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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres à un ami, 1865-1872 + +Author: George Bizet + +Commentator: Edmond Galabert + +Release Date: October 8, 2007 [EBook #22918] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UN AMI, 1865-1872 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +GEORGES BIZET + +LETTRES À UN AMI + +1865-1872 + +INTRODUCTION + +DE + +EDMOND GALABERT + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + +[Illustration: portrait de Berlioz.] + + + + +INTRODUCTION + + +On m'a dit quelquefois que je devrais faire un livre sur Bizet, et ce +livre, je ne l'ai jamais fait, et je ne le ferai jamais. Est-ce à moi, +d'ailleurs, à le faire? Est-ce à l'élève d'apprécier les Å“uvres de son +maître? Est-ce à l'ami de raconter la vie de son ami? Comment s'y +prendra-t-il pour trouver et garder le ton juste, et ne risque-t-il pas +de mal servir une chère mémoire en voulant trop bien la servir? Pour mon +compte je l'ai toujours pensé, et j'ai cru qu'il valait mieux me borner +à fournir des documents aux musicographes plutôt que de me constituer +moi-même le biographe de Bizet. Voilà pourquoi, après avoir une première +fois, en 1877, réuni dans une courte brochure, avec trop de réserve, +sans doute, des souvenirs et des extraits de sa correspondance avec moi, +je me décide aujourd'hui à publier à peu près intégralement les lettres +qu'il m'avait adressées et à raconter les faits que je n'avais pas +rapportés alors dans mon opuscule. C'est que j'étais gêné, en effet, par +la préoccupation de ne pas me mettre en scène, de ne pas paraître céder +aux suggestions d'un vilain amour-propre, et, en cherchant à éviter un +mal, je tombai dans un autre. Heureusement, les lettres restent, et leur +texte, au moins est-il là , tandis que les souvenirs,--c'est une loi +constatée par les historiens,--s'altèrent et se déforment, si même ils +ne s'effacent pas complètement. Il se peut donc que j'aie oublié des +détails intéressants et que d'autres aient perdu pour moi de leur +netteté. J'aurais dû tout écrire en 1875, au lendemain de la mort de +Bizet, quand ma mémoire était bonne parce que j'étais jeune. Rien ne +m'aurait empêché de retarder la publication de ce manuscrit; à présent, +je le retrouverais, et bien des mots curieux, bien des conseils +instructifs eussent été conservés. Enfin, si j'ai eu un très grand tort +à cette époque en négligeant de tout noter, c'est une raison de plus +pour consigner ici ce dont je continue à me souvenir en prévenant +toutefois que s'il y a des points qui sont demeurés clairs dans mon +esprit, il risque d'y en avoir d'autres où il y a peut-être de la +confusion lorsque ce n'est pas une perte, une entière disparition. + +Quant aux lettres, je les transcris, comme je viens de le dire, à peu +près intégralement, mais à peu près seulement, car certaines +suppressions me paraissent s'imposer encore, et je pense qu'en cette +matière, il est préférable de pécher par excès de scrupules plutôt que +par légèreté. Sauf de rares exceptions, ces lettres ne sont pas datées. +En 1876, je les classai par ordre chronologique en m'aidant des +empreintes du timbre apposé sur les enveloppes dans les bureaux de +poste. Écrites très rapidement, certaines ne sont pas même ponctuées, et +j'ai dû souvent opérer ce travail. + +En 1866 ou 1867, je ne sais plus très bien, mais il est probable que +c'est en 1866, Bizet me donna le portrait reproduit en tête de ce +volume. Si c'était vraiment en 1866, il avait alors vingt-sept ans +puisqu'il était né en 1838, au mois d'octobre. + +Je passais tous les ans un mois à Paris le voyant soit 32, rue +Fontaine-Saint-Georges, soit au Vésinet, route des Cultures. Je lui +portais des compositions écrites ou je lui en jouais de mémoire. Pour +les études de contre-point et de fugue, elles se faisaient surtout par +correspondance. Je lui envoyais des devoirs, et il me les retournait +corrigés, à l'encre rouge, en général. J'ai conservé tout ce cours qui, +s'il est très précieux pour moi, pourra l'être aussi pour d'autres, me +semble-t-il, à cause des observations critiques, des notes de musique +biffées et remplacées par Bizet, des passages refaits de sa main. Ces +pages sont ainsi d'autant plus intéressantes qu'elles contiennent plus +de fautes. + +Avant d'entreprendre mon éducation musicale, il m'interrogea, m'examina +sérieusement. Je n'ignorais pas l'harmonie, mais il me demanda surtout +si je lisais et quels livres. C'est quand j'eus répondu affirmativement +sur ce point et que je lui eus présenté la justification de ce que +j'avançais en l'entretenant des auteurs français et étrangers dont je +connaissais les Å“uvres, de Schiller et de GÅ“the notamment, je me +rappelle, qu'il me dit: «Cela me décide. On croit qu'on n'a pas besoin +d'être instruit pour être musicien; on se trompe: il faut, au contraire, +savoir beaucoup de choses.» Les études de contre-point commencèrent +aussitôt, et en partant de Paris, j'emportais pour sujet de mon premier +devoir vingt chants donnés qu'il avait notés pour moi. + +Rien n'avait été convenu d'abord touchant une rétribution, et quand, un +an après, je voulus aborder cette question, il m'arrêta net: «Ne me +parlez plus jamais de cela, déclara-t-il,--et si je ne puis garantir +complètement les termes, le sens au moins est-il exact;--je me fais +payer les leçons parce que là je me fatigue; on ne comprend pas, je +prends de la peine. Avec vous, nous causons simplement de choses qui +nous intéressent, que nous aimons.» Et il finit par ceci qui est, je +crois, presque textuel: «Nous nageons dans les mêmes eaux. Moi, il y a +plus longtemps que vous. Je connais les mauvais endroits, et je vous dis +seulement: ne passez pas là , c'est dangereux.» + +C'est au Vésinet qu'il se prononçait ainsi d'un ton qui n'admettait pas +de réplique bien que très amical; c'est au Vésinet également qu'avait eu +lieu notre première entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y étaient +ordinairement déjà installés au mois de mai, dans la propriété que le +père Bizet avait achetée. C'était un grand jardin, clos, sur la route +des Cultures, par une grille en fer avec, à chaque extrémité, une +chartreuse. Sur le devant, des massifs, des pelouses; au delà , un +potager, et le père Bizet était très heureux quand on en servait les +légumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait à droite, si, de +la route, on se plaçait en face de la propriété, il y avait la chambre +du père, la salle à manger et la cuisine; dans celle de gauche, la +chambre du fils et son cabinet où se trouvait le buste d'Halévy. Après +le travail, nous cueillions des fraises pour le dîner, et ce repas, +souvent, était pris en plein air. Ensuite, au crépuscule, avant de nous +remettre à la musique, nous nous promenions en causant de notre art et +en nous confiant mutuellement nos projets et nos rêves. Le gros chien de +garde, noir et blanc, auquel on avait donné le nom de Zurga en l'honneur +d'un des personnages des _Pêcheurs de Perles_, avait sa niche à côté du +pavillon de Georges. Nous le détachions, et il bondissait autour de nous +ou courait avec un autre chien brun rougeâtre, plus petit, qu'on +appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois +par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait à la +gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois. + +Deux souvenirs me reviennent à propos du Vésinet: d'abord celui d'une +délicieuse course avec Georges le long de la Seine, à la tombée de la +nuit, en allant à Chatou attendre le père Bizet qui devait descendre là +du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite à +pied accompagné de son fils; puis, le récit d'une visite de M. +Saint-Saëns. Bizet, un soir d'été, travaillait au Vésinet dans son +cabinet lorsqu'il entendit une voix de ténor qui chantait la romance des +_Pêcheurs de Perles_. Il sortit dans le jardin, et aperçut quelqu'un sur +la route. C'était M. Saint-Saëns qui, ne sachant pas reconnaître la +maison, avait pensé à ce moyen pour éveiller l'attention de son ami. Il +est inutile d'ajouter que le temps se passa à faire de la musique +jusqu'à l'heure du départ. + +C'est une chose digne de remarque, car elle éclaire à fond son +caractère, que les sentiments de Bizet à l'égard des autres musiciens. +Voici ce que je disais là -dessus, en 1877, dans ma brochure. Quelque +mauvaise grâce que l'on ait à se citer soi-même, il me paraît utile +d'intercaler ici ce passage, comme aussi, plus loin, quelques autres, +parce que les faits étant alors plus récents, il y a là pour ma relation +de cette époque une garantie d'exactitude. + +«Je ne puis m'empêcher de croire qu'il aurait exercé la plus heureuse +influence sur le développement de l'art musical; car, loin d'être jaloux +des autres compositeurs, il s'attachait autant qu'il le pouvait à faire +connaître leurs Å“uvres, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il +avait pu découvrir quelque beau morceau, ne croyant pas, comme d'autres, +à la décadence de la musique. M. Ernest Guiraud était son ami intime, +ils se consultaient mutuellement sur leurs compositions, et ils ont +souvent travaillé à la même table. Le succès de _Piccolino_ aurait été +un grand bonheur pour lui, car il m'avait un jour exprimé les +inquiétudes qu'il ressentait en voyant que son ami ne pouvait obtenir la +composition d'une pièce assez importante pour signaler son mérite au +public[1]. Il avait aussi pour M. Saint-Saëns la plus vive affection et +la plus grande admiration. De M. Reyer, de M. Massenet, je ne lui ai +entendu dire que du bien. Il considérait M. Stéphen Heller comme un des +grands compositeurs modernes; il s'employait ardemment à répandre ses +Å“uvres, trouvant avec raison qu'en France sa renommée n'était pas à la +hauteur de son talent.» + +[Note 1: Le premier ouvrage de M. Guiraud, _Sylvie_, opéra-comique +en un acte a été joué en 1864. Le second, le _Kobold_, également en un +acte, ne l'avait pas encore été au moment dont je parle. Il ne le fut +qu'en 1870.] + +Ces qualités de générosité et cette loyauté étaient bien connues de tous +ceux qui avaient approché Bizet, et c'est ce qu'il ne faudra pas oublier +en lisant certaines lignes de ses lettres. Je n'ai pu entreprendre de +vérifier si les bruits dont il se faisait l'écho à propos de telle ou +telle personnalité étaient vraiment fondés ou si ce n'étaient que des +racontars malveillants et ne reposant sur rien, de simples cancans pris +à tort au sérieux et qu'il croyait vrais dans la surexcitation et +l'énervement de la lutte, dans la fièvre provoquée par le labeur +excessif, par la fatigue et par des difficultés sans cesse renaissantes. +Ce que j'ai l'obligation d'affirmer, c'est qu'il n'était pas rancunier, +qu'il était de bonne foi, et qu'il n'hésitait pas à revenir sur son +opinion quand il lui était démontré qu'elle était fausse. + +Il s'efforçait, d'ailleurs, de ne laisser troubler son jugement ni par +ses antipathies ni par ses sympathies. Il m'avait engagé, tout en +commençant le contre-point, à m'exercer à la composition en mettant en +musique les paroles de cantates proposées comme sujet pour le concours +du prix de Rome, et il m'avait donné le texte de plusieurs de ces +cantates, texte imprimé à la suite des programmes de la séance publique +annuelle de l'Académie des Beaux-Arts. Je commençai, d'abord, celle qui, +en 1859, avait valu le prix à Ernest Guiraud, _Bajazet et le Joueur de +Flûte_, mais je ne la terminai pas, et j'écrivis complètement, avec +l'orchestration, celle du concours de 1845, intitulée: _Imogine_. Je la +lui apportai en 1866. Quand il l'eut examinée, il nous invita tous deux, +Guiraud et moi, à déjeuner chez lui au Vésinet, et me conseilla de jouer +cette cantate à Guiraud. La première fois que je le revis, après cette +rencontre, il me dit: «Je tenais à ce que Guiraud connût votre cantate +et me communiquât son avis, car, moi, j'avais bien le mien, mais je +pouvais me tromper, et je n'aurais pas voulu continuer à vous laisser +travailler si c'eût été inutile.» Ce trait, je le rapporte, parce qu'il +marque d'une façon très juste la conscience que Bizet apportait en toute +chose. + +J'avais mentionné dans ma brochure ses goûts et ses dispositions +littéraires. Je notais qu'en «dehors de la musique, il ne s'était guère +occupé que de littérature», et je continuais ainsi: «Il aimait à lire +nos bons auteurs français, et sa conversation avait beaucoup de charme +et d'intérêt. Il contait l'anecdote d'une manière piquante et l'écrivait +même assez gentiment.» En voici une qu'il me narrait une fois d'une +manière très amusante: il était entré dans le bureau d'un fonctionnaire +en fumant son cigare, et, se trouvant à la suite de plusieurs personnes +qui attendaient leur tour, ne s'était pas découvert. Le fonctionnaire +s'en apercevait, et, d'un ton impérieux et rogue, l'interpellait de la +sorte à mots précipités: «Monsieur, ôtez votre cigare et éteignez votre +chapeau.» Bizet, lui, très flegmatique, répondait alors doucement avec +un petit accent ironique: «Vous voulez dire, sans doute, ôtez votre +chapeau et éteignez votre cigare. Voilà .» Les assistants éclataient de +rire, et le fonctionnaire, furieux, demeurait muet. + +On verra dans ses lettres quelles étaient ses idées philosophiques. Je +n'ai qu'à y renvoyer. Pourtant il ne sera peut-être pas mauvais de +reproduire ici le passage de la brochure où je résumais mes impressions +à ce sujet: + +«En somme, il aimait trop son art pour consacrer son temps à d'autres +travaux. Pendant longtemps, d'ailleurs, il n'en aurait eu le loisir +qu'en renonçant à la composition. Mais il ne pensait pas qu'un artiste +dût s'enfermer dans sa spécialité; sa vive intelligence était curieuse +de connaître les progrès scientifiques accomplis à notre époque, et dès +que sa position lui permit de s'affranchir des travaux d'éditeurs, il en +profita pour donner plus de moments à la lecture.» + +Il avait grand plaisir à causer de sa vie à Rome, à la villa Médicis, de +ses excursions en Italie, des monuments et des paysages. Il me parlait +moins de ses études au Conservatoire. Il m'avait appris, pourtant, qu'il +avait eu une grande affection pour son maître Halévy, mais ses +sentiments à l'égard d'Auber étaient entièrement différents. Il avait +pour lui de l'éloignement. Cela se comprend quant à ce qui est du +musicien. En ce qui concerne les actes de l'administrateur, du directeur +du Conservatoire, il les blâmait fortement. C'est tout ce que je puis +dire, mes souvenirs étant devenus trop vagues pour me permettre d'entrer +dans des détails. Enfin, il avait de l'éloignement pour lui, et n'était +même pas fâché, à l'occasion, de lui lancer quelque pointe sans en avoir +l'air. Après un des premiers ouvrages de Bizet, Auber avait fait +représenter une de ses dernières Å“uvres à lui qui étaient très faibles. +Je ne me rappelle plus bien les titres. Les _Pêcheurs de Perles_ ont été +joués le 30 septembre 1863, la _Fiancée du Roi de Garbe_, d'Auber, le 11 +janvier 1864. La _Jolie Fille de Perth_ est du 26 décembre 1867, le +_Premier Jour de Bonheur_, du 15 février 1868. Je crois que ce serait +plutôt à ce moment que l'histoire s'est passée. Bizet me raconta qu'il +avait rencontré Auber, qu'on s'était arrêté, et qu'Auber, avec un accent +qui dénotait que ce n'était qu'une formule banale, lui avait adressé ces +paroles: «Eh bien, j'ai entendu votre ouvrage. C'est bien, c'est très +bien.» Bizet alors avait riposté: «J'accepte vos éloges, mais je ne vous +en rends pas.» Jeu de physionomie d'Auber, et Bizet, tout de suite: «Un +simple soldat peut recevoir les éloges d'un maréchal de France; il ne +lui en adresse pas.» + +De Félicien David, pour lequel il avait beaucoup de sympathie, il +appréciait le _Désert_. «David, disait-il à peu près, est un miroir qui +reflète admirablement l'Orient. Il y est allé; ce qu'il a vu l'a +fortement impressionné, et il le rend très bien. Ce qu'il fait +ordinairement est faible; mais que, dans un texte, il soit question de +l'Orient, qu'on y mette les mots: palmiers, minarets, chameaux, etc., +alors il fait de belles choses.» + +Dans l'Å“uvre de Gounod, il admirait surtout les premiers ouvrages, +_Sapho_, _Ulysse_, etc., qu'il trouvait, avec sans doute des signes de +jeunesse, pleins, c'est son expression, «de verdeur, de sève». + +C'est lui qui m'a révélé au piano Berlioz et Wagner. Il me joua d'abord +des fragments de _Tannhaüser_ et de _Lohengrin_. Ces partitions avec +celle du _Vaisseau Fantôme_, étaient alors, je crois, les seules +traduites en français. Dans la lettre d'avril 1869 où il me rendait +compte de la répétition générale de _Rienzi_ au théâtre-lyrique, il ne +jugeait pas le style de Wagner considéré dans l'ensemble de ses +productions, mais dans _Rienzi_ seulement. + +Il ne m'a rien communiqué de son opéra d'_Iwan le Terrible_, et je ne +sais pas si, en l'écrivant, comme le croit M. Pigot dont le livre sur +lui est très documenté, il s'était inspiré de Verdi. Puisqu'il l'a, +pense-t-on, brûlé plus tard, il y a là , une preuve que, s'il avait un +moment subi son influence, il s'en était bien affranchi. On lira la +lettre de mars 1867 où il me parle de son éclectisme au sujet de son +opinion défavorable à _Don Carlos_. Tandis qu'il était impitoyable pour +la grossièreté et pour le laid, pour ce qu'il appelait «des ordures», il +tenait, je le répète, à prendre le beau partout où il le rencontrait. +Dans _Rigoletto_, il prisait le quatrième acte qu'il m'avait exécuté au +piano avec aussi la scène de Rigoletto et de Sparafucile, le spadassin' +au deuxième acte, scène qu'il distinguait pour sa couleur et la justesse +de l'accent. + +On a publié la correspondance de Bizet avec M. Paul Lacombe[2]. J'ai +déjà indiqué combien il était satisfait lorsqu'il découvrait un morceau +ayant de la valeur et quel zèle il mettait à le signaler. Un jour, il y +avait sur son piano quand j'entrai chez lui à Paris, rue Fontaine, +plusieurs exemplaires de la _Sonate en la mineur_ pour piano et violon +de M. Paul Lacombe. Il m'en donna un. Cette sonate, qui venait de +paraître, lui était dédiée. Il m'expliqua que l'auteur, alors un +inconnu, habitait Carcassonne d'où il lui avait écrit. Puis Bizet +s'assit devant son piano, me joua la sonate d'un bout à l'autre en +fredonnant la partie de violon, et je partageai d'emblée son +enthousiasme, enthousiasme qu'elle provoqua chaque fois qu'il la rejoua +devant moi dans la suite pour la faire entendre à d'autres amis. + +[Note 2: Hugues Imbert, _Portraits et Études_, suivies de _Lettres +inédites de Bizet_. Paris. Fischbacher, 1894.] + +Lorsqu'il était à Rome, il avait écrit à Marmontel qu'il avait le projet +de composer pour son envoi de deuxième année la musique de _La +Esméralda_ de Victor Hugo[3]. Mais il changea d'idée, et se décida à +faire _Vasco de Gama._ Je ne me rappelle pas bien s'il m'a dit avoir +travaillé sur ce poème. Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'avait +conseillé de m'en servir pour m'exercer. Sur sa demande, je lui portai +la brochure illustrée, et en même temps qu'il m'indiquait de vive voix +comment il fallait procéder, il mettait rapidement sur diverses pages +des signes au crayon. En parcourant la pièce, il y a quelques années, +des souvenirs assez vifs me revinrent en revoyant ces signes. Pour les +fixer, je rédigeai une note, et je la joignis à la brochure. Elle me +paraît avoir de l'intérêt, et je la reproduis en grande partie: + +[Note 3: Voir sa lettre dans le volume de Marmontel, _Symphonistes +et Virtuoses_. Voir aussi sa correspondance avec sa mère. _Lettres de +Georges Bizet_, pp. 108, 117-118.] + +«...Il (Bizet) marqua par des traits et des chiffres les vers qui lui +semblaient devoir être supprimés ou changés de place afin de donner plus +de vie, de réalité au drame. Il avait même entièrement tracé le plan de +plusieurs scènes; au quatrième acte, notamment, celui du monologue de +Quasimodo et du dialogue de Claude Frollo et de Clopin. Pour Quasimodo, +au lieu d'un air sur l'ancienne coupe, en mouvement lent, d'abord, avec +un allegro ensuite, il commençait bien d'une façon calme, dans un +sentiment doux et mélancolique, mais il s'arrêtait après ces vers: + + Toute rose + Qui fleurit! + Toute chose + Qui sourit! + +et passait à ceux-ci: + + Cloches grosses et frêles, + Sonnez, sonnez toujours! + +chantés en un allegro très animé, très vif. Il finissait en reprenant le +premier mouvement et en revenant aux vers numérotés 3: + + Triste ébauche, + Je suis gauche, + +jusqu'aux derniers de trois pieds: + + Noble lame, + Vil fourreau, + Dans mon âme + Je suis beau. + +Le dialogue de Claude et de Clopin était dit pianissimo, en mesure à 6/8 +d'un rythme entrecoupé. Vis-à -vis de ces vers de Claude: + + Mais que l'enfer la remporte, + Compagnon, + Si la folle à cette porte + Me dit non! + +il avait écrit: Sommet. C'était un forte ou même un fortissimo; c'était +la passion que Claude ne contenait plus. L'ensemble était supprimé. +Seul, Clopin chantait pianissimo les quatre derniers vers pendant que +l'orchestre rappelait en finissant decrescendo le premier motif. Bizet, +en regard de ces vers, avait donc écrit: Coda. Il avait improvisé ces +deux scènes devant moi en s'accompagnant au piano.» + +Maintenant, au lieu d'une improvisation, la musique de ces scènes +était-elle une réminiscence? Voilà ce que j'ai oublié. + +Au début de nos relations, avant qu'il eût entrepris la _Jolie Fille de +Perth_, il avait été question d'un _Nicolas Flamel_, et j'ai assisté au +Vésinet à un entretien qu'il avait à ce sujet avec l'auteur des paroles, +M. Ernest Dubreuil. Il esquissa même au piano une scène devant nous pour +montrer comment il pensait la caractériser. Ce projet fut bientôt +abandonné. + +À la même époque,--c'était probablement en mai 1865,--il me chanta au +piano un chÅ“ur pour voix d'hommes qu'on lui avait demandé de la +Belgique. Il y avait été appelé comme membre du jury dans un concours, +et il en arrivait. Ce chÅ“ur était sur des paroles de Victor Hugo[4]. +«Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.» Il débutait par une +introduction d'un mouvement large; puis, c'était une fugue avec la coda +sur ces mots: «Certes, je vais venir.» Je fus stupéfait du caractère +élevé et de la difficulté de ce morceau. Alors Bizet m'expliqua que +l'orphéon belge marchait dans une voie complètement opposée à celle que +suivait l'orphéon français, et que ce chÅ“ur serait fort bien exécuté. Il +n'est sans doute pas gravé, car il ne figure pas au catalogue des Å“uvres +complètes dressé par M. Pigot à la fin de son ouvrage sur Bizet. On +devrait rechercher le manuscrit. Malheureusement, je ne me rappelle pas +à l'orphéon de quelle ville de Belgique il était destiné. J'ai une vague +idée que ce n'était pas Bruxelles, mais je ne puis rien affirmer[5]. + +[Note 4: C'est la pièce IV du livre sixième des _Contemplations_.] + +[Note 5: Dans une lettre à M. Paul Lacombe, il loue «les trois +grandes sociétés belges» de Bruxelles, d'Anvers et de Liége. Il y a là +une indication précieuse. Voir Hugues Imbert, _Portraits et Études_, p. +176.] + +Le _Scherzo_ de _Roma_ est également une des premières composition de +lui qu'il m'ait jouées, peut-être la première. C'était au Vésinet. +Primitivement, il avait envoyé ce _Scherzo_ de Rome à l'Institut. Quant +à la symphonie, qu'il ne devait achever que deux ans après, il commença +à y travailler en 1866. Au mois de mai ou de juin, je l'ai entendu au +Vésinet chercher des motifs au piano pour le premier morceau. Un jour, +il me donna un devoir de contre-point à faire et me conseilla d'aller +l'écrire dans la chambre de son père qui était absent, pendant que lui +s'occuperait de sa symphonie. Le devoir n'avançait pas vite, car +j'étais, en effet, fort distrait, prêtant beaucoup l'oreille aux sons du +piano qui m'arrivaient de l'autre côté du jardin, du cabinet de Georges. +M. Pigot a raconté dans son livre l'histoire du _Scherzo_ et de la +symphonie. Je n'ai donc simplement qu'à insérer dans cette introduction +les lignes suivantes extraites de ma brochure de 1877: + +«Le titre, _Souvenirs de Rome_, a dû être choisi au dernier moment, car +Bizet ne m'en avait jamais parlé. Il voulait d'abord écrire une +symphonie dans la forme de celles de Beethoven et de Mendelssohn, où eût +pris place un _Scherzo_ joué à l'Institut après son retour de Rome, et +plus tard par l'orchestre de M. Pasdeloup. On a vu qu'en la retouchant, +il ne paraissait pas songer à écrire de la musique descriptive.» + +Pour la _Jolie Fille de Perth_, je dois faire remarquer, à propos du +résumé du premier acte qu'il m'envoyait dans sa première lettre de +septembre 1866, que, plus tard, deux morceaux ont été supprimés: une +romance de Smith après la sortie des forgerons, et un duo entre Smith et +Mab. Ce duo a été remplacé par les couplets de Mab. Je trouve encore un +passage à prendre, touchant cet ouvrage, dans la brochure de 1877. +J'écrivais alors: + +«On a vu[6] qu'il s'était plusieurs fois déclaré satisfait de son Å“uvre. +Il tenait à faire le moins de concessions possible au faux goût du +public, ayant au plus haut degré le respect de son art, et dédaignant +les succès obtenus par des moyens que réprouvait sa conscience +d'artiste. Lorsque, en 1867, il me fit connaître sa partition, il me +communiqua d'abord les morceaux qu'il croyait avoir le plus de valeur. +Ce sont: au premier acte, le duo de Smith et de Catherine, au moins la +phrase principale; au deuxième, le chÅ“ur de la ronde de nuit, la danse +bohémienne et l'air de Ralph, où M. Lutz se fit tant applaudir; le duo +de Mab et du duc avec le menuet dans la coulisse, au troisième acte; au +quatrième, le duo de Smith et de Ralph avec chÅ“ur et le chÅ“ur de la +Saint-Valentin.» + +[Note 6: Dans des fragments de ses lettres.] + +En me jouant la ballade à roulades de Catherine au quatrième acte, il me +dit qu'il était obligé de céder là -dessus, qu'il avait tâché de faire en +même temps quelque chose qui restât musical, et me demanda s'il y avait +réussi. On connaît la lettre qu'il écrivit à Johannès Weber après la +première représentation, lettre que le critique publia dans son +feuilleton du _Temps_, numéro du 15 juin 1875[7], et où on lisait ces +mots: «J'ai fait cette fois encore des concessions que je regrette, je +l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma défense, etc.» + +[Note 7: Elle a été reproduite par M. Pigot dans son volume _Georges +Bizet et son Å“uvre_, p. 113.] + +Pendant l'exposition universelle de 1867, on avait ouvert un concours +entre les musiciens pour la composition d'une cantate et d'un hymne. +Bizet et Guiraud prirent part à ce concours sous un pseudonyme inscrit +dans le pli cacheté joint aux manuscrits. On verra dans la première +lettre de juin 1867 que celui de Bizet était Gaston de Betsi, et Tésern, +celui de Guiraud, mais Guiraud, je crois, n'avait adopté le pseudonyme +que pour l'hymne. Tous deux avaient donné l'adresse des compositeurs +imaginaires à Montauban; Bizet, chez moi, Guiraud, chez un de mes amis. +La cantate était jugée par eux intéressante; ils pensaient qu'on pouvait +écrire avec elle de la vraie musique, et celle de Bizet était belle, en +effet. L'hymne, au contraire, accompagné par une fanfare, leur +paraissait n'être qu'un chÅ“ur d'orphéon, et ils le tournaient en charge, +s'étudiaient à être vulgaires. Bizet, pour qu'on ne reconnût pas son +écriture, me le faisait copier, et je me souviens d'une bonne soirée de +travail à nous trois, au mois de mai, rue Fontaine, Guiraud et lui +orchestrant leurs cantates, moi transcrivant son hymne. Quand je fus +rentré à Montauban, je reçus de Guiraud un billet qui contenait, au +sujet de l'hymne, un mot bien caractéristique puisqu'il me parlait du +_cas où il aurait réussi à faire assez mauvais pour que son enveloppe +fût décachetée_. + +Bizet se servit du même pseudonyme pour signer le seul article de lui +qui parut à la _Revue Nationale_; il modifia seulement l'orthographe, +mettant Betzi, avec un z, au lieu de Betsi. Nous n'avons pas, plus tard, +en 1868, beaucoup causé de cet article. Il me semble qu'il n'en était +pas très satisfait. On verra dans sa première lettre d'octobre 1867 +comment le second, qu'il avait préparé, ne fut pas inséré. Depuis lors, +il ne s'occupa plus de critique. + +Sur _Noé_, je disais en 1877: + +«Après la _Jolie Fille de Perth_ on lui proposa de terminer ou de +refaire un opéra de M. de Saint-Georges, _Noé_, qu'Halévy avait laissé +inachevé. Le poème lui plut; certaines situations en étaient très +musicales et bien faites pour séduire un compositeur. Mais il renonça +bientôt à l'écrire et ne s'occupa guère alors que de musique +instrumentale.» + +J'indiquais plus loin qu'après son mariage, il avait repris ce travail. +Quand il m'en causa, au printemps de 1868, j'avais compris qu'il ne +s'agissait pas simplement d'orchestrer, mais que des morceaux entiers +n'étaient pas commencés. Même encore, je crois me rappeler qu'il me +parla notamment d'une belle musique symphonique à écrire au début d'un +acte, le rideau levé, avec le décor du désert, l'ange debout se +détachant en silhouette sur la clarté de l'aube et veillant sur le +sommeil de la femme allongée au pied d'un palmier. + +Mes études de contre-point et de fugue terminées, il m'avait engagé, +comme exercice, à composer le livret du concours de 1868 à l'Opéra, la +_Coupe du Roi de Thulé_. Je n'allai pas plus loin que les deux premiers +actes. On verra comment il fut amené, lui aussi, à faire la musique de +ces deux actes, ce qui augmente encore l'intérêt des lettres où il +analysait pour moi les caractères et les situations de la pièce. + +Sur _Djamileh_, je répéterai ce que j'avais noté en 1877, que «je lui +avais souvent entendu exprimer le désir d'écrire un opéra sur la +_Namouna_ de Musset». Le sort de «cette pauvre fille», c'était son +expression, éveillait sa compassion. + +Je dois reproduire enfin un dernier passage de ma brochure de 1877: + +«Comme pianiste, il (Bizet) possédait un talent de premier ordre, qu'il +n'a jamais fait connaître en public. D'après lui, un compositeur devait +s'attacher à devenir pianiste, afin de s'habituer par là à donner de la +précision à sa forme. Il me citait les noms des grands compositeurs qui +avaient été excellents pianistes: Jean-Sébastien Bach, Mozart, +Beethoven, Meyerbeer, etc. L'exécution soignée des fugues de Bach lui +paraissait à ce titre indispensable pour former un bon musicien. Après +avoir entendu M. Delaborde sur le piano à pédalier de la maison Érard, +il songea à composer de la musique de piano. Mais il ne donna suite à ce +projet qu'après avoir d'abord écrit la symphonie.» + +Ce passage n'était qu'un mémento parce que je craignais d'être maladroit +et, en paraissant excessif, de provoquer des doutes au lieu de +convaincre. J'ai donc aujourd'hui à développer ce trop court abrégé, +d'autant mieux que d'autres témoignages plus autorisés sont venus +corroborer le mien. + +Les facultés exceptionnelles de Bizet se manifestèrent de très bonne +heure. Le père Bizet m'a raconté de son côté une anecdote rapportée par +Victor Wilder dans le _Ménestrel_ et citée par M. Pigot dans son volume, +pages 3-4. Il s'agit de la présentation de Georges, qui avait neuf ans +seulement, à un membre du Comité des études du Conservatoire. Celui-ci, +voyant l'enfant si jeune, accueillit d'abord froidement le père et l'ami +qui le lui conduisaient. «Il faut lui faire deviner des accords, +dit-il.--Tout ce que vous voudrez», répondit le père. On plaça Georges +de façon qu'il ne pût voir le clavier, on plaqua des accords, et il les +nomma tous sans se tromper une seule fois. + +Plus tard, son extrême habileté de lecteur fut remarquée. Après sa +mort, Marmontel, dans son livre _Symphonistes et Virtuoses_, a déclaré +que «son jeu» avait «un charme inimitable», et qu'il était un «virtuose +consommé», tandis qu'Émile Perrin, dans le discours qu'il prononçait, le +10 juin 1876, à l'inauguration du monument élevé sur sa tombe[8], le +qualifiait _d'exécutant incomparable_. + +[Note 8: Inséré en tête du deuxième recueil de _Mélodies_ de Bizet.] + +Voici les recommandations qu'il m'avait faites lorsqu'il m'avait exhorté +à étudier sérieusement le piano: me surveiller, me critiquer, +_m'écouter_ très attentivement et recommencer les passages jusqu'à ce +que l'attaque de la touche produisît la qualité de son voulue, ne pas me +contenter d'à peu près, apprendre l'emploi raisonné de la pédale pour +soutenir les sons même pendant les plus courts moments quand c'était +nécessaire et durant que la main était forcée d'abandonner une ou +plusieurs touches dont les cordes pourtant devaient continuer à vibrer. +Il obtenait, du reste, des effets merveilleux de douceur par l'usage +simultané des deux pédales, et, dans le fortissimo, joignait toujours +le moelleux, le velouté, à la vigueur et à l'éclat. C'était une chose +des plus émouvantes, une des plus hautes sensations d'art, que de lui +entendre dire à demi-voix, quelquefois presque à voix basse, en +s'accompagnant au piano,--et avec son organe de ténor il chantait tour à +tour les parties de femmes, de baryton ou de basse,--c'était une des +plus hautes sensations d'art que de lui entendre dire les belles pages +qu'il choisissait dans les Å“uvres des maîtres dont il possédait à Paris +une riche bibliothèque. Le souvenir de ces auditions me revient souvent, +et il me semble alors que résonnent encore à mes oreilles tantôt un +morceau, tantôt l'autre: certains accents superbes du rôle de Cassandre +dans la _Prise de Troie_ de Berlioz, «Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux +rien comprendre,» plus loin, la vision de la prophétesse, ses paroles +entrecoupées et les dessins de l'orchestre remplissant les silences de +Cassandre, ou bien l'étude de la _Chasse_ de Heller, le numéro XIV en fa +mineur des _Nuits Blanches_ du même, les 32 _variations_ de Beethoven +sur un thème en ut mineur, la _Marche Funèbre_ de Chopin, des fugues et +des préludes du _Clavecin bien tempéré_ de Sébastien Bach. Il avait +beaucoup insisté sur le double profit, pour les doigts et pour le +sentiment, qu'il y avait à retirer de ce recueil si l'on s'attachait à +le travailler. Il m'en exécutait des pièces difficiles avec une +technique impeccable et en grand musicien, mettant en relief les parties +principales, et il me faisait remarquer ce qu'il y avait de moderne dans +certaines de ces pièces, comme dans le prélude en si bémol mineur, +numéro XXII du premier cahier, qu'il jouait avec une expression +passionnée et douloureuse de la plus vive intensité, mais sans l'ombre +d'une exagération et toujours guidé par un goût parfait. Il était d'avis +que le pianiste, pour bien ressentir l'émotion esthétique et bien +nuancer, devait fredonner, s'aider de la voix qui le portait, animait, +colorait son jeu, et lui-même s'en servait, surtout lorsqu'il +interprétait un morceau d'orchestre, imitant, à bouche ouverte ou à +bouche fermée, le timbre des divers instruments, complétant ou +soulignant les détails et les contre-chants. D'ailleurs, il possédait à +un tel degré l'art de faire vibrer le piano dans toutes les portions à +la fois de son étendue et d'en varier les timbres, qu'il rendait +admirablement, sans le secours de la voix, les réductions d'orchestre +telles que la _Marche Nuptiale_ du _Songe d'une Nuit d'été_ de +Mendelssohn, et qu'il éveillait l'idée de l'orchestre même dans des +Å“uvres écrites pour piano comme la _Marche Funèbre_ nº 3 du cinquième +recueil, op. 62, des _Romances sans paroles_, du même auteur. Il pensait +aussi que, pour approfondir et perfectionner un morceau, il fallait +l'apprendre par cÅ“ur. Sa mémoire, d'ailleurs, était extraordinaire, et +il pouvait composer de longs ouvrages sans en écrire une note. + +Quant à ce qui est de l'orchestration elle-même, il jugeait qu'elle +gagnait en n'étant pas touffue. Comme je louais un jour celle d'un +compositeur dont quelques effets particuliers m'avaient séduit, il +m'interrompit pour critiquer l'ensemble de ses procédés: «Non, +soutint-il, il avait des préjugés. Ça manque d'air, et, dans +l'orchestre, il faut de l'air.» J'ai pu me rendre compte une fois de +tout le soin qu'il apportait dans le choix des combinaisons, dans la +composition des colorations. J'ai raconté plus haut que nous étions un +soir à travailler chez lui avec Guiraud, eux orchestrant leur cantate de +l'exposition de 1867, moi copiant son hymne. Guiraud et moi, nous étions +aux deux bouts de la table, Bizet, au milieu, le piano derrière lui. Un +moment, il se leva, essaya quelques accords à plusieurs reprises en +fredonnant, puis se tournant vers nous, nous questionna: «Quels +instruments entendez-vous? Je n'arrive pas à trouver ce que je +voudrais.» Nous le lui dîmes, tous les deux, Guiraud un peu +distraitement, sans interrompre sa besogne, moi curieux de savoir ce +qu'il penserait de ce que j'indiquais. Il nous répondit: «Oui, c'est +cela, sans doute, mais pas tout à fait, pourtant.» Et il continua de +chercher. Un instant après il reprit: «Je tiens! J'ai assez de douceur +avec les cors; avec deux bassons, je n'aurais pas assez de mordant, je +vais en mettre quatre.» Il ajoutait aussi les violoncelles, les altos +et, peut-être, les clarinettes dans le chalumeau. Malheureusement, je ne +me rappelle plus d'une façon suffisamment précise de tous les timbres +qu'il employait. Ce qu'il m'est encore possible d'affirmer, c'est que du +dosage de chacun de ces éléments et de leur mélange, il devait naître +une sonorité nouvelle. + +Jusqu'ici, je me suis borné à témoigner, et je me suis efforcé de ne pas +apprécier. Maintenant, avant de terminer, je demanderai qu'il me soit +permis de réclamer contre un oubli et de protester contre une légende. + +On ne voit généralement dans l'Å“uvre de Bizet que l'_Arlésienne_ et +_Carmen_, et je ne méconnais pas que ce ne soient des chefs-d'Å“uvre où +il n'y a pas une faiblesse. Cela n'empêche pas, pourtant, qu'il ne soit +injuste de ne tenir aucun compte des beautés que renferment les +_Pêcheurs de Perles_, la _Jolie Fille de Perth_, _Djamileh_, la +symphonie, l'ouverture dramatique, _Patrie_, les mélodies, dont +plusieurs, les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_, _Vous ne priez pas_, _Ma vie +a son secret_, sont admirables et si poignantes, d'autres morceaux +encore pour piano et la _Marche Funèbre_ où il y a des passages vraiment +inspirés. Je ne m'étends pas sur ce sujet, car mon opinion peut sembler +partiale. Si je la donne en passant, c'est que c'est celle aussi de +connaisseurs d'un goût sévère et sûr. + +Quant à cette croyance qui tend à s'accréditer et d'après laquelle Bizet +serait mort du chagrin d'être méconnu et d'avoir eu ses ouvrages +accueillis d'une manière défavorable par une partie de la critique, elle +ne repose sur rien d'exact, et je considère comme un devoir d'en réunir +et d'en fournir les preuves. Certes, ce n'est pas dans un esprit de +dénigrement et de malveillance qu'on répète les récits qui ont cours, et +c'est plutôt, au contraire, dans des sentiments de réparation et de +sympathie, mais la vérité n'en est pas moins très différente de ces +récits, et, quelque triste qu'elle soit, elle est moins pénible pour moi +parce qu'elle ne diminue pas la valeur morale de l'ami que je +connaissais bien qu'elle n'altère pas la physionomie d'un artiste +absolument sincère. Nature élevée, Bizet cherchait par-dessus tout à +réaliser son idéal, et les petites blessures d'amour-propre ne +comptaient guère pour lui. Le représenter autrement, c'est le mal juger. + +Sans doute, Marmontel, dont il a été l'élève et qui l'appréciait comme +il méritait de l'être a bien, en effet, écrit ceci: «La nature si +honnête et si franche de Georges Bizet a cruellement souffert de cette +âpreté souvent excessive de la critique. Sous une apparence froide, le +cÅ“ur du vaillant compositeur battait vite et fort, et, quoique bien +trempée, son âme s'est brisée avant l'heure dans ces combats +journaliers, où il faudrait pouvoir regarder ses ennemis en souriant. +Moins épris de son art, moins jaloux de ses Å“uvres, Bizet serait encore +une des gloires de l'école française. Une extrême nervosité, jointe à un +vif sentiment de sa dignité professionnelle, lui donne le triste +privilège de figurer dans la galerie des morts célèbres[9].» + +[Note 9: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 248.] + +Oui, Marmontel a bien écrit ces lignes, mais il déclare aussi que Bizet +était malade avant les répétitions de _Carmen_, et voici le portrait +que, finalement, il trace de lui: «Tous ceux qui ont connu Bizet +rendront comme nous témoignage des nobles et généreuses qualités de son +cÅ“ur, de l'élévation et de la délicatesse de ses sentiments. D'un +jugement sain et droit, et d'une conscience rigide, G. Bizet ignorait +les compromis; il avait au suprême degré le sentiment du juste et +l'horreur de l'intrigue... Bizet était bon, généreux, dévoué, fidèle à +toutes ses affections; son amitié, sincère et inaltérable était solide +comme sa conscience[10].» Et plus loin, Marmontel ajoute encore ceci qui +confirme entièrement ce que j'ai, moi-même, signalé plus haut[11]: «Ami +fidèle, camarade dévoué, ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines +jalousies, G. Bizet, dont la générosité de cÅ“ur ne s'est jamais +démentie, était heureux des succès de ses émules de la veille et de ses +rivaux du lendemain. Son esprit élevé, ses sentiments délicats +l'entraînaient à encourager les moins heureux, à consoler ceux qu'avait +trahis la fortune; et c'était avec une entière sincérité qu'il +applaudissait au triomphe de ses concurrents[12].» Il y a donc +contradiction entre ces dernières appréciations de Marmontel et les +premières concernant sa mort, car enfin, _a priori_, on a peine à +admettre qu'un artiste «ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines +jalousies», qu'un artiste «dont la générosité de cÅ“ur ne s'est jamais +démentie», et qui «était heureux des succès de ses émules de la veille +et de ses rivaux du lendemain», on a de la peine à admettre qu'un pareil +artiste ait souffert au point d'en mourir des injustices du public et de +la critique. Eh bien, pour qu'on soit à même de se prononcer en +connaissance de cause, examinons les faits. + +[Note 10: P. 255.] + +[Note 11: Voir ci-dessus pp. 8-10.] + +[Note 12: P. 256.] + +Bizet, très jeune, écrivait de Rome à Marmontel: «La sottise aura +toujours de nombreux adorateurs; après tout, je ne m'en plains pas, et +je vous assure que j'aurais grand plaisir à n'être apprécié que par de +pures intelligences. Je ne fais pas grand cas de cette popularité à +laquelle on sacrifie aujourd'hui honneur, génie et fortune[13].» + +[Note 13: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 261.] + +C'était en 1860 qu'il s'exprimait de la sorte. Avait-il changé depuis? +Je m'en serais bien aperçu, car, soit dans nos conversations, soit dans +ses lettres, il était avec moi d'une absolue franchise, et pourtant, je +n'ai jamais remarqué chez lui la moindre trace de vanité. Il m'est +arrivé plusieurs fois de lui entendre soutenir, sur quelque point +d'esthétique musicale ou dramatique, une opinion tout à fait différente +de celle qu'il avait quand nous nous étions vus l'année d'avant. Alors, +je lui en faisais l'observation, et il me répondait, avec un ton de voix +qui, à lui seul, dénotait l'absence complète de tout souci +d'amour-propre et l'unique préoccupation de la découverte du vrai et de +la réalisation du beau: «Oui, mais depuis j'ai réfléchi». Et il +m'exposait les raisons qui l'avaient amené à modifier ses idées. + +Je ne sais s'il avait été très affecté de l'accueil plus que froid que +son premier ouvrage, les _Pêcheurs de Perles_, avait, en général, +rencontré auprès de la critique, mais, quand nous nous sommes liés, il +en avait si bien pris son parti qu'à part deux ou trois morceaux qu'il +chantait en s'accompagnant au piano, lorsque les amis qui venaient chez +lui à cette époque le priaient de leur en faire entendre quelque chose, +il en parlait comme d'une Å“uvre sans valeur. Le jour où il apprit que +j'avais acheté la partition, il se montra fort contrarié et se récria: + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Je vous l'aurais donnée. +D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin d'avoir ça. + +Plus tard, néanmoins, après l'avoir relue, il se déclara satisfait +d'avoir pu écrire aussi jeune un certain nombre de pages. Voici, en +définitive, à quoi se réduisait, d'après lui, ce qu'il y avait d'à peu +près bien dans cet opéra: au premier acte, l'andante du duo de Nadir et +de Zurga: + + Au fond du temple saint... + +et la romance de Nadir: + + Je crois entendre encore + Caché sous les palmiers... + +au deuxième acte, le chÅ“ur chanté dans la coulisse: + + L'ombre descend des cieux... + +puis, la cavatine de Leïla: + + Me voilà seule dans la nuit... + +au troisième acte, enfin, l'air de Zurga: + + L'orage s'est calmé.... + +Quant à tout le reste, cela ne valait pas qu'on s'y arrêtât, et ne +méritait que l'oubli. Ce jugement était prononcé avec une telle +conviction que je me laissai influencer. Je l'adoptai sur la parole du +maître, et je suis demeuré longtemps sans le modifier. Plus tard, je +rouvris la partition, je la jouai d'un bout à l'autre, et je compris +alors que Bizet avait été trop sévère, et que j'avais eu tort d'accepter +trop facilement son appréciation. Sans doute, on trouve ça et là dans +les _Pêcheurs de Perles_ des imperfections, des faiblesses, mais un +musicien de génie était seul capable de les composer à vingt-quatre ans, +et il y a dans cette pièce plus de talent que dans beaucoup d'autres qui +ont dépassé la centaine ou qui ont été représentées avec luxe sur la +scène de l'Opéra. Du reste, Bizet se rendait bien compte que le fait +d'avoir eu un ouvrage en trois actes joué même sans succès, lui avait +créé une situation supérieure à celle d'autres musiciens qui n'avaient +réussi à produire au théâtre que des pièces en un ou deux actes. + +On verra plus loin dans ses lettres les sentiments qu'il éprouvait en +constatant la réception faite à ses autres Å“uvres. On sait déjà qu'il +avait travaillé avec soin la cantate mise au concours pour l'exposition +de 1867. Il n'a pas le prix; il n'a pas même de mention. Comment +prend-il la chose? «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien +fini[14].» Il est _ravi_, d'ailleurs, que le prix ait été attribué à M. +Saint-Saëns. C'est que, chez lui, lorsqu'il y en a, le découragement est +court. + +[Note 14: Lettre de juin 1867. Voir p. 119.] + +Quant à la _Jolie Fille de Perth_, il pense qu'elle a «obtenu un vrai et +sérieux succès[15]». + +[Note 15: Lettre de janvier 1868. Voir p. 133.] + +La symphonie a provoqué des manifestations opposées. Il note des chuts +et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, déclare +qu'elle «a très bien marché», et conclut: «En somme, succès[16].» + +[Note 16: Lettre de mars 1869. Voir p. 182-183.] + +La première représentation de _Djamileh_ eut lieu le 22 mai 1872, et +voici ce qu'il m'écrivait le 17 juin: «_Djamileh_ n'est pas un succès. +Le poème est vraiment antithéâtral, et ma chanteuse a été au-dessus de +toutes mes craintes. Pourtant, je suis extrêmement satisfait du résultat +obtenu. La presse a été très intéressante, et jamais opéra-comique en un +acte n'a été plus sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément +discuté[17].» Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des +critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet, +l'auteur des paroles de _Djamileh_, _Notes d'un Librettiste_, pages +26-40. + +[Note 17: Voir p. 199.] + +Il est possible qu'en sortant de la première de _Carmen_, il ait subi +une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas +signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne +convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait +duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait +exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du _Théâtre_[18], sur la +_Millième Représentation de Carmen_, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est +très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous +rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent +d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes +musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le +trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le +félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur +répondit doucement:--Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je +crains bien que vous ne soyez les derniers.» + +[Note 18: Nº du 1er janvier 1905, p. 8, col. 2.] + +Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à +cet égard deux témoignages très catégoriques. + +Dans la préface des _Notes d'un Librettiste_, Ludovic Halévy, +s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude +sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur _Djamileh_. +Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur _Carmen_. Je vois +encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première +représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé, +non[19].» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son +article du _Théâtre_[20]: «Après cette fâcheuse première, les +représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant +des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et +dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu, +à chacune des représentations de _Carmen_, grossissait le groupe, +d'abord si mince, des admirateurs de l'Å“uvre de Bizet. Il en fut ainsi +pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la +campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et +il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,--Bizet qui +était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,--que la pièce s'était +relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et +c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M. +Arthur Pougin a écrit dans le _Ménestrel_[21] un article intitulé _La +légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet_. Or, voici ce qu'on y +trouve: «Oui certainement, Me Galli-Marié a raison, et il faudrait en +finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de +_Carmen_ qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de +protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon +et utile de rétablir les faits. C'est ce que Me Galli-Marié a fait +récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province, +M. Bernard, rédacteur du _Petit Niçois_, qui la rapporte en ces termes: + +--L'insuccès de _Carmen_ à la création, mais c'est une légende! _Carmen_ +n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le +croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et +quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'Å“uvre semblait +définitivement assis.» + +[Note 19: P. XIII.] + +[Note 20: P. 10, col. 2.] + +[Note 21: Année 1903, p. 53.] + +Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses _Notes d'un Librettiste_, +des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de +Bizet[22]. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur +_Geneviève de Paris_ qu'il destinait, une fois mis en musique, aux +concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que +Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la +campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu +accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur +pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle de la +cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses +souffrances passées et de ses rêves d'avenir.--La maladie, il en riait +déjà , la croyant vaincue!--Les rêves, il les recommençait avec une +satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient _Djamileh_, +disparue si vite, _Carmen_, discutée, dédaignée aussi par certains, +_L'Arlésienne_ plus heureuse, _Don Rodrigue_ même arrêté dans son essor +par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage. +Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie +tendaient alors vers cette _Geneviève_ pour l'achèvement de laquelle il +s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet[23].» + +[Note 22: Pp. 90, 92-95.] + +[Note 23: Pp. 93-94.] + +Eh bien, le vrai Bizet, le voilà . C'est le même que celui qui +m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate +pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien +fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne +songeait qu'aux Å“uvres projetées. Au Bizet rapetissé par la légende, +l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et +si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des +regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de +la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître +regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et +dans sa pureté[24]. + +EDMOND GALABERT. + +[Note 24: Cette introduction était composée quand a paru le volume +des _Lettres de Georges Bizet_. On y trouve encore une preuve de ce que +je viens de rapporter sur son caractère. Il avait envoyé de Rome un _Te +Deum_ pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois à sa mère +des projets qu'il réaliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne +l'eut pas, et quand il en fut informé, voici ce qu'il écrivit: +«J'apprends à l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien +vrai? Voilà qui me dérange fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.» Voir +_Lettres de Georges Bizet_, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60, +61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.] + + + + +LETTRES À UN AMI + +--1865-1872-- + + +* * * + +Juin ou juillet 1865[25]. + +Mon cher ami, + +Voici vos contre-points[26]. J'ai corrigé les pages 1, 3, 5 et 9. Les +autres pages contenant les mêmes fautes, j'aime mieux vous les laisser +corriger vous-même. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur +que d'en faire de nouveaux. Je suis très content. Ne vous effrayez pas +du nombre de fautes. En réalité, cela se réduit à trois ou quatre +fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut écrire par degrés +conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je +devrais dire plutôt mal sauter. Vous allez me comprendre. + +[Note 25: Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction p. 3.] + +[Note 26: Sur le cours de contre-point et de fugue, voir +l'introduction p. 4.] + +Ce mouvement est mauvais: [Illustration: /-\/-\/-\] + +Celui-ci est excellent: [Illustration: /\/\/\] + +Ex.: [Illustration: musique] + +Cela est très mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de +quintes. + +Au contraire, ceci est bon: + +[Illustration: musique] + +Le 1er n'est pas vocal, le 2e est très facile à exécuter. C'est +compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les +degrés conjoints. + +Mes corrections vous mettront à même d'éviter les fautes de quintes et +d'octaves. Voici la règle: lorsque deux quintes sont séparées par un +accord, elles sont bonnes (_de même pour les octaves_); lorsqu'une des +deux quintes est formée par une note de passage, il n'y a pas faute. +Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est +toujours réelle. + +Ex.: [Illustration: musique] + +Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas séparées par un accord. + +Exemples bons: + +[Illustration: musique] + +Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de +septièmes, etc., autrement qu'en notes de passage. + +Ne faites que très rarement croiser les parties, c'est-à -dire passer la +partie supérieure au-dessous de la partie inférieure, et quand cela vous +arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit +toutes les règles de la basse. + +Ex: [Illustration: musique] + +C'est comme s'il y avait: + +[Illustration: musique] + +Donc, une quarte, deux quintes, très mauvais. + +Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la +syncope. Tâchez que vos syncopes fassent _dissonance_ le plus souvent +possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxième +et la septième et comporte les mêmes obligations de résolution, et +marchez! + +Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées. +Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi. +Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez +pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins +grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile. +Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de +vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous +m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et +affectionné. + +Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments. + +Pas de nouvelles de Lécuyer[27]. + +[Note 27: La personne qui nous avait mis en relations.] + +* * * + +Juillet (?) 1865[28]. + +Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à +deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites +mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le +contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique. +Écrivez votre cantate[29]. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que +l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes, +les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous +fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous. +Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute +affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant +que vous voudrez. + +Mille fois à vous. + +[Note 28: Écrite en marge de la dernière page du second devoir de +contre-point.] + +[Note 29: _Bajazet et le Joueur de flûte_, cantate donnée au +concours de 1859 pour le prix de Rome remporté cette année-là par Ernest +Guiraud. Voir l'introduction p. 1.] + +* * * + +Juillet ou bien août 1865[30] + +Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre. +Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous +orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est +pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La +fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux +avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée +est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique, +évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère +philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de +_Don Juan_, des _Noces_, de la _Flûte_, de _Così fan tutte_. Lisez Weber +aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il +y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses +exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du +plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages. +L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait +plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à +toute ma sympathie, à toute mon affection. + +[Note 30: Écrite au bas de la sixième page d'un devoir de +composition pour orchestre, l'introduction de _Bajazet et le Joueur de +flûte_. Voir la note précédente.] + +Envoyez aussi souvent que vous voulez. + +* * * + +Fin de l'été ou automne de 1865[31]. + +Le contre-point va à merveille. Commencez à 3 parties. Vous avez un +traité; lisez et marchez. La mélodie que vous m'envoyez est claire; il y +a du progrès dans la forme. L'idée n'est peut-être pas très originale, +mais cela ne m'inquiète pas. Tâchez de m'envoyer de la composition. Je +suis impatient de lire une cantate de vous. Lécuyer est, en effet, à +Béziers. _Iwan_[32] est à la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier +ou commencement février. + +[Note 31: Écrite au bas de la dernière page du troisième devoir de +contre-point suivi d'une mélodie pour piano.] + +[Note 32: _Iwan le Terrible_, opéra en cinq actes reçu au théâtre +Lyrique. Voir l'introduction p. 16.] + +Mon père vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute +amitié. À bientôt. + +* * * + +Décembre 1865. + +J'allais précisément vous écrire. Je m'inquiétais de vous, et votre +lettre me cause une surprise extrême. Je n'ai reçu aucune +cantate[33]!... Ce papier n'a pu s'égarer chez moi; on me remet très +fidèlement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchanté de vous +savoir en bonne santé et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne +vie vous menez là -bas! Que je voudrais être à votre place! _Iwan_ est +encore retardé! le théâtre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi +quelque chose. Je vous écrirai plus longuement un de ces jours. Je suis +accablé de besogne. Je ne sais où donner de la tête. Envoyez-moi du +contre-point, de la composition, et à vous de tout cÅ“ur. + +[Note 33: Il s'agit d'un devoir de composition, des premières scènes +de _Bajazet et le Joueur de flûte_ qui furent perdues à la poste. Voir +p. 6, notes 1 et 2.] + +* * * + +Décembre 1865[34]. + +...[35]Ne vous découragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien écrit. +Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pièges accumulés sous +chaque note. Débarrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien +de tout cela n'est bon, et cependant, il est évident que c'est le +travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve +d'évidente incapacité. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi +dès que ce sera prêt. J'ai fini avec le Lyrique. _Iwan_ retiré. Je suis +en pourparlers avec le Grand-Opéra. Je vous tiendrai au courant. + +À vous mille fois. + +[Note 34: Écrite en marge de la dernière page du quatrième devoir de +contre-point.] + +[Note 35: Le premier mot est illisible.] + +* * * + +Fin décembre 1865 ou plutôt janvier, peut-être février 1866[36]. + +Bravo! Vite, un autre quatuor avec _scherzo_ et du contre-point. +Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-là , tout naïf qu'il est, +est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de +vous voir en si bonne voie. Voilà un fameux pas de fait. Soignez-vous; +ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'abîmer mes yeux sur +Voltaire et Diderot. Rien de nouveau à l'Opéra. Il faut attendre encore +et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et à vous de +toute amitié. + +[Note 36: Écrite en marge d'un devoir de composition, un quatuor +pour instruments à cordes.] + +* * * + +Fin mars ou avril 1866[37]. + +C'est en très bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez +trop souvent la tierce dans les accords parfaits. À bientôt, et mille +fois à vous. + +[Note 37: Écrite en marge de la dernière page du cinquième devoir de +contre-point.] + +Ma route a changé de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au +Vésinet, Seine-et-Oise[38]. Tous les jours excepté mardi et samedi. + +[Note 38: Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction pp. +6-8.] + +* * * + +Juillet 1866. + +Cher ami, + +En plein XIXe siècle, lorsqu'une société soi-disant civilisée tolère, +encourage même les monstruosités bêtes et inutiles, les odieux +assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle +Frrrrance va sans doute bientôt prendre part[39], les hommes honnêtes et +intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'éclairer et +plaindre les 999 millièmes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs +dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami, +que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de +resserrer les nÅ“uds de notre amitié qui, j'espère, vous est aussi chère +qu'à moi. + +[Note 39: Il écrivait ceci sous l'impression des nouvelles de la +bataille de Sadowa, livrée le 3 juillet 1866.] + +Et d'abord, parlons de votre ami[40]. J'ai vu M. de... qui m'a promis de +ne pas choisir un secrétaire sans m'avoir prévenu. Malheureusement, il +n'est pas complètement décidé à reprendre un secrétaire. Il peut, +dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuyé. Tout cela est vague, et je +suis désolé de n'être pas un monsieur très influent au risque d'avoir +quelques décorations étrangères. Dites à G. que je pense continuellement +à vous, c'est-à -dire à lui. Si je vois poindre quelque chose, je +marcherai immédiatement. Quant à _l'intérêt_ que je prends à cette +affaire, dites, ou plutôt ne dites pas au tuteur-mécène, que j'entends +le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais +rêvé de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le +plaisir d'être bon à quelqu'un et à quelque chose... Décidément la +culture des écus détraque le cÅ“ur et la cervelle. J'aime mieux mes +fraises[41], mes ennuis et mes créanciers. Consolez G. Tâchez de lui +faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine +sérieusement. + +[Note 40: Un jeune homme qui désirait faire de la littérature et +cherchait un emploi à Paris.] + +[Note 41: Il écrivait du Vésinet.] + +Votre aventure au musée nous a fait rire aux larmes, Guiraud[42] et moi. +Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos mÅ“urs +provinciales. + +[Note 42: Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.] + +J'ai signé mon traité[43]. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma +symphonie[44] est toujours inachevée. Il est vrai que j'ai à composer +des mélodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela dès que ce sera +publié[45]. Tout en achevant mes travaux d'éditeurs et en commençant ma +_Jolie Fille de Perth_, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai +un faible marqué, bien qu'elle me fasse endiabler. + +[Note 43: Le traité avec la direction du Théâtre-Lyrique pour la +représentation de la _Jolie Fille de Perth_.] + +[Note 44: _Roma_. Voir l'introduction, pp. 22-24.] + +[Note 45: Je reçus, plus tard, en effet, trois mélodies éditées +séparément chez Choudens et qui ont été placées ensuite dans le premier +recueil: _Douce Mer_, _Après l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse +Arabe_.] + +Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne année de +travail. Profitez de votre tranquillité. Si M. de Bismarck, aidé du +choléra, son digne collègue en chair-à -pâté, nous fait rater +l'exposition, nous retire nos élèves, nos éditeurs, notre pain, en un +mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec +vous l'année prochaine, car, pour cette année, hélas! je vois bien qu'il +n'y faut pas penser. À bientôt, cher, écrivez-moi, et croyez-moi +toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur +de mon cÅ“ur. + +Envoyez-moi de la besogne. Mille amitiés de mon père. + +Lécuyer arrive demain. + +* * * + +Juillet 1866. + +Très bien, cher ami, je suis très content de votre travail. Faites +encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements, +pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est là la véritable +difficulté. + +Je suis, cher ami, accablé de besogne: symphonie, opéra, courses, +affaires, ennuis, etc. J'ai terminé ma symphonie. Je commence la _Jolie +Fille_. La pièce sera jolie, je l'espère, mais quels vers!... c'est +toujours comme dans le _Val d'Andorre_: + + Dans cette ferme hospitalière + Nous trouverons, j'en suis _certain_, + _Peut-être_ une aimable meunière[46] + Mais _à coup sûr_ d'excellent vin. + +[Note 46: Il y a _fermière_ dans le texte.] + +À propos d'excellent vin, le vôtre fait la joie de tous mes amis, y +compris Lécuyer et Guiraud qui vous envoient mille amitiés. Ce vin-là +sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien à l'horizon pour G. Hélas! +cher ami, les hommes deviennent de plus en plus égoïstes. Depuis votre +départ, cela marche encore mieux! J'ai des amis très atteints par la +crise financière. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup +d'argent! Il est, paraît-il, fâcheux que l'Italie ne banqueroute pas un +brin. Je ne comprends rien à ce système. Du reste, on m'affirme que +c'est très clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons +l'exposition. On jouera peut-être la _Jolie Fille_. Espérons.--Dites à +G. que je suis bien sensible à son affection. C'est très partagé de mon +côté; je serai heureux de le voir. Peut-être sa présence nous aidera à +trouver enfin un coin quelconque. Écrivez-moi de longues lettres. +Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami dévoué. + +Mon père vous fait mille compliments bien affectueux. + +* * * + +Août 1866. + +Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette espèce, +mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la +besogne plus souvent. + +J'ai sur...[47] 320 pages d'épreuves à corriger, ma _Fille de Perth_ +dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce +qui excuse la brièveté de cette lettre. + +[Note 47: Deux mots illisibles.] + +Ah! première des _Pêcheurs_, le 30 septembre 1863[48]. + +[Note 48: Je lui avais demandé cette date.] + +Écrivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi. +Ma _Fille de Perth_ ressemble peu au roman. C'est une pièce à effet, +mais les types sont trop peu accentués. Je réparerai, j'espère, cette +faute. Il y a des vers... + +Tenez au hasard: + +CATH.[49] + +Ainsi donc, plus de jalousie! + +SM.[50] + +Et vous plus de coquetterie! + +CATH. + +C'est convenu! + +SM. + +C'est entendu! +Ah! désormais le bonheur m'est rendu! + +[Note 49: Catherine.] + +[Note 50: Smith.] + +ou bien: + + Quelle est encor cette aventure? + Nous n'en sortirons pas, vraiment! + Je n'y comprends rien! mais je jure + Que l'ami Smith est innocent! + +_L'ami Smith_ est délicieux. + +Enfin, il faut travailler là -dessus. Je ne me sers pas des paroles pour +composer; je ne trouverais pas une note! + +Gounod, officier de la Légion d'honneur. À bientôt, je vous embrasse de +tout mon cÅ“ur. + +À G., mille amitiés. + +Votre ami. + +* * * + +Septembre 1866. + +Cher ami, + +J'ai été bien long à vous répondre. Mon temps est dévoré par le travail. +Mes 320 pages d'épreuves sont corrigées et remplacées par d'autres; il +n'y a pas de fin! J'ai terminé le premier acte de la _Jolie Fille_. À +propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon hérésie. +Je le trouve détestable. Entendons-nous: c'est un détestable roman, mais +c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h., +arrivera peut-être à faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des +livres méprisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser +Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais. +Comme vous prenez part à ce qui m'intéresse, que vous êtes réellement +mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant brièvement mon +scénario: + + + PERSONNAGES + + SMITH armurier, ténor. + LE DUC DE ROTHSAY baryton. + GLOVER gantier. + CATHERINE sa fille. + RALPH montagnard, apprenti chez Glover. + MAB + +reine de Bohême, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Bohémiens. + + +ACTE PREMIER + +_L'atelier de Smith. Ameublement_ ad hoc. + + +SCÈNE PREMIÈRE + +LES FORGERONS _au travail_. + +CHÅ’UR + +Travaillons et forgeons, etc. + +_Survient Smith._ + +SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre tâche est finie, etc. + +_Exeunt les forgerons._ + + +SCÈNE II + +SMITH _seul._ + +Me voilà seul avec mon amour à Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas +m'aimer? Pourquoi n'obéis-tu pas à ton père qui me veut pour gendre? +etc. + +_Récit et romance._ + +_Bruit au dehors._ SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on +insulte une femme. Courons. + +_Il prend une hache et se dispose à sortir lorsque Mab se précipite._ + + +SCÈNE III + +MAB: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu +m'embrasser à votre porte. SM.: Ne craignez rien. Vous êtes chez moi. +MAB: Merci. Mais à mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi +votre main, et je vous dirai votre destin futur. SM: Ma pauvre enfant, +tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. MAB, _prenant la main +de Sm_: Vous êtes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de +jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de +Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire +respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa +fille et son apprenti vous demander à souper. SM.: Est-il +possible?--Ensemble, etc. (_On frappe au dehors._) MAB: Ce sont eux. +SM:: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, là , dans cette +chambre. (_Mab se cache._) + + +SCÈNE IV + +SMITH, GLOVER, CATH., RALPH. + +LES ARRIVANTS: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir +chez un ami. SM: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. RALPH, +_sombre_: Que se disent-ils tous les deux? GLOVER: Nous souperons chez +toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il +faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. CATH: Fi +donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde +d'autres plaisirs. Ici _Air de bravoure_: De grâce, etc., sur _les +plaisirs du carnaval_. GLOVER, _après l'air_: Tout cela est fort joli, +mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux +surveiller les apprêts du repas. RALPH, _maussade_: Je suis votre +apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la +porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. SM, _avec colère_: +Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour +la défendre. RALPH: Mais... CATH: Assez!... GLOVER: Viens ou je te +chasse. RALPH: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai. + +_Ils sortent._ + + +SCÈNE V + +CATH. SM. + +SM: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette +fleur. (_Une rose d'or émaillé._) CATH: Mais c'est tricher que +d'accepter d'avance un présent. SM: Consentez à notre mariage. CATH: +Nous verrons! SM: Je vous aime... Ici, un duo d'amour..._sans +cabalette_. + + +SCÈNE VI + +UN ÉTRANGER _couvert d'un manteau_: C'est ici que la belle est entrée... +La voici. SM: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai +faussé dans le bras d'un manant. SM. _se met à l'ouvrage furieux. +L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm. +interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume. +Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à +Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend +plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui +veut embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais +la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée, +elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le +duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant +ce cri_! _Coup de théâtre. Quatuor._ (L'effet de l'acte, je crois.) +_Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith. +Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie. +Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab +agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le +duc sort en riant._ Le rideau baisse. + +* * * + +Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique. +Je crois avoir bien établi mes types. Le _Ralph_ est bien venu. Il +deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du +deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma +prochaine lettre. + +Je ne vais plus à Paris[51]. Je suis tout au travail. Et vous, que +faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas +avoir de vos nouvelles. + +[Note 51: Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son +père la belle saison. Voir l'introduction pp. 6-8.] + +Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le +livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est... +évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre +époque. + +À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma +plus vive affection. + +* * * + +Septembre 1866. + +Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes, +préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des +dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de +nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles +sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une +ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout. + +Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour +X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est +enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire +des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet +orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de +bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent +agréablement le 1er temps avec le trombone basse et les violoncelles +et contre-basses, tandis que le 2e et le 3e temps sont assommés +par les cors, les altos, les 2es violons, les deux 1ers trombones +et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto! +Tenez, c'est ainsi tout le temps: + +[Illustration: musique] + +Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à +exécuter ces machines-là !... Horrible!... Ils peuvent penser à autre +chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour +faire + +[Illustration: musique] + +lorsqu'il y a + +[Illustration: musique] + +et _vice versa_. Mais qu'importe!... + +Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa +situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque +chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme! + +Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour +Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes +paroles: les _Adieux à Suzon_ d'_A. de Musset_; _À une fleur_, du +_même_, le _Grillon_ de _Lamartine_ (un peu Saint-Georges), un adorable +_Sonnet_ de _Ronsard_, une petite mièvrerie gracieuse de _Millevoye_, et +une folle guitare de _Hugo_. + +Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux +musiciens à mutiler les poètes. + +Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que +c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je +ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires +strictement, et je reviens au galop. + +[Note 52: Voir la note p. 74.] + +Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à +l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin, +hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition +approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons +d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de +la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous +formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que +réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point +va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le. + +À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon cÅ“ur. + +* * * + +Octobre 1866. + +Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de +confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est +charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état +de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine +de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste +gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes +courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande +supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre +bon cÅ“ur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre +philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le +désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon cÅ“ur... Edmond me +raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non +définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je +pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être +ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave +Edmond, _le complément de la nature_ des sexes comporte avec lui _le +contact de deux épidermes_... Sors de là , mon brave homme... Chamfort +était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même +un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis +artiste!--N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité +est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues... +politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi, +il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert +s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien +compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre +avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un +principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour +le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le +manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous +parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu +toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise, +la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles, +c'est-à -dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette +religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a +été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la +catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de +nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le +sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne +aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté +qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans +elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous +qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable +pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime +absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce +splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons +aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du +temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du +mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une +influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions, +les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous +répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des +millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la +mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la +croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est +un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi, +plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous +suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se +passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer, +faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le +tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises +passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne +savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des +autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux; +plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous +n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir +appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on +mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus +d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le +pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus +d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de +passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion +d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre +surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre +faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable, +implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en +croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de +susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son +architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias, +Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer, +le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le +domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de +la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et +bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à +Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme +musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le +fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen +d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un +peu écorcher le sens des mots pour le définir... _Science de la +sagesse..._ C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez, +je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous +assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui +n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la +raison avance. Vous ne croyez pas... _c'est vrai_, pourtant! Faites-moi +donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de +chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir +l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites _où +est le mal_? je vous lâche et je ne discute plus, _parce que vous avez +raison_! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se +sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant, +mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas +la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de +vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un +Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en +parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et +sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment! +(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque +sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je +ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond! +Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne! +elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte, +proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu +calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui, +je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se +retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter +un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis +puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant +de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas +accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire, +tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de +chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je +vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire +d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne +quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris. +Cela vous est égal et vous avez bien raison. + +[Note 53: Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la +_Jolie Fille de Perth_.] + +Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville +à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain +proférait ce vers: + + Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance. + +le parterre a chanté: + + C'est l'vaincu qui s'avance + cu qui s'avance + cu qui s'avance + +sur l'air du + + Roi barbu qui s'avance + bu qui s'avance. + +de la _Belle Hélène_. + +C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient +assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement +shocking. + +Encore un joli vers du même: + + Ciel étoilé, soleil, espace, _éther_, _nuées_! + +Dieu vous bénisse! a répondu le public. + +Vrai, c'était drôle! + +Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte +Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet[54] +prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au +contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient, +je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le +diable m'emporte!... Dans six semaines _Don Carlos_ de Verdi; dans deux +mois _Roméo et Juliette_ de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du +contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la +propagation des espèces, et puis composez. + +[Note 54: Auteur dramatique, directeur de l'Administration des +Théâtres depuis 1863.] + +Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs. +Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du +quatuor[55]... + +[Note 55: Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de +composition.] + +Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière +de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son +côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le +meilleur de mon cÅ“ur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans +avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous, +envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse +dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très +mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la +saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours +empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et +intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins +parfaits des hommes. + +* * * + +Octobre 1866. + +Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore. + +1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords +par mesure, vous offrent plus de dissonances. + +2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les +sauts, les unissons, les croisements, etc. + +3º Pas de septièmes se sauvant par la basse. + +4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien. + +5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout +sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires. +Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le +fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop +prétentieux, de _l'oreille_. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je +vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au +tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas +d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style: +«_Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la +postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont +pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits +sont hors de l'homme, le style est l'homme même._» Il faut vous remettre +à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une +séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage! + +Ce brave évêque Dupanloup en est au _spiritualisme_ de 1820!... La +_Révélation_ et l'autorité de l'Église... Tout est là ... Ne nous +occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un +dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!--_Requiescant in pace._ + +À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me +reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du +jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la +_science_ est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour +moi, est tout différent[56]! J'ai parlé du progrès politique, social, +auquel nos philosophes nous conduisent tout droit--c'est fort +heureux--mais c'est américain et pas artistique du tout. + +[Note 56: Bizet entendait par là le progrès purement industriel et +purement économique.] + +J'en aurais à dire là -dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste, +les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par +correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient +incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis _science_ pour +_progrès_. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai +composé et...[57] deux actes. Encore deux et neuf cents pages +d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille +beaucoup...[58], et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À +bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection, +aujourd'hui et toujours. + +[Note 57: Un mot illisible.] + +[Note 58: Un mot illisible.] + +* * * + +Novembre 1866. + +Mon cher ami, + +Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre +style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis +très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que +je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse +affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité +de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous +rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez +dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous +voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez +ainsi: + +À deux parties: + +Canons à l'8ve + +[Illustration: musique] + +à la 4te et à la 5te + +[Illustration: musique] + +Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié! + +Donc, à l'Å“uvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne. +Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas +travailler dans le doute et dans les ténèbres. + +Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis +plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma +_Fille de Perth_ terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute +pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je +ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je +rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin, +espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous +exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en +_vous_ les éléments de _vie_ intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur +rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté +vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je +ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un +homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement +affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout +mon cÅ“ur et que je déteste aujourd'hui! + +Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits, +et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain! + +Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis +ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si +j'aime les bÅ“ufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les +buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de +tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à +bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée. + +* * * + +Décembre 1866. + +Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en +sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus +accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est +difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la +fugue. + +Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je +m'explique: Sujet.--Réponse.--Puis le ou les contre-sujets sur le sujet +et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse +et de chacun des contre-sujets. + +Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la +correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je +travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai +des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis +tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le... +est très tourmenté par les auteurs de...[59], qui lui prêtent de +l'argent[60]. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans +les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon, +_j'en suis sûr_, car c'est en avant. + +[Note 59: Un mot illisible.] + +[Note 60: J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, p. +10.] + +Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis +son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert[61] +est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il +veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout +cela a si peu de chances de réussite... + +[Note 61: Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à +Rome.] + +J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder +la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le +manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait +réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais +ministre! + +_Mignon_ est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le +temps d'aller l'entendre.--On répète _Roméo_. _Freischütz_ fait de +l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À +bientôt. + +Je vous aime de tout mon cÅ“ur. + +* * * + +Décembre 1866. + +À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le +tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont +_déplorables_. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce +que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres +indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a +pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres +pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À +bientôt. + +Votre ami. + +Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du +monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui. + +* * * + +Janvier 1867. + +Cher ami, + +Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la +fugue. + +J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre. + +Maintenant nous allons voir. + +On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En +répétitions ou procès. + +Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très +content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et +je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut +travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient +(?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout +supporter, chagrins, découragements, etc. + +Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue +l'homme!... + +Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la _gêne_, +et je sais combien cela frappe sur l'intelligence. + +Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami +dévoué de tout le meilleur de mon cÅ“ur. + +* * * + +Janvier 1867. + +Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet: + +[62][Illustration: musique] + +[Note 62: Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c. +s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous +dom., sous-dominante.] + +[Illustration: musique] + +Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici[63]: + +Exposition: + + -- | rép |c. s. | r. | + | | | | divertissement tiré du sujet +sujet| C. suj.| suj. |c. s.| + +Contre-exposition. Mode min. + +rép. |c. s. | divertis. | suj. |c. s.| + | | tiré du suj.| | | div. + | | | | | -- +c. s.| suj. | ou du c. s. | c. s. | r. | + +Sous-dominante. Relatif de la sous-dom. + + |c. s. une suj. + div. pour arriver + |suj. liaison c. s. +à un | repos à la dominante. _Strettes._ Pédale. Coda. ||-- + +[Note 63: J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au +printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi +et devant moi au Vésinet.] + +Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant, +ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les +plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées: +une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même +observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du +sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en +commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées. + +Voilà . Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a +deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis +de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du +courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour +aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me +semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. _X._ a +été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les +pièces de compositeurs payants[64]! + +[Note 64: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, p. 10.] + +***nous a demandé _à genoux_ de lui accorder un peu de temps. Il est +pressé par... auquel il doit de l'argent[65]. Mademoiselle Nilsson est +réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en +mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle +rentrera le 15 août dans la _Jolie Fille de Perth_. Ceci est l'objet +d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera +ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là , mais nous sommes +bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le +_tuons_. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière +concession nous attire toutes les sympathies. _X._ tombera; _Y._ +tombera; _Z._ de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les +usuriers[66], les gens sans cÅ“ur et sans talent. L'avenir, notre valeur +et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un +vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. _C'est bien!_ Si +vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation +qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous +plonger dans _Shakespeare_. C'est bon. Voilà un philosophe, un +moraliste, un poète. + +[Note 65: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, p. 10.] + +[Note 66: Idem.] + +À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout cÅ“ur. + +* * * + +Fin janvier, ou février 1867[67]. + +[Note 67: Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue +dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.] + +Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre +première strette trop serrée. Il fallait: + +[Illustration: musique] + +etc. + +Vos imitations sont trop courtes. C'est un _fughetto_, mais c'est +bien.--Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai +corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de +_Mignon_! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui +vient d'être malade. + +Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S[68]. + +[Note 68: Contre-sujets.] + +Voici des sujets: + +[Illustration: musique] + +[Illustration: musique] + +Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À +bientôt donc. + +Votre ami. + +* * * + +Février 1867. + +Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence +insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis +chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...[69]; tous les jours, je dîne +en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines +relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la +publication de _Mignon_, réduire la partition piano solo, une partition +de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées, +huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je +suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four +de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui +voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras +payés[70], se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en +répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose +est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à ...[71] _X_, +mais _Y_, et _Z_. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence +et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous +l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence +assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai +sans doute en avril, et _peut-être_ alors, après _l'édition_ de ma +partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon +désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre +est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain. + +[Note 69: Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y +logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa +_Correspondance inédite_, deuxième édition, p. 176.] + +[Note 70: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, p. 10.] + +[Note 71: Deux mots illisibles (la sourdine?).] + +Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à +votre quatuor. + +Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la +vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de +la forme, de l'entente des instruments, etc., _rien à dire_, c'est très +expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible, +c'est vieux. + +Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses +senties, et je doute que vous ayez _senti_ votre travail. C'est un +devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes +compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la _fugue_, il faut +chercher à créer des Å“uvres d'imagination. + +Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune +tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous +avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez +réussi. + +Je vous ai envoyé neuf mélodies[72]. Les avez-vous reçues? + +[Note 72: _Feuilles d'album_, le recueil de six mélodies éditées +chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été +question dans la première lettre de juillet 1866: _Douce Mer_, _Après +l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.] + +Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de +votre + +* * * + +Mars 1867[73]. + +...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos +contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du +rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de +_silences_; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le +sujet suivant: + +[Illustration: musique] + +[Illustration: musique] + +[Note 73: Écrite sur du papier réglé.] + +Réponse réelle. + +Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des +contre-sujets sur les sujets suivants: + +[Illustration: musique] + +[Illustration: musique] + +Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être +large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des +dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez +votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre +prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien. + +Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je +vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première +marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus. + +Je sors de _Don Carlos_. C'est _très mauvais_. Vous savez que je suis +éclectique; j'adore la _Traviata_ et _Rigoletto_. _Don Carlos_ est une +espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style, +mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un +_four_ complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais +c'est quand même un désastre pour Verdi. + +Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout +cÅ“ur. + +* * * + +Fin mars 1867[74]. + +Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi +des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des +modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon. + + * * * * * + +J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux[75]. +Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il +est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage. +L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et +cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage +jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première +représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations +avec _Leroy_[76], l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.--J'ai là +des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et +vous dire à bientôt. + +Mille tendres affections de votre ami. + +[Note 74: Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était +la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.] + +[Note 75: Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.] + +[Note 76: L'ancien régisseur général de l'Opéra.] + +* * * + +Fin mars ou avril 1867. + +Mon cher ami, + +N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de +contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue +ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du +sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits +silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en +contiennent pas. + +J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.! + +Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à +comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse +influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à +présent convaincu. _Roméo_ est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à +la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais +différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin. +L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette +fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des +décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai +tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en +décembre!--Ceci entre nous.--Je veux arriver à l'hiver. La force des +choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est +possible. Alors tout est remis en question. _Bagier_ quitte les +Italiens, et _Leuven_ cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va +faire peau neuve. Tant mieux! + +Des amis me parlent de donner mon ouvrage à _Florence_ ou à _Milan_! +Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout +prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée. +On y mange à bon marché. _Water-closets_, _restaurants_ (j'avais à +commencer par ceux-ci), _cabinets de lecture_ et de _correspondance_, +_musique_, _illuminations_, _cocottes_, _etc_, _etc_. On a tout +prévu!.....[77] L'Opéra descend à la 15e de _Don Carlos_ à des +recettes honteuses! L'_Opéra-Comique_ baisse, le _Théâtre-Lyrique_ ne +fait rien! + +[Note 77: Mot illisible.] + +Voilà , cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances +s'envolent, se dissipent... Attendons! + +Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons, +philosopherons... + +Votre ami à toujours dévoué. + +Avril 1867. + +La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà +prêt à commencer les 3 parties. + +Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose. +_Roméo_ passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher +après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et +Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage. + +G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste. + +Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse. + +* * * + +Juin 1867. + +Cher ami, + +Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements. + +Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois +_prêt_, vous trouverez sans doute un moyen.............[78] + +J'ai envoyé mon hymne et ma cantate[79]. + +[Note 78: Trois mots illisibles.] + +[Note 79: Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir +l'introduction, pp. 26-28.] + +Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon +pseudonyme. + +Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une +lettre pour M. Gaston de Betsi. + +Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern. +Prévenez la personne en question. + +Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin. +Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus +fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu! +il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis +pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre +diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le +remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en +apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche! + +Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter. + +Enfin! + +La _Somnambule_ passe _mercredi_. + +À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de _Roméo_ +jusqu'au cou. + +Votre ami, + +* * * + +Juin 1867. + +Mon cher ami, + +C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, _dix fugues encore_, et +nous serons près de la fin. _Musicalisez_ bien vos strettes, soyez +clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore +une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en +avant. + +J'ai mille choses à vous dire; commençons: + +1º _Concours de la cantate_[80]: + +On a envoyé 103 cantates: + + 4 ridicules. + 49 passables. + 35 bonnes. + 11 très bonnes. + 3 excellentes. + 1 parfaite. + --- + 103--Telle est l'opinion du jury. + +[Note 80: Voir l'introduction, pp. 26-27.] + + 1re séance: lecture de 52 cantates. + 2e séance: lecture de 51 cantates et choix + --- + 103 + +des 15 remarquables. + +3e séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures. + +4e séance: relecture des 4 et choix du prix. + +J'ai été des 15. + +Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix, +_Massenet_ et _Weckerlin_. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur +X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que +penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était +attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites +ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante +_polka-mazurka_!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie, +celle-là ? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns +avait écrit sa cantate sur du _papier anglais_, il avait déguisé sa +copie, et ces messieurs ont cru donner le prix à un +_étranger!!!!!!_--C'est une très belle fugue à deux chÅ“urs qui a décidé +du prix de _Saint-Saëns_ dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous +connaissez s'en va clabauder partout que l'Å“uvre de _Saint-Saëns_ est +très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques +extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme +de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la +distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour +un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M. +l'Empereur. + + * * * * * + + * * * * *[81] + +J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on +ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose +retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de +camaraderie. + +[Note 81: Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression; +elles se trouvent dans la lettre.] + +2º Concours de l'hymne[82].--823 injections de 1er ordre. Jury +absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même. +Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que _Guiraud_ +aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille +de cinq cents ou de mille francs. + +[Note 82: Voir l'introduction, pp. 16-18.] + +3º _Jolie Fille de Perth._ + +Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la +coquette. Il ne voulait pas de _Devriès_[83] qui est tout uniment +splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a +pleuré!... Nous lisons _lundi_, nous répétons _mardi_, et nous dînons +jeudi, _Saint-Georges_, _Adenis_, _Carvalho_ et _moi_. _Carvalho_ très +gentil, véritablement dévoué, _Saint-Georges exigeant_ et _très malin_, +_Adenis_ toujours navré, _moi_ vexé et fatigué, _Z._ muselé, _Gounod_ +regardant les cieux, _Massy_[84] pas musicien mais excellent cependant, +_Devriès_ superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la +situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... _au petit +bonheur_! + +[Note 83: La créatrice du rôle de Catherine.] + +[Note 84: Le créateur du rôle de Smith.] + +On annonce trois concours: + +1º _Opéra_: concours pour trois actes. + +2º _Opéra-Comique_: idem. + +3º _Théâtre-Lyrique_: idem pour quatre actes. + +Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages +du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si +je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne +_reconnaîtra pas ma copie_. + +Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de +changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès +philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail +tranquille et fructueux. + +Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous +embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout cÅ“ur. + +J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content. + +* * * + +Juillet 1867. + +Mon cher ami, + +Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère, +le laconisme de ce billet. + +La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais +vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez +un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce +n'est pas _cela_. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple. +Préoccupez-vous de la bonne note. + +Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi, +_à _.....[85] _bientôt_. + +Votre ami. + +[Note 85: Un mot illisible (vous?).] + +* * * + +Août 1867. + +Mon cher ami, + +Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni +la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards +et mon laconisme. + +1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez +_arrivé_. + +Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez +un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage; +grandissimes progrès. + +2e J'ai vu _Crépet_, le directeur de la _Revue Nationale_, et je lui +ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le +conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut +lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être +accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais +quelque chose. Mon premier article[86] a été _très bien_ accueilli, mais +très bien. + +Je vais continuer. + +[Note 86: Voir l'introduction, p. 27.] + +3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1er +septembre. + +On croit à un succès. Nous verrons bien. + +Je travaille comme une brute. Enfin!... + +Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin. + +Courage, travaillez, à bientôt. + +Votre ami. + +* * * + +Août 1867. + +Mon cher ami, + +Je suis littéralement crevé! + +J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain +le troisième acte; les chÅ“urs savent à peu près. Dans dix jours, nous +répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons. + +Il est temps; je suis épuisé. + +Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette +infiniment. + +Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force! + +La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas +encore cela. Cherchez la _bonne_ harmonie... C'est le moyen de trouver +l'harmonie élégante, distinguée. + +Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, _L'Oie du Caire_[87] à +réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui +se prépare, etc., excusez-moi. + +[Note 87: Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à +Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.] + +J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du +journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le +porterai. + +À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon cÅ“ur. + +* * * + +Octobre 1867. + +D'abord, cher, vidons l'affaire _Jolie Fille_. J'ai remis mon ouvrage: +1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle +Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous +avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus +et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle +façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont +il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me +fait une place superbe; 5º parce que le _monde_ sera revenu fin +novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira +alors.--Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne +s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la +pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est +excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le +directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce +qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la _Jolie Fille_ +est une BONNE CHOSE! Je vous le dis _parce que vous me connaissez_! +L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais +espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut +monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus +de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle +sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux +ans, elle sera ma femme! D'ici là , rien que du travail, des lectures; +penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je +suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!... + +Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens: + +3 000 francs à la 1re représentation; + +1 500 à la 30e; + +1 500 à la 40e; + +1 000 à la 50e; + +1 000 à la 60e; + +1 000 à la 70e; + +1 000 à la 80e; + +1 000 à la 90e; + +2 000 à la 100e; + +3 000 à la 120e; + +et _trois_ ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque +prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti +de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu). + +Donc, _Jolie Fille_ nettoyée, passons! + +Je suis désolé du départ de Crépet[88]. Moi-même, je suis en délicatesse +avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré. +Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me +demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé +sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 III!..... Regardez ce nombre à travers +la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et +vous comprendrez!... + +[Note 88: Crépet venait de quitter la direction de la _Revue +Nationale_.] + +Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne +sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des +égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une +boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux +au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne +vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier +point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux +bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores, +retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les +affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais +bien aise de savoir ce qu'il pense du _Congrès de la Paix_, de +l'arrestation de _Garibaldi_[89] et de l'augmentation du pain!... Quel +type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés +vives et sincères!... Maintenant parlons fugue: + +C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous +m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer +pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des +sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien +francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi! +Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis +trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À +bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de... + +[Note 89: Garibaldi avait organisé un corps de volontaires pour +envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'était borné +d'abord à le blâmer officiellement, puis, sous la pression du +gouvernement français, il le faisait arrêter au moment où il était en +route pour prendre le commandement de l'expédition, et l'internait chez +lui, dans l'île de Caprera.] + +Écoutez-vous! Il faut faire de la musique, même dans la fugue. + +* * * + +Octobre 1867[90]. + +Très bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le +retard que j'ai apporté à la correction de ces quelques contre-sujets, +mais je viens d'être atteint profondément. On a brisé les espérances que +j'avais formées..., La _famille_ a repris ses droits!... Je suis très +malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands détails. Un +de ces jours je vous dirai tout cela!... + +Comment va G.? + +Je vais recommencer à répéter. Dans trois semaines, un mois, _La Jolie +Fille_. X. vient de faire un tour honteux! + +Votre vrai ami. + +[Note 90: Écrite en marge du vingt-cinquième devoir, sujets, réponses +et contre-sujets.] + +* * * + +Novembre 1867. + +Mon cher ami, + +Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous +êtes en grandissimes progrès.--Vous trouverez ci-joint des sujets; +faites-en les réponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre +prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter. + +Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frappé détruit des +espérances qui m'étaient chères. Peut-être tout n'est-il pas perdu, +mais... + +La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-là ! la +philosophie ne change jamais le cÅ“ur, le cerveau et les nerfs de nature +....[91] + +[Note 91: Un mot illisible (etc.?).] + +J'ai parcouru dernièrement quelques chapitres de Taine. Grand talent... +sec... sec! Il raisonne sur _l'art_, mais il ne le sent point. + +Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je +vous défie de faire un Giorgion, un Véronèse, même un Salvator Rosa! + +Je vais reprendre mes répétitions. Monsieur X., Y., passe la semaine +prochaine. Après, c'est à moi! Quelles lenteurs. + +Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a +rien d'agréable, je vous assure! + +J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire. + +Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine. + +Il trouve qu'_Othello_ manque de goût! + +À bientôt, et toujours votre ami de tout cÅ“ur. + +* * * + +Décembre 1867. + +Mon cher ami, + +Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces +contre-sujets. C'est mou, ça. Ce n'est pas net d'harmonie; ça manque +d'élégance, de facilité. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons, +courage, à l'Å“uvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le +contre-sujet marqué _excellent_. Faites une fugue avec ces sujets. + +J'ai repris mes répétitions. Je sors, ou plutôt je ne suis pas sorti +d'une grave inquiétude. Carvalho a été _très bas_ (pas comme santé). Je +le crois sauvé aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne +manquait plus que cela pour retarder encore. + +Je suis toujours dans la même disposition d'esprit. Je travaille comme +un nègre, leçons, éditeurs, etc. Tout cela m'éreinte, et ne répare pas +les désastres du Vésinet. Enfin!... + +À bientôt, cher, et toujours toute mon affection. + +* * * + +Janvier 1868. + +Cher, + +Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme +à vos goûts, à vos aspirations. G. me fait espérer que vous viendrez cet +hiver! Je le désire de tout mon cÅ“ur. Je n'ai pas encore terminé +l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et sérieux succès! +Je n'espérais pas un accueil aussi enthousiaste et à la fois aussi +sévère. On m'a tenu la dragée haute, on m'a pris au sérieux, et j'ai eu +la vive joie d'émouvoir, d'empoigner une salle qui n'était pas +positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'État: j'avais défendu +au chef de claque d'applaudir. Je sais donc à quoi m'en tenir. La presse +est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous +dira la prochaine lettre de votre dévoué ami. + +* * * + +Février 1868. + +Excusez-moi! J'ai été souffrant, inquiet, découragé, accablé d'ennuis, +de travail, de soucis, etc. + +C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La période de repos +est nécessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de réponses et +de sujets, et puis pensons à l'idée. + +Mon cher ami, je joue de malheur. Barré[92] est malade; je ne sors pas +des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage. + +[Note 92: Le chanteur qui venait de créer le rôle du duc de Rothsay +dans la _Jolie Fille de Perth_.] + +Je traverse une crise; je suis très démoralisé pour mille causes que je +vous dirai prochainement. + +En attendant croyez toujours...[93] et complète amitié. + +[Note 93: Deux mots illisibles.] + +* * * + +Février 1868. + +C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus +tard, c'est-à -dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous +écrirez à votre aise quelques fugues développées et bien musicales. +Maintenant, à l'idée! + +Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, _je le sens_, +beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes à un moment important de +l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'être, si je le puis, un de +vos conseils, un de vos appuis. À bientôt, et toujours de tout cÅ“ur + +Votre ami. + +* * * + +Juin 1868. + +Mon cher ami, + +Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que je voulais me procurer la +_Coupe du Roi de Thulé_[94] afin d'en causer utilement avec vous. +Guiraud avait prêté son exemplaire; il est rentré depuis avant-hier, et +je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire. + +[Note 94: Sur tout ce qui se rapporte à la _Coupe du Roi de Thulé_, +voir l'introduction, p. 28. Guiraud se préparait à concourir. Je ne sais +s'il y renonça comme Bizet.] + +Je crois que vos caractères sont bien tracés. Vous paraissez peu +enthousiaste d'_Angus_ et de _Myrrha_. Je vous passe Angus qui est un +personnage _bête_ et _odieux_.--Myrrha, quoique peu sympathique, ne +manque pas d'une certaine couleur.--C'est, selon moi, une courtisane +antique. Le côté chatte n'a pas été suffisamment indiqué par les +librettistes; c'est au musicien à réparer cette faute.--On peut tirer +des effets de ce caractère félin et terrible dans l'ambition déçue: pas +de cÅ“ur, mais une tête et autre chose... cela vaut mieux que rien. +Réfléchissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit +réussie... ou le premier acte et une partie du troisième sont perdus! + +Votre division est bonne: je crois que les couplets de _Paddock_ «Je +ris», doivent avoir une grande valeur dramatique, mais _très peu_ +d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...[95] escompter +l'air.--Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha à Angus +sont tout bonnement un morceau d'ensemble. + +[Note 95: Deux mots illisibles (est pour?).] + +La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut +d'Yorick. Là est l'intérêt.--Le deuxième acte est charmant.--Le +troisième renferme de très bonnes choses. Il est difficile de _savoir +d'avance_ ce qu'on fera de ce poème. La fantaisie doit tout dominer. + +Allez; c'est bien compris, mais attention à Myrrha. Soignez son entrée. +Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait là un dialogue, +poser les deux caractères à l'orchestre.--Vous me comprenez. + +Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le +concours.--_Perrin_[96] est très empoigné par le poème de Leroy. Il y a +des chances pour que cette affaire soit réglée d'ici deux mois, à moins +que Verdi!... mais Perrin est très réellement bien disposé... Je le sais +de source certaine. Si la pièce écrite donne ce que le scénario promet, +il recevra la pièce avec enthousiasme. Il m'a recommandé de ne pas +m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre côté, a prié ces messieurs +de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je +serai leur musicien. Du reste, _je sais_ qu'il veut avoir la +responsabilité absolue de ses affaires, et il a crânement raison.--Donc +sans aucun doigt dans l'Å“il, _très bon espoir de ce côté_, presque +certitude. Il m'a dit à moi: «Ne bronchez pas. La pièce est superbe... +laissons finir». «Est-ce pour moi?» ai-je dit. «Oh! de tout cÅ“ur!», +telle fut la réponse, et le ton valait mieux que la chanson. + +[Note 96: Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra.] + +On me demande une pièce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit +qu'à moitié. + +J'ai terminé la symphonie. J'ai renoncé aux variations. Je crois que le +premier morceau sera bon! C'est l'ancien thème + +[Illustration: musique] + +précédé d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans +l'agitation et termine le morceau dans une tranquillité complète. Ça ne +ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et +je compte sur un bon effet.--Ce que vous connaissez n'est plus qu'au +deuxième plan!--C'est drôle d'avoir cherché ça deux ans! Le milieu de +l'andante est le deuxième motif du final qui s'arrange à merveille dans +ce mouvement large... Curieux!... Satanée musique!... on n'y comprend +rien!... Les archevêques[97] ont fait un four tellement abracadabrant +qu'il est généreux de n'en plus parler!... Quant au _X_... il est +complet!... Rochefort fait scandale avec la _Lanterne_. Le deuxième +numéro est d'une audace... et d'une adresse!... À bientôt... tenez-moi +au courant de votre travail... Vite lettre à votre ami. + +[Note 97: Dans une discussion au Sénat, les cardinaux et archevêques +sénateurs avaient dénoncé comme matérialiste l'enseignement de la +Faculté de médecine de Paris. Or, les témoins, sur les propos desquels +les prélats prétendaient fonder leurs accusations, protestèrent, et, dit +Ch. de Mazade dans la chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, +livraison du 1er juin 1868, p. 765, «le seul qui avait cru entendre +finit par n'avoir plus rien entendu du tout».] + +* * * + +Juin 1868. + +Cher, + +J'avais su par G. la maladie de votre père et votre lettre est venue me +rassurer fort à propos.--Vous voilà hors d'inquiétude, profitez-en pour +vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. Il ne s'agit plus +d'études de caractères; il faut exprimer cet état maladif, nerveux qui +s'appelle l'amour.--De la fantaisie, de l'audace, de l'imprévu, du +charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une +vive impatience votre premier morceau. + +Je suis très embarrassé en ce moment; je ne sais que faire. + +Si je concours à l'Opéra sans avoir le prix, je crains que les bonnes +dispositions dont je suis l'objet ne se modifient à mon désavantage. + +Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-être ma +grande affaire. + +Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai +entre deux selles! + +Un conseil! + +Je suis abruti; je termine l'arrangement à 4 mains d'_Hamlet_!... Quelle +besogne!--Je viens de finir des mélodies pour... un nouvel éditeur. Je +crains de n'avoir fait que des choses fort médiocres, mais il faut de +l'argent, toujours de l'argent! Au diable!... + +_Rochefort_ tire la _Lanterne_ à 90 000!!!!! C'est un grand succès. +Lisez-vous cela à Crétinopolis? Le vélocipède va bien ici: plusieurs +citoyens s'en sont fait mourir!... + +À bientôt, cher, travaillez et croyez à la vraie affection de votre ami. + +Je n'ai rien oublié des _Misérables_!... Voilà du génie! + +* * * + +Juillet 1868. + +Mon cher ami, + +Il y a de très bonnes choses dans cette introduction. + +Il est à craindre que votre dessin d'orchestre, très agité, ne couvre un +peu les paroles, si nécessaires pour exposer la pièce.--Il faudra un +orchestre très léger et _pp_.--En général, lorsque vous avez un texte +aussi important, faites en sorte d'avoir à l'accompagnement des accords +détachés, ex: + +[Illustration: Mes seigneurs, comment va le roi: musique] + +et des traits dans les _blancs_ du chant.--À part cette observation, +cela marche.--Le «Ni mieux ni plus mal» est bon. Harold attaque +maladroitement. Il faut le «Seigneurs» après l'orchestre. N'attaquez +jamais le récit dans les accords. Il faut: + +[Illustration: Seigneurs, le roi va tou-jours faiblis: musique] + +Le chÅ“ur est bon. C'est un peu opéra-comique, un peu Auber (_Diamants de +la Couronne_, acte premier, chÅ“ur des contrebandiers déguisés en moines, +final). Ce n'est pas une réminiscence, du reste, ce n'est qu'un rapport. +Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqués.--J'aurais +désiré, pour le trésorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais +abandonné le...[98] jusque-là adopté. Il y a là quelque chose... + +[Note 98: Un mot illisible.] + +[Illustration: FAC-SIMILÉ D'UN AUTOGRAPHE DE BIZET] + +«Ah! je vois le bouffon paraître», etc. Ici, je n'aurais pas repris le +dessin principal, _j'aurais annoncé le bouffon_. Vous trouverez au bas +de la quatrième page une ébauche informe[99], mais qui vous fera +comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la +loyauté, l'honneur; il est la _vérité_; il est la lumière. Il faut +l'annoncer par une clarté soudaine, par une transition incisive.--Votre +rentrée au chÅ“ur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.--Il +faut faire une coda au chÅ“ur; il faut _conclure_. Paddock est au fond du +théâtre, appuyé; il regarde, il écoute, il méprise! Finissez bien le +chÅ“ur, puis une ritournelle en majeur assez développée pour que Paddock +ait le temps de descendre lentement toute la scène de l'Opéra. Dans +cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste +pas; vous m'avez compris, j'en suis sûr. + +[Note 99: Voici cette ébauche, comme il l'appelle, et l'observation +qui est écrite en marge. Le morceau est en sol mineur.] + +[Illustration: musique + +Ah! je vois le bouffon pa-rai-tre; Implorons encor les destins Implorons +les destins + +En-tends Dieu se'] + +[+] Au théâtre, que l'orchestre précède presque toujours la voix dans la +surprise etc.--L'orchestre est le geste, et le geste précède toujours le +cri, l'exclamation.] + +En somme, le progrès continue. Encore un peu de gris dans les idées, +mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien écrit. Il n'y a +que «je vois le bouffon paraître» dont l'harmonie m'est désagréable. Ut +ré, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.--Allons, courage.--Je n'ai +rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.--Je suis +content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme! +Lisez la _Légende des Siècles_, le voyage aux bords du Rhin... _X._ est +toujours ladre, gras, menteur et filou!--À bientôt, votre vrai ami. + +* * * + +Juillet 1868. + +Mon cher ami, + +Je viens d'être très malade: une angine extrêmement compliquée. J'ai +souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique très faible encore, +et je m'empresse de vous répondre. J'avais examiné votre travail avant +ma maladie, et c'est précisément au moment où j'allais vous écrire +qu'est arrivée l'angine. + +L'entrée de Paddock est un peu trop rythmée. Ce n'est pas là l'entrée +d'un philosophe. Quelque chose comme l'entrée d'Hamlet: + +[Illustration: musique] + +eût mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me répondre: +«Paddock ne doit pas être triste!» Non, il n'est pas triste, il n'est +qu'ironiquement sinistre. Cette blague-là doit mordre comme de l'eau +forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de +bons accents. Peut-être un peu longue!--_Récit_ bon.--_Le Vieil._: +_Aujourd'hui trêve à l'insolence_, arrive trop tard. Il doit couper la +parole à Paddock. La ritournelle que vous avez placée là ferait un temps +_froid au théâtre_. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la +courtisanerie a aussi ses _Prud'homme_; il n'est pas mauvais de +l'indiquer en passant.--Jusqu'ici j'ai à reprocher le manque _d'intérêt +musical_. Je suis _content_ de la grande phrase de Paddock. Les six +premières mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste +est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout à la fois. Les sauts de +septièmes sont excellents.--_Ceci_ est bien d'un musicien.--Vous ferez +bien de raccourcir la ritournelle qui précède: «_Prends garde_». Ce +dialogue est accompagné trop _touffu_! Cela manque un peu d'intérêt. +C'était difficile, j'en conviens. La chanson de _Paddock_ reprend bien, +et la sortie du chÅ“ur est bien comprise.--Courage, il y a progrès. +Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique[100]. +Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut espérer que vous ne +ne me trouverez pas au lit. + +[Note 100: On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce +mot et qu'il voulait dire par là de la vraie musique, de la musique +ayant une valeur.] + +J'ai perdu quinze jours de travail! _Sauvage_, l'un des deux auteurs de +la machine que vous savez[101], a failli claquer d'une congestion +bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que ça vient +très bien!--Je viens de terminer de _Grandes variations chromatiques_ +pour piano. C'est le thème chromatique que j'avais esquissé cet hiver. +Je suis, je vous l'avoue, tout à fait content de ce morceau. C'est +traité très audacieusement, vous verrez. Puis un _Nocturne_ auquel +j'attache de l'importance[102]. Tout cela paraîtra en septembre ou +octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de +peau, autant comme artiste que comme homme; je m'épure, je deviens +meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon +individu, en cherchant bien. + +[Note 101: Le livret de Leroy pour l'Opéra dont il a été question +dans les lettres précédentes. Voir plus haut, pp. 137-138, 140.] + +[Note 102: Voir l'introduction, p. 29.] + +Excusez cette lettre un peu insensée; mais j'ai mangé aujourd'hui pour +la première fois et j'ai encore un peu de fièvre. Vite, vite une lettre +à votre ami. + +Que devient G.? S'il est à Montauban, dites-lui mille bonnes choses +affectueuses de ma part. + +* * * + +Août 1868. + +Mon cher ami, + +Je suis tout à fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai +souffert comme un damné... C'est passé!... On m'envoie à l'instant le +résultat du vote des concurrents à l'Opéra-Comique pour la constitution +du jury d'examen[103]. Cela vous donnera une idée de l'avancement des +idées musicales en France!... + + 35 votants. + + Avec | Maillart 34!!!!! + Leuven | Thomas 32 + forment | Reber 31 + le | David 30 + jury. | Gounod 28 + | Gevaert 26 + | Massé 25 + | Semet 21 + Berlioz 14 + Georges Hainl 14 + Bazin 12 + Mermet 12 + Auber 11 + Saint-Saëns 4 + Bizet 3 + Offenbach 1 + Wagner 1 + +[Note 103: Il y avait, on l'a déjà vu plus haut, p. 121, trois +concours à la même époque: un à l'Opéra, un autre à l'Opéra-Comique, et +un troisième au Théâtre-Lyrique.] + +Ainsi, les musiciens eux-mêmes proclament Maillart prrrrremier +musicien!... Elle est bien bonne!... + +Je cueille cette phrase dans un article de......... + +«Ses mains aussi étaient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand +ces doigts adorablement effilés allaient éveiller, sur le piano, des +notes tellement séparées les unes des autres par l'étendue des octaves +qu'elles n'avaient pas l'habitude de résonner en même temps!» + +Ô langue française! ô bon sens! ô pudeur!... + +Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai: + +1º La prosodie du commencement; + +2º Un peu de continuité dans l'accompagnement. J'aurais voulu les +périodes plus hachées... plus scène... mais l'accent dramatique est +juste. L'idée musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas +assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progrès; courage! + +Votre jeu de scène du Vieillard peut être bon, et, en ce cas, la +ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un +peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez +voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement, +le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des +_moyens solides_. Il faut toujours que _ce soit fait_. Je suis heureux +de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche +mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une +étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet +jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de +cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très +saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système +philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent... +_Socrate_, c'est-à -dire Platon, _Montaigne_ (excellent, parce qu'il n'a +pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le +matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le +stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie +philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances +scientifiques, et ignorer _absolument_ tout ce qui n'est pas prouvé, +exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il +est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en +arriver là ! + +À bientôt, et toujours votre ami de tout cÅ“ur. + +* * * + +Août 1868. + +Mon cher ami, + +Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre +de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très +sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai +acquis cette conviction (je l'avais déjà ), c'est que les grands +philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les +_Salomon_, les _Confucius_, les _Moïse_, les _Zoroastre_, les _Solon_ +n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement +pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se +contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le +reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque +aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.--J'ai encore acquis cette +conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin, +Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes, +Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal, +Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc., +vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont +détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à +l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes +philosophiques.--Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au +galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai +sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je +n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît +puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à +fait positiviste.--Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.--Mais +jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social +et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!--Que faut-il lire de +Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance. + +Est-ce admirable ce livre d'Hugo?[104] + +[Note 104: _Napoléon le Petit._] + +Vous ne le connaissiez donc pas? + +Comment diable vous l'êtes-vous procuré? + +Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez--lentement, +peut-être--mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite. + +1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire +entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est +le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique. + +2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est +inutile.--Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort +pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion. + +3º J'aurais voulu enchaîner: + +«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance. +Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose. + +4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant +ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un +véritable effet.--Voyez les longues phrases de _Rossini_, de +_Meyerbeer_, de _Wagner_ et quelquefois de _Gounod_. Voyez le duo +d'_Hamlet_: «Doute de la lumière.»--«Celle qui prit ma vie» est d'un +accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est +réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression +contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!--J'ai +fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous +approuverez, je crois. + +Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la _Coupe_, vous aurez, +j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du +lieu. + +Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on, +cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les +dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert +trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais +gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela +d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il +à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la +dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit +Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas +été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de +l'État. + +À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami. + +[Note 105: On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au +concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son +prix des mains du prince impérial.] + +* * * + +Septembre 1868. + +Mon cher ami, + +Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire. + +La forme que vous avez adoptée est heureuse.--Je vous reprocherai, +cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.--Toutes +les phrases d'Yorick manquent d'élan.--Paddock est mieux traité. + +J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est +faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de +l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait +en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme. +Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il +fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en +conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que +de n'en pas mettre assez sur Yorick.--Votre andante est meilleur +quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.--Il n'est plus +lui, il vit tout entier en Myrrha.--Toutes ses réponses doivent être +d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non +réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et +l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien! +Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin +d'ensemble gâte tout. + +Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.--Il faut pour le +réussir une _liberté de faire_ que vous ne pouvez encore avoir +acquise.--La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant +tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation +mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et +ces phrases doivent toujours monter, monter.--J'aurais aimé une coda +pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il +retombe dans sa rêverie... _dans la romance qui précède le +duo_.--Paddock le regarde, s'attendrit.--Yorick finit en disant: Myrrha! +Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de +ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main... +Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de +son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse +qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de +l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce +sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers +pour cette coda... Elle manque... _j'en suis sûr_! + +Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice. +Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul. + +Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...[106] et je me +remets au travail avec acharnement.--Il se fait en moi un changement +tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma +nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.--Je +profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à +Paris, j'attaquerai Littré. + +Allons, ne vous découragez pas.--_En avant._--Je n'ai pas besoin de vous +demander si vous êtes _satisfait_ de certaines choses.[107]--Ah! ça va +bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...[108] + +[Note 106: Un mot illisible.] + +[Note 107: Il s'agit de la situation politique à la fin du second +Empire.] + +[Note 108: Un mot illisible.] + +La situation manque de _Paddock_... + +À bientôt, + +Votre vrai ami. + +* * * + +Octobre 1868. + +Cher ami, + +Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne +heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est +encore un peu sombre. + +Votre seconde phrase: + +«Quand la neige vient à fondre» + +est très bonne.--Dans la fin du 1er ensemble il y a un peu trop de +l'accord + +[Illustration: musique]; + +je vous ai indiqué deux mesures à couper; voyez.--La phrase: + +«Tu pourrais en rire» + +est bonne pendant les huit premières mesures et devient _très bonne_ +ensuite. + +«Le zéphyr et la vague», _très bien_. _Ton filet_ est trop long et trop +sombre, puis la réponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a là trois +mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est +moins bonne que la précédente. Le rappel de la romance fait bien, mais +je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus +soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur +lesquelles vous ferez entendre des + +[Illustration: musique] + +Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez +pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis +_beaucoup_, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette +circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile. + +En quelques mots, voici où en sont mes affaires. + +La reprise de _Faust_ avait complètement coulé la pièce de Leroy et +Sauvage, à cause de la _Nuit du Walpurgis_; mais en faisant les décors +et les costumes de _Faust_, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce +de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et +à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est +très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque +temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande +formellement (et avec _l'autorité pressante_ dont dispose un directeur +de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index), +Perrin donc me demande de concourir pour la _Coupe_.--Il me tient ce +langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une +partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la +_Coupe_ le succès que je rêve.--_Vous seul_ pouvez réussir cet ouvrage +aujourd'hui!» Traduisons: + +«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.--Si Bizet +concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet +avec ardeur.» + +D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis +_extrêmement content_.--C'est _de beaucoup_ supérieur à tout ce que j'ai +fait jusqu'à ce jour.--Le deuxième acte surtout est, je crois, très +bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît +être, non relativement, mais _absolument_ une bonne chose. (Avec vous, +je me déboutonne.)--Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue +musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je +suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les +partitions avec Gevaert[109].--Gevaert est un honnête garçon, et c'est +un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de +juger de la musique.--Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury; +qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que +je voudrai.» + +[Note 109: Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.] + +Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour +l'Opéra. + +Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait +rasant. + +Que faire? + +Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la +préface de Michelet[110]. + +[Note 110: La préface de 1868 à l'_Histoire de la Révolution_.] + +J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon +final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste. + +Vous ferez bien de renvoyer votre poème[111].--Dites mille choses à G. +et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés. + +[Note 111: Le livret imprimé de la _Coupe du Roi de Thulé_ qu'il +fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à +concourir.] + +1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.--Le +premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé +le reste de ses jours: + +_Six jours de prison._ + +Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à +plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le +ruisseau: + +«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la _Lanterne_! et ça m'a exaspéré.» + +_Acquitté!_ + +Où allons-nous? + +X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve +cette idée charmante: + +«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une +génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.» + +Vieux ruffian! + +Il y aurait cette réponse à lui faire: + +«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades +qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles +entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.» + +* * * + +Décembre 1868. + +Mon cher ami, + +J'ai vu G... Je suis donc rassuré. + +Vite, une scène. + +Je vais vous gronder: + +Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez +des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il +vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le +monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que +l'entrée de Myrrha.--Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous +auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez. + +Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho, +ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.--La +séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.--Dans ses +yeux, il doit y avoir cette expression _glauque_, indice certain de +sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté. + +Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!... + +Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque +exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.--Cette symphonie doit +commencer à : _Je tremble au seul bruit de ses pas._--Le serpent arrive, +et l'oiseau ne bat plus que d'une aile. + +Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux +bien;--quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour +autrement.--Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion, +avec délire; il le dit _au nuage_, à l'étoile.--Myrrha présente, il est +éteint.--Je n'insiste pas, car vous m'avez compris. + +Autre reproche moins grave. + +L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, _elle_, Angus, +et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le +bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son +regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur +Yorick. + +J'aime la deuxième partie de votre travail; le chÅ“ur est bon. Une +critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit, +mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. _Il faut entendre les +paroles_, absolument. + +Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre +insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans +votre musique; vous pensiez à Ténot[112] en faisant votre entrée de +Myrrha, je le parie... + +[Note 112: Le livre de Ténot qui faisait sensation: _Paris en +décembre_ 1851.] + +Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de cÅ“ur ne +consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de +longues méditations.--Mais avec Myrrha, il faut oublier, +absolument.--Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois, +j'en suis sûr. + +Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est +devenue plus pressante que jamais.--Il en parle à mes amis et les lâche +sur moi.--Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an, +j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé +X... _Tous farceurs!..._ Je ne sais si vous lisez le _Diable à quatre_. +J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M. +Veuillot et ses amis: + +«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir +mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons, +pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se +fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale +cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque +sur votre acarus en chef.» + +C'est assez bon, n'est-ce pas? + +Pasdeloup va jouer ma symphonie. + +Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours, +toujours votre ami dévoué. + +* * * + +Décembre 1868. + +Cher, + +Voilà qui est infiniment meilleur!--C'est un peu triste.--Plus rose +vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher. + +Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous +avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent +nécessaires. _Écoute la voix qui t'implore_: évidemment il va dire +quelque chose: + +_Sans Myrrha_, etc. + +L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par +Yorick.--Si vous faites là une _phrase_ commençant par la tonique, vous +vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est +difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.--Allons, courage. + +Lisez le _Diable à quatre_ paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy. +C'est excellent! + +S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai +que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si +Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons! + +Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si +vous le préférez, passez au deuxième de suite. + +À vous mille fois de mes meilleures amitiés. + +* * * + +Janvier 1869. + +Mon cher ami, + +I.--Récit, un peu insignifiant. + +_De ton âme troublée_, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un +morceau et qui, malheureusement, reste isolée. + +Le chÅ“ur «_Par ses exploits_» est trop fanfare de trompettes; vous +trouverez cette phrase-là dans Grétry. + +«_Seigneur Angus_». Il y a là , mon cher ami, un morceau nécessaire; +morceau court, vif, gai, alerte, comique.--Ce 4 temps languissant ne +rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela +se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués. + +La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue +musical. + +Malheureusement, la fin manque d'_effet_. Quand je dis _effet_, je +n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.--Les +chÅ“urs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec +terreur: _la coupe d'or, la coupe d'or!_ Il y aurait peu de chose à +faire pour que ce morceau-là fût bien.--Maintenant, je ne comprends pas +le chÅ“ur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: _Vive +Angus!..._ Le vieux roi n'existe plus pour eux.--Du reste, je suis un +peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que +je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première +était seule possible.--Le «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_» doit +précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs +compliments en douceur.--Puis la _légende_ les calme un peu.--Lorsque le +roi envoie chercher Paddock, le _froid_ augmente +considérablement.--L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation, +etc.--Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec +vous.--Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me +comprendrez tout à fait.--En somme, le morceau.....[113] la légende a +été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte. + +[Note 113: Un mot illisible.] + +J'ai lu toutes les _Lanternes_. _Il_ a eu des choses de premier +_ordre_.--À propos de Marfori: «Ce courtisan, qui s'est trouvé trop +_harponné_ par ma dernière Lanterne, et que la _marée_ révolutionnaire a +porté sur nos côtes, veut, dit-on, m'envoyer des témoins.--Bravo! Nous +nous battrons à l'hameçon!» Une, autre fois: «On annonce que _Barnum_ a +perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles espérances.--On +lui prête l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute +que pour une somme rondelette, Marfori ne consente à changer de +_baquet_!»... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses +saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'idée.--J'ai vu +G. qui est allé passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien +chez lui.--Il a eu une excellente occasion de voir Londres _gratis pro +Deo_. + +On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties +d'orchestre pour cette semaine. + +J'ai terminé les deux premiers actes de la _Coupe_. Je suis très +content. + +À bientôt, cher, et toujours mille fois votre ami de tout cÅ“ur. + +* * * + +Février 1869. + +Mon cher ami, + +Je suis désolé de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas +mieux, j'ordonne un repos de quelques jours. + +Arrivons à votre affaire.--Au moment où les courtisans sont au comble de +l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre +officiers paraissent au haut de l'escalier.--Ils sonnent une fanfare +grave, lugubre; tous s'arrêtent en s'inclinant! Harold paraît: _Le roi +n'est plus!_ Tous les seigneurs se prosternent: Hélas!... Puis (?) sur +le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., revêtus de leurs +insignes, sortent du palais.--Les Cours de cassation, d'appel, etc., le +Sénat, tout le bataclan, descendent sur une _marche_ grave et s'avancent +sur le devant de la scène! Des officiers portent la couronne, le +sceptre, tous les insignes de la royauté.--Paddock les suit, portant la +coupe. À sa vue, épatement général, mouvement: on s'agite, on s'élance, +et, sur la marche éclatante et pompeuse cette fois: _Gloire au maître de +Thulé!_ Voilà , mon cher ami, comment cette scène doit être +traitée.--Voilà pourquoi la _première_ version du livret est meilleure. +Un simple rappel du chÅ“ur: «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_», et +Paddock: _Oui, cette royauté me tente._--Vous m'avez compris. Pour les +fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'_Hérodote_ ou d'un +autre. + +La couleur de votre _fable_ n'est pas mauvaise, mais l'idée est molle. +1re _strophe_, presque un récit: + +_Que ton choix souverain la donne_ + +avec autorité; + +_À qui doit régner après moi!_ + +avec douleur, larmes. + +À la 2e strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme +chromatique serpentant à travers l'orchestre: l'astuce, la cruauté, la +bassesse, etc. Les deux derniers vers avec éclat! 3e strophe, des +trémolos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes: +la grimace du singe terrible! Après ce vers: + +_Le singe, avec une grimace,_ + +un silence. Paddock remonte la scène... pour se rapprocher de la mer. Il +faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la +scène, et la pièce tombe!... Il faut penser à tout! + +L'insensé! qu'a-t-il fait? + +Vivace, tout de suite le 3/4.--Pas d'_Harold_ seul, pas d'_Angus_ seul, +pas de _Myrrha_ seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre 3/4 +est bon, c'est ce qu'il faut!... + +Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle. + +Votre musique dit: + + Myrrha, la brise est douce + Et le flot engageant, etc. + +Vous voyez la nuance.--Le 6/8 est un mauvais mouvement pour la chose: un +motif large, mais pas trop assis.--Dans le lointain, l'orage qui +augmente jusqu'au lever[114] du rideau. Après, la 2e reprise du motif +que je ferais dire par Myrrha à l'unisson d'Yorick: «Pêcheur, _la brise +est forte, et le flot écumant_, si la mer _te rapporte, je tiendrai mon +serment_.» Il est bon de l'engager; les auteurs de la pièce n'y ont pas +assez songé. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une +tempête. Pendant cette musique, le petit s'est échappé. Il est monté +sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif à +l'orchestre avec le tapage complet. + +[Note 114: _Lapsus calami._ Il voulait écrire: baisser. C'est la fin +de l'acte.] + +Ce plan est la critique de votre travail.--Comme musique, ce n'est pas +mauvais. Mais ce n'est pas cela. + +Mettez en scène, mon cher ami, et vous verrez alors où vous pêchez! +Songez donc à remplir cette grande scène de l'Opéra.--Mais, je vous le +répète, reposez-vous. + +Je répète ma symphonie petit à petit; c'est difficile, mais c'est bon, +je crois! + +Changement de front! Nouvelle direction de l'Opéra-Comique qui m'a +demandé ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pièce: trois ou +quatre actes.--C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plutôt Perrin +lui-même, _Leuven_ reste pour la forme).--Le Théâtre-Lyrique sera entre +les mêmes mains dans trois mois.--Bref, on veut me faire faire une +grande machine avant l'Opéra. Je veux bien, et je serai charmé de lâcher +le concours et d'essayer de changer le genre de l'Opéra-Comique.--Mort à +la _Dame Blanche_! + +À bientôt, cher, et à vous de tout mon cÅ“ur. + +* * * + +Février 1869. + +Mon cher ami, + +Votre lettre m'a fait un double plaisir: + +1º Elle m'annonce le rétablissement presque complet de votre santé; + +2º Elle m'apporte un bon travail qui a une réelle valeur, malgré les +critiques que je vais vous adresser. + +Entr'acte très bon, mais malheureusement beaucoup trop court! + +Songez donc au temps que nos gandins mettent à s'asseoir, essuyer les +lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas +suffisant. + +Le chÅ“ur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais +le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur +l'eau, et il doit être dans l'eau. + +Le milieu (solo de sirènes) me plaît également, mais pourquoi la même +musique pour deux strophes, qui diffèrent absolument de caractère. Il y +a là deux types différents: la sirène sentimentale et la sirène +railleuse.--Vous avez fait seulement la première. + +À part ces trois critiques, je suis très content de votre envoi.--Malgré +mon désir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps. +La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-être nuisibles. Pensez-y. + +Courage donc, cher, et mille amitiés de votre... + +* * * + +Février 1869. + +Mon cher ami, + +X. m'ayant demandé de lui composer une valse sur des motifs du nouveau +ballet de..., je me suis mis à l'Å“uvre immédiatement; votre envoi était +sur ma table, j'ai cru avoir affaire à une feuille de papier blanc... et +voilà pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble +saleté. Pardon! + +Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous décidiez enfin à +écouter les conseils de votre médecin.--L'équitation, l'escrime vous +donneront peut-être encore de meilleurs résultats que la +philosophie.--Apprendre à connaître l'homme n'est pas toujours une +besogne bien ragoûtante, alors même que l'on fait cette étude sur +soi-même.--Promenez-vous, rêvez, respirez!... Votre santé s'en trouvera +bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.-- + +J'arrive à votre envoi.--J'aime l'entrée de Claribel.--C'est très +intelligent.--Il y a de la douleur, du.....[115] autant que de la +féerie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas +généralement. + +[Note 115: Un mot illisible.] + +J'aime le récit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et poétique; +_blancs rayons_ est trop haut.--Comment voulez-vous prononcer sur ces +notes excentriques quand il faut un son doux, égal, discret. + +La sortie du chÅ“ur est insuffisante _comme durée_. Quarante choristes et +trente danseuses à écouler. Manquent huit ou dix mesures.--Du reste, +cela dépend un peu de l'arrangement de la scène. + +J'aime le récit de la (_sic_) Claribel et de la sirène.--Très bien le +3/4 après _ce mal, c'est l'amour_. + +_Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras_ manque d'accent +(mais ce n'est pas mauvais). + +J'aime aussi la romance.--J'aime surtout le _Elle pleure_ de la +Sirène.--C'est juste; il y a du charme là . + +Peut-être (mais ceci est difficile à juger), peut-être votre Claribel +est-elle trop résignée!... Peut-être faudrait-il plus de révolte, de +rage. _Mais cet homme que j'aime_, surtout la deuxième fois, demande une +explosion à mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les +deux strophes sur la même musique. + +En somme, c'est bien! C'est énormément supérieur au premier acte. +Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.--Travaillez à votre aise. + +Rien de nouveau pour le choix d'un poème Opéra-Comique.--Du Locle et +Sardou retapent la pièce qu'ils me destinent.--Du Locle n'a pas encore +lu celle que je voudrais faire.--Perrin est, je crois, tout à fait +dégoûté du poème de Leroy et Sauvage La symphonie se répète toujours. +Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il? + +À bientôt, cher ami, et croyez toujours à l'affection solide et dévouée +de... + +* * * + +Mars 1869. + +Mon cher ami, + +Grands progrès!... + +Tout cela se tient. C'est fait. Comme scène, c'est bon. + +Je reproche au chÅ“ur des sirènes d'être écrit à quatre parties en canon. +Les voix se mêleront. Ce ne sera pas clair, et l'idée musicale, en +somme, n'est pas suffisante.--Le récit de Claribel, la symphonie +imitative, tout cela est bon.--L'air de Claribel manque de grandeur. Le +début est joli, mais est-ce là la reine de l'Océan? C'est aimable!... +mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la +tendresse, du charme, et qui est plus _grand_ que la première +partie.--En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre +duo.--C'est la grosse affaire!... + +J'attends toujours un poème.--L'affaire Leroy et Sauvage est lâchée +définitivement.--Les auteurs sont embêtés! mais l'Å“uvre n'était pas +parfaite, loin de là : d'excellentes choses, mais d'autres choses +faibles.--Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il +dit à tout le monde que je serai une des colonnes de son édifice, etc, +etc. Perrin me comble de témoignages d'estime, etc., etc. + +Le moindre poème serait bien mieux mon affaire! + +Il est vrai que jusqu'à présent, personne n'en a.--Perrin m'a dit, il y +a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons +marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indifférence, +etc., etc. En somme, je _sais_ que mes affaires vont bien, mais que +c'est long! + +Choudens grave ma symphonie, _orchestre_, _arrangements_, etc. Quand +venez-vous? + +À bientôt, cher, et toujours ma meilleure amitié. + +Ma symphonie a très bien marché.--_Premier morceau_: une salve +d'applaudissements, quelques _chuts_, seconde salve, un sifflet, +troisième salve. + +Andante: une salve. + +Final: beaucoup d'effet, applaudissements à trois reprises, chuts, trois +ou quatre coups de sifflet. En somme, succès. + +* * * + +Avril 1869. + +Mon cher ami, + +Tout cela est bon. Peut-être ça manque-t-il un peu de modulations.--Dans +ces bruissements, ces arpèges mystérieux, les transitions sont +nécessaires. Un peu trop de si bémol, mais ce reproche n'a rien +d'absolu.--Pourquoi n'avez-vous pas fait la réponse de la sirène? + +Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi terminé toute +la première partie de l'acte.--Peu important, du reste.--J'avais pensé +pour l'entrée d'Yorick (que vous m'envoyez) à une combinaison de trois +motifs: + +1º La romance d'Yorick, premier acte; + +2º L'entrée de Myrrha, premier acte; + +3º _Myrrha, la brise est forte_, premier acte. + +Yorick rêve... il pense à Myrrha... à son plongeon... Tout cela est +confus. Je crois que des bribes de motifs à peine indiqués auraient été +d'un joli effet. + +J'approuve complètement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris +est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fidèle de +ce que vous savez bien!... + +J'ai assisté hier à la répétition générale de _Rienzi_ au +Théâtre-Lyrique.--On a commencé à huit heures.--On a terminé à deux +heures.--Quatre-vingt musiciens à l'orchestre, trente sur la scène, cent +trente choristes, cent cinquante figurants.--Pièce mal faite. Un seul +rôle: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont +rien ne peut donner une idée; un mélange de motifs italiens; bizarre et +mauvais style; musique de décadence plutôt que de l'avenir.--Des +morceaux détestables! des morceaux admirables! au total; une Å“uvre +étonnante, _vivant_ prodigieusement: une grandeur, un souffle +olympiens! du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie! sera-ce un +succès? Je l'ignore!--La salle était pleine, pas de claque! Des effets +prodigieux! des effets désastreux! des cris d'enthousiasme! puis des +silences mornes d'une demi-heure.--Les uns disent: c'est du mauvais +Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!--C'est affreux! +c'est médiocre!--Ce n'est pas mal! Le public est dérouté! c'est très +amusant.--Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre +Wagner.--Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire à un grand +bougre, et ils pataugent.--Nous verrons mardi; le public d'hier, composé +d'invités, était forcé d'être poli. D'ici à quelques jours, j'aurai +peut-être terminé avec l'Opéra-Comique.--Je vous tiendrai au courant. + + * * * * * + +À bientôt, mon cher ami, et toujours croyez à la vive affection de votre + +Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine. + +* * * + +Mai 1869[116]. + +Mon cher ami. + +Je vous annonce _secrètement_ ce qui sera officiel dans huit jours. + +Je me marie. + +Nous nous aimons--Je suis absolument heureux. + + * * * * * + +Je vais passer l'été campé... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.--D'ici +là , notre existence sera très fantaisiste. + +Ne dites rien à personne. + +Votre ami. + +_P.-S._ J'ai reçu votre mot.--Soignez-vous.--Je suis comme vous très +occupé des élections.--Avez-vous lu _l'Homme qui rit..._ et le _Rappel_? + +Espérons. + +[Note 116: Pour les raisons que j'ai exposées dans l'introduction, +p. 3, j'ai déjà fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en +faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant, +manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.] + +* * * + +Mai 1869. + +Cher ami, + +Je n'aime pas beaucoup à donner des conseils, mais une fois n'est pas +coutume: + +À votre place, j'irais me retremper à la campagne; je passerais l'été à +me reposer, rêver; je travaillerais peu, je lirais modérément; je +laisserais un peu de côté la philosophie et les inconvénients qui en +découlent;--et au mois d'octobre ou de novembre ou même de décembre, je +viendrais à Paris. Je suis peut-être un peu intéressé à vous conseiller +cette combinaison.--Mon père est indisposé, et cette indisposition va +peut-être retarder mon mariage de quelques jours. Je pars immédiatement. +Je ne vous verrai pas.--Que ferez-vous à Paris en juin? Pas de théâtres, +rien d'intéressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que +quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir +profiter de votre voyage. + +Écrivez-moi. Qu'allez-vous faire?--_En juin_, nous nous verrons si +peu... + +Votre vrai ami. + +* * * + +Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris. + +Mon bien cher ami, + +La détermination que vous prenez est aussi favorable à votre santé +morale qu'à votre santé physique. Ici, tout est troppmannisme, +haussmannisme et napoléonisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez +et moralisez! Supposez dans chaque département cent agriculteurs de +votre trempe, et voyez où nous en serons dans vingt ans.--Ce que vous +avez fait n'est pas perdu! Vous vous êtes préparé des jouissances +d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos +occupations ordinaires.--Vos nerfs conserveront leur délicatesse, grâce +à la musique, et vos muscles se fortifieront, grâce à l'agriculture. +Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantité d'hommes +et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.--Au point +de vue du progrès humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous +n'auriez fait dans cette lutte fatigante, énervante et souvent, hélas, +sans issue. + +Avec les livres, votre intelligence et un petit séjour à Paris tous les +deux ans, vous serez plus avancé que nos chroniqueurs les mieux +informés.--À un autre point de vue, celui de la famille (quelque +imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui +vous aurait été fermé bien longtemps, toujours, peut-être. + + * * * * * + +Vous faites bien de ne pas venir à Paris cet hiver; je vous verrais avec +peine renoncer à vos nouveaux projets, car je _sens_ que de leur +réalisation dépend votre bonheur. Installez-vous dans vos résolutions; +exécutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous être nuisible. Vous +allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, _mais vous +y reviendrez_, et je serai toujours là , vous le savez.--Je ne serais +même pas étonné qu'un grand progrès fût le résultat de votre nouvelle +situation. + +Donc, mon cher, je suis heureux, content, complètement satisfait de +cette grande résolution. _Vous faites bien_, et mon amitié pour vous ne +saurait m'égarer. + +Je suis éreinté en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et +je travaille à _Noé_[117].--J'ai livré deux actes.--Il faut donner le +_troisième acte_ le 25 octobre et le _quatrième_ et dernier acte, le 15 +novembre.--Je m'y suis engagé par traité et je m'exécute. Mais, par +traité aussi, j'ai fait des réserves expresses pour l'interprétation. La +_basse_ et la _première chanteuse_ me manquent.--Je ne les vois nulle +part, et si je ne les trouve pas, _Noé_ attendra.--_Du Locle_ est de +retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque +chose.--Voilà , cher, où en sont mes affaires... Et G., où est-il? À +Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au même endroit? Dès que j'aurai +des chaises, je lui écrirai de venir nous voir. + +[Note 117: Voir l'introduction, pp. 27-28.] + +Écrivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon cÅ“ur, vous le +savez, et vos lettres me font grand bien. + +Toujours, mon cher Edmond, votre ami dévoué. + +* * * + +Juin 1870. + +Mon cher ami, + +Au galop un mot. Je pars. Je vais à Barbizon passer quatre mois. +J'emporte une charmante pièce de _Sardou_ (pressée) et puis _Calendal_ +et _Clarisse Harlowe_ etc. + +Que de besogne. + + * * * * * + +Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouvé de bonnes +choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois. + +Écrivez-moi à Paris. On m'envoie mes lettres. + +Votre ami. + +* * * + +Août 1870. + +Mon cher ami, + +J'espère bien que votre santé un peu délicate vous évitera le service +actif. Ne négligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit être pris hélas! +Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.--Je rentre à Paris demain +matin. La garde nationale sédentaire me réclame.--Eh bien... les 7 300 +000 doivent être contents!... Voilà la tranquillité, l'ordre, la paix! +Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais après?... + + * * * * * + +Et notre pauvre philosophie, et nos rêves de paix universelle, de +fraternité cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela, +des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans +fin! + +Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent +toutes ces horreurs. Je suis Français, je m'en souviens, mais je ne puis +tout à fait oublier que je suis un homme.--Cette guerre coûtera à +l'humanité cinq cent mille existences. Quant à la France, elle y +laissera tout!... + +Écrivez-moi à Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car _nous_ +sommes inquiets de vous. + +Votre ami dévoué. + +* * * + +Août 1870. + +Mon cher ami, + + * * * * * + +On crie dans la rue la mort du prince Frédéric-Charles, mais ce n'est +pas officiel, je crois.--Les choses vont mieux. Le langage de _Trochu_ +me plaît. _Palikao_ dit: «J'ai nommé: j'ai envoyé», et _l'autre_ voyage +en 3e classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun. + +Quelle fin!... + +Votre ami qui vous aime de tout cÅ“ur. + +Guiraud ne part pas. _Prix de Rome_ exempte. Je crois comme vous que la +loi n'atteindra que les anciens soldats à moins de défaites +nouvelles.--Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les +forteresses vont être dégarnis. Dans huit jours nous aurons de quatre à +cinq cent mille Prussiens à quarante lieues de Paris; mais c'est le +suprême effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la +France voudra qu'elle soit! Espérons! + +* * * + +Paris, 26 février 1871. + +Cher ami, Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de +famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre................... +...........nous nous retrouvons debout, vivants, ou à peu près, sur les +ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse. +Ce que coûtent les Napoléons, nous ne vivrons peut-être pas assez pour +le savoir! + + * * * * * + +Je voudrais cet été terminer _Clarisse Harlowe_ et _Griselidis_. +_Griselidis_ est très avancée. _Sardou_ veut changer le dernier acte. +Dès qu'il sera rentré à Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en +puisse faire autant. Quant à _Clarisse_, c'est à peine commencé. + +Avez-vous des nouvelles de G.? Écrivez-moi bientôt, cher ami, +rétablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez à la vive +affection de... + +* * * + +Juin 1871. + +Cher ami, + +Enfin! C'est fini! C'est au nom de la République, au nom de la liberté, +au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme +mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen +entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer! Nous +sommes navrés, tous mes amis et moi.--Malheureusement, les récits n'ont +rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de +système politique! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire? +Allons-nous retomber dans la vieille légitimité?... Ce sera une trêve, +et la révolution à l'horizon!... Hélas!... + + * * * * * + +Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par +Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise. + +Donnez-moi de vos nouvelles _à fond_. Parlez moi de G. + +Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de _quitter_ +Paris au galop. + +Mille amitiés de votre toujours affectionné. + +* * * + +Juin 1871. + +Cher ami, + + * * * * * + +Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail. + +Je finis mes deux opéras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'études +aussi réglé que le vôtre, mais je commence à connaître une assez grande +quantité de choses. Le malheur est que le désir de savoir vient en +apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma +curiosité soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les systèmes +philosophiques me semblent de purs enfantillages. + +Mille amitiés de votre toujours mille fois dévoué. + +* * * + +Septembre 1871. + +Mon cher ami, + + * * * * * + +...Je vais rentrer à Paris demain ou après. Écrivez-moi donc rue de +Douai, 22. Rien de très nouveau, si ce n'est que je vais prendre +probablement le 1er novembre, la position de chef du chant à l'Opéra. +C'est une situation que n'ont dédaignée ni Hérold ni Halévy. Je ne serai +pas fort occupé, et les appointements sont relativement bons: cinq ou +six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.--Les +directeurs de l'Opéra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pièces +cette année, m'ont _demandé_ d'écrire la partition d'une _Namouna_ assez +intéressante. La chose était pressée, et l'on m'a mis l'épée dans les +reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au +_Fantasio_ de _Jacques Offenbach_, et mes exigences légitimes de +distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand +(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux à quatre mains +intitulé: _Jeux d'enfants_. J'en suis assez content.--Du reste, je me +fais chaque jour plus fort contre les petites émotions de la vie. Ce +n'est pas à proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense +dédain, un souverain mépris qui en tiennent lieu....... + + * * * * * + +Trouvez deux minutes à donner à votre ami dévoué. + +* * * + +Janvier 1872. + +Cher ami, + + * * * * * + +L'élection _Vautrain_[118] nous laisse espérer un prochain retour de +l'Assemblée... + +Rien de nouveau.--On m'a écrit hier de l'Opéra-Comique pour la mise en +répétitions de _Namouna_; mais j'ai des exigences qui empêcheront +probablement l'affaire d'aboutir. + +Mille amitiés de votre tendrement dévoué. + +[Note 118: L'Assemblée nationale refusait de quitter Versailles, et +on avait pensé que le choix d'un modéré la déciderait à transférer son +siège à Paris.] + +* * * + +17 juin 1872. + +Mon cher ami, + +Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver écrasant j'ai eu +à passer, vous me plaindriez sincèrement.--Mille francs de leçons par +mois, _Djamileh_ à faire répéter et à orchestrer, et tous les ennuis +ordinaires de la vie de Paris qui dévorent la meilleure partie de +l'existence............ + + * * * * * + +_Djamileh_ n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et +ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis +extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très +intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus +sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté[119]. La +rengaine Wagner continue. _Reyer_ (_les Débats_), _Weber_ (_le Temps_), +_Guillemot_ (_Journal de Paris_), _Joncières_ (_la Liberté_) +(c'est-à -dire plus de la moitié du tirage de la presse quotidienne) ont +été très chauds.--_De Saint-Victor_, _Jouvin_, etc., ont été bons en ce +sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout gâté par +l'influence de Wagner.--Quatre ou cinq folliculaires ont éreinté +l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont à leur disposition ne leur +donnent aucune importance.--Ce qui me satisfait plus que l'opinion de +tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie. +Je sais ce que je fais.--On vient de me commander trois actes à +l'Opéra-Comique.--_Meilhac_ et _Halévy_ font ma pièce.--Ce sera _gai_, +mais d'une gaieté qui permet le style.--J'ai aussi des projets +symphoniques, mais mon baby va me déranger bien agréablement. + +[Note 119: Voir l'introduction, p. 35.] + +Que faites-vous? Comment allez-vous? Écrivez-moi. Je n'ai plus vu G., +mais on l'a vu à _Djamileh._--Je suis donc rassuré sur son +compte............... + + * * * * * + +Mille amitiés de votre fidèle et dévoué. + +FIN + +Paris.--Imp. L. POCHY, 52. rue du Château.--1294-4-09. + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UN AMI, 1865-1872 *** + +***** This file should be named 22918-0.txt or 22918-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/9/1/22918/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres à un ami, 1865-1872 + +Author: George Bizet + +Commentator: Edmond Galabert + +Release Date: October 8, 2007 [EBook #22918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +GEORGES BIZET + +LETTRES À UN AMI + +1865-1872 + +INTRODUCTION + +DE + +EDMOND GALABERT + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + +[Illustration: portrait de Berlioz.] + + + + +INTRODUCTION + + +On m'a dit quelquefois que je devrais faire un livre sur Bizet, et ce +livre, je ne l'ai jamais fait, et je ne le ferai jamais. Est-ce à moi, +d'ailleurs, à le faire? Est-ce à l'élève d'apprécier les oeuvres de son +maître? Est-ce à l'ami de raconter la vie de son ami? Comment s'y +prendra-t-il pour trouver et garder le ton juste, et ne risque-t-il pas +de mal servir une chère mémoire en voulant trop bien la servir? Pour mon +compte je l'ai toujours pensé, et j'ai cru qu'il valait mieux me borner +à fournir des documents aux musicographes plutôt que de me constituer +moi-même le biographe de Bizet. Voilà pourquoi, après avoir une première +fois, en 1877, réuni dans une courte brochure, avec trop de réserve, +sans doute, des souvenirs et des extraits de sa correspondance avec moi, +je me décide aujourd'hui à publier à peu près intégralement les lettres +qu'il m'avait adressées et à raconter les faits que je n'avais pas +rapportés alors dans mon opuscule. C'est que j'étais gêné, en effet, par +la préoccupation de ne pas me mettre en scène, de ne pas paraître céder +aux suggestions d'un vilain amour-propre, et, en cherchant à éviter un +mal, je tombai dans un autre. Heureusement, les lettres restent, et leur +texte, au moins est-il là, tandis que les souvenirs,--c'est une loi +constatée par les historiens,--s'altèrent et se déforment, si même ils +ne s'effacent pas complètement. Il se peut donc que j'aie oublié des +détails intéressants et que d'autres aient perdu pour moi de leur +netteté. J'aurais dû tout écrire en 1875, au lendemain de la mort de +Bizet, quand ma mémoire était bonne parce que j'étais jeune. Rien ne +m'aurait empêché de retarder la publication de ce manuscrit; à présent, +je le retrouverais, et bien des mots curieux, bien des conseils +instructifs eussent été conservés. Enfin, si j'ai eu un très grand tort +à cette époque en négligeant de tout noter, c'est une raison de plus +pour consigner ici ce dont je continue à me souvenir en prévenant +toutefois que s'il y a des points qui sont demeurés clairs dans mon +esprit, il risque d'y en avoir d'autres où il y a peut-être de la +confusion lorsque ce n'est pas une perte, une entière disparition. + +Quant aux lettres, je les transcris, comme je viens de le dire, à peu +près intégralement, mais à peu près seulement, car certaines +suppressions me paraissent s'imposer encore, et je pense qu'en cette +matière, il est préférable de pécher par excès de scrupules plutôt que +par légèreté. Sauf de rares exceptions, ces lettres ne sont pas datées. +En 1876, je les classai par ordre chronologique en m'aidant des +empreintes du timbre apposé sur les enveloppes dans les bureaux de +poste. Écrites très rapidement, certaines ne sont pas même ponctuées, et +j'ai dû souvent opérer ce travail. + +En 1866 ou 1867, je ne sais plus très bien, mais il est probable que +c'est en 1866, Bizet me donna le portrait reproduit en tête de ce +volume. Si c'était vraiment en 1866, il avait alors vingt-sept ans +puisqu'il était né en 1838, au mois d'octobre. + +Je passais tous les ans un mois à Paris le voyant soit 32, rue +Fontaine-Saint-Georges, soit au Vésinet, route des Cultures. Je lui +portais des compositions écrites ou je lui en jouais de mémoire. Pour +les études de contre-point et de fugue, elles se faisaient surtout par +correspondance. Je lui envoyais des devoirs, et il me les retournait +corrigés, à l'encre rouge, en général. J'ai conservé tout ce cours qui, +s'il est très précieux pour moi, pourra l'être aussi pour d'autres, me +semble-t-il, à cause des observations critiques, des notes de musique +biffées et remplacées par Bizet, des passages refaits de sa main. Ces +pages sont ainsi d'autant plus intéressantes qu'elles contiennent plus +de fautes. + +Avant d'entreprendre mon éducation musicale, il m'interrogea, m'examina +sérieusement. Je n'ignorais pas l'harmonie, mais il me demanda surtout +si je lisais et quels livres. C'est quand j'eus répondu affirmativement +sur ce point et que je lui eus présenté la justification de ce que +j'avançais en l'entretenant des auteurs français et étrangers dont je +connaissais les oeuvres, de Schiller et de Goethe notamment, je me +rappelle, qu'il me dit: «Cela me décide. On croit qu'on n'a pas besoin +d'être instruit pour être musicien; on se trompe: il faut, au contraire, +savoir beaucoup de choses.» Les études de contre-point commencèrent +aussitôt, et en partant de Paris, j'emportais pour sujet de mon premier +devoir vingt chants donnés qu'il avait notés pour moi. + +Rien n'avait été convenu d'abord touchant une rétribution, et quand, un +an après, je voulus aborder cette question, il m'arrêta net: «Ne me +parlez plus jamais de cela, déclara-t-il,--et si je ne puis garantir +complètement les termes, le sens au moins est-il exact;--je me fais +payer les leçons parce que là je me fatigue; on ne comprend pas, je +prends de la peine. Avec vous, nous causons simplement de choses qui +nous intéressent, que nous aimons.» Et il finit par ceci qui est, je +crois, presque textuel: «Nous nageons dans les mêmes eaux. Moi, il y a +plus longtemps que vous. Je connais les mauvais endroits, et je vous dis +seulement: ne passez pas là, c'est dangereux.» + +C'est au Vésinet qu'il se prononçait ainsi d'un ton qui n'admettait pas +de réplique bien que très amical; c'est au Vésinet également qu'avait eu +lieu notre première entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y étaient +ordinairement déjà installés au mois de mai, dans la propriété que le +père Bizet avait achetée. C'était un grand jardin, clos, sur la route +des Cultures, par une grille en fer avec, à chaque extrémité, une +chartreuse. Sur le devant, des massifs, des pelouses; au delà, un +potager, et le père Bizet était très heureux quand on en servait les +légumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait à droite, si, de +la route, on se plaçait en face de la propriété, il y avait la chambre +du père, la salle à manger et la cuisine; dans celle de gauche, la +chambre du fils et son cabinet où se trouvait le buste d'Halévy. Après +le travail, nous cueillions des fraises pour le dîner, et ce repas, +souvent, était pris en plein air. Ensuite, au crépuscule, avant de nous +remettre à la musique, nous nous promenions en causant de notre art et +en nous confiant mutuellement nos projets et nos rêves. Le gros chien de +garde, noir et blanc, auquel on avait donné le nom de Zurga en l'honneur +d'un des personnages des _Pêcheurs de Perles_, avait sa niche à côté du +pavillon de Georges. Nous le détachions, et il bondissait autour de nous +ou courait avec un autre chien brun rougeâtre, plus petit, qu'on +appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois +par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait à la +gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois. + +Deux souvenirs me reviennent à propos du Vésinet: d'abord celui d'une +délicieuse course avec Georges le long de la Seine, à la tombée de la +nuit, en allant à Chatou attendre le père Bizet qui devait descendre là +du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite à +pied accompagné de son fils; puis, le récit d'une visite de M. +Saint-Saëns. Bizet, un soir d'été, travaillait au Vésinet dans son +cabinet lorsqu'il entendit une voix de ténor qui chantait la romance des +_Pêcheurs de Perles_. Il sortit dans le jardin, et aperçut quelqu'un sur +la route. C'était M. Saint-Saëns qui, ne sachant pas reconnaître la +maison, avait pensé à ce moyen pour éveiller l'attention de son ami. Il +est inutile d'ajouter que le temps se passa à faire de la musique +jusqu'à l'heure du départ. + +C'est une chose digne de remarque, car elle éclaire à fond son +caractère, que les sentiments de Bizet à l'égard des autres musiciens. +Voici ce que je disais là-dessus, en 1877, dans ma brochure. Quelque +mauvaise grâce que l'on ait à se citer soi-même, il me paraît utile +d'intercaler ici ce passage, comme aussi, plus loin, quelques autres, +parce que les faits étant alors plus récents, il y a là pour ma relation +de cette époque une garantie d'exactitude. + +«Je ne puis m'empêcher de croire qu'il aurait exercé la plus heureuse +influence sur le développement de l'art musical; car, loin d'être jaloux +des autres compositeurs, il s'attachait autant qu'il le pouvait à faire +connaître leurs oeuvres, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il +avait pu découvrir quelque beau morceau, ne croyant pas, comme d'autres, +à la décadence de la musique. M. Ernest Guiraud était son ami intime, +ils se consultaient mutuellement sur leurs compositions, et ils ont +souvent travaillé à la même table. Le succès de _Piccolino_ aurait été +un grand bonheur pour lui, car il m'avait un jour exprimé les +inquiétudes qu'il ressentait en voyant que son ami ne pouvait obtenir la +composition d'une pièce assez importante pour signaler son mérite au +public[1]. Il avait aussi pour M. Saint-Saëns la plus vive affection et +la plus grande admiration. De M. Reyer, de M. Massenet, je ne lui ai +entendu dire que du bien. Il considérait M. Stéphen Heller comme un des +grands compositeurs modernes; il s'employait ardemment à répandre ses +oeuvres, trouvant avec raison qu'en France sa renommée n'était pas à la +hauteur de son talent.» + +[Note 1: Le premier ouvrage de M. Guiraud, _Sylvie_, opéra-comique +en un acte a été joué en 1864. Le second, le _Kobold_, également en un +acte, ne l'avait pas encore été au moment dont je parle. Il ne le fut +qu'en 1870.] + +Ces qualités de générosité et cette loyauté étaient bien connues de tous +ceux qui avaient approché Bizet, et c'est ce qu'il ne faudra pas oublier +en lisant certaines lignes de ses lettres. Je n'ai pu entreprendre de +vérifier si les bruits dont il se faisait l'écho à propos de telle ou +telle personnalité étaient vraiment fondés ou si ce n'étaient que des +racontars malveillants et ne reposant sur rien, de simples cancans pris +à tort au sérieux et qu'il croyait vrais dans la surexcitation et +l'énervement de la lutte, dans la fièvre provoquée par le labeur +excessif, par la fatigue et par des difficultés sans cesse renaissantes. +Ce que j'ai l'obligation d'affirmer, c'est qu'il n'était pas rancunier, +qu'il était de bonne foi, et qu'il n'hésitait pas à revenir sur son +opinion quand il lui était démontré qu'elle était fausse. + +Il s'efforçait, d'ailleurs, de ne laisser troubler son jugement ni par +ses antipathies ni par ses sympathies. Il m'avait engagé, tout en +commençant le contre-point, à m'exercer à la composition en mettant en +musique les paroles de cantates proposées comme sujet pour le concours +du prix de Rome, et il m'avait donné le texte de plusieurs de ces +cantates, texte imprimé à la suite des programmes de la séance publique +annuelle de l'Académie des Beaux-Arts. Je commençai, d'abord, celle qui, +en 1859, avait valu le prix à Ernest Guiraud, _Bajazet et le Joueur de +Flûte_, mais je ne la terminai pas, et j'écrivis complètement, avec +l'orchestration, celle du concours de 1845, intitulée: _Imogine_. Je la +lui apportai en 1866. Quand il l'eut examinée, il nous invita tous deux, +Guiraud et moi, à déjeuner chez lui au Vésinet, et me conseilla de jouer +cette cantate à Guiraud. La première fois que je le revis, après cette +rencontre, il me dit: «Je tenais à ce que Guiraud connût votre cantate +et me communiquât son avis, car, moi, j'avais bien le mien, mais je +pouvais me tromper, et je n'aurais pas voulu continuer à vous laisser +travailler si c'eût été inutile.» Ce trait, je le rapporte, parce qu'il +marque d'une façon très juste la conscience que Bizet apportait en toute +chose. + +J'avais mentionné dans ma brochure ses goûts et ses dispositions +littéraires. Je notais qu'en «dehors de la musique, il ne s'était guère +occupé que de littérature», et je continuais ainsi: «Il aimait à lire +nos bons auteurs français, et sa conversation avait beaucoup de charme +et d'intérêt. Il contait l'anecdote d'une manière piquante et l'écrivait +même assez gentiment.» En voici une qu'il me narrait une fois d'une +manière très amusante: il était entré dans le bureau d'un fonctionnaire +en fumant son cigare, et, se trouvant à la suite de plusieurs personnes +qui attendaient leur tour, ne s'était pas découvert. Le fonctionnaire +s'en apercevait, et, d'un ton impérieux et rogue, l'interpellait de la +sorte à mots précipités: «Monsieur, ôtez votre cigare et éteignez votre +chapeau.» Bizet, lui, très flegmatique, répondait alors doucement avec +un petit accent ironique: «Vous voulez dire, sans doute, ôtez votre +chapeau et éteignez votre cigare. Voilà.» Les assistants éclataient de +rire, et le fonctionnaire, furieux, demeurait muet. + +On verra dans ses lettres quelles étaient ses idées philosophiques. Je +n'ai qu'à y renvoyer. Pourtant il ne sera peut-être pas mauvais de +reproduire ici le passage de la brochure où je résumais mes impressions +à ce sujet: + +«En somme, il aimait trop son art pour consacrer son temps à d'autres +travaux. Pendant longtemps, d'ailleurs, il n'en aurait eu le loisir +qu'en renonçant à la composition. Mais il ne pensait pas qu'un artiste +dût s'enfermer dans sa spécialité; sa vive intelligence était curieuse +de connaître les progrès scientifiques accomplis à notre époque, et dès +que sa position lui permit de s'affranchir des travaux d'éditeurs, il en +profita pour donner plus de moments à la lecture.» + +Il avait grand plaisir à causer de sa vie à Rome, à la villa Médicis, de +ses excursions en Italie, des monuments et des paysages. Il me parlait +moins de ses études au Conservatoire. Il m'avait appris, pourtant, qu'il +avait eu une grande affection pour son maître Halévy, mais ses +sentiments à l'égard d'Auber étaient entièrement différents. Il avait +pour lui de l'éloignement. Cela se comprend quant à ce qui est du +musicien. En ce qui concerne les actes de l'administrateur, du directeur +du Conservatoire, il les blâmait fortement. C'est tout ce que je puis +dire, mes souvenirs étant devenus trop vagues pour me permettre d'entrer +dans des détails. Enfin, il avait de l'éloignement pour lui, et n'était +même pas fâché, à l'occasion, de lui lancer quelque pointe sans en avoir +l'air. Après un des premiers ouvrages de Bizet, Auber avait fait +représenter une de ses dernières oeuvres à lui qui étaient très faibles. +Je ne me rappelle plus bien les titres. Les _Pêcheurs de Perles_ ont été +joués le 30 septembre 1863, la _Fiancée du Roi de Garbe_, d'Auber, le 11 +janvier 1864. La _Jolie Fille de Perth_ est du 26 décembre 1867, le +_Premier Jour de Bonheur_, du 15 février 1868. Je crois que ce serait +plutôt à ce moment que l'histoire s'est passée. Bizet me raconta qu'il +avait rencontré Auber, qu'on s'était arrêté, et qu'Auber, avec un accent +qui dénotait que ce n'était qu'une formule banale, lui avait adressé ces +paroles: «Eh bien, j'ai entendu votre ouvrage. C'est bien, c'est très +bien.» Bizet alors avait riposté: «J'accepte vos éloges, mais je ne vous +en rends pas.» Jeu de physionomie d'Auber, et Bizet, tout de suite: «Un +simple soldat peut recevoir les éloges d'un maréchal de France; il ne +lui en adresse pas.» + +De Félicien David, pour lequel il avait beaucoup de sympathie, il +appréciait le _Désert_. «David, disait-il à peu près, est un miroir qui +reflète admirablement l'Orient. Il y est allé; ce qu'il a vu l'a +fortement impressionné, et il le rend très bien. Ce qu'il fait +ordinairement est faible; mais que, dans un texte, il soit question de +l'Orient, qu'on y mette les mots: palmiers, minarets, chameaux, etc., +alors il fait de belles choses.» + +Dans l'oeuvre de Gounod, il admirait surtout les premiers ouvrages, +_Sapho_, _Ulysse_, etc., qu'il trouvait, avec sans doute des signes de +jeunesse, pleins, c'est son expression, «de verdeur, de sève». + +C'est lui qui m'a révélé au piano Berlioz et Wagner. Il me joua d'abord +des fragments de _Tannhaüser_ et de _Lohengrin_. Ces partitions avec +celle du _Vaisseau Fantôme_, étaient alors, je crois, les seules +traduites en français. Dans la lettre d'avril 1869 où il me rendait +compte de la répétition générale de _Rienzi_ au théâtre-lyrique, il ne +jugeait pas le style de Wagner considéré dans l'ensemble de ses +productions, mais dans _Rienzi_ seulement. + +Il ne m'a rien communiqué de son opéra d'_Iwan le Terrible_, et je ne +sais pas si, en l'écrivant, comme le croit M. Pigot dont le livre sur +lui est très documenté, il s'était inspiré de Verdi. Puisqu'il l'a, +pense-t-on, brûlé plus tard, il y a là, une preuve que, s'il avait un +moment subi son influence, il s'en était bien affranchi. On lira la +lettre de mars 1867 où il me parle de son éclectisme au sujet de son +opinion défavorable à _Don Carlos_. Tandis qu'il était impitoyable pour +la grossièreté et pour le laid, pour ce qu'il appelait «des ordures», il +tenait, je le répète, à prendre le beau partout où il le rencontrait. +Dans _Rigoletto_, il prisait le quatrième acte qu'il m'avait exécuté au +piano avec aussi la scène de Rigoletto et de Sparafucile, le spadassin' +au deuxième acte, scène qu'il distinguait pour sa couleur et la justesse +de l'accent. + +On a publié la correspondance de Bizet avec M. Paul Lacombe[2]. J'ai +déjà indiqué combien il était satisfait lorsqu'il découvrait un morceau +ayant de la valeur et quel zèle il mettait à le signaler. Un jour, il y +avait sur son piano quand j'entrai chez lui à Paris, rue Fontaine, +plusieurs exemplaires de la _Sonate en la mineur_ pour piano et violon +de M. Paul Lacombe. Il m'en donna un. Cette sonate, qui venait de +paraître, lui était dédiée. Il m'expliqua que l'auteur, alors un +inconnu, habitait Carcassonne d'où il lui avait écrit. Puis Bizet +s'assit devant son piano, me joua la sonate d'un bout à l'autre en +fredonnant la partie de violon, et je partageai d'emblée son +enthousiasme, enthousiasme qu'elle provoqua chaque fois qu'il la rejoua +devant moi dans la suite pour la faire entendre à d'autres amis. + +[Note 2: Hugues Imbert, _Portraits et Études_, suivies de _Lettres +inédites de Bizet_. Paris. Fischbacher, 1894.] + +Lorsqu'il était à Rome, il avait écrit à Marmontel qu'il avait le projet +de composer pour son envoi de deuxième année la musique de _La +Esméralda_ de Victor Hugo[3]. Mais il changea d'idée, et se décida à +faire _Vasco de Gama._ Je ne me rappelle pas bien s'il m'a dit avoir +travaillé sur ce poème. Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'avait +conseillé de m'en servir pour m'exercer. Sur sa demande, je lui portai +la brochure illustrée, et en même temps qu'il m'indiquait de vive voix +comment il fallait procéder, il mettait rapidement sur diverses pages +des signes au crayon. En parcourant la pièce, il y a quelques années, +des souvenirs assez vifs me revinrent en revoyant ces signes. Pour les +fixer, je rédigeai une note, et je la joignis à la brochure. Elle me +paraît avoir de l'intérêt, et je la reproduis en grande partie: + +[Note 3: Voir sa lettre dans le volume de Marmontel, _Symphonistes +et Virtuoses_. Voir aussi sa correspondance avec sa mère. _Lettres de +Georges Bizet_, pp. 108, 117-118.] + +«...Il (Bizet) marqua par des traits et des chiffres les vers qui lui +semblaient devoir être supprimés ou changés de place afin de donner plus +de vie, de réalité au drame. Il avait même entièrement tracé le plan de +plusieurs scènes; au quatrième acte, notamment, celui du monologue de +Quasimodo et du dialogue de Claude Frollo et de Clopin. Pour Quasimodo, +au lieu d'un air sur l'ancienne coupe, en mouvement lent, d'abord, avec +un allegro ensuite, il commençait bien d'une façon calme, dans un +sentiment doux et mélancolique, mais il s'arrêtait après ces vers: + + Toute rose + Qui fleurit! + Toute chose + Qui sourit! + +et passait à ceux-ci: + + Cloches grosses et frêles, + Sonnez, sonnez toujours! + +chantés en un allegro très animé, très vif. Il finissait en reprenant le +premier mouvement et en revenant aux vers numérotés 3: + + Triste ébauche, + Je suis gauche, + +jusqu'aux derniers de trois pieds: + + Noble lame, + Vil fourreau, + Dans mon âme + Je suis beau. + +Le dialogue de Claude et de Clopin était dit pianissimo, en mesure à 6/8 +d'un rythme entrecoupé. Vis-à-vis de ces vers de Claude: + + Mais que l'enfer la remporte, + Compagnon, + Si la folle à cette porte + Me dit non! + +il avait écrit: Sommet. C'était un forte ou même un fortissimo; c'était +la passion que Claude ne contenait plus. L'ensemble était supprimé. +Seul, Clopin chantait pianissimo les quatre derniers vers pendant que +l'orchestre rappelait en finissant decrescendo le premier motif. Bizet, +en regard de ces vers, avait donc écrit: Coda. Il avait improvisé ces +deux scènes devant moi en s'accompagnant au piano.» + +Maintenant, au lieu d'une improvisation, la musique de ces scènes +était-elle une réminiscence? Voilà ce que j'ai oublié. + +Au début de nos relations, avant qu'il eût entrepris la _Jolie Fille de +Perth_, il avait été question d'un _Nicolas Flamel_, et j'ai assisté au +Vésinet à un entretien qu'il avait à ce sujet avec l'auteur des paroles, +M. Ernest Dubreuil. Il esquissa même au piano une scène devant nous pour +montrer comment il pensait la caractériser. Ce projet fut bientôt +abandonné. + +À la même époque,--c'était probablement en mai 1865,--il me chanta au +piano un choeur pour voix d'hommes qu'on lui avait demandé de la +Belgique. Il y avait été appelé comme membre du jury dans un concours, +et il en arrivait. Ce choeur était sur des paroles de Victor Hugo[4]. +«Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.» Il débutait par une +introduction d'un mouvement large; puis, c'était une fugue avec la coda +sur ces mots: «Certes, je vais venir.» Je fus stupéfait du caractère +élevé et de la difficulté de ce morceau. Alors Bizet m'expliqua que +l'orphéon belge marchait dans une voie complètement opposée à celle que +suivait l'orphéon français, et que ce choeur serait fort bien exécuté. Il +n'est sans doute pas gravé, car il ne figure pas au catalogue des oeuvres +complètes dressé par M. Pigot à la fin de son ouvrage sur Bizet. On +devrait rechercher le manuscrit. Malheureusement, je ne me rappelle pas +à l'orphéon de quelle ville de Belgique il était destiné. J'ai une vague +idée que ce n'était pas Bruxelles, mais je ne puis rien affirmer[5]. + +[Note 4: C'est la pièce IV du livre sixième des _Contemplations_.] + +[Note 5: Dans une lettre à M. Paul Lacombe, il loue «les trois +grandes sociétés belges» de Bruxelles, d'Anvers et de Liége. Il y a là +une indication précieuse. Voir Hugues Imbert, _Portraits et Études_, p. +176.] + +Le _Scherzo_ de _Roma_ est également une des premières composition de +lui qu'il m'ait jouées, peut-être la première. C'était au Vésinet. +Primitivement, il avait envoyé ce _Scherzo_ de Rome à l'Institut. Quant +à la symphonie, qu'il ne devait achever que deux ans après, il commença +à y travailler en 1866. Au mois de mai ou de juin, je l'ai entendu au +Vésinet chercher des motifs au piano pour le premier morceau. Un jour, +il me donna un devoir de contre-point à faire et me conseilla d'aller +l'écrire dans la chambre de son père qui était absent, pendant que lui +s'occuperait de sa symphonie. Le devoir n'avançait pas vite, car +j'étais, en effet, fort distrait, prêtant beaucoup l'oreille aux sons du +piano qui m'arrivaient de l'autre côté du jardin, du cabinet de Georges. +M. Pigot a raconté dans son livre l'histoire du _Scherzo_ et de la +symphonie. Je n'ai donc simplement qu'à insérer dans cette introduction +les lignes suivantes extraites de ma brochure de 1877: + +«Le titre, _Souvenirs de Rome_, a dû être choisi au dernier moment, car +Bizet ne m'en avait jamais parlé. Il voulait d'abord écrire une +symphonie dans la forme de celles de Beethoven et de Mendelssohn, où eût +pris place un _Scherzo_ joué à l'Institut après son retour de Rome, et +plus tard par l'orchestre de M. Pasdeloup. On a vu qu'en la retouchant, +il ne paraissait pas songer à écrire de la musique descriptive.» + +Pour la _Jolie Fille de Perth_, je dois faire remarquer, à propos du +résumé du premier acte qu'il m'envoyait dans sa première lettre de +septembre 1866, que, plus tard, deux morceaux ont été supprimés: une +romance de Smith après la sortie des forgerons, et un duo entre Smith et +Mab. Ce duo a été remplacé par les couplets de Mab. Je trouve encore un +passage à prendre, touchant cet ouvrage, dans la brochure de 1877. +J'écrivais alors: + +«On a vu[6] qu'il s'était plusieurs fois déclaré satisfait de son oeuvre. +Il tenait à faire le moins de concessions possible au faux goût du +public, ayant au plus haut degré le respect de son art, et dédaignant +les succès obtenus par des moyens que réprouvait sa conscience +d'artiste. Lorsque, en 1867, il me fit connaître sa partition, il me +communiqua d'abord les morceaux qu'il croyait avoir le plus de valeur. +Ce sont: au premier acte, le duo de Smith et de Catherine, au moins la +phrase principale; au deuxième, le choeur de la ronde de nuit, la danse +bohémienne et l'air de Ralph, où M. Lutz se fit tant applaudir; le duo +de Mab et du duc avec le menuet dans la coulisse, au troisième acte; au +quatrième, le duo de Smith et de Ralph avec choeur et le choeur de la +Saint-Valentin.» + +[Note 6: Dans des fragments de ses lettres.] + +En me jouant la ballade à roulades de Catherine au quatrième acte, il me +dit qu'il était obligé de céder là-dessus, qu'il avait tâché de faire en +même temps quelque chose qui restât musical, et me demanda s'il y avait +réussi. On connaît la lettre qu'il écrivit à Johannès Weber après la +première représentation, lettre que le critique publia dans son +feuilleton du _Temps_, numéro du 15 juin 1875[7], et où on lisait ces +mots: «J'ai fait cette fois encore des concessions que je regrette, je +l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma défense, etc.» + +[Note 7: Elle a été reproduite par M. Pigot dans son volume _Georges +Bizet et son oeuvre_, p. 113.] + +Pendant l'exposition universelle de 1867, on avait ouvert un concours +entre les musiciens pour la composition d'une cantate et d'un hymne. +Bizet et Guiraud prirent part à ce concours sous un pseudonyme inscrit +dans le pli cacheté joint aux manuscrits. On verra dans la première +lettre de juin 1867 que celui de Bizet était Gaston de Betsi, et Tésern, +celui de Guiraud, mais Guiraud, je crois, n'avait adopté le pseudonyme +que pour l'hymne. Tous deux avaient donné l'adresse des compositeurs +imaginaires à Montauban; Bizet, chez moi, Guiraud, chez un de mes amis. +La cantate était jugée par eux intéressante; ils pensaient qu'on pouvait +écrire avec elle de la vraie musique, et celle de Bizet était belle, en +effet. L'hymne, au contraire, accompagné par une fanfare, leur +paraissait n'être qu'un choeur d'orphéon, et ils le tournaient en charge, +s'étudiaient à être vulgaires. Bizet, pour qu'on ne reconnût pas son +écriture, me le faisait copier, et je me souviens d'une bonne soirée de +travail à nous trois, au mois de mai, rue Fontaine, Guiraud et lui +orchestrant leurs cantates, moi transcrivant son hymne. Quand je fus +rentré à Montauban, je reçus de Guiraud un billet qui contenait, au +sujet de l'hymne, un mot bien caractéristique puisqu'il me parlait du +_cas où il aurait réussi à faire assez mauvais pour que son enveloppe +fût décachetée_. + +Bizet se servit du même pseudonyme pour signer le seul article de lui +qui parut à la _Revue Nationale_; il modifia seulement l'orthographe, +mettant Betzi, avec un z, au lieu de Betsi. Nous n'avons pas, plus tard, +en 1868, beaucoup causé de cet article. Il me semble qu'il n'en était +pas très satisfait. On verra dans sa première lettre d'octobre 1867 +comment le second, qu'il avait préparé, ne fut pas inséré. Depuis lors, +il ne s'occupa plus de critique. + +Sur _Noé_, je disais en 1877: + +«Après la _Jolie Fille de Perth_ on lui proposa de terminer ou de +refaire un opéra de M. de Saint-Georges, _Noé_, qu'Halévy avait laissé +inachevé. Le poème lui plut; certaines situations en étaient très +musicales et bien faites pour séduire un compositeur. Mais il renonça +bientôt à l'écrire et ne s'occupa guère alors que de musique +instrumentale.» + +J'indiquais plus loin qu'après son mariage, il avait repris ce travail. +Quand il m'en causa, au printemps de 1868, j'avais compris qu'il ne +s'agissait pas simplement d'orchestrer, mais que des morceaux entiers +n'étaient pas commencés. Même encore, je crois me rappeler qu'il me +parla notamment d'une belle musique symphonique à écrire au début d'un +acte, le rideau levé, avec le décor du désert, l'ange debout se +détachant en silhouette sur la clarté de l'aube et veillant sur le +sommeil de la femme allongée au pied d'un palmier. + +Mes études de contre-point et de fugue terminées, il m'avait engagé, +comme exercice, à composer le livret du concours de 1868 à l'Opéra, la +_Coupe du Roi de Thulé_. Je n'allai pas plus loin que les deux premiers +actes. On verra comment il fut amené, lui aussi, à faire la musique de +ces deux actes, ce qui augmente encore l'intérêt des lettres où il +analysait pour moi les caractères et les situations de la pièce. + +Sur _Djamileh_, je répéterai ce que j'avais noté en 1877, que «je lui +avais souvent entendu exprimer le désir d'écrire un opéra sur la +_Namouna_ de Musset». Le sort de «cette pauvre fille», c'était son +expression, éveillait sa compassion. + +Je dois reproduire enfin un dernier passage de ma brochure de 1877: + +«Comme pianiste, il (Bizet) possédait un talent de premier ordre, qu'il +n'a jamais fait connaître en public. D'après lui, un compositeur devait +s'attacher à devenir pianiste, afin de s'habituer par là à donner de la +précision à sa forme. Il me citait les noms des grands compositeurs qui +avaient été excellents pianistes: Jean-Sébastien Bach, Mozart, +Beethoven, Meyerbeer, etc. L'exécution soignée des fugues de Bach lui +paraissait à ce titre indispensable pour former un bon musicien. Après +avoir entendu M. Delaborde sur le piano à pédalier de la maison Érard, +il songea à composer de la musique de piano. Mais il ne donna suite à ce +projet qu'après avoir d'abord écrit la symphonie.» + +Ce passage n'était qu'un mémento parce que je craignais d'être maladroit +et, en paraissant excessif, de provoquer des doutes au lieu de +convaincre. J'ai donc aujourd'hui à développer ce trop court abrégé, +d'autant mieux que d'autres témoignages plus autorisés sont venus +corroborer le mien. + +Les facultés exceptionnelles de Bizet se manifestèrent de très bonne +heure. Le père Bizet m'a raconté de son côté une anecdote rapportée par +Victor Wilder dans le _Ménestrel_ et citée par M. Pigot dans son volume, +pages 3-4. Il s'agit de la présentation de Georges, qui avait neuf ans +seulement, à un membre du Comité des études du Conservatoire. Celui-ci, +voyant l'enfant si jeune, accueillit d'abord froidement le père et l'ami +qui le lui conduisaient. «Il faut lui faire deviner des accords, +dit-il.--Tout ce que vous voudrez», répondit le père. On plaça Georges +de façon qu'il ne pût voir le clavier, on plaqua des accords, et il les +nomma tous sans se tromper une seule fois. + +Plus tard, son extrême habileté de lecteur fut remarquée. Après sa +mort, Marmontel, dans son livre _Symphonistes et Virtuoses_, a déclaré +que «son jeu» avait «un charme inimitable», et qu'il était un «virtuose +consommé», tandis qu'Émile Perrin, dans le discours qu'il prononçait, le +10 juin 1876, à l'inauguration du monument élevé sur sa tombe[8], le +qualifiait _d'exécutant incomparable_. + +[Note 8: Inséré en tête du deuxième recueil de _Mélodies_ de Bizet.] + +Voici les recommandations qu'il m'avait faites lorsqu'il m'avait exhorté +à étudier sérieusement le piano: me surveiller, me critiquer, +_m'écouter_ très attentivement et recommencer les passages jusqu'à ce +que l'attaque de la touche produisît la qualité de son voulue, ne pas me +contenter d'à peu près, apprendre l'emploi raisonné de la pédale pour +soutenir les sons même pendant les plus courts moments quand c'était +nécessaire et durant que la main était forcée d'abandonner une ou +plusieurs touches dont les cordes pourtant devaient continuer à vibrer. +Il obtenait, du reste, des effets merveilleux de douceur par l'usage +simultané des deux pédales, et, dans le fortissimo, joignait toujours +le moelleux, le velouté, à la vigueur et à l'éclat. C'était une chose +des plus émouvantes, une des plus hautes sensations d'art, que de lui +entendre dire à demi-voix, quelquefois presque à voix basse, en +s'accompagnant au piano,--et avec son organe de ténor il chantait tour à +tour les parties de femmes, de baryton ou de basse,--c'était une des +plus hautes sensations d'art que de lui entendre dire les belles pages +qu'il choisissait dans les oeuvres des maîtres dont il possédait à Paris +une riche bibliothèque. Le souvenir de ces auditions me revient souvent, +et il me semble alors que résonnent encore à mes oreilles tantôt un +morceau, tantôt l'autre: certains accents superbes du rôle de Cassandre +dans la _Prise de Troie_ de Berlioz, «Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux +rien comprendre,» plus loin, la vision de la prophétesse, ses paroles +entrecoupées et les dessins de l'orchestre remplissant les silences de +Cassandre, ou bien l'étude de la _Chasse_ de Heller, le numéro XIV en fa +mineur des _Nuits Blanches_ du même, les 32 _variations_ de Beethoven +sur un thème en ut mineur, la _Marche Funèbre_ de Chopin, des fugues et +des préludes du _Clavecin bien tempéré_ de Sébastien Bach. Il avait +beaucoup insisté sur le double profit, pour les doigts et pour le +sentiment, qu'il y avait à retirer de ce recueil si l'on s'attachait à +le travailler. Il m'en exécutait des pièces difficiles avec une +technique impeccable et en grand musicien, mettant en relief les parties +principales, et il me faisait remarquer ce qu'il y avait de moderne dans +certaines de ces pièces, comme dans le prélude en si bémol mineur, +numéro XXII du premier cahier, qu'il jouait avec une expression +passionnée et douloureuse de la plus vive intensité, mais sans l'ombre +d'une exagération et toujours guidé par un goût parfait. Il était d'avis +que le pianiste, pour bien ressentir l'émotion esthétique et bien +nuancer, devait fredonner, s'aider de la voix qui le portait, animait, +colorait son jeu, et lui-même s'en servait, surtout lorsqu'il +interprétait un morceau d'orchestre, imitant, à bouche ouverte ou à +bouche fermée, le timbre des divers instruments, complétant ou +soulignant les détails et les contre-chants. D'ailleurs, il possédait à +un tel degré l'art de faire vibrer le piano dans toutes les portions à +la fois de son étendue et d'en varier les timbres, qu'il rendait +admirablement, sans le secours de la voix, les réductions d'orchestre +telles que la _Marche Nuptiale_ du _Songe d'une Nuit d'été_ de +Mendelssohn, et qu'il éveillait l'idée de l'orchestre même dans des +oeuvres écrites pour piano comme la _Marche Funèbre_ nº 3 du cinquième +recueil, op. 62, des _Romances sans paroles_, du même auteur. Il pensait +aussi que, pour approfondir et perfectionner un morceau, il fallait +l'apprendre par coeur. Sa mémoire, d'ailleurs, était extraordinaire, et +il pouvait composer de longs ouvrages sans en écrire une note. + +Quant à ce qui est de l'orchestration elle-même, il jugeait qu'elle +gagnait en n'étant pas touffue. Comme je louais un jour celle d'un +compositeur dont quelques effets particuliers m'avaient séduit, il +m'interrompit pour critiquer l'ensemble de ses procédés: «Non, +soutint-il, il avait des préjugés. Ça manque d'air, et, dans +l'orchestre, il faut de l'air.» J'ai pu me rendre compte une fois de +tout le soin qu'il apportait dans le choix des combinaisons, dans la +composition des colorations. J'ai raconté plus haut que nous étions un +soir à travailler chez lui avec Guiraud, eux orchestrant leur cantate de +l'exposition de 1867, moi copiant son hymne. Guiraud et moi, nous étions +aux deux bouts de la table, Bizet, au milieu, le piano derrière lui. Un +moment, il se leva, essaya quelques accords à plusieurs reprises en +fredonnant, puis se tournant vers nous, nous questionna: «Quels +instruments entendez-vous? Je n'arrive pas à trouver ce que je +voudrais.» Nous le lui dîmes, tous les deux, Guiraud un peu +distraitement, sans interrompre sa besogne, moi curieux de savoir ce +qu'il penserait de ce que j'indiquais. Il nous répondit: «Oui, c'est +cela, sans doute, mais pas tout à fait, pourtant.» Et il continua de +chercher. Un instant après il reprit: «Je tiens! J'ai assez de douceur +avec les cors; avec deux bassons, je n'aurais pas assez de mordant, je +vais en mettre quatre.» Il ajoutait aussi les violoncelles, les altos +et, peut-être, les clarinettes dans le chalumeau. Malheureusement, je ne +me rappelle plus d'une façon suffisamment précise de tous les timbres +qu'il employait. Ce qu'il m'est encore possible d'affirmer, c'est que du +dosage de chacun de ces éléments et de leur mélange, il devait naître +une sonorité nouvelle. + +Jusqu'ici, je me suis borné à témoigner, et je me suis efforcé de ne pas +apprécier. Maintenant, avant de terminer, je demanderai qu'il me soit +permis de réclamer contre un oubli et de protester contre une légende. + +On ne voit généralement dans l'oeuvre de Bizet que l'_Arlésienne_ et +_Carmen_, et je ne méconnais pas que ce ne soient des chefs-d'oeuvre où +il n'y a pas une faiblesse. Cela n'empêche pas, pourtant, qu'il ne soit +injuste de ne tenir aucun compte des beautés que renferment les +_Pêcheurs de Perles_, la _Jolie Fille de Perth_, _Djamileh_, la +symphonie, l'ouverture dramatique, _Patrie_, les mélodies, dont +plusieurs, les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_, _Vous ne priez pas_, _Ma vie +a son secret_, sont admirables et si poignantes, d'autres morceaux +encore pour piano et la _Marche Funèbre_ où il y a des passages vraiment +inspirés. Je ne m'étends pas sur ce sujet, car mon opinion peut sembler +partiale. Si je la donne en passant, c'est que c'est celle aussi de +connaisseurs d'un goût sévère et sûr. + +Quant à cette croyance qui tend à s'accréditer et d'après laquelle Bizet +serait mort du chagrin d'être méconnu et d'avoir eu ses ouvrages +accueillis d'une manière défavorable par une partie de la critique, elle +ne repose sur rien d'exact, et je considère comme un devoir d'en réunir +et d'en fournir les preuves. Certes, ce n'est pas dans un esprit de +dénigrement et de malveillance qu'on répète les récits qui ont cours, et +c'est plutôt, au contraire, dans des sentiments de réparation et de +sympathie, mais la vérité n'en est pas moins très différente de ces +récits, et, quelque triste qu'elle soit, elle est moins pénible pour moi +parce qu'elle ne diminue pas la valeur morale de l'ami que je +connaissais bien qu'elle n'altère pas la physionomie d'un artiste +absolument sincère. Nature élevée, Bizet cherchait par-dessus tout à +réaliser son idéal, et les petites blessures d'amour-propre ne +comptaient guère pour lui. Le représenter autrement, c'est le mal juger. + +Sans doute, Marmontel, dont il a été l'élève et qui l'appréciait comme +il méritait de l'être a bien, en effet, écrit ceci: «La nature si +honnête et si franche de Georges Bizet a cruellement souffert de cette +âpreté souvent excessive de la critique. Sous une apparence froide, le +coeur du vaillant compositeur battait vite et fort, et, quoique bien +trempée, son âme s'est brisée avant l'heure dans ces combats +journaliers, où il faudrait pouvoir regarder ses ennemis en souriant. +Moins épris de son art, moins jaloux de ses oeuvres, Bizet serait encore +une des gloires de l'école française. Une extrême nervosité, jointe à un +vif sentiment de sa dignité professionnelle, lui donne le triste +privilège de figurer dans la galerie des morts célèbres[9].» + +[Note 9: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 248.] + +Oui, Marmontel a bien écrit ces lignes, mais il déclare aussi que Bizet +était malade avant les répétitions de _Carmen_, et voici le portrait +que, finalement, il trace de lui: «Tous ceux qui ont connu Bizet +rendront comme nous témoignage des nobles et généreuses qualités de son +coeur, de l'élévation et de la délicatesse de ses sentiments. D'un +jugement sain et droit, et d'une conscience rigide, G. Bizet ignorait +les compromis; il avait au suprême degré le sentiment du juste et +l'horreur de l'intrigue... Bizet était bon, généreux, dévoué, fidèle à +toutes ses affections; son amitié, sincère et inaltérable était solide +comme sa conscience[10].» Et plus loin, Marmontel ajoute encore ceci qui +confirme entièrement ce que j'ai, moi-même, signalé plus haut[11]: «Ami +fidèle, camarade dévoué, ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines +jalousies, G. Bizet, dont la générosité de coeur ne s'est jamais +démentie, était heureux des succès de ses émules de la veille et de ses +rivaux du lendemain. Son esprit élevé, ses sentiments délicats +l'entraînaient à encourager les moins heureux, à consoler ceux qu'avait +trahis la fortune; et c'était avec une entière sincérité qu'il +applaudissait au triomphe de ses concurrents[12].» Il y a donc +contradiction entre ces dernières appréciations de Marmontel et les +premières concernant sa mort, car enfin, _a priori_, on a peine à +admettre qu'un artiste «ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines +jalousies», qu'un artiste «dont la générosité de coeur ne s'est jamais +démentie», et qui «était heureux des succès de ses émules de la veille +et de ses rivaux du lendemain», on a de la peine à admettre qu'un pareil +artiste ait souffert au point d'en mourir des injustices du public et de +la critique. Eh bien, pour qu'on soit à même de se prononcer en +connaissance de cause, examinons les faits. + +[Note 10: P. 255.] + +[Note 11: Voir ci-dessus pp. 8-10.] + +[Note 12: P. 256.] + +Bizet, très jeune, écrivait de Rome à Marmontel: «La sottise aura +toujours de nombreux adorateurs; après tout, je ne m'en plains pas, et +je vous assure que j'aurais grand plaisir à n'être apprécié que par de +pures intelligences. Je ne fais pas grand cas de cette popularité à +laquelle on sacrifie aujourd'hui honneur, génie et fortune[13].» + +[Note 13: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 261.] + +C'était en 1860 qu'il s'exprimait de la sorte. Avait-il changé depuis? +Je m'en serais bien aperçu, car, soit dans nos conversations, soit dans +ses lettres, il était avec moi d'une absolue franchise, et pourtant, je +n'ai jamais remarqué chez lui la moindre trace de vanité. Il m'est +arrivé plusieurs fois de lui entendre soutenir, sur quelque point +d'esthétique musicale ou dramatique, une opinion tout à fait différente +de celle qu'il avait quand nous nous étions vus l'année d'avant. Alors, +je lui en faisais l'observation, et il me répondait, avec un ton de voix +qui, à lui seul, dénotait l'absence complète de tout souci +d'amour-propre et l'unique préoccupation de la découverte du vrai et de +la réalisation du beau: «Oui, mais depuis j'ai réfléchi». Et il +m'exposait les raisons qui l'avaient amené à modifier ses idées. + +Je ne sais s'il avait été très affecté de l'accueil plus que froid que +son premier ouvrage, les _Pêcheurs de Perles_, avait, en général, +rencontré auprès de la critique, mais, quand nous nous sommes liés, il +en avait si bien pris son parti qu'à part deux ou trois morceaux qu'il +chantait en s'accompagnant au piano, lorsque les amis qui venaient chez +lui à cette époque le priaient de leur en faire entendre quelque chose, +il en parlait comme d'une oeuvre sans valeur. Le jour où il apprit que +j'avais acheté la partition, il se montra fort contrarié et se récria: + +--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Je vous l'aurais donnée. +D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin d'avoir ça. + +Plus tard, néanmoins, après l'avoir relue, il se déclara satisfait +d'avoir pu écrire aussi jeune un certain nombre de pages. Voici, en +définitive, à quoi se réduisait, d'après lui, ce qu'il y avait d'à peu +près bien dans cet opéra: au premier acte, l'andante du duo de Nadir et +de Zurga: + + Au fond du temple saint... + +et la romance de Nadir: + + Je crois entendre encore + Caché sous les palmiers... + +au deuxième acte, le choeur chanté dans la coulisse: + + L'ombre descend des cieux... + +puis, la cavatine de Leïla: + + Me voilà seule dans la nuit... + +au troisième acte, enfin, l'air de Zurga: + + L'orage s'est calmé.... + +Quant à tout le reste, cela ne valait pas qu'on s'y arrêtât, et ne +méritait que l'oubli. Ce jugement était prononcé avec une telle +conviction que je me laissai influencer. Je l'adoptai sur la parole du +maître, et je suis demeuré longtemps sans le modifier. Plus tard, je +rouvris la partition, je la jouai d'un bout à l'autre, et je compris +alors que Bizet avait été trop sévère, et que j'avais eu tort d'accepter +trop facilement son appréciation. Sans doute, on trouve ça et là dans +les _Pêcheurs de Perles_ des imperfections, des faiblesses, mais un +musicien de génie était seul capable de les composer à vingt-quatre ans, +et il y a dans cette pièce plus de talent que dans beaucoup d'autres qui +ont dépassé la centaine ou qui ont été représentées avec luxe sur la +scène de l'Opéra. Du reste, Bizet se rendait bien compte que le fait +d'avoir eu un ouvrage en trois actes joué même sans succès, lui avait +créé une situation supérieure à celle d'autres musiciens qui n'avaient +réussi à produire au théâtre que des pièces en un ou deux actes. + +On verra plus loin dans ses lettres les sentiments qu'il éprouvait en +constatant la réception faite à ses autres oeuvres. On sait déjà qu'il +avait travaillé avec soin la cantate mise au concours pour l'exposition +de 1867. Il n'a pas le prix; il n'a pas même de mention. Comment +prend-il la chose? «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien +fini[14].» Il est _ravi_, d'ailleurs, que le prix ait été attribué à M. +Saint-Saëns. C'est que, chez lui, lorsqu'il y en a, le découragement est +court. + +[Note 14: Lettre de juin 1867. Voir p. 119.] + +Quant à la _Jolie Fille de Perth_, il pense qu'elle a «obtenu un vrai et +sérieux succès[15]». + +[Note 15: Lettre de janvier 1868. Voir p. 133.] + +La symphonie a provoqué des manifestations opposées. Il note des chuts +et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, déclare +qu'elle «a très bien marché», et conclut: «En somme, succès[16].» + +[Note 16: Lettre de mars 1869. Voir p. 182-183.] + +La première représentation de _Djamileh_ eut lieu le 22 mai 1872, et +voici ce qu'il m'écrivait le 17 juin: «_Djamileh_ n'est pas un succès. +Le poème est vraiment antithéâtral, et ma chanteuse a été au-dessus de +toutes mes craintes. Pourtant, je suis extrêmement satisfait du résultat +obtenu. La presse a été très intéressante, et jamais opéra-comique en un +acte n'a été plus sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément +discuté[17].» Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des +critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet, +l'auteur des paroles de _Djamileh_, _Notes d'un Librettiste_, pages +26-40. + +[Note 17: Voir p. 199.] + +Il est possible qu'en sortant de la première de _Carmen_, il ait subi +une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas +signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne +convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait +duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait +exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du _Théâtre_[18], sur la +_Millième Représentation de Carmen_, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est +très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous +rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent +d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes +musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le +trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le +félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur +répondit doucement:--Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je +crains bien que vous ne soyez les derniers.» + +[Note 18: Nº du 1er janvier 1905, p. 8, col. 2.] + +Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à +cet égard deux témoignages très catégoriques. + +Dans la préface des _Notes d'un Librettiste_, Ludovic Halévy, +s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude +sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur _Djamileh_. +Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur _Carmen_. Je vois +encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première +représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé, +non[19].» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son +article du _Théâtre_[20]: «Après cette fâcheuse première, les +représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant +des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et +dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu, +à chacune des représentations de _Carmen_, grossissait le groupe, +d'abord si mince, des admirateurs de l'oeuvre de Bizet. Il en fut ainsi +pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la +campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et +il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,--Bizet qui +était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,--que la pièce s'était +relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et +c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M. +Arthur Pougin a écrit dans le _Ménestrel_[21] un article intitulé _La +légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet_. Or, voici ce qu'on y +trouve: «Oui certainement, Me Galli-Marié a raison, et il faudrait en +finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de +_Carmen_ qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de +protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon +et utile de rétablir les faits. C'est ce que Me Galli-Marié a fait +récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province, +M. Bernard, rédacteur du _Petit Niçois_, qui la rapporte en ces termes: + +--L'insuccès de _Carmen_ à la création, mais c'est une légende! _Carmen_ +n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le +croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et +quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'oeuvre semblait +définitivement assis.» + +[Note 19: P. XIII.] + +[Note 20: P. 10, col. 2.] + +[Note 21: Année 1903, p. 53.] + +Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses _Notes d'un Librettiste_, +des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de +Bizet[22]. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur +_Geneviève de Paris_ qu'il destinait, une fois mis en musique, aux +concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que +Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la +campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu +accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur +pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle de la +cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses +souffrances passées et de ses rêves d'avenir.--La maladie, il en riait +déjà, la croyant vaincue!--Les rêves, il les recommençait avec une +satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient _Djamileh_, +disparue si vite, _Carmen_, discutée, dédaignée aussi par certains, +_L'Arlésienne_ plus heureuse, _Don Rodrigue_ même arrêté dans son essor +par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage. +Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie +tendaient alors vers cette _Geneviève_ pour l'achèvement de laquelle il +s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet[23].» + +[Note 22: Pp. 90, 92-95.] + +[Note 23: Pp. 93-94.] + +Eh bien, le vrai Bizet, le voilà. C'est le même que celui qui +m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate +pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien +fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne +songeait qu'aux oeuvres projetées. Au Bizet rapetissé par la légende, +l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et +si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des +regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de +la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître +regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et +dans sa pureté[24]. + +EDMOND GALABERT. + +[Note 24: Cette introduction était composée quand a paru le volume +des _Lettres de Georges Bizet_. On y trouve encore une preuve de ce que +je viens de rapporter sur son caractère. Il avait envoyé de Rome un _Te +Deum_ pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois à sa mère +des projets qu'il réaliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne +l'eut pas, et quand il en fut informé, voici ce qu'il écrivit: +«J'apprends à l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien +vrai? Voilà qui me dérange fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.» Voir +_Lettres de Georges Bizet_, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60, +61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.] + + + + +LETTRES À UN AMI + +--1865-1872-- + + +* * * + +Juin ou juillet 1865[25]. + +Mon cher ami, + +Voici vos contre-points[26]. J'ai corrigé les pages 1, 3, 5 et 9. Les +autres pages contenant les mêmes fautes, j'aime mieux vous les laisser +corriger vous-même. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur +que d'en faire de nouveaux. Je suis très content. Ne vous effrayez pas +du nombre de fautes. En réalité, cela se réduit à trois ou quatre +fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut écrire par degrés +conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je +devrais dire plutôt mal sauter. Vous allez me comprendre. + +[Note 25: Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction p. 3.] + +[Note 26: Sur le cours de contre-point et de fugue, voir +l'introduction p. 4.] + +Ce mouvement est mauvais: [Illustration: /-\/-\/-\] + +Celui-ci est excellent: [Illustration: /\/\/\] + +Ex.: [Illustration: musique] + +Cela est très mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de +quintes. + +Au contraire, ceci est bon: + +[Illustration: musique] + +Le 1er n'est pas vocal, le 2e est très facile à exécuter. C'est +compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les +degrés conjoints. + +Mes corrections vous mettront à même d'éviter les fautes de quintes et +d'octaves. Voici la règle: lorsque deux quintes sont séparées par un +accord, elles sont bonnes (_de même pour les octaves_); lorsqu'une des +deux quintes est formée par une note de passage, il n'y a pas faute. +Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est +toujours réelle. + +Ex.: [Illustration: musique] + +Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas séparées par un accord. + +Exemples bons: + +[Illustration: musique] + +Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de +septièmes, etc., autrement qu'en notes de passage. + +Ne faites que très rarement croiser les parties, c'est-à-dire passer la +partie supérieure au-dessous de la partie inférieure, et quand cela vous +arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit +toutes les règles de la basse. + +Ex: [Illustration: musique] + +C'est comme s'il y avait: + +[Illustration: musique] + +Donc, une quarte, deux quintes, très mauvais. + +Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la +syncope. Tâchez que vos syncopes fassent _dissonance_ le plus souvent +possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxième +et la septième et comporte les mêmes obligations de résolution, et +marchez! + +Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées. +Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi. +Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez +pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins +grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile. +Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de +vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous +m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et +affectionné. + +Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments. + +Pas de nouvelles de Lécuyer[27]. + +[Note 27: La personne qui nous avait mis en relations.] + +* * * + +Juillet (?) 1865[28]. + +Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à +deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites +mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le +contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique. +Écrivez votre cantate[29]. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que +l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes, +les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous +fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous. +Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute +affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant +que vous voudrez. + +Mille fois à vous. + +[Note 28: Écrite en marge de la dernière page du second devoir de +contre-point.] + +[Note 29: _Bajazet et le Joueur de flûte_, cantate donnée au +concours de 1859 pour le prix de Rome remporté cette année-là par Ernest +Guiraud. Voir l'introduction p. 1.] + +* * * + +Juillet ou bien août 1865[30] + +Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre. +Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous +orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est +pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La +fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux +avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée +est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique, +évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère +philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de +_Don Juan_, des _Noces_, de la _Flûte_, de _Così fan tutte_. Lisez Weber +aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il +y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses +exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du +plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages. +L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait +plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à +toute ma sympathie, à toute mon affection. + +[Note 30: Écrite au bas de la sixième page d'un devoir de +composition pour orchestre, l'introduction de _Bajazet et le Joueur de +flûte_. Voir la note précédente.] + +Envoyez aussi souvent que vous voulez. + +* * * + +Fin de l'été ou automne de 1865[31]. + +Le contre-point va à merveille. Commencez à 3 parties. Vous avez un +traité; lisez et marchez. La mélodie que vous m'envoyez est claire; il y +a du progrès dans la forme. L'idée n'est peut-être pas très originale, +mais cela ne m'inquiète pas. Tâchez de m'envoyer de la composition. Je +suis impatient de lire une cantate de vous. Lécuyer est, en effet, à +Béziers. _Iwan_[32] est à la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier +ou commencement février. + +[Note 31: Écrite au bas de la dernière page du troisième devoir de +contre-point suivi d'une mélodie pour piano.] + +[Note 32: _Iwan le Terrible_, opéra en cinq actes reçu au théâtre +Lyrique. Voir l'introduction p. 16.] + +Mon père vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute +amitié. À bientôt. + +* * * + +Décembre 1865. + +J'allais précisément vous écrire. Je m'inquiétais de vous, et votre +lettre me cause une surprise extrême. Je n'ai reçu aucune +cantate[33]!... Ce papier n'a pu s'égarer chez moi; on me remet très +fidèlement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchanté de vous +savoir en bonne santé et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne +vie vous menez là-bas! Que je voudrais être à votre place! _Iwan_ est +encore retardé! le théâtre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi +quelque chose. Je vous écrirai plus longuement un de ces jours. Je suis +accablé de besogne. Je ne sais où donner de la tête. Envoyez-moi du +contre-point, de la composition, et à vous de tout coeur. + +[Note 33: Il s'agit d'un devoir de composition, des premières scènes +de _Bajazet et le Joueur de flûte_ qui furent perdues à la poste. Voir +p. 6, notes 1 et 2.] + +* * * + +Décembre 1865[34]. + +...[35]Ne vous découragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien écrit. +Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pièges accumulés sous +chaque note. Débarrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien +de tout cela n'est bon, et cependant, il est évident que c'est le +travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve +d'évidente incapacité. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi +dès que ce sera prêt. J'ai fini avec le Lyrique. _Iwan_ retiré. Je suis +en pourparlers avec le Grand-Opéra. Je vous tiendrai au courant. + +À vous mille fois. + +[Note 34: Écrite en marge de la dernière page du quatrième devoir de +contre-point.] + +[Note 35: Le premier mot est illisible.] + +* * * + +Fin décembre 1865 ou plutôt janvier, peut-être février 1866[36]. + +Bravo! Vite, un autre quatuor avec _scherzo_ et du contre-point. +Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-là, tout naïf qu'il est, +est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de +vous voir en si bonne voie. Voilà un fameux pas de fait. Soignez-vous; +ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'abîmer mes yeux sur +Voltaire et Diderot. Rien de nouveau à l'Opéra. Il faut attendre encore +et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et à vous de +toute amitié. + +[Note 36: Écrite en marge d'un devoir de composition, un quatuor +pour instruments à cordes.] + +* * * + +Fin mars ou avril 1866[37]. + +C'est en très bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez +trop souvent la tierce dans les accords parfaits. À bientôt, et mille +fois à vous. + +[Note 37: Écrite en marge de la dernière page du cinquième devoir de +contre-point.] + +Ma route a changé de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au +Vésinet, Seine-et-Oise[38]. Tous les jours excepté mardi et samedi. + +[Note 38: Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction pp. +6-8.] + +* * * + +Juillet 1866. + +Cher ami, + +En plein XIXe siècle, lorsqu'une société soi-disant civilisée tolère, +encourage même les monstruosités bêtes et inutiles, les odieux +assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle +Frrrrance va sans doute bientôt prendre part[39], les hommes honnêtes et +intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'éclairer et +plaindre les 999 millièmes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs +dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami, +que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de +resserrer les noeuds de notre amitié qui, j'espère, vous est aussi chère +qu'à moi. + +[Note 39: Il écrivait ceci sous l'impression des nouvelles de la +bataille de Sadowa, livrée le 3 juillet 1866.] + +Et d'abord, parlons de votre ami[40]. J'ai vu M. de... qui m'a promis de +ne pas choisir un secrétaire sans m'avoir prévenu. Malheureusement, il +n'est pas complètement décidé à reprendre un secrétaire. Il peut, +dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuyé. Tout cela est vague, et je +suis désolé de n'être pas un monsieur très influent au risque d'avoir +quelques décorations étrangères. Dites à G. que je pense continuellement +à vous, c'est-à-dire à lui. Si je vois poindre quelque chose, je +marcherai immédiatement. Quant à _l'intérêt_ que je prends à cette +affaire, dites, ou plutôt ne dites pas au tuteur-mécène, que j'entends +le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais +rêvé de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le +plaisir d'être bon à quelqu'un et à quelque chose... Décidément la +culture des écus détraque le coeur et la cervelle. J'aime mieux mes +fraises[41], mes ennuis et mes créanciers. Consolez G. Tâchez de lui +faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine +sérieusement. + +[Note 40: Un jeune homme qui désirait faire de la littérature et +cherchait un emploi à Paris.] + +[Note 41: Il écrivait du Vésinet.] + +Votre aventure au musée nous a fait rire aux larmes, Guiraud[42] et moi. +Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos moeurs +provinciales. + +[Note 42: Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.] + +J'ai signé mon traité[43]. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma +symphonie[44] est toujours inachevée. Il est vrai que j'ai à composer +des mélodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela dès que ce sera +publié[45]. Tout en achevant mes travaux d'éditeurs et en commençant ma +_Jolie Fille de Perth_, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai +un faible marqué, bien qu'elle me fasse endiabler. + +[Note 43: Le traité avec la direction du Théâtre-Lyrique pour la +représentation de la _Jolie Fille de Perth_.] + +[Note 44: _Roma_. Voir l'introduction, pp. 22-24.] + +[Note 45: Je reçus, plus tard, en effet, trois mélodies éditées +séparément chez Choudens et qui ont été placées ensuite dans le premier +recueil: _Douce Mer_, _Après l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse +Arabe_.] + +Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne année de +travail. Profitez de votre tranquillité. Si M. de Bismarck, aidé du +choléra, son digne collègue en chair-à-pâté, nous fait rater +l'exposition, nous retire nos élèves, nos éditeurs, notre pain, en un +mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec +vous l'année prochaine, car, pour cette année, hélas! je vois bien qu'il +n'y faut pas penser. À bientôt, cher, écrivez-moi, et croyez-moi +toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur +de mon coeur. + +Envoyez-moi de la besogne. Mille amitiés de mon père. + +Lécuyer arrive demain. + +* * * + +Juillet 1866. + +Très bien, cher ami, je suis très content de votre travail. Faites +encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements, +pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est là la véritable +difficulté. + +Je suis, cher ami, accablé de besogne: symphonie, opéra, courses, +affaires, ennuis, etc. J'ai terminé ma symphonie. Je commence la _Jolie +Fille_. La pièce sera jolie, je l'espère, mais quels vers!... c'est +toujours comme dans le _Val d'Andorre_: + + Dans cette ferme hospitalière + Nous trouverons, j'en suis _certain_, + _Peut-être_ une aimable meunière[46] + Mais _à coup sûr_ d'excellent vin. + +[Note 46: Il y a _fermière_ dans le texte.] + +À propos d'excellent vin, le vôtre fait la joie de tous mes amis, y +compris Lécuyer et Guiraud qui vous envoient mille amitiés. Ce vin-là +sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien à l'horizon pour G. Hélas! +cher ami, les hommes deviennent de plus en plus égoïstes. Depuis votre +départ, cela marche encore mieux! J'ai des amis très atteints par la +crise financière. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup +d'argent! Il est, paraît-il, fâcheux que l'Italie ne banqueroute pas un +brin. Je ne comprends rien à ce système. Du reste, on m'affirme que +c'est très clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons +l'exposition. On jouera peut-être la _Jolie Fille_. Espérons.--Dites à +G. que je suis bien sensible à son affection. C'est très partagé de mon +côté; je serai heureux de le voir. Peut-être sa présence nous aidera à +trouver enfin un coin quelconque. Écrivez-moi de longues lettres. +Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami dévoué. + +Mon père vous fait mille compliments bien affectueux. + +* * * + +Août 1866. + +Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette espèce, +mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la +besogne plus souvent. + +J'ai sur...[47] 320 pages d'épreuves à corriger, ma _Fille de Perth_ +dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce +qui excuse la brièveté de cette lettre. + +[Note 47: Deux mots illisibles.] + +Ah! première des _Pêcheurs_, le 30 septembre 1863[48]. + +[Note 48: Je lui avais demandé cette date.] + +Écrivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi. +Ma _Fille de Perth_ ressemble peu au roman. C'est une pièce à effet, +mais les types sont trop peu accentués. Je réparerai, j'espère, cette +faute. Il y a des vers... + +Tenez au hasard: + +CATH.[49] + +Ainsi donc, plus de jalousie! + +SM.[50] + +Et vous plus de coquetterie! + +CATH. + +C'est convenu! + +SM. + +C'est entendu! +Ah! désormais le bonheur m'est rendu! + +[Note 49: Catherine.] + +[Note 50: Smith.] + +ou bien: + + Quelle est encor cette aventure? + Nous n'en sortirons pas, vraiment! + Je n'y comprends rien! mais je jure + Que l'ami Smith est innocent! + +_L'ami Smith_ est délicieux. + +Enfin, il faut travailler là-dessus. Je ne me sers pas des paroles pour +composer; je ne trouverais pas une note! + +Gounod, officier de la Légion d'honneur. À bientôt, je vous embrasse de +tout mon coeur. + +À G., mille amitiés. + +Votre ami. + +* * * + +Septembre 1866. + +Cher ami, + +J'ai été bien long à vous répondre. Mon temps est dévoré par le travail. +Mes 320 pages d'épreuves sont corrigées et remplacées par d'autres; il +n'y a pas de fin! J'ai terminé le premier acte de la _Jolie Fille_. À +propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon hérésie. +Je le trouve détestable. Entendons-nous: c'est un détestable roman, mais +c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h., +arrivera peut-être à faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des +livres méprisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser +Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais. +Comme vous prenez part à ce qui m'intéresse, que vous êtes réellement +mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant brièvement mon +scénario: + + + PERSONNAGES + + SMITH armurier, ténor. + LE DUC DE ROTHSAY baryton. + GLOVER gantier. + CATHERINE sa fille. + RALPH montagnard, apprenti chez Glover. + MAB + +reine de Bohême, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Bohémiens. + + +ACTE PREMIER + +_L'atelier de Smith. Ameublement_ ad hoc. + + +SCÈNE PREMIÈRE + +LES FORGERONS _au travail_. + +CHOEUR + +Travaillons et forgeons, etc. + +_Survient Smith._ + +SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre tâche est finie, etc. + +_Exeunt les forgerons._ + + +SCÈNE II + +SMITH _seul._ + +Me voilà seul avec mon amour à Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas +m'aimer? Pourquoi n'obéis-tu pas à ton père qui me veut pour gendre? +etc. + +_Récit et romance._ + +_Bruit au dehors._ SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on +insulte une femme. Courons. + +_Il prend une hache et se dispose à sortir lorsque Mab se précipite._ + + +SCÈNE III + +MAB: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu +m'embrasser à votre porte. SM.: Ne craignez rien. Vous êtes chez moi. +MAB: Merci. Mais à mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi +votre main, et je vous dirai votre destin futur. SM: Ma pauvre enfant, +tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. MAB, _prenant la main +de Sm_: Vous êtes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de +jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de +Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire +respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa +fille et son apprenti vous demander à souper. SM.: Est-il +possible?--Ensemble, etc. (_On frappe au dehors._) MAB: Ce sont eux. +SM:: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, là, dans cette +chambre. (_Mab se cache._) + + +SCÈNE IV + +SMITH, GLOVER, CATH., RALPH. + +LES ARRIVANTS: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir +chez un ami. SM: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. RALPH, +_sombre_: Que se disent-ils tous les deux? GLOVER: Nous souperons chez +toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il +faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. CATH: Fi +donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde +d'autres plaisirs. Ici _Air de bravoure_: De grâce, etc., sur _les +plaisirs du carnaval_. GLOVER, _après l'air_: Tout cela est fort joli, +mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux +surveiller les apprêts du repas. RALPH, _maussade_: Je suis votre +apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la +porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. SM, _avec colère_: +Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour +la défendre. RALPH: Mais... CATH: Assez!... GLOVER: Viens ou je te +chasse. RALPH: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai. + +_Ils sortent._ + + +SCÈNE V + +CATH. SM. + +SM: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette +fleur. (_Une rose d'or émaillé._) CATH: Mais c'est tricher que +d'accepter d'avance un présent. SM: Consentez à notre mariage. CATH: +Nous verrons! SM: Je vous aime... Ici, un duo d'amour..._sans +cabalette_. + + +SCÈNE VI + +UN ÉTRANGER _couvert d'un manteau_: C'est ici que la belle est entrée... +La voici. SM: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai +faussé dans le bras d'un manant. SM. _se met à l'ouvrage furieux. +L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm. +interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume. +Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à +Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend +plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui +veut embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais +la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée, +elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le +duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant +ce cri_! _Coup de théâtre. Quatuor._ (L'effet de l'acte, je crois.) +_Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith. +Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie. +Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab +agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le +duc sort en riant._ Le rideau baisse. + +* * * + +Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique. +Je crois avoir bien établi mes types. Le _Ralph_ est bien venu. Il +deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du +deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma +prochaine lettre. + +Je ne vais plus à Paris[51]. Je suis tout au travail. Et vous, que +faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas +avoir de vos nouvelles. + +[Note 51: Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son +père la belle saison. Voir l'introduction pp. 6-8.] + +Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le +livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est... +évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre +époque. + +À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma +plus vive affection. + +* * * + +Septembre 1866. + +Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes, +préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des +dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de +nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles +sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une +ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout. + +Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour +X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est +enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire +des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet +orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de +bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent +agréablement le 1er temps avec le trombone basse et les violoncelles +et contre-basses, tandis que le 2e et le 3e temps sont assommés +par les cors, les altos, les 2es violons, les deux 1ers trombones +et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto! +Tenez, c'est ainsi tout le temps: + +[Illustration: musique] + +Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à +exécuter ces machines-là!... Horrible!... Ils peuvent penser à autre +chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour +faire + +[Illustration: musique] + +lorsqu'il y a + +[Illustration: musique] + +et _vice versa_. Mais qu'importe!... + +Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa +situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque +chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme! + +Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour +Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes +paroles: les _Adieux à Suzon_ d'_A. de Musset_; _À une fleur_, du +_même_, le _Grillon_ de _Lamartine_ (un peu Saint-Georges), un adorable +_Sonnet_ de _Ronsard_, une petite mièvrerie gracieuse de _Millevoye_, et +une folle guitare de _Hugo_. + +Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux +musiciens à mutiler les poètes. + +Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que +c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je +ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires +strictement, et je reviens au galop. + +[Note 52: Voir la note p. 74.] + +Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à +l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin, +hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition +approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons +d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de +la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous +formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que +réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point +va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le. + +À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon coeur. + +* * * + +Octobre 1866. + +Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de +confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est +charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état +de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine +de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste +gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes +courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande +supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre +bon coeur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre +philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le +désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon coeur... Edmond me +raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non +définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je +pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être +ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave +Edmond, _le complément de la nature_ des sexes comporte avec lui _le +contact de deux épidermes_... Sors de là, mon brave homme... Chamfort +était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même +un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis +artiste!--N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité +est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues... +politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi, +il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert +s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien +compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre +avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un +principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour +le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le +manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous +parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu +toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise, +la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles, +c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette +religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a +été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la +catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de +nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le +sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne +aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté +qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans +elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous +qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable +pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime +absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce +splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons +aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du +temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du +mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une +influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions, +les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous +répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des +millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la +mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la +croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est +un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi, +plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous +suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se +passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer, +faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le +tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises +passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne +savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des +autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux; +plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous +n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir +appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on +mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus +d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le +pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus +d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de +passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion +d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre +surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre +faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable, +implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en +croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de +susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son +architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias, +Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer, +le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le +domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de +la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et +bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à +Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme +musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le +fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen +d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un +peu écorcher le sens des mots pour le définir... _Science de la +sagesse..._ C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez, +je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous +assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui +n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la +raison avance. Vous ne croyez pas... _c'est vrai_, pourtant! Faites-moi +donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de +chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir +l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites _où +est le mal_? je vous lâche et je ne discute plus, _parce que vous avez +raison_! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se +sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant, +mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas +la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de +vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un +Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en +parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et +sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment! +(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque +sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je +ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond! +Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne! +elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte, +proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu +calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui, +je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se +retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter +un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis +puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant +de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas +accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire, +tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de +chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je +vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire +d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne +quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris. +Cela vous est égal et vous avez bien raison. + +[Note 53: Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la +_Jolie Fille de Perth_.] + +Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville +à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain +proférait ce vers: + + Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance. + +le parterre a chanté: + + C'est l'vaincu qui s'avance + cu qui s'avance + cu qui s'avance + +sur l'air du + + Roi barbu qui s'avance + bu qui s'avance. + +de la _Belle Hélène_. + +C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient +assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement +shocking. + +Encore un joli vers du même: + + Ciel étoilé, soleil, espace, _éther_, _nuées_! + +Dieu vous bénisse! a répondu le public. + +Vrai, c'était drôle! + +Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte +Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet[54] +prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au +contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient, +je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le +diable m'emporte!... Dans six semaines _Don Carlos_ de Verdi; dans deux +mois _Roméo et Juliette_ de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du +contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la +propagation des espèces, et puis composez. + +[Note 54: Auteur dramatique, directeur de l'Administration des +Théâtres depuis 1863.] + +Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs. +Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du +quatuor[55]... + +[Note 55: Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de +composition.] + +Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière +de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son +côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le +meilleur de mon coeur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans +avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous, +envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse +dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très +mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la +saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours +empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et +intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins +parfaits des hommes. + +* * * + +Octobre 1866. + +Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore. + +1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords +par mesure, vous offrent plus de dissonances. + +2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les +sauts, les unissons, les croisements, etc. + +3º Pas de septièmes se sauvant par la basse. + +4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien. + +5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout +sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires. +Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le +fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop +prétentieux, de _l'oreille_. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je +vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au +tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas +d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style: +«_Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la +postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont +pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits +sont hors de l'homme, le style est l'homme même._» Il faut vous remettre +à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une +séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage! + +Ce brave évêque Dupanloup en est au _spiritualisme_ de 1820!... La +_Révélation_ et l'autorité de l'Église... Tout est là... Ne nous +occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un +dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!--_Requiescant in pace._ + +À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me +reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du +jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la +_science_ est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour +moi, est tout différent[56]! J'ai parlé du progrès politique, social, +auquel nos philosophes nous conduisent tout droit--c'est fort +heureux--mais c'est américain et pas artistique du tout. + +[Note 56: Bizet entendait par là le progrès purement industriel et +purement économique.] + +J'en aurais à dire là-dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste, +les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par +correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient +incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis _science_ pour +_progrès_. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai +composé et...[57] deux actes. Encore deux et neuf cents pages +d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille +beaucoup...[58], et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À +bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection, +aujourd'hui et toujours. + +[Note 57: Un mot illisible.] + +[Note 58: Un mot illisible.] + +* * * + +Novembre 1866. + +Mon cher ami, + +Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre +style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis +très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que +je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse +affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité +de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous +rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez +dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous +voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez +ainsi: + +À deux parties: + +Canons à l'8ve + +[Illustration: musique] + +à la 4te et à la 5te + +[Illustration: musique] + +Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié! + +Donc, à l'oeuvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne. +Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas +travailler dans le doute et dans les ténèbres. + +Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis +plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma +_Fille de Perth_ terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute +pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je +ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je +rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin, +espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous +exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en +_vous_ les éléments de _vie_ intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur +rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté +vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je +ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un +homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement +affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout +mon coeur et que je déteste aujourd'hui! + +Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits, +et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain! + +Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis +ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si +j'aime les boeufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les +buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de +tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à +bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée. + +* * * + +Décembre 1866. + +Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en +sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus +accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est +difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la +fugue. + +Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je +m'explique: Sujet.--Réponse.--Puis le ou les contre-sujets sur le sujet +et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse +et de chacun des contre-sujets. + +Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la +correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je +travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai +des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis +tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le... +est très tourmenté par les auteurs de...[59], qui lui prêtent de +l'argent[60]. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans +les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon, +_j'en suis sûr_, car c'est en avant. + +[Note 59: Un mot illisible.] + +[Note 60: J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, p. +10.] + +Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis +son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert[61] +est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il +veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout +cela a si peu de chances de réussite... + +[Note 61: Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à +Rome.] + +J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder +la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le +manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait +réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais +ministre! + +_Mignon_ est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le +temps d'aller l'entendre.--On répète _Roméo_. _Freischütz_ fait de +l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À +bientôt. + +Je vous aime de tout mon coeur. + +* * * + +Décembre 1866. + +À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le +tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont +_déplorables_. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce +que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres +indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a +pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres +pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À +bientôt. + +Votre ami. + +Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du +monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui. + +* * * + +Janvier 1867. + +Cher ami, + +Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la +fugue. + +J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre. + +Maintenant nous allons voir. + +On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En +répétitions ou procès. + +Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très +content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et +je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut +travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient +(?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout +supporter, chagrins, découragements, etc. + +Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue +l'homme!... + +Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la _gêne_, +et je sais combien cela frappe sur l'intelligence. + +Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami +dévoué de tout le meilleur de mon coeur. + +* * * + +Janvier 1867. + +Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet: + +[62][Illustration: musique] + +[Note 62: Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c. +s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous +dom., sous-dominante.] + +[Illustration: musique] + +Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici[63]: + +Exposition: + + -- | rép |c. s. | r. | + | | | | divertissement tiré du sujet +sujet| C. suj.| suj. |c. s.| + +Contre-exposition. Mode min. + +rép. |c. s. | divertis. | suj. |c. s.| + | | tiré du suj.| | | div. + | | | | | -- +c. s.| suj. | ou du c. s. | c. s. | r. | + +Sous-dominante. Relatif de la sous-dom. + + |c. s. une suj. + div. pour arriver + |suj. liaison c. s. +à un | repos à la dominante. _Strettes._ Pédale. Coda. ||-- + +[Note 63: J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au +printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi +et devant moi au Vésinet.] + +Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant, +ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les +plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées: +une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même +observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du +sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en +commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées. + +Voilà. Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a +deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis +de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du +courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour +aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me +semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. _X._ a +été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les +pièces de compositeurs payants[64]! + +[Note 64: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, p. 10.] + +***nous a demandé _à genoux_ de lui accorder un peu de temps. Il est +pressé par... auquel il doit de l'argent[65]. Mademoiselle Nilsson est +réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en +mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle +rentrera le 15 août dans la _Jolie Fille de Perth_. Ceci est l'objet +d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera +ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là, mais nous sommes +bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le +_tuons_. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière +concession nous attire toutes les sympathies. _X._ tombera; _Y._ +tombera; _Z._ de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les +usuriers[66], les gens sans coeur et sans talent. L'avenir, notre valeur +et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un +vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. _C'est bien!_ Si +vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation +qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous +plonger dans _Shakespeare_. C'est bon. Voilà un philosophe, un +moraliste, un poète. + +[Note 65: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, p. 10.] + +[Note 66: Idem.] + +À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout coeur. + +* * * + +Fin janvier, ou février 1867[67]. + +[Note 67: Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue +dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.] + +Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre +première strette trop serrée. Il fallait: + +[Illustration: musique] + +etc. + +Vos imitations sont trop courtes. C'est un _fughetto_, mais c'est +bien.--Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai +corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de +_Mignon_! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui +vient d'être malade. + +Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S[68]. + +[Note 68: Contre-sujets.] + +Voici des sujets: + +[Illustration: musique] + +[Illustration: musique] + +Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À +bientôt donc. + +Votre ami. + +* * * + +Février 1867. + +Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence +insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis +chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...[69]; tous les jours, je dîne +en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines +relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la +publication de _Mignon_, réduire la partition piano solo, une partition +de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées, +huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je +suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four +de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui +voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras +payés[70], se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en +répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose +est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à...[71] _X_, +mais _Y_, et _Z_. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence +et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous +l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence +assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai +sans doute en avril, et _peut-être_ alors, après _l'édition_ de ma +partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon +désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre +est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain. + +[Note 69: Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y +logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa +_Correspondance inédite_, deuxième édition, p. 176.] + +[Note 70: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, p. 10.] + +[Note 71: Deux mots illisibles (la sourdine?).] + +Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à +votre quatuor. + +Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la +vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de +la forme, de l'entente des instruments, etc., _rien à dire_, c'est très +expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible, +c'est vieux. + +Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses +senties, et je doute que vous ayez _senti_ votre travail. C'est un +devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes +compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la _fugue_, il faut +chercher à créer des oeuvres d'imagination. + +Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune +tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous +avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez +réussi. + +Je vous ai envoyé neuf mélodies[72]. Les avez-vous reçues? + +[Note 72: _Feuilles d'album_, le recueil de six mélodies éditées +chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été +question dans la première lettre de juillet 1866: _Douce Mer_, _Après +l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.] + +Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de +votre + +* * * + +Mars 1867[73]. + +...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos +contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du +rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de +_silences_; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le +sujet suivant: + +[Illustration: musique] + +[Illustration: musique] + +[Note 73: Écrite sur du papier réglé.] + +Réponse réelle. + +Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des +contre-sujets sur les sujets suivants: + +[Illustration: musique] + +[Illustration: musique] + +Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être +large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des +dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez +votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre +prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien. + +Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je +vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première +marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus. + +Je sors de _Don Carlos_. C'est _très mauvais_. Vous savez que je suis +éclectique; j'adore la _Traviata_ et _Rigoletto_. _Don Carlos_ est une +espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style, +mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un +_four_ complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais +c'est quand même un désastre pour Verdi. + +Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout +coeur. + +* * * + +Fin mars 1867[74]. + +Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi +des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des +modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon. + + * * * * * + +J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux[75]. +Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il +est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage. +L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et +cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage +jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première +représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations +avec _Leroy_[76], l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.--J'ai là +des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et +vous dire à bientôt. + +Mille tendres affections de votre ami. + +[Note 74: Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était +la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.] + +[Note 75: Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.] + +[Note 76: L'ancien régisseur général de l'Opéra.] + +* * * + +Fin mars ou avril 1867. + +Mon cher ami, + +N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de +contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue +ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du +sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits +silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en +contiennent pas. + +J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.! + +Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à +comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse +influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à +présent convaincu. _Roméo_ est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à +la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais +différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin. +L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette +fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des +décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai +tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en +décembre!--Ceci entre nous.--Je veux arriver à l'hiver. La force des +choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est +possible. Alors tout est remis en question. _Bagier_ quitte les +Italiens, et _Leuven_ cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va +faire peau neuve. Tant mieux! + +Des amis me parlent de donner mon ouvrage à _Florence_ ou à _Milan_! +Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout +prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée. +On y mange à bon marché. _Water-closets_, _restaurants_ (j'avais à +commencer par ceux-ci), _cabinets de lecture_ et de _correspondance_, +_musique_, _illuminations_, _cocottes_, _etc_, _etc_. On a tout +prévu!.....[77] L'Opéra descend à la 15e de _Don Carlos_ à des +recettes honteuses! L'_Opéra-Comique_ baisse, le _Théâtre-Lyrique_ ne +fait rien! + +[Note 77: Mot illisible.] + +Voilà, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances +s'envolent, se dissipent... Attendons! + +Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons, +philosopherons... + +Votre ami à toujours dévoué. + +Avril 1867. + +La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà +prêt à commencer les 3 parties. + +Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose. +_Roméo_ passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher +après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et +Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage. + +G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste. + +Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse. + +* * * + +Juin 1867. + +Cher ami, + +Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements. + +Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois +_prêt_, vous trouverez sans doute un moyen.............[78] + +J'ai envoyé mon hymne et ma cantate[79]. + +[Note 78: Trois mots illisibles.] + +[Note 79: Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir +l'introduction, pp. 26-28.] + +Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon +pseudonyme. + +Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une +lettre pour M. Gaston de Betsi. + +Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern. +Prévenez la personne en question. + +Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin. +Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus +fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu! +il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis +pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre +diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le +remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en +apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche! + +Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter. + +Enfin! + +La _Somnambule_ passe _mercredi_. + +À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de _Roméo_ +jusqu'au cou. + +Votre ami, + +* * * + +Juin 1867. + +Mon cher ami, + +C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, _dix fugues encore_, et +nous serons près de la fin. _Musicalisez_ bien vos strettes, soyez +clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore +une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en +avant. + +J'ai mille choses à vous dire; commençons: + +1º _Concours de la cantate_[80]: + +On a envoyé 103 cantates: + + 4 ridicules. + 49 passables. + 35 bonnes. + 11 très bonnes. + 3 excellentes. + 1 parfaite. + --- + 103--Telle est l'opinion du jury. + +[Note 80: Voir l'introduction, pp. 26-27.] + + 1re séance: lecture de 52 cantates. + 2e séance: lecture de 51 cantates et choix + --- + 103 + +des 15 remarquables. + +3e séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures. + +4e séance: relecture des 4 et choix du prix. + +J'ai été des 15. + +Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix, +_Massenet_ et _Weckerlin_. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur +X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que +penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était +attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites +ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante +_polka-mazurka_!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie, +celle-là? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns +avait écrit sa cantate sur du _papier anglais_, il avait déguisé sa +copie, et ces messieurs ont cru donner le prix à un +_étranger!!!!!!_--C'est une très belle fugue à deux choeurs qui a décidé +du prix de _Saint-Saëns_ dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous +connaissez s'en va clabauder partout que l'oeuvre de _Saint-Saëns_ est +très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques +extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme +de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la +distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour +un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M. +l'Empereur. + + * * * * * + + * * * * *[81] + +J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on +ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose +retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de +camaraderie. + +[Note 81: Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression; +elles se trouvent dans la lettre.] + +2º Concours de l'hymne[82].--823 injections de 1er ordre. Jury +absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même. +Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que _Guiraud_ +aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille +de cinq cents ou de mille francs. + +[Note 82: Voir l'introduction, pp. 16-18.] + +3º _Jolie Fille de Perth._ + +Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la +coquette. Il ne voulait pas de _Devriès_[83] qui est tout uniment +splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a +pleuré!... Nous lisons _lundi_, nous répétons _mardi_, et nous dînons +jeudi, _Saint-Georges_, _Adenis_, _Carvalho_ et _moi_. _Carvalho_ très +gentil, véritablement dévoué, _Saint-Georges exigeant_ et _très malin_, +_Adenis_ toujours navré, _moi_ vexé et fatigué, _Z._ muselé, _Gounod_ +regardant les cieux, _Massy_[84] pas musicien mais excellent cependant, +_Devriès_ superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la +situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... _au petit +bonheur_! + +[Note 83: La créatrice du rôle de Catherine.] + +[Note 84: Le créateur du rôle de Smith.] + +On annonce trois concours: + +1º _Opéra_: concours pour trois actes. + +2º _Opéra-Comique_: idem. + +3º _Théâtre-Lyrique_: idem pour quatre actes. + +Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages +du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si +je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne +_reconnaîtra pas ma copie_. + +Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de +changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès +philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail +tranquille et fructueux. + +Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous +embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur. + +J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content. + +* * * + +Juillet 1867. + +Mon cher ami, + +Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère, +le laconisme de ce billet. + +La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais +vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez +un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce +n'est pas _cela_. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple. +Préoccupez-vous de la bonne note. + +Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi, +_à_.....[85] _bientôt_. + +Votre ami. + +[Note 85: Un mot illisible (vous?).] + +* * * + +Août 1867. + +Mon cher ami, + +Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni +la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards +et mon laconisme. + +1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez +_arrivé_. + +Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez +un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage; +grandissimes progrès. + +2e J'ai vu _Crépet_, le directeur de la _Revue Nationale_, et je lui +ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le +conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut +lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être +accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais +quelque chose. Mon premier article[86] a été _très bien_ accueilli, mais +très bien. + +Je vais continuer. + +[Note 86: Voir l'introduction, p. 27.] + +3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1er +septembre. + +On croit à un succès. Nous verrons bien. + +Je travaille comme une brute. Enfin!... + +Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin. + +Courage, travaillez, à bientôt. + +Votre ami. + +* * * + +Août 1867. + +Mon cher ami, + +Je suis littéralement crevé! + +J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain +le troisième acte; les choeurs savent à peu près. Dans dix jours, nous +répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons. + +Il est temps; je suis épuisé. + +Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette +infiniment. + +Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force! + +La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas +encore cela. Cherchez la _bonne_ harmonie... C'est le moyen de trouver +l'harmonie élégante, distinguée. + +Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, _L'Oie du Caire_[87] à +réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui +se prépare, etc., excusez-moi. + +[Note 87: Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à +Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.] + +J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du +journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le +porterai. + +À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon coeur. + +* * * + +Octobre 1867. + +D'abord, cher, vidons l'affaire _Jolie Fille_. J'ai remis mon ouvrage: +1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle +Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous +avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus +et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle +façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont +il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me +fait une place superbe; 5º parce que le _monde_ sera revenu fin +novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira +alors.--Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne +s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la +pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est +excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le +directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce +qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la _Jolie Fille_ +est une BONNE CHOSE! Je vous le dis _parce que vous me connaissez_! +L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais +espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut +monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus +de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle +sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux +ans, elle sera ma femme! D'ici là, rien que du travail, des lectures; +penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je +suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!... + +Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens: + +3 000 francs à la 1re représentation; + +1 500 à la 30e; + +1 500 à la 40e; + +1 000 à la 50e; + +1 000 à la 60e; + +1 000 à la 70e; + +1 000 à la 80e; + +1 000 à la 90e; + +2 000 à la 100e; + +3 000 à la 120e; + +et _trois_ ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque +prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti +de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu). + +Donc, _Jolie Fille_ nettoyée, passons! + +Je suis désolé du départ de Crépet[88]. Moi-même, je suis en délicatesse +avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré. +Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me +demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé +sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 III!..... Regardez ce nombre à travers +la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et +vous comprendrez!... + +[Note 88: Crépet venait de quitter la direction de la _Revue +Nationale_.] + +Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne +sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des +égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une +boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux +au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne +vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier +point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux +bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores, +retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les +affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais +bien aise de savoir ce qu'il pense du _Congrès de la Paix_, de +l'arrestation de _Garibaldi_[89] et de l'augmentation du pain!... Quel +type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés +vives et sincères!... Maintenant parlons fugue: + +C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous +m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer +pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des +sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien +francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi! +Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis +trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À +bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de... + +[Note 89: Garibaldi avait organisé un corps de volontaires pour +envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'était borné +d'abord à le blâmer officiellement, puis, sous la pression du +gouvernement français, il le faisait arrêter au moment où il était en +route pour prendre le commandement de l'expédition, et l'internait chez +lui, dans l'île de Caprera.] + +Écoutez-vous! Il faut faire de la musique, même dans la fugue. + +* * * + +Octobre 1867[90]. + +Très bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le +retard que j'ai apporté à la correction de ces quelques contre-sujets, +mais je viens d'être atteint profondément. On a brisé les espérances que +j'avais formées..., La _famille_ a repris ses droits!... Je suis très +malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands détails. Un +de ces jours je vous dirai tout cela!... + +Comment va G.? + +Je vais recommencer à répéter. Dans trois semaines, un mois, _La Jolie +Fille_. X. vient de faire un tour honteux! + +Votre vrai ami. + +[Note 90: Écrite en marge du vingt-cinquième devoir, sujets, réponses +et contre-sujets.] + +* * * + +Novembre 1867. + +Mon cher ami, + +Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous +êtes en grandissimes progrès.--Vous trouverez ci-joint des sujets; +faites-en les réponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre +prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter. + +Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frappé détruit des +espérances qui m'étaient chères. Peut-être tout n'est-il pas perdu, +mais... + +La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-là! la +philosophie ne change jamais le coeur, le cerveau et les nerfs de nature +....[91] + +[Note 91: Un mot illisible (etc.?).] + +J'ai parcouru dernièrement quelques chapitres de Taine. Grand talent... +sec... sec! Il raisonne sur _l'art_, mais il ne le sent point. + +Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je +vous défie de faire un Giorgion, un Véronèse, même un Salvator Rosa! + +Je vais reprendre mes répétitions. Monsieur X., Y., passe la semaine +prochaine. Après, c'est à moi! Quelles lenteurs. + +Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a +rien d'agréable, je vous assure! + +J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire. + +Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine. + +Il trouve qu'_Othello_ manque de goût! + +À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur. + +* * * + +Décembre 1867. + +Mon cher ami, + +Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces +contre-sujets. C'est mou, ça. Ce n'est pas net d'harmonie; ça manque +d'élégance, de facilité. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons, +courage, à l'oeuvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le +contre-sujet marqué _excellent_. Faites une fugue avec ces sujets. + +J'ai repris mes répétitions. Je sors, ou plutôt je ne suis pas sorti +d'une grave inquiétude. Carvalho a été _très bas_ (pas comme santé). Je +le crois sauvé aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne +manquait plus que cela pour retarder encore. + +Je suis toujours dans la même disposition d'esprit. Je travaille comme +un nègre, leçons, éditeurs, etc. Tout cela m'éreinte, et ne répare pas +les désastres du Vésinet. Enfin!... + +À bientôt, cher, et toujours toute mon affection. + +* * * + +Janvier 1868. + +Cher, + +Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme +à vos goûts, à vos aspirations. G. me fait espérer que vous viendrez cet +hiver! Je le désire de tout mon coeur. Je n'ai pas encore terminé +l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et sérieux succès! +Je n'espérais pas un accueil aussi enthousiaste et à la fois aussi +sévère. On m'a tenu la dragée haute, on m'a pris au sérieux, et j'ai eu +la vive joie d'émouvoir, d'empoigner une salle qui n'était pas +positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'État: j'avais défendu +au chef de claque d'applaudir. Je sais donc à quoi m'en tenir. La presse +est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous +dira la prochaine lettre de votre dévoué ami. + +* * * + +Février 1868. + +Excusez-moi! J'ai été souffrant, inquiet, découragé, accablé d'ennuis, +de travail, de soucis, etc. + +C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La période de repos +est nécessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de réponses et +de sujets, et puis pensons à l'idée. + +Mon cher ami, je joue de malheur. Barré[92] est malade; je ne sors pas +des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage. + +[Note 92: Le chanteur qui venait de créer le rôle du duc de Rothsay +dans la _Jolie Fille de Perth_.] + +Je traverse une crise; je suis très démoralisé pour mille causes que je +vous dirai prochainement. + +En attendant croyez toujours...[93] et complète amitié. + +[Note 93: Deux mots illisibles.] + +* * * + +Février 1868. + +C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus +tard, c'est-à-dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous +écrirez à votre aise quelques fugues développées et bien musicales. +Maintenant, à l'idée! + +Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, _je le sens_, +beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes à un moment important de +l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'être, si je le puis, un de +vos conseils, un de vos appuis. À bientôt, et toujours de tout coeur + +Votre ami. + +* * * + +Juin 1868. + +Mon cher ami, + +Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que je voulais me procurer la +_Coupe du Roi de Thulé_[94] afin d'en causer utilement avec vous. +Guiraud avait prêté son exemplaire; il est rentré depuis avant-hier, et +je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire. + +[Note 94: Sur tout ce qui se rapporte à la _Coupe du Roi de Thulé_, +voir l'introduction, p. 28. Guiraud se préparait à concourir. Je ne sais +s'il y renonça comme Bizet.] + +Je crois que vos caractères sont bien tracés. Vous paraissez peu +enthousiaste d'_Angus_ et de _Myrrha_. Je vous passe Angus qui est un +personnage _bête_ et _odieux_.--Myrrha, quoique peu sympathique, ne +manque pas d'une certaine couleur.--C'est, selon moi, une courtisane +antique. Le côté chatte n'a pas été suffisamment indiqué par les +librettistes; c'est au musicien à réparer cette faute.--On peut tirer +des effets de ce caractère félin et terrible dans l'ambition déçue: pas +de coeur, mais une tête et autre chose... cela vaut mieux que rien. +Réfléchissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit +réussie... ou le premier acte et une partie du troisième sont perdus! + +Votre division est bonne: je crois que les couplets de _Paddock_ «Je +ris», doivent avoir une grande valeur dramatique, mais _très peu_ +d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...[95] escompter +l'air.--Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha à Angus +sont tout bonnement un morceau d'ensemble. + +[Note 95: Deux mots illisibles (est pour?).] + +La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut +d'Yorick. Là est l'intérêt.--Le deuxième acte est charmant.--Le +troisième renferme de très bonnes choses. Il est difficile de _savoir +d'avance_ ce qu'on fera de ce poème. La fantaisie doit tout dominer. + +Allez; c'est bien compris, mais attention à Myrrha. Soignez son entrée. +Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait là un dialogue, +poser les deux caractères à l'orchestre.--Vous me comprenez. + +Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le +concours.--_Perrin_[96] est très empoigné par le poème de Leroy. Il y a +des chances pour que cette affaire soit réglée d'ici deux mois, à moins +que Verdi!... mais Perrin est très réellement bien disposé... Je le sais +de source certaine. Si la pièce écrite donne ce que le scénario promet, +il recevra la pièce avec enthousiasme. Il m'a recommandé de ne pas +m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre côté, a prié ces messieurs +de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je +serai leur musicien. Du reste, _je sais_ qu'il veut avoir la +responsabilité absolue de ses affaires, et il a crânement raison.--Donc +sans aucun doigt dans l'oeil, _très bon espoir de ce côté_, presque +certitude. Il m'a dit à moi: «Ne bronchez pas. La pièce est superbe... +laissons finir». «Est-ce pour moi?» ai-je dit. «Oh! de tout coeur!», +telle fut la réponse, et le ton valait mieux que la chanson. + +[Note 96: Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra.] + +On me demande une pièce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit +qu'à moitié. + +J'ai terminé la symphonie. J'ai renoncé aux variations. Je crois que le +premier morceau sera bon! C'est l'ancien thème + +[Illustration: musique] + +précédé d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans +l'agitation et termine le morceau dans une tranquillité complète. Ça ne +ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et +je compte sur un bon effet.--Ce que vous connaissez n'est plus qu'au +deuxième plan!--C'est drôle d'avoir cherché ça deux ans! Le milieu de +l'andante est le deuxième motif du final qui s'arrange à merveille dans +ce mouvement large... Curieux!... Satanée musique!... on n'y comprend +rien!... Les archevêques[97] ont fait un four tellement abracadabrant +qu'il est généreux de n'en plus parler!... Quant au _X_... il est +complet!... Rochefort fait scandale avec la _Lanterne_. Le deuxième +numéro est d'une audace... et d'une adresse!... À bientôt... tenez-moi +au courant de votre travail... Vite lettre à votre ami. + +[Note 97: Dans une discussion au Sénat, les cardinaux et archevêques +sénateurs avaient dénoncé comme matérialiste l'enseignement de la +Faculté de médecine de Paris. Or, les témoins, sur les propos desquels +les prélats prétendaient fonder leurs accusations, protestèrent, et, dit +Ch. de Mazade dans la chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, +livraison du 1er juin 1868, p. 765, «le seul qui avait cru entendre +finit par n'avoir plus rien entendu du tout».] + +* * * + +Juin 1868. + +Cher, + +J'avais su par G. la maladie de votre père et votre lettre est venue me +rassurer fort à propos.--Vous voilà hors d'inquiétude, profitez-en pour +vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. Il ne s'agit plus +d'études de caractères; il faut exprimer cet état maladif, nerveux qui +s'appelle l'amour.--De la fantaisie, de l'audace, de l'imprévu, du +charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une +vive impatience votre premier morceau. + +Je suis très embarrassé en ce moment; je ne sais que faire. + +Si je concours à l'Opéra sans avoir le prix, je crains que les bonnes +dispositions dont je suis l'objet ne se modifient à mon désavantage. + +Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-être ma +grande affaire. + +Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai +entre deux selles! + +Un conseil! + +Je suis abruti; je termine l'arrangement à 4 mains d'_Hamlet_!... Quelle +besogne!--Je viens de finir des mélodies pour... un nouvel éditeur. Je +crains de n'avoir fait que des choses fort médiocres, mais il faut de +l'argent, toujours de l'argent! Au diable!... + +_Rochefort_ tire la _Lanterne_ à 90 000!!!!! C'est un grand succès. +Lisez-vous cela à Crétinopolis? Le vélocipède va bien ici: plusieurs +citoyens s'en sont fait mourir!... + +À bientôt, cher, travaillez et croyez à la vraie affection de votre ami. + +Je n'ai rien oublié des _Misérables_!... Voilà du génie! + +* * * + +Juillet 1868. + +Mon cher ami, + +Il y a de très bonnes choses dans cette introduction. + +Il est à craindre que votre dessin d'orchestre, très agité, ne couvre un +peu les paroles, si nécessaires pour exposer la pièce.--Il faudra un +orchestre très léger et _pp_.--En général, lorsque vous avez un texte +aussi important, faites en sorte d'avoir à l'accompagnement des accords +détachés, ex: + +[Illustration: Mes seigneurs, comment va le roi: musique] + +et des traits dans les _blancs_ du chant.--À part cette observation, +cela marche.--Le «Ni mieux ni plus mal» est bon. Harold attaque +maladroitement. Il faut le «Seigneurs» après l'orchestre. N'attaquez +jamais le récit dans les accords. Il faut: + +[Illustration: Seigneurs, le roi va tou-jours faiblis: musique] + +Le choeur est bon. C'est un peu opéra-comique, un peu Auber (_Diamants de +la Couronne_, acte premier, choeur des contrebandiers déguisés en moines, +final). Ce n'est pas une réminiscence, du reste, ce n'est qu'un rapport. +Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqués.--J'aurais +désiré, pour le trésorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais +abandonné le...[98] jusque-là adopté. Il y a là quelque chose... + +[Note 98: Un mot illisible.] + +[Illustration: FAC-SIMILÉ D'UN AUTOGRAPHE DE BIZET] + +«Ah! je vois le bouffon paraître», etc. Ici, je n'aurais pas repris le +dessin principal, _j'aurais annoncé le bouffon_. Vous trouverez au bas +de la quatrième page une ébauche informe[99], mais qui vous fera +comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la +loyauté, l'honneur; il est la _vérité_; il est la lumière. Il faut +l'annoncer par une clarté soudaine, par une transition incisive.--Votre +rentrée au choeur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.--Il +faut faire une coda au choeur; il faut _conclure_. Paddock est au fond du +théâtre, appuyé; il regarde, il écoute, il méprise! Finissez bien le +choeur, puis une ritournelle en majeur assez développée pour que Paddock +ait le temps de descendre lentement toute la scène de l'Opéra. Dans +cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste +pas; vous m'avez compris, j'en suis sûr. + +[Note 99: Voici cette ébauche, comme il l'appelle, et l'observation +qui est écrite en marge. Le morceau est en sol mineur.] + +[Illustration: musique + +Ah! je vois le bouffon pa-rai-tre; Implorons encor les destins Implorons +les destins + +En-tends Dieu se'] + +[+] Au théâtre, que l'orchestre précède presque toujours la voix dans la +surprise etc.--L'orchestre est le geste, et le geste précède toujours le +cri, l'exclamation.] + +En somme, le progrès continue. Encore un peu de gris dans les idées, +mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien écrit. Il n'y a +que «je vois le bouffon paraître» dont l'harmonie m'est désagréable. Ut +ré, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.--Allons, courage.--Je n'ai +rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.--Je suis +content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme! +Lisez la _Légende des Siècles_, le voyage aux bords du Rhin... _X._ est +toujours ladre, gras, menteur et filou!--À bientôt, votre vrai ami. + +* * * + +Juillet 1868. + +Mon cher ami, + +Je viens d'être très malade: une angine extrêmement compliquée. J'ai +souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique très faible encore, +et je m'empresse de vous répondre. J'avais examiné votre travail avant +ma maladie, et c'est précisément au moment où j'allais vous écrire +qu'est arrivée l'angine. + +L'entrée de Paddock est un peu trop rythmée. Ce n'est pas là l'entrée +d'un philosophe. Quelque chose comme l'entrée d'Hamlet: + +[Illustration: musique] + +eût mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me répondre: +«Paddock ne doit pas être triste!» Non, il n'est pas triste, il n'est +qu'ironiquement sinistre. Cette blague-là doit mordre comme de l'eau +forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de +bons accents. Peut-être un peu longue!--_Récit_ bon.--_Le Vieil._: +_Aujourd'hui trêve à l'insolence_, arrive trop tard. Il doit couper la +parole à Paddock. La ritournelle que vous avez placée là ferait un temps +_froid au théâtre_. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la +courtisanerie a aussi ses _Prud'homme_; il n'est pas mauvais de +l'indiquer en passant.--Jusqu'ici j'ai à reprocher le manque _d'intérêt +musical_. Je suis _content_ de la grande phrase de Paddock. Les six +premières mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste +est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout à la fois. Les sauts de +septièmes sont excellents.--_Ceci_ est bien d'un musicien.--Vous ferez +bien de raccourcir la ritournelle qui précède: «_Prends garde_». Ce +dialogue est accompagné trop _touffu_! Cela manque un peu d'intérêt. +C'était difficile, j'en conviens. La chanson de _Paddock_ reprend bien, +et la sortie du choeur est bien comprise.--Courage, il y a progrès. +Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique[100]. +Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut espérer que vous ne +ne me trouverez pas au lit. + +[Note 100: On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce +mot et qu'il voulait dire par là de la vraie musique, de la musique +ayant une valeur.] + +J'ai perdu quinze jours de travail! _Sauvage_, l'un des deux auteurs de +la machine que vous savez[101], a failli claquer d'une congestion +bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que ça vient +très bien!--Je viens de terminer de _Grandes variations chromatiques_ +pour piano. C'est le thème chromatique que j'avais esquissé cet hiver. +Je suis, je vous l'avoue, tout à fait content de ce morceau. C'est +traité très audacieusement, vous verrez. Puis un _Nocturne_ auquel +j'attache de l'importance[102]. Tout cela paraîtra en septembre ou +octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de +peau, autant comme artiste que comme homme; je m'épure, je deviens +meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon +individu, en cherchant bien. + +[Note 101: Le livret de Leroy pour l'Opéra dont il a été question +dans les lettres précédentes. Voir plus haut, pp. 137-138, 140.] + +[Note 102: Voir l'introduction, p. 29.] + +Excusez cette lettre un peu insensée; mais j'ai mangé aujourd'hui pour +la première fois et j'ai encore un peu de fièvre. Vite, vite une lettre +à votre ami. + +Que devient G.? S'il est à Montauban, dites-lui mille bonnes choses +affectueuses de ma part. + +* * * + +Août 1868. + +Mon cher ami, + +Je suis tout à fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai +souffert comme un damné... C'est passé!... On m'envoie à l'instant le +résultat du vote des concurrents à l'Opéra-Comique pour la constitution +du jury d'examen[103]. Cela vous donnera une idée de l'avancement des +idées musicales en France!... + + 35 votants. + + Avec | Maillart 34!!!!! + Leuven | Thomas 32 + forment | Reber 31 + le | David 30 + jury. | Gounod 28 + | Gevaert 26 + | Massé 25 + | Semet 21 + Berlioz 14 + Georges Hainl 14 + Bazin 12 + Mermet 12 + Auber 11 + Saint-Saëns 4 + Bizet 3 + Offenbach 1 + Wagner 1 + +[Note 103: Il y avait, on l'a déjà vu plus haut, p. 121, trois +concours à la même époque: un à l'Opéra, un autre à l'Opéra-Comique, et +un troisième au Théâtre-Lyrique.] + +Ainsi, les musiciens eux-mêmes proclament Maillart prrrrremier +musicien!... Elle est bien bonne!... + +Je cueille cette phrase dans un article de......... + +«Ses mains aussi étaient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand +ces doigts adorablement effilés allaient éveiller, sur le piano, des +notes tellement séparées les unes des autres par l'étendue des octaves +qu'elles n'avaient pas l'habitude de résonner en même temps!» + +Ô langue française! ô bon sens! ô pudeur!... + +Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai: + +1º La prosodie du commencement; + +2º Un peu de continuité dans l'accompagnement. J'aurais voulu les +périodes plus hachées... plus scène... mais l'accent dramatique est +juste. L'idée musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas +assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progrès; courage! + +Votre jeu de scène du Vieillard peut être bon, et, en ce cas, la +ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un +peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez +voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement, +le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des +_moyens solides_. Il faut toujours que _ce soit fait_. Je suis heureux +de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche +mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une +étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet +jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de +cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très +saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système +philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent... +_Socrate_, c'est-à-dire Platon, _Montaigne_ (excellent, parce qu'il n'a +pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le +matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le +stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie +philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances +scientifiques, et ignorer _absolument_ tout ce qui n'est pas prouvé, +exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il +est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en +arriver là! + +À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur. + +* * * + +Août 1868. + +Mon cher ami, + +Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre +de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très +sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai +acquis cette conviction (je l'avais déjà), c'est que les grands +philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les +_Salomon_, les _Confucius_, les _Moïse_, les _Zoroastre_, les _Solon_ +n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement +pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se +contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le +reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque +aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.--J'ai encore acquis cette +conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin, +Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes, +Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal, +Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc., +vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont +détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à +l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes +philosophiques.--Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au +galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai +sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je +n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît +puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à +fait positiviste.--Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.--Mais +jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social +et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!--Que faut-il lire de +Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance. + +Est-ce admirable ce livre d'Hugo?[104] + +[Note 104: _Napoléon le Petit._] + +Vous ne le connaissiez donc pas? + +Comment diable vous l'êtes-vous procuré? + +Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez--lentement, +peut-être--mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite. + +1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire +entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est +le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique. + +2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est +inutile.--Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort +pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion. + +3º J'aurais voulu enchaîner: + +«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance. +Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose. + +4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant +ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un +véritable effet.--Voyez les longues phrases de _Rossini_, de +_Meyerbeer_, de _Wagner_ et quelquefois de _Gounod_. Voyez le duo +d'_Hamlet_: «Doute de la lumière.»--«Celle qui prit ma vie» est d'un +accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est +réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression +contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!--J'ai +fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous +approuverez, je crois. + +Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la _Coupe_, vous aurez, +j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du +lieu. + +Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on, +cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les +dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert +trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais +gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela +d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il +à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la +dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit +Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas +été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de +l'État. + +À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami. + +[Note 105: On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au +concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son +prix des mains du prince impérial.] + +* * * + +Septembre 1868. + +Mon cher ami, + +Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire. + +La forme que vous avez adoptée est heureuse.--Je vous reprocherai, +cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.--Toutes +les phrases d'Yorick manquent d'élan.--Paddock est mieux traité. + +J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est +faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de +l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait +en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme. +Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il +fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en +conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que +de n'en pas mettre assez sur Yorick.--Votre andante est meilleur +quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.--Il n'est plus +lui, il vit tout entier en Myrrha.--Toutes ses réponses doivent être +d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non +réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et +l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien! +Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin +d'ensemble gâte tout. + +Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.--Il faut pour le +réussir une _liberté de faire_ que vous ne pouvez encore avoir +acquise.--La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant +tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation +mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et +ces phrases doivent toujours monter, monter.--J'aurais aimé une coda +pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il +retombe dans sa rêverie... _dans la romance qui précède le +duo_.--Paddock le regarde, s'attendrit.--Yorick finit en disant: Myrrha! +Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de +ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main... +Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de +son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse +qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de +l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce +sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers +pour cette coda... Elle manque... _j'en suis sûr_! + +Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice. +Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul. + +Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...[106] et je me +remets au travail avec acharnement.--Il se fait en moi un changement +tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma +nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.--Je +profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à +Paris, j'attaquerai Littré. + +Allons, ne vous découragez pas.--_En avant._--Je n'ai pas besoin de vous +demander si vous êtes _satisfait_ de certaines choses.[107]--Ah! ça va +bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...[108] + +[Note 106: Un mot illisible.] + +[Note 107: Il s'agit de la situation politique à la fin du second +Empire.] + +[Note 108: Un mot illisible.] + +La situation manque de _Paddock_... + +À bientôt, + +Votre vrai ami. + +* * * + +Octobre 1868. + +Cher ami, + +Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne +heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est +encore un peu sombre. + +Votre seconde phrase: + +«Quand la neige vient à fondre» + +est très bonne.--Dans la fin du 1er ensemble il y a un peu trop de +l'accord + +[Illustration: musique]; + +je vous ai indiqué deux mesures à couper; voyez.--La phrase: + +«Tu pourrais en rire» + +est bonne pendant les huit premières mesures et devient _très bonne_ +ensuite. + +«Le zéphyr et la vague», _très bien_. _Ton filet_ est trop long et trop +sombre, puis la réponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a là trois +mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est +moins bonne que la précédente. Le rappel de la romance fait bien, mais +je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus +soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur +lesquelles vous ferez entendre des + +[Illustration: musique] + +Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez +pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis +_beaucoup_, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette +circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile. + +En quelques mots, voici où en sont mes affaires. + +La reprise de _Faust_ avait complètement coulé la pièce de Leroy et +Sauvage, à cause de la _Nuit du Walpurgis_; mais en faisant les décors +et les costumes de _Faust_, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce +de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et +à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est +très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque +temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande +formellement (et avec _l'autorité pressante_ dont dispose un directeur +de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index), +Perrin donc me demande de concourir pour la _Coupe_.--Il me tient ce +langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une +partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la +_Coupe_ le succès que je rêve.--_Vous seul_ pouvez réussir cet ouvrage +aujourd'hui!» Traduisons: + +«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.--Si Bizet +concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet +avec ardeur.» + +D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis +_extrêmement content_.--C'est _de beaucoup_ supérieur à tout ce que j'ai +fait jusqu'à ce jour.--Le deuxième acte surtout est, je crois, très +bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît +être, non relativement, mais _absolument_ une bonne chose. (Avec vous, +je me déboutonne.)--Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue +musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je +suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les +partitions avec Gevaert[109].--Gevaert est un honnête garçon, et c'est +un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de +juger de la musique.--Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury; +qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que +je voudrai.» + +[Note 109: Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.] + +Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour +l'Opéra. + +Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait +rasant. + +Que faire? + +Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la +préface de Michelet[110]. + +[Note 110: La préface de 1868 à l'_Histoire de la Révolution_.] + +J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon +final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste. + +Vous ferez bien de renvoyer votre poème[111].--Dites mille choses à G. +et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés. + +[Note 111: Le livret imprimé de la _Coupe du Roi de Thulé_ qu'il +fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à +concourir.] + +1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.--Le +premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé +le reste de ses jours: + +_Six jours de prison._ + +Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à +plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le +ruisseau: + +«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la _Lanterne_! et ça m'a exaspéré.» + +_Acquitté!_ + +Où allons-nous? + +X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve +cette idée charmante: + +«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une +génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.» + +Vieux ruffian! + +Il y aurait cette réponse à lui faire: + +«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades +qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles +entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.» + +* * * + +Décembre 1868. + +Mon cher ami, + +J'ai vu G... Je suis donc rassuré. + +Vite, une scène. + +Je vais vous gronder: + +Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez +des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il +vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le +monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que +l'entrée de Myrrha.--Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous +auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez. + +Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho, +ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.--La +séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.--Dans ses +yeux, il doit y avoir cette expression _glauque_, indice certain de +sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté. + +Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!... + +Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque +exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.--Cette symphonie doit +commencer à: _Je tremble au seul bruit de ses pas._--Le serpent arrive, +et l'oiseau ne bat plus que d'une aile. + +Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux +bien;--quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour +autrement.--Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion, +avec délire; il le dit _au nuage_, à l'étoile.--Myrrha présente, il est +éteint.--Je n'insiste pas, car vous m'avez compris. + +Autre reproche moins grave. + +L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, _elle_, Angus, +et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le +bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son +regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur +Yorick. + +J'aime la deuxième partie de votre travail; le choeur est bon. Une +critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit, +mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. _Il faut entendre les +paroles_, absolument. + +Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre +insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans +votre musique; vous pensiez à Ténot[112] en faisant votre entrée de +Myrrha, je le parie... + +[Note 112: Le livre de Ténot qui faisait sensation: _Paris en +décembre_ 1851.] + +Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de coeur ne +consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de +longues méditations.--Mais avec Myrrha, il faut oublier, +absolument.--Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois, +j'en suis sûr. + +Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est +devenue plus pressante que jamais.--Il en parle à mes amis et les lâche +sur moi.--Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an, +j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé +X... _Tous farceurs!..._ Je ne sais si vous lisez le _Diable à quatre_. +J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M. +Veuillot et ses amis: + +«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir +mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons, +pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se +fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale +cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque +sur votre acarus en chef.» + +C'est assez bon, n'est-ce pas? + +Pasdeloup va jouer ma symphonie. + +Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours, +toujours votre ami dévoué. + +* * * + +Décembre 1868. + +Cher, + +Voilà qui est infiniment meilleur!--C'est un peu triste.--Plus rose +vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher. + +Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous +avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent +nécessaires. _Écoute la voix qui t'implore_: évidemment il va dire +quelque chose: + +_Sans Myrrha_, etc. + +L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par +Yorick.--Si vous faites là une _phrase_ commençant par la tonique, vous +vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est +difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.--Allons, courage. + +Lisez le _Diable à quatre_ paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy. +C'est excellent! + +S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai +que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si +Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons! + +Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si +vous le préférez, passez au deuxième de suite. + +À vous mille fois de mes meilleures amitiés. + +* * * + +Janvier 1869. + +Mon cher ami, + +I.--Récit, un peu insignifiant. + +_De ton âme troublée_, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un +morceau et qui, malheureusement, reste isolée. + +Le choeur «_Par ses exploits_» est trop fanfare de trompettes; vous +trouverez cette phrase-là dans Grétry. + +«_Seigneur Angus_». Il y a là, mon cher ami, un morceau nécessaire; +morceau court, vif, gai, alerte, comique.--Ce 4 temps languissant ne +rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela +se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués. + +La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue +musical. + +Malheureusement, la fin manque d'_effet_. Quand je dis _effet_, je +n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.--Les +choeurs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec +terreur: _la coupe d'or, la coupe d'or!_ Il y aurait peu de chose à +faire pour que ce morceau-là fût bien.--Maintenant, je ne comprends pas +le choeur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: _Vive +Angus!..._ Le vieux roi n'existe plus pour eux.--Du reste, je suis un +peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que +je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première +était seule possible.--Le «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_» doit +précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs +compliments en douceur.--Puis la _légende_ les calme un peu.--Lorsque le +roi envoie chercher Paddock, le _froid_ augmente +considérablement.--L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation, +etc.--Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec +vous.--Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me +comprendrez tout à fait.--En somme, le morceau.....[113] la légende a +été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte. + +[Note 113: Un mot illisible.] + +J'ai lu toutes les _Lanternes_. _Il_ a eu des choses de premier +_ordre_.--À propos de Marfori: «Ce courtisan, qui s'est trouvé trop +_harponné_ par ma dernière Lanterne, et que la _marée_ révolutionnaire a +porté sur nos côtes, veut, dit-on, m'envoyer des témoins.--Bravo! Nous +nous battrons à l'hameçon!» Une, autre fois: «On annonce que _Barnum_ a +perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles espérances.--On +lui prête l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute +que pour une somme rondelette, Marfori ne consente à changer de +_baquet_!»... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses +saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'idée.--J'ai vu +G. qui est allé passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien +chez lui.--Il a eu une excellente occasion de voir Londres _gratis pro +Deo_. + +On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties +d'orchestre pour cette semaine. + +J'ai terminé les deux premiers actes de la _Coupe_. Je suis très +content. + +À bientôt, cher, et toujours mille fois votre ami de tout coeur. + +* * * + +Février 1869. + +Mon cher ami, + +Je suis désolé de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas +mieux, j'ordonne un repos de quelques jours. + +Arrivons à votre affaire.--Au moment où les courtisans sont au comble de +l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre +officiers paraissent au haut de l'escalier.--Ils sonnent une fanfare +grave, lugubre; tous s'arrêtent en s'inclinant! Harold paraît: _Le roi +n'est plus!_ Tous les seigneurs se prosternent: Hélas!... Puis (?) sur +le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., revêtus de leurs +insignes, sortent du palais.--Les Cours de cassation, d'appel, etc., le +Sénat, tout le bataclan, descendent sur une _marche_ grave et s'avancent +sur le devant de la scène! Des officiers portent la couronne, le +sceptre, tous les insignes de la royauté.--Paddock les suit, portant la +coupe. À sa vue, épatement général, mouvement: on s'agite, on s'élance, +et, sur la marche éclatante et pompeuse cette fois: _Gloire au maître de +Thulé!_ Voilà, mon cher ami, comment cette scène doit être +traitée.--Voilà pourquoi la _première_ version du livret est meilleure. +Un simple rappel du choeur: «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_», et +Paddock: _Oui, cette royauté me tente._--Vous m'avez compris. Pour les +fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'_Hérodote_ ou d'un +autre. + +La couleur de votre _fable_ n'est pas mauvaise, mais l'idée est molle. +1re _strophe_, presque un récit: + +_Que ton choix souverain la donne_ + +avec autorité; + +_À qui doit régner après moi!_ + +avec douleur, larmes. + +À la 2e strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme +chromatique serpentant à travers l'orchestre: l'astuce, la cruauté, la +bassesse, etc. Les deux derniers vers avec éclat! 3e strophe, des +trémolos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes: +la grimace du singe terrible! Après ce vers: + +_Le singe, avec une grimace,_ + +un silence. Paddock remonte la scène... pour se rapprocher de la mer. Il +faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la +scène, et la pièce tombe!... Il faut penser à tout! + +L'insensé! qu'a-t-il fait? + +Vivace, tout de suite le 3/4.--Pas d'_Harold_ seul, pas d'_Angus_ seul, +pas de _Myrrha_ seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre 3/4 +est bon, c'est ce qu'il faut!... + +Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle. + +Votre musique dit: + + Myrrha, la brise est douce + Et le flot engageant, etc. + +Vous voyez la nuance.--Le 6/8 est un mauvais mouvement pour la chose: un +motif large, mais pas trop assis.--Dans le lointain, l'orage qui +augmente jusqu'au lever[114] du rideau. Après, la 2e reprise du motif +que je ferais dire par Myrrha à l'unisson d'Yorick: «Pêcheur, _la brise +est forte, et le flot écumant_, si la mer _te rapporte, je tiendrai mon +serment_.» Il est bon de l'engager; les auteurs de la pièce n'y ont pas +assez songé. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une +tempête. Pendant cette musique, le petit s'est échappé. Il est monté +sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif à +l'orchestre avec le tapage complet. + +[Note 114: _Lapsus calami._ Il voulait écrire: baisser. C'est la fin +de l'acte.] + +Ce plan est la critique de votre travail.--Comme musique, ce n'est pas +mauvais. Mais ce n'est pas cela. + +Mettez en scène, mon cher ami, et vous verrez alors où vous pêchez! +Songez donc à remplir cette grande scène de l'Opéra.--Mais, je vous le +répète, reposez-vous. + +Je répète ma symphonie petit à petit; c'est difficile, mais c'est bon, +je crois! + +Changement de front! Nouvelle direction de l'Opéra-Comique qui m'a +demandé ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pièce: trois ou +quatre actes.--C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plutôt Perrin +lui-même, _Leuven_ reste pour la forme).--Le Théâtre-Lyrique sera entre +les mêmes mains dans trois mois.--Bref, on veut me faire faire une +grande machine avant l'Opéra. Je veux bien, et je serai charmé de lâcher +le concours et d'essayer de changer le genre de l'Opéra-Comique.--Mort à +la _Dame Blanche_! + +À bientôt, cher, et à vous de tout mon coeur. + +* * * + +Février 1869. + +Mon cher ami, + +Votre lettre m'a fait un double plaisir: + +1º Elle m'annonce le rétablissement presque complet de votre santé; + +2º Elle m'apporte un bon travail qui a une réelle valeur, malgré les +critiques que je vais vous adresser. + +Entr'acte très bon, mais malheureusement beaucoup trop court! + +Songez donc au temps que nos gandins mettent à s'asseoir, essuyer les +lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas +suffisant. + +Le choeur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais +le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur +l'eau, et il doit être dans l'eau. + +Le milieu (solo de sirènes) me plaît également, mais pourquoi la même +musique pour deux strophes, qui diffèrent absolument de caractère. Il y +a là deux types différents: la sirène sentimentale et la sirène +railleuse.--Vous avez fait seulement la première. + +À part ces trois critiques, je suis très content de votre envoi.--Malgré +mon désir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps. +La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-être nuisibles. Pensez-y. + +Courage donc, cher, et mille amitiés de votre... + +* * * + +Février 1869. + +Mon cher ami, + +X. m'ayant demandé de lui composer une valse sur des motifs du nouveau +ballet de..., je me suis mis à l'oeuvre immédiatement; votre envoi était +sur ma table, j'ai cru avoir affaire à une feuille de papier blanc... et +voilà pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble +saleté. Pardon! + +Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous décidiez enfin à +écouter les conseils de votre médecin.--L'équitation, l'escrime vous +donneront peut-être encore de meilleurs résultats que la +philosophie.--Apprendre à connaître l'homme n'est pas toujours une +besogne bien ragoûtante, alors même que l'on fait cette étude sur +soi-même.--Promenez-vous, rêvez, respirez!... Votre santé s'en trouvera +bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.-- + +J'arrive à votre envoi.--J'aime l'entrée de Claribel.--C'est très +intelligent.--Il y a de la douleur, du.....[115] autant que de la +féerie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas +généralement. + +[Note 115: Un mot illisible.] + +J'aime le récit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et poétique; +_blancs rayons_ est trop haut.--Comment voulez-vous prononcer sur ces +notes excentriques quand il faut un son doux, égal, discret. + +La sortie du choeur est insuffisante _comme durée_. Quarante choristes et +trente danseuses à écouler. Manquent huit ou dix mesures.--Du reste, +cela dépend un peu de l'arrangement de la scène. + +J'aime le récit de la (_sic_) Claribel et de la sirène.--Très bien le +3/4 après _ce mal, c'est l'amour_. + +_Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras_ manque d'accent +(mais ce n'est pas mauvais). + +J'aime aussi la romance.--J'aime surtout le _Elle pleure_ de la +Sirène.--C'est juste; il y a du charme là. + +Peut-être (mais ceci est difficile à juger), peut-être votre Claribel +est-elle trop résignée!... Peut-être faudrait-il plus de révolte, de +rage. _Mais cet homme que j'aime_, surtout la deuxième fois, demande une +explosion à mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les +deux strophes sur la même musique. + +En somme, c'est bien! C'est énormément supérieur au premier acte. +Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.--Travaillez à votre aise. + +Rien de nouveau pour le choix d'un poème Opéra-Comique.--Du Locle et +Sardou retapent la pièce qu'ils me destinent.--Du Locle n'a pas encore +lu celle que je voudrais faire.--Perrin est, je crois, tout à fait +dégoûté du poème de Leroy et Sauvage La symphonie se répète toujours. +Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il? + +À bientôt, cher ami, et croyez toujours à l'affection solide et dévouée +de... + +* * * + +Mars 1869. + +Mon cher ami, + +Grands progrès!... + +Tout cela se tient. C'est fait. Comme scène, c'est bon. + +Je reproche au choeur des sirènes d'être écrit à quatre parties en canon. +Les voix se mêleront. Ce ne sera pas clair, et l'idée musicale, en +somme, n'est pas suffisante.--Le récit de Claribel, la symphonie +imitative, tout cela est bon.--L'air de Claribel manque de grandeur. Le +début est joli, mais est-ce là la reine de l'Océan? C'est aimable!... +mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la +tendresse, du charme, et qui est plus _grand_ que la première +partie.--En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre +duo.--C'est la grosse affaire!... + +J'attends toujours un poème.--L'affaire Leroy et Sauvage est lâchée +définitivement.--Les auteurs sont embêtés! mais l'oeuvre n'était pas +parfaite, loin de là: d'excellentes choses, mais d'autres choses +faibles.--Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il +dit à tout le monde que je serai une des colonnes de son édifice, etc, +etc. Perrin me comble de témoignages d'estime, etc., etc. + +Le moindre poème serait bien mieux mon affaire! + +Il est vrai que jusqu'à présent, personne n'en a.--Perrin m'a dit, il y +a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons +marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indifférence, +etc., etc. En somme, je _sais_ que mes affaires vont bien, mais que +c'est long! + +Choudens grave ma symphonie, _orchestre_, _arrangements_, etc. Quand +venez-vous? + +À bientôt, cher, et toujours ma meilleure amitié. + +Ma symphonie a très bien marché.--_Premier morceau_: une salve +d'applaudissements, quelques _chuts_, seconde salve, un sifflet, +troisième salve. + +Andante: une salve. + +Final: beaucoup d'effet, applaudissements à trois reprises, chuts, trois +ou quatre coups de sifflet. En somme, succès. + +* * * + +Avril 1869. + +Mon cher ami, + +Tout cela est bon. Peut-être ça manque-t-il un peu de modulations.--Dans +ces bruissements, ces arpèges mystérieux, les transitions sont +nécessaires. Un peu trop de si bémol, mais ce reproche n'a rien +d'absolu.--Pourquoi n'avez-vous pas fait la réponse de la sirène? + +Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi terminé toute +la première partie de l'acte.--Peu important, du reste.--J'avais pensé +pour l'entrée d'Yorick (que vous m'envoyez) à une combinaison de trois +motifs: + +1º La romance d'Yorick, premier acte; + +2º L'entrée de Myrrha, premier acte; + +3º _Myrrha, la brise est forte_, premier acte. + +Yorick rêve... il pense à Myrrha... à son plongeon... Tout cela est +confus. Je crois que des bribes de motifs à peine indiqués auraient été +d'un joli effet. + +J'approuve complètement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris +est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fidèle de +ce que vous savez bien!... + +J'ai assisté hier à la répétition générale de _Rienzi_ au +Théâtre-Lyrique.--On a commencé à huit heures.--On a terminé à deux +heures.--Quatre-vingt musiciens à l'orchestre, trente sur la scène, cent +trente choristes, cent cinquante figurants.--Pièce mal faite. Un seul +rôle: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont +rien ne peut donner une idée; un mélange de motifs italiens; bizarre et +mauvais style; musique de décadence plutôt que de l'avenir.--Des +morceaux détestables! des morceaux admirables! au total; une oeuvre +étonnante, _vivant_ prodigieusement: une grandeur, un souffle +olympiens! du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie! sera-ce un +succès? Je l'ignore!--La salle était pleine, pas de claque! Des effets +prodigieux! des effets désastreux! des cris d'enthousiasme! puis des +silences mornes d'une demi-heure.--Les uns disent: c'est du mauvais +Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!--C'est affreux! +c'est médiocre!--Ce n'est pas mal! Le public est dérouté! c'est très +amusant.--Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre +Wagner.--Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire à un grand +bougre, et ils pataugent.--Nous verrons mardi; le public d'hier, composé +d'invités, était forcé d'être poli. D'ici à quelques jours, j'aurai +peut-être terminé avec l'Opéra-Comique.--Je vous tiendrai au courant. + + * * * * * + +À bientôt, mon cher ami, et toujours croyez à la vive affection de votre + +Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine. + +* * * + +Mai 1869[116]. + +Mon cher ami. + +Je vous annonce _secrètement_ ce qui sera officiel dans huit jours. + +Je me marie. + +Nous nous aimons--Je suis absolument heureux. + + * * * * * + +Je vais passer l'été campé... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.--D'ici +là, notre existence sera très fantaisiste. + +Ne dites rien à personne. + +Votre ami. + +_P.-S._ J'ai reçu votre mot.--Soignez-vous.--Je suis comme vous très +occupé des élections.--Avez-vous lu _l'Homme qui rit..._ et le _Rappel_? + +Espérons. + +[Note 116: Pour les raisons que j'ai exposées dans l'introduction, +p. 3, j'ai déjà fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en +faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant, +manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.] + +* * * + +Mai 1869. + +Cher ami, + +Je n'aime pas beaucoup à donner des conseils, mais une fois n'est pas +coutume: + +À votre place, j'irais me retremper à la campagne; je passerais l'été à +me reposer, rêver; je travaillerais peu, je lirais modérément; je +laisserais un peu de côté la philosophie et les inconvénients qui en +découlent;--et au mois d'octobre ou de novembre ou même de décembre, je +viendrais à Paris. Je suis peut-être un peu intéressé à vous conseiller +cette combinaison.--Mon père est indisposé, et cette indisposition va +peut-être retarder mon mariage de quelques jours. Je pars immédiatement. +Je ne vous verrai pas.--Que ferez-vous à Paris en juin? Pas de théâtres, +rien d'intéressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que +quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir +profiter de votre voyage. + +Écrivez-moi. Qu'allez-vous faire?--_En juin_, nous nous verrons si +peu... + +Votre vrai ami. + +* * * + +Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris. + +Mon bien cher ami, + +La détermination que vous prenez est aussi favorable à votre santé +morale qu'à votre santé physique. Ici, tout est troppmannisme, +haussmannisme et napoléonisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez +et moralisez! Supposez dans chaque département cent agriculteurs de +votre trempe, et voyez où nous en serons dans vingt ans.--Ce que vous +avez fait n'est pas perdu! Vous vous êtes préparé des jouissances +d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos +occupations ordinaires.--Vos nerfs conserveront leur délicatesse, grâce +à la musique, et vos muscles se fortifieront, grâce à l'agriculture. +Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantité d'hommes +et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.--Au point +de vue du progrès humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous +n'auriez fait dans cette lutte fatigante, énervante et souvent, hélas, +sans issue. + +Avec les livres, votre intelligence et un petit séjour à Paris tous les +deux ans, vous serez plus avancé que nos chroniqueurs les mieux +informés.--À un autre point de vue, celui de la famille (quelque +imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui +vous aurait été fermé bien longtemps, toujours, peut-être. + + * * * * * + +Vous faites bien de ne pas venir à Paris cet hiver; je vous verrais avec +peine renoncer à vos nouveaux projets, car je _sens_ que de leur +réalisation dépend votre bonheur. Installez-vous dans vos résolutions; +exécutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous être nuisible. Vous +allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, _mais vous +y reviendrez_, et je serai toujours là, vous le savez.--Je ne serais +même pas étonné qu'un grand progrès fût le résultat de votre nouvelle +situation. + +Donc, mon cher, je suis heureux, content, complètement satisfait de +cette grande résolution. _Vous faites bien_, et mon amitié pour vous ne +saurait m'égarer. + +Je suis éreinté en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et +je travaille à _Noé_[117].--J'ai livré deux actes.--Il faut donner le +_troisième acte_ le 25 octobre et le _quatrième_ et dernier acte, le 15 +novembre.--Je m'y suis engagé par traité et je m'exécute. Mais, par +traité aussi, j'ai fait des réserves expresses pour l'interprétation. La +_basse_ et la _première chanteuse_ me manquent.--Je ne les vois nulle +part, et si je ne les trouve pas, _Noé_ attendra.--_Du Locle_ est de +retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque +chose.--Voilà, cher, où en sont mes affaires... Et G., où est-il? À +Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au même endroit? Dès que j'aurai +des chaises, je lui écrirai de venir nous voir. + +[Note 117: Voir l'introduction, pp. 27-28.] + +Écrivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon coeur, vous le +savez, et vos lettres me font grand bien. + +Toujours, mon cher Edmond, votre ami dévoué. + +* * * + +Juin 1870. + +Mon cher ami, + +Au galop un mot. Je pars. Je vais à Barbizon passer quatre mois. +J'emporte une charmante pièce de _Sardou_ (pressée) et puis _Calendal_ +et _Clarisse Harlowe_ etc. + +Que de besogne. + + * * * * * + +Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouvé de bonnes +choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois. + +Écrivez-moi à Paris. On m'envoie mes lettres. + +Votre ami. + +* * * + +Août 1870. + +Mon cher ami, + +J'espère bien que votre santé un peu délicate vous évitera le service +actif. Ne négligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit être pris hélas! +Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.--Je rentre à Paris demain +matin. La garde nationale sédentaire me réclame.--Eh bien... les 7 300 +000 doivent être contents!... Voilà la tranquillité, l'ordre, la paix! +Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais après?... + + * * * * * + +Et notre pauvre philosophie, et nos rêves de paix universelle, de +fraternité cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela, +des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans +fin! + +Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent +toutes ces horreurs. Je suis Français, je m'en souviens, mais je ne puis +tout à fait oublier que je suis un homme.--Cette guerre coûtera à +l'humanité cinq cent mille existences. Quant à la France, elle y +laissera tout!... + +Écrivez-moi à Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car _nous_ +sommes inquiets de vous. + +Votre ami dévoué. + +* * * + +Août 1870. + +Mon cher ami, + + * * * * * + +On crie dans la rue la mort du prince Frédéric-Charles, mais ce n'est +pas officiel, je crois.--Les choses vont mieux. Le langage de _Trochu_ +me plaît. _Palikao_ dit: «J'ai nommé: j'ai envoyé», et _l'autre_ voyage +en 3e classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun. + +Quelle fin!... + +Votre ami qui vous aime de tout coeur. + +Guiraud ne part pas. _Prix de Rome_ exempte. Je crois comme vous que la +loi n'atteindra que les anciens soldats à moins de défaites +nouvelles.--Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les +forteresses vont être dégarnis. Dans huit jours nous aurons de quatre à +cinq cent mille Prussiens à quarante lieues de Paris; mais c'est le +suprême effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la +France voudra qu'elle soit! Espérons! + +* * * + +Paris, 26 février 1871. + +Cher ami, Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de +famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre................... +...........nous nous retrouvons debout, vivants, ou à peu près, sur les +ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse. +Ce que coûtent les Napoléons, nous ne vivrons peut-être pas assez pour +le savoir! + + * * * * * + +Je voudrais cet été terminer _Clarisse Harlowe_ et _Griselidis_. +_Griselidis_ est très avancée. _Sardou_ veut changer le dernier acte. +Dès qu'il sera rentré à Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en +puisse faire autant. Quant à _Clarisse_, c'est à peine commencé. + +Avez-vous des nouvelles de G.? Écrivez-moi bientôt, cher ami, +rétablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez à la vive +affection de... + +* * * + +Juin 1871. + +Cher ami, + +Enfin! C'est fini! C'est au nom de la République, au nom de la liberté, +au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme +mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen +entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer! Nous +sommes navrés, tous mes amis et moi.--Malheureusement, les récits n'ont +rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de +système politique! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire? +Allons-nous retomber dans la vieille légitimité?... Ce sera une trêve, +et la révolution à l'horizon!... Hélas!... + + * * * * * + +Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par +Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise. + +Donnez-moi de vos nouvelles _à fond_. Parlez moi de G. + +Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de _quitter_ +Paris au galop. + +Mille amitiés de votre toujours affectionné. + +* * * + +Juin 1871. + +Cher ami, + + * * * * * + +Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail. + +Je finis mes deux opéras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'études +aussi réglé que le vôtre, mais je commence à connaître une assez grande +quantité de choses. Le malheur est que le désir de savoir vient en +apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma +curiosité soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les systèmes +philosophiques me semblent de purs enfantillages. + +Mille amitiés de votre toujours mille fois dévoué. + +* * * + +Septembre 1871. + +Mon cher ami, + + * * * * * + +...Je vais rentrer à Paris demain ou après. Écrivez-moi donc rue de +Douai, 22. Rien de très nouveau, si ce n'est que je vais prendre +probablement le 1er novembre, la position de chef du chant à l'Opéra. +C'est une situation que n'ont dédaignée ni Hérold ni Halévy. Je ne serai +pas fort occupé, et les appointements sont relativement bons: cinq ou +six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.--Les +directeurs de l'Opéra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pièces +cette année, m'ont _demandé_ d'écrire la partition d'une _Namouna_ assez +intéressante. La chose était pressée, et l'on m'a mis l'épée dans les +reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au +_Fantasio_ de _Jacques Offenbach_, et mes exigences légitimes de +distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand +(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux à quatre mains +intitulé: _Jeux d'enfants_. J'en suis assez content.--Du reste, je me +fais chaque jour plus fort contre les petites émotions de la vie. Ce +n'est pas à proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense +dédain, un souverain mépris qui en tiennent lieu....... + + * * * * * + +Trouvez deux minutes à donner à votre ami dévoué. + +* * * + +Janvier 1872. + +Cher ami, + + * * * * * + +L'élection _Vautrain_[118] nous laisse espérer un prochain retour de +l'Assemblée... + +Rien de nouveau.--On m'a écrit hier de l'Opéra-Comique pour la mise en +répétitions de _Namouna_; mais j'ai des exigences qui empêcheront +probablement l'affaire d'aboutir. + +Mille amitiés de votre tendrement dévoué. + +[Note 118: L'Assemblée nationale refusait de quitter Versailles, et +on avait pensé que le choix d'un modéré la déciderait à transférer son +siège à Paris.] + +* * * + +17 juin 1872. + +Mon cher ami, + +Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver écrasant j'ai eu +à passer, vous me plaindriez sincèrement.--Mille francs de leçons par +mois, _Djamileh_ à faire répéter et à orchestrer, et tous les ennuis +ordinaires de la vie de Paris qui dévorent la meilleure partie de +l'existence............ + + * * * * * + +_Djamileh_ n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et +ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis +extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très +intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus +sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté[119]. La +rengaine Wagner continue. _Reyer_ (_les Débats_), _Weber_ (_le Temps_), +_Guillemot_ (_Journal de Paris_), _Joncières_ (_la Liberté_) +(c'est-à-dire plus de la moitié du tirage de la presse quotidienne) ont +été très chauds.--_De Saint-Victor_, _Jouvin_, etc., ont été bons en ce +sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout gâté par +l'influence de Wagner.--Quatre ou cinq folliculaires ont éreinté +l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont à leur disposition ne leur +donnent aucune importance.--Ce qui me satisfait plus que l'opinion de +tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie. +Je sais ce que je fais.--On vient de me commander trois actes à +l'Opéra-Comique.--_Meilhac_ et _Halévy_ font ma pièce.--Ce sera _gai_, +mais d'une gaieté qui permet le style.--J'ai aussi des projets +symphoniques, mais mon baby va me déranger bien agréablement. + +[Note 119: Voir l'introduction, p. 35.] + +Que faites-vous? Comment allez-vous? Écrivez-moi. Je n'ai plus vu G., +mais on l'a vu à _Djamileh._--Je suis donc rassuré sur son +compte............... + + * * * * * + +Mille amitiés de votre fidèle et dévoué. + +FIN + +Paris.--Imp. L. POCHY, 52. rue du Château.--1294-4-09. + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 *** + +***** This file should be named 22918-8.txt or 22918-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/9/1/22918/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/22918-8.zip b/22918-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b93284e --- /dev/null +++ b/22918-8.zip diff --git a/22918-h.zip b/22918-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..28c9d52 --- /dev/null +++ b/22918-h.zip diff --git a/22918-h/22918-h.htm b/22918-h/22918-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9739da4 --- /dev/null +++ b/22918-h/22918-h.htm @@ -0,0 +1,5147 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Lettres à un ami, par Georges Bizet. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + .r {text-align: right;margin-right:10%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + .ind {text-indent: 5%; + } + .nind {text-indent:0%; + } + .date {margin-left: 60%; + margin-top: 8%; + font-size:95%; + font-weight:bold; + } + .sign {margin-left:50%; + margin-bottom:4%; + } + .top {margin-top: 5%; + } + .dot {letter-spacing:10px; + font-size: 50%; + text-align:center; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .pagenum { + visibility: hidden; + position: absolute; + left: 92%; + font-size: 75%; + text-align: right; + color: gray; + background-color: #ffffff; + } /* page numbers */ + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;clear:both;} + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + sub {font-size: 55%;} + sup {font-size: 55%;} + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres à un ami, 1865-1872 + +Author: George Bizet + +Commentator: Edmond Galabert + +Release Date: October 8, 2007 [EBook #22918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h3>GEORGES BIZET</h3> + +<hr style="width:5%;" /> + +<h1 style="font-size: 275%;">LETTRES À UN AMI</h1> + +<p class="c">1865-1872</p> + +<p class="c">INTRODUCTION</p> + +<p class="c">DE</p> + +<p class="c">EDMOND GALABERT</p> + + + +<p class="c">PARIS</p> + +<p class="c">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p> + +<p class="c">3, RUE AUBER, 3</p> + +<p class="c"><img src="images/bizet.png" alt="portrait de Berlioz." style="border: 1px solid black;" /></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>INTRODUCTION</h2> + + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span>On m'a dit quelquefois que je devrais faire un livre sur Bizet, et ce +livre, je ne l'ai jamais fait, et je ne le ferai jamais. Est-ce à moi, +d'ailleurs, à le faire? Est-ce à l'élève d'apprécier les œuvres de son +maître? Est-ce à l'ami de raconter la vie de son ami? Comment s'y +prendra-t-il pour trouver et garder le ton juste, et ne risque-t-il pas +de mal servir une chère mémoire en voulant trop bien la servir? Pour mon +compte je l'ai toujours pensé, et j'ai cru qu'il valait mieux me borner +à fournir des documents aux musicographes plutôt que de me constituer +moi-même le biographe de Bizet. Voilà pourquoi, après avoir une première +fois, en 1877,<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> réuni dans une courte brochure, avec trop de réserve, +sans doute, des souvenirs et des extraits de sa correspondance avec moi, +je me décide aujourd'hui à publier à peu près intégralement les lettres +qu'il m'avait adressées et à raconter les faits que je n'avais pas +rapportés alors dans mon opuscule. C'est que j'étais gêné, en effet, par +la préoccupation de ne pas me mettre en scène, de ne pas paraître céder +aux suggestions d'un vilain amour-propre, et, en cherchant à éviter un +mal, je tombai dans un autre. Heureusement, les lettres restent, et leur +texte, au moins est-il là, tandis que les souvenirs,—c'est une loi +constatée par les historiens,—s'altèrent et se déforment, si même ils +ne s'effacent pas complètement. Il se peut donc que j'aie oublié des +détails intéressants et que d'autres aient perdu pour moi de leur +netteté. J'aurais dû tout écrire en 1875, au lendemain de la mort de +Bizet, quand ma mémoire était bonne parce que j'étais jeune. Rien ne +m'aurait empêché de retarder la publication de ce manuscrit; à présent, +je le retrouverais, et bien des<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> mots curieux, bien des conseils +instructifs eussent été conservés. Enfin, si j'ai eu un très grand tort +à cette époque en négligeant de tout noter, c'est une raison de plus +pour consigner ici ce dont je continue à me souvenir en prévenant +toutefois que s'il y a des points qui sont demeurés clairs dans mon +esprit, il risque d'y en avoir d'autres où il y a peut-être de la +confusion lorsque ce n'est pas une perte, une entière disparition.</p> + +<p>Quant aux lettres, je les transcris, comme je viens de le dire, à peu +près intégralement, mais à peu près seulement, car certaines +suppressions me paraissent s'imposer encore, et je pense qu'en cette +matière, il est préférable de pécher par excès de scrupules plutôt que +par légèreté. Sauf de rares exceptions, ces lettres ne sont pas datées. +En 1876, je les classai par ordre chronologique en m'aidant des +empreintes du timbre apposé sur les enveloppes dans les bureaux de +poste. Écrites très rapidement, certaines ne sont pas même ponctuées, et +j'ai dû souvent opérer ce travail.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>En 1866 ou 1867, je ne sais plus très bien, mais il est probable que +c'est en 1866, Bizet me donna le portrait reproduit en tête de ce +volume. Si c'était vraiment en 1866, il avait alors vingt-sept ans +puisqu'il était né en 1838, au mois d'octobre.</p> + +<p>Je passais tous les ans un mois à Paris le voyant soit 32, rue +Fontaine-Saint-Georges, soit au Vésinet, route des Cultures. Je lui +portais des compositions écrites ou je lui en jouais de mémoire. Pour +les études de contre-point et de fugue, elles se faisaient surtout par +correspondance. Je lui envoyais des devoirs, et il me les retournait +corrigés, à l'encre rouge, en général. J'ai conservé tout ce cours qui, +s'il est très précieux pour moi, pourra l'être aussi pour d'autres, me +semble-t-il, à cause des observations critiques, des notes de musique +biffées et remplacées par Bizet, des passages refaits de sa main. Ces +pages sont ainsi d'autant plus intéressantes qu'elles contiennent plus +de fautes.</p> + +<p>Avant d'entreprendre mon éducation musicale, il m'interrogea, m'examina +sérieusement.<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> Je n'ignorais pas l'harmonie, mais il me demanda surtout +si je lisais et quels livres. C'est quand j'eus répondu affirmativement +sur ce point et que je lui eus présenté la justification de ce que +j'avançais en l'entretenant des auteurs français et étrangers dont je +connaissais les œuvres, de Schiller et de Gœthe notamment, je me +rappelle, qu'il me dit: «Cela me décide. On croit qu'on n'a pas besoin +d'être instruit pour être musicien; on se trompe: il faut, au contraire, +savoir beaucoup de choses.» Les études de contre-point commencèrent +aussitôt, et en partant de Paris, j'emportais pour sujet de mon premier +devoir vingt chants donnés qu'il avait notés pour moi.</p> + +<p>Rien n'avait été convenu d'abord touchant une rétribution, et quand, un +an après, je voulus aborder cette question, il m'arrêta net: «Ne me +parlez plus jamais de cela, déclara-t-il,—et si je ne puis garantir +complètement les termes, le sens au moins est-il exact;—je me fais +payer les leçons parce que là je me fatigue; on ne comprend pas, je +prends de la peine. Avec vous, <span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>nous causons simplement de choses qui +nous intéressent, que nous aimons.» Et il finit par ceci qui est, je +crois, presque textuel: «Nous nageons dans les mêmes eaux. Moi, il y a +plus longtemps que vous. Je connais les mauvais endroits, et je vous dis +seulement: ne passez pas là, c'est dangereux.»</p> + +<p>C'est au Vésinet qu'il se prononçait ainsi d'un ton qui n'admettait pas +de réplique bien que très amical; c'est au Vésinet également qu'avait eu +lieu notre première entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y étaient +ordinairement déjà installés au mois de mai, dans la propriété que le +père Bizet avait achetée. C'était un grand jardin, clos, sur la route +des Cultures, par une grille en fer avec, à chaque extrémité, une +chartreuse. Sur le devant, des massifs, des pelouses; au delà, un +potager, et le père Bizet était très heureux quand on en servait les +légumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait à droite, si, de +la route, on se plaçait en face de la propriété, il y avait la chambre +du père, la salle à manger et la cuisine; dans celle<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> de gauche, la +chambre du fils et son cabinet où se trouvait le buste d'Halévy. Après +le travail, nous cueillions des fraises pour le dîner, et ce repas, +souvent, était pris en plein air. Ensuite, au crépuscule, avant de nous +remettre à la musique, nous nous promenions en causant de notre art et +en nous confiant mutuellement nos projets et nos rêves. Le gros chien de +garde, noir et blanc, auquel on avait donné le nom de Zurga en l'honneur +d'un des personnages des <i>Pêcheurs de Perles</i>, avait sa niche à côté du +pavillon de Georges. Nous le détachions, et il bondissait autour de nous +ou courait avec un autre chien brun rougeâtre, plus petit, qu'on +appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois +par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait à la +gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois.</p> + +<p>Deux souvenirs me reviennent à propos du Vésinet: d'abord celui d'une +délicieuse course avec Georges le long de la Seine, à la tombée de la +nuit, en allant à Chatou attendre le père <span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>Bizet qui devait descendre là +du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite à +pied accompagné de son fils; puis, le récit d'une visite de M. +Saint-Saëns. Bizet, un soir d'été, travaillait au Vésinet dans son +cabinet lorsqu'il entendit une voix de ténor qui chantait la romance des +<i>Pêcheurs de Perles</i>. Il sortit dans le jardin, et aperçut quelqu'un sur +la route. C'était M. Saint-Saëns qui, ne sachant pas reconnaître la +maison, avait pensé à ce moyen pour éveiller l'attention de son ami. Il +est inutile d'ajouter que le temps se passa à faire de la musique +jusqu'à l'heure du départ.</p> + +<p>C'est une chose digne de remarque, car elle éclaire à fond son +caractère, que les sentiments de Bizet à l'égard des autres musiciens. +Voici ce que je disais là-dessus, en 1877, dans ma brochure. Quelque +mauvaise grâce que l'on ait à se citer soi-même, il me paraît utile +d'intercaler ici ce passage, comme aussi, plus loin, quelques autres, +parce que les faits étant alors plus récents, il y a là pour ma relation +de cette époque une garantie d'exactitude.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>«Je ne puis m'empêcher de croire qu'il aurait exercé la plus heureuse +influence sur le développement de l'art musical; car, loin d'être jaloux +des autres compositeurs, il s'attachait autant qu'il le pouvait à faire +connaître leurs œuvres, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il +avait pu découvrir quelque beau morceau, ne croyant pas, comme d'autres, +à la décadence de la musique. M. Ernest Guiraud était son ami intime, +ils se consultaient mutuellement sur leurs compositions, et ils ont +souvent travaillé à la même table. Le succès de <i>Piccolino</i> aurait été +un grand bonheur pour lui, car il m'avait un jour exprimé les +inquiétudes qu'il ressentait en voyant que son ami ne pouvait obtenir la +composition d'une pièce assez importante pour signaler son mérite au +public<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il avait aussi pour M. Saint-Saëns la plus vive affection et +la plus grande admiration. De M. Reyer, de M. Massenet, je ne lui ai +entendu <span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>dire que du bien. Il considérait M. Stéphen Heller comme un des +grands compositeurs modernes; il s'employait ardemment à répandre ses +œuvres, trouvant avec raison qu'en France sa renommée n'était pas à la +hauteur de son talent.»</p> + +<p>Ces qualités de générosité et cette loyauté étaient bien connues de tous +ceux qui avaient approché Bizet, et c'est ce qu'il ne faudra pas oublier +en lisant certaines lignes de ses lettres. Je n'ai pu entreprendre de +vérifier si les bruits dont il se faisait l'écho à propos de telle ou +telle personnalité étaient vraiment fondés ou si ce n'étaient que des +racontars malveillants et ne reposant sur rien, de simples cancans pris +à tort au sérieux et qu'il croyait vrais dans la surexcitation et +l'énervement de la lutte, dans la fièvre provoquée par le labeur +excessif, par la fatigue et par des difficultés sans cesse renaissantes. +Ce que j'ai l'obligation d'affirmer, c'est qu'il n'était pas rancunier, +qu'il était de bonne foi, et qu'il n'hésitait pas à revenir sur son +opinion quand il lui était démontré qu'elle était fausse.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>Il s'efforçait, d'ailleurs, de ne laisser troubler son jugement ni par +ses antipathies ni par ses sympathies. Il m'avait engagé, tout en +commençant le contre-point, à m'exercer à la composition en mettant en +musique les paroles de cantates proposées comme sujet pour le concours +du prix de Rome, et il m'avait donné le texte de plusieurs de ces +cantates, texte imprimé à la suite des programmes de la séance publique +annuelle de l'Académie des Beaux-Arts. Je commençai, d'abord, celle qui, +en 1859, avait valu le prix à Ernest Guiraud, <i>Bajazet et le Joueur de +Flûte</i>, mais je ne la terminai pas, et j'écrivis complètement, avec +l'orchestration, celle du concours de 1845, intitulée: <i>Imogine</i>. Je la +lui apportai en 1866. Quand il l'eut examinée, il nous invita tous deux, +Guiraud et moi, à déjeuner chez lui au Vésinet, et me conseilla de jouer +cette cantate à Guiraud. La première fois que je le revis, après cette +rencontre, il me dit: «Je tenais à ce que Guiraud connût votre cantate +et me communiquât son avis, car, moi, j'avais bien le mien, mais je +pouvais me tromper,<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> et je n'aurais pas voulu continuer à vous laisser +travailler si c'eût été inutile.» Ce trait, je le rapporte, parce qu'il +marque d'une façon très juste la conscience que Bizet apportait en toute +chose.</p> + +<p>J'avais mentionné dans ma brochure ses goûts et ses dispositions +littéraires. Je notais qu'en «dehors de la musique, il ne s'était guère +occupé que de littérature», et je continuais ainsi: «Il aimait à lire +nos bons auteurs français, et sa conversation avait beaucoup de charme +et d'intérêt. Il contait l'anecdote d'une manière piquante et l'écrivait +même assez gentiment.» En voici une qu'il me narrait une fois d'une +manière très amusante: il était entré dans le bureau d'un fonctionnaire +en fumant son cigare, et, se trouvant à la suite de plusieurs personnes +qui attendaient leur tour, ne s'était pas découvert. Le fonctionnaire +s'en apercevait, et, d'un ton impérieux et rogue, l'interpellait de la +sorte à mots précipités: «Monsieur, ôtez votre cigare et éteignez votre +chapeau.» Bizet, lui, très flegmatique, répondait alors doucement <span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>avec +un petit accent ironique: «Vous voulez dire, sans doute, ôtez votre +chapeau et éteignez votre cigare. Voilà.» Les assistants éclataient de +rire, et le fonctionnaire, furieux, demeurait muet.</p> + +<p>On verra dans ses lettres quelles étaient ses idées philosophiques. Je +n'ai qu'à y renvoyer. Pourtant il ne sera peut-être pas mauvais de +reproduire ici le passage de la brochure où je résumais mes impressions +à ce sujet:</p> + +<p>«En somme, il aimait trop son art pour consacrer son temps à d'autres +travaux. Pendant longtemps, d'ailleurs, il n'en aurait eu le loisir +qu'en renonçant à la composition. Mais il ne pensait pas qu'un artiste +dût s'enfermer dans sa spécialité; sa vive intelligence était curieuse +de connaître les progrès scientifiques accomplis à notre époque, et dès +que sa position lui permit de s'affranchir des travaux d'éditeurs, il en +profita pour donner plus de moments à la lecture.»</p> + +<p>Il avait grand plaisir à causer de sa vie à Rome, à la villa Médicis, de +ses excursions en <span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>Italie, des monuments et des paysages. Il me parlait +moins de ses études au Conservatoire. Il m'avait appris, pourtant, qu'il +avait eu une grande affection pour son maître Halévy, mais ses +sentiments à l'égard d'Auber étaient entièrement différents. Il avait +pour lui de l'éloignement. Cela se comprend quant à ce qui est du +musicien. En ce qui concerne les actes de l'administrateur, du directeur +du Conservatoire, il les blâmait fortement. C'est tout ce que je puis +dire, mes souvenirs étant devenus trop vagues pour me permettre d'entrer +dans des détails. Enfin, il avait de l'éloignement pour lui, et n'était +même pas fâché, à l'occasion, de lui lancer quelque pointe sans en avoir +l'air. Après un des premiers ouvrages de Bizet, Auber avait fait +représenter une de ses dernières œuvres à lui qui étaient très faibles. +Je ne me rappelle plus bien les titres. Les <i>Pêcheurs de Perles</i> ont été +joués le 30 septembre 1863, la <i>Fiancée du Roi de Garbe</i>, d'Auber, le 11 +janvier 1864. La <i>Jolie Fille de Perth</i> est du 26 décembre 1867, le +<i>Premier Jour de Bonheur</i>, du 15 février 1868.<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> Je crois que ce serait +plutôt à ce moment que l'histoire s'est passée. Bizet me raconta qu'il +avait rencontré Auber, qu'on s'était arrêté, et qu'Auber, avec un accent +qui dénotait que ce n'était qu'une formule banale, lui avait adressé ces +paroles: «Eh bien, j'ai entendu votre ouvrage. C'est bien, c'est très +bien.» Bizet alors avait riposté: «J'accepte vos éloges, mais je ne vous +en rends pas.» Jeu de physionomie d'Auber, et Bizet, tout de suite: «Un +simple soldat peut recevoir les éloges d'un maréchal de France; il ne +lui en adresse pas.»</p> + +<p>De Félicien David, pour lequel il avait beaucoup de sympathie, il +appréciait le <i>Désert</i>. «David, disait-il à peu près, est un miroir qui +reflète admirablement l'Orient. Il y est allé; ce qu'il a vu l'a +fortement impressionné, et il le rend très bien. Ce qu'il fait +ordinairement est faible; mais que, dans un texte, il soit question de +l'Orient, qu'on y mette les mots: palmiers, minarets, chameaux, etc., +alors il fait de belles choses.»</p> + +<p>Dans l'œuvre de Gounod, il admirait surtout<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> les premiers ouvrages, +<i>Sapho</i>, <i>Ulysse</i>, etc., qu'il trouvait, avec sans doute des signes de +jeunesse, pleins, c'est son expression, «de verdeur, de sève».</p> + +<p>C'est lui qui m'a révélé au piano Berlioz et Wagner. Il me joua d'abord +des fragments de <i>Tannhaüser</i> et de <i>Lohengrin</i>. Ces partitions avec +celle du <i>Vaisseau Fantôme</i>, étaient alors, je crois, les seules +traduites en français. Dans la lettre d'avril 1869 où il me rendait +compte de la répétition générale de <i>Rienzi</i> au théâtre-lyrique, il ne +jugeait pas le style de Wagner considéré dans l'ensemble de ses +productions, mais dans <i>Rienzi</i> seulement.</p> + +<p>Il ne m'a rien communiqué de son opéra d'<i>Iwan le Terrible</i>, et je ne +sais pas si, en l'écrivant, comme le croit M. Pigot dont le livre sur +lui est très documenté, il s'était inspiré de Verdi. Puisqu'il l'a, +pense-t-on, brûlé plus tard, il y a là, une preuve que, s'il avait un +moment subi son influence, il s'en était bien affranchi. On lira la +lettre de mars 1867 où il me parle de son éclectisme au sujet de son +opinion défavorable<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> à <i>Don Carlos</i>. Tandis qu'il était impitoyable pour +la grossièreté et pour le laid, pour ce qu'il appelait «des ordures», il +tenait, je le répète, à prendre le beau partout où il le rencontrait. +Dans <i>Rigoletto</i>, il prisait le quatrième acte qu'il m'avait exécuté au +piano avec aussi la scène de Rigoletto et de Sparafucile, le spadassin' +au deuxième acte, scène qu'il distinguait pour sa couleur et la justesse +de l'accent.</p> + +<p>On a publié la correspondance de Bizet avec M. Paul Lacombe<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. J'ai +déjà indiqué combien il était satisfait lorsqu'il découvrait un morceau +ayant de la valeur et quel zèle il mettait à le signaler. Un jour, il y +avait sur son piano quand j'entrai chez lui à Paris, rue Fontaine, +plusieurs exemplaires de la <i>Sonate en la mineur</i> pour piano et violon +de M. Paul Lacombe. Il m'en donna un. Cette sonate, qui venait de +paraître, lui était dédiée. Il m'expliqua que l'auteur, alors un +inconnu, habitait Carcassonne d'où il lui avait écrit. Puis Bizet +s'assit devant son piano,<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> me joua la sonate d'un bout à l'autre en +fredonnant la partie de violon, et je partageai d'emblée son +enthousiasme, enthousiasme qu'elle provoqua chaque fois qu'il la rejoua +devant moi dans la suite pour la faire entendre à d'autres amis.</p> + +<p>Lorsqu'il était à Rome, il avait écrit à Marmontel qu'il avait le projet +de composer pour son envoi de deuxième année la musique de <i>La +Esméralda</i> de Victor Hugo<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Mais il changea d'idée, et se décida à +faire <i>Vasco de Gama.</i> Je ne me rappelle pas bien s'il m'a dit avoir +travaillé sur ce poème. Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'avait +conseillé de m'en servir pour m'exercer. Sur sa demande, je lui portai +la brochure illustrée, et en même temps qu'il m'indiquait de vive voix +comment il fallait procéder, il mettait rapidement sur diverses pages +des signes au crayon. En parcourant la pièce, il y a quelques années, +des souvenirs assez vifs me revinrent en revoyant ces signes. Pour les +fixer,<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> je rédigeai une note, et je la joignis à la brochure. Elle me +paraît avoir de l'intérêt, et je la reproduis en grande partie:</p> + +<p>«...Il (Bizet) marqua par des traits et des chiffres les vers qui lui +semblaient devoir être supprimés ou changés de place afin de donner plus +de vie, de réalité au drame. Il avait même entièrement tracé le plan de +plusieurs scènes; au quatrième acte, notamment, celui du monologue de +Quasimodo et du dialogue de Claude Frollo et de Clopin. Pour Quasimodo, +au lieu d'un air sur l'ancienne coupe, en mouvement lent, d'abord, avec +un allegro ensuite, il commençait bien d'une façon calme, dans un +sentiment doux et mélancolique, mais il s'arrêtait après ces vers:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Toute rose</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Qui fleurit!</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Toute chose</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Qui sourit!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">et passait à ceux-ci:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Sonnez, sonnez toujours!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind"><span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>chantés en un allegro très animé, très vif. Il finissait en reprenant le +premier mouvement et en revenant aux vers numérotés 3:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Triste ébauche,</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Je suis gauche,</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">jusqu'aux derniers de trois pieds:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Noble lame,</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Vil fourreau,</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Dans mon âme</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Je suis beau.</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Le dialogue de Claude et de Clopin était dit pianissimo, en mesure à <sup>6</sup>/<sub>8</sub> +d'un rythme entrecoupé. Vis-à-vis de ces vers de Claude:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Mais que l'enfer la remporte,</span><br /> +<span style="margin-left: 18%;">Compagnon,</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Si la folle à cette porte</span><br /> +<span style="margin-left: 18%;">Me dit non!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">il avait écrit: Sommet. C'était un forte ou même un fortissimo; c'était +la passion que Claude ne contenait plus. L'ensemble était supprimé. +Seul, Clopin chantait pianissimo les quatre derniers vers pendant que +l'orchestre rappelait en finissant decrescendo le premier motif. Bizet, +<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>en regard de ces vers, avait donc écrit: Coda. Il avait improvisé ces +deux scènes devant moi en s'accompagnant au piano.»</p> + +<p>Maintenant, au lieu d'une improvisation, la musique de ces scènes +était-elle une réminiscence? Voilà ce que j'ai oublié.</p> + +<p>Au début de nos relations, avant qu'il eût entrepris la <i>Jolie Fille de +Perth</i>, il avait été question d'un <i>Nicolas Flamel</i>, et j'ai assisté au +Vésinet à un entretien qu'il avait à ce sujet avec l'auteur des paroles, +M. Ernest Dubreuil. Il esquissa même au piano une scène devant nous pour +montrer comment il pensait la caractériser. Ce projet fut bientôt +abandonné.</p> + +<p>À la même époque,—c'était probablement en mai 1865,—il me chanta au +piano un chœur pour voix d'hommes qu'on lui avait demandé de la +Belgique. Il y avait été appelé comme membre du jury dans un concours, +et il en arrivait. Ce chœur était sur des paroles de Victor Hugo<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>. +«Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.» Il débutait par une +<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>introduction d'un mouvement large; puis, c'était une fugue avec la coda +sur ces mots: «Certes, je vais venir.» Je fus stupéfait du caractère +élevé et de la difficulté de ce morceau. Alors Bizet m'expliqua que +l'orphéon belge marchait dans une voie complètement opposée à celle que +suivait l'orphéon français, et que ce chœur serait fort bien exécuté. Il +n'est sans doute pas gravé, car il ne figure pas au catalogue des œuvres +complètes dressé par M. Pigot à la fin de son ouvrage sur Bizet. On +devrait rechercher le manuscrit. Malheureusement, je ne me rappelle pas +à l'orphéon de quelle ville de Belgique il était destiné. J'ai une vague +idée que ce n'était pas Bruxelles, mais je ne puis rien affirmer<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Le <i>Scherzo</i> de <i>Roma</i> est également une des premières composition de +lui qu'il m'ait jouées, peut-être la première. C'était au Vésinet. +Primitivement, il avait envoyé ce <i>Scherzo</i> de Rome<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> à l'Institut. Quant +à la symphonie, qu'il ne devait achever que deux ans après, il commença +à y travailler en 1866. Au mois de mai ou de juin, je l'ai entendu au +Vésinet chercher des motifs au piano pour le premier morceau. Un jour, +il me donna un devoir de contre-point à faire et me conseilla d'aller +l'écrire dans la chambre de son père qui était absent, pendant que lui +s'occuperait de sa symphonie. Le devoir n'avançait pas vite, car +j'étais, en effet, fort distrait, prêtant beaucoup l'oreille aux sons du +piano qui m'arrivaient de l'autre côté du jardin, du cabinet de Georges. +M. Pigot a raconté dans son livre l'histoire du <i>Scherzo</i> et de la +symphonie. Je n'ai donc simplement qu'à insérer dans cette introduction +les lignes suivantes extraites de ma brochure de 1877:</p> + +<p>«Le titre, <i>Souvenirs de Rome</i>, a dû être choisi au dernier moment, car +Bizet ne m'en avait jamais parlé. Il voulait d'abord écrire une +symphonie dans la forme de celles de Beethoven et de Mendelssohn, où eût +pris place un <i>Scherzo</i> joué à l'Institut après son retour de<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> Rome, et +plus tard par l'orchestre de M. Pasdeloup. On a vu qu'en la retouchant, +il ne paraissait pas songer à écrire de la musique descriptive.»</p> + +<p>Pour la <i>Jolie Fille de Perth</i>, je dois faire remarquer, à propos du +résumé du premier acte qu'il m'envoyait dans sa première lettre de +septembre 1866, que, plus tard, deux morceaux ont été supprimés: une +romance de Smith après la sortie des forgerons, et un duo entre Smith et +Mab. Ce duo a été remplacé par les couplets de Mab. Je trouve encore un +passage à prendre, touchant cet ouvrage, dans la brochure de 1877. +J'écrivais alors:</p> + +<p>«On a vu<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> qu'il s'était plusieurs fois déclaré satisfait de son œuvre. +Il tenait à faire le moins de concessions possible au faux goût du +public, ayant au plus haut degré le respect de son art, et dédaignant +les succès obtenus par des moyens que réprouvait sa conscience +d'artiste. Lorsque, en 1867, il me fit connaître sa partition, il me +communiqua d'abord les morceaux qu'il croyait<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> avoir le plus de valeur. +Ce sont: au premier acte, le duo de Smith et de Catherine, au moins la +phrase principale; au deuxième, le chœur de la ronde de nuit, la danse +bohémienne et l'air de Ralph, où M. Lutz se fit tant applaudir; le duo +de Mab et du duc avec le menuet dans la coulisse, au troisième acte; au +quatrième, le duo de Smith et de Ralph avec chœur et le chœur de la +Saint-Valentin.»</p> + +<p>En me jouant la ballade à roulades de Catherine au quatrième acte, il me +dit qu'il était obligé de céder là-dessus, qu'il avait tâché de faire en +même temps quelque chose qui restât musical, et me demanda s'il y avait +réussi. On connaît la lettre qu'il écrivit à Johannès Weber après la +première représentation, lettre que le critique publia dans son +feuilleton du <i>Temps</i>, numéro du 15 juin 1875<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et où on lisait ces +mots: «J'ai fait cette fois encore des concessions que je regrette, je +l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma défense, etc.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>Pendant l'exposition universelle de 1867, on avait ouvert un concours +entre les musiciens pour la composition d'une cantate et d'un hymne. +Bizet et Guiraud prirent part à ce concours sous un pseudonyme inscrit +dans le pli cacheté joint aux manuscrits. On verra dans la première +lettre de juin 1867 que celui de Bizet était Gaston de Betsi, et Tésern, +celui de Guiraud, mais Guiraud, je crois, n'avait adopté le pseudonyme +que pour l'hymne. Tous deux avaient donné l'adresse des compositeurs +imaginaires à Montauban; Bizet, chez moi, Guiraud, chez un de mes amis. +La cantate était jugée par eux intéressante; ils pensaient qu'on pouvait +écrire avec elle de la vraie musique, et celle de Bizet était belle, en +effet. L'hymne, au contraire, accompagné par une fanfare, leur +paraissait n'être qu'un chœur d'orphéon, et ils le tournaient en charge, +s'étudiaient à être vulgaires. Bizet, pour qu'on ne reconnût pas son +écriture, me le faisait copier, et je me souviens d'une bonne soirée de +travail à nous trois, au mois de mai, rue Fontaine, Guiraud et lui +orchestrant leurs cantates, moi<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> transcrivant son hymne. Quand je fus +rentré à Montauban, je reçus de Guiraud un billet qui contenait, au +sujet de l'hymne, un mot bien caractéristique puisqu'il me parlait du +<i>cas où il aurait réussi à faire assez mauvais pour que son enveloppe +fût décachetée</i>.</p> + +<p>Bizet se servit du même pseudonyme pour signer le seul article de lui +qui parut à la <i>Revue Nationale</i>; il modifia seulement l'orthographe, +mettant Betzi, avec un z, au lieu de Betsi. Nous n'avons pas, plus tard, +en 1868, beaucoup causé de cet article. Il me semble qu'il n'en était +pas très satisfait. On verra dans sa première lettre d'octobre 1867 +comment le second, qu'il avait préparé, ne fut pas inséré. Depuis lors, +il ne s'occupa plus de critique.</p> + +<p>Sur <i>Noé</i>, je disais en 1877:</p> + +<p>«Après la <i>Jolie Fille de Perth</i> on lui proposa de terminer ou de +refaire un opéra de M. de Saint-Georges, <i>Noé</i>, qu'Halévy avait laissé +inachevé. Le poème lui plut; certaines situations en étaient très +musicales et bien faites pour séduire un compositeur. Mais il renonça +bientôt<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> à l'écrire et ne s'occupa guère alors que de musique +instrumentale.»</p> + +<p>J'indiquais plus loin qu'après son mariage, il avait repris ce travail. +Quand il m'en causa, au printemps de 1868, j'avais compris qu'il ne +s'agissait pas simplement d'orchestrer, mais que des morceaux entiers +n'étaient pas commencés. Même encore, je crois me rappeler qu'il me +parla notamment d'une belle musique symphonique à écrire au début d'un +acte, le rideau levé, avec le décor du désert, l'ange debout se +détachant en silhouette sur la clarté de l'aube et veillant sur le +sommeil de la femme allongée au pied d'un palmier.</p> + +<p>Mes études de contre-point et de fugue terminées, il m'avait engagé, +comme exercice, à composer le livret du concours de 1868 à l'Opéra, la +<i>Coupe du Roi de Thulé</i>. Je n'allai pas plus loin que les deux premiers +actes. On verra comment il fut amené, lui aussi, à faire la musique de +ces deux actes, ce qui augmente encore l'intérêt des lettres où il +analysait pour moi les caractères et les situations de la pièce.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>Sur <i>Djamileh</i>, je répéterai ce que j'avais noté en 1877, que «je lui +avais souvent entendu exprimer le désir d'écrire un opéra sur la +<i>Namouna</i> de Musset». Le sort de «cette pauvre fille», c'était son +expression, éveillait sa compassion.</p> + +<p>Je dois reproduire enfin un dernier passage de ma brochure de 1877:</p> + +<p>«Comme pianiste, il (Bizet) possédait un talent de premier ordre, qu'il +n'a jamais fait connaître en public. D'après lui, un compositeur devait +s'attacher à devenir pianiste, afin de s'habituer par là à donner de la +précision à sa forme. Il me citait les noms des grands compositeurs qui +avaient été excellents pianistes: Jean-Sébastien Bach, Mozart, +Beethoven, Meyerbeer, etc. L'exécution soignée des fugues de Bach lui +paraissait à ce titre indispensable pour former un bon musicien. Après +avoir entendu M. Delaborde sur le piano à pédalier de la maison Érard, +il songea à composer de la musique de piano. Mais il ne donna suite à ce +projet qu'après avoir d'abord écrit la symphonie.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>Ce passage n'était qu'un mémento parce que je craignais d'être maladroit +et, en paraissant excessif, de provoquer des doutes au lieu de +convaincre. J'ai donc aujourd'hui à développer ce trop court abrégé, +d'autant mieux que d'autres témoignages plus autorisés sont venus +corroborer le mien.</p> + +<p>Les facultés exceptionnelles de Bizet se manifestèrent de très bonne +heure. Le père Bizet m'a raconté de son côté une anecdote rapportée par +Victor Wilder dans le <i>Ménestrel</i> et citée par M. Pigot dans son volume, +pages 3-4. Il s'agit de la présentation de Georges, qui avait neuf ans +seulement, à un membre du Comité des études du Conservatoire. Celui-ci, +voyant l'enfant si jeune, accueillit d'abord froidement le père et l'ami +qui le lui conduisaient. «Il faut lui faire deviner des accords, +dit-il.—Tout ce que vous voudrez», répondit le père. On plaça Georges +de façon qu'il ne pût voir le clavier, on plaqua des accords, et il les +nomma tous sans se tromper une seule fois.</p> + +<p>Plus tard, son extrême habileté de lecteur<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> fut remarquée. Après sa +mort, Marmontel, dans son livre <i>Symphonistes et Virtuoses</i>, a déclaré +que «son jeu» avait «un charme inimitable», et qu'il était un «virtuose +consommé», tandis qu'Émile Perrin, dans le discours qu'il prononçait, le +10 juin 1876, à l'inauguration du monument élevé sur sa tombe<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, le +qualifiait <i>d'exécutant incomparable</i>.</p> + +<p>Voici les recommandations qu'il m'avait faites lorsqu'il m'avait exhorté +à étudier sérieusement le piano: me surveiller, me critiquer, +<i>m'écouter</i> très attentivement et recommencer les passages jusqu'à ce +que l'attaque de la touche produisît la qualité de son voulue, ne pas me +contenter d'à peu près, apprendre l'emploi raisonné de la pédale pour +soutenir les sons même pendant les plus courts moments quand c'était +nécessaire et durant que la main était forcée d'abandonner une ou +plusieurs touches dont les cordes pourtant devaient continuer à vibrer. +Il obtenait, du reste, des effets merveilleux de douceur par l'usage +simultané<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> des deux pédales, et, dans le fortissimo, joignait toujours +le moelleux, le velouté, à la vigueur et à l'éclat. C'était une chose +des plus émouvantes, une des plus hautes sensations d'art, que de lui +entendre dire à demi-voix, quelquefois presque à voix basse, en +s'accompagnant au piano,—et avec son organe de ténor il chantait tour à +tour les parties de femmes, de baryton ou de basse,—c'était une des +plus hautes sensations d'art que de lui entendre dire les belles pages +qu'il choisissait dans les œuvres des maîtres dont il possédait à Paris +une riche bibliothèque. Le souvenir de ces auditions me revient souvent, +et il me semble alors que résonnent encore à mes oreilles tantôt un +morceau, tantôt l'autre: certains accents superbes du rôle de Cassandre +dans la <i>Prise de Troie</i> de Berlioz, «Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux +rien comprendre,» plus loin, la vision de la prophétesse, ses paroles +entrecoupées et les dessins de l'orchestre remplissant les silences de +Cassandre, ou bien l'étude de la <i>Chasse</i> de Heller, le numéro XIV en fa +mineur des <i>Nuits Blanches</i> du même, les 32 <i>variations</i><span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> de Beethoven +sur un thème en ut mineur, la <i>Marche Funèbre</i> de Chopin, des fugues et +des préludes du <i>Clavecin bien tempéré</i> de Sébastien Bach. Il avait +beaucoup insisté sur le double profit, pour les doigts et pour le +sentiment, qu'il y avait à retirer de ce recueil si l'on s'attachait à +le travailler. Il m'en exécutait des pièces difficiles avec une +technique impeccable et en grand musicien, mettant en relief les parties +principales, et il me faisait remarquer ce qu'il y avait de moderne dans +certaines de ces pièces, comme dans le prélude en si bémol mineur, +numéro XXII du premier cahier, qu'il jouait avec une expression +passionnée et douloureuse de la plus vive intensité, mais sans l'ombre +d'une exagération et toujours guidé par un goût parfait. Il était d'avis +que le pianiste, pour bien ressentir l'émotion esthétique et bien +nuancer, devait fredonner, s'aider de la voix qui le portait, animait, +colorait son jeu, et lui-même s'en servait, surtout lorsqu'il +interprétait un morceau d'orchestre, imitant, à bouche ouverte ou à +bouche fermée, le timbre des divers instruments, complétant ou<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> +soulignant les détails et les contre-chants. D'ailleurs, il possédait à +un tel degré l'art de faire vibrer le piano dans toutes les portions à +la fois de son étendue et d'en varier les timbres, qu'il rendait +admirablement, sans le secours de la voix, les réductions d'orchestre +telles que la <i>Marche Nuptiale</i> du <i>Songe d'une Nuit d'été</i> de +Mendelssohn, et qu'il éveillait l'idée de l'orchestre même dans des +œuvres écrites pour piano comme la <i>Marche Funèbre</i> nº 3 du cinquième +recueil, op. 62, des <i>Romances sans paroles</i>, du même auteur. Il pensait +aussi que, pour approfondir et perfectionner un morceau, il fallait +l'apprendre par cœur. Sa mémoire, d'ailleurs, était extraordinaire, et +il pouvait composer de longs ouvrages sans en écrire une note.</p> + +<p>Quant à ce qui est de l'orchestration elle-même, il jugeait qu'elle +gagnait en n'étant pas touffue. Comme je louais un jour celle d'un +compositeur dont quelques effets particuliers m'avaient séduit, il +m'interrompit pour critiquer l'ensemble de ses procédés: «Non,<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> +soutint-il, il avait des préjugés. Ça manque d'air, et, dans +l'orchestre, il faut de l'air.» J'ai pu me rendre compte une fois de +tout le soin qu'il apportait dans le choix des combinaisons, dans la +composition des colorations. J'ai raconté plus haut que nous étions un +soir à travailler chez lui avec Guiraud, eux orchestrant leur cantate de +l'exposition de 1867, moi copiant son hymne. Guiraud et moi, nous étions +aux deux bouts de la table, Bizet, au milieu, le piano derrière lui. Un +moment, il se leva, essaya quelques accords à plusieurs reprises en +fredonnant, puis se tournant vers nous, nous questionna: «Quels +instruments entendez-vous? Je n'arrive pas à trouver ce que je +voudrais.» Nous le lui dîmes, tous les deux, Guiraud un peu +distraitement, sans interrompre sa besogne, moi curieux de savoir ce +qu'il penserait de ce que j'indiquais. Il nous répondit: «Oui, c'est +cela, sans doute, mais pas tout à fait, pourtant.» Et il continua de +chercher. Un instant après il reprit: «Je tiens! J'ai assez de douceur +avec les cors; avec deux bassons, je n'aurais pas assez de mordant, je<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> +vais en mettre quatre.» Il ajoutait aussi les violoncelles, les altos +et, peut-être, les clarinettes dans le chalumeau. Malheureusement, je ne +me rappelle plus d'une façon suffisamment précise de tous les timbres +qu'il employait. Ce qu'il m'est encore possible d'affirmer, c'est que du +dosage de chacun de ces éléments et de leur mélange, il devait naître +une sonorité nouvelle.</p> + +<p>Jusqu'ici, je me suis borné à témoigner, et je me suis efforcé de ne pas +apprécier. Maintenant, avant de terminer, je demanderai qu'il me soit +permis de réclamer contre un oubli et de protester contre une légende.</p> + +<p>On ne voit généralement dans l'œuvre de Bizet que l'<i>Arlésienne</i> et +<i>Carmen</i>, et je ne méconnais pas que ce ne soient des chefs-d'œuvre où +il n'y a pas une faiblesse. Cela n'empêche pas, pourtant, qu'il ne soit +injuste de ne tenir aucun compte des beautés que renferment les +<i>Pêcheurs de Perles</i>, la <i>Jolie Fille de Perth</i>, <i>Djamileh</i>, la +symphonie, l'ouverture dramatique, <i>Patrie</i>, les mélodies, dont +plusieurs, les <i>Adieux de l'Hôtesse Arabe</i>, <i>Vous ne priez pas</i>, <i>Ma vie +a son secret</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> sont admirables et si poignantes, d'autres morceaux +encore pour piano et la <i>Marche Funèbre</i> où il y a des passages vraiment +inspirés. Je ne m'étends pas sur ce sujet, car mon opinion peut sembler +partiale. Si je la donne en passant, c'est que c'est celle aussi de +connaisseurs d'un goût sévère et sûr.</p> + +<p>Quant à cette croyance qui tend à s'accréditer et d'après laquelle Bizet +serait mort du chagrin d'être méconnu et d'avoir eu ses ouvrages +accueillis d'une manière défavorable par une partie de la critique, elle +ne repose sur rien d'exact, et je considère comme un devoir d'en réunir +et d'en fournir les preuves. Certes, ce n'est pas dans un esprit de +dénigrement et de malveillance qu'on répète les récits qui ont cours, et +c'est plutôt, au contraire, dans des sentiments de réparation et de +sympathie, mais la vérité n'en est pas moins très différente de ces +récits, et, quelque triste qu'elle soit, elle est moins pénible pour moi +parce qu'elle ne diminue pas la valeur morale de l'ami que je +connaissais bien qu'elle n'altère pas la physionomie d'un artiste +<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>absolument sincère. Nature élevée, Bizet cherchait par-dessus tout à +réaliser son idéal, et les petites blessures d'amour-propre ne +comptaient guère pour lui. Le représenter autrement, c'est le mal juger.</p> + +<p>Sans doute, Marmontel, dont il a été l'élève et qui l'appréciait comme +il méritait de l'être a bien, en effet, écrit ceci: «La nature si +honnête et si franche de Georges Bizet a cruellement souffert de cette +âpreté souvent excessive de la critique. Sous une apparence froide, le +cœur du vaillant compositeur battait vite et fort, et, quoique bien +trempée, son âme s'est brisée avant l'heure dans ces combats +journaliers, où il faudrait pouvoir regarder ses ennemis en souriant. +Moins épris de son art, moins jaloux de ses œuvres, Bizet serait encore +une des gloires de l'école française. Une extrême nervosité, jointe à un +vif sentiment de sa dignité professionnelle, lui donne le triste +privilège de figurer dans la galerie des morts célèbres<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.»</p> + +<p>Oui, Marmontel a bien écrit ces lignes, mai<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>s il déclare aussi que Bizet +était malade avant les répétitions de <i>Carmen</i>, et voici le portrait +que, finalement, il trace de lui: «Tous ceux qui ont connu Bizet +rendront comme nous témoignage des nobles et généreuses qualités de son +cœur, de l'élévation et de la délicatesse de ses sentiments. D'un +jugement sain et droit, et d'une conscience rigide, G. Bizet ignorait +les compromis; il avait au suprême degré le sentiment du juste et +l'horreur de l'intrigue... Bizet était bon, généreux, dévoué, fidèle à +toutes ses affections; son amitié, sincère et inaltérable était solide +comme sa conscience<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.» Et plus loin, Marmontel ajoute encore ceci qui +confirme entièrement ce que j'ai, moi-même, signalé plus haut<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>: «Ami +fidèle, camarade dévoué, ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines +jalousies, G. Bizet, dont la générosité de cœur ne s'est jamais +démentie, était heureux des succès de ses émules de la veille et de ses +rivaux du lendemain. Son esprit élevé, ses sentiments<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> délicats +l'entraînaient à encourager les moins heureux, à consoler ceux qu'avait +trahis la fortune; et c'était avec une entière sincérité qu'il +applaudissait au triomphe de ses concurrents<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.» Il y a donc +contradiction entre ces dernières appréciations de Marmontel et les +premières concernant sa mort, car enfin, <i>a priori</i>, on a peine à +admettre qu'un artiste «ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines +jalousies», qu'un artiste «dont la générosité de cœur ne s'est jamais +démentie», et qui «était heureux des succès de ses émules de la veille +et de ses rivaux du lendemain», on a de la peine à admettre qu'un pareil +artiste ait souffert au point d'en mourir des injustices du public et de +la critique. Eh bien, pour qu'on soit à même de se prononcer en +connaissance de cause, examinons les faits.</p> + +<p>Bizet, très jeune, écrivait de Rome à Marmontel: «La sottise aura +toujours de nombreux adorateurs; après tout, je ne m'en plains pas, et +je vous assure que j'aurais grand plaisir<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> à n'être apprécié que par de +pures intelligences. Je ne fais pas grand cas de cette popularité à +laquelle on sacrifie aujourd'hui honneur, génie et fortune<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</p> + +<p>C'était en 1860 qu'il s'exprimait de la sorte. Avait-il changé depuis? +Je m'en serais bien aperçu, car, soit dans nos conversations, soit dans +ses lettres, il était avec moi d'une absolue franchise, et pourtant, je +n'ai jamais remarqué chez lui la moindre trace de vanité. Il m'est +arrivé plusieurs fois de lui entendre soutenir, sur quelque point +d'esthétique musicale ou dramatique, une opinion tout à fait différente +de celle qu'il avait quand nous nous étions vus l'année d'avant. Alors, +je lui en faisais l'observation, et il me répondait, avec un ton de voix +qui, à lui seul, dénotait l'absence complète de tout souci +d'amour-propre et l'unique préoccupation de la découverte du vrai et de +la réalisation du beau: «Oui, mais depuis j'ai réfléchi». Et il +m'exposait les raisons qui l'avaient amené à modifier ses idées.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>Je ne sais s'il avait été très affecté de l'accueil plus que froid que +son premier ouvrage, les <i>Pêcheurs de Perles</i>, avait, en général, +rencontré auprès de la critique, mais, quand nous nous sommes liés, il +en avait si bien pris son parti qu'à part deux ou trois morceaux qu'il +chantait en s'accompagnant au piano, lorsque les amis qui venaient chez +lui à cette époque le priaient de leur en faire entendre quelque chose, +il en parlait comme d'une œuvre sans valeur. Le jour où il apprit que +j'avais acheté la partition, il se montra fort contrarié et se récria:</p> + +<p>—Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Je vous l'aurais donnée. +D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin d'avoir ça.</p> + +<p>Plus tard, néanmoins, après l'avoir relue, il se déclara satisfait +d'avoir pu écrire aussi jeune un certain nombre de pages. Voici, en +définitive, à quoi se réduisait, d'après lui, ce qu'il y avait d'à peu +près bien dans cet opéra: au premier acte, l'andante du duo de Nadir et +de Zurga:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Au fond du temple saint...</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind"><span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>et la romance de Nadir:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Je crois entendre encore</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Caché sous les palmiers...</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">au deuxième acte, le chœur chanté dans la coulisse:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">L'ombre descend des cieux...</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">puis, la cavatine de Leïla:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Me voilà seule dans la nuit...</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">au troisième acte, enfin, l'air de Zurga:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">L'orage s'est calmé....</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Quant à tout le reste, cela ne valait pas qu'on s'y arrêtât, et ne +méritait que l'oubli. Ce jugement était prononcé avec une telle +conviction que je me laissai influencer. Je l'adoptai sur la parole du +maître, et je suis demeuré longtemps sans le modifier. Plus tard, je +rouvris la partition, je la jouai d'un bout à l'autre, et je compris +alors que Bizet avait été trop sévère, et que j'avais eu tort d'accepter +trop facilement son appréciation. Sans doute, on trouve ça et là dans +les <i>Pêcheurs de Perles</i> des imperfections,<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> des faiblesses, mais un +musicien de génie était seul capable de les composer à vingt-quatre ans, +et il y a dans cette pièce plus de talent que dans beaucoup d'autres qui +ont dépassé la centaine ou qui ont été représentées avec luxe sur la +scène de l'Opéra. Du reste, Bizet se rendait bien compte que le fait +d'avoir eu un ouvrage en trois actes joué même sans succès, lui avait +créé une situation supérieure à celle d'autres musiciens qui n'avaient +réussi à produire au théâtre que des pièces en un ou deux actes.</p> + +<p>On verra plus loin dans ses lettres les sentiments qu'il éprouvait en +constatant la réception faite à ses autres œuvres. On sait déjà qu'il +avait travaillé avec soin la cantate mise au concours pour l'exposition +de 1867. Il n'a pas le prix; il n'a pas même de mention. Comment +prend-il la chose? «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien +fini<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.» Il est <i>ravi</i>, d'ailleurs, que le prix ait été attribué à M. +Saint-Saëns. C'est que, chez lui, lorsqu'il y en a, le découragement est +court.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>Quant à la <i>Jolie Fille de Perth</i>, il pense qu'elle a «obtenu un vrai et +sérieux succès<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>».</p> + +<p>La symphonie a provoqué des manifestations opposées. Il note des chuts +et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, déclare +qu'elle «a très bien marché», et conclut: «En somme, succès<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.»</p> + +<p>La première représentation de <i>Djamileh</i> eut lieu le 22 mai 1872, et +voici ce qu'il m'écrivait le 17 juin: «<i>Djamileh</i> n'est pas un succès. +Le poème est vraiment antithéâtral, et ma chanteuse a été au-dessus de +toutes mes craintes. Pourtant, je suis extrêmement satisfait du résultat +obtenu. La presse a été très intéressante, et jamais opéra-comique en un +acte n'a été plus sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément +discuté<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.» Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des +critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet, +l'auteur des paroles de <i>Djamileh</i>, <i>Notes d'un Librettiste</i>, pages +26-40.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>Il est possible qu'en sortant de la première de <i>Carmen</i>, il ait subi +une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas +signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne +convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait +duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait +exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du <i>Théâtre</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, sur la +<i>Millième Représentation de Carmen</i>, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est +très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous +rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent +d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes +musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le +trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le +félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur +répondit doucement:—Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je +crains bien que vous ne soyez les derniers.»</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à +cet égard deux témoignages très catégoriques.</p> + +<p>Dans la préface des <i>Notes d'un Librettiste</i>, Ludovic Halévy, +s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude +sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur <i>Djamileh</i>. +Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur <i>Carmen</i>. Je vois +encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première +représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé, +non<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son +article du <i>Théâtre</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>: «Après cette fâcheuse première, les +représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant +des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et +dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu, +à chacune des représentations de <i>Carmen</i>, grossissait le groupe, +d'abord si mince, des admirateurs de<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> l'œuvre de Bizet. Il en fut ainsi +pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la +campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et +il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,—Bizet qui +était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,—que la pièce s'était +relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et +c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M. +Arthur Pougin a écrit dans le <i>Ménestrel</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> un article intitulé <i>La +légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet</i>. Or, voici ce qu'on y +trouve: «Oui certainement, M<sup>e</sup> Galli-Marié a raison, et il faudrait en +finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de +<i>Carmen</i> qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de +protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon +et utile de rétablir les faits. C'est ce que M<sup>e</sup> Galli-Marié a fait +récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province, +M. Bernard,<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> rédacteur du <i>Petit Niçois</i>, qui la rapporte en ces termes:</p> + +<p>—L'insuccès de <i>Carmen</i> à la création, mais c'est une légende! <i>Carmen</i> +n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le +croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et +quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'œuvre semblait +définitivement assis.»</p> + +<p>Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses <i>Notes d'un Librettiste</i>, +des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de +Bizet<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur +<i>Geneviève de Paris</i> qu'il destinait, une fois mis en musique, aux +concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que +Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la +campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu +accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur +pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> de la +cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses +souffrances passées et de ses rêves d'avenir.—La maladie, il en riait +déjà, la croyant vaincue!—Les rêves, il les recommençait avec une +satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient <i>Djamileh</i>, +disparue si vite, <i>Carmen</i>, discutée, dédaignée aussi par certains, +<i>L'Arlésienne</i> plus heureuse, <i>Don Rodrigue</i> même arrêté dans son essor +par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage. +Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie +tendaient alors vers cette <i>Geneviève</i> pour l'achèvement de laquelle il +s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.»</p> + +<p>Eh bien, le vrai Bizet, le voilà. C'est le même que celui qui +m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate +pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien +fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne +songeait qu'aux œuvres projetées. Au Bizet rapetissé<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> par la légende, +l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et +si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des +regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de +la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître +regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et +dans sa pureté<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<p class="r smcap">edmond galabert.</p> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>LETTRES À UN AMI</h2> + +<p class="c"><span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53</a></span>—1865-1872—</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="date"> +Juin ou juillet 1865<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">.[25]</a><br /> +</p> + + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Voici vos contre-points<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. J'ai corrigé les pages 1, 3, 5 et 9. Les +autres pages contenant les mêmes fautes, j'aime mieux vous les laisser +corriger vous-même. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur +que d'en faire de nouveaux. Je suis très content. Ne vous effrayez pas +du nombre de fautes. En réalité, cela se réduit à trois ou quatre +fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut écrire par degrés +conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je +devrais dire plutôt mal sauter. Vous allez me comprendre.</p> + +<p>Ce mouvement est mauvais: <img src="images/001.png" alt="Illustration: /-\/-\/-\" /></p> + +<p>Celui-ci est excellent: <img src="images/002.png" alt="Illustration: /\/\/\" /></p> + +<p>Ex.: <img src="images/003.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Cela est très mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de +quintes.</p> + +<p>Au contraire, ceci est bon:</p> + +<p class="c"><img src="images/004.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> n'est pas vocal, le 2<sup>e</sup> est très facile à exécuter. C'est +compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les +degrés conjoints.</p> + +<p>Mes corrections vous mettront à même d'éviter les fautes de quintes et +d'octaves. Voici la règle: lorsque deux quintes sont séparées par un +accord, elles sont bonnes (<i>de même pour les octaves</i>); lorsqu'une des +deux quintes est formée par une note de passage, il n'y a pas faute. +Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est +toujours réelle.</p> + +<p>Ex.: <img src="images/005.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas séparées par un accord.</p> + +<p>Exemples bons:</p> +<p class="c"><img src="images/006.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de +septièmes, etc., autrement qu'en notes de passage.</p> + +<p>Ne faites que très rarement croiser les parties, c'est-à-dire passer la +partie supérieure au-dessous de la partie inférieure, et quand cela vous +arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit +toutes les règles de la basse.</p> + +<p>Ex: <img src="images/007.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>C'est comme s'il y avait:</p> + +<p class="c"><img src="images/008.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Donc, une quarte, deux quintes, très mauvais.</p> + +<p>Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la +syncope. Tâchez que vos syncopes fassent <i>dissonance</i> le plus souvent +possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxième +et la septième et comporte les mêmes obligations de résolution, et +marchez!</p> + +<p>Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées. +Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi. +Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez +pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins +grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile. +Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de +vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous +m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et +affectionné.</p> + +<p>Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments.</p> + +<p>Pas de nouvelles de Lécuyer<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + + +<p class="date"> +Juillet (?) 1865<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.<br /> +</p> + +<p>Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à +deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites +mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le +contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique. +Écrivez votre cantate<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que +l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes, +les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous +fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous. +Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute +affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant +que vous voudrez.</p> + +<p class="sign"> +Mille fois à vous.<br /> +</p> + + +<p class="date"> +Juillet ou bien août 1865<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a><br /> +</p> + +<p>Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre. +Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous +orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est +pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La +fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux +avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée +est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique, +évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère +philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de +<i>Don Juan</i>, des <i>Noces</i>, de la <i>Flûte</i>, de <i>Così fan tutte</i>. Lisez Weber +aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il +y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses +exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du +plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages. +L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait +plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à +toute ma sympathie, à toute mon affection.</p> + +<p>Envoyez aussi souvent que vous voulez.</p> + +<p class="date"> +Fin de l'été ou automne de 1865<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.<br /> +</p> + +<p>Le contre-point va à merveille. Commencez à 3 parties. Vous avez un +traité; lisez et marchez. La mélodie que vous m'envoyez est claire; il y +a du progrès dans la forme. L'idée n'est peut-être pas très originale, +mais cela ne m'inquiète pas. Tâchez de m'envoyer de la composition. Je +suis impatient de lire une cantate de vous. Lécuyer est, en effet, à +Béziers. <i>Iwan</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> est à la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier +ou commencement février.</p> + +<p>Mon père vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute +amitié. À bientôt.</p> + + +<p class="date"> +Décembre 1865.<br /> +</p> + +<p>J'allais précisément vous écrire. Je m'inquiétais de vous, et votre +lettre me cause une surprise extrême. Je n'ai reçu aucune +cantate<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>!... Ce papier n'a pu s'égarer chez moi; on me remet très +fidèlement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchanté de vous +savoir en bonne santé et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne +vie vous menez là-bas! Que je voudrais être à votre place! <i>Iwan</i> est +encore retardé! le théâtre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi +quelque chose. Je vous écrirai plus longuement un de ces jours. Je suis +accablé de besogne. Je ne sais où donner de la tête. Envoyez-moi du +contre-point, de la composition, et à vous de tout cœur.</p> + + +<p class="date"> +Décembre 1865<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.<br /> +</p> + +<p>...<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>Ne vous découragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien écrit. +Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pièges accumulés sous +chaque note. Débarrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien +de tout cela n'est bon, et cependant, il est évident que c'est le +travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve +d'évidente incapacité. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi +dès que ce sera prêt. J'ai fini avec le Lyrique. <i>Iwan</i> retiré. Je suis +en pourparlers avec le Grand-Opéra. Je vous tiendrai au courant.</p> + +<p class="ind">À vous mille fois.</p> + +<p class="r top" style="font-size:95%;"><b>Fin décembre 1865 ou plutôt janvier, peut-être février 1866</b><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.<br /> +</p> + +<p>Bravo! Vite, un autre quatuor avec <i>scherzo</i> et du contre-point. +Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-là, tout naïf qu'il est, +est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de +vous voir en si bonne voie. Voilà un fameux pas de fait. Soignez-vous; +ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'abîmer mes yeux sur +Voltaire et Diderot. Rien de nouveau à l'Opéra. Il faut attendre encore +et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et à vous de +toute amitié.</p> + +<p class="date"> +Fin mars ou avril 1866<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.<br /> +</p> + +<p>C'est en très bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez +trop souvent la tierce dans les accords parfaits. À bientôt, et mille +fois à vous.</p> + +<p>Ma route a changé de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au +Vésinet, Seine-et-Oise<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Tous les jours excepté mardi et samedi.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1866.<br /> +</p> + +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p>En plein <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> siècle, lorsqu'une société soi-disant civilisée tolère, +encourage même les monstruosités bêtes et inutiles, les odieux +assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle +Frrrrance va sans doute bientôt prendre part<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, les hommes honnêtes et +intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'éclairer et +plaindre les 999 millièmes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs +dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami, +que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de +resserrer les nœuds de notre amitié qui, j'espère, vous est aussi chère +qu'à moi.</p> + +<p>Et d'abord, parlons de votre ami<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. J'ai vu M. de... qui m'a promis de +ne pas choisir un secrétaire sans m'avoir prévenu. Malheureusement, il +n'est pas complètement décidé à reprendre un secrétaire. Il peut, +dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuyé. Tout cela est vague, et je +suis désolé de n'être pas un monsieur très influent au risque d'avoir +quelques décorations étrangères. Dites à G. que je pense continuellement +à vous, c'est-à-dire à lui. Si je vois poindre quelque chose, je +marcherai immédiatement. Quant à <i>l'intérêt</i> que je prends à cette +affaire, dites, ou plutôt ne dites pas au tuteur-mécène, que j'entends +le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais +rêvé de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le +plaisir d'être bon à quelqu'un et à quelque chose... Décidément la +culture des écus détraque le cœur et la cervelle. J'aime mieux mes +fraises<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, mes ennuis et mes créanciers. Consolez G. Tâchez de lui +faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine +sérieusement.</p> + +<p>Votre aventure au musée nous a fait rire aux larmes, Guiraud<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> et moi. +Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos mœurs +provinciales.</p> + +<p>J'ai signé mon traité<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma +symphonie<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a> est toujours inachevée. Il est vrai que j'ai à composer +des mélodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela dès que ce sera +publié<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Tout en achevant mes travaux d'éditeurs et en commençant ma +<i>Jolie Fille de Perth</i>, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai +un faible marqué, bien qu'elle me fasse endiabler.</p> + +<p>Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne année de +travail. Profitez de votre tranquillité. Si M. de Bismarck, aidé du +choléra, son digne collègue en chair-à-pâté, nous fait rater +l'exposition, nous retire nos élèves, nos éditeurs, notre pain, en un +mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec +vous l'année prochaine, car, pour cette année, hélas! je vois bien qu'il +n'y faut pas penser. À bientôt, cher, écrivez-moi, et croyez-moi +toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur +de mon cœur.</p> + +<p>Envoyez-moi de la besogne. Mille amitiés de mon père.</p> + +<p>Lécuyer arrive demain.</p> + +<p class="date"> +Juillet 1866.</p> + +<p>Très bien, cher ami, je suis très content de votre travail. Faites +encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements, +pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est là la véritable +difficulté.</p> + +<p>Je suis, cher ami, accablé de besogne: symphonie, opéra, courses, +affaires, ennuis, etc. J'ai terminé ma symphonie. Je commence la <i>Jolie +Fille</i>. La pièce sera jolie, je l'espère, mais quels vers!... c'est +toujours comme dans le <i>Val d'Andorre</i>:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Dans cette ferme hospitalière</span><br /> +<span style="margin-left: 10%;">Nous trouverons, j'en suis <i>certain</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;"><i>Peut-être</i> une aimable meunière<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Mais <i>à coup sûr</i> d'excellent vin.</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>À propos d'excellent vin, le vôtre fait la joie de tous mes amis, y +compris Lécuyer et Guiraud qui vous envoient mille amitiés. Ce vin-là +sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien à l'horizon pour G. Hélas! +cher ami, les hommes deviennent de plus en plus égoïstes. Depuis votre +départ, cela marche encore mieux! J'ai des amis très atteints par la +crise financière. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup +d'argent! Il est, paraît-il, fâcheux que l'Italie ne banqueroute pas un +brin. Je ne comprends rien à ce système. Du reste, on m'affirme que +c'est très clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons +l'exposition. On jouera peut-être la <i>Jolie Fille</i>. Espérons.—Dites à +G. que je suis bien sensible à son affection. C'est très partagé de mon +côté; je serai heureux de le voir. Peut-être sa présence nous aidera à +trouver enfin un coin quelconque. Écrivez-moi de longues lettres. +Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami dévoué.</p> + +<p>Mon père vous fait mille compliments bien affectueux.</p> + +<p class="date"> +Août 1866.<br /> +</p> + +<p>Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette espèce, +mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la +besogne plus souvent.</p> + +<p>J'ai sur...<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a> 320 pages d'épreuves à corriger, ma <i>Fille de Perth</i> +dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce +qui excuse la brièveté de cette lettre.</p> + +<p>Ah! première des <i>Pêcheurs</i>, le 30 septembre 1863<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> + +<p>Écrivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi. +Ma <i>Fille de Perth</i> ressemble peu au roman. C'est une pièce à effet, +mais les types sont trop peu accentués. Je réparerai, j'espère, cette +faute. Il y a des vers...</p> + +<p>Tenez au hasard:</p> + +<table summary="drama" cellspacing="5" cellpadding="5"> +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +cath.<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +Ainsi donc, plus de jalousie! +</td> +</tr> + +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +sm.<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +Et vous plus de coquetterie! +</td> +</tr> + +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +cath. +</td> +</tr> + +<tr> +<td> +C'est convenu! +</td> +</tr> + +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +sm. </td> +</tr> + +<tr> +<td> +C'est entendu!<br /> +Ah! désormais le bonheur m'est rendu! +</td> +</tr> +</table> + +<p>ou bien:</p> + +<table summary="drama1" cellspacing="5" cellpadding="5"> +<tr> +<td> +Quelle est encor cette aventure?<br /> +Nous n'en sortirons pas, vraiment!<br /> +Je n'y comprends rien! mais je jure <br /> +Que l'ami Smith est innocent! +</td> +</tr> +</table> + +<p><i>L'ami Smith</i> est délicieux.</p> + +<p>Enfin, il faut travailler là-dessus. Je ne me sers pas des paroles pour +composer; je ne trouverais pas une note!</p> + +<p>Gounod, officier de la Légion d'honneur. À bientôt, je vous embrasse de +tout mon cœur.</p> + +<p>À G., mille amitiés.</p> + +<p class="sign"> +Votre ami. +</p> + +<p class="date"> +Septembre 1866. +</p> + +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p>J'ai été bien long à vous répondre. Mon temps est dévoré par le travail. +Mes 320 pages d'épreuves sont corrigées et remplacées par d'autres; il +n'y a pas de fin! J'ai terminé le premier acte de la <i>Jolie Fille</i>. À +propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon hérésie. +Je le trouve détestable. Entendons-nous: c'est un détestable roman, mais +c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h., +arrivera peut-être à faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des +livres méprisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser +Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais. +Comme vous prenez part à ce qui m'intéresse, que vous êtes réellement +mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant brièvement mon +scénario:</p> + + +<table summary="drama3" cellspacing="0" cellpadding="2"> +<tr><td colspan="2" align="center">PERSONNAGES<br /> </td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Smith</span></td><td>armurier, ténor.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Le duc de Rothsay</span></td><td>baryton.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Glover </span></td><td>gantier.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Catherine</span></td><td>sa fille.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Ralph</span></td><td>montagnard, apprenti chez Glover.</td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Mab</span></td><td> </td></tr> +</table> +<p>reine de Bohême, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Bohémiens.</p> +<table summary="drama4" cellspacing="5" cellpadding="5" style="font-size:95%;"> +<tr> +<td align="center"> +ACTE PREMIER +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"> +<i>L'atelier de Smith. Ameublement</i> ad hoc. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"><br /> +SCÈNE PREMIÈRE +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"> +<span class="smcap">Les forgerons</span> <i>au travail</i>. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +chœur +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"> +Travaillons et forgeons, etc. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="right"> +<i>Survient Smith.</i> +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"> +SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre tâche est finie, etc. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="right"> +<i>Exeunt les forgerons.</i> +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"><br /> +SCÈNE II +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"> +<span class="smcap">smith</span> <i>seul.</i> +</td> +</tr> +<tr> +<td> +Me voilà seul avec mon amour à Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas +m'aimer? Pourquoi n'obéis-tu pas à ton père qui me veut pour gendre? +etc. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"> +<i>Récit et romance.</i> +</td> +</tr> +<tr> +<td> +<i>Bruit au dehors.</i> SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on +insulte une femme. Courons. +</td> +</tr> +<tr> +<td> +<i>Il prend une hache et se dispose à sortir lorsque Mab se précipite.</i> +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"><br /> +SCÈNE III +</td> +</tr> +<tr> +<td> +<span class="smcap">Mab</span>: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu +m'embrasser à votre porte. <span class="smcap">Sm.</span>: Ne craignez rien. Vous êtes chez moi. +<span class="smcap">Mab</span>: Merci. Mais à mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi +votre main, et je vous dirai votre destin futur. <span class="smcap">Sm</span>: Ma pauvre enfant, +tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. <span class="smcap">Mab</span>, <i>prenant la main +de Sm</i>: Vous êtes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de +jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de +Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire +respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa +fille et son apprenti vous demander à souper. <span class="smcap">Sm.</span>: Est-il +possible?—Ensemble, etc. (<i>On frappe au dehors.</i>) <span class="smcap">Mab</span>: Ce sont eux. +<span class="smcap">Sm:</span>: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, là, dans cette +chambre. (<i>Mab se cache.</i>) +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"><br /> +SCÈNE IV +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +smith, glover, cath., ralph. +</td> +</tr> +<tr> +<td> +<span class="smcap">Les arrivants</span>: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir +chez un ami. <span class="smcap">Sm</span>: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. <span class="smcap">Ralph</span>, +<i>sombre</i>: Que se disent-ils tous les deux? <span class="smcap">Glover</span>: Nous souperons chez +toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il +faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. <span class="smcap">Cath</span>: Fi +donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde +d'autres plaisirs. Ici <i>Air de bravoure</i>: De grâce, etc., sur <i>les +plaisirs du carnaval</i>. <span class="smcap">Glover</span>, <i>après l'air</i>: Tout cela est fort joli, +mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux +surveiller les apprêts du repas. <span class="smcap">Ralph</span>, <i>maussade</i>: Je suis votre +apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la +porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. <span class="smcap">Sm</span>, <i>avec colère</i>: +Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour +la défendre. <span class="smcap">Ralph</span>: Mais... <span class="smcap">Cath</span>: Assez!... <span class="smcap">Glover</span>: Viens ou je te +chasse. <span class="smcap">Ralph</span>: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="right"> +<i>Ils sortent.</i> +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"><br /> +SCÈNE V +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center" class="smcap"> +cath. sm. +</td> +</tr> +<tr> +<td> +<span class="smcap">Sm</span>: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette +fleur. (<i>Une rose d'or émaillé.</i>) <span class="smcap">Cath</span>: Mais c'est tricher que +d'accepter d'avance un présent. <span class="smcap">Sm</span>: Consentez à notre mariage. <span class="smcap">Cath</span>: +Nous verrons! <span class="smcap">Sm</span>: Je vous aime... Ici, un duo d'amour...<i>sans +cabalette</i>. +</td> +</tr> +<tr> +<td align="center"><br /> +SCÈNE VI +</td> +</tr> +<tr> +<td> +<span class="smcap">Un étranger</span> <i>couvert d'un manteau</i>: C'est ici que la belle est entrée... +La voici. <span class="smcap">Sm</span>: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai +faussé dans le bras d'un manant. <span class="smcap">Sm</span>. <i>se met à l'ouvrage furieux. +L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm. +interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume. +Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à +Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend +plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui +veut<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais +la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée, +elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le +duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant +ce cri</i>! <i>Coup de théâtre. Quatuor.</i> (L'effet de l'acte, je crois.) +<i>Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith. +Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie. +Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab +agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le +duc sort en riant.</i> Le rideau baisse. +</td> +</tr> +</table> + +<p class="top">Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique. +Je crois avoir bien établi mes types. Le <i>Ralph</i> est bien venu. Il +deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du +deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma +prochaine lettre.</p> + +<p>Je ne vais plus à Paris<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>. Je suis tout au travail. Et vous, que +faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas +avoir de vos nouvelles.</p> + +<p>Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le +livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est... +évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre +époque.</p> + +<p>À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma +plus vive affection.</p> + +<p class="date"> +Septembre 1866.<br /> +</p> + +<p>Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes, +préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des +dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de +nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles +sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une +ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout.</p> + +<p>Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour +X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est +enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire +des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet +orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de +bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent +agréablement le 1<sup>er</sup> temps avec le trombone basse et les violoncelles +et contre-basses, tandis que le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> temps sont assommés +par les cors, les altos, les 2<sup>es</sup> violons, les deux 1<sup>ers</sup> trombones +et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto! +Tenez, c'est ainsi tout le temps:</p> + +<p class="c"><img src="images/009.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à +exécuter ces machines-là!... Horrible!... Ils peuvent penser à autre +chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour +faire</p> +<p class="c"><img src="images/010.png" alt="Illustration: musique" /></p> + + +<p class="nind">lorsqu'il y a</p> + +<p class="c"><img src="images/011.png" alt="Illustration: musique" /></p> + + +<p class="nind">et <i>vice versa</i>. Mais qu'importe!...</p> + +<p>Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa +situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque +chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme!</p> + +<p>Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour +Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes +paroles: les <i>Adieux à Suzon</i> d'<i>A. de Musset</i>; <i>À une fleur</i>, du +<i>même</i>, le <i>Grillon</i> de <i>Lamartine</i> (un peu Saint-Georges), un adorable +<i>Sonnet</i> de <i>Ronsard</i>, une petite mièvrerie gracieuse de <i>Millevoye</i>, et +une folle guitare de <i>Hugo</i>.</p> + +<p>Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux +musiciens à mutiler les poètes.</p> + +<p>Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que +c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je +ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, j'y fais mes affaires +strictement, et je reviens au galop.</p> + +<p>Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à +l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin, +hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition +approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons +d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de +la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous +formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que +réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point +va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le.</p> + +<p>À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon cœur.</p> + +<p class="date"> +Octobre 1866.<br /> +</p> + +<p>Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de +confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est +charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état +de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine +de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste +gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes +courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande +supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre +bon cœur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre +philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le +désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon cœur... Edmond me +raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non +définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je +pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être +ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave +Edmond, <i>le complément de la nature</i> des sexes comporte avec lui <i>le +contact de deux épidermes</i>... Sors de là, mon brave homme... Chamfort +était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même +un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis +artiste!—N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité +est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues... +politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi, +il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert +s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien +compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre +avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un +principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour +le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le +manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous +parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu +toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise, +la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles, +c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette +religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a +été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la +catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de +nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le +sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne +aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté +qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans +elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous +qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable +pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime +absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce +splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons +aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du +temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du +mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une +influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions, +les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous +répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des +millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la +mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la +croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est +un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi, +plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous +suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se +passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer, +faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le +tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises +passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne +savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des +autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux; +plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous +n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir +appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on +mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus +d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le +pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus +d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de +passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion +d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre +surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre +faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable, +implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en +croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de +susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son +architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias, +Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer, +le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le +domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de +la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et +bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à +Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme +musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le +fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen +d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un +peu écorcher le sens des mots pour le définir... <i>Science de la +sagesse...</i> C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez, +je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous +assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui +n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la +raison avance. Vous ne croyez pas... <i>c'est vrai</i>, pourtant! Faites-moi +donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de +chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir +l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites <i>où +est le mal</i>? je vous lâche et je ne discute plus, <i>parce que vous avez +raison</i>! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se +sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant, +mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas +la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de +vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un +Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en +parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et +sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment! +(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque +sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je +ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond! +Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne! +elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte, +proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu +calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui, +je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se +retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter +un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis +puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant +de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas +accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire, +tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de +chanson à boire<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je +vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire +d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne +quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris. +Cela vous est égal et vous avez bien raison.</p> + +<p>Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville +à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain +proférait ce vers:</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">le parterre a chanté:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 10%;">C'est l'vaincu qui s'avance</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">cu qui s'avance</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">cu qui s'avance</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">sur l'air du</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 10%;">Roi barbu qui s'avance</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">bu qui s'avance.</span><br /> +<br /> +</p> + +<p class="nind">de la <i>Belle Hélène</i>.</p> + +<p>C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient +assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement +shocking.</p> + +<p>Encore un joli vers du même:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Ciel étoilé, soleil, espace, <i>éther</i>, <i>nuées</i>!</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Dieu vous bénisse! a répondu le public.</p> + +<p>Vrai, c'était drôle!</p> + +<p>Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte +Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a> +prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au +contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient, +je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le +diable m'emporte!... Dans six semaines <i>Don Carlos</i> de Verdi; dans deux +mois <i>Roméo et Juliette</i> de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du +contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la +propagation des espèces, et puis composez.</p> + +<p>Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs. +Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du +quatuor<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>...</p> + +<p>Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière +de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son +côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le +meilleur de mon cœur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans +avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous, +envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse +dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très +mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la +saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours +empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et +intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins +parfaits des hommes.</p> + +<p class="date"> +Octobre 1866.<br /> +</p> + +<p>Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore.</p> + +<p>1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords +par mesure, vous offrent plus de dissonances.</p> + +<p>2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les +sauts, les unissons, les croisements, etc.</p> + +<p>3º Pas de septièmes se sauvant par la basse.</p> + +<p>4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien.</p> + +<p>5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout +sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires. +Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le +fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop +prétentieux, de <i>l'oreille</i>. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je +vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au +tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas +d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style: +«<i>Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la +postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont +pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits +sont hors de l'homme, le style est l'homme même.</i>» Il faut vous remettre +à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une +séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage!</p> + +<p>Ce brave évêque Dupanloup en est au <i>spiritualisme</i> de 1820!... La +<i>Révélation</i> et l'autorité de l'Église... Tout est là... Ne nous +occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un +dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!—<i>Requiescant in pace.</i></p> + +<p>À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me +reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du +jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la +<i>science</i> est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour +moi, est tout différent<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>! J'ai parlé du progrès politique, social, +auquel nos philosophes nous conduisent tout droit—c'est fort +heureux—mais c'est américain et pas artistique du tout.</p> + +<p>J'en aurais à dire là-dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste, +les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par +correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient +incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis <i>science</i> pour +<i>progrès</i>. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai +composé et...<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> deux actes. Encore deux et neuf cents pages +d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille +beaucoup...<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À +bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection, +aujourd'hui et toujours.</p> + +<p class="date"> +Novembre 1866. +</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre +style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis +très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que +je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse +affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité +de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous +rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez +dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous +voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez +ainsi:</p> + +<p class="c"> +À deux parties:</p> + +<p> +Canons à l'8<sup>ve</sup> +</p> + +<p class="c"><img src="images/012.png" alt="Illustration: musique" /></p> + + +<p> +à la 4<sup>te</sup> et à la 5<sup>te</sup><br /> +</p> + +<p class="c"><img src="images/013.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié!</p> + +<p>Donc, à l'œuvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne. +Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas +travailler dans le doute et dans les ténèbres.</p> + +<p>Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis +plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma +<i>Fille de Perth</i> terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute +pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je +ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je +rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin, +espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous +exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en +<i>vous</i> les éléments de <i>vie</i> intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur +rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté +vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je +ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un +homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement +affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout +mon cœur et que je déteste aujourd'hui!</p> + +<p>Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits, +et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain!</p> + +<p>Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis +ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si +j'aime les bœufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les +buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de +tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à +bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée.</p> + +<p class="date"> +Décembre 1866.<br /> +</p> + +<p>Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en +sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus +accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est +difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la +fugue.</p> + +<p>Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je +m'explique: Sujet.—Réponse.—Puis le ou les contre-sujets sur le sujet +et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse +et de chacun des contre-sujets.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la +correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je +travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai +des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis +tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le... +est très tourmenté par les auteurs de...<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, qui lui prêtent de +l'argent<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans +les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon, +<i>j'en suis sûr</i>, car c'est en avant.</p> + +<p>Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis +son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> +est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il +veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout +cela a si peu de chances de réussite...</p> + +<p>J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder +la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le +manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait +réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais +ministre!</p> + +<p><i>Mignon</i> est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le +temps d'aller l'entendre.—On répète <i>Roméo</i>. <i>Freischütz</i> fait de +l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À +bientôt.</p> + +<p>Je vous aime de tout mon cœur.</p> + +<p class="date"> +Décembre 1866.<br /> +</p> + +<p>À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le +tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont +<i>déplorables</i>. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce +que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres +indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a +pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres +pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À +bientôt.</p> + +<p class="sign"> +Votre ami. +</p> + +<p>Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du +monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui.</p> + +<p class="date"> +Janvier 1867.<br /> +</p> + +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p>Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la +fugue.</p> + +<p>J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre.</p> + +<p>Maintenant nous allons voir.</p> + +<p>On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En +répétitions ou procès.</p> + +<p>Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très +content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et +je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut +travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient +(?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout +supporter, chagrins, découragements, etc.</p> + +<p>Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue +l'homme!...</p> + +<p>Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la <i>gêne</i>, +et je sais combien cela frappe sur l'intelligence.</p> + +<p>Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami +dévoué de tout le meilleur de mon cœur.</p> + +<p class="date"> +Janvier 1867.<br /> +</p> + +<p>Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet: +</p> + +<p class="c top"><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> +<img src="images/014.png" alt="Illustration: musique" /></p> +<p class="c"><img src="images/015.png" alt="Illustration: musique" /></p> +<p class="c"><img src="images/016.png" alt="Illustration: musique" /></p> + + +<p class="top">Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>:</p> + +<table summary="exposition" cellspacing="0" cellpadding="5" style="margin-top:5%;"> +<tr> +<td align="center" colspan="5">Exposition:</td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> — </td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">rép</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">r.</td> +<td align="center" rowspan="2" style="border-left:1px solid black;">divertissement tiré du sujet</td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">sujet</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">C. suj.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td></tr> +</table> +<table summary="contre" cellspacing="0" cellpadding="5"> +<tr> +<td colspan="5" align="center"><br />Contre-exposition. Mode min.</td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">rép.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">divertis.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> </td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> </td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> </td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">tiré du suj.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> </td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> </td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"><span style="text-decoration: underline;">div.</span></td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">ou du c. s.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">r.</td> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> </td></tr> +</table> +<table summary="sous" cellspacing="0" cellpadding="5"> +<tr> +<td colspan="5" align="center"><br />Sous-dominante. Relatif de la sous-dom.</td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td> +<td align="center">une </td> +<td align="center">suj.</td> +<td align="center" rowspan="2">div. pour arriver</td></tr> +<tr> +<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td> +<td align="center">liaison</td> +<td align="center">c. s.</td> +</tr> +<tr> +<td colspan="5" align="center">à un | repos à la dominante. <i>Strettes.</i> Pédale. Coda. || —</td> +</tr> +</table> + +<p class="top">Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant, +ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les +plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées: +une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même +observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du +sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en +commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées.</p> + +<p>Voilà. Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a +deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis +de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du +courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour +aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me +semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. <i>X.</i> a +été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les +pièces de compositeurs payants<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>!</p> + +<p>***nous a demandé <i>à genoux</i> de lui accorder un peu de temps. Il est +pressé par... auquel il doit de l'argent<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. Mademoiselle Nilsson est +réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en +mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle +rentrera le 15 août dans la <i>Jolie Fille de Perth</i>. Ceci est l'objet +d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera +ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là, mais nous sommes +bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le +<i>tuons</i>. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière +concession nous attire toutes les sympathies. <i>X.</i> tombera; <i>Y.</i> +tombera; <i>Z.</i> de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les +usuriers<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, les gens sans cœur et sans talent. L'avenir, notre valeur +et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un +vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. <i>C'est bien!</i> Si +vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation +qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous +plonger dans <i>Shakespeare</i>. C'est bon. Voilà un philosophe, un +moraliste, un poète.</p> + +<p>À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout cœur.</p> + +<p class="date"> +Fin janvier, ou février 1867<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.<br /> +</p> + +<p>Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre +première strette trop serrée. Il fallait:</p> + +<p class="c"><img src="images/017.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Vos imitations sont trop courtes. C'est un <i>fughetto</i>, mais c'est +bien.—Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai +corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de +<i>Mignon</i>! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui +vient d'être malade.</p> + +<p>Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<p>Voici des sujets:</p> + +<p class="c"><img src="images/018.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p class="c"><img src="images/019.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À +bientôt donc.</p> + +<p class="ind">Votre ami.</p> + +<p class="date">Février 1867.</p> + +<p>Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence +insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis +chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>; tous les jours, je dîne +en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines +relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la +publication de <i>Mignon</i>, réduire la partition piano solo, une partition +de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées, +huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je +suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four +de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui +voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras +payés<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en +répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose +est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à...<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> <i>X</i>, +mais <i>Y</i>, et <i>Z</i>. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence +et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous +l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence +assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai +sans doute en avril, et <i>peut-être</i> alors, après <i>l'édition</i> de ma +partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon +désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre +est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain.</p> + +<p>Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à +votre quatuor.</p> + +<p>Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la +vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de +la forme, de l'entente des instruments, etc., <i>rien à dire</i>, c'est très +expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible, +c'est vieux.</p> + +<p>Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses +senties, et je doute que vous ayez <i>senti</i> votre travail. C'est un +devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes +compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la <i>fugue</i>, il faut +chercher à créer des œuvres d'imagination.</p> + +<p>Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune +tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous +avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez +réussi.</p> + +<p>Je vous ai envoyé neuf mélodies<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Les avez-vous reçues?</p> + +<p>Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de +votre</p> + +<p class="date"> +Mars 1867<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.<br /> +</p> + +<p>...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos +contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du +rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de +<i>silences</i>; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le +sujet suivant:</p> + +<p class="c"><img src="images/020.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p class="c"><img src="images/021.png" alt="Illustration: musique" /></p> + + +<p>Réponse réelle.</p> + +<p>Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des +contre-sujets sur les sujets suivants:</p> + +<p class="c"><img src="images/022.png" alt="Illustration: musique" /></p> + + +<p class="c"><img src="images/023.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p>Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être +large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des +dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez +votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre +prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien.</p> + +<p>Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je +vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première +marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus.</p> + +<p>Je sors de <i>Don Carlos</i>. C'est <i>très mauvais</i>. Vous savez que je suis +éclectique; j'adore la <i>Traviata</i> et <i>Rigoletto</i>. <i>Don Carlos</i> est une +espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style, +mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un +<i>four</i> complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais +c'est quand même un désastre pour Verdi.</p> + +<p>Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout +cœur.</p> + +<p class="date"> +Fin mars 1867<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.<br /> +</p> + +<p>Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi +des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des +modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon.</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. +Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il +est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage. +L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et +cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage +jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première +représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations +avec <i>Leroy</i><a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.—J'ai là +des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et +vous dire à bientôt.</p> + +<p>Mille tendres affections de votre ami.</p> + +<p class="date"> +Fin mars ou avril 1867. +</p> + +<p class="ind"> +Mon cher ami, +</p> + +<p>N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de +contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue +ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du +sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits +silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en +contiennent pas.</p> + +<p>J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.!</p> + +<p>Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à +comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse +influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à +présent convaincu. <i>Roméo</i> est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à +la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais +différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin. +L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette +fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des +décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai +tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en +décembre!—Ceci entre nous.—Je veux arriver à l'hiver. La force des +choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est +possible. Alors tout est remis en question. <i>Bagier</i> quitte les +Italiens, et <i>Leuven</i> cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va +faire peau neuve. Tant mieux!</p> + +<p>Des amis me parlent de donner mon ouvrage à <i>Florence</i> ou à <i>Milan</i>! +Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout +prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée. +On y mange à bon marché. <i>Water-closets</i>, <i>restaurants</i> (j'avais à +commencer par ceux-ci), <i>cabinets de lecture</i> et de <i>correspondance</i>, +<i>musique</i>, <i>illuminations</i>, <i>cocottes</i>, <i>etc</i>, <i>etc</i>. On a tout +prévu!.....<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a> L'Opéra descend à la 15<sup>e</sup> de <i>Don Carlos</i> à des +recettes honteuses! L'<i>Opéra-Comique</i> baisse, le <i>Théâtre-Lyrique</i> ne +fait rien!</p> + +<p>Voilà, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances +s'envolent, se dissipent... Attendons!</p> + +<p>Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons, +philosopherons...</p> + +<p class="sign"> +Votre ami à toujours dévoué.<br /> +</p> + +<p class="date"> +Avril 1867.<br /> +</p> + +<p>La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà +prêt à commencer les 3 parties.</p> + +<p>Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose. +<i>Roméo</i> passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher +après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et +Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage.</p> + +<p>G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste.</p> + +<p>Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse.</p> + +<p class="date"> +Juin 1867.</p> + + +<p class="ind"> +Cher ami, +</p> + +<p>Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements.</p> + +<p>Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois +<i>prêt</i>, vous trouverez sans doute un moyen.............<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a></p> + +<p>J'ai envoyé mon hymne et ma cantate<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<p>Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon +pseudonyme.</p> + +<p>Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une +lettre pour M. Gaston de Betsi.</p> + +<p>Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern. +Prévenez la personne en question.</p> + +<p>Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin. +Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus +fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu! +il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis +pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre +diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le +remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en +apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche!</p> + +<p>Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter.</p> + +<p>Enfin!</p> + +<p>La <i>Somnambule</i> passe <i>mercredi</i>.</p> + +<p>À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de <i>Roméo</i> +jusqu'au cou.</p> + +<p class="sign">Votre ami,</p> + +<p class="date">Juin 1867.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, <i>dix fugues encore</i>, et +nous serons près de la fin. <i>Musicalisez</i> bien vos strettes, soyez +clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore +une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en +avant.</p> + +<p>J'ai mille choses à vous dire; commençons:</p> + +<p>1º <i>Concours de la cantate</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>:</p> + +<p>On a envoyé 103 cantates:</p> + +<table summary="concours" cellpadding="2" cellspacing="0" style="margin-left:1%;"> +<tr><td align="right">4</td><td>ridicules.</td></tr> +<tr><td align="right">49</td><td>passables.</td></tr> +<tr><td align="right">35</td><td>bonnes.</td></tr> +<tr><td align="right">11</td><td>très bonnes.</td></tr> +<tr><td align="right">3</td><td>excellentes.</td></tr> +<tr><td align="right" style="border-bottom: 1px solid black;">1</td><td>parfaite.</td></tr> +<tr><td align="right">103</td><td>—Telle est l'opinion du jury.</td></tr> +</table> + +<table summary="concours1" cellpadding="3" cellspacing="0" style="margin-left:2%;margin-top:8%;"> +<tr><td align="right">1<sup>re</sup> séance: lecture de</td><td valign="bottom" align="right">52</td><td>cantates.</td></tr> +<tr><td align="right">2<sup>e </sup> séance: lecture de</td><td valign="bottom" align="right">51</td><td>cantates et choix</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" style="border-top:1px black solid;">103</td><td> </td></tr> +</table> + +<p class="nind">des 15 remarquables.</p> + +<p>3<sup>e</sup> séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures.</p> + +<p>4<sup>e</sup> séance: relecture des 4 et choix du prix.</p> + +<p>J'ai été des 15.</p> + +<p>Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix, +<i>Massenet</i> et <i>Weckerlin</i>. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur +X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que +penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était +attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites +ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante +<i>polka-mazurka</i>!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie, +celle-là? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns +avait écrit sa cantate sur du <i>papier anglais</i>, il avait déguisé sa +copie, et ces messieurs ont cru donner le prix<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> à un +<i>étranger!!!!!!</i>—C'est une très belle fugue à deux chœurs qui a décidé +du prix de <i>Saint-Saëns</i> dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous +connaissez s'en va clabauder partout que l'œuvre de <i>Saint-Saëns</i> est +très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques +extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme +de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la +distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour +un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M. +l'Empereur.</p> + +<p class="c"><span style="font-size:50%; letter-spacing:10px;">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</span><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a></p> + +<p>J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on +ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose +retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de +camaraderie.</p> + +<p>2º Concours de l'hymne<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.—823 injections de 1<sup>er</sup> ordre. Jury +absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même. +Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que <i>Guiraud</i> +aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille +de cinq cents ou de mille francs.</p> + +<p>3º <i>Jolie Fille de Perth.</i></p> + +<p>Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la +coquette. Il ne voulait pas de <i>Devriès</i><a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a> qui est tout uniment +splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a +pleuré!... Nous lisons <i>lundi</i>, nous répétons <i>mardi</i>, et nous dînons +jeudi, <i>Saint-Georges</i>, <i>Adenis</i>, <i>Carvalho</i> et <i>moi</i>. <i>Carvalho</i> très +gentil, véritablement dévoué, <i>Saint-Georges exigeant</i> et <i>très malin</i>, +<i>Adenis</i> toujours navré, <i>moi</i> vexé et fatigué, <i>Z.</i> muselé, <i>Gounod</i> +regardant les cieux, <i>Massy</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a> pas musicien mais excellent cependant, +<i>Devriès</i> superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la +situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... <i>au petit +bonheur</i>!</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>On annonce trois concours:</p> + +<p>1º <i>Opéra</i>: concours pour trois actes.</p> + +<p>2º <i>Opéra-Comique</i>: idem.</p> + +<p>3º <i>Théâtre-Lyrique</i>: idem pour quatre actes.</p> + +<p>Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages +du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si +je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne +<i>reconnaîtra pas ma copie</i>.</p> + +<p>Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de +changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès +philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail +tranquille et fructueux.</p> + +<p>Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous +embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout cœur.</p> + +<p>J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content.</p> + + +<p class="date"> +Juillet 1867.<br /> +</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère, +le laconisme de ce billet.</p> + +<p>La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais +vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez +un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce +n'est pas <i>cela</i>. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple. +Préoccupez-vous de la bonne note.</p> + +<p>Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi, +<i>à</i>.....<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> <i>bientôt</i>.</p> + +<p class="sign"> +Votre ami.</p> + +<p class="date"> +Août 1867.</p> + +<p class="ind"> +Mon cher ami,</p> + +<p>Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni +la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards +et mon laconisme.</p> + +<p>1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez +<i>arrivé</i>.</p> + +<p>Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez +un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage; +grandissimes progrès.</p> + +<p>2<sup>e</sup> J'ai vu <i>Crépet</i>, le directeur de la <i>Revue Nationale</i>, et je lui +ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le +conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut +lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être +accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais +quelque chose. Mon premier article<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> a été <i>très bien</i> accueilli, mais +très bien.</p> + +<p>Je vais continuer.</p> + +<p>3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1<sup>er</sup> +septembre.</p> + +<p>On croit à un succès. Nous verrons bien.</p> + +<p>Je travaille comme une brute. Enfin!...</p> + +<p>Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin.</p> + +<p>Courage, travaillez, à bientôt.</p> + +<p class="sign"> +Votre ami.</p> + +<p class="date">Août 1867.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Je suis littéralement crevé!</p> + +<p>J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain +le troisième acte; les chœurs savent à peu près. Dans dix jours, nous +répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons.</p> + +<p>Il est temps; je suis épuisé.</p> + +<p>Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette +infiniment.</p> + +<p>Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force!</p> + +<p>La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas +encore cela. Cherchez la <i>bonne</i> harmonie... C'est le moyen de trouver +l'harmonie élégante, distinguée.</p> + +<p>Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, <i>L'Oie du Caire</i><a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> à +réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui +se prépare, etc., excusez-moi.</p> + +<p>J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du +journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le +porterai.</p> + +<p>À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon cœur.</p> + + +<p class="date">Octobre 1867.</p> + +<p>D'abord, cher, vidons l'affaire <i>Jolie Fille</i>. J'ai remis mon ouvrage: +1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle +Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous +avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus +et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle +façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont +il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me +fait une place superbe; 5º parce que le <i>monde</i> sera revenu fin +novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira +alors.—Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne +s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la +pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est +excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le +directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce +qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la <i>Jolie Fille</i> +est une <span class="smcap">bonne chose</span>! Je vous le dis <i>parce que vous me connaissez</i>! +L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais +espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut +monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus +de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle +sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux +ans, elle sera ma femme! D'ici là, rien que du travail, des lectures; +penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je +suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!...</p> + +<p>Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens:</p> + +<p class="nind" style="margin-left:2.25%;"> +3 000 francs à la 1<sup>re</sup> représentation;<br /> +1 500 à la 30<sup>e</sup>;<br /> +1 500 à la 40<sup>e</sup>;<br /> +1 000 à la 50<sup>e</sup>;<br /> +1 000 à la 60<sup>e</sup>;<br /> +1 000 à la 70<sup>e</sup>;<br /> +1 000 à la 80<sup>e</sup>;<br /> +1 000 à la 90<sup>e</sup>;<br /> +2 000 à la 100<sup>e</sup>;<br /> +3 000 à la 120<sup>e</sup>;<br /> +</p> + +<p class="nind">et <i>trois</i> ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque +prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti +de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu).</p> + +<p>Donc, <i>Jolie Fille</i> nettoyée, passons!</p> + +<p>Je suis désolé du départ de Crépet<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>. Moi-même, je suis en délicatesse +avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré. +Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me +demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé +sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 <span class="smcap">iii</span>!..... Regardez ce nombre à travers +la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et +vous comprendrez!...</p> + +<p>Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne +sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des +égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une +boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux +au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne +vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier +point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux +bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores, +retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les +affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais +bien aise de savoir ce qu'il pense du <i>Congrès de la Paix</i>, de +l'arrestation de <i>Garibaldi</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a> et de l'augmentation du pain!... Quel +type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés +vives et sincères!... Maintenant parlons fugue:</p> + +<p>C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous +m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer +pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des +sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien +francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi! +Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis +trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À +bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de...</p> + +<p>Écoutez-vous! Il faut faire de la musique, même dans la fugue.</p> + + +<p class="date">Octobre 1867<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> + +<p>Très bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le +retard que j'ai apporté à la correction de ces quelques contre-sujets, +mais je viens d'être atteint profondément. On a brisé les espérances que +j'avais formées..., La <i>famille</i> a repris ses droits!... Je suis très +malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands détails. Un +de ces jours je vous dirai tout cela!...</p> + +<p>Comment va G.?</p> + +<p>Je vais recommencer à répéter. Dans trois semaines, un mois, <i>La Jolie +Fille</i>. X. vient de faire un tour honteux!</p> + +<p class="sign">Votre vrai ami.</p> + +<p class="date">Novembre 1867.</p> + + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous +êtes en grandissimes progrès.—Vous trouverez ci-joint des sujets; +faites-en les réponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre +prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[33]</a></span>Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frappé détruit des +espérances qui m'étaient chères. Peut-être tout n'est-il pas perdu, +mais...</p> + +<p>La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-là! la +philosophie ne change jamais le cœur, le cerveau et les nerfs de nature +....<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a></p> + +<p>J'ai parcouru dernièrement quelques chapitres de Taine. Grand talent... +sec... sec! Il raisonne sur <i>l'art</i>, mais il ne le sent point.</p> + +<p>Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je +vous défie de faire un Giorgion, un Véronèse, même un Salvator Rosa!</p> + +<p>Je vais reprendre mes répétitions. Monsieur X., Y., passe la semaine +prochaine. Après, c'est à moi! Quelles lenteurs.</p> + +<p>Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a +rien d'agréable, je vous assure!</p> + +<p>J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire.</p> + +<p>Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine.</p> + +<p>Il trouve qu'<i>Othello</i> manque de goût!</p> + +<p>À bientôt, et toujours votre ami de tout cœur.</p> + + +<p class="date">Décembre 1867.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces +contre-sujets. C'est mou, ça. Ce n'est pas net d'harmonie; ça manque +d'élégance, de facilité. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons, +courage, à l'œuvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le +contre-sujet marqué <i>excellent</i>. Faites une fugue avec ces sujets.</p> + +<p>J'ai repris mes répétitions. Je sors, ou plutôt je ne suis pas sorti +d'une grave inquiétude. Carvalho a été <i>très bas</i> (pas comme santé). Je +le crois sauvé aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne +manquait plus que cela pour retarder encore.</p> + +<p>Je suis toujours dans la même disposition d'esprit. Je travaille comme +un nègre, leçons, éditeurs, etc. Tout cela m'éreinte, et ne répare pas +les désastres du Vésinet. Enfin!...</p> + +<p>À bientôt, cher, et toujours toute mon affection.</p> + + +<p class="date">Janvier 1868.</p> + + +<p class="ind">Cher,</p> + +<p>Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme +à vos goûts, à vos aspirations. G. me fait espérer que vous viendrez cet +hiver! Je le désire de tout mon cœur. Je n'ai pas encore terminé +l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et sérieux succès! +Je n'espérais pas un accueil aussi enthousiaste et à la fois aussi +sévère. On m'a tenu la dragée haute, on m'a pris au sérieux, et j'ai eu +la vive joie d'émouvoir, d'empoigner une salle qui n'était pas +positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'État: j'avais défendu +au chef de claque d'applaudir. Je sais donc à quoi m'en tenir. La presse +est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous +dira la prochaine lettre de votre dévoué ami.</p> + + +<p class="date">Février 1868.</p> + +<p>Excusez-moi! J'ai été souffrant, inquiet, découragé, accablé d'ennuis, +de travail, de soucis, etc.</p> + +<p>C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La période de repos +est nécessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de réponses et +de sujets, et puis pensons à l'idée.</p> + +<p>Mon cher ami, je joue de malheur. Barré<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a> est malade; je ne sors pas +des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage.</p> + +<p>Je traverse une crise; je suis très démoralisé pour mille causes que je +vous dirai prochainement.</p> + +<p>En attendant croyez toujours...<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a> et complète amitié.</p> + +<p class="date">Février 1868.</p> + +<p>C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus +tard, c'est-à-dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous +écrirez à votre aise quelques fugues développées et bien musicales. +Maintenant, à l'idée!</p> + +<p>Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, <i>je le sens</i>, +beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes à un moment important de +l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'être, si je le puis, un de +vos conseils, un de vos appuis. À bientôt, et toujours de tout cœur</p> + +<p class="sign">Votre ami.</p> + + +<p class="date">Juin 1868.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que je voulais me procurer la +<i>Coupe du Roi de Thulé</i><a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a> afin d'en causer utilement avec vous. +Guiraud avait prêté son exemplaire; il est rentré depuis avant-hier, et +je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire.</p> + +<p>Je crois que vos caractères sont bien tracés. Vous paraissez peu +enthousiaste d'<i>Angus</i> et de <i>Myrrha</i>. Je vous passe Angus qui est un +personnage <i>bête</i> et <i>odieux</i>.—Myrrha, quoique peu sympathique, ne +manque pas d'une certaine couleur.—C'est, selon moi, une courtisane +antique. Le côté chatte n'a pas été suffisamment indiqué par les +librettistes; c'est au musicien à réparer cette faute.—On peut tirer +des effets de ce caractère félin et terrible dans l'ambition déçue: pas +de cœur, mais une tête et autre chose... cela vaut mieux que rien. +Réfléchissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit +réussie... ou le premier acte et une partie du troisième sont perdus!</p> + +<p>Votre division est bonne: je crois que les couplets de <i>Paddock</i> «Je +ris», doivent avoir une grande valeur dramatique, mais <i>très peu</i> +d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> escompter +l'air.—Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha à Angus +sont tout bonnement un morceau d'ensemble.</p> + +<p>La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut +d'Yorick. Là est l'intérêt.<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>—Le deuxième acte est charmant.—Le +troisième renferme de très bonnes choses. Il est difficile de <i>savoir +d'avance</i> ce qu'on fera de ce poème. La fantaisie doit tout dominer.</p> + +<p>Allez; c'est bien compris, mais attention à Myrrha. Soignez son entrée. +Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait là un dialogue, +poser les deux caractères à l'orchestre.—Vous me comprenez.</p> + +<p>Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le +concours.—<i>Perrin</i><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> est très empoigné par le poème de Leroy. Il y a +des chances pour que cette affaire soit réglée d'ici deux mois, à moins +que Verdi!... mais Perrin est très réellement bien disposé... Je le sais +de source certaine. Si la pièce écrite donne ce que le scénario promet, +il recevra la pièce avec enthousiasme. Il m'a recommandé de ne pas +m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre côté, a prié ces messieurs +de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je +serai leur musicien. Du reste, <i>je sais</i> qu'il veut avoir la +responsabilité absolue de ses affaires, et il a crânement raison.—Donc +sans aucun doigt dans l'œil, <i>très bon espoir de ce côté</i>, presque +certitude. Il m'a dit à moi: «Ne bronchez pas. La pièce est superbe... +laissons finir». «Est-ce pour moi?» ai-je dit. «Oh! de tout cœur!», +telle fut la réponse, et le ton valait mieux que la chanson.</p> + +<p>On me demande une pièce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit +qu'à moitié.</p> + +<p>J'ai terminé la symphonie. J'ai renoncé aux variations. Je crois que le +premier morceau sera bon! C'est l'ancien thème</p> + +<p class="c"><img src="images/024.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p class="nind">précédé d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans +l'agitation et termine le morceau dans une tranquillité complète. Ça ne +ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et +je compte sur un bon effet.—Ce que vous connaissez n'est plus qu'au +deuxième plan!—C'est drôle d'avoir cherché ça deux ans! Le milieu de +l'andante est le deuxième motif du final qui s'arrange à merveille dans +ce mouvement large... Curieux!... Satanée musique!... on n'y comprend +rien!... Les archevêques<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> ont fait un four tellement abracadabrant +qu'il est généreux de n'en plus parler!... Quant au <i>X</i>... il est +complet!... Rochefort fait scandale avec la <i>Lanterne</i>. Le deuxième +numéro est d'une audace... et d'une adresse!... À bientôt... tenez-moi +au courant de votre travail... Vite lettre à votre ami.</p> + +<p class="date">Juin 1868.</p> + +<p class="ind">Cher,</p> + +<p>J'avais su par G. la maladie de votre père et votre lettre est venue me +rassurer fort à propos.—Vous voilà hors d'inquiétude, profitez-en pour +vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. <span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>Il ne s'agit plus +d'études de caractères; il faut exprimer cet état maladif, nerveux qui +s'appelle l'amour.—De la fantaisie, de l'audace, de l'imprévu, du +charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une +vive impatience votre premier morceau.</p> + +<p>Je suis très embarrassé en ce moment; je ne sais que faire.</p> + +<p>Si je concours à l'Opéra sans avoir le prix, je crains que les bonnes +dispositions dont je suis l'objet ne se modifient à mon désavantage.</p> + +<p>Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-être ma +grande affaire.</p> + +<p>Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai +entre deux selles!</p> + +<p>Un conseil!</p> + +<p>Je suis abruti; je termine l'arrangement à 4 mains d'<i>Hamlet</i>!... Quelle +besogne!—Je viens de finir des mélodies pour... un nouvel éditeur. Je +crains de n'avoir fait que des choses fort médiocres, mais il faut de +l'argent, toujours de l'argent! Au diable!...</p> + +<p><i>Rochefort</i> tire la <i>Lanterne</i> à 90 000!!!!! C'est un grand succès. +Lisez-vous cela à Crétinopolis? Le vélocipède va bien ici: plusieurs +citoyens s'en sont fait mourir!...</p> + +<p>À bientôt, cher, travaillez et croyez à la vraie affection de votre ami.</p> + +<p>Je n'ai rien oublié des <i>Misérables</i>!... Voilà du génie!</p> + + +<p class="date">Juillet 1868.</p> + + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Il y a de très bonnes choses dans cette introduction.</p> + +<p>Il est à craindre que votre dessin d'orchestre, très agité, ne couvre un +peu les paroles, si nécessaires pour exposer la pièce.—Il faudra un +orchestre très léger et <i>pp</i>.—En général, lorsque vous avez un texte +aussi important, faites en sorte d'avoir à l'accompagnement des accords +détachés, ex:</p> + +<p class="c"><img src="images/025.png" alt="Illustration: Mes seigneurs, comment va le roi" /></p> + + +<p class="nind">et des traits dans les <i>blancs</i> du chant.—À part cette observation, +cela marche.—Le «Ni mieux ni plus mal» est bon. Harold attaque +maladroitement. Il faut le «Seigneurs» après l'orchestre. N'attaquez +jamais le récit dans les accords. Il faut:</p> + +<p class="c"><img src="images/026.png" alt="Illustration: Seigneurs, le roi va tou-jours faiblis" /></p> + + +<p>Le chœur est bon. C'est un peu opéra-comique, un peu Auber (<i>Diamants de +la Couronne</i>, acte premier, chœur des contrebandiers déguisés en moines, +final). Ce n'est pas une réminiscence, du reste, ce n'est qu'un rapport. +Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqués.—J'aurais +désiré, pour le trésorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais +abandonné le...<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a> jusque-là adopté. Il y a là quelque chose...</p> + +<p class="c top"><img src="images/027th.png" alt="Illustration: Fac-Similé d'un Autographe de Bizet." /> +<br /><span class="smcap">Fac-Similé d'un Autographe de Bizet.</span><br /><a href="images/027.png"><span style="font-size:80%;">(agrandir)</span></a></p> + +<p class="top">«Ah! je vois le bouffon paraître», etc. Ici, je n'aurais pas repris le +dessin principal, <i>j'aurais annoncé le bouffon</i>. Vous trouverez au bas +de la quatrième page une ébauche informe<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, mais qui vous fera +comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la +loyauté, l'honneur; il est la <i>vérité</i>; il est la lumière. Il faut +l'annoncer par une clarté soudaine, par une transition incisive.—Votre +rentrée au chœur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.—Il +faut faire une coda au chœur; il faut <i>conclure</i>. Paddock est au fond du +théâtre, appuyé; il regarde, il écoute, il méprise! Finissez bien le +chœur, puis une ritournelle en majeur assez développée pour que Paddock +ait le temps de descendre lentement toute la scène de l'Opéra. Dans +cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste +pas; vous m'avez compris, j'en suis sûr.</p> + +<p class="c top"><img src="images/028.png" alt="Illustration: Ah! je vois le bouffon pa-rai-tre; Implorons encor les destins Implorons +les destins. En-tends Dieu se'" /></p> + +<p class="nind">[+ Au théâtre, que l'orchestre précède presque toujours la voix dans la +surprise etc.—L'orchestre est le geste, et le geste précède toujours le +cri, l'exclamation.]</p> + +<p>En somme, le progrès continue. Encore un peu de gris dans les idées, +mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien écrit. Il n'y a +que «je vois le bouffon paraître» dont l'harmonie m'est désagréable. Ut +ré, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.—Allons, courage.—Je n'ai +rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.—Je suis +content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme! +Lisez la <i>Légende des Siècles</i>, le voyage aux bords du Rhin... <i>X.</i> est +toujours ladre, gras, menteur et filou!—À bientôt, votre vrai ami.</p> + + +<p class="date">Juillet 1868.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Je viens d'être très malade: une angine extrêmement compliquée. J'ai +souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique très faible encore, +et je m'empresse de vous répondre. J'avais examiné votre travail avant +ma maladie, et c'est précisément au moment où j'allais vous écrire +qu'est arrivée l'angine.</p> + +<p>L'entrée de Paddock est un peu trop rythmée. Ce n'est pas là l'entrée +d'un philosophe. Quelque chose comme l'entrée d'Hamlet:</p> + +<p class="c"><img src="images/029.png" alt="Illustration: musique" /></p> + +<p class="nind">eût mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me répondre: +«Paddock ne doit pas être triste!» Non, il n'est pas triste, il n'est +qu'ironiquement sinistre. Cette blague-là doit mordre comme de l'eau +forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de +bons accents. Peut-être un peu longue!—<i>Récit</i> bon.—<i>Le Vieil.</i>: +<i>Aujourd'hui trêve à l'insolence</i>, arrive trop tard. Il doit couper la +parole à Paddock. La ritournelle que vous avez placée là ferait un temps +<i>froid au théâtre</i>. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la +courtisanerie a aussi ses <i>Prud'homme</i>; il n'est pas mauvais de +l'indiquer en passant.—Jusqu'ici j'ai à reprocher le manque <i>d'intérêt +musical</i>. Je suis <i>content</i> de la grande phrase de Paddock. Les six +premières mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste +est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout à la fois. Les sauts de +septièmes sont excellents.—<i>Ceci</i> est bien d'un musicien.—Vous ferez +bien de raccourcir la ritournelle qui précède: «<i>Prends garde</i>». Ce +dialogue est accompagné trop <i>touffu</i>! Cela manque un peu d'intérêt. +C'était difficile, j'en conviens. La chanson de <i>Paddock</i> reprend bien, +et la sortie du chœur est bien comprise.—Courage, il y a progrès. +Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>. +Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut espérer que vous ne +ne me trouverez pas au lit.</p> + +<p>J'ai perdu quinze jours de travail! <i>Sauvage</i>, l'un des deux auteurs de +la machine que vous savez<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, a failli claquer d'une congestion +bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que ça vient +très bien!—Je viens de terminer de <i>Grandes variations chromatiques</i> +pour piano. C'est le thème chromatique que j'avais esquissé cet hiver. +Je suis, je vous l'avoue, tout à fait content de ce morceau. C'est +traité très audacieusement, vous verrez. Puis un <i>Nocturne</i> auquel +j'attache de l'importance<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Tout cela paraîtra en septembre ou +octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de +peau, autant comme artiste que comme homme; je m'épure, je deviens +meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon +individu, en cherchant bien.</p> + +<p>Excusez cette lettre un peu insensée; mais j'ai mangé aujourd'hui pour +la première fois et j'ai encore un peu de fièvre. Vite, vite une lettre +à votre ami.</p> + +<p>Que devient G.? S'il est à Montauban, dites-lui mille bonnes choses +affectueuses de ma part.</p> + + +<p class="date">Août 1868.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Je suis tout à fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai +souffert comme un damné... C'est passé!... On m'envoie à l'instant le +résultat du vote des concurrents à l'Opéra-Comique pour la constitution +du jury d'examen<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Cela vous donnera une idée de l'avancement des +idées musicales en France!...</p> + +<table summary="jury" cellspacing="0" cellpadding="3"> +<tr> +<td align="center" colspan="5">35 votants.</td> +</tr> +<tr> +<td align="center">Avec</td> +<td style="border-left:1px solid black;">Maillart</td> +<td align="right">34</td> +<td>!!!!!</td> +</tr> +<tr> +<td align="center">Leuven</td> +<td style="border-left:1px solid black;">Thomas</td> +<td align="right">32</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td align="center">forment</td> +<td style="border-left:1px solid black;">Reber</td> +<td align="right">31</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td align="center">le</td> +<td style="border-left:1px solid black;">David</td> +<td align="right">30</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td align="center">jury.</td> +<td style="border-left:1px solid black;">Gounod</td> +<td align="right">28</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="border-left:1px solid black;">Gevaert</td> +<td align="right">26</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="border-left:1px solid black;">Massé</td> +<td align="right">25</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td style="border-left:1px solid black;">Semet</td> +<td align="right">21</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Berlioz</td> +<td align="right">14</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Georges Hainl</td> +<td align="right">14</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Bazin</td> +<td align="right">12</td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Mermet</td> +<td align="right">12</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Auber</td> +<td align="right">11</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Saint-Saëns</td> +<td align="right">4</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Bizet</td> +<td align="right">3</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td>Offenbach</td> +<td align="right">1</td> +<td> </td> +</tr> +<tr> +<td> </td> +<td> Wagner</td> +<td align="right">1</td> +<td> </td> +</tr> +</table> + +<p>Ainsi, les musiciens eux-mêmes proclament Maillart prrrrremier +musicien!... Elle est bien bonne!...</p> + +<p>Je cueille cette phrase dans un article de.........</p> + +<p>«Ses mains aussi étaient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand +ces doigts adorablement effilés allaient éveiller, sur le piano, des +notes tellement séparées les unes des autres par l'étendue des octaves +qu'elles n'avaient pas l'habitude de résonner en même temps!»</p> + +<p>Ô langue française! ô bon sens! ô pudeur!...</p> + +<p>Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai:</p> + +<p>1º La prosodie du commencement;</p> + +<p>2º Un peu de continuité dans l'accompagnement. J'aurais voulu les +périodes plus hachées... plus scène... mais l'accent dramatique est +juste. L'idée musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas +assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progrès; courage!</p> + +<p>Votre jeu de scène du Vieillard peut être bon, et, en ce cas, la +ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un +peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez +voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement, +le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des +<i>moyens solides</i>. Il faut toujours que <i>ce soit fait</i>. Je suis heureux +de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche +mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une +étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet +jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de +cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très +saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système +philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent... +<i>Socrate</i>, c'est-à-dire Platon, <i>Montaigne</i> (excellent, parce qu'il n'a +pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le +matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le +stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie +philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances +scientifiques, et ignorer <i>absolument</i> tout ce qui n'est pas prouvé, +exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il +est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en +arriver là!</p> + +<p>À bientôt, et toujours votre ami de tout cœur.</p> + + +<p class="date">Août 1868.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre +de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très +sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai +acquis cette conviction (je l'avais déjà), c'est que les grands +philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les +<i>Salomon</i>, les <i>Confucius</i>, les <i>Moïse</i>, les <i>Zoroastre</i>, les <i>Solon</i> +n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement +pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se +contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le +reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque +aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.—J'ai encore acquis cette +conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin, +Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes, +Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal, +Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc., +vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont +détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à +l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes +philosophiques.—Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au +galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai +sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je +n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît +puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à +fait positiviste.—Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.—Mais +jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social +et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!—Que faut-il lire de +Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance.</p> + +<p>Est-ce admirable ce livre d'Hugo?<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a></p> + +<p>Vous ne le connaissiez donc pas?</p> + +<p>Comment diable vous l'êtes-vous procuré?</p> + +<p>Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez—lentement, +peut-être—mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite.</p> + +<p>1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire +entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est +le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique.</p> + +<p>2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est +inutile.—Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort +pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion.</p> + +<p>3º J'aurais voulu enchaîner:</p> + +<p>«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance. +Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose.</p> + +<p>4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant +ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un +véritable effet.—Voyez les longues phrases de <i>Rossini</i>, de +<i>Meyerbeer</i>, de <i>Wagner</i> et quelquefois de <i>Gounod</i>. Voyez le duo +d'<i>Hamlet</i>: «Doute de la lumière.»—«Celle qui prit ma vie» est d'un +accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est +réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression +contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!—J'ai +fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous +approuverez, je crois.</p> + +<p>Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la <i>Coupe</i>, vous aurez, +j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du +lieu.</p> + +<p>Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on, +cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les +dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert +trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais +gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela +d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il +à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la +dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit +Cavaignac est-il assez mal élevé<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>!... Comme si son papa n'avait pas +été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de +l'État.</p> + +<p>À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami.</p> + +<p class="date">Septembre 1868.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire.</p> + +<p>La forme que vous avez adoptée est heureuse.—Je vous reprocherai, +cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.—Toutes +les phrases d'Yorick manquent d'élan.—Paddock est mieux traité.</p> + +<p>J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est +faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de +l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait +en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme. +Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il +fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en +conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que +de n'en pas mettre assez sur Yorick.—Votre andante est meilleur +quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.—Il n'est plus +lui, il vit tout entier en Myrrha.—Toutes ses réponses doivent être +d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non +réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et +l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien! +Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin +d'ensemble gâte tout.</p> + +<p>Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.—Il faut pour le +réussir une <i>liberté de faire</i> que vous ne pouvez encore avoir +acquise.—La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant +tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation +mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et +ces phrases doivent toujours monter, monter.—J'aurais aimé une coda +pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il +retombe dans sa rêverie... <i>dans la romance qui précède le +duo</i>.—Paddock le regarde, s'attendrit.—Yorick finit en disant: Myrrha! +Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de +ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main... +Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de +son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse +qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de +l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce +sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers +pour cette coda... Elle manque... <i>j'en suis sûr</i>!</p> + +<p>Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice. +Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.</p> + +<p>Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> et je me +remets au travail avec acharnement.—Il se fait en moi un changement +tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma +nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.—Je +profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à +Paris, j'attaquerai Littré.</p> + +<p>Allons, ne vous découragez pas.—<i>En avant.</i>—Je n'ai pas besoin de vous +demander si vous êtes <i>satisfait</i> de certaines choses.<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>—Ah! ça va +bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a></p> + +<p>La situation manque de <i>Paddock</i>...</p> + +<p>À bientôt,</p> + +<p class="sign">Votre vrai ami.</p> + + +<p class="date">Octobre 1868.</p> + +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p>Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne +heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est +encore un peu sombre.</p> + +<p>Votre seconde phrase:</p> + +<p class="c">«Quand la neige vient à fondre»</p> + +<p class="nind">est très bonne.—Dans la fin du 1<sup>er</sup> ensemble il y a un peu trop de +l'accord +<span class="img"><img src="images/030.png" alt="Illustration: musique" /></span>; +je vous ai indiqué deux mesures à couper; voyez.—La phrase:</p> + +<p>«Tu pourrais en rire»</p> + +<p class="nind">est bonne pendant les huit premières mesures et devient <i>très bonne</i> +ensuite.</p> + +<p>«Le zéphyr et la vague», <i>très bien</i>. <i>Ton filet</i> est trop long et trop +sombre, puis la réponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a là trois +mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est +moins bonne que la précédente. Le rappel de la romance fait bien, mais +je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus +soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur +lesquelles vous ferez entendre des +<span class="img"><img src="images/031.png" alt="Illustration: musique" /></span></p> + + +<p>Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez +pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis +<i>beaucoup</i>, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette +circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile.</p> + +<p>En quelques mots, voici où en sont mes affaires.</p> + +<p>La reprise de <i>Faust</i> avait complètement coulé la pièce de Leroy et +Sauvage, à cause de la <i>Nuit du Walpurgis</i>; mais en faisant les décors +et les costumes de <i>Faust</i>, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce +de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et +à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est +très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque +temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande +formellement (et avec <i>l'autorité pressante</i> dont dispose un directeur +de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index), +Perrin donc me demande de concourir pour la <i>Coupe</i>.—Il me tient ce +langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une +partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la +<i>Coupe</i> le succès que je rêve.—<i>Vous seul</i> pouvez réussir cet ouvrage +aujourd'hui!» Traduisons:</p> + +<p>«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.—Si Bizet +concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet +avec ardeur.»</p> + +<p>D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis +<i>extrêmement content</i>.—C'est <i>de beaucoup</i> supérieur à tout ce que j'ai +fait jusqu'à ce jour.—Le deuxième acte surtout est, je crois, très +bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît +être, non relativement, mais <i>absolument</i> une bonne chose. (Avec vous, +je me déboutonne.)—Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue +musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je +suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les +partitions avec Gevaert<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.—Gevaert est un honnête garçon, et c'est +un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de +juger de la musique.—Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury; +qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que +je voudrai.»</p> + +<p>Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour +l'Opéra.</p> + +<p>Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait +rasant.</p> + +<p>Que faire?</p> + +<p>Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la +préface de Michelet<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> + +<p>J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon +final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste.</p> + +<p>Vous ferez bien de renvoyer votre poème<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.—Dites mille choses à G. +et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés.</p> + +<p>1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.—Le +premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé +le reste de ses jours:</p> + +<p><i>Six jours de prison.</i></p> + +<p>Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à +plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le +ruisseau:</p> + +<p>«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la <i>Lanterne</i>! et ça m'a exaspéré.»</p> + +<p><i>Acquitté!</i></p> + +<p>Où allons-nous?</p> + +<p>X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve +cette idée charmante:</p> + +<p>«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une +génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.»</p> + +<p>Vieux ruffian!</p> + +<p>Il y aurait cette réponse à lui faire:</p> + +<p>«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades +qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles +entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.»</p> + + +<p class="date">Décembre 1868.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>J'ai vu G... Je suis donc rassuré.</p> + +<p>Vite, une scène.</p> + +<p>Je vais vous gronder:</p> + +<p>Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez +des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il +vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le +monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que +l'entrée de Myrrha.—Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous +auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez.</p> + +<p>Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho, +ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.—La +séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.—Dans ses +yeux, il doit y avoir cette expression <i>glauque</i>, indice certain de +sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté.</p> + +<p>Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!...</p> + +<p>Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque +exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.—Cette symphonie doit +commencer à: <i>Je tremble au seul bruit de ses pas.</i>—Le serpent arrive, +et l'oiseau ne bat plus que d'une aile.</p> + +<p>Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux +bien;—quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour +autrement.—Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion, +avec délire; il le dit <i>au nuage</i>, à l'étoile.—Myrrha présente, il est +éteint.—Je n'insiste pas, car vous m'avez compris.</p> + +<p>Autre reproche moins grave.</p> + +<p>L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, <i>elle</i>, Angus, +et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le +bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son +regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur +Yorick.</p> + +<p>J'aime la deuxième partie de votre travail; le chœur est bon. Une +critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit, +mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. <i>Il faut entendre les +paroles</i>, absolument.</p> + +<p>Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre +insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans +votre musique; vous pensiez à Ténot<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a> en faisant votre entrée de +Myrrha, je le parie...</p> + +<p>Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de cœur ne +consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de +longues méditations.—Mais avec Myrrha, il faut oublier, +absolument.—Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois, +j'en suis sûr.</p> + +<p>Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est +devenue plus pressante que jamais.—Il en parle à mes amis et les lâche +sur moi.—Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an, +j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé +X... <i>Tous farceurs!...</i> Je ne sais si vous lisez le <i>Diable à quatre</i>. +J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M. +Veuillot et ses amis:</p> + +<p>«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir +mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons, +pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se +fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale +cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque +sur votre acarus en chef.»</p> + +<p>C'est assez bon, n'est-ce pas?</p> + +<p>Pasdeloup va jouer ma symphonie.</p> + +<p>Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours, +toujours votre ami dévoué.</p> + + +<p class="date">Décembre 1868.</p> + +<p class="ind">Cher,</p> + +<p>Voilà qui est infiniment meilleur!—C'est un peu triste.—Plus rose +vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher.</p> + +<p>Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous +avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent +nécessaires. <i>Écoute la voix qui t'implore</i>: évidemment il va dire +quelque chose:</p> + +<p><i>Sans Myrrha</i>, etc.</p> + +<p>L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par +Yorick.—Si vous faites là une <i>phrase</i> commençant par la tonique, vous +vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est +difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.—Allons, courage.</p> + +<p>Lisez le <i>Diable à quatre</i> paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy. +C'est excellent!</p> + +<p>S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai +que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si +Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons!</p> + +<p>Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si +vous le préférez, passez au deuxième de suite.</p> + +<p>À vous mille fois de mes meilleures amitiés.</p> + + +<p class="date">Janvier 1869.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>I.—Récit, un peu insignifiant.</p> + +<p><i>De ton âme troublée</i>, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un +morceau et qui, malheureusement, reste isolée.</p> + +<p>Le chœur «<i>Par ses exploits</i>» est trop fanfare de trompettes; vous +trouverez cette phrase-là dans Grétry.</p> + +<p>«<i>Seigneur Angus</i>». Il y a là, mon cher ami, un morceau nécessaire; +morceau court, vif, gai, alerte, comique.—Ce 4 temps languissant ne +rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela +se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués.</p> + +<p>La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue +musical.</p> + +<p>Malheureusement, la fin manque d'<i>effet</i>. Quand je dis <i>effet</i>, je +n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.—Les +chœurs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec +terreur: <i>la coupe d'or, la coupe d'or!</i> Il y aurait peu de chose à +faire pour que ce morceau-là fût bien.—Maintenant, je ne comprends pas +le chœur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: <i>Vive +Angus!...</i> Le vieux roi n'existe plus pour eux.—Du reste, je suis un +peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que +je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première +était seule possible.—Le «<i>Seigneur Angus, je dirais: Sire</i>» doit +précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs +compliments en douceur.—Puis la <i>légende</i> les calme un peu.—Lorsque le +roi envoie chercher Paddock, le <i>froid</i> augmente +considérablement.—L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation, +etc.—Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec +vous.—Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me +comprendrez tout à fait.—En somme, le morceau.....<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> la légende a +été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte.</p> + +<p>J'ai lu toutes les <i>Lanternes</i>. <i>Il</i> a eu des choses de premier +<i>ordre</i>.—À propos de Marfori: «Ce courtisan, qui s'est trouvé trop +<i>harponné</i> par ma dernière Lanterne, et que la <i>marée</i> révolutionnaire a +porté sur nos côtes, veut, dit-on, m'envoyer des témoins.—Bravo! Nous +nous battrons à l'hameçon!» Une, autre fois: «On annonce que <i>Barnum</i> a +perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles espérances.—On +lui prête l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute +que pour une somme rondelette, Marfori ne consente à changer de +<i>baquet</i>!»... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses +saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'idée.—J'ai vu +G. qui est allé passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien +chez lui.—Il a eu une excellente occasion de voir Londres <i>gratis pro +Deo</i>.</p> + +<p>On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties +d'orchestre pour cette semaine.</p> + +<p>J'ai terminé les deux premiers actes de la <i>Coupe</i>. Je suis très +content.</p> + +<p>À bientôt, cher, et toujours mille fois votre ami de tout cœur.</p> + + +<p class="date">Février 1869.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Je suis désolé de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas +mieux, j'ordonne un repos de quelques jours.</p> + +<p>Arrivons à votre affaire.—Au moment où les courtisans sont au comble de +l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre +officiers paraissent au haut de l'escalier.—Ils sonnent une fanfare +grave, lugubre; tous s'arrêtent en s'inclinant! Harold paraît: <i>Le roi +n'est plus!</i> Tous les seigneurs se prosternent: Hélas!... Puis (?) sur +le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., revêtus de leurs +insignes, sortent du palais.—Les Cours de cassation, d'appel, etc., le +Sénat, tout le bataclan, descendent sur une <i>marche</i> grave et s'avancent +sur le devant de la scène! Des officiers portent la couronne, le +sceptre, tous les insignes de la royauté.—Paddock les suit, portant la +coupe. À sa vue, épatement général, mouvement: on s'agite, on s'élance, +et, sur la marche éclatante et pompeuse cette fois: <i>Gloire au maître de +Thulé!</i> Voilà, mon cher ami, comment cette scène doit être +traitée.—Voilà pourquoi la <i>première</i> version du livret est meilleure. +Un simple rappel du chœur: «<i>Seigneur Angus, je dirais: Sire</i>», et +Paddock: <i>Oui, cette royauté me tente.</i>—Vous m'avez compris. Pour les +fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'<i>Hérodote</i> ou d'un +autre.</p> + +<p>La couleur de votre <i>fable</i> n'est pas mauvaise, mais l'idée est molle. +1<sup>re</sup> <i>strophe</i>, presque un récit:</p> + +<p class="c"><i>Que ton choix souverain la donne</i></p> + +<p class="nind">avec autorité;</p> + +<p class="c"><i>À qui doit régner après moi!</i></p> + +<p class="nind">avec douleur, larmes.</p> + +<p>À la 2<sup>e</sup> strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme +chromatique serpentant à travers l'orchestre: l'astuce, la cruauté, la +bassesse, etc. Les deux derniers vers avec éclat! 3<sup>e</sup> strophe, des +trémolos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes: +la grimace du singe terrible! Après ce vers:</p> + +<p class="c"><i>Le singe, avec une grimace,</i></p> + +<p class="nind">un silence. Paddock remonte la scène... pour se rapprocher de la mer. Il +faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la +scène, et la pièce tombe!... Il faut penser à tout!</p> + +<p>L'insensé! qu'a-t-il fait?</p> + +<p>Vivace, tout de suite le ¾.—Pas d'<i>Harold</i> seul, pas d'<i>Angus</i> seul, +pas de <i>Myrrha</i> seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre ¾ +est bon, c'est ce qu'il faut!...</p> + +<p>Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle.</p> + +<p>Votre musique dit:</p> + +<p> +<br /> +<span style="margin-left: 15%;">Myrrha, la brise est douce</span><br /> +<span style="margin-left: 15%;">Et le flot engageant, etc.</span><br /> +<br /> +</p> + +<p>Vous voyez la nuance.—Le <sup>6</sup>/<sub>8</sub> est un mauvais mouvement pour la chose: un +motif large, mais pas trop assis.—Dans le lointain, l'orage qui +augmente jusqu'au lever<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> du rideau. Après, la 2<sup>e</sup> reprise du motif +que je ferais dire par Myrrha à l'unisson d'Yorick: «Pêcheur, <i>la brise +est forte, et le flot écumant</i>, si la mer <i>te rapporte, je tiendrai mon +serment</i>.» Il est bon de l'engager; les auteurs de la pièce n'y ont pas +assez songé. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une +tempête. Pendant cette musique, le petit s'est échappé. Il est monté +sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif à +l'orchestre avec le tapage complet.</p> + +<p>Ce plan est la critique de votre travail.—Comme musique, ce n'est pas +mauvais. Mais ce n'est pas cela.</p> + +<p>Mettez en scène, mon cher ami, et vous verrez alors où vous pêchez! +Songez donc à remplir cette grande scène de l'Opéra.—Mais, je vous le +répète, reposez-vous.</p> + +<p>Je répète ma symphonie petit à petit; c'est difficile, mais c'est bon, +je crois!</p> + +<p>Changement de front! Nouvelle direction de l'Opéra-Comique qui m'a +demandé ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pièce: trois ou +quatre actes.—C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plutôt Perrin +lui-même, <i>Leuven</i> reste pour la forme).—Le Théâtre-Lyrique sera entre +les mêmes mains dans trois mois.—Bref, on veut me faire faire une +grande machine avant l'Opéra. Je veux bien, et je serai charmé de lâcher +le concours et d'essayer de changer le genre de l'Opéra-Comique.—Mort à +la <i>Dame Blanche</i>!</p> + +<p>À bientôt, cher, et à vous de tout mon cœur.</p> + + +<p class="date">Février 1869.</p> +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Votre lettre m'a fait un double plaisir:</p> + +<p>1º Elle m'annonce le rétablissement presque complet de votre santé;</p> + +<p>2º Elle m'apporte un bon travail qui a une réelle valeur, malgré les +critiques que je vais vous adresser.</p> + +<p>Entr'acte très bon, mais malheureusement beaucoup trop court!</p> + +<p>Songez donc au temps que nos gandins mettent à s'asseoir, essuyer les +lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas +suffisant.</p> + +<p>Le chœur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais +le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur +l'eau, et il doit être dans l'eau.</p> + +<p>Le milieu (solo de sirènes) me plaît également, mais pourquoi la même +musique pour deux strophes, qui diffèrent absolument de caractère. Il y +a là deux types différents: la sirène sentimentale et la sirène +railleuse.—Vous avez fait seulement la première.</p> + +<p>À part ces trois critiques, je suis très content de votre envoi.—Malgré +mon désir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps. +La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-être nuisibles. Pensez-y.</p> + +<p>Courage donc, cher, et mille amitiés de votre...</p> + + +<p class="date">Février 1869.</p> +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>X. m'ayant demandé de lui composer une valse sur des motifs du nouveau +ballet de..., je me suis mis à l'œuvre immédiatement; votre envoi était +sur ma table, j'ai cru avoir affaire à une feuille de papier blanc... et +voilà pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble +saleté. Pardon!</p> + +<p>Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous décidiez enfin à +écouter les conseils de votre médecin.—L'équitation, l'escrime vous +donneront peut-être encore de meilleurs résultats que la +philosophie.—Apprendre à connaître l'homme n'est pas toujours une +besogne bien ragoûtante, alors même que l'on fait cette étude sur +soi-même.—Promenez-vous, rêvez, respirez!... Votre santé s'en trouvera +bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.—</p> + +<p>J'arrive à votre envoi.—J'aime l'entrée de Claribel.—C'est très +intelligent.—Il y a de la douleur, du.....<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> autant que de la +féerie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas +généralement.</p> + +<p>J'aime le récit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et poétique; +<i>blancs rayons</i> est trop haut.—Comment voulez-vous prononcer sur ces +notes excentriques quand il faut un son doux, égal, discret.</p> + +<p>La sortie du chœur est insuffisante <i>comme durée</i>. Quarante choristes et +trente danseuses à écouler. Manquent huit ou dix mesures.—Du reste, +cela dépend un peu de l'arrangement de la scène.</p> + +<p>J'aime le récit de la (<i>sic</i>) Claribel et de la sirène.—Très bien le +¾ après <i>ce mal, c'est l'amour</i>.</p> + +<p><i>Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras</i> manque d'accent +(mais ce n'est pas mauvais).</p> + +<p>J'aime aussi la romance.—J'aime surtout le <i>Elle pleure</i> de la +Sirène.—C'est juste; il y a du charme là.</p> + +<p>Peut-être (mais ceci est difficile à juger), peut-être votre Claribel +est-elle trop résignée!... Peut-être faudrait-il plus de révolte, de +rage. <i>Mais cet homme que j'aime</i>, surtout la deuxième fois, demande une +explosion à mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les +deux strophes sur la même musique.</p> + +<p>En somme, c'est bien! C'est énormément supérieur au premier acte. +Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.—Travaillez à votre aise.</p> + +<p>Rien de nouveau pour le choix d'un poème Opéra-Comique.—Du Locle et +Sardou retapent la pièce qu'ils me destinent.—Du Locle n'a pas encore +lu celle que je voudrais faire.—Perrin est, je crois, tout à fait +dégoûté du poème de Leroy et Sauvage La symphonie se répète toujours. +Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il?</p> + +<p>À bientôt, cher ami, et croyez toujours à l'affection solide et dévouée +de...</p> + + +<p class="date">Mars 1869.</p> +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Grands progrès!...</p> + +<p>Tout cela se tient. C'est fait. Comme scène, c'est bon.</p> + +<p>Je reproche au chœur des sirènes d'être écrit à quatre parties en canon. +Les voix se mêleront. Ce ne sera pas clair, et l'idée musicale, en +somme, n'est pas suffisante.—Le récit de Claribel, la symphonie +imitative, tout cela est bon.—L'air de Claribel manque de grandeur. Le +début est joli, mais est-ce là la reine de l'Océan? C'est aimable!... +mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la +tendresse, du charme, et qui est plus <i>grand</i> que la première +partie.—En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre +duo.—C'est la grosse affaire!...</p> + +<p>J'attends toujours un poème.—L'affaire Leroy et Sauvage est lâchée +définitivement.—Les auteurs sont embêtés! mais l'œuvre n'était pas +parfaite, loin de là: d'excellentes choses, mais d'autres choses +faibles.—Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il +dit à tout le monde que je serai une des colonnes de son édifice, etc, +etc. Perrin me comble de témoignages d'estime, etc., etc.</p> + +<p>Le moindre poème serait bien mieux mon affaire!</p> + +<p>Il est vrai que jusqu'à présent, personne n'en a.—Perrin m'a dit, il y +a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons +marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indifférence, +etc., etc. En somme, je <i>sais</i> que mes affaires vont bien, mais que +c'est long!</p> + +<p>Choudens grave ma symphonie, <i>orchestre</i>, <i>arrangements</i>, etc. Quand +venez-vous?</p> + +<p>À bientôt, cher, et toujours ma meilleure amitié.</p> + +<p>Ma symphonie a très bien marché.—<i>Premier morceau</i>: une salve +d'applaudissements, quelques <i>chuts</i>, seconde salve, un sifflet, +troisième salve.</p> + +<p>Andante: une salve.</p> + +<p>Final: beaucoup d'effet, applaudissements à trois reprises, chuts, trois +ou quatre coups de sifflet. En somme, succès.</p> + + +<p class="date">Avril 1869.</p> +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Tout cela est bon. Peut-être ça manque-t-il un peu de modulations.—Dans +ces bruissements, ces arpèges mystérieux, les transitions sont +nécessaires. Un peu trop de si bémol, mais ce reproche n'a rien +d'absolu.—Pourquoi n'avez-vous pas fait la réponse de la sirène?</p> + +<p>Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi terminé toute +la première partie de l'acte.—Peu important, du reste.—J'avais pensé +pour l'entrée d'Yorick (que vous m'envoyez) à une combinaison de trois +motifs:</p> + +<p>1º La romance d'Yorick, premier acte;</p> + +<p>2º L'entrée de Myrrha, premier acte;</p> + +<p>3º <i>Myrrha, la brise est forte</i>, premier acte.</p> + +<p>Yorick rêve... il pense à Myrrha... à son plongeon... Tout cela est +confus. Je crois que des bribes de motifs à peine indiqués auraient été +d'un joli effet.</p> + +<p>J'approuve complètement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris +est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fidèle de +ce que vous savez bien!...</p> + +<p>J'ai assisté hier à la répétition générale de <i>Rienzi</i> au +Théâtre-Lyrique.—On a commencé à huit heures.—On a terminé à deux +heures.—Quatre-vingt musiciens à l'orchestre, trente sur la scène, cent +trente choristes, cent cinquante figurants.—Pièce mal faite. Un seul +rôle: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont +rien ne peut donner une idée; un mélange de motifs italiens; bizarre et +mauvais style; musique de décadence plutôt que de l'avenir.—Des +morceaux détestables! des morceaux admirables! au total; une œuvre +étonnante, <i>vivant</i> prodigieusement: une grandeur, un souffle +olympiens! du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie! sera-ce un +succès? Je l'ignore!—La salle était pleine, pas de claque! Des effets +prodigieux! des effets désastreux! des cris d'enthousiasme! puis des +silences mornes d'une demi-heure.—Les uns disent: c'est du mauvais +Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!—C'est affreux! +c'est médiocre!—Ce n'est pas mal! Le public est dérouté! c'est très +amusant.—Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre +Wagner.—Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire à un grand +bougre, et ils pataugent.—Nous verrons mardi; le public d'hier, composé +d'invités, était forcé d'être poli. D'ici à quelques jours, j'aurai +peut-être terminé avec l'Opéra-Comique.—Je vous tiendrai au courant.</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>À bientôt, mon cher ami, et toujours croyez à la vive affection de votre</p> + +<p>Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine.</p> + + +<p class="date">Mai 1869<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p> +<p class="ind">Mon cher ami.</p> + +<p>Je vous annonce <i>secrètement</i> ce qui sera officiel dans huit jours.</p> + +<p>Je me marie.</p> + +<p>Nous nous aimons—Je suis absolument heureux.</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Je vais passer l'été campé... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.—D'ici +là, notre existence sera très fantaisiste.</p> + +<p>Ne dites rien à personne.</p> + +<p class="sign">Votre ami.</p> + +<p><i>P.-S.</i> J'ai reçu votre mot.—Soignez-vous.—Je suis comme vous très +occupé des élections.—Avez-vous lu <i>l'Homme qui rit...</i> et le <i>Rappel</i>?</p> + +<p>Espérons.</p> + + +<p class="date">Mai 1869.</p> +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p>Je n'aime pas beaucoup à donner des conseils, mais une fois n'est pas +coutume:</p> + +<p>À votre place, j'irais me retremper à la campagne; je passerais l'été à +me reposer, rêver; je travaillerais peu, je lirais modérément; je +laisserais un peu de côté la philosophie et les inconvénients qui en +découlent;—et au mois d'octobre ou de novembre ou même de décembre, je +viendrais à Paris. Je suis peut-être un peu intéressé à vous conseiller +cette combinaison.—Mon père est indisposé, et cette indisposition va +peut-être retarder mon mariage de quelques jours. Je pars immédiatement. +Je ne vous verrai pas.—Que ferez-vous à Paris en juin? Pas de théâtres, +rien d'intéressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que +quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir +profiter de votre voyage.</p> + +<p>Écrivez-moi. Qu'allez-vous faire?—<i>En juin</i>, nous nous verrons si +peu...</p> + +<p class="sign">Votre vrai ami.</p> + + +<p class="date">Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris.</p> +<p class="ind">Mon bien cher ami,</p> + +<p>La détermination que vous prenez est aussi favorable à votre santé +morale qu'à votre santé physique. Ici, tout est troppmannisme, +haussmannisme et napoléonisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez +et moralisez! Supposez dans chaque département cent agriculteurs de +votre trempe, et voyez où nous en serons dans vingt ans.—Ce que vous +avez fait n'est pas perdu! Vous vous êtes préparé des jouissances +d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos +occupations ordinaires.—Vos nerfs conserveront leur délicatesse, grâce +à la musique, et vos muscles se fortifieront, grâce à l'agriculture. +Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantité d'hommes +et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.—Au point +de vue du progrès humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous +n'auriez fait dans cette lutte fatigante, énervante et souvent, hélas, +sans issue.</p> + +<p>Avec les livres, votre intelligence et un petit séjour à Paris tous les +deux ans, vous serez plus avancé que nos chroniqueurs les mieux +informés.—À un autre point de vue, celui de la famille (quelque +imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui +vous aurait été fermé bien longtemps, toujours, peut-être.</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Vous faites bien de ne pas venir à Paris cet hiver; je vous verrais avec +peine renoncer à vos nouveaux projets, car je <i>sens</i> que de leur +réalisation dépend votre bonheur. Installez-vous dans vos résolutions; +exécutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous être nuisible. Vous +allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, <i>mais vous +y reviendrez</i>, et je serai toujours là, vous le savez.—Je ne serais +même pas étonné qu'un grand progrès fût le résultat de votre nouvelle +situation.</p> + +<p>Donc, mon cher, je suis heureux, content, complètement satisfait de +cette grande résolution. <i>Vous faites bien</i>, et mon amitié pour vous ne +saurait m'égarer.</p> + +<p>Je suis éreinté en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et +je travaille à <i>Noé</i><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.—J'ai livré deux actes.—Il faut donner le +<i>troisième acte</i> le 25 octobre et le <i>quatrième</i> et dernier acte, le 15 +novembre.—Je m'y suis engagé par traité et je m'exécute. Mais, par +traité aussi, j'ai fait des réserves expresses pour l'interprétation. La +<i>basse</i> et la <i>première chanteuse</i> me manquent.—Je ne les vois nulle +part, et si je ne les trouve pas, <i>Noé</i> attendra.—<i>Du Locle</i> est de +retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque +chose.—Voilà, cher, où en sont mes affaires... Et G., où est-il? À +Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au même endroit? Dès que j'aurai +des chaises, je lui écrirai de venir nous voir.</p> + +<p>Écrivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon cœur, vous le +savez, et vos lettres me font grand bien.</p> + +<p>Toujours, mon cher Edmond, votre ami dévoué.</p> + + +<p class="date"> +Juin 1870.</p> + +<p class="ind"> +Mon cher ami, +</p> + +<p>Au galop un mot. Je pars. Je vais à Barbizon passer quatre mois. +J'emporte une charmante pièce de <i>Sardou</i> (pressée) et puis <i>Calendal</i> +et <i>Clarisse Harlowe</i> etc.</p> + +<p>Que de besogne.</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouvé de bonnes +choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois.</p> + +<p>Écrivez-moi à Paris. On m'envoie mes lettres.</p> + +<p class="sign">Votre ami.<br /> +</p> + + +<p class="date">Août 1870.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>J'espère bien que votre santé un peu délicate vous évitera le service +actif. Ne négligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit être pris hélas! +Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.—Je rentre à Paris demain +matin. La garde nationale sédentaire me réclame.—Eh bien... les 7 300 +000 doivent être contents!... Voilà la tranquillité, l'ordre, la paix! +Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais après?...</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Et notre pauvre philosophie, et nos rêves de paix universelle, de +fraternité cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela, +des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans +fin!</p> + +<p>Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent +toutes ces horreurs. Je suis Français, je m'en souviens, mais je ne puis +tout à fait oublier que je suis un homme.—Cette guerre coûtera à +l'humanité cinq cent mille existences. Quant à la France, elle y +laissera tout!...</p> + +<p>Écrivez-moi à Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car <i>nous</i> +sommes inquiets de vous.</p> + +<p class="sign">Votre ami dévoué.</p> + + +<p class="date">Août 1870.</p> +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>On crie dans la rue la mort du prince Frédéric-Charles, mais ce n'est +pas officiel, je crois.—Les choses vont mieux. Le langage de <i>Trochu</i> +me plaît. <i>Palikao</i> dit: «J'ai nommé: j'ai envoyé», et <i>l'autre</i> voyage +en 3<sup>e</sup> classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun.</p> + +<p>Quelle fin!...</p> + +<p>Votre ami qui vous aime de tout cœur.</p> + +<p>Guiraud ne part pas. <i>Prix de Rome</i> exempte. Je crois comme vous que la +loi n'atteindra que les anciens soldats à moins de défaites +nouvelles.—Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les +forteresses vont être dégarnis. Dans huit jours nous aurons de quatre à +cinq cent mille Prussiens à quarante lieues de Paris; mais c'est le +suprême effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la +France voudra qu'elle soit! Espérons!</p> + + +<p class="date">Paris, 26 février 1871.</p> + +<p>Cher ami, Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de +famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre<span style="letter-spacing:5px;">..............................</span>nous nous retrouvons debout, vivants, ou à peu près, sur les +ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse. +Ce que coûtent les Napoléons, nous ne vivrons peut-être pas assez pour +le savoir!</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Je voudrais cet été terminer <i>Clarisse Harlowe</i> et <i>Griselidis</i>. +<i>Griselidis</i> est très avancée. <i>Sardou</i> veut changer le dernier acte. +Dès qu'il sera rentré à Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en +puisse faire autant. Quant à <i>Clarisse</i>, c'est à peine commencé.</p> + +<p>Avez-vous des nouvelles de G.? Écrivez-moi bientôt, cher ami, +rétablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez à la vive +affection de...</p> + + +<p class="date">Juin 1871.</p> +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p>Enfin! C'est fini! C'est au nom de la République, au nom de la liberté, +au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme +mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen +entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer! Nous +sommes navrés, tous mes amis et moi.—Malheureusement, les récits n'ont +rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de +système politique! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire? +Allons-nous retomber dans la vieille légitimité?... Ce sera une trêve, +et la révolution à l'horizon!... Hélas!...</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par +Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise.</p> + +<p>Donnez-moi de vos nouvelles <i>à fond</i>. Parlez moi de G.</p> + +<p>Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de <i>quitter</i> +Paris au galop.</p> + +<p>Mille amitiés de votre toujours affectionné.</p> + + +<p class="date">Juin 1871.</p> +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail.</p> + +<p>Je finis mes deux opéras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'études +aussi réglé que le vôtre, mais je commence à connaître une assez grande +quantité de choses. Le malheur est que le désir de savoir vient en +apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma +curiosité soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les systèmes +philosophiques me semblent de purs enfantillages.</p> + +<p>Mille amitiés de votre toujours mille fois dévoué.</p> + + +<p class="date">Septembre 1871.</p> + +<p class="ind">Mon cher ami, +</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>...Je vais rentrer à Paris demain ou après. Écrivez-moi donc rue de +Douai, 22. Rien de très nouveau, si ce n'est que je vais prendre +probablement le 1<sup>er</sup> novembre, la position de chef du chant à l'Opéra. +C'est une situation que n'ont dédaignée ni Hérold ni Halévy. Je ne serai +pas fort occupé, et les appointements sont relativement bons: cinq ou +six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.—Les +directeurs de l'Opéra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pièces +cette année, m'ont <i>demandé</i> d'écrire la partition d'une <i>Namouna</i> assez +intéressante. La chose était pressée, et l'on m'a mis l'épée dans les +reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au +<i>Fantasio</i> de <i>Jacques Offenbach</i>, et mes exigences légitimes de +distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand +(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux à quatre mains +intitulé: <i>Jeux d'enfants</i>. J'en suis assez content.—Du reste, je me +fais chaque jour plus fort contre les petites émotions de la vie. Ce +n'est pas à proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense +dédain, un souverain mépris qui en tiennent lieu<span class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * +* * * * * * * * * * * *</span></p> + +<p>Trouvez deux minutes à donner à votre ami dévoué.</p> + + +<p class="date">Janvier 1872.</p> +<p class="ind">Cher ami,</p> + +<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p> + +<p>L'élection <i>Vautrain</i><a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> nous laisse espérer un prochain retour de +l'Assemblée...</p> + +<p>Rien de nouveau.—On m'a écrit hier de l'Opéra-Comique pour la mise en +répétitions de <i>Namouna</i>; mais j'ai des exigences qui empêcheront +probablement l'affaire d'aboutir.</p> + +<p>Mille amitiés de votre tendrement dévoué.</p> + +<p class="date">17 juin 1872.</p> +<p class="ind">Mon cher ami,</p> + +<p>Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver écrasant j'ai eu +à passer, vous me plaindriez sincèrement.—Mille francs de leçons par +mois, <i>Djamileh</i> à faire répéter et à orchestrer, et tous les ennuis +ordinaires de la vie de Paris qui dévorent la meilleure partie de +l'existence<span class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * +* * * * * * * * *</span></p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span><i>Djamileh</i> n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et +ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis +extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très +intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus +sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>. La +rengaine Wagner continue. <i>Reyer</i> (<i>les Débats</i>), <i>Weber</i> (<i>le Temps</i>), +<i>Guillemot</i> (<i>Journal de Paris</i>), <i>Joncières</i> (<i>la Liberté</i>) +(c'est-à-dire plus de la moitié du tirage de la presse quotidienne) ont +été très chauds.—<i>De Saint-Victor</i>, <i>Jouvin</i>, etc., ont été bons en ce +sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout gâté par +l'influence de Wagner.—Quatre ou cinq folliculaires ont éreinté +l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont à leur disposition ne leur +donnent aucune importance.—Ce qui me satisfait plus que l'opinion de +tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie. +Je sais ce que je fais.—On vient de me commander trois actes à +l'Opéra-Comique.—<i>Meilhac</i> et <i>Halévy</i> font ma pièce.—Ce sera <i>gai</i>, +mais d'une gaieté qui permet le style.—J'ai aussi des projets +symphoniques, mais mon baby va me déranger bien agréablement.</p> + +<p>Que faites-vous? Comment allez-vous? Écrivez-moi. Je n'ai plus vu G., +mais on l'a vu à <i>Djamileh.</i>—Je suis donc rassuré sur son +compte<span class="dot">* * * * * * * * * * * * * +* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</span></p> + +<p>Mille amitiés de votre fidèle et dévoué.</p> + + +<p class="c">FIN</p> + +<hr /> + +<p class="c">Paris.—Imp. L. POCHY, 52. rue du Château.—1294-4-09.</p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le premier ouvrage de M. Guiraud, <i>Sylvie</i>, opéra-comique +en un acte a été joué en 1864. Le second, le <i>Kobold</i>, également en un +acte, ne l'avait pas encore été au moment dont je parle. Il ne le fut +qu'en 1870.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hugues Imbert, <i>Portraits et Études</i>, suivies de <i>Lettres +inédites de Bizet</i>. Paris. Fischbacher, 1894.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir sa lettre dans le volume de Marmontel, <i>Symphonistes +et Virtuoses</i>. Voir aussi sa correspondance avec sa mère. <i>Lettres de +Georges Bizet</i>, pp. 108, 117-118.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est la pièce IV du livre sixième des <i>Contemplations</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Dans une lettre à M. Paul Lacombe, il loue «les trois +grandes sociétés belges» de Bruxelles, d'Anvers et de Liége. Il y a là +une indication précieuse. Voir Hugues Imbert, <i>Portraits et Études</i>, p. +176.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Dans des fragments de ses lettres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Elle a été reproduite par M. Pigot dans son volume <i>Georges +Bizet et son œuvre</i>, p. 113.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Inséré en tête du deuxième recueil de <i>Mélodies</i> de Bizet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Symphonistes et Virtuoses</i>, p. 248.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> P. 255.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir ci-dessus <a href="#Page_8">8-10.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> P. 256.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Symphonistes et Virtuoses</i>, p. 261.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Lettre de juin 1867. Voir <a href="#Page_119">p. 119.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Lettre de janvier 1868. Voir <a href="#Page_133">p. 133.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Lettre de mars 1869. Voir p. 182-183.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir <a href="#Page_199">p. 199.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Nº du 1<sup>er</sup> janvier 1905, p. 8, col. 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> P. <span class="smcap">XIII</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> P. 10, col. 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Année 1903, <a href="#Page_53">p. 53.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Pp. 90, 92-95.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Pp. 93-94.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Cette introduction était composée quand a paru le volume +des <i>Lettres de Georges Bizet</i>. On y trouve encore une preuve de ce que +je viens de rapporter sur son caractère. Il avait envoyé de Rome un <i>Te +Deum</i> pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois à sa mère +des projets qu'il réaliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne +l'eut pas, et quand il en fut informé, voici ce qu'il écrivit: +«J'apprends à l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien +vrai? Voilà qui me dérange fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.» Voir +<i>Lettres de Georges Bizet</i>, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60, +61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction <a href="#Page_3">p. 3.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Sur le cours de contre-point et de fugue, voir +l'introduction <a href="#Page_4">p. 4.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La personne qui nous avait mis en relations.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Écrite en marge de la dernière page du second devoir de +contre-point.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Bajazet et le Joueur de flûte</i>, cantate donnée au +concours de 1859 pour le prix de Rome remporté cette année-là par Ernest +Guiraud. Voir l'introduction <a href="#Page_1">p. 1.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Écrite au bas de la sixième page d'un devoir de +composition pour orchestre, l'introduction de <i>Bajazet et le Joueur de +flûte</i>. Voir la note précédente.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Écrite au bas de la dernière page du troisième devoir de +contre-point suivi d'une mélodie pour piano.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Iwan le Terrible</i>, opéra en cinq actes reçu au théâtre +Lyrique. Voir l'introduction <a href="#Page_16">p. 16.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Il s'agit d'un devoir de composition, des premières scènes +de <i>Bajazet et le Joueur de flûte</i> qui furent perdues à la poste. Voir +p. 6, notes 1 et 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Écrite en marge de la dernière page du quatrième devoir de +contre-point.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le premier mot est illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Écrite en marge d'un devoir de composition, un quatuor +pour instruments à cordes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Écrite en marge de la dernière page du cinquième devoir de +contre-point.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction <a href="#Page_6">pp. 6-8.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Il écrivait ceci sous l'impression des nouvelles de la +bataille de Sadowa, livrée le 3 juillet 1866.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Un jeune homme qui désirait faire de la littérature et +cherchait un emploi à Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Il écrivait du Vésinet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Le traité avec la direction du Théâtre-Lyrique pour la +représentation de la <i>Jolie Fille de Perth</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Roma</i>. Voir l'introduction, <a href="#Page_22">pp. 22-24.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Je reçus, plus tard, en effet, trois mélodies éditées +séparément chez Choudens et qui ont été placées ensuite dans le premier +recueil: <i>Douce Mer</i>, <i>Après l'Hiver</i> et les <i>Adieux de l'Hôtesse +Arabe</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Il y a <i>fermière</i> dans le texte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Deux mots illisibles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Je lui avais demandé cette date.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Catherine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Smith.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son +père la belle saison. Voir l'introduction <a href="#Page_6">pp. 6-8.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Voir la note <a href="#Page_74">p. 74.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la +<i>Jolie Fille de Perth</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Auteur dramatique, directeur de l'Administration des +Théâtres depuis 1863.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de +composition.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Bizet entendait par là le progrès purement industriel et +purement économique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à +Rome.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c. +s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous +dom., sous-dominante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au +printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi +et devant moi au Vésinet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Voir ci-dessus, <a href="#Page_96">p. 96</a>, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Voir ci-dessus, <a href="#Page_96">p. 96</a>, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Idem.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue +dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Contre-sujets.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y +logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa +<i>Correspondance inédite</i>, deuxième édition, p. 176.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866, +la note 2 et l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Deux mots illisibles (la sourdine?).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Feuilles d'album</i>, le recueil de six mélodies éditées +chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été +question dans la première lettre de juillet 1866: <i>Douce Mer</i>, <i>Après +l'Hiver</i> et les <i>Adieux de l'Hôtesse Arabe</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Écrite sur du papier réglé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était +la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> L'ancien régisseur général de l'Opéra.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Trois mots illisibles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir +l'introduction, <a href="#Page_26">pp. 26-28.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_26">pp. 26-27.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression; +elles se trouvent dans la lettre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_16">pp. 16-18.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> La créatrice du rôle de Catherine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Le créateur du rôle de Smith.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Un mot illisible (vous?).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_27">p. 27.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à +Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Crépet venait de quitter la direction de la <i>Revue +Nationale</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Garibaldi avait organisé un corps de volontaires pour +envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'était borné +d'abord à le blâmer officiellement, puis, sous la pression du +gouvernement français, il le faisait arrêter au moment où il était en +route pour prendre le commandement de l'expédition, et l'internait chez +lui, dans l'île de Caprera.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Écrite en marge du vingt-cinquième devoir, sujets, réponses +et contre-sujets.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Un mot illisible (etc.?).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Le chanteur qui venait de créer le rôle du duc de Rothsay +dans la <i>Jolie Fille de Perth</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Deux mots illisibles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Sur tout ce qui se rapporte à la <i>Coupe du Roi de Thulé</i>, +voir l'introduction, <a href="#Page_28">p. 28.</a> Guiraud se préparait à concourir. Je ne sais +s'il y renonça comme Bizet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Deux mots illisibles (est pour?).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Dans une discussion au Sénat, les cardinaux et archevêques +sénateurs avaient dénoncé comme matérialiste l'enseignement de la +Faculté de médecine de Paris. Or, les témoins, sur les propos desquels +les prélats prétendaient fonder leurs accusations, protestèrent, et, dit +Ch. de Mazade dans la chronique politique de la <i>Revue des Deux Mondes</i>, +livraison du 1<sup>er</sup> juin 1868, p. 765, «le seul qui avait cru entendre +finit par n'avoir plus rien entendu du tout».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Voici cette ébauche, comme il l'appelle, et l'observation +qui est écrite en marge. Le morceau est en sol mineur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce +mot et qu'il voulait dire par là de la vraie musique, de la musique +ayant une valeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Le livret de Leroy pour l'Opéra dont il a été question +dans les lettres précédentes. Voir plus haut, <a href="#Page_137">pp. 137-138</a>, <a href="#Page_140">140.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_29">p. 29.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Il y avait, on l'a déjà vu plus haut, <a href="#Page_121">p. 121</a>, trois +concours à la même époque: un à l'Opéra, un autre à l'Opéra-Comique, et +un troisième au Théâtre-Lyrique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Napoléon le Petit.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au +concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son +prix des mains du prince impérial.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Il s'agit de la situation politique à la fin du second +Empire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> La préface de 1868 à l'<i>Histoire de la Révolution</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Le livret imprimé de la <i>Coupe du Roi de Thulé</i> qu'il +fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à +concourir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Le livre de Ténot qui faisait sensation: <i>Paris en +décembre</i> 1851.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Lapsus calami.</i> Il voulait écrire: baisser. C'est la fin +de l'acte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Un mot illisible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Pour les raisons que j'ai exposées dans l'introduction, +<a href="#Page_3">p. 3</a>, j'ai déjà fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en +faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant, +manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_27">pp. 27-28.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> L'Assemblée nationale refusait de quitter Versailles, et +on avait pensé que le choix d'un modéré la déciderait à transférer son +siège à Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_35">p. 35.</a></p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 *** + +***** This file should be named 22918-h.htm or 22918-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/9/1/22918/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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