. Aurora détourna les +yeux, palissant légèrement... + +Adeline surveillait tout, avec l'affabilité d'une maîtresse de maison +dont le mari doit bientôt affronter les élections. Un instant Juan se +demanda s'il y avait en elle quelque chose de _réel_, mais non, elle +jouait un rôle. + +La belle Fitz-Fulke semblait fort à son aise. Ses yeux riants +saisissaient d'un regard les ridicules. C'était sa charitable +occupation. + +Cependant le repas s'écoula. Le café fut servi, puis on annonça les +voitures. Les invités de la soirée disparurent un à un après force +révérences à la maîtresse de maison. + +Après leur départ on se répandit en saillies sur leur compte. Seul Don +Juan demeurait silencieux. Mais il était heureux de voir qu'Aurora, +par toute son attitude, approuvait son silence... La jeune fille avait +rénové en lui des sentiments perdus ou émoussés... + + * * * * * + +Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans son appartement, +autant pour s'y livrer à la tristesse que pour dormir. Au lieu de +pavots, les saules se balançaient sur sa couche. Il se mit à rêver... + +La nuit ressemblait à celle de la veille. Il s'était déshabillé, +n'ayant gardé que sa robe de chambre. Redoutant la visite du +spectre, il s'assit, l'âme embarrassée, dans l'attente de nouvelles +apparitions. + +Il prêta l'oreille, et ce ne fut pas en vain: + +«Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances +célestes! c'est... bah! le chat! Le diable emporte son pas furtif, +semblable à la démarche légère d'un esprit ou à celle d'une miss +amoureuse s'avançant sur la pointe des pieds à son premier rendez-vous +et... + +«Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois c'est bien le moine +noir avec sa marche régulière...» + +Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis que tous dorment +profondément, alors que les ténèbres étoilées entourent le monde comme +une ceinture parsemée de pierreries, voilà que la présence du moine +vient encore glacer le sang dans ses veines. + +Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement d'un doigt humide +sur un verre, puis un léger résonnement, comme une ondée fouettée par +le vent la nuit... + +Ses yeux étaient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille aussi. De plus +en plus s'approchait le bruit redoutable... La porte s'ouvrit. + +Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme la porte de l'enfer. +«_Lasciate ogni speranza, voi che entrate!_» Elle s'ouvrit dans toute +sa largeur, non rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes, +puis elle revint sur elle-même, sans toutefois se refermer... +Elle demeura entrouverte, laissant passage à de grandes ombres que +faisaient jouer les flambeaux de Juan, et parmi ces ombres se tenait +debout le moine noir dans son lugubre capuchon. + +Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'idée lui vint qu'il +pourrait bien s'être trompé... Il domina peu à peu son tremblement... +Une âme et un corps réunis ne peuvent-ils tenir tête à une âme sans +corps? + +Alors son effroi se changea en colère, et sa colère prit un caractère +redoutable. Il se leva et s'avança; l'ombre battit en retraite. +Juan la suivit. Son sang, tout à l'heure glacé, s'était échauffé. Il +s'était résolu à percer ce mystère par une vigoureuse lutte de quarte +et de tierce. Le fantôme recula jusqu'à l'antique muraille où il se +tint debout, immobile comme un marbre. + +Il étendit un bras. Puissances éternelles! Dans son trouble, il ne +toucha ni âme ni corps, mais bien le mur, sur lequel les rayons de la +lune tombaient à flots d'argent... Il frémit encore... + +L'ombre était toujours là... Ses yeux bleus étincelaient, et avec +une singulière vivacité pour des yeux d'ombre... La tombe lui avait +également laissé sa respiration qui était remarquablement douce... On +pouvait juger à une boucle égarée de ses cheveux que le moine avait +été blond... + +La lune se fit voir soudain à travers le linceul de lierre dont la +fenêtre était tapissée, et Juan distingua qu'entre deux lèvres de +corail brillaient deux rangs de perles... De plus en plus intrigué, il +étendit l'autre bras. + +Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un sein bien vivant et +qui battait à coups redoublés... En même temps il apercevait nettement +l'âme la plus charmante qui se fût jamais fourrée sous capuchon de +moine, un menton à fossette, une gorge d'ivoire, bref une créature +de chair et de sang... Froc et capuchon s'écartèrent soudain +et laissèrent voir, dans le luxe de toute sa voluptueuse et peu +terrifiante personne, le fantôme de Sa folâtre Grâce la duchesse de +Fitz-Fulke... + +Don Juan, rasséréné, saisit à bras-le-corps le joli fantôme. Sous le +grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke était nue. Don Juan aimait +lady Amundeville, Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait même la +petite Leïlah. Mais il sentit le désir se glisser en son âme et en son +corps. On ne passe pas impunément plusieurs semaines de chasteté en un +grand château. + +Mais comme il allait l'entraîner vers sa couche, il se fit un grand +bruit. Une lueur éblouissante entra dans la vieille chambre, tandis +que les murs tremblaient jusque dans leurs fondements. Un gouffre, +non, une oubliette du passé parut s'ouvrir, et soudain le moine +disparut... + + * * * * * + +La sueur au front, Byron s'éveilla de son long rêve. Il était toujours +dans la misérable chambrette de cette auberge de Thrace où il avait +dû chercher asile la veille, perdu dans sa course à cheval, un orage +grondant, dont les éclats se répercutaient mille fois sur les collines +de Tchataldja. + +Une servante parut qui portait un délicieux moka. C'était une personne +d'un âge assez mûr. Mais ses charmes pouvaient encore présenter +quelque attrait à un voyageur bien fatigué. + +Byron lui prit doucement la main. Elle sourit. + +«Tant de conquêtes de princesses et de duchesses, cette nuit, pour +aboutir à la servante! dit-il. Ma foi, tant pis! L'amour n'est +qu'illusion, Don Juan eût fait de même à ma place.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DON JUAN TENORIO + + +CHAPITRE PREMIER + +_Les prédictions de l'Astrologue._ + +La famille de Don Juan.--Maternité douloureuse.--Le +baptême.--Chez l'astrologue.--Alchimie et +magie.--Les rêves de la comtesse.--Le langage des +astres.--Jacobi assommé.--La revanche du hibou.--Les +prétentions de Don Jorge 3 + + +CHAPITRE II + +_La première maîtresse de Don Juan._ + +Discours de Don Jorge.--Les trois courtisanes.--Les +préparatifs.--Jalousie de Niceto.--Les avances de la +Pandora.--Le festin.--Les danseuses nues.--La +petite Monique.--Le baiser.--L'altercation.--La +bagarre.--Le duel aux flambeaux.--Niceto blessé.--Rivalité +de femmes.--Première nuit d'amour.--Mort +de Niceto 17 + + +CHAPITRE III + +_Don Juan à la cour de Naples._ + +En exil.--Une duchesse violée.--L'arrivée du Roi.--Intervention +de Don Jorge.--L'oncle et le neveu.--La +fuite.--La duchesse au secret.--Les conseils d'un +valet de chambre.--Stupéfaction et fuite du duc Octavio. 37 + + +CHAPITRE IV + +_La mort du commandeur._ + +Petite revue du demi-monde.--Inès d'Ulloa.--Discours +de l'abbesse.--Visite de la duègne.--La lettre +d'amour de Don Juan.--Don Juan au couvent.--L'enlèvement.--Don +Gonzalo d'Ulloa.--Propos aigres-doux.--Le +réveil de Doña Inès.--La séduction de Don Juan.--Arrivée +inopinée de Don Gonzalo.--Violente discussion.--Mort +du commandeur. 49 + + +CHAPITRE V + +_Doña Elvire._ + +Mort d'Inès.--Débordements de Don Juan.--Sa profession +de foi.--Arrivée de Doña Elvire.--Sanglants +reproches.--Piteuses explications.--Vive querelle de +famille. 69 + + +CHAPITRE VI + +_La statue du commandeur._ + +Visite au cimetière.--Le badinage de Don Juan.--L'invitation.--M. +Domingo.--Le souper.--L'orgie.--Les +toasts.--La statue de pierre.--Don Juan aux +enfers. 77 + + * * * * * + +DON JUAN DE MARANA + + +CHAPITRE PREMIER + +_À l'université de Salamanque._ + +La famille de Maraña.--Les âmes du Purgatoire.--l'Université +de Salamanque.--Don Garcia Navarro. +--À l'église.--Fausta et Teresa de Ojedo.--Première +sérénade. 95 + + +CHAPITRE II + +_Fausta et Teresa._ + +Premiers baisers.--Don Cristoval.--La rixe.--Un +mort.--L'épée des Maraña.--Visite des deux soeurs.--Rendez-vous +en ville.--Le souper des étudiants.--Deux +jolies maîtresses.--Leçons de volupté.--Première +fatigue.--Le signe de beauté.--Échange de +femmes.--Le pari perdu.--L'amontillado.--La tentative +de viol.--Mort de Fausta.--Fuite de Don Juan.--En +Flandre! 107 + + +CHAPITRE III + +_À la guerre en Flandre._ + +Le déguisement.--La petite marchande de souliers +de Saragosse.--La fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le +capitaine Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches +de garnison.--Séductions et coups +d'épée.--La guerre recommence.--Mort du capitaine +Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie. 121 + + +CHAPITRE IV + +_La mort de Don Garcia._ + +Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de +Berg-op-Zoom.--Le capitaine Saqui-Guitra.--Mort +étrange de Don Garcia.--Les débauches de Don +Juan. 133 + + +CHAPITRE V + +Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso +Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, +et auquel épisode il donna le titre du _Riche +désespéré_. 141 + + +CHAPITRE VI + +_Les nuits de Séville._ + +Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste +des maîtresses.--Doña Teresa au couvent.--Nouvelle +séduction. 155 + + +CHAPITRE VII + +_La conversion de Don Juan._ + +Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un +singulier office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La +conversion.--Mort de Teresa.--Le +dernier duel.--La pénitence. 161 + + * * * * * + +DON JUAN D'ANGLETERRE + +CHAPITRE PREMIER + +_Julia._ + +La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un +turbulent marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation +morale de Juan.--Sa précocité.--Son adolescence.--Julia, +la belle sang-mêlé.--Son vieux mari.--Amours +d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don +Juan: premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse +de Don Juan.--Dans le berceau fleuri.--Dangers +du crépuscule.--Initiation de Don Juan.--Dans le lit +de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de Julia.--Confession +d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans +le cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers +révélateurs.--Fuite de Don Juan.--Combat à l'épée +et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le scandale.--Don +Juan s'embarque.--La lettre de Julia. 171 + + +CHAPITRE II + +_Le naufrage._ + +Les filles de Cadix.--L'embarquement.--Mélancolie +de Don Juan.--Le mal de mer.--La tempête.--Le +grog.--Tristesse du licencié Pedrillo.--Dans les canots.--Le +navire sombre.--La chaloupe s'éloigne.--La +faim.--Le tirage au sort.--Pedrillo mis à mort et +mangé.--Le châtiment.--Le dénuement.--La terre!--Vers +le rivage.--Naufrage de la chaloupe.--Don +Juan atteint le rivage et s'évanouit. 197 + + +CHAPITRE III + +_Haydée._ + +Retour à la vie: première vision.--Haydée et sa suivante.--Dans +la grotte.--Haydée et son père.--Sommeil +profond de Juan et troublé d'Haydée.--premier +entretien, premier repas.--Les visites à la grotte.--Le +bain.--Promenades sentimentales.--Départ du +vieux pirate.--Première nuit d'amour sur la grève.--Exploits +du pirate.--Le retour impromptu.--La +fête au logis.--Danses et orgies.--Le repas d'Haydée et +de Juan.--Singes, eunuques, danseuses et poète.--Les +rêves d'Haydée.--Apparition paternelle.--La bagarre.--Vengeance +du pirate.--Maladie et mort d'Haydée. 214 + + +CHAPITRE IV + +_La sultane Gulbeyaz._ + +Esclave.--Récit du bouffon.--Enchaîné à la jolie +Romagnole.--La vente au marché des esclaves.--Rencontre +de Johnson.--L'achat.--Au palais du sultan.--Juan +habillé en femme.--Au sérail.--La +sultane amoureuse.--Vaines avances.--Arrivée du +Sultan.--Gulbeyaz se retire. 239 + + +CHAPITRE V + +_Dans le fond du sérail._ + +Don Juan chez les demoiselles d'honneur.--Lolah, +Katinkah et Dondon.--L'interrogatoire.--Au dortoir.--Dans +le lit de Dondon.--Un cri dans la nuit.--L'étrange +rêve de Dondon.--Brèves amours.--Le réveil de Gulbeyaz. +--Juan et Dondon condamnés à mort.--La fuite. 257 + + +CHAPITRE VI + +_Leïlah._ + +Don Juan dans l'armée de Souvarow.--L'accueil du +grand général.--L'assaut d'Ismaïlia.--Don Juan sauve +la petite Leïlah.--Le pillage, le viol.--Récompense de +Don Juan. 271 + + +CHAPITRE VII + +_Catherine de Russie._ + +Le voyage.--Don Juan reçu à la Cour.--Catherine +amoureuse.--Éclatante situation de Don Juan.--Il +pense à sa famille.--Épître maternelle.--Maladie de +Don Juan.--Son départ en mission.--Catherine se console.--L'amour +de Leïlah.--À travers l'Europe.--Débarquement +à Douvres. 279 + + +CHAPITRE VIII + +_Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke._ + +Attaqué par des brigands.--Grande vie mondaine +anglaise.--Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.--L'amour +chez les Anglaises.--Adeline.--Le château de _Nonnan +Abbey_.--La série des invités.--Chasse, cartes, billard. +--Succès de Don Juan.--Manoeuvres de la duchesse de +Fitz-Fulke.--Inquiétudes d'Adeline.--Conseils de +mariage.--Aurora. 287 + + +CHAPITRE IX + +_Le moine noir d'Amundeville._ + +Le festin.--Juan exerce sa séduction.--L'apparition +du moine.--L'émoi de Juan.--Aurora. la duchesse de +Fitz-Fulke et Adeline.--La chanson d'Adeline.--Dîner +électoral.--Juan dans sa chambre.--Réapparition du +moine.--Le réveil de lord Byron.--L'amour n'est +qu'illusion. 301 + + * * * * * + +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + +4, rue de Furstenberg--PARIS + + * * * * * + +_Extrait du Catalogue_ + + * * * * * + +Les Maîtres de l'Amour + + * * * * * + +Collection unique des oeuvres les plus remarquables +des littératures anciennes et modernes traitant des +choses de l'amour. + + * * * * * + +_L'oeuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol 7 50 + +_L'oeuvre du Marquis de Sade_ 7 50 + +_L'oeuvre du Comte de Mirabeau_ 7 50 + +_L'oeuvre du Chevalier Andréa de Nerciat_ 7 50 + +_L'oeuvre de Giorgio Baffo_ 7 50 + +_L'oeuvre libertine de Nicolas Chorier_ (J. Meursius) 7 50 + +_L'oeuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 7 50 + +_Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 7 50 + +_Le livre d'amour de l'Orient_ (I). Ananga-Ranga 7 50 + +_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ +(XVIIIe siècle) 7 50 + +_L'oeuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 7 50 + +_L'oeuvre de Restif de la Bretonne_ 7 50 + +_L'oeuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ +(XVe siècle) 7 50 + +_L'oeuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 7 50 + +_L'oeuvre libertine de Crébillon le fils_ 7 50 + +_Le Livre d'amour des Anciens_ 7 50 + +_Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 7 50 + +_L'oeuvre libertine des Conteurs russes_ 7 50 + +_L'oeuvre libertine de Corneille Blessebois_ (Le Rut) 7 50 + +_L'oeuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 7 50 + +_L'oeuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 7 50 + +_Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 7 50 + + * * * * * + + +Le Coffret du Bibliophile + +Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches +(exemplaires numérotés), et réservés aux souscripteurs. + + * * * * * + +_Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 6 fr. + +_Le Petit Neveu de Grécourt_ 6 » + +_Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 6 » + +_Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et +libertine), 2 vol 12 » + +_Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 6 » + +_Portefeuille d'un Talon Rouge_ (La Journée amoureuse) 6 » + +_Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 6 » + +_Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 6 » + +_Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 6 » + +_La Belle Alsacienne_ (1801) 6 fr. + +_Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 6 » + +_Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane +di Venegia) 6 » + +_Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 6 » + +_La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy 6 » + +_Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 6 » + +_De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin et +traduction française 6 » + +_Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 6 » + + * * * * * + + +Chroniques Libertines + +Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des +chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des +chansonniers, à travers les siècles. + + * * * * * + +_Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, +par H. Fleischmann 6 fr. + +_La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 6 » + +_Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 6 » + +_Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_ +(Affaire du Collier) 6 » + +_Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 6 » + +_Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe +siècle_ 6 » + + +Souscription aux six volumes parus de la Ire série, + brochés, au lieu de 36 fr., net, 30 fr. + + +La France Galante + + * * * * * + +_Mignons et courtisanes au XVIe siècle_, par Jean +Hervez 15 fr. + +_La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 » + +_Madame de Polignac et la Cour galante de +Marie-Antoinette_, par H. Fleischmann 12 » + + * * * * * + + +Chroniques du XVIIIe Siècle + +PAR JEAN HERVEZ + + * * * * * + +D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, +les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons. + + * * * * * + + I. _La Régence galante_ 15 fr. + + II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 » + +III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ 15 » + + IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons +galantes de Paris_ 15 » + + V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 » + + VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 » + + * * * * * + +Souscription à la Série complète: + +Les 6 volumes sur papier simili hollande 72 fr. + -- sur papier japon 200 " + +Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande + + +_DU MÊME AUTEUR_ + +L'HISTOIRE ROMANESQUE + +LA ROME DES BORGIA 5 fr. + +LA FIN DE BABYLONE 5 fr. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN *** + +***** This file should be named 22971-8.txt or 22971-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/9/7/22971/ + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22971-8.zip b/22971-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..79a46ae --- /dev/null +++ b/22971-8.zip diff --git a/22971-h.zip b/22971-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..409c2f2 --- /dev/null +++ b/22971-h.zip diff --git a/22971-h/22971-h.htm b/22971-h/22971-h.htm new file mode 100644 index 0000000..18fd77c --- /dev/null +++ b/22971-h/22971-h.htm @@ -0,0 +1,10839 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + <title>Les trois Don Juan.</title> + <style type="text/css"> + + body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + pre {font-size: 0.7em;} + .sc {font-variant: small-caps;} + + hr {text-align: center; width: 20%;} + html>body hr {margin-right: 40%; margin-left: 40%; width: 20%;} + hr.full {width: 100%;} + html>body hr.full {margin-right: 0%; margin-left: 0%; width: 100%;} + hr.short {text-align: center; width: 20%;} + html>body hr.short {margin-right: 40%; margin-left: 40%; width: 20%;} + + .note, .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; + font-size: 0.9em;} + + span.pagenum {position: absolute; left: 1%; right: 91%; + font-size: 8pt;} + + .figure, .figcenter, .figright, .figleft + {padding: 1em; margin: 0; text-align: center; font-size: 0.8em;} + .figure img, .figcenter img, .figright img, .figleft img + {border: none;} + .figure p, .figcenter p + {margin: 0; text-indent: 1em;} + .figcenter {margin: auto;} + + .inline {border: none; vertical-align: middle;} + .resume {text-align: center; font-size: 0.7em;} + + p.author {text-align: right;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; + text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem p.i2 {margin-left: 2em;} + .poem p.i4 {margin-left: 4em;} + .poem p.i6 {margin-left: 6em;} + + div.trans-note {border-style: solid; border-width: 1px; + margin: 3em 15%; padding: 1em; text-align: center;} + + .side { float:right; + font-size: 75%; + width: 25%; + padding-left:10px; + border-left: dashed thin; + margin-left: 10px; + text-align: left; + text-indent: 0; + font-weight: bold; + font-style: italic;} + + </style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les trois Don Juan + +Author: Guillaume Apollinaire + +Release Date: October 12, 2007 [EBook #22971] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<h3><i>L'Histoire Romanesque</i></h3> +<h2>GUILLAUME APOLLINAIRE</h2> +<h1>LES TROIS DON JUAN</h1> +<h4>PARIS</h4> +<h3>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</h3> +<h4>4, RUE DE FURSTENBERG, 4</h4> +<h4>MCMXIV</h4> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/I.png"> +<img src="images/I.png" alt="LA MAYA NUE" /></a><br /> PLANCHE I + +<br />(Photo J. Lacoste, Madrid). + +<br />F. Goya.—LA MAYA NUE</div> + +<h3>L'HISTOIRE ROMANESQUE</h3> +<h2>GUILLAUME APOLLINAIRE</h2> +<h3>Les Trois Don Juan</h3> + +<h4>Don Juan Tenorio d'Espagne</h4> +<h4>Don Juan de Maraña des Flandres</h4> +<h4>Don Juan d'Angleterre</h4> +<br /> +<h3>Ouvrage orné de douze illustrations hors texte</h3> + +<h5>D'après <span class="sc">Goya, Boucher, A. Colin, L. Sauvé, J. Harrewyn, +de Novelli, E. Devéria, Eugène Delacroix.</span></h5> + +<h1>I</h1> + +<h1>DON JUAN TENORIO</h1> +<h3>ou</h3> +<h1>LE DON JUAN D'ESPAGNE</h1> + + + + +<a id="I-I"></a><h2>CHAPITRE I</h2> + +<h3>LES PRÉDICTIONS DE L'ASTROLOGUE</h3> + +<p class="resume">La famille de Don Juan.—Maternité douloureuse.—Le +baptême.—Chez l'astrologue.—Alchimie et magie.—Les +rêves de la comtesse.—Le langage des astres.—Jacobi +assommé.—La revanche du hibou.—Les prétentions de +Don Jorge.</p> + + +<p>Don Juan Tenorio était le fils de Don Diego Pons +Tenorio, quinzième seigneur de Cabezan en Asturie, +onzième seigneur de Peral y Cobos en Vieille-Castille, +sixième seigneur de Fuente-Palmera en Andalousie. +C'est dire qu'il descendait d'une antique et +noble lignée.</p> + +<p>Don Diego était un personnage considérable. Il +possédait, outre ses seigneuries, gagnées par ses +ancêtres à la pointe de l'épée, un palais à Séville où +il séjournait une partie de l'année. Il y gérait l'Intendance +des dîmes et des bâtiments pour l'ordre religieux +militaire dont il était commandeur. La totalité +de ses revenus était estimée à dix-huit mille ducats +d'or.</p> + +<p>Lorsque sa femme, la belle comtesse Clara, se +sentit prise des douleurs de l'enfantement, il y eut un +grand émoi dans le château. Elle passa tristement les +mois de sa grossesse. Il semblait qu'une maladie terrible +et mystérieuse se fût abattue sur elle. Souvent +on la voyait pleurer sans motif ou tressaillir d'épouvante. +Parfois, l'œil fixe, la poitrine haletante, elle +paraissait subir la fascination de quelque fantôme +visible à elle seule. En vain passait-elle la plus +grande partie de ses nuits enfermée dans son oratoire. +On l'entendait murmurer de longues prières, entrecoupées +de sanglots convulsifs. Des rêves d'épouvante +troublaient ses nuits, et maintes fois elle s'éveilla en +sursaut, poussant des cris étouffés. Ni les soins affectueux +de son mari, ni les encouragements du chapelain +ne pouvaient lui rendre le calme.</p> + +<p>À l'annonce de la délivrance, attendue par la comtesse +avec une si singulière appréhension, on fit venir +de Séville un des plus illustres médecins du temps.</p> + +<p>C'était un juif baptisé du nom d'Alonzo Levita. Il +avait étudié dans toutes les Universités d'Europe.</p> + +<p>Il interrogea la malade, examina les symptômes et +rassura tout le monde. Quelques heures après, en +effet, Doña Clara accouchait d'un beau garçon.</p> + +<hr /> + +<p>Ce fut une chèvre qui servit de nourrice à Don Juan, +une chèvre sauvage de la haute sierra.</p> + +<p>Il fut baptisé en grande cérémonie dans la cathédrale +de Grenade, en présence des rois catholiques et +de leur cour. Il eut pour marraine Doña Francesca +Pacheco, marquise de Mondejar et pour parrain +Don Juan de Ganelès, dont il prit le nom selon l'usage.</p> + +<p>La comtesse avait fait un projet. Elle voulait consulter +un astrologue fameux qui lui avait été recommandé +par Don Alonzo Levita. Les soucis qui l'avaient +hantée dès les premiers jours de la conception de +l'enfant ne s'étaient pas dissipés en effet.</p> + +<p>Elle s'en fut donc trouver Don Jorge, le frère de +son mari, au cours d'un voyage à Séville, et lui fit +part de son désir de se rendre en sa compagnie chez +l'homme des sciences occultes.</p> + +<p>«Il me semble naturel en effet, Doña Clara, lui dit +Jorge, que vous consultiez un professionnel de la +Kabbale sur l'avenir de votre fils... Mais il faut prendre +garde que ces kabbalistes sont souvent de simples +coquins, fort capables d'attenter à la bourse et même à +la vie des honnêtes gens. Je vous accompagnerai...</p> + +<p>—Jorge, je vous demande le secret. Si l'astrologue +venait à me prédire quelque chose de fâcheux...</p> + +<p>—Je lui couperai les oreilles! Je n'entends pas qu'un +drôle de cette espèce s'avise de faire de la peine à ma +jolie belle-sœur.»</p> + +<p>Après l'oraison du soir, Don Jorge et Doña Clara, +guidés par maître Alonzo Levita, se rendaient donc +chez l'astrologue qui demeurait dans une rue déserte, +à l'une des extrémités de la ville.</p> + +<hr /> + +<p>Maître Max Jacobi avait été prévenu par son compère +de l'honorable et lucrative visite qu'il allait +recevoir. Aussi le guichet s'ouvrit-il au premier coup +de marteau.</p> + +<p>Une vieille à tête de sorcière montra à travers les +barreaux de fer sa lampe fumeuse. Son œil chassieux +dévisageait avec méfiance les visiteurs.</p> + +<p>«Ouvrez, Barbara, dit le médecin. Votre maître +nous attend.»</p> + +<p>La vieille obéit, en silence.</p> + +<p>Ayant suivi un long couloir sinueux, ils arrivèrent +à une porte que Levita ouvrit sans plus de cérémonies, +et ils se trouvèrent dans le laboratoire de l'astrologue +qui était en même temps un alchimiste.</p> + +<p>C'était une grande pièce à haute voûte cintrée qu'éclairait +une lampe suspendue à un crampon de fer. +Des ombres irrégulières se jouaient sur les murs +noircis de fumée. Il y avait peu de meubles mais +beaucoup d'objets et ustensiles de science: fourneaux, +soufflets, cornues, fioles, alambics, sphères, +compas, équerres, sabliers, métaux, pierres, plantes +desséchées, animaux empaillés, squelettes, ossements, +une tête de mort à mâchoire démesurée entre autres, +mille autres bric-à-brac accrochés, pendus, posés sur +des planches, entassés ou épars sur le sol. Perché sur +une carcasse mobile, au fond d'un angle obscur, un +hibou se balançait en roulant dans l'ombre ses yeux +lumineux et sinistres.</p> + +<p>La comtesse frissonna; Don Jorge leva les épaules +avec une grimace. Quant à Levita, il souriait.</p> + +<p>Dans le coin le plus éloigné se trouvait une table +singulièrement encombrée. Une petite lampe mobile +projetait une lumière assez vive sur ce pêle-mêle. +Dans un grand livre ouvert, posé sur un vieux +pupitre, lisait l'astrologue. Sa tête chauve, où brillait +le reflet de la lampe, reposait immobile entre ses +deux mains. Il était tellement absorbé qu'il n'entendit +pas les visiteurs entrer.</p> + +<p>Jorge, se penchant sur le livre, aperçut un grimoire +indéchiffrable qui lui donna une opinion médiocre +de l'orthodoxie du maître. Mais comme il ne s'en +souciait pas autrement, il lui frappa sur l'épaule:</p> + +<p>«Hé! l'ami, voici que vous rend visite une dame +de condition suffisamment élevée pour que vous preniez +la peine de vous lever. Debout donc!»</p> + +<p>Don Jorge, vieux militaire, affectait un langage +simple et cru.</p> + +<p>Maître Max Jacobi se leva en effet, salua gravement +la comtesse et attendit. Son aspect n'allait pas sans en +imposer: son front était vaste, ses yeux longs brillaient +d'un regard intérieur, un regard de savant +accoutumé à transformer en abstractions imprévues +les images fournies à la méditation par la contemplation +de la nature; sa tête présentait les modifications +énergiques dues à des habitudes ascétiques.</p> + +<p>«Que voulez-vous savoir? madame, dit-il.</p> + +<p>—L'avenir de mon plus jeune fils.</p> + +<p>—Quelle partie de la science désirez-vous consulter, +la chiromancie, la sciomancie, la néomancie, +la nécromancie, l'oniromancie?</p> + +<p>—Parlez chrétien, interrompit brusquement Don +Jorge. Madame n'entend pas l'hébreu!</p> + +<p>—Je vous demande, madame, s'il vous plaît d'interroger +les signes de la main, les nombres ou les +morts?...</p> + +<p>—Pas les morts! s'écria la comtesse avec effroi.</p> + +<p>—Les songes, continuait Jacobi, les astres...</p> + +<p>—Oui, les songes et les astres.</p> + +<p>—Les mains et les jeux de cartes, reprit Don Jorge +d'un air entendu, cela est bon pour les petites gens +qui se font tirer la bonne aventure à un maravédis par +tête. Les songes me plaisent médiocrement, puisque +toutes les vieilles commères s'en mêlent... Je me fais +cependant une raison à leur endroit. Mais ce qui me +convient tout à fait, ce sont les étoiles. Elles sont +d'usage chez les princes et dans les familles considérables. +Parlez donc, maître astrologue, mais faites-moi +le plaisir de ne prédire à ma belle-sœur que +choses agréables... Nous aurions autrement à en découdre +ensemble. Je suis maître des hommes d'armes +du Grand Capitaine et n'ai point le poignet pourri. +Faites-en votre compte.</p> + +<p>—Monseigneur, répliqua l'astrologue, je ne suis +que l'interprète des arrêts du ciel et ne dois point en +subir les responsabilités.</p> + +<p>—Cela est juste, Don Jorge, dit la comtesse. Je +vous prie de laisser parler en toute franchise le savant +homme que j'interroge. Comment me pourrait-il dire +la vérité s'il n'était pas libre de ses paroles?</p> + +<p>—N'en parlons plus. Ce qui est dit est dit. À bon +entendeur, salut!</p> + +<hr /> + +<p>«J'ai souvent rêvé, dit la comtesse à la demande +de l'astrologue, que, pendant mon sommeil, un serpent +se réfugiait dans mon sein pour s'y réchauffer. +Éperdue d'horreur et de crainte par le contact de ses +écailles glacées, je voulais le rejeter loin de moi. Mais +il était si beau, il me regardait avec des yeux si doux +et si tristes que je n'avais plus le courage de m'en défaire. +Alors il se mettait à siffler langoureusement, +comme pour me remercier, et je me rendormais le +cœur attendri et troublé...</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—La première fois, le rêve se termina là... Un +autre jour, je vis les fleurs de mon jardin s'agiter en +même temps, couvertes de sang, et le serpent glissait +rapidement au milieu d'elles. Et j'entendis que les +fleurs chantaient, et elles disaient: «Justice! justice! +Il nous tue.» Mais le serpent enroulé près de moi reprenait: +«Ne les crois pas. Ce sont elles qui m'ont +blessé avec leurs épines. Ce sang que tu vois est le +mien. Sauve-moi.» Il paraissait souffrir autant que +les fleurs. Je me mis à pleurer. Il but mes larmes, et +nous nous rendormîmes tous les deux.</p> + +<p>«Une autre fois, c'étaient des colombes blanches +qui voletaient autour de moi en poussant des cris désespérés. +Le serpent se jouait autour de mon cou et +caressait mes cheveux. «Il a dévoré nos petits, disaient +les colombes, venge-nous...» Mais le serpent +murmura à mon oreille: «Elles se trompent... +L'aigle a mangé leurs petits, et moi j'ai tué l'aigle.» +Se penchant sur mon épaule, il me montra un grand +oiseau de proie qui se débattait à terre dans les convulsions +de l'agonie. Puis il redressa la tête en sifflant +d'une manière terrible. Les colombes s'enfuirent en +criant: «Malheur à toi! malheur à toi!»</p> + +<p>«La dernière nuit enfin, je me sentis piquée au +cœur. «Ingrat, m'écriais-je, assassin de ta bienfaitrice!» +Et j'arrachai le serpent de mon sein. Tombé +à terre, il y resta sans mouvement. Mais il me dit +avec tant de douceur que j'en fus navrée: «Plains-moi +si je t'ai tuée, c'est parce que je t'aime. Je vivais +par toi, je n'ai pas voulu mourir sans toi.» Il se métamorphosa +en fleur. Moi, je me trouvai changée en +colombe. Je saisis la fleur, mais elle s'était changée +en aigle. L'aigle me prit dans ses serres et m'emporta +dans le soleil où nous fûmes consumés ensemble.</p> + +<p>«Je n'ai plus rêvé depuis.»</p> + +<hr /> + +<p>—Vos rêves ont une signification claire, dit maître +Jacobi. Ce serpent, c'est votre fils.</p> + +<p>—Hum, hum, gronda Jorge.</p> + +<p>—Ce serpent, disais-je, représente votre fils. Ces +fleurs sont l'emblème de la joie, les colombes de +l'affection, l'aigle du courage, le soleil de la gloire. +C'est la loi des contrastes qui règle la divination de +l'onirocritique, et les songes disent le contraire de +ce qu'ils semblent dire. Ainsi votre songe signifie que +vous aurez un fils dont la tendresse fera votre +bonheur et la vaillance votre gloire.</p> + +<p>—Les bonnes paroles, maître, s'écria la comtesse +toute joyeuse. Comptez sur ma reconnaissance.</p> + +<p>—L'explication est convenable, daigna approuver +Jorge.</p> + +<hr /> + +<p>—Maître, reprit la comtesse, je vous prie maintenant +de consulter les astres. Puisse leur réponse +être aussi favorable que l'a été celle des songes!</p> + +<p>—Il me faudrait l'état du ciel au moment de la +naissance.</p> + +<p>—Je l'ai dressé très exactement, dit Levita, tirant +un papier de sa poche.</p> + +<p>L'astrologue examina le dessin tout en murmurant +des formules cabalistiques.</p> + +<p>«Orion vers l'Orient. Bras gauche en l'air. Sirius +au plus haut. Hum! hum! Le cœur. Jupiter en +conjonction avec le Taureau. Aldebaran, étoile de la +Bohême. Vénus absente. C'est bien, très bien... Traçons +le carré magique.»</p> + +<p>L'astrologue inscrivit sur un papier deux carrés +l'un dans l'autre et partagea l'intervalle en douze +triangles égaux.</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est que ces petites machines? demanda +Don Jorge, qui paraissait s'intéresser fort à +l'opération.</p> + +<p>—Les douze maisons du soleil.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il y fait?</p> + +<p>—Il les visite tour à tour. Dans chacune est une +phase de la vie humaine... Maisons de la santé, des +richesses, des héritages, des biens patrimoniaux, des +legs et donations..., maisons des chagrins et des maladies, +du mariage et des noces, maisons de l'effroi et +de la mort, de la religion et des voyages, des charges +et dignités, des amis, des emprisonnements et de la +mort violente...</p> + +<p>L'astrologue se tut. Dans le silence général, il +avait ouvert un livre rempli de signes astronomiques +et tourna plusieurs feuillets, comparant ensemble les +observations du médecin, le carré magique et les +formules consacrées. Enfin, après de longues méditations, +il reprit:</p> + +<p>—Voici, madame, l'horoscope de votre fils. La +conjonction de Jupiter avec le Taureau annonce +beaucoup de souhaits qui se réaliseront, grands +voyages et abondantes richesses. Votre fils sera +élégant dans ses vêtements et honoré dans sa vie. +Mais qu'il y prenne garde! Orion influe sur son bras +gauche et commence à se renverser, preuve que son +cœur sera souvent menacé. Il ne s'agit, au reste, que +d'un danger moral. Le Soleil n'ayant point visité la +douzième maison, votre fils ne doit point mourir de +mort violente, cependant... ce point présente une +particularité inconnue dans les annales de l'astrologie.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! fit la comtesse.</p> + +<p>—En tout cas, il ne sera pas dépourvu d'argent, +s'en étant procuré par legs, donations et autres moyens +encore.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? fit Don Jorge.</p> + +<p>—Oh! avouables, tout à fait avouables en notre +temps.</p> + +<p>—Sera-t-il heureux? demanda la comtesse.</p> + +<p>—Si la fortune, la santé, la puissance et la célébrité +peuvent faire son bonheur.</p> + +<p>—Aura-t-il une nombreuse postérité? demanda +enfin la comtesse.</p> + +<p>—Je ne saurais le dire, Vénus, qui préside à la +fécondité, étant cachée sous l'horizon. Tout ce que je +puis vous dire, c'est que votre famille finira comme +elle a commencé.</p> + +<p>—Et que signifie? firent à la fois la comtesse et +Don Jorge.</p> + +<p>—À qui fait-on remonter son origine?</p> + +<p>—Au fondateur de la maison de Lara, dont les Tenorio +sont seuls descendants directs, à Madarra-le-Bâtard.</p> + +<p>—Cela signifie donc, poursuivit l'astrologue penché +sur ses dessins et grimoires, que votre famille +finira par... par... d'innombrables bâtards!</p> + +<p>—Misérable! Gredin! Menteur! Insolent! hurlait +Don Jorge furieux.</p> + +<p>Et laissant au médecin le soin de ranimer la comtesse +évanouie, il prit celui de la venger. Avec une +large règle, jadis d'usage mathématique, il entreprit +de bâtonner l'infortuné Jacobi, qui criait en se débattant:</p> + +<p>«Miséricorde! Au secours! À l'assassin!</p> + +<p>—Je t'avais prévenu, drôle!</p> + +<p>—Levita! Levita! Vieux camarade!»</p> + +<p>Mais Levita se tenait prudemment dans un coin. +Nul doute qu'à montrer son courage comme combattant +il ne préférât intervenir plus tard comme +médecin.</p> + +<hr /> + +<p>Soudain, Don Jorge fit un moulinet terrible qui s'en +vint frapper le squelette ballant au sommet duquel se +tenait perché le hibou.</p> + +<p>Celui-ci, effrayé, secoua ses ailes. Une poussière +lourde s'en dégagea, obscurcissant l'atmosphère. Peut-être +l'animal n'avait-il pas bougé depuis plusieurs +années. L'oiseau nocturne volait, comme fou, à travers +la chambre, montant, descendant, heurtant les +squelettes, dispersant les paperasses, mêlant ses +ululements funèbres au concert des voix humaines. Il +faut dire que Barbara, enfin accourue, poussait des +hurlements semblables à ceux des chiens qui aboient +à la mort.</p> + +<p>Enfin le hibou, fatigué, s'arrêta pour prendre contact +avec un objet solide. Mais lequel, grands dieux! +Ainsi que l'arche sainte se posant, après le déluge, au +sommet du mont Ararat, l'oiseau s'agrippa solidement +au crâne de l'exaspéré Don Jorge.</p> + +<p>Celui-ci s'enfuit épouvanté, les bras en l'air, renversant +tout sur son passage. Les objets fragiles se +brisaient: Patatras! Catacri! Gressecrec! La comtesse +se précipita sur sa trace. Ce ne fut que sur le +seuil que, de son épée tirée, Don Jorge réussit à faire +lâcher prise à l'antique volatile qu'offusquait, du +reste, la lumière du jour.</p> + +<p>«Quelle caverne, criait-il. La peste soit à Levita! +Le diable emporte Jacobi! Quant à ce hibou!...»</p> + +<hr /> + +<p>La nuit tombait. Don Jorge accompagna chez elle +sa belle-sœur.</p> + +<p>«Les moines sont des fanatiques, les médecins des +ânes, les astrologues des menteurs... Faire du chagrin +à ma charmante, charmante belle-sœur. Je ne le souffrirai +pas...»</p> + +<p>Et, ce disant, le vieux galantin, dans l'ombre propice, +passait son bras épais autour de la taille gracile +de Doña Clara.</p> + +<p>Mais celle-ci tournait déjà dans la serrure la petite +clef d'or de la porte secrète par laquelle elle s'était +échappée.</p> + +<p>«Donnez-moi un baiser afin que je garde le secret, +poursuivait Don Jorge...</p> + +<p>—Un baiser! beau-frère, vous n'êtes qu'un vieux +polisson. Tenez, voici pour secouer la poussière du +hibou!»</p> + +<p>Et, poussant la porte, elle frappa d'un léger coup +d'éventail le nez enluminé du soudard.</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/II.png"> +<img src="images/II.png" alt="CHEZ LE SORCIE" /></a> +<br /> PLANCHE II + +<br /><i>F. Goya.</i>—CHEZ LE SORCIER</div> + + + + +<a id="I-II"></a><h2>CHAPITRE II</h2> + +<h3>LA PREMIÈRE MAÎTRESSE DE DON JUAN</h3> + +<p class="resume">Discours de Don Jorge.—Les trois courtisanes.—Les préparatifs.—Jalousie +de Niceto.—Les avances de la Pandora.—Le +festin.—Les danseuses nues.—La petite Monique.—Le +baiser.—L'altercation.—La bagarre.—Le duel +aux flambeaux.—Niceto blessé.—Rivalité de femmes.—Première +nuit d'amour.—Mort de Niceto.</p> + + +<p>À dix-sept ans, Don Juan était dans la fleur de la +beauté.</p> + +<p>«Décidément, dit un matin Don Jorge à son neveu, +tu ne peux pas en rester là. Tu as eu la plus brillante +éducation des Espagnes, des maîtres de toutes les +langues, vivantes ou mortes, de mathématiques, de +littérature et même de poésie et de musique, bref, tu +es endoctriné dans les sept arts. Tu as dix-sept ans, ta +moustache commence à pousser, tu montes à cheval +comme Don Alexandre, l'empereur des Grecs, tu manies +la lance aussi bien que Bernal del Carpio et la +rapière mieux que moi, tu es beau garçon, du reste, +et point sot. Il est indécent que tu n'aies pas une maîtresse.</p> + +<p>—Une maîtresse! Une maîtresse! répétait Juan +effaré.</p> + +<p>—Tu es novice, mais non moine! De mon côté, j'ai +la prétention de n'être point pédant. Si la famille me +déshérita, ce n'est point sans quelques bons motifs. +Nous sommes l'un et l'autre gentilshommes, bons +parents et bons amis. Je te dois les lumières de mon +expérience.</p> + +<p>«Tu vas entrer dans le monde. Il t'y faut mettre +sur un bon pied. Un homme bien né se reconnaît à +deux qualités: la galanterie et la bravoure.</p> + +<p>«Si nous avions quelque belle guerre, je t'amènerais +avec moi et t'engagerais à monter le premier +sur la brèche. Mais, hélas! il ne se livre plus de grande +bataille. Ce bon temps est passé! Mon capitaine est +mort, et il a emporté la gloire dans son tombeau.</p> + +<p>«A un gentilhomme de la qualité, il n'est donc +plus permis que de chercher querelle personnelle, et +pour cela rien ne vaut les intrigues de l'amour.»</p> + +<hr /> + +<p>Don Rinalte, chez lequel l'oncle comptait le soir +même conduire son neveu, était un excellent homme, +aimant la joie pour lui et les autres. Riche de son +patrimoine, il possédait en outre une des meilleures +commanderies d'Alcantara. Il dépensait convenablement +sa fortune, mangeant le revenu sans trop entamer +l'avenir, magnifique avec une certaine sagesse. +Il donnait les meilleurs repas de Séville, chère délicate, +vins choisis, service splendide, et en prenait sa +bonne part.</p> + +<p>C'était un fin mangeur et un buveur de premier +ordre. Il avait une vraie nature de taureau, calme, +lente, puissante, terrible dans sa colère.</p> + +<p>Don Niceto Iglesias, l'autre convive, était un garçon +fort chatouilleux sur le point d'honneur. Il avait +pour le tapage un goût singulier. Parfait gentilhomme +du reste, fort élégant de sa personne et brûlant +son bien par les deux bouts, les femmes l'adoraient +autant que les hommes le craignaient.</p> + +<p>«Je le crois, dit Jorge à Juan, d'accord avec la +Pandora, une des courtisanes que tu verras ce soir.</p> + +<p>«Pandora est un nom mythologique que sa beauté +lui a fait donner en Italie où elle fut se former. +Une fille superbe à voir, mais rien de plus. Elle n'a +pas l'ombre de cœur, mais ce n'est pas son métier +d'en avoir. Il n'y a pas à espérer lui plaire. L'amour +est avec elle une affaire d'argent.</p> + +<p>«Don Niceto ayant pris les devants, il ne serait +du reste pas convenable d'aller sur ses brisées. Si elle +te plaît, tu prendras date. Mais tu ferais bien, en ce +cas, de me consulter sur les arrangements. Hélas! +mon cher neveu, j'ai l'expérience!</p> + +<p>«Pour les deux autres, Soledad et la Magdalena, +je n'ai pas besoin de te dire qu'elles sont occupées. +L'une, Soledad, appartient à Don Rinalte; quant à +l'autre, c'est ma maîtresse. J'ai passé la soixantaine, +mais le jarret est bon et l'œil vif. Tu les dois respecter +également, puisque Don Rinalte est ton hôte et +que je suis ton oncle.</p> + +<p>«Cependant, petit neveu, tu es libre, au moins à +mon égard. J'ai trop d'expérience pour donner dans +la jalousie et je t'aime trop pour le chagriner à l'occasion +d'une femme.</p> + +<p>«Je doute du reste que la Magdalena te convienne. +C'est une fort jolie personne, mais un peu niaise, +pour ne pas dire bête. Sa gaucherie, qui m'amuse, +t'ennuierait probablement.</p> + +<p>«Et puis, elle n'a que seize ans. C'est de mon +goût, mais trop jeune pour toi. Une personne un peu +mûre serait mieux appropriée à ta fringante jeunesse.</p> + +<p>«Rien ne forme les jeunes gens comme la société +des courtisanes. Elles ne hantent, du moins à ma +connaissance, que des gens comme il faut, titrés, +riches, chevaliers et, parmi le clergé, jamais moins +que des chanoines. Près d'elles un bourgeois perdrait +ses écus et un moine son latin. Écoute, regarde et +profite donc. Prends un costume avantageux; ces +dames sont reines de la mode. Si, elles te découvrent +joli, les autres te trouveront charmant.</p> + +<p>«Le rendez-vous est à huit heures. Je vais, de ce +pas, chez un théologien de l'ordre, avec lequel j'ai à +traiter d'affaires. Je reviendrai te prendre au coucher +du soleil. Sois prêt.»</p> + +<hr /> + +<p>Ébloui, enivré, consterné de ces paroles, Juan +passa le reste de la journée dans une agitation violente. +Une vraie fête! Une orgie, peut-être! Tout +cela lui semblait merveilleux et terrible.</p> + +<p>Il revêtit un pourpoint bleu de ciel, brodé de soie +blanche, manches de dessous et chausses de soie +blanche aussi.</p> + +<p>Jorge loua la simplicité de ce costume qui faisait +ressortir l'éclatante beauté du jeune homme.</p> + +<p>«Tu as eu tort, lui dit-il seulement, de prendre +l'épée que t'a donnée ton parrain: c'est une arme +de parade ou guerre et non de promenade. J'ai ce +qu'il te faut, une rapière à riche garde, dont le fourreau, +en velours bleu de ciel, s'harmonisera parfaitement +à ton habit.</p> + +<p>«Essaie-la toi-même. Tu verras qu'elle est bonne, +bien montée et bien trempée. Tout le poids est dans +la garde; la lame est légère et simple. Elle vient, la +marque du petit chien en fait foi, de Romero, le +meilleur armurier de Tolède.</p> + +<p>«J'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'en servir +et n'ai jamais eu qu'à m'en louer. Je l'ai, en maintes +rencontres, prêtée à des amis qui ont toujours tué ou +blessé leur homme. C'est ce que je puis appeler une +épée heureuse. Elle te portera bonheur. Je te la +donne.»</p> + +<p>Juan ceignit la rapière, remercia son oncle et partit +avec lui.</p> + +<hr /> + +<p>Le cœur lui battait fort en entrant chez Don Rinalte. +Celui-ci vint à la rencontre de ses hôtes dès +qu'ils furent annoncés.</p> + +<p>C'était un homme d'une quarantaine d'années, gros +et grand, l'allure d'un seigneur et d'un bon vivant.</p> + +<p>Dans le salon se trouvaient déjà les autres convives.</p> + +<p>La vue des femmes mit un éblouissement dans +l'âme de Juan. Il les admirait toutes trois sans les +distinguer encore.</p> + +<p>Dès l'abord, elles ne se firent point faute de le +regarder. Jamais elles n'avaient vu de jeune homme +aussi accompli. Les femmes galantes savent juger du +premier coup d'œil la beauté masculine.</p> + +<p>Juan se trouvait quelque peu embarrassé de cet +examen. Il craignait plutôt d'être un objet de ridicule +que d'admiration.</p> + +<p>Mais les autres hommes ne s'y trompèrent pas. +Les deux anciens échangèrent un sourire, tandis que +le plus jeune pinçait les lèvres.</p> + +<p>Don Niceto Iglesias, dans sa vingt-cinquième +année, avait l'œil vif, les dents blanches, les cheveux +noirs, les traits réguliers et fins, la taille svelte, +toute la grâce andalouse enfin.</p> + +<p>Une main habile avait, de plus, parfait l'élégance +de son magnifique costume, satin et velours, or et +broderies. Un soin méticuleux avait présidé à sa toilette +capillaire.</p> + +<p>Il passait pour le plus joli garçon de Séville. Il le +savait et tenait à cette réputation.</p> + +<p>À l'instant, il se sentit dépossédé. La supériorité de +son nouveau concurrent était trop manifeste et ne +permettait pas le doute. Le jugement des trois courtisanes +n'était-il point du reste sans appel?</p> + +<p>Don Niceto devint sur-le-champ jaloux de Don +Juan et, pour un fat comme pour une coquette, la +jalousie c'est la haine. Mais c'était un homme bien +élevé, qui connaissait son monde. Et puis n'était-il +pas plus habile de prendre son parti d'une défaite +inévitable?</p> + +<p>Il se résolut donc à traiter en ami ce rival inconnu +et dans le fond du cœur détesté.</p> + +<p>Juan s'efforça de répondre dignement aux prévenances +du jeune cavalier, mais il eut beau faire pour +être cordial, il ne fut que poli. L'instinct lui faisait +pressentir un ennemi sous ces dehors bienveillants, +comme un serpent sous des fleurs.</p> + +<hr /> + +<p>Les deux portes du salon s'ouvrirent toutes grandes, +et le maître d'hôtel, suivi des laquais porte-flambeaux, +annonça que le souper était servi.</p> + +<p>Les femmes se débarrassèrent de leurs mantilles. +Les épaules splendides de l'une, plus frêles mais non +moins blanches des autres, apparurent à nu. C'était +l'usage des courtisanes de se décolleter assez bas. +Leur corsage, fendu dans le sens de la longueur, laissait +voir leurs seins fermes et marbrés de délicates +veines bleues. Par derrière, la ligne du corsage s'infléchissait +en arc jusqu'à la taille. Les robes étaient +si légères! Elles ignoraient le corset. Ce spectacle ne +fut pas sans mettre quelque émoi dans l'âme encore +inexperte du jeune Juan.</p> + +<p>Après s'être levé comme tout le monde, il ne sut +plus que faire et resta embarrassé comme un nigaud +au milieu du salon. Don Niceto offrit son bras à Soledad, +qui était considérée comme la maîtresse de +maison.</p> + +<p>La Pandora attendait debout. C'était une magnifique +créature, grande, admirablement faite, blanche +et pâle comme le marbre, avec de grands yeux noirs +et des cheveux aile-de-corbeau. Elle avait une robe +de satin noir, une basquine jaune, une chaîne d'or +au cou et, dans la chevelure, une rose d'un rouge +éclatant. Les deux amies étaient vêtues avec un luxe +égal. Elles avaient adopté une mode singulière, qui +consistait à se couvrir la tête de perruques aux diverses +couleurs de l'arc-en-ciel. Celle-ci, fille blonde de la +Murcie, cette autre Catalane, s'étaient ainsi donné des +chevelures d'or aux reflets d'aubergine et d'orange.</p> + +<p>Voyant que ni l'oncle ni le neveu ne venaient à +elle, la Pandora alla résolument au jeune homme et +lui donna le bras en souriant.</p> + +<p>Juan trembla, et involontairement il serrait ce beau +bras nu qui venait de se poser sur le sien.</p> + +<p>«Voilà un fort beau couple en vérité!» s'exclama +Don Rinalte.</p> + +<p>Juan sourit et baissa les yeux; Pandora fit une +petite moue dédaigneuse.</p> + +<hr /> + +<p>Juan, hasard ou non, se trouva placé à droite de la +Pandora, qui avait à sa gauche Don Niceto.</p> + +<p>On trouvait là réuni tout ce qui fait la beauté, +l'excellence et le charme d'un repas.</p> + +<p>La salle était décorée avec goût et follement illuminée. +Il y avait des fleurs à profusion; la nappe était +jonchée de feuilles de roses. La table resplendissait +des luxes européens les plus raffinés: toiles damassées +de Flandre, cristaux de Venise, argenterie de +Florence. Chaque détail avait son prix et révélait quel +expert dilettante était Don Rinalte.</p> + +<p>Les mets recherchés, les vins dorés, la beauté +demi nue des femmes, l'odeur mêlée des parfums et +de la chair, une conversation animée, tout parlait aux +sens, invitait à l'abandon et au plaisir.</p> + +<p>Cependant le souper commença tranquillement. +Les gens qui savent vivre graduent les jouissances.</p> + +<p>Les femmes, d'ailleurs, témoignaient encore d'une certaine +réserve. Juan se demandait même s'il ne s'agissait +point là de véritables dames du monde égarées.</p> + +<p>L'influence de la bonne chère se fit sentir peu à +peu. Esprits et regards s'animèrent. Les voix s'élevèrent, +le ton devint plus vif. L'oncle risqua quelques +propos salés qui reçurent des convives le meilleur +accueil.</p> + +<p>Juan buvait comme tout le monde, et sa timidité +s'évanouissait dans les fumées du vin. Les lumières +lui semblaient plus brillantes, les hommes plus spirituels +et les femmes plus jolies s'il est possible. Il +voyait rose. Son sang circulait plus vite et lui donnait +du courage. Il osa parler et parla bien. Il eut de +l'esprit, et les hommes eux-mêmes furent obligés de +l'applaudir.</p> + +<p>«Il est charmant, dit Rinalte d'un air paternel.</p> + +<p>—Adorable! appuya Niceto.»</p> + +<p>Jorge se frottait les mains, enchanté de voir réussir +son élève.</p> + +<p>Pandora jetait à Juan des regards de flamme. +Cependant il se contenait et n'osait encore lui rendre +ses avances.</p> + +<hr /> + +<p>Au dessert, on fit venir des danseuses. Elles exécutèrent +une traditionnelle séguedille avec cette furia, +cette conviction qui appartient à leur race. L'offre et +le désir, le refus et l'abandon, la plus lascive volupté +enfin, voilà ce qu'elles aimaient, les seins offerts, la +croupe tordue, les yeux mi-clos. Puis, sur la demande +de Don Jorge, l'une d'elles, une petite Morisque, se +dévêtit et dansa nue. Ce ne fut pas sans quelques +manières de la mère maquerelle que deux ou trois +ducats d'or amenèrent cependant à composition.</p> + +<p>Le petit corps brun se balança à son tour tandis +que les convives claquaient des mains en cadence. +Cette fillette vierge mimait, avec une perversité +à damner tous les hommes, le rythme de la possession. +Le mouvement allait en s'accentuant, selon +ce que prescrit la tradition africaine. Elle tomba +enfin, pâmée, morte de s'être donnée à tous, crispée +d'un spasme presque douloureux. Et les convives +prirent les fleurs qui jonchaient la table et les jetèrent +sur son joli corps étendu, ses seins mignons à peine +éclos, son petit ventre doré, ses cuisses nerveuses et +musclées.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant la Pandora, d'un geste maladroit, avait +laissé tomber entre ses seins la fleur rouge qui ornait +ses cheveux. Niceto s'empressait déjà, mais la fille +hautaine se détourna:</p> + +<p>—Prenez ma rose, dit-elle à Juan.</p> + +<p>Celui-ci, fort éméché par le généreux xérès et le +spectacle auquel il venait d'assister, ne se le fit pas +dire deux fois. Il plongea sa main dans l'opulent corsage +de la courtisane et en retira la fleur qu'il baisa +passionnément.</p> + +<p>Pandora lui donna de plus sa main, et il y appuya +ses lèvres.</p> + +<p>Tout le monde avait applaudi, Niceto plus fort que +les autres.</p> + +<p>Mais se voir ravir sa maîtresse en même temps que +sa royauté, se sentir frappé coup sur coup dans son +amour-propre et dans son amour, c'était trop! En +dépit de ses efforts, il commençait à ne pouvoir plus +se maîtriser.</p> + +<p>Rinalte s'en aperçut et, en hôte averti, s'efforça de +trouver un dérivatif.</p> + +<p>«Je crois que le moment de s'embrasser est venu», +dit-il.</p> + +<p>Et se penchant sur sa maîtresse, il la baisa sur la +joue.</p> + +<p>«Fais passer», dit-il.</p> + +<p>Soledad se tourna vers Niceto et lui transmit le +baiser.</p> + +<p>Niceto, vaguement consolé, s'inclina sur Pandora +qui se laissa faire assez docilement. Elle se vengea de +son mieux en appliquant un beau baiser sur le cou de +l'imberbe Juan.</p> + +<p>Mais celui-ci, au lieu de le transmettre, ainsi qu'il +le devait, à Magdalena qui déjà tendait la joue, jugea +plus agréable de le restituer et posa ses lèvres au +coin de la bouche impériale de la Pandora.</p> + +<p>Rinalte, diplomate, poussa un grand éclat de rire. +Jorge se mit à trépigner de joie. L'attendrissement +atteignait chez le vieux guerrier aux dernières +limites. Il eût volontiers pleuré.</p> + +<p>Niceto avait tressailli avec un rire jaune.</p> + +<hr /> + +<p>Ce fut la Magdalena qui sauva la situation.</p> + +<p>«Et moi?» dit-elle d'un ton piteux.</p> + +<p>Ce fut une hilarité générale. Elle redoubla quand +on vit que la pauvre fille s'en attristait au lieu de s'en +amuser.</p> + +<p>«C'est juste, fit Jorge. Elle n'a pas son compte.»</p> + +<p>—Pardon, ma belle, dit Don Juan. Je vais réparer +mes torts.</p> + +<p>—Je ne veux pas», s'écria la Pandora d'un ton +farouche, en le retenant par le cou.</p> + +<p>Juan se laissa faire, tandis que la Magdalena éclatait +en sanglots.</p> + +<p>Jorge et Rinalte riaient de plus belle.</p> + +<p>Mais Niceto était à bout de patience:</p> + +<p>«De quoi te mêles-tu? demanda-t-il à Pandora +d'une voix tremblante.</p> + +<p>—Et vous-même, répliqua-t-elle avec hauteur, de +quoi vous mêlez-vous? Vous n'avez aucun droit sur +moi. Je ne suis pas votre maîtresse!</p> + +<p>—Ma maîtresse, non. On n'achète pas une maîtresse, +on n'achète que des esclaves.</p> + +<p>—Moi, votre esclave!</p> + +<p>—Oui, puisque tu portes ma chaîne, dit-il avec un +rire amer en lui montrant la chaîne d'or qu'elle avait +au cou.</p> + +<p>—Eh bien! Je me délivre!»</p> + +<p>Elle arracha la chaîne en la brisant et la jeta devant +Niceto. Celui-ci la ramassa pour la jeter à la tête de +la Pandora.</p> + +<p>Mais Juan avait vu le geste et il étendit vivement +le bras pour amortir le coup.</p> + +<p>«Lever la main sur une femme! dit-il.</p> + +<p>—Ce n'est pas une femme, répondit Niceto hors +de lui, c'est une prostituée!</p> + +<p>—Lâcheté sur lâcheté!»</p> + +<p>Il n'avait pas achevé ces mots que déjà Niceto lui +avait lancé la chaîne au visage. Juan se précipita d'un +bond sur son adversaire et le renversa sur la table. +Au choc, assiettes et bouteilles dégringolèrent sur le +parquet.</p> + +<p>Niceto tenta de résister, mais en vain. Alors on le +vit qui portait la main sur un couteau.</p> + +<p>«Pas de couteaux! dit Rinalte en lui arrachant de +la main l'arme effilée.</p> + +<p>—Non, s'écria Jorge, des épées! Vive Dieu! Des +épées! Nous ne sommes pas des muletiers. Lâche-le, +Juan.»</p> + +<hr /> + +<p>Niceto relevé, tout le monde sortit d'un commun +accord.</p> + +<p>«Les épées sont dans l'antichambre, dit Jorge. +Pour vous battre, vous serez mieux dans le jardin +qu'ici.»</p> + +<p>Pandora, pâle comme la mort, tremblait de tous +ses membres. Les deux autres femmes pleuraient et +criaient. Leurs robes s'étaient dégrafées, leurs basquines +déchirées, qui sait comment! Demi nues, l'œil +brillant de vin, elles tentaient de s'accrocher aux +manches des hommes.</p> + +<p>«Paix là! Paix là! dit Jorge de sa grosse voix de +commandement. Restez dans votre coin ou je me +fâcherai, petites!»</p> + +<p>Elles obéirent et se groupèrent sur le divan de la +salle à manger dont Rinalte en sortant ferma la +porte à clef.</p> + +<p>Chacun des deux hommes avait pris son épée.</p> + +<p>«Ne te trompes-tu pas, dit Jorge à son neveu. +Est-ce bien celle dont je le fis cadeau?»</p> + +<p>Et ce disant il lui passait au cou une petite +médaille suspendue à une chaîne d'argent.</p> + +<p>Niceto était déjà descendu. Juan s'empressa de +marcher sur ses traces. Jorge, qui l'accompagnait, fut +arrêté par la voix de Rinalte.</p> + +<p>«Ami Jorge, lui dit-il, prenez, je vous prie, une +de ces torches. Je tiendrai l'autre. Il convient que ces +enfants y voient clair. Ils ne seront pas dérangés. Les +femmes sont sous clef, et j'ai congédié les domestiques.»</p> + +<hr /> + +<p>«Votre neveu est-il habile à tirer l'épée?</p> + +<p>—Plus habile que moi! Et je fus en mon temps, +vous ne l'ignorez pas, un bretteur de quelque +renommée. Des dix coups de taille, il n'en est pas +un qu'il n'exécute à la perfection, soit en droit-fil, soit +en faux-fil. À personne je ne vis faire aussi élégamment +la main droite oblique ascendant. Quant au +coup de pointe dans l'œil, je n'en dis rien: vous +jugerez par vous-même.</p> + +<p>—La lutte sera belle, car Niceto est fort.</p> + +<p>—Il trouvera à qui parler! À propos, vous êtes le +parrain de Niceto. Je seconde mon neveu, comme il +est juste.»</p> + +<p>Dans la cour, les deux témoins se placèrent en face +l'un de l'autre, croisant la ligne occupée par les combattants. +Puis ils les mirent en place.</p> + +<p>«Vous pouvez aller! seigneurs», dit Rinalte.</p> + +<p>Contrairement à ce que les deux témoins avaient +prévu, il n'y eut pas de lutte. Les deux adversaires +fondirent impétueusement l'un sur l'autre, le fer +tendu. Il y eut un coup fourré mais avec des résultats +bien différents: l'épée de Niceto glissa sur la +poitrine de Juan, l'épée de Juan atteignit Niceto en +plein ventre.</p> + +<p>Celui-ci, l'arme lâche, tomba en arrière, la figure +crispée. Une tache rouge suinta peu à peu à travers +son pourpoint blanc...</p> + +<p>Juan s'était arrêté, épouvanté. Mais Jorge respirait +plus paisiblement.</p> + +<p>«Vous êtes grièvement blessé? demanda Rinalte +à son client.</p> + +<p>—Non, répondit Niceto par fierté. J'aurai ma +revanche.</p> + +<p>—Quand vous voudrez, reprit Don Juan», auquel +cette nouvelle menace avait rendu son assurance.</p> + +<p>Cependant l'écuyer de Rinalte était accouru et, +avec son maître, il transporta Niceto dans son lit.</p> + +<hr /> + +<p>«Je suis content de toi, Juanito, dit l'oncle à son +neveu. Voilà tes preuves faites et bien faites. Mais une +autre fois n'y mets pas tant d'ardeur. C'est dangereux. +Tu as failli te faire tuer. Je ne comprends pas +que l'épée... Mais voyons donc...»</p> + +<p>Il saisit la médaille qu'il avait donnée à Juan et +l'examina attentivement. Elle était profondément +sillonnée d'un bord sur l'autre.</p> + +<p>«La médaille t'a sauvé la vie! C'est une médaille +de Saint-Jorge, mon patron, que le pape Alexandre VI +a bénie lui-même. Elle met à l'abri du fer et du feu. +Sans elle, comment me serais-je tiré de tant de mauvaises +rencontres! Et maintenant, remontons, ta belle +t'attend.</p> + +<p>—Quoi, mon oncle, après ce qui s'est passé?</p> + +<p>—Raison de plus. Tu t'es battu pour elle, elle +te doit la récompense!»</p> + +<hr /> + +<p>Au moment d'entrer dans la salle à manger, Juan +s'arrêta, croyant entendre le bruit d'une altercation.</p> + +<p>C'étaient, en effet, Soledad et Pandora, qui se disputaient.</p> + +<p>«Je t'ai bien vue, disait celle-ci. Pendant le souper +tu lui as fait de l'œil en dessous.</p> + +<p>—Le soleil luit pour tout le monde. N'ai-je pas +le droit de regarder ce jeune homme?</p> + +<p>—Si tu as le malheur de recommencer, j'avertis +Don Rinalte.</p> + +<p>—Je m'en moque. Je ne chômerais pas d'amoureux +à Séville. Te crois-tu seule capable de plaire aux +hommes? Parce que tu as eu des cardinaux! Moi +aussi, j'en aurais des cardinaux, si j'allais en Italie!</p> + +<p>—À savoir. Quoi qu'il en soit, Juan n'est pas pour +toi! Tu n'es pas à la hauteur, ma petite. Du reste, je +suis Sévillane et porte un poignard à ma jarretière. +Comme je n'en ai pas besoin pour défendre ma vertu, +je m'en servirai pour défendre mon amour. Oui, mon +amour, car je l'aime, entends-tu. Je le veux!»</p> + +<p>Don Juan entra dans la salle, à demi grisé par les +propos qu'il venait d'entendre. Il promena son +regard sur les deux créatures, dont la chair s'offrait +ainsi à lui. Il était le maître. Il pouvait choisir.</p> + +<p>Mais Pandora avait saisi son bras.</p> + +<p>«Viens, mon bien-aimé, dit-elle. Viens que je te +serre dans mes bras. Tu t'es vaillamment battu. Je +t'ai vu. J'étais là, à la fenêtre, penchée sur le jardin, +et je regardais. Ah! si ce Niceto t'avait tué, je l'aurais +poignardé!»</p> + +<p>Elle le baisa longuement sur les lèvres.</p> + +<hr /> + +<p>«Prenons nos manteaux, mesdames, dit Don +Jorge. Rinalte passera la nuit auprès de Niceto et +vous souhaite le bonsoir.</p> + +<p>—Madame Soledad n'a personne pour l'accompagner, +dit la Pandora d'un ton ironique. Mais nous +irons la reconduire...»</p> + +<p>Soledad était vaincue. On la reconduisit, en effet, +à son logis, sans qu'elle osât plus rien tenter contre +son audacieuse rivale.</p> + +<p>De là, on se rendit à la maison de Pandora. Elle +frappa d'une main impatiente, et sa camériste vint lui +ouvrir. Alors, Juan quitta son bras et la salua +respectueusement.</p> + +<p>«Madame, dit-il, j'ai l'honneur de vous souhaiter +une bonne nuit.</p> + +<p>—Ah çà, reprit-elle en le regardant d'un air +moqueur, comptes-tu m'épouser dans six mois?»</p> + +<p>Jorge partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>La Magdalena poussa Juan dans l'allée et lui +souhaita à son tour une bonne nuit.</p> + +<hr /> + +<p>Le lendemain, Don Jorge se rendit de bonne heure +chez Don Rinalte pour prendre des nouvelles du +blessé.</p> + +<p>«Ah! ce fut un fameux coup d'épée, dit celui-ci. +Les médecins n'ont pu arrêter le sang. Niceto est +mort cette nuit. Venir à bout dans la même soirée du +plus fameux duelliste et de la plus froide courtisane +de Séville! À dix-sept ans! Votre neveu ira loin!»</p> + + + + +<a id="I-III"></a><h2>CHAPITRE III</h2> + +<h3>DON JUAN À LA COUR DE NAPLES</h3> + +<p class="resume">En exil.—Une duchesse violée.—L'arrivée du Roi.—Intervention +de Don Jorge.—L'oncle et le neveu.—La fuite.—La +duchesse au secret.—Les conseils d'un valet de chambre.—Stupéfaction +et fuite du duc Octavio.</p> + + +<p>Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait +appris la volupté et tous ses raffinements. Ces leçons +ne furent pas perdues. Il comprit de suite que +l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons +ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort. +Les femmes seraient à lui.</p> + +<p>Cependant, les circonstances de la mort de Don +Niceto avaient été connues peu à peu; d'autres duels, +d'autres enlèvements rendirent bientôt la situation +de Juan intenable à Séville, et sa famille décida de +l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle +Jorge avait été depuis peu nommé chef de la mission +militaire espagnole chargée d'inculquer aux paresseux +Napolitains les secrets de l'art de la guerre.</p> + +<p>Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses +amoureux exploits. L'aventure qui lui fit quitter le +royaume mérite d'être contée.</p> + +<hr /> + +<p>La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante +beauté, devait épouser le duc Octavio, mais Juan en +était éperdument amoureux. Dans ses pires tromperies, +il y avait en ce temps une part de sincérité.</p> + +<p>Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la +conviction que le duc faisait à Isabelle la cour la +moins platonique, désirant sans doute s'assurer +de quelques gages d'amour palpable, avant que +l'heure officielle de l'hyménée n'eût sonné.</p> + +<p>À la suite d'une fête donnée au palais royal, la +duchesse s'était assoupie dans un petit boudoir retiré. +Juan, qui la guettait, se glissa dans la salle mi-obscure. +Il éteignit la dernière chandelle et s'assit +près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil, +agrémenté sans doute de rêves d'amour.</p> + +<p>«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant +la voix du duc et la prenant par la taille.</p> + +<p>—Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse.</p> + +<p>Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les +siennes. Ses mains chiffonnaient la dentelle. Isabelle +ne résista bientôt plus.</p> + +<hr /> + +<p>«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement, +dit-elle, quand ils se furent relevés.</p> + +<p>—Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des +épousailles?</p> + +<p>—Je veux aller chercher une lumière.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pour voir encore mon très cher amour.</p> + +<p>—J'éteindrai la lumière.</p> + +<p>—Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?</p> + +<p>—Qui je suis? Un homme sans nom.</p> + +<p>—Au secours!... Vous n'êtes pas le duc?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Au secours! Au secours!</p> + +<p>—Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.</p> + +<p>—Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au +secours!»</p> + +<hr /> + +<p>Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire +un petit tour dans ses appartements avant que de +faire ses dévotions nocturnes et se mettre au lit, +accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du +reste, il n'avait jamais remarqué la physionomie de +Don Juan.</p> + +<p>—Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement.</p> + +<p>—Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse +je suis!</p> + +<p>—Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le +monarque.</p> + +<p>—Qui? Un homme et une femme», répondit +Juan.</p> + +<p>Le roi, dont la devise était en politique aussi bien +que dans le privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il +fallait être prudent. Il fit semblant de ne point voir +la duchesse et se contenta de dire:</p> + +<p>«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!»</p> + +<hr /> + +<p>Don Jorge, qui venait lui-même de changer la +garde du palais—un bon militaire ne doit point +négliger le détail—accourut à cet instant à la +porte.</p> + +<p>«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de +ces prisonniers. Apprenez qui ils sont. Mais agissez +secrètement. Je crois à une mauvaise affaire. Je ne +serai rassuré que quand je les saurai en votre pouvoir!»</p> + +<hr /> + +<p>«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.</p> + +<p>—Qui osera? répondit Juan toujours demi caché +sous son manteau.</p> + +<p>—Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste.</p> + +<p>—Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de +l'ambassade d'Espagne!»</p> + +<p>Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il +avait cru reconnaître la voix.</p> + +<p>«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous +tous dans la chambre voisine avec cette femme.</p> + +<hr /> + +<p>«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu +qu'il venait enfin de reconnaître. Eh bien! tu me +mets dans une jolie position! Que se passe-t-il?</p> + +<p>—Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la +duchesse Isabelle.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—J'ai dû feindre d'être le duc Octavio.</p> + +<p>—De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez +des filles de cour et de basse-cour? La duchesse! +Écoute. Tu vas sauter par ce balcon.</p> + +<p>—Votre bonté me donne des ailes.</p> + +<p>—Et ensuite par le premier bateau tu fileras en +Sicile ou ailleurs.</p> + +<p>—En Espagne par exemple! Allons, tout n'est +pas perdu!</p> + +<p>—Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un +prisonnier, moi chef de la mission militaire extraordinaire?»</p> + +<p>Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile +le balcon et sauté au dehors.</p> + +<hr /> + +<p>«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait.</p> + +<p>—J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre +vigoureuse et droite justice. L'homme...</p> + +<p>—Est mort?</p> + +<p>—Non, il a échappé à la fureur des épées.</p> + +<p>—Et par quel moyen?</p> + +<p>—Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que, +sans chercher à s'excuser, le fer à la main, il roula +son manteau autour de son bras et avec une grande +prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au balcon +d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes +soldats le retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant. +Ils s'apprêtaient à l'emporter, quand, soudain, +avec une telle promptitude que j'en demeurai interdit, +il s'échappa...</p> + +<p>—C'est du joli! Et la femme?</p> + +<p>—La femme dont vous apprendrez le nom avec +étonnement, la duchesse Isabelle, retirée dans cette +chambre, assure que c'est le duc Octavio lui-même +qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée.</p> + +<p>—Je ne comprends pas très bien.</p> + +<p>—Moi non plus. Je me contente de répéter.</p> + +<p>—Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu +es l'âme de l'homme, pourquoi t'a-t-on placé dans la +femme, qui est l'inconstance même?»</p> + +<hr /> + +<p>Cependant le garde amenait la duchesse devant le +roi.</p> + +<p>«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?» +dit-elle timidement.</p> + +<p>Le roi donna ordre à la troupe de se retirer.</p> + +<p>«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous +inspira, madame, de profaner ainsi un palais... Prenez-vous +ma maison pour un b...?</p> + +<p>—Pardon, Seigneur!</p> + +<p>—Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser +ton offense. Cet homme était donc le duc Octavio?</p> + +<p>—Seigneur!</p> + +<p>—Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les +valets! Don Jorge Tenorio! enfermez cette femme +dans une tour, au secret, et faites saisir le duc. Je veux +maintenant qu'il lui tienne parole!</p> + +<p>—Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis +coupable, mais, s'il le veut, le duc Octavio me disculpera!»</p> + +<hr /> + +<p>Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour +avait point en effet tandis que se déroulaient ces +redoutables événements.</p> + +<p>Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver +debout de si bonne heure.</p> + +<p>—Eh quoi? plus de repos, seigneur?</p> + +<p>—Le repos ne peut calmer le feu que l'amour +allume en mon âme, répondit le duc. C'est un enfant +qui ne se plaît pas dans un lit moelleux, entre deux +draps de toile de Hollande recouverts d'hermine. Il se +couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue +comme un enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, +m'ôte la tranquillité. Comme elle vit dans mon âme, +mon corps veille sans cesse, gardant, absent et présent, +le château de l'honneur!</p> + +<p>—Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.</p> + +<p>—Que dis-tu, maître fou?</p> + +<p>—Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... +Voulez-vous m'écouter?</p> + +<p>—Va, poursuis.</p> + +<p>—Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?</p> + +<p>—En doutes-tu?</p> + +<p>—Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?</p> + +<p>—Moi? Oui.</p> + +<p>—Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je +m'affligeais étant aimé d'une femme que j'aime? +Donc si vous vous aimez tous les deux d'une égale +ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier +sans attendre plus...</p> + +<hr /> + +<p>Sur ces entrefaites, un domestique entra.</p> + +<p>«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur +extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à +terre dans le vestibule! Il demande d'un ton courroucé +et hautain à parler à Votre Grâce. Si j'ai bien +compris, il s'agirait de prison.</p> + +<p>—De prison! Dis-lui d'entrer.»</p> + +<p>Don Jorge pénétra accompagné de soldats.</p> + +<p>«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, +doit avoir la conscience nette.</p> + +<p>—Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je +dorme quand Votre Excellence me fait l'honneur de +me rendre visite? Je veillerai toute ma vie. Pour +quelle cause êtes-vous venu?</p> + +<p>—Parce que le Roi m'a envoyé ici.</p> + +<p>—Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât +à moi? Vous n'ignorez pas que, le cas échéant, +je lui donnerais ma vie.</p> + +<p>—Hélas! Hélas!</p> + +<p>—Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez.</p> + +<p>—Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter...</p> + +<p>—Et de quoi donc suis-je coupable?...</p> + +<p>—Vous le savez mieux que moi. Mais si, par +hasard, je me trompe, écoutez la mésaventure et +sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À l'heure où les +noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient +pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines +affaires en compagnie de Son Altesse. Les grands +aiment l'aube de la nuit. Nous entendîmes une voix +de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi lui-même +s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras +d'un homme gigantesque...</p> + +<p>—Un homme gigantesque! gigantesque!</p> + +<p>—Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai +de désarmer l'homme. Mais je crois que le démon +avait pris cette forme humaine, car devenu soudain +vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes.</p> + +<p>—Et la duchesse?</p> + +<p>—La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc +Octavio qui l'avait ainsi abusée en lui promettant de +l'épouser...</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par +mille moyens...</p> + +<p>—Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille +trahison. Isabelle me trompe! Je deviens fou! Mais +non, ce n'est pas vrai!</p> + +<p>—Comme il est vrai que les oiseaux volent dans +l'espace, que les poissons vivent dans les eaux, que la +loyauté habite dans un véritable ami, que la trahison +est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité.</p> + +<p>—Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui +m'étonne, car la femme la plus constante n'en est pas +moins femme. Mon outrage est avéré.</p> + +<p>—Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru +comprendre, que de vous faire épouser solennellement +et sans tarder la duchesse.</p> + +<p>—Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage, +mais aujourd'hui... Par la Madone!</p> + +<p>—Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de +ce pays. Et que votre départ soit prompt!</p> + +<p>—Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui +même.</p> + +<p>—La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne +vois rien!»</p> + +<p>Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il +quitta sa maison tout en maugréant:</p> + +<p>«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens +fou. Les femmes: des girouettes!»</p> + +<hr /> + +<p>Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles +un naufrage, Juan revint sur la terre d'Espagne. Il +emportait malgré tout un remords, le souvenir de la +belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue +entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait +celle de la volupté... Cependant, jeté au rivage par +la tempête, il se consola en séduisant la fille des +pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli.</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/III.png"> +<img src="images/III.png" alt="LES MAYAS AU BALCON" /></a> +<br />PLANCHE III + +<br />(Photo J. Lacoste, Madrid). + +<br /><i>F. Goya</i>.—LES MAYAS AU BALCON</div> + + + + + +<a id="I-IV"></a><h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>LA MORT DU COMMANDEUR</h3> + +<p class="resume">Petite revue du demi-monde.—Inès d'Ulloa.—Discours de +l'abbesse.—Visite de la duègne.—La lettre d'amour de +Don Juan.—Don Juan au couvent.—L'enlèvement.—Don +Gonzalo d'Ulloa.—Propos aigres-doux.—Le réveil de Doña +Inès.—La séduction de Don Juan.—Arrivée inopinée de +Don Gonzalo.—Violente discussion.—Mort du commandeur.</p> + + +<p>De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son +ami Mota, en la compagnie duquel il avait jadis +mené la joyeuse vie:</p> + +<p>«Vous ici, Don Juan!</p> + +<p>—Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à +faire chez les mangeurs de pastas! Et quoi de nouveau +à Séville?</p> + +<p>—Tout y est bien changé.</p> + +<p>—Les femmes?</p> + +<p>—Chose jugée.</p> + +<p>—La Pandora?</p> + +<p>—Se retire des affaires après fortune faite.</p> + +<p>—Magdalena?</p> + +<p>—À l'hôpital.</p> + +<p>—Soledad?</p> + +<p>—Au tombeau.</p> + +<p>—Charmant séjour. Et Constance?</p> + +<p>—Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais +l'appelle vieille, et elle entend belle.</p> + +<p>—Et Téodora?</p> + +<p>—Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition +galante, et devant moi il lui tomba une dent +parmi les fleurs de sa conversation.</p> + +<p>—Julia, celle du Candilejo?</p> + +<p>—Elle se défend avec son fard.</p> + +<p>—Se vend-elle toujours comme poisson frais?</p> + +<p>—Elle se donne pour poisson salé.</p> + +<p>—Le quartier de Cantarranas est toujours bien +habité?</p> + +<p>—Surtout par les grenouilles.</p> + +<p>—Et les deux sœurs de nos amours vivent-elles +toujours?</p> + +<p>—Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui +leur enseigne les bons principes.</p> + +<p>—La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée?</p> + +<p>—Elle a un petit saint pour qui elle jeûne.</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—L'autre fait flèche de tout bois.</p> + +<p>—Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès? +douce Inès?»</p> + +<hr /> + +<p>La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant +ces mots. Doña Inès d'Ulloa était une jeune fille +qu'il avait connue toute enfant. Alors qu'ils jouaient +ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa +propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été +question de lui faire épouser cette riche et charmante +héritière. Mais le projet avait été écarté par l'opposition +du père, Don Gonzalo, auquel la réputation de +Don Juan semblait du plus mauvais aloi.</p> + +<p>Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était +point soucié de ce mariage. Il rencontrait toujours +Doña Inès dans le monde. Il se disait qu'elle serait +un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait, +sinon vierge, du moins mariée.</p> + +<p>Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti +son sentiment s'exaspérer étrangement pour la pure +jeune fille auprès de laquelle il avait grandi et dont il +se trouvait maintenant séparé. L'absence révèle +l'amour, dit-on.</p> + +<hr /> + +<p>«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès, +on ne sait pourquoi, est entrée au couvent.</p> + +<p>—Au couvent?</p> + +<p>—Et elle doit demain prononcer ses vœux!»</p> + +<p>Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait +un combat en lui.</p> + +<p>«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il...</p> + +<hr /> + +<p>La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles +religieuses. Aussi laissait-elle à celle qui ne serait +bientôt plus Doña Inès d'Ulloa quelques privautés de +nature à lui adoucir la transition de la vie mondaine +à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille +elle-même, la date de ses vœux avait été avancée. +Mais avait-elle ainsi trouvé le repos?</p> + +<p>«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous +encore des traces et plaisirs du monde! Derrière +ces saintes murailles, vous ne connaîtrez pas le doute. +Quand vous aurez pris l'habitude de ce verger, douce +colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes +dans l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira +ici qu'aux baisers du zéphyr, et ici tomberont doucement +vos feuilles. Dans le coin de terre où notre +chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel +qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez +qu'un lit où vous reposerez dans un doux sommeil... +Ah! j'envie, Inès, la vie d'innocence qui vous est +réservée.</p> + +<p>«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne +me répondez-vous pas? Pour aujourd'hui encore, +vous aurez la visite de la gouvernante qui vous a +élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être... +N'oubliez pas cependant, mon enfant, que vous ne +devez pas jeter de regards en arrière... Demain seront +prononcés vos vœux.</p> + +<p>—Que Dieu vous accompagne, ma mère.</p> + +<p>—Adieu, ma fille.»</p> + +<p>La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques +réflexions mélancoliques. Elle avait voulu entrer +dans ce couvent, et maintenant un vrai tourment, un +tremblement la prenait à l'idée qu'elle prononcerait +demain les vœux qui devaient la lier pour jamais...</p> + +<p>Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer +auprès d'elle par autorisation spéciale. De suite +la duègne poussa la porte derrière elle.</p> + +<p>«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua +Inès.</p> + +<p>—C'est bon et sage pour les autres novices, mais +pour vous...</p> + +<p>—Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres +du monastère?</p> + +<p>—Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler +sans mystère et sans embarras. Avez-vous regardé +le livre que je vous fis parvenir en cachette il y a +tantôt deux heures?</p> + +<p>—Je l'avais oublié!</p> + +<p>—Je vous suis bien obligée de cet oubli.</p> + +<p>—La mère abbesse me vint rendre visite.</p> + +<p>—La vieille impertinente!</p> + +<p>—Mais le livre est-il donc si intéressant?</p> + +<p>—S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien +troublé, le malheureux.</p> + +<p>—Et qui donc?</p> + +<p>—Lui, Don Juan...</p> + +<p>—Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? +Et c'est lui qui me l'envoie.</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Oh! je ne dois pas le prendre.</p> + +<p>—Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le +tuer!</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura +tant de chagrin qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.</p> + +<p>—Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.</p> + +<p>—Vous ferez bien.»</p> + +<p>Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller +de son petit lit.</p> + +<p>«Qu'il est joli! dit-elle.</p> + +<p>—Qui veut plaire y met tous ses soins.</p> + +<p>—Et regardez les belles prières.»</p> + +<p>Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau +livre à fermoir d'or, une lettre s'en échappa et tomba +à terre.</p> + +<p>—Un petit papier, fit Brigitte.</p> + +<p>—Une lettre!</p> + +<p>—Pour vous offrir le cadeau.</p> + +<p>—Quoi! le papier serait de lui.</p> + +<p>—Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le +cadeau, il est naturel que la lettre soit de lui.</p> + +<p>—Ah! Jésus!</p> + +<p>—Qu'avez-vous?</p> + +<p>—Rien, Brigitte, ce n'est rien.</p> + +<p>—Mais si, vous changez de couleur...»</p> + +<p>La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se +passait dans l'âme de sa jeune maîtresse, sa chère +maîtresse qu'elle avait vue, elle aussi, avec peine +entrer au couvent.</p> + +<p>«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché +ce papier.</p> + +<p>—Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue +ainsi... Vous tremblez.</p> + +<p>—Malheur à moi!</p> + +<p>—Mais qu'avez-vous donc?</p> + +<p>—Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus +qui traversent mon esprit et le torturent.</p> + +<p>—En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble +à Don Juan?</p> + +<p>—Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet +homme, que j'avais oublié, presque oublié, est toujours +devant moi. Ah! quelle fascination il a depuis +l'enfance exercée sur mes sens... Voici à nouveau que +l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées.</p> + +<p>—Je suis tentée de croire que vous ressentez de +l'amour.</p> + +<p>—De l'amour! Est-ce cela de l'amour?</p> + +<p>—Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons +à la lettre. Qui vous arrête?</p> + +<p>—Je la regarde, mais n'ose la lire: «<i>Inès de mon +âme...</i>» Vierge sainte, quel début!</p> + +<p>—Allons, allons, continuez. C'est de la poésie.</p> + +<p>—«<i>Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante +colombe privée de la liberté, si vous daignez +abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne les +détournez pas avec colère sans aller jusqu'au +bout...</i>»</p> + +<p>—Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui +aurait plus de déférence?</p> + +<p>—Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve...</p> + +<p>—Continuez, continuez la lecture...</p> + +<p>—«<i>Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé +d'unir nos deux destinées... Ravie d'un si riant +espoir, mon âme, Inès, avait toujours aspiré à vous. +L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon +cœur, le temps l'a convertie en un feu dont la +flamme grandit sans cesse en moi...</i>»</p> + +<p>—C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours +fait espérer votre amour...</p> + +<p>—«<i>L'absence a exaspéré encore mon sentiment. +Et me voici aujourd'hui suspendu entre la tombe et +mon Inès.</i>»</p> + +<p>—Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé +ce livre d'heures, il vous eût fallu à l'instant préparer +son suaire.</p> + +<p>—Je me meurs.</p> + +<p>—Poursuivez.</p> + +<p>—«<i>Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma +vie, perle cachée parmi les algues de la mer, colombe +qui n'a point voulu voler loin du nid, Inès, si à travers +ces murs tu regardes tristement le monde, si +pour lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi +qu'aux pieds de ces mêmes murs où tu es prisonnière +Don Juan, prêt à te sauver, tend vers toi les +bras...</i>»</p> + +<p>Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir. +Mais Brigitte tenait à ce que la missive fût lue +tout entière, et elle dut continuer:</p> + +<p>«<i>Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, +la nuit l'y surprendra. Pour toi seule il vit, +chère âme. Que tu l'appelles, il volera à tes pieds.</i>»</p> + +<p>—Il viendrait! Il viendrait! À votre signe...</p> + +<p>—Il viendrait!</p> + +<p>—Oh! oui! Mais finissez.</p> + +<p>—«<i>Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec +calme, je t'en prie, tout ce que je t'ai dit. Si tu hais +ton cloître, qui doit être ton tombeau, ordonne, et +Juan saura braver tous les périls.</i>»</p> + +<p>Inès demeura un instant silencieuse:</p> + +<p>«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, +dit-elle enfin, oppressée. On dirait qu'une +lumière nouvelle se montre à moi...</p> + +<p>—Don Juan vous attend.</p> + +<p>—Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à +ce point unies?</p> + +<p>—Silence, j'entends un pas...»</p> + +<p>Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures +du soir, et l'ombre s'était faite autour des hauts murs +du couvent.</p> + +<p>—Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi.</p> + +<p>—Lui seul!</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>—Lui!</p> + +<p>—Don Juan!»</p> + +<hr /> + +<p>La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était +entré. Il se précipita, un genou en terre, et prit la +main de ta tremblante Inès.</p> + +<p>«Ma chère Inès, Inès de mon cœur, répétait-il.</p> + +<p>—Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...»</p> + +<p>Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit +et laissa tomber la lettre à terre.</p> + +<p>«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit +Juan à ta gouvernante, et gagner au plus tôt le cloître +solitaire, puis la porte.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce +que vous ferez pour la sauver de ce couvent sera +bien, mon seigneur.</p> + +<p>—Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma +main libre...</p> + +<p>—Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble, +ne vous arrête... Je m'attache à vos pas.»</p> + +<hr /> + +<p>Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de +l'arrivée de Don Juan. Elle se rendit à la chambrette +d'Inès et fut stupéfaite de n'y plus trouver personne.</p> + +<p>«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne +les laisserai pénétrer auprès de mes saintes enfants.</p> + +<p>—Ma mère, ma mère, dit la sœur tourière, qui +entrait précipitamment, il y a à la porte un noble +vieillard qui désire vous parler.</p> + +<p>—Un homme! Dans le couvent! À cette heure! +C'est inutile.</p> + +<p>—Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui +donne le privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence, +dit-il.</p> + +<p>—A-t-il dit son nom?</p> + +<p>—Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.</p> + +<p>—Don Gonzalo! Qu'il entre!»</p> + +<hr /> + +<p>La visite du père coïncidait avec la disparition de +la fille. Que signifiait tout ceci?</p> + +<p>Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un +peu rudes, au regard froid, à la mine sévère.</p> + +<p>«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous +déranger à pareille heure. Mais il s'agit d'une affaire +qui intéresse peut-être notre honneur...</p> + +<p>—Jésus!</p> + +<p>—Écoutez.</p> + +<p>—Parlez donc.</p> + +<p>—J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux +que tout l'or du monde. Ce trésor est mon Inès.</p> + +<p>—Précisément...</p> + +<p>—Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient +d'être vue en ville parlant avec un certain Don Juan +Tenorio, un homme qui n'a pas sur la terre son +pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea +à le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, +de ses crimes, j'ai refusé... Que cet homme songe à se +venger, c'est dans sa nature. Il est, paraît-il, revenu +de Naples. Je dois être sur mes gardes, car il suffirait +à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance +pour ternir mon honneur... Il a séduit cette +duègne par ses discours et de l'argent, j'en jurerais... +Elle est maintenant au couvent... Je suis venu afin +de vous prier d'en finir avec cette vieille femme. +Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce +demain les vœux qui la feront disparaître du +monde!</p> + +<p>—Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent, +commandeur, mais remarquez que vous +m'offensez!</p> + +<p>—Vous ignorez qui est don Juan!</p> + +<p>—Si pervers que vous le peigniez, je vous dis +que Doña Inès est en sûreté tant qu'elle sera ici, Don +Gonzalo.</p> + +<p>—Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi +cette duègne et excusez mes idées mondaines.</p> + +<p>—On se conformera à vos exigences.»</p> + +<p>Sur ce la mère abbesse appelle la tourière.</p> + +<p>«Sœur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir +Doña Inès et sa duègne. Elles ont quitté la chambre.»</p> + +<p>La tourière sortit.</p> + +<p>«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo +avec inquiétude.</p> + +<p>—Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais +pourquoi.»</p> + +<p>À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui +traînait à terre. Il la prit et l'examina:</p> + +<p>«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes +me le criaient! Lisez, ma mère: <i>Inès de mon âme</i>.» +Signé <i>Don Juan</i>. Voici la preuve écrite. Tandis que +vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui l'a +enlevée!</p> + +<p>La tourière accourait à ce moment.</p> + +<p>«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña +Inès. Mais tout à l'heure un homme a escaladé avec +une échelle le mur du jardin.</p> + +<p>—C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... +Malheur à moi!</p> + +<p>—Où allez-vous, commandeur?</p> + +<p>—Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous +avez laissé voler!»</p> + +<hr /> + +<p>Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait +transporter Inès dans sa maison de campagne, aux +proches environs de Séville, dans un paysage enchanteur. +C'est là que la jeune fille reprit ses sens. Brigitte +était auprès d'elle.</p> + +<p>«Où suis-je? dit-elle.</p> + +<p>—Dans la maison de Don Juan.</p> + +<p>—La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable +pour moi: Je suis noble! Brigitte. Viens. Il +faut partir d'ici.</p> + +<p>—Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a +sauvée de la mort du cloître...</p> + +<p>—Oui, mais il m'a empoisonné le cœur.</p> + +<p>—Vous l'aimez donc?</p> + +<p>—Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au +plus vite cet homme au seul nom duquel je sens se +dérober mon cœur...</p> + +<p>—Vous l'aimez?</p> + +<p>—Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je +sais aussi que cette passion me déshonore. Si mon +faible cœur m'entraîne vers Don Juan, mon honneur +et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici +avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je +le voyais à mes côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo, +me recevra.</p> + +<p>—Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo +pour lui demander son pardon et sa parole.</p> + +<p>—Est-ce vrai?</p> + +<p>—Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir. +N'entendez-vous point? C'est la barque de +Don Juan.»</p> + +<hr /> + +<p>C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle +bateau et, en un instant, fut auprès d'Inès. Minuit +venait de sonner. Le silence était tombé sur la campagne +et sur le fleuve...</p> + +<p>«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès.</p> + +<p>—À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement. +Je n'ai pu le joindre, mais l'ai rassuré par un +message.</p> + +<p>—Que lui avez-vous dit?</p> + +<p>—Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant +les saines brises de la campagne...»</p> + +<p>Don Juan prit la main d'Inès.</p> + +<p>«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un +instant oublie la sombre prison de ton couvent. Ah! +n'est-il pas vrai, ange d'amour, que sur ce rivage +solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat +plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux +parfums des fleurs champêtres, ces eaux calmes et +limpides, ces forêts qui chantent doucement en attendant +l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?</p> + +<p>«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi +l'amour. De tes yeux coulent deux perles liquides. +Permets-moi de les boire, agenouillé devant toi. Oui, +vois, ce cœur inconstant est devenu à jamais ton +esclave.</p> + +<p>—Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès... +par pitié, taisez-vous... En vous écoutant, il me +semble que la folie trouble mon cerveau et que mon +pauvre cœur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement +que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre +infernal...</p> + +<p>—Je t'ai donné la sincérité de mon âme.</p> + +<p>—Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus +résister. Oh! je sens que je vais à vous comme ce +fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don Juan! Arrache-moi +le cœur ou aime-moi parce que je t'adore!</p> + +<p>—Mon cœur, cette parole change mon être au +point de me laisser espérer que l'Éden s'ouvrira pour +moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas Satan qui m'inspire +cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi me +gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je +me sens capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le +promets, s'inclinera devant le bon commandeur. Il +m'accordera ta main ou n'aura qu'à me tuer.</p> + +<p>—Don Juan de mon cœur!</p> + +<p>—Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient +d'aborder. Je vois des hommes qui se dirigent vers la +maison. Veuillez m'attendre quelques instants.»</p> + +<hr /> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/IV.png"> +<img src="images/IV.png" alt="ENLEVEMENT DE DONA INES" /></a><br /> PLANCHE IV + +<br /><i>Eug. Devéria.</i>—ENLÈVEMENT DE DONA INÈS</div> + +<p>Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il +rencontra son maître qui descendait au grand salon +d'entrée, mal éclairé aux chandelles.</p> + +<p>«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Le commandeur arrive avec des gens armés.</p> + +<p>—Laisse-le entrer, lui seulement...</p> + +<p>—Mais, seigneur...</p> + +<p>—Obéis-moi...»</p> + +<p>Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la +porte, venait de pénétrer dans la salle.</p> + +<p>«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée.</p> + +<p>Don Juan s'avança:</p> + +<p>«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous +prie, ces gens à la porte!»</p> + +<p>Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa +troupe de demeurer au dehors. Alors Don Juan +s'avança et poliment mit un genou à terre devant Don +Gonzalo.</p> + +<p>«Me voici à tes pieds.</p> + +<p>—Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don +Juan?</p> + +<p>—Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un +instant.</p> + +<p>—Comment les paroles pourraient-elles effacer ce +que la main a écrit sur ce papier? Aller surprendre, +infâme, l'extrême candeur de celle qui ne pouvait soupçonner +le poison contenu dans ces lignes! Verser traîtreusement +dans son âme chaste le fiel qui déborde de +ton âme sans foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante +pureté de mon blason comme s'il était une guenille +dédaignée d'un marchand. Est-ce là, Tenorio, le courage +dont tu te vantes? Est-ce là cette audace proverbiale +que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les +vieillards et les jeunes filles tu en fais étalage, et +pourquoi? vive Dieu! pour venir ensuite lécher leurs +pieds et prouver ainsi que tu manques à la fois de +courage et d'honneur.</p> + +<p>—Commandeur!</p> + +<p>—Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son +couvent, et je viens, moi, prendre ta vie ou mon +bien.</p> + +<p>—Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun +homme; jamais je n'ai supplié ni père ni roi, et je +reste à tes pieds dans la position où tu me vois. Juge, +Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.</p> + +<p>—Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.</p> + +<p>—Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne +saurai me contenir. Je redeviendrai ce que j'ai toujours +été et ce qu'à cette heure je ne voudrais plus +être.</p> + +<p>—Vive Dieu!</p> + +<p>—Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis +convaincu que le ciel me l'a réservée pour ramener +mes pas dans le droit chemin. Ce n'est pas sa beauté +que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo, +j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce +que ni juges ni évêques n'ont obtenu de moi par les +cachots et les sermons, sa candeur l'a obtenu. Son +amour fait de moi un autre homme; il régénère mon +être. Elle peut transformer en un ange celui qui était +un démon. Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que +t'offre l'audacieux Don Juan Tenorio, agenouillé devant +toi? Je serai l'esclave de ta fille; je vivrai dans +ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: +Voilà ce qui doit être. Indique-moi le temps de ma +réclusion. Je me soumets à toutes les épreuves que tu +exigeras de mon audace et de ma fierté. Je les subirai +dans la forme que tu me prescriras; et quand ta +conscience jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai +un bon mari, et elle me donnera le paradis.</p> + +<p>—Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me +contenir en entendant les honteuses preuves de ton +infâme effronterie. Don Juan, tu es un lâche. Quand +tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne +tentes pour te tirer d'affaire.</p> + +<p>—Don Gonzalo!</p> + +<p>—J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que +tu voulais gagner par la force, tu cherches à l'obtenir +par la prière.</p> + +<p>—Tout se règle ainsi du même coup.</p> + +<p>—Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais +depuis trop longtemps. Je la tuerai avant. Allons! +rends-la-moi de suite. Autrement ta vile posture ne +m'empêchera pas de te traverser la poitrine.</p> + +<p>—Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me +feras perdre peut-être jusqu'à l'espoir de mon salut.</p> + +<p>—Que m'importe ton salut!</p> + +<p>—Commandeur, tu me perds!</p> + +<p>—Ma fille? Où est ma fille?</p> + +<p>—Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de +te donner satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré +tes outrages; à genoux, je t'ai proposé la paix.»</p> + +<p>Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée +en avant.</p> + +<p>«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé +par derrière...</p> + +<p>—Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan +avec un rire qui sonna étrangement. L'enfer +triomphe!»</p> + +<p>Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.</p> + +<p>«A moi, mes gens!» cria-t-il.</p> + +<p>Juan avait saisi son pistolet.</p> + +<p>«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats +faisait irruption, si mon âme va à nouveau se +plonger dans le vice, tu répondras pour moi quand +Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.»</p> + +<p>Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre +les bras de ses soldats.</p> + + + + +<a id="I-V"></a><h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>DONA ELVIRE</h3> + +<p class="resume">Mort d'Inès.—Débordements de Don Juan.—Sa profession +de foi.—Arrivée de Doña Elvire.—Sanglants reproches.—Piteuses +explications.—Vive querelle de famille.</p> + + +<p>C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible +aventure, échappa à la justice. Mais il reçut plusieurs +coups d'épée des soldats, en sorte qu'il put plaider la +légitime défense. Doña Inès s'enfuit au couvent; mais +quelques jours après sa rentrée, elle commença de +dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur +qui la dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse +mort de son père fut cause du trépas de cette +belle enfant; ceux qui la connaissaient mieux affirment +que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui +la conduisit au tombeau.</p> + +<p>Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce +jour. Il semblait qu'il voulût exercer une sorte de +vengeance contre cette humanité féminine que cependant +il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de l'amour +qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en +lui. Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce +ne fut plus désormais pour lui que jeu et comédie. +C'est ainsi qu'il contracta plusieurs mariages qui +furent rompus par la triste mort de ses épouses, la +rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux +qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou +encore par le simple abandon. Fiancé avec Doña +Elvire, il la séduisit quelques jours avant la date du +mariage, puis partit dans une campagne retirée, +abandonnant là la noce.</p> + +<p>Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle +valet, Ciutti, maître ès canailleries, en prit lui-même +dégoût et se permit à diverses reprises d'en faire +reproche à son maître.</p> + +<hr /> + +<p>«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se +lie à demeurer au premier objet qui nous prend, +qu'on renonce au monde pour lui et qu'on n'ait plus +d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se +piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir +pour toujours dans une passion et d'être mort dès +sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous +peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance +est bonne pour des êtres ridicules: toutes les belles +ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée +la première ne doit point dérober aux autres +les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos +cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je +la trouve, et je cède facilement à cette douce violence +qui nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour +que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à +faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour +voir le mérite de toutes et rends à chacune les hommages +et les tributs où la nature nous oblige. Quoi +qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce +que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me +le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais +tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des +charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est +dans le changement. On goûte une douceur extrême +à séduire par cent hommages le cœur d'une jeune +beauté; à voir de jour en jour les petits progrès +qu'on y fait; à combattre par des transports, +des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a +peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes +les petites résistances qu'elle nous oppose; à vaincre +les scrupules dont elle se fait un honneur et à la mener +doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais +lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à +souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous +nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour +si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos +désirs et présenter à nos cœurs les charmes attrayants +d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux +que de triompher de la résistance d'une belle personne, +et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants +qui volent perpétuellement de victoire en victoire et +ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il +n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes +désirs; je me sens un cœur à aimer toute la terre et, +comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres +mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.</p> + +<p>—Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en +prîtes qu'aux hommes!... mais cette fille que vous avez +osé disputer à Dieu! Et ne craignez-vous rien de ce +commandeur que vous avez tué d'un coup de pistolet?</p> + +<p>—J'ai eu ma grâce en cette affaire.»</p> + +<hr /> + +<p>Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que +c'était une charmante fillette dont, en cette campagne, +il avait entrepris la conquête à défaut de plus riche +morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue fut +grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la +fiancée qu'il avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant, +et sur les traits de laquelle se lisait une infinie +désolation. Il eut un geste d'impatience.</p> + +<p>«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire, +de vouloir bien me reconnaître, et puis-je au moins +espérer que vous daigniez tourner le visage de ce +côté?</p> + +<p>—Madame, je vous avoue que je suis surpris et +que je ne vous attendais pas ici.</p> + +<p>—Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, +et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement +que je ne l'espérais, et la manière dont vous le paraissez +me persuade pleinement de ce que je refusais de +croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon +cœur à douter d'une trahison que tant d'apparences +me confirmaient... Mes justes soupçons chaque jour +avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous +rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir +mille chimères ridicules qui vous peignaient innocent +à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet +plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend +bien plus de choses que je ne voudrais en +savoir. Je serais bien aise pourtant d'ouïr de votre +bouche les raisons de votre départ... Parlez, Don +Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez +vous justifier.</p> + +<p>—Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis +parti.»</p> + +<p>Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.</p> + +<p>«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille, +je n'en sais rien, s'il vous plaît.</p> + +<p>—Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don +Juan qui n'avait pas l'air d'entendre...</p> + +<p>—Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe +de quelle bouche j'entende ces raisons.</p> + +<p>—Allons, parle, maraud...»</p> + +<p>Pressé de questions et voyant que, de toutes façons, +l'affaire tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à +prendre une mine innocente:</p> + +<p>«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et +autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, +monsieur, tout ce que je puis dire.</p> + +<p>—Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire, +d'éclaircir ces beaux mystères...</p> + +<p>—Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous +dire la vérité...</p> + +<p>—Ah! que vous savez mal vous défendre pour un +homme de cour et qui doit être accoutumé à ces +sortes de choses! J'ai pitié de voir votre confusion. +Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? +Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours +dans les mêmes sentiments pour moi, que vous +m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que +rien n'est capable de vous détacher de moi que la +mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la +dernière importance vous ont obligé à partir sans +m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous +demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en +retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez +mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible; qu'il est +certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné +de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est +séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, +et non pas être interdit comme vous êtes.</p> + +<p>—Je vous avoue, madame, que je n'ai point le +talent de dissimuler et que je porte un cœur sincère. +Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les +mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous +rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis +parti que pour vous fuir, non point pour les raisons +que vous pouvez vous figurer, mais pour un motif +de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous +davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal +d'avoir, avant la date, consommé un hymen. C'est +profaner le sacrement de mariage. Une telle insulte +aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier. +Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite. +Oui, le repentir m'a pris, et je crains le courroux +céleste...</p> + +<p>—Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais +tout entier, et, pour mon malheur, je te connais +lorsqu'il n'en est plus temps et qu'une telle connaissance +ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais +sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que +le même Ciel dont tu te joues me saura venger de la +perfidie...</p> + +<p>—Que penses-tu du Ciel, Ciutti?</p> + +<p>—Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, +nous autres, répondit le valet qui tremblait en même +temps du blasphème qu'il était obligé de proférer.</p> + +<p>—Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé +sa fierté par tant d'impudence; je ne veux pas en +ouïr davantage et m'accuse même d'en avoir trop +entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer +sa honte, et sur un tel sujet un noble cœur, au +premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas +que j'éclate ici en reproches et en injures: non, non, +je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles +vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. +Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, +de l'outrage que tu me fais. Et si le Ciel n'a rien que +tu puisses appréhender, appréhende du moins la +colère d'une femme offensée.»</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères +et cousins de Doña Elvire qui s'étaient ligués contre +lui. Mais il sauva inopinément l'un d'eux d'une +attaque de brigands, en blessa un autre en duel et +put ainsi gagner quelque temps.</p> + + + + +<a id="I-VI"></a><h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>LA STATUE DU COMMANDEUR</h3> + +<p class="resume">Visite au cimetière.—Le badinage de Don Juan.—L'invitation.—M. +Domingo.—Le souper.—L'orgie.—Les toasts.—La +statue de pierre.—Don Juan aux enfers.</p> + + +<p>Cependant le châtiment approchait. Don Juan était +de tous considéré comme un fléau, mais grâce à son +courage, à sa ruse, à sa haute naissance, personne ne +pouvait l'abattre. Il s'était habitué à l'impunité, et +plus rien ne l'eût fait reculer.</p> + +<p>La fantaisie le prit un jour de visiter le cimetière +de Séville, où repose tout ce qui porta un nom en +Castille. Et sur chaque tombe, au grand scandale de +Ciutti, il plaisantait des exploits de l'un, des fautes +oubliées d'une autre. La vue d'un magnifique mausolée +qu'il n'avait pas remarqué encore le surprit:</p> + +<p>«Quel est, dit-il à Ciutti, l'édifice que j'aperçois +entre ces cubes?</p> + +<p>—Vous ne le savez pas?</p> + +<p>—Non, vraiment.</p> + +<p>—Bon! c'est le tombeau que le commandeur Don +Gonzalo d'Ulloa faisait faire lorsque vous le tuâtes.</p> + +<p>—Ah! tu as raison. Tout le monde m'a dit tant +de bien de cet ouvrage et de la statue du commandeur +que j'ai envie de l'aller voir.</p> + +<p>—Monsieur, n'allez point là.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Cela n'est pas civil d'aller voir un homme que +vous avez tué.</p> + +<p>—Au contraire, c'est une visite dont je veux lui +faire la civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce +s'il est galant homme. Allons, entrons dedans.»</p> + +<p>Et Don Juan, sans hésiter, poussa la petite grille +et entra dans le tombeau, suivi de Ciutti fort ému.</p> + +<p>«Que cela est beau! faisait le valet pour s'encourager. +Les belles statues! Le beau marbre! Les beaux +piliers! Ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, +monsieur?</p> + +<p>—Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition +d'un homme mort; et ce que je trouve admirable, +c'est qu'un homme qui s'est contenté, durant sa vie, +d'une assez simple demeure en veuille avoir une si +magnifique quand il n'en a plus que faire.</p> + +<p>—Voici la statue du commandeur.</p> + +<p>—Parbleu! le voilà bien avec son habit d'empereur +romain!</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il +semble qu'il est en vie et qu'il s'en va parler. Il jette +des regards sur nous qui me feraient peur si j'étais +tout seul; je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous +voir.</p> + +<p>—Il aurait tort. Ce serait mal recevoir l'honneur +que je lui fais. Tu sais que j'offre, ce soir, à souper +à quelques-unes des plus jolies filles de Séville. +Demande-lui s'il veut me faire l'honneur d'être mon +convive.</p> + +<p>—C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.</p> + +<p>—Demande-lui, te dis-je.</p> + +<p>—Vous moquez-vous? Ce serait pis que d'aller +parler à une statue.</p> + +<p>—Fais ce que je te dis.</p> + +<p>—Quelle bizarrerie!»</p> + +<p>Cependant Ciutti en prit son parti, confus du rôle +stupide que lui attribuait son maître. Les caprices de +Don Juan avaient à l'ordinaire le mérite d'une certaine +logique, si extravagants fussent-ils.</p> + +<p>«Seigneur commandeur, dit gravement Ciutti, +mon maître Don Juan vous demande si vous voulez +lui faire l'honneur de venir souper avec lui...»</p> + +<p>Et le valet fixait poliment la statue. Mais soudain il +recula avec vivacité et, chancelant, tomba dans les +bras de son maître.</p> + +<p>«Maraud! fit Juan, tu viens de m'écraser le pied! +Qu'as-tu donc, parle?»</p> + +<p>Ciutti ne pouvait répondre. Il se contenta de baisser +à maintes reprises la tête.</p> + +<p>«La statue, articula-t-il enfin péniblement.</p> + +<p>—Eh! que veux-tu dire, traître?</p> + +<p>—Je vous dis que la statue...</p> + +<p>—Je t'assomme si tu ne parles.</p> + +<p>—La statue m'a fait signe.</p> + +<p>—La peste du coquin!</p> + +<p>—Elle m'a fait signe de la tête, vous dis-je; il +n'est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même +pour voir...»</p> + +<p>Le ton de son valet intriguait Don Juan. En riant +il s'avança donc à son tour:</p> + +<p>«Viens, maraud, viens. Je veux bien te faire toucher +du doigt ta poltronnerie. Attention... Le Seigneur +commandeur voudrait-il me faire la grâce de +souper avec moi?»</p> + +<p>Don Juan regarda, et il vit, il vit de ses yeux, la +statue baisser lentement ta tête en signe de consentement.</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, fit Ciutti, qui avait gagné la +grille?</p> + +<p>—Allons! sortons d'ici, reprit Don Juan d'un ton +qu'il s'efforçait de garder indifférent. On n'y voit pas +clair dans cette tombe. Mais sors donc!»</p> + +<hr /> + +<p>Tandis que les préparatifs du grand festin auquel +il avait convié la fleur de la ville se faisaient hâtivement +dans l'appartement de Don Juan, son valet +Ciutti vint l'avertir que le marchand M. Domingo +désirait avec lui quelques minutes d'entretien.</p> + +<p>«Je puis, Seigneur, reconduire sous quelque prétexte... +Nous l'avons avisé d'abord de votre absence, +mais il s'est obstiné, et voici trois quarts d'heure qu'il +se tient assis dans l'antichambre.</p> + +<p>—Mais fais-le entrer, dit Juan, c'est d'une fort +mauvaise politique de se cacher de ses créanciers. Il +est habile de les payer de quelque chose... J'ai le +secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un +double.</p> + +<hr /> + +<p>M. Domingo, introduit, s'avança précautionneusement +avec mille courbettes. C'était un vieil homme +d'affaires à la mine chafouine, le roi des usuriers de +Séville, où maints israélites vivent cependant grassement +des prêts qu'ils consentent à une jeunesse +qui n'a jamais su compter.</p> + +<p>«Ah! monsieur Domingo, fit Don Juan, approchez. +Que je suis ravi de vous voir! Et que je veux +du mal à mes gens de ne vous pas faire entrer +d'abord. J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à +personne. Des préparatifs pour une cérémonie de +haute importance m'absorbent, mais cet ordre n'est +pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver +jamais de porte fermée chez moi.</p> + +<p>—Monsieur, reprit Domingo avec un salut, je +vous suis fort obligé.</p> + +<p>—Parbleu! coquins, fit Don Juan tourné vers +Ciutti et consorts, je vous apprendrai à laisser +M. Domingo dans une antichambre et vous ferai connaître +les gens.</p> + +<p>—Monsieur, cela n'est rien, protestait M. Domingo +confondu.</p> + +<p>—Comment! Dire que je ne suis pas là à +M. Domingo, au meilleur de mes amis!</p> + +<p>—Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...</p> + +<p>—Allons, vite un siège pour M. Domingo.</p> + +<p>—Monsieur, je suis bien comme cela.</p> + +<p>—Point, point, je veux que vous soyez assis contre +moi.</p> + +<p>—Cela n'est point nécessaire.</p> + +<p>—Ôtez ce pliant et apportez un fauteuil.</p> + +<p>—Monsieur, vous vous moquez et...</p> + +<p>—Non, non, je sais ce que je vous dois; et je +ne veux point qu'on mette de différence entre nous +deux.</p> + +<p>—Monsieur...</p> + +<p>—Allons, asseyez-vous.</p> + +<p>—Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un +mot à vous dire. J'étais...</p> + +<p>—Mettez-vous là, vous dis-je...</p> + +<p>—Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...</p> + +<p>—Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes +assis.</p> + +<p>—Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...</p> + +<p>—Parbleu, monsieur Domingo, vous vous portez +bien!</p> + +<p>—Oui, monsieur, pour vous rendre service; je +suis venu...</p> + +<p>—Vous avez un fonds de santé admirable, des +lèvres fraîches, un teint vermeil et des yeux vifs.</p> + +<p>—Je voudrais bien...</p> + +<p>—Comment se porte M<sup>me</sup> Domingo, votre épouse?</p> + +<p>—Fort bien, monsieur, Dieu merci.</p> + +<p>—C'est une brave femme.</p> + +<p>—Elle est votre servante, monsieur. Je venais...</p> + +<p>—Et votre petite fille Clotilde, comment se porte-t-elle?</p> + +<p>—Le mieux du monde.</p> + +<p>—La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout +mon cœur...</p> + +<p>—C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur, +je vous...</p> + +<p>—Et le petit Colino, fait-il toujours bien du bruit +avec son tambour?</p> + +<p>—Toujours le même, monsieur. Je...</p> + +<p>—Et votre petit chien Brusqueti, gronde-t-il toujours +aussi fort et mord-il toujours bien aux jambes +les gens qui vont chez vous?</p> + +<p>—Plus que jamais, monsieur et nous ne saurions +en chévir.</p> + +<p>—Ne vous étonnez point si je m'informe des nouvelles +de toute la famille, car j'y prends beaucoup +d'intérêt.</p> + +<p>—Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. +Je...»</p> + +<p>M. Domingo semblait perdre de sa bonne humeur.</p> + +<p>Juan pensa qu'il était temps d'en venir aux grands +moyens. Il se leva et lui tapa vigoureusement d'une +main sur l'épaule, prenant la sienne de l'autre.</p> + +<p>«Touchez donc là, monsieur Domingo. Êtes-vous +bien de mes amis?</p> + +<p>—Monsieur, je suis votre serviteur.</p> + +<p>—Parbleu! Je suis à vous de tout mon cœur.</p> + +<p>—Vous m'honorez trop. Je...</p> + +<p>—Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.</p> + +<p>—Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.</p> + +<p>—Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.</p> + +<p>—Je n'ai point mérité cette grâce assurément. +Mais, monsieur...</p> + +<p>—Or çà, monsieur Domingo, sans façon, voulez-vous +souper avec moi?</p> + +<p>—Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout +à l'heure. Je...»</p> + +<p>Don Juan se leva brusquement et se tournant vers +ses valets:</p> + +<p>«Allons, vite, un flambeau pour conduire M. Domingo, +et que quatre ou cinq de mes gens prennent +des mousquetons pour l'escorter.»</p> + +<p>M. Domingo vit qu'il était temps de partir, de gré +ou de force.</p> + +<p>«Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irais +bien tout seul, mais...»</p> + +<p>Ciutti cependant se précipitait et rapidement faisait +disparaître les sièges.</p> + +<p>«Jamais! reprit Don Juan. Je veux qu'on vous +escorte, je m'intéresse trop à votre personne. Je suis +votre serviteur et de plus votre débiteur...</p> + +<p>—Ah! monsieur, répondit M. Domingo espérant +enfin que la question allait venir sur le véritable +terrain.</p> + +<p>—C'est une chose que je ne cache pas, répétait +Don Juan, relevant fièrement la tête.</p> + +<p>—Si donc... commença M. Domingo prêt à toutes +les transactions.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous reconduise? coupa +Don Juan.</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous vous moquez...»</p> + +<p>Cependant Don Juan se précipitait sur M. Domingo +et le prenait des deux bras à l'étouffer.</p> + +<p>«Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous +prie, encore une fois, d'être persuadé que je suis tout +à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse +pour votre service.»</p> + +<p>Et ce disant, Don Juan poussa la porte. M. Domingo, +sans trop savoir comment, se trouva dans le corridor.</p> + +<hr /> + +<p>Ciutti était émerveillé. S'il demeurait au service de +Juan, qui oubliait de lui payer ses gages, c'est qu'il +éprouvait à l'égard de son maître une admiration qui +allait jusqu'au culte. Il était né valet, jamais il n'eût +pu trouver seigneur plus accompli. Ciutti se fût peu +satisfait du service d'un parvenu. Son sort l'obligeait +à demeurer sous les brimades de Juan; il n'essayait +même plus de l'éviter.</p> + +<p>La réception de M. Domingo lui parut d'un style +impeccable, merveilleux. Ah! qu'il était juste que +l'argent affluât dans les poches de Juan et n'en sortît +que pour son agrément! Certes, il n'était pas fait +pour ce croquant de Domingo. Et Ciutti le lui fit bien +voir.</p> + +<p>«Il faut avouer, lui dit-il, que vous avez en monsieur +un homme qui vous aime bien.</p> + +<p>—Il est vrai. Il me fait tant de civilités et de compliments +que je ne saurais lui demander de l'argent.</p> + +<p>—Je vous assure que toute sa maison périrait +pour vous, et je voudrais qu'il vous arrivât quelque +chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner des +coups de bâton: vous verriez de quelle manière...</p> + +<p>—Je le crois. Mais, Ciutti, je vous prie de lui dire +un petit mot de mon argent.</p> + +<p>—Oh! ne vous mettez pas en peine. Il vous +payera le mieux du monde.</p> + +<p>—Mais vous, Ciutti, vous me devez quelque chose +en voire particulier.</p> + +<p>—Fi! ne parlez pas de cela...</p> + +<p>—Comment! Je...</p> + +<p>—Ne sais-je pas bien que je vous dois?</p> + +<p>—Oui, mais...</p> + +<p>—Allons, monsieur Domingo, je vais vous +éclairer.</p> + +<p>—Mais mon argent?»</p> + +<p>Ciutti saisit M. Domingo par le bras.</p> + +<p>«Vous moquez-vous?</p> + +<p>—Je veux, protestait l'infortuné marchand.</p> + +<p>—Hé! Hé! répétait Ciutti couvrant sa voix et le +poussant vers la porte. Bagatelle! vous dis-je.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Fi...</p> + +<p>—Je...</p> + +<p>—Fi!» vous dis-je...</p> + +<p>Et cette fois M. Domingo se trouva dans la rue.</p> + +<hr /> + +<p>Le souper organisé par Juan fut follement gai. Il y +avait là quelques-uns de ses compagnons de la première +heure: Don Garcia, Mota et des jeunes gens qui +considéraient comme un grand honneur d'être admis +à la table fameuse de Tenorio.</p> + +<p>Les femmes étaient belles. Il y en avait, à la vérité, +de tous les mondes. C'était le plaisir de Don Juan +d'abaisser celles de ses maîtresses qui appartenaient +ou avaient appartenu au monde à la société des +courtisanes. Il n'aimait les roses qu'elles ne fussent +salies. Il y avait aussi des actrices, deux danseuses, +une poétesse et quelques fillettes à peine nubiles destinées +peut-être à perdre leur virginité à la fin de +l'orgie.</p> + +<p>Propos galants, rires, baisers, fleurs et vins exquis, +les heures passaient. Les filles se laissaient aller peu +à peu entre les mains des hommes, et plus d'un corsage +avait été dégrafé. Bientôt les discours seraient +superflus...</p> + +<p>«Ce cher Juan, dit Mota, je porte à sa santé. Les +années ne le vieillissent pas...</p> + +<p>—Les années! Bah! fit Don Juan, encore vingt ou +trente de cette espèce, et nous songerons à nous +amender.</p> + +<p>—Il est heureux que les Castillanes nous donnent +de temps à autre de belles fillettes, car où trouverais-tu +ta pâture, Juan?...»</p> + +<p>L'orgueil était entré dans le cœur de Tenorio. Il se +leva, un peu gris.</p> + +<p>«Quelques femmes ont bien voulu m'accorder +leurs faveurs, en effet, fit-il, depuis le jour où, en la +compagnie de mon oncle Don Jorge—Dieu ait son +âme—je soupais aussi à côté de la belle Pandora. +Elle tient, m'a-t-on dit, maison de vin et d'amour +dans les quartiers discrets. Il n'est point, mesdames, +de fin plus élégante pour une courtisane, cette honorable +corporation à laquelle vous pouvez toutes vous +vanter d'appartenir. Mais tandis que je considère +votre beauté, vos blanches épaules, vos seins dorés et +bien d'autres choses, je pense à celles qui ne sont pas +ici, qui ne viendront plus en ma maison. Au souvenir +de nos amours passées, cet amontillado! Magdalena, +Soledad, Concepcion, Mercedès et la Carmencita, +Doña Teresa, la duchesse Isabelle, Irène la Pêcheuse, +Doña Maria, Doña Juana, Doña...</p> + +<p>«Tu en oublies, fit Mota, tandis que Juan poursuivait +une interminable énumération. Tu en oublies +parmi celles qui portèrent un nom.</p> + +<p>—J'en oublie, fit Juan, eh bien non! le vin rouge +de France à la mémoire de Doña Inès d'Ulloa!»</p> + +<p>Juan, ce disant, poussa un ricanement sinistre et, +ayant bu son verre, le jeta à l'autre bout de la salle.</p> + +<p>Un silence se fit, silence singulier, comme si un vent +glacé eût passé sur les têtes échauffées des convives. Et +soudain, à la porte, on entendit frapper trois coups.</p> + +<p>«Les alguazils, peut-être», fit Don Garcia, tandis +que les dames refermaient leurs corsages et reprenaient +place sur leurs chaises respectives.</p> + +<p>Juan était devenu pâle.</p> + +<p>«Ouvre», dit-il à Ciutti...</p> + +<p>Ciutti ouvrit la grande porte à deux battants. Et +sur le seuil, détachée de l'ombre, apparut la statue +blanche du commandeur Gonzalo d'Ulloa.</p> + +<p>«Don Juan, tu m'as invité à ton souper. Me +voici.»</p> + +<p>Les hommes, même les plus braves, tremblaient. +Les femmes s'étaient pour la plupart évanouies. Seules +avaient encore des yeux hagards celles qui croyaient +à une excellente mystification organisée par leur +hôte. Mais elles virent de suite, au visage décomposé +de Juan, qu'il s'agissait bien là d'un phénomène hors +programme.</p> + +<p>Le Tenorio maîtrisa ses sentiments.</p> + +<p>«Je n'ai pas oublié mon invitation, dit-il. Allons, +vite, Norendo, une chaise et un couvert pour Son +Excellence le Commandeur Don Juan d'Ulloa...»</p> + +<p>Mais cependant il reculait. Et tous faisaient cercle, +les femmes aux angles de la salle, tandis que, gravement, +la statue de pierre prenait place sur la chaise +que Ciutti avait avancée.</p> + +<p>Juan cependant leva son verre.</p> + +<p>«Allons, mes seigneurs, videz votre coupe, et vous, +mesdemoiselles, retrouvez votre plus gracieux sourire +en l'honneur de notre hôte le Commandeur...</p> + +<p>—Mais n'est-ce point la coutume, Don Juan Tenorio, +reprit la statue de sa voix sans accent, de serrer +d'abord la main à ses invités... Ta main!»</p> + +<p>Juan hésita, puis tendit la main au commandeur +qui la prit d'un mouvement saccadé... Alors il se fit +un grand bruit. Ulloa avait levé le poing et frappé +d'un coup formidable sur la table. Tout s'écroula, les +bougies s'éteignirent, victuailles et vins dégringolèrent. +Il se dégageait en même temps une forte odeur +de soufre qui fit tousser ces dames à qui mieux +mieux. Quand on les retrouva dans ce désordre, +seins égratignés, jambes nues en l'air parmi les bouteilles +cassées, grâce à une chandelle que Ciutti avait +pu allumer, on s'aperçut que Don Juan avait +disparu.</p> + +<p>«Où est don Juan? dirent-ils tous.</p> + +<p>—En enfer!» répondit une voix sépulcrale.</p> + +<p>Les convives prirent leur chapeau, leur cape, leur +épée, et chacun d'eux accompagnant une des femmes, +ils filèrent sans demander leur reste.</p> + +<p>«En enfer! en enfer! grommelait le lamentable +Ciutti, cela devait arriver. Je l'avais prévu. Mais qui +me réglera mes trois années de gages?»</p> + + + + +<h1>II</h1> + +<h1>DON JUAN DE MARANA</h1> + +<h3>ou</h3> + +<h1>LE DON JUAN DES FLANDRES</h1> + + + + +<a id="II-I"></a><h2>CHAPITRE I</h2> + +<h3>À L'UNIVERSITÉ DE SALAMANQUE</h3> + +<p class="resume">La famille de Maraña.—Les âmes du Purgatoire.—À l'Université +de Salamanque.—Don Garcia Navarro.—À l'église.—Fausta +et Teresa de Ojedo.—Première sérénade.</p> + + +<p>Don Juan de Maraña était le fils de l'un des seigneurs +les plus importants de Séville, Don Carlos de +Maraña. Ce gentilhomme s'était illustré dans maintes +guerres. Couvert de blessures, il fit un mariage des plus +avantageux. Sa femme ne lui donna d'abord que des +filles, dont plusieurs devaient entrer en religion. Ses +cheveux avaient déjà blanchi quand, pour son plus +grand bonheur, Don Juan vint au monde.</p> + +<p>Juan fut un enfant mal élevé. Son père le voulait +guerrier, sa mère dévot. La comtesse de Maraña lui +serinait des prières du matin au soir, le père lui contait +les prodigieuses aventures que ses aïeux et lui-même +avaient courues pendant les révoltes des Mores. +C'était auquel de ses deux parents le gâterait le +mieux pour qu'il daignât suivre son enseignement.</p> + +<hr /> + +<p>La comtesse lui expliquait par le détail un grand +tableau qu'elle possédait et qui représentait les divers +supplices réservés aux fidèles condamnés à faire un +stage au Purgatoire. On y voyait notamment un +homme dont un serpent rongeait les entrailles pendant +qu'un brasier ardent lui brûlait les membres un +à un. Un tel châtiment lui avait été réservé parce que, +dans sa vie terrestre, il avait négligé la leçon de catéchisme, +fait des singeries à la procession ou trompé +son confesseur.</p> + +<p>Le comte lui énumérait les exploits des diverses +armes qu'il conservait suspendues sur les murs de son +cabinet de travail. Avec celle-ci il avait pourfendu un +More, avec celle-là transpercé un chef de brigands. +Quand il fut question d'envoyer Juan à l'Université +de Salamanque, son père lui confia une épée à poignée +d'argent, portant gravées les armes de la +famille.</p> + +<p>«Ton honneur, lui dit-il, est celui des Maraña. +Prends cette pure épée... Puisse-t-elle n'être jamais +souillée que du sang de l'infidèle ou du coupable! Ne +la tire jamais le premier, mais n'oublie pas que tes +ancêtres ne la remirent jamais au fourreau avant +qu'elle n'eût fait son office...»</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/V.png"> +<img src="images/V.png" alt="DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR A SOUPER" /></a> +<br />PLANCHE V + +<br /><i>Boucher.</i>—DON JUAN INVITE LA STATUE DU COMMANDEUR À SOUPER</div> + +<hr /> + +<p>L'Université de Salamanque n'était pas seulement +célèbre dans les Espagnes, mais dans l'univers entier. +Ses professeurs étaient savants, ses élèves zélés. +Cependant cette jeunesse ne se privait pas de manifester +une exubérance sans souci de la tranquillité +des bourgeois. Rixes, enlèvements, c'était le quotidien +tracas de la police. Les plus grands ennuis venaient, +comme il est juste, des étudiants nobles auxquels la +morgue d'un nom permettait de défier les lois. Cependant +nul d'entre eux n'avait beaucoup d'argent à sa +disposition. Les pères de famille estimaient qu'à +vingt ans un jeune homme doit pouvoir tout se procurer +sans monnaie trébuchante.</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan arrivait à l'Université empli de saines +résolutions. Aussi, dès le premier cours, il s'efforça +de trouver une bonne place auprès du professeur. +Précisément, sur un des premiers bancs, un vide +paraissait avoir été réservé. Juan s'y assit sans plus +de façons. Mais un étudiant dont la triste mine et +le vêtement en loques disaient suffisamment la pauvreté +lui dit:</p> + +<p>«Ce que vous faites est bien imprudent et audacieux. +On voit que vous êtes nouveau venu à l'Université. +Cette place est celle où s'assied à l'ordinaire +Don Garcia Navarro.</p> + +<p>—La place est au premier occupant», répondit +Juan.</p> + +<p>Et, sans s'émouvoir, il se mit en demeure de suivre +la conférence.</p> + +<p>«Don Garcia Navarro est tout à fait chatouilleux, +poursuivait l'étudiant misérable, sur le point de +l'honneur. Il estime cette place la meilleure du +cours et considère par le fait qu'elle doit lui revenir. +Oh! méfiez-vous d'une querelle avec Don Garcia. Plusieurs, +dit-on, sont déjà tombés sous son épée...»</p> + +<p>Don Juan n'était pas sans quelque inquiétude. +Certes, une querelle n'était pas pour l'effrayer. Mais +débuter ainsi à l'Université, ç'eût été mécontenter sa +sainte mère et, sans doute, aussi le comte Carlos qui +avait voulu faire de son fils un gentilhomme, non un +bretteur.</p> + +<hr /> + +<p>Mais un chuchotement se fit parmi les étudiants +qui avaient observé, les uns avec curiosité, les autres +avec angoisse, la petite scène. C'était Don Garcia Navarro +lui-même qui pénétrait dans la salle.</p> + +<p>Ce Garcia était un jeune homme à la forte carrure +d'épaules, au visage marqué déjà, l'œil fier, la lèvre +dédaigneuse. Il portait un pourpoint sombre tout +râpé et un manteau percé de nombreux trous. Sur cet +accoutrement défraîchi pendait une longue chaîne +d'or.</p> + +<p>Juan ne fut pas trop étonné d'apercevoir en cette +tenue un si réputé seigneur. Il savait que c'était la +mode parmi les étudiants de paraître insoucieux du +costume. Seule comptait l'arme gravée au pommeau +de l'épée. La jeunesse écolière voulait ainsi s'opposer +à la jeunesse militaire qui affectait de porter +des uniformes impeccables, plumets frisés et bottes +reluisantes.</p> + +<hr /> + +<p>Mais, à la stupéfaction générale, Don Garcia, apercevant +à sa place Don Juan, le salua avec une grande +politesse:</p> + +<p>«Maraña, lui dit-il, vous êtes un nouveau parmi +nous. Mais nos pères furent jadis de grands amis. Si +vous le permettez, les fils ne le seront pas moins.</p> + +<p>—Seigneur Garcia Navarro, répondit sans se démonter +Juan, il me sera doux de profiter à l'Université +et même en ville des conseils d'un étudiant aussi +savant et expérimenté que vous. J'ignorais que nos +pères eussent été ainsi liés, mais vous m'en voyez, en +vérité, heureux et flatté.</p> + +<p>—Certes, reprit Garcia, je vous ferai connaître +Salamanque, et dans tous ses secrets. Mais, pour +aujourd'hui, il s'agit d'écouter la parole de ce +pédant... Allons, fit-il à l'étudiant qui avait tout à +l'heure prévenu Juan, déménage, Perico. Crois-tu +qu'un croquant de ton espèce puisse tenir compagnie +à un Maraña ou à un Navarro?...»</p> + +<p>Le pauvre Perico fila prestement aux derniers +bancs de l'amphithéâtre sans se le faire dire deux +fois.</p> + +<hr /> + +<p>«Les méchantes langues, Juan, dit Garcia à son +nouvel ami au sortir du cours, vous raconteront que +je fus en mon enfance voué au Diable. Mon père, las +d'implorer saint Michel pour ma guérison, eut, un +beau jour, recours à celui que l'Archange foule aux +pieds... Je guéris ainsi d'une maladie désespérée... +Tout cela n'est que sotte légende. Je suis un homme +libre, indépendant des puissances infernales tout +autant que célestes.»</p> + +<p>Et ce disant, Don Garcia assurait son chapeau sur +le coin de l'oreille et faisait claquer son épée sur ses +éperons.</p> + +<p>Juan fut cependant étonné que l'étudiant lui proposât +d'entrer dans l'église San-Pedro, où se tenait, à cet +instant, le dernier office du soir. Il le suivit et, agenouillé, +fit sa prière.</p> + +<p>Il l'avait terminée depuis longtemps que Garcia semblait +toujours absorbé dans ses méditations. N'osant +pas le déranger de ses pieuses oraisons, il fit de l'œil +le tour des quelques vieux messieurs et des dévotes qui +composaient le plus clair du public. Cependant, à peu +de distance, agenouillées sur le tapis, il remarqua +trois femmes qui méritaient attention. Celle du milieu +était évidemment une duègne, mais les deux autres +laissaient deviner ainsi de dos, sous la mantille, de +souples tailles, des formes rondes, d'opulentes chevelures, +de gracieuses beautés enfin.</p> + +<p>Il demeura à regarder les jeunes filles. Soudain, +Garcia le poussa du coude.</p> + +<p>«Vous êtes un novice, fit-il. Détournez l'œil. Vous +pensez bien que ce ne sont point les litanies du +vénérable padre qui me retiennent ici. Je les surveille +aussi...</p> + +<p>—Et qui sont-elles? risqua Juan.</p> + +<p>—Elles sont filles d'un auditeur au Conseil de +Castille. Doña Fausta, l'aînée, est ma princesse. Tâchez, +si le cœur vous en dit, d'être amoureux de la +seconde, Teresa. Ainsi pourrons-nous mener le siège +de conserve. Ah! voici qu'elles se lèvent enfin. On +est donc bien dévot dans la famille de Ojedo? Hâtons-nous. +Peut-être le vent soulèvera-t-il leurs légères basquines, +tandis qu'elles monteront en voiture, et apercevrons-nous +ainsi la ligne charmante de leurs +jambes...»</p> + +<hr /> + +<p>Était-ce l'influence de Garcia, mais Don Juan, en +effet, se sentit immédiatement amoureux de Doña +Teresa.</p> + +<p>«Mes affaires avec l'aînée vont assez bien, lui dit +Garcia, tandis qu'ils s'éloignaient. Elle a pris mon billet +de l'air le plus naturel du monde.</p> + +<p>—Votre billet?</p> + +<p>—Eh! oui, mon billet... Ne le vîtes-vous point?</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Quand ma main dégantée tendait à ses jolis +doigts l'eau bénite. Il n'est de tel à Séville que l'église +pour faire connaissance. Le prêtre fait les mariages, +le sacristain, pour une moindre monnaie, les unions +passagères.</p> + +<p>—Par exemple!</p> + +<p>—Bref, Juan, il vous faut presser votre affaire. +Ainsi livrerons-nous sans tarder un assaut contre la +famille Ojedo.</p> + +<hr /> + +<p>Le soir ils furent dîner à une table où se réunissaient +un certain nombre d'étudiants. Il y fut question +de bal, d'amourette, de guet rossé, de vin, et très peu +des études que ces messieurs poursuivaient à Salamanque.</p> + +<p>«Tout ceci pour vous étonner, Juan, dit Don Garcia. +Pas un de ces gamins ne saurait proprement +tenir une épée. Oh! que la vôtre est belle!»</p> + +<p>—C'est une épée des Maraña. Elle n'a jamais +trempé que dans le sang de l'infidèle...</p> + +<p>—Peut-être à Salamanque connaîtra-t-elle d'autres +aventures», fit Garcia avec une certaine ironie.</p> + +<p>C'était l'heure de la promenade nocturne au bord +de la Tormes. Quelques jolies femmes lorgnaient les +passants. Amoureuses et soupirants, amants et maîtresses +y venaient échanger, sous la surveillance malhabile +de leur famille ou de leur moitié conjugale, des +œillades incendiaires autant que coupables. Des +brises parfumées montaient de la rivière; c'était un +soir de printemps merveilleusement doux.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant la nuit était tombée.</p> + +<p>«C'est l'heure, dit Garcia, de nous rendre sous la +fenêtre de nos belles. Que si le guet survient, vous +n'aurez qu'à me suivre. Je connais les détours, et du +diable si ces maudits alguazils parviennent à nous +joindre!»</p> + +<p>En passant près du porche d'une église, Garcia +siffla, et son petit page parut tenant une guitare à la +main.</p> + +<p>«Je chanterai pour nous deux, fit-il, car comme +moi vous avez ici votre gibier. Soyez prudent pour +un début. Il n'est d'important en amour que le premier +contact avec la femme... et le dernier.»</p> + +<p>Ce disant, Garcia posa le pied sur une borne et, +accompagné de sa guitare, chantait en sourdine une +vieille mélopée campagnarde qu'il avait légèrement +transformée pour la circonstance.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En dansant, là-bas au village</p> +<p>Fausta m'a promis un baiser.</p> +<p>Tu l'as promis, fille volage,</p> +<p>Ah! ne va pas te raviser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand vint le moment de la danse,</p> +<p>Comment ai-je fait pour oser?</p> +<p>Je la pris sans plus de prudence</p> +<p>Et lui demandai le baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Inès honteuse me regarde,</p> +<p>Tout tremblant d'amour et d'effroi,</p> +<p>Et me dit: Prends-le, mais prends garde,</p> +<p>Désormais je compte sur toi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>J'ai dit: Tu peux, je te le jure,</p> +<p>Compter sur de longues amours,</p> +<p>À ce prix-là, n'es-tu pas sûre,</p> +<p>Fausta, de me garder toujours?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prête du moins, si tu ne donnes,</p> +<p>Je te paierai les intérêts,</p> +<p>J'en rendrais trois, Dieu me pardonne!</p> +<p>Pour un que tu m'avancerais!</p> + </div> </div> + +<p>Comme se terminait la romance, les jalousies de +deux fenêtres se soulevèrent légèrement. On écoutait. +Alors Garcia posa sa guitare et, debout sur la borne, +entama une conversation à voix basse avec la Fausta.</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan regardait l'autre fenêtre, rendu plus +timide encore après les recommandations de son +ami. Il avait toujours aimé, dès l'enfance, les femmes. +Il se sentait en tranquillité, en paix d'âme, en communion +d'idées auprès de ce sexe. Mais quand la +question est posée sur le terrain d'un amour offensif, +les relations changent. Il y avait au fond de Juan +un secret instinct qui l'avertissait que les femmes, +naturellement, devaient venir à lui. Les cours assidues +et pénibles ne seraient pas son fait. Elle doit faire +tous les pas, celle-là qui eut l'honneur de plaire à Don +Juan!</p> + +<p>«Jésus! Mon mouchoir est tombé.»</p> + +<p>Et, en effet, la frêle batiste de Doña Teresa venait +de choir. Maladresse? Calcul? Juan se précipita pour +le ramasser et sur la pointe de son épée le tendit à la +jeune fille.</p> + +<p>«Grand merci, Seigneur, dit-elle... Mais ne vous +ai-je point aperçu ce soir sous le porche de l'église +San-Pedro?»</p> + +<p>Décidément tout se passait comme il convient.</p> + +<p>«Hélas! répondit d'une voix doucereuse Juan, je +fus en effet ce soir à l'église San-Pedro, et dès cet instant +j'ai perdu le repos...</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Parce que je vous ai vue!»</p> + +<hr /> + +<p>Une conversation si bien entamée ne s'arrêta pas +là. Jusqu'à l'heure du retour au logis du seigneur +d'Ojedo, les deux galants soupirèrent à leurs belles +des paroles d'amour. Le premier effort fait, Juan +s'était découvert une merveilleuse et naturelle habileté +sur ce sujet. Ah! que valaient les propos vides de +la vie courante, les discussions oiseuses, à côté d'un +si charmant duo galant! Il s'en fut dans la nuit, le +cœur grisé de ses propres paroles, plein de son premier +amour...</p> + + + + +<a id="II-II"></a><h2>CHAPITRE II</h2> + +<h3>FAUSTA ET TERESA</h3> + +<p class="resume">Premiers baisers.—Don Cristoval.—La rixe.—Un mort.—L'épée +des Maraña.—Visite des deux sœurs.—Rendez-vous +en ville.—Le souper des étudiants.—Deux jolies maîtresses.—Leçons +de volupté.—Première fatigue.—Le +signe de beauté.—Échange de femmes?—Le pari perdu.—L'amontillado.—La +tentative de viol.—Mort de Fausta.—Fuite +de Don Juan.—En Flandre!</p> + + +<p>Chaque soir, la sérénade recommençait. La position +des deux compères s'améliorait. Bientôt ils furent +autorisés à poser un baiser sur les jolies mains effilées, +baiser gagné au prix d'une pénible escalade. +Don Garcia, que ces bagatelles ne satisfaisaient +point, fit allusion à une échelle de corde qui permettrait +de circuler plus aisément, ou même à de fausses +clefs qui donneraient l'accès des appartements tandis +que le seigneur de Ojedo faisait chaque soir sa +partie chez des amis.</p> + +<hr /> + +<p>Par une nuit très sombre, tandis que les galants +entretiens se poursuivaient, sept à huit hommes en +manteaux, portant pour la plupart des instruments de +musique, se montrèrent à l'extrémité de la rue.</p> + +<p>«Voici Don Cristoval qui vient nous offrir une +sérénade, s'écria Teresa. Par le ciel, éloignez-vous. Ils +ne manqueraient pas de vous chercher querelle.»</p> + +<p>Mais Don Garcia n'écoutait guère ces paroles de +prudence.</p> + +<p>«Holà! cria-t-il, qui s'avise de venir nous déranger +ici? Passez votre chemin, messieurs; la place est +prise!</p> + +<p>—Et qui donc ose me parler ainsi? Un de ces +gamins d'étudiants. Parbleu! Je vais lui tirer les +oreilles!</p> + +<p>—C'est à l'épée, si vous le voulez bien, que nous +viderons la question.»</p> + +<p>Et roulant avec une prestesse admirable son manteau +autour de son bras, Don Garcia avait mis flamberge +au vent. Juan l'imita sans hésiter. Cristoval et +les deux hommes d'armes qui l'accompagnaient +avaient de même tiré l'épée. Quant aux musiciens, ils +s'enfuyaient à toutes jambes, craignant que leurs +précieux instruments ne fussent brisés dans la +bagarre.</p> + +<p>Juan, avec toute l'impétuosité de son âge et de son +sang, s'était jeté en avant, et ce fut lui qui croisa le +fer avec Don Cristoval. Celui-ci était un escrimeur +habile, et peu à peu il repoussait Juan vers la muraille. +Fort heureusement l'étudiant se rappela une +certaine botte que lui avait enseignée le seigneur +Uberti, son maître d'armes. Il se laissa aller à terre +sur la main gauche et, de la droite, lancée en avant +avec plus de force, plongea son épée au défaut des +côtes de Cristoval. Le coup fut si violent que le fer se +brisa après avoir pénétré d'une bonne moitié dans le +corps.</p> + +<p>Quand ils virent leur maître à terre et sérieusement +touché, les deux spadassins tournèrent les talons. On +entendait en effet dans la rue voisine le bruit de la +patrouille qui arrivait en hâte.</p> + +<p>«Sauvons-nous, dit Garcia à Juan... Adieu, mes +belles!»</p> + +<hr /> + +<p>Ce fut à travers les ruelles de Séville, une bonne +demi-heure, une acharnée poursuite. Mais Garcia +connaissait tous les tours et détours. Au moment où +ils allaient être saisis, ils rencontrèrent une bande +nombreuse d'étudiants qui se promenaient en chantant. +Dès qu'ils virent leurs camarades poursuivis, ils +s'armèrent de pierres, de bâtons, et résolument entreprirent +de barrer la route au guet. Les alguazils, +essoufflés, ne jugèrent pas à propos d'engager la +bataille, et les deux compagnons purent enfin regagner +la chambre de Don Garcia.</p> + +<p>«Mais qu'avez-vous fait de votre épée? dit celui-ci +soudain à son compagnon.</p> + +<p>—Mon épée! Par le diable, la lame s'était brisée +en deux. Je l'aurai laissé tomber.</p> + +<p>—Et vos armes sont gravées sur le pommeau! +C'était bien la peine! Don Juan, nous sommes perdus! +Ce Cristoval est un puissant seigneur...</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, dormons, répondit Don Juan, +je suis rompu.»</p> + +<p>Et il s'étendit sur le matelas de cuir, à côté du lit de +Garcia, où il passait maintenant la plupart de ses nuits.</p> + +<p>Mais il dormit mal. Il vit en rêve s'agiter devant +ses yeux une lame brisée, et cette lame était teinte +de sang, et sur l'acier se jouait l'écusson des Maraña. +Ce n'était pas dans le corps d'un infidèle qu'était +entrée jusqu'à la garde la bonne épée que son père, +le vieux Carlos, lui avait confiée!</p> + +<p>Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et +l'autre. Ils en furent brusquement tirés par un coup +frappé à la porte.</p> + +<p>«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. +Ce sont les alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. +Recevons du moins ces messieurs dignement.»</p> + +<p>À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que +l'on ne cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la +clef et, à leur grande stupéfaction, ils aperçurent sur +le seuil deux femmes soigneusement voilées.</p> + +<hr /> + +<p>Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient +Doña Teresa et Doña Fausta.</p> + +<p>Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant +que Garcia se répandait en excuses sur le peu de luxe +répandu dans son logis.</p> + +<p>«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. +Nous sommes, lui et moi, inséparables, et à ce +combat nocturne...</p> + +<p>—Nous avons admiré votre bravoure, firent les +deux sœurs.</p> + +<p>—À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée +sur laquelle est gravé l'écusson des Maraña. Nul +doute que le guet ne l'ait découverte. Je suis étonné +que le procureur ne se soit pas encore inquiété de +nous faire jeter en prison.</p> + +<p>—L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous +l'avions vue tomber et nous nous sommes empressées +de la ramasser, tandis que le guet s'était lancé à votre +poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous +sommes venues ici ce matin toutes deux...»</p> + +<p>Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que +Garcia, sous le prétexte de fêter ce bonheur imprévu, +embrassait sans autre forme au visage Doña Fausta +qui se défendait à peine...</p> + +<p>Les deux sœurs s'en furent, mais non sans avoir +donné, en un coin écarté de la ville, rendez-vous à +leurs amoureux. Il ne s'agissait plus, après la bagarre +où Cristoval avait trouvé la mort, de venir bayer à +la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de +Ojedo.</p> + +<hr /> + +<p>Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet +aux deux amis pour fêter convenablement le trépas +de Don Cristoval. Cavalier fameux, il était fort redouté +des étudiants, et sa disparition était une vraie bénédiction +du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement +gardé le silence sur le drame. Les +étudiants savaient entre eux tenir étroitement une +parole.</p> + +<p>«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous +soupçonne en rien? De prime abord, il m'avait fait +l'honneur de penser à moi. J'étais tout désigné, +paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé +d'opinion parce que maints témoins sont venus +affirmer que j'avais passé la soirée avec vous. Vous +avez, mon cher, une réputation de sagesse bien +établie!»</p> + +<p>Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion +du corregidor, car ce soir-là, pour la première fois de +sa vie, il se grisa abominablement.</p> + +<hr /> + +<p>La Fausta ne tarda point de succomber entre les +bras de Garcia, et quelques jours après sa sœur Teresa +devenait la maîtresse de Juan.</p> + +<p>C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à +la taille ployée, aux longues jambes fines. Juan +n'avait pas connu de femme, et la jeune fille était +vierge quand elle se donna à lui. Les premiers temps +de la passion furent chez Juan un ravissement. Il +était en adoration, en extase devant le joli corps de +sa maîtresse; il eût passé des heures, des semaines, +des mois sans relâche auprès d'elle. Ensemble ces +deux enfants apprirent la volupté.</p> + +<p>Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina +bientôt. Les femmes étaient faites pour se courber +devant Don Juan.</p> + +<p>Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient +perdues du reste.</p> + +<p>Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance +à la conquête de la Fausta, démontra à Juan que la +constance était une vertu chimérique. Il lui fit même +honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme +par le passé la libre vie d'étudiant.</p> + +<hr /> + +<p>Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui +lui exprimait son regret de manquer au rendez-vous +pour le soir. Une vieille parente venait d'arriver à +Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre de +Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible +de s'échapper par les fenêtres!</p> + +<p>Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la +lecture de ce billet. En compagnie de son ami +Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se défaire +un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble +une bonne nuit de garçon, au cabaret et +ailleurs!</p> + +<p>Mais au moment où il sortait, une femme voilée +lui remit un autre billet de Teresa. Elle avait arrangé +l'affaire de la chambre, et ils pourraient se retrouver +le soir.</p> + +<p>Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait +une sorte d'irritation contre la pauvre enfant, et +il ne s'efforça même pas de le dissimuler.</p> + +<hr /> + +<p>Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de +beauté. Ce fut une immense faveur que requit Don +Juan de se le faire montrer avant qu'elle ne lui appartînt. +En ces temps, il comparait le signe tantôt à +une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur +de l'alfale. Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait +et avant qu'elle se rhabillât, Juan ne manquait point +d'embrasser à maintes reprises amoureusement le +signe.</p> + +<p>«C'est une singulière tache noire que vous avez +là, lui disait-il maintenant... Parbleu! Cela ressemble +à une couenne de lard... Le Diable emporte +ce nègre!»</p> + +<p>Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. +À quoi Teresa répondit en pleurant qu'il n'y +avait pas un seul homme, excepté lui, qui eût vu cette +tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels signes +portaient bonheur...</p> + +<p>«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», +reprit Juan avec un rire qui lui fit peur à lui-même.</p> + +<hr /> + +<p>«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, +d'envoyer ma princesse à tous les diables!</p> + +<p>—La Fausta est une jolie personne, au teint si +clair...</p> + +<p>—Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de +cygne. Mais les ai-je trop contemplées? Cette fille-là +n'a pas de couleur. Auprès de sa sœur, elle semble +fade... C'est vous qui êtes bien heureux.</p> + +<p>—La petite est assez gentille, mais si enfant!</p> + +<p>—Une femme est comme un cheval, Don Juan, il +faut la savoir dresser.</p> + +<p>—Avec la gaule?</p> + +<p>—Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous +me céder votre Teresa? Je vous donne la Fausta +en échange.</p> + +<p>—Si ces dames y veulent consentir!</p> + +<p>—Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes +pour croire qu'une femme puisse hésiter entre un +amant de six mois et un amant d'un jour! Tenez, +voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui +dis que pour régler une dette de jeu, je lui ordonne +de se mettre, corps et âme, à votre disposition... Elle +m'appartient, que diable! J'ai le droit d'en disposer!»</p> + +<hr /> + +<p>Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado +pour se donner du courage, se rendit chez les +Ojedo, frappa à la fenêtre de la Fausta, le manteau +sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et pénétra +dans chambre en silence. Là, il se découvrit le +visage.</p> + +<p>«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais +Don Garcia serait-il malade?</p> + +<p>—Il n'a pu venir...</p> + +<p>—Ma sœur sera contente de vous voir.</p> + +<p>—Je ne désire pas la voir.</p> + +<p>—Votre air est singulier, ce soir...»</p> + +<p>Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. +Elle le lut rapidement, ne comprenant pas d'abord. +Puis elle le relut, ne pouvant en croire ses yeux... +Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait +son visage:</p> + +<p>«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.</p> + +<p>—Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas +quel trésor il possédait, et moi j'ai accepté... parce +que je vous adore, Fausta!»</p> + +<p>Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, +puis, avec des larmes, relut encore la lettre.</p> + +<p>«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... +Garcia va venir... C'est une plaisanterie.</p> + +<p>—Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.</p> + +<p>—Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat +que Don Garcia!</p> + +<p>—L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, +tu as lu la lettre, ma belle!»</p> + +<p>Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. +Alors il lui saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa +à pleine bouche, l'entraînant vers le petit +lit de repos. Elle se débattait, n'osant crier... Elle +résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux +meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, +puis, un genou sur son ventre, commença à la déshabiller... +Ses yeux étaient injectés de sang, l'amontillado +lui était remonté au cerveau.</p> + +<p>Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle +n'hésita plus. Elle se mit à crier de toute la force de +ses poumons, luttant contre la main de Juan qui +essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et toute +la maison s'éveilla.</p> + +<p>Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur +à son tour, elle se cramponnait à son pourpoint, elle +ne voulait pas qu'il échappât.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse +parut sur le seuil. Juan fit tomber la chandelle, +mais trop tard, l'homme avait fait feu. Il sentit quelque +chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que +se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant +tomba sur le parquet. La balle venait de lui fracasser +l'épine dorsale; son père l'avait tuée au lieu de Don +Juan!</p> + +<p>L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se +frayer un passage. Les laquais le harcelaient en effet. +Soudain Don Alonso de Ojedo se trouva devant lui. +Juan ne voulait que se défendre, mais l'attaque +appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo +tomba transpercé devant lui.</p> + +<hr /> + +<p>Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les +domestiques et Doña Teresa, qui ne connaissait pas +encore tout son malheur, s'empressaient auprès des +victimes. Il fit bientôt irruption dans la chambre de +Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles d'amontillado. +Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans +un fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux +sortaient de sa poitrine.</p> + +<p>Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était +passé.</p> + +<p>«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez +besoin. Tuer un père est grave... Rester à Salamanque, +ce serait folie. Votre réputation, à l'heure +actuelle, à l'Université vaut la mienne, c'est-à-dire +pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas +est mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans +les Flandres. Nous sommes devenus ici bien trop +savants pour des gentilshommes de bonne maison. +Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus +propre à racheter nos peccadilles.</p> + +<p>—C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! +Allons nous faire tuer en Flandre!</p> + + + + +<a id="II-III"></a><h2>CHAPITRE III</h2> + +<h3>À LA GUERRE EN FLANDRE</h3> + +<p class="resume">Le déguisement.—La petite marchande de souliers de Saragosse.—La +fillette rousse d'Italie.—En Flandre.—Le +capitaine Gomare.—Brillants débuts guerriers.—Débauches +de garnison.—Séductions et coups d'épée.—La guerre +recommence.—Mort du capitaine Gomare.—La promesse.—La +partie de pharaon.—Ivrognerie.</p> + + +<p>Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux +amis purent quitter l'Espagne sans encombre.</p> + +<p>Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et +revêtu des vestes de cuir ornées de broderies, telles +qu'en portaient la plupart des militaires. La ceinture +bien garnie de doublons, ils se mirent en route.</p> + +<p>Ils purent sortir de la ville à pied, sans être +reconnus, marchèrent toute la nuit et la matinée du +lendemain. Dans une petite ville, ils s'arrêtèrent et +achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner Saragosse +plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit +le nom de Juan Carrasco.</p> + +<p>Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del +Pilar. Garcia avait hâte de quitter le sol de l'Espagne. +Mais Juan, inconscient du danger ainsi qu'il le fut +toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une +petite marchande de souliers, une créature délicieuse +au teint rose et aux yeux brillants. Il prétendait que +cet inélégant métier n'était point fait pour elle et +tenta de lui persuader de faire voyage avec lui. La +belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il +déclara que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau +bagage, il partirait, lui, de son côté et abandonnerait +l'autre à son sort.</p> + +<hr /> + +<p>À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour +Civita-Vecchia. Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se +laissèrent aller l'un et l'autre à dépenser leurs doublons +sans compter. En Andalousie, la plupart des +femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, +ce balancement de hanches provocant qui +attache naturellement l'homme à leurs pas. En Italie, +la beauté est l'exception. La femme vit libre au +soleil, plus facile en apparence que dans l'autre +péninsule, mais en fait l'aventure est plus rare, plus +difficile. Garcia et Juan durent donc mettre, sans +enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent à sa +mère une délicieuse enfant rousse avec une peau +d'une blancheur telle que celle de la Fausta, de l'avis +de Garcia, eût paru café au lait à côté. Ils la dressèrent +fraternellement à leur procurer le plaisir alternativement +à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans +trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore +grand'chose à l'amour.</p> + +<p>Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment +nouveau. Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. +Elle s'attachait à ses pas, délaissant Garcia et refusant +d'accomplir avec celui-ci, les rites auxquels elle +avait si aisément participé jusque-là.</p> + +<p>Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir +exercé sur la fillette une séduction qui n'était point +dans leurs conventions. Juan s'en défendit. Il imposa +par la menace la société de son ami à sa petite amoureuse, +puis la jeta à la porte.</p> + +<p>En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, +la bourse presque vide, ils décidèrent de +gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.</p> + +<hr /> + +<p>Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre +dans la compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.</p> + +<p>C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, +qui avait conquis chacun de ses grades à la bataille. +Il considérait la guerre comme un métier qui devait +lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins +quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le +capitaine Gomare était la terreur des petites villes. Il +jugeait que la guerre sans pillage et sans viol n'avait +aucune raison d'être. Si les gens de métier n'ont +point cette récompense, leur métier est de pure imbécillité. +La grandeur du métier militaire, comme on +voit, lui échappait complètement. Il est juste de dire +que le gouvernement espagnol oubliait assez souvent +de régler la solde de ses réguliers et de ses mercenaires.</p> + +<p>Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que +du courage et des armes bien polies. Il se montrait +par ailleurs fort accommodant sur la question de discipline.</p> + +<p>Charmé de la mine martiale de ses nouvelles +recrues, il se promit de les utiliser selon leurs goûts, +c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche il leur réserva +les missions les plus difficiles, les postes les plus +dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils +échappèrent comme en se jouant à la mort, quittes +pour de petites blessures. Les généraux les eurent +bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent tous +deux l'enseigne.</p> + +<hr /> + +<p>Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, +ce qui accrut encore la considération que leurs +exploits leur avaient value.</p> + +<p>Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les +reprit. Ils recommencèrent à boire et à jouer, à courir +les nobles femmes, les petites bourgeoises, les filles +du peuple et les courtisanes des villes où ils tenaient +garnison. La besogne leur était facilitée, car, dès +que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses +quartiers, les femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient +à capituler.</p> + +<p>L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment +la Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler +pour quels motifs un homme avait pu s'introduire de +nuit dans les chambres des jeunes filles. Et puis, +n'aimait-elle pas Don Juan?</p> + +<p>Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon +de leurs parents, ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, +mais aussi quelques lettres de crédit sur +les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.</p> + +<p>Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie +de bonne compagnie. Dès qu'ils apercevaient +une jolie femme, ils décidaient qu'elle serait à eux. +Tous les moyens leur étaient bons pour l'obtenir. Promesses +de mariage, serments éternels ne les rebutaient +point. Que si les pères, les maris ou les frères +s'avisaient de protester, ils avaient pour leur répondre +des cœurs endurcis et des épées bien trempées. Ils se +firent bientôt dans toutes les Flandres, et surtout +Don Juan, une redoutable réputation.</p> + +<hr /> + +<p>L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença +la guerre.</p> + +<p>Dans une escarmouche qui tourna mal pour les +Espagnols, le capitaine Gomare reçut une arquebusade +qui le blessa mortellement. Don Juan, qui l'avait +vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave +capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:</p> + +<p>«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, +mon petit. Serais-je mieux couché une demi-lieue +plus loin? Je vois les Hollandais qui arrivent en +nombre... N'éloigne pas du service un seul homme +pour moi... Je serai bien content, au contraire, de +voir l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos +enseignes, dit-il à ses soldats qui s'empressaient +autour de lui, et ne vous inquiétez pas de moi.»</p> + +<p>Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda +si par hasard il n'aurait point quelque suprême +volonté qui dût être exécutée après sa mort.</p> + +<p>«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine +Gomare, qui pour la première fois de sa vie peut-être +parut s'abîmer en de profondes réflexions...</p> + +<p>«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne +la croyais pas si prochaine... Je ne serais pas fâché +de recevoir la visite de quelque homme d'église... +Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien +dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un +mécréant, de mourir sans confession...</p> + +<p>—Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don +Garcia en lui présentant son flacon d'eau-de-vie. Cela +donne du courage pour les petits et les grands +voyages...»</p> + +<p>Le regard du vieux soldat chavirait de plus en +plus. Il ne remarqua même pas la plaisanterie de +Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui l'entouraient +en parurent fort scandalisés.</p> + +<p>Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier +effort:</p> + +<p>«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon +enfant. Je vous fais mon héritier. Dans cette vieille +bourse de cuir se trouve tout ce que je possède. Il +vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains +des excommuniés. Je vous demande seulement une +chose, Juan: vous ferez dire quelques messes pour le +repos de mon âme.</p> + +<p>—Votre volonté sera exécutée, capitaine.»</p> + +<p>Cette dernière parole parut rendre confiance à +Gomare. Il expira tranquillement.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant les balles commençaient à siffler plus +drues. Les Hollandais approchaient. Les soldats +revinrent à leur rang après un dernier salut au capitaine +Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La +route était défoncée, la troupe fatiguée. Cependant +les Hollandais ne réussirent point à prendre un seul +drapeau ni à faire un seul prisonnier.</p> + +<p>Au soir, on dressa le campement. Les officiers, +sous leurs tentes, parlèrent des événements de la +journée, critiquant la décision des grands chefs. Puis +on en vint à faire le bilan des morts et des blessés.</p> + +<p>«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, +dit Don Juan. J'avais fait mes premières armes sous +lui. C'était un officier sans peur, un camarade sûr, un +père pour le soldat.</p> + +<p>—Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le +diable! pourquoi tenait-il tant, pour mourir, à la +présence d'une robe noire? L'homme n'est pas le +même auprès d'une table couverte de bouteilles et à +l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile +d'être brave en paroles qu'en actions... À propos, +Don Juan, puisque vous êtes son héritier, quelle +somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous +donna?»</p> + +<p>Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On +compta. Elle contenait une soixantaine de pièces +d'or. «Nous voici donc en fonds, dit Garcia, habitué +à considérer la bourse de son ami comme la sienne. +Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne +partie de pharaon au lieu de pleurnicher sur les trépassés +de la journée?»</p> + +<hr /> + +<p>La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta +quelques tambours sur lesquels on jeta des manteaux: +ce fut la table de jeu.</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/VI.png"> +<img src="images/VI.png" alt="LA STATUE DU COMMANDEUR" /></a><br />PLANCHE VI +<br /><i>De Novelli.</i>—LA STATUE DU COMMANDEUR</div> + +<p>Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de +ponter, il tira de la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa +soigneusement dans un coin de son mouchoir +et mit dans sa poche.</p> + +<p>«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. +Un soldat faire des économies! Et à la veille de la +grande bataille! Vous plaisantez!</p> + +<p>—Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, +que je ne puis disposer de toute la somme. Don +Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.</p> + +<p>—La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, +en vérité, envie d'acheter pour ces dix écus les +patenôtres du premier curé que nous rencontrerons?</p> + +<p>—Je l'ai promis au capitaine mourant.</p> + +<p>—En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne +vous reconnais pas!»</p> + +<p>Le jeu commença. La chance, qui semblait au début +se montrer favorable à Juan, tourna bientôt contre +lui. Il fit paroli, perdit, perdit encore. En vain, pour +rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes en +main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son +argent, et celui de Juan, et les cinquante écus du +capitaine Gomare étaient passés entre les mains de +leurs camarades.</p> + +<p>Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais +Garcia, échauffé, déclara qu'il voulait avoir sa +revanche et regagner ce qu'il avait perdu.</p> + +<p>«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons +ces derniers écus que vous avez si bien serrés. Je suis +sûr qu'ils vous porteront bonheur.</p> + +<p>—Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.</p> + +<p>—Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, +de son vivant, eût plutôt pillé une église que de +laisser passer une carte sans ponter!</p> + +<p>—Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les +exposez point d'un seul coup.</p> + +<p>—Pas de faiblesses!»</p> + +<p>Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il +gagna.</p> + +<p>—Paroli! s'écria-t-il.</p> + +<p>Mais cette fois il perdit.</p> + +<p>—Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.</p> + +<p>Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières +objections, mais pour la forme. Il tendit quatre écus +à Garcia.</p> + +<p>—La femme de cœur!</p> + +<p>Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la +mise.</p> + +<p>Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez +du banquier.</p> + +<p>«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez +à votre main le dernier écu.»</p> + +<p>Don Juan avait bien oublié les messes et son +serment. Il posa son dernier écu sur l'as et le perdit +aussitôt.</p> + +<p>«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, +s'écria-t-il. Ses écus étaient ensorcelés!»</p> + +<p>Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils +voulaient jouer encore; mais comme ils n'avaient +plus la moindre pièce ni dans leurs poches ni dans +leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à des +gens exposés à disparaître du jour au lendemain, +force leur fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent +en la compagnie des buveurs. Tous leurs souvenirs +et l'âme du capitaine furent bientôt noyés dans +le vin.</p> + + + + +<a id="II-IV"></a><h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>LA MORT DE DON GARCIA</h3> + +<p class="resume">Enterrement de Gomare.—Modesto.—Le siège de Berg-op-Zoom.—Le +capitaine Saqui-Guitra.—Mort étrange de Don +Garcia.—Les débauches de Don Juan.</p> + + +<p>Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole +venaient d'arriver. Les généraux décidèrent de +reprendre sans plus tarder la marche en avant et une +vigoureuse offensive.</p> + +<p>Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient +battues quelques jours plus tôt. Beaucoup de cadavres +gisaient encore çà et là dans les fossés et +à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une +odeur nauséabonde.</p> + +<p>Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine +Gomare fit soudain entendre une exclamation. Il +venait de reconnaître, dans un fossé, la lamentable +dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua +avec surprise que la figure du mort, si calme +quelques instants après qu'il eût rendu le dernier +soupir, était maintenant crispée.</p> + +<p>Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition, +de ses orbites creux, le regardait d'un air menaçant. +Alors, les dernières recommandations du +capitaine et la manière dont il les avait exécutées lui +revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première +fois, de chasser ce remords de son esprit.</p> + +<p>Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré +les sarcasmes de Don Garcia, leur donna ordre de +creuser une fosse. Un capucin qui se trouvait par là +récita sur la dépouille du capitaine quelques dernières +prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles, +reprirent silencieusement leur marche. Cependant +Juan aperçut un vieil arquebusier qui, ayant longtemps +fouillé dans sa poche, y découvrit enfin un +pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant:</p> + +<p>«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.»</p> + +<p>Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage +intrépide. Il s'exposa cent fois à la mort, sans aucun +ménagement. «On est brave quand on n'a plus rien à +perdre», murmura un des partenaires de la partie de +pharaon!</p> + +<hr /> + +<p>Quelque temps après la mort du capitaine Gomare, +une nouvelle recrue fut incorporée dans la compagnie +où servaient Don Garcia et Don Juan. C'était un garçon +singulier, à l'air sournois et mystérieux. Irréprochable +au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, +ni même parler avec ses camarades.</p> + +<p>À la longue, on lui donna le surnom de Modesto. +Il fut bientôt connu sous ce seul nom dans la compagnie, +même de ses chefs. Modesto passait son temps +à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les +mouches.</p> + +<p>La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom +qui fut un des plus durs de la guerre. Le vieux +capitaine Saqui-Guitra, qui avait pris la place du +pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il s'emparait +chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas +avant la centième.</p> + +<hr /> + +<p>Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient +ensemble en service à la tranchée, alors fort rapprochée +de la grande muraille. Un tel poste était dangereux +entre tous, car les sorties des assiégés étaient +fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le +capitaine Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien +dans cette partie des ouvrages.</p> + +<p>Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que +continuelles alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent +céder à la fatigue. On cessa le feu des deux +côtés, et un morne silence descendit sur la plaine. À +peine entendait-on de temps à autre quelque décharge +d'une sentinelle isolée.</p> + +<p>Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats +les mieux aguerris ont peine à lutter contre la +défaillance physique et morale. Les grands capitaines +redoutent cet instant entre tous et ne se rassurent que +quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.</p> + +<p>«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes +veines, dit tout à coup Don Garcia, et ma moelle se +figer dans mes os. Je crois qu'un enfant hollandais +armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me +reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! +Mes nerfs! mes nerfs!</p> + +<p>—Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan +goguenard.</p> + +<p>—Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais +le bizarre état où je me trouve pour un avertissement +du ciel...</p> + +<p>Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan +le premier, car Don Garcia Navarro ne se souciait +point à l'ordinaire des puissances célestes, sinon pour +s'en moquer.</p> + +<p>Le jeune homme vit quel étonnement avait causé +sa déclaration et, cédant à la vanité, il reprit bientôt:</p> + +<p>«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, +de Dieu ou du diable! À la garde montante, +nous aurions un petit compte à régler ensemble!</p> + +<p>—Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe +encore; mais pour Dieu et les autres, il est bien permis +de les craindre.</p> + +<p>—Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une +arquebuse protestante.</p> + +<p>—Et votre âme? répondit Saqui-Guitra.</p> + +<p>—Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les +prêtres. Or l'invention de mon âme leur rapporte de +tels revenus qu'il n'est pas étonnant qu'ils en soient +l'auteur, de même que les pâtissiers ont inventé les +tartes à la crème pour les vendre.</p> + +<p>—Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine +d'un ton sévère. De tels propos ne se tiennent +pas à la tranchée.</p> + +<p>—Je me tais. Car je vois que mon bon camarade +Juan n'est pas moins scandalisé que vous. Lui croit +surtout aux âmes du purgatoire.</p> + +<p>—Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan, +et j'admire sans cesse votre belle désinvolture à +l'égard des puissances célestes et autres. Je vous +l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois +le petit frisson.</p> + +<p>—En tout cas, le diable n'est guère puissant, car +il nous aurait déjà emportés, mon maître. Ce garçon-là, +messieurs, auquel je fis faire ses premiers +pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et +de femmes à mal que tout le régiment de...»</p> + +<p>Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup +sec d'une arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en +arrière.</p> + +<p>«Je suis touché», fit-il.</p> + +<p>D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais +sans doute... Cependant certains aperçurent +distinctement, du côté du camp, un homme qui prenait +la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité.</p> + +<hr /> + +<p>La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup +avait dû être tiré de très près et était chargé de plusieurs +balles, à ce que virent les chirurgiens.</p> + +<p>La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul +instant au lit de mort. Il envoya promener sans +égards tous ceux qui lui parlèrent de sacrements.</p> + +<p>«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous +diront sans doute que c'est là un châtiment divin. +Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien naturel qu'un +soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!</p> + +<p>«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté, +comme le bruit en court, veuillez faire pendre le coupable +haut et court... Ce sera quelque jaloux auquel +j'aurai pris sa maîtresse...</p> + +<p>«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois +à Bruxelles et quelques autres encore dans diverses +localités... Faute de mieux, je vous les lègue.</p> + +<p>«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas +la botte secrète que je vous ai apprise! Adieu! Au +lieu de messes, que mes camarades se réunissent en +une glorieuse orgie après mon enterrement!»</p> + +<p>Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, +descendant d'une noble et religieuse lignée espagnole. +De l'autre monde, il ne montra aucun souci. Il expira, +un sourire de défi sur les lèvres.</p> + +<p>La compagnie reprit son train de vie. On remarqua +seulement que Modesto avait disparu. Sans doute le +taciturne camarade était-il tombé dans quelque fosse. +D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin de Don +Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les +motifs qui l'avaient poussé à ce crime.</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan fut fort ému de la mort de son frère +d'armes. Il l'aimait, peut-être comme un vice dont on +ne peut plus se passer, mais il l'aimait.</p> + +<p>Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné +par le côté mystérieux de ce trépas. C'est +alors qu'on le mit en garnison à Cambrai, où bientôt +ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme +par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser +les femmes et à molester les maris.</p> + +<p>Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières +féminines se mêlaient heureusement à la rudesse des +hommes de guerre. Toute sa personne respirait la +virilité, et cependant il y avait quelque chose de si +tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les +femmes étaient folles de lui. Elles voulaient toutes +goûter de son amour, et, quand elles en avaient goûté, +les autres hommes leur paraissaient fades. Elles le +redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour +lui.</p> + +<p>Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. +Aujourd'hui la brèche, demain le balcon; le +matin ferraillant avec le mari ou l'amant, le soir +buvant avec les plus basses courtisanes...</p> + + + + +<a id="II-V"></a><h2>CHAPITRE V</h2> + +<p class="resume">Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez +de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel +épisode il donna le titre du <i>Riche désespéré</i>.</p> + + +<p>Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre, +nommée Louvain, vivait un jeune cavalier, âgé d'environ +vingt-cinq ans, appelé M. de Chappelin, et qui +étudiait à l'Université les droits civil et canon. La +mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne +heure maître absolu d'une des fortunes les plus considérables +de la ville, et il en usait avec toute la +fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se livrant +à corps perdu à toute espèce de désordres.</p> + +<p>Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré +dans l'église des Pères de Saint-Dominique pour +entendre prêcher un orateur éminent. Ce discours, +auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit +néanmoins sur lui une impression inattendue; la +parole de Dieu le toucha, et il sortit de l'église tellement +changé qu'il forma soudain la résolution de +quitter le monde et d'entrer en religion. Il remit +donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea +de les administrer pendant une absence à laquelle, +disait-il, il était obligé; puis il se rendit au couvent +des Dominicains, où il prit tout aussitôt l'habit de +novice.</p> + +<p>Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna +de grandes preuves de ferveur, mais un malheureux +hasard ramena à Louvain deux de ses amis qui +avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent +que Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution +leur parut si étrange, ils en furent si vivement +affligés qu'ils projetèrent de se rendre au couvent et +de chercher à ramener leur ami au monde et à ses +études. Ils obtinrent facilement la permission du +prieur, car la consigne des couvents est moins rigoureuse +en Flandre qu'en Espagne, et ils n'épargnèrent +au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin +était faible, le souvenir des jouissances de la vie +mondaine était loin d'être éteint de son cœur; il céda +donc sans peine au discours de ses amis et s'en alla +tout aussitôt demander au prieur de lui faire rendre +ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes, +des engagements auxquels il ne pouvait se +soustraire, et surtout l'impossibilité de se soumettre +plus longtemps aux rigueurs de la vie monastique. +Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles +efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il +de rester quelques jours encore, lui offrant le concours +de ses prières et de celles de tous ses religieux +pour résister à ce qu'il considérait comme une +embûche du démon; Chappelin persista et quitta le +couvent le soir même.</p> + +<p>Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses +biens, toutes ses habitudes passées, et il n'y eut bientôt +dans la ville festin ou réunion joyeuse dont il ne +fit partie. Au bout de quelque temps, il retrouva +dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle +et riche, à laquelle il avait rendu quelques soins +lorsqu'elle était au couvent et avant que lui-même +n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda en +mariage, et comme l'union était des mieux assorties, +elle fut promptement conclue.</p> + +<p>En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme, +Chappelin était extrêmement riche; cette heureuse +position s'accrut encore par la mort d'un oncle qui +était gouverneur d'une ville située vers les frontières +de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier +obtint même de Son Altesse le vice-roi, et grâce aux +bons services de son oncle, de lui succéder dans sa +charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où +l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, +où sa femme continuait d'habiter.</p> + +<hr /> + +<p>Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière +ville et qu'il se promenait seul aux environs, il +rencontra sur le chemin un militaire espagnol qui se +nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait. Il +l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit +qu'il se rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à +passer quelques jours. Il ajouta que, depuis la fin du +siège de Berg-op-Zoom, il était en garnison dans le +château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire +connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse +quelques questions auxquelles l'Espagnol répondit +avec intelligence et sagacité.</p> + +<p>En arrivant aux portes de la ville, Chappelin +demanda à son compagnon de route s'il avait l'intention +de s'arrêter à Louvain et lui offrit de venir loger +chez lui.</p> + +<p>«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une +grande affection à la nation espagnole, et je serai +heureux de lui en donner une preuve en la recevant +ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre en +route après s'être reposée, par une bonne nuit, des +fatigues du chemin.»</p> + +<p>Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant +de cette offre, et que ce serait manquer à la courtoisie +que professait sa nation que de ne pas l'accepter +avec empressement, qu'il passerait donc cette nuit +à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste +de la journée pour approcher un peu plus du but de +son voyage.</p> + +<hr /> + +<p>Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de +Chappelin, qui conduisit aussitôt le jeune Espagnol à +l'appartement de sa femme. Celui-ci se présenta avec +une extrême courtoisie, mais ses yeux n'eurent peut-être +pas toute la réserve désirable, et ses regards eurent +peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le +frappa vivement. C'était, en effet, d'après tous les +témoignages que l'on en a, la plus belle créature de +toute la province de Flandre. On servit un repas abondant; +mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette +merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante +et dont les épaules étaient quelque peu découvertes, +selon la coutume flamande, mangea peu, ou du moins +avec une continuelle distraction.</p> + +<p>Le souper terminé et la table desservie, Chappelin +fit apporter un clavicorde et, se plaçant devant +l'instrument, il exécuta un gracieux prélude, à la suite +duquel sa femme chanta, d'une voix des plus agréables, +de jolies romances dont lui-même était l'auteur.</p> + +<p>La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique +et à une conversation choisie dans laquelle la femme +de Chappelin déploya, aux yeux émerveillés du jeune +officier, toutes les ressources d'un esprit éclairé et +subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui +retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un +flambeau, conduisit Don Juan de Maraña dans une +pièce voisine de celle de la jeune femme et qu'occupait +d'ordinaire le valet de chambre de M. de Chappelin. +L'Espagnol, qui devait se remettre en route au +point du jour, prit congé de ses hôtes avec tous les +témoignages ordinaires de reconnaissance, et l'ordre +fut donné au majordome de faire disposer, dès le +matin, un déjeuner abondant et quelques provisions +de route, afin que le jeune homme pût, avant son +départ, prendre les forces nécessaires pour terminer +d'une traite le chemin qu'il avait à parcourir. En +même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à +s'occuper de quelques travaux, se retira dans une +chambre plus éloignée où il devait passer la nuit.</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui +occupait la même chambre, lui dit que, pour ne pas +troubler le repos dont il devait avoir grand besoin, +il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre et +s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des +autres domestiques de la maison.</p> + +<p>Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination +était toute remplie de l'image de sa belle +hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle avait été +subite, s'irritait encore par diverses circonstances +fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait +la jeune femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, +et, enfin, la solitude où il était lui-même, par +suite d'une attention contraire aux ordres du maître.</p> + +<hr /> + +<p>Ces circonstances firent naître dans son esprit un +projet diabolique, projet offensant pour la majesté +divine, indigne de la loyauté espagnole et en même +temps de la noble hospitalité du seigneur flamand.</p> + +<p>Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer +sans bruit dans la chambre de la dame, présumant +qu'autant pour ne pas scandaliser la maison que +pour sauver son honneur aux yeux des autres elle +garderait le silence. Il alla même jusqu'à supposer +que, touchée des regards qu'il lui avait adressés pendant +toute la soirée, elle le recevrait avec plaisir, et +qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de son +mari.</p> + +<p>Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour +lui péril de la vie, que, la dame appelant à son aide, +le mari accourrait, qu'il y aurait lutte, scandale et +sang versé; mais son ardente passion lui suggéra une +solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers le +milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en +chemise, il pénétra dans la chambre où il s'arrêta +quelques instants immobile et sans prendre de résolution.</p> + +<p>De là, il retourna dans la pièce où il avait couché, +prit son épée, la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au +lit de la Flamande. Alors il étendit la main, la toucha +et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était son mari:</p> + +<p>«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous +revenez si tôt?»</p> + +<p>Don Juan, profitant de cette erreur, garda le +silence, prit la place du mari; puis lorsqu'il eut satisfait +ses honteux appétits, il se leva, ramassa son épée +et rentra sans bruit dans sa chambre.</p> + +<p>Mais le repentir suit de près la faute, le remords +n'est pas loin du péché, et une fois sa passion assouvie, +le jeune Espagnol eut honte de ce qu'il avait fait et +commença à craindre que le mari, venant à se lever +avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions +de sa femme. Celle-ci, en effet, toute surprise +de la conduite étrange de celui qu'elle avait cru son +mari, du silence obstiné qu'il avait gardé, de sa +retraite précipitée, s'était endormie en se proposant +de lui en faire le matin un amoureux reproche.</p> + +<p>Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña, +que la honte avait empêché de fermer les yeux, se +leva à la hâte. Il chargea les premiers serviteurs +qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il +ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé; +et quelques instances que fissent les serviteurs, +qui du moins voulaient le charger de provisions, il +refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux lieues de Louvain, +une hôtellerie où il comptait prendre un peu de +repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé +des serviteurs et sortit de la ville.</p> + +<hr /> + +<p>Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin, +réveillé par le mouvement de sa maison, se leva +et se rendit dans la chambre de sa femme, à qui il +demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant +que les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui +avaient laissé que fort peu de repos.</p> + +<p>«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant +et avec un petit air boudeur, vous savez dissimuler +très agréablement, et votre langue, qui était si obstinément +muette cette nuit, me semble bien agitée ce +matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de +Dieu, lui dit-elle, et ne me revenez pour le moins de +toute la journée; vous me devez bien cette pénitence +pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre +vous.»</p> + +<p>Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et +lui demanda quel était le sujet de cette grande colère.</p> + +<p>«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de +la visite que vous m'avez faite cette nuit, poussé par +je ne sais quelle subite passion, et pendant laquelle +vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?»</p> + +<p>Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin +en recevant cette confidence. Il pensa que le +jeune Espagnol avait dû rester seul dans la chambre +qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui +devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, +mère de tous les crimes, l'avait amené à commettre +la grave offense de laquelle il n'osait s'assurer. +Il ne voulut toutefois rien laisser voir des soupçons +à sa femme.</p> + +<p>«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que +j'éprouve pour vous; mon silence vous donne la +mesure de la honte que j'éprouvais à troubler votre +repos.»</p> + +<p>Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel +affront, il saisit un prétexte pour prendre congé de sa +femme et sortit de sa chambre. Il prit à part un de +ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval. +Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit +parmi ses armes une riche demi-pique, puis descendit +dans la cour. Le cheval n'était pas encore +prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait +avec agitation devant l'écurie.</p> + +<p>«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as +mal reconnu l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi, +traître et adultère, et je te jure que ton indigne +conduite te coûtera cher. Fuis, infâme, et cache-toi; +mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde +où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de +l'Etna!»</p> + +<p>Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en +selle avec la rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques +de l'accompagner, puis il saisit sa demi-pique, +éperonna son cheval et le lança au galop sur le chemin +qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol.</p> + +<p>Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un +site entièrement désert.</p> + +<p>Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son +chapeau sur son visage pour n'être pas reconnu à +l'avance et, dès qu'il eut atteint le traître, sans prononcer +une parole, sans lui donner le temps de se +reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea +entre les épaules la pointe acérée de son javelot, qui +le blessa si fort que Chappelin crut l'avoir tué, +quoiqu'il n'en fût rien, et le mari outragé reprit le +chemin de sa demeure.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant la jeune femme, voyant que l'heure +s'avançait sans que son mari fût de retour, s'informa +de ce qu'il était devenu. Le palefrenier lui raconta +alors que, pendant tout le temps qu'il avait été +occupé à seller un cheval, il avait entendu son +maître, qui se promenait devant la porte de l'écurie, +se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant traître, +infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence +de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à +ce qu'il l'eût atteint et de le mettre en morceaux. +Alors la malheureuse femme comprit tout et tomba +sans connaissance.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, elle revint à elle et +se mit à verser des torrents de larmes, puis songeant +au prochain retour de son mari, redoutant de paraître +devant lui souillée à jamais par un crime dont elle +porterait désormais la peine quoique innocente, elle +descendit dans la cour et, après l'avoir parcourue +quelques instants avec égarement, elle se précipita la +tête la première dans un puits profond, sans qu'aucun +de ceux qui étaient présents eût pu la retenir. +À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris +affreux, auxquels accourut la foule du dehors, les uns +s'enquérant de ce qui s'était passé, les autres cherchant, +mais en vain, à secourir la pauvre femme qui, +dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.</p> + +<hr /> + +<p>Au milieu de ce tumulte universel arriva le +malheureux Chappelin.</p> + +<p>Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, +ces gens en larmes qui se pressaient au bord du +puits, il descendit de cheval et demanda ce qui s'était +passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en se +déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment +sa femme, après s'être plainte de l'infâme conduite +de l'Espagnol, s'était précipitée dans ce puits, où elle +gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle le pauvre +homme resta quelques instants frappé de stupeur et +hors d'état de prononcer une parole; puis enfin, +lorsqu'il fut revenu à lui, il se précipita à genoux +auprès du puits en versant des larmes et en s'arrachant +les cheveux et la barbe.</p> + +<p>«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi +t'es-tu séparée de moi? Pourquoi, mon séraphin, +m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir toi-même de +la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne +Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je +maintenant sans te voir? Que ferais-je? Où irais-je? +Que deviendrais-je? Je ne le vois que trop ce que je +vais devenir!»</p> + +<p>Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux +et tira son épée.</p> + +<p>À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, +parmi lesquelles étaient quelques-uns des principaux +personnages de la ville, craignant qu'il n'arrivât un +nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour lui +donner des consolations. Il paraissait leur prêter +attention, lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut +son enfant dans les bras de sa nourrice, laquelle +pleurait amèrement; alors, courant après elle avec +une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa +à plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle +sorte qu'il lui brisa la tête et le corps.</p> + +<p>«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, +d'une mère aussi infortunée, et qu'il ne reste +sur terre aucune trace de nous.»</p> + +<p>Puis il se remit à appeler sa femme.</p> + +<p>«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, +je ne veux ni ciel ni paradis, il n'y a de bonheur +pour moi qu'à être où tu es; l'enfer même, avec toi, +vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de ma +vie, attends-moi, me voici.»</p> + +<p>Alors, et sans que personne pût le retenir, il se +jeta dans le puits, et son corps brisé alla tomber +auprès de celui de sa femme.</p> + +<hr /> + +<p>Ce terrible événement porta au comble l'émotion +des assistants; l'on n'entendit pendant quelques moments +que sanglots et cris d'effroi, et la maison, +comme la rue, furent bientôt remplies de curieux +frappés de stupeur. Survint le gouverneur de la ville +qui fit retirer les deux corps, et, avec l'agrément de +l'évêque, les fit transporter dans un bois voisin de la +ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent +jetées dans un ruisseau qui passait près de là.</p> + +<p>Pendant ce temps, des passants charitables relevaient +Don Juan et le firent soigner à Bruxelles, où +ils allaient; il fut bientôt sur pied, et le souvenir de +la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait +tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier +et y parvint bientôt.</p> + + + + +<a id="II-VI"></a><h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>LES NUITS DE SÉVILLE</h3> + +<p class="resume">Retour en Espagne.—Fêtes et orgies.—La liste des maîtresses.—Doña +Teresa au couvent.—Nouvelle séduction.</p> + + +<p>Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père +venait de mourir. Sa mère ne lui avait survécu que +de quelques jours. La vie de Don Juan était telle que +cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait dans +un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités +de la vie, même les plus douloureuses.</p> + +<p>Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner +en Espagne afin de débrouiller son héritage. Il +devenait possesseur d'un majorat et de biens considérables.</p> + +<p>L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être +oubliée des habitants de Séville comme elle l'était de +lui-même. D'ailleurs, Don Juan avait envie de s'exercer +sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les +aventures de camp et de garnison lui semblaient +banales à la longue. Les belles Sévillanes l'attendaient, +prêtes à se rendre à discrétion.</p> + +<hr /> + +<p>Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid +comme un brillant météore et, dès son arrivée à +Séville, éblouit tout le monde par sa magnificence.</p> + +<p>En possession de son héritage, il entreprit une vie +de réjouissances telle que nul n'en avait jamais mené +dans les Espagnes. Il donnait des fêtes où les plus +belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours, nouveaux +plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une +foule de libertins qui suivaient ses moindres caprices +et l'encensaient perpétuellement. Il n'était de mode +qui n'eût été consacrée par Don Juan.</p> + +<p>Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de +l'amour, mais d'un amour beaucoup plus chaste +qu'on ne le croit généralement. Il donna des festins +où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas +de se montrer nues, festins dignes de la décadence +romaine. Il semait l'or à pleines mains. Il avait par +l'excès étouffé le scandale.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au +cours de sa convalescence, il s'amusa à dresser une +liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de +tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne fut pas sans +peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, +il constata avec une certaine satisfaction que toutes +les classes de la société, toutes les professions étaient +représentées sur la liste.</p> + +<p>En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. +Le nom de ce pontife figurait en tête, en bas se trouvait +un pauvre ramasseur de bouts de cigares dont +la femme était l'une des plus jolies cigarières de +Séville.</p> + +<p>«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit +remarquer son ami Torribio.</p> + +<p>—Et lequel?</p> + +<p>—Dieu!</p> + +<p>—C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je +te remercie de m'avoir averti. Je vais m'employer +sans retard à combler cette lacune. D'ici un mois je +t'invite à souper avec une nonne!»</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles +des couvents et, peu de temps après, il distinguait +une religieuse d'une trentaine d'années dont le visage +exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant +d'une admirable beauté.</p> + +<p>«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. +Quoi qu'il en soit, elle est bien l'épouse de Dieu. Si +jamais je l'ai fréquentée, elle n'hésitera pas à revenir +à moi!»</p> + +<p>Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille +du comte de Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. +Il la reconnut bientôt. Il se fit reconnaître d'elle et +constata, en effet, que sa vue avait plongé dans un +trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.</p> + +<p>Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, +l'assurant de son amour. Il n'avait jamais aimé +qu'elle, et de retour à Séville il s'était décidé à remuer +terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut la lettre +suivante:</p> + +<p><i>C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous +ne m'ayez point oubliée? J'étais bien malheureuse, +mais je commençais à m'habituer à mon sort. Je +vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je +devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon +père... Mais, hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous +oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans +cette église; vous me faites trop de mal. Adieu, +adieu, je suis morte au monde.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><span class="sc">Teresa</span>.</p> + </div> </div> + +<p>«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta +de lui faire parvenir le mot suivant:</p> + +<p><i>Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec +une échelle de corde à la porte du jardin du couvent.</i></p> + +<p>Il reçut la réponse suivante:</p> + +<p><i>Je viendrai.</i></p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/VII.png"> +<img src="images/VII.png" alt="LA STATUE DU COMMANDEUR" /></a><br /> PLANCHE VII + +<br />(Photo J. Lacoste, Madrid). + +<br /><i>F. Goya.</i>—LA STATUE DU COMMANDEUR</div> + + + + +<a id="II-VII"></a><h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>LA CONVERSION DE DON JUAN</h3> + +<p class="resume">Au château de Maraña.—Le vieux tableau.—Un singulier +office.—L'apparition.—L'enterrement.—Évanoui.—La +conversion.—Mort de Teresa.—Le dernier duel.—La +pénitence.</p> + + +<p>Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don +Juan les passa au château de Maraña. C'était là qu'il +avait grandi. Depuis son retour à Séville, perdu dans +les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de revenir +dans l'austère château de ses pères.</p> + +<p>Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper +se mit au lit. Il parcourut quelques pages d'un +livre de contes libertins, puis se souleva pour éteindre +sa chandelle.</p> + +<p>... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau +des <i>Supplices du Purgatoire</i> que sa mère lui expliquait +en son enfance. Il revit l'homme dont le feu +brûlait les membres et dont un serpent dévorait les +entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine +Gomare...</p> + +<p>Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes +le tourmentèrent. Les âmes du purgatoire, allongées, +émaciées, continuaient de se tordre devant lui.</p> + +<p>Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée +à rôder dans le vieux château dont chaque salle, +chaque meuble lui rappelaient un souvenir de sa paisible +enfance. Et il songea, pour la première fois peut-être, +à la mort de ses vieux parents...</p> + +<hr /> + +<p>Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit +au couvent. La nuit était tombée; en passant devant +la chapelle, il aperçut des lumières. «L'office dure +encore à cette heure, se dit-il. C'est bizarre.» Et il +entra pour passer le temps.</p> + +<p>Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une +procession faisait lentement le tour du chœur. Deux +longues files de pénitents en capuchon se rangeaient +autour d'une bière couverte de velours noir et portée +par plusieurs figures habillées à la mode antique, la +barbe blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait +lentement et gravement. On n'entendait pas le bruit +des pas sur le carreau de l'église. On eût dit que +chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les +plis longs et roides des robes et des manteaux paraissaient +aussi immobiles que les vêtements de marbre +des statues.</p> + +<p>Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait +dans ces couvents un caractère particulièrement +lugubre. Il voulut s'en aller, quoique les nonnes +fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs +grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la +manche un des pénitents qui portaient des cierges et +lui demanda poliment quel était le personnage +qu'on enterrait.</p> + +<p>Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et +décharnée comme celle d'un homme très malade. Il +répondit d'une voix lointaine et blanche:</p> + +<p>«C'est le comte Juan de Maraña!»</p> + +<p>Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il +crut avoir mal entendu, mais se décida à demeurer à +l'office.</p> + +<p>Un <i>De Profundis</i>, d'une tristesse sépulcrale, +s'éleva bientôt. Don Juan avisa un second pénitent +qui passait près de lui:</p> + +<p>«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.</p> + +<p>—Juan de Maraña!» répondit une voix non +moins effrayante que la première.</p> + +<p>Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit +encore et, comme un prêtre s'approchait de lui, +il lui prit la main. Elle était froide comme du marbre.</p> + +<p>«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?</p> + +<p>—Nous prions pour le comte Juan de Maraña...</p> + +<p>—Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage +douloureux du prêtre glaçait de plus en plus de +crainte.</p> + +<p>—Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous +payons la dette que nous avons contractée envers sa +mère, dont les prières ont jadis adouci nos peines... +Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est +la dernière!»</p> + +<p>À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la +salle d'un angle obscur:</p> + +<p>«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, +les temps sont venus! L'enfer l'appelle! Le comte de +Maraña est-il à nous?»</p> + +<p>Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut +des hommes, pâles et sanglants, qui s'avançaient +vers la bière en répétant avec une joie qui faisait grimacer +leurs bouches décharnées:</p> + +<p>«Il est à nous! Il est enfin à nous!».</p> + +<p>Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient +Garcia Navarro et le capitaine Gomare; et il tomba +évanoui.</p> + +<hr /> + +<p>Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, +inanimé, un homme étendu au seuil de la chapelle +du couvent. On le releva et on reconnut Don +Juan.</p> + +<p>«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient +les soldats qui connaissaient sa réputation, comme +tout habitant de Séville.</p> + +<p>Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses +sens. Mais au lieu de blasphémer comme à son ordinaire, +il demanda qu'on fît venir sans tarder un +prêtre, afin qu'il se confessât...</p> + +<p>La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, +croyant à une mystification, refusèrent leurs +services.</p> + +<p>Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura +plusieurs heures enfermé avec lui. Après quoi il +déclara à tous qu'il allait se retirer dans un couvent +pour y faire pénitence.</p> + +<p>Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant +des sommes suffisantes pour faire bâtir un +hôpital et pour fonder des messes pour les âmes du +purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de +bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la +pénitence et ses mortifications.</p> + +<hr /> + +<p>Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du +couvent le signal convenu. Elle rentra dans sa cellule, +en proie à la plus vive agitation. Le lendemain, +elle recevait, portée par le dominicain, une lettre de +Don Juan, où il lui expliquait son intention de se +consacrer, à son exemple, à la vie monastique.</p> + +<p>Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et +rouge tour à tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut +prise d'une crise terrible, que ni la mère supérieure +ni le dominicain ne pouvaient calmer.</p> + +<p>«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin +à lui», disaient-ils.</p> + +<p>Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.</p> + +<p>«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a +jamais aimée!»</p> + +<p>Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les +secours de l'art et de la religion lui furent-ils prodigués. +Elle repoussa dédaigneusement les uns et les +autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa +dernière parole fut:</p> + +<p>«Il ne m'a jamais aimée!»</p> + +<hr /> + +<p>Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. +Un jour que le frère Ambroise—c'était en religion le +nom du comte de Maraña—travaillait au jardin à +creuser sa propre tombe, sous les rayons d'un soleil +brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger revêtu +d'un grand manteau.</p> + +<p>«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. +Eh bien! je me trouvais dans la compagnie du capitaine +Saqui-Guitra, votre compagnie, au siège de +Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi +qui ai tué votre camarade Garcia.</p> + +<p>—Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié +de lui, fit le moine.</p> + +<p>—Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais +mon nom est tout autre. Je me nomme Don Pedro de +Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que vous avez +tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña +Teresa que vous avez tuée... comte de Maraña.</p> + +<p>—Je ne suis plus le comte de Maraña.</p> + +<p>—Qui que vous soyez, votre heure a sonné.</p> + +<p>—Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon +frère, je m'agenouille devant vous. C'est pour expier +tous les crimes que vous avez énumérés que j'ai +revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la plus +rude pénitence, mais ne me maudissez pas.</p> + +<p>—Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore +le respect de mon nom. Don Juan, voici deux épées, +nous allons combattre.</p> + +<p>—Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un +pauvre moine. Tuez-moi.</p> + +<p>—Non, non, tu serais trop heureux de mourir +ainsi, il faut combattre!</p> + +<p>—Je ne combattrai pas!</p> + +<p>—Don Juan, tu n'es qu'un lâche...</p> + +<p>—Je suis un lâche, reprit lentement le moine, +dont le visage avait blêmi.</p> + +<p>—Et les lâches, voici comment on les traite!»</p> + +<p>Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un +violent soufflet sur la joue de dom Ambroise.</p> + +<p>Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, +relevé ses manches et saisi une épée:</p> + +<p>«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.</p> + +<p>Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas +long. En quelques instants, Pedro fut étendu à terre, +la poitrine percée de part en part.</p> + +<hr /> + +<p>Les souffrances que s'imposa Don Juan pour +expier le nouveau crime qui avait fait périr le dernier +membre de l'infortunée famille de Ojedo sont parmi +les plus terribles que l'histoire monastique ait enregistrées. +La moindre de ses pénitences, c'est que, +chaque matin notamment, il devait se présenter au +frère cuisinier qui le gratifiait d'un vigoureux soufflet.</p> + +<p>Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan +de Maraña repose aujourd'hui dans le chœur de +l'église de la Charité, à Séville, et sur la pierre a été +gravée, selon son désir formel, l'inscription suivante:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!</p> + </div> </div> + + + + +<h1>III</h1> + +<h1>DON JUAN D'ANGLETERRE</h1> +<h3>ou</h3> +<h1>LE SONGE DE LORD BYRON</h1> + + + + +<a id="III-I"></a><h2>CHAPITRE I</h2> + +<h3>JULIA</h3> + +<p class="resume">La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.—Un turbulent +marmot.—Mort inopinée de Don José.—Éducation morale +de Juan.—Sa précocité.—Son adolescence.—Julia, la belle +sang-mêlé.—Son vieux mari.—Amours d'Inès et d'Alfonso.—Julia +auprès de Don Juan: premières caresses.—Vaines +résistances.—Tristesse de Don Juan.—Dans le berceau +fleuri.—Dangers du crépuscule.—Initiation de Don +Juan.—Dans le lit de Julia.—L'arrivée du mari.—La ruse +de Julia.—Confession d'Alfonso.—La cachette de Don +Juan.—Dans le cabinet noir.—Les deux époux.—Les souliers +révélateurs.—Fuite de Don Juan.—Combat à l'épée +et au poing.—Dans la nuit sévillane.—Le scandale.—Don +Juan s'embarque.—La lettre de Julia.</p> + + +<p>Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre +par ses oranges et ses femmes. Il faut plaindre celui +qui ne l'a point vue: Cadix seule peut lui être comparée. +Ses parents habitaient sur les bords du noble +fleuve qui a nom Guadalquivir.</p> + +<p>Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une +goutte de sang israélite ou maure dans les veines; +son origine remontait aux plus gothiques gentilshommes +de l'Espagne; il passait pour un cavalier +accompli.</p> + +<p>Sa mère possédait une merveilleuse instruction. +Toutes les sciences qui ont un nom dans la chrétienté, +elle les possédait; ses vertus n'avaient d'égal +que son esprit.</p> + +<p>Elle savait par cœur tout Calderon et la plus grande +partie de Lope, et si un acteur venait à oublier son +rôle, elle pouvait lui servir de souffleur. Une +mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña +Inès.</p> + +<p>Les mathématiques étaient sa science préférée; la +magnanimité, sa vertu la plus noble; son esprit, de +l'attique pur; dans ses discours sérieux elle portait +l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était en toutes +choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin +elle se vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de +mousseline l'hiver, et d'autres étoffes qu'il serait +trop long d'énumérer.</p> + +<p>Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; +en fait de grec, elle connaissait l'alphabet; +elle lisait de-ci de-là quelques romans français... En +général sa parole s'environnait de mystère, comme si +le mystère eût dû l'ennoblir.</p> + +<p>Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et +l'hébreu et trouvait de l'analogie entre ces deux langues: +elle le prouvait par certaines citations des textes +sacrés. Elle était un cours académique vivant; dans +ses yeux il y avait un sermon, sur son front une +homélie; elle était pour elle-même sur tous cas un +directeur expert.</p> + +<p>C'était enfin une arithmétique ambulante et la +morale personnifiée. Elle laissait aux autres femmes +les défauts de son sexe; elle n'en avait pas un seul. +N'est-ce point le pire de tous?</p> + +<p>Elle était tellement supérieure à toutes les tentations +de l'esprit malin que son ange gardien avait fini +par abandonner son poste.</p> + +<p>Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers +que ceux d'une pendule.</p> + +<p>Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la +perfection est insipide dans ce monde pervers, puisque +nos parents ne durent leur premier baiser qu'à la +perte du paradis de paix, d'innocence et de félicité (à +quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de +la journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant +des fruits divers sans la permission de sa moitié.</p> + +<p>C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans +goût pour les sciences et les savants; il prenait souvent +cependant querelle avec sa femme. À ce moment, +ils avaient l'un et l'autre le diable au corps. Et celui +qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste, +dans l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures +ménagères sur la tête.</p> + +<p>C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue +au monde, véritable singe malfaisant. Ses parents +raffolaient de ce turbulent marmot. C'était le seul +point sur lequel ils fussent d'accord. N'eussent-ils +pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter +d'importance à la maison, afin de lui apprendre à +vivre?</p> + +<hr /> + +<p>Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des +convenances, se souhaitaient la mort plutôt que le +divorce. Cependant il vint un jour où le feu cessa de +couver.</p> + +<p>Inès tenta sans succès de faire passer son digne +époux pour fou, puis elle tint un journal de ses fautes, +surveilla ses actes, ouvrit sa correspondance. Leurs +parents cherchèrent à les réconcilier, mais, ainsi +qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer +l'affaire. Les avocats se multipliaient afin d'obtenir +le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de +quelques frais préliminaires que Don José vint à +mourir.</p> + +<p>Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas +plaidée. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés, +un juif prit une de ses maîtresses, un prêtre l'autre. Il +mourut, laissant sa femme en proie à la haine la plus +violente.</p> + +<p>Il était mort <i>intestat</i>. Don Juan fut donc l'unique +héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres. +Inès devint sa tutrice.</p> + +<p>Elle décida que Don Juan devait être une merveille, +digne en tout de sa très noble race (son père était de +Castille et sa mère d'Aragon), et pour qu'il se montrât +un chevalier accompli dans le cas où le roi aurait +encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, +celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, +d'escalader une forteresse... ou un couvent.</p> + +<p>La plus stricte morale présida à son éducation. +Aucune branche dans les arts ou les sciences ne lui +fut dérobée. Il était profondément versé dans les +langues, surtout les mortes; dans les sciences, de préférence +les plus abstraites; dans les arts, ceux du +moins dont on ne faisait pas communément usage. +Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un livre +licencieux ou qui traitât de la reproduction des espèces: +on eût craint de le rendre vicieux.</p> + +<p>Ses études classiques donnaient quelque inquiétude +à cause des indécentes amours des dieux et des +déesses, lesquels ne mirent jamais de corsets ni de +pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions +expurgées par des hommes instruits qui judicieusement +avaient placé hors de la vue des écoliers les +passages empreints de libertinage.</p> + +<p>Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; +charmant à six ans, il promettait de montrer à onze les +plus beaux traits que pût avoir un adolescent. Il semblait +être sur le chemin du paradis, car il passait la +moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses +maîtres, son confesseur et sa mère.</p> + +<p>À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, +mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant +comme un page. Tout le monde le prenait pour +un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir +dans sa précocité quelque chose d'atroce.</p> + +<hr /> + +<p>Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées +par leur modestie et leur dévotion, se trouvait +Doña Julia. De dire qu'elle était jolie, cela n'offrait +qu'une très faible idée d'une foule de charmes qui lui +étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à +l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.</p> + +<p>Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine +mauresque. Son sang n'était pas purement espagnol: +dans ce pays c'est une espèce de crime. Quand tomba +la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé +de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent +en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son +archigrand'mère préféra ce dernier parti.</p> + +<p>Alors elle épousa un hidalgo qui, par cette union, +altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfants. Cette +païenne conjonction eut pour effet de renouveler une +vie usée et d'embellir les traits de ceux dont elle +flétrissait le sang. De la souche la plus laide des +Espagnes sortit tout à coup une génération pleine de +charmes et de fraîcheur. Les fils cessèrent d'être +rabougris, les filles plates. Cependant la rumeur +publique assure que la grand'mère de Doña Julia dut +à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son +mari.</p> + +<p>Cette race alla toujours en embellissant jusqu'à ce +qu'elle se concentrât en un seul fils qui laissa une fille +unique, Julia. Elle était mariée, chaste, charmante et +âgée de vingt-trois ans.</p> + +<p>Ses yeux étaient grands et noirs. On devinait sous +ses paupières un sentiment qui n'était pas le désir, +mais peut-être le serait-il devenu si son âme, en se +peignant dans ce regard, ne l'eût rendu le siège de la +chasteté.</p> + +<p>Ses cheveux lustrés étaient rassemblés sur un front +brillant de génie, de douceur et de beauté; l'arc de +ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris; ses +joues, colorées par les rayons de la jeunesse, avaient +parfois un éclat transparent, comme si dans ses veines +eût circulé un fluide lumineux.</p> + +<p>Elle était mariée à un homme de cinquante ans: de +tels maris, il y en a à foison. Au lieu d'un semblable il +serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, surtout +dans les contrées plus rapprochées du soleil. Il est +bien déplorable, en effet, dans ces régions que la +chair soit si fragile en dépit des jeûnes et des prières.</p> + +<p>Dans le moral septentrion tout est vertu, et les juges +peuvent avec équité fixer l'amende de l'adultère.</p> + +<p>Alfonso était un homme encore de bonne mine, +et sans être chéri de Julia il n'en était pas non plus +détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand +nombre, supportant d'un commun accord leurs défauts +et n'étant exactement ni un ni deux. Cependant +Alfonso était jaloux, mais il se gardait de le laisser +paraître: la jalousie tremble toujours qu'on la reconnaisse.</p> + +<p>Julia était l'amie intime de Doña Inès, on ne sait +trop pourquoi. Aucuns prétendent, sans doute par +méchanceté, qu'Inès, avant le mariage de Don +Alfonso, avait oublié avec lui quelque chose de sa +vertu habituelle. Conservant cette ancienne connaissance +dont le temps avait bien purifié les sentiments, +elle témoignait la même affection à l'épouse d'Alfonso.</p> + +<hr /> + +<p>Julia vit Don Juan et, comme un bel enfant, elle le +caressait doucement. C'était chose naturelle quand +elle avait vingt ans et lui treize, mais quand elle en eut +vingt-trois et lui seize, il s'opéra dans leurs relations +un certain changement.</p> + +<p>La jeune dame restait à quelque distance, et le +jeune homme était devenu timide. Leurs regards +demeuraient baissés et lourds d'embarras. Sans doute +Julia devinait-elle ce qui causait tout cela, mais pour +Juan il n'en avait pas plus idée que de l'Océan ceux +qui ne l'ont jamais vu.</p> + +<p>Il y avait cependant encore quelque chose de +tendre dans la froideur de Julia; quand sa jolie +main tremblante s'éloignait de celle de Juan, +elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et +léger, si léger que l'esprit hésitait à y croire. Il n'est +cependant pas de magicien qui ait pu opérer, avec sa +baguette magique, un changement comparable à +celui que cet imperceptible toucher produisait sur +le cœur de Juan.</p> + +<p>C'est en vain que la passion s'entoure d'obscurités, +elle finit par se trahir. La froideur, la colère, le dédain +et la haine sont des masques dont elle se couvre bien +souvent, mais trop tard...</p> + +<p>Ils en vinrent bientôt aux soupirs, aux œillades +plus délicieuses parce qu'elles étaient dérobées. Leurs +joues brûlantes se coloraient. À l'arrivée on éprouvait +de l'émotion, au départ de l'inquiétude. Préludes +charmants de la possession!</p> + +<p>Pauvre Julia! Elle sentit que son cœur s'en allait. +Elle résolut de faire la plus noble résistance pour son +bien et celui de son époux, pour son honneur, sa +gloire, la religion et la vertu. En conséquence, elle fit +vœu éternel de ne plus voir Juan. Mais le jour suivant +elle rendit une visite à sa mère. Ses regards se +portèrent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit. +Grâce à la Vierge, c'était quelqu'un d'autre qui entrait. +Elle en éprouva cependant de la tristesse... On +ouvrit encore la porte; sans doute était-ce lui, mais +non...</p> + +<p>Il lui parut dès lors plus convenable, pour une +femme vertueuse, de lutter face à la tentation: la +fuite était un expédient honteux et inutile. «Et puis, +se disait-elle, il existe un amour platonique, parfait, +tel que le mien. Un tel amour est innocent, il peut +unir un jeune couple sans danger. Ne peut-on baiser +une main, même une lèvre...»</p> + +<p>Quant à Don Juan, il ne pouvait deviner la cause de +ce qu'il éprouvait. Il n'imaginait pas que son sentiment +pût, avec un peu de patience, se préciser et +s'exprimer.</p> + +<p>Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, +il quittait sa demeure pour la solitude des bois. +Tourmenté d'une flamme qu'il n'apercevait pas, il +recherchait les noires solitudes. Mais il n'est qu'une +solitude qui soit consolante, celle d'un sultan dans +son harem.</p> + +<p>Don Juan jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, +sur la merveille de l'homme et du firmament; il se +demandait comment tous deux avaient été créés; il +songeait aux tremblements de terre et à la guerre, +au nombre de milles que pouvait former la circonférence +de la lune; aux ballons; aux obstacles nombreux +qui s'opposent à la connaissance exacte des +cieux, et, après tout cela, il en revenait aux yeux de +Doña Julia.</p> + +<p>Il oubliait son chemin et, quand il interrogeait sa +montre, il s'apercevait que le vieux Satan avait beaucoup +gagné, et que, lui, il avait perdu son dîner.</p> + +<p>Il revenait parfois à ses livres, mais comme le +vent fait trembler les pages, l'imagination agitait son +âme au milieu de ses lectures mystiques. Que lui +manquait-il donc? Il l'ignorait. Non, les tendres +rêveries, les chants des poètes ne pouvaient lui offrir +ce dont il avait réellement besoin: un sein pour +reposer sa tête, un cœur qui battît d'amour contre le +sien, et d'autres caresses encore...</p> + +<p>Inès n'était point sans deviner le trouble de son fils +et quelle en était la cause. Mais elle fermait les yeux... +Pour quel motif? peut-être voulait-elle ainsi couronner +son éducation, ou bien ouvrir les yeux de Don +Alfonso dans le cas où il aurait eu de la vertu de +sa femme une opinion exagérée.</p> + +<hr /> + +<p>Un jour d'été, vers six heures et demie, Julia +s'assit dans un joli berceau digne des houris du ciel +profane de Mahomet. Elle n'était pas seule. Juan se +trouvait auprès d'elle.</p> + +<p>Qu'elle était belle quand il la regardait! L'émotion +avait coloré ses joues. O Amour, quelle est donc la +mystérieuse perfection de ton art? Il donne aux +faibles la force, et il foule aux pieds le fort. Le précipice +ouvert sous les pas de Julia était immense, mais +la confiance que lui donnait sa vertu l'était également.</p> + +<p>Elle songeait à ses propres forces, à la jeunesse de +Juan, au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la +vertu, de la foi conjugale, et alors aux cinquante ans +de Don Alfonso. Cette dernière idée n'était pas, à la +vérité, propre à lui donner du cœur.</p> + +<p>Cependant l'une de ses mains s'était appuyée languissamment +sur celle de Don Juan, mais par erreur... Elle +ne croyait toucher que la sienne propre.</p> + +<p>Insensiblement elle se laissa aller sur l'autre main +de Don Juan qui jouait dans les tresses de ses cheveux... La +main qui tenait encore celle de Juan confirma +en même temps d'une pression douce, mais sensible, +la pression qu'elle recevait. Elle semblait dire: +«Retenez-moi, si vous voulez.»</p> + +<p>Les jeunes lèvres de Juan remercièrent la main par +un reconnaissant baiser, mais aussitôt, confus de son +ivresse, il la quitta avec l'air du désespoir comme s'il +eût commis un crime. Que l'amour est timide une +première fois! Julia cherchait à parler, mais elle n'y +réussit point, tant sa langue était affaiblie.</p> + +<p>Il y a du danger, au printemps, dans le silence de +cette heure... La lumière argentée qui inonde les +arbres et cette tour les couvre d'une beauté, d'un +charme si profond qu'elle pénètre aussi notre cœur et +le jette dans une tendre langueur qui n'est pas le +repos.</p> + +<p>Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, +et écartant à demi ses bras amoureux qui tremblaient +comme le sein sur lequel ils reposaient. Elle pensait +qu'il était certes facile de se débarrasser la taille, +mais combien cette position avait de charmes!...</p> + +<p>La voix de Julia s'éteignit et se perdit en soupirs, +jusqu'au moment où tous les discours devinrent inutiles... Alors +ses beaux yeux se noyèrent de larmes. +Pourquoi coulaient-elles sans cause? Qui peut aimer +et conserver la sagesse? Le remords luttait contre ses +désirs; elle résistait encore un peu, elle se repentait +beaucoup... «Jamais, jamais», répétait-elle... Et elle +consentit à tout...</p> + +<hr /> + +<p>Cinq mois plus tard, dans le froid novembre, il +était minuit. Doña Julia dans son lit dormait profondément. +Soudain s'éleva un bruit capable de réveiller +les morts. La porte était fermée, mais une voix et des +doigts donnèrent la première alarme. On entendit: +«Madame! Madame! Madame!</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>—Au nom de Dieu, Madame. Voici mon maître, +avec la moitié de la ville à sa suite... Ce n'est pas +ma faute, je faisais bonne garde... Ils montent maintenant +l'escalier, dans une seconde ils seront ici. Il +pourrait peut-être s'échapper. La fenêtre n'est certainement +pas si haute!»</p> + +<p>Et en effet arrivait Don Alfonso avec des torches, +des amis et des valets en grand nombre. La plupart, +depuis longtemps mariés, étaient ravis de troubler le +sommeil de la femme coupable qui avait voulu outrager +à la dérobée le front d'un époux. Une pareille conduite +était contagieuse. Si l'on n'en punissait pas une, +toutes suivraient bientôt son exemple.</p> + +<p>De quel genre étaient les soupçons de Don +Alfonso? Pour un cavalier de son rang il y avait +quelque grossièreté à lever ainsi une armée autour du +lit nuptial et à prendre des laquais pour attester +l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.</p> + +<p>La pauvre Julia, comme sortant d'un profond sommeil, +se mit en même temps à crier, bâiller et verser +des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui était au fait +de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du lit +en monceau pour donner à penser qu'elle-même +venait d'en sortir. Pourquoi donc se donnait-elle tant +de peine à prouver que sa maîtresse n'avait pas couché +seule?</p> + +<p>La dame et sa suivante étaient sans doute deux +pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte +des farfadets et plus encore des hommes, avaient cru +pouvoir mieux résister à deux. Elles s'étaient donc +innocemment couchées côte à côte, attendant que les +heures d'absence fussent écoulées et que l'infâme mari +eût reparu disant: «Ma chère amie, c'est moi qui le +premier ai pensé à m'en aller!»</p> + +<p>Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom +du ciel, Don Alfonso, que prétendez-vous faire? +Êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne suis-je morte +avant d'être sacrifiée à un monstre pareil! Quelle est, +dites-moi, le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie +ou le spleen? Pouvez-vous me soupçonner d'une +conduite dont l'idée seule me ferait mourir? Cherchez +donc dans cette chambre.</p> + +<p>—C'est bien mon intention, répondit Alfonso.</p> + +<p>Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinets, +garde-robes, armoires, embrasures de fenêtres. +Ils trouvèrent beaucoup de linge et de dentelle, des +paires de bas, des mules, des brosses, des peignes, +des nécessaires et autres articles à l'usage des jolies +femmes, propres à conserver la beauté. Ils percèrent +de leurs épées les rideaux et les tapisseries, ils arrachèrent +les volets, ils brisèrent les tables.</p> + +<p>Ils cherchèrent sous le lit et y trouvèrent—peu +importe!—ce n'était pas ce qu'ils désiraient. Ils +ouvrirent les fenêtres pour découvrir si la terre ne +portait pas l'empreinte de quelque semelle; la terre +était muette. Alors ils se regardèrent les uns les +autres. Nui d'entre eux, à la vérité, par un étrange +oubli, ne songea à examiner l'intérieur du lit.</p> + +<p>La voix de Doña Julia ne demeurait pas inactive +pendant cette perquisition.</p> + +<p>«O Don Alfonso, qui n'êtes désormais plus mon +époux, pouvez-vous bien agir ainsi à votre âge? +Car vous avez atteint la soixantaine. Oh! cinquante +ou soixante, c'est à peu près la même chose. Est-il +sage, est-il convenable de compromettre ainsi sans +motifs l'honneur d'une femme? Ingrat, parjure, barbare +Don Alfonso!</p> + +<p>«Est-ce pour cela que j'ai dédaigné les prérogatives +de mon sexe, que j'ai pris un confesseur si +vieux que nulle autre que moi n'eût pu le supporter? +Mon innocence l'a plus d'une fois tellement étonné +qu'il doutait que je fusse mariée!</p> + +<p>«Est-ce pour cela que je n'ai pas voulu faire choix +d'un <i>cortejo</i> parmi les jeunes gens de Séville? pour +cela que je n'allais presque nulle part, si ce n'est aux +combats de taureaux, à la messe, au spectacle, en +soirée et au bal? pour cela que j'ai éconduit mes +adorateurs jusqu'à en être incivile?</p> + +<p>«J'ai eu à mes pieds des hommes illustres de tous +les pays, le musicien italien Cazzone, des Russes, +des Anglais, deux évêques et ce pair d'Irlande qui, +l'an dernier, s'est tué pour l'amour de moi, en faisant +un excès de boisson.</p> + +<p>«Est-ce ainsi que l'on traite une épouse fidèle? Je +vous sais gré, en vérité, de ne point me battre, c'est +une grande modération de votre part! Oh! le vaillant +homme! Avec vos épées nues et vos carabines +armées, vous faites une jolie figure!</p> + +<p>«C'était donc là le motif de ce soudain départ, +sous prétexte d'affaires urgentes, en compagnie de +votre procureur, ce fieffé gredin que je vois là déconcerté, +tout honteux de la sottise qu'il a faite!</p> + +<p>«S'il est venu pour dresser procès-verbal, au nom +du ciel, qu'il procède! Vous avez là une plume et de +l'encre à votre disposition! Que tout soit relaté avec +précision. Je suis enchantée de vous voir bien gagner +vos honoraires. Cependant je vous serais obligée de +faire sortir vos espions: ma femme de chambre n'est +pas habillée.</p> + +<p>—Oh! s'écria Antonia en sanglotant, je serais +capable de leur arracher les yeux!</p> + +<p>—Continuez encore vos recherches, reprit Julia. +Mais j'ai besoin de dormir. Vous m'obligeriez de ne +pas faire tant de bruit, jusqu'à ce que vous ayez +découvert l'antre mystérieux où se cache mon amant, +ce trésor. Quand vous l'aurez découvert, que j'aie, du +moins, le plaisir de le voir!</p> + +<p>«Au fait, hidalgo, soyez aimable pour me dire +quel est ce personnage? Est-il de haut lignage? +J'espère qu'il est jeune et beau... Puisque vous vous +êtes avisé de ternir ainsi mon honneur, ce n'aura +pas été pour rien, je l'espère.</p> + +<p>«Peut-être n'a-t-il pas soixante ans; à cet âge il +serait trop vieux pour valoir la peine qu'on le tuât +et pour éveiller la jalousie d'un époux si jeune... Antonia, +donne-moi un verre d'eau, j'ai véritablement +honte d'avoir répandu ces larmes. Elles sont +indignes de la fille de mon père. Ma mère ne prévoyait +pas, en me donnant le jour, que je tomberais +au pouvoir d'un monstre!</p> + +<p>«Et maintenant, monsieur, j'ai fini, je n'ajoute +plus rien. Le peu que j'ai dit pourra montrer qu'un +cœur ingénu sait souffrir en silence des torts qu'il lui +répugne de dévoiler. Je vous livre à votre conscience. +Elle vous demandera un jour pourquoi vous m'avez +infligé ce traitement. Dieu veuille que vous n'en +ressentiez pas alors le plus amer chagrin. Antonia! +Où est mon mouchoir?»</p> + +<p>Elle dit et se rejeta sur son oreiller. Ses yeux noirs +flamboient à travers les larmes comme les éclairs à +travers la pluie. Ses longs cheveux épais ombragent +comme d'un voile la pâleur de ses joues. Leurs boucles +noires ne peuvent cacher ses éblouissantes +épaules. Ses lèvres charmantes demeurent entr'ouvertes, +et son cœur bat plus haut que ne respire sa +poitrine demi nue.</p> + +<p>Le señor Don Alfonso était, à la vérité, confus. Nul +des mirmidons ne s'amusait. Seul le procureur semblait +se distraire du spectacle. Fidèle jusqu'à la mort, +pourvu qu'il y eut discussion, peu lui importait la +cause. La décision du débat appartiendrait toujours +aux tribunaux!</p> + +<p>Alfonso se préparait à balbutier quelque excuse. +Mais la prudente Antonia l'interrompit.</p> + +<p>«Je vous prie, monsieur, de quitter la chambre si +vous ne voulez faire mourir madame.»</p> + +<p>Alfonso murmura: «Le diable l'emporte!» puis +il fit, sans trop savoir pourquoi, ce qu'on lui demandait.</p> + +<p>Avec lui sortit toute, l'escouade. Le procureur se +retira le dernier, avec répugnance, grandement +étonné et contrarié de cet imprévu <i>hiatus</i> dans les +<i>faits</i> de la cause, faits qui, tout à l'heure encore, +avaient une si équivoque apparence. Pendant qu'il +ruminait le cas, on boucla brusquement la porte à sa +face légale.</p> + +<p>O honte! O crime! O douleur! O race féminine! À +peine eut-on tiré le verrou que le jeune Juan sortit +du lit à demi suffoqué.</p> + +<p>Fluet et facile à pelotonner, on l'avait caché dans le +grand lit, entre Julia et sa servante. Non, il n'eût pas +été à plaindre, quand même ce joli couple l'eût +étouffé.</p> + +<p>Il est écrit dans la chronique des Hébreux que les +médecins, laissant là pilules et potions, avaient ordonné +au vieux roi David, dont le sang coulait avec +trop de lenteur, l'application d'une jeune fille nue +par manière de vésicatoire. L'on prétend que ce +remède lui réussit complètement. Sans doute fut-il +administré d'une façon différente, car David lui dut +la vie, mais Juan faillit en mourir.</p> + +<p>Que faire? Antonia se mettait l'imagination à la +torture. Alfonso n'allait-il pas revenir dès qu'il aurait +congédié ces imbéciles? Et le jour allait bientôt paraître!</p> + +<p>Pendant qu'Antonia cherchait, Julia, silencieuse, +imprimait ses lèvres pâles encore sur les joues de Juan.</p> + +<p>Ses lèvres, à lui, allèrent au-devant des siennes, +ses mains s'occupaient de rechercher les tresses de +ses longs cheveux épais. Même à ce moment critique, +les deux amants ne pouvaient maîtriser leur amour, +ils oubliaient tout le désespoir et le danger.</p> + +<p>«Ce n'est pas l'heure de rire, fit Antonia avec +colère. Il faut que je dépose ce joli monsieur dans le +cabinet. Veuillez, je vous en prie, garder vos folies +pour une nuit plus opportune.</p> + +<p>«Cet enfant a le diable au corps! Il ne songe qu'à +batifoler! Vous perdrez la vie, moi, ma place, ma +maîtresse, tout!</p> + +<p>«Encore si c'était un vigoureux cavalier de vingt-cinq +ans! Mais pour ce visage de demoiselle! Vraiment, +madame, votre choix m'étonne!</p> + +<p>«Allons, monsieur, allons, entrez là. Bien, le voilà +sous clef. Pourvu que nous ayons jusqu'à demain +pour nous retourner. Eh! Juan, n'allez pas dormir +au moins!»</p> + +<p>L'arrivée de Don Alfonso, qui, cette fois, était seul, +interrompit la harangue de l'honnête camériste. Ayant +jeté sur les deux époux un long regard oblique, elle +moucha la chandelle, salua et sortit.</p> + +<p>Après quelques minutes de silence, Alfonso entreprit +de bizarres excuses sur ce qui venait d'arriver. +Mais il laissa entendre qu'il avait eu d'amples raisons +pour agir ainsi.</p> + +<p>Julia eût eu un moyen immédiat de lui clore le bec, +c'eût été à son tour de lui reprocher ses maîtresses et +notamment Inès dont la liaison avec lui n'était pas un +mystère.</p> + +<p>Elle ne le fit pas, peut-être pour ne point offenser +l'oreille de Don Juan qui avait fort à cœur la réputation +de sa mère, peut-être aussi pour ne pas reporter +sur ce même Don Juan les idées d'Alfonso.</p> + +<p>Du reste, quand on fait subir aux dames un interrogatoire +de ce genre, elles ont un tact qui leur permet +de se maintenir sans cesse à quelque distance de la +question: ces charmantes créatures mentent avec +tant de grâce! le mensonge leur sied à ravir!</p> + +<p>Elles rougissent, et on les croit. Essayer de leur +répondre est à peu près inutile, car leur éloquence +est trop prodigue de paroles. Quand enfin elles sont +hors d'haleine, elles soupirent, baissent les yeux, +laissent échapper une larme ou deux. Et la paix est +faite et ensuite, et ensuite, et ensuite... on s'assied... et +on soupe...</p> + +<p>Alfonso implora en fin de compte son pardon qui +lui fut à moitié refusé et à moitié accordé. On y mit +des conditions qu'il trouva très dures, on repoussa +certaines petites requêtes qu'il présentait... Tourmenté +et poursuivi par d'inutiles repentirs, il était là +comme Adam aux portes du Paradis... Il suppliait de +ne plus rien lui refuser quand tout à coup ses yeux +s'arrêtèrent sur une paire de souliers.</p> + +<p>Une paire de souliers! Ceux-ci étaient, à n'en pas +douter, de taille masculine. Les voir, s'en emparer fut +l'affaire d'un instant:</p> + +<p>«Ah! bonté divine! Je sens claquer mes dents! +mon sang se glacer!»</p> + +<p>Et Alfonso entra à nouveau dans un violent accès +de fureur.</p> + +<p>Il sortit pour aller chercher son épée, et sur-le-champ +Julia courut au cabinet:</p> + +<p>«Fuyez, Juan, au nom du ciel! Pas un mot de +réplique! La porte est ouverte! Vous pourrez vous +échapper par le corridor que vous avez traversé si +souvent. Voici la clef du jardin. Fuyez! Fuyez! Adieu! +Dépêchez-vous... J'entends la marche précipitée d'Alfonso. +Il ne fait point encore jour. Il n'y a personne +dans la rue.»</p> + +<p>En un moment Juan gagna la porte de la chambre +et bientôt celle du jardin. Mais il se heurta à Alfonso +en robe de chambre qui menaçait de le tuer. Alors, +d'un coup de poing, il l'étendit à terre.</p> + +<p>Ce fût une lutte terrible. La lumière s'éteignit. +Antonia criait: «Au viol!» et Julia: «Au feu!» +Mais pas un domestique ne bougea pour prendre part +à la mêlée. Alfonso, étrillé à souhait, jurait ses +grands dieux qu'il serait vengé cette nuit même. +Juan, le sang bouillonnant, blasphémait une octave +plus haut.</p> + +<p>L'épée d'Alfonso était tombée à terre avant qu'il pût +en faire usage, et ils continuèrent à lutter corps à +corps. Si Juan eût vu l'épée, c'en était fait des jours +d'Alfonso.</p> + +<p>Le sang commença à couler: heureusement que +c'était par le nez. Enfin, Juan réussit à se dégager +par un coup adroitement porté, mais il y perdit son +unique vêtement. Il prit la fuite en l'abandonnant, +comme Joseph. Là s'arrête la comparaison entre les +deux personnages.</p> + +<p>Enfin on apporta de la lumière. Laquais et servantes +survinrent, et un étrange spectacle s'offrit à +leur vue: Antonia livrée à une attaque de nerfs; +Julia évanouie; Alfonso appuyé contre la porte et pouvant +à peine respirer; des débris de vêtements épars +sur le parquet, du sang, des traces de pas d'hommes...</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/VIII.png"> +<img src="images/VIII.png" alt="LE FESTIN DE PIERRE" /></a><br />PLANCHE VIII + +<br /><i>Moreau le Jeune.</i>—LE FESTIN DE PIERRE</div> + +<p>Juan avait gagné la porte extérieure du jardin, +tourné la clef dans la serrure et refermé du dehors, +sans se soucier de ceux qui étaient en dedans.</p> + +<p>Complètement nu, il trouva son chemin et rentra +chez lui sous la seule protection d'une nuit assez +obscure.</p> + +<hr /> + +<p>Il s'ensuivit un scandale charmant et une demande +en divorce.</p> + +<p>Doña Inès, pour donner le change sur l'éclat le +plus violent qui, depuis des siècles, eut fait l'entretien +de l'Espagne, fit vœu de brûler en l'honneur de la +Vierge plusieurs livres de bougies, puis, sur l'avis de +quelques vieilles matrones, elle envoya son fils s'embarquer +à Cadix. Elle voulait qu'afin de réformer sa +morale antérieure et de s'en créer une nouvelle il +voyageât par terre et par mer dans tous les pays +d'Europe, surtout en France et en Italie.</p> + +<p>Julia fut mise au couvent. Sa douleur fut grande, +mais on jugea mieux de ses sentiments par la lettre +qu'elle écrivit à Don Juan:</p> + +<p>«On m'annonce que c'est une chose résolue. Vous +partez. Ce parti est sage et convenable. Il ne m'en +est pas moins pénible. Désormais je n'ai plus de +droits sur votre jeune cœur: c'est le mien qui est +la victime... Je vous écris à la hâte, et la tache qui +est sur ce papier ne vient point de ce que vous +pourriez croire. Mes yeux sont brûlants et endoloris, +mais ils n'ont point de larmes.</p> + +<p>«Je vous ai aimé et je vous aime encore... À cet +amour, j'ai tout sacrifié, ma fortune, mon rang, le +ciel, l'estime du monde et la mienne. Et cependant +je ne regrette point ce que ce rêve m'a coûté, tant +son souvenir m'est cher.</p> + +<p>«Je n'ai rien à vous reprocher, rien à vous demander.</p> + +<p>«Dans la vie de l'homme, l'amour est un épisode; +pour la femme, c'est toute l'existence. La cour, les +camps, l'église, les voyages, le commerce occupent +l'activité de l'homme; l'épée, la robe, le gain, la +gloire lui offrent en échange, pour remplir son cœur, +l'orgueil, la renommée, l'ambition. Il en est peu dont +l'affection résiste à de telles diversions. Nous n'en +avons qu'une: aimer de nouveau et nous perdre +encore.</p> + +<p>«Vous avancerez, brillant de plaisir et d'orgueil. +Vous en aimerez beaucoup; beaucoup vous aimeront. +Sur terre tout est fini pour moi. Il ne me reste +plus qu'à enfermer au fond de mon cœur ma honte +et ma profonde douleur. Adieu donc, pardonnez-moi, +<i>aimez-moi</i>...</p> + +<p>«Mot inutile! Je le laisse cependant...</p> + +<p>«Aurai-je la force de calmer mon esprit? Mon +sang se précipite encore là où ma pensée est fixée, +comme roulent les vagues dans le sens que le vent +leur imprime... J'ai un cœur de femme, je ne peux +oublier.</p> + +<p>«Je n'ai plus rien à dire et ne peux me résoudre +à quitter la plume... Je n'ose poser mon cachet sur +ce papier... Et pourtant je le pourrais sans inconvénient. +Mon malheur ne saurait s'accroître. Je ne +vivrais déjà plus si l'on mourait de douleur. La +mort dédaigne de frapper l'infortunée qui s'offre à +ses coups... Il me faut survivre à ce dernier adieu... Il +me faut supporter la vie pour vous aimer et prier +pour vous!»</p> + +<p>Elle écrivit ce billet avec une jolie petite plume de +corbeau toute neuve sur du papier doré sur tranches. +Sa frêle main blanche tremblait quand elle approcha +la cire de la lumière, et pourtant il ne lui échappa pas +une larme. Le cachet portait un héliotrope sur une +cornaline blanche avec la devise «<i>Elle vous suit +partout.</i>» La cire était superfine et d'un beau vermillon.</p> + +<p>Telle fut la première aventure périlleuse de Don +Juan.</p> + + + + + +<a id="III-II"></a><h2>CHAPITRE II</h2> + +<h3>LE NAUFRAGE</h3> + +<p class="resume">Les filles de Cadix.—L'embarquement.—Mélancolie de Don +Juan.—Le mal de mer.—La tempête.—Le grog.—Tristesse +du licencié Pedrillo.—Dans les canots.—Le navire +sombre.—La chaloupe s'éloigne.—La faim.—Le tirage +au sort.—Pedrillo mis à mort et mangé.—Le châtiment.—Le +dénuement.—La terre!—Vers le rivage.—Naufrage +de la chaloupe.—Don Juan atteint le rivage et s'évanouit.</p> + + +<p>Juan avait donc été envoyé à Cadix. C'était, avant +que le Pérou eût appris à se révolter, l'entrepôt du +commerce colonial. Et puis on y trouvait de si jolies +filles, des dames si gracieuses! Le cœur se gonfle à +les regarder marcher. C'est quelque chose de divin, +d'incomparable. Le coursier arabe? le cerf majestueux? +le cheval barbe nouvellement dompté? le +caméléopard? la gazelle? non ce n'est pas cela. Et +puis leur mise: leur voile, leur jupon court! Et leurs +petits pieds, et le tour de leurs jambes!</p> + +<p>Elles rejettent leurs voiles en arrière, et un regard +irrésistible, qui vous rend pâle de bonheur, vous +brûle jusqu'au fond du cœur. Terre de soleil et +d'amour! Celui qui t'oublie n'est plus digne de dire +ses prières.</p> + +<p>C'est à voyager sur mer que Don Juan avait été destiné: +comme si un vaisseau espagnol était une arche +de Noé qui lui devait offrir asile contre la perversité de +la terre, et d'où il prendrait son vol un jour ainsi que +la colombe de promission!</p> + +<p>Don Juan, ses malles faites, reçut un sermon et de +l'argent. Son voyage devait durer quatre printemps.</p> + +<p>Ainsi Doña Inès espérait que son fils s'amenderait; +elle, lui remit une lettre toute pleine de sages conseils +et quelques autres de crédit.</p> + +<hr /> + +<p>Juan s'embarqua donc. Le vaisseau leva l'ancre par +bon vent et mer passablement houleuse. Sur le tillac +il adressa son adieu à l'Espagne. Les premières séparations +sont toujours pénibles. Lors même que l'on +quitte les lieux et les gens les plus déplaisants, on +ne peut s'empêcher de tourner les yeux vers son +clocher.</p> + +<p>Mais il laissait derrière lui plus d'un objet chéri: +une mère, une maîtresse et point d'épouse. Ainsi il +pleurait comme les Hébreux captifs, aux bords des +fleuves de Babylone, sur les souvenirs de Sion. Et en +même temps il réfléchissait et prenait la résolution de +se corriger.</p> + +<p>«Adieu, Espagne, un long adieu! s'écria-t-il. Peut-être +ne te reverrai-je plus, peut-être suis-je destiné +à périr comme l'exilé, par la seule soif qu'il avait de +ton rivage. Adieu! beaux sites que baigne l'eau du +Guadalquivir. Adieu, ma mère! et puisque tout est +fini entre nous, adieu aussi, ma chère Julia!»</p> + +<p>Ce disant, il tira sa lettre et la relut tout entière.</p> + +<p>«Que si jamais je t'oublie, je jure...—mais non, +cela est impossible, cela ne saurait être—cet océan +azuré se convertira en air, la terre elle-même en mer +avant que ton image ne disparaisse de mon cœur, ô +ma charmante! avant que ma pensée ne s'éloigne de +la tienne. Ah! quand l'âme est malade, rien ne la +peut guérir...»</p> + +<p>Ici le vaisseau fit un plongeon, et Don Juan sentit +les premières atteintes du mal de mer.</p> + +<p>«Que plutôt le ciel vienne toucher la terre! poursuivait-il... Ah! +que ce navire fait de vilains soubresauts! +Julia, que sont tes maux comparés à +ceux-ci? Pedro, Battista, aidez-moi à descendre, +portez-moi un verre de liqueur. Coquins, vous dépêcherez-vous? +O Julia, ma Julia bien-aimée, entends +mes supplications.»</p> + +<p>Ici le vomissement lui coupa la parole.</p> + +<p>L'amour fait bonne contenance devant les maladies +nobles, mais il répugne aux indispositions vulgaires; +il n'aime pas qu'un éternuement vienne interrompre +ses soupirs.</p> + +<p>L'amour de Don Juan était parfait, mais comment, +au milieu des mugissements des vagues, eût-il résisté +à l'état d'un estomac qui en était à son premier +voyage en mer?</p> + +<hr /> + +<p>Le navire faisait voile sur Livourne. C'était là que +la famille de Moncada s'était fixée avant la naissance +de Don Juan. Les deux familles étaient alliées, et il +avait pour les Moncada une lettre d'introduction.</p> + +<p>Sa suite se composait de trois domestiques et d'un +précepteur, le licencié Pedrillo, qui connaissait plusieurs +langues; mais en ce moment, étendu lui aussi, +malade et sans voix, il appelait la terre de tous ses +vœux.</p> + +<p>La brise augmenta sur le soir. Au coucher du soleil +on commença à carguer les voiles...</p> + +<p>À une heure le vent sauta subitement. Le vaisseau +fut jeté en travers de la lame qui le frappa sur l'arrière +et lui fit une brèche effrayante. L'étambot sauta, +et le gouvernail fut arraché. On se précipita aux +pompes.</p> + +<p>Le navire se maintint toute la nuit grâce au puissant +débit des pompes. La journée du lendemain fut +relativement calme, mais vers le soir une nouvelle +bourrasque plus violente jeta d'un seul coup le navire +sur le flanc.</p> + +<p>On dut couper le grand mât et le mât de misaine, +puis l'artimon et le beaupré. Ainsi allégé, le vieux +vaisseau se redressa avec violence.</p> + +<hr /> + +<p>Quant aux passagers, ils estimaient fort désagréable +de perdre probablement la vie et de voir leurs +habitudes dérangées. Les meilleurs marins eux-mêmes, +croyant leur dernier jour venu, avaient des +velléités d'insubordination. En pareil cas ils ne se +font pas faute de demander du grog, voire de boire +au tonneau.</p> + +<p>Mais Don Juan, avec un bon sens au-dessus de son +âge, courut à la chambre aux liqueurs et se plaça +devant la porte, un pistolet dans chaque main. Son +attitude tint en respect tous ces matelots qui, avant de +couler à fond, pensaient qu'ils ne pouvaient mieux +faire que de s'abandonner définitivement à l'ivresse.</p> + +<p>«Donnez-nous encore du grog!» disaient-ils. À +quoi Juan répondait: «Si la mort nous attend, sachons +mourir en hommes et non pas en brutes!» Personne +ne voulut lui faire violence et s'exposer à un trépas +anticipé. Il n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Pedrillo, +son précepteur, qui ne vit rejeter la requête qu'il présentait +d'un peu de rhum.</p> + +<p>Ce bon vieillard se lamentait et jurait que, ce péril +passé, il ne quitterait plus ses occupations académiques +pour suivre les pas de Don Juan comme un autre +Sancho Pança.</p> + +<hr /> + +<p>Pendant quelques jours on put encore nourrir de +l'espoir. Le vent s'était un peu calmé en effet. On +entreprit de rétablir un mat de fortune.</p> + +<p>La longue-vue ne révélait ni voiles ni rivage, rien +que la mer mugissante.</p> + +<p>Le temps redevint menaçant. Tous les travaux +durent être abandonnés. Le navire, inutile débris, +flottait à nouveau à la merci des vagues.</p> + +<p>Alors le charpentier déclara au capitaine qu'il ne +pouvait plus rien faire. C'était un homme âgé qui +avait parcouru plus d'une mer orageuse. S'il pleurait +maintenant, ce n'était pas de crainte, mais parce que +le pauvre diable avait une compagne et des enfants.</p> + +<hr /> + +<p>Toutes distinctions disparurent parmi les passagers. +Les uns se remirent en prières et promirent des +cierges à leurs saints. D'autres se firent attacher dans +leurs hamacs. Ceux-ci se vêtirent de leurs plus beaux +habits comme pour un jour de fête; ceux-là maudissaient +le jour où ils avaient reçu le don de la vie. Il y +en eut un qui demanda l'absolution à Pedrillo qui, +dans son trouble, l'envoya au diable.</p> + +<hr /> + +<p>Alors, après examen, on décida de mettre les embarcations +à la mer. Un canot peut lutter s'il n'est +pas pris par le revers.</p> + +<p>Les hommes, même quand ils doivent mourir, +répugnent à l'inanition. On s'occupa donc d'abord +d'embarquer les quelques tonneaux de vivres que la +mer avait avariés, des gallons d'eau et des bouteilles +de vin.</p> + +<p>Construire un radeau? On l'essaya, mais ce fut une +tentative qui ne devait prêter qu'à rire, si tant est +que le rire soit possible en si tragique circonstance, +à moins que ce ne soit cette gaieté horrible et insensée, +mi-hystérique, mi-épileptique, des gens qui ont +trop bu.</p> + +<p>À huit heures et demie du soir, on jeta à la mer +espars, bout-dehors, cages à poules, tout ce qui +pouvait soutenir les matelots sur les vagues et prolonger +pour eux une lutte inutile. Le ciel était éclairé +de quelques rares étoiles. Les embarcations s'éloignèrent, +encombrées de chargements; alors le navire +porta à bâbord, fit un mouvement brusque et +plongea la tête la première.</p> + +<p>Les braves en silence, les timides avec des cris, +s'élancèrent au-devant de leur tombe. La mer s'entr'ouvrit +comme un enfer, et la vague elle-même fut +aspirée par le navire. Ainsi l'homme qui lutte avec +son ennemi cherche à l'étrangler avant de mourir.</p> + +<p>Puis on n'entendit plus rien, sauf le mugissement +des vents et le brisement des vagues inexorables.</p> + +<hr /> + +<p>Ceux qui purent s'éloigner du navire étaient neuf +dans le cutter et trente dans la chaloupe.</p> + +<p>Tous les autres, de l'équipage et des passagers, +avaient péri: deux cents âmes avaient pris congé de +leurs corps.</p> + +<p>Juan prit place dans la chaloupe et réussit à y faire +entrer Pedrillo. Un de ses valets, Battista, était mort +pour avoir bu trop d'eau-de-vie. Quant à Pedro, +étant ivre également, il fit un faux pas, tomba à l'eau +et se noya. Juan fut heureux de pouvoir sauver son +épagneul, un brave animal qu'il tenait de son père.</p> + +<p>Il avait eu soin d'emplir d'argent ses poches et +celles de Pedrillo.</p> + +<p>Pendant la nuit, un coup de vent retourna le petit +cutter qui disparut avec ses neuf passagers.</p> + +<p>Grelottant sous le frisson glacial, ceux de la chaloupe +virent au lendemain matin se lever un soleil +rouge et enflammé, pronostic certain de la continuation +de la tempête. Ils se partagèrent avec parcimonie +les rations de biscuit et d'eau.</p> + +<p>Un désir ardent, surhumain, de vivre tenait les +plus faibles de ces malheureux. Et ils résistaient +comme des rocs aux assauts de la tempête.</p> + +<hr /> + +<p>Sur le troisième jour, un calme survint qui renouvela +d'abord leurs forces et fut un délassement à +leurs membres fatigués. Ils s'endormirent, bercés +comme des tortues par le rythme de l'océan. Mais +quand ils se réveillèrent ils ressentirent une subite +défaillance et se mirent à dévorer d'un seul coup les +provisions que jusque-là ils avaient prudemment +ménagées.</p> + +<hr /> + +<p>Le quatrième jour parut, mais plus un souffle +d'air. Que pouvaient-ils faire avec leur unique aviron?</p> + +<p>Le cinquième jour, l'océan était bleu, serein et doux. +Cependant la rage de la faim se fit sentir; malgré les +supplications de Don Juan, son épagneul fut tué et +distribué par rations.</p> + +<p>Le sixième jour on vécut de sa peau. Juan, qui +avait refusé de toucher à la chair d'un animal domestique +ayant appartenu à son père, cédant maintenant +à la faim de vautour qui s'était emparée de lui, +accepta avec remords, comme une éminente faveur, +l'une des pattes de devant de son épagneul et la partagea +avec Pedrillo.</p> + +<hr /> + +<p>Au septième jour, le soleil brûlant enflammait et +dévorait leur peau. Ils gisaient immobiles sur les +flots comme des cadavres. Ils n'avaient d'espoir hors +la brise qui ne venait pas, et parfois ils se jetaient +les uns sur les autres des regards farouches. Tout était +épuisé: eau, vin, vivres. Et déjà vous eussiez vu +reluire dans leurs yeux de loups des désirs de cannibales.</p> + +<p>L'un d'eux parla enfin à l'oreille de son voisin, qui +parla à l'oreille d'un autre, et bientôt la proposition +eut fait le tour. Un sourd murmure de fureur et de +désespoir s'éleva. Dans la pensée de son voisin, +chacun avait reconnu la sienne.</p> + +<p>On se partagea ce jour-là quelques casquettes de +cuir et le peu de souliers qui restaient encore. Et +alors ces misérables regardaient autour d'eux avec +un muet désespoir. Nul n'était disposé à s'offrir en +sacrifice... Enfin, on proposa les fatals billets. Faute +de mieux, on prit de force à Don Juan, pour cet +usage, la lettre de Julia.</p> + +<p>Le sort tomba sur l'infortuné précepteur Pedrillo.</p> + +<hr /> + +<p>Il demanda pour unique grâce qu'on le saignât +jusqu'à la mort, ce qui fut fait, le chirurgien ayant +gardé ses instruments. Il expira si tranquillement +qu'il eût été difficile de déterminer le moment où il +avait cessé de vivre. Il mourut, comme il était né, +dans la foi catholique.</p> + +<p>Le chirurgien eut pour ses honoraires le choix du +premier morceau, mais, ayant soif, il commença par +boire une gorgée de sang qui coulait de la veine +entr'ouverte. Une partie du cadavre fut distribuée, +l'autre jetée à la mer. Les intestins et la cervelle +servirent de régal à deux requins qui suivaient la +chaloupe. Les matelots se partagèrent les restes.</p> + +<p>Tous se restaurèrent ainsi, hormis trois ou quatre. +Juan fut du nombre. Il avait déjà refusé de goûter +à son épagneul. Ses compagnons ne devaient pas +s'attendre à ce que, dans cette extrémité, il mangeât +avec eux son pasteur et maître.</p> + +<p>Il fit bien de s'en abstenir, car les suites du repas +furent on ne peut plus effrayantes. Ceux qui avaient +montré le plus de voracité tombèrent dans un délire +furieux. Ils blasphémaient! et on les vit écumer et se +rouler à terre en proie à d'étranges convulsions, +boire l'eau de la mer, se déchirer, grincer des dents, +hurler, et puis soudain mourir avec un rire d'hyène.</p> + +<hr /> + +<p>Cette punition du ciel réduisit le nombre des passagers... +Combien ils étaient maigres!... Les uns avaient +perdu la conscience, les autres méditaient une +dissection nouvelle.</p> + +<p>Ils jetèrent les yeux sur le contremaître, comme +étant le plus gras; mais outre l'extrême répugnance +que ce personnage éprouvait pour une mesure si +radicale, il fit valoir quelques bonnes raisons pour +s'en exempter, dont l'une qu'il se trouvait malade +de certain cadeau que lui avaient fait les dames de +Cadix...</p> + +<p>On se montrait ménager de ce qui restait du pauvre +Pedrillo. Les uns n'osaient y toucher, les autres +en prenaient parfois une bouchée. Don Juan s'en +abstint complètement et se contenta de mâcher du +plomb et un morceau de bambou. Enfin ils prirent +quelques oiseaux de mer et purent cesser de manger +de la chair humaine.</p> + +<p>La même nuit il tomba de la pluie. Ils la recueillirent +au moyen de toiles qu'ils pressaient ensuite. +Leurs lèvres desséchées, crevassées et saignantes +aspirèrent cette onde comme si c'eût été du nectar. +Non, ils n'avaient jamais connu auparavant la volupté +de boire!</p> + +<hr /> + +<p>Un arc-en-ciel qui apparut le lendemain, fut estimé +par tous de bon augure. Puis un grand oiseau blanc, +palmipède, vola longtemps autour de la chaloupe.</p> + +<p>La nuit suivante, le vent recommença à souffler, +mais sans violence; les étoiles brillèrent; la chaloupe +put faire route, mais les naufragés étaient tous +dans un tel épuisement qu'ils ne savaient guère où ils +étaient ni ce qu'ils faisaient. Les uns se figuraient +voir la terre, les autres disaient: Non! À chaque +instant, les brouillards trompaient leur vue; ceux-ci +juraient qu'ils entendaient des brisants, ceux-là des +coups de canon; il y eut un moment où tout le monde +partagea cette dernière illusion.</p> + +<p>Quand l'aurore parut, la brise avait cessé. Celui +qui était de quart s'écria en jurant que si ce n'était +pas la terre qui s'élevait avec les rayons du soleil, il +consentait à ne la revoir de sa vie; sur quoi les autres +se frottèrent les yeux; ils virent ou crurent voir une +baie et naviguèrent dans sa direction. C'était en effet, +le rivage que peu à peu on aperçut distinct, escarpé, +bien réel!</p> + +<p>Il y en eut qui fondirent en larmes; d'autres, sceptiques +encore, jetaient autour d'eux des regards stupides; +quelques-uns priaient... Au fond de la chaloupe, +il y en avait trois qui dormaient depuis +longtemps. On leur secoua les mains et la tête afin +de les réveiller, mais on s'aperçut qu'ils étaient +morts.</p> + +<hr /> + +<p>Ils ne savaient quelle était cette côte escarpée et +rocheuse. Ils se perdaient en conjectures. Ceux-ci +pensaient que c'était le mont Etna; ceux-là, les montagnes +de Candie, de Chypre, de Rhodes ou d'autres +îles.</p> + +<p>Cependant le courant continuait à pousser leur +barque, semblable à celle de Caron, vers le rivage. Ils +n'étaient plus que quatre vivants et trois morts. +Ceux-là n'avaient pas réussi, tant ils étaient faibles, à +jeter ceux-ci par-dessus bord.</p> + +<p>Glacés la nuit, brûlés le jour, rongés par la faim, +dévorés par la soif, ils avaient succombé un à un, les +réchappés du naufrage. Ce qui avait surtout hâté leur +mort, c'était l'espèce de suicide qu'ils avaient commis +en buvant de l'eau salée pour chasser Pedrillo de +leurs intestins!</p> + +<p>Le rivage semblait désert, sans nulle trace +d'hommes, et les vagues l'entouraient d'un formidable +rempart... Mais leur désir de toucher la terre +était un délire... Quoiqu'ils eussent devant eux les +brisants, ils continuèrent à porter droit au rivage. +Un récif les en séparait. Le bouillonnement de l'eau +annonçait sa présence. Ils lancèrent cependant leur +chaloupe droit vers le rivage, et soudain elle fut submergée...</p> + +<hr /> + +<p>Malgré sa faiblesse, et la raideur de ses membres, +Juan, qui était un habile nageur, parvint à se soutenir +sur l'eau... Ce qui lui fit courir le plus grand danger, +ce fut un requin qui emporta la cuisse de l'un +de ses compagnons... Les deux autres ne savaient pas +nager... Juan fut le seul qui, grâce à l'aviron, put +atteindre le rivage... Il s'arracha d'un suprême effort +aux flots et roula à demi mort sur la grève...</p> + +<p>Hors d'haleine, il enfonça ses ongles dans le sable +de peur que la mer mugissante ne revînt sur ses pas +pour le reprendre. Il sentit alors un vertige s'emparer +de son cerveau... La plage lui sembla tourner +autour de lui et il s'évanouit... Il tomba lourdement +sur le côté, tenant encore dans une de ses mains +l'aviron qui l'avait soutenu; et pareil à un lis flétri, +il gisait là, aussi beau à voir, avec ses formes sveltes +et ses traits pâles, que ne le fut jamais créature formée +de l'argile...</p> + + + + +<a id="III-III"></a><h2>CHAPITRE III</h2> + +<h3>HAYDÉE</h3> + +<p class="resume">Retour à la vie: première vision.—Haydée et sa suivante.—Dans +la grotte.—Haydée et son père.—Sommeil profond +de Juan et troublé d'Haydée.—Premier entretien, premier +repas.—Les visites à la grotte.—Le bain.—Promenades +sentimentales.—Départ du vieux pirate.—Première nuit +d'amour sur la grève.—Exploits du pirate.—Le retour +impromptu.—La fête au logis.—Danses et orgies.—Le +repas d'Haydée et de Juan.—Singes, eunuques, danseuses +et poète.—Les rêves d'Haydée.—Apparition paternelle.—La +bagarre.—Vengeance du pirate.—Maladie et mort +d'Haydée.</p> + + +<p>Il demeura longtemps ainsi, puis ses yeux s'ouvrirent, +se fermèrent et s'ouvrirent de nouveau... Il +croyait être encore dans la chaloupe et sortir d'un +sommeil léger. Alors le désespoir le reprit, et il +regretta de n'avoir pas dormi du sommeil de la mort; +mais le sentiment lui revint, ses faibles yeux errèrent +lentement autour de lui et s'arrêtèrent sur la figure +charmante d'une fille de dix-sept ans.</p> + +<p>Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche se rapprochait +de la sienne, comme pour interroger son +souffle, et peu à peu le doux frottement de sa main +chaude et jeune ramenait à la vie ses esprits glacés...</p> + +<p>Elle lui fit prendre quelques gouttes de cordial et +enveloppa d'un manteau ses membres... Puis son +beau bras souleva cette tête languissante, et elle +appuya ce front mourant et pâle sur sa joue colorée +d'un pur incarnat... Et elle épiait avec inquiétude +chaque mouvement convulsif qui arrachait un soupir +à la poitrine oppressée du naufragé, en même temps +qu'à la sienne.</p> + +<hr /> + +<p>Aidée de sa suivante, jeune aussi, bien que son +aînée, l'aimable fille le transporta avec précaution +dans la grotte voisine. Alors elles allumèrent du feu +et, à la lueur de la flamme, la jeune fille se dessina +un instant aux yeux de Juan et lui apparut grande et +belle.</p> + +<p>Son front était orné de pièces d'or qui brillaient sur +sa chevelure brune dont les flots retombaient en +tresses derrière elle presque jusqu'aux pieds... Il y +avait sur sa personne un air de distinction qui annonçait +une femme de qualité.</p> + +<p>Elle avait les yeux noirs comme la mort, et de longs +cils ombrageaient tout son visage. Son front était +blanc et petit; sa lèvre supérieure eût pu servir de +modèle à un statuaire.</p> + +<p>Sa robe était d'un fin tissu et de couleurs variées; +l'or et les pierreries étaient entremêlés à profusion +dans sa chevelure; sa ceinture étincelait; la plus +riche dentelle ornait son voile, et plus d'une pierre +précieuse brillait sur sa petite main; elle portait de +petites chaussures souples et pas de bas.</p> + +<p>Le costume de l'autre femme était à peu près semblable, +mais d'étoffes plus grossières.</p> + +<hr /> + +<p>Cette jeune fille était l'enfant unique d'un vieillard +qui vivait sur les flots. Il avait été pêcheur dans sa +jeunesse, mais il avait rattaché à ses excursions maritimes +quelques autres spéculations d'une nature peut-être +moins honorable: un peu de contrebande et la +piraterie avaient fait passer d'un grand nombre de +mains dans les siennes un million de piastres environ.</p> + +<p>Il allait de temps à autre à la pêche des vaisseaux +marchands égarés; il confisquait la cargaison et +l'équipage. Le marché aux esclaves lui valait aussi +d'honnêtes bénéfices.</p> + +<p>Il était Grec, et dans son île, l'une des plus petites +et sauvages des Cyclades, il avait, du produit de ses +méfaits, construit une très belle maison où il vivait +fort à son aise. Dieu sait combien de brigandages il +avait accomplis, combien de sang il avait versé: c'était, +somme toute, un personnage peu moral. Sa maison +n'en était pas moins spacieuse, pleine de belles +sculptures, peintures et dorures dans le goût barbaresque.</p> + +<p>Il n'avait que cette fille, appelée Haydée, la plus +riche héritière des Iles orientales. Elle était si belle +que sa dot n'était rien auprès de ses sourires. +Comme un arbre charmant, elle croissait dans sa +beauté de femme.</p> + +<hr /> + +<p>Ce jour-là même elle se promenait le long de la +grève, au pied des rochers, quand elle avait trouvé +Don Juan insensible, pas tout à fait mort, mais +presque. Il était nu et, comme de raison, cette vue la +blessa. Cependant elle se crut obligée de donner un +abri à cet étranger qui se mourait et qui avait la peau +si blanche.</p> + +<p>Le conduire chez son père, ce n'eût pas été précisément +le moyen de le sauver. Le vieillard, en effet, ne +se serait pas fait scrupule de le vendre comme esclave +dès qu'il eût été rétabli.</p> + +<p>Avec les débris du naufrage, les deux femmes +avaient pu allumer du feu sans peine.</p> + +<p>Haydée et sa suivante s'étaient dépouillées de +quelques-uns de leurs vêtements pour faire un lit au +naufragé afin qu'il fût plus à l'aise quand il s'éveillerait, +car il s'était à nouveau profondément endormi. +Puis elles partirent, se promettant de revenir à la +pointe du jour avec un plat d'œufs, du café, du +pain et du poisson.</p> + +<hr /> + +<p>Juan dormit comme un sabot, d'un sommeil sans +rêves.</p> + +<p>Haydée était rentrée chez elle, enjoignant le silence +le plus absolu à sa suivante Zoë. Elle dormit, elle, +d'un sommeil agité; elle ne cessa de se retourner sur +sa couche, rêvant de naufrages et de charmants +cadavres étendus sur la grève.</p> + +<hr /> + +<p>Elle éveilla de si bonne heure sa suivante que celle-ci +en murmura. Les vieux esclaves de son père, +réveillés à leur tour, jurèrent en diverses langues, +arménien, turc ou grec, ne sachant que penser +de cette lubie.</p> + +<p>La vierge insulaire, plus pâle et plus fraîche que +l'aurore qui la baisait de ses lèvres humides, descendit +au rocher.</p> + +<p>Elle vit que Juan dormait encore comme un enfant +au berceau. Elle le couvrit de nouveau, car l'air du +matin était vif, puis se pencha sur lui, silencieuse; ses +lèvres muettes buvaient la respiration à peine perceptible +de Juan.</p> + +<p>Pendant ce temps, Zoë tirait les provisions du +panier et faisait cuire le repas.</p> + +<p>Elle prépara les œufs, les fruits, le café, le pain, le +poisson, le miel et le vin de Scio. Mais Haydée ne +voulut pas qu'elle éveillât le naufragé, et les deux +femmes attendirent...</p> + +<hr /> + +<p>Juan continuait de dormir. Les souffrances l'avaient +amaigri et jauni, mais c'était encore un fort joli +garçon.</p> + +<p>Il ouvrit les yeux enfin et se serait rendormi si le +charmant visage ne lui fût apparu à nouveau. Il +n'avait jamais été indifférent aux traits féminins: +même dans ses prières, il détournait les yeux des +saints renfrognés pour les reporter sur la tendre +image de la Vierge Marie.</p> + +<p>La dame fit un effort et timidement, avec l'accent +grave et doux de l'Ionie, lui dit qu'il était faible et ne +devait pas parler, mais manger.</p> + +<p>Juan ne pouvait comprendre un seul mot à ce langage, +mais il avait de l'oreille, et la voix de la jeune +fille était le gazouillement d'un oiseau, si suave, si +pur, que jamais il n'avait entendu musique plus +simple et plus belle.</p> + +<p>Le fumet de la cuisine de Zoë, qui parvenait à son +odorat, contribuait également, à la vérité, à le rappeler +à la vie. Il éprouva un grand besoin de manger, +surtout un beefsteak.</p> + +<p>Mais il dut se contenter de ce qu'on lui offrait. +Il commença de dévorer comme un affamé qu'il était. +Zoë dut calmer son ardeur, car elle savait qu'il est +très dangereux, en pareil cas, de satisfaire sa faim. +Elle lui fit comprendre par des gestes qu'il se trouvait, +pour le moment, suffisamment restauré.</p> + +<p>Ensuite, comme il était à peu près nu, sauf une +guenille, elles le vêtirent des vêtements qu'elles +avaient apportés. Cela lui fit un costume mi-turc, mi-grec.</p> + +<p>Haydée avait essayé de lui parler, mais elle reconnut +qu'il ne comprenait rien. Alors elle joignit les +gestes au langage. Juan faisait plus attention à ses +regards qu'à ses paroles.</p> + +<p>Qu'il est doux d'apprendre une langue étrangère +des lèvres et des yeux d'une femme aimée!</p> + +<hr /> + +<p>Chaque jour, à l'aube, heure un peu matinale pour +Juan qui aimait à dormir, Haydée se rendait à la +grotte. Elle l'éveillait en caressant les boucles de ses +cheveux, en exhalant sa fraîche haleine sur sa joue et +sa bouche.</p> + +<p>Juan devenait peu à peu convalescent. Quand il +s'éveillait, il trouvait de bonnes choses devant lui, un +bain, un déjeuner et les plus beaux yeux qui aient +jamais fait battre un cœur de jeune homme.</p> + +<p>L'un et l'autre étaient si jeunes que le bain n'avait +rien qui les fît rougir. Haydée voyait en Don Juan +l'être dont elle avait rêvé chaque nuit depuis deux +ans, celui qu'elle devait rendre heureux, et qui lui +donnerait à elle le bonheur.</p> + +<p>Il était son bien, son trésor, fils de l'Océan, un précieux +débris que lui avaient jeté les vagues, son premier +et dernier amour.</p> + +<hr /> + +<p>Une lune ainsi s'écoula, et la belle Haydée visitait +chaque jour son jeune ami. Enfin son père reprit la +mer pour aller à la rencontre de certains navires marchands, +trois vaisseaux ragusains à destination de +Scio.</p> + +<p>Ce fut pour elle le signal de la liberté, car elle +n'avait plus sa mère. Elle prolongea ses visites et ses +causeries, et avec Juan elle se promenait sur la côte. +C'était une falaise battue de brisants: en haut des rocs +escarpés, en bas une plage sablonneuse dont l'accès +était défendu par des écueils. Jamais ne cessait le +mugissement des vagues menaçantes, excepté ces +longs jours d'été où la surface de l'océan est unie +comme celle d'un lac.</p> + +<p>Zoë bornait son service auprès de sa maîtresse à +apporter l'eau chaude, à tresser les longs cheveux +d'Haydée et à lui demander de temps à autre ses +robes de rebut.</p> + +<hr /> + +<p>C'était l'heure où le soir répand sa fraîcheur, le +disque du soleil s'affaissant derrière la colline. D'un +côté, la montagne, de l'autre, la mer apaisée et sans +fin, au-dessus de leur tête le firmament au milieu +duquel brillait une étoile solitaire.</p> + +<p>Ils se tenaient par la main, foulant le sable dur et +poli, ils sautaient par-dessus les cailloux, écrasant les +coquillages. Ils pénétrèrent dans les profondeurs du +roc creusées par la tempête et l'orage. Là, ils s'assirent +et, les bras enlacés, s'abandonnèrent aux +charmes du crépuscule à la teinte pourprée.</p> + +<p>Ils regardèrent le ciel, semblable à un autre océan +couleur de rose. Le large disque de la lune se levait +déjà sur la mer. Ils écoutèrent le clapotement des +vagues, les soupirs de la brise; ils aperçurent des +flammes brûlantes dans les regards qu'ils se jetaient +l'un à l'autre; alors leurs lèvres s'approchèrent et +s'unirent par un baiser...</p> + +<p>Un long, long baiser, un baiser de jeunesse, de +beauté et d'amour, un baiser qui ébranle le cœur.</p> + +<p>Ils se sentirent invinciblement attirés l'un vers +l'autre, comme si leurs âmes et leurs lèvres se fussent +appelées... Une fois réunies, elles adhérèrent comme +des abeilles qui essaiment... Leurs cœurs étaient les +fleurs d'où provenait le miel.</p> + +<p>La mer silencieuse, l'éclat affaibli du crépuscule, le +silence de la grève et des cavernes, tout cela les faisait +se rapprocher davantage l'un de l'autre, comme +s'il n'y eût jamais eu sous le ciel d'autre vie que la +leur, et que leur vie ne pût jamais mourir.</p> + +<p>Leurs discours ne se composaient que de paroles +entrecoupées. La nuit ne leur faisait pas peur; ils +étaient en tout l'un à l'autre.</p> + +<p>Haydée n'exigea pas de serments; elle volait comme +un oiseau à son jeune ami; l'idée du mensonge lui +était inconnue.</p> + +<p>Elle aimait, et elle était aimée... Elle adorait, elle était +adorée... Leurs âmes passionnées, absorbées l'une +dans l'autre, eussent expiré dans celle ivresse si des +âmes pouvaient mourir... Elle sentit son cœur battre +sur celui de son bien-aimé, et elle comprit que désormais +il ne pouvait plus battre isolément.</p> + +<p>Ils étaient si jeunes, si beaux, si aimants et si +faibles... C'était l'heure où le cœur est toujours plein, +où il pousse à des actes que l'éternité ne peut effacer...</p> + +<p>Depuis Adam et Ève, jamais couple plus beau +n'avait enfreint la damnation éternelle... Ils avaient +entendu parler des eaux du Styx, de l'enfer et du purgatoire... +Mais que leur importait!</p> + +<p>Ils se regardèrent, et leurs yeux brillaient à la clarté +de la lune. Le bras de Juan est toujours enlacé à la +taille d'Haydée, et le sien presse la tête de Juan... Elle +boit ses soupirs et lui les siens... Ils ne forment plus +qu'un murmure confus et entrecoupé... On les prendrait +ainsi, demi-nus, pour un groupe antique, tout à +l'amour, tout à la nature...</p> + +<hr /> + +<p>... Quand furent passés ces moments d'ivresse brûlante +et profonde, Juan s'abandonna au sommeil +dans les bras d'Haydée. Mais elle ne dormait pas... +Sa tendre et énergique étreinte continuait à soutenir +sa tête appuyée sur les trésors de son sein... Par +intervalles, elle tournait ses regards vers le ciel, puis +les reportait sur le pâle visage qu'elle réchauffait sur +son cœur, son cœur débordant de joie de tout ce +qu'elle avait accordé, de tout ce qu'elle accordait +encore.</p> + +<p>Quel bonheur possède celui qui voit dormir l'être +qu'il aime!</p> + +<p>Haydée, seule avec la nuit, l'océan et son amour, +contemplait sans fin le sommeil de son amant. Ces +étoiles innombrables qui scintillaient maintenant au +ciel n'éclairaient nulle part une félicité comparable à +la sienne.</p> + +<p>Elle était l'enfant de la passion, née sous ce ciel qui +rend brûlants les baisers des filles aux doux yeux de +gazelle; elle n'était faite que pour aimer, tout ce +qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour +elle. Là battait son cœur... Elle n'avait rien d'autre à +souhaiter, à espérer ni à craindre.</p> + +<p>C'en est donc fait. Juan et Haydée ont engagé leur +cœur sur ce rivage solitaire; les étoiles ont versé leur +lumière sur tant de beauté; l'océan fut leur témoin, +la caverne leur couche nuptiale... La solitude a été +leur prêtre. Et voilà qu'ils sont époux, et qu'ils sont +heureux...</p> + +<hr /> + +<p>Redoublant d'imprudence à chaque visite nouvelle, +Haydée oubliait que l'île appartenait à son père, le +pirate.</p> + +<p>Ce bon vieux gentilhomme avait été retenu par les +vents et les vagues, ainsi que par quelques captures +importantes... Une tempête avait tempéré sa joie en +faisant sombrer l'une de ses prises... Il avait enchaîné +ses captifs, les avait divisés en lots et numérotés +comme des chapitres d'un livre. Chacun valait de dix +à cent dollars par tête.</p> + +<p>Il disposa des uns à la hauteur du cap Matapan, +parmi ses amis les Méinotes; il en vendit d'autres à +ses correspondants de Tunis, à l'exception d'un +homme qui, étant vieux et ne trouvant point d'acquéreur, +fut jeté à la mer. Quelques-uns des plus +riches furent mis à la cale pour être échangés plus +tard contre une rançon.</p> + +<p>Il disposa de la même manière des marchandises; +il s'en défit dans certains marchés du Levant. Toutefois +il réserva un grand nombre d'objets de goût +féminin: étoffes de France, dentelles, des pinces, +une théière, des guitares et des castagnettes d'Alicante, +tous articles volés pour sa fille par le meilleur +des pères.</p> + +<p>Il réserva aussi un singe, un mâtin de Hollande, +une guenon, deux perroquets, une chatte de Perse, +ainsi qu'un chien terrier qui avait appartenu à un +Anglais. Il fit enfermer toute cette ménagerie dans +une cage d'osier.</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/IX.png"> +<img src="images/IX.png" alt="DON JUAN FOUDROYÉ" /></a><br /> PLANCHE IX + +<br /><i>Horace Vernet.</i>—DON JUAN FOUDROYÉ</div> + +<hr /> + +<p>Ayant besoin de réparer son navire, il revint enfin +dans son île et débarqua dans le havre, situé au côté +opposé de la grève aux écueils.</p> + +<p>Il gravit la colline et apercevant la fumée de son +toit se sentit joyeux. Lambro, c'était son nom, aimait +fort son enfant.</p> + +<p>Comme il approchait, il distingua à travers les +feuillages qui ombrageaient sa maison des figures en +mouvement, des armes étincelantes et des vêtements +aux couleurs variées.</p> + +<p>Étonné de ces indices d'oisiveté, il entendit encore +les sons d'un violon. Il reconnut aussi un flageolet et +un tambour, puis des éclats de rire.</p> + +<p>Sur la pelouse, il aperçut alors ses domestiques +dansant ainsi que des derviches qui tournent sur un +pivot.</p> + +<p>Plus loin, c'étaient des troupes de jeunes Grecques, +dont la plus grande agitait en l'air un mouchoir +blanc; les autres se tenaient par la main, et leurs longs +cheveux châtains flottaient sur leur cou d'albâtre... Elles +chantaient et bondissaient en cadence...</p> + +<p>Ici des groupes joyeux commençaient à dîner; on +voyait des pilafs et des mets de toutes sortes, des flacons +de vins de Samos et de Scio et des sorbets +rafraîchis dans des vases poreux...</p> + +<p>Une troupe d'enfants ornait de fleurs, les cornes +vénérables d'un vieux bouc blanc.</p> + +<p>Ailleurs un bouffon, au milieu d'un cercle de vieillards, +racontait des histoires merveilleuses.</p> + +<p>Lambro vit tout cela avec une certaine aversion. +Pourquoi s'amusait-on ainsi en son absence? Il +redoutait fort l'enflure de ses comptes de dépenses +hebdomadaires.</p> + +<p>Néanmoins il évita d'entrer en fureur, il s'avança +et frappa sur l'épaule du premier convive qui lui +tomba sur la main—avec un certain sourire qui +n'annonçait, à la vérité, rien de bon—et lui demanda +ce que voulaient dire ces réjouissances.</p> + +<p>Le Grec emplit un verre de vin et, sans tourner la +tête, le lui présenta par-dessus l'épaule.</p> + +<p>«On s'altère à parler, fit-il, je n'ai pas de temps +à perdre.»</p> + +<p>Un second ajouta:</p> + +<p>«On dit que notre vieux maître est mort. Adressez-vous +à notre maîtresse, qui est héritière.»</p> + +<p>«Notre maîtresse, reprit un troisième, vous voulez +dire notre maître, pas l'ancien, le nouveau!»</p> + +<hr /> + +<p>Ces coquins, étant nouveau venus, ne savaient pas +à qui ils parlaient. Une ombre passa dans les yeux +de Lambro; mais, se ressaisissant, il demanda à l'un +d'eux de vouloir bien lui apprendre le nom et les +qualités de son nouveau patron, qui, suivant les apparences, +avait fait passer Haydée à l'état d'épouse.</p> + +<p>«J'ignore, dit le drôle, qui il est et d'où il vient, +et ne me soucie guère de le savoir. Mais je sais que +voici un chapon rôti, merveilleusement gras... Si +cela ne vous suffit pas, adressez-vous à mon voisin... C'est +un bavard émérite.»</p> + +<p>Lambro ne fit pas d'autres questions, mais s'avança +vers la maison par un chemin dérobé. Nul ne faisait +attention à lui. Il entra inaperçu par une porte +secrète.</p> + +<hr /> + +<p>Don Juan et Haydée étaient à table dans toute leur +beauté et leur splendeur; devant eux un meuble +incrusté d'ivoire, splendidement servi, et, autour de +la salle, se tenaient rangées de belles esclaves. La +vaisselle était d'or et d'argent, incrustée de pierreries. +La partie la moins précieuse du service se +composait de nacre, de perles et de corail.</p> + +<p>Le dîner comprenait une centaine de plats. On y +voyait des mets de toutes sortes, des soupes au safran +et des ris de veau, de l'agneau et des noix de pistache; +des poissons gigantesques. La boisson consistait +en divers sorbets de raisin, d'orange et de jus de +grenade exprimé à travers l'écorce.</p> + +<p>Des fruits et des gâteaux de dattes terminèrent le +repas, puis fut servie la fève de Moka en de petites +tasses de porcelaine de Chine. Dans le café on avait +fait bouillir du clou de girofle, de la cannelle et du +safran.</p> + +<p>Haydée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis +de satin cramoisi, bordé de bleu pâle; les coussins du +sofa étaient de velours écarlate rehaussé au centre +d'un soleil d'or.</p> + +<p>Le cristal et le marbre, l'or et la porcelaine étalaient +partout leur splendeur; des nattes indiennes et +des tapis de Perse couvraient le carreau; des gazelles +et des chats, des nains et des nègres et encore d'autres +créatures qui gagnaient leur vie en qualité de +ministres et de favoris gisaient çà et là, aussi nombreux +qu'à la foire.</p> + +<p>Haydée portait deux jelicks. Sous sa chemise légère +nuancée d'azur, de rose et de blanc, son sein se soulevait +comme une légère vague... La gaze blanche +rayée qui formait sa ceinture flottait autour d'elle +comme un nuage diaphane autour de la lune.</p> + +<p>Un large bracelet d'or sans fermoir pressait chacun +de ses bras charmants; le métal en était si fin que la +main l'élargissait sans effort et qu'il s'adaptait de +lui-même au bras qui lui servait de moule. Il adhérait +à ces contours ravissants comme s'il eût craint +de s'en séparer, et jamais on ne vit métal plus pur +ceindre une peau plus blanche.</p> + +<p>Une semblable ceinture d'or, fixée autour de son +cou-de-pied, annonçait sa dignité de souveraine du +territoire. Douze anneaux brillaient à ses doigts. Des +pierreries étoilaient sa chevelure. La soie orange de +son pantalon turc flottait sur la plus jolie cheville du +monde.</p> + +<p>Les vagues de ses longs cheveux châtains ondoyaient +jusqu'à ses talons.</p> + +<p>Haydée créait autour d'elle une atmosphère de vie. +L'air était plus léger, éclairé par ses yeux suaves et +purs. En sa présence, on sentait pouvoir s'agenouiller +sans idolâtrie.</p> + +<p>Juan portait un châle noir et or, un turban roulé +en plis gracieux ceignait sa tête; une aigrette d'émeraude +entremêlée des cheveux d'Haydée surmontait +un croissant mobile qui jetait une lumière resplendissante.</p> + +<p>Leur cour les divertissait: c'étaient des nains, des +eunuques noirs, des jeunes danseuses demi-nues et +un certain poète. Ce dernier, payé pour satiriser ou +aduler, jouissait de quelque célébrité. Caméléon +fieffé, il était, en compagnie, un drôle assez agréable.</p> + +<hr /> + +<p>Quand tout ce monde eut été congédié, Haydée et +Juan se retrouvèrent seuls en la douce société de leurs +cœurs.</p> + +<p>Être seuls, pour eux, c'était un autre éden. Ils ne +s'ennuyaient que lorsqu'ils n'étaient point ensemble. +Chacun d'eux était le miroir de l'autre.</p> + +<p>Ils étaient encore enfants, et enfants ils auraient +toujours été. Ils n'étaient pas faits pour remplir un +rôle agité sur l'ennuyeuse scène du monde réel, mais +comme deux êtres nés du même ruisseau, la nymphe +et son bien-aimé, pour passer, invisibles, leur vie +charmante dans les eaux et parmi les fleurs, sans +connaître jamais le poids des heures humaines...</p> + +<p>Plusieurs lunes s'étaient succédé et avaient retrouvé +ces mêmes amants dont elles avaient éclairé les premières +joies. Cet écueil de l'amour, la possession, +était pour eux un charme qui ajoutait chaque jour à +leur tendresse... Aimer était leur nature et leur destinée.</p> + +<p>Ce soir-là, pendant qu'ils considéraient le crépuscule, +un tremblement leur vint et traversa la félicité +de leur cœur... Un secret pressentiment les saisit tous +deux... Les grands yeux noirs et prophétiques +d'Haydée semblèrent se dilater et suivre le départ du +soleil lointain, comme si son disque allait emporter +dans sa fuite leur dernier jour de bonheur... Juan +regardait Haydée comme pour l'interroger sur le +destin...</p> + +<p>Mais ils bannirent par un baiser la sinistre augure...</p> + +<p>Dans les bras l'un de l'autre, pourquoi ne moururent-ils +pas à cet instant? Ils étaient nés pour vivre +ensemble au fond des bois; ils n'étaient pas faits +pour habiter ces solitudes peuplées qu'on nomme la +société, habitacles de la haine, du vice et des +soucis.</p> + +<p>Joue contre joue, dans un sommeil enchanteur, +Haydée et Juan reposaient donc. De moment en +moment quelque chose faisait tressaillir Don Juan, +un frémissement parcourait tous ses membres; parfois +les douces lèvres d'Haydée murmuraient, comme +un ruisseau, une musique sans paroles, et ses traits +charmants étaient agités par ses rêves, comme des +feuilles de rose par le souffle de la brise.</p> + +<p>Elle rêvait qu'elle était seule sur le rivage de la +mer, enchaînée à un rocher; elle ne pouvait se détacher +de ce lieu, et le mouvement des flots augmentait, +et les vagues s'élevaient autour d'elle, terribles, menaçantes +et dépassaient sa lèvre supérieure, si bien +qu'elle ne pouvait plus respirer. Bientôt elles mugirent, +écumantes, au-dessus de sa tête. Chacune +d'elles semblait devoir la noyer, et cependant elle ne +pouvait pas mourir.</p> + +<p>Et puis elle fut délivrée de ce supplice. Et alors elle +marcha sur la pointe des rocs, les pieds couverts de +sang. Mais elle tombait à chaque pas... Devant elle +roulait, enveloppé d'un linceul, quelque chose qu'elle +se sentait forcée de poursuivre malgré son effroi, +quelque chose de blanc qu'elle ne pouvait pas distinguer... Elle +cherchait à le prendre et à l'étreindre, +mais cela lui échappait toujours...</p> + +<p>La scène changea. Elle se trouva dans une caverne +dont les parois étaient tapissées de stalactites, vaste +salle taillée par les siècles que venaient laver les +vagues et que visitaient les veaux marins. Sa chevelure +ruisselait, et les prunelles de ses yeux semblaient +fondues en larmes qui, tombant sur les pointes des +rochers, se cristallisaient soudain...</p> + +<p>Et à ses pieds, froid, inanimé, pâle comme l'écume +qui couvrait son front livide, Juan gisait, et rien ne +pouvait ranimer le battement de son cœur éteint...</p> + +<p>Mais en regardant le mort, elle crut voir ses traits +s'évanouir et faire place à d'autres qui lui rappelaient +ceux de son père... Peu à peu la ressemblance avec +Lambro devint frappante. Oui, c'était bien son regard +perçant... Haydée s'éveilla, tressaillit et vit... Puissance +du ciel! Son père était là qui les fixait, elle et +son amant!</p> + +<hr /> + +<p>Au cri douloureux d'Haydée, Juan s'était élancé et +la reçut dans ses bras. Puis il saisit son sabre suspendu +à la muraille pour exercer à l'instant sa vengeance +contre celui qui causait tout ce désordre. +Alors Lambro, qui jusque-là avait gardé le silence, +sourit avec mépris et dit:</p> + +<p>«Je n'ai qu'un mot à prononcer pour que paraissent +mille cimeterres prêts à frapper. Remets, jeune +homme, dans le fourreau ton épée impuissante.»</p> + +<p>Haydée s'élança dans ses bras.</p> + +<p>«Juan, c'est Lambro, c'est mon père! Fléchis le +genou avec moi. Il nous pardonnera, j'en ai la certitude. +O mon père bien-aimé! Dans cette angoisse de +joie et de douleur, je baise avec transport le bord de +ton vêtement... Fais de moi ce que tu voudras, mais +épargne ce jeune homme!»</p> + +<p>Le vieillard demeura calme et altier.</p> + +<p>«Jeune homme, ton épée? dit-il encore une fois à +Don Juan.</p> + +<p>—Jamais! Tant que ce bras sera libre!»</p> + +<p>Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte et, +tirant un pistolet de sa ceinture, il reprit:</p> + +<p>«Que ton sang retombe sur sa tête!»</p> + +<p>Puis il examina attentivement la pierre, comme +pour s'assurer si elle était en bon état—il en avait +depuis peu fait usage—et se mit tranquillement à +armer son pistolet.</p> + +<p>Enfin il ajusta.</p> + +<p>Mais Haydée se jeta au-devant de son amant, et non +moins résolue que son père:</p> + +<p>«Que la mort descende sur moi! s'écria-t-elle. La +faute est à moi seule. La mer l'avait porté sur ce +fatal rivage. Il ne le cherchait pas. Je lui ai engagé +ma foi: je l'aime, je mourrai pour lui. Je connais +votre caractère inflexible; connaissez celui de votre +fille!»</p> + +<p>Ils se regardèrent, et dans leur regard brillait la +même expression. Vrai lion, vraie lionne, ils étaient +l'un et l'autre capables de se venger.</p> + +<p>Le père, après une hésitation, remit le pistolet à sa +ceinture. Puis il resta immobile, les yeux fixés sur +sa fille, comme s'il eût voulu lire au fond de son âme:</p> + +<p>«Ce n'est pas moi, dit-il enfin, qui ai voulu la +perte de cet étranger... Bien peu supporteraient un +pareil outrage et s'abstiendraient de verser le sang... Mais +il faut que je fasse mon devoir... Par la manière +dont tu as rempli le tien, le présent est garant du +passé... Qu'il dépose son arme, ou, par la tête de mon +père, la sienne va rouler devant toi comme une boule!»</p> + +<p>En achevant ces mots, il leva son sifflet et en tira +un son aigu. Un autre sifflet lui répondit et, au +même instant, s'élancèrent en désordre une vingtaine +d'hommes.</p> + +<p>«Arrêtez ou tuez ce Franc!» leur cria-t-il.</p> + +<p>En même temps, par un mouvement brusque, il +écarta sa fille et, pendant qu'il la retenait, ses gens +s'interposèrent entre elle et Don Juan.</p> + +<p>La bande des pirates s'élança sur sa proie, mais le +premier tomba l'épaule droite à demi séparée du +tronc. Le second eut le visage fendu en deux, mais le +troisième, vieux sabreur plein de sang-froid, para +les coups avec son coutelas qu'il mania si bien qu'en +un clin d'œil il étendit Don Juan à ses pieds, perdant +un ruisseau de sang par deux blessures profondes, +l'une au bras, l'autre à la tête.</p> + +<p>Alors on le garrotta sur place et on l'emporta hors +de l'appartement. Le vieux Lambro donna ordre qu'il +fût conduit au rivage, où deux navires devaient +mettre à la voile à neuf heures.</p> + +<p>On le jeta dans une chaloupe, puis on le déposa à +bord de l'une des deux galiotes, sous une méchante +écoutille.</p> + +<hr /> + +<p>Haydée n'était pas de ces femmes qui pleurent, se +désolent, s'emportent, puis se calment et se laissent +dompter par ceux qui les entourent. Sa mère était +une Maure de Fez, cet éden du désert: elle avait eu +pour douaire la beauté et l'amour, et la passion dormait +dans ses grands yeux noirs comme un lion +auprès d'une source. Sa fille était formée d'un rayon +plus doux, mais exaltée par le désespoir, elle sentit +bouillonner dans ses veines le feu de son sang +numide.</p> + +<p>Sa dernière vision était celle de Juan couvert de +blessures et écrasé par ses ennemis... Elle poussa un +gémissement convulsif, après quoi ses mouvements +cessèrent, et elle tomba dans les bras de son père.</p> + +<p>Une veine s'était rompue dans sa poitrine; ses +lèvres charmantes s'étaient teintées de sang; sa tête +se penchait comme un lis surchargé de pluie. On +appela ses femmes qui, les yeux baignés de pleurs, +transportèrent leur maîtresse sur sa couche. Elles +essayèrent toute leur provision d'herbes et de cordiaux, +mais tous les soins furent inutiles: on eût dit +que la vie ne pouvait la retenir ni la mort la +détruire.</p> + +<p>Elle resta des jours entiers dans le même état. Elle +était froide, et son cœur ne battait pas, mais ses lèvres +avaient conservé leur vermillon, et ses traits si doux +n'avaient pas cessé de refléter son âme.</p> + +<p>L'amour se retrouvait encore sur ce cher visage, +mais comme dans le marbre taillé par un habile +ciseau: la <i>Vénus éternelle</i>, le <i>Laocoon</i> ou l'<i>Agonie +du Gladiateur</i>.</p> + +<p>Elle s'éveilla à la fin. On eût dit le réveil d'une morte, +car la vie lui semblait une nouvelle chose, une sensation +inconnue éprouvée malgré elle. Les objets frappaient +sa vue sans réveiller aucun souvenir en elle. +Et cependant le poids douloureux pesait toujours sur +son cœur!</p> + +<p>Elle ne parlait point. Sa respiration seule indiquait +qu'elle avait quitté la tombe.</p> + +<p>Un jour cependant, ses yeux qu'on voulait rappeler +aux pensées d'autrefois s'animèrent d'une effrayante +expression.</p> + +<p>Et alors une esclave lui parla d'une harpe. Le harpiste +vint et accorda son instrument. Aux premières +vibrations irrégulières et aiguës, elle fixa un instant +sur lui ses yeux étincelants, puis se retourna vers la +muraille comme pour écarter des souvenirs trop +douloureux. Mais lui, d'une voix plaintive et lente, +avait commencé un chant insulaire, un chant des +anciens Grecs, avant que la tyrannie n'eût tout +étouffé.</p> + +<p>Aussitôt ses doigts amaigris battirent la mesure +contre le mur. Alors le musicien changea de sujet et +chanta l'amour. À ce nom redoutable, tous ses souvenirs +s'éveillèrent soudain. Le rêve se fixa de ce +qu'elle avait été, et elle comprit en même temps ce +qu'elle était devenue... Les nuages qui avaient assombri +sa conscience se fondirent en un torrent de +larmes.</p> + +<p>La pensée était revenue trop tôt, et elle agita son +cerveau jusqu'au délire. Elle se leva comme si elle +n'avait jamais été malade, et elle regardait comme des +ennemis tous ceux qu'elle rencontrait... Mais on ne +l'entendit pas articuler une protestation ni un cri... Rien +ne put lui faire reconnaître la figure de son +père.</p> + +<p>Elle refusait la nourriture et le vêtement; tous les +moyens employés à cet égard avaient été inutiles. Ni +le temps, ni le changement de lieux, ni les soins, ni +les secours de l'art ne pouvaient procurer le sommeil +à ses sens. Elle semblait avoir pour toujours perdu la +faculté de dormir.</p> + +<p>... Douze jours et douze nuits, elle languit ainsi. +Enfin, sans un gémissement, sans un soupir, sans un +regard d'agonie, elle rendit l'âme. Ceux qui veillaient +près d'elle ne s'en aperçurent que quand l'ombre qui +couvrait déjà son gracieux visage se fut étendue +sur ses yeux si purs, si beaux, si noirs. Oh! avoir +brillé d'une telle splendeur et puis s'éteindre!</p> + + + + +<a id="III-IV"></a><h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>LA SULTANE GULBEYAZ</h3> + +<p class="resume">Esclave.—Récit du bouffon.—Enchaîné à la jolie Romagnole.—La +vente au marché des esclaves.—Rencontre de Johnson.—L'achat.—Au +palais du sultan.—Juan habillé en +femme.—Au sérail.—La sultane amoureuse.—Vaines +avances.—Arrivée du Sultan.—Gulbeyaz se retire.</p> + + +<p>Blessé, enchaîné, claquemuré, il s'écoula plusieurs +jours avant que Don Juan pût se rappeler le passé. +Quand la mémoire lui revint, il se vit en pleine mer, +courant sous le vent, filant six nœuds à l'heure, et +devant lui les rivages d'Ilion. En tout autre temps, il +eût éprouvé du plaisir à les considérer.</p> + +<p>On avait permis à Don Juan de sortir de son étroite +prison, mais il comprit qu'il était esclave. Ses yeux +parcoururent tristement le vaste azur des flots. Affaibli +par la perte de son sang, c'est à peine s'il put articuler +quelques questions. Les réponses qu'on lui fit +ne lui procurèrent pas de renseignements sur sa +situation passée ou présente.</p> + +<p>Il remarqua quelques-uns de ses compagnons de +captivité, des Italiens. C'était une troupe de chanteurs +qui se rendaient en Sicile pour y jouer l'opéra. Ayant +fait voile de Livourne, ils avaient été, non pas attaqués +par un pirate, mais vendus par leur imprésario à un +prix exorbitant.</p> + +<hr /> + +<p>«Notre machiavélique imprésario, raconta le +bouffon de la troupe qui avait conservé toute sa bonne +humeur, fit à la hauteur de je ne sais quel promontoire +des signaux à un brick inconnu. <i>Corpo di Caio +Mario!</i> Nous fûmes sans autre forme de procès transférés +à son bord. Il est vrai que si le Sultan a du goût +pour le chant nous aurons bientôt rétabli nos +affaires.</p> + +<p>«La <i>prima donna</i>, bien que prématurément enlaidie +par une vie dissipée et sujette au rhume quand +la salle est clairsemée, a encore quelques bonnes +notes; la femme du ténor, dépourvue de voix, présente +un aspect agréable. Le dernier carnaval, elle fit +à Bologne un certain bruit: n'enleva-t-elle pas le +comte César Cigogna à une vieille princesse romaine?</p> + +<p>«Et puis nous avons des danseuses: la Nini qui +a plusieurs cordes à son arc, toutes lucratives; cette +petite rieuse de Pelegrini qui eut aussi son succès au +carnaval, mais elle a tout mangé des cinq cents <i>zecchini</i> +qu'elle gagna; et puis encore la Grotesca: celle-là, +partout où les hommes ont de l'âme et du corps, +elle est sûre de faire son chemin: quelle danseuse!</p> + +<p>«Quant aux figurantes, elles ressemblent à toutes +celles de la clique: par-ci par-là une jolie personne +dont la vue peut séduire; le reste est tout au plus bon +pour la foire. Il y en a bien une, avec sa mine sentimentale, +qui pourrait faire quelque chose, mais elle +danse roide comme une pique!</p> + +<p>«Pour les hommes, le <i>musico</i> n'est qu'une vieille +casserole fêlée. Possédant une qualification spéciale, +il pourra montrer sa face au sérail et y obtenir une +place de domestique. Je n'ai pas grande confiance +dans son chant. Parmi tous ces individus de troisième +sexe que fait le Pape chaque année, on aurait de la +peine à trouver trois gosiers parfaits.</p> + +<p>«La voix du ténor est gâtée par une affectation +déplorable et quant à la basse c'est une brute qui ne +fait que beugler. À l'entendre vous diriez un âne qui +s'exerce au récitatif.</p> + +<p>«Il ne m'appartient pas de m'estimer moi-même. +Quoique jeune, je distingue, monsieur, que vous avez +voyagé. Avez-vous entendu parler de Raucocanti? +C'est moi-même. Peut-être un jour m'entendrez-vous.</p> + +<p>«J'oubliais le baryton. C'est un joli garçon, mais +gonflé d'amour-propre. À peine ferait-il un bon +chanteur de rues. Dans les rôles d'amoureux, au lieu +de cœur, il montre ses dents.»</p> + +<p>L'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu à +cet instant par les pirates qui, à heure fixe, venaient +inviter les captifs à rentrer au cabanon.</p> + +<hr /> + +<p>Le lendemain, dans les Dardanelles, ils apprirent +que, par mesure de précaution, ils seraient enchaînés +deux par deux, homme à homme, femme à femme, +en attendant la vente au marché de Constantinople.</p> + +<p>On avait d'abord hésité à considérer le soprano +comme du sexe masculin ou féminin, mais après délibération +il avait été rangé du côté des dames. +Chaque sexe se trouvait ainsi être représenté en +nombre impair. Il fallut donc appareiller un homme +avec une femme. Cet homme, par la fatalité, se trouva +être Don Juan, et sa compagne une bacchante au +visage frais et brillant.</p> + +<p>Elle avait des yeux de charbon à travers lesquels +on lisait un grand désir de plaire.</p> + +<p>Mais les regards de la jolie Romagnole laissaient +Don Juan indifférent. Il la considérait d'un œil terne +et mort.</p> + +<p>Ni sa main qui touchait la sienne, ni les autres +parties de son corps charmant qui frôlaient sans cesse +le sien, puisqu'ils étaient étroitement enchaînés, ne +pouvaient seulement faire battre son pouls plus vite.</p> + +<p>L'épreuve était difficile, mais Don Juan en sortit +victorieux.</p> + +<hr /> + +<p>Le vaisseau jeta donc l'ancre sous les murs du +sérail. Sa cargaison fut débarquée et amenée au marché. +Des Géorgiens, des Russes, des Circassiens s'y +trouvaient déjà.</p> + +<p>Quelques-unes se vendirent cher. On donna jusqu'à +quinze cents dollars d'une jeune Circassienne, fille +charmante et d'une virginité garantie. Sa vente désappointa +plus d'un des enchérisseurs à onze et douze +cents dollars. Mais chacun se tut quand on sut que +c'était pour le compte du sultan.</p> + +<p>Un lot de douze négresses de Nubie fut vendu à un +prix qu'elles n'auraient certes point obtenu sur un +marché des Indes occidentales.</p> + +<p>Quant à notre troupe, elle fut achetée au détail, les +uns par des pachas, d'autres par des Juifs; ceux-ci +pour les fardeaux, ceux-là, renégats, pour de meilleures +fonctions. Les femmes qui avaient été groupées +ensemble eurent leur tour. Celle-ci devait devenir +une maîtresse, celle-là une quatrième épouse, +cette autre une victime..., etc...</p> + +<hr /> + +<p>Juan était jeune et plein d'espoir et de santé, +comme on l'est à son âge. De temps à autre une +larme furtive sillonnait sa joue. Le sang qui avait +coulé de ses blessures l'avait un peu déprimé. Et puis +perdre une grande fortune, une maîtresse et une +position si confortable pour être mis en vente parmi +les Turcs!</p> + +<p>Au total, son attitude était néanmoins calme. La +splendeur de son vêtement, dont il avait conservé +quelques restes, attirait les regards sur lui. On devinait +à sa mine qu'il était au-dessus du vulgaire. Et +puis, malgré sa pâleur, Don Juan était si beau!</p> + +<p>Parmi tous les hommes à vendre se trouvait non +loin de lui un personnage robuste et bien taillé, avec +des yeux d'un gris foncé où se peignait la résolution.</p> + +<p>Une écharpe tachée de sang soutenait l'un de ses +bras.</p> + +<p>«Mon enfant, dit-il à Don Juan, parmi tout cet +assemblage de pauvres diables avec lesquels le sort +nous a confondus, il n'y a de gens comme il faut que +vous et moi, ce me semble. Faisons donc connaissance. +De quelle nation êtes-vous donc? je vous prie.</p> + +<p>—Je suis Espagnol.</p> + +<p>—Je pensais en effet que vous ne pouviez être Grec. +Ces chiens serviles n'ont pas tant de fierté dans le +regard. La fortune nous a joué un vilain tour, mais +c'est sa manière d'en user avec les hommes pour les +éprouver. Tenez, moi, faisant dernièrement le siège +d'une ville par ordre de Souvarow, au lieu de prendre +Widdin, j'ai été pris.</p> + +<p>—Mon histoire, dit Don Juan, est longue et douloureuse... +J'aimais une jeune fille...»</p> + +<p>Il s'arrêta, et son regard était rempli de tristesse.</p> + +<p>«Je me doutais, reprit l'étranger, qu'il y avait +une femme dans votre affaire. Ce sont là des choses +qui demandent une larme. J'ai pleuré le jour où ma +première femme est morte; j'en ai fait autant quand +ma seconde a pris la fuite; ma troisième...</p> + +<p>—Votre troisième! Vous pouvez à peine avoir +trente ans, et vous avez déjà trois femmes.</p> + +<p>—Je n'en ai que deux vivantes...</p> + +<p>—Et votre troisième? que fit-elle? vous a-t-elle +quitté aussi, monsieur?</p> + +<p>—Non, c'est moi qui l'ai quittée...</p> + +<p>—Vous prenez froidement les choses.</p> + +<p>—Il y a encore des arc-en-ciel dans votre firmament; +tous les miens ont disparu. Le temps décolore +peu à peu les illusions... En attendant, je ne serais +pas fâché que quelqu'un nous achetât.»</p> + +<p>En ce moment un personnage noir du genre neutre +et du troisième sexe s'avança et parut examiner les +captifs, leurs âges et leurs mérites avec un soin minutieux.</p> + +<p>Puis l'eunuque entama le marchandage avec le trafiquant. +Ils débattirent les prix, contestèrent, jurèrent +comme s'il se fût agi d'un âne ou d'un veau.</p> + +<p>Enfin ils tirèrent leurs bourses en rechignant, +comptèrent les sequins et paras, puis le marchand +donna son reçu et s'en fut dîner.</p> + +<hr /> + +<p>L'acquéreur de Juan et de sa nouvelle connaissance +les conduisit vers une barque dorée. La traversée fut +brève. Ils s'arrêtèrent bientôt dans une petite anse, +au pied d'un mur ombragé de hauts cyprès.</p> + +<p>Une petite porte de fer s'ouvrit, et ils s'avancèrent à +travers un taillis flanqué de chaque côté de grands +arbres, puis des bosquets d'orangers et de jasmins.</p> + +<p>«Assommer ce vieux noir et puis décamper +serait vite fait, dit soudain Juan à son compagnon.</p> + +<p>—Mais comment sortir d'ici ensuite? en quelle +tanière nous réfugier?»</p> + +<p>Un vaste édifice à ce moment s'offrit à leur vue. +Cela leur donna du réconfort. Ils avaient faim, ils +sentaient déjà un agréable fumet de sauce, de rôtis, +de pilafs.</p> + +<p>«Au nom du ciel, reprit l'étranger, tâchons +d'avoir à manger maintenant et puis, s'il faut faire du +tapage, je suis votre homme!»</p> + +<p>Leur guide frappa à la porte. Ils se trouvèrent dans +une salle vaste et magnifique où se déployait toute +la pompe d'un luxe asiatique. Ils la traversèrent, puis +une suite d'appartements silencieux où ne résonnait +que le bruit d'un jet d'eau sur un bassin de marbre. +Parfois cependant une porte s'ouvrait, et une tête de +femme jetait un coup d'œil furtif et curieux.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent dans une partie retirée du palais +où l'écho se réveillait comme d'un long sommeil. +L'œil était émerveillé de l'opulence de cette salle fastueuse, +du nombre immense d'objets inutiles qui s'y +trouvaient. Les sofas étaient si précieux que c'était +vraiment un péché que de s'y asseoir; les tapis d'un +travail si rare que l'on eût souhaité pouvoir glisser +dessus comme un poisson doré.</p> + +<hr /> + +<p>Le noir, peu étonné de ce qui faisait la stupeur des +deux esclaves, ouvrit un meuble et en tira un grand +nombre de vêtements propres à habiller un musulman +du plus haut parage.</p> + +<p>Il offrit d'abord un manteau candiote et un pantalon +pas tout à fait assez étroit pour crever au plus +corpulent des deux compagnons. Il compléta cet attirail +de dandy turc par un châle de cachemire, des +pantoufles jaunes et un joli poignard.</p> + +<p>En même temps Baba, c'était le nom du noir, leur +faisait ressortir les immenses avantages qu'ils finiraient +par obtenir pourvu qu'ils suivissent la voie que +la fortune semblait leur montrer si clairement; il +ne leur cacha pas toutefois qu'ils amélioreraient +beaucoup leur condition s'ils consentaient à se faire +circoncire.</p> + +<p>«Monsieur, répondit poliment l'étranger, aussitôt +que j'aurai eu l'avantage de souper, j'examinerai si +votre proposition est de nature à être acceptée...»</p> + +<p>Mais Juan paraissait fort vexé qu'une pareille invite +lui eût été faite:</p> + +<p>«Que je meure si j'en fais jamais rien! dit-il. J'aimerais +mieux me faire circoncire la tête!»</p> + +<p>Baba regarda Juan et lui dit:</p> + +<p>«Ayez la bonté de vous habiller.»</p> + +<p>En même temps il lui montrait un délicieux costume +féminin, costume qu'une princesse eût peut-être +été charmée de revêtir, mais Juan, qui ne se sentait +pas en veine de mascarade, repoussa ces oripeaux du +bout de son pied de chrétien.</p> + +<p>«Mon vieux monsieur, répondit-il au nègre, je ne +suis pas une dame.</p> + +<p>—J'ignore ce que vous êtes et ne me soucie pas +de le savoir, reprit Baba, mais veuillez faire ce que +je vous prescris. Si vous vous avisez d'insister sur +votre sexe, j'appellerai des gens qui auront vite fait +de ne vous en laisser aucun!»</p> + +<p>Juan soupira et, tout en soupirant, passa un pantalon +de soie couleur de chair; puis on lui attacha +une ceinture virginale recouvrant une fine chemise +aussi blanche que du lait. Il trébucha dans son jupon, +mais tant bien que mal passa ses deux bras dans les +manches d'une robe.</p> + +<p>Sur l'invitation de Baba il avait peigné sa tête et +l'avait parfumée d'huile. On la couvrit de fausses +tresses entremêlées de bijoux selon la mode. Sa toilette +fut complétée par quelques coups de ciseaux, du +fard et des frisures.</p> + +<hr /> + +<p>Baba frappa dans ses mains, et quatre noirs se présentèrent.</p> + +<p>«Vous, monsieur, dit Baba au compagnon de +Don Juan, vous allez accompagner ces messieurs à +table, et vous, la digne nonne chrétienne, vous allez +me suivre. Pas de plaisanteries, s'il vous plaît. +Croyez-vous être dans la tanière d'un lion? Vous êtes +dans un palais où le vrai sage peut prendre un avant-goût +du paradis du Prophète.</p> + +<p>—Je veux bien vous suivre, dit Juan, mais j'aurais +bientôt rompu le charme si quelqu'un s'avisait de me +prendre pour ce que je parais. J'espère, dans l'intérêt +de vos gens, que ce déguisement ne donnera lieu +à aucune méprise.</p> + +<p>—Adieu, dit à Juan son compagnon. Nous voici +transformés, moi en musulman, vous en jeune fille, +par la puissance de ce vieux magicien nègre. Conservez +votre honneur intact, bien qu'Ève elle-même +ait succombé.</p> + +<p>—Soyez tranquille, le Sultan lui-même ne m'enlèvera +pas, à moins que Sa Hautesse ne promette de +m'épouser. Bon appétit!»</p> + +<p>Ainsi ils se séparèrent, et chacun sortit par une porte +différente. Baba conduisit Juan de chambre en chambre, +jusqu'à ce qu'ils fussent en face d'un portail +gigantesque qui élevait de loin, dans l'ombre, sa +masse hardie et colossale. L'air était embaumé de +parfums délicieux. On eût dit qu'ils approchaient d'un +lieu saint, car tout était vaste, calme, odorant et +divin.</p> + +<hr /> + +<p>Deux nains firent pivoter la vaste porte. Au moment +d'entrer, Baba crut pouvoir donner encore à Juan +quelques légers avis:</p> + +<p>«Si vous pouviez modifier un peu cette démarche +mâle et majestueuse, vous feriez tout aussi bien. +Balancez-vous légèrement. Enfin tâchez de prendre un +air un peu modeste. Les yeux des <i>muets</i> sont ici +comme des aiguilles et peuvent pénétrer à travers ces +jupons. Le Bosphore profond n'est pas loin; que si +votre déguisement venait à être découvert, nous pourrions +bien, vous et moi, avant le lever de l'aurore, +effectuer le voyage de la mer de Marmara sans bateau +et cousus dans des sacs... Ce mode de navigation se +pratique fort couramment par ici...»</p> + +<p>Sur cet encouragement il introduisit Don Juan dans +une pièce plus magnifique encore que la dernière. +C'était une confusion d'or et de pierreries.</p> + +<hr /> + +<p>Dans ce salon impérial, à quelque distance, à +demi couchée sous un dais, avec l'assurance d'une +reine, reposait une femme. Baba s'arrêta et s'agenouilla +devant elle, tout en invitant Juan à en faire +autant.</p> + +<p>Le cérémonial accompli, elle se leva, de l'air de +Vénus sortant des flots. Son regard éclipsait l'éclat +de toutes les pierreries. Elle fit signe de son bras nu à +Baba d'approcher et s'entretint quelques instants +avec lui, montrant Juan.</p> + +<p>C'était une femme altière et magnifique qui pouvait +être dans sa vingt-sixième année.</p> + +<p>Elle adressa quelques mots à ses suivantes, qui +formaient un chœur de dix à douze jeunes filles, +toutes vêtues de la même manière que Juan.</p> + +<p>Les charmantes nymphes firent leur révérence et +s'éloignèrent.</p> + +<p>Alors Baba fit signe à Juan d'approcher et lui +ordonna pour la deuxième fois de se mettre à genoux +et de baiser le pied de la dame. À cet ordre, Juan se +leva de toute sa hauteur et déclara qu'il était fâché, +mais qu'il ne baiserait jamais d'autre chaussure que +celle du pape!</p> + +<p>Baba lui fit, mais en vain, de vertes remontrances. +Il se laissa même aller à de claires allusions au fatal +lacet. Mais Don Juan n'était pas homme à s'humilier.</p> + +<p>Voyant qu'il était inutile d'insister, Baba lui proposa +de baiser la main de ta dame.</p> + +<p>Quoique de mauvaise grâce, Juan accepta ce compromis +diplomatique. Et jamais cependant sa lèvre +ne s'était posée sur des doigts <i>mieux nés</i> ou plus +beaux.</p> + +<p>La dame, ayant longuement considéré Juan de la +tête aux pieds, intima à Baba l'ordre de se retirer, +ordre que le nègre exécuta à la perfection. Il était +homme habitué à battre en retraite, à comprendre à +demi-mot. Il souffla à Juan de ne rien craindre, lui +jeta un sourire et prit congé d'un air satisfait comme +s'il venait d'accomplir une bonne action.</p> + +<hr /> + +<p>Dès qu'il fut sorti, il se fit un changement soudain +dans la physionomie de la dame. Son front brillant +rayonna d'une émotion étrange. Le sang colora ses +joues d'un rouge vif, et dans ses grands yeux se peignit +un mélange de volupté et d'orgueil.</p> + +<p>Sa taille avait une merveilleuse élégance souple, +ses traits la douceur de ceux du Diable quand il +s'avisa de tenter Ève... Son sourire était hautain; une +volonté despotique perçait jusque dans ses petits pieds; +on eût dit qu'ils avaient la conscience de son rang et +qu'ils ne marchaient que sur des têtes prosternées. +Enfin, pour compléter son air imposant, un poignard +brillait à sa ceinture... Tout annonçait en elle l'épouse +du Sultan.</p> + +<p>En se rendant au marché elle avait aperçu Juan. +C'était le dernier de ses caprices. Elle avait sur-le-champ +donné ordre de l'acheter, et Baba avait été +chargé de le lui conduire avec toutes les précautions.</p> + +<p>«Chrétien, sais-tu aimer?» dit-elle d'un ton condescendant +à l'esclave devenu sa propriété.</p> + +<p>Juan, l'âme pleine encore d'Haydée et de son île, +sentit le sang généreux qui colorait son visage refluer +à son cœur. Ces paroles le percèrent jusqu'au fond de +l'âme. Il ne répondit mot, mais fondit en larmes.</p> + +<p>Gulbeyaz, la sultane, en fut choquée, gênée... Elle +eût bien voulu le consoler, mais ne savait comment... Elle +attendit que la tristesse de Juan se fût dissipée...</p> + +<p>Alors, d'un air tout à fait impérial, elle posa sa +main sur la sienne, et, fixant sur lui ses yeux, elle +chercha dans les siens un amour qu'elle n'y trouva +pas. Son front se rembrunit... Elle se leva néanmoins, +et après un moment de chaste hésitation se +jeta dans ses bras et y demeura immobile.</p> + +<p>L'épreuve était périlleuse, et Juan le sentit. Mais il +était cuirassé par la douleur, la colère et l'orgueil. Il +dégagea doucement les beaux bras nus qui le pressaient +et fit asseoir Gulbeyaz, faible et languissante, à +son côté. Puis il se leva et s'écria:</p> + +<p>«L'aigle captif refuse de s'accoupler. Et moi je ne +veux pas servir les caprices sensuels d'une sultane. +Tu me demandes si je sais aimer. Juge à quel point +j'ai aimé, puisque je ne t'aime pas! Sous ce lâche +déguisement, la quenouille et les fuseaux peuvent +seuls me convenir... Ton pouvoir est grand. Mais c'est +en vain que les fronts s'inclinent autour d'un trône, +en vain que les genoux fléchissent, en vain que les +yeux veillent, que les membres obéissent, nos cœurs +demeurent à nous seuls.»</p> + +<p>La fureur de Gulbeyaz à cette réponse ne dura +qu'une minute, et cela fut heureux. Un moment de +plus l'eût tuée. Sa colère fut comme un coup d'œil +jeté sur l'enfer.</p> + +<p>Sa première pensée avait été de couper la tête à +Juan; la seconde, de se borner à couper court à sa +connaissance; la troisième, de lui demander où il +avait été élevé; la quatrième, de l'amener à repentance +par la raillerie; la cinquième, d'appeler ses +femmes et de se mettre au lit; la sixième, de se poignarder; +la septième, de condamner Baba à la bastonnade... Mais +sa dernière ressource fut de se rasseoir +et de pleurer, cela va sans dire.</p> + +<p>Juan fut ému. Il avait déjà pris son parti d'être +empalé ou coupé par morceaux pour servir de nourriture +aux chiens, jeté aux lions ou donné en amorce +aux poissons. Il se demanda, à la vue de ces larmes, +comment il avait pu être si cruel et se mit à bégayer +quelques excuses.</p> + +<p>Mais au moment où un languissant sourire le prévenait +qu'il avait obtenu sa grâce, le vieux Baba fit +une brusque irruption.</p> + +<p>«Épouse du soleil et de la lune, commença-t-il, +impératrice de la terre, vous dont un froncement de +sourcils dérange l'harmonie des sphères et dont un +sourire fait danser de joie toutes les planètes, votre +esclave vous apporte un message qui mérite peut-être +votre sublime attention: le Soleil en personne m'envoie, +comme un rayon, vous annoncer qu'il va venir ici.</p> + +<p>—Est-ce comme vous le dites? reprit Gulbeyaz. +Plût au Ciel que le Soleil n'eût pas brillé aujourd'hui! +Prévenez donc mes femmes qu'elles viennent sans +tarder former la voie lactée. Allez, ma vieille comète, +avertissez les étoiles. Et toi, chrétien, mêle-toi à elles +comme tu pourras, et si tu veux que je te pardonne +tes mépris passés...»</p> + +<p>Elle fut interrompue par un murmure confus de +voix:</p> + +<p>«Le Sultan arrive!»</p> + +<hr /> + +<p>Le cortège était imposant. D'abord venaient les +femmes de Gulbeyaz en file respectueuse; puis les +eunuques blancs et noirs de Sa Hautesse. Sa Majesté +avait toujours la politesse de faire annoncer sa visite +à l'avance, surtout de nuit. Gulbeyaz étant la plus +récente des quatre épouses de l'empereur était, comme +il est juste, la favorite.</p> + +<p>Sa Hautesse était un homme d'un port grave, +coiffé jusqu'au nez et barbu jusqu'aux yeux. Sorti de +prison pour monter sur le trône, il avait depuis peu +succédé à son frère étranglé.</p> + +<p>Il avait cinquante filles et quatre douzaines de fils. +Dès que les filles étaient grandes, on les confinait +dans un palais où elles vivaient comme des +nonnes jusqu'à ce qu'un pacha fût investi de quelque +fonction lointaine; alors celle dont c'était le tour +était mariée sur-le-champ, quelquefois à l'âge de six +ans.</p> + +<p>Ses fils étaient retenus en prison jusqu'à ce qu'ils +fussent en âge de remplir un lacet ou un trône. Le +destin savait lequel des deux! Dans l'intervalle, on +leur donnait une éducation de prince.</p> + +<hr /> + +<p>Sa Majesté salua sa quatrième épouse avec tout le +cérémonial de son rang. Celle-ci éclaircit ses yeux +brillants et adoucit son regard comme il convient à +une épouse qui vient de jouer un tour à son mari.</p> + +<p>Sa Hautesse, arrêtant son regard sur les jeunes +filles, aperçut Don Juan déguisé au milieu d'elles, ce +qui ne lui causa ni surprise ni mécontentement.</p> + +<p>«Je vois que vous avez acheté une esclave nouvelle, +dit-il à Gulbeyaz. C'est grand dommage qu'une simple +chrétienne soit si jolie.»</p> + +<p>Ce compliment, qui attira tous les regards sur la +vierge récemment achetée, la fit rougir et trembler. Il +se fit parmi les autres un chuchotement général, mais +l'étiquette ne permettait pas de ricaner.</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/X.png"> +<img src="images/X.png" alt="LE NAUFRAGE DE DON JUAN" /></a><br /> PLANCHE X + +<br />(Photo Braun et Cie). + +<br /><i>Eugène Delacroix.</i>—LE NAUFRAGE DE DON JUAN</div> + + + + +<a id="III-V"></a><h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>DANS LE FOND DU SÉRAIL</h3> + +<p class="resume">Don Juan chez les demoiselles d'honneur.—Lolah, Katinkah +et Dondon.—L'interrogatoire.—Au dortoir.—Dans le +lit de Dondon.—Le sommeil des vierges.—Un cri dans +la nuit.—L'étrange rêve de Dondon.—Brèves amours.—Le +réveil de Gulbeyaz.—Juan et Dondon condamnés à +mort.—La fuite.</p> + + +<p>Gulbeyaz et son maître s'en étaient allés reposer. +Ah! que la nuit est longue aux épouses coupables qui +brûlent pour un jeune bachelier! Sur leur couche douloureuse, +elles appellent la clarté de l'aube grisâtre, +tremblant que leur trop légitime compagnon de lit ne +s'éveille.</p> + +<p>Don Juan, sous son déguisement de femme, s'était, +avec le long cortège des demoiselles, incliné devant le +regard impérial. Elles reprirent le chemin de leurs +chambres, les chambres luxueuses où ces dames reposaient +leurs membres délicats, soupirant après +l'amour comme l'oiseau prisonnier après les campagnes +de l'air.</p> + +<p>Don Juan ne pouvait s'empêcher, tout en marchant, +de jeter de-ci de-là un coup d'œil furtif sur leurs +charmes, leur gorge blanche, leur taille simple. Néanmoins, +il se montrait docile à la matrone, la «mère +des vierges», qui surveillait leurs évolutions. Cette +vénérable personne était préposée à distribuer les +punitions.</p> + +<hr /> + +<p>Dès qu'elles furent arrivées dans leurs appartements, +toutes les jeunes filles se mirent à danser, à +babiller, à rire et à folâtrer.</p> + +<p>Elles examinèrent la nouvelle arrivée, ses formes, +ses cheveux, son air, enfin toute sa personne. Quelques-unes +étaient d'avis que sa robe ne lui allait pas +bien. On s'étonnait qu'elle ne portât point de boucles +d'oreilles. Il y en avait qui trouvaient sa taille trop +masculine, tandis que d'autres souhaitaient qu'elle le +fût tout à fait.</p> + +<p>Cependant elles ressentaient toutes pour leur compagne +une sympathie involontaire, une bizarre attirance.</p> + +<p>Parmi les mieux disposées à cette amitié sentimentale, +il y en avait trois surtout: Lolah, Katinkah et +Dondon.</p> + +<p>Lolah était brune comme l'Inde et aussi ardente; +Kalinkah était une Géorgienne au teint de lis et de +rose avec de grands yeux bleus, de beaux bras, une +jolie main et des pieds si mignons qu'on les eût dits +faits pour effleurer la surface de la terre; Dondon +avait un certain embonpoint d'indolence et de langueur, +mais elle était d'une beauté à faire tourner la +tête.</p> + +<p>Dondon semblait une Vénus endormie, quoique +propre à tuer le sommeil de ceux qui la regardaient. +Ses formes n'offraient pas d'angles. Cependant ses +seins, sa croupe potelée étaient parfaitement proportionnés.</p> + +<p>«Comment vous nommez-vous? dit Lolah à la nouvelle +venue.</p> + +<p>—Juana.</p> + +<p>—Fort bien, c'est un joli nom.</p> + +<p>—D'où venez-vous? dit Kalinkah.</p> + +<p>—D'Espagne.</p> + +<p>—Où est l'Espagne? fit tendrement Dondon.</p> + +<p>—Ne montrez donc pas votre ignorance géorgienne, +reprit Lolah. L'Espagne est une île, près du +Maroc, entre l'Égypte et Tanger.»</p> + +<p>Dondon ne dit rien, mais elle s'assit près de Juana +et, jouant avec son voile et ses cheveux, elle la caressait +doucement.</p> + +<hr /> + +<p>La «mère des vierges» s'approcha sur ces entrefaites:</p> + +<p>«Mesdames, il est temps d'aller se coucher. Ma +chère enfant, je ne sais trop que faire de vous, dit-elle +à la nouvelle odalisque. Tous les lits sont occupés. +Si vous voulez, vous partagerez le mien.»</p> + +<p>Ici Lolah intervint:</p> + +<p>«Maman, vous savez que vous ne dormez pas +bien. Je prendrai donc Juana avec moi. Nous sommes +minces toutes deux, et chacune de nous tiendra moins +de place que vous.»</p> + +<p>Mais ici Katinkah l'interrompit et déclara qu'elle +avait aussi de la compassion et un lit.</p> + +<p>«D'ailleurs, ajouta-t-elle, je déteste coucher seule.»</p> + +<p>La matrone fronça les sourcils.</p> + +<p>«Et pourquoi donc?»</p> + +<p>—Je crains les revenants, répondit Katinkah, il me +semble voir des fantômes aux quatre coins de mon +lit. Puis j'ai des rêves affreux: je ne vois que guèbres, +giaours, gins et goules...</p> + +<p>—Entre vous et vos rêves, répliqua la matrone, je +craindrais que Juana n'eût pas le plaisir d'en faire. +Vous, Lolah, vous continuerez à dormir seule pour +raisons à moi connues; vous de même, Katinkah, jusqu'à +nouvel ordre. Je placerai Juana avec Dondon, +qui est une fille tranquille, inoffensive, silencieuse, +modeste, et qui ne passera pas la nuit à remuer et à +babiller. Qu'en dites-vous, mon enfant?»</p> + +<p>Dondon ne dit rien, car ses qualités étaient de l'espèce +la plus silencieuse.</p> + +<p>Mais elle se leva, baisa la matrone au front, Lolah +et Kalinkah sur les joues, puis elle prit Juana par la +main pour la conduire au dortoir, laissant ses deux +compagnes à leur dépit.</p> + +<hr /> + +<p>Dondon donna à Juana un chaste baiser. Elle +aimait beaucoup à donner des baisers. Entre femmes +cela n'engage à rien.</p> + +<p>Puis elle se déshabilla, ce qui fut bientôt fait, car +elle était vêtue sans art, comme une enfant de la +nature. Un à un tombèrent tous ses légers vêtements.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans avoir offert son aide à Juana, +qui refusa par un excès de modestie. Mais la nouvelle +odalisque paya cher cette politesse, car elle se piqua +avec ces maudites épingles inventées sans doute pour +les péchés des hommes et qui font d'une femme une +sorte de porc-épic.</p> + +<hr /> + +<p>Un silence profond régnait dans le dortoir; les +lampes placées à distance l'une de l'autre jetaient une +lumière incertaine. Le sommeil planait sur les formes +charmantes de toutes ces jeunes beautés.</p> + +<p>L'une, avec sa chevelure châtain nouée négligemment +et son beau front doucement incliné, sommeillait, +la respiration calme, et ses lèvres entr'ouvertes +laissaient voir un double rang de perles.</p> + +<p>Une autre, au milieu d'un rêve brûlant et délicieux, +appuyait sur un bras d'albâtre sa joue vivement colorée. +Les boucles luxuriantes de sa belle chevelure +étaient épaisses sur son front. Elle souriait à son +rêve, découvrant ses jolis seins fermes, son petit +ventre poli, ses jambes blanches et pleines... On eût +dit que ses charmes divins profitaient de l'heure discrète +de la nuit pour se montrer timidement à la +lumière.</p> + +<p>Une troisième semblait l'image de la Douleur +endormie; on voyait au soulèvement de sa poitrine +qu'elle rêvait d'un rivage adoré, d'une patrie absente... Des +larmes sillonnaient la noire frange de +ses yeux, comme des gouttes de rosée brillent sur les +rameaux d'un cyprès.</p> + +<p>Une quatrième, nue, immobile et silencieuse, dormait +d'un sommeil profond... Blanche, froide et +pure, elle semblait une statue de femme sculptée sur +une tombe.</p> + +<hr /> + +<p>Soudain, à l'heure où la lumière des lampes commençait +à devenir bleuâtre et vacillante, à l'heure où +les fantômes se jouent dans la salle, Dondon poussa +un cri.</p> + +<p>Un cri si aigu qu'il éveilla tout le dortoir en sursaut... +De tous les points de la salle, matrone, +vierges et celles qui n'étaient ni l'une ni l'autre accoururent +en foule... Inquiètes, elles se poussaient +toutes tremblantes...</p> + +<p>Les minces draperies flottaient sur leurs seins nus, +leurs bras graciles, leurs fines jambes. Elles s'informèrent +avidement de l'effroi de Dondon, qui paraissait +en effet fort émue et agitée, les joues rouges, le +regard dilaté.</p> + +<p>Ce qui est surprenant et prouve qu'un bon sommeil +est vraiment une chose salutaire, Juana dormait +profondément. Jamais époux ne ronfla d'aussi +bon cœur auprès de celle qui lui est unie par les +liens sacrés du mariage. Les clameurs même ne +réussirent point à la tirer de cet état fortuné. Il fallut +l'éveiller, et elle ouvrit de grands yeux et bâilla d'un +air modeste et surpris.</p> + +<p>Dondon eut beaucoup de peine à s'expliquer. Elle +dit que, dormant d'un profond sommeil, elle avait +rêvé qu'elle se promenait dans une «forêt obscure». +Cette forêt était pleine de fruits agréables, d'arbres à +vastes racines et à végétation vigoureuse.</p> + +<p>Au milieu croissait une pomme d'or d'une énorme +grosseur... mais à une hauteur trop grande pour +qu'on pût la cueillir... Elle la contemplait d'un œil +avide, puis se mit à jeter des pierres pour faire tomber +ce fruit qui continuait méchamment à adhérer à +son rameau... Mais il se balançait toujours à ses +yeux, à une hauteur désespérante.</p> + +<p>Tout à coup, lorsqu'elle y pensait le moins, il +tomba de lui-même à ses pieds... Son premier mouvement +fut de se baisser, afin de le ramasser et d'y +mordre à pleines dents... Mais au moment où ses +jeunes lèvres s'apprêtaient à presser le fruit d'or de +son rêve, il en sortit une abeille qui s'élança sur elle +et la perça de son dard jusqu'au fond du cœur... Alors +elle s'était éveillée en sursaut et avait poussé +un grand cri.</p> + +<p>Elle fit ce récit avec une certaine confusion et un +grand embarras... Les demoiselles, qui avaient +redouté quelque grand malheur, commencèrent à +gronder Dondon d'avoir pour si peu troublé leur +sommeil. La matrone, courroucée d'avoir quitté son +lit chaud, réprimanda vertement la pauvre Dondon, +qui soupirait, protestant qu'elle était bien fâchée +d'avoir crié.</p> + +<p>«J'ai entendu conter, dit-elle, des histoires d'un +coq et d'un taureau; mais, pour un rêve où il n'est +question que d'une pomme et d'une abeille, interrompre +notre sommeil à toutes, certes, il y a de quoi +nous faire penser que la lune est dans son plein! +Quelque chose qui ne va pas bien chez vous, mon +enfant. Nous verrons demain ce que pense de cette +vision hystérique le médecin de Sa Hautesse.</p> + +<p>«Et cette pauvre Juana par-dessus le marché! +La première nuit qu'elle passe parmi nous, voir ainsi +son repos troublé par une telle clameur! J'avais pensé +qu'avec vous, Dondon, elle aurait passé une nuit paisible. +Je vais maintenant la confier aux soins de +Lolah, bien que son lit soit plus étroit que le vôtre.»</p> + +<p>À cette proposition, les yeux de Lolah brillèrent, +mais la pauvre Dondon, avec de grosses larmes, +demanda en grâce qu'on lui pardonnât sa faute... qu'on +voulut bien laisser Juana auprès d'elle; à +l'avenir, elle garderait ses rêves pour elle seule!</p> + +<p>C'était bien sot à elle, elle en convenait, d'avoir +ainsi crié, c'était une aberration nerveuse, une folle +hallucination... Ses compagnes avaient bien raison +de se moquer d'elle!... Mais elle se sentait abattue, +elle priait qu'on voulût bien la laisser... Dans quelques +heures, elle aurait surmonté cette faiblesse, elle serait +complètement rétablie...</p> + +<p>Ici Juana intervint charitablement, affirmant qu'elle +se trouvait fort bien... Elle avait merveilleusement +dormi... Elle ne se sentait pas le moins du monde +disposée à quitter le lit, à s'éloigner d'une amie qui +n'avait d'autre tort que d'avoir rêvé une fois mal à +propos.</p> + +<p>Quand Juana eut parlé ainsi, Dondon se retourna +et cacha son visage dans le sein de Juana. On ne +voyait plus que sa gorge qui avait la couleur d'un +bouton de rose...</p> + +<hr /> + +<p>Au premier rayon du jour, Gulbeyaz quitta sa +couche d'insomnie, pâle, le cœur dévoré d'inquiétude. +Elle mit son manteau, ses pierreries, ses voiles. +Son lit était magnifique, plus doux que celui du plus +efféminé Sybarite. Sa peau sensible n'eût pu supporter +le pli d'une feuille de rose. Elle surgit si belle que +l'art ne pouvait presque plus rien pour elle. Elle ne +se soucia même pas de donner un coup d'œil au +miroir.</p> + +<p>En même temps s'était levé son illustre époux, +sublime possesseur de trente royaumes et d'une +femme dont il était abhorré. Il n'en prenait pas à +l'ordinaire grand souci. Il aimait avoir sous la main +une jolie femme, comme un autre un éventail. C'est +pourquoi il avait une abondante provision de Circassiennes +pour s'amuser au sortir du divan. Cependant +il s'était épris des beautés de son épouse.</p> + +<p>Après les ablutions ordinaires, les prières et autres +évolutions pieuses, il but six tasses de café pour le +moins, puis se retira pour savoir des nouvelles des +Russes dont les victoires s'étaient récemment multipliées +sous le règne de Catherine, cette femme proclamée +à l'unisson la plus grande des souveraines et +des catins.</p> + +<hr /> + +<p>Gulbeyaz soupira de son départ, puis se retira dans +son boudoir, lieu propice au déjeuner et à l'amour. +La nacre de perles, le porphyre et le marbre décoraient +à l'envi ce somptueux séjour. Des vitraux +peints coloraient de diverses nuances les rayons du +jour.</p> + +<p>C'est dans ce lieu qu'elle fit venir Baba pour l'interroger +sur ce qu'il était advenu de Don Juan, où et +comment il avait passé la nuit.</p> + +<p>Baba répondit péniblement à ce long catéchisme. +Il se grattait l'oreille, signe d'un embarras certain.</p> + +<p>Gulbeyaz n'était pas un modèle de patience. Quand +elle vit Baba hésiter dans ses réponses, elle l'embarrassa +par des questions plus pressées. Les paroles de +Baba devinrent de plus en plus décousues; alors son +visage commença à s'enflammer, ses yeux à étinceler, +et les veines d'azur de son front superbe se gonflèrent +de courroux.</p> + +<p>Baba expliqua comment la «mère des vierges» +avait pris soin de tout et ne cacha point dans quel lit +Juana avait couché. Il évita simplement de parler +du rêve de Dondon.</p> + +<p>Mais c'est en vain qu'il laissa discrètement ce fait +derrière la toile. Les joues de Gulbeyaz prirent une +teinte cendrée, ses oreilles bourdonnèrent, elle se +sentit entrer en une petite agonie.</p> + +<p>À la longue, elle se ressaisit:</p> + +<p>«Esclave, dit-elle à Baba, amène les deux esclaves.»</p> + +<p>Le nègre feignit de ne pas avoir bien compris et +supplia sa maîtresse de lui préciser de quels esclaves +il s'agissait, dans la crainte d'une erreur.</p> + +<p>«La Géorgienne et son amant! répondit l'impériale +épouse. Et que le bateau soit prêt du côté de la +porte secrète du sérail! Tu sais le reste.»</p> + +<p>Elle parut prononcer ces dernières paroles avec +effort, en dépit de son farouche orgueil. Baba ne fut +point sans le remarquer et crut pouvoir la conjurer, +par tous les poils de la barbe de Mahomet, de révoquer +l'ordre qu'il venait d'entendre.</p> + +<p>«Entendu, c'est obéi, dit-il; néanmoins, sultane, +daignez songer aux conséquences. Tant de précipitation +peut avoir des suites funestes, même aux dépens +de Votre Majesté. Je ne veux point parler ici de votre +position critique, de votre ruine au cas d'une découverte +prématurée...</p> + +<p>«Mais de vos propres sentiments. Lors même que +ce secret resterait enfoui sous ces flots qui gardent +déjà un certain nombre de cœurs palpitants d'amour, +si vous aimez ce jeune homme, vous ne vous guérirez +pas, excusez la liberté, en lui ôtant la vie...</p> + +<p>—Que connais-tu de l'amour et des sentiments? +Misérable! Va-t'en! s'écria-t-elle les yeux enflammés +de colère. Va-t'en et exécute mes ordres!»</p> + +<p>Baba disparut sans pousser plus loin ses remontrances. +Il tenait à la tête des autres, mais beaucoup +plus à la sienne propre.</p> + +<p>Il grommela simplement contre les femmes de +toutes conditions, mais surtout les sultanes et leur +manière d'agir, leur obstination, leur orgueil, leur +indécision, leur manie de changer d'opinion, leur +immoralité, toutes choses qui lui faisaient chaque +jour bénir sa neutralité.</p> + +<p>Puis il fit prévenir le jeune couple de se parer sans +délai, de se peigner avec le plus grand soin et de se +préparer à paraître devant l'impératrice qui désirait +leur prouver sa sollicitude.</p> + +<p>Dondon parut surprise, Don Juan interdit, mais il +fallait obéir...</p> + +<hr /> + +<p>Comment ils réussirent à éviter le courroux de +Gulbeyaz et, par une barque, à quitter le sérail en +compagnie de Baba, de Johnson et de sa maîtresse +d'une nuit, sultane de deuxième classe, l'histoire n'en +a point conservé les détails.</p> + + + + +<a id="III-VI"></a><h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>LEÏLAH</h3> + +<p class="resume">Don Juan dans l'armée de Souvarow.—L'accueil du grand +général.—L'assaut d'Ismaïlia.—Don Juan sauve la petite +Leïlah.—Le pillage, le viol.—Récompense de Don Juan.</p> + + +<p>Le siège était mis devant Ismaïlia. Mais les Russes, +en dépit de leur courage, n'avaient pas réussi à s'emparer +de la forteresse turque. Enfin Souvarow, cet +homme de génie qui avait l'air d'un bouffon, fut +envoyé pour prendre le commandement de l'armée. +De suite tout changea, et la résistance turque faiblit.</p> + +<p>La veille du grand assaut, quelques Cosaques +rôdant à la tombée de la nuit rencontrèrent une +troupe d'individus dont l'un parlait assez correctement +leur langue. Sur sa demande, ils l'amenèrent, +lui et ses camarades, au quartier général. Leurs +costumes étaient musulmans, mais il était facile de +voir que ce n'était là que déguisement.</p> + +<p>Souvarow, qui donnait des leçons aux recrues, en +manches de chemise, sur l'art sublime de tuer, les +interrogea lui-même:</p> + +<p>«D'où venez-vous?</p> + +<p>—De Constantinople. Nous sommes des captifs +échappés.</p> + +<p>—Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Mon nom est Johnson, celui de mon camarade, +Juan; les deux autres sont des femmes; le troisième +n'est ni homme ni femme...»</p> + +<p>Le général jeta sur la troupe un coup d'œil +rapide:</p> + +<p>«J'ai déjà entendu votre nom; le second est nouveau +pour moi; il est absurde d'avoir amené ici ces +trois personnes, mais qu'importe! N'étiez-vous pas +dans le régiment de Nicolaïew?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Vous avez servi à Widdin?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous conduisiez l'attaque?</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Qu'êtes-vous devenu depuis?</p> + +<p>—Je le sais à peine...</p> + +<p>—Vous étiez le premier sur la brèche?</p> + +<p>—Du moins, n'ai-je pas été lent à suivre ceux qui +pouvaient y être.</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/XI.png"> +<img src="images/XI.png" alt="DON JUAN et HAYDÉE" /></a><br />PLANCHE XI + +<br /><i>A. Colin.</i>—DON JUAN et HAYDÉE</div> + +<p>—Une balle m'étendit à terre, et l'ennemi me fit +prisonnier.</p> + +<p>—Vous serez vengé, car la ville que nous assiégeons +est deux fois aussi forte que celle où vous avez +été blessé. Où voulez-vous servir?</p> + +<p>—Où vous voudrez.</p> + +<p>—Et ce jeune homme au menton sans barbe, aux +vêtements déchirés, de quoi est-il capable?</p> + +<p>—Ma foi, général, s'il réussit en guerre comme en +amour, c'est lui qui devrait monter le premier à +l'assaut.</p> + +<p>—Il le fera, s'il l'ose. Demain, je donne l'assaut. +J'ai promis à divers saints que sous peu la charrue +passera sur ce qui fut Ismaïlia...</p> + +<p>—Et quels seront nos postes?</p> + +<p>—Vous rentrerez dans votre ancien régiment. Le +jeune étranger restera auprès de moi: c'est un beau +garçon. On peut envoyer les femmes aux bagages ou +à l'ambulance.»</p> + +<p>Ici, les deux dames levèrent la tête et se prirent à +pleurer.</p> + +<p>«Comment avez-vous pu amener vos femmes ici, +en service, Johnson?</p> + +<p>—N'en déplaise à Votre Excellence, ce sont les +femmes d'autrui et non les nôtres. Ces deux dames +turques favorisèrent notre fuite. Nous désirons +qu'elles soient traitées avec tous les égards.»</p> + +<p>Ainsi fut-il fait. Les dames, après des larmes et +soupirs, se retirèrent loin des avant-postes, tandis +que leurs chers amis allaient s'armer pour brûler une +ville qui ne leur avait jamais fait de mal.</p> + +<hr /> + +<p>Le lendemain, quand fut donné le grand assaut, +Juan et Johnson combattirent de leur mieux. Ils +avançaient, marchant sur les cadavres, taillant +d'estoc et de taille, suant et s'échauffant, gagnant parfois +un ou deux pieds de terrain, insensibles au feu +qui tombait sur eux comme une pluie.</p> + +<p>Bien que ce fût son premier combat, Don Juan ne +prit pas la fuite. Il monta vaillamment à l'escalade +des murailles.</p> + +<p>La ville fut forcée. Le combat dans les rues se prolongea +longtemps. Le carnage s'ensuivit. On vit se +commettre tous les genres possibles de crimes.</p> + +<p>Sur un bastion où gisaient des milliers de morts, +on ne pouvait voir sans frissonner un groupe encore +chaud de femmes massacrées... Belle comme le plus +beau mois du printemps, une jeune fille de dix ans se +baissait et cherchait à cacher son petit sein palpitant +au milieu de ces corps endormis dans leur sanglant +repos.</p> + +<p>Deux horribles Cosaques poursuivaient cette enfant. +Comparé à ces hommes, l'animal le plus sauvage +des déserts de Sibérie a des sentiments purs et polis, +l'ours est civilisé, le loup plein de douceur...</p> + +<p>Leurs sabres étincelaient au-dessus de sa petite +tête dont les blonds cheveux se hérissaient d'épouvante. +Quand Juan aperçut ce douloureux spectacle, +il n'hésita pas à tomber sur le dos des Cosaques.</p> + +<p>Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de +l'autre, les mit en fuite, puis releva la petite fille du +monceau de cadavres où elle s'était cachée et qui, un +moment plus tard, fût devenu sa tombe.</p> + +<p>Et elle était aussi froide qu'eux, du sang coulait +sur son visage, mais ce n'était qu'une petite blessure, +et, ouvrant ses grands yeux, elle regardait Don Juan +avec une surprise effarée.</p> + +<p>Leurs regards se rencontrèrent et se dilatèrent. +Dans celui de Juan brillaient le plaisir, la douleur, +l'espérance, la crainte... Les yeux de l'enfant peignaient +sa terreur et son angoisse.</p> + +<p>Sur ces entrefaites passa Johnson:</p> + +<p>«Venez, dit-il à Juan, et nous nous couvrirons de +gloire. Là, au bastion de pierre, entouré de ses dernières +batteries, le vieux pacha est assis, fumant sa +pipe... Avec quelques hommes nous pouvons l'enlever...</p> + +<p>—Mais cette enfant, cette pauvre orpheline, je ne +puis l'abandonner...</p> + +<p>—Juan, vous n'avez pas de temps à perdre. C'est +une bien jolie enfant, je ne vis jamais pareils yeux... Mais +il vous faut choisir entre votre réputation et +votre sensibilité, votre gloire et votre compassion...</p> + +<p>Juan restait inébranlable. Alors Johnson choisit +parmi ses hommes ceux qui lui parurent les moins +propres à l'assaut final et au pillage et leur confia +l'enfant contre promesse d'une bonne récompense le +lendemain. Juan consentit à l'accompagner.</p> + +<p>Juan et Johnson se portèrent en avant et réussirent +à avoir raison du vieux pacha, auquel ses cinq fils +servirent de dernier rempart. Les uns et les autres +s'en furent au pays des houris parfumées.</p> + +<p>Quand la soldatesque envahit les maisons qui +demeuraient debout, il y eut un certain nombre de +filles qui perdirent leur virginité... Cependant, la +fumée de l'incendie et de la poudre était épaisse... La +précipitation fit naître quelques quiproquos... Dans +le désordre, six vieilles filles, ayant chacune soixante-dix +ans, furent assaillies par les grenadiers.</p> + +<p>En général, la continence fut cependant assez +grande. Il y eut même du désappointement parmi +certaines prudes sur le déclin qui s'étaient, d'ores et +déjà, résignées à supporter cette croix. On entendit +des commères demander d'un ton aigre-doux si +«<i>le viol n'allait pas bientôt commencer</i>».</p> + +<p>Bref, Souvarow put écrire sur son premier message: +«Gloire à Dieu et à l'Impératrice. Ismaïlia est +à nous.»</p> + +<p>On applaudit fort Juan de son courage et de son +humanité. On le félicita d'avoir sauvé la petite +musulmane. Pour sa récompense, Souvarow le chargea +de porter à l'Impératrice le triomphal bulletin qu'il +venait de rédiger.</p> + +<p>L'orpheline partit, avec son protecteur, car elle était +désormais sans foyer, sans parents, sans appui... Tous +les siens avaient péri sur le champ de bataille +ou sur les remparts. Don Juan fit vœu de la protéger +et tint sa promesse.</p> + + + + +<a id="III-VII"></a><h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>CATHERINE DE RUSSIE</h3> + +<p class="resume">Le voyage.—Don Juan reçu à la Cour.—Catherine amoureuse.—Éclatante +situation de Don Juan.—Il pense à sa +famille.—Épître maternelle.—Maladie de Don Juan.—Son +départ en mission.—Catherine se console.—L'amour +de Leïlah.—À travers l'Europe.—Débarquement à Douvres.</p> + + +<p>Juan voyageait dans un <i>kibitka</i>, maudite voiture +sans ressorts qui, sur les routes raboteuses, ne laisse +pas un os intact. À chaque cahot, il portait ses +regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la +mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop.</p> + +<p>Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut +reçu à la Cour par l'Impératrice Catherine.</p> + +<p>L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des +avantages qu'il tenait de la jeunesse, de la gloire et +du tailleur du régiment, Don Juan entra, et sa vue fit +sensation. Il était svelte et fluet, pudibond et imberbe, +mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et +plus encore dans ses yeux, qui semblait dire que, +sous l'enveloppe du séraphin, il y avait un homme.</p> + +<p>Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les +dames chuchotèrent, et le favori régnant fronça le +sourcil.</p> + +<p>Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le +beau messager sur le panache duquel planait la victoire, +et quand, fléchissant le genou, il lui présenta +la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en +rompre le sceau.</p> + +<p>Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la +lettre. Tous les regards épiaient avec inquiétude les +mouvements du visage. Enfin, un royal sourire +annonça le beau temps pour le reste du jour.</p> + +<p>Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande +fut sa joie. Sa soif d'ambition était étanchée pour +quelque temps.</p> + +<p>Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle +laissa tomber un regard bienveillant sur le beau +jeune homme à genoux devant elle, et tout le monde +fut dans l'attente.</p> + +<p>Un peu corpulente, elle était cependant encore une +beauté, beauté fraîche et appétissante. Elle savait +rendre avec usure un amoureux regard et exigeait le +payement à vue et intégral des créances de Cupidon +sans permettre la plus petite réduction.</p> + +<hr /> + +<p>Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva +les siens. Et de suite ils s'éprirent d'amour. Elle, pour +sa figure, sa grâce, Dieu sait quoi encore. Lui se +sentit touché d'une passion qui ressemblait, à la +vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été +distingué lui donna de lui-même une haute opinion.</p> + +<p>Il était, du reste, dans ce premier printemps de la +vie où toutes les femmes ont presque le même âge. +Et la puissante Impératrice de Russie se conduisait +en pareil cas comme une simple grisette.</p> + +<p>Il y eut dans la Cour un chuchotement général. +Des larmes de jalousie parurent dans les yeux attristés +de tous les assistants. Et les ambassadeurs s'informèrent +de ce jeune homme qui promettait d'être +grand d'ici quelques heures.</p> + +<p>Cependant on se pressait autour de lui, et on le +félicitait. Les robes de soie de maintes gentes dames +l'effleurèrent même. Juan s'inclina. Il parlait peu, +mais toujours à propos, et les grâces de ses manières +flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière.</p> + +<p>Puis avec <i>elle</i>, derrière <i>elle</i>, ainsi que l'étiquette +l'exigeait, Juan se retira.</p> + +<hr /> + +<p>Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur +de l'Impératrice était agréable et, bien que la tâche +fût un peu rude, un jeune homme tel que Don Juan +s'en tirait avec honneur.</p> + +<p>Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de +tumulte, de splendeur, de pompe chatoyante, courtisé +des uns et des autres.</p> + +<p>Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches +parents, voyant qu'il était en voie de succès, lui +répondirent le même jour. Plusieurs se préparèrent +à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les +entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère +pelisse le climat de Madrid et celui de Moscou étaient +absolument les mêmes.</p> + +<p>Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de +recommandations précautionneuses. Elle l'avertissait +de se tenir en garde contre le culte grec, qui devait +paraître singulier à des yeux catholiques; mais en +même temps lui disait d'étouffer toute manifestation +<i>extérieure</i> de répugnance, cela pouvant être mal vu +à l'étranger. Elle l'informait qu'il avait un petit frère, +né d'un second lit. Elle louait encore et surtout +l'amour <i>maternel</i> de l'Impératrice.</p> + +<hr /> + +<p>Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce +qu'éprouvent d'autres plantes appelées <i>sensitives</i>, que +trouble le toucher. Peut-être, sous un ciel rigoureux, +sentait-il le besoin d'un climat où la Néva n'attendît +pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être +ses devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras +de la royauté, soupirait-il après la beauté.</p> + +<p>Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les +médecins prescrivirent des médications compliquées.</p> + +<p>Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné +par Potemkine.</p> + +<p>Juan se rétablit cependant, mais les hommes de +science déclarèrent qu'il devait faire un voyage.</p> + +<p>Le climat était trop froid pour que cet enfant du +Midi pût y fleurir, disaient-ils. Catherine, d'abord, +goûta peu l'idée de perdre son mignon, mais quand +elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en mission.</p> + +<hr /> + +<p>Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations +engagées entre les cabinets anglais et russe. +C'était à propos de la navigation de la Baltique, des +fourrures, des huiles de baleine et du suif.</p> + +<p>Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il +quitta la Russie comblé de présents et d'honneurs.</p> + +<p>Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants +à sa couche étaient nombreux. Elle demeura +vide un jour ou deux, le temps de faire un choix.</p> + +<p>Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un +bouledogue, un bouvreuil et une hermine, ses animaux +favoris. Jamais vierge de soixante ans ne +montra plus de passion que lui pour les chats et les +oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge.</p> + +<p>À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il +avait arrachée au sabre des Cosaques dans l'immense +carnage d'Ismaïlia.</p> + +<p>Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don +Juan l'aimait, et il en était aimé comme n'aima +jamais frère, père, sœur ou fille. Il n'était pas tout à +fait assez vieux pour éprouver le sentiment paternel; +et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse +fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir +son cœur, car il n'avait jamais eu de sœur.</p> + +<p>Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était +pas de ces vieux débauchés qui recherchent le fruit +vert pour fouetter le sang engourdi de leurs veines. Il +y avait au fond de tous ses sentiments le platonisme +le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.</p> + +<p>La petite Turque refusait obstinément de se convertir. +Elle ne montrait aucun goût pour la confession +et persistait à croire que Mahomet était prophète.</p> + +<p>Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la +vieille Prusse. Ils s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à +Cologne, cette ville qui présente les ossements de +onze mille vierges, le plus grand nombre que la +chair ait jamais connu.</p> + +<p>Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le +bateau faisait le service de Douvres. Les hôtels de +cette ville sont hors de prix. Juan ne put obtenir +aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui +présenta dans cette première cité de la grande Angleterre.</p> + + + + +<a id="III-VIII"></a><h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>ADELINE, AURORA ET LADY FITZ-FULKE</h3> + +<p class="resume">Attaqué par des brigands.—Grande vie mondaine anglaise.—Leïlah +confiée à Lady Pinchbeck.—L'amour chez les +Anglaises.—Adeline.—Le château, de <i>Nonnan Abbey</i>.—La +série des invités.—Chasse, cartes, billard.—Succès +de Don Juan.—Manœuvres de la duchesse de Fitz-Fulke.—Inquiétudes +d'Adeline.—Conseils de mariage.—Aurora.</p> + + +<p>Ils se trouvaient donc en Angleterre.</p> + +<p>Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue +de Londres: énorme amas de briques, de fumée, de +navires, masse hideuse et sombre s'étendant à perte +de vue.</p> + +<p>«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture, +la liberté a choisi son séjour; ici retentit la voix du +peuple; les cachots, les inquisitions, les tortures ne +la font point expirer. Elle ressuscite à chaque nouveau +<i>meeting</i>, à chaque élection nouvelle.</p> + +<p>«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici +on ne paye que ce qu'on veut; et si tout y est cher, +c'est qu'on aime à gaspiller l'argent pour montrer ce +qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont inviolables; +nul ne tend des embûches au voyageur; toutes +les routes sont sûres; ici...»</p> + +<p>Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné +d'un menaçant: <i>La bourse ou la vie!</i></p> + +<p>Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre +bandits en embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant +à pas lents à quelque distance de sa voiture et, en +garçons avisés, ils avaient profité de l'heure opportune...</p> + +<p>Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot +sacramentel <i>Goddam!</i> comprit le geste de ces gens. +Sans hésiter il tira un pistolet de dessous sa veste et +le déchargea dans le ventre de l'un des assaillants qui +tomba comme un bœuf, beuglant:</p> + +<p>«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon +affaire!»</p> + +<p>Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus +vite. «Sans doute, se disait Juan, est-ce la coutume du +pays d'accueillir les étrangers de cette manière.» Il songeait +néanmoins à relever l'homme qu'il avait blessé.</p> + +<p>«Que l'on me donne un simple verre de <i>gin</i>, disait +celui-ci, et qu'on me laisse mourir en paix.»</p> + +<p>Il expirait en effet. Il trouva encore la force de +détacher le mouchoir qui entourait son cou et dit:</p> + +<p>«Donnez cela à Sarah...»</p> + +<div class="figcenter" style="width:100%;"><a href="images/XII.png"><img src="images/XII.png" alt="DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE" /></a><br /> PLANCHE XII + +<br /><i>A. Colin.</i>—DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE</div> + +<hr /> + +<p>Juan, à Londres, s'installa dans un confortable +hôtel. Le bruit de ses aventures étranges, de ses combats +et de ses amours avait précédé son arrivée. On +savait que ce jeune étranger, distingué, beau et +accompli, avait tourné la tête d'une souveraine.</p> + +<p>Auprès des romanesques anglaises, il se trouva +tout de suite à la mode.</p> + +<p>Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne +mine excitèrent l'admiration générale. On remarqua +beaucoup un diamant colossal dont Catherine, dans +un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire +vrai, il l'avait bien gagné.</p> + +<p>En le voyant, les vierges rougirent, les joues des +dames mariées se couvrirent aussi d'incarnat. Les +filles admirèrent sa mise, les pieuses mères demandèrent +quel était son revenu et s'il avait des frères.</p> + +<p>Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses +après-midi se passaient en visites, en collations, à +flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le dîner et les réceptions.</p> + +<hr /> + +<p>Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère +asiatique et taciturne, elle devint une sorte +de mystère <i>fashionable</i>.</p> + +<p>On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de +grâces, belle comme son pays natal, serait beaucoup +plus convenablement élevée sous les yeux de pairesses +ayant passé le temps des folies.</p> + +<p>Seize douairières, dix sages femelles célibataires, +deux ou trois épouses dolentes, séparées de leurs +maris sans qu'un seul fruit parât leurs rameaux desséchés, +demandèrent à former la jeune Turque et à +la produire. C'est là le mot consacré pour exprimer +la première rougeur d'une vierge à un raout où elle +vient étaler ses perfections.</p> + +<p>Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter +l'honneur d'apprivoiser sa petite sauvage +d'Asie, ayant consulté la <i>Société pour la suppression +du vice</i>, il fit choix de Lady Pinchbeck.</p> + +<p>Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était +vertueuse et l'avait toujours été—du moins je le +crois. Le fantôme de la médisance avait en tout +cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus +citée que pour son amabilité et son esprit...</p> + +<hr /> + +<p>De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne +trouva pas les femmes jolies. Une belle Anglaise +cache la moitié de ses attraits. Elle aime mieux se +glisser paisiblement dans votre cœur que de le +prendre d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais +une fois qu'elle est dans la place, elle la garde.</p> + +<p>Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de +la jeune Andalouse qui revient de la messe; elle n'a +point dans sa mise la grâce des Françaises, la flamme +de l'Italienne ne brille point dans son regard. Elle est +avare de ses services. Mais s'il lui arrive de +s'éprendre d'une grande passion, c'est une chose +fort sérieuse. Neuf fois sur dix, ce sera mode, caprice, +coquetterie, orgueil, plaisir de faire saigner le cœur +d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un ouragan.</p> + +<hr /> + +<p>Lady Adeline Amundeville était de haut lignage, +riche par le testament de son père, belle même dans +cette île où les beautés abondent. Dans le tourbillonnement +du monde, elle était la reine abeille... Ses +charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient +muettes toutes les femmes.</p> + +<p>Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée +à un homme qu'elle aimait fort. C'était un +Anglais froid comme tous ceux de sa nation, fort apprécié +au Conseil, énergique à l'occasion, fier de lui-même +et de sa femme. Le monde ne pouvait rien +articuler contre eux. Tous deux paraissaient tranquilles: +elle dans sa vertu, lui dans sa hauteur.</p> + +<p>Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don +Juan. Il aimait pour sa gravité le gentil Espagnol. Ils +avaient l'un et l'autre voyagé et aimaient parler +chevaux.</p> + +<p>Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent +pour se rendre dans une magnifique résidence, +une Babel gothique, vieille de plusieurs siècles...</p> + +<p>Le château <i>Nonnan Abbey</i> était encadré dans un +vallon couronné de grands bois. Devant se trouvait +un lac limpide, large, transparent, profond. L'onde +en était renouvelée par une rivière dont les flots +calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt +descendait en pente jusqu'à ses bords et mirait dans +son cristal sa face verdoyante.</p> + +<p>Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait +un peu à l'écart: c'était une voûte grandiose qui +avait autrefois couvert les ailes de la nef. Dans les +niches, on voyait encore quelques débris de statues. +Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés +violemment par les ancêtres du lord.</p> + +<p>À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on +entend gémir, à travers les ruines, un son étrange et +surnaturel, mais harmonieux, un son qui traverse +l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour +à tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la +cataracte de la rivière, apporté par la brise nocturne; +d'autres croient qu'un être inconnu, enfant de la +tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix magique.</p> + +<p>L'intérieur du château se perdait en longues salles, +en longues galeries, en chambres spacieuses... Sur +les murs, dans des tableaux assez bien conservés, +brillaient des barons bardés de fer, des comtes parés +de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait +aussi maintes ladies Mary à longue chevelure +blonde, des comtesses en robe de cour et +quelques autres beautés drapées de manière plus +libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des +procureurs, des généraux...</p> + +<hr /> + +<p>L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les +blés sont coupés, le gibier abonde... Les lords et +ladies accoururent pour la chasse. Il y avait la duchesse +de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady +Sotte, lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset, +mistress Raby, la femme du riche banquier, et +mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût +prise pour un blanc agneau.</p> + +<p>Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte +pour champ de bataille que le barreau et le sénat; le +jeune poète Ecorche-Oreilles, dont l'étoile commençait +à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir +John Boirude, puissant buveur.</p> + +<p>Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs +et les six misses Dufront, charmantes personnes, tout +gosier et sentiment; quatre honorables misters dont +l'honneur était plus devant le nom qu'après; le +preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, +dont les dés subissaient eux-mêmes le charme; le révérend +Rodomart Précision qui haïssait le pécheur +plus que le péché.</p> + +<p>C'était un échiquier de bonne compagnie. Un +échantillon de chaque classe est préférable à un insipide +tête-à-tête entre gens du même milieu.</p> + +<hr /> + +<p>Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la +chasse, à l'affût ou à cheval; les vieillards parcouraient +la bibliothèque, flânaient dans les jardins; les +jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval; +laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant +de modes et chapeaux.</p> + +<p>Quelques-unes avaient des amants absents, toutes +avaient des amis. Elles rédigeaient de longues correspondances. +Les missives féminines sont pleines de +mystères.</p> + +<p>Il y avait aussi des billards et des cartes.</p> + +<p>Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, +le duo, la danse.</p> + +<p>Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique; +tout était lisse, poli et froid comme une +statue de Phidias taillée dans le marbre attique. Ainsi, +jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie.</p> + +<p>Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses +manières cette politesse calme et toute patricienne +qui, dans l'expression des sentiments de la nature, ne +dépasse jamais la ligne équinoxiale...</p> + +<p>Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide +comparaison, le volcan frangé de neige couve dans +son sein une lave brûlante...</p> + +<hr /> + +<p>Juan—à cet égard il ressemblait aux saints—était +à tous sans distinction. Doué d'une de ces +natures heureuses qui ne font jamais défaut, il savait +se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette +fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également +de tomber endormi après le dîner.</p> + +<p>Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait +une part brillante à la conversation, approuvant +le plus souvent ce qu'avançaient les dames. Il savait +écouter.</p> + +<p>Et puis il dansait avec expression et bon sens, il +dansait sans prétention théâtrale, non en maître de +ballet, mais en homme comme il faut. Ses pas étaient +chastes et classiques.</p> + +<hr /> + +<p>La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, +commença à lui faire quelques agaceries.</p> + +<p>C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante, +distinguée, et qui, pendant plusieurs hivers, +avait déjà brillé dans le grand monde. Mieux vaut +taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait +un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté +le grappin sur Lord Augustus Fitz-Plantagenet.</p> + +<p>Les traits de ce noble personnage se rembrunirent +un peu quand il vit ce nouvel acte de coquetterie, +mais les amants doivent tolérer ces petites licences: +ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans +le cercle, on chuchotait, on décochait des traits +malins. Personne, du reste, ne prononça le nom du +duc. On aurait pu croire, cependant, qu'il dût être +pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que, toujours +absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de +ce que faisait sa femme.</p> + +<p>La duchesse Adeline commença à regarder comme +un peu libre la conduite de son invitée... Elle se +sentait doucement émue de pitié pour la jeunesse et la +probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la +vérité plus jeune qu'elle que de six semaines.</p> + +<p>À seize ans, Adeline avait été produite dans le +monde; présentée, exaltée, elle mit le trouble dans +le cœur des hommes; à dix-sept, elle enchanta le +monde comme une nouvelle Vénus sortant de son +océan; à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre +Adam appelé «le plus heureux des hommes».</p> + +<p>Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée, +adorée, mais en même temps si sage qu'elle avait +mis en défaut la médisance la plus subtile: dans ce +marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite +tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un +moment pour faire un héritier et une fausse couche.</p> + +<hr /> + +<p>Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady +Adeline, dès qu'elle vit que, selon les probabilités, +Don Juan ne résisterait pas, résolut de prendre elle-même +des mesures. Que deviendrait le pauvre enfant +entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de +Fitz-Fulke passait pour intrigante et quelque peu +méchante dans la sphère amoureuse. C'était un de +ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent sans cesse +un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année, +créent un sujet de querelle quand elles n'en ont +pas, le fascinent, le torturent et ne veulent sous +aucun prétexte le laisser partir.</p> + +<p>C'était une femme à tourner la tête d'un jeune +homme, à faire de lui un Werther en fin de compte. +Comment dès lors s'étonner qu'une âme plus pure +redoutât pour un ami une liaison de cette sorte?</p> + +<p>Dans l'effusion de son cœur, qui se croyait étranger +à tout artifice, Lady Adeline prit son mari à part +et l'engagea à donner des conseils à Juan. Lord +Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme +et de son ardeur à détourner le jeune homme des +pièges de la sirène. Il se prit à sourire et lui fit une +réponse d'homme d'État.</p> + +<p>Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des +affaires des autres, à l'exception de celles du Roi»; +ensuite «que, dans ces matières, il ne jugeait jamais +sur les apparences, sauf fortes raisons»; troisièmement +«que Don Juan avait plus de cervelle que de +barbe au menton et ne devait pas être mené en +lisière», et en définitive «que d'un conseil ne résultait +pas souvent quelque chose de bon».</p> + +<p>En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser +les parties à elles-mêmes. Et, pris par son travail de +conseiller privé, il embrassa tranquillement Adeline +comme on embrasserait, non une jeune épouse, mais +une sœur âgée...</p> + +<hr /> + +<p>Le cœur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien +que ce fût une magnifique demeure. Elle aimait son +mari ou, du moins, le croyait; mais cet amour lui +coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient +dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient +même pas... Son cœur était vacant, mais elle ne le +savait pas.</p> + +<p>Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme +de Juan. Et en fin de compte elle lui conseilla de se +marier.</p> + +<p>Juan répondit, avec toute la déférence convenable, +qu'il se sentait, en effet, un certain goût pour l'hyménée, +mais que, pour le moment, il se présentait quelques +difficultés relativement à ses préférences ou à +celles de la personne à laquelle ses vœux pourraient +s'adresser; qu'en un mot il épouserait volontiers +telle ou telle femme, si toutes n'étaient déjà mariées.</p> + +<p>Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il +y avait la sage Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle +et les deux belles héritières Couche-d'Or. C'étaient là +des partis on ne peut plus sortables. Il y avait aussi +Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme, +quoique poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont +le cœur visait à un crachat ou à un grand cordon +bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui brillait sur +la vie, image trop charmante pour un tel miroir, +créature adorable, à peine formée et modelée: rose +dont les feuilles les plus suaves ne s'étaient pas +éployées encore.</p> + +<p>Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus +rare; mais il arriva que, dans le catalogue d'Adeline, +elle fut oubliée. Cette omission excita l'étonnement +de Don Juan. Il l'exprima d'un ton moitié riant, +moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux +dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas +ce qui avait bien pu le frapper dans cette enfant +affectée, silencieuse et froide...</p> + +<p>Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se +termina sur le mode acide.</p> + + + + +<a id="III-IX"></a><h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>LE MOINE NOIR D'AMUNDEVILLE</h3> + +<p class="resume">Le festin.—Juan exerce sa séduction.—L'apparition du +moine.—L'émoi de Juan.—Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke +et Adeline.—La chanson d'Adeline.—Dîner électoral.—Juan +dans sa chambre.—Réapparition du moine.—Le +réveil de lord Byron.—L'amour n'est qu'illusion.</p> + + +<p>Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique +combat avec la vaisselle massive pour armure, les +couteaux et fourchettes pour armes offensives. Il y +eut une excellente <i>soupe à la bonne femme</i>, un turbot, +un <i>dindon à la Périgueux</i>, un filet de porc, des +<i>volailles à la Condé</i>, des tranches de saumon, des +sauces génevoises, un quartier de venaison, un jambon +glacé de Westphalie, mille autre choses à +l'<i>allemande</i>, à l'<i>espagnole</i>... des vins qui eussent +derechef donné la mort au jeune Ammon et du champagne +à la mousse pétillante, blanche comme les +perles fondues de Cléopâtre.</p> + +<p>On entendit longtemps le tintement des verres et +le bruit de la mastication. Don Juan se trouvait placé +par un singulier hasard entre Aurora et Lady Adeline. +Pour un homme ayant des yeux et du cœur, +c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait +que rarement la parole, mais ses yeux semblaient +vouloir lire au fond de sa pensée. Aurora gardait +cette indifférence qui pique à bon droit un preux +chevalier.</p> + +<p>Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que +par des paroles insignifiantes... À peine détournait-elle +les yeux. Était-ce orgueil, modestie, préoccupation, +impuissance? Le regard malicieux d'Adeline +semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!»</p> + +<p>Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de +charme fascinateur; il savait tour à tour être grave +ou gai, libre ou réservé; il avait l'art d'obliger les +gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait en +venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora +était plus brillant, et peu à peu elle se laissait aller...</p> + +<hr /> + +<p>Le souper, les chants, les danses terminés, les convives +s'étaient retirés un à un. La dernière robe +transparente avait disparu, comme ces nuages vaporeux +qui se perdent dans le firmament, et plus rien +ne brillait dans le salon que les bougies mourantes...</p> + +<p>Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé, +inquiet. À la fenêtre, il vit les rayons de la +lune se jouer parmi les arbres. Les flots du lac lui +apportaient leur murmure auquel minuit joignait +son charme mystérieux...</p> + +<p>Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans +la longue et sombre galerie garnie de vieux tableaux... +Mais à la lueur d'une clarté douteuse, les portraits +des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de lamentable, +d'effrayant.</p> + +<p>Ces images de saints et de farouches guerriers +paraissaient à cette heure revivre, et le pâle sourire +des beautés défuntes, charme des anciens jours, +s'animait par instants...</p> + +<p>Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit, +hormis l'écho de ses soupirs ou de ses pas, ne troublait +le lugubre repos de l'antique manoir. Tout à +coup, il entendit distinctement auprès de lui un bruit...</p> + +<p>Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un +moine affublé d'un capuchon, d'un rosaire et d'une +robe noire, tantôt se montrant à la clarté de la lune, +tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un pas +pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit +léger de ses vêtements; il marchait lentement ou plutôt +glissait comme une ombre...</p> + +<p>Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il +lui jeta un regard étincelant.</p> + +<p>Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler +d'un fantôme qui hantait autrefois ce manoir, mais +comme tant d'autres il avait pris cela pour simple +superstition.</p> + +<p>Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur?</p> + +<p>Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet +habitant de l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre +séjour... Sans pouvoir ni parler ni remuer, Juan +fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses cheveux s'enlaçaient +autour de ses tempes comme un nœud de +serpent. Il voulut bien demander au révérend personnage +ce qu'il désirait, mais sa langue lui refusa +la parole...</p> + +<p>Au troisième voyage le fantôme disparut.</p> + +<p>Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put +le déterminer, mais ce lui parut un siècle. Il attendait +toujours, les yeux fixés sur l'endroit où le fantôme +avait la première fois apparu. Peu à peu il recouvra +un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa +chambre, privé encore de la moitié de ses forces.</p> + +<p>Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait +à briller, et sa flamme n'était pas bleue. Il se +frotta les yeux qui ne lui refusèrent point leur office. +Il prit un vieux journal et le lut sans difficulté. Il +s'absorba dans une diatribe contre la personne du +Roi.</p> + +<p>Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de +Juan tremblait. Il ferma sa porte et, sans trop se +presser, se déshabilla et se mit au lit. Là, mollement +appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit ce +qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna, +et il s'endormit.</p> + +<hr /> + +<p>Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait +parler de l'apparition, au risque de s'entendre traiter +en superstitieux. Il s'habilla rapidement avec l'aide de +son valet. Il ne prit aucun soin de toilette: ses cheveux +tombaient négligemment sur son front, ses +vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu +s'en fallait que le nœud gordien de sa cravate ne fût +trop de côté de l'épaisseur d'un cheveu.</p> + +<p>Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une +tasse de thé. Chacun s'aperçut de son état de distraction, +Adeline la première, mais il lui fut impossible +d'en deviner la cause.</p> + +<p>Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même, +puis elle baissa les yeux. Lord Henry prétendait +que ses <i>muffins</i> étaient mal beurrés. La duchesse +de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant fixement +Juan sans articuler une parole. Aurora Raby +contemplait également Juan avec une sorte de surprise +calme.</p> + +<p>La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander +s'il était malade.</p> + +<p>«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il...</p> + +<p>Le médecin de la famille exprima le désir de lui +tâter le pouls, mais Juan déclara qu'il se portait très +bien.</p> + +<p>«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que +votre sommeil a été récemment troublé par le moine +noir.</p> + +<p>—Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait +de faire indifférent.</p> + +<p>—Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du +moine noir, le spectre qui hante ce château?</p> + +<p>—Jamais, en vérité.</p> + +<p>—La renommée raconte une vieille histoire dont +nous reparlerons plus tard. Soit qu'avec le temps le +fantôme soit devenu moins hardi, soit que nos aïeux +eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain +que les visites du moine se font rares... La dernière +fois, ce fut...</p> + +<p>—Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait +déjà qu'un rapport existait entre le trouble de +Juan et la légende, si vous voulez plaisanter, vous +feriez mieux de choisir un autre sujet. L'histoire a +été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en +vieillissant.</p> + +<p>—Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien +que nous-mêmes, pendant notre lune de miel, nous +avons vu...</p> + +<p>—N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, +tenez, je vais vous mettre votre histoire en musique.»</p> + +<hr /> + +<p>Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son +arc, elle prit la harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement +sous ses doigts et, d'un ton plaintif, +se mit à jouer l'air:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«<i>Il était un moine gris...</i>»</p> + </div> </div> + +<p>«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre +composition. Adeline est à moitié poète», ajouta-t-il +avec un sourire en se tournant vers le reste de la +société.</p> + +<p>Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, +après quelques secondes d'hésitation, la belle Adeline +se mit à chanter ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieu vous garde du Moine noir!</p> +<p>Parfois, marmottant sa prière,</p> +<p>Quand la nuit descend sur la terre</p> +<p>Il rôde autour de ce manoir.</p> +<p>Depuis que Lord Amundeville</p> +<p>Chassa les moines de ces tours</p> +<p>Un moine refusa toujours</p> +<p>De quitter cet antique asile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La torche et le fer à la main,</p> +<p>Les soldats des biens de l'Église</p> +<p>Réclament la prompte remise</p> +<p>Par l'ordre de leur souverain:</p> +<p>Un moine à demeurer s'obstine.</p> +<p>Son aspect n'est pas d'un mortel;</p> +<p>Sous le porche auprès de l'autel</p> +<p>Ce n'est que la nuit qu'il chemine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Plein d'un bon ou mauvais vouloir</p> +<p>(Lequel? Réponde un plus habile!)</p> +<p>Nuit et jour des Amundeville</p> +<p>Le Moine habite le Manoir.</p> +<p>Leur première nuit conjugale</p> +<p>Près de leur lit le voit errer;</p> +<p>Il revient, est-ce pour pleurer?</p> +<p>Le jour où leur souffle s'exhale.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Et lorsqu'il naît un héritier,</p> +<p>Il se plaint de son infortune,</p> +<p>Aux pâles rayons de la lune,</p> +<p>Et parcourt l'édifice entier.</p> +<p>D'un capuchon couleur d'ébène</p> +<p>Toujours ses traits restent couverts;</p> +<p>Mais son regard brille au travers,</p> +<p>Et c'est celui d'une âme en peine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dieu vous garde du Moine noir!</p> +<p>C'est l'héritier du monastère;</p> +<p>Il est encor puissant sur terre</p> +<p>Malgré le laïque pouvoir.</p> +<p>Le jour, Amundeville est maître;</p> +<p>La nuit, le moine est sans rival;</p> +<p>Son droit subsiste, et nul vassal</p> +<p>N'est tenté de le méconnaître.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Quand il se promène à grands pas,</p> +<p>Couvert de son vêtement sombre,</p> +<p>Si vous laissez passer son ombre</p> +<p>Elle ne vous parlera pas.</p> +<p>Qu'il nous soit propice au contraire,</p> +<p>Dieu soit en aide au Moine noir!</p> +<p>Qu'il prie ou non pour nous, ce soir</p> +<p>Offrons pour lui notre prière.</p> + </div> </div> + +<p>La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de +silence, puis l'auditoire se confondit en admiration et +remerciements.</p> + +<p>Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan à +lui-même. Il se permit même, sur le chapitre, de +lancer maintes saillies.</p> + +<p>La journée se passa aux habituelles occupations. +Mais au dîner, donné à quelques électeurs influents, +il semblait à nouveau distrait, étranger à ce qui se +passait. Il oubliait de manger, puis se servit de turbot +avec une notoire indiscrétion.</p> + +<hr /> + +<p>Les yeux d'Aurora étaient fixés sur les siens, et il y +avait sur les traits de la jeune fille comme un sourire. +Mais dans ce sourire il n'y avait rien qui éveillât +ni l'espérance, ni l'amour... C'était un calme sourire +de contemplation, empreint d'une certaine expression +de surprise et de pitié...</p> + +<p>Juan rougit de dépit, ce qui était peu spirituel. +Aurora détourna les yeux, palissant légèrement...</p> + +<p>Adeline surveillait tout, avec l'affabilité d'une maîtresse +de maison dont le mari doit bientôt affronter +les élections. Un instant Juan se demanda s'il y avait +en elle quelque chose de <i>réel</i>, mais non, elle jouait +un rôle.</p> + +<p>La belle Fitz-Fulke semblait fort à son aise. Ses +yeux riants saisissaient d'un regard les ridicules. +C'était sa charitable occupation.</p> + +<p>Cependant le repas s'écoula. Le café fut servi, puis +on annonça les voitures. Les invités de la soirée disparurent +un à un après force révérences à la maîtresse +de maison.</p> + +<p>Après leur départ on se répandit en saillies sur +leur compte. Seul Don Juan demeurait silencieux. +Mais il était heureux de voir qu'Aurora, par toute +son attitude, approuvait son silence... La jeune fille +avait rénové en lui des sentiments perdus ou émoussés...</p> + +<hr /> + +<p>Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans +son appartement, autant pour s'y livrer à la tristesse +que pour dormir. Au lieu de pavots, les saules se balançaient +sur sa couche. Il se mit à rêver...</p> + +<p>La nuit ressemblait à celle de la veille. Il s'était +déshabillé, n'ayant gardé que sa robe de chambre. +Redoutant la visite du spectre, il s'assit, l'âme embarrassée, +dans l'attente de nouvelles apparitions.</p> + +<p>Il prêta l'oreille, et ce ne fut pas en vain:</p> + +<p>«Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances +célestes! c'est... bah! le chat! Le +diable emporte son pas furtif, semblable à la démarche +légère d'un esprit ou à celle d'une miss amoureuse +s'avançant sur la pointe des pieds à son premier +rendez-vous et...</p> + +<p>«Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois +c'est bien le moine noir avec sa marche régulière...»</p> + +<p>Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis +que tous dorment profondément, alors que les ténèbres +étoilées entourent le monde comme une ceinture parsemée +de pierreries, voilà que la présence du moine +vient encore glacer le sang dans ses veines.</p> + +<p>Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement +d'un doigt humide sur un verre, puis un léger +résonnement, comme une ondée fouettée par le vent +la nuit...</p> + +<p>Ses yeux étaient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille +aussi. De plus en plus s'approchait le bruit redoutable... La +porte s'ouvrit.</p> + +<p>Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme +la porte de l'enfer. «<i>Lasciate ogni speranza, voi che +entrate!</i>» Elle s'ouvrit dans toute sa largeur, non +rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes, +puis elle revint sur elle-même, sans toutefois se refermer... Elle +demeura entrouverte, laissant passage à +de grandes ombres que faisaient jouer les flambeaux +de Juan, et parmi ces ombres se tenait debout le +moine noir dans son lugubre capuchon.</p> + +<p>Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'idée +lui vint qu'il pourrait bien s'être trompé... Il domina +peu à peu son tremblement... Une âme et un corps +réunis ne peuvent-ils tenir tête à une âme sans corps?</p> + +<p>Alors son effroi se changea en colère, et sa colère +prit un caractère redoutable. Il se leva et s'avança; +l'ombre battit en retraite. Juan la suivit. Son sang, +tout à l'heure glacé, s'était échauffé. Il s'était résolu +à percer ce mystère par une vigoureuse lutte de +quarte et de tierce. Le fantôme recula jusqu'à l'antique +muraille où il se tint debout, immobile comme +un marbre.</p> + +<p>Il étendit un bras. Puissances éternelles! Dans son +trouble, il ne toucha ni âme ni corps, mais bien le +mur, sur lequel les rayons de la lune tombaient à +flots d'argent... Il frémit encore...</p> + +<p>L'ombre était toujours là... Ses yeux bleus étincelaient, +et avec une singulière vivacité pour des yeux +d'ombre... La tombe lui avait également laissé sa +respiration qui était remarquablement douce... On +pouvait juger à une boucle égarée de ses cheveux +que le moine avait été blond...</p> + +<p>La lune se fit voir soudain à travers le linceul de +lierre dont la fenêtre était tapissée, et Juan distingua +qu'entre deux lèvres de corail brillaient deux rangs +de perles... De plus en plus intrigué, il étendit l'autre +bras.</p> + +<p>Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un +sein bien vivant et qui battait à coups redoublés... En +même temps il apercevait nettement l'âme la plus +charmante qui se fût jamais fourrée sous capuchon +de moine, un menton à fossette, une gorge d'ivoire, +bref une créature de chair et de sang... Froc et capuchon +s'écartèrent soudain et laissèrent voir, dans le +luxe de toute sa voluptueuse et peu terrifiante personne, +le fantôme de Sa folâtre Grâce la duchesse de +Fitz-Fulke...</p> + +<p>Don Juan, rasséréné, saisit à bras-le-corps le joli +fantôme. Sous le grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke +était nue. Don Juan aimait lady Amundeville, +Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait même +la petite Leïlah. Mais il sentit le désir se glisser en son +âme et en son corps. On ne passe pas impunément +plusieurs semaines de chasteté en un grand château.</p> + +<p>Mais comme il allait l'entraîner vers sa couche, il +se fit un grand bruit. Une lueur éblouissante entra +dans la vieille chambre, tandis que les murs tremblaient +jusque dans leurs fondements. Un gouffre, non, +une oubliette du passé parut s'ouvrir, et soudain le +moine disparut...</p> + +<hr class="full" /> + +<p>La sueur au front, Byron s'éveilla de son long rêve. +Il était toujours dans la misérable chambrette de cette +auberge de Thrace où il avait dû chercher asile la +veille, perdu dans sa course à cheval, un orage +grondant, dont les éclats se répercutaient mille fois +sur les collines de Tchataldja.</p> + +<p>Une servante parut qui portait un délicieux moka. +C'était une personne d'un âge assez mûr. Mais ses +charmes pouvaient encore présenter quelque attrait +à un voyageur bien fatigué.</p> + +<p>Byron lui prit doucement la main. Elle sourit.</p> + +<p>«Tant de conquêtes de princesses et de duchesses, +cette nuit, pour aboutir à la servante! dit-il. Ma +foi, tant pis! L'amour n'est qu'illusion, Don Juan +eût fait de même à ma place.»</p> + + + + +<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1> + +<p><b>DON JUAN TENORIO</b></p> +<p><span class="sc"><a href="#I-I">CHAPITRE PREMIER</a></span></p> +<p><i>Les prédictions de l'Astrologue.</i></p> +<p>La famille de Don Juan.—Maternité douloureuse.—Le +baptême.—Chez l'astrologue.—Alchimie et +magie.—Les rêves de la comtesse.—Le langage des +astres.—Jacobi assommé.—La revanche du hibou.—Les +prétentions de Don Jorge.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#I-II">CHAPITRE II</a></span></p> +<p><i>La première maîtresse de Don Juan.</i></p> +<p>Discours de Don Jorge.—Les trois courtisanes.—Les +préparatifs.—Jalousie de Niceto.—Les avances de la +Pandora.—Le festin.—Les danseuses nues.—La +petite Monique.—Le baiser.—L'altercation.—La +bagarre.—Le duel aux flambeaux.—Niceto blessé.—Rivalité +de femmes.—Première nuit d'amour.—Mort +de Niceto.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#I-III">CHAPITRE III</a></span></p> +<p><i>Don Juan à la cour de Naples.</i></p> +<p>En exil.—Une duchesse violée.—L'arrivée du Roi.—Intervention +de Don Jorge.—L'oncle et le neveu.—La +fuite.—La duchesse au secret.—Les conseils d'un +valet de chambre.—Stupéfaction et fuite du duc Octavio.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#I-IV">CHAPITRE IV</a></span></p> +<p><i>La mort du commandeur.</i></p> +<p>Petite revue du demi-monde.—Inès d'Ulloa.—Discours +de l'abbesse.—Visite de la duègne.—La lettre +d'amour de Don Juan.—Don Juan au couvent.—L'enlèvement.—Don +Gonzalo d'Ulloa.—Propos aigres-doux.—Le +réveil de Doña Inès.—La séduction de Don Juan.—Arrivée +inopinée de Don Gonzalo.—Violente discussion.—Mort +du commandeur.</p> + +<p><span class="sc"><a href="#I-V">CHAPITRE V</a></span></p> +<p><i>Doña Elvire.</i></p> +<p>Mort d'Inès.—Débordements de Don Juan.—Sa profession +de foi.—Arrivée de Doña Elvire.—Sanglants +reproches.—Piteuses explications.—Vive querelle de +famille.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#I-VI">CHAPITRE VI</a></span></p> +<p><i>La statue du commandeur.</i></p> +<p>Visite au cimetière.—Le badinage de Don Juan.—L'invitation.—M. +Domingo.—Le souper.—L'orgie.—Les +toasts.—La statue de pierre.—Don Juan aux +enfers.</p> + +<hr /> + +<p><b>DON JUAN DE MARANA</b></p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-I">CHAPITRE PREMIER</a></span></p> +<p><i>À l'université de Salamanque</i>.</p> +<p>La famille de Maraña.—Les âmes du Purgatoire.—l'Université +de Salamanque.—Don Garcia Navarro. +—À l'église.—Fausta et Teresa de Ojedo.—Première +sérénade.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-II">CHAPITRE II</a></span></p> +<p><i>Fausta et Teresa</i>.</p> +<p>Premiers baisers.—Don Cristoval.—La rixe.—Un +mort.—L'épée des Maraña.—Visite des deux sœurs.—Rendez-vous +en ville.—Le souper des étudiants.—Deux +jolies maîtresses.—Leçons de volupté.—Première +fatigue.—Le signe de beauté.—Échange de +femmes.—Le pari perdu.—L'amontillado.—La tentative +de viol.—Mort de Fausta.—Fuite de Don Juan.—En +Flandre!</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-III">CHAPITRE III</a></span></p> +<p><i>À la guerre en Flandre</i>.</p> +<p>Le déguisement.—La petite marchande de souliers +de Saragosse.—La fillette rousse d'Italie.—En Flandre.—Le +capitaine Gomare.—Brillants débuts guerriers.—Débauches +de garnison.—Séductions et coups +d'épée.—La guerre recommence.—Mort du capitaine +Gomare.—La promesse.—La partie de pharaon.—Ivrognerie.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-IV">CHAPITRE IV</a></span></p> +<p><i>La mort de Don Garcia</i>.</p> +<p>Enterrement de Gomare.—Modesto.—Le siège de +Berg-op-Zoom.—Le capitaine Saqui-Guitra.—Mort +étrange de Don Garcia.—Les débauches de Don +Juan.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-V">CHAPITRE V</a></span></p> +<p>Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso +Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, +et auquel épisode il donna le titre du <i>Riche +désespéré</i>.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-VI">CHAPITRE VI</a></span></p> +<p><i>Les nuits de Séville</i>.</p> +<p>Retour en Espagne.—Fêtes et orgies.—La liste +des maîtresses.—Doña Teresa au couvent.—Nouvelle +séduction.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#II-VII">CHAPITRE VII</a></span></p> +<p><i>La conversion de Don Juan</i>.</p> +<p>Au château de Maraña.—Le vieux tableau.—Un +singulier office.—L'apparition.—L'enterrement.—Évanoui.—La +conversion.—Mort de Teresa.—Le +dernier duel.—La pénitence.</p> + +<hr /> + +<p><b>DON JUAN D'ANGLETERRE</b></p> + +<p><span class="sc"><a href="#III-I">CHAPITRE PREMIER</a></span></p> +<p><i>Julia.</i></p> +<p>La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.—Un +turbulent marmot.—Mort inopinée de Don José.—Éducation +morale de Juan.—Sa précocité.—Son adolescence.—Julia, +la belle sang-mêlé.—Son vieux mari.—Amours +d'Inès et d'Alfonso.—Julia auprès de Don +Juan: premières caresses.—Vaines résistances.—Tristesse +de Don Juan.—Dans le berceau fleuri.—Dangers +du crépuscule.—Initiation de Don Juan.—Dans le lit +de Julia.—L'arrivée du mari.—La ruse de Julia.—Confession +d'Alfonso.—La cachette de Don Juan.—Dans +le cabinet noir.—Les deux époux.—Les souliers +révélateurs.—Fuite de Don Juan.—Combat à l'épée +et au poing.—Dans la nuit sévillane.—Le scandale.—Don +Juan s'embarque.—La lettre de Julia.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-II">CHAPITRE II</a></span></p> +<p><i>Le naufrage.</i></p> +<p>Les filles de Cadix.—L'embarquement.—Mélancolie +de Don Juan.—Le mal de mer.—La tempête.—Le +grog.—Tristesse du licencié Pedrillo.—Dans les canots.—Le +navire sombre.—La chaloupe s'éloigne.—La +faim.—Le tirage au sort.—Pedrillo mis à mort et +mangé.—Le châtiment.—Le dénuement.—La terre!—Vers +le rivage.—Naufrage de la chaloupe.—Don +Juan atteint le rivage et s'évanouit.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-III">CHAPITRE III</a></span></p> +<p><i>Haydée.</i></p> +<p>Retour à la vie: première vision.—Haydée et sa suivante.—Dans +la grotte.—Haydée et son père.—Sommeil +profond de Juan et troublé d'Haydée.—premier +entretien, premier repas.—Les visites à la grotte.—Le +bain.—Promenades sentimentales.—Départ du +vieux pirate.—Première nuit d'amour sur la grève.—Exploits +du pirate.—Le retour impromptu.—La +fête au logis.—Danses et orgies.—Le repas d'Haydée et +de Juan.—Singes, eunuques, danseuses et poète.—Les +rêves d'Haydée.—Apparition paternelle.—La bagarre.—Vengeance +du pirate.—Maladie et mort d'Haydée.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-IV">CHAPITRE IV</a></span></p> +<p><i>La sultane Gulbeyaz.</i></p> +<p>Esclave.—Récit du bouffon.—Enchaîné à la jolie +Romagnole.—La vente au marché des esclaves.—Rencontre +de Johnson.—L'achat.—Au palais du sultan.—Juan +habillé en femme.—Au sérail.—La +sultane amoureuse.—Vaines avances.—Arrivée du +Sultan.—Gulbeyaz se retire.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-V">CHAPITRE V</a></span></p> +<p><i>Dans le fond du sérail.</i></p> +<p>Don Juan chez les demoiselles d'honneur.—Lolah, +Katinkah et Dondon.—L'interrogatoire.—Au dortoir.—Dans +le lit de Dondon.—Un cri dans la nuit.—L'étrange +rêve de Dondon.—Brèves amours.—Le réveil de Gulbeyaz. +—Juan et Dondon condamnés à mort.—La fuite.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-VI">CHAPITRE VI</a></span></p> +<p><i>Leïlah.</i></p> +<p>Don Juan dans l'armée de Souvarow.—L'accueil du +grand général.—L'assaut d'Ismaïlia.—Don Juan sauve +la petite Leïlah.—Le pillage, le viol.—Récompense de +Don Juan.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-VII">CHAPITRE VII</a></span></p> +<p><i>Catherine de Russie.</i></p> +<p>Le voyage.—Don Juan reçu à la Cour.—Catherine +amoureuse.—Éclatante situation de Don Juan.—Il +pense à sa famille.—Épître maternelle.—Maladie de +Don Juan.—Son départ en mission.—Catherine se console.—L'amour +de Leïlah.—À travers l'Europe.—Débarquement +à Douvres.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-VIII">CHAPITRE VIII</a></span></p> +<p><i>Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke.</i></p> +<p>Attaqué par des brigands.—Grande vie mondaine +anglaise.—Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.—L'amour +chez les Anglaises.—Adeline.—Le château de <i>Nonnan +Abbey</i>.—La série des invités.—Chasse, cartes, billard. +—Succès de Don Juan.—Manœuvres de la duchesse de +Fitz-Fulke.—Inquiétudes d'Adeline.—Conseils de +mariage.—Aurora.</p> + + +<p><span class="sc"><a href="#III-IX">CHAPITRE IX</a></span></p> +<p><i>Le moine noir d'Amundeville.</i></p> +<p>Le festin.—Juan exerce sa séduction.—L'apparition +du moine.—L'émoi de Juan.—Aurora. la duchesse de +Fitz-Fulke et Adeline.—La chanson d'Adeline.—Dîner +électoral.—Juan dans sa chambre.—Réapparition du +moine.—Le réveil de lord Byron.—L'amour n'est +qu'illusion.</p> + +<hr /> + +<h2>Bibliothèque des Curieux</h2> + +<p>4, rue de Furstenberg—PARIS</p> + +<hr /> + +<h3>Extrait du Catalogue</h3> + +<p><b>Les Maîtres de l'Amour</b></p> + +<p>Collection unique des œuvres les plus remarquables +des littératures anciennes et modernes traitant des +choses de l'amour.</p> + +<table summary="catalogue et prix"> +<tr><td><i>L'Œuvre du Divin Arétin</i> (2 vol.) chaq. vol </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre du Marquis de Sade</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre du Comte de Mirabeau</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre du Chevalier Andréa de Nerciat</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre de Giorgio Baffo</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre libertine de Nicolas Chorier</i> (J. Meursius) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre libertine des poètes du XIX<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>Le Théâtre d'amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>Le livre d'amour de l'Orient</i> (I). Ananga-Ranga </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie</i> (XVIII<sup>e</sup> siècle) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre de John Cleland</i> (Mémoires de Fanny Hill) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre de Restif de la Bretonne</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie</i> (XV<sup>e</sup> siècle) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre libertine de l'Abbé de Voisenon</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre libertine de Crébillon le fils</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>Le Livre d'amour des Anciens</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>Le Livre d'amour de l'Orient</i> (II).—Le Jardin parfumé </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre libertine des Conteurs russes</i> </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre libertine de Corneille Blessebois</i> (Le Rut) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre de Choudart-Desforges</i> (Le Poète libertin) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>L'Œuvre de Fr. Delicado</i> (La Lozana Andalusa) </td><td> 7 50</td></tr> + +<tr><td><i>Le Livre d'amour de l'Orient</i> (III).—Les Kama-Sutra </td><td> 7 50</td></tr> +</table> + +<p><b>Le Coffret du Bibliophile</b></p> + +<p>Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches +(exemplaires numérotés), et réservés aux souscripteurs.</p> +<table summary="catalogue et prix"> +<tr><td><i>Les Anandrynes</i> (Confession de M<sup>lle</sup> Sapho) </td><td> 6 fr.</td></tr> + +<tr><td><i>Le Petit Neveu de Grécourt</i> </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors</i> </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Julie philosophe</i> (Histoire d'une citoyenne active et +libertine), 2 vol </td><td> 12 »</td></tr> + +<tr><td><i>Correspondance de M<sup>me</sup> Gourdan, dite «la Comtesse»</i> </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Portefeuille d'un Talon Rouge</i> (La Journée amoureuse) </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Les Cannevas de la Pâris</i> (Histoire de l'hôtel du Roule) </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Souvenirs d'une cocodette</i> (1870) </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Le Zoppino.</i> Texte italien et traduction française </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>La Belle Alsacienne</i> (1801) </td><td> 6 fr.</td></tr> + +<tr><td><i>Lettres amoureuses d'un Frère à son élève</i> (1878) </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Poèmes luxurieux du divin Arétin</i> (Tariffa delle Puttane +di Venegia) </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Le Parnasse satyrique du XVIII<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>La Galerie des femmes</i>, par J.-E. de Jouy </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Zoloé et ses deux Acolytes</i>, par le Marquis de Sade </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>De Sodomia</i>, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin et +traduction française </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Le Canapé couleur de feu</i>, par Fougeret de Montbron </td><td> 6 »</td></tr> + +</table> + + +<p><b>Chroniques Libertines</b></p> + +<p>Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des +chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des +chansonniers, à travers les siècles.</p> + +<table summary="catalogue et prix"> +<tr><td><i>Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal</i>, +par H. Fleischmann </td><td> 6 fr.</td></tr> + +<tr><td><i>La vie libertine de M<sup>lle</sup> Clairon, dite «Frétillon»</i> </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Les Amours de la Reine Margot</i>, par J. Hervez </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe</i> +(Affaire du Collier) </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Marie-Antoinette libertine</i>, par H. Fleischmann </td><td> 6 »</td></tr> + +<tr><td><i>Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIII<sup>e</sup> +siècle</i> </td><td> 6 »</td></tr> +</table> + +<p>Souscription aux six volumes parus de la I<sup>re</sup> série, + brochés, au lieu de 36 fr., net, 30 fr.</p> + + +<p><b>La France Galante</b></p> + +<table summary="catalogue et prix"> +<tr><td><i>Mignons et courtisanes au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, par Jean +Hervez </td><td> 15 fr.</td></tr> + +<tr><td><i>La Polygamie sacrée au XVI<sup>e</sup> siècle</i> </td><td> 15 »</td></tr> + +<tr><td><i>Madame de Polignac et la Cour galante de +Marie-Antoinette</i>, par H. Fleischmann </td><td> 12 »</td></tr> +</table> + +<p><b>Chroniques du XVIII<sup>e</sup> Siècle</b></p> + +<p><span class="sc">par Jean Hervez</span></p> + + +<p>D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, +les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.</p> + + +<table summary="catalogue et prix"> +<tr><td> I. <i>La Régence galante</i> </td><td> 15 fr.</td></tr> + +<tr><td> II. <i>Les Maîtresses de Louis XV</i> </td><td> 15 »</td></tr> + +<tr><td>III. <i>La Galanterie parisienne sous Louis XV</i> </td><td> 15 »</td></tr> + +<tr><td> IV. <i>Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons +galantes de Paris</i> </td><td> 15 »</td></tr> + +<tr><td> V. <i>Les Galanteries à la Cour de Louis XVI</i> </td><td> 15 »</td></tr> + +<tr><td> VI. <i>Maisons d'amour et Filles de joie</i> </td><td> 15 »</td></tr> + +<tr><td>Souscription à la Série complète:</td></tr> + +<tr><td>Les 6 volumes sur papier simili hollande </td><td> 72 fr.</td></tr> +<tr><td> — sur papier japon </td><td> 200 »</td></tr> +</table> + +<p>Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande</p> + +<h3>DU MÊME AUTEUR</h3> +<p>L'HISTOIRE ROMANESQUE</p> + +<table summary="catalogue et prix"> +<tr><td><b>La Rome des Borgia</b> </td><td> 5 fr.</td></tr> + +<tr><td><b>La Fin de Babylone</b> </td><td> 5 fr.</td></tr> +</table> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les trois Don Juan, by Guillaume Apollinaire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS DON JUAN *** + +***** This file should be named 22971-h.htm or 22971-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/9/7/22971/ + +Produced by Laurent Vogel, Hugo Voisard, Pierre Lacaze and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/22971-h/images/I.png b/22971-h/images/I.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6c56e17 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/I.png diff --git a/22971-h/images/II.png b/22971-h/images/II.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..83e436a --- /dev/null +++ b/22971-h/images/II.png diff --git a/22971-h/images/III.png b/22971-h/images/III.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b59ed6e --- /dev/null +++ b/22971-h/images/III.png diff --git a/22971-h/images/IV.png b/22971-h/images/IV.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3148665 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/IV.png diff --git a/22971-h/images/IX.png b/22971-h/images/IX.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b363213 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/IX.png diff --git a/22971-h/images/V.png b/22971-h/images/V.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..04e89c0 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/V.png diff --git a/22971-h/images/VI.png b/22971-h/images/VI.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..48c9c05 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/VI.png diff --git a/22971-h/images/VII.png b/22971-h/images/VII.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..efac609 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/VII.png diff --git a/22971-h/images/VIII.png b/22971-h/images/VIII.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0fc7ddf --- /dev/null +++ b/22971-h/images/VIII.png diff --git a/22971-h/images/X.png b/22971-h/images/X.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3173e24 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/X.png diff --git a/22971-h/images/XI.png b/22971-h/images/XI.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0726b18 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/XI.png diff --git a/22971-h/images/XII.png b/22971-h/images/XII.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bc5e825 --- /dev/null +++ b/22971-h/images/XII.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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