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+The Project Gutenberg EBook of Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres à un ami, 1865-1872
+
+Author: George Bizet
+
+Commentator: Edmond Galabert
+
+Release Date: October 8, 2007 [EBook #22918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UN AMI, 1865-1872 ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+GEORGES BIZET
+
+LETTRES À UN AMI
+
+1865-1872
+
+INTRODUCTION
+
+DE
+
+EDMOND GALABERT
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+[Illustration: portrait de Berlioz.]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+On m'a dit quelquefois que je devrais faire un livre sur Bizet, et ce
+livre, je ne l'ai jamais fait, et je ne le ferai jamais. Est-ce à moi,
+d'ailleurs, à le faire? Est-ce à l'élève d'apprécier les œuvres de son
+maître? Est-ce à l'ami de raconter la vie de son ami? Comment s'y
+prendra-t-il pour trouver et garder le ton juste, et ne risque-t-il pas
+de mal servir une chère mémoire en voulant trop bien la servir? Pour mon
+compte je l'ai toujours pensé, et j'ai cru qu'il valait mieux me borner
+à fournir des documents aux musicographes plutôt que de me constituer
+moi-même le biographe de Bizet. Voilà pourquoi, après avoir une première
+fois, en 1877, réuni dans une courte brochure, avec trop de réserve,
+sans doute, des souvenirs et des extraits de sa correspondance avec moi,
+je me décide aujourd'hui à publier à peu près intégralement les lettres
+qu'il m'avait adressées et à raconter les faits que je n'avais pas
+rapportés alors dans mon opuscule. C'est que j'étais gêné, en effet, par
+la préoccupation de ne pas me mettre en scène, de ne pas paraître céder
+aux suggestions d'un vilain amour-propre, et, en cherchant à éviter un
+mal, je tombai dans un autre. Heureusement, les lettres restent, et leur
+texte, au moins est-il là, tandis que les souvenirs,--c'est une loi
+constatée par les historiens,--s'altèrent et se déforment, si même ils
+ne s'effacent pas complètement. Il se peut donc que j'aie oublié des
+détails intéressants et que d'autres aient perdu pour moi de leur
+netteté. J'aurais dû tout écrire en 1875, au lendemain de la mort de
+Bizet, quand ma mémoire était bonne parce que j'étais jeune. Rien ne
+m'aurait empêché de retarder la publication de ce manuscrit; à présent,
+je le retrouverais, et bien des mots curieux, bien des conseils
+instructifs eussent été conservés. Enfin, si j'ai eu un très grand tort
+à cette époque en négligeant de tout noter, c'est une raison de plus
+pour consigner ici ce dont je continue à me souvenir en prévenant
+toutefois que s'il y a des points qui sont demeurés clairs dans mon
+esprit, il risque d'y en avoir d'autres où il y a peut-être de la
+confusion lorsque ce n'est pas une perte, une entière disparition.
+
+Quant aux lettres, je les transcris, comme je viens de le dire, à peu
+près intégralement, mais à peu près seulement, car certaines
+suppressions me paraissent s'imposer encore, et je pense qu'en cette
+matière, il est préférable de pécher par excès de scrupules plutôt que
+par légèreté. Sauf de rares exceptions, ces lettres ne sont pas datées.
+En 1876, je les classai par ordre chronologique en m'aidant des
+empreintes du timbre apposé sur les enveloppes dans les bureaux de
+poste. Écrites très rapidement, certaines ne sont pas même ponctuées, et
+j'ai dû souvent opérer ce travail.
+
+En 1866 ou 1867, je ne sais plus très bien, mais il est probable que
+c'est en 1866, Bizet me donna le portrait reproduit en tête de ce
+volume. Si c'était vraiment en 1866, il avait alors vingt-sept ans
+puisqu'il était né en 1838, au mois d'octobre.
+
+Je passais tous les ans un mois à Paris le voyant soit 32, rue
+Fontaine-Saint-Georges, soit au Vésinet, route des Cultures. Je lui
+portais des compositions écrites ou je lui en jouais de mémoire. Pour
+les études de contre-point et de fugue, elles se faisaient surtout par
+correspondance. Je lui envoyais des devoirs, et il me les retournait
+corrigés, à l'encre rouge, en général. J'ai conservé tout ce cours qui,
+s'il est très précieux pour moi, pourra l'être aussi pour d'autres, me
+semble-t-il, à cause des observations critiques, des notes de musique
+biffées et remplacées par Bizet, des passages refaits de sa main. Ces
+pages sont ainsi d'autant plus intéressantes qu'elles contiennent plus
+de fautes.
+
+Avant d'entreprendre mon éducation musicale, il m'interrogea, m'examina
+sérieusement. Je n'ignorais pas l'harmonie, mais il me demanda surtout
+si je lisais et quels livres. C'est quand j'eus répondu affirmativement
+sur ce point et que je lui eus présenté la justification de ce que
+j'avançais en l'entretenant des auteurs français et étrangers dont je
+connaissais les œuvres, de Schiller et de Gœthe notamment, je me
+rappelle, qu'il me dit: «Cela me décide. On croit qu'on n'a pas besoin
+d'être instruit pour être musicien; on se trompe: il faut, au contraire,
+savoir beaucoup de choses.» Les études de contre-point commencèrent
+aussitôt, et en partant de Paris, j'emportais pour sujet de mon premier
+devoir vingt chants donnés qu'il avait notés pour moi.
+
+Rien n'avait été convenu d'abord touchant une rétribution, et quand, un
+an après, je voulus aborder cette question, il m'arrêta net: «Ne me
+parlez plus jamais de cela, déclara-t-il,--et si je ne puis garantir
+complètement les termes, le sens au moins est-il exact;--je me fais
+payer les leçons parce que là je me fatigue; on ne comprend pas, je
+prends de la peine. Avec vous, nous causons simplement de choses qui
+nous intéressent, que nous aimons.» Et il finit par ceci qui est, je
+crois, presque textuel: «Nous nageons dans les mêmes eaux. Moi, il y a
+plus longtemps que vous. Je connais les mauvais endroits, et je vous dis
+seulement: ne passez pas là, c'est dangereux.»
+
+C'est au Vésinet qu'il se prononçait ainsi d'un ton qui n'admettait pas
+de réplique bien que très amical; c'est au Vésinet également qu'avait eu
+lieu notre première entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y étaient
+ordinairement déjà installés au mois de mai, dans la propriété que le
+père Bizet avait achetée. C'était un grand jardin, clos, sur la route
+des Cultures, par une grille en fer avec, à chaque extrémité, une
+chartreuse. Sur le devant, des massifs, des pelouses; au delà, un
+potager, et le père Bizet était très heureux quand on en servait les
+légumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait à droite, si, de
+la route, on se plaçait en face de la propriété, il y avait la chambre
+du père, la salle à manger et la cuisine; dans celle de gauche, la
+chambre du fils et son cabinet où se trouvait le buste d'Halévy. Après
+le travail, nous cueillions des fraises pour le dîner, et ce repas,
+souvent, était pris en plein air. Ensuite, au crépuscule, avant de nous
+remettre à la musique, nous nous promenions en causant de notre art et
+en nous confiant mutuellement nos projets et nos rêves. Le gros chien de
+garde, noir et blanc, auquel on avait donné le nom de Zurga en l'honneur
+d'un des personnages des _Pêcheurs de Perles_, avait sa niche à côté du
+pavillon de Georges. Nous le détachions, et il bondissait autour de nous
+ou courait avec un autre chien brun rougeâtre, plus petit, qu'on
+appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois
+par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait à la
+gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois.
+
+Deux souvenirs me reviennent à propos du Vésinet: d'abord celui d'une
+délicieuse course avec Georges le long de la Seine, à la tombée de la
+nuit, en allant à Chatou attendre le père Bizet qui devait descendre là
+du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite à
+pied accompagné de son fils; puis, le récit d'une visite de M.
+Saint-Saëns. Bizet, un soir d'été, travaillait au Vésinet dans son
+cabinet lorsqu'il entendit une voix de ténor qui chantait la romance des
+_Pêcheurs de Perles_. Il sortit dans le jardin, et aperçut quelqu'un sur
+la route. C'était M. Saint-Saëns qui, ne sachant pas reconnaître la
+maison, avait pensé à ce moyen pour éveiller l'attention de son ami. Il
+est inutile d'ajouter que le temps se passa à faire de la musique
+jusqu'à l'heure du départ.
+
+C'est une chose digne de remarque, car elle éclaire à fond son
+caractère, que les sentiments de Bizet à l'égard des autres musiciens.
+Voici ce que je disais là-dessus, en 1877, dans ma brochure. Quelque
+mauvaise grâce que l'on ait à se citer soi-même, il me paraît utile
+d'intercaler ici ce passage, comme aussi, plus loin, quelques autres,
+parce que les faits étant alors plus récents, il y a là pour ma relation
+de cette époque une garantie d'exactitude.
+
+«Je ne puis m'empêcher de croire qu'il aurait exercé la plus heureuse
+influence sur le développement de l'art musical; car, loin d'être jaloux
+des autres compositeurs, il s'attachait autant qu'il le pouvait à faire
+connaître leurs œuvres, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il
+avait pu découvrir quelque beau morceau, ne croyant pas, comme d'autres,
+à la décadence de la musique. M. Ernest Guiraud était son ami intime,
+ils se consultaient mutuellement sur leurs compositions, et ils ont
+souvent travaillé à la même table. Le succès de _Piccolino_ aurait été
+un grand bonheur pour lui, car il m'avait un jour exprimé les
+inquiétudes qu'il ressentait en voyant que son ami ne pouvait obtenir la
+composition d'une pièce assez importante pour signaler son mérite au
+public[1]. Il avait aussi pour M. Saint-Saëns la plus vive affection et
+la plus grande admiration. De M. Reyer, de M. Massenet, je ne lui ai
+entendu dire que du bien. Il considérait M. Stéphen Heller comme un des
+grands compositeurs modernes; il s'employait ardemment à répandre ses
+œuvres, trouvant avec raison qu'en France sa renommée n'était pas à la
+hauteur de son talent.»
+
+[Note 1: Le premier ouvrage de M. Guiraud, _Sylvie_, opéra-comique
+en un acte a été joué en 1864. Le second, le _Kobold_, également en un
+acte, ne l'avait pas encore été au moment dont je parle. Il ne le fut
+qu'en 1870.]
+
+Ces qualités de générosité et cette loyauté étaient bien connues de tous
+ceux qui avaient approché Bizet, et c'est ce qu'il ne faudra pas oublier
+en lisant certaines lignes de ses lettres. Je n'ai pu entreprendre de
+vérifier si les bruits dont il se faisait l'écho à propos de telle ou
+telle personnalité étaient vraiment fondés ou si ce n'étaient que des
+racontars malveillants et ne reposant sur rien, de simples cancans pris
+à tort au sérieux et qu'il croyait vrais dans la surexcitation et
+l'énervement de la lutte, dans la fièvre provoquée par le labeur
+excessif, par la fatigue et par des difficultés sans cesse renaissantes.
+Ce que j'ai l'obligation d'affirmer, c'est qu'il n'était pas rancunier,
+qu'il était de bonne foi, et qu'il n'hésitait pas à revenir sur son
+opinion quand il lui était démontré qu'elle était fausse.
+
+Il s'efforçait, d'ailleurs, de ne laisser troubler son jugement ni par
+ses antipathies ni par ses sympathies. Il m'avait engagé, tout en
+commençant le contre-point, à m'exercer à la composition en mettant en
+musique les paroles de cantates proposées comme sujet pour le concours
+du prix de Rome, et il m'avait donné le texte de plusieurs de ces
+cantates, texte imprimé à la suite des programmes de la séance publique
+annuelle de l'Académie des Beaux-Arts. Je commençai, d'abord, celle qui,
+en 1859, avait valu le prix à Ernest Guiraud, _Bajazet et le Joueur de
+Flûte_, mais je ne la terminai pas, et j'écrivis complètement, avec
+l'orchestration, celle du concours de 1845, intitulée: _Imogine_. Je la
+lui apportai en 1866. Quand il l'eut examinée, il nous invita tous deux,
+Guiraud et moi, à déjeuner chez lui au Vésinet, et me conseilla de jouer
+cette cantate à Guiraud. La première fois que je le revis, après cette
+rencontre, il me dit: «Je tenais à ce que Guiraud connût votre cantate
+et me communiquât son avis, car, moi, j'avais bien le mien, mais je
+pouvais me tromper, et je n'aurais pas voulu continuer à vous laisser
+travailler si c'eût été inutile.» Ce trait, je le rapporte, parce qu'il
+marque d'une façon très juste la conscience que Bizet apportait en toute
+chose.
+
+J'avais mentionné dans ma brochure ses goûts et ses dispositions
+littéraires. Je notais qu'en «dehors de la musique, il ne s'était guère
+occupé que de littérature», et je continuais ainsi: «Il aimait à lire
+nos bons auteurs français, et sa conversation avait beaucoup de charme
+et d'intérêt. Il contait l'anecdote d'une manière piquante et l'écrivait
+même assez gentiment.» En voici une qu'il me narrait une fois d'une
+manière très amusante: il était entré dans le bureau d'un fonctionnaire
+en fumant son cigare, et, se trouvant à la suite de plusieurs personnes
+qui attendaient leur tour, ne s'était pas découvert. Le fonctionnaire
+s'en apercevait, et, d'un ton impérieux et rogue, l'interpellait de la
+sorte à mots précipités: «Monsieur, ôtez votre cigare et éteignez votre
+chapeau.» Bizet, lui, très flegmatique, répondait alors doucement avec
+un petit accent ironique: «Vous voulez dire, sans doute, ôtez votre
+chapeau et éteignez votre cigare. Voilà.» Les assistants éclataient de
+rire, et le fonctionnaire, furieux, demeurait muet.
+
+On verra dans ses lettres quelles étaient ses idées philosophiques. Je
+n'ai qu'à y renvoyer. Pourtant il ne sera peut-être pas mauvais de
+reproduire ici le passage de la brochure où je résumais mes impressions
+à ce sujet:
+
+«En somme, il aimait trop son art pour consacrer son temps à d'autres
+travaux. Pendant longtemps, d'ailleurs, il n'en aurait eu le loisir
+qu'en renonçant à la composition. Mais il ne pensait pas qu'un artiste
+dût s'enfermer dans sa spécialité; sa vive intelligence était curieuse
+de connaître les progrès scientifiques accomplis à notre époque, et dès
+que sa position lui permit de s'affranchir des travaux d'éditeurs, il en
+profita pour donner plus de moments à la lecture.»
+
+Il avait grand plaisir à causer de sa vie à Rome, à la villa Médicis, de
+ses excursions en Italie, des monuments et des paysages. Il me parlait
+moins de ses études au Conservatoire. Il m'avait appris, pourtant, qu'il
+avait eu une grande affection pour son maître Halévy, mais ses
+sentiments à l'égard d'Auber étaient entièrement différents. Il avait
+pour lui de l'éloignement. Cela se comprend quant à ce qui est du
+musicien. En ce qui concerne les actes de l'administrateur, du directeur
+du Conservatoire, il les blâmait fortement. C'est tout ce que je puis
+dire, mes souvenirs étant devenus trop vagues pour me permettre d'entrer
+dans des détails. Enfin, il avait de l'éloignement pour lui, et n'était
+même pas fâché, à l'occasion, de lui lancer quelque pointe sans en avoir
+l'air. Après un des premiers ouvrages de Bizet, Auber avait fait
+représenter une de ses dernières œuvres à lui qui étaient très faibles.
+Je ne me rappelle plus bien les titres. Les _Pêcheurs de Perles_ ont été
+joués le 30 septembre 1863, la _Fiancée du Roi de Garbe_, d'Auber, le 11
+janvier 1864. La _Jolie Fille de Perth_ est du 26 décembre 1867, le
+_Premier Jour de Bonheur_, du 15 février 1868. Je crois que ce serait
+plutôt à ce moment que l'histoire s'est passée. Bizet me raconta qu'il
+avait rencontré Auber, qu'on s'était arrêté, et qu'Auber, avec un accent
+qui dénotait que ce n'était qu'une formule banale, lui avait adressé ces
+paroles: «Eh bien, j'ai entendu votre ouvrage. C'est bien, c'est très
+bien.» Bizet alors avait riposté: «J'accepte vos éloges, mais je ne vous
+en rends pas.» Jeu de physionomie d'Auber, et Bizet, tout de suite: «Un
+simple soldat peut recevoir les éloges d'un maréchal de France; il ne
+lui en adresse pas.»
+
+De Félicien David, pour lequel il avait beaucoup de sympathie, il
+appréciait le _Désert_. «David, disait-il à peu près, est un miroir qui
+reflète admirablement l'Orient. Il y est allé; ce qu'il a vu l'a
+fortement impressionné, et il le rend très bien. Ce qu'il fait
+ordinairement est faible; mais que, dans un texte, il soit question de
+l'Orient, qu'on y mette les mots: palmiers, minarets, chameaux, etc.,
+alors il fait de belles choses.»
+
+Dans l'œuvre de Gounod, il admirait surtout les premiers ouvrages,
+_Sapho_, _Ulysse_, etc., qu'il trouvait, avec sans doute des signes de
+jeunesse, pleins, c'est son expression, «de verdeur, de sève».
+
+C'est lui qui m'a révélé au piano Berlioz et Wagner. Il me joua d'abord
+des fragments de _Tannhaüser_ et de _Lohengrin_. Ces partitions avec
+celle du _Vaisseau Fantôme_, étaient alors, je crois, les seules
+traduites en français. Dans la lettre d'avril 1869 où il me rendait
+compte de la répétition générale de _Rienzi_ au théâtre-lyrique, il ne
+jugeait pas le style de Wagner considéré dans l'ensemble de ses
+productions, mais dans _Rienzi_ seulement.
+
+Il ne m'a rien communiqué de son opéra d'_Iwan le Terrible_, et je ne
+sais pas si, en l'écrivant, comme le croit M. Pigot dont le livre sur
+lui est très documenté, il s'était inspiré de Verdi. Puisqu'il l'a,
+pense-t-on, brûlé plus tard, il y a là, une preuve que, s'il avait un
+moment subi son influence, il s'en était bien affranchi. On lira la
+lettre de mars 1867 où il me parle de son éclectisme au sujet de son
+opinion défavorable à _Don Carlos_. Tandis qu'il était impitoyable pour
+la grossièreté et pour le laid, pour ce qu'il appelait «des ordures», il
+tenait, je le répète, à prendre le beau partout où il le rencontrait.
+Dans _Rigoletto_, il prisait le quatrième acte qu'il m'avait exécuté au
+piano avec aussi la scène de Rigoletto et de Sparafucile, le spadassin'
+au deuxième acte, scène qu'il distinguait pour sa couleur et la justesse
+de l'accent.
+
+On a publié la correspondance de Bizet avec M. Paul Lacombe[2]. J'ai
+déjà indiqué combien il était satisfait lorsqu'il découvrait un morceau
+ayant de la valeur et quel zèle il mettait à le signaler. Un jour, il y
+avait sur son piano quand j'entrai chez lui à Paris, rue Fontaine,
+plusieurs exemplaires de la _Sonate en la mineur_ pour piano et violon
+de M. Paul Lacombe. Il m'en donna un. Cette sonate, qui venait de
+paraître, lui était dédiée. Il m'expliqua que l'auteur, alors un
+inconnu, habitait Carcassonne d'où il lui avait écrit. Puis Bizet
+s'assit devant son piano, me joua la sonate d'un bout à l'autre en
+fredonnant la partie de violon, et je partageai d'emblée son
+enthousiasme, enthousiasme qu'elle provoqua chaque fois qu'il la rejoua
+devant moi dans la suite pour la faire entendre à d'autres amis.
+
+[Note 2: Hugues Imbert, _Portraits et Études_, suivies de _Lettres
+inédites de Bizet_. Paris. Fischbacher, 1894.]
+
+Lorsqu'il était à Rome, il avait écrit à Marmontel qu'il avait le projet
+de composer pour son envoi de deuxième année la musique de _La
+Esméralda_ de Victor Hugo[3]. Mais il changea d'idée, et se décida à
+faire _Vasco de Gama._ Je ne me rappelle pas bien s'il m'a dit avoir
+travaillé sur ce poème. Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'avait
+conseillé de m'en servir pour m'exercer. Sur sa demande, je lui portai
+la brochure illustrée, et en même temps qu'il m'indiquait de vive voix
+comment il fallait procéder, il mettait rapidement sur diverses pages
+des signes au crayon. En parcourant la pièce, il y a quelques années,
+des souvenirs assez vifs me revinrent en revoyant ces signes. Pour les
+fixer, je rédigeai une note, et je la joignis à la brochure. Elle me
+paraît avoir de l'intérêt, et je la reproduis en grande partie:
+
+[Note 3: Voir sa lettre dans le volume de Marmontel, _Symphonistes
+et Virtuoses_. Voir aussi sa correspondance avec sa mère. _Lettres de
+Georges Bizet_, pp. 108, 117-118.]
+
+«...Il (Bizet) marqua par des traits et des chiffres les vers qui lui
+semblaient devoir être supprimés ou changés de place afin de donner plus
+de vie, de réalité au drame. Il avait même entièrement tracé le plan de
+plusieurs scènes; au quatrième acte, notamment, celui du monologue de
+Quasimodo et du dialogue de Claude Frollo et de Clopin. Pour Quasimodo,
+au lieu d'un air sur l'ancienne coupe, en mouvement lent, d'abord, avec
+un allegro ensuite, il commençait bien d'une façon calme, dans un
+sentiment doux et mélancolique, mais il s'arrêtait après ces vers:
+
+ Toute rose
+ Qui fleurit!
+ Toute chose
+ Qui sourit!
+
+et passait à ceux-ci:
+
+ Cloches grosses et frêles,
+ Sonnez, sonnez toujours!
+
+chantés en un allegro très animé, très vif. Il finissait en reprenant le
+premier mouvement et en revenant aux vers numérotés 3:
+
+ Triste ébauche,
+ Je suis gauche,
+
+jusqu'aux derniers de trois pieds:
+
+ Noble lame,
+ Vil fourreau,
+ Dans mon âme
+ Je suis beau.
+
+Le dialogue de Claude et de Clopin était dit pianissimo, en mesure à 6/8
+d'un rythme entrecoupé. Vis-à-vis de ces vers de Claude:
+
+ Mais que l'enfer la remporte,
+ Compagnon,
+ Si la folle à cette porte
+ Me dit non!
+
+il avait écrit: Sommet. C'était un forte ou même un fortissimo; c'était
+la passion que Claude ne contenait plus. L'ensemble était supprimé.
+Seul, Clopin chantait pianissimo les quatre derniers vers pendant que
+l'orchestre rappelait en finissant decrescendo le premier motif. Bizet,
+en regard de ces vers, avait donc écrit: Coda. Il avait improvisé ces
+deux scènes devant moi en s'accompagnant au piano.»
+
+Maintenant, au lieu d'une improvisation, la musique de ces scènes
+était-elle une réminiscence? Voilà ce que j'ai oublié.
+
+Au début de nos relations, avant qu'il eût entrepris la _Jolie Fille de
+Perth_, il avait été question d'un _Nicolas Flamel_, et j'ai assisté au
+Vésinet à un entretien qu'il avait à ce sujet avec l'auteur des paroles,
+M. Ernest Dubreuil. Il esquissa même au piano une scène devant nous pour
+montrer comment il pensait la caractériser. Ce projet fut bientôt
+abandonné.
+
+À la même époque,--c'était probablement en mai 1865,--il me chanta au
+piano un chœur pour voix d'hommes qu'on lui avait demandé de la
+Belgique. Il y avait été appelé comme membre du jury dans un concours,
+et il en arrivait. Ce chœur était sur des paroles de Victor Hugo[4].
+«Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.» Il débutait par une
+introduction d'un mouvement large; puis, c'était une fugue avec la coda
+sur ces mots: «Certes, je vais venir.» Je fus stupéfait du caractère
+élevé et de la difficulté de ce morceau. Alors Bizet m'expliqua que
+l'orphéon belge marchait dans une voie complètement opposée à celle que
+suivait l'orphéon français, et que ce chœur serait fort bien exécuté. Il
+n'est sans doute pas gravé, car il ne figure pas au catalogue des œuvres
+complètes dressé par M. Pigot à la fin de son ouvrage sur Bizet. On
+devrait rechercher le manuscrit. Malheureusement, je ne me rappelle pas
+à l'orphéon de quelle ville de Belgique il était destiné. J'ai une vague
+idée que ce n'était pas Bruxelles, mais je ne puis rien affirmer[5].
+
+[Note 4: C'est la pièce IV du livre sixième des _Contemplations_.]
+
+[Note 5: Dans une lettre à M. Paul Lacombe, il loue «les trois
+grandes sociétés belges» de Bruxelles, d'Anvers et de Liége. Il y a là
+une indication précieuse. Voir Hugues Imbert, _Portraits et Études_, p.
+176.]
+
+Le _Scherzo_ de _Roma_ est également une des premières composition de
+lui qu'il m'ait jouées, peut-être la première. C'était au Vésinet.
+Primitivement, il avait envoyé ce _Scherzo_ de Rome à l'Institut. Quant
+à la symphonie, qu'il ne devait achever que deux ans après, il commença
+à y travailler en 1866. Au mois de mai ou de juin, je l'ai entendu au
+Vésinet chercher des motifs au piano pour le premier morceau. Un jour,
+il me donna un devoir de contre-point à faire et me conseilla d'aller
+l'écrire dans la chambre de son père qui était absent, pendant que lui
+s'occuperait de sa symphonie. Le devoir n'avançait pas vite, car
+j'étais, en effet, fort distrait, prêtant beaucoup l'oreille aux sons du
+piano qui m'arrivaient de l'autre côté du jardin, du cabinet de Georges.
+M. Pigot a raconté dans son livre l'histoire du _Scherzo_ et de la
+symphonie. Je n'ai donc simplement qu'à insérer dans cette introduction
+les lignes suivantes extraites de ma brochure de 1877:
+
+«Le titre, _Souvenirs de Rome_, a dû être choisi au dernier moment, car
+Bizet ne m'en avait jamais parlé. Il voulait d'abord écrire une
+symphonie dans la forme de celles de Beethoven et de Mendelssohn, où eût
+pris place un _Scherzo_ joué à l'Institut après son retour de Rome, et
+plus tard par l'orchestre de M. Pasdeloup. On a vu qu'en la retouchant,
+il ne paraissait pas songer à écrire de la musique descriptive.»
+
+Pour la _Jolie Fille de Perth_, je dois faire remarquer, à propos du
+résumé du premier acte qu'il m'envoyait dans sa première lettre de
+septembre 1866, que, plus tard, deux morceaux ont été supprimés: une
+romance de Smith après la sortie des forgerons, et un duo entre Smith et
+Mab. Ce duo a été remplacé par les couplets de Mab. Je trouve encore un
+passage à prendre, touchant cet ouvrage, dans la brochure de 1877.
+J'écrivais alors:
+
+«On a vu[6] qu'il s'était plusieurs fois déclaré satisfait de son œuvre.
+Il tenait à faire le moins de concessions possible au faux goût du
+public, ayant au plus haut degré le respect de son art, et dédaignant
+les succès obtenus par des moyens que réprouvait sa conscience
+d'artiste. Lorsque, en 1867, il me fit connaître sa partition, il me
+communiqua d'abord les morceaux qu'il croyait avoir le plus de valeur.
+Ce sont: au premier acte, le duo de Smith et de Catherine, au moins la
+phrase principale; au deuxième, le chœur de la ronde de nuit, la danse
+bohémienne et l'air de Ralph, où M. Lutz se fit tant applaudir; le duo
+de Mab et du duc avec le menuet dans la coulisse, au troisième acte; au
+quatrième, le duo de Smith et de Ralph avec chœur et le chœur de la
+Saint-Valentin.»
+
+[Note 6: Dans des fragments de ses lettres.]
+
+En me jouant la ballade à roulades de Catherine au quatrième acte, il me
+dit qu'il était obligé de céder là-dessus, qu'il avait tâché de faire en
+même temps quelque chose qui restât musical, et me demanda s'il y avait
+réussi. On connaît la lettre qu'il écrivit à Johannès Weber après la
+première représentation, lettre que le critique publia dans son
+feuilleton du _Temps_, numéro du 15 juin 1875[7], et où on lisait ces
+mots: «J'ai fait cette fois encore des concessions que je regrette, je
+l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma défense, etc.»
+
+[Note 7: Elle a été reproduite par M. Pigot dans son volume _Georges
+Bizet et son œuvre_, p. 113.]
+
+Pendant l'exposition universelle de 1867, on avait ouvert un concours
+entre les musiciens pour la composition d'une cantate et d'un hymne.
+Bizet et Guiraud prirent part à ce concours sous un pseudonyme inscrit
+dans le pli cacheté joint aux manuscrits. On verra dans la première
+lettre de juin 1867 que celui de Bizet était Gaston de Betsi, et Tésern,
+celui de Guiraud, mais Guiraud, je crois, n'avait adopté le pseudonyme
+que pour l'hymne. Tous deux avaient donné l'adresse des compositeurs
+imaginaires à Montauban; Bizet, chez moi, Guiraud, chez un de mes amis.
+La cantate était jugée par eux intéressante; ils pensaient qu'on pouvait
+écrire avec elle de la vraie musique, et celle de Bizet était belle, en
+effet. L'hymne, au contraire, accompagné par une fanfare, leur
+paraissait n'être qu'un chœur d'orphéon, et ils le tournaient en charge,
+s'étudiaient à être vulgaires. Bizet, pour qu'on ne reconnût pas son
+écriture, me le faisait copier, et je me souviens d'une bonne soirée de
+travail à nous trois, au mois de mai, rue Fontaine, Guiraud et lui
+orchestrant leurs cantates, moi transcrivant son hymne. Quand je fus
+rentré à Montauban, je reçus de Guiraud un billet qui contenait, au
+sujet de l'hymne, un mot bien caractéristique puisqu'il me parlait du
+_cas où il aurait réussi à faire assez mauvais pour que son enveloppe
+fût décachetée_.
+
+Bizet se servit du même pseudonyme pour signer le seul article de lui
+qui parut à la _Revue Nationale_; il modifia seulement l'orthographe,
+mettant Betzi, avec un z, au lieu de Betsi. Nous n'avons pas, plus tard,
+en 1868, beaucoup causé de cet article. Il me semble qu'il n'en était
+pas très satisfait. On verra dans sa première lettre d'octobre 1867
+comment le second, qu'il avait préparé, ne fut pas inséré. Depuis lors,
+il ne s'occupa plus de critique.
+
+Sur _Noé_, je disais en 1877:
+
+«Après la _Jolie Fille de Perth_ on lui proposa de terminer ou de
+refaire un opéra de M. de Saint-Georges, _Noé_, qu'Halévy avait laissé
+inachevé. Le poème lui plut; certaines situations en étaient très
+musicales et bien faites pour séduire un compositeur. Mais il renonça
+bientôt à l'écrire et ne s'occupa guère alors que de musique
+instrumentale.»
+
+J'indiquais plus loin qu'après son mariage, il avait repris ce travail.
+Quand il m'en causa, au printemps de 1868, j'avais compris qu'il ne
+s'agissait pas simplement d'orchestrer, mais que des morceaux entiers
+n'étaient pas commencés. Même encore, je crois me rappeler qu'il me
+parla notamment d'une belle musique symphonique à écrire au début d'un
+acte, le rideau levé, avec le décor du désert, l'ange debout se
+détachant en silhouette sur la clarté de l'aube et veillant sur le
+sommeil de la femme allongée au pied d'un palmier.
+
+Mes études de contre-point et de fugue terminées, il m'avait engagé,
+comme exercice, à composer le livret du concours de 1868 à l'Opéra, la
+_Coupe du Roi de Thulé_. Je n'allai pas plus loin que les deux premiers
+actes. On verra comment il fut amené, lui aussi, à faire la musique de
+ces deux actes, ce qui augmente encore l'intérêt des lettres où il
+analysait pour moi les caractères et les situations de la pièce.
+
+Sur _Djamileh_, je répéterai ce que j'avais noté en 1877, que «je lui
+avais souvent entendu exprimer le désir d'écrire un opéra sur la
+_Namouna_ de Musset». Le sort de «cette pauvre fille», c'était son
+expression, éveillait sa compassion.
+
+Je dois reproduire enfin un dernier passage de ma brochure de 1877:
+
+«Comme pianiste, il (Bizet) possédait un talent de premier ordre, qu'il
+n'a jamais fait connaître en public. D'après lui, un compositeur devait
+s'attacher à devenir pianiste, afin de s'habituer par là à donner de la
+précision à sa forme. Il me citait les noms des grands compositeurs qui
+avaient été excellents pianistes: Jean-Sébastien Bach, Mozart,
+Beethoven, Meyerbeer, etc. L'exécution soignée des fugues de Bach lui
+paraissait à ce titre indispensable pour former un bon musicien. Après
+avoir entendu M. Delaborde sur le piano à pédalier de la maison Érard,
+il songea à composer de la musique de piano. Mais il ne donna suite à ce
+projet qu'après avoir d'abord écrit la symphonie.»
+
+Ce passage n'était qu'un mémento parce que je craignais d'être maladroit
+et, en paraissant excessif, de provoquer des doutes au lieu de
+convaincre. J'ai donc aujourd'hui à développer ce trop court abrégé,
+d'autant mieux que d'autres témoignages plus autorisés sont venus
+corroborer le mien.
+
+Les facultés exceptionnelles de Bizet se manifestèrent de très bonne
+heure. Le père Bizet m'a raconté de son côté une anecdote rapportée par
+Victor Wilder dans le _Ménestrel_ et citée par M. Pigot dans son volume,
+pages 3-4. Il s'agit de la présentation de Georges, qui avait neuf ans
+seulement, à un membre du Comité des études du Conservatoire. Celui-ci,
+voyant l'enfant si jeune, accueillit d'abord froidement le père et l'ami
+qui le lui conduisaient. «Il faut lui faire deviner des accords,
+dit-il.--Tout ce que vous voudrez», répondit le père. On plaça Georges
+de façon qu'il ne pût voir le clavier, on plaqua des accords, et il les
+nomma tous sans se tromper une seule fois.
+
+Plus tard, son extrême habileté de lecteur fut remarquée. Après sa
+mort, Marmontel, dans son livre _Symphonistes et Virtuoses_, a déclaré
+que «son jeu» avait «un charme inimitable», et qu'il était un «virtuose
+consommé», tandis qu'Émile Perrin, dans le discours qu'il prononçait, le
+10 juin 1876, à l'inauguration du monument élevé sur sa tombe[8], le
+qualifiait _d'exécutant incomparable_.
+
+[Note 8: Inséré en tête du deuxième recueil de _Mélodies_ de Bizet.]
+
+Voici les recommandations qu'il m'avait faites lorsqu'il m'avait exhorté
+à étudier sérieusement le piano: me surveiller, me critiquer,
+_m'écouter_ très attentivement et recommencer les passages jusqu'à ce
+que l'attaque de la touche produisît la qualité de son voulue, ne pas me
+contenter d'à peu près, apprendre l'emploi raisonné de la pédale pour
+soutenir les sons même pendant les plus courts moments quand c'était
+nécessaire et durant que la main était forcée d'abandonner une ou
+plusieurs touches dont les cordes pourtant devaient continuer à vibrer.
+Il obtenait, du reste, des effets merveilleux de douceur par l'usage
+simultané des deux pédales, et, dans le fortissimo, joignait toujours
+le moelleux, le velouté, à la vigueur et à l'éclat. C'était une chose
+des plus émouvantes, une des plus hautes sensations d'art, que de lui
+entendre dire à demi-voix, quelquefois presque à voix basse, en
+s'accompagnant au piano,--et avec son organe de ténor il chantait tour à
+tour les parties de femmes, de baryton ou de basse,--c'était une des
+plus hautes sensations d'art que de lui entendre dire les belles pages
+qu'il choisissait dans les œuvres des maîtres dont il possédait à Paris
+une riche bibliothèque. Le souvenir de ces auditions me revient souvent,
+et il me semble alors que résonnent encore à mes oreilles tantôt un
+morceau, tantôt l'autre: certains accents superbes du rôle de Cassandre
+dans la _Prise de Troie_ de Berlioz, «Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux
+rien comprendre,» plus loin, la vision de la prophétesse, ses paroles
+entrecoupées et les dessins de l'orchestre remplissant les silences de
+Cassandre, ou bien l'étude de la _Chasse_ de Heller, le numéro XIV en fa
+mineur des _Nuits Blanches_ du même, les 32 _variations_ de Beethoven
+sur un thème en ut mineur, la _Marche Funèbre_ de Chopin, des fugues et
+des préludes du _Clavecin bien tempéré_ de Sébastien Bach. Il avait
+beaucoup insisté sur le double profit, pour les doigts et pour le
+sentiment, qu'il y avait à retirer de ce recueil si l'on s'attachait à
+le travailler. Il m'en exécutait des pièces difficiles avec une
+technique impeccable et en grand musicien, mettant en relief les parties
+principales, et il me faisait remarquer ce qu'il y avait de moderne dans
+certaines de ces pièces, comme dans le prélude en si bémol mineur,
+numéro XXII du premier cahier, qu'il jouait avec une expression
+passionnée et douloureuse de la plus vive intensité, mais sans l'ombre
+d'une exagération et toujours guidé par un goût parfait. Il était d'avis
+que le pianiste, pour bien ressentir l'émotion esthétique et bien
+nuancer, devait fredonner, s'aider de la voix qui le portait, animait,
+colorait son jeu, et lui-même s'en servait, surtout lorsqu'il
+interprétait un morceau d'orchestre, imitant, à bouche ouverte ou à
+bouche fermée, le timbre des divers instruments, complétant ou
+soulignant les détails et les contre-chants. D'ailleurs, il possédait à
+un tel degré l'art de faire vibrer le piano dans toutes les portions à
+la fois de son étendue et d'en varier les timbres, qu'il rendait
+admirablement, sans le secours de la voix, les réductions d'orchestre
+telles que la _Marche Nuptiale_ du _Songe d'une Nuit d'été_ de
+Mendelssohn, et qu'il éveillait l'idée de l'orchestre même dans des
+œuvres écrites pour piano comme la _Marche Funèbre_ nº 3 du cinquième
+recueil, op. 62, des _Romances sans paroles_, du même auteur. Il pensait
+aussi que, pour approfondir et perfectionner un morceau, il fallait
+l'apprendre par cœur. Sa mémoire, d'ailleurs, était extraordinaire, et
+il pouvait composer de longs ouvrages sans en écrire une note.
+
+Quant à ce qui est de l'orchestration elle-même, il jugeait qu'elle
+gagnait en n'étant pas touffue. Comme je louais un jour celle d'un
+compositeur dont quelques effets particuliers m'avaient séduit, il
+m'interrompit pour critiquer l'ensemble de ses procédés: «Non,
+soutint-il, il avait des préjugés. Ça manque d'air, et, dans
+l'orchestre, il faut de l'air.» J'ai pu me rendre compte une fois de
+tout le soin qu'il apportait dans le choix des combinaisons, dans la
+composition des colorations. J'ai raconté plus haut que nous étions un
+soir à travailler chez lui avec Guiraud, eux orchestrant leur cantate de
+l'exposition de 1867, moi copiant son hymne. Guiraud et moi, nous étions
+aux deux bouts de la table, Bizet, au milieu, le piano derrière lui. Un
+moment, il se leva, essaya quelques accords à plusieurs reprises en
+fredonnant, puis se tournant vers nous, nous questionna: «Quels
+instruments entendez-vous? Je n'arrive pas à trouver ce que je
+voudrais.» Nous le lui dîmes, tous les deux, Guiraud un peu
+distraitement, sans interrompre sa besogne, moi curieux de savoir ce
+qu'il penserait de ce que j'indiquais. Il nous répondit: «Oui, c'est
+cela, sans doute, mais pas tout à fait, pourtant.» Et il continua de
+chercher. Un instant après il reprit: «Je tiens! J'ai assez de douceur
+avec les cors; avec deux bassons, je n'aurais pas assez de mordant, je
+vais en mettre quatre.» Il ajoutait aussi les violoncelles, les altos
+et, peut-être, les clarinettes dans le chalumeau. Malheureusement, je ne
+me rappelle plus d'une façon suffisamment précise de tous les timbres
+qu'il employait. Ce qu'il m'est encore possible d'affirmer, c'est que du
+dosage de chacun de ces éléments et de leur mélange, il devait naître
+une sonorité nouvelle.
+
+Jusqu'ici, je me suis borné à témoigner, et je me suis efforcé de ne pas
+apprécier. Maintenant, avant de terminer, je demanderai qu'il me soit
+permis de réclamer contre un oubli et de protester contre une légende.
+
+On ne voit généralement dans l'œuvre de Bizet que l'_Arlésienne_ et
+_Carmen_, et je ne méconnais pas que ce ne soient des chefs-d'œuvre où
+il n'y a pas une faiblesse. Cela n'empêche pas, pourtant, qu'il ne soit
+injuste de ne tenir aucun compte des beautés que renferment les
+_Pêcheurs de Perles_, la _Jolie Fille de Perth_, _Djamileh_, la
+symphonie, l'ouverture dramatique, _Patrie_, les mélodies, dont
+plusieurs, les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_, _Vous ne priez pas_, _Ma vie
+a son secret_, sont admirables et si poignantes, d'autres morceaux
+encore pour piano et la _Marche Funèbre_ où il y a des passages vraiment
+inspirés. Je ne m'étends pas sur ce sujet, car mon opinion peut sembler
+partiale. Si je la donne en passant, c'est que c'est celle aussi de
+connaisseurs d'un goût sévère et sûr.
+
+Quant à cette croyance qui tend à s'accréditer et d'après laquelle Bizet
+serait mort du chagrin d'être méconnu et d'avoir eu ses ouvrages
+accueillis d'une manière défavorable par une partie de la critique, elle
+ne repose sur rien d'exact, et je considère comme un devoir d'en réunir
+et d'en fournir les preuves. Certes, ce n'est pas dans un esprit de
+dénigrement et de malveillance qu'on répète les récits qui ont cours, et
+c'est plutôt, au contraire, dans des sentiments de réparation et de
+sympathie, mais la vérité n'en est pas moins très différente de ces
+récits, et, quelque triste qu'elle soit, elle est moins pénible pour moi
+parce qu'elle ne diminue pas la valeur morale de l'ami que je
+connaissais bien qu'elle n'altère pas la physionomie d'un artiste
+absolument sincère. Nature élevée, Bizet cherchait par-dessus tout à
+réaliser son idéal, et les petites blessures d'amour-propre ne
+comptaient guère pour lui. Le représenter autrement, c'est le mal juger.
+
+Sans doute, Marmontel, dont il a été l'élève et qui l'appréciait comme
+il méritait de l'être a bien, en effet, écrit ceci: «La nature si
+honnête et si franche de Georges Bizet a cruellement souffert de cette
+âpreté souvent excessive de la critique. Sous une apparence froide, le
+cœur du vaillant compositeur battait vite et fort, et, quoique bien
+trempée, son âme s'est brisée avant l'heure dans ces combats
+journaliers, où il faudrait pouvoir regarder ses ennemis en souriant.
+Moins épris de son art, moins jaloux de ses œuvres, Bizet serait encore
+une des gloires de l'école française. Une extrême nervosité, jointe à un
+vif sentiment de sa dignité professionnelle, lui donne le triste
+privilège de figurer dans la galerie des morts célèbres[9].»
+
+[Note 9: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 248.]
+
+Oui, Marmontel a bien écrit ces lignes, mais il déclare aussi que Bizet
+était malade avant les répétitions de _Carmen_, et voici le portrait
+que, finalement, il trace de lui: «Tous ceux qui ont connu Bizet
+rendront comme nous témoignage des nobles et généreuses qualités de son
+cœur, de l'élévation et de la délicatesse de ses sentiments. D'un
+jugement sain et droit, et d'une conscience rigide, G. Bizet ignorait
+les compromis; il avait au suprême degré le sentiment du juste et
+l'horreur de l'intrigue... Bizet était bon, généreux, dévoué, fidèle à
+toutes ses affections; son amitié, sincère et inaltérable était solide
+comme sa conscience[10].» Et plus loin, Marmontel ajoute encore ceci qui
+confirme entièrement ce que j'ai, moi-même, signalé plus haut[11]: «Ami
+fidèle, camarade dévoué, ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines
+jalousies, G. Bizet, dont la générosité de cœur ne s'est jamais
+démentie, était heureux des succès de ses émules de la veille et de ses
+rivaux du lendemain. Son esprit élevé, ses sentiments délicats
+l'entraînaient à encourager les moins heureux, à consoler ceux qu'avait
+trahis la fortune; et c'était avec une entière sincérité qu'il
+applaudissait au triomphe de ses concurrents[12].» Il y a donc
+contradiction entre ces dernières appréciations de Marmontel et les
+premières concernant sa mort, car enfin, _a priori_, on a peine à
+admettre qu'un artiste «ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines
+jalousies», qu'un artiste «dont la générosité de cœur ne s'est jamais
+démentie», et qui «était heureux des succès de ses émules de la veille
+et de ses rivaux du lendemain», on a de la peine à admettre qu'un pareil
+artiste ait souffert au point d'en mourir des injustices du public et de
+la critique. Eh bien, pour qu'on soit à même de se prononcer en
+connaissance de cause, examinons les faits.
+
+[Note 10: P. 255.]
+
+[Note 11: Voir ci-dessus pp. 8-10.]
+
+[Note 12: P. 256.]
+
+Bizet, très jeune, écrivait de Rome à Marmontel: «La sottise aura
+toujours de nombreux adorateurs; après tout, je ne m'en plains pas, et
+je vous assure que j'aurais grand plaisir à n'être apprécié que par de
+pures intelligences. Je ne fais pas grand cas de cette popularité à
+laquelle on sacrifie aujourd'hui honneur, génie et fortune[13].»
+
+[Note 13: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 261.]
+
+C'était en 1860 qu'il s'exprimait de la sorte. Avait-il changé depuis?
+Je m'en serais bien aperçu, car, soit dans nos conversations, soit dans
+ses lettres, il était avec moi d'une absolue franchise, et pourtant, je
+n'ai jamais remarqué chez lui la moindre trace de vanité. Il m'est
+arrivé plusieurs fois de lui entendre soutenir, sur quelque point
+d'esthétique musicale ou dramatique, une opinion tout à fait différente
+de celle qu'il avait quand nous nous étions vus l'année d'avant. Alors,
+je lui en faisais l'observation, et il me répondait, avec un ton de voix
+qui, à lui seul, dénotait l'absence complète de tout souci
+d'amour-propre et l'unique préoccupation de la découverte du vrai et de
+la réalisation du beau: «Oui, mais depuis j'ai réfléchi». Et il
+m'exposait les raisons qui l'avaient amené à modifier ses idées.
+
+Je ne sais s'il avait été très affecté de l'accueil plus que froid que
+son premier ouvrage, les _Pêcheurs de Perles_, avait, en général,
+rencontré auprès de la critique, mais, quand nous nous sommes liés, il
+en avait si bien pris son parti qu'à part deux ou trois morceaux qu'il
+chantait en s'accompagnant au piano, lorsque les amis qui venaient chez
+lui à cette époque le priaient de leur en faire entendre quelque chose,
+il en parlait comme d'une œuvre sans valeur. Le jour où il apprit que
+j'avais acheté la partition, il se montra fort contrarié et se récria:
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Je vous l'aurais donnée.
+D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin d'avoir ça.
+
+Plus tard, néanmoins, après l'avoir relue, il se déclara satisfait
+d'avoir pu écrire aussi jeune un certain nombre de pages. Voici, en
+définitive, à quoi se réduisait, d'après lui, ce qu'il y avait d'à peu
+près bien dans cet opéra: au premier acte, l'andante du duo de Nadir et
+de Zurga:
+
+ Au fond du temple saint...
+
+et la romance de Nadir:
+
+ Je crois entendre encore
+ Caché sous les palmiers...
+
+au deuxième acte, le chœur chanté dans la coulisse:
+
+ L'ombre descend des cieux...
+
+puis, la cavatine de Leïla:
+
+ Me voilà seule dans la nuit...
+
+au troisième acte, enfin, l'air de Zurga:
+
+ L'orage s'est calmé....
+
+Quant à tout le reste, cela ne valait pas qu'on s'y arrêtât, et ne
+méritait que l'oubli. Ce jugement était prononcé avec une telle
+conviction que je me laissai influencer. Je l'adoptai sur la parole du
+maître, et je suis demeuré longtemps sans le modifier. Plus tard, je
+rouvris la partition, je la jouai d'un bout à l'autre, et je compris
+alors que Bizet avait été trop sévère, et que j'avais eu tort d'accepter
+trop facilement son appréciation. Sans doute, on trouve ça et là dans
+les _Pêcheurs de Perles_ des imperfections, des faiblesses, mais un
+musicien de génie était seul capable de les composer à vingt-quatre ans,
+et il y a dans cette pièce plus de talent que dans beaucoup d'autres qui
+ont dépassé la centaine ou qui ont été représentées avec luxe sur la
+scène de l'Opéra. Du reste, Bizet se rendait bien compte que le fait
+d'avoir eu un ouvrage en trois actes joué même sans succès, lui avait
+créé une situation supérieure à celle d'autres musiciens qui n'avaient
+réussi à produire au théâtre que des pièces en un ou deux actes.
+
+On verra plus loin dans ses lettres les sentiments qu'il éprouvait en
+constatant la réception faite à ses autres œuvres. On sait déjà qu'il
+avait travaillé avec soin la cantate mise au concours pour l'exposition
+de 1867. Il n'a pas le prix; il n'a pas même de mention. Comment
+prend-il la chose? «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien
+fini[14].» Il est _ravi_, d'ailleurs, que le prix ait été attribué à M.
+Saint-Saëns. C'est que, chez lui, lorsqu'il y en a, le découragement est
+court.
+
+[Note 14: Lettre de juin 1867. Voir p. 119.]
+
+Quant à la _Jolie Fille de Perth_, il pense qu'elle a «obtenu un vrai et
+sérieux succès[15]».
+
+[Note 15: Lettre de janvier 1868. Voir p. 133.]
+
+La symphonie a provoqué des manifestations opposées. Il note des chuts
+et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, déclare
+qu'elle «a très bien marché», et conclut: «En somme, succès[16].»
+
+[Note 16: Lettre de mars 1869. Voir p. 182-183.]
+
+La première représentation de _Djamileh_ eut lieu le 22 mai 1872, et
+voici ce qu'il m'écrivait le 17 juin: «_Djamileh_ n'est pas un succès.
+Le poème est vraiment antithéâtral, et ma chanteuse a été au-dessus de
+toutes mes craintes. Pourtant, je suis extrêmement satisfait du résultat
+obtenu. La presse a été très intéressante, et jamais opéra-comique en un
+acte n'a été plus sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément
+discuté[17].» Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des
+critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet,
+l'auteur des paroles de _Djamileh_, _Notes d'un Librettiste_, pages
+26-40.
+
+[Note 17: Voir p. 199.]
+
+Il est possible qu'en sortant de la première de _Carmen_, il ait subi
+une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas
+signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne
+convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait
+duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait
+exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du _Théâtre_[18], sur la
+_Millième Représentation de Carmen_, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est
+très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous
+rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent
+d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes
+musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le
+trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le
+félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur
+répondit doucement:--Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je
+crains bien que vous ne soyez les derniers.»
+
+[Note 18: Nº du 1er janvier 1905, p. 8, col. 2.]
+
+Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à
+cet égard deux témoignages très catégoriques.
+
+Dans la préface des _Notes d'un Librettiste_, Ludovic Halévy,
+s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude
+sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur _Djamileh_.
+Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur _Carmen_. Je vois
+encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première
+représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé,
+non[19].» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son
+article du _Théâtre_[20]: «Après cette fâcheuse première, les
+représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant
+des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et
+dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu,
+à chacune des représentations de _Carmen_, grossissait le groupe,
+d'abord si mince, des admirateurs de l'œuvre de Bizet. Il en fut ainsi
+pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la
+campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et
+il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,--Bizet qui
+était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,--que la pièce s'était
+relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et
+c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M.
+Arthur Pougin a écrit dans le _Ménestrel_[21] un article intitulé _La
+légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet_. Or, voici ce qu'on y
+trouve: «Oui certainement, Me Galli-Marié a raison, et il faudrait en
+finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de
+_Carmen_ qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de
+protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon
+et utile de rétablir les faits. C'est ce que Me Galli-Marié a fait
+récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province,
+M. Bernard, rédacteur du _Petit Niçois_, qui la rapporte en ces termes:
+
+--L'insuccès de _Carmen_ à la création, mais c'est une légende! _Carmen_
+n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le
+croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et
+quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'œuvre semblait
+définitivement assis.»
+
+[Note 19: P. XIII.]
+
+[Note 20: P. 10, col. 2.]
+
+[Note 21: Année 1903, p. 53.]
+
+Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses _Notes d'un Librettiste_,
+des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de
+Bizet[22]. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur
+_Geneviève de Paris_ qu'il destinait, une fois mis en musique, aux
+concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que
+Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la
+campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu
+accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur
+pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle de la
+cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses
+souffrances passées et de ses rêves d'avenir.--La maladie, il en riait
+déjà, la croyant vaincue!--Les rêves, il les recommençait avec une
+satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient _Djamileh_,
+disparue si vite, _Carmen_, discutée, dédaignée aussi par certains,
+_L'Arlésienne_ plus heureuse, _Don Rodrigue_ même arrêté dans son essor
+par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage.
+Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie
+tendaient alors vers cette _Geneviève_ pour l'achèvement de laquelle il
+s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet[23].»
+
+[Note 22: Pp. 90, 92-95.]
+
+[Note 23: Pp. 93-94.]
+
+Eh bien, le vrai Bizet, le voilà. C'est le même que celui qui
+m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate
+pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien
+fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne
+songeait qu'aux œuvres projetées. Au Bizet rapetissé par la légende,
+l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et
+si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des
+regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de
+la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître
+regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et
+dans sa pureté[24].
+
+EDMOND GALABERT.
+
+[Note 24: Cette introduction était composée quand a paru le volume
+des _Lettres de Georges Bizet_. On y trouve encore une preuve de ce que
+je viens de rapporter sur son caractère. Il avait envoyé de Rome un _Te
+Deum_ pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois à sa mère
+des projets qu'il réaliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne
+l'eut pas, et quand il en fut informé, voici ce qu'il écrivit:
+«J'apprends à l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien
+vrai? Voilà qui me dérange fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.» Voir
+_Lettres de Georges Bizet_, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60,
+61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.]
+
+
+
+
+LETTRES À UN AMI
+
+--1865-1872--
+
+
+* * *
+
+Juin ou juillet 1865[25].
+
+Mon cher ami,
+
+Voici vos contre-points[26]. J'ai corrigé les pages 1, 3, 5 et 9. Les
+autres pages contenant les mêmes fautes, j'aime mieux vous les laisser
+corriger vous-même. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur
+que d'en faire de nouveaux. Je suis très content. Ne vous effrayez pas
+du nombre de fautes. En réalité, cela se réduit à trois ou quatre
+fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut écrire par degrés
+conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je
+devrais dire plutôt mal sauter. Vous allez me comprendre.
+
+[Note 25: Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction p. 3.]
+
+[Note 26: Sur le cours de contre-point et de fugue, voir
+l'introduction p. 4.]
+
+Ce mouvement est mauvais: [Illustration: /-\/-\/-\]
+
+Celui-ci est excellent: [Illustration: /\/\/\]
+
+Ex.: [Illustration: musique]
+
+Cela est très mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de
+quintes.
+
+Au contraire, ceci est bon:
+
+[Illustration: musique]
+
+Le 1er n'est pas vocal, le 2e est très facile à exécuter. C'est
+compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les
+degrés conjoints.
+
+Mes corrections vous mettront à même d'éviter les fautes de quintes et
+d'octaves. Voici la règle: lorsque deux quintes sont séparées par un
+accord, elles sont bonnes (_de même pour les octaves_); lorsqu'une des
+deux quintes est formée par une note de passage, il n'y a pas faute.
+Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est
+toujours réelle.
+
+Ex.: [Illustration: musique]
+
+Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas séparées par un accord.
+
+Exemples bons:
+
+[Illustration: musique]
+
+Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de
+septièmes, etc., autrement qu'en notes de passage.
+
+Ne faites que très rarement croiser les parties, c'est-à-dire passer la
+partie supérieure au-dessous de la partie inférieure, et quand cela vous
+arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit
+toutes les règles de la basse.
+
+Ex: [Illustration: musique]
+
+C'est comme s'il y avait:
+
+[Illustration: musique]
+
+Donc, une quarte, deux quintes, très mauvais.
+
+Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la
+syncope. Tâchez que vos syncopes fassent _dissonance_ le plus souvent
+possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxième
+et la septième et comporte les mêmes obligations de résolution, et
+marchez!
+
+Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées.
+Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi.
+Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez
+pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins
+grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile.
+Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de
+vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous
+m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et
+affectionné.
+
+Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments.
+
+Pas de nouvelles de Lécuyer[27].
+
+[Note 27: La personne qui nous avait mis en relations.]
+
+* * *
+
+Juillet (?) 1865[28].
+
+Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à
+deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites
+mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le
+contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique.
+Écrivez votre cantate[29]. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que
+l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes,
+les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous
+fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous.
+Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute
+affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant
+que vous voudrez.
+
+Mille fois à vous.
+
+[Note 28: Écrite en marge de la dernière page du second devoir de
+contre-point.]
+
+[Note 29: _Bajazet et le Joueur de flûte_, cantate donnée au
+concours de 1859 pour le prix de Rome remporté cette année-là par Ernest
+Guiraud. Voir l'introduction p. 1.]
+
+* * *
+
+Juillet ou bien août 1865[30]
+
+Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre.
+Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous
+orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est
+pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La
+fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux
+avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée
+est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique,
+évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère
+philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de
+_Don Juan_, des _Noces_, de la _Flûte_, de _Così fan tutte_. Lisez Weber
+aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il
+y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses
+exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du
+plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages.
+L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait
+plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à
+toute ma sympathie, à toute mon affection.
+
+[Note 30: Écrite au bas de la sixième page d'un devoir de
+composition pour orchestre, l'introduction de _Bajazet et le Joueur de
+flûte_. Voir la note précédente.]
+
+Envoyez aussi souvent que vous voulez.
+
+* * *
+
+Fin de l'été ou automne de 1865[31].
+
+Le contre-point va à merveille. Commencez à 3 parties. Vous avez un
+traité; lisez et marchez. La mélodie que vous m'envoyez est claire; il y
+a du progrès dans la forme. L'idée n'est peut-être pas très originale,
+mais cela ne m'inquiète pas. Tâchez de m'envoyer de la composition. Je
+suis impatient de lire une cantate de vous. Lécuyer est, en effet, à
+Béziers. _Iwan_[32] est à la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier
+ou commencement février.
+
+[Note 31: Écrite au bas de la dernière page du troisième devoir de
+contre-point suivi d'une mélodie pour piano.]
+
+[Note 32: _Iwan le Terrible_, opéra en cinq actes reçu au théâtre
+Lyrique. Voir l'introduction p. 16.]
+
+Mon père vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute
+amitié. À bientôt.
+
+* * *
+
+Décembre 1865.
+
+J'allais précisément vous écrire. Je m'inquiétais de vous, et votre
+lettre me cause une surprise extrême. Je n'ai reçu aucune
+cantate[33]!... Ce papier n'a pu s'égarer chez moi; on me remet très
+fidèlement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchanté de vous
+savoir en bonne santé et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne
+vie vous menez là-bas! Que je voudrais être à votre place! _Iwan_ est
+encore retardé! le théâtre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi
+quelque chose. Je vous écrirai plus longuement un de ces jours. Je suis
+accablé de besogne. Je ne sais où donner de la tête. Envoyez-moi du
+contre-point, de la composition, et à vous de tout cœur.
+
+[Note 33: Il s'agit d'un devoir de composition, des premières scènes
+de _Bajazet et le Joueur de flûte_ qui furent perdues à la poste. Voir
+p. 6, notes 1 et 2.]
+
+* * *
+
+Décembre 1865[34].
+
+...[35]Ne vous découragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien écrit.
+Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pièges accumulés sous
+chaque note. Débarrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien
+de tout cela n'est bon, et cependant, il est évident que c'est le
+travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve
+d'évidente incapacité. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi
+dès que ce sera prêt. J'ai fini avec le Lyrique. _Iwan_ retiré. Je suis
+en pourparlers avec le Grand-Opéra. Je vous tiendrai au courant.
+
+À vous mille fois.
+
+[Note 34: Écrite en marge de la dernière page du quatrième devoir de
+contre-point.]
+
+[Note 35: Le premier mot est illisible.]
+
+* * *
+
+Fin décembre 1865 ou plutôt janvier, peut-être février 1866[36].
+
+Bravo! Vite, un autre quatuor avec _scherzo_ et du contre-point.
+Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-là, tout naïf qu'il est,
+est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de
+vous voir en si bonne voie. Voilà un fameux pas de fait. Soignez-vous;
+ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'abîmer mes yeux sur
+Voltaire et Diderot. Rien de nouveau à l'Opéra. Il faut attendre encore
+et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et à vous de
+toute amitié.
+
+[Note 36: Écrite en marge d'un devoir de composition, un quatuor
+pour instruments à cordes.]
+
+* * *
+
+Fin mars ou avril 1866[37].
+
+C'est en très bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez
+trop souvent la tierce dans les accords parfaits. À bientôt, et mille
+fois à vous.
+
+[Note 37: Écrite en marge de la dernière page du cinquième devoir de
+contre-point.]
+
+Ma route a changé de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au
+Vésinet, Seine-et-Oise[38]. Tous les jours excepté mardi et samedi.
+
+[Note 38: Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction pp.
+6-8.]
+
+* * *
+
+Juillet 1866.
+
+Cher ami,
+
+En plein XIXe siècle, lorsqu'une société soi-disant civilisée tolère,
+encourage même les monstruosités bêtes et inutiles, les odieux
+assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle
+Frrrrance va sans doute bientôt prendre part[39], les hommes honnêtes et
+intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'éclairer et
+plaindre les 999 millièmes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs
+dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami,
+que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de
+resserrer les nœuds de notre amitié qui, j'espère, vous est aussi chère
+qu'à moi.
+
+[Note 39: Il écrivait ceci sous l'impression des nouvelles de la
+bataille de Sadowa, livrée le 3 juillet 1866.]
+
+Et d'abord, parlons de votre ami[40]. J'ai vu M. de... qui m'a promis de
+ne pas choisir un secrétaire sans m'avoir prévenu. Malheureusement, il
+n'est pas complètement décidé à reprendre un secrétaire. Il peut,
+dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuyé. Tout cela est vague, et je
+suis désolé de n'être pas un monsieur très influent au risque d'avoir
+quelques décorations étrangères. Dites à G. que je pense continuellement
+à vous, c'est-à-dire à lui. Si je vois poindre quelque chose, je
+marcherai immédiatement. Quant à _l'intérêt_ que je prends à cette
+affaire, dites, ou plutôt ne dites pas au tuteur-mécène, que j'entends
+le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais
+rêvé de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le
+plaisir d'être bon à quelqu'un et à quelque chose... Décidément la
+culture des écus détraque le cœur et la cervelle. J'aime mieux mes
+fraises[41], mes ennuis et mes créanciers. Consolez G. Tâchez de lui
+faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine
+sérieusement.
+
+[Note 40: Un jeune homme qui désirait faire de la littérature et
+cherchait un emploi à Paris.]
+
+[Note 41: Il écrivait du Vésinet.]
+
+Votre aventure au musée nous a fait rire aux larmes, Guiraud[42] et moi.
+Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos mœurs
+provinciales.
+
+[Note 42: Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.]
+
+J'ai signé mon traité[43]. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma
+symphonie[44] est toujours inachevée. Il est vrai que j'ai à composer
+des mélodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela dès que ce sera
+publié[45]. Tout en achevant mes travaux d'éditeurs et en commençant ma
+_Jolie Fille de Perth_, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai
+un faible marqué, bien qu'elle me fasse endiabler.
+
+[Note 43: Le traité avec la direction du Théâtre-Lyrique pour la
+représentation de la _Jolie Fille de Perth_.]
+
+[Note 44: _Roma_. Voir l'introduction, pp. 22-24.]
+
+[Note 45: Je reçus, plus tard, en effet, trois mélodies éditées
+séparément chez Choudens et qui ont été placées ensuite dans le premier
+recueil: _Douce Mer_, _Après l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse
+Arabe_.]
+
+Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne année de
+travail. Profitez de votre tranquillité. Si M. de Bismarck, aidé du
+choléra, son digne collègue en chair-à-pâté, nous fait rater
+l'exposition, nous retire nos élèves, nos éditeurs, notre pain, en un
+mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec
+vous l'année prochaine, car, pour cette année, hélas! je vois bien qu'il
+n'y faut pas penser. À bientôt, cher, écrivez-moi, et croyez-moi
+toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur
+de mon cœur.
+
+Envoyez-moi de la besogne. Mille amitiés de mon père.
+
+Lécuyer arrive demain.
+
+* * *
+
+Juillet 1866.
+
+Très bien, cher ami, je suis très content de votre travail. Faites
+encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements,
+pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est là la véritable
+difficulté.
+
+Je suis, cher ami, accablé de besogne: symphonie, opéra, courses,
+affaires, ennuis, etc. J'ai terminé ma symphonie. Je commence la _Jolie
+Fille_. La pièce sera jolie, je l'espère, mais quels vers!... c'est
+toujours comme dans le _Val d'Andorre_:
+
+ Dans cette ferme hospitalière
+ Nous trouverons, j'en suis _certain_,
+ _Peut-être_ une aimable meunière[46]
+ Mais _à coup sûr_ d'excellent vin.
+
+[Note 46: Il y a _fermière_ dans le texte.]
+
+À propos d'excellent vin, le vôtre fait la joie de tous mes amis, y
+compris Lécuyer et Guiraud qui vous envoient mille amitiés. Ce vin-là
+sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien à l'horizon pour G. Hélas!
+cher ami, les hommes deviennent de plus en plus égoïstes. Depuis votre
+départ, cela marche encore mieux! J'ai des amis très atteints par la
+crise financière. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup
+d'argent! Il est, paraît-il, fâcheux que l'Italie ne banqueroute pas un
+brin. Je ne comprends rien à ce système. Du reste, on m'affirme que
+c'est très clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons
+l'exposition. On jouera peut-être la _Jolie Fille_. Espérons.--Dites à
+G. que je suis bien sensible à son affection. C'est très partagé de mon
+côté; je serai heureux de le voir. Peut-être sa présence nous aidera à
+trouver enfin un coin quelconque. Écrivez-moi de longues lettres.
+Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami dévoué.
+
+Mon père vous fait mille compliments bien affectueux.
+
+* * *
+
+Août 1866.
+
+Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette espèce,
+mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la
+besogne plus souvent.
+
+J'ai sur...[47] 320 pages d'épreuves à corriger, ma _Fille de Perth_
+dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce
+qui excuse la brièveté de cette lettre.
+
+[Note 47: Deux mots illisibles.]
+
+Ah! première des _Pêcheurs_, le 30 septembre 1863[48].
+
+[Note 48: Je lui avais demandé cette date.]
+
+Écrivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi.
+Ma _Fille de Perth_ ressemble peu au roman. C'est une pièce à effet,
+mais les types sont trop peu accentués. Je réparerai, j'espère, cette
+faute. Il y a des vers...
+
+Tenez au hasard:
+
+CATH.[49]
+
+Ainsi donc, plus de jalousie!
+
+SM.[50]
+
+Et vous plus de coquetterie!
+
+CATH.
+
+C'est convenu!
+
+SM.
+
+C'est entendu!
+Ah! désormais le bonheur m'est rendu!
+
+[Note 49: Catherine.]
+
+[Note 50: Smith.]
+
+ou bien:
+
+ Quelle est encor cette aventure?
+ Nous n'en sortirons pas, vraiment!
+ Je n'y comprends rien! mais je jure
+ Que l'ami Smith est innocent!
+
+_L'ami Smith_ est délicieux.
+
+Enfin, il faut travailler là-dessus. Je ne me sers pas des paroles pour
+composer; je ne trouverais pas une note!
+
+Gounod, officier de la Légion d'honneur. À bientôt, je vous embrasse de
+tout mon cœur.
+
+À G., mille amitiés.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Septembre 1866.
+
+Cher ami,
+
+J'ai été bien long à vous répondre. Mon temps est dévoré par le travail.
+Mes 320 pages d'épreuves sont corrigées et remplacées par d'autres; il
+n'y a pas de fin! J'ai terminé le premier acte de la _Jolie Fille_. À
+propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon hérésie.
+Je le trouve détestable. Entendons-nous: c'est un détestable roman, mais
+c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h.,
+arrivera peut-être à faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des
+livres méprisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser
+Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais.
+Comme vous prenez part à ce qui m'intéresse, que vous êtes réellement
+mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant brièvement mon
+scénario:
+
+
+ PERSONNAGES
+
+ SMITH armurier, ténor.
+ LE DUC DE ROTHSAY baryton.
+ GLOVER gantier.
+ CATHERINE sa fille.
+ RALPH montagnard, apprenti chez Glover.
+ MAB
+
+reine de Bohême, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Bohémiens.
+
+
+ACTE PREMIER
+
+_L'atelier de Smith. Ameublement_ ad hoc.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+LES FORGERONS _au travail_.
+
+CHÅ’UR
+
+Travaillons et forgeons, etc.
+
+_Survient Smith._
+
+SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre tâche est finie, etc.
+
+_Exeunt les forgerons._
+
+
+SCÈNE II
+
+SMITH _seul._
+
+Me voilà seul avec mon amour à Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas
+m'aimer? Pourquoi n'obéis-tu pas à ton père qui me veut pour gendre?
+etc.
+
+_Récit et romance._
+
+_Bruit au dehors._ SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on
+insulte une femme. Courons.
+
+_Il prend une hache et se dispose à sortir lorsque Mab se précipite._
+
+
+SCÈNE III
+
+MAB: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu
+m'embrasser à votre porte. SM.: Ne craignez rien. Vous êtes chez moi.
+MAB: Merci. Mais à mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi
+votre main, et je vous dirai votre destin futur. SM: Ma pauvre enfant,
+tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. MAB, _prenant la main
+de Sm_: Vous êtes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de
+jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de
+Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire
+respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa
+fille et son apprenti vous demander à souper. SM.: Est-il
+possible?--Ensemble, etc. (_On frappe au dehors._) MAB: Ce sont eux.
+SM:: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, là, dans cette
+chambre. (_Mab se cache._)
+
+
+SCÈNE IV
+
+SMITH, GLOVER, CATH., RALPH.
+
+LES ARRIVANTS: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir
+chez un ami. SM: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. RALPH,
+_sombre_: Que se disent-ils tous les deux? GLOVER: Nous souperons chez
+toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il
+faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. CATH: Fi
+donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde
+d'autres plaisirs. Ici _Air de bravoure_: De grâce, etc., sur _les
+plaisirs du carnaval_. GLOVER, _après l'air_: Tout cela est fort joli,
+mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux
+surveiller les apprêts du repas. RALPH, _maussade_: Je suis votre
+apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la
+porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. SM, _avec colère_:
+Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour
+la défendre. RALPH: Mais... CATH: Assez!... GLOVER: Viens ou je te
+chasse. RALPH: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai.
+
+_Ils sortent._
+
+
+SCÈNE V
+
+CATH. SM.
+
+SM: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette
+fleur. (_Une rose d'or émaillé._) CATH: Mais c'est tricher que
+d'accepter d'avance un présent. SM: Consentez à notre mariage. CATH:
+Nous verrons! SM: Je vous aime... Ici, un duo d'amour..._sans
+cabalette_.
+
+
+SCÈNE VI
+
+UN ÉTRANGER _couvert d'un manteau_: C'est ici que la belle est entrée...
+La voici. SM: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai
+faussé dans le bras d'un manant. SM. _se met à l'ouvrage furieux.
+L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm.
+interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume.
+Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à
+Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend
+plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui
+veut embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais
+la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée,
+elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le
+duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant
+ce cri_! _Coup de théâtre. Quatuor._ (L'effet de l'acte, je crois.)
+_Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith.
+Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie.
+Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab
+agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le
+duc sort en riant._ Le rideau baisse.
+
+* * *
+
+Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique.
+Je crois avoir bien établi mes types. Le _Ralph_ est bien venu. Il
+deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du
+deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma
+prochaine lettre.
+
+Je ne vais plus à Paris[51]. Je suis tout au travail. Et vous, que
+faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas
+avoir de vos nouvelles.
+
+[Note 51: Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son
+père la belle saison. Voir l'introduction pp. 6-8.]
+
+Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le
+livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est...
+évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre
+époque.
+
+À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma
+plus vive affection.
+
+* * *
+
+Septembre 1866.
+
+Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes,
+préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des
+dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de
+nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles
+sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une
+ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout.
+
+Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour
+X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est
+enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire
+des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet
+orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de
+bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent
+agréablement le 1er temps avec le trombone basse et les violoncelles
+et contre-basses, tandis que le 2e et le 3e temps sont assommés
+par les cors, les altos, les 2es violons, les deux 1ers trombones
+et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto!
+Tenez, c'est ainsi tout le temps:
+
+[Illustration: musique]
+
+Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à
+exécuter ces machines-là!... Horrible!... Ils peuvent penser à autre
+chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour
+faire
+
+[Illustration: musique]
+
+lorsqu'il y a
+
+[Illustration: musique]
+
+et _vice versa_. Mais qu'importe!...
+
+Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa
+situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque
+chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme!
+
+Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour
+Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes
+paroles: les _Adieux à Suzon_ d'_A. de Musset_; _À une fleur_, du
+_même_, le _Grillon_ de _Lamartine_ (un peu Saint-Georges), un adorable
+_Sonnet_ de _Ronsard_, une petite mièvrerie gracieuse de _Millevoye_, et
+une folle guitare de _Hugo_.
+
+Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux
+musiciens à mutiler les poètes.
+
+Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que
+c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je
+ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires
+strictement, et je reviens au galop.
+
+[Note 52: Voir la note p. 74.]
+
+Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à
+l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin,
+hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition
+approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons
+d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de
+la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous
+formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que
+réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point
+va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le.
+
+À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon cœur.
+
+* * *
+
+Octobre 1866.
+
+Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de
+confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est
+charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état
+de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine
+de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste
+gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes
+courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande
+supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre
+bon cœur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre
+philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le
+désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon cœur... Edmond me
+raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non
+définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je
+pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être
+ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave
+Edmond, _le complément de la nature_ des sexes comporte avec lui _le
+contact de deux épidermes_... Sors de là, mon brave homme... Chamfort
+était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même
+un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis
+artiste!--N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité
+est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues...
+politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi,
+il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert
+s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien
+compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre
+avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un
+principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour
+le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le
+manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous
+parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu
+toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise,
+la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles,
+c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette
+religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a
+été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la
+catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de
+nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le
+sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne
+aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté
+qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans
+elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous
+qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable
+pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime
+absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce
+splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons
+aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du
+temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du
+mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une
+influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions,
+les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous
+répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des
+millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la
+mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la
+croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est
+un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi,
+plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous
+suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se
+passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer,
+faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le
+tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises
+passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne
+savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des
+autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux;
+plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous
+n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir
+appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on
+mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus
+d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le
+pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus
+d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de
+passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion
+d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre
+surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre
+faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable,
+implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en
+croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de
+susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son
+architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias,
+Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer,
+le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le
+domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de
+la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et
+bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à
+Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme
+musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le
+fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen
+d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un
+peu écorcher le sens des mots pour le définir... _Science de la
+sagesse..._ C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez,
+je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous
+assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui
+n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la
+raison avance. Vous ne croyez pas... _c'est vrai_, pourtant! Faites-moi
+donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de
+chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir
+l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites _où
+est le mal_? je vous lâche et je ne discute plus, _parce que vous avez
+raison_! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se
+sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant,
+mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas
+la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de
+vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un
+Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en
+parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et
+sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment!
+(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque
+sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je
+ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond!
+Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne!
+elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte,
+proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu
+calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui,
+je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se
+retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter
+un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis
+puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant
+de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas
+accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire,
+tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de
+chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je
+vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire
+d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne
+quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris.
+Cela vous est égal et vous avez bien raison.
+
+[Note 53: Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la
+_Jolie Fille de Perth_.]
+
+Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville
+à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain
+proférait ce vers:
+
+ Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.
+
+le parterre a chanté:
+
+ C'est l'vaincu qui s'avance
+ cu qui s'avance
+ cu qui s'avance
+
+sur l'air du
+
+ Roi barbu qui s'avance
+ bu qui s'avance.
+
+de la _Belle Hélène_.
+
+C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient
+assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement
+shocking.
+
+Encore un joli vers du même:
+
+ Ciel étoilé, soleil, espace, _éther_, _nuées_!
+
+Dieu vous bénisse! a répondu le public.
+
+Vrai, c'était drôle!
+
+Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte
+Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet[54]
+prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au
+contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient,
+je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le
+diable m'emporte!... Dans six semaines _Don Carlos_ de Verdi; dans deux
+mois _Roméo et Juliette_ de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du
+contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la
+propagation des espèces, et puis composez.
+
+[Note 54: Auteur dramatique, directeur de l'Administration des
+Théâtres depuis 1863.]
+
+Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs.
+Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du
+quatuor[55]...
+
+[Note 55: Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de
+composition.]
+
+Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière
+de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son
+côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le
+meilleur de mon cœur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans
+avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous,
+envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse
+dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très
+mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la
+saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours
+empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et
+intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins
+parfaits des hommes.
+
+* * *
+
+Octobre 1866.
+
+Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore.
+
+1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords
+par mesure, vous offrent plus de dissonances.
+
+2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les
+sauts, les unissons, les croisements, etc.
+
+3º Pas de septièmes se sauvant par la basse.
+
+4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien.
+
+5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout
+sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires.
+Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le
+fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop
+prétentieux, de _l'oreille_. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je
+vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au
+tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas
+d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style:
+«_Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la
+postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont
+pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits
+sont hors de l'homme, le style est l'homme même._» Il faut vous remettre
+à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une
+séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage!
+
+Ce brave évêque Dupanloup en est au _spiritualisme_ de 1820!... La
+_Révélation_ et l'autorité de l'Église... Tout est là... Ne nous
+occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un
+dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!--_Requiescant in pace._
+
+À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me
+reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du
+jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la
+_science_ est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour
+moi, est tout différent[56]! J'ai parlé du progrès politique, social,
+auquel nos philosophes nous conduisent tout droit--c'est fort
+heureux--mais c'est américain et pas artistique du tout.
+
+[Note 56: Bizet entendait par là le progrès purement industriel et
+purement économique.]
+
+J'en aurais à dire là-dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste,
+les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par
+correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient
+incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis _science_ pour
+_progrès_. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai
+composé et...[57] deux actes. Encore deux et neuf cents pages
+d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille
+beaucoup...[58], et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À
+bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection,
+aujourd'hui et toujours.
+
+[Note 57: Un mot illisible.]
+
+[Note 58: Un mot illisible.]
+
+* * *
+
+Novembre 1866.
+
+Mon cher ami,
+
+Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre
+style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis
+très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que
+je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse
+affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité
+de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous
+rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez
+dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous
+voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez
+ainsi:
+
+À deux parties:
+
+Canons à l'8ve
+
+[Illustration: musique]
+
+à la 4te et à la 5te
+
+[Illustration: musique]
+
+Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié!
+
+Donc, à l'œuvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne.
+Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas
+travailler dans le doute et dans les ténèbres.
+
+Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis
+plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma
+_Fille de Perth_ terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute
+pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je
+ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je
+rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin,
+espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous
+exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en
+_vous_ les éléments de _vie_ intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur
+rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté
+vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je
+ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un
+homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement
+affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout
+mon cœur et que je déteste aujourd'hui!
+
+Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits,
+et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain!
+
+Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis
+ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si
+j'aime les bœufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les
+buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de
+tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à
+bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée.
+
+* * *
+
+Décembre 1866.
+
+Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en
+sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus
+accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est
+difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la
+fugue.
+
+Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je
+m'explique: Sujet.--Réponse.--Puis le ou les contre-sujets sur le sujet
+et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse
+et de chacun des contre-sujets.
+
+Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la
+correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je
+travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai
+des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis
+tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le...
+est très tourmenté par les auteurs de...[59], qui lui prêtent de
+l'argent[60]. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans
+les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon,
+_j'en suis sûr_, car c'est en avant.
+
+[Note 59: Un mot illisible.]
+
+[Note 60: J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, p.
+10.]
+
+Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis
+son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert[61]
+est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il
+veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout
+cela a si peu de chances de réussite...
+
+[Note 61: Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à
+Rome.]
+
+J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder
+la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le
+manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait
+réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais
+ministre!
+
+_Mignon_ est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le
+temps d'aller l'entendre.--On répète _Roméo_. _Freischütz_ fait de
+l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À
+bientôt.
+
+Je vous aime de tout mon cœur.
+
+* * *
+
+Décembre 1866.
+
+À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le
+tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont
+_déplorables_. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce
+que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres
+indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a
+pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres
+pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À
+bientôt.
+
+Votre ami.
+
+Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du
+monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui.
+
+* * *
+
+Janvier 1867.
+
+Cher ami,
+
+Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la
+fugue.
+
+J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre.
+
+Maintenant nous allons voir.
+
+On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En
+répétitions ou procès.
+
+Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très
+content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et
+je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut
+travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient
+(?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout
+supporter, chagrins, découragements, etc.
+
+Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue
+l'homme!...
+
+Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la _gêne_,
+et je sais combien cela frappe sur l'intelligence.
+
+Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami
+dévoué de tout le meilleur de mon cœur.
+
+* * *
+
+Janvier 1867.
+
+Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet:
+
+[62][Illustration: musique]
+
+[Note 62: Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c.
+s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous
+dom., sous-dominante.]
+
+[Illustration: musique]
+
+Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici[63]:
+
+Exposition:
+
+ -- | rép |c. s. | r. |
+ | | | | divertissement tiré du sujet
+sujet| C. suj.| suj. |c. s.|
+
+Contre-exposition. Mode min.
+
+rép. |c. s. | divertis. | suj. |c. s.|
+ | | tiré du suj.| | | div.
+ | | | | | --
+c. s.| suj. | ou du c. s. | c. s. | r. |
+
+Sous-dominante. Relatif de la sous-dom.
+
+ |c. s. une suj.
+ div. pour arriver
+ |suj. liaison c. s.
+à un | repos à la dominante. _Strettes._ Pédale. Coda. ||--
+
+[Note 63: J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au
+printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi
+et devant moi au Vésinet.]
+
+Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant,
+ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les
+plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées:
+une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même
+observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du
+sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en
+commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées.
+
+Voilà. Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a
+deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis
+de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du
+courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour
+aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me
+semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. _X._ a
+été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les
+pièces de compositeurs payants[64]!
+
+[Note 64: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, p. 10.]
+
+***nous a demandé _à genoux_ de lui accorder un peu de temps. Il est
+pressé par... auquel il doit de l'argent[65]. Mademoiselle Nilsson est
+réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en
+mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle
+rentrera le 15 août dans la _Jolie Fille de Perth_. Ceci est l'objet
+d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera
+ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là, mais nous sommes
+bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le
+_tuons_. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière
+concession nous attire toutes les sympathies. _X._ tombera; _Y._
+tombera; _Z._ de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les
+usuriers[66], les gens sans cœur et sans talent. L'avenir, notre valeur
+et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un
+vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. _C'est bien!_ Si
+vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation
+qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous
+plonger dans _Shakespeare_. C'est bon. Voilà un philosophe, un
+moraliste, un poète.
+
+[Note 65: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, p. 10.]
+
+[Note 66: Idem.]
+
+À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout cœur.
+
+* * *
+
+Fin janvier, ou février 1867[67].
+
+[Note 67: Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue
+dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.]
+
+Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre
+première strette trop serrée. Il fallait:
+
+[Illustration: musique]
+
+etc.
+
+Vos imitations sont trop courtes. C'est un _fughetto_, mais c'est
+bien.--Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai
+corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de
+_Mignon_! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui
+vient d'être malade.
+
+Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S[68].
+
+[Note 68: Contre-sujets.]
+
+Voici des sujets:
+
+[Illustration: musique]
+
+[Illustration: musique]
+
+Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À
+bientôt donc.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Février 1867.
+
+Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence
+insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis
+chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...[69]; tous les jours, je dîne
+en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines
+relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la
+publication de _Mignon_, réduire la partition piano solo, une partition
+de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées,
+huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je
+suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four
+de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui
+voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras
+payés[70], se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en
+répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose
+est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à...[71] _X_,
+mais _Y_, et _Z_. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence
+et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous
+l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence
+assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai
+sans doute en avril, et _peut-être_ alors, après _l'édition_ de ma
+partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon
+désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre
+est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain.
+
+[Note 69: Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y
+logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa
+_Correspondance inédite_, deuxième édition, p. 176.]
+
+[Note 70: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, p. 10.]
+
+[Note 71: Deux mots illisibles (la sourdine?).]
+
+Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à
+votre quatuor.
+
+Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la
+vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de
+la forme, de l'entente des instruments, etc., _rien à dire_, c'est très
+expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible,
+c'est vieux.
+
+Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses
+senties, et je doute que vous ayez _senti_ votre travail. C'est un
+devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes
+compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la _fugue_, il faut
+chercher à créer des œuvres d'imagination.
+
+Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune
+tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous
+avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez
+réussi.
+
+Je vous ai envoyé neuf mélodies[72]. Les avez-vous reçues?
+
+[Note 72: _Feuilles d'album_, le recueil de six mélodies éditées
+chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été
+question dans la première lettre de juillet 1866: _Douce Mer_, _Après
+l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.]
+
+Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de
+votre
+
+* * *
+
+Mars 1867[73].
+
+...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos
+contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du
+rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de
+_silences_; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le
+sujet suivant:
+
+[Illustration: musique]
+
+[Illustration: musique]
+
+[Note 73: Écrite sur du papier réglé.]
+
+Réponse réelle.
+
+Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des
+contre-sujets sur les sujets suivants:
+
+[Illustration: musique]
+
+[Illustration: musique]
+
+Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être
+large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des
+dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez
+votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre
+prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien.
+
+Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je
+vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première
+marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus.
+
+Je sors de _Don Carlos_. C'est _très mauvais_. Vous savez que je suis
+éclectique; j'adore la _Traviata_ et _Rigoletto_. _Don Carlos_ est une
+espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style,
+mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un
+_four_ complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais
+c'est quand même un désastre pour Verdi.
+
+Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout
+cœur.
+
+* * *
+
+Fin mars 1867[74].
+
+Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi
+des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des
+modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon.
+
+ * * * * *
+
+J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux[75].
+Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il
+est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage.
+L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et
+cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage
+jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première
+représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations
+avec _Leroy_[76], l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.--J'ai là
+des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et
+vous dire à bientôt.
+
+Mille tendres affections de votre ami.
+
+[Note 74: Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était
+la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.]
+
+[Note 75: Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.]
+
+[Note 76: L'ancien régisseur général de l'Opéra.]
+
+* * *
+
+Fin mars ou avril 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de
+contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue
+ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du
+sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits
+silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en
+contiennent pas.
+
+J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.!
+
+Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à
+comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse
+influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à
+présent convaincu. _Roméo_ est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à
+la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais
+différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin.
+L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette
+fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des
+décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai
+tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en
+décembre!--Ceci entre nous.--Je veux arriver à l'hiver. La force des
+choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est
+possible. Alors tout est remis en question. _Bagier_ quitte les
+Italiens, et _Leuven_ cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va
+faire peau neuve. Tant mieux!
+
+Des amis me parlent de donner mon ouvrage à _Florence_ ou à _Milan_!
+Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout
+prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée.
+On y mange à bon marché. _Water-closets_, _restaurants_ (j'avais à
+commencer par ceux-ci), _cabinets de lecture_ et de _correspondance_,
+_musique_, _illuminations_, _cocottes_, _etc_, _etc_. On a tout
+prévu!.....[77] L'Opéra descend à la 15e de _Don Carlos_ à des
+recettes honteuses! L'_Opéra-Comique_ baisse, le _Théâtre-Lyrique_ ne
+fait rien!
+
+[Note 77: Mot illisible.]
+
+Voilà, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances
+s'envolent, se dissipent... Attendons!
+
+Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons,
+philosopherons...
+
+Votre ami à toujours dévoué.
+
+Avril 1867.
+
+La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà
+prêt à commencer les 3 parties.
+
+Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose.
+_Roméo_ passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher
+après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et
+Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage.
+
+G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste.
+
+Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse.
+
+* * *
+
+Juin 1867.
+
+Cher ami,
+
+Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements.
+
+Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois
+_prêt_, vous trouverez sans doute un moyen.............[78]
+
+J'ai envoyé mon hymne et ma cantate[79].
+
+[Note 78: Trois mots illisibles.]
+
+[Note 79: Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir
+l'introduction, pp. 26-28.]
+
+Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon
+pseudonyme.
+
+Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une
+lettre pour M. Gaston de Betsi.
+
+Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern.
+Prévenez la personne en question.
+
+Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin.
+Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus
+fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu!
+il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis
+pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre
+diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le
+remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en
+apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche!
+
+Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter.
+
+Enfin!
+
+La _Somnambule_ passe _mercredi_.
+
+À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de _Roméo_
+jusqu'au cou.
+
+Votre ami,
+
+* * *
+
+Juin 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, _dix fugues encore_, et
+nous serons près de la fin. _Musicalisez_ bien vos strettes, soyez
+clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore
+une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en
+avant.
+
+J'ai mille choses à vous dire; commençons:
+
+1º _Concours de la cantate_[80]:
+
+On a envoyé 103 cantates:
+
+ 4 ridicules.
+ 49 passables.
+ 35 bonnes.
+ 11 très bonnes.
+ 3 excellentes.
+ 1 parfaite.
+ ---
+ 103--Telle est l'opinion du jury.
+
+[Note 80: Voir l'introduction, pp. 26-27.]
+
+ 1re séance: lecture de 52 cantates.
+ 2e séance: lecture de 51 cantates et choix
+ ---
+ 103
+
+des 15 remarquables.
+
+3e séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures.
+
+4e séance: relecture des 4 et choix du prix.
+
+J'ai été des 15.
+
+Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix,
+_Massenet_ et _Weckerlin_. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur
+X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que
+penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était
+attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites
+ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante
+_polka-mazurka_!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie,
+celle-là? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns
+avait écrit sa cantate sur du _papier anglais_, il avait déguisé sa
+copie, et ces messieurs ont cru donner le prix à un
+_étranger!!!!!!_--C'est une très belle fugue à deux chœurs qui a décidé
+du prix de _Saint-Saëns_ dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous
+connaissez s'en va clabauder partout que l'œuvre de _Saint-Saëns_ est
+très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques
+extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme
+de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la
+distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour
+un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M.
+l'Empereur.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *[81]
+
+J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on
+ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose
+retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de
+camaraderie.
+
+[Note 81: Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression;
+elles se trouvent dans la lettre.]
+
+2º Concours de l'hymne[82].--823 injections de 1er ordre. Jury
+absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même.
+Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que _Guiraud_
+aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille
+de cinq cents ou de mille francs.
+
+[Note 82: Voir l'introduction, pp. 16-18.]
+
+3º _Jolie Fille de Perth._
+
+Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la
+coquette. Il ne voulait pas de _Devriès_[83] qui est tout uniment
+splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a
+pleuré!... Nous lisons _lundi_, nous répétons _mardi_, et nous dînons
+jeudi, _Saint-Georges_, _Adenis_, _Carvalho_ et _moi_. _Carvalho_ très
+gentil, véritablement dévoué, _Saint-Georges exigeant_ et _très malin_,
+_Adenis_ toujours navré, _moi_ vexé et fatigué, _Z._ muselé, _Gounod_
+regardant les cieux, _Massy_[84] pas musicien mais excellent cependant,
+_Devriès_ superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la
+situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... _au petit
+bonheur_!
+
+[Note 83: La créatrice du rôle de Catherine.]
+
+[Note 84: Le créateur du rôle de Smith.]
+
+On annonce trois concours:
+
+1º _Opéra_: concours pour trois actes.
+
+2º _Opéra-Comique_: idem.
+
+3º _Théâtre-Lyrique_: idem pour quatre actes.
+
+Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages
+du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si
+je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne
+_reconnaîtra pas ma copie_.
+
+Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de
+changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès
+philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail
+tranquille et fructueux.
+
+Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous
+embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout cœur.
+
+J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content.
+
+* * *
+
+Juillet 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère,
+le laconisme de ce billet.
+
+La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais
+vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez
+un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce
+n'est pas _cela_. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple.
+Préoccupez-vous de la bonne note.
+
+Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi,
+_à_.....[85] _bientôt_.
+
+Votre ami.
+
+[Note 85: Un mot illisible (vous?).]
+
+* * *
+
+Août 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni
+la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards
+et mon laconisme.
+
+1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez
+_arrivé_.
+
+Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez
+un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage;
+grandissimes progrès.
+
+2e J'ai vu _Crépet_, le directeur de la _Revue Nationale_, et je lui
+ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le
+conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut
+lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être
+accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais
+quelque chose. Mon premier article[86] a été _très bien_ accueilli, mais
+très bien.
+
+Je vais continuer.
+
+[Note 86: Voir l'introduction, p. 27.]
+
+3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1er
+septembre.
+
+On croit à un succès. Nous verrons bien.
+
+Je travaille comme une brute. Enfin!...
+
+Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin.
+
+Courage, travaillez, à bientôt.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Août 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis littéralement crevé!
+
+J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain
+le troisième acte; les chœurs savent à peu près. Dans dix jours, nous
+répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons.
+
+Il est temps; je suis épuisé.
+
+Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette
+infiniment.
+
+Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force!
+
+La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas
+encore cela. Cherchez la _bonne_ harmonie... C'est le moyen de trouver
+l'harmonie élégante, distinguée.
+
+Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, _L'Oie du Caire_[87] à
+réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui
+se prépare, etc., excusez-moi.
+
+[Note 87: Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à
+Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.]
+
+J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du
+journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le
+porterai.
+
+À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon cœur.
+
+* * *
+
+Octobre 1867.
+
+D'abord, cher, vidons l'affaire _Jolie Fille_. J'ai remis mon ouvrage:
+1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle
+Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous
+avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus
+et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle
+façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont
+il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me
+fait une place superbe; 5º parce que le _monde_ sera revenu fin
+novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira
+alors.--Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne
+s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la
+pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est
+excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le
+directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce
+qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la _Jolie Fille_
+est une BONNE CHOSE! Je vous le dis _parce que vous me connaissez_!
+L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais
+espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut
+monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus
+de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle
+sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux
+ans, elle sera ma femme! D'ici là, rien que du travail, des lectures;
+penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je
+suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!...
+
+Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens:
+
+3 000 francs à la 1re représentation;
+
+1 500 à la 30e;
+
+1 500 à la 40e;
+
+1 000 à la 50e;
+
+1 000 à la 60e;
+
+1 000 à la 70e;
+
+1 000 à la 80e;
+
+1 000 à la 90e;
+
+2 000 à la 100e;
+
+3 000 à la 120e;
+
+et _trois_ ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque
+prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti
+de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu).
+
+Donc, _Jolie Fille_ nettoyée, passons!
+
+Je suis désolé du départ de Crépet[88]. Moi-même, je suis en délicatesse
+avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré.
+Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me
+demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé
+sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 III!..... Regardez ce nombre à travers
+la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et
+vous comprendrez!...
+
+[Note 88: Crépet venait de quitter la direction de la _Revue
+Nationale_.]
+
+Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne
+sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des
+égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une
+boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux
+au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne
+vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier
+point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux
+bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores,
+retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les
+affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais
+bien aise de savoir ce qu'il pense du _Congrès de la Paix_, de
+l'arrestation de _Garibaldi_[89] et de l'augmentation du pain!... Quel
+type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés
+vives et sincères!... Maintenant parlons fugue:
+
+C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous
+m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer
+pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des
+sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien
+francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi!
+Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis
+trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À
+bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de...
+
+[Note 89: Garibaldi avait organisé un corps de volontaires pour
+envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'était borné
+d'abord à le blâmer officiellement, puis, sous la pression du
+gouvernement français, il le faisait arrêter au moment où il était en
+route pour prendre le commandement de l'expédition, et l'internait chez
+lui, dans l'île de Caprera.]
+
+Écoutez-vous! Il faut faire de la musique, même dans la fugue.
+
+* * *
+
+Octobre 1867[90].
+
+Très bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le
+retard que j'ai apporté à la correction de ces quelques contre-sujets,
+mais je viens d'être atteint profondément. On a brisé les espérances que
+j'avais formées..., La _famille_ a repris ses droits!... Je suis très
+malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands détails. Un
+de ces jours je vous dirai tout cela!...
+
+Comment va G.?
+
+Je vais recommencer à répéter. Dans trois semaines, un mois, _La Jolie
+Fille_. X. vient de faire un tour honteux!
+
+Votre vrai ami.
+
+[Note 90: Écrite en marge du vingt-cinquième devoir, sujets, réponses
+et contre-sujets.]
+
+* * *
+
+Novembre 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous
+êtes en grandissimes progrès.--Vous trouverez ci-joint des sujets;
+faites-en les réponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre
+prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter.
+
+Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frappé détruit des
+espérances qui m'étaient chères. Peut-être tout n'est-il pas perdu,
+mais...
+
+La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-là! la
+philosophie ne change jamais le cœur, le cerveau et les nerfs de nature
+....[91]
+
+[Note 91: Un mot illisible (etc.?).]
+
+J'ai parcouru dernièrement quelques chapitres de Taine. Grand talent...
+sec... sec! Il raisonne sur _l'art_, mais il ne le sent point.
+
+Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je
+vous défie de faire un Giorgion, un Véronèse, même un Salvator Rosa!
+
+Je vais reprendre mes répétitions. Monsieur X., Y., passe la semaine
+prochaine. Après, c'est à moi! Quelles lenteurs.
+
+Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a
+rien d'agréable, je vous assure!
+
+J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire.
+
+Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine.
+
+Il trouve qu'_Othello_ manque de goût!
+
+À bientôt, et toujours votre ami de tout cœur.
+
+* * *
+
+Décembre 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces
+contre-sujets. C'est mou, ça. Ce n'est pas net d'harmonie; ça manque
+d'élégance, de facilité. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons,
+courage, à l'œuvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le
+contre-sujet marqué _excellent_. Faites une fugue avec ces sujets.
+
+J'ai repris mes répétitions. Je sors, ou plutôt je ne suis pas sorti
+d'une grave inquiétude. Carvalho a été _très bas_ (pas comme santé). Je
+le crois sauvé aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne
+manquait plus que cela pour retarder encore.
+
+Je suis toujours dans la même disposition d'esprit. Je travaille comme
+un nègre, leçons, éditeurs, etc. Tout cela m'éreinte, et ne répare pas
+les désastres du Vésinet. Enfin!...
+
+À bientôt, cher, et toujours toute mon affection.
+
+* * *
+
+Janvier 1868.
+
+Cher,
+
+Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme
+à vos goûts, à vos aspirations. G. me fait espérer que vous viendrez cet
+hiver! Je le désire de tout mon cœur. Je n'ai pas encore terminé
+l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et sérieux succès!
+Je n'espérais pas un accueil aussi enthousiaste et à la fois aussi
+sévère. On m'a tenu la dragée haute, on m'a pris au sérieux, et j'ai eu
+la vive joie d'émouvoir, d'empoigner une salle qui n'était pas
+positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'État: j'avais défendu
+au chef de claque d'applaudir. Je sais donc à quoi m'en tenir. La presse
+est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous
+dira la prochaine lettre de votre dévoué ami.
+
+* * *
+
+Février 1868.
+
+Excusez-moi! J'ai été souffrant, inquiet, découragé, accablé d'ennuis,
+de travail, de soucis, etc.
+
+C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La période de repos
+est nécessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de réponses et
+de sujets, et puis pensons à l'idée.
+
+Mon cher ami, je joue de malheur. Barré[92] est malade; je ne sors pas
+des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage.
+
+[Note 92: Le chanteur qui venait de créer le rôle du duc de Rothsay
+dans la _Jolie Fille de Perth_.]
+
+Je traverse une crise; je suis très démoralisé pour mille causes que je
+vous dirai prochainement.
+
+En attendant croyez toujours...[93] et complète amitié.
+
+[Note 93: Deux mots illisibles.]
+
+* * *
+
+Février 1868.
+
+C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus
+tard, c'est-à-dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous
+écrirez à votre aise quelques fugues développées et bien musicales.
+Maintenant, à l'idée!
+
+Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, _je le sens_,
+beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes à un moment important de
+l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'être, si je le puis, un de
+vos conseils, un de vos appuis. À bientôt, et toujours de tout cœur
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Juin 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que je voulais me procurer la
+_Coupe du Roi de Thulé_[94] afin d'en causer utilement avec vous.
+Guiraud avait prêté son exemplaire; il est rentré depuis avant-hier, et
+je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire.
+
+[Note 94: Sur tout ce qui se rapporte à la _Coupe du Roi de Thulé_,
+voir l'introduction, p. 28. Guiraud se préparait à concourir. Je ne sais
+s'il y renonça comme Bizet.]
+
+Je crois que vos caractères sont bien tracés. Vous paraissez peu
+enthousiaste d'_Angus_ et de _Myrrha_. Je vous passe Angus qui est un
+personnage _bête_ et _odieux_.--Myrrha, quoique peu sympathique, ne
+manque pas d'une certaine couleur.--C'est, selon moi, une courtisane
+antique. Le côté chatte n'a pas été suffisamment indiqué par les
+librettistes; c'est au musicien à réparer cette faute.--On peut tirer
+des effets de ce caractère félin et terrible dans l'ambition déçue: pas
+de cœur, mais une tête et autre chose... cela vaut mieux que rien.
+Réfléchissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit
+réussie... ou le premier acte et une partie du troisième sont perdus!
+
+Votre division est bonne: je crois que les couplets de _Paddock_ «Je
+ris», doivent avoir une grande valeur dramatique, mais _très peu_
+d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...[95] escompter
+l'air.--Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha à Angus
+sont tout bonnement un morceau d'ensemble.
+
+[Note 95: Deux mots illisibles (est pour?).]
+
+La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut
+d'Yorick. Là est l'intérêt.--Le deuxième acte est charmant.--Le
+troisième renferme de très bonnes choses. Il est difficile de _savoir
+d'avance_ ce qu'on fera de ce poème. La fantaisie doit tout dominer.
+
+Allez; c'est bien compris, mais attention à Myrrha. Soignez son entrée.
+Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait là un dialogue,
+poser les deux caractères à l'orchestre.--Vous me comprenez.
+
+Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le
+concours.--_Perrin_[96] est très empoigné par le poème de Leroy. Il y a
+des chances pour que cette affaire soit réglée d'ici deux mois, à moins
+que Verdi!... mais Perrin est très réellement bien disposé... Je le sais
+de source certaine. Si la pièce écrite donne ce que le scénario promet,
+il recevra la pièce avec enthousiasme. Il m'a recommandé de ne pas
+m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre côté, a prié ces messieurs
+de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je
+serai leur musicien. Du reste, _je sais_ qu'il veut avoir la
+responsabilité absolue de ses affaires, et il a crânement raison.--Donc
+sans aucun doigt dans l'œil, _très bon espoir de ce côté_, presque
+certitude. Il m'a dit à moi: «Ne bronchez pas. La pièce est superbe...
+laissons finir». «Est-ce pour moi?» ai-je dit. «Oh! de tout cœur!»,
+telle fut la réponse, et le ton valait mieux que la chanson.
+
+[Note 96: Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra.]
+
+On me demande une pièce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit
+qu'à moitié.
+
+J'ai terminé la symphonie. J'ai renoncé aux variations. Je crois que le
+premier morceau sera bon! C'est l'ancien thème
+
+[Illustration: musique]
+
+précédé d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans
+l'agitation et termine le morceau dans une tranquillité complète. Ça ne
+ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et
+je compte sur un bon effet.--Ce que vous connaissez n'est plus qu'au
+deuxième plan!--C'est drôle d'avoir cherché ça deux ans! Le milieu de
+l'andante est le deuxième motif du final qui s'arrange à merveille dans
+ce mouvement large... Curieux!... Satanée musique!... on n'y comprend
+rien!... Les archevêques[97] ont fait un four tellement abracadabrant
+qu'il est généreux de n'en plus parler!... Quant au _X_... il est
+complet!... Rochefort fait scandale avec la _Lanterne_. Le deuxième
+numéro est d'une audace... et d'une adresse!... À bientôt... tenez-moi
+au courant de votre travail... Vite lettre à votre ami.
+
+[Note 97: Dans une discussion au Sénat, les cardinaux et archevêques
+sénateurs avaient dénoncé comme matérialiste l'enseignement de la
+Faculté de médecine de Paris. Or, les témoins, sur les propos desquels
+les prélats prétendaient fonder leurs accusations, protestèrent, et, dit
+Ch. de Mazade dans la chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_,
+livraison du 1er juin 1868, p. 765, «le seul qui avait cru entendre
+finit par n'avoir plus rien entendu du tout».]
+
+* * *
+
+Juin 1868.
+
+Cher,
+
+J'avais su par G. la maladie de votre père et votre lettre est venue me
+rassurer fort à propos.--Vous voilà hors d'inquiétude, profitez-en pour
+vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. Il ne s'agit plus
+d'études de caractères; il faut exprimer cet état maladif, nerveux qui
+s'appelle l'amour.--De la fantaisie, de l'audace, de l'imprévu, du
+charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une
+vive impatience votre premier morceau.
+
+Je suis très embarrassé en ce moment; je ne sais que faire.
+
+Si je concours à l'Opéra sans avoir le prix, je crains que les bonnes
+dispositions dont je suis l'objet ne se modifient à mon désavantage.
+
+Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-être ma
+grande affaire.
+
+Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai
+entre deux selles!
+
+Un conseil!
+
+Je suis abruti; je termine l'arrangement à 4 mains d'_Hamlet_!... Quelle
+besogne!--Je viens de finir des mélodies pour... un nouvel éditeur. Je
+crains de n'avoir fait que des choses fort médiocres, mais il faut de
+l'argent, toujours de l'argent! Au diable!...
+
+_Rochefort_ tire la _Lanterne_ à 90 000!!!!! C'est un grand succès.
+Lisez-vous cela à Crétinopolis? Le vélocipède va bien ici: plusieurs
+citoyens s'en sont fait mourir!...
+
+À bientôt, cher, travaillez et croyez à la vraie affection de votre ami.
+
+Je n'ai rien oublié des _Misérables_!... Voilà du génie!
+
+* * *
+
+Juillet 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Il y a de très bonnes choses dans cette introduction.
+
+Il est à craindre que votre dessin d'orchestre, très agité, ne couvre un
+peu les paroles, si nécessaires pour exposer la pièce.--Il faudra un
+orchestre très léger et _pp_.--En général, lorsque vous avez un texte
+aussi important, faites en sorte d'avoir à l'accompagnement des accords
+détachés, ex:
+
+[Illustration: Mes seigneurs, comment va le roi: musique]
+
+et des traits dans les _blancs_ du chant.--À part cette observation,
+cela marche.--Le «Ni mieux ni plus mal» est bon. Harold attaque
+maladroitement. Il faut le «Seigneurs» après l'orchestre. N'attaquez
+jamais le récit dans les accords. Il faut:
+
+[Illustration: Seigneurs, le roi va tou-jours faiblis: musique]
+
+Le chœur est bon. C'est un peu opéra-comique, un peu Auber (_Diamants de
+la Couronne_, acte premier, chœur des contrebandiers déguisés en moines,
+final). Ce n'est pas une réminiscence, du reste, ce n'est qu'un rapport.
+Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqués.--J'aurais
+désiré, pour le trésorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais
+abandonné le...[98] jusque-là adopté. Il y a là quelque chose...
+
+[Note 98: Un mot illisible.]
+
+[Illustration: FAC-SIMILÉ D'UN AUTOGRAPHE DE BIZET]
+
+«Ah! je vois le bouffon paraître», etc. Ici, je n'aurais pas repris le
+dessin principal, _j'aurais annoncé le bouffon_. Vous trouverez au bas
+de la quatrième page une ébauche informe[99], mais qui vous fera
+comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la
+loyauté, l'honneur; il est la _vérité_; il est la lumière. Il faut
+l'annoncer par une clarté soudaine, par une transition incisive.--Votre
+rentrée au chœur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.--Il
+faut faire une coda au chœur; il faut _conclure_. Paddock est au fond du
+théâtre, appuyé; il regarde, il écoute, il méprise! Finissez bien le
+chœur, puis une ritournelle en majeur assez développée pour que Paddock
+ait le temps de descendre lentement toute la scène de l'Opéra. Dans
+cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste
+pas; vous m'avez compris, j'en suis sûr.
+
+[Note 99: Voici cette ébauche, comme il l'appelle, et l'observation
+qui est écrite en marge. Le morceau est en sol mineur.]
+
+[Illustration: musique
+
+Ah! je vois le bouffon pa-rai-tre; Implorons encor les destins Implorons
+les destins
+
+En-tends Dieu se']
+
+[+] Au théâtre, que l'orchestre précède presque toujours la voix dans la
+surprise etc.--L'orchestre est le geste, et le geste précède toujours le
+cri, l'exclamation.]
+
+En somme, le progrès continue. Encore un peu de gris dans les idées,
+mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien écrit. Il n'y a
+que «je vois le bouffon paraître» dont l'harmonie m'est désagréable. Ut
+ré, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.--Allons, courage.--Je n'ai
+rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.--Je suis
+content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme!
+Lisez la _Légende des Siècles_, le voyage aux bords du Rhin... _X._ est
+toujours ladre, gras, menteur et filou!--À bientôt, votre vrai ami.
+
+* * *
+
+Juillet 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens d'être très malade: une angine extrêmement compliquée. J'ai
+souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique très faible encore,
+et je m'empresse de vous répondre. J'avais examiné votre travail avant
+ma maladie, et c'est précisément au moment où j'allais vous écrire
+qu'est arrivée l'angine.
+
+L'entrée de Paddock est un peu trop rythmée. Ce n'est pas là l'entrée
+d'un philosophe. Quelque chose comme l'entrée d'Hamlet:
+
+[Illustration: musique]
+
+eût mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me répondre:
+«Paddock ne doit pas être triste!» Non, il n'est pas triste, il n'est
+qu'ironiquement sinistre. Cette blague-là doit mordre comme de l'eau
+forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de
+bons accents. Peut-être un peu longue!--_Récit_ bon.--_Le Vieil._:
+_Aujourd'hui trêve à l'insolence_, arrive trop tard. Il doit couper la
+parole à Paddock. La ritournelle que vous avez placée là ferait un temps
+_froid au théâtre_. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la
+courtisanerie a aussi ses _Prud'homme_; il n'est pas mauvais de
+l'indiquer en passant.--Jusqu'ici j'ai à reprocher le manque _d'intérêt
+musical_. Je suis _content_ de la grande phrase de Paddock. Les six
+premières mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste
+est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout à la fois. Les sauts de
+septièmes sont excellents.--_Ceci_ est bien d'un musicien.--Vous ferez
+bien de raccourcir la ritournelle qui précède: «_Prends garde_». Ce
+dialogue est accompagné trop _touffu_! Cela manque un peu d'intérêt.
+C'était difficile, j'en conviens. La chanson de _Paddock_ reprend bien,
+et la sortie du chœur est bien comprise.--Courage, il y a progrès.
+Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique[100].
+Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut espérer que vous ne
+ne me trouverez pas au lit.
+
+[Note 100: On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce
+mot et qu'il voulait dire par là de la vraie musique, de la musique
+ayant une valeur.]
+
+J'ai perdu quinze jours de travail! _Sauvage_, l'un des deux auteurs de
+la machine que vous savez[101], a failli claquer d'une congestion
+bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que ça vient
+très bien!--Je viens de terminer de _Grandes variations chromatiques_
+pour piano. C'est le thème chromatique que j'avais esquissé cet hiver.
+Je suis, je vous l'avoue, tout à fait content de ce morceau. C'est
+traité très audacieusement, vous verrez. Puis un _Nocturne_ auquel
+j'attache de l'importance[102]. Tout cela paraîtra en septembre ou
+octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de
+peau, autant comme artiste que comme homme; je m'épure, je deviens
+meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon
+individu, en cherchant bien.
+
+[Note 101: Le livret de Leroy pour l'Opéra dont il a été question
+dans les lettres précédentes. Voir plus haut, pp. 137-138, 140.]
+
+[Note 102: Voir l'introduction, p. 29.]
+
+Excusez cette lettre un peu insensée; mais j'ai mangé aujourd'hui pour
+la première fois et j'ai encore un peu de fièvre. Vite, vite une lettre
+à votre ami.
+
+Que devient G.? S'il est à Montauban, dites-lui mille bonnes choses
+affectueuses de ma part.
+
+* * *
+
+Août 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis tout à fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai
+souffert comme un damné... C'est passé!... On m'envoie à l'instant le
+résultat du vote des concurrents à l'Opéra-Comique pour la constitution
+du jury d'examen[103]. Cela vous donnera une idée de l'avancement des
+idées musicales en France!...
+
+ 35 votants.
+
+ Avec | Maillart 34!!!!!
+ Leuven | Thomas 32
+ forment | Reber 31
+ le | David 30
+ jury. | Gounod 28
+ | Gevaert 26
+ | Massé 25
+ | Semet 21
+ Berlioz 14
+ Georges Hainl 14
+ Bazin 12
+ Mermet 12
+ Auber 11
+ Saint-Saëns 4
+ Bizet 3
+ Offenbach 1
+ Wagner 1
+
+[Note 103: Il y avait, on l'a déjà vu plus haut, p. 121, trois
+concours à la même époque: un à l'Opéra, un autre à l'Opéra-Comique, et
+un troisième au Théâtre-Lyrique.]
+
+Ainsi, les musiciens eux-mêmes proclament Maillart prrrrremier
+musicien!... Elle est bien bonne!...
+
+Je cueille cette phrase dans un article de.........
+
+«Ses mains aussi étaient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand
+ces doigts adorablement effilés allaient éveiller, sur le piano, des
+notes tellement séparées les unes des autres par l'étendue des octaves
+qu'elles n'avaient pas l'habitude de résonner en même temps!»
+
+Ô langue française! ô bon sens! ô pudeur!...
+
+Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai:
+
+1º La prosodie du commencement;
+
+2º Un peu de continuité dans l'accompagnement. J'aurais voulu les
+périodes plus hachées... plus scène... mais l'accent dramatique est
+juste. L'idée musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas
+assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progrès; courage!
+
+Votre jeu de scène du Vieillard peut être bon, et, en ce cas, la
+ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un
+peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez
+voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement,
+le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des
+_moyens solides_. Il faut toujours que _ce soit fait_. Je suis heureux
+de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche
+mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une
+étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet
+jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de
+cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très
+saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système
+philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent...
+_Socrate_, c'est-à-dire Platon, _Montaigne_ (excellent, parce qu'il n'a
+pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le
+matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le
+stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie
+philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances
+scientifiques, et ignorer _absolument_ tout ce qui n'est pas prouvé,
+exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il
+est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en
+arriver là!
+
+À bientôt, et toujours votre ami de tout cœur.
+
+* * *
+
+Août 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre
+de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très
+sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai
+acquis cette conviction (je l'avais déjà), c'est que les grands
+philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les
+_Salomon_, les _Confucius_, les _Moïse_, les _Zoroastre_, les _Solon_
+n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement
+pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se
+contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le
+reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque
+aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.--J'ai encore acquis cette
+conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin,
+Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes,
+Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal,
+Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc.,
+vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont
+détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à
+l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes
+philosophiques.--Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au
+galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai
+sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je
+n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît
+puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à
+fait positiviste.--Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.--Mais
+jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social
+et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!--Que faut-il lire de
+Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance.
+
+Est-ce admirable ce livre d'Hugo?[104]
+
+[Note 104: _Napoléon le Petit._]
+
+Vous ne le connaissiez donc pas?
+
+Comment diable vous l'êtes-vous procuré?
+
+Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez--lentement,
+peut-être--mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite.
+
+1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire
+entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est
+le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique.
+
+2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est
+inutile.--Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort
+pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion.
+
+3º J'aurais voulu enchaîner:
+
+«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance.
+Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose.
+
+4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant
+ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un
+véritable effet.--Voyez les longues phrases de _Rossini_, de
+_Meyerbeer_, de _Wagner_ et quelquefois de _Gounod_. Voyez le duo
+d'_Hamlet_: «Doute de la lumière.»--«Celle qui prit ma vie» est d'un
+accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est
+réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression
+contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!--J'ai
+fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous
+approuverez, je crois.
+
+Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la _Coupe_, vous aurez,
+j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du
+lieu.
+
+Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on,
+cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les
+dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert
+trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais
+gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela
+d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il
+à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la
+dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit
+Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas
+été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de
+l'État.
+
+À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami.
+
+[Note 105: On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au
+concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son
+prix des mains du prince impérial.]
+
+* * *
+
+Septembre 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire.
+
+La forme que vous avez adoptée est heureuse.--Je vous reprocherai,
+cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.--Toutes
+les phrases d'Yorick manquent d'élan.--Paddock est mieux traité.
+
+J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est
+faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de
+l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait
+en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme.
+Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il
+fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en
+conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que
+de n'en pas mettre assez sur Yorick.--Votre andante est meilleur
+quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.--Il n'est plus
+lui, il vit tout entier en Myrrha.--Toutes ses réponses doivent être
+d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non
+réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et
+l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien!
+Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin
+d'ensemble gâte tout.
+
+Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.--Il faut pour le
+réussir une _liberté de faire_ que vous ne pouvez encore avoir
+acquise.--La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant
+tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation
+mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et
+ces phrases doivent toujours monter, monter.--J'aurais aimé une coda
+pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il
+retombe dans sa rêverie... _dans la romance qui précède le
+duo_.--Paddock le regarde, s'attendrit.--Yorick finit en disant: Myrrha!
+Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de
+ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main...
+Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de
+son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse
+qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de
+l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce
+sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers
+pour cette coda... Elle manque... _j'en suis sûr_!
+
+Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice.
+Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.
+
+Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...[106] et je me
+remets au travail avec acharnement.--Il se fait en moi un changement
+tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma
+nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.--Je
+profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à
+Paris, j'attaquerai Littré.
+
+Allons, ne vous découragez pas.--_En avant._--Je n'ai pas besoin de vous
+demander si vous êtes _satisfait_ de certaines choses.[107]--Ah! ça va
+bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...[108]
+
+[Note 106: Un mot illisible.]
+
+[Note 107: Il s'agit de la situation politique à la fin du second
+Empire.]
+
+[Note 108: Un mot illisible.]
+
+La situation manque de _Paddock_...
+
+À bientôt,
+
+Votre vrai ami.
+
+* * *
+
+Octobre 1868.
+
+Cher ami,
+
+Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne
+heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est
+encore un peu sombre.
+
+Votre seconde phrase:
+
+«Quand la neige vient à fondre»
+
+est très bonne.--Dans la fin du 1er ensemble il y a un peu trop de
+l'accord
+
+[Illustration: musique];
+
+je vous ai indiqué deux mesures à couper; voyez.--La phrase:
+
+«Tu pourrais en rire»
+
+est bonne pendant les huit premières mesures et devient _très bonne_
+ensuite.
+
+«Le zéphyr et la vague», _très bien_. _Ton filet_ est trop long et trop
+sombre, puis la réponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a là trois
+mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est
+moins bonne que la précédente. Le rappel de la romance fait bien, mais
+je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus
+soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur
+lesquelles vous ferez entendre des
+
+[Illustration: musique]
+
+Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez
+pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis
+_beaucoup_, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette
+circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile.
+
+En quelques mots, voici où en sont mes affaires.
+
+La reprise de _Faust_ avait complètement coulé la pièce de Leroy et
+Sauvage, à cause de la _Nuit du Walpurgis_; mais en faisant les décors
+et les costumes de _Faust_, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce
+de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et
+à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est
+très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque
+temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande
+formellement (et avec _l'autorité pressante_ dont dispose un directeur
+de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index),
+Perrin donc me demande de concourir pour la _Coupe_.--Il me tient ce
+langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une
+partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la
+_Coupe_ le succès que je rêve.--_Vous seul_ pouvez réussir cet ouvrage
+aujourd'hui!» Traduisons:
+
+«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.--Si Bizet
+concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet
+avec ardeur.»
+
+D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis
+_extrêmement content_.--C'est _de beaucoup_ supérieur à tout ce que j'ai
+fait jusqu'à ce jour.--Le deuxième acte surtout est, je crois, très
+bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît
+être, non relativement, mais _absolument_ une bonne chose. (Avec vous,
+je me déboutonne.)--Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue
+musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je
+suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les
+partitions avec Gevaert[109].--Gevaert est un honnête garçon, et c'est
+un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de
+juger de la musique.--Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury;
+qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que
+je voudrai.»
+
+[Note 109: Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.]
+
+Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour
+l'Opéra.
+
+Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait
+rasant.
+
+Que faire?
+
+Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la
+préface de Michelet[110].
+
+[Note 110: La préface de 1868 à l'_Histoire de la Révolution_.]
+
+J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon
+final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste.
+
+Vous ferez bien de renvoyer votre poème[111].--Dites mille choses à G.
+et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés.
+
+[Note 111: Le livret imprimé de la _Coupe du Roi de Thulé_ qu'il
+fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à
+concourir.]
+
+1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.--Le
+premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé
+le reste de ses jours:
+
+_Six jours de prison._
+
+Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à
+plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le
+ruisseau:
+
+«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la _Lanterne_! et ça m'a exaspéré.»
+
+_Acquitté!_
+
+Où allons-nous?
+
+X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve
+cette idée charmante:
+
+«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une
+génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.»
+
+Vieux ruffian!
+
+Il y aurait cette réponse à lui faire:
+
+«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades
+qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles
+entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.»
+
+* * *
+
+Décembre 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+J'ai vu G... Je suis donc rassuré.
+
+Vite, une scène.
+
+Je vais vous gronder:
+
+Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez
+des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il
+vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le
+monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que
+l'entrée de Myrrha.--Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous
+auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez.
+
+Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho,
+ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.--La
+séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.--Dans ses
+yeux, il doit y avoir cette expression _glauque_, indice certain de
+sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté.
+
+Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!...
+
+Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque
+exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.--Cette symphonie doit
+commencer à: _Je tremble au seul bruit de ses pas._--Le serpent arrive,
+et l'oiseau ne bat plus que d'une aile.
+
+Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux
+bien;--quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour
+autrement.--Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion,
+avec délire; il le dit _au nuage_, à l'étoile.--Myrrha présente, il est
+éteint.--Je n'insiste pas, car vous m'avez compris.
+
+Autre reproche moins grave.
+
+L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, _elle_, Angus,
+et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le
+bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son
+regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur
+Yorick.
+
+J'aime la deuxième partie de votre travail; le chœur est bon. Une
+critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit,
+mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. _Il faut entendre les
+paroles_, absolument.
+
+Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre
+insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans
+votre musique; vous pensiez à Ténot[112] en faisant votre entrée de
+Myrrha, je le parie...
+
+[Note 112: Le livre de Ténot qui faisait sensation: _Paris en
+décembre_ 1851.]
+
+Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de cœur ne
+consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de
+longues méditations.--Mais avec Myrrha, il faut oublier,
+absolument.--Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois,
+j'en suis sûr.
+
+Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est
+devenue plus pressante que jamais.--Il en parle à mes amis et les lâche
+sur moi.--Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an,
+j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé
+X... _Tous farceurs!..._ Je ne sais si vous lisez le _Diable à quatre_.
+J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M.
+Veuillot et ses amis:
+
+«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir
+mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons,
+pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se
+fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale
+cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque
+sur votre acarus en chef.»
+
+C'est assez bon, n'est-ce pas?
+
+Pasdeloup va jouer ma symphonie.
+
+Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours,
+toujours votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Décembre 1868.
+
+Cher,
+
+Voilà qui est infiniment meilleur!--C'est un peu triste.--Plus rose
+vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher.
+
+Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous
+avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent
+nécessaires. _Écoute la voix qui t'implore_: évidemment il va dire
+quelque chose:
+
+_Sans Myrrha_, etc.
+
+L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par
+Yorick.--Si vous faites là une _phrase_ commençant par la tonique, vous
+vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est
+difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.--Allons, courage.
+
+Lisez le _Diable à quatre_ paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy.
+C'est excellent!
+
+S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai
+que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si
+Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons!
+
+Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si
+vous le préférez, passez au deuxième de suite.
+
+À vous mille fois de mes meilleures amitiés.
+
+* * *
+
+Janvier 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+I.--Récit, un peu insignifiant.
+
+_De ton âme troublée_, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un
+morceau et qui, malheureusement, reste isolée.
+
+Le chœur «_Par ses exploits_» est trop fanfare de trompettes; vous
+trouverez cette phrase-là dans Grétry.
+
+«_Seigneur Angus_». Il y a là, mon cher ami, un morceau nécessaire;
+morceau court, vif, gai, alerte, comique.--Ce 4 temps languissant ne
+rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela
+se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués.
+
+La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue
+musical.
+
+Malheureusement, la fin manque d'_effet_. Quand je dis _effet_, je
+n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.--Les
+chœurs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec
+terreur: _la coupe d'or, la coupe d'or!_ Il y aurait peu de chose à
+faire pour que ce morceau-là fût bien.--Maintenant, je ne comprends pas
+le chœur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: _Vive
+Angus!..._ Le vieux roi n'existe plus pour eux.--Du reste, je suis un
+peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que
+je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première
+était seule possible.--Le «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_» doit
+précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs
+compliments en douceur.--Puis la _légende_ les calme un peu.--Lorsque le
+roi envoie chercher Paddock, le _froid_ augmente
+considérablement.--L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation,
+etc.--Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec
+vous.--Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me
+comprendrez tout à fait.--En somme, le morceau.....[113] la légende a
+été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte.
+
+[Note 113: Un mot illisible.]
+
+J'ai lu toutes les _Lanternes_. _Il_ a eu des choses de premier
+_ordre_.--À propos de Marfori: «Ce courtisan, qui s'est trouvé trop
+_harponné_ par ma dernière Lanterne, et que la _marée_ révolutionnaire a
+porté sur nos côtes, veut, dit-on, m'envoyer des témoins.--Bravo! Nous
+nous battrons à l'hameçon!» Une, autre fois: «On annonce que _Barnum_ a
+perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles espérances.--On
+lui prête l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute
+que pour une somme rondelette, Marfori ne consente à changer de
+_baquet_!»... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses
+saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'idée.--J'ai vu
+G. qui est allé passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien
+chez lui.--Il a eu une excellente occasion de voir Londres _gratis pro
+Deo_.
+
+On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties
+d'orchestre pour cette semaine.
+
+J'ai terminé les deux premiers actes de la _Coupe_. Je suis très
+content.
+
+À bientôt, cher, et toujours mille fois votre ami de tout cœur.
+
+* * *
+
+Février 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis désolé de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas
+mieux, j'ordonne un repos de quelques jours.
+
+Arrivons à votre affaire.--Au moment où les courtisans sont au comble de
+l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre
+officiers paraissent au haut de l'escalier.--Ils sonnent une fanfare
+grave, lugubre; tous s'arrêtent en s'inclinant! Harold paraît: _Le roi
+n'est plus!_ Tous les seigneurs se prosternent: Hélas!... Puis (?) sur
+le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., revêtus de leurs
+insignes, sortent du palais.--Les Cours de cassation, d'appel, etc., le
+Sénat, tout le bataclan, descendent sur une _marche_ grave et s'avancent
+sur le devant de la scène! Des officiers portent la couronne, le
+sceptre, tous les insignes de la royauté.--Paddock les suit, portant la
+coupe. À sa vue, épatement général, mouvement: on s'agite, on s'élance,
+et, sur la marche éclatante et pompeuse cette fois: _Gloire au maître de
+Thulé!_ Voilà, mon cher ami, comment cette scène doit être
+traitée.--Voilà pourquoi la _première_ version du livret est meilleure.
+Un simple rappel du chœur: «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_», et
+Paddock: _Oui, cette royauté me tente._--Vous m'avez compris. Pour les
+fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'_Hérodote_ ou d'un
+autre.
+
+La couleur de votre _fable_ n'est pas mauvaise, mais l'idée est molle.
+1re _strophe_, presque un récit:
+
+_Que ton choix souverain la donne_
+
+avec autorité;
+
+_À qui doit régner après moi!_
+
+avec douleur, larmes.
+
+À la 2e strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme
+chromatique serpentant à travers l'orchestre: l'astuce, la cruauté, la
+bassesse, etc. Les deux derniers vers avec éclat! 3e strophe, des
+trémolos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes:
+la grimace du singe terrible! Après ce vers:
+
+_Le singe, avec une grimace,_
+
+un silence. Paddock remonte la scène... pour se rapprocher de la mer. Il
+faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la
+scène, et la pièce tombe!... Il faut penser à tout!
+
+L'insensé! qu'a-t-il fait?
+
+Vivace, tout de suite le 3/4.--Pas d'_Harold_ seul, pas d'_Angus_ seul,
+pas de _Myrrha_ seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre 3/4
+est bon, c'est ce qu'il faut!...
+
+Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle.
+
+Votre musique dit:
+
+ Myrrha, la brise est douce
+ Et le flot engageant, etc.
+
+Vous voyez la nuance.--Le 6/8 est un mauvais mouvement pour la chose: un
+motif large, mais pas trop assis.--Dans le lointain, l'orage qui
+augmente jusqu'au lever[114] du rideau. Après, la 2e reprise du motif
+que je ferais dire par Myrrha à l'unisson d'Yorick: «Pêcheur, _la brise
+est forte, et le flot écumant_, si la mer _te rapporte, je tiendrai mon
+serment_.» Il est bon de l'engager; les auteurs de la pièce n'y ont pas
+assez songé. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une
+tempête. Pendant cette musique, le petit s'est échappé. Il est monté
+sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif à
+l'orchestre avec le tapage complet.
+
+[Note 114: _Lapsus calami._ Il voulait écrire: baisser. C'est la fin
+de l'acte.]
+
+Ce plan est la critique de votre travail.--Comme musique, ce n'est pas
+mauvais. Mais ce n'est pas cela.
+
+Mettez en scène, mon cher ami, et vous verrez alors où vous pêchez!
+Songez donc à remplir cette grande scène de l'Opéra.--Mais, je vous le
+répète, reposez-vous.
+
+Je répète ma symphonie petit à petit; c'est difficile, mais c'est bon,
+je crois!
+
+Changement de front! Nouvelle direction de l'Opéra-Comique qui m'a
+demandé ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pièce: trois ou
+quatre actes.--C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plutôt Perrin
+lui-même, _Leuven_ reste pour la forme).--Le Théâtre-Lyrique sera entre
+les mêmes mains dans trois mois.--Bref, on veut me faire faire une
+grande machine avant l'Opéra. Je veux bien, et je serai charmé de lâcher
+le concours et d'essayer de changer le genre de l'Opéra-Comique.--Mort à
+la _Dame Blanche_!
+
+À bientôt, cher, et à vous de tout mon cœur.
+
+* * *
+
+Février 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Votre lettre m'a fait un double plaisir:
+
+1º Elle m'annonce le rétablissement presque complet de votre santé;
+
+2º Elle m'apporte un bon travail qui a une réelle valeur, malgré les
+critiques que je vais vous adresser.
+
+Entr'acte très bon, mais malheureusement beaucoup trop court!
+
+Songez donc au temps que nos gandins mettent à s'asseoir, essuyer les
+lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas
+suffisant.
+
+Le chœur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais
+le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur
+l'eau, et il doit être dans l'eau.
+
+Le milieu (solo de sirènes) me plaît également, mais pourquoi la même
+musique pour deux strophes, qui diffèrent absolument de caractère. Il y
+a là deux types différents: la sirène sentimentale et la sirène
+railleuse.--Vous avez fait seulement la première.
+
+À part ces trois critiques, je suis très content de votre envoi.--Malgré
+mon désir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps.
+La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-être nuisibles. Pensez-y.
+
+Courage donc, cher, et mille amitiés de votre...
+
+* * *
+
+Février 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+X. m'ayant demandé de lui composer une valse sur des motifs du nouveau
+ballet de..., je me suis mis à l'œuvre immédiatement; votre envoi était
+sur ma table, j'ai cru avoir affaire à une feuille de papier blanc... et
+voilà pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble
+saleté. Pardon!
+
+Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous décidiez enfin à
+écouter les conseils de votre médecin.--L'équitation, l'escrime vous
+donneront peut-être encore de meilleurs résultats que la
+philosophie.--Apprendre à connaître l'homme n'est pas toujours une
+besogne bien ragoûtante, alors même que l'on fait cette étude sur
+soi-même.--Promenez-vous, rêvez, respirez!... Votre santé s'en trouvera
+bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.--
+
+J'arrive à votre envoi.--J'aime l'entrée de Claribel.--C'est très
+intelligent.--Il y a de la douleur, du.....[115] autant que de la
+féerie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas
+généralement.
+
+[Note 115: Un mot illisible.]
+
+J'aime le récit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et poétique;
+_blancs rayons_ est trop haut.--Comment voulez-vous prononcer sur ces
+notes excentriques quand il faut un son doux, égal, discret.
+
+La sortie du chœur est insuffisante _comme durée_. Quarante choristes et
+trente danseuses à écouler. Manquent huit ou dix mesures.--Du reste,
+cela dépend un peu de l'arrangement de la scène.
+
+J'aime le récit de la (_sic_) Claribel et de la sirène.--Très bien le
+3/4 après _ce mal, c'est l'amour_.
+
+_Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras_ manque d'accent
+(mais ce n'est pas mauvais).
+
+J'aime aussi la romance.--J'aime surtout le _Elle pleure_ de la
+Sirène.--C'est juste; il y a du charme là.
+
+Peut-être (mais ceci est difficile à juger), peut-être votre Claribel
+est-elle trop résignée!... Peut-être faudrait-il plus de révolte, de
+rage. _Mais cet homme que j'aime_, surtout la deuxième fois, demande une
+explosion à mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les
+deux strophes sur la même musique.
+
+En somme, c'est bien! C'est énormément supérieur au premier acte.
+Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.--Travaillez à votre aise.
+
+Rien de nouveau pour le choix d'un poème Opéra-Comique.--Du Locle et
+Sardou retapent la pièce qu'ils me destinent.--Du Locle n'a pas encore
+lu celle que je voudrais faire.--Perrin est, je crois, tout à fait
+dégoûté du poème de Leroy et Sauvage La symphonie se répète toujours.
+Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il?
+
+À bientôt, cher ami, et croyez toujours à l'affection solide et dévouée
+de...
+
+* * *
+
+Mars 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Grands progrès!...
+
+Tout cela se tient. C'est fait. Comme scène, c'est bon.
+
+Je reproche au chœur des sirènes d'être écrit à quatre parties en canon.
+Les voix se mêleront. Ce ne sera pas clair, et l'idée musicale, en
+somme, n'est pas suffisante.--Le récit de Claribel, la symphonie
+imitative, tout cela est bon.--L'air de Claribel manque de grandeur. Le
+début est joli, mais est-ce là la reine de l'Océan? C'est aimable!...
+mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la
+tendresse, du charme, et qui est plus _grand_ que la première
+partie.--En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre
+duo.--C'est la grosse affaire!...
+
+J'attends toujours un poème.--L'affaire Leroy et Sauvage est lâchée
+définitivement.--Les auteurs sont embêtés! mais l'œuvre n'était pas
+parfaite, loin de là: d'excellentes choses, mais d'autres choses
+faibles.--Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il
+dit à tout le monde que je serai une des colonnes de son édifice, etc,
+etc. Perrin me comble de témoignages d'estime, etc., etc.
+
+Le moindre poème serait bien mieux mon affaire!
+
+Il est vrai que jusqu'à présent, personne n'en a.--Perrin m'a dit, il y
+a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons
+marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indifférence,
+etc., etc. En somme, je _sais_ que mes affaires vont bien, mais que
+c'est long!
+
+Choudens grave ma symphonie, _orchestre_, _arrangements_, etc. Quand
+venez-vous?
+
+À bientôt, cher, et toujours ma meilleure amitié.
+
+Ma symphonie a très bien marché.--_Premier morceau_: une salve
+d'applaudissements, quelques _chuts_, seconde salve, un sifflet,
+troisième salve.
+
+Andante: une salve.
+
+Final: beaucoup d'effet, applaudissements à trois reprises, chuts, trois
+ou quatre coups de sifflet. En somme, succès.
+
+* * *
+
+Avril 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Tout cela est bon. Peut-être ça manque-t-il un peu de modulations.--Dans
+ces bruissements, ces arpèges mystérieux, les transitions sont
+nécessaires. Un peu trop de si bémol, mais ce reproche n'a rien
+d'absolu.--Pourquoi n'avez-vous pas fait la réponse de la sirène?
+
+Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi terminé toute
+la première partie de l'acte.--Peu important, du reste.--J'avais pensé
+pour l'entrée d'Yorick (que vous m'envoyez) à une combinaison de trois
+motifs:
+
+1º La romance d'Yorick, premier acte;
+
+2º L'entrée de Myrrha, premier acte;
+
+3º _Myrrha, la brise est forte_, premier acte.
+
+Yorick rêve... il pense à Myrrha... à son plongeon... Tout cela est
+confus. Je crois que des bribes de motifs à peine indiqués auraient été
+d'un joli effet.
+
+J'approuve complètement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris
+est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fidèle de
+ce que vous savez bien!...
+
+J'ai assisté hier à la répétition générale de _Rienzi_ au
+Théâtre-Lyrique.--On a commencé à huit heures.--On a terminé à deux
+heures.--Quatre-vingt musiciens à l'orchestre, trente sur la scène, cent
+trente choristes, cent cinquante figurants.--Pièce mal faite. Un seul
+rôle: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont
+rien ne peut donner une idée; un mélange de motifs italiens; bizarre et
+mauvais style; musique de décadence plutôt que de l'avenir.--Des
+morceaux détestables! des morceaux admirables! au total; une œuvre
+étonnante, _vivant_ prodigieusement: une grandeur, un souffle
+olympiens! du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie! sera-ce un
+succès? Je l'ignore!--La salle était pleine, pas de claque! Des effets
+prodigieux! des effets désastreux! des cris d'enthousiasme! puis des
+silences mornes d'une demi-heure.--Les uns disent: c'est du mauvais
+Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!--C'est affreux!
+c'est médiocre!--Ce n'est pas mal! Le public est dérouté! c'est très
+amusant.--Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre
+Wagner.--Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire à un grand
+bougre, et ils pataugent.--Nous verrons mardi; le public d'hier, composé
+d'invités, était forcé d'être poli. D'ici à quelques jours, j'aurai
+peut-être terminé avec l'Opéra-Comique.--Je vous tiendrai au courant.
+
+ * * * * *
+
+À bientôt, mon cher ami, et toujours croyez à la vive affection de votre
+
+Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine.
+
+* * *
+
+Mai 1869[116].
+
+Mon cher ami.
+
+Je vous annonce _secrètement_ ce qui sera officiel dans huit jours.
+
+Je me marie.
+
+Nous nous aimons--Je suis absolument heureux.
+
+ * * * * *
+
+Je vais passer l'été campé... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.--D'ici
+là, notre existence sera très fantaisiste.
+
+Ne dites rien à personne.
+
+Votre ami.
+
+_P.-S._ J'ai reçu votre mot.--Soignez-vous.--Je suis comme vous très
+occupé des élections.--Avez-vous lu _l'Homme qui rit..._ et le _Rappel_?
+
+Espérons.
+
+[Note 116: Pour les raisons que j'ai exposées dans l'introduction,
+p. 3, j'ai déjà fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en
+faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant,
+manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.]
+
+* * *
+
+Mai 1869.
+
+Cher ami,
+
+Je n'aime pas beaucoup à donner des conseils, mais une fois n'est pas
+coutume:
+
+À votre place, j'irais me retremper à la campagne; je passerais l'été à
+me reposer, rêver; je travaillerais peu, je lirais modérément; je
+laisserais un peu de côté la philosophie et les inconvénients qui en
+découlent;--et au mois d'octobre ou de novembre ou même de décembre, je
+viendrais à Paris. Je suis peut-être un peu intéressé à vous conseiller
+cette combinaison.--Mon père est indisposé, et cette indisposition va
+peut-être retarder mon mariage de quelques jours. Je pars immédiatement.
+Je ne vous verrai pas.--Que ferez-vous à Paris en juin? Pas de théâtres,
+rien d'intéressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que
+quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir
+profiter de votre voyage.
+
+Écrivez-moi. Qu'allez-vous faire?--_En juin_, nous nous verrons si
+peu...
+
+Votre vrai ami.
+
+* * *
+
+Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris.
+
+Mon bien cher ami,
+
+La détermination que vous prenez est aussi favorable à votre santé
+morale qu'à votre santé physique. Ici, tout est troppmannisme,
+haussmannisme et napoléonisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez
+et moralisez! Supposez dans chaque département cent agriculteurs de
+votre trempe, et voyez où nous en serons dans vingt ans.--Ce que vous
+avez fait n'est pas perdu! Vous vous êtes préparé des jouissances
+d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos
+occupations ordinaires.--Vos nerfs conserveront leur délicatesse, grâce
+à la musique, et vos muscles se fortifieront, grâce à l'agriculture.
+Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantité d'hommes
+et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.--Au point
+de vue du progrès humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous
+n'auriez fait dans cette lutte fatigante, énervante et souvent, hélas,
+sans issue.
+
+Avec les livres, votre intelligence et un petit séjour à Paris tous les
+deux ans, vous serez plus avancé que nos chroniqueurs les mieux
+informés.--À un autre point de vue, celui de la famille (quelque
+imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui
+vous aurait été fermé bien longtemps, toujours, peut-être.
+
+ * * * * *
+
+Vous faites bien de ne pas venir à Paris cet hiver; je vous verrais avec
+peine renoncer à vos nouveaux projets, car je _sens_ que de leur
+réalisation dépend votre bonheur. Installez-vous dans vos résolutions;
+exécutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous être nuisible. Vous
+allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, _mais vous
+y reviendrez_, et je serai toujours là, vous le savez.--Je ne serais
+même pas étonné qu'un grand progrès fût le résultat de votre nouvelle
+situation.
+
+Donc, mon cher, je suis heureux, content, complètement satisfait de
+cette grande résolution. _Vous faites bien_, et mon amitié pour vous ne
+saurait m'égarer.
+
+Je suis éreinté en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et
+je travaille à _Noé_[117].--J'ai livré deux actes.--Il faut donner le
+_troisième acte_ le 25 octobre et le _quatrième_ et dernier acte, le 15
+novembre.--Je m'y suis engagé par traité et je m'exécute. Mais, par
+traité aussi, j'ai fait des réserves expresses pour l'interprétation. La
+_basse_ et la _première chanteuse_ me manquent.--Je ne les vois nulle
+part, et si je ne les trouve pas, _Noé_ attendra.--_Du Locle_ est de
+retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque
+chose.--Voilà, cher, où en sont mes affaires... Et G., où est-il? À
+Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au même endroit? Dès que j'aurai
+des chaises, je lui écrirai de venir nous voir.
+
+[Note 117: Voir l'introduction, pp. 27-28.]
+
+Écrivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon cœur, vous le
+savez, et vos lettres me font grand bien.
+
+Toujours, mon cher Edmond, votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Juin 1870.
+
+Mon cher ami,
+
+Au galop un mot. Je pars. Je vais à Barbizon passer quatre mois.
+J'emporte une charmante pièce de _Sardou_ (pressée) et puis _Calendal_
+et _Clarisse Harlowe_ etc.
+
+Que de besogne.
+
+ * * * * *
+
+Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouvé de bonnes
+choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois.
+
+Écrivez-moi à Paris. On m'envoie mes lettres.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Août 1870.
+
+Mon cher ami,
+
+J'espère bien que votre santé un peu délicate vous évitera le service
+actif. Ne négligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit être pris hélas!
+Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.--Je rentre à Paris demain
+matin. La garde nationale sédentaire me réclame.--Eh bien... les 7 300
+000 doivent être contents!... Voilà la tranquillité, l'ordre, la paix!
+Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais après?...
+
+ * * * * *
+
+Et notre pauvre philosophie, et nos rêves de paix universelle, de
+fraternité cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela,
+des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans
+fin!
+
+Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent
+toutes ces horreurs. Je suis Français, je m'en souviens, mais je ne puis
+tout à fait oublier que je suis un homme.--Cette guerre coûtera à
+l'humanité cinq cent mille existences. Quant à la France, elle y
+laissera tout!...
+
+Écrivez-moi à Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car _nous_
+sommes inquiets de vous.
+
+Votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Août 1870.
+
+Mon cher ami,
+
+ * * * * *
+
+On crie dans la rue la mort du prince Frédéric-Charles, mais ce n'est
+pas officiel, je crois.--Les choses vont mieux. Le langage de _Trochu_
+me plaît. _Palikao_ dit: «J'ai nommé: j'ai envoyé», et _l'autre_ voyage
+en 3e classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun.
+
+Quelle fin!...
+
+Votre ami qui vous aime de tout cœur.
+
+Guiraud ne part pas. _Prix de Rome_ exempte. Je crois comme vous que la
+loi n'atteindra que les anciens soldats à moins de défaites
+nouvelles.--Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les
+forteresses vont être dégarnis. Dans huit jours nous aurons de quatre à
+cinq cent mille Prussiens à quarante lieues de Paris; mais c'est le
+suprême effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la
+France voudra qu'elle soit! Espérons!
+
+* * *
+
+Paris, 26 février 1871.
+
+Cher ami, Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de
+famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre...................
+...........nous nous retrouvons debout, vivants, ou à peu près, sur les
+ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse.
+Ce que coûtent les Napoléons, nous ne vivrons peut-être pas assez pour
+le savoir!
+
+ * * * * *
+
+Je voudrais cet été terminer _Clarisse Harlowe_ et _Griselidis_.
+_Griselidis_ est très avancée. _Sardou_ veut changer le dernier acte.
+Dès qu'il sera rentré à Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en
+puisse faire autant. Quant à _Clarisse_, c'est à peine commencé.
+
+Avez-vous des nouvelles de G.? Écrivez-moi bientôt, cher ami,
+rétablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez à la vive
+affection de...
+
+* * *
+
+Juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+Enfin! C'est fini! C'est au nom de la République, au nom de la liberté,
+au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme
+mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen
+entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer! Nous
+sommes navrés, tous mes amis et moi.--Malheureusement, les récits n'ont
+rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de
+système politique! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire?
+Allons-nous retomber dans la vieille légitimité?... Ce sera une trêve,
+et la révolution à l'horizon!... Hélas!...
+
+ * * * * *
+
+Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par
+Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles _à fond_. Parlez moi de G.
+
+Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de _quitter_
+Paris au galop.
+
+Mille amitiés de votre toujours affectionné.
+
+* * *
+
+Juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+ * * * * *
+
+Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail.
+
+Je finis mes deux opéras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'études
+aussi réglé que le vôtre, mais je commence à connaître une assez grande
+quantité de choses. Le malheur est que le désir de savoir vient en
+apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma
+curiosité soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les systèmes
+philosophiques me semblent de purs enfantillages.
+
+Mille amitiés de votre toujours mille fois dévoué.
+
+* * *
+
+Septembre 1871.
+
+Mon cher ami,
+
+ * * * * *
+
+...Je vais rentrer à Paris demain ou après. Écrivez-moi donc rue de
+Douai, 22. Rien de très nouveau, si ce n'est que je vais prendre
+probablement le 1er novembre, la position de chef du chant à l'Opéra.
+C'est une situation que n'ont dédaignée ni Hérold ni Halévy. Je ne serai
+pas fort occupé, et les appointements sont relativement bons: cinq ou
+six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.--Les
+directeurs de l'Opéra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pièces
+cette année, m'ont _demandé_ d'écrire la partition d'une _Namouna_ assez
+intéressante. La chose était pressée, et l'on m'a mis l'épée dans les
+reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au
+_Fantasio_ de _Jacques Offenbach_, et mes exigences légitimes de
+distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand
+(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux à quatre mains
+intitulé: _Jeux d'enfants_. J'en suis assez content.--Du reste, je me
+fais chaque jour plus fort contre les petites émotions de la vie. Ce
+n'est pas à proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense
+dédain, un souverain mépris qui en tiennent lieu.......
+
+ * * * * *
+
+Trouvez deux minutes à donner à votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Janvier 1872.
+
+Cher ami,
+
+ * * * * *
+
+L'élection _Vautrain_[118] nous laisse espérer un prochain retour de
+l'Assemblée...
+
+Rien de nouveau.--On m'a écrit hier de l'Opéra-Comique pour la mise en
+répétitions de _Namouna_; mais j'ai des exigences qui empêcheront
+probablement l'affaire d'aboutir.
+
+Mille amitiés de votre tendrement dévoué.
+
+[Note 118: L'Assemblée nationale refusait de quitter Versailles, et
+on avait pensé que le choix d'un modéré la déciderait à transférer son
+siège à Paris.]
+
+* * *
+
+17 juin 1872.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver écrasant j'ai eu
+à passer, vous me plaindriez sincèrement.--Mille francs de leçons par
+mois, _Djamileh_ à faire répéter et à orchestrer, et tous les ennuis
+ordinaires de la vie de Paris qui dévorent la meilleure partie de
+l'existence............
+
+ * * * * *
+
+_Djamileh_ n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et
+ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis
+extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très
+intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus
+sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté[119]. La
+rengaine Wagner continue. _Reyer_ (_les Débats_), _Weber_ (_le Temps_),
+_Guillemot_ (_Journal de Paris_), _Joncières_ (_la Liberté_)
+(c'est-à-dire plus de la moitié du tirage de la presse quotidienne) ont
+été très chauds.--_De Saint-Victor_, _Jouvin_, etc., ont été bons en ce
+sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout gâté par
+l'influence de Wagner.--Quatre ou cinq folliculaires ont éreinté
+l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont à leur disposition ne leur
+donnent aucune importance.--Ce qui me satisfait plus que l'opinion de
+tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie.
+Je sais ce que je fais.--On vient de me commander trois actes à
+l'Opéra-Comique.--_Meilhac_ et _Halévy_ font ma pièce.--Ce sera _gai_,
+mais d'une gaieté qui permet le style.--J'ai aussi des projets
+symphoniques, mais mon baby va me déranger bien agréablement.
+
+[Note 119: Voir l'introduction, p. 35.]
+
+Que faites-vous? Comment allez-vous? Écrivez-moi. Je n'ai plus vu G.,
+mais on l'a vu à _Djamileh._--Je suis donc rassuré sur son
+compte...............
+
+ * * * * *
+
+Mille amitiés de votre fidèle et dévoué.
+
+FIN
+
+Paris.--Imp. L. POCHY, 52. rue du Château.--1294-4-09.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES UN AMI, 1865-1872 ***
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/22918-8.txt
@@ -0,0 +1,4768 @@
+The Project Gutenberg EBook of Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Lettres à un ami, 1865-1872
+
+Author: George Bizet
+
+Commentator: Edmond Galabert
+
+Release Date: October 8, 2007 [EBook #22918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+GEORGES BIZET
+
+LETTRES À UN AMI
+
+1865-1872
+
+INTRODUCTION
+
+DE
+
+EDMOND GALABERT
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+[Illustration: portrait de Berlioz.]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+On m'a dit quelquefois que je devrais faire un livre sur Bizet, et ce
+livre, je ne l'ai jamais fait, et je ne le ferai jamais. Est-ce à moi,
+d'ailleurs, à le faire? Est-ce à l'élève d'apprécier les oeuvres de son
+maître? Est-ce à l'ami de raconter la vie de son ami? Comment s'y
+prendra-t-il pour trouver et garder le ton juste, et ne risque-t-il pas
+de mal servir une chère mémoire en voulant trop bien la servir? Pour mon
+compte je l'ai toujours pensé, et j'ai cru qu'il valait mieux me borner
+à fournir des documents aux musicographes plutôt que de me constituer
+moi-même le biographe de Bizet. Voilà pourquoi, après avoir une première
+fois, en 1877, réuni dans une courte brochure, avec trop de réserve,
+sans doute, des souvenirs et des extraits de sa correspondance avec moi,
+je me décide aujourd'hui à publier à peu près intégralement les lettres
+qu'il m'avait adressées et à raconter les faits que je n'avais pas
+rapportés alors dans mon opuscule. C'est que j'étais gêné, en effet, par
+la préoccupation de ne pas me mettre en scène, de ne pas paraître céder
+aux suggestions d'un vilain amour-propre, et, en cherchant à éviter un
+mal, je tombai dans un autre. Heureusement, les lettres restent, et leur
+texte, au moins est-il là, tandis que les souvenirs,--c'est une loi
+constatée par les historiens,--s'altèrent et se déforment, si même ils
+ne s'effacent pas complètement. Il se peut donc que j'aie oublié des
+détails intéressants et que d'autres aient perdu pour moi de leur
+netteté. J'aurais dû tout écrire en 1875, au lendemain de la mort de
+Bizet, quand ma mémoire était bonne parce que j'étais jeune. Rien ne
+m'aurait empêché de retarder la publication de ce manuscrit; à présent,
+je le retrouverais, et bien des mots curieux, bien des conseils
+instructifs eussent été conservés. Enfin, si j'ai eu un très grand tort
+à cette époque en négligeant de tout noter, c'est une raison de plus
+pour consigner ici ce dont je continue à me souvenir en prévenant
+toutefois que s'il y a des points qui sont demeurés clairs dans mon
+esprit, il risque d'y en avoir d'autres où il y a peut-être de la
+confusion lorsque ce n'est pas une perte, une entière disparition.
+
+Quant aux lettres, je les transcris, comme je viens de le dire, à peu
+près intégralement, mais à peu près seulement, car certaines
+suppressions me paraissent s'imposer encore, et je pense qu'en cette
+matière, il est préférable de pécher par excès de scrupules plutôt que
+par légèreté. Sauf de rares exceptions, ces lettres ne sont pas datées.
+En 1876, je les classai par ordre chronologique en m'aidant des
+empreintes du timbre apposé sur les enveloppes dans les bureaux de
+poste. Écrites très rapidement, certaines ne sont pas même ponctuées, et
+j'ai dû souvent opérer ce travail.
+
+En 1866 ou 1867, je ne sais plus très bien, mais il est probable que
+c'est en 1866, Bizet me donna le portrait reproduit en tête de ce
+volume. Si c'était vraiment en 1866, il avait alors vingt-sept ans
+puisqu'il était né en 1838, au mois d'octobre.
+
+Je passais tous les ans un mois à Paris le voyant soit 32, rue
+Fontaine-Saint-Georges, soit au Vésinet, route des Cultures. Je lui
+portais des compositions écrites ou je lui en jouais de mémoire. Pour
+les études de contre-point et de fugue, elles se faisaient surtout par
+correspondance. Je lui envoyais des devoirs, et il me les retournait
+corrigés, à l'encre rouge, en général. J'ai conservé tout ce cours qui,
+s'il est très précieux pour moi, pourra l'être aussi pour d'autres, me
+semble-t-il, à cause des observations critiques, des notes de musique
+biffées et remplacées par Bizet, des passages refaits de sa main. Ces
+pages sont ainsi d'autant plus intéressantes qu'elles contiennent plus
+de fautes.
+
+Avant d'entreprendre mon éducation musicale, il m'interrogea, m'examina
+sérieusement. Je n'ignorais pas l'harmonie, mais il me demanda surtout
+si je lisais et quels livres. C'est quand j'eus répondu affirmativement
+sur ce point et que je lui eus présenté la justification de ce que
+j'avançais en l'entretenant des auteurs français et étrangers dont je
+connaissais les oeuvres, de Schiller et de Goethe notamment, je me
+rappelle, qu'il me dit: «Cela me décide. On croit qu'on n'a pas besoin
+d'être instruit pour être musicien; on se trompe: il faut, au contraire,
+savoir beaucoup de choses.» Les études de contre-point commencèrent
+aussitôt, et en partant de Paris, j'emportais pour sujet de mon premier
+devoir vingt chants donnés qu'il avait notés pour moi.
+
+Rien n'avait été convenu d'abord touchant une rétribution, et quand, un
+an après, je voulus aborder cette question, il m'arrêta net: «Ne me
+parlez plus jamais de cela, déclara-t-il,--et si je ne puis garantir
+complètement les termes, le sens au moins est-il exact;--je me fais
+payer les leçons parce que là je me fatigue; on ne comprend pas, je
+prends de la peine. Avec vous, nous causons simplement de choses qui
+nous intéressent, que nous aimons.» Et il finit par ceci qui est, je
+crois, presque textuel: «Nous nageons dans les mêmes eaux. Moi, il y a
+plus longtemps que vous. Je connais les mauvais endroits, et je vous dis
+seulement: ne passez pas là, c'est dangereux.»
+
+C'est au Vésinet qu'il se prononçait ainsi d'un ton qui n'admettait pas
+de réplique bien que très amical; c'est au Vésinet également qu'avait eu
+lieu notre première entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y étaient
+ordinairement déjà installés au mois de mai, dans la propriété que le
+père Bizet avait achetée. C'était un grand jardin, clos, sur la route
+des Cultures, par une grille en fer avec, à chaque extrémité, une
+chartreuse. Sur le devant, des massifs, des pelouses; au delà, un
+potager, et le père Bizet était très heureux quand on en servait les
+légumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait à droite, si, de
+la route, on se plaçait en face de la propriété, il y avait la chambre
+du père, la salle à manger et la cuisine; dans celle de gauche, la
+chambre du fils et son cabinet où se trouvait le buste d'Halévy. Après
+le travail, nous cueillions des fraises pour le dîner, et ce repas,
+souvent, était pris en plein air. Ensuite, au crépuscule, avant de nous
+remettre à la musique, nous nous promenions en causant de notre art et
+en nous confiant mutuellement nos projets et nos rêves. Le gros chien de
+garde, noir et blanc, auquel on avait donné le nom de Zurga en l'honneur
+d'un des personnages des _Pêcheurs de Perles_, avait sa niche à côté du
+pavillon de Georges. Nous le détachions, et il bondissait autour de nous
+ou courait avec un autre chien brun rougeâtre, plus petit, qu'on
+appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois
+par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait à la
+gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois.
+
+Deux souvenirs me reviennent à propos du Vésinet: d'abord celui d'une
+délicieuse course avec Georges le long de la Seine, à la tombée de la
+nuit, en allant à Chatou attendre le père Bizet qui devait descendre là
+du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite à
+pied accompagné de son fils; puis, le récit d'une visite de M.
+Saint-Saëns. Bizet, un soir d'été, travaillait au Vésinet dans son
+cabinet lorsqu'il entendit une voix de ténor qui chantait la romance des
+_Pêcheurs de Perles_. Il sortit dans le jardin, et aperçut quelqu'un sur
+la route. C'était M. Saint-Saëns qui, ne sachant pas reconnaître la
+maison, avait pensé à ce moyen pour éveiller l'attention de son ami. Il
+est inutile d'ajouter que le temps se passa à faire de la musique
+jusqu'à l'heure du départ.
+
+C'est une chose digne de remarque, car elle éclaire à fond son
+caractère, que les sentiments de Bizet à l'égard des autres musiciens.
+Voici ce que je disais là-dessus, en 1877, dans ma brochure. Quelque
+mauvaise grâce que l'on ait à se citer soi-même, il me paraît utile
+d'intercaler ici ce passage, comme aussi, plus loin, quelques autres,
+parce que les faits étant alors plus récents, il y a là pour ma relation
+de cette époque une garantie d'exactitude.
+
+«Je ne puis m'empêcher de croire qu'il aurait exercé la plus heureuse
+influence sur le développement de l'art musical; car, loin d'être jaloux
+des autres compositeurs, il s'attachait autant qu'il le pouvait à faire
+connaître leurs oeuvres, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il
+avait pu découvrir quelque beau morceau, ne croyant pas, comme d'autres,
+à la décadence de la musique. M. Ernest Guiraud était son ami intime,
+ils se consultaient mutuellement sur leurs compositions, et ils ont
+souvent travaillé à la même table. Le succès de _Piccolino_ aurait été
+un grand bonheur pour lui, car il m'avait un jour exprimé les
+inquiétudes qu'il ressentait en voyant que son ami ne pouvait obtenir la
+composition d'une pièce assez importante pour signaler son mérite au
+public[1]. Il avait aussi pour M. Saint-Saëns la plus vive affection et
+la plus grande admiration. De M. Reyer, de M. Massenet, je ne lui ai
+entendu dire que du bien. Il considérait M. Stéphen Heller comme un des
+grands compositeurs modernes; il s'employait ardemment à répandre ses
+oeuvres, trouvant avec raison qu'en France sa renommée n'était pas à la
+hauteur de son talent.»
+
+[Note 1: Le premier ouvrage de M. Guiraud, _Sylvie_, opéra-comique
+en un acte a été joué en 1864. Le second, le _Kobold_, également en un
+acte, ne l'avait pas encore été au moment dont je parle. Il ne le fut
+qu'en 1870.]
+
+Ces qualités de générosité et cette loyauté étaient bien connues de tous
+ceux qui avaient approché Bizet, et c'est ce qu'il ne faudra pas oublier
+en lisant certaines lignes de ses lettres. Je n'ai pu entreprendre de
+vérifier si les bruits dont il se faisait l'écho à propos de telle ou
+telle personnalité étaient vraiment fondés ou si ce n'étaient que des
+racontars malveillants et ne reposant sur rien, de simples cancans pris
+à tort au sérieux et qu'il croyait vrais dans la surexcitation et
+l'énervement de la lutte, dans la fièvre provoquée par le labeur
+excessif, par la fatigue et par des difficultés sans cesse renaissantes.
+Ce que j'ai l'obligation d'affirmer, c'est qu'il n'était pas rancunier,
+qu'il était de bonne foi, et qu'il n'hésitait pas à revenir sur son
+opinion quand il lui était démontré qu'elle était fausse.
+
+Il s'efforçait, d'ailleurs, de ne laisser troubler son jugement ni par
+ses antipathies ni par ses sympathies. Il m'avait engagé, tout en
+commençant le contre-point, à m'exercer à la composition en mettant en
+musique les paroles de cantates proposées comme sujet pour le concours
+du prix de Rome, et il m'avait donné le texte de plusieurs de ces
+cantates, texte imprimé à la suite des programmes de la séance publique
+annuelle de l'Académie des Beaux-Arts. Je commençai, d'abord, celle qui,
+en 1859, avait valu le prix à Ernest Guiraud, _Bajazet et le Joueur de
+Flûte_, mais je ne la terminai pas, et j'écrivis complètement, avec
+l'orchestration, celle du concours de 1845, intitulée: _Imogine_. Je la
+lui apportai en 1866. Quand il l'eut examinée, il nous invita tous deux,
+Guiraud et moi, à déjeuner chez lui au Vésinet, et me conseilla de jouer
+cette cantate à Guiraud. La première fois que je le revis, après cette
+rencontre, il me dit: «Je tenais à ce que Guiraud connût votre cantate
+et me communiquât son avis, car, moi, j'avais bien le mien, mais je
+pouvais me tromper, et je n'aurais pas voulu continuer à vous laisser
+travailler si c'eût été inutile.» Ce trait, je le rapporte, parce qu'il
+marque d'une façon très juste la conscience que Bizet apportait en toute
+chose.
+
+J'avais mentionné dans ma brochure ses goûts et ses dispositions
+littéraires. Je notais qu'en «dehors de la musique, il ne s'était guère
+occupé que de littérature», et je continuais ainsi: «Il aimait à lire
+nos bons auteurs français, et sa conversation avait beaucoup de charme
+et d'intérêt. Il contait l'anecdote d'une manière piquante et l'écrivait
+même assez gentiment.» En voici une qu'il me narrait une fois d'une
+manière très amusante: il était entré dans le bureau d'un fonctionnaire
+en fumant son cigare, et, se trouvant à la suite de plusieurs personnes
+qui attendaient leur tour, ne s'était pas découvert. Le fonctionnaire
+s'en apercevait, et, d'un ton impérieux et rogue, l'interpellait de la
+sorte à mots précipités: «Monsieur, ôtez votre cigare et éteignez votre
+chapeau.» Bizet, lui, très flegmatique, répondait alors doucement avec
+un petit accent ironique: «Vous voulez dire, sans doute, ôtez votre
+chapeau et éteignez votre cigare. Voilà.» Les assistants éclataient de
+rire, et le fonctionnaire, furieux, demeurait muet.
+
+On verra dans ses lettres quelles étaient ses idées philosophiques. Je
+n'ai qu'à y renvoyer. Pourtant il ne sera peut-être pas mauvais de
+reproduire ici le passage de la brochure où je résumais mes impressions
+à ce sujet:
+
+«En somme, il aimait trop son art pour consacrer son temps à d'autres
+travaux. Pendant longtemps, d'ailleurs, il n'en aurait eu le loisir
+qu'en renonçant à la composition. Mais il ne pensait pas qu'un artiste
+dût s'enfermer dans sa spécialité; sa vive intelligence était curieuse
+de connaître les progrès scientifiques accomplis à notre époque, et dès
+que sa position lui permit de s'affranchir des travaux d'éditeurs, il en
+profita pour donner plus de moments à la lecture.»
+
+Il avait grand plaisir à causer de sa vie à Rome, à la villa Médicis, de
+ses excursions en Italie, des monuments et des paysages. Il me parlait
+moins de ses études au Conservatoire. Il m'avait appris, pourtant, qu'il
+avait eu une grande affection pour son maître Halévy, mais ses
+sentiments à l'égard d'Auber étaient entièrement différents. Il avait
+pour lui de l'éloignement. Cela se comprend quant à ce qui est du
+musicien. En ce qui concerne les actes de l'administrateur, du directeur
+du Conservatoire, il les blâmait fortement. C'est tout ce que je puis
+dire, mes souvenirs étant devenus trop vagues pour me permettre d'entrer
+dans des détails. Enfin, il avait de l'éloignement pour lui, et n'était
+même pas fâché, à l'occasion, de lui lancer quelque pointe sans en avoir
+l'air. Après un des premiers ouvrages de Bizet, Auber avait fait
+représenter une de ses dernières oeuvres à lui qui étaient très faibles.
+Je ne me rappelle plus bien les titres. Les _Pêcheurs de Perles_ ont été
+joués le 30 septembre 1863, la _Fiancée du Roi de Garbe_, d'Auber, le 11
+janvier 1864. La _Jolie Fille de Perth_ est du 26 décembre 1867, le
+_Premier Jour de Bonheur_, du 15 février 1868. Je crois que ce serait
+plutôt à ce moment que l'histoire s'est passée. Bizet me raconta qu'il
+avait rencontré Auber, qu'on s'était arrêté, et qu'Auber, avec un accent
+qui dénotait que ce n'était qu'une formule banale, lui avait adressé ces
+paroles: «Eh bien, j'ai entendu votre ouvrage. C'est bien, c'est très
+bien.» Bizet alors avait riposté: «J'accepte vos éloges, mais je ne vous
+en rends pas.» Jeu de physionomie d'Auber, et Bizet, tout de suite: «Un
+simple soldat peut recevoir les éloges d'un maréchal de France; il ne
+lui en adresse pas.»
+
+De Félicien David, pour lequel il avait beaucoup de sympathie, il
+appréciait le _Désert_. «David, disait-il à peu près, est un miroir qui
+reflète admirablement l'Orient. Il y est allé; ce qu'il a vu l'a
+fortement impressionné, et il le rend très bien. Ce qu'il fait
+ordinairement est faible; mais que, dans un texte, il soit question de
+l'Orient, qu'on y mette les mots: palmiers, minarets, chameaux, etc.,
+alors il fait de belles choses.»
+
+Dans l'oeuvre de Gounod, il admirait surtout les premiers ouvrages,
+_Sapho_, _Ulysse_, etc., qu'il trouvait, avec sans doute des signes de
+jeunesse, pleins, c'est son expression, «de verdeur, de sève».
+
+C'est lui qui m'a révélé au piano Berlioz et Wagner. Il me joua d'abord
+des fragments de _Tannhaüser_ et de _Lohengrin_. Ces partitions avec
+celle du _Vaisseau Fantôme_, étaient alors, je crois, les seules
+traduites en français. Dans la lettre d'avril 1869 où il me rendait
+compte de la répétition générale de _Rienzi_ au théâtre-lyrique, il ne
+jugeait pas le style de Wagner considéré dans l'ensemble de ses
+productions, mais dans _Rienzi_ seulement.
+
+Il ne m'a rien communiqué de son opéra d'_Iwan le Terrible_, et je ne
+sais pas si, en l'écrivant, comme le croit M. Pigot dont le livre sur
+lui est très documenté, il s'était inspiré de Verdi. Puisqu'il l'a,
+pense-t-on, brûlé plus tard, il y a là, une preuve que, s'il avait un
+moment subi son influence, il s'en était bien affranchi. On lira la
+lettre de mars 1867 où il me parle de son éclectisme au sujet de son
+opinion défavorable à _Don Carlos_. Tandis qu'il était impitoyable pour
+la grossièreté et pour le laid, pour ce qu'il appelait «des ordures», il
+tenait, je le répète, à prendre le beau partout où il le rencontrait.
+Dans _Rigoletto_, il prisait le quatrième acte qu'il m'avait exécuté au
+piano avec aussi la scène de Rigoletto et de Sparafucile, le spadassin'
+au deuxième acte, scène qu'il distinguait pour sa couleur et la justesse
+de l'accent.
+
+On a publié la correspondance de Bizet avec M. Paul Lacombe[2]. J'ai
+déjà indiqué combien il était satisfait lorsqu'il découvrait un morceau
+ayant de la valeur et quel zèle il mettait à le signaler. Un jour, il y
+avait sur son piano quand j'entrai chez lui à Paris, rue Fontaine,
+plusieurs exemplaires de la _Sonate en la mineur_ pour piano et violon
+de M. Paul Lacombe. Il m'en donna un. Cette sonate, qui venait de
+paraître, lui était dédiée. Il m'expliqua que l'auteur, alors un
+inconnu, habitait Carcassonne d'où il lui avait écrit. Puis Bizet
+s'assit devant son piano, me joua la sonate d'un bout à l'autre en
+fredonnant la partie de violon, et je partageai d'emblée son
+enthousiasme, enthousiasme qu'elle provoqua chaque fois qu'il la rejoua
+devant moi dans la suite pour la faire entendre à d'autres amis.
+
+[Note 2: Hugues Imbert, _Portraits et Études_, suivies de _Lettres
+inédites de Bizet_. Paris. Fischbacher, 1894.]
+
+Lorsqu'il était à Rome, il avait écrit à Marmontel qu'il avait le projet
+de composer pour son envoi de deuxième année la musique de _La
+Esméralda_ de Victor Hugo[3]. Mais il changea d'idée, et se décida à
+faire _Vasco de Gama._ Je ne me rappelle pas bien s'il m'a dit avoir
+travaillé sur ce poème. Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'avait
+conseillé de m'en servir pour m'exercer. Sur sa demande, je lui portai
+la brochure illustrée, et en même temps qu'il m'indiquait de vive voix
+comment il fallait procéder, il mettait rapidement sur diverses pages
+des signes au crayon. En parcourant la pièce, il y a quelques années,
+des souvenirs assez vifs me revinrent en revoyant ces signes. Pour les
+fixer, je rédigeai une note, et je la joignis à la brochure. Elle me
+paraît avoir de l'intérêt, et je la reproduis en grande partie:
+
+[Note 3: Voir sa lettre dans le volume de Marmontel, _Symphonistes
+et Virtuoses_. Voir aussi sa correspondance avec sa mère. _Lettres de
+Georges Bizet_, pp. 108, 117-118.]
+
+«...Il (Bizet) marqua par des traits et des chiffres les vers qui lui
+semblaient devoir être supprimés ou changés de place afin de donner plus
+de vie, de réalité au drame. Il avait même entièrement tracé le plan de
+plusieurs scènes; au quatrième acte, notamment, celui du monologue de
+Quasimodo et du dialogue de Claude Frollo et de Clopin. Pour Quasimodo,
+au lieu d'un air sur l'ancienne coupe, en mouvement lent, d'abord, avec
+un allegro ensuite, il commençait bien d'une façon calme, dans un
+sentiment doux et mélancolique, mais il s'arrêtait après ces vers:
+
+ Toute rose
+ Qui fleurit!
+ Toute chose
+ Qui sourit!
+
+et passait à ceux-ci:
+
+ Cloches grosses et frêles,
+ Sonnez, sonnez toujours!
+
+chantés en un allegro très animé, très vif. Il finissait en reprenant le
+premier mouvement et en revenant aux vers numérotés 3:
+
+ Triste ébauche,
+ Je suis gauche,
+
+jusqu'aux derniers de trois pieds:
+
+ Noble lame,
+ Vil fourreau,
+ Dans mon âme
+ Je suis beau.
+
+Le dialogue de Claude et de Clopin était dit pianissimo, en mesure à 6/8
+d'un rythme entrecoupé. Vis-à-vis de ces vers de Claude:
+
+ Mais que l'enfer la remporte,
+ Compagnon,
+ Si la folle à cette porte
+ Me dit non!
+
+il avait écrit: Sommet. C'était un forte ou même un fortissimo; c'était
+la passion que Claude ne contenait plus. L'ensemble était supprimé.
+Seul, Clopin chantait pianissimo les quatre derniers vers pendant que
+l'orchestre rappelait en finissant decrescendo le premier motif. Bizet,
+en regard de ces vers, avait donc écrit: Coda. Il avait improvisé ces
+deux scènes devant moi en s'accompagnant au piano.»
+
+Maintenant, au lieu d'une improvisation, la musique de ces scènes
+était-elle une réminiscence? Voilà ce que j'ai oublié.
+
+Au début de nos relations, avant qu'il eût entrepris la _Jolie Fille de
+Perth_, il avait été question d'un _Nicolas Flamel_, et j'ai assisté au
+Vésinet à un entretien qu'il avait à ce sujet avec l'auteur des paroles,
+M. Ernest Dubreuil. Il esquissa même au piano une scène devant nous pour
+montrer comment il pensait la caractériser. Ce projet fut bientôt
+abandonné.
+
+À la même époque,--c'était probablement en mai 1865,--il me chanta au
+piano un choeur pour voix d'hommes qu'on lui avait demandé de la
+Belgique. Il y avait été appelé comme membre du jury dans un concours,
+et il en arrivait. Ce choeur était sur des paroles de Victor Hugo[4].
+«Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.» Il débutait par une
+introduction d'un mouvement large; puis, c'était une fugue avec la coda
+sur ces mots: «Certes, je vais venir.» Je fus stupéfait du caractère
+élevé et de la difficulté de ce morceau. Alors Bizet m'expliqua que
+l'orphéon belge marchait dans une voie complètement opposée à celle que
+suivait l'orphéon français, et que ce choeur serait fort bien exécuté. Il
+n'est sans doute pas gravé, car il ne figure pas au catalogue des oeuvres
+complètes dressé par M. Pigot à la fin de son ouvrage sur Bizet. On
+devrait rechercher le manuscrit. Malheureusement, je ne me rappelle pas
+à l'orphéon de quelle ville de Belgique il était destiné. J'ai une vague
+idée que ce n'était pas Bruxelles, mais je ne puis rien affirmer[5].
+
+[Note 4: C'est la pièce IV du livre sixième des _Contemplations_.]
+
+[Note 5: Dans une lettre à M. Paul Lacombe, il loue «les trois
+grandes sociétés belges» de Bruxelles, d'Anvers et de Liége. Il y a là
+une indication précieuse. Voir Hugues Imbert, _Portraits et Études_, p.
+176.]
+
+Le _Scherzo_ de _Roma_ est également une des premières composition de
+lui qu'il m'ait jouées, peut-être la première. C'était au Vésinet.
+Primitivement, il avait envoyé ce _Scherzo_ de Rome à l'Institut. Quant
+à la symphonie, qu'il ne devait achever que deux ans après, il commença
+à y travailler en 1866. Au mois de mai ou de juin, je l'ai entendu au
+Vésinet chercher des motifs au piano pour le premier morceau. Un jour,
+il me donna un devoir de contre-point à faire et me conseilla d'aller
+l'écrire dans la chambre de son père qui était absent, pendant que lui
+s'occuperait de sa symphonie. Le devoir n'avançait pas vite, car
+j'étais, en effet, fort distrait, prêtant beaucoup l'oreille aux sons du
+piano qui m'arrivaient de l'autre côté du jardin, du cabinet de Georges.
+M. Pigot a raconté dans son livre l'histoire du _Scherzo_ et de la
+symphonie. Je n'ai donc simplement qu'à insérer dans cette introduction
+les lignes suivantes extraites de ma brochure de 1877:
+
+«Le titre, _Souvenirs de Rome_, a dû être choisi au dernier moment, car
+Bizet ne m'en avait jamais parlé. Il voulait d'abord écrire une
+symphonie dans la forme de celles de Beethoven et de Mendelssohn, où eût
+pris place un _Scherzo_ joué à l'Institut après son retour de Rome, et
+plus tard par l'orchestre de M. Pasdeloup. On a vu qu'en la retouchant,
+il ne paraissait pas songer à écrire de la musique descriptive.»
+
+Pour la _Jolie Fille de Perth_, je dois faire remarquer, à propos du
+résumé du premier acte qu'il m'envoyait dans sa première lettre de
+septembre 1866, que, plus tard, deux morceaux ont été supprimés: une
+romance de Smith après la sortie des forgerons, et un duo entre Smith et
+Mab. Ce duo a été remplacé par les couplets de Mab. Je trouve encore un
+passage à prendre, touchant cet ouvrage, dans la brochure de 1877.
+J'écrivais alors:
+
+«On a vu[6] qu'il s'était plusieurs fois déclaré satisfait de son oeuvre.
+Il tenait à faire le moins de concessions possible au faux goût du
+public, ayant au plus haut degré le respect de son art, et dédaignant
+les succès obtenus par des moyens que réprouvait sa conscience
+d'artiste. Lorsque, en 1867, il me fit connaître sa partition, il me
+communiqua d'abord les morceaux qu'il croyait avoir le plus de valeur.
+Ce sont: au premier acte, le duo de Smith et de Catherine, au moins la
+phrase principale; au deuxième, le choeur de la ronde de nuit, la danse
+bohémienne et l'air de Ralph, où M. Lutz se fit tant applaudir; le duo
+de Mab et du duc avec le menuet dans la coulisse, au troisième acte; au
+quatrième, le duo de Smith et de Ralph avec choeur et le choeur de la
+Saint-Valentin.»
+
+[Note 6: Dans des fragments de ses lettres.]
+
+En me jouant la ballade à roulades de Catherine au quatrième acte, il me
+dit qu'il était obligé de céder là-dessus, qu'il avait tâché de faire en
+même temps quelque chose qui restât musical, et me demanda s'il y avait
+réussi. On connaît la lettre qu'il écrivit à Johannès Weber après la
+première représentation, lettre que le critique publia dans son
+feuilleton du _Temps_, numéro du 15 juin 1875[7], et où on lisait ces
+mots: «J'ai fait cette fois encore des concessions que je regrette, je
+l'avoue. J'aurais bien des choses à dire pour ma défense, etc.»
+
+[Note 7: Elle a été reproduite par M. Pigot dans son volume _Georges
+Bizet et son oeuvre_, p. 113.]
+
+Pendant l'exposition universelle de 1867, on avait ouvert un concours
+entre les musiciens pour la composition d'une cantate et d'un hymne.
+Bizet et Guiraud prirent part à ce concours sous un pseudonyme inscrit
+dans le pli cacheté joint aux manuscrits. On verra dans la première
+lettre de juin 1867 que celui de Bizet était Gaston de Betsi, et Tésern,
+celui de Guiraud, mais Guiraud, je crois, n'avait adopté le pseudonyme
+que pour l'hymne. Tous deux avaient donné l'adresse des compositeurs
+imaginaires à Montauban; Bizet, chez moi, Guiraud, chez un de mes amis.
+La cantate était jugée par eux intéressante; ils pensaient qu'on pouvait
+écrire avec elle de la vraie musique, et celle de Bizet était belle, en
+effet. L'hymne, au contraire, accompagné par une fanfare, leur
+paraissait n'être qu'un choeur d'orphéon, et ils le tournaient en charge,
+s'étudiaient à être vulgaires. Bizet, pour qu'on ne reconnût pas son
+écriture, me le faisait copier, et je me souviens d'une bonne soirée de
+travail à nous trois, au mois de mai, rue Fontaine, Guiraud et lui
+orchestrant leurs cantates, moi transcrivant son hymne. Quand je fus
+rentré à Montauban, je reçus de Guiraud un billet qui contenait, au
+sujet de l'hymne, un mot bien caractéristique puisqu'il me parlait du
+_cas où il aurait réussi à faire assez mauvais pour que son enveloppe
+fût décachetée_.
+
+Bizet se servit du même pseudonyme pour signer le seul article de lui
+qui parut à la _Revue Nationale_; il modifia seulement l'orthographe,
+mettant Betzi, avec un z, au lieu de Betsi. Nous n'avons pas, plus tard,
+en 1868, beaucoup causé de cet article. Il me semble qu'il n'en était
+pas très satisfait. On verra dans sa première lettre d'octobre 1867
+comment le second, qu'il avait préparé, ne fut pas inséré. Depuis lors,
+il ne s'occupa plus de critique.
+
+Sur _Noé_, je disais en 1877:
+
+«Après la _Jolie Fille de Perth_ on lui proposa de terminer ou de
+refaire un opéra de M. de Saint-Georges, _Noé_, qu'Halévy avait laissé
+inachevé. Le poème lui plut; certaines situations en étaient très
+musicales et bien faites pour séduire un compositeur. Mais il renonça
+bientôt à l'écrire et ne s'occupa guère alors que de musique
+instrumentale.»
+
+J'indiquais plus loin qu'après son mariage, il avait repris ce travail.
+Quand il m'en causa, au printemps de 1868, j'avais compris qu'il ne
+s'agissait pas simplement d'orchestrer, mais que des morceaux entiers
+n'étaient pas commencés. Même encore, je crois me rappeler qu'il me
+parla notamment d'une belle musique symphonique à écrire au début d'un
+acte, le rideau levé, avec le décor du désert, l'ange debout se
+détachant en silhouette sur la clarté de l'aube et veillant sur le
+sommeil de la femme allongée au pied d'un palmier.
+
+Mes études de contre-point et de fugue terminées, il m'avait engagé,
+comme exercice, à composer le livret du concours de 1868 à l'Opéra, la
+_Coupe du Roi de Thulé_. Je n'allai pas plus loin que les deux premiers
+actes. On verra comment il fut amené, lui aussi, à faire la musique de
+ces deux actes, ce qui augmente encore l'intérêt des lettres où il
+analysait pour moi les caractères et les situations de la pièce.
+
+Sur _Djamileh_, je répéterai ce que j'avais noté en 1877, que «je lui
+avais souvent entendu exprimer le désir d'écrire un opéra sur la
+_Namouna_ de Musset». Le sort de «cette pauvre fille», c'était son
+expression, éveillait sa compassion.
+
+Je dois reproduire enfin un dernier passage de ma brochure de 1877:
+
+«Comme pianiste, il (Bizet) possédait un talent de premier ordre, qu'il
+n'a jamais fait connaître en public. D'après lui, un compositeur devait
+s'attacher à devenir pianiste, afin de s'habituer par là à donner de la
+précision à sa forme. Il me citait les noms des grands compositeurs qui
+avaient été excellents pianistes: Jean-Sébastien Bach, Mozart,
+Beethoven, Meyerbeer, etc. L'exécution soignée des fugues de Bach lui
+paraissait à ce titre indispensable pour former un bon musicien. Après
+avoir entendu M. Delaborde sur le piano à pédalier de la maison Érard,
+il songea à composer de la musique de piano. Mais il ne donna suite à ce
+projet qu'après avoir d'abord écrit la symphonie.»
+
+Ce passage n'était qu'un mémento parce que je craignais d'être maladroit
+et, en paraissant excessif, de provoquer des doutes au lieu de
+convaincre. J'ai donc aujourd'hui à développer ce trop court abrégé,
+d'autant mieux que d'autres témoignages plus autorisés sont venus
+corroborer le mien.
+
+Les facultés exceptionnelles de Bizet se manifestèrent de très bonne
+heure. Le père Bizet m'a raconté de son côté une anecdote rapportée par
+Victor Wilder dans le _Ménestrel_ et citée par M. Pigot dans son volume,
+pages 3-4. Il s'agit de la présentation de Georges, qui avait neuf ans
+seulement, à un membre du Comité des études du Conservatoire. Celui-ci,
+voyant l'enfant si jeune, accueillit d'abord froidement le père et l'ami
+qui le lui conduisaient. «Il faut lui faire deviner des accords,
+dit-il.--Tout ce que vous voudrez», répondit le père. On plaça Georges
+de façon qu'il ne pût voir le clavier, on plaqua des accords, et il les
+nomma tous sans se tromper une seule fois.
+
+Plus tard, son extrême habileté de lecteur fut remarquée. Après sa
+mort, Marmontel, dans son livre _Symphonistes et Virtuoses_, a déclaré
+que «son jeu» avait «un charme inimitable», et qu'il était un «virtuose
+consommé», tandis qu'Émile Perrin, dans le discours qu'il prononçait, le
+10 juin 1876, à l'inauguration du monument élevé sur sa tombe[8], le
+qualifiait _d'exécutant incomparable_.
+
+[Note 8: Inséré en tête du deuxième recueil de _Mélodies_ de Bizet.]
+
+Voici les recommandations qu'il m'avait faites lorsqu'il m'avait exhorté
+à étudier sérieusement le piano: me surveiller, me critiquer,
+_m'écouter_ très attentivement et recommencer les passages jusqu'à ce
+que l'attaque de la touche produisît la qualité de son voulue, ne pas me
+contenter d'à peu près, apprendre l'emploi raisonné de la pédale pour
+soutenir les sons même pendant les plus courts moments quand c'était
+nécessaire et durant que la main était forcée d'abandonner une ou
+plusieurs touches dont les cordes pourtant devaient continuer à vibrer.
+Il obtenait, du reste, des effets merveilleux de douceur par l'usage
+simultané des deux pédales, et, dans le fortissimo, joignait toujours
+le moelleux, le velouté, à la vigueur et à l'éclat. C'était une chose
+des plus émouvantes, une des plus hautes sensations d'art, que de lui
+entendre dire à demi-voix, quelquefois presque à voix basse, en
+s'accompagnant au piano,--et avec son organe de ténor il chantait tour à
+tour les parties de femmes, de baryton ou de basse,--c'était une des
+plus hautes sensations d'art que de lui entendre dire les belles pages
+qu'il choisissait dans les oeuvres des maîtres dont il possédait à Paris
+une riche bibliothèque. Le souvenir de ces auditions me revient souvent,
+et il me semble alors que résonnent encore à mes oreilles tantôt un
+morceau, tantôt l'autre: certains accents superbes du rôle de Cassandre
+dans la _Prise de Troie_ de Berlioz, «Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux
+rien comprendre,» plus loin, la vision de la prophétesse, ses paroles
+entrecoupées et les dessins de l'orchestre remplissant les silences de
+Cassandre, ou bien l'étude de la _Chasse_ de Heller, le numéro XIV en fa
+mineur des _Nuits Blanches_ du même, les 32 _variations_ de Beethoven
+sur un thème en ut mineur, la _Marche Funèbre_ de Chopin, des fugues et
+des préludes du _Clavecin bien tempéré_ de Sébastien Bach. Il avait
+beaucoup insisté sur le double profit, pour les doigts et pour le
+sentiment, qu'il y avait à retirer de ce recueil si l'on s'attachait à
+le travailler. Il m'en exécutait des pièces difficiles avec une
+technique impeccable et en grand musicien, mettant en relief les parties
+principales, et il me faisait remarquer ce qu'il y avait de moderne dans
+certaines de ces pièces, comme dans le prélude en si bémol mineur,
+numéro XXII du premier cahier, qu'il jouait avec une expression
+passionnée et douloureuse de la plus vive intensité, mais sans l'ombre
+d'une exagération et toujours guidé par un goût parfait. Il était d'avis
+que le pianiste, pour bien ressentir l'émotion esthétique et bien
+nuancer, devait fredonner, s'aider de la voix qui le portait, animait,
+colorait son jeu, et lui-même s'en servait, surtout lorsqu'il
+interprétait un morceau d'orchestre, imitant, à bouche ouverte ou à
+bouche fermée, le timbre des divers instruments, complétant ou
+soulignant les détails et les contre-chants. D'ailleurs, il possédait à
+un tel degré l'art de faire vibrer le piano dans toutes les portions à
+la fois de son étendue et d'en varier les timbres, qu'il rendait
+admirablement, sans le secours de la voix, les réductions d'orchestre
+telles que la _Marche Nuptiale_ du _Songe d'une Nuit d'été_ de
+Mendelssohn, et qu'il éveillait l'idée de l'orchestre même dans des
+oeuvres écrites pour piano comme la _Marche Funèbre_ nº 3 du cinquième
+recueil, op. 62, des _Romances sans paroles_, du même auteur. Il pensait
+aussi que, pour approfondir et perfectionner un morceau, il fallait
+l'apprendre par coeur. Sa mémoire, d'ailleurs, était extraordinaire, et
+il pouvait composer de longs ouvrages sans en écrire une note.
+
+Quant à ce qui est de l'orchestration elle-même, il jugeait qu'elle
+gagnait en n'étant pas touffue. Comme je louais un jour celle d'un
+compositeur dont quelques effets particuliers m'avaient séduit, il
+m'interrompit pour critiquer l'ensemble de ses procédés: «Non,
+soutint-il, il avait des préjugés. Ça manque d'air, et, dans
+l'orchestre, il faut de l'air.» J'ai pu me rendre compte une fois de
+tout le soin qu'il apportait dans le choix des combinaisons, dans la
+composition des colorations. J'ai raconté plus haut que nous étions un
+soir à travailler chez lui avec Guiraud, eux orchestrant leur cantate de
+l'exposition de 1867, moi copiant son hymne. Guiraud et moi, nous étions
+aux deux bouts de la table, Bizet, au milieu, le piano derrière lui. Un
+moment, il se leva, essaya quelques accords à plusieurs reprises en
+fredonnant, puis se tournant vers nous, nous questionna: «Quels
+instruments entendez-vous? Je n'arrive pas à trouver ce que je
+voudrais.» Nous le lui dîmes, tous les deux, Guiraud un peu
+distraitement, sans interrompre sa besogne, moi curieux de savoir ce
+qu'il penserait de ce que j'indiquais. Il nous répondit: «Oui, c'est
+cela, sans doute, mais pas tout à fait, pourtant.» Et il continua de
+chercher. Un instant après il reprit: «Je tiens! J'ai assez de douceur
+avec les cors; avec deux bassons, je n'aurais pas assez de mordant, je
+vais en mettre quatre.» Il ajoutait aussi les violoncelles, les altos
+et, peut-être, les clarinettes dans le chalumeau. Malheureusement, je ne
+me rappelle plus d'une façon suffisamment précise de tous les timbres
+qu'il employait. Ce qu'il m'est encore possible d'affirmer, c'est que du
+dosage de chacun de ces éléments et de leur mélange, il devait naître
+une sonorité nouvelle.
+
+Jusqu'ici, je me suis borné à témoigner, et je me suis efforcé de ne pas
+apprécier. Maintenant, avant de terminer, je demanderai qu'il me soit
+permis de réclamer contre un oubli et de protester contre une légende.
+
+On ne voit généralement dans l'oeuvre de Bizet que l'_Arlésienne_ et
+_Carmen_, et je ne méconnais pas que ce ne soient des chefs-d'oeuvre où
+il n'y a pas une faiblesse. Cela n'empêche pas, pourtant, qu'il ne soit
+injuste de ne tenir aucun compte des beautés que renferment les
+_Pêcheurs de Perles_, la _Jolie Fille de Perth_, _Djamileh_, la
+symphonie, l'ouverture dramatique, _Patrie_, les mélodies, dont
+plusieurs, les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_, _Vous ne priez pas_, _Ma vie
+a son secret_, sont admirables et si poignantes, d'autres morceaux
+encore pour piano et la _Marche Funèbre_ où il y a des passages vraiment
+inspirés. Je ne m'étends pas sur ce sujet, car mon opinion peut sembler
+partiale. Si je la donne en passant, c'est que c'est celle aussi de
+connaisseurs d'un goût sévère et sûr.
+
+Quant à cette croyance qui tend à s'accréditer et d'après laquelle Bizet
+serait mort du chagrin d'être méconnu et d'avoir eu ses ouvrages
+accueillis d'une manière défavorable par une partie de la critique, elle
+ne repose sur rien d'exact, et je considère comme un devoir d'en réunir
+et d'en fournir les preuves. Certes, ce n'est pas dans un esprit de
+dénigrement et de malveillance qu'on répète les récits qui ont cours, et
+c'est plutôt, au contraire, dans des sentiments de réparation et de
+sympathie, mais la vérité n'en est pas moins très différente de ces
+récits, et, quelque triste qu'elle soit, elle est moins pénible pour moi
+parce qu'elle ne diminue pas la valeur morale de l'ami que je
+connaissais bien qu'elle n'altère pas la physionomie d'un artiste
+absolument sincère. Nature élevée, Bizet cherchait par-dessus tout à
+réaliser son idéal, et les petites blessures d'amour-propre ne
+comptaient guère pour lui. Le représenter autrement, c'est le mal juger.
+
+Sans doute, Marmontel, dont il a été l'élève et qui l'appréciait comme
+il méritait de l'être a bien, en effet, écrit ceci: «La nature si
+honnête et si franche de Georges Bizet a cruellement souffert de cette
+âpreté souvent excessive de la critique. Sous une apparence froide, le
+coeur du vaillant compositeur battait vite et fort, et, quoique bien
+trempée, son âme s'est brisée avant l'heure dans ces combats
+journaliers, où il faudrait pouvoir regarder ses ennemis en souriant.
+Moins épris de son art, moins jaloux de ses oeuvres, Bizet serait encore
+une des gloires de l'école française. Une extrême nervosité, jointe à un
+vif sentiment de sa dignité professionnelle, lui donne le triste
+privilège de figurer dans la galerie des morts célèbres[9].»
+
+[Note 9: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 248.]
+
+Oui, Marmontel a bien écrit ces lignes, mais il déclare aussi que Bizet
+était malade avant les répétitions de _Carmen_, et voici le portrait
+que, finalement, il trace de lui: «Tous ceux qui ont connu Bizet
+rendront comme nous témoignage des nobles et généreuses qualités de son
+coeur, de l'élévation et de la délicatesse de ses sentiments. D'un
+jugement sain et droit, et d'une conscience rigide, G. Bizet ignorait
+les compromis; il avait au suprême degré le sentiment du juste et
+l'horreur de l'intrigue... Bizet était bon, généreux, dévoué, fidèle à
+toutes ses affections; son amitié, sincère et inaltérable était solide
+comme sa conscience[10].» Et plus loin, Marmontel ajoute encore ceci qui
+confirme entièrement ce que j'ai, moi-même, signalé plus haut[11]: «Ami
+fidèle, camarade dévoué, ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines
+jalousies, G. Bizet, dont la générosité de coeur ne s'est jamais
+démentie, était heureux des succès de ses émules de la veille et de ses
+rivaux du lendemain. Son esprit élevé, ses sentiments délicats
+l'entraînaient à encourager les moins heureux, à consoler ceux qu'avait
+trahis la fortune; et c'était avec une entière sincérité qu'il
+applaudissait au triomphe de ses concurrents[12].» Il y a donc
+contradiction entre ces dernières appréciations de Marmontel et les
+premières concernant sa mort, car enfin, _a priori_, on a peine à
+admettre qu'un artiste «ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines
+jalousies», qu'un artiste «dont la générosité de coeur ne s'est jamais
+démentie», et qui «était heureux des succès de ses émules de la veille
+et de ses rivaux du lendemain», on a de la peine à admettre qu'un pareil
+artiste ait souffert au point d'en mourir des injustices du public et de
+la critique. Eh bien, pour qu'on soit à même de se prononcer en
+connaissance de cause, examinons les faits.
+
+[Note 10: P. 255.]
+
+[Note 11: Voir ci-dessus pp. 8-10.]
+
+[Note 12: P. 256.]
+
+Bizet, très jeune, écrivait de Rome à Marmontel: «La sottise aura
+toujours de nombreux adorateurs; après tout, je ne m'en plains pas, et
+je vous assure que j'aurais grand plaisir à n'être apprécié que par de
+pures intelligences. Je ne fais pas grand cas de cette popularité à
+laquelle on sacrifie aujourd'hui honneur, génie et fortune[13].»
+
+[Note 13: _Symphonistes et Virtuoses_, p. 261.]
+
+C'était en 1860 qu'il s'exprimait de la sorte. Avait-il changé depuis?
+Je m'en serais bien aperçu, car, soit dans nos conversations, soit dans
+ses lettres, il était avec moi d'une absolue franchise, et pourtant, je
+n'ai jamais remarqué chez lui la moindre trace de vanité. Il m'est
+arrivé plusieurs fois de lui entendre soutenir, sur quelque point
+d'esthétique musicale ou dramatique, une opinion tout à fait différente
+de celle qu'il avait quand nous nous étions vus l'année d'avant. Alors,
+je lui en faisais l'observation, et il me répondait, avec un ton de voix
+qui, à lui seul, dénotait l'absence complète de tout souci
+d'amour-propre et l'unique préoccupation de la découverte du vrai et de
+la réalisation du beau: «Oui, mais depuis j'ai réfléchi». Et il
+m'exposait les raisons qui l'avaient amené à modifier ses idées.
+
+Je ne sais s'il avait été très affecté de l'accueil plus que froid que
+son premier ouvrage, les _Pêcheurs de Perles_, avait, en général,
+rencontré auprès de la critique, mais, quand nous nous sommes liés, il
+en avait si bien pris son parti qu'à part deux ou trois morceaux qu'il
+chantait en s'accompagnant au piano, lorsque les amis qui venaient chez
+lui à cette époque le priaient de leur en faire entendre quelque chose,
+il en parlait comme d'une oeuvre sans valeur. Le jour où il apprit que
+j'avais acheté la partition, il se montra fort contrarié et se récria:
+
+--Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Je vous l'aurais donnée.
+D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin d'avoir ça.
+
+Plus tard, néanmoins, après l'avoir relue, il se déclara satisfait
+d'avoir pu écrire aussi jeune un certain nombre de pages. Voici, en
+définitive, à quoi se réduisait, d'après lui, ce qu'il y avait d'à peu
+près bien dans cet opéra: au premier acte, l'andante du duo de Nadir et
+de Zurga:
+
+ Au fond du temple saint...
+
+et la romance de Nadir:
+
+ Je crois entendre encore
+ Caché sous les palmiers...
+
+au deuxième acte, le choeur chanté dans la coulisse:
+
+ L'ombre descend des cieux...
+
+puis, la cavatine de Leïla:
+
+ Me voilà seule dans la nuit...
+
+au troisième acte, enfin, l'air de Zurga:
+
+ L'orage s'est calmé....
+
+Quant à tout le reste, cela ne valait pas qu'on s'y arrêtât, et ne
+méritait que l'oubli. Ce jugement était prononcé avec une telle
+conviction que je me laissai influencer. Je l'adoptai sur la parole du
+maître, et je suis demeuré longtemps sans le modifier. Plus tard, je
+rouvris la partition, je la jouai d'un bout à l'autre, et je compris
+alors que Bizet avait été trop sévère, et que j'avais eu tort d'accepter
+trop facilement son appréciation. Sans doute, on trouve ça et là dans
+les _Pêcheurs de Perles_ des imperfections, des faiblesses, mais un
+musicien de génie était seul capable de les composer à vingt-quatre ans,
+et il y a dans cette pièce plus de talent que dans beaucoup d'autres qui
+ont dépassé la centaine ou qui ont été représentées avec luxe sur la
+scène de l'Opéra. Du reste, Bizet se rendait bien compte que le fait
+d'avoir eu un ouvrage en trois actes joué même sans succès, lui avait
+créé une situation supérieure à celle d'autres musiciens qui n'avaient
+réussi à produire au théâtre que des pièces en un ou deux actes.
+
+On verra plus loin dans ses lettres les sentiments qu'il éprouvait en
+constatant la réception faite à ses autres oeuvres. On sait déjà qu'il
+avait travaillé avec soin la cantate mise au concours pour l'exposition
+de 1867. Il n'a pas le prix; il n'a pas même de mention. Comment
+prend-il la chose? «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien
+fini[14].» Il est _ravi_, d'ailleurs, que le prix ait été attribué à M.
+Saint-Saëns. C'est que, chez lui, lorsqu'il y en a, le découragement est
+court.
+
+[Note 14: Lettre de juin 1867. Voir p. 119.]
+
+Quant à la _Jolie Fille de Perth_, il pense qu'elle a «obtenu un vrai et
+sérieux succès[15]».
+
+[Note 15: Lettre de janvier 1868. Voir p. 133.]
+
+La symphonie a provoqué des manifestations opposées. Il note des chuts
+et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, déclare
+qu'elle «a très bien marché», et conclut: «En somme, succès[16].»
+
+[Note 16: Lettre de mars 1869. Voir p. 182-183.]
+
+La première représentation de _Djamileh_ eut lieu le 22 mai 1872, et
+voici ce qu'il m'écrivait le 17 juin: «_Djamileh_ n'est pas un succès.
+Le poème est vraiment antithéâtral, et ma chanteuse a été au-dessus de
+toutes mes craintes. Pourtant, je suis extrêmement satisfait du résultat
+obtenu. La presse a été très intéressante, et jamais opéra-comique en un
+acte n'a été plus sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément
+discuté[17].» Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des
+critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet,
+l'auteur des paroles de _Djamileh_, _Notes d'un Librettiste_, pages
+26-40.
+
+[Note 17: Voir p. 199.]
+
+Il est possible qu'en sortant de la première de _Carmen_, il ait subi
+une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas
+signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne
+convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait
+duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait
+exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du _Théâtre_[18], sur la
+_Millième Représentation de Carmen_, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est
+très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous
+rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent
+d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes
+musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le
+trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le
+félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur
+répondit doucement:--Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je
+crains bien que vous ne soyez les derniers.»
+
+[Note 18: Nº du 1er janvier 1905, p. 8, col. 2.]
+
+Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à
+cet égard deux témoignages très catégoriques.
+
+Dans la préface des _Notes d'un Librettiste_, Ludovic Halévy,
+s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude
+sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur _Djamileh_.
+Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur _Carmen_. Je vois
+encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première
+représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé,
+non[19].» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son
+article du _Théâtre_[20]: «Après cette fâcheuse première, les
+représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant
+des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et
+dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu,
+à chacune des représentations de _Carmen_, grossissait le groupe,
+d'abord si mince, des admirateurs de l'oeuvre de Bizet. Il en fut ainsi
+pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la
+campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et
+il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,--Bizet qui
+était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,--que la pièce s'était
+relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et
+c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M.
+Arthur Pougin a écrit dans le _Ménestrel_[21] un article intitulé _La
+légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet_. Or, voici ce qu'on y
+trouve: «Oui certainement, Me Galli-Marié a raison, et il faudrait en
+finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de
+_Carmen_ qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de
+protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon
+et utile de rétablir les faits. C'est ce que Me Galli-Marié a fait
+récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province,
+M. Bernard, rédacteur du _Petit Niçois_, qui la rapporte en ces termes:
+
+--L'insuccès de _Carmen_ à la création, mais c'est une légende! _Carmen_
+n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le
+croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et
+quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'oeuvre semblait
+définitivement assis.»
+
+[Note 19: P. XIII.]
+
+[Note 20: P. 10, col. 2.]
+
+[Note 21: Année 1903, p. 53.]
+
+Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses _Notes d'un Librettiste_,
+des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de
+Bizet[22]. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur
+_Geneviève de Paris_ qu'il destinait, une fois mis en musique, aux
+concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que
+Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la
+campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu
+accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur
+pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle de la
+cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses
+souffrances passées et de ses rêves d'avenir.--La maladie, il en riait
+déjà, la croyant vaincue!--Les rêves, il les recommençait avec une
+satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient _Djamileh_,
+disparue si vite, _Carmen_, discutée, dédaignée aussi par certains,
+_L'Arlésienne_ plus heureuse, _Don Rodrigue_ même arrêté dans son essor
+par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage.
+Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie
+tendaient alors vers cette _Geneviève_ pour l'achèvement de laquelle il
+s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet[23].»
+
+[Note 22: Pp. 90, 92-95.]
+
+[Note 23: Pp. 93-94.]
+
+Eh bien, le vrai Bizet, le voilà. C'est le même que celui qui
+m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate
+pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien
+fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne
+songeait qu'aux oeuvres projetées. Au Bizet rapetissé par la légende,
+l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et
+si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des
+regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de
+la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître
+regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et
+dans sa pureté[24].
+
+EDMOND GALABERT.
+
+[Note 24: Cette introduction était composée quand a paru le volume
+des _Lettres de Georges Bizet_. On y trouve encore une preuve de ce que
+je viens de rapporter sur son caractère. Il avait envoyé de Rome un _Te
+Deum_ pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois à sa mère
+des projets qu'il réaliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne
+l'eut pas, et quand il en fut informé, voici ce qu'il écrivit:
+«J'apprends à l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien
+vrai? Voilà qui me dérange fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.» Voir
+_Lettres de Georges Bizet_, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60,
+61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.]
+
+
+
+
+LETTRES À UN AMI
+
+--1865-1872--
+
+
+* * *
+
+Juin ou juillet 1865[25].
+
+Mon cher ami,
+
+Voici vos contre-points[26]. J'ai corrigé les pages 1, 3, 5 et 9. Les
+autres pages contenant les mêmes fautes, j'aime mieux vous les laisser
+corriger vous-même. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur
+que d'en faire de nouveaux. Je suis très content. Ne vous effrayez pas
+du nombre de fautes. En réalité, cela se réduit à trois ou quatre
+fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut écrire par degrés
+conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je
+devrais dire plutôt mal sauter. Vous allez me comprendre.
+
+[Note 25: Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction p. 3.]
+
+[Note 26: Sur le cours de contre-point et de fugue, voir
+l'introduction p. 4.]
+
+Ce mouvement est mauvais: [Illustration: /-\/-\/-\]
+
+Celui-ci est excellent: [Illustration: /\/\/\]
+
+Ex.: [Illustration: musique]
+
+Cela est très mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de
+quintes.
+
+Au contraire, ceci est bon:
+
+[Illustration: musique]
+
+Le 1er n'est pas vocal, le 2e est très facile à exécuter. C'est
+compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les
+degrés conjoints.
+
+Mes corrections vous mettront à même d'éviter les fautes de quintes et
+d'octaves. Voici la règle: lorsque deux quintes sont séparées par un
+accord, elles sont bonnes (_de même pour les octaves_); lorsqu'une des
+deux quintes est formée par une note de passage, il n'y a pas faute.
+Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est
+toujours réelle.
+
+Ex.: [Illustration: musique]
+
+Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas séparées par un accord.
+
+Exemples bons:
+
+[Illustration: musique]
+
+Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de
+septièmes, etc., autrement qu'en notes de passage.
+
+Ne faites que très rarement croiser les parties, c'est-à-dire passer la
+partie supérieure au-dessous de la partie inférieure, et quand cela vous
+arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit
+toutes les règles de la basse.
+
+Ex: [Illustration: musique]
+
+C'est comme s'il y avait:
+
+[Illustration: musique]
+
+Donc, une quarte, deux quintes, très mauvais.
+
+Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la
+syncope. Tâchez que vos syncopes fassent _dissonance_ le plus souvent
+possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxième
+et la septième et comporte les mêmes obligations de résolution, et
+marchez!
+
+Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées.
+Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi.
+Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez
+pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins
+grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile.
+Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de
+vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous
+m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et
+affectionné.
+
+Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments.
+
+Pas de nouvelles de Lécuyer[27].
+
+[Note 27: La personne qui nous avait mis en relations.]
+
+* * *
+
+Juillet (?) 1865[28].
+
+Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à
+deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites
+mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le
+contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique.
+Écrivez votre cantate[29]. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que
+l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes,
+les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous
+fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous.
+Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute
+affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant
+que vous voudrez.
+
+Mille fois à vous.
+
+[Note 28: Écrite en marge de la dernière page du second devoir de
+contre-point.]
+
+[Note 29: _Bajazet et le Joueur de flûte_, cantate donnée au
+concours de 1859 pour le prix de Rome remporté cette année-là par Ernest
+Guiraud. Voir l'introduction p. 1.]
+
+* * *
+
+Juillet ou bien août 1865[30]
+
+Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre.
+Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous
+orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est
+pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La
+fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux
+avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée
+est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique,
+évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère
+philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de
+_Don Juan_, des _Noces_, de la _Flûte_, de _Così fan tutte_. Lisez Weber
+aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il
+y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses
+exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du
+plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages.
+L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait
+plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à
+toute ma sympathie, à toute mon affection.
+
+[Note 30: Écrite au bas de la sixième page d'un devoir de
+composition pour orchestre, l'introduction de _Bajazet et le Joueur de
+flûte_. Voir la note précédente.]
+
+Envoyez aussi souvent que vous voulez.
+
+* * *
+
+Fin de l'été ou automne de 1865[31].
+
+Le contre-point va à merveille. Commencez à 3 parties. Vous avez un
+traité; lisez et marchez. La mélodie que vous m'envoyez est claire; il y
+a du progrès dans la forme. L'idée n'est peut-être pas très originale,
+mais cela ne m'inquiète pas. Tâchez de m'envoyer de la composition. Je
+suis impatient de lire une cantate de vous. Lécuyer est, en effet, à
+Béziers. _Iwan_[32] est à la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier
+ou commencement février.
+
+[Note 31: Écrite au bas de la dernière page du troisième devoir de
+contre-point suivi d'une mélodie pour piano.]
+
+[Note 32: _Iwan le Terrible_, opéra en cinq actes reçu au théâtre
+Lyrique. Voir l'introduction p. 16.]
+
+Mon père vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute
+amitié. À bientôt.
+
+* * *
+
+Décembre 1865.
+
+J'allais précisément vous écrire. Je m'inquiétais de vous, et votre
+lettre me cause une surprise extrême. Je n'ai reçu aucune
+cantate[33]!... Ce papier n'a pu s'égarer chez moi; on me remet très
+fidèlement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchanté de vous
+savoir en bonne santé et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne
+vie vous menez là-bas! Que je voudrais être à votre place! _Iwan_ est
+encore retardé! le théâtre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi
+quelque chose. Je vous écrirai plus longuement un de ces jours. Je suis
+accablé de besogne. Je ne sais où donner de la tête. Envoyez-moi du
+contre-point, de la composition, et à vous de tout coeur.
+
+[Note 33: Il s'agit d'un devoir de composition, des premières scènes
+de _Bajazet et le Joueur de flûte_ qui furent perdues à la poste. Voir
+p. 6, notes 1 et 2.]
+
+* * *
+
+Décembre 1865[34].
+
+...[35]Ne vous découragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien écrit.
+Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pièges accumulés sous
+chaque note. Débarrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien
+de tout cela n'est bon, et cependant, il est évident que c'est le
+travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve
+d'évidente incapacité. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi
+dès que ce sera prêt. J'ai fini avec le Lyrique. _Iwan_ retiré. Je suis
+en pourparlers avec le Grand-Opéra. Je vous tiendrai au courant.
+
+À vous mille fois.
+
+[Note 34: Écrite en marge de la dernière page du quatrième devoir de
+contre-point.]
+
+[Note 35: Le premier mot est illisible.]
+
+* * *
+
+Fin décembre 1865 ou plutôt janvier, peut-être février 1866[36].
+
+Bravo! Vite, un autre quatuor avec _scherzo_ et du contre-point.
+Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-là, tout naïf qu'il est,
+est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de
+vous voir en si bonne voie. Voilà un fameux pas de fait. Soignez-vous;
+ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'abîmer mes yeux sur
+Voltaire et Diderot. Rien de nouveau à l'Opéra. Il faut attendre encore
+et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et à vous de
+toute amitié.
+
+[Note 36: Écrite en marge d'un devoir de composition, un quatuor
+pour instruments à cordes.]
+
+* * *
+
+Fin mars ou avril 1866[37].
+
+C'est en très bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez
+trop souvent la tierce dans les accords parfaits. À bientôt, et mille
+fois à vous.
+
+[Note 37: Écrite en marge de la dernière page du cinquième devoir de
+contre-point.]
+
+Ma route a changé de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au
+Vésinet, Seine-et-Oise[38]. Tous les jours excepté mardi et samedi.
+
+[Note 38: Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction pp.
+6-8.]
+
+* * *
+
+Juillet 1866.
+
+Cher ami,
+
+En plein XIXe siècle, lorsqu'une société soi-disant civilisée tolère,
+encourage même les monstruosités bêtes et inutiles, les odieux
+assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle
+Frrrrance va sans doute bientôt prendre part[39], les hommes honnêtes et
+intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'éclairer et
+plaindre les 999 millièmes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs
+dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami,
+que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de
+resserrer les noeuds de notre amitié qui, j'espère, vous est aussi chère
+qu'à moi.
+
+[Note 39: Il écrivait ceci sous l'impression des nouvelles de la
+bataille de Sadowa, livrée le 3 juillet 1866.]
+
+Et d'abord, parlons de votre ami[40]. J'ai vu M. de... qui m'a promis de
+ne pas choisir un secrétaire sans m'avoir prévenu. Malheureusement, il
+n'est pas complètement décidé à reprendre un secrétaire. Il peut,
+dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuyé. Tout cela est vague, et je
+suis désolé de n'être pas un monsieur très influent au risque d'avoir
+quelques décorations étrangères. Dites à G. que je pense continuellement
+à vous, c'est-à-dire à lui. Si je vois poindre quelque chose, je
+marcherai immédiatement. Quant à _l'intérêt_ que je prends à cette
+affaire, dites, ou plutôt ne dites pas au tuteur-mécène, que j'entends
+le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais
+rêvé de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le
+plaisir d'être bon à quelqu'un et à quelque chose... Décidément la
+culture des écus détraque le coeur et la cervelle. J'aime mieux mes
+fraises[41], mes ennuis et mes créanciers. Consolez G. Tâchez de lui
+faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine
+sérieusement.
+
+[Note 40: Un jeune homme qui désirait faire de la littérature et
+cherchait un emploi à Paris.]
+
+[Note 41: Il écrivait du Vésinet.]
+
+Votre aventure au musée nous a fait rire aux larmes, Guiraud[42] et moi.
+Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos moeurs
+provinciales.
+
+[Note 42: Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.]
+
+J'ai signé mon traité[43]. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma
+symphonie[44] est toujours inachevée. Il est vrai que j'ai à composer
+des mélodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela dès que ce sera
+publié[45]. Tout en achevant mes travaux d'éditeurs et en commençant ma
+_Jolie Fille de Perth_, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai
+un faible marqué, bien qu'elle me fasse endiabler.
+
+[Note 43: Le traité avec la direction du Théâtre-Lyrique pour la
+représentation de la _Jolie Fille de Perth_.]
+
+[Note 44: _Roma_. Voir l'introduction, pp. 22-24.]
+
+[Note 45: Je reçus, plus tard, en effet, trois mélodies éditées
+séparément chez Choudens et qui ont été placées ensuite dans le premier
+recueil: _Douce Mer_, _Après l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse
+Arabe_.]
+
+Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne année de
+travail. Profitez de votre tranquillité. Si M. de Bismarck, aidé du
+choléra, son digne collègue en chair-à-pâté, nous fait rater
+l'exposition, nous retire nos élèves, nos éditeurs, notre pain, en un
+mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec
+vous l'année prochaine, car, pour cette année, hélas! je vois bien qu'il
+n'y faut pas penser. À bientôt, cher, écrivez-moi, et croyez-moi
+toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur
+de mon coeur.
+
+Envoyez-moi de la besogne. Mille amitiés de mon père.
+
+Lécuyer arrive demain.
+
+* * *
+
+Juillet 1866.
+
+Très bien, cher ami, je suis très content de votre travail. Faites
+encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements,
+pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est là la véritable
+difficulté.
+
+Je suis, cher ami, accablé de besogne: symphonie, opéra, courses,
+affaires, ennuis, etc. J'ai terminé ma symphonie. Je commence la _Jolie
+Fille_. La pièce sera jolie, je l'espère, mais quels vers!... c'est
+toujours comme dans le _Val d'Andorre_:
+
+ Dans cette ferme hospitalière
+ Nous trouverons, j'en suis _certain_,
+ _Peut-être_ une aimable meunière[46]
+ Mais _à coup sûr_ d'excellent vin.
+
+[Note 46: Il y a _fermière_ dans le texte.]
+
+À propos d'excellent vin, le vôtre fait la joie de tous mes amis, y
+compris Lécuyer et Guiraud qui vous envoient mille amitiés. Ce vin-là
+sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien à l'horizon pour G. Hélas!
+cher ami, les hommes deviennent de plus en plus égoïstes. Depuis votre
+départ, cela marche encore mieux! J'ai des amis très atteints par la
+crise financière. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup
+d'argent! Il est, paraît-il, fâcheux que l'Italie ne banqueroute pas un
+brin. Je ne comprends rien à ce système. Du reste, on m'affirme que
+c'est très clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons
+l'exposition. On jouera peut-être la _Jolie Fille_. Espérons.--Dites à
+G. que je suis bien sensible à son affection. C'est très partagé de mon
+côté; je serai heureux de le voir. Peut-être sa présence nous aidera à
+trouver enfin un coin quelconque. Écrivez-moi de longues lettres.
+Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami dévoué.
+
+Mon père vous fait mille compliments bien affectueux.
+
+* * *
+
+Août 1866.
+
+Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette espèce,
+mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la
+besogne plus souvent.
+
+J'ai sur...[47] 320 pages d'épreuves à corriger, ma _Fille de Perth_
+dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce
+qui excuse la brièveté de cette lettre.
+
+[Note 47: Deux mots illisibles.]
+
+Ah! première des _Pêcheurs_, le 30 septembre 1863[48].
+
+[Note 48: Je lui avais demandé cette date.]
+
+Écrivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi.
+Ma _Fille de Perth_ ressemble peu au roman. C'est une pièce à effet,
+mais les types sont trop peu accentués. Je réparerai, j'espère, cette
+faute. Il y a des vers...
+
+Tenez au hasard:
+
+CATH.[49]
+
+Ainsi donc, plus de jalousie!
+
+SM.[50]
+
+Et vous plus de coquetterie!
+
+CATH.
+
+C'est convenu!
+
+SM.
+
+C'est entendu!
+Ah! désormais le bonheur m'est rendu!
+
+[Note 49: Catherine.]
+
+[Note 50: Smith.]
+
+ou bien:
+
+ Quelle est encor cette aventure?
+ Nous n'en sortirons pas, vraiment!
+ Je n'y comprends rien! mais je jure
+ Que l'ami Smith est innocent!
+
+_L'ami Smith_ est délicieux.
+
+Enfin, il faut travailler là-dessus. Je ne me sers pas des paroles pour
+composer; je ne trouverais pas une note!
+
+Gounod, officier de la Légion d'honneur. À bientôt, je vous embrasse de
+tout mon coeur.
+
+À G., mille amitiés.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Septembre 1866.
+
+Cher ami,
+
+J'ai été bien long à vous répondre. Mon temps est dévoré par le travail.
+Mes 320 pages d'épreuves sont corrigées et remplacées par d'autres; il
+n'y a pas de fin! J'ai terminé le premier acte de la _Jolie Fille_. À
+propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon hérésie.
+Je le trouve détestable. Entendons-nous: c'est un détestable roman, mais
+c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h.,
+arrivera peut-être à faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des
+livres méprisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser
+Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais.
+Comme vous prenez part à ce qui m'intéresse, que vous êtes réellement
+mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant brièvement mon
+scénario:
+
+
+ PERSONNAGES
+
+ SMITH armurier, ténor.
+ LE DUC DE ROTHSAY baryton.
+ GLOVER gantier.
+ CATHERINE sa fille.
+ RALPH montagnard, apprenti chez Glover.
+ MAB
+
+reine de Bohême, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Bohémiens.
+
+
+ACTE PREMIER
+
+_L'atelier de Smith. Ameublement_ ad hoc.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+LES FORGERONS _au travail_.
+
+CHOEUR
+
+Travaillons et forgeons, etc.
+
+_Survient Smith._
+
+SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre tâche est finie, etc.
+
+_Exeunt les forgerons._
+
+
+SCÈNE II
+
+SMITH _seul._
+
+Me voilà seul avec mon amour à Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas
+m'aimer? Pourquoi n'obéis-tu pas à ton père qui me veut pour gendre?
+etc.
+
+_Récit et romance._
+
+_Bruit au dehors._ SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on
+insulte une femme. Courons.
+
+_Il prend une hache et se dispose à sortir lorsque Mab se précipite._
+
+
+SCÈNE III
+
+MAB: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu
+m'embrasser à votre porte. SM.: Ne craignez rien. Vous êtes chez moi.
+MAB: Merci. Mais à mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi
+votre main, et je vous dirai votre destin futur. SM: Ma pauvre enfant,
+tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. MAB, _prenant la main
+de Sm_: Vous êtes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de
+jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de
+Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire
+respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa
+fille et son apprenti vous demander à souper. SM.: Est-il
+possible?--Ensemble, etc. (_On frappe au dehors._) MAB: Ce sont eux.
+SM:: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, là, dans cette
+chambre. (_Mab se cache._)
+
+
+SCÈNE IV
+
+SMITH, GLOVER, CATH., RALPH.
+
+LES ARRIVANTS: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir
+chez un ami. SM: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. RALPH,
+_sombre_: Que se disent-ils tous les deux? GLOVER: Nous souperons chez
+toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il
+faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. CATH: Fi
+donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde
+d'autres plaisirs. Ici _Air de bravoure_: De grâce, etc., sur _les
+plaisirs du carnaval_. GLOVER, _après l'air_: Tout cela est fort joli,
+mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux
+surveiller les apprêts du repas. RALPH, _maussade_: Je suis votre
+apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la
+porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. SM, _avec colère_:
+Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour
+la défendre. RALPH: Mais... CATH: Assez!... GLOVER: Viens ou je te
+chasse. RALPH: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai.
+
+_Ils sortent._
+
+
+SCÈNE V
+
+CATH. SM.
+
+SM: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette
+fleur. (_Une rose d'or émaillé._) CATH: Mais c'est tricher que
+d'accepter d'avance un présent. SM: Consentez à notre mariage. CATH:
+Nous verrons! SM: Je vous aime... Ici, un duo d'amour..._sans
+cabalette_.
+
+
+SCÈNE VI
+
+UN ÉTRANGER _couvert d'un manteau_: C'est ici que la belle est entrée...
+La voici. SM: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai
+faussé dans le bras d'un manant. SM. _se met à l'ouvrage furieux.
+L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm.
+interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume.
+Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à
+Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend
+plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui
+veut embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais
+la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée,
+elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le
+duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant
+ce cri_! _Coup de théâtre. Quatuor._ (L'effet de l'acte, je crois.)
+_Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith.
+Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie.
+Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab
+agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le
+duc sort en riant._ Le rideau baisse.
+
+* * *
+
+Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique.
+Je crois avoir bien établi mes types. Le _Ralph_ est bien venu. Il
+deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du
+deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma
+prochaine lettre.
+
+Je ne vais plus à Paris[51]. Je suis tout au travail. Et vous, que
+faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas
+avoir de vos nouvelles.
+
+[Note 51: Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son
+père la belle saison. Voir l'introduction pp. 6-8.]
+
+Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le
+livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est...
+évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre
+époque.
+
+À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma
+plus vive affection.
+
+* * *
+
+Septembre 1866.
+
+Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes,
+préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des
+dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de
+nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles
+sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une
+ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout.
+
+Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour
+X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est
+enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire
+des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet
+orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de
+bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent
+agréablement le 1er temps avec le trombone basse et les violoncelles
+et contre-basses, tandis que le 2e et le 3e temps sont assommés
+par les cors, les altos, les 2es violons, les deux 1ers trombones
+et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto!
+Tenez, c'est ainsi tout le temps:
+
+[Illustration: musique]
+
+Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à
+exécuter ces machines-là!... Horrible!... Ils peuvent penser à autre
+chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour
+faire
+
+[Illustration: musique]
+
+lorsqu'il y a
+
+[Illustration: musique]
+
+et _vice versa_. Mais qu'importe!...
+
+Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa
+situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque
+chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme!
+
+Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour
+Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes
+paroles: les _Adieux à Suzon_ d'_A. de Musset_; _À une fleur_, du
+_même_, le _Grillon_ de _Lamartine_ (un peu Saint-Georges), un adorable
+_Sonnet_ de _Ronsard_, une petite mièvrerie gracieuse de _Millevoye_, et
+une folle guitare de _Hugo_.
+
+Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux
+musiciens à mutiler les poètes.
+
+Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que
+c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je
+ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires
+strictement, et je reviens au galop.
+
+[Note 52: Voir la note p. 74.]
+
+Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à
+l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin,
+hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition
+approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons
+d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de
+la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous
+formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que
+réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point
+va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le.
+
+À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon coeur.
+
+* * *
+
+Octobre 1866.
+
+Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de
+confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est
+charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état
+de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine
+de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste
+gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes
+courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande
+supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre
+bon coeur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre
+philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le
+désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon coeur... Edmond me
+raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non
+définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je
+pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être
+ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave
+Edmond, _le complément de la nature_ des sexes comporte avec lui _le
+contact de deux épidermes_... Sors de là, mon brave homme... Chamfort
+était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même
+un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis
+artiste!--N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité
+est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues...
+politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi,
+il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert
+s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien
+compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre
+avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un
+principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour
+le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le
+manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous
+parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu
+toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise,
+la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles,
+c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette
+religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a
+été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la
+catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de
+nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le
+sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne
+aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté
+qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans
+elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous
+qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable
+pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime
+absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce
+splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons
+aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du
+temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du
+mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une
+influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions,
+les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous
+répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des
+millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la
+mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la
+croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est
+un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi,
+plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous
+suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se
+passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer,
+faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le
+tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises
+passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne
+savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des
+autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux;
+plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous
+n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir
+appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on
+mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus
+d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le
+pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus
+d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de
+passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion
+d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre
+surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre
+faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable,
+implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en
+croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de
+susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son
+architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias,
+Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer,
+le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le
+domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de
+la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et
+bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à
+Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme
+musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le
+fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen
+d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un
+peu écorcher le sens des mots pour le définir... _Science de la
+sagesse..._ C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez,
+je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous
+assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui
+n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la
+raison avance. Vous ne croyez pas... _c'est vrai_, pourtant! Faites-moi
+donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de
+chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir
+l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites _où
+est le mal_? je vous lâche et je ne discute plus, _parce que vous avez
+raison_! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se
+sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant,
+mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas
+la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de
+vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un
+Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en
+parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et
+sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment!
+(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque
+sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je
+ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond!
+Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne!
+elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte,
+proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu
+calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui,
+je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se
+retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter
+un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis
+puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant
+de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas
+accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire,
+tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de
+chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je
+vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire
+d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne
+quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris.
+Cela vous est égal et vous avez bien raison.
+
+[Note 53: Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la
+_Jolie Fille de Perth_.]
+
+Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville
+à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain
+proférait ce vers:
+
+ Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.
+
+le parterre a chanté:
+
+ C'est l'vaincu qui s'avance
+ cu qui s'avance
+ cu qui s'avance
+
+sur l'air du
+
+ Roi barbu qui s'avance
+ bu qui s'avance.
+
+de la _Belle Hélène_.
+
+C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient
+assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement
+shocking.
+
+Encore un joli vers du même:
+
+ Ciel étoilé, soleil, espace, _éther_, _nuées_!
+
+Dieu vous bénisse! a répondu le public.
+
+Vrai, c'était drôle!
+
+Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte
+Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet[54]
+prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au
+contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient,
+je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le
+diable m'emporte!... Dans six semaines _Don Carlos_ de Verdi; dans deux
+mois _Roméo et Juliette_ de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du
+contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la
+propagation des espèces, et puis composez.
+
+[Note 54: Auteur dramatique, directeur de l'Administration des
+Théâtres depuis 1863.]
+
+Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs.
+Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du
+quatuor[55]...
+
+[Note 55: Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de
+composition.]
+
+Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière
+de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son
+côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le
+meilleur de mon coeur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans
+avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous,
+envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse
+dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très
+mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la
+saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours
+empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et
+intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins
+parfaits des hommes.
+
+* * *
+
+Octobre 1866.
+
+Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore.
+
+1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords
+par mesure, vous offrent plus de dissonances.
+
+2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les
+sauts, les unissons, les croisements, etc.
+
+3º Pas de septièmes se sauvant par la basse.
+
+4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien.
+
+5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout
+sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires.
+Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le
+fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop
+prétentieux, de _l'oreille_. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je
+vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au
+tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas
+d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style:
+«_Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la
+postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont
+pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits
+sont hors de l'homme, le style est l'homme même._» Il faut vous remettre
+à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une
+séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage!
+
+Ce brave évêque Dupanloup en est au _spiritualisme_ de 1820!... La
+_Révélation_ et l'autorité de l'Église... Tout est là... Ne nous
+occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un
+dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!--_Requiescant in pace._
+
+À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me
+reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du
+jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la
+_science_ est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour
+moi, est tout différent[56]! J'ai parlé du progrès politique, social,
+auquel nos philosophes nous conduisent tout droit--c'est fort
+heureux--mais c'est américain et pas artistique du tout.
+
+[Note 56: Bizet entendait par là le progrès purement industriel et
+purement économique.]
+
+J'en aurais à dire là-dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste,
+les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par
+correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient
+incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis _science_ pour
+_progrès_. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai
+composé et...[57] deux actes. Encore deux et neuf cents pages
+d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille
+beaucoup...[58], et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À
+bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection,
+aujourd'hui et toujours.
+
+[Note 57: Un mot illisible.]
+
+[Note 58: Un mot illisible.]
+
+* * *
+
+Novembre 1866.
+
+Mon cher ami,
+
+Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre
+style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis
+très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que
+je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse
+affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité
+de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous
+rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez
+dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous
+voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez
+ainsi:
+
+À deux parties:
+
+Canons à l'8ve
+
+[Illustration: musique]
+
+à la 4te et à la 5te
+
+[Illustration: musique]
+
+Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié!
+
+Donc, à l'oeuvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne.
+Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas
+travailler dans le doute et dans les ténèbres.
+
+Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis
+plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma
+_Fille de Perth_ terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute
+pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je
+ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je
+rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin,
+espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous
+exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en
+_vous_ les éléments de _vie_ intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur
+rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté
+vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je
+ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un
+homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement
+affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout
+mon coeur et que je déteste aujourd'hui!
+
+Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits,
+et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain!
+
+Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis
+ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si
+j'aime les boeufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les
+buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de
+tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à
+bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée.
+
+* * *
+
+Décembre 1866.
+
+Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en
+sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus
+accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est
+difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la
+fugue.
+
+Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je
+m'explique: Sujet.--Réponse.--Puis le ou les contre-sujets sur le sujet
+et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse
+et de chacun des contre-sujets.
+
+Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la
+correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je
+travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai
+des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis
+tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le...
+est très tourmenté par les auteurs de...[59], qui lui prêtent de
+l'argent[60]. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans
+les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon,
+_j'en suis sûr_, car c'est en avant.
+
+[Note 59: Un mot illisible.]
+
+[Note 60: J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, p.
+10.]
+
+Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis
+son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert[61]
+est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il
+veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout
+cela a si peu de chances de réussite...
+
+[Note 61: Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à
+Rome.]
+
+J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder
+la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le
+manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait
+réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais
+ministre!
+
+_Mignon_ est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le
+temps d'aller l'entendre.--On répète _Roméo_. _Freischütz_ fait de
+l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À
+bientôt.
+
+Je vous aime de tout mon coeur.
+
+* * *
+
+Décembre 1866.
+
+À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le
+tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont
+_déplorables_. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce
+que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres
+indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a
+pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres
+pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À
+bientôt.
+
+Votre ami.
+
+Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du
+monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui.
+
+* * *
+
+Janvier 1867.
+
+Cher ami,
+
+Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la
+fugue.
+
+J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre.
+
+Maintenant nous allons voir.
+
+On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En
+répétitions ou procès.
+
+Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très
+content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et
+je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut
+travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient
+(?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout
+supporter, chagrins, découragements, etc.
+
+Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue
+l'homme!...
+
+Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la _gêne_,
+et je sais combien cela frappe sur l'intelligence.
+
+Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami
+dévoué de tout le meilleur de mon coeur.
+
+* * *
+
+Janvier 1867.
+
+Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet:
+
+[62][Illustration: musique]
+
+[Note 62: Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c.
+s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous
+dom., sous-dominante.]
+
+[Illustration: musique]
+
+Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici[63]:
+
+Exposition:
+
+ -- | rép |c. s. | r. |
+ | | | | divertissement tiré du sujet
+sujet| C. suj.| suj. |c. s.|
+
+Contre-exposition. Mode min.
+
+rép. |c. s. | divertis. | suj. |c. s.|
+ | | tiré du suj.| | | div.
+ | | | | | --
+c. s.| suj. | ou du c. s. | c. s. | r. |
+
+Sous-dominante. Relatif de la sous-dom.
+
+ |c. s. une suj.
+ div. pour arriver
+ |suj. liaison c. s.
+à un | repos à la dominante. _Strettes._ Pédale. Coda. ||--
+
+[Note 63: J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au
+printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi
+et devant moi au Vésinet.]
+
+Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant,
+ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les
+plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées:
+une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même
+observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du
+sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en
+commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées.
+
+Voilà. Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a
+deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis
+de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du
+courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour
+aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me
+semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. _X._ a
+été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les
+pièces de compositeurs payants[64]!
+
+[Note 64: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, p. 10.]
+
+***nous a demandé _à genoux_ de lui accorder un peu de temps. Il est
+pressé par... auquel il doit de l'argent[65]. Mademoiselle Nilsson est
+réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en
+mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle
+rentrera le 15 août dans la _Jolie Fille de Perth_. Ceci est l'objet
+d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera
+ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là, mais nous sommes
+bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le
+_tuons_. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière
+concession nous attire toutes les sympathies. _X._ tombera; _Y._
+tombera; _Z._ de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les
+usuriers[66], les gens sans coeur et sans talent. L'avenir, notre valeur
+et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un
+vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. _C'est bien!_ Si
+vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation
+qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous
+plonger dans _Shakespeare_. C'est bon. Voilà un philosophe, un
+moraliste, un poète.
+
+[Note 65: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, p. 10.]
+
+[Note 66: Idem.]
+
+À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout coeur.
+
+* * *
+
+Fin janvier, ou février 1867[67].
+
+[Note 67: Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue
+dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.]
+
+Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre
+première strette trop serrée. Il fallait:
+
+[Illustration: musique]
+
+etc.
+
+Vos imitations sont trop courtes. C'est un _fughetto_, mais c'est
+bien.--Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai
+corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de
+_Mignon_! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui
+vient d'être malade.
+
+Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S[68].
+
+[Note 68: Contre-sujets.]
+
+Voici des sujets:
+
+[Illustration: musique]
+
+[Illustration: musique]
+
+Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À
+bientôt donc.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Février 1867.
+
+Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence
+insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis
+chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...[69]; tous les jours, je dîne
+en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines
+relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la
+publication de _Mignon_, réduire la partition piano solo, une partition
+de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées,
+huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je
+suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four
+de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui
+voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras
+payés[70], se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en
+répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose
+est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à...[71] _X_,
+mais _Y_, et _Z_. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence
+et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous
+l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence
+assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai
+sans doute en avril, et _peut-être_ alors, après _l'édition_ de ma
+partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon
+désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre
+est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain.
+
+[Note 69: Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y
+logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa
+_Correspondance inédite_, deuxième édition, p. 176.]
+
+[Note 70: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, p. 10.]
+
+[Note 71: Deux mots illisibles (la sourdine?).]
+
+Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à
+votre quatuor.
+
+Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la
+vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de
+la forme, de l'entente des instruments, etc., _rien à dire_, c'est très
+expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible,
+c'est vieux.
+
+Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses
+senties, et je doute que vous ayez _senti_ votre travail. C'est un
+devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes
+compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la _fugue_, il faut
+chercher à créer des oeuvres d'imagination.
+
+Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune
+tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous
+avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez
+réussi.
+
+Je vous ai envoyé neuf mélodies[72]. Les avez-vous reçues?
+
+[Note 72: _Feuilles d'album_, le recueil de six mélodies éditées
+chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été
+question dans la première lettre de juillet 1866: _Douce Mer_, _Après
+l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.]
+
+Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de
+votre
+
+* * *
+
+Mars 1867[73].
+
+...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos
+contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du
+rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de
+_silences_; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le
+sujet suivant:
+
+[Illustration: musique]
+
+[Illustration: musique]
+
+[Note 73: Écrite sur du papier réglé.]
+
+Réponse réelle.
+
+Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des
+contre-sujets sur les sujets suivants:
+
+[Illustration: musique]
+
+[Illustration: musique]
+
+Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être
+large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des
+dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez
+votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre
+prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien.
+
+Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je
+vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première
+marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus.
+
+Je sors de _Don Carlos_. C'est _très mauvais_. Vous savez que je suis
+éclectique; j'adore la _Traviata_ et _Rigoletto_. _Don Carlos_ est une
+espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style,
+mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un
+_four_ complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais
+c'est quand même un désastre pour Verdi.
+
+Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout
+coeur.
+
+* * *
+
+Fin mars 1867[74].
+
+Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi
+des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des
+modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon.
+
+ * * * * *
+
+J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux[75].
+Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il
+est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage.
+L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et
+cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage
+jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première
+représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations
+avec _Leroy_[76], l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.--J'ai là
+des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et
+vous dire à bientôt.
+
+Mille tendres affections de votre ami.
+
+[Note 74: Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était
+la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.]
+
+[Note 75: Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.]
+
+[Note 76: L'ancien régisseur général de l'Opéra.]
+
+* * *
+
+Fin mars ou avril 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de
+contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue
+ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du
+sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits
+silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en
+contiennent pas.
+
+J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.!
+
+Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à
+comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse
+influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à
+présent convaincu. _Roméo_ est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à
+la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais
+différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin.
+L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette
+fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des
+décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai
+tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en
+décembre!--Ceci entre nous.--Je veux arriver à l'hiver. La force des
+choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est
+possible. Alors tout est remis en question. _Bagier_ quitte les
+Italiens, et _Leuven_ cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va
+faire peau neuve. Tant mieux!
+
+Des amis me parlent de donner mon ouvrage à _Florence_ ou à _Milan_!
+Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout
+prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée.
+On y mange à bon marché. _Water-closets_, _restaurants_ (j'avais à
+commencer par ceux-ci), _cabinets de lecture_ et de _correspondance_,
+_musique_, _illuminations_, _cocottes_, _etc_, _etc_. On a tout
+prévu!.....[77] L'Opéra descend à la 15e de _Don Carlos_ à des
+recettes honteuses! L'_Opéra-Comique_ baisse, le _Théâtre-Lyrique_ ne
+fait rien!
+
+[Note 77: Mot illisible.]
+
+Voilà, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances
+s'envolent, se dissipent... Attendons!
+
+Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons,
+philosopherons...
+
+Votre ami à toujours dévoué.
+
+Avril 1867.
+
+La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà
+prêt à commencer les 3 parties.
+
+Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose.
+_Roméo_ passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher
+après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et
+Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage.
+
+G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste.
+
+Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse.
+
+* * *
+
+Juin 1867.
+
+Cher ami,
+
+Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements.
+
+Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois
+_prêt_, vous trouverez sans doute un moyen.............[78]
+
+J'ai envoyé mon hymne et ma cantate[79].
+
+[Note 78: Trois mots illisibles.]
+
+[Note 79: Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir
+l'introduction, pp. 26-28.]
+
+Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon
+pseudonyme.
+
+Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une
+lettre pour M. Gaston de Betsi.
+
+Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern.
+Prévenez la personne en question.
+
+Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin.
+Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus
+fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu!
+il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis
+pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre
+diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le
+remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en
+apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche!
+
+Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter.
+
+Enfin!
+
+La _Somnambule_ passe _mercredi_.
+
+À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de _Roméo_
+jusqu'au cou.
+
+Votre ami,
+
+* * *
+
+Juin 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, _dix fugues encore_, et
+nous serons près de la fin. _Musicalisez_ bien vos strettes, soyez
+clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore
+une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en
+avant.
+
+J'ai mille choses à vous dire; commençons:
+
+1º _Concours de la cantate_[80]:
+
+On a envoyé 103 cantates:
+
+ 4 ridicules.
+ 49 passables.
+ 35 bonnes.
+ 11 très bonnes.
+ 3 excellentes.
+ 1 parfaite.
+ ---
+ 103--Telle est l'opinion du jury.
+
+[Note 80: Voir l'introduction, pp. 26-27.]
+
+ 1re séance: lecture de 52 cantates.
+ 2e séance: lecture de 51 cantates et choix
+ ---
+ 103
+
+des 15 remarquables.
+
+3e séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures.
+
+4e séance: relecture des 4 et choix du prix.
+
+J'ai été des 15.
+
+Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix,
+_Massenet_ et _Weckerlin_. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur
+X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que
+penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était
+attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites
+ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante
+_polka-mazurka_!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie,
+celle-là? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns
+avait écrit sa cantate sur du _papier anglais_, il avait déguisé sa
+copie, et ces messieurs ont cru donner le prix à un
+_étranger!!!!!!_--C'est une très belle fugue à deux choeurs qui a décidé
+du prix de _Saint-Saëns_ dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous
+connaissez s'en va clabauder partout que l'oeuvre de _Saint-Saëns_ est
+très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques
+extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme
+de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la
+distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour
+un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M.
+l'Empereur.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *[81]
+
+J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on
+ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose
+retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de
+camaraderie.
+
+[Note 81: Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression;
+elles se trouvent dans la lettre.]
+
+2º Concours de l'hymne[82].--823 injections de 1er ordre. Jury
+absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même.
+Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que _Guiraud_
+aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille
+de cinq cents ou de mille francs.
+
+[Note 82: Voir l'introduction, pp. 16-18.]
+
+3º _Jolie Fille de Perth._
+
+Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la
+coquette. Il ne voulait pas de _Devriès_[83] qui est tout uniment
+splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a
+pleuré!... Nous lisons _lundi_, nous répétons _mardi_, et nous dînons
+jeudi, _Saint-Georges_, _Adenis_, _Carvalho_ et _moi_. _Carvalho_ très
+gentil, véritablement dévoué, _Saint-Georges exigeant_ et _très malin_,
+_Adenis_ toujours navré, _moi_ vexé et fatigué, _Z._ muselé, _Gounod_
+regardant les cieux, _Massy_[84] pas musicien mais excellent cependant,
+_Devriès_ superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la
+situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... _au petit
+bonheur_!
+
+[Note 83: La créatrice du rôle de Catherine.]
+
+[Note 84: Le créateur du rôle de Smith.]
+
+On annonce trois concours:
+
+1º _Opéra_: concours pour trois actes.
+
+2º _Opéra-Comique_: idem.
+
+3º _Théâtre-Lyrique_: idem pour quatre actes.
+
+Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages
+du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si
+je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne
+_reconnaîtra pas ma copie_.
+
+Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de
+changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès
+philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail
+tranquille et fructueux.
+
+Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous
+embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.
+
+J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content.
+
+* * *
+
+Juillet 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère,
+le laconisme de ce billet.
+
+La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais
+vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez
+un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce
+n'est pas _cela_. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple.
+Préoccupez-vous de la bonne note.
+
+Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi,
+_à_.....[85] _bientôt_.
+
+Votre ami.
+
+[Note 85: Un mot illisible (vous?).]
+
+* * *
+
+Août 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni
+la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards
+et mon laconisme.
+
+1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez
+_arrivé_.
+
+Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez
+un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage;
+grandissimes progrès.
+
+2e J'ai vu _Crépet_, le directeur de la _Revue Nationale_, et je lui
+ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le
+conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut
+lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être
+accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais
+quelque chose. Mon premier article[86] a été _très bien_ accueilli, mais
+très bien.
+
+Je vais continuer.
+
+[Note 86: Voir l'introduction, p. 27.]
+
+3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1er
+septembre.
+
+On croit à un succès. Nous verrons bien.
+
+Je travaille comme une brute. Enfin!...
+
+Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin.
+
+Courage, travaillez, à bientôt.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Août 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis littéralement crevé!
+
+J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain
+le troisième acte; les choeurs savent à peu près. Dans dix jours, nous
+répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons.
+
+Il est temps; je suis épuisé.
+
+Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette
+infiniment.
+
+Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force!
+
+La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas
+encore cela. Cherchez la _bonne_ harmonie... C'est le moyen de trouver
+l'harmonie élégante, distinguée.
+
+Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, _L'Oie du Caire_[87] à
+réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui
+se prépare, etc., excusez-moi.
+
+[Note 87: Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à
+Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.]
+
+J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du
+journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le
+porterai.
+
+À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon coeur.
+
+* * *
+
+Octobre 1867.
+
+D'abord, cher, vidons l'affaire _Jolie Fille_. J'ai remis mon ouvrage:
+1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle
+Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous
+avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus
+et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle
+façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont
+il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me
+fait une place superbe; 5º parce que le _monde_ sera revenu fin
+novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira
+alors.--Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne
+s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la
+pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est
+excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le
+directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce
+qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la _Jolie Fille_
+est une BONNE CHOSE! Je vous le dis _parce que vous me connaissez_!
+L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais
+espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut
+monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus
+de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle
+sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux
+ans, elle sera ma femme! D'ici là, rien que du travail, des lectures;
+penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je
+suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!...
+
+Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens:
+
+3 000 francs à la 1re représentation;
+
+1 500 à la 30e;
+
+1 500 à la 40e;
+
+1 000 à la 50e;
+
+1 000 à la 60e;
+
+1 000 à la 70e;
+
+1 000 à la 80e;
+
+1 000 à la 90e;
+
+2 000 à la 100e;
+
+3 000 à la 120e;
+
+et _trois_ ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque
+prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti
+de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu).
+
+Donc, _Jolie Fille_ nettoyée, passons!
+
+Je suis désolé du départ de Crépet[88]. Moi-même, je suis en délicatesse
+avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré.
+Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me
+demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé
+sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 III!..... Regardez ce nombre à travers
+la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et
+vous comprendrez!...
+
+[Note 88: Crépet venait de quitter la direction de la _Revue
+Nationale_.]
+
+Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne
+sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des
+égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une
+boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux
+au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne
+vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier
+point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux
+bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores,
+retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les
+affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais
+bien aise de savoir ce qu'il pense du _Congrès de la Paix_, de
+l'arrestation de _Garibaldi_[89] et de l'augmentation du pain!... Quel
+type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés
+vives et sincères!... Maintenant parlons fugue:
+
+C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous
+m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer
+pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des
+sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien
+francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi!
+Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis
+trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À
+bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de...
+
+[Note 89: Garibaldi avait organisé un corps de volontaires pour
+envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'était borné
+d'abord à le blâmer officiellement, puis, sous la pression du
+gouvernement français, il le faisait arrêter au moment où il était en
+route pour prendre le commandement de l'expédition, et l'internait chez
+lui, dans l'île de Caprera.]
+
+Écoutez-vous! Il faut faire de la musique, même dans la fugue.
+
+* * *
+
+Octobre 1867[90].
+
+Très bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le
+retard que j'ai apporté à la correction de ces quelques contre-sujets,
+mais je viens d'être atteint profondément. On a brisé les espérances que
+j'avais formées..., La _famille_ a repris ses droits!... Je suis très
+malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands détails. Un
+de ces jours je vous dirai tout cela!...
+
+Comment va G.?
+
+Je vais recommencer à répéter. Dans trois semaines, un mois, _La Jolie
+Fille_. X. vient de faire un tour honteux!
+
+Votre vrai ami.
+
+[Note 90: Écrite en marge du vingt-cinquième devoir, sujets, réponses
+et contre-sujets.]
+
+* * *
+
+Novembre 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous
+êtes en grandissimes progrès.--Vous trouverez ci-joint des sujets;
+faites-en les réponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre
+prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter.
+
+Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frappé détruit des
+espérances qui m'étaient chères. Peut-être tout n'est-il pas perdu,
+mais...
+
+La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-là! la
+philosophie ne change jamais le coeur, le cerveau et les nerfs de nature
+....[91]
+
+[Note 91: Un mot illisible (etc.?).]
+
+J'ai parcouru dernièrement quelques chapitres de Taine. Grand talent...
+sec... sec! Il raisonne sur _l'art_, mais il ne le sent point.
+
+Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je
+vous défie de faire un Giorgion, un Véronèse, même un Salvator Rosa!
+
+Je vais reprendre mes répétitions. Monsieur X., Y., passe la semaine
+prochaine. Après, c'est à moi! Quelles lenteurs.
+
+Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a
+rien d'agréable, je vous assure!
+
+J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire.
+
+Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine.
+
+Il trouve qu'_Othello_ manque de goût!
+
+À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.
+
+* * *
+
+Décembre 1867.
+
+Mon cher ami,
+
+Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces
+contre-sujets. C'est mou, ça. Ce n'est pas net d'harmonie; ça manque
+d'élégance, de facilité. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons,
+courage, à l'oeuvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le
+contre-sujet marqué _excellent_. Faites une fugue avec ces sujets.
+
+J'ai repris mes répétitions. Je sors, ou plutôt je ne suis pas sorti
+d'une grave inquiétude. Carvalho a été _très bas_ (pas comme santé). Je
+le crois sauvé aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne
+manquait plus que cela pour retarder encore.
+
+Je suis toujours dans la même disposition d'esprit. Je travaille comme
+un nègre, leçons, éditeurs, etc. Tout cela m'éreinte, et ne répare pas
+les désastres du Vésinet. Enfin!...
+
+À bientôt, cher, et toujours toute mon affection.
+
+* * *
+
+Janvier 1868.
+
+Cher,
+
+Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme
+à vos goûts, à vos aspirations. G. me fait espérer que vous viendrez cet
+hiver! Je le désire de tout mon coeur. Je n'ai pas encore terminé
+l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et sérieux succès!
+Je n'espérais pas un accueil aussi enthousiaste et à la fois aussi
+sévère. On m'a tenu la dragée haute, on m'a pris au sérieux, et j'ai eu
+la vive joie d'émouvoir, d'empoigner une salle qui n'était pas
+positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'État: j'avais défendu
+au chef de claque d'applaudir. Je sais donc à quoi m'en tenir. La presse
+est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous
+dira la prochaine lettre de votre dévoué ami.
+
+* * *
+
+Février 1868.
+
+Excusez-moi! J'ai été souffrant, inquiet, découragé, accablé d'ennuis,
+de travail, de soucis, etc.
+
+C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La période de repos
+est nécessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de réponses et
+de sujets, et puis pensons à l'idée.
+
+Mon cher ami, je joue de malheur. Barré[92] est malade; je ne sors pas
+des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage.
+
+[Note 92: Le chanteur qui venait de créer le rôle du duc de Rothsay
+dans la _Jolie Fille de Perth_.]
+
+Je traverse une crise; je suis très démoralisé pour mille causes que je
+vous dirai prochainement.
+
+En attendant croyez toujours...[93] et complète amitié.
+
+[Note 93: Deux mots illisibles.]
+
+* * *
+
+Février 1868.
+
+C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus
+tard, c'est-à-dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous
+écrirez à votre aise quelques fugues développées et bien musicales.
+Maintenant, à l'idée!
+
+Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, _je le sens_,
+beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes à un moment important de
+l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'être, si je le puis, un de
+vos conseils, un de vos appuis. À bientôt, et toujours de tout coeur
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Juin 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Si j'ai tant tardé à vous répondre, c'est que je voulais me procurer la
+_Coupe du Roi de Thulé_[94] afin d'en causer utilement avec vous.
+Guiraud avait prêté son exemplaire; il est rentré depuis avant-hier, et
+je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire.
+
+[Note 94: Sur tout ce qui se rapporte à la _Coupe du Roi de Thulé_,
+voir l'introduction, p. 28. Guiraud se préparait à concourir. Je ne sais
+s'il y renonça comme Bizet.]
+
+Je crois que vos caractères sont bien tracés. Vous paraissez peu
+enthousiaste d'_Angus_ et de _Myrrha_. Je vous passe Angus qui est un
+personnage _bête_ et _odieux_.--Myrrha, quoique peu sympathique, ne
+manque pas d'une certaine couleur.--C'est, selon moi, une courtisane
+antique. Le côté chatte n'a pas été suffisamment indiqué par les
+librettistes; c'est au musicien à réparer cette faute.--On peut tirer
+des effets de ce caractère félin et terrible dans l'ambition déçue: pas
+de coeur, mais une tête et autre chose... cela vaut mieux que rien.
+Réfléchissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit
+réussie... ou le premier acte et une partie du troisième sont perdus!
+
+Votre division est bonne: je crois que les couplets de _Paddock_ «Je
+ris», doivent avoir une grande valeur dramatique, mais _très peu_
+d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...[95] escompter
+l'air.--Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha à Angus
+sont tout bonnement un morceau d'ensemble.
+
+[Note 95: Deux mots illisibles (est pour?).]
+
+La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut
+d'Yorick. Là est l'intérêt.--Le deuxième acte est charmant.--Le
+troisième renferme de très bonnes choses. Il est difficile de _savoir
+d'avance_ ce qu'on fera de ce poème. La fantaisie doit tout dominer.
+
+Allez; c'est bien compris, mais attention à Myrrha. Soignez son entrée.
+Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait là un dialogue,
+poser les deux caractères à l'orchestre.--Vous me comprenez.
+
+Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le
+concours.--_Perrin_[96] est très empoigné par le poème de Leroy. Il y a
+des chances pour que cette affaire soit réglée d'ici deux mois, à moins
+que Verdi!... mais Perrin est très réellement bien disposé... Je le sais
+de source certaine. Si la pièce écrite donne ce que le scénario promet,
+il recevra la pièce avec enthousiasme. Il m'a recommandé de ne pas
+m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre côté, a prié ces messieurs
+de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je
+serai leur musicien. Du reste, _je sais_ qu'il veut avoir la
+responsabilité absolue de ses affaires, et il a crânement raison.--Donc
+sans aucun doigt dans l'oeil, _très bon espoir de ce côté_, presque
+certitude. Il m'a dit à moi: «Ne bronchez pas. La pièce est superbe...
+laissons finir». «Est-ce pour moi?» ai-je dit. «Oh! de tout coeur!»,
+telle fut la réponse, et le ton valait mieux que la chanson.
+
+[Note 96: Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra.]
+
+On me demande une pièce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit
+qu'à moitié.
+
+J'ai terminé la symphonie. J'ai renoncé aux variations. Je crois que le
+premier morceau sera bon! C'est l'ancien thème
+
+[Illustration: musique]
+
+précédé d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans
+l'agitation et termine le morceau dans une tranquillité complète. Ça ne
+ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et
+je compte sur un bon effet.--Ce que vous connaissez n'est plus qu'au
+deuxième plan!--C'est drôle d'avoir cherché ça deux ans! Le milieu de
+l'andante est le deuxième motif du final qui s'arrange à merveille dans
+ce mouvement large... Curieux!... Satanée musique!... on n'y comprend
+rien!... Les archevêques[97] ont fait un four tellement abracadabrant
+qu'il est généreux de n'en plus parler!... Quant au _X_... il est
+complet!... Rochefort fait scandale avec la _Lanterne_. Le deuxième
+numéro est d'une audace... et d'une adresse!... À bientôt... tenez-moi
+au courant de votre travail... Vite lettre à votre ami.
+
+[Note 97: Dans une discussion au Sénat, les cardinaux et archevêques
+sénateurs avaient dénoncé comme matérialiste l'enseignement de la
+Faculté de médecine de Paris. Or, les témoins, sur les propos desquels
+les prélats prétendaient fonder leurs accusations, protestèrent, et, dit
+Ch. de Mazade dans la chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_,
+livraison du 1er juin 1868, p. 765, «le seul qui avait cru entendre
+finit par n'avoir plus rien entendu du tout».]
+
+* * *
+
+Juin 1868.
+
+Cher,
+
+J'avais su par G. la maladie de votre père et votre lettre est venue me
+rassurer fort à propos.--Vous voilà hors d'inquiétude, profitez-en pour
+vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. Il ne s'agit plus
+d'études de caractères; il faut exprimer cet état maladif, nerveux qui
+s'appelle l'amour.--De la fantaisie, de l'audace, de l'imprévu, du
+charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une
+vive impatience votre premier morceau.
+
+Je suis très embarrassé en ce moment; je ne sais que faire.
+
+Si je concours à l'Opéra sans avoir le prix, je crains que les bonnes
+dispositions dont je suis l'objet ne se modifient à mon désavantage.
+
+Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-être ma
+grande affaire.
+
+Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai
+entre deux selles!
+
+Un conseil!
+
+Je suis abruti; je termine l'arrangement à 4 mains d'_Hamlet_!... Quelle
+besogne!--Je viens de finir des mélodies pour... un nouvel éditeur. Je
+crains de n'avoir fait que des choses fort médiocres, mais il faut de
+l'argent, toujours de l'argent! Au diable!...
+
+_Rochefort_ tire la _Lanterne_ à 90 000!!!!! C'est un grand succès.
+Lisez-vous cela à Crétinopolis? Le vélocipède va bien ici: plusieurs
+citoyens s'en sont fait mourir!...
+
+À bientôt, cher, travaillez et croyez à la vraie affection de votre ami.
+
+Je n'ai rien oublié des _Misérables_!... Voilà du génie!
+
+* * *
+
+Juillet 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Il y a de très bonnes choses dans cette introduction.
+
+Il est à craindre que votre dessin d'orchestre, très agité, ne couvre un
+peu les paroles, si nécessaires pour exposer la pièce.--Il faudra un
+orchestre très léger et _pp_.--En général, lorsque vous avez un texte
+aussi important, faites en sorte d'avoir à l'accompagnement des accords
+détachés, ex:
+
+[Illustration: Mes seigneurs, comment va le roi: musique]
+
+et des traits dans les _blancs_ du chant.--À part cette observation,
+cela marche.--Le «Ni mieux ni plus mal» est bon. Harold attaque
+maladroitement. Il faut le «Seigneurs» après l'orchestre. N'attaquez
+jamais le récit dans les accords. Il faut:
+
+[Illustration: Seigneurs, le roi va tou-jours faiblis: musique]
+
+Le choeur est bon. C'est un peu opéra-comique, un peu Auber (_Diamants de
+la Couronne_, acte premier, choeur des contrebandiers déguisés en moines,
+final). Ce n'est pas une réminiscence, du reste, ce n'est qu'un rapport.
+Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqués.--J'aurais
+désiré, pour le trésorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais
+abandonné le...[98] jusque-là adopté. Il y a là quelque chose...
+
+[Note 98: Un mot illisible.]
+
+[Illustration: FAC-SIMILÉ D'UN AUTOGRAPHE DE BIZET]
+
+«Ah! je vois le bouffon paraître», etc. Ici, je n'aurais pas repris le
+dessin principal, _j'aurais annoncé le bouffon_. Vous trouverez au bas
+de la quatrième page une ébauche informe[99], mais qui vous fera
+comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la
+loyauté, l'honneur; il est la _vérité_; il est la lumière. Il faut
+l'annoncer par une clarté soudaine, par une transition incisive.--Votre
+rentrée au choeur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.--Il
+faut faire une coda au choeur; il faut _conclure_. Paddock est au fond du
+théâtre, appuyé; il regarde, il écoute, il méprise! Finissez bien le
+choeur, puis une ritournelle en majeur assez développée pour que Paddock
+ait le temps de descendre lentement toute la scène de l'Opéra. Dans
+cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste
+pas; vous m'avez compris, j'en suis sûr.
+
+[Note 99: Voici cette ébauche, comme il l'appelle, et l'observation
+qui est écrite en marge. Le morceau est en sol mineur.]
+
+[Illustration: musique
+
+Ah! je vois le bouffon pa-rai-tre; Implorons encor les destins Implorons
+les destins
+
+En-tends Dieu se']
+
+[+] Au théâtre, que l'orchestre précède presque toujours la voix dans la
+surprise etc.--L'orchestre est le geste, et le geste précède toujours le
+cri, l'exclamation.]
+
+En somme, le progrès continue. Encore un peu de gris dans les idées,
+mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien écrit. Il n'y a
+que «je vois le bouffon paraître» dont l'harmonie m'est désagréable. Ut
+ré, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.--Allons, courage.--Je n'ai
+rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.--Je suis
+content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme!
+Lisez la _Légende des Siècles_, le voyage aux bords du Rhin... _X._ est
+toujours ladre, gras, menteur et filou!--À bientôt, votre vrai ami.
+
+* * *
+
+Juillet 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens d'être très malade: une angine extrêmement compliquée. J'ai
+souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique très faible encore,
+et je m'empresse de vous répondre. J'avais examiné votre travail avant
+ma maladie, et c'est précisément au moment où j'allais vous écrire
+qu'est arrivée l'angine.
+
+L'entrée de Paddock est un peu trop rythmée. Ce n'est pas là l'entrée
+d'un philosophe. Quelque chose comme l'entrée d'Hamlet:
+
+[Illustration: musique]
+
+eût mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me répondre:
+«Paddock ne doit pas être triste!» Non, il n'est pas triste, il n'est
+qu'ironiquement sinistre. Cette blague-là doit mordre comme de l'eau
+forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de
+bons accents. Peut-être un peu longue!--_Récit_ bon.--_Le Vieil._:
+_Aujourd'hui trêve à l'insolence_, arrive trop tard. Il doit couper la
+parole à Paddock. La ritournelle que vous avez placée là ferait un temps
+_froid au théâtre_. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la
+courtisanerie a aussi ses _Prud'homme_; il n'est pas mauvais de
+l'indiquer en passant.--Jusqu'ici j'ai à reprocher le manque _d'intérêt
+musical_. Je suis _content_ de la grande phrase de Paddock. Les six
+premières mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste
+est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout à la fois. Les sauts de
+septièmes sont excellents.--_Ceci_ est bien d'un musicien.--Vous ferez
+bien de raccourcir la ritournelle qui précède: «_Prends garde_». Ce
+dialogue est accompagné trop _touffu_! Cela manque un peu d'intérêt.
+C'était difficile, j'en conviens. La chanson de _Paddock_ reprend bien,
+et la sortie du choeur est bien comprise.--Courage, il y a progrès.
+Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique[100].
+Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut espérer que vous ne
+ne me trouverez pas au lit.
+
+[Note 100: On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce
+mot et qu'il voulait dire par là de la vraie musique, de la musique
+ayant une valeur.]
+
+J'ai perdu quinze jours de travail! _Sauvage_, l'un des deux auteurs de
+la machine que vous savez[101], a failli claquer d'une congestion
+bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que ça vient
+très bien!--Je viens de terminer de _Grandes variations chromatiques_
+pour piano. C'est le thème chromatique que j'avais esquissé cet hiver.
+Je suis, je vous l'avoue, tout à fait content de ce morceau. C'est
+traité très audacieusement, vous verrez. Puis un _Nocturne_ auquel
+j'attache de l'importance[102]. Tout cela paraîtra en septembre ou
+octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de
+peau, autant comme artiste que comme homme; je m'épure, je deviens
+meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon
+individu, en cherchant bien.
+
+[Note 101: Le livret de Leroy pour l'Opéra dont il a été question
+dans les lettres précédentes. Voir plus haut, pp. 137-138, 140.]
+
+[Note 102: Voir l'introduction, p. 29.]
+
+Excusez cette lettre un peu insensée; mais j'ai mangé aujourd'hui pour
+la première fois et j'ai encore un peu de fièvre. Vite, vite une lettre
+à votre ami.
+
+Que devient G.? S'il est à Montauban, dites-lui mille bonnes choses
+affectueuses de ma part.
+
+* * *
+
+Août 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis tout à fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai
+souffert comme un damné... C'est passé!... On m'envoie à l'instant le
+résultat du vote des concurrents à l'Opéra-Comique pour la constitution
+du jury d'examen[103]. Cela vous donnera une idée de l'avancement des
+idées musicales en France!...
+
+ 35 votants.
+
+ Avec | Maillart 34!!!!!
+ Leuven | Thomas 32
+ forment | Reber 31
+ le | David 30
+ jury. | Gounod 28
+ | Gevaert 26
+ | Massé 25
+ | Semet 21
+ Berlioz 14
+ Georges Hainl 14
+ Bazin 12
+ Mermet 12
+ Auber 11
+ Saint-Saëns 4
+ Bizet 3
+ Offenbach 1
+ Wagner 1
+
+[Note 103: Il y avait, on l'a déjà vu plus haut, p. 121, trois
+concours à la même époque: un à l'Opéra, un autre à l'Opéra-Comique, et
+un troisième au Théâtre-Lyrique.]
+
+Ainsi, les musiciens eux-mêmes proclament Maillart prrrrremier
+musicien!... Elle est bien bonne!...
+
+Je cueille cette phrase dans un article de.........
+
+«Ses mains aussi étaient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand
+ces doigts adorablement effilés allaient éveiller, sur le piano, des
+notes tellement séparées les unes des autres par l'étendue des octaves
+qu'elles n'avaient pas l'habitude de résonner en même temps!»
+
+Ô langue française! ô bon sens! ô pudeur!...
+
+Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai:
+
+1º La prosodie du commencement;
+
+2º Un peu de continuité dans l'accompagnement. J'aurais voulu les
+périodes plus hachées... plus scène... mais l'accent dramatique est
+juste. L'idée musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas
+assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progrès; courage!
+
+Votre jeu de scène du Vieillard peut être bon, et, en ce cas, la
+ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un
+peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez
+voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement,
+le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des
+_moyens solides_. Il faut toujours que _ce soit fait_. Je suis heureux
+de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche
+mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une
+étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet
+jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de
+cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très
+saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système
+philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent...
+_Socrate_, c'est-à-dire Platon, _Montaigne_ (excellent, parce qu'il n'a
+pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le
+matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le
+stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie
+philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances
+scientifiques, et ignorer _absolument_ tout ce qui n'est pas prouvé,
+exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il
+est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en
+arriver là!
+
+À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.
+
+* * *
+
+Août 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre
+de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très
+sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai
+acquis cette conviction (je l'avais déjà), c'est que les grands
+philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les
+_Salomon_, les _Confucius_, les _Moïse_, les _Zoroastre_, les _Solon_
+n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement
+pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se
+contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le
+reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque
+aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.--J'ai encore acquis cette
+conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin,
+Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes,
+Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal,
+Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc.,
+vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont
+détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à
+l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes
+philosophiques.--Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au
+galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai
+sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je
+n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît
+puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à
+fait positiviste.--Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.--Mais
+jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social
+et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!--Que faut-il lire de
+Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance.
+
+Est-ce admirable ce livre d'Hugo?[104]
+
+[Note 104: _Napoléon le Petit._]
+
+Vous ne le connaissiez donc pas?
+
+Comment diable vous l'êtes-vous procuré?
+
+Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez--lentement,
+peut-être--mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite.
+
+1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire
+entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est
+le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique.
+
+2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est
+inutile.--Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort
+pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion.
+
+3º J'aurais voulu enchaîner:
+
+«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance.
+Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose.
+
+4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant
+ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un
+véritable effet.--Voyez les longues phrases de _Rossini_, de
+_Meyerbeer_, de _Wagner_ et quelquefois de _Gounod_. Voyez le duo
+d'_Hamlet_: «Doute de la lumière.»--«Celle qui prit ma vie» est d'un
+accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est
+réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression
+contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!--J'ai
+fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous
+approuverez, je crois.
+
+Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la _Coupe_, vous aurez,
+j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du
+lieu.
+
+Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on,
+cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les
+dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert
+trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais
+gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela
+d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il
+à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la
+dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit
+Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas
+été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de
+l'État.
+
+À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami.
+
+[Note 105: On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au
+concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son
+prix des mains du prince impérial.]
+
+* * *
+
+Septembre 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire.
+
+La forme que vous avez adoptée est heureuse.--Je vous reprocherai,
+cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.--Toutes
+les phrases d'Yorick manquent d'élan.--Paddock est mieux traité.
+
+J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est
+faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de
+l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait
+en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme.
+Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il
+fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en
+conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que
+de n'en pas mettre assez sur Yorick.--Votre andante est meilleur
+quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.--Il n'est plus
+lui, il vit tout entier en Myrrha.--Toutes ses réponses doivent être
+d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non
+réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et
+l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien!
+Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin
+d'ensemble gâte tout.
+
+Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.--Il faut pour le
+réussir une _liberté de faire_ que vous ne pouvez encore avoir
+acquise.--La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant
+tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation
+mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et
+ces phrases doivent toujours monter, monter.--J'aurais aimé une coda
+pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il
+retombe dans sa rêverie... _dans la romance qui précède le
+duo_.--Paddock le regarde, s'attendrit.--Yorick finit en disant: Myrrha!
+Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de
+ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main...
+Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de
+son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse
+qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de
+l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce
+sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers
+pour cette coda... Elle manque... _j'en suis sûr_!
+
+Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice.
+Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.
+
+Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...[106] et je me
+remets au travail avec acharnement.--Il se fait en moi un changement
+tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma
+nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.--Je
+profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à
+Paris, j'attaquerai Littré.
+
+Allons, ne vous découragez pas.--_En avant._--Je n'ai pas besoin de vous
+demander si vous êtes _satisfait_ de certaines choses.[107]--Ah! ça va
+bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...[108]
+
+[Note 106: Un mot illisible.]
+
+[Note 107: Il s'agit de la situation politique à la fin du second
+Empire.]
+
+[Note 108: Un mot illisible.]
+
+La situation manque de _Paddock_...
+
+À bientôt,
+
+Votre vrai ami.
+
+* * *
+
+Octobre 1868.
+
+Cher ami,
+
+Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne
+heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est
+encore un peu sombre.
+
+Votre seconde phrase:
+
+«Quand la neige vient à fondre»
+
+est très bonne.--Dans la fin du 1er ensemble il y a un peu trop de
+l'accord
+
+[Illustration: musique];
+
+je vous ai indiqué deux mesures à couper; voyez.--La phrase:
+
+«Tu pourrais en rire»
+
+est bonne pendant les huit premières mesures et devient _très bonne_
+ensuite.
+
+«Le zéphyr et la vague», _très bien_. _Ton filet_ est trop long et trop
+sombre, puis la réponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a là trois
+mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est
+moins bonne que la précédente. Le rappel de la romance fait bien, mais
+je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus
+soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur
+lesquelles vous ferez entendre des
+
+[Illustration: musique]
+
+Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez
+pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis
+_beaucoup_, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette
+circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile.
+
+En quelques mots, voici où en sont mes affaires.
+
+La reprise de _Faust_ avait complètement coulé la pièce de Leroy et
+Sauvage, à cause de la _Nuit du Walpurgis_; mais en faisant les décors
+et les costumes de _Faust_, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce
+de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et
+à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est
+très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque
+temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande
+formellement (et avec _l'autorité pressante_ dont dispose un directeur
+de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index),
+Perrin donc me demande de concourir pour la _Coupe_.--Il me tient ce
+langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une
+partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la
+_Coupe_ le succès que je rêve.--_Vous seul_ pouvez réussir cet ouvrage
+aujourd'hui!» Traduisons:
+
+«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.--Si Bizet
+concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet
+avec ardeur.»
+
+D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis
+_extrêmement content_.--C'est _de beaucoup_ supérieur à tout ce que j'ai
+fait jusqu'à ce jour.--Le deuxième acte surtout est, je crois, très
+bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît
+être, non relativement, mais _absolument_ une bonne chose. (Avec vous,
+je me déboutonne.)--Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue
+musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je
+suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les
+partitions avec Gevaert[109].--Gevaert est un honnête garçon, et c'est
+un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de
+juger de la musique.--Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury;
+qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que
+je voudrai.»
+
+[Note 109: Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.]
+
+Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour
+l'Opéra.
+
+Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait
+rasant.
+
+Que faire?
+
+Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la
+préface de Michelet[110].
+
+[Note 110: La préface de 1868 à l'_Histoire de la Révolution_.]
+
+J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon
+final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste.
+
+Vous ferez bien de renvoyer votre poème[111].--Dites mille choses à G.
+et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés.
+
+[Note 111: Le livret imprimé de la _Coupe du Roi de Thulé_ qu'il
+fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à
+concourir.]
+
+1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.--Le
+premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé
+le reste de ses jours:
+
+_Six jours de prison._
+
+Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à
+plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le
+ruisseau:
+
+«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la _Lanterne_! et ça m'a exaspéré.»
+
+_Acquitté!_
+
+Où allons-nous?
+
+X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve
+cette idée charmante:
+
+«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une
+génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.»
+
+Vieux ruffian!
+
+Il y aurait cette réponse à lui faire:
+
+«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades
+qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles
+entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.»
+
+* * *
+
+Décembre 1868.
+
+Mon cher ami,
+
+J'ai vu G... Je suis donc rassuré.
+
+Vite, une scène.
+
+Je vais vous gronder:
+
+Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez
+des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il
+vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le
+monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que
+l'entrée de Myrrha.--Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous
+auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez.
+
+Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho,
+ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.--La
+séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.--Dans ses
+yeux, il doit y avoir cette expression _glauque_, indice certain de
+sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté.
+
+Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!...
+
+Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque
+exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.--Cette symphonie doit
+commencer à: _Je tremble au seul bruit de ses pas._--Le serpent arrive,
+et l'oiseau ne bat plus que d'une aile.
+
+Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux
+bien;--quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour
+autrement.--Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion,
+avec délire; il le dit _au nuage_, à l'étoile.--Myrrha présente, il est
+éteint.--Je n'insiste pas, car vous m'avez compris.
+
+Autre reproche moins grave.
+
+L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, _elle_, Angus,
+et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le
+bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son
+regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur
+Yorick.
+
+J'aime la deuxième partie de votre travail; le choeur est bon. Une
+critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit,
+mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. _Il faut entendre les
+paroles_, absolument.
+
+Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre
+insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans
+votre musique; vous pensiez à Ténot[112] en faisant votre entrée de
+Myrrha, je le parie...
+
+[Note 112: Le livre de Ténot qui faisait sensation: _Paris en
+décembre_ 1851.]
+
+Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de coeur ne
+consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de
+longues méditations.--Mais avec Myrrha, il faut oublier,
+absolument.--Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois,
+j'en suis sûr.
+
+Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est
+devenue plus pressante que jamais.--Il en parle à mes amis et les lâche
+sur moi.--Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an,
+j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé
+X... _Tous farceurs!..._ Je ne sais si vous lisez le _Diable à quatre_.
+J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M.
+Veuillot et ses amis:
+
+«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir
+mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons,
+pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se
+fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale
+cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque
+sur votre acarus en chef.»
+
+C'est assez bon, n'est-ce pas?
+
+Pasdeloup va jouer ma symphonie.
+
+Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours,
+toujours votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Décembre 1868.
+
+Cher,
+
+Voilà qui est infiniment meilleur!--C'est un peu triste.--Plus rose
+vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher.
+
+Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous
+avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent
+nécessaires. _Écoute la voix qui t'implore_: évidemment il va dire
+quelque chose:
+
+_Sans Myrrha_, etc.
+
+L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par
+Yorick.--Si vous faites là une _phrase_ commençant par la tonique, vous
+vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est
+difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.--Allons, courage.
+
+Lisez le _Diable à quatre_ paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy.
+C'est excellent!
+
+S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai
+que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si
+Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons!
+
+Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si
+vous le préférez, passez au deuxième de suite.
+
+À vous mille fois de mes meilleures amitiés.
+
+* * *
+
+Janvier 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+I.--Récit, un peu insignifiant.
+
+_De ton âme troublée_, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un
+morceau et qui, malheureusement, reste isolée.
+
+Le choeur «_Par ses exploits_» est trop fanfare de trompettes; vous
+trouverez cette phrase-là dans Grétry.
+
+«_Seigneur Angus_». Il y a là, mon cher ami, un morceau nécessaire;
+morceau court, vif, gai, alerte, comique.--Ce 4 temps languissant ne
+rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela
+se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués.
+
+La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue
+musical.
+
+Malheureusement, la fin manque d'_effet_. Quand je dis _effet_, je
+n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.--Les
+choeurs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec
+terreur: _la coupe d'or, la coupe d'or!_ Il y aurait peu de chose à
+faire pour que ce morceau-là fût bien.--Maintenant, je ne comprends pas
+le choeur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: _Vive
+Angus!..._ Le vieux roi n'existe plus pour eux.--Du reste, je suis un
+peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que
+je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première
+était seule possible.--Le «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_» doit
+précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs
+compliments en douceur.--Puis la _légende_ les calme un peu.--Lorsque le
+roi envoie chercher Paddock, le _froid_ augmente
+considérablement.--L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation,
+etc.--Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec
+vous.--Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me
+comprendrez tout à fait.--En somme, le morceau.....[113] la légende a
+été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte.
+
+[Note 113: Un mot illisible.]
+
+J'ai lu toutes les _Lanternes_. _Il_ a eu des choses de premier
+_ordre_.--À propos de Marfori: «Ce courtisan, qui s'est trouvé trop
+_harponné_ par ma dernière Lanterne, et que la _marée_ révolutionnaire a
+porté sur nos côtes, veut, dit-on, m'envoyer des témoins.--Bravo! Nous
+nous battrons à l'hameçon!» Une, autre fois: «On annonce que _Barnum_ a
+perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles espérances.--On
+lui prête l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute
+que pour une somme rondelette, Marfori ne consente à changer de
+_baquet_!»... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses
+saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'idée.--J'ai vu
+G. qui est allé passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien
+chez lui.--Il a eu une excellente occasion de voir Londres _gratis pro
+Deo_.
+
+On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties
+d'orchestre pour cette semaine.
+
+J'ai terminé les deux premiers actes de la _Coupe_. Je suis très
+content.
+
+À bientôt, cher, et toujours mille fois votre ami de tout coeur.
+
+* * *
+
+Février 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Je suis désolé de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas
+mieux, j'ordonne un repos de quelques jours.
+
+Arrivons à votre affaire.--Au moment où les courtisans sont au comble de
+l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre
+officiers paraissent au haut de l'escalier.--Ils sonnent une fanfare
+grave, lugubre; tous s'arrêtent en s'inclinant! Harold paraît: _Le roi
+n'est plus!_ Tous les seigneurs se prosternent: Hélas!... Puis (?) sur
+le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., revêtus de leurs
+insignes, sortent du palais.--Les Cours de cassation, d'appel, etc., le
+Sénat, tout le bataclan, descendent sur une _marche_ grave et s'avancent
+sur le devant de la scène! Des officiers portent la couronne, le
+sceptre, tous les insignes de la royauté.--Paddock les suit, portant la
+coupe. À sa vue, épatement général, mouvement: on s'agite, on s'élance,
+et, sur la marche éclatante et pompeuse cette fois: _Gloire au maître de
+Thulé!_ Voilà, mon cher ami, comment cette scène doit être
+traitée.--Voilà pourquoi la _première_ version du livret est meilleure.
+Un simple rappel du choeur: «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_», et
+Paddock: _Oui, cette royauté me tente._--Vous m'avez compris. Pour les
+fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'_Hérodote_ ou d'un
+autre.
+
+La couleur de votre _fable_ n'est pas mauvaise, mais l'idée est molle.
+1re _strophe_, presque un récit:
+
+_Que ton choix souverain la donne_
+
+avec autorité;
+
+_À qui doit régner après moi!_
+
+avec douleur, larmes.
+
+À la 2e strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme
+chromatique serpentant à travers l'orchestre: l'astuce, la cruauté, la
+bassesse, etc. Les deux derniers vers avec éclat! 3e strophe, des
+trémolos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes:
+la grimace du singe terrible! Après ce vers:
+
+_Le singe, avec une grimace,_
+
+un silence. Paddock remonte la scène... pour se rapprocher de la mer. Il
+faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la
+scène, et la pièce tombe!... Il faut penser à tout!
+
+L'insensé! qu'a-t-il fait?
+
+Vivace, tout de suite le 3/4.--Pas d'_Harold_ seul, pas d'_Angus_ seul,
+pas de _Myrrha_ seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre 3/4
+est bon, c'est ce qu'il faut!...
+
+Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle.
+
+Votre musique dit:
+
+ Myrrha, la brise est douce
+ Et le flot engageant, etc.
+
+Vous voyez la nuance.--Le 6/8 est un mauvais mouvement pour la chose: un
+motif large, mais pas trop assis.--Dans le lointain, l'orage qui
+augmente jusqu'au lever[114] du rideau. Après, la 2e reprise du motif
+que je ferais dire par Myrrha à l'unisson d'Yorick: «Pêcheur, _la brise
+est forte, et le flot écumant_, si la mer _te rapporte, je tiendrai mon
+serment_.» Il est bon de l'engager; les auteurs de la pièce n'y ont pas
+assez songé. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une
+tempête. Pendant cette musique, le petit s'est échappé. Il est monté
+sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif à
+l'orchestre avec le tapage complet.
+
+[Note 114: _Lapsus calami._ Il voulait écrire: baisser. C'est la fin
+de l'acte.]
+
+Ce plan est la critique de votre travail.--Comme musique, ce n'est pas
+mauvais. Mais ce n'est pas cela.
+
+Mettez en scène, mon cher ami, et vous verrez alors où vous pêchez!
+Songez donc à remplir cette grande scène de l'Opéra.--Mais, je vous le
+répète, reposez-vous.
+
+Je répète ma symphonie petit à petit; c'est difficile, mais c'est bon,
+je crois!
+
+Changement de front! Nouvelle direction de l'Opéra-Comique qui m'a
+demandé ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pièce: trois ou
+quatre actes.--C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plutôt Perrin
+lui-même, _Leuven_ reste pour la forme).--Le Théâtre-Lyrique sera entre
+les mêmes mains dans trois mois.--Bref, on veut me faire faire une
+grande machine avant l'Opéra. Je veux bien, et je serai charmé de lâcher
+le concours et d'essayer de changer le genre de l'Opéra-Comique.--Mort à
+la _Dame Blanche_!
+
+À bientôt, cher, et à vous de tout mon coeur.
+
+* * *
+
+Février 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Votre lettre m'a fait un double plaisir:
+
+1º Elle m'annonce le rétablissement presque complet de votre santé;
+
+2º Elle m'apporte un bon travail qui a une réelle valeur, malgré les
+critiques que je vais vous adresser.
+
+Entr'acte très bon, mais malheureusement beaucoup trop court!
+
+Songez donc au temps que nos gandins mettent à s'asseoir, essuyer les
+lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas
+suffisant.
+
+Le choeur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais
+le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur
+l'eau, et il doit être dans l'eau.
+
+Le milieu (solo de sirènes) me plaît également, mais pourquoi la même
+musique pour deux strophes, qui diffèrent absolument de caractère. Il y
+a là deux types différents: la sirène sentimentale et la sirène
+railleuse.--Vous avez fait seulement la première.
+
+À part ces trois critiques, je suis très content de votre envoi.--Malgré
+mon désir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps.
+La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-être nuisibles. Pensez-y.
+
+Courage donc, cher, et mille amitiés de votre...
+
+* * *
+
+Février 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+X. m'ayant demandé de lui composer une valse sur des motifs du nouveau
+ballet de..., je me suis mis à l'oeuvre immédiatement; votre envoi était
+sur ma table, j'ai cru avoir affaire à une feuille de papier blanc... et
+voilà pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble
+saleté. Pardon!
+
+Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous décidiez enfin à
+écouter les conseils de votre médecin.--L'équitation, l'escrime vous
+donneront peut-être encore de meilleurs résultats que la
+philosophie.--Apprendre à connaître l'homme n'est pas toujours une
+besogne bien ragoûtante, alors même que l'on fait cette étude sur
+soi-même.--Promenez-vous, rêvez, respirez!... Votre santé s'en trouvera
+bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.--
+
+J'arrive à votre envoi.--J'aime l'entrée de Claribel.--C'est très
+intelligent.--Il y a de la douleur, du.....[115] autant que de la
+féerie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas
+généralement.
+
+[Note 115: Un mot illisible.]
+
+J'aime le récit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et poétique;
+_blancs rayons_ est trop haut.--Comment voulez-vous prononcer sur ces
+notes excentriques quand il faut un son doux, égal, discret.
+
+La sortie du choeur est insuffisante _comme durée_. Quarante choristes et
+trente danseuses à écouler. Manquent huit ou dix mesures.--Du reste,
+cela dépend un peu de l'arrangement de la scène.
+
+J'aime le récit de la (_sic_) Claribel et de la sirène.--Très bien le
+3/4 après _ce mal, c'est l'amour_.
+
+_Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras_ manque d'accent
+(mais ce n'est pas mauvais).
+
+J'aime aussi la romance.--J'aime surtout le _Elle pleure_ de la
+Sirène.--C'est juste; il y a du charme là.
+
+Peut-être (mais ceci est difficile à juger), peut-être votre Claribel
+est-elle trop résignée!... Peut-être faudrait-il plus de révolte, de
+rage. _Mais cet homme que j'aime_, surtout la deuxième fois, demande une
+explosion à mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les
+deux strophes sur la même musique.
+
+En somme, c'est bien! C'est énormément supérieur au premier acte.
+Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.--Travaillez à votre aise.
+
+Rien de nouveau pour le choix d'un poème Opéra-Comique.--Du Locle et
+Sardou retapent la pièce qu'ils me destinent.--Du Locle n'a pas encore
+lu celle que je voudrais faire.--Perrin est, je crois, tout à fait
+dégoûté du poème de Leroy et Sauvage La symphonie se répète toujours.
+Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il?
+
+À bientôt, cher ami, et croyez toujours à l'affection solide et dévouée
+de...
+
+* * *
+
+Mars 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Grands progrès!...
+
+Tout cela se tient. C'est fait. Comme scène, c'est bon.
+
+Je reproche au choeur des sirènes d'être écrit à quatre parties en canon.
+Les voix se mêleront. Ce ne sera pas clair, et l'idée musicale, en
+somme, n'est pas suffisante.--Le récit de Claribel, la symphonie
+imitative, tout cela est bon.--L'air de Claribel manque de grandeur. Le
+début est joli, mais est-ce là la reine de l'Océan? C'est aimable!...
+mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la
+tendresse, du charme, et qui est plus _grand_ que la première
+partie.--En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre
+duo.--C'est la grosse affaire!...
+
+J'attends toujours un poème.--L'affaire Leroy et Sauvage est lâchée
+définitivement.--Les auteurs sont embêtés! mais l'oeuvre n'était pas
+parfaite, loin de là: d'excellentes choses, mais d'autres choses
+faibles.--Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il
+dit à tout le monde que je serai une des colonnes de son édifice, etc,
+etc. Perrin me comble de témoignages d'estime, etc., etc.
+
+Le moindre poème serait bien mieux mon affaire!
+
+Il est vrai que jusqu'à présent, personne n'en a.--Perrin m'a dit, il y
+a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons
+marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indifférence,
+etc., etc. En somme, je _sais_ que mes affaires vont bien, mais que
+c'est long!
+
+Choudens grave ma symphonie, _orchestre_, _arrangements_, etc. Quand
+venez-vous?
+
+À bientôt, cher, et toujours ma meilleure amitié.
+
+Ma symphonie a très bien marché.--_Premier morceau_: une salve
+d'applaudissements, quelques _chuts_, seconde salve, un sifflet,
+troisième salve.
+
+Andante: une salve.
+
+Final: beaucoup d'effet, applaudissements à trois reprises, chuts, trois
+ou quatre coups de sifflet. En somme, succès.
+
+* * *
+
+Avril 1869.
+
+Mon cher ami,
+
+Tout cela est bon. Peut-être ça manque-t-il un peu de modulations.--Dans
+ces bruissements, ces arpèges mystérieux, les transitions sont
+nécessaires. Un peu trop de si bémol, mais ce reproche n'a rien
+d'absolu.--Pourquoi n'avez-vous pas fait la réponse de la sirène?
+
+Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi terminé toute
+la première partie de l'acte.--Peu important, du reste.--J'avais pensé
+pour l'entrée d'Yorick (que vous m'envoyez) à une combinaison de trois
+motifs:
+
+1º La romance d'Yorick, premier acte;
+
+2º L'entrée de Myrrha, premier acte;
+
+3º _Myrrha, la brise est forte_, premier acte.
+
+Yorick rêve... il pense à Myrrha... à son plongeon... Tout cela est
+confus. Je crois que des bribes de motifs à peine indiqués auraient été
+d'un joli effet.
+
+J'approuve complètement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris
+est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fidèle de
+ce que vous savez bien!...
+
+J'ai assisté hier à la répétition générale de _Rienzi_ au
+Théâtre-Lyrique.--On a commencé à huit heures.--On a terminé à deux
+heures.--Quatre-vingt musiciens à l'orchestre, trente sur la scène, cent
+trente choristes, cent cinquante figurants.--Pièce mal faite. Un seul
+rôle: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont
+rien ne peut donner une idée; un mélange de motifs italiens; bizarre et
+mauvais style; musique de décadence plutôt que de l'avenir.--Des
+morceaux détestables! des morceaux admirables! au total; une oeuvre
+étonnante, _vivant_ prodigieusement: une grandeur, un souffle
+olympiens! du génie, sans mesure, sans ordre, mais du génie! sera-ce un
+succès? Je l'ignore!--La salle était pleine, pas de claque! Des effets
+prodigieux! des effets désastreux! des cris d'enthousiasme! puis des
+silences mornes d'une demi-heure.--Les uns disent: c'est du mauvais
+Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!--C'est affreux!
+c'est médiocre!--Ce n'est pas mal! Le public est dérouté! c'est très
+amusant.--Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre
+Wagner.--Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire à un grand
+bougre, et ils pataugent.--Nous verrons mardi; le public d'hier, composé
+d'invités, était forcé d'être poli. D'ici à quelques jours, j'aurai
+peut-être terminé avec l'Opéra-Comique.--Je vous tiendrai au courant.
+
+ * * * * *
+
+À bientôt, mon cher ami, et toujours croyez à la vive affection de votre
+
+Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine.
+
+* * *
+
+Mai 1869[116].
+
+Mon cher ami.
+
+Je vous annonce _secrètement_ ce qui sera officiel dans huit jours.
+
+Je me marie.
+
+Nous nous aimons--Je suis absolument heureux.
+
+ * * * * *
+
+Je vais passer l'été campé... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.--D'ici
+là, notre existence sera très fantaisiste.
+
+Ne dites rien à personne.
+
+Votre ami.
+
+_P.-S._ J'ai reçu votre mot.--Soignez-vous.--Je suis comme vous très
+occupé des élections.--Avez-vous lu _l'Homme qui rit..._ et le _Rappel_?
+
+Espérons.
+
+[Note 116: Pour les raisons que j'ai exposées dans l'introduction,
+p. 3, j'ai déjà fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en
+faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant,
+manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.]
+
+* * *
+
+Mai 1869.
+
+Cher ami,
+
+Je n'aime pas beaucoup à donner des conseils, mais une fois n'est pas
+coutume:
+
+À votre place, j'irais me retremper à la campagne; je passerais l'été à
+me reposer, rêver; je travaillerais peu, je lirais modérément; je
+laisserais un peu de côté la philosophie et les inconvénients qui en
+découlent;--et au mois d'octobre ou de novembre ou même de décembre, je
+viendrais à Paris. Je suis peut-être un peu intéressé à vous conseiller
+cette combinaison.--Mon père est indisposé, et cette indisposition va
+peut-être retarder mon mariage de quelques jours. Je pars immédiatement.
+Je ne vous verrai pas.--Que ferez-vous à Paris en juin? Pas de théâtres,
+rien d'intéressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que
+quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir
+profiter de votre voyage.
+
+Écrivez-moi. Qu'allez-vous faire?--_En juin_, nous nous verrons si
+peu...
+
+Votre vrai ami.
+
+* * *
+
+Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris.
+
+Mon bien cher ami,
+
+La détermination que vous prenez est aussi favorable à votre santé
+morale qu'à votre santé physique. Ici, tout est troppmannisme,
+haussmannisme et napoléonisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez
+et moralisez! Supposez dans chaque département cent agriculteurs de
+votre trempe, et voyez où nous en serons dans vingt ans.--Ce que vous
+avez fait n'est pas perdu! Vous vous êtes préparé des jouissances
+d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos
+occupations ordinaires.--Vos nerfs conserveront leur délicatesse, grâce
+à la musique, et vos muscles se fortifieront, grâce à l'agriculture.
+Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantité d'hommes
+et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.--Au point
+de vue du progrès humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous
+n'auriez fait dans cette lutte fatigante, énervante et souvent, hélas,
+sans issue.
+
+Avec les livres, votre intelligence et un petit séjour à Paris tous les
+deux ans, vous serez plus avancé que nos chroniqueurs les mieux
+informés.--À un autre point de vue, celui de la famille (quelque
+imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui
+vous aurait été fermé bien longtemps, toujours, peut-être.
+
+ * * * * *
+
+Vous faites bien de ne pas venir à Paris cet hiver; je vous verrais avec
+peine renoncer à vos nouveaux projets, car je _sens_ que de leur
+réalisation dépend votre bonheur. Installez-vous dans vos résolutions;
+exécutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous être nuisible. Vous
+allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, _mais vous
+y reviendrez_, et je serai toujours là, vous le savez.--Je ne serais
+même pas étonné qu'un grand progrès fût le résultat de votre nouvelle
+situation.
+
+Donc, mon cher, je suis heureux, content, complètement satisfait de
+cette grande résolution. _Vous faites bien_, et mon amitié pour vous ne
+saurait m'égarer.
+
+Je suis éreinté en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et
+je travaille à _Noé_[117].--J'ai livré deux actes.--Il faut donner le
+_troisième acte_ le 25 octobre et le _quatrième_ et dernier acte, le 15
+novembre.--Je m'y suis engagé par traité et je m'exécute. Mais, par
+traité aussi, j'ai fait des réserves expresses pour l'interprétation. La
+_basse_ et la _première chanteuse_ me manquent.--Je ne les vois nulle
+part, et si je ne les trouve pas, _Noé_ attendra.--_Du Locle_ est de
+retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque
+chose.--Voilà, cher, où en sont mes affaires... Et G., où est-il? À
+Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au même endroit? Dès que j'aurai
+des chaises, je lui écrirai de venir nous voir.
+
+[Note 117: Voir l'introduction, pp. 27-28.]
+
+Écrivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon coeur, vous le
+savez, et vos lettres me font grand bien.
+
+Toujours, mon cher Edmond, votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Juin 1870.
+
+Mon cher ami,
+
+Au galop un mot. Je pars. Je vais à Barbizon passer quatre mois.
+J'emporte une charmante pièce de _Sardou_ (pressée) et puis _Calendal_
+et _Clarisse Harlowe_ etc.
+
+Que de besogne.
+
+ * * * * *
+
+Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouvé de bonnes
+choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois.
+
+Écrivez-moi à Paris. On m'envoie mes lettres.
+
+Votre ami.
+
+* * *
+
+Août 1870.
+
+Mon cher ami,
+
+J'espère bien que votre santé un peu délicate vous évitera le service
+actif. Ne négligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit être pris hélas!
+Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.--Je rentre à Paris demain
+matin. La garde nationale sédentaire me réclame.--Eh bien... les 7 300
+000 doivent être contents!... Voilà la tranquillité, l'ordre, la paix!
+Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais après?...
+
+ * * * * *
+
+Et notre pauvre philosophie, et nos rêves de paix universelle, de
+fraternité cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela,
+des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans
+fin!
+
+Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent
+toutes ces horreurs. Je suis Français, je m'en souviens, mais je ne puis
+tout à fait oublier que je suis un homme.--Cette guerre coûtera à
+l'humanité cinq cent mille existences. Quant à la France, elle y
+laissera tout!...
+
+Écrivez-moi à Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car _nous_
+sommes inquiets de vous.
+
+Votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Août 1870.
+
+Mon cher ami,
+
+ * * * * *
+
+On crie dans la rue la mort du prince Frédéric-Charles, mais ce n'est
+pas officiel, je crois.--Les choses vont mieux. Le langage de _Trochu_
+me plaît. _Palikao_ dit: «J'ai nommé: j'ai envoyé», et _l'autre_ voyage
+en 3e classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun.
+
+Quelle fin!...
+
+Votre ami qui vous aime de tout coeur.
+
+Guiraud ne part pas. _Prix de Rome_ exempte. Je crois comme vous que la
+loi n'atteindra que les anciens soldats à moins de défaites
+nouvelles.--Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les
+forteresses vont être dégarnis. Dans huit jours nous aurons de quatre à
+cinq cent mille Prussiens à quarante lieues de Paris; mais c'est le
+suprême effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la
+France voudra qu'elle soit! Espérons!
+
+* * *
+
+Paris, 26 février 1871.
+
+Cher ami, Paris débloqué, j'ai dû me rendre à Bordeaux pour affaires de
+famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre...................
+...........nous nous retrouvons debout, vivants, ou à peu près, sur les
+ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse.
+Ce que coûtent les Napoléons, nous ne vivrons peut-être pas assez pour
+le savoir!
+
+ * * * * *
+
+Je voudrais cet été terminer _Clarisse Harlowe_ et _Griselidis_.
+_Griselidis_ est très avancée. _Sardou_ veut changer le dernier acte.
+Dès qu'il sera rentré à Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en
+puisse faire autant. Quant à _Clarisse_, c'est à peine commencé.
+
+Avez-vous des nouvelles de G.? Écrivez-moi bientôt, cher ami,
+rétablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez à la vive
+affection de...
+
+* * *
+
+Juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+Enfin! C'est fini! C'est au nom de la République, au nom de la liberté,
+au nom de l'humanité que ces drôles ont assassiné des républicains comme
+mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen
+entre ces fous, ces brigands et la réaction? C'est à désespérer! Nous
+sommes navrés, tous mes amis et moi.--Malheureusement, les récits n'ont
+rien d'exagéré! C'est l'assassinat et l'incendie élevés au rang de
+système politique! C'est infâme. Maintenant, que va-t-on faire?
+Allons-nous retomber dans la vieille légitimité?... Ce sera une trêve,
+et la révolution à l'horizon!... Hélas!...
+
+ * * * * *
+
+Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au Vésinet, par
+Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles _à fond_. Parlez moi de G.
+
+Depuis six semaines j'ai beaucoup erré. J'ai été obligé de _quitter_
+Paris au galop.
+
+Mille amitiés de votre toujours affectionné.
+
+* * *
+
+Juin 1871.
+
+Cher ami,
+
+ * * * * *
+
+Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail.
+
+Je finis mes deux opéras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'études
+aussi réglé que le vôtre, mais je commence à connaître une assez grande
+quantité de choses. Le malheur est que le désir de savoir vient en
+apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma
+curiosité soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les systèmes
+philosophiques me semblent de purs enfantillages.
+
+Mille amitiés de votre toujours mille fois dévoué.
+
+* * *
+
+Septembre 1871.
+
+Mon cher ami,
+
+ * * * * *
+
+...Je vais rentrer à Paris demain ou après. Écrivez-moi donc rue de
+Douai, 22. Rien de très nouveau, si ce n'est que je vais prendre
+probablement le 1er novembre, la position de chef du chant à l'Opéra.
+C'est une situation que n'ont dédaignée ni Hérold ni Halévy. Je ne serai
+pas fort occupé, et les appointements sont relativement bons: cinq ou
+six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.--Les
+directeurs de l'Opéra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pièces
+cette année, m'ont _demandé_ d'écrire la partition d'une _Namouna_ assez
+intéressante. La chose était pressée, et l'on m'a mis l'épée dans les
+reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au
+_Fantasio_ de _Jacques Offenbach_, et mes exigences légitimes de
+distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand
+(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux à quatre mains
+intitulé: _Jeux d'enfants_. J'en suis assez content.--Du reste, je me
+fais chaque jour plus fort contre les petites émotions de la vie. Ce
+n'est pas à proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense
+dédain, un souverain mépris qui en tiennent lieu.......
+
+ * * * * *
+
+Trouvez deux minutes à donner à votre ami dévoué.
+
+* * *
+
+Janvier 1872.
+
+Cher ami,
+
+ * * * * *
+
+L'élection _Vautrain_[118] nous laisse espérer un prochain retour de
+l'Assemblée...
+
+Rien de nouveau.--On m'a écrit hier de l'Opéra-Comique pour la mise en
+répétitions de _Namouna_; mais j'ai des exigences qui empêcheront
+probablement l'affaire d'aboutir.
+
+Mille amitiés de votre tendrement dévoué.
+
+[Note 118: L'Assemblée nationale refusait de quitter Versailles, et
+on avait pensé que le choix d'un modéré la déciderait à transférer son
+siège à Paris.]
+
+* * *
+
+17 juin 1872.
+
+Mon cher ami,
+
+Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver écrasant j'ai eu
+à passer, vous me plaindriez sincèrement.--Mille francs de leçons par
+mois, _Djamileh_ à faire répéter et à orchestrer, et tous les ennuis
+ordinaires de la vie de Paris qui dévorent la meilleure partie de
+l'existence............
+
+ * * * * *
+
+_Djamileh_ n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et
+ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis
+extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très
+intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus
+sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté[119]. La
+rengaine Wagner continue. _Reyer_ (_les Débats_), _Weber_ (_le Temps_),
+_Guillemot_ (_Journal de Paris_), _Joncières_ (_la Liberté_)
+(c'est-à-dire plus de la moitié du tirage de la presse quotidienne) ont
+été très chauds.--_De Saint-Victor_, _Jouvin_, etc., ont été bons en ce
+sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout gâté par
+l'influence de Wagner.--Quatre ou cinq folliculaires ont éreinté
+l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont à leur disposition ne leur
+donnent aucune importance.--Ce qui me satisfait plus que l'opinion de
+tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouvé ma voie.
+Je sais ce que je fais.--On vient de me commander trois actes à
+l'Opéra-Comique.--_Meilhac_ et _Halévy_ font ma pièce.--Ce sera _gai_,
+mais d'une gaieté qui permet le style.--J'ai aussi des projets
+symphoniques, mais mon baby va me déranger bien agréablement.
+
+[Note 119: Voir l'introduction, p. 35.]
+
+Que faites-vous? Comment allez-vous? Écrivez-moi. Je n'ai plus vu G.,
+mais on l'a vu à _Djamileh._--Je suis donc rassuré sur son
+compte...............
+
+ * * * * *
+
+Mille amitiés de votre fidèle et dévoué.
+
+FIN
+
+Paris.--Imp. L. POCHY, 52. rue du Château.--1294-4-09.
+
+
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+End of Project Gutenberg's Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 ***
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Lettres à un ami, 1865-1872, by George Bizet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Lettres à un ami, 1865-1872
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+Author: George Bizet
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+Commentator: Edmond Galabert
+
+Release Date: October 8, 2007 [EBook #22918]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES À UN AMI, 1865-1872 ***
+
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+<h3>GEORGES BIZET</h3>
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+<h1 style="font-size: 275%;">LETTRES &Agrave; UN AMI</h1>
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+<p class="c">1865-1872</p>
+
+<p class="c">INTRODUCTION</p>
+
+<p class="c">DE</p>
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+<p class="c">EDMOND GALABERT</p>
+
+
+
+<p class="c">PARIS</p>
+
+<p class="c">CALMANN-L&Eacute;VY, &Eacute;DITEURS</p>
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+<p class="c">3, RUE AUBER, 3</p>
+
+<p class="c"><img src="images/bizet.png" alt="portrait de Berlioz." style="border: 1px solid black;" /></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span>On m'a dit quelquefois que je devrais faire un livre sur Bizet, et ce
+livre, je ne l'ai jamais fait, et je ne le ferai jamais. Est-ce &agrave; moi,
+d'ailleurs, &agrave; le faire? Est-ce &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve d'appr&eacute;cier les &#339;uvres de son
+ma&icirc;tre? Est-ce &agrave; l'ami de raconter la vie de son ami? Comment s'y
+prendra-t-il pour trouver et garder le ton juste, et ne risque-t-il pas
+de mal servir une ch&egrave;re m&eacute;moire en voulant trop bien la servir? Pour mon
+compte je l'ai toujours pens&eacute;, et j'ai cru qu'il valait mieux me borner
+&agrave; fournir des documents aux musicographes plut&ocirc;t que de me constituer
+moi-m&ecirc;me le biographe de Bizet. Voil&agrave; pourquoi, apr&egrave;s avoir une premi&egrave;re
+fois, en 1877,<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> r&eacute;uni dans une courte brochure, avec trop de r&eacute;serve,
+sans doute, des souvenirs et des extraits de sa correspondance avec moi,
+je me d&eacute;cide aujourd'hui &agrave; publier &agrave; peu pr&egrave;s int&eacute;gralement les lettres
+qu'il m'avait adress&eacute;es et &agrave; raconter les faits que je n'avais pas
+rapport&eacute;s alors dans mon opuscule. C'est que j'&eacute;tais g&ecirc;n&eacute;, en effet, par
+la pr&eacute;occupation de ne pas me mettre en sc&egrave;ne, de ne pas para&icirc;tre c&eacute;der
+aux suggestions d'un vilain amour-propre, et, en cherchant &agrave; &eacute;viter un
+mal, je tombai dans un autre. Heureusement, les lettres restent, et leur
+texte, au moins est-il l&agrave;, tandis que les souvenirs,&mdash;c'est une loi
+constat&eacute;e par les historiens,&mdash;s'alt&egrave;rent et se d&eacute;forment, si m&ecirc;me ils
+ne s'effacent pas compl&egrave;tement. Il se peut donc que j'aie oubli&eacute; des
+d&eacute;tails int&eacute;ressants et que d'autres aient perdu pour moi de leur
+nettet&eacute;. J'aurais d&ucirc; tout &eacute;crire en 1875, au lendemain de la mort de
+Bizet, quand ma m&eacute;moire &eacute;tait bonne parce que j'&eacute;tais jeune. Rien ne
+m'aurait emp&ecirc;ch&eacute; de retarder la publication de ce manuscrit; &agrave; pr&eacute;sent,
+je le retrouverais, et bien des<span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> mots curieux, bien des conseils
+instructifs eussent &eacute;t&eacute; conserv&eacute;s. Enfin, si j'ai eu un tr&egrave;s grand tort
+&agrave; cette &eacute;poque en n&eacute;gligeant de tout noter, c'est une raison de plus
+pour consigner ici ce dont je continue &agrave; me souvenir en pr&eacute;venant
+toutefois que s'il y a des points qui sont demeur&eacute;s clairs dans mon
+esprit, il risque d'y en avoir d'autres o&ugrave; il y a peut-&ecirc;tre de la
+confusion lorsque ce n'est pas une perte, une enti&egrave;re disparition.</p>
+
+<p>Quant aux lettres, je les transcris, comme je viens de le dire, &agrave; peu
+pr&egrave;s int&eacute;gralement, mais &agrave; peu pr&egrave;s seulement, car certaines
+suppressions me paraissent s'imposer encore, et je pense qu'en cette
+mati&egrave;re, il est pr&eacute;f&eacute;rable de p&eacute;cher par exc&egrave;s de scrupules plut&ocirc;t que
+par l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Sauf de rares exceptions, ces lettres ne sont pas dat&eacute;es.
+En 1876, je les classai par ordre chronologique en m'aidant des
+empreintes du timbre appos&eacute; sur les enveloppes dans les bureaux de
+poste. &Eacute;crites tr&egrave;s rapidement, certaines ne sont pas m&ecirc;me ponctu&eacute;es, et
+j'ai d&ucirc; souvent op&eacute;rer ce travail.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>En 1866 ou 1867, je ne sais plus tr&egrave;s bien, mais il est probable que
+c'est en 1866, Bizet me donna le portrait reproduit en t&ecirc;te de ce
+volume. Si c'&eacute;tait vraiment en 1866, il avait alors vingt-sept ans
+puisqu'il &eacute;tait n&eacute; en 1838, au mois d'octobre.</p>
+
+<p>Je passais tous les ans un mois &agrave; Paris le voyant soit 32, rue
+Fontaine-Saint-Georges, soit au V&eacute;sinet, route des Cultures. Je lui
+portais des compositions &eacute;crites ou je lui en jouais de m&eacute;moire. Pour
+les &eacute;tudes de contre-point et de fugue, elles se faisaient surtout par
+correspondance. Je lui envoyais des devoirs, et il me les retournait
+corrig&eacute;s, &agrave; l'encre rouge, en g&eacute;n&eacute;ral. J'ai conserv&eacute; tout ce cours qui,
+s'il est tr&egrave;s pr&eacute;cieux pour moi, pourra l'&ecirc;tre aussi pour d'autres, me
+semble-t-il, &agrave; cause des observations critiques, des notes de musique
+biff&eacute;es et remplac&eacute;es par Bizet, des passages refaits de sa main. Ces
+pages sont ainsi d'autant plus int&eacute;ressantes qu'elles contiennent plus
+de fautes.</p>
+
+<p>Avant d'entreprendre mon &eacute;ducation musicale, il m'interrogea, m'examina
+s&eacute;rieusement.<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> Je n'ignorais pas l'harmonie, mais il me demanda surtout
+si je lisais et quels livres. C'est quand j'eus r&eacute;pondu affirmativement
+sur ce point et que je lui eus pr&eacute;sent&eacute; la justification de ce que
+j'avan&ccedil;ais en l'entretenant des auteurs fran&ccedil;ais et &eacute;trangers dont je
+connaissais les &#339;uvres, de Schiller et de G&#339;the notamment, je me
+rappelle, qu'il me dit: &laquo;Cela me d&eacute;cide. On croit qu'on n'a pas besoin
+d'&ecirc;tre instruit pour &ecirc;tre musicien; on se trompe: il faut, au contraire,
+savoir beaucoup de choses.&raquo; Les &eacute;tudes de contre-point commenc&egrave;rent
+aussit&ocirc;t, et en partant de Paris, j'emportais pour sujet de mon premier
+devoir vingt chants donn&eacute;s qu'il avait not&eacute;s pour moi.</p>
+
+<p>Rien n'avait &eacute;t&eacute; convenu d'abord touchant une r&eacute;tribution, et quand, un
+an apr&egrave;s, je voulus aborder cette question, il m'arr&ecirc;ta net: &laquo;Ne me
+parlez plus jamais de cela, d&eacute;clara-t-il,&mdash;et si je ne puis garantir
+compl&egrave;tement les termes, le sens au moins est-il exact;&mdash;je me fais
+payer les le&ccedil;ons parce que l&agrave; je me fatigue; on ne comprend pas, je
+prends de la peine. Avec vous, <span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>nous causons simplement de choses qui
+nous int&eacute;ressent, que nous aimons.&raquo; Et il finit par ceci qui est, je
+crois, presque textuel: &laquo;Nous nageons dans les m&ecirc;mes eaux. Moi, il y a
+plus longtemps que vous. Je connais les mauvais endroits, et je vous dis
+seulement: ne passez pas l&agrave;, c'est dangereux.&raquo;</p>
+
+<p>C'est au V&eacute;sinet qu'il se pronon&ccedil;ait ainsi d'un ton qui n'admettait pas
+de r&eacute;plique bien que tr&egrave;s amical; c'est au V&eacute;sinet &eacute;galement qu'avait eu
+lieu notre premi&egrave;re entrevue. Les Bizet, qui habitaient Paris, y &eacute;taient
+ordinairement d&eacute;j&agrave; install&eacute;s au mois de mai, dans la propri&eacute;t&eacute; que le
+p&egrave;re Bizet avait achet&eacute;e. C'&eacute;tait un grand jardin, clos, sur la route
+des Cultures, par une grille en fer avec, &agrave; chaque extr&eacute;mit&eacute;, une
+chartreuse. Sur le devant, des massifs, des pelouses; au del&agrave;, un
+potager, et le p&egrave;re Bizet &eacute;tait tr&egrave;s heureux quand on en servait les
+l&eacute;gumes sur sa table. Dans la chartreuse que l'on avait &agrave; droite, si, de
+la route, on se pla&ccedil;ait en face de la propri&eacute;t&eacute;, il y avait la chambre
+du p&egrave;re, la salle &agrave; manger et la cuisine; dans celle<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> de gauche, la
+chambre du fils et son cabinet o&ugrave; se trouvait le buste d'Hal&eacute;vy. Apr&egrave;s
+le travail, nous cueillions des fraises pour le d&icirc;ner, et ce repas,
+souvent, &eacute;tait pris en plein air. Ensuite, au cr&eacute;puscule, avant de nous
+remettre &agrave; la musique, nous nous promenions en causant de notre art et
+en nous confiant mutuellement nos projets et nos r&ecirc;ves. Le gros chien de
+garde, noir et blanc, auquel on avait donn&eacute; le nom de Zurga en l'honneur
+d'un des personnages des <i>P&ecirc;cheurs de Perles</i>, avait sa niche &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+pavillon de Georges. Nous le d&eacute;tachions, et il bondissait autour de nous
+ou courait avec un autre chien brun rouge&acirc;tre, plus petit, qu'on
+appelait Michel. Je repartais par le train de dix heures, quelquefois
+par celui de onze. Bizet, quand il avait le temps, m'accompagnait &agrave; la
+gare, et nous prenions des sentiers qui traversaient le bois.</p>
+
+<p>Deux souvenirs me reviennent &agrave; propos du V&eacute;sinet: d'abord celui d'une
+d&eacute;licieuse course avec Georges le long de la Seine, &agrave; la tomb&eacute;e de la
+nuit, en allant &agrave; Chatou attendre le p&egrave;re <span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>Bizet qui devait descendre l&agrave;
+du train de Paris parce qu'il y avait une affaire et rentrer ensuite &agrave;
+pied accompagn&eacute; de son fils; puis, le r&eacute;cit d'une visite de M.
+Saint-Sa&euml;ns. Bizet, un soir d'&eacute;t&eacute;, travaillait au V&eacute;sinet dans son
+cabinet lorsqu'il entendit une voix de t&eacute;nor qui chantait la romance des
+<i>P&ecirc;cheurs de Perles</i>. Il sortit dans le jardin, et aper&ccedil;ut quelqu'un sur
+la route. C'&eacute;tait M. Saint-Sa&euml;ns qui, ne sachant pas reconna&icirc;tre la
+maison, avait pens&eacute; &agrave; ce moyen pour &eacute;veiller l'attention de son ami. Il
+est inutile d'ajouter que le temps se passa &agrave; faire de la musique
+jusqu'&agrave; l'heure du d&eacute;part.</p>
+
+<p>C'est une chose digne de remarque, car elle &eacute;claire &agrave; fond son
+caract&egrave;re, que les sentiments de Bizet &agrave; l'&eacute;gard des autres musiciens.
+Voici ce que je disais l&agrave;-dessus, en 1877, dans ma brochure. Quelque
+mauvaise gr&acirc;ce que l'on ait &agrave; se citer soi-m&ecirc;me, il me para&icirc;t utile
+d'intercaler ici ce passage, comme aussi, plus loin, quelques autres,
+parce que les faits &eacute;tant alors plus r&eacute;cents, il y a l&agrave; pour ma relation
+de cette &eacute;poque une garantie d'exactitude.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>&laquo;Je ne puis m'emp&ecirc;cher de croire qu'il aurait exerc&eacute; la plus heureuse
+influence sur le d&eacute;veloppement de l'art musical; car, loin d'&ecirc;tre jaloux
+des autres compositeurs, il s'attachait autant qu'il le pouvait &agrave; faire
+conna&icirc;tre leurs &#339;uvres, et il n'&eacute;tait jamais plus heureux que lorsqu'il
+avait pu d&eacute;couvrir quelque beau morceau, ne croyant pas, comme d'autres,
+&agrave; la d&eacute;cadence de la musique. M. Ernest Guiraud &eacute;tait son ami intime,
+ils se consultaient mutuellement sur leurs compositions, et ils ont
+souvent travaill&eacute; &agrave; la m&ecirc;me table. Le succ&egrave;s de <i>Piccolino</i> aurait &eacute;t&eacute;
+un grand bonheur pour lui, car il m'avait un jour exprim&eacute; les
+inqui&eacute;tudes qu'il ressentait en voyant que son ami ne pouvait obtenir la
+composition d'une pi&egrave;ce assez importante pour signaler son m&eacute;rite au
+public<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Il avait aussi pour M. Saint-Sa&euml;ns la plus vive affection et
+la plus grande admiration. De M. Reyer, de M. Massenet, je ne lui ai
+entendu <span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>dire que du bien. Il consid&eacute;rait M. St&eacute;phen Heller comme un des
+grands compositeurs modernes; il s'employait ardemment &agrave; r&eacute;pandre ses
+&#339;uvres, trouvant avec raison qu'en France sa renomm&eacute;e n'&eacute;tait pas &agrave; la
+hauteur de son talent.&raquo;</p>
+
+<p>Ces qualit&eacute;s de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et cette loyaut&eacute; &eacute;taient bien connues de tous
+ceux qui avaient approch&eacute; Bizet, et c'est ce qu'il ne faudra pas oublier
+en lisant certaines lignes de ses lettres. Je n'ai pu entreprendre de
+v&eacute;rifier si les bruits dont il se faisait l'&eacute;cho &agrave; propos de telle ou
+telle personnalit&eacute; &eacute;taient vraiment fond&eacute;s ou si ce n'&eacute;taient que des
+racontars malveillants et ne reposant sur rien, de simples cancans pris
+&agrave; tort au s&eacute;rieux et qu'il croyait vrais dans la surexcitation et
+l'&eacute;nervement de la lutte, dans la fi&egrave;vre provoqu&eacute;e par le labeur
+excessif, par la fatigue et par des difficult&eacute;s sans cesse renaissantes.
+Ce que j'ai l'obligation d'affirmer, c'est qu'il n'&eacute;tait pas rancunier,
+qu'il &eacute;tait de bonne foi, et qu'il n'h&eacute;sitait pas &agrave; revenir sur son
+opinion quand il lui &eacute;tait d&eacute;montr&eacute; qu'elle &eacute;tait fausse.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>Il s'effor&ccedil;ait, d'ailleurs, de ne laisser troubler son jugement ni par
+ses antipathies ni par ses sympathies. Il m'avait engag&eacute;, tout en
+commen&ccedil;ant le contre-point, &agrave; m'exercer &agrave; la composition en mettant en
+musique les paroles de cantates propos&eacute;es comme sujet pour le concours
+du prix de Rome, et il m'avait donn&eacute; le texte de plusieurs de ces
+cantates, texte imprim&eacute; &agrave; la suite des programmes de la s&eacute;ance publique
+annuelle de l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts. Je commen&ccedil;ai, d'abord, celle qui,
+en 1859, avait valu le prix &agrave; Ernest Guiraud, <i>Bajazet et le Joueur de
+Fl&ucirc;te</i>, mais je ne la terminai pas, et j'&eacute;crivis compl&egrave;tement, avec
+l'orchestration, celle du concours de 1845, intitul&eacute;e: <i>Imogine</i>. Je la
+lui apportai en 1866. Quand il l'eut examin&eacute;e, il nous invita tous deux,
+Guiraud et moi, &agrave; d&eacute;jeuner chez lui au V&eacute;sinet, et me conseilla de jouer
+cette cantate &agrave; Guiraud. La premi&egrave;re fois que je le revis, apr&egrave;s cette
+rencontre, il me dit: &laquo;Je tenais &agrave; ce que Guiraud conn&ucirc;t votre cantate
+et me communiqu&acirc;t son avis, car, moi, j'avais bien le mien, mais je
+pouvais me tromper,<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> et je n'aurais pas voulu continuer &agrave; vous laisser
+travailler si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; inutile.&raquo; Ce trait, je le rapporte, parce qu'il
+marque d'une fa&ccedil;on tr&egrave;s juste la conscience que Bizet apportait en toute
+chose.</p>
+
+<p>J'avais mentionn&eacute; dans ma brochure ses go&ucirc;ts et ses dispositions
+litt&eacute;raires. Je notais qu'en &laquo;dehors de la musique, il ne s'&eacute;tait gu&egrave;re
+occup&eacute; que de litt&eacute;rature&raquo;, et je continuais ainsi: &laquo;Il aimait &agrave; lire
+nos bons auteurs fran&ccedil;ais, et sa conversation avait beaucoup de charme
+et d'int&eacute;r&ecirc;t. Il contait l'anecdote d'une mani&egrave;re piquante et l'&eacute;crivait
+m&ecirc;me assez gentiment.&raquo; En voici une qu'il me narrait une fois d'une
+mani&egrave;re tr&egrave;s amusante: il &eacute;tait entr&eacute; dans le bureau d'un fonctionnaire
+en fumant son cigare, et, se trouvant &agrave; la suite de plusieurs personnes
+qui attendaient leur tour, ne s'&eacute;tait pas d&eacute;couvert. Le fonctionnaire
+s'en apercevait, et, d'un ton imp&eacute;rieux et rogue, l'interpellait de la
+sorte &agrave; mots pr&eacute;cipit&eacute;s: &laquo;Monsieur, &ocirc;tez votre cigare et &eacute;teignez votre
+chapeau.&raquo; Bizet, lui, tr&egrave;s flegmatique, r&eacute;pondait alors doucement <span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>avec
+un petit accent ironique: &laquo;Vous voulez dire, sans doute, &ocirc;tez votre
+chapeau et &eacute;teignez votre cigare. Voil&agrave;.&raquo; Les assistants &eacute;clataient de
+rire, et le fonctionnaire, furieux, demeurait muet.</p>
+
+<p>On verra dans ses lettres quelles &eacute;taient ses id&eacute;es philosophiques. Je
+n'ai qu'&agrave; y renvoyer. Pourtant il ne sera peut-&ecirc;tre pas mauvais de
+reproduire ici le passage de la brochure o&ugrave; je r&eacute;sumais mes impressions
+&agrave; ce sujet:</p>
+
+<p>&laquo;En somme, il aimait trop son art pour consacrer son temps &agrave; d'autres
+travaux. Pendant longtemps, d'ailleurs, il n'en aurait eu le loisir
+qu'en renon&ccedil;ant &agrave; la composition. Mais il ne pensait pas qu'un artiste
+d&ucirc;t s'enfermer dans sa sp&eacute;cialit&eacute;; sa vive intelligence &eacute;tait curieuse
+de conna&icirc;tre les progr&egrave;s scientifiques accomplis &agrave; notre &eacute;poque, et d&egrave;s
+que sa position lui permit de s'affranchir des travaux d'&eacute;diteurs, il en
+profita pour donner plus de moments &agrave; la lecture.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait grand plaisir &agrave; causer de sa vie &agrave; Rome, &agrave; la villa M&eacute;dicis, de
+ses excursions en <span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>Italie, des monuments et des paysages. Il me parlait
+moins de ses &eacute;tudes au Conservatoire. Il m'avait appris, pourtant, qu'il
+avait eu une grande affection pour son ma&icirc;tre Hal&eacute;vy, mais ses
+sentiments &agrave; l'&eacute;gard d'Auber &eacute;taient enti&egrave;rement diff&eacute;rents. Il avait
+pour lui de l'&eacute;loignement. Cela se comprend quant &agrave; ce qui est du
+musicien. En ce qui concerne les actes de l'administrateur, du directeur
+du Conservatoire, il les bl&acirc;mait fortement. C'est tout ce que je puis
+dire, mes souvenirs &eacute;tant devenus trop vagues pour me permettre d'entrer
+dans des d&eacute;tails. Enfin, il avait de l'&eacute;loignement pour lui, et n'&eacute;tait
+m&ecirc;me pas f&acirc;ch&eacute;, &agrave; l'occasion, de lui lancer quelque pointe sans en avoir
+l'air. Apr&egrave;s un des premiers ouvrages de Bizet, Auber avait fait
+repr&eacute;senter une de ses derni&egrave;res &#339;uvres &agrave; lui qui &eacute;taient tr&egrave;s faibles.
+Je ne me rappelle plus bien les titres. Les <i>P&ecirc;cheurs de Perles</i> ont &eacute;t&eacute;
+jou&eacute;s le 30 septembre 1863, la <i>Fianc&eacute;e du Roi de Garbe</i>, d'Auber, le 11
+janvier 1864. La <i>Jolie Fille de Perth</i> est du 26 d&eacute;cembre 1867, le
+<i>Premier Jour de Bonheur</i>, du 15 f&eacute;vrier 1868.<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> Je crois que ce serait
+plut&ocirc;t &agrave; ce moment que l'histoire s'est pass&eacute;e. Bizet me raconta qu'il
+avait rencontr&eacute; Auber, qu'on s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, et qu'Auber, avec un accent
+qui d&eacute;notait que ce n'&eacute;tait qu'une formule banale, lui avait adress&eacute; ces
+paroles: &laquo;Eh bien, j'ai entendu votre ouvrage. C'est bien, c'est tr&egrave;s
+bien.&raquo; Bizet alors avait ripost&eacute;: &laquo;J'accepte vos &eacute;loges, mais je ne vous
+en rends pas.&raquo; Jeu de physionomie d'Auber, et Bizet, tout de suite: &laquo;Un
+simple soldat peut recevoir les &eacute;loges d'un mar&eacute;chal de France; il ne
+lui en adresse pas.&raquo;</p>
+
+<p>De F&eacute;licien David, pour lequel il avait beaucoup de sympathie, il
+appr&eacute;ciait le <i>D&eacute;sert</i>. &laquo;David, disait-il &agrave; peu pr&egrave;s, est un miroir qui
+refl&egrave;te admirablement l'Orient. Il y est all&eacute;; ce qu'il a vu l'a
+fortement impressionn&eacute;, et il le rend tr&egrave;s bien. Ce qu'il fait
+ordinairement est faible; mais que, dans un texte, il soit question de
+l'Orient, qu'on y mette les mots: palmiers, minarets, chameaux, etc.,
+alors il fait de belles choses.&raquo;</p>
+
+<p>Dans l'&#339;uvre de Gounod, il admirait surtout<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> les premiers ouvrages,
+<i>Sapho</i>, <i>Ulysse</i>, etc., qu'il trouvait, avec sans doute des signes de
+jeunesse, pleins, c'est son expression, &laquo;de verdeur, de s&egrave;ve&raquo;.</p>
+
+<p>C'est lui qui m'a r&eacute;v&eacute;l&eacute; au piano Berlioz et Wagner. Il me joua d'abord
+des fragments de <i>Tannha&uuml;ser</i> et de <i>Lohengrin</i>. Ces partitions avec
+celle du <i>Vaisseau Fant&ocirc;me</i>, &eacute;taient alors, je crois, les seules
+traduites en fran&ccedil;ais. Dans la lettre d'avril 1869 o&ugrave; il me rendait
+compte de la r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale de <i>Rienzi</i> au th&eacute;&acirc;tre-lyrique, il ne
+jugeait pas le style de Wagner consid&eacute;r&eacute; dans l'ensemble de ses
+productions, mais dans <i>Rienzi</i> seulement.</p>
+
+<p>Il ne m'a rien communiqu&eacute; de son op&eacute;ra d'<i>Iwan le Terrible</i>, et je ne
+sais pas si, en l'&eacute;crivant, comme le croit M. Pigot dont le livre sur
+lui est tr&egrave;s document&eacute;, il s'&eacute;tait inspir&eacute; de Verdi. Puisqu'il l'a,
+pense-t-on, br&ucirc;l&eacute; plus tard, il y a l&agrave;, une preuve que, s'il avait un
+moment subi son influence, il s'en &eacute;tait bien affranchi. On lira la
+lettre de mars 1867 o&ugrave; il me parle de son &eacute;clectisme au sujet de son
+opinion d&eacute;favorable<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> &agrave; <i>Don Carlos</i>. Tandis qu'il &eacute;tait impitoyable pour
+la grossi&egrave;ret&eacute; et pour le laid, pour ce qu'il appelait &laquo;des ordures&raquo;, il
+tenait, je le r&eacute;p&egrave;te, &agrave; prendre le beau partout o&ugrave; il le rencontrait.
+Dans <i>Rigoletto</i>, il prisait le quatri&egrave;me acte qu'il m'avait ex&eacute;cut&eacute; au
+piano avec aussi la sc&egrave;ne de Rigoletto et de Sparafucile, le spadassin'
+au deuxi&egrave;me acte, sc&egrave;ne qu'il distinguait pour sa couleur et la justesse
+de l'accent.</p>
+
+<p>On a publi&eacute; la correspondance de Bizet avec M. Paul Lacombe<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. J'ai
+d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute; combien il &eacute;tait satisfait lorsqu'il d&eacute;couvrait un morceau
+ayant de la valeur et quel z&egrave;le il mettait &agrave; le signaler. Un jour, il y
+avait sur son piano quand j'entrai chez lui &agrave; Paris, rue Fontaine,
+plusieurs exemplaires de la <i>Sonate en la mineur</i> pour piano et violon
+de M. Paul Lacombe. Il m'en donna un. Cette sonate, qui venait de
+para&icirc;tre, lui &eacute;tait d&eacute;di&eacute;e. Il m'expliqua que l'auteur, alors un
+inconnu, habitait Carcassonne d'o&ugrave; il lui avait &eacute;crit. Puis Bizet
+s'assit devant son piano,<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> me joua la sonate d'un bout &agrave; l'autre en
+fredonnant la partie de violon, et je partageai d'embl&eacute;e son
+enthousiasme, enthousiasme qu'elle provoqua chaque fois qu'il la rejoua
+devant moi dans la suite pour la faire entendre &agrave; d'autres amis.</p>
+
+<p>Lorsqu'il &eacute;tait &agrave; Rome, il avait &eacute;crit &agrave; Marmontel qu'il avait le projet
+de composer pour son envoi de deuxi&egrave;me ann&eacute;e la musique de <i>La
+Esm&eacute;ralda</i> de Victor Hugo<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Mais il changea d'id&eacute;e, et se d&eacute;cida &agrave;
+faire <i>Vasco de Gama.</i> Je ne me rappelle pas bien s'il m'a dit avoir
+travaill&eacute; sur ce po&egrave;me. Ce dont je suis certain, c'est qu'il m'avait
+conseill&eacute; de m'en servir pour m'exercer. Sur sa demande, je lui portai
+la brochure illustr&eacute;e, et en m&ecirc;me temps qu'il m'indiquait de vive voix
+comment il fallait proc&eacute;der, il mettait rapidement sur diverses pages
+des signes au crayon. En parcourant la pi&egrave;ce, il y a quelques ann&eacute;es,
+des souvenirs assez vifs me revinrent en revoyant ces signes. Pour les
+fixer,<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> je r&eacute;digeai une note, et je la joignis &agrave; la brochure. Elle me
+para&icirc;t avoir de l'int&eacute;r&ecirc;t, et je la reproduis en grande partie:</p>
+
+<p>&laquo;...Il (Bizet) marqua par des traits et des chiffres les vers qui lui
+semblaient devoir &ecirc;tre supprim&eacute;s ou chang&eacute;s de place afin de donner plus
+de vie, de r&eacute;alit&eacute; au drame. Il avait m&ecirc;me enti&egrave;rement trac&eacute; le plan de
+plusieurs sc&egrave;nes; au quatri&egrave;me acte, notamment, celui du monologue de
+Quasimodo et du dialogue de Claude Frollo et de Clopin. Pour Quasimodo,
+au lieu d'un air sur l'ancienne coupe, en mouvement lent, d'abord, avec
+un allegro ensuite, il commen&ccedil;ait bien d'une fa&ccedil;on calme, dans un
+sentiment doux et m&eacute;lancolique, mais il s'arr&ecirc;tait apr&egrave;s ces vers:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Toute rose</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Qui fleurit!</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Toute chose</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Qui sourit!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">et passait &agrave; ceux-ci:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Sonnez, sonnez toujours!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind"><span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>chant&eacute;s en un allegro tr&egrave;s anim&eacute;, tr&egrave;s vif. Il finissait en reprenant le
+premier mouvement et en revenant aux vers num&eacute;rot&eacute;s 3:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Triste &eacute;bauche,</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Je suis gauche,</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">jusqu'aux derniers de trois pieds:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Noble lame,</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Vil fourreau,</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Dans mon &acirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Je suis beau.</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Le dialogue de Claude et de Clopin &eacute;tait dit pianissimo, en mesure &agrave; <sup>6</sup>/<sub>8</sub>
+d'un rythme entrecoup&eacute;. Vis-&agrave;-vis de ces vers de Claude:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Mais que l'enfer la remporte,</span><br />
+<span style="margin-left: 18%;">Compagnon,</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Si la folle &agrave; cette porte</span><br />
+<span style="margin-left: 18%;">Me dit non!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">il avait &eacute;crit: Sommet. C'&eacute;tait un forte ou m&ecirc;me un fortissimo; c'&eacute;tait
+la passion que Claude ne contenait plus. L'ensemble &eacute;tait supprim&eacute;.
+Seul, Clopin chantait pianissimo les quatre derniers vers pendant que
+l'orchestre rappelait en finissant decrescendo le premier motif. Bizet,
+<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>en regard de ces vers, avait donc &eacute;crit: Coda. Il avait improvis&eacute; ces
+deux sc&egrave;nes devant moi en s'accompagnant au piano.&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, au lieu d'une improvisation, la musique de ces sc&egrave;nes
+&eacute;tait-elle une r&eacute;miniscence? Voil&agrave; ce que j'ai oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Au d&eacute;but de nos relations, avant qu'il e&ucirc;t entrepris la <i>Jolie Fille de
+Perth</i>, il avait &eacute;t&eacute; question d'un <i>Nicolas Flamel</i>, et j'ai assist&eacute; au
+V&eacute;sinet &agrave; un entretien qu'il avait &agrave; ce sujet avec l'auteur des paroles,
+M. Ernest Dubreuil. Il esquissa m&ecirc;me au piano une sc&egrave;ne devant nous pour
+montrer comment il pensait la caract&eacute;riser. Ce projet fut bient&ocirc;t
+abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque,&mdash;c'&eacute;tait probablement en mai 1865,&mdash;il me chanta au
+piano un ch&#339;ur pour voix d'hommes qu'on lui avait demand&eacute; de la
+Belgique. Il y avait &eacute;t&eacute; appel&eacute; comme membre du jury dans un concours,
+et il en arrivait. Ce ch&#339;ur &eacute;tait sur des paroles de Victor Hugo<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.
+&laquo;&Eacute;coutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.&raquo; Il d&eacute;butait par une
+<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>introduction d'un mouvement large; puis, c'&eacute;tait une fugue avec la coda
+sur ces mots: &laquo;Certes, je vais venir.&raquo; Je fus stup&eacute;fait du caract&egrave;re
+&eacute;lev&eacute; et de la difficult&eacute; de ce morceau. Alors Bizet m'expliqua que
+l'orph&eacute;on belge marchait dans une voie compl&egrave;tement oppos&eacute;e &agrave; celle que
+suivait l'orph&eacute;on fran&ccedil;ais, et que ce ch&#339;ur serait fort bien ex&eacute;cut&eacute;. Il
+n'est sans doute pas grav&eacute;, car il ne figure pas au catalogue des &#339;uvres
+compl&egrave;tes dress&eacute; par M. Pigot &agrave; la fin de son ouvrage sur Bizet. On
+devrait rechercher le manuscrit. Malheureusement, je ne me rappelle pas
+&agrave; l'orph&eacute;on de quelle ville de Belgique il &eacute;tait destin&eacute;. J'ai une vague
+id&eacute;e que ce n'&eacute;tait pas Bruxelles, mais je ne puis rien affirmer<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Le <i>Scherzo</i> de <i>Roma</i> est &eacute;galement une des premi&egrave;res composition de
+lui qu'il m'ait jou&eacute;es, peut-&ecirc;tre la premi&egrave;re. C'&eacute;tait au V&eacute;sinet.
+Primitivement, il avait envoy&eacute; ce <i>Scherzo</i> de Rome<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> &agrave; l'Institut. Quant
+&agrave; la symphonie, qu'il ne devait achever que deux ans apr&egrave;s, il commen&ccedil;a
+&agrave; y travailler en 1866. Au mois de mai ou de juin, je l'ai entendu au
+V&eacute;sinet chercher des motifs au piano pour le premier morceau. Un jour,
+il me donna un devoir de contre-point &agrave; faire et me conseilla d'aller
+l'&eacute;crire dans la chambre de son p&egrave;re qui &eacute;tait absent, pendant que lui
+s'occuperait de sa symphonie. Le devoir n'avan&ccedil;ait pas vite, car
+j'&eacute;tais, en effet, fort distrait, pr&ecirc;tant beaucoup l'oreille aux sons du
+piano qui m'arrivaient de l'autre c&ocirc;t&eacute; du jardin, du cabinet de Georges.
+M. Pigot a racont&eacute; dans son livre l'histoire du <i>Scherzo</i> et de la
+symphonie. Je n'ai donc simplement qu'&agrave; ins&eacute;rer dans cette introduction
+les lignes suivantes extraites de ma brochure de 1877:</p>
+
+<p>&laquo;Le titre, <i>Souvenirs de Rome</i>, a d&ucirc; &ecirc;tre choisi au dernier moment, car
+Bizet ne m'en avait jamais parl&eacute;. Il voulait d'abord &eacute;crire une
+symphonie dans la forme de celles de Beethoven et de Mendelssohn, o&ugrave; e&ucirc;t
+pris place un <i>Scherzo</i> jou&eacute; &agrave; l'Institut apr&egrave;s son retour de<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> Rome, et
+plus tard par l'orchestre de M. Pasdeloup. On a vu qu'en la retouchant,
+il ne paraissait pas songer &agrave; &eacute;crire de la musique descriptive.&raquo;</p>
+
+<p>Pour la <i>Jolie Fille de Perth</i>, je dois faire remarquer, &agrave; propos du
+r&eacute;sum&eacute; du premier acte qu'il m'envoyait dans sa premi&egrave;re lettre de
+septembre 1866, que, plus tard, deux morceaux ont &eacute;t&eacute; supprim&eacute;s: une
+romance de Smith apr&egrave;s la sortie des forgerons, et un duo entre Smith et
+Mab. Ce duo a &eacute;t&eacute; remplac&eacute; par les couplets de Mab. Je trouve encore un
+passage &agrave; prendre, touchant cet ouvrage, dans la brochure de 1877.
+J'&eacute;crivais alors:</p>
+
+<p>&laquo;On a vu<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> qu'il s'&eacute;tait plusieurs fois d&eacute;clar&eacute; satisfait de son &#339;uvre.
+Il tenait &agrave; faire le moins de concessions possible au faux go&ucirc;t du
+public, ayant au plus haut degr&eacute; le respect de son art, et d&eacute;daignant
+les succ&egrave;s obtenus par des moyens que r&eacute;prouvait sa conscience
+d'artiste. Lorsque, en 1867, il me fit conna&icirc;tre sa partition, il me
+communiqua d'abord les morceaux qu'il croyait<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> avoir le plus de valeur.
+Ce sont: au premier acte, le duo de Smith et de Catherine, au moins la
+phrase principale; au deuxi&egrave;me, le ch&#339;ur de la ronde de nuit, la danse
+boh&eacute;mienne et l'air de Ralph, o&ugrave; M. Lutz se fit tant applaudir; le duo
+de Mab et du duc avec le menuet dans la coulisse, au troisi&egrave;me acte; au
+quatri&egrave;me, le duo de Smith et de Ralph avec ch&#339;ur et le ch&#339;ur de la
+Saint-Valentin.&raquo;</p>
+
+<p>En me jouant la ballade &agrave; roulades de Catherine au quatri&egrave;me acte, il me
+dit qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de c&eacute;der l&agrave;-dessus, qu'il avait t&acirc;ch&eacute; de faire en
+m&ecirc;me temps quelque chose qui rest&acirc;t musical, et me demanda s'il y avait
+r&eacute;ussi. On conna&icirc;t la lettre qu'il &eacute;crivit &agrave; Johann&egrave;s Weber apr&egrave;s la
+premi&egrave;re repr&eacute;sentation, lettre que le critique publia dans son
+feuilleton du <i>Temps</i>, num&eacute;ro du 15 juin 1875<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et o&ugrave; on lisait ces
+mots: &laquo;J'ai fait cette fois encore des concessions que je regrette, je
+l'avoue. J'aurais bien des choses &agrave; dire pour ma d&eacute;fense, etc.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>Pendant l'exposition universelle de 1867, on avait ouvert un concours
+entre les musiciens pour la composition d'une cantate et d'un hymne.
+Bizet et Guiraud prirent part &agrave; ce concours sous un pseudonyme inscrit
+dans le pli cachet&eacute; joint aux manuscrits. On verra dans la premi&egrave;re
+lettre de juin 1867 que celui de Bizet &eacute;tait Gaston de Betsi, et T&eacute;sern,
+celui de Guiraud, mais Guiraud, je crois, n'avait adopt&eacute; le pseudonyme
+que pour l'hymne. Tous deux avaient donn&eacute; l'adresse des compositeurs
+imaginaires &agrave; Montauban; Bizet, chez moi, Guiraud, chez un de mes amis.
+La cantate &eacute;tait jug&eacute;e par eux int&eacute;ressante; ils pensaient qu'on pouvait
+&eacute;crire avec elle de la vraie musique, et celle de Bizet &eacute;tait belle, en
+effet. L'hymne, au contraire, accompagn&eacute; par une fanfare, leur
+paraissait n'&ecirc;tre qu'un ch&#339;ur d'orph&eacute;on, et ils le tournaient en charge,
+s'&eacute;tudiaient &agrave; &ecirc;tre vulgaires. Bizet, pour qu'on ne reconn&ucirc;t pas son
+&eacute;criture, me le faisait copier, et je me souviens d'une bonne soir&eacute;e de
+travail &agrave; nous trois, au mois de mai, rue Fontaine, Guiraud et lui
+orchestrant leurs cantates, moi<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> transcrivant son hymne. Quand je fus
+rentr&eacute; &agrave; Montauban, je re&ccedil;us de Guiraud un billet qui contenait, au
+sujet de l'hymne, un mot bien caract&eacute;ristique puisqu'il me parlait du
+<i>cas o&ugrave; il aurait r&eacute;ussi &agrave; faire assez mauvais pour que son enveloppe
+f&ucirc;t d&eacute;cachet&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>Bizet se servit du m&ecirc;me pseudonyme pour signer le seul article de lui
+qui parut &agrave; la <i>Revue Nationale</i>; il modifia seulement l'orthographe,
+mettant Betzi, avec un z, au lieu de Betsi. Nous n'avons pas, plus tard,
+en 1868, beaucoup caus&eacute; de cet article. Il me semble qu'il n'en &eacute;tait
+pas tr&egrave;s satisfait. On verra dans sa premi&egrave;re lettre d'octobre 1867
+comment le second, qu'il avait pr&eacute;par&eacute;, ne fut pas ins&eacute;r&eacute;. Depuis lors,
+il ne s'occupa plus de critique.</p>
+
+<p>Sur <i>No&eacute;</i>, je disais en 1877:</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s la <i>Jolie Fille de Perth</i> on lui proposa de terminer ou de
+refaire un op&eacute;ra de M. de Saint-Georges, <i>No&eacute;</i>, qu'Hal&eacute;vy avait laiss&eacute;
+inachev&eacute;. Le po&egrave;me lui plut; certaines situations en &eacute;taient tr&egrave;s
+musicales et bien faites pour s&eacute;duire un compositeur. Mais il renon&ccedil;a
+bient&ocirc;t<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> &agrave; l'&eacute;crire et ne s'occupa gu&egrave;re alors que de musique
+instrumentale.&raquo;</p>
+
+<p>J'indiquais plus loin qu'apr&egrave;s son mariage, il avait repris ce travail.
+Quand il m'en causa, au printemps de 1868, j'avais compris qu'il ne
+s'agissait pas simplement d'orchestrer, mais que des morceaux entiers
+n'&eacute;taient pas commenc&eacute;s. M&ecirc;me encore, je crois me rappeler qu'il me
+parla notamment d'une belle musique symphonique &agrave; &eacute;crire au d&eacute;but d'un
+acte, le rideau lev&eacute;, avec le d&eacute;cor du d&eacute;sert, l'ange debout se
+d&eacute;tachant en silhouette sur la clart&eacute; de l'aube et veillant sur le
+sommeil de la femme allong&eacute;e au pied d'un palmier.</p>
+
+<p>Mes &eacute;tudes de contre-point et de fugue termin&eacute;es, il m'avait engag&eacute;,
+comme exercice, &agrave; composer le livret du concours de 1868 &agrave; l'Op&eacute;ra, la
+<i>Coupe du Roi de Thul&eacute;</i>. Je n'allai pas plus loin que les deux premiers
+actes. On verra comment il fut amen&eacute;, lui aussi, &agrave; faire la musique de
+ces deux actes, ce qui augmente encore l'int&eacute;r&ecirc;t des lettres o&ugrave; il
+analysait pour moi les caract&egrave;res et les situations de la pi&egrave;ce.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>Sur <i>Djamileh</i>, je r&eacute;p&eacute;terai ce que j'avais not&eacute; en 1877, que &laquo;je lui
+avais souvent entendu exprimer le d&eacute;sir d'&eacute;crire un op&eacute;ra sur la
+<i>Namouna</i> de Musset&raquo;. Le sort de &laquo;cette pauvre fille&raquo;, c'&eacute;tait son
+expression, &eacute;veillait sa compassion.</p>
+
+<p>Je dois reproduire enfin un dernier passage de ma brochure de 1877:</p>
+
+<p>&laquo;Comme pianiste, il (Bizet) poss&eacute;dait un talent de premier ordre, qu'il
+n'a jamais fait conna&icirc;tre en public. D'apr&egrave;s lui, un compositeur devait
+s'attacher &agrave; devenir pianiste, afin de s'habituer par l&agrave; &agrave; donner de la
+pr&eacute;cision &agrave; sa forme. Il me citait les noms des grands compositeurs qui
+avaient &eacute;t&eacute; excellents pianistes: Jean-S&eacute;bastien Bach, Mozart,
+Beethoven, Meyerbeer, etc. L'ex&eacute;cution soign&eacute;e des fugues de Bach lui
+paraissait &agrave; ce titre indispensable pour former un bon musicien. Apr&egrave;s
+avoir entendu M. Delaborde sur le piano &agrave; p&eacute;dalier de la maison &Eacute;rard,
+il songea &agrave; composer de la musique de piano. Mais il ne donna suite &agrave; ce
+projet qu'apr&egrave;s avoir d'abord &eacute;crit la symphonie.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>Ce passage n'&eacute;tait qu'un m&eacute;mento parce que je craignais d'&ecirc;tre maladroit
+et, en paraissant excessif, de provoquer des doutes au lieu de
+convaincre. J'ai donc aujourd'hui &agrave; d&eacute;velopper ce trop court abr&eacute;g&eacute;,
+d'autant mieux que d'autres t&eacute;moignages plus autoris&eacute;s sont venus
+corroborer le mien.</p>
+
+<p>Les facult&eacute;s exceptionnelles de Bizet se manifest&egrave;rent de tr&egrave;s bonne
+heure. Le p&egrave;re Bizet m'a racont&eacute; de son c&ocirc;t&eacute; une anecdote rapport&eacute;e par
+Victor Wilder dans le <i>M&eacute;nestrel</i> et cit&eacute;e par M. Pigot dans son volume,
+pages 3-4. Il s'agit de la pr&eacute;sentation de Georges, qui avait neuf ans
+seulement, &agrave; un membre du Comit&eacute; des &eacute;tudes du Conservatoire. Celui-ci,
+voyant l'enfant si jeune, accueillit d'abord froidement le p&egrave;re et l'ami
+qui le lui conduisaient. &laquo;Il faut lui faire deviner des accords,
+dit-il.&mdash;Tout ce que vous voudrez&raquo;, r&eacute;pondit le p&egrave;re. On pla&ccedil;a Georges
+de fa&ccedil;on qu'il ne p&ucirc;t voir le clavier, on plaqua des accords, et il les
+nomma tous sans se tromper une seule fois.</p>
+
+<p>Plus tard, son extr&ecirc;me habilet&eacute; de lecteur<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> fut remarqu&eacute;e. Apr&egrave;s sa
+mort, Marmontel, dans son livre <i>Symphonistes et Virtuoses</i>, a d&eacute;clar&eacute;
+que &laquo;son jeu&raquo; avait &laquo;un charme inimitable&raquo;, et qu'il &eacute;tait un &laquo;virtuose
+consomm&eacute;&raquo;, tandis qu'&Eacute;mile Perrin, dans le discours qu'il pronon&ccedil;ait, le
+10 juin 1876, &agrave; l'inauguration du monument &eacute;lev&eacute; sur sa tombe<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, le
+qualifiait <i>d'ex&eacute;cutant incomparable</i>.</p>
+
+<p>Voici les recommandations qu'il m'avait faites lorsqu'il m'avait exhort&eacute;
+&agrave; &eacute;tudier s&eacute;rieusement le piano: me surveiller, me critiquer,
+<i>m'&eacute;couter</i> tr&egrave;s attentivement et recommencer les passages jusqu'&agrave; ce
+que l'attaque de la touche produis&icirc;t la qualit&eacute; de son voulue, ne pas me
+contenter d'&agrave; peu pr&egrave;s, apprendre l'emploi raisonn&eacute; de la p&eacute;dale pour
+soutenir les sons m&ecirc;me pendant les plus courts moments quand c'&eacute;tait
+n&eacute;cessaire et durant que la main &eacute;tait forc&eacute;e d'abandonner une ou
+plusieurs touches dont les cordes pourtant devaient continuer &agrave; vibrer.
+Il obtenait, du reste, des effets merveilleux de douceur par l'usage
+simultan&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> des deux p&eacute;dales, et, dans le fortissimo, joignait toujours
+le moelleux, le velout&eacute;, &agrave; la vigueur et &agrave; l'&eacute;clat. C'&eacute;tait une chose
+des plus &eacute;mouvantes, une des plus hautes sensations d'art, que de lui
+entendre dire &agrave; demi-voix, quelquefois presque &agrave; voix basse, en
+s'accompagnant au piano,&mdash;et avec son organe de t&eacute;nor il chantait tour &agrave;
+tour les parties de femmes, de baryton ou de basse,&mdash;c'&eacute;tait une des
+plus hautes sensations d'art que de lui entendre dire les belles pages
+qu'il choisissait dans les &#339;uvres des ma&icirc;tres dont il poss&eacute;dait &agrave; Paris
+une riche biblioth&egrave;que. Le souvenir de ces auditions me revient souvent,
+et il me semble alors que r&eacute;sonnent encore &agrave; mes oreilles tant&ocirc;t un
+morceau, tant&ocirc;t l'autre: certains accents superbes du r&ocirc;le de Cassandre
+dans la <i>Prise de Troie</i> de Berlioz, &laquo;Tu ne m'&eacute;coutes pas, tu ne veux
+rien comprendre,&raquo; plus loin, la vision de la proph&eacute;tesse, ses paroles
+entrecoup&eacute;es et les dessins de l'orchestre remplissant les silences de
+Cassandre, ou bien l'&eacute;tude de la <i>Chasse</i> de Heller, le num&eacute;ro XIV en fa
+mineur des <i>Nuits Blanches</i> du m&ecirc;me, les 32 <i>variations</i><span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> de Beethoven
+sur un th&egrave;me en ut mineur, la <i>Marche Fun&egrave;bre</i> de Chopin, des fugues et
+des pr&eacute;ludes du <i>Clavecin bien temp&eacute;r&eacute;</i> de S&eacute;bastien Bach. Il avait
+beaucoup insist&eacute; sur le double profit, pour les doigts et pour le
+sentiment, qu'il y avait &agrave; retirer de ce recueil si l'on s'attachait &agrave;
+le travailler. Il m'en ex&eacute;cutait des pi&egrave;ces difficiles avec une
+technique impeccable et en grand musicien, mettant en relief les parties
+principales, et il me faisait remarquer ce qu'il y avait de moderne dans
+certaines de ces pi&egrave;ces, comme dans le pr&eacute;lude en si b&eacute;mol mineur,
+num&eacute;ro XXII du premier cahier, qu'il jouait avec une expression
+passionn&eacute;e et douloureuse de la plus vive intensit&eacute;, mais sans l'ombre
+d'une exag&eacute;ration et toujours guid&eacute; par un go&ucirc;t parfait. Il &eacute;tait d'avis
+que le pianiste, pour bien ressentir l'&eacute;motion esth&eacute;tique et bien
+nuancer, devait fredonner, s'aider de la voix qui le portait, animait,
+colorait son jeu, et lui-m&ecirc;me s'en servait, surtout lorsqu'il
+interpr&eacute;tait un morceau d'orchestre, imitant, &agrave; bouche ouverte ou &agrave;
+bouche ferm&eacute;e, le timbre des divers instruments, compl&eacute;tant ou<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
+soulignant les d&eacute;tails et les contre-chants. D'ailleurs, il poss&eacute;dait &agrave;
+un tel degr&eacute; l'art de faire vibrer le piano dans toutes les portions &agrave;
+la fois de son &eacute;tendue et d'en varier les timbres, qu'il rendait
+admirablement, sans le secours de la voix, les r&eacute;ductions d'orchestre
+telles que la <i>Marche Nuptiale</i> du <i>Songe d'une Nuit d'&eacute;t&eacute;</i> de
+Mendelssohn, et qu'il &eacute;veillait l'id&eacute;e de l'orchestre m&ecirc;me dans des
+&#339;uvres &eacute;crites pour piano comme la <i>Marche Fun&egrave;bre</i> n&ordm; 3 du cinqui&egrave;me
+recueil, op. 62, des <i>Romances sans paroles</i>, du m&ecirc;me auteur. Il pensait
+aussi que, pour approfondir et perfectionner un morceau, il fallait
+l'apprendre par c&#339;ur. Sa m&eacute;moire, d'ailleurs, &eacute;tait extraordinaire, et
+il pouvait composer de longs ouvrages sans en &eacute;crire une note.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ce qui est de l'orchestration elle-m&ecirc;me, il jugeait qu'elle
+gagnait en n'&eacute;tant pas touffue. Comme je louais un jour celle d'un
+compositeur dont quelques effets particuliers m'avaient s&eacute;duit, il
+m'interrompit pour critiquer l'ensemble de ses proc&eacute;d&eacute;s: &laquo;Non,<span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
+soutint-il, il avait des pr&eacute;jug&eacute;s. &Ccedil;a manque d'air, et, dans
+l'orchestre, il faut de l'air.&raquo; J'ai pu me rendre compte une fois de
+tout le soin qu'il apportait dans le choix des combinaisons, dans la
+composition des colorations. J'ai racont&eacute; plus haut que nous &eacute;tions un
+soir &agrave; travailler chez lui avec Guiraud, eux orchestrant leur cantate de
+l'exposition de 1867, moi copiant son hymne. Guiraud et moi, nous &eacute;tions
+aux deux bouts de la table, Bizet, au milieu, le piano derri&egrave;re lui. Un
+moment, il se leva, essaya quelques accords &agrave; plusieurs reprises en
+fredonnant, puis se tournant vers nous, nous questionna: &laquo;Quels
+instruments entendez-vous? Je n'arrive pas &agrave; trouver ce que je
+voudrais.&raquo; Nous le lui d&icirc;mes, tous les deux, Guiraud un peu
+distraitement, sans interrompre sa besogne, moi curieux de savoir ce
+qu'il penserait de ce que j'indiquais. Il nous r&eacute;pondit: &laquo;Oui, c'est
+cela, sans doute, mais pas tout &agrave; fait, pourtant.&raquo; Et il continua de
+chercher. Un instant apr&egrave;s il reprit: &laquo;Je tiens! J'ai assez de douceur
+avec les cors; avec deux bassons, je n'aurais pas assez de mordant, je<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
+vais en mettre quatre.&raquo; Il ajoutait aussi les violoncelles, les altos
+et, peut-&ecirc;tre, les clarinettes dans le chalumeau. Malheureusement, je ne
+me rappelle plus d'une fa&ccedil;on suffisamment pr&eacute;cise de tous les timbres
+qu'il employait. Ce qu'il m'est encore possible d'affirmer, c'est que du
+dosage de chacun de ces &eacute;l&eacute;ments et de leur m&eacute;lange, il devait na&icirc;tre
+une sonorit&eacute; nouvelle.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, je me suis born&eacute; &agrave; t&eacute;moigner, et je me suis efforc&eacute; de ne pas
+appr&eacute;cier. Maintenant, avant de terminer, je demanderai qu'il me soit
+permis de r&eacute;clamer contre un oubli et de protester contre une l&eacute;gende.</p>
+
+<p>On ne voit g&eacute;n&eacute;ralement dans l'&#339;uvre de Bizet que l'<i>Arl&eacute;sienne</i> et
+<i>Carmen</i>, et je ne m&eacute;connais pas que ce ne soient des chefs-d'&#339;uvre o&ugrave;
+il n'y a pas une faiblesse. Cela n'emp&ecirc;che pas, pourtant, qu'il ne soit
+injuste de ne tenir aucun compte des beaut&eacute;s que renferment les
+<i>P&ecirc;cheurs de Perles</i>, la <i>Jolie Fille de Perth</i>, <i>Djamileh</i>, la
+symphonie, l'ouverture dramatique, <i>Patrie</i>, les m&eacute;lodies, dont
+plusieurs, les <i>Adieux de l'H&ocirc;tesse Arabe</i>, <i>Vous ne priez pas</i>, <i>Ma vie
+a son secret</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> sont admirables et si poignantes, d'autres morceaux
+encore pour piano et la <i>Marche Fun&egrave;bre</i> o&ugrave; il y a des passages vraiment
+inspir&eacute;s. Je ne m'&eacute;tends pas sur ce sujet, car mon opinion peut sembler
+partiale. Si je la donne en passant, c'est que c'est celle aussi de
+connaisseurs d'un go&ucirc;t s&eacute;v&egrave;re et s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Quant &agrave; cette croyance qui tend &agrave; s'accr&eacute;diter et d'apr&egrave;s laquelle Bizet
+serait mort du chagrin d'&ecirc;tre m&eacute;connu et d'avoir eu ses ouvrages
+accueillis d'une mani&egrave;re d&eacute;favorable par une partie de la critique, elle
+ne repose sur rien d'exact, et je consid&egrave;re comme un devoir d'en r&eacute;unir
+et d'en fournir les preuves. Certes, ce n'est pas dans un esprit de
+d&eacute;nigrement et de malveillance qu'on r&eacute;p&egrave;te les r&eacute;cits qui ont cours, et
+c'est plut&ocirc;t, au contraire, dans des sentiments de r&eacute;paration et de
+sympathie, mais la v&eacute;rit&eacute; n'en est pas moins tr&egrave;s diff&eacute;rente de ces
+r&eacute;cits, et, quelque triste qu'elle soit, elle est moins p&eacute;nible pour moi
+parce qu'elle ne diminue pas la valeur morale de l'ami que je
+connaissais bien qu'elle n'alt&egrave;re pas la physionomie d'un artiste
+<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>absolument sinc&egrave;re. Nature &eacute;lev&eacute;e, Bizet cherchait par-dessus tout &agrave;
+r&eacute;aliser son id&eacute;al, et les petites blessures d'amour-propre ne
+comptaient gu&egrave;re pour lui. Le repr&eacute;senter autrement, c'est le mal juger.</p>
+
+<p>Sans doute, Marmontel, dont il a &eacute;t&eacute; l'&eacute;l&egrave;ve et qui l'appr&eacute;ciait comme
+il m&eacute;ritait de l'&ecirc;tre a bien, en effet, &eacute;crit ceci: &laquo;La nature si
+honn&ecirc;te et si franche de Georges Bizet a cruellement souffert de cette
+&acirc;pret&eacute; souvent excessive de la critique. Sous une apparence froide, le
+c&#339;ur du vaillant compositeur battait vite et fort, et, quoique bien
+tremp&eacute;e, son &acirc;me s'est bris&eacute;e avant l'heure dans ces combats
+journaliers, o&ugrave; il faudrait pouvoir regarder ses ennemis en souriant.
+Moins &eacute;pris de son art, moins jaloux de ses &#339;uvres, Bizet serait encore
+une des gloires de l'&eacute;cole fran&ccedil;aise. Une extr&ecirc;me nervosit&eacute;, jointe &agrave; un
+vif sentiment de sa dignit&eacute; professionnelle, lui donne le triste
+privil&egrave;ge de figurer dans la galerie des morts c&eacute;l&egrave;bres<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Oui, Marmontel a bien &eacute;crit ces lignes, mai<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>s il d&eacute;clare aussi que Bizet
+&eacute;tait malade avant les r&eacute;p&eacute;titions de <i>Carmen</i>, et voici le portrait
+que, finalement, il trace de lui: &laquo;Tous ceux qui ont connu Bizet
+rendront comme nous t&eacute;moignage des nobles et g&eacute;n&eacute;reuses qualit&eacute;s de son
+c&#339;ur, de l'&eacute;l&eacute;vation et de la d&eacute;licatesse de ses sentiments. D'un
+jugement sain et droit, et d'une conscience rigide, G. Bizet ignorait
+les compromis; il avait au supr&ecirc;me degr&eacute; le sentiment du juste et
+l'horreur de l'intrigue... Bizet &eacute;tait bon, g&eacute;n&eacute;reux, d&eacute;vou&eacute;, fid&egrave;le &agrave;
+toutes ses affections; son amiti&eacute;, sinc&egrave;re et inalt&eacute;rable &eacute;tait solide
+comme sa conscience<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.&raquo; Et plus loin, Marmontel ajoute encore ceci qui
+confirme enti&egrave;rement ce que j'ai, moi-m&ecirc;me, signal&eacute; plus haut<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>: &laquo;Ami
+fid&egrave;le, camarade d&eacute;vou&eacute;, ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines
+jalousies, G. Bizet, dont la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de c&#339;ur ne s'est jamais
+d&eacute;mentie, &eacute;tait heureux des succ&egrave;s de ses &eacute;mules de la veille et de ses
+rivaux du lendemain. Son esprit &eacute;lev&eacute;, ses sentiments<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> d&eacute;licats
+l'entra&icirc;naient &agrave; encourager les moins heureux, &agrave; consoler ceux qu'avait
+trahis la fortune; et c'&eacute;tait avec une enti&egrave;re sinc&eacute;rit&eacute; qu'il
+applaudissait au triomphe de ses concurrents<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.&raquo; Il y a donc
+contradiction entre ces derni&egrave;res appr&eacute;ciations de Marmontel et les
+premi&egrave;res concernant sa mort, car enfin, <i>a priori</i>, on a peine &agrave;
+admettre qu'un artiste &laquo;ne connaissant ni l'envie, ni les mesquines
+jalousies&raquo;, qu'un artiste &laquo;dont la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de c&#339;ur ne s'est jamais
+d&eacute;mentie&raquo;, et qui &laquo;&eacute;tait heureux des succ&egrave;s de ses &eacute;mules de la veille
+et de ses rivaux du lendemain&raquo;, on a de la peine &agrave; admettre qu'un pareil
+artiste ait souffert au point d'en mourir des injustices du public et de
+la critique. Eh bien, pour qu'on soit &agrave; m&ecirc;me de se prononcer en
+connaissance de cause, examinons les faits.</p>
+
+<p>Bizet, tr&egrave;s jeune, &eacute;crivait de Rome &agrave; Marmontel: &laquo;La sottise aura
+toujours de nombreux adorateurs; apr&egrave;s tout, je ne m'en plains pas, et
+je vous assure que j'aurais grand plaisir<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> &agrave; n'&ecirc;tre appr&eacute;ci&eacute; que par de
+pures intelligences. Je ne fais pas grand cas de cette popularit&eacute; &agrave;
+laquelle on sacrifie aujourd'hui honneur, g&eacute;nie et fortune<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en 1860 qu'il s'exprimait de la sorte. Avait-il chang&eacute; depuis?
+Je m'en serais bien aper&ccedil;u, car, soit dans nos conversations, soit dans
+ses lettres, il &eacute;tait avec moi d'une absolue franchise, et pourtant, je
+n'ai jamais remarqu&eacute; chez lui la moindre trace de vanit&eacute;. Il m'est
+arriv&eacute; plusieurs fois de lui entendre soutenir, sur quelque point
+d'esth&eacute;tique musicale ou dramatique, une opinion tout &agrave; fait diff&eacute;rente
+de celle qu'il avait quand nous nous &eacute;tions vus l'ann&eacute;e d'avant. Alors,
+je lui en faisais l'observation, et il me r&eacute;pondait, avec un ton de voix
+qui, &agrave; lui seul, d&eacute;notait l'absence compl&egrave;te de tout souci
+d'amour-propre et l'unique pr&eacute;occupation de la d&eacute;couverte du vrai et de
+la r&eacute;alisation du beau: &laquo;Oui, mais depuis j'ai r&eacute;fl&eacute;chi&raquo;. Et il
+m'exposait les raisons qui l'avaient amen&eacute; &agrave; modifier ses id&eacute;es.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>Je ne sais s'il avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s affect&eacute; de l'accueil plus que froid que
+son premier ouvrage, les <i>P&ecirc;cheurs de Perles</i>, avait, en g&eacute;n&eacute;ral,
+rencontr&eacute; aupr&egrave;s de la critique, mais, quand nous nous sommes li&eacute;s, il
+en avait si bien pris son parti qu'&agrave; part deux ou trois morceaux qu'il
+chantait en s'accompagnant au piano, lorsque les amis qui venaient chez
+lui &agrave; cette &eacute;poque le priaient de leur en faire entendre quelque chose,
+il en parlait comme d'une &#339;uvre sans valeur. Le jour o&ugrave; il apprit que
+j'avais achet&eacute; la partition, il se montra fort contrari&eacute; et se r&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'avez-vous pas pr&eacute;venu? Je vous l'aurais donn&eacute;e.
+D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin d'avoir &ccedil;a.</p>
+
+<p>Plus tard, n&eacute;anmoins, apr&egrave;s l'avoir relue, il se d&eacute;clara satisfait
+d'avoir pu &eacute;crire aussi jeune un certain nombre de pages. Voici, en
+d&eacute;finitive, &agrave; quoi se r&eacute;duisait, d'apr&egrave;s lui, ce qu'il y avait d'&agrave; peu
+pr&egrave;s bien dans cet op&eacute;ra: au premier acte, l'andante du duo de Nadir et
+de Zurga:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Au fond du temple saint...</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind"><span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>et la romance de Nadir:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Je crois entendre encore</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Cach&eacute; sous les palmiers...</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">au deuxi&egrave;me acte, le ch&#339;ur chant&eacute; dans la coulisse:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">L'ombre descend des cieux...</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">puis, la cavatine de Le&iuml;la:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Me voil&agrave; seule dans la nuit...</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">au troisi&egrave;me acte, enfin, l'air de Zurga:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">L'orage s'est calm&eacute;....</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Quant &agrave; tout le reste, cela ne valait pas qu'on s'y arr&ecirc;t&acirc;t, et ne
+m&eacute;ritait que l'oubli. Ce jugement &eacute;tait prononc&eacute; avec une telle
+conviction que je me laissai influencer. Je l'adoptai sur la parole du
+ma&icirc;tre, et je suis demeur&eacute; longtemps sans le modifier. Plus tard, je
+rouvris la partition, je la jouai d'un bout &agrave; l'autre, et je compris
+alors que Bizet avait &eacute;t&eacute; trop s&eacute;v&egrave;re, et que j'avais eu tort d'accepter
+trop facilement son appr&eacute;ciation. Sans doute, on trouve &ccedil;a et l&agrave; dans
+les <i>P&ecirc;cheurs de Perles</i> des imperfections,<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> des faiblesses, mais un
+musicien de g&eacute;nie &eacute;tait seul capable de les composer &agrave; vingt-quatre ans,
+et il y a dans cette pi&egrave;ce plus de talent que dans beaucoup d'autres qui
+ont d&eacute;pass&eacute; la centaine ou qui ont &eacute;t&eacute; repr&eacute;sent&eacute;es avec luxe sur la
+sc&egrave;ne de l'Op&eacute;ra. Du reste, Bizet se rendait bien compte que le fait
+d'avoir eu un ouvrage en trois actes jou&eacute; m&ecirc;me sans succ&egrave;s, lui avait
+cr&eacute;&eacute; une situation sup&eacute;rieure &agrave; celle d'autres musiciens qui n'avaient
+r&eacute;ussi &agrave; produire au th&eacute;&acirc;tre que des pi&egrave;ces en un ou deux actes.</p>
+
+<p>On verra plus loin dans ses lettres les sentiments qu'il &eacute;prouvait en
+constatant la r&eacute;ception faite &agrave; ses autres &#339;uvres. On sait d&eacute;j&agrave; qu'il
+avait travaill&eacute; avec soin la cantate mise au concours pour l'exposition
+de 1867. Il n'a pas le prix; il n'a pas m&ecirc;me de mention. Comment
+prend-il la chose? &laquo;J'ai &eacute;t&eacute; emb&ecirc;t&eacute; une demi-heure. C'est bien
+fini<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.&raquo; Il est <i>ravi</i>, d'ailleurs, que le prix ait &eacute;t&eacute; attribu&eacute; &agrave; M.
+Saint-Sa&euml;ns. C'est que, chez lui, lorsqu'il y en a, le d&eacute;couragement est
+court.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>Quant &agrave; la <i>Jolie Fille de Perth</i>, il pense qu'elle a &laquo;obtenu un vrai et
+s&eacute;rieux succ&egrave;s<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>&raquo;.</p>
+
+<p>La symphonie a provoqu&eacute; des manifestations oppos&eacute;es. Il note des chuts
+et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, d&eacute;clare
+qu'elle &laquo;a tr&egrave;s bien march&eacute;&raquo;, et conclut: &laquo;En somme, succ&egrave;s<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>La premi&egrave;re repr&eacute;sentation de <i>Djamileh</i> eut lieu le 22 mai 1872, et
+voici ce qu'il m'&eacute;crivait le 17 juin: &laquo;<i>Djamileh</i> n'est pas un succ&egrave;s.
+Le po&egrave;me est vraiment antith&eacute;&acirc;tral, et ma chanteuse a &eacute;t&eacute; au-dessus de
+toutes mes craintes. Pourtant, je suis extr&ecirc;mement satisfait du r&eacute;sultat
+obtenu. La presse a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s int&eacute;ressante, et jamais op&eacute;ra-comique en un
+acte n'a &eacute;t&eacute; plus s&eacute;rieusement, et, je puis le dire, plus passionn&eacute;ment
+discut&eacute;<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.&raquo; Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des
+critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet,
+l'auteur des paroles de <i>Djamileh</i>, <i>Notes d'un Librettiste</i>, pages
+26-40.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>Il est possible qu'en sortant de la premi&egrave;re de <i>Carmen</i>, il ait subi
+une d&eacute;pression morale passag&egrave;re, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas
+signal&eacute;e, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne
+convenait, et il ne m'a pas parl&eacute; de cette marche dans Paris qui aurait
+dur&eacute; toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait
+exhal&eacute; sa douleur. D'ailleurs, dans un article du <i>Th&eacute;&acirc;tre</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, sur la
+<i>Milli&egrave;me Repr&eacute;sentation de Carmen</i>, Ludovic Hal&eacute;vy a &eacute;crit ceci qui est
+tr&egrave;s positif: &laquo;Nous habitions, Bizet et moi, la m&ecirc;me maison..., nous
+rentr&acirc;mes &agrave; pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.&raquo; M. Vincent
+d'Indy m'a racont&eacute; qu'apr&egrave;s le premier acte, lui et d'autres jeunes
+musiciens rencontr&egrave;rent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le
+trottoir o&ugrave; donnait l'entr&eacute;e des artistes, et qu'ils l'entour&egrave;rent en le
+f&eacute;licitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur
+r&eacute;pondit doucement:&mdash;Vous &ecirc;tes les premiers qui me disiez &ccedil;a, et je
+crains bien que vous ne soyez les derniers.&raquo;</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>Seulement, les dispositions pessimistes ne dur&egrave;rent pas, et nous avons &agrave;
+cet &eacute;gard deux t&eacute;moignages tr&egrave;s cat&eacute;goriques.</p>
+
+<p>Dans la pr&eacute;face des <i>Notes d'un Librettiste</i>, Ludovic Hal&eacute;vy,
+s'adressant &agrave; Louis Gallet, d&eacute;clare ceci: &laquo;Vous donnez, dans votre &eacute;tude
+sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publi&eacute;s sur <i>Djamileh</i>.
+Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur <i>Carmen</i>. Je vois
+encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation. Attrist&eacute;, oui certes il l'&eacute;tait, mais d&eacute;courag&eacute;,
+non<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.&raquo; Et Ludovic Hal&eacute;vy a renouvel&eacute; cette affirmation dans son
+article du <i>Th&eacute;&acirc;tre</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>: &laquo;Apr&egrave;s cette f&acirc;cheuse premi&egrave;re, les
+repr&eacute;sentations continu&egrave;rent, non pas, comme on l'a dit &agrave; tort, devant
+des salles vides; les recettes &eacute;taient, au contraire, honorables et
+d&eacute;passaient g&eacute;n&eacute;ralement celles des pi&egrave;ces du r&eacute;pertoire. Et peu &agrave; peu,
+&agrave; chacune des repr&eacute;sentations de <i>Carmen</i>, grossissait le groupe,
+d'abord si mince, des admirateurs de<span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> l'&#339;uvre de Bizet. Il en fut ainsi
+pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la
+campagne, attrist&eacute;, mais non d&eacute;courag&eacute;. Il &eacute;tait de nature &eacute;nergique et
+il avait en lui-m&ecirc;me une l&eacute;gitime confiance.&raquo; On remarquera,&mdash;Bizet qui
+&eacute;tait encore &agrave; Paris avait pu s'en rendre compte,&mdash;que la pi&egrave;ce s'&eacute;tait
+relev&eacute;e apr&egrave;s la premi&egrave;re repr&eacute;sentation. Ludovic Hal&eacute;vy le constate, et
+c'&eacute;tait encore, du reste, l'opinion de la principale interpr&egrave;te. M.
+Arthur Pougin a &eacute;crit dans le <i>M&eacute;nestrel</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> un article intitul&eacute; <i>La
+l&eacute;gende de la chute de Carmen et la mort de Bizet</i>. Or, voici ce qu'on y
+trouve: &laquo;Oui certainement, M<sup>e</sup> Galli-Mari&eacute; a raison, et il faudrait en
+finir une bonne fois avec cette l&eacute;gende b&ecirc;te et inexacte de la chute de
+<i>Carmen</i> qui aurait caus&eacute; la mort de Bizet... Je n'ai jamais cess&eacute; de
+protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon
+et utile de r&eacute;tablir les faits. C'est ce que M<sup>e</sup> Galli-Mari&eacute; a fait
+r&eacute;cemment, dans une conversation avec un de nos confr&egrave;res de province,
+M. Bernard,<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> r&eacute;dacteur du <i>Petit Ni&ccedil;ois</i>, qui la rapporte en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;L'insucc&egrave;s de <i>Carmen</i> &agrave; la cr&eacute;ation, mais c'est une l&eacute;gende! <i>Carmen</i>
+n'est pas tomb&eacute;e au bout de quelques repr&eacute;sentations, comme beaucoup le
+croient... Nous l'avons jou&eacute;e plus de quarante fois dans la saison, et
+quand ce pauvre Bizet est mort, le succ&egrave;s de son chef-d'&#339;uvre semblait
+d&eacute;finitivement assis.&raquo;</p>
+
+<p>Gallet rapporte aussi de son c&ocirc;t&eacute;, dans ses <i>Notes d'un Librettiste</i>,
+des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'&eacute;tat d'esprit de
+Bizet<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>. &Agrave; sa demande, Gallet avait &eacute;crit pour lui un po&egrave;me sur
+<i>Genevi&egrave;ve de Paris</i> qu'il destinait, une fois mis en musique, aux
+concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce po&egrave;me que
+Gallet alla le voir pour la derni&egrave;re fois avant son d&eacute;part pour la
+campagne et peu de jours avant sa mort. &laquo;Je le trouvai, dit-il, un peu
+accabl&eacute;, souriant d'un sourire encore m&eacute;lancolique, plein d'ardeur
+pourtant &agrave; la pens&eacute;e du labeur prochain. Assis &agrave; l'angle<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> de la
+chemin&eacute;e, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses
+souffrances pass&eacute;es et de ses r&ecirc;ves d'avenir.&mdash;La maladie, il en riait
+d&eacute;j&agrave;, la croyant vaincue!&mdash;Les r&ecirc;ves, il les recommen&ccedil;ait avec une
+satisfaction toujours nouvelle! Bien loin d&eacute;j&agrave; &eacute;taient <i>Djamileh</i>,
+disparue si vite, <i>Carmen</i>, discut&eacute;e, d&eacute;daign&eacute;e aussi par certains,
+<i>L'Arl&eacute;sienne</i> plus heureuse, <i>Don Rodrigue</i> m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute; dans son essor
+par l'incendie de l'Op&eacute;ra et la pr&eacute;f&eacute;rence accord&eacute;e &agrave; un autre ouvrage.
+Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie
+tendaient alors vers cette <i>Genevi&egrave;ve</i> pour l'ach&egrave;vement de laquelle il
+s'&eacute;tait donn&eacute; nagu&egrave;re trois mois: mai-juin-juillet<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Eh bien, le vrai Bizet, le voil&agrave;. C'est le m&ecirc;me que celui qui
+m'&eacute;crivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate
+pour l'exposition de 1867: &laquo;J'ai &eacute;t&eacute; emb&ecirc;t&eacute; une demi-heure. C'est bien
+fini.&raquo; C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages repr&eacute;sent&eacute;s et ne
+songeait qu'aux &#339;uvres projet&eacute;es. Au Bizet rapetiss&eacute;<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> par la l&eacute;gende,
+l'histoire oppose le Bizet r&eacute;el: un consciencieux et pas un vaniteux. Et
+si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des
+regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'&eacute;tendue de
+la perte, du moins leur offre-t-elle une image fid&egrave;le du ma&icirc;tre
+regrett&eacute;, image qu'ils conserveront pieusement dans son int&eacute;grit&eacute; et
+dans sa puret&eacute;<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
+
+<p class="r smcap">edmond galabert.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>LETTRES &Agrave; UN AMI</h2>
+
+<p class="c"><span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[53</a></span>&mdash;1865-1872&mdash;</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="date">
+Juin ou juillet 1865<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">.[25]</a><br />
+</p>
+
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Voici vos contre-points<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. J'ai corrig&eacute; les pages 1, 3, 5 et 9. Les
+autres pages contenant les m&ecirc;mes fautes, j'aime mieux vous les laisser
+corriger vous-m&ecirc;me. Ce sera un excellent exercice pour vous, meilleur
+que d'en faire de nouveaux. Je suis tr&egrave;s content. Ne vous effrayez pas
+du nombre de fautes. En r&eacute;alit&eacute;, cela se r&eacute;duit &agrave; trois ou quatre
+fautes. Vous faites trop sauter votre chant; il faut &eacute;crire par degr&eacute;s
+conjoints le plus possible. Quand je dis vous faites trop sauter, je
+devrais dire plut&ocirc;t mal sauter. Vous allez me comprendre.</p>
+
+<p>Ce mouvement est mauvais: &nbsp; <img src="images/001.png" alt="Illustration: /-\/-\/-\" /></p>
+
+<p>Celui-ci est excellent: &nbsp; <img src="images/002.png" alt="Illustration: /\/\/\" /></p>
+
+<p>Ex.: &nbsp; <img src="images/003.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Cela est tr&egrave;s mauvais, bien qu'il n'y ait que des sauts de tierces et de
+quintes.</p>
+
+<p>Au contraire, ceci est bon:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/004.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> n'est pas vocal, le 2<sup>e</sup> est tr&egrave;s facile &agrave; ex&eacute;cuter. C'est
+compris, n'est-ce pas? Mais ce qui est meilleur que tout, ce sont les
+degr&eacute;s conjoints.</p>
+
+<p>Mes corrections vous mettront &agrave; m&ecirc;me d'&eacute;viter les fautes de quintes et
+d'octaves. Voici la r&egrave;gle: lorsque deux quintes sont s&eacute;par&eacute;es par un
+accord, elles sont bonnes (<i>de m&ecirc;me pour les octaves</i>); lorsqu'une des
+deux quintes est form&eacute;e par une note de passage, il n'y a pas faute.
+Ceci ne peut s'appliquer aux octaves, puisqu'une note formant octave est
+toujours r&eacute;elle.</p>
+
+<p>Ex.: &nbsp; <img src="images/005.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Mauvais puisque les deux quintes ne sont pas s&eacute;par&eacute;es par un accord.</p>
+
+<p>Exemples bons:</p>
+<p class="c"><img src="images/006.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Maintenant, n'oubliez pas qu'on ne peut pas faire de quartes, de
+septi&egrave;mes, etc., autrement qu'en notes de passage.</p>
+
+<p>Ne faites que tr&egrave;s rarement croiser les parties, c'est-&agrave;-dire passer la
+partie sup&eacute;rieure au-dessous de la partie inf&eacute;rieure, et quand cela vous
+arrive, n'oubliez pas que la partie qui croise devient basse et suit
+toutes les r&egrave;gles de la basse.</p>
+
+<p>Ex: &nbsp; <img src="images/007.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>C'est comme s'il y avait:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/008.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Donc, une quarte, deux quintes, tr&egrave;s mauvais.</p>
+
+<p>Dans le contre-point en syncopes, ne brisez pas aussi souvent la
+syncope. T&acirc;chez que vos syncopes fassent <i>dissonance</i> le plus souvent
+possible. N'oubliez pas que la quarte est dissonance comme la deuxi&egrave;me
+et la septi&egrave;me et comporte les m&ecirc;mes obligations de r&eacute;solution, et
+marchez!</p>
+
+<p>Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrig&eacute;es.
+Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi.
+Pensez aussi au contre-point fleuri cinqui&egrave;me esp&egrave;ce. Ne vous fatiguez
+pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins
+grande quantit&eacute;; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile.
+Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de
+vous &ecirc;tre utile et de vous donner un t&eacute;moignage de la sympathie que vous
+m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois d&eacute;vou&eacute; et
+affectionn&eacute;.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re vous remercie et vous envoie tous ses compliments.</p>
+
+<p>Pas de nouvelles de L&eacute;cuyer<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+
+<p class="date">
+Juillet (?) 1865<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>Il y a un grand progr&egrave;s. Faites-moi encore une page de chaque esp&egrave;ce &agrave;
+deux parties. Faites attention &agrave; vos octaves dans les syncopes. Faites
+mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degr&eacute;s conjoints. Le
+contre-point fleuri manque un peu de vari&eacute;t&eacute;. Faites plus m&eacute;lodique.
+&Eacute;crivez votre cantate<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Indiquez vos mouvements. Cela m'est &eacute;gal que
+l'accompagnement de piano ne soit pas tr&egrave;s fini. Indiquez les rythmes,
+les rentr&eacute;es, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous
+fatiguez pas. J'ai vu L&eacute;cuyer qui m'a charg&eacute; de mille amiti&eacute;s pour vous.
+Mon p&egrave;re vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute
+affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant
+que vous voudrez.</p>
+
+<p class="sign">
+Mille fois &agrave; vous.<br />
+</p>
+
+
+<p class="date">
+Juillet ou bien ao&ucirc;t 1865<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a><br />
+</p>
+
+<p>Je suis enchant&eacute; de cet envoi. Ne vous inqui&eacute;tez pas de l'orchestre.
+Vous savez d&eacute;j&agrave; instrumenter. Si c'est la premi&egrave;re fois que vous
+orchestrez, le r&eacute;sultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est
+pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien &agrave; changer. La
+fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux
+avant-derni&egrave;res pages) sentent le bon style, la bonne mani&egrave;re. L'id&eacute;e
+est seulement un peu terne. Lancez-vous, t&acirc;chez d'arriver au path&eacute;tique,
+&eacute;vitez la s&eacute;cheresse, ne faites pas trop fi de la sensualit&eacute;, aust&egrave;re
+philosophe. Songez &agrave; Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de
+<i>Don Juan</i>, des <i>Noces</i>, de la <i>Fl&ucirc;te</i>, de <i>Cos&igrave; fan tutte</i>. Lisez Weber
+aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il
+y a l&agrave; une philosophie qu'on peut rendre tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e. L'art a ses
+exigences. Du reste, livrez-vous &agrave; vous-m&ecirc;me et ce sera bien. Merci du
+plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages.
+L'intelligence est chose rare en ce si&egrave;cle de B&eacute;otiens, et &ccedil;a fait
+plaisir de la rencontre &agrave; forte dose. &Agrave; bient&ocirc;t, cher ami, et croyez &agrave;
+toute ma sympathie, &agrave; toute mon affection.</p>
+
+<p>Envoyez aussi souvent que vous voulez.</p>
+
+<p class="date">
+Fin de l'&eacute;t&eacute; ou automne de 1865<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>Le contre-point va &agrave; merveille. Commencez &agrave; 3 parties. Vous avez un
+trait&eacute;; lisez et marchez. La m&eacute;lodie que vous m'envoyez est claire; il y
+a du progr&egrave;s dans la forme. L'id&eacute;e n'est peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s originale,
+mais cela ne m'inqui&egrave;te pas. T&acirc;chez de m'envoyer de la composition. Je
+suis impatient de lire une cantate de vous. L&eacute;cuyer est, en effet, &agrave;
+B&eacute;ziers. <i>Iwan</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> est &agrave; la copie. Je ne passerai pas avant fin janvier
+ou commencement f&eacute;vrier.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re vous dit mille choses; moi, je vous serre la main de toute
+amiti&eacute;. &Agrave; bient&ocirc;t.</p>
+
+
+<p class="date">
+D&eacute;cembre 1865.<br />
+</p>
+
+<p>J'allais pr&eacute;cis&eacute;ment vous &eacute;crire. Je m'inqui&eacute;tais de vous, et votre
+lettre me cause une surprise extr&ecirc;me. Je n'ai re&ccedil;u aucune
+cantate<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>!... Ce papier n'a pu s'&eacute;garer chez moi; on me remet tr&egrave;s
+fid&egrave;lement mes lettres. Je ne sais que penser. Je suis enchant&eacute; de vous
+savoir en bonne sant&eacute; et en bonnes dispositions de travail. Quelle bonne
+vie vous menez l&agrave;-bas! Que je voudrais &ecirc;tre &agrave; votre place! <i>Iwan</i> est
+encore retard&eacute;! le th&eacute;&acirc;tre Lyrique n'a pas le sou!... Envoyez-moi
+quelque chose. Je vous &eacute;crirai plus longuement un de ces jours. Je suis
+accabl&eacute; de besogne. Je ne sais o&ugrave; donner de la t&ecirc;te. Envoyez-moi du
+contre-point, de la composition, et &agrave; vous de tout c&#339;ur.</p>
+
+
+<p class="date">
+D&eacute;cembre 1865<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>...<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>Ne vous d&eacute;couragez pas. Tout cela chante bien; c'est bien &eacute;crit.
+Vous avez fait trop vite, ne vous doutant pas des pi&egrave;ges accumul&eacute;s sous
+chaque note. D&eacute;barrassez-vous de ce mal d'octaves. C'est curieux, rien
+de tout cela n'est bon, et cependant, il est &eacute;vident que c'est le
+travail d'un musicien. Quelquefois un travail correct est preuve
+d'&eacute;vidente incapacit&eacute;. Recommencez tout cela, et attention! Envoyez-moi
+d&egrave;s que ce sera pr&ecirc;t. J'ai fini avec le Lyrique. <i>Iwan</i> retir&eacute;. Je suis
+en pourparlers avec le Grand-Op&eacute;ra. Je vous tiendrai au courant.</p>
+
+<p class="ind">&Agrave; vous mille fois.</p>
+
+<p class="r top" style="font-size:95%;"><b>Fin d&eacute;cembre 1865 ou plut&ocirc;t janvier, peut-&ecirc;tre f&eacute;vrier 1866</b><a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>Bravo! Vite, un autre quatuor avec <i>scherzo</i> et du contre-point.
+Lancez-vous, inspirez-vous. Ce petit quatuor-l&agrave;, tout na&iuml;f qu'il est,
+est au-dessus de bien des gens qui se croient forts. Je suis ravi de
+vous voir en si bonne voie. Voil&agrave; un fameux pas de fait. Soignez-vous;
+ne lisez pas trop! Je voudrais bien avoir le temps d'ab&icirc;mer mes yeux sur
+Voltaire et Diderot. Rien de nouveau &agrave; l'Op&eacute;ra. Il faut attendre encore
+et intriguer toujours. Comme c'est amusant! Travaillez, et &agrave; vous de
+toute amiti&eacute;.</p>
+
+<p class="date">
+Fin mars ou avril 1866<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>C'est en tr&egrave;s bonne voie. Venez: nous travaillerons. Vous supprimez
+trop souvent la tierce dans les accords parfaits. &Agrave; bient&ocirc;t, et mille
+fois &agrave; vous.</p>
+
+<p>Ma route a chang&eacute; de nom: 10, route des Cultures, rive gauche, au
+V&eacute;sinet, Seine-et-Oise<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Tous les jours except&eacute; mardi et samedi.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1866.<br />
+</p>
+
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p>En plein <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, lorsqu'une soci&eacute;t&eacute; soi-disant civilis&eacute;e tol&egrave;re,
+encourage m&ecirc;me les monstruosit&eacute;s b&ecirc;tes et inutiles, les odieux
+assassinats qui s'accomplissent sous nos yeux et auxquels notre belle
+Frrrrance va sans doute bient&ocirc;t prendre part<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, les hommes honn&ecirc;tes et
+intelligents doivent se rassembler, s'entendre, s'aimer, s'&eacute;clairer et
+plaindre les 999 milli&egrave;mes d'idiots, de filous, de banquiers, de raseurs
+dont notre pauvre terre est couverte!... Ce qui signifie, mon cher ami,
+que je serai toujours mille fois heureux de recevoir vos lettres, de
+resserrer les n&#339;uds de notre amiti&eacute; qui, j'esp&egrave;re, vous est aussi ch&egrave;re
+qu'&agrave; moi.</p>
+
+<p>Et d'abord, parlons de votre ami<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>. J'ai vu M. de... qui m'a promis de
+ne pas choisir un secr&eacute;taire sans m'avoir pr&eacute;venu. Malheureusement, il
+n'est pas compl&egrave;tement d&eacute;cid&eacute; &agrave; reprendre un secr&eacute;taire. Il peut,
+dit-il, s'en passer. J'ai chaudement appuy&eacute;. Tout cela est vague, et je
+suis d&eacute;sol&eacute; de n'&ecirc;tre pas un monsieur tr&egrave;s influent au risque d'avoir
+quelques d&eacute;corations &eacute;trang&egrave;res. Dites &agrave; G. que je pense continuellement
+&agrave; vous, c'est-&agrave;-dire &agrave; lui. Si je vois poindre quelque chose, je
+marcherai imm&eacute;diatement. Quant &agrave; <i>l'int&eacute;r&ecirc;t</i> que je prends &agrave; cette
+affaire, dites, ou plut&ocirc;t ne dites pas au tuteur-m&eacute;c&egrave;ne, que j'entends
+le rendre tellement exorbitant qu'il n'en a, lui, le cher homme, jamais
+r&ecirc;v&eacute; de pareil pour ses capitaux. C'est un 400 p. 100 qui se nomme le
+plaisir d'&ecirc;tre bon &agrave; quelqu'un et &agrave; quelque chose... D&eacute;cid&eacute;ment la
+culture des &eacute;cus d&eacute;traque le c&#339;ur et la cervelle. J'aime mieux mes
+fraises<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, mes ennuis et mes cr&eacute;anciers. Consolez G. T&acirc;chez de lui
+faire prendre patience. Je ne vois rien, et croyez que cela me chagrine
+s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>Votre aventure au mus&eacute;e nous a fait rire aux larmes, Guiraud<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> et moi.
+Mille remerciements de tous deux et tenez-nous au courant de vos m&#339;urs
+provinciales.</p>
+
+<p>J'ai sign&eacute; mon trait&eacute;<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Je dois avoir mon premier acte lundi. Ma
+symphonie<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a> est toujours inachev&eacute;e. Il est vrai que j'ai &agrave; composer
+des m&eacute;lodies pour Choudens. Je vous enverrai tout cela d&egrave;s que ce sera
+publi&eacute;<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>. Tout en achevant mes travaux d'&eacute;diteurs et en commen&ccedil;ant ma
+<i>Jolie Fille de Perth</i>, je vais terminer ma symphonie pour laquelle j'ai
+un faible marqu&eacute;, bien qu'elle me fasse endiabler.</p>
+
+<p>Que faites-vous? Travaillez-vous? Il faut faire une bonne ann&eacute;e de
+travail. Profitez de votre tranquillit&eacute;. Si M. de Bismarck, aid&eacute; du
+chol&eacute;ra, son digne coll&egrave;gue en chair-&agrave;-p&acirc;t&eacute;, nous fait rater
+l'exposition, nous retire nos &eacute;l&egrave;ves, nos &eacute;diteurs, notre pain, en un
+mot, j'irai vous demander asile et philosopher quelques semaines avec
+vous l'ann&eacute;e prochaine, car, pour cette ann&eacute;e, h&eacute;las! je vois bien qu'il
+n'y faut pas penser. &Agrave; bient&ocirc;t, cher, &eacute;crivez-moi, et croyez-moi
+toujours votre ami de toute sympathie, de toute affection et du meilleur
+de mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>Envoyez-moi de la besogne. Mille amiti&eacute;s de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>L&eacute;cuyer arrive demain.</p>
+
+<p class="date">
+Juillet 1866.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bien, cher ami, je suis tr&egrave;s content de votre travail. Faites
+encore quelques noires sur blanches et continuez. Pas de frottements,
+pas d'unissons, que tout cela ait l'air facile. C'est l&agrave; la v&eacute;ritable
+difficult&eacute;.</p>
+
+<p>Je suis, cher ami, accabl&eacute; de besogne: symphonie, op&eacute;ra, courses,
+affaires, ennuis, etc. J'ai termin&eacute; ma symphonie. Je commence la <i>Jolie
+Fille</i>. La pi&egrave;ce sera jolie, je l'esp&egrave;re, mais quels vers!... c'est
+toujours comme dans le <i>Val d'Andorre</i>:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Dans cette ferme hospitali&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 10%;">Nous trouverons, j'en suis <i>certain</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;"><i>Peut-&ecirc;tre</i> une aimable meuni&egrave;re<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Mais <i>&agrave; coup s&ucirc;r</i> d'excellent vin.</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; propos d'excellent vin, le v&ocirc;tre fait la joie de tous mes amis, y
+compris L&eacute;cuyer et Guiraud qui vous envoient mille amiti&eacute;s. Ce vin-l&agrave;
+sent le soleil! C'est fameux! Je ne vois rien &agrave; l'horizon pour G. H&eacute;las!
+cher ami, les hommes deviennent de plus en plus &eacute;go&iuml;stes. Depuis votre
+d&eacute;part, cela marche encore mieux! J'ai des amis tr&egrave;s atteints par la
+crise financi&egrave;re. La hausse de l'Italien a fait perdre beaucoup
+d'argent! Il est, para&icirc;t-il, f&acirc;cheux que l'Italie ne banqueroute pas un
+brin. Je ne comprends rien &agrave; ce syst&egrave;me. Du reste, on m'affirme que
+c'est tr&egrave;s clair... On parle d'armistice, de paix. Nous aurons
+l'exposition. On jouera peut-&ecirc;tre la <i>Jolie Fille</i>. Esp&eacute;rons.&mdash;Dites &agrave;
+G. que je suis bien sensible &agrave; son affection. C'est tr&egrave;s partag&eacute; de mon
+c&ocirc;t&eacute;; je serai heureux de le voir. Peut-&ecirc;tre sa pr&eacute;sence nous aidera &agrave;
+trouver enfin un coin quelconque. &Eacute;crivez-moi de longues lettres.
+Travaillez bien sans vous fatiguer et croyez-moi votre ami d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re vous fait mille compliments bien affectueux.</p>
+
+<p class="date">
+Ao&ucirc;t 1866.<br />
+</p>
+
+<p>Bon! cela marche. Faites encore quelques contre-points de cette esp&egrave;ce,
+mais en attaquant les syncopes. Marchez, marchez, et envoyez-moi de la
+besogne plus souvent.</p>
+
+<p>J'ai sur...<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a> 320 pages d'&eacute;preuves &agrave; corriger, ma <i>Fille de Perth</i>
+dont je suis assez content, mais qui me donne un mal de chien. C'est ce
+qui excuse la bri&egrave;vet&eacute; de cette lettre.</p>
+
+<p>Ah! premi&egrave;re des <i>P&ecirc;cheurs</i>, le 30 septembre 1863<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+
+<p>&Eacute;crivez-moi plus souvent; vous devez avoir le temps de causer avec moi.
+Ma <i>Fille de Perth</i> ressemble peu au roman. C'est une pi&egrave;ce &agrave; effet,
+mais les types sont trop peu accentu&eacute;s. Je r&eacute;parerai, j'esp&egrave;re, cette
+faute. Il y a des vers...</p>
+
+<p>Tenez au hasard:</p>
+
+<table summary="drama" cellspacing="5" cellpadding="5">
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+cath.<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+Ainsi donc, plus de jalousie!
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+sm.<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+Et vous plus de coquetterie!
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+cath. &nbsp; &nbsp;
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+C'est convenu!
+</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+sm. &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>
+C'est entendu!<br />
+Ah! d&eacute;sormais le bonheur m'est rendu!
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>ou bien:</p>
+
+<table summary="drama1" cellspacing="5" cellpadding="5">
+<tr>
+<td>
+Quelle est encor cette aventure?<br />
+Nous n'en sortirons pas, vraiment!<br />
+Je n'y comprends rien! mais je jure &nbsp; &nbsp; &nbsp;<br />
+Que l'ami Smith est innocent!
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p><i>L'ami Smith</i> est d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Enfin, il faut travailler l&agrave;-dessus. Je ne me sers pas des paroles pour
+composer; je ne trouverais pas une note!</p>
+
+<p>Gounod, officier de la L&eacute;gion d'honneur. &Agrave; bient&ocirc;t, je vous embrasse de
+tout mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>&Agrave; G., mille amiti&eacute;s.</p>
+
+<p class="sign">
+Votre ami.
+</p>
+
+<p class="date">
+Septembre 1866.
+</p>
+
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; bien long &agrave; vous r&eacute;pondre. Mon temps est d&eacute;vor&eacute; par le travail.
+Mes 320 pages d'&eacute;preuves sont corrig&eacute;es et remplac&eacute;es par d'autres; il
+n'y a pas de fin! J'ai termin&eacute; le premier acte de la <i>Jolie Fille</i>. &Agrave;
+propos du roman de Walter Scott, il faut que je vous avoue mon h&eacute;r&eacute;sie.
+Je le trouve d&eacute;testable. Entendons-nous: c'est un d&eacute;testable roman, mais
+c'est un livre excellent. M. Ponrail du Tesson, chevalier de la L. d'h.,
+arrivera peut-&ecirc;tre &agrave; faire un bon roman, mais il ne fera jamais que des
+livres m&eacute;prisables. Vous me comprenez: je veux seulement excuser
+Saint-Georges de n'avoir pas suivi l'intrigue du romancier anglais.
+Comme vous prenez part &agrave; ce qui m'int&eacute;resse, que vous &ecirc;tes r&eacute;ellement
+mon ami, je ne crains pas de vous ennuyer en vous contant bri&egrave;vement mon
+sc&eacute;nario:</p>
+
+
+<table summary="drama3" cellspacing="0" cellpadding="2">
+<tr><td colspan="2" align="center">PERSONNAGES<br />&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Smith</span></td><td>armurier, t&eacute;nor.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Le duc de Rothsay</span></td><td>baryton.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Glover </span></td><td>gantier.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Catherine</span></td><td>sa fille.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Ralph</span></td><td>montagnard, apprenti chez Glover.</td></tr>
+<tr><td><span class="smcap">Mab</span></td><td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+<p>reine de Boh&ecirc;me, dit Saint-Georges; moi, je dis: reine des Boh&eacute;miens.</p>
+<table summary="drama4" cellspacing="5" cellpadding="5" style="font-size:95%;">
+<tr>
+<td align="center">
+ACTE PREMIER
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">
+<i>L'atelier de Smith. Ameublement</i> ad hoc.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center"><br />
+SC&Egrave;NE PREMI&Egrave;RE
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">
+<span class="smcap">Les forgerons</span> <i>au travail</i>.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+ch&oelig;ur
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">
+Travaillons et forgeons, etc.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="right">
+<i>Survient Smith.</i>
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">
+SM: Amis, ce soir carnaval. Amusez-vous; votre t&acirc;che est finie, etc.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="right">
+<i>Exeunt les forgerons.</i>
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center"><br />
+SC&Egrave;NE II
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">
+<span class="smcap">smith</span> <i>seul.</i>
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+Me voil&agrave; seul avec mon amour &agrave; Catherine. Pourquoi ne veux-tu pas
+m'aimer? Pourquoi n'ob&eacute;is-tu pas &agrave; ton p&egrave;re qui me veut pour gendre?
+etc.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">
+<i>R&eacute;cit et romance.</i>
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+<i>Bruit au dehors.</i> SM: Qu'entends-je?... des cris. Je crois qu'on
+insulte une femme. Courons.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+<i>Il prend une hache et se dispose &agrave; sortir lorsque Mab se pr&eacute;cipite.</i>
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center"><br />
+SC&Egrave;NE III
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+<span class="smcap">Mab</span>: Secourez-moi. Je meurs d'effroi; de jeunes seigneurs ont voulu
+m'embrasser &agrave; votre porte. <span class="smcap">Sm.</span>: Ne craignez rien. Vous &ecirc;tes chez moi.
+<span class="smcap">Mab</span>: Merci. Mais &agrave; mon tour laissez-moi vous rendre service. Donnez-moi
+votre main, et je vous dirai votre destin futur. <span class="smcap">Sm</span>: Ma pauvre enfant,
+tu perds ton temps, je ne crois pas aux sorciers. <span class="smcap">Mab</span>, <i>prenant la main
+de Sm</i>: Vous &ecirc;tes amoureux d'une coquette qui vous fait mourir de
+jalousie, mais je vous affirme qu'elle vous aime. Ne craignez rien de
+Ralph; il l'aime, mais elle n'aime que vous, et tenez, pour vous faire
+respecter mon art magique, dans un instant Simon Glover viendra avec sa
+fille et son apprenti vous demander &agrave; souper. <span class="smcap">Sm.</span>: Est-il
+possible?&mdash;Ensemble, etc. (<i>On frappe au dehors.</i>) <span class="smcap">Mab</span>: Ce sont eux.
+<span class="smcap">Sm:</span>: Mais, j'y pense, Catherine est jalouse. Cache-toi, l&agrave;, dans cette
+chambre. (<i>Mab se cache.</i>)
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center"><br />
+SC&Egrave;NE IV
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+smith, glover, cath., ralph.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+<span class="smcap">Les arrivants</span>: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous r&eacute;unir
+chez un ami. <span class="smcap">Sm</span>: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. <span class="smcap">Ralph</span>,
+<i>sombre</i>: Que se disent-ils tous les deux? <span class="smcap">Glover</span>: Nous souperons chez
+toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il
+faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apport&eacute; des vins. <span class="smcap">Cath</span>: Fi
+donc! Peut-on penser &agrave; de semblables d&eacute;tails? Le carnaval nous garde
+d'autres plaisirs. Ici <i>Air de bravoure</i>: De gr&acirc;ce, etc., sur <i>les
+plaisirs du carnaval</i>. <span class="smcap">Glover</span>, <i>apr&egrave;s l'air</i>: Tout cela est fort joli,
+mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux
+surveiller les appr&ecirc;ts du repas. <span class="smcap">Ralph</span>, <i>maussade</i>: Je suis votre
+apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aper&ccedil;ois pr&egrave;s de la
+porte l'inconnu qui suivait tout &agrave; l'heure Catherine. <span class="smcap">Sm</span>, <i>avec col&egrave;re</i>:
+Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour
+la d&eacute;fendre. <span class="smcap">Ralph</span>: Mais... <span class="smcap">Cath</span>: Assez!... <span class="smcap">Glover</span>: Viens ou je te
+chasse. <span class="smcap">Ralph</span>: Les laisser seuls! H&eacute;las! mais je me vengerai.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="right">
+<i>Ils sortent.</i>
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center"><br />
+SC&Egrave;NE V
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center" class="smcap">
+cath. sm.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+<span class="smcap">Sm</span>: C'est bient&ocirc;t la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette
+fleur. (<i>Une rose d'or &eacute;maill&eacute;.</i>) <span class="smcap">Cath</span>: Mais c'est tricher que
+d'accepter d'avance un pr&eacute;sent. <span class="smcap">Sm</span>: Consentez &agrave; notre mariage. <span class="smcap">Cath</span>:
+Nous verrons! <span class="smcap">Sm</span>: Je vous aime... Ici, un duo d'amour...<i>sans
+cabalette</i>.
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center"><br />
+SC&Egrave;NE VI
+</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>
+<span class="smcap">Un &eacute;tranger</span> <i>couvert d'un manteau</i>: C'est ici que la belle est entr&eacute;e...
+La voici. <span class="smcap">Sm</span>: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai
+fauss&eacute; dans le bras d'un manant. <span class="smcap">Sm</span>. <i>se met &agrave; l'ouvrage furieux.
+L'&eacute;tranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour &agrave; Catherine. Sm.
+interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume.
+Catherine, qui n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute;e de donner une le&ccedil;on de patience &agrave;
+Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend
+plus et qui bout de jalousie, redescend la sc&egrave;ne, et, voyant le duc qui
+veut<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> embrasser la main de Catherine, il l&egrave;ve sur lui son marteau, mais
+la Boh&eacute;mienne a suivi cette sc&egrave;ne de la chambre o&ugrave; elle &eacute;tait cach&eacute;e,
+elle s'&eacute;lance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le
+duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant
+ce cri</i>! <i>Coup de th&eacute;&acirc;tre. Quatuor.</i> (L'effet de l'acte, je crois.)
+<i>Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith.
+Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie.
+Il ne comprend rien &agrave; la col&egrave;re de sa fille. Il se met &agrave; table. Mab
+agace le duc dont elle est &eacute;prise. Smith se d&eacute;sole. Catherine boude. Le
+duc sort en riant.</i> Le rideau baisse.
+</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="top">Voil&agrave; mon premier acte, tr&egrave;s mal racont&eacute;. Je suis content de la musique.
+Je crois avoir bien &eacute;tabli mes types. Le <i>Ralph</i> est bien venu. Il
+deviendra tr&egrave;s important au deuxi&egrave;me acte. Je suis tr&egrave;s satisfait du
+deuxi&egrave;me acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma
+prochaine lettre.</p>
+
+<p>Je ne vais plus &agrave; Paris<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>. Je suis tout au travail. Et vous, que
+faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas
+avoir de vos nouvelles.</p>
+
+<p>Vos maximes sont charmantes. D&egrave;s mon retour &agrave; Paris, je veux lire le
+livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est...
+&eacute;videmment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre
+&eacute;poque.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t. Je vous prie, mille amiti&eacute;s &agrave; G., et &agrave; vous ma meilleure, ma
+plus vive affection.</p>
+
+<p class="date">
+Septembre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>Bravo! c'est tr&egrave;s bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes,
+pr&eacute;occupez-vous, avant toute chose, de la qualit&eacute; de vos syncopes. Des
+dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de
+n&eacute;cessit&eacute; absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles
+sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais bris&eacute;es une
+ou deux fois, il ne faut pas h&eacute;siter. Des dissonances avant tout.</p>
+
+<p>Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour
+X..., vous b&eacute;niriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est
+enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail ch&eacute;ri pour &eacute;crire
+des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis veng&eacute;. J'ai fait cet
+orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de
+bastringue borgne, l'ophicl&eacute;ide et la grosse caisse marquent
+agr&eacute;ablement le 1<sup>er</sup> temps avec le trombone basse et les violoncelles
+et contre-basses, tandis que le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> temps sont assomm&eacute;s
+par les cors, les altos, les 2<sup>es</sup> violons, les deux 1<sup>ers</sup> trombones
+et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto!
+Tenez, c'est ainsi tout le temps:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/009.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence &agrave;
+ex&eacute;cuter ces machines-l&agrave;!... Horrible!... Ils peuvent penser &agrave; autre
+chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour
+faire</p>
+<p class="c"><img src="images/010.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+
+<p class="nind">lorsqu'il y a</p>
+
+<p class="c"><img src="images/011.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+
+<p class="nind">et <i>vice versa</i>. Mais qu'importe!...</p>
+
+<p>Votre pauvre G. me d&eacute;sole. Je comprends toute la tristesse de sa
+situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui &ecirc;tre bon &agrave; quelque
+chose. Quel temps de b&ecirc;tise et d'&eacute;go&iuml;sme!</p>
+
+<p>Je travaille &eacute;norm&eacute;ment. Je viens de faire au galop six m&eacute;lodies pour
+Heugel. Je crois que vous n'en serez pas m&eacute;content. J'ai bien choisi mes
+paroles: les <i>Adieux &agrave; Suzon</i> d'<i>A. de Musset</i>; <i>&Agrave; une fleur</i>, du
+<i>m&ecirc;me</i>, le <i>Grillon</i> de <i>Lamartine</i> (un peu Saint-Georges), un adorable
+<i>Sonnet</i> de <i>Ronsard</i>, une petite mi&egrave;vrerie gracieuse de <i>Millevoye</i>, et
+une folle guitare de <i>Hugo</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai pas supprim&eacute; une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux
+musiciens &agrave; mutiler les po&egrave;tes.</p>
+
+<p>Mon op&eacute;ra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que
+c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets &agrave; adorer le travail! Je
+ne vais plus qu'une fois par semaine &agrave; Paris<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>, j'y fais mes affaires
+strictement, et je reviens au galop.</p>
+
+<p>Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, &agrave;
+l'abri des raseurs, des fl&acirc;neurs, des diseurs de rien, du monde enfin,
+h&eacute;las! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition
+approche. Venez un peu. Nous nous prom&egrave;nerons ensemble, et nous ferons
+d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de
+la partie, j'en serai ravi! J'ai id&eacute;e qu'avec lui et Guiraud, nous
+formerions un assez joli quatuor!... R&ecirc;ves, projets! C'est mieux que
+r&eacute;alit&eacute;. Allons, ne vous d&eacute;solez pas; prenez courage. Votre contre-point
+va &agrave; merveille. D&egrave;s que vous pourrez composer, faites-le.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon c&#339;ur.</p>
+
+<p class="date">
+Octobre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes deux amours. J'ai &eacute;t&eacute; profond&eacute;ment touch&eacute; de cette marque de
+confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est
+charmant, d'un d&eacute;cousu... adorable, en ce qu'il peint &agrave; merveille l'&eacute;tat
+de vos &acirc;mes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine
+de caprice, d'impr&eacute;vu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste
+gaiet&eacute;... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappel&eacute; mes
+courses &agrave; travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande
+sup&eacute;riorit&eacute;... Vous le savez bien, brigands que vous &ecirc;tes... et si votre
+bon c&#339;ur n'adoucissait votre rigidit&eacute;, vous m'&eacute;craseriez de toute votre
+philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le
+d&eacute;sire... je le souhaite, mes amis, de tout mon c&#339;ur... Edmond me
+raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non
+d&eacute;finitive... peut-&ecirc;tre!... Certes, vous &ecirc;tes heureux... et si je
+pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais &ecirc;tre
+ingrat... m&ecirc;me envers le mal... et puis, n'en d&eacute;plaise &agrave; mon grave
+Edmond, <i>le compl&eacute;ment de la nature</i> des sexes comporte avec lui <i>le
+contact de deux &eacute;pidermes</i>... Sors de l&agrave;, mon brave homme... Chamfort
+&eacute;tait un brutal... Soit! mais sa proposition mat&eacute;rialiste n'est pas m&ecirc;me
+un paradoxe... Je ne d&eacute;fends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis
+artiste!&mdash;N'exag&eacute;rons rien, mes amis... soyons flexibles... La v&eacute;rit&eacute;
+est belle... elle est m&ecirc;me la source de toutes les beaut&eacute;s absolues...
+politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi,
+il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert
+s'indigne!... mais je soup&ccedil;onne G. d'&ecirc;tre plus indulgent... J'ai bien
+compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre
+avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un
+principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour
+le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le
+manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progr&egrave;s dont vous
+parlez, ce progr&egrave;s marche, lentement mais s&ucirc;rement; il d&eacute;truit peu &agrave; peu
+toutes les superstitions. La v&eacute;rit&eacute; se d&eacute;gage, la science se vulgarise,
+la religion est &eacute;branl&eacute;e; elle tombera bient&ocirc;t, dans quelques si&egrave;cles,
+c'est-&agrave;-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette
+religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a
+&eacute;t&eacute; l'admirable instrument du progr&egrave;s; c'est elle, surtout la
+catholique, qui nous a enseign&eacute; les pr&eacute;ceptes qui nous permettent de
+nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le
+sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne
+aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous m&eacute;prisons cette fausse clart&eacute;
+qui a pourtant accoutum&eacute; peu &agrave; peu nos yeux &agrave; regarder la lumi&egrave;re. Sans
+elle, nous &eacute;tions aveugles d&egrave;s le berceau, &agrave; jamais!... Croyez-vous
+qu'un admirable imposteur comme Mo&iuml;se n'ait pas fait faire un formidable
+pas &agrave; la philosophie, par cons&eacute;quent &agrave; l'humanit&eacute;? Voyez cette sublime
+absurdit&eacute; qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de d&eacute;gager de ce
+splendide fatras la plupart des v&eacute;rit&eacute;s que nous connaissons
+aujourd'hui? Il fallait les habiller, &agrave; cette &eacute;poque, des costumes du
+temps, il fallait leur faire endosser la livr&eacute;e de l'erreur, du
+mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une
+influence heureuse, d&eacute;cisive. Que si vous m'objectez les pers&eacute;cutions,
+les crimes, les infamies qui ont &eacute;t&eacute; commises en son nom, je vous
+r&eacute;pondrai que l'humanit&eacute; s'est br&ucirc;l&eacute; les doigts au flambeau. Des
+millions d'hommes &eacute;gorg&eacute;s par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la
+mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la
+croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est
+un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi,
+plus tard. Nous avons d&eacute;j&agrave; fait un grand pas, puisque ce gendarme nous
+suffit presque. Demandez &agrave; la soci&eacute;t&eacute; ce qu'elle pr&eacute;f&egrave;re, ou de se
+passer d'&eacute;v&ecirc;ques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer,
+faites voter, et vous verrez quelle majorit&eacute; en faveur du gendarme! Le
+tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises
+passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les H&eacute;breux qui ne
+savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des
+autels, des Sina&iuml; avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux;
+plus tard, il a suffi de parler &agrave; l'imagination. Tout &agrave; l'heure, nous
+n'aurons plus affaire qu'&agrave; la raison... Je crois que tout l'avenir
+appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on
+m&ecirc;le toujours si b&ecirc;tement la politique). La soci&eacute;t&eacute; perfectionn&eacute;e, plus
+d'injustices, donc plus de m&eacute;contents, donc plus d'attentat contre le
+pacte social, plus de pr&ecirc;tres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus
+d'adult&egrave;res, plus de prostitution, plus d'&eacute;motions vives, plus de
+passions, attendez... plus de musique, plus de po&eacute;sie, plus de l&eacute;gion
+d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de th&eacute;&acirc;tre
+surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre
+faute. Mais malheureux que vous &ecirc;tes, votre progr&egrave;s in&eacute;vitable,
+implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en
+croit rien, j'en suis s&ucirc;r! Les soci&eacute;t&eacute;s les plus infect&eacute;es de
+susperstitions ont &eacute;t&eacute; les grandes promotrices de l'art: l'&Eacute;gypte, son
+architecture; la Gr&egrave;ce, sa plastique; la Renaissance, Rapha&euml;l, Phidias,
+Mozart, Beethoven, V&eacute;ron&egrave;se, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer,
+le paradis, les Djinns, les fant&ocirc;mes, les revenants, les P&eacute;ris, voil&agrave; le
+domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de
+la v&eacute;rit&eacute;, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et
+bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland &agrave;
+Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un &eacute;v&ecirc;que, l'olifant, etc. Comme
+musicien, je vous d&eacute;clare que si vous supprimez l'adult&egrave;re, le
+fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen
+d'&eacute;crire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un
+peu &eacute;corcher le sens des mots pour le d&eacute;finir... <i>Science de la
+sagesse...</i> C'est bien cela, except&eacute; que c'est tout le contraire! Tenez,
+je suis un pi&egrave;tre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous
+assure que je ferais de meilleure musique si je croyais &agrave; tout ce qui
+n'est pas vrai! Bref, r&eacute;sumons-nous: l'art d&eacute;gringole &agrave; mesure que la
+raison avance. Vous ne croyez pas... <i>c'est vrai</i>, pourtant! Faites-moi
+donc, un Hom&egrave;re, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de
+chim&egrave;res, de visions. Vous me supprimez les chim&egrave;res, bonsoir
+l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites <i>o&ugrave;
+est le mal</i>? je vous l&acirc;che et je ne discute plus, <i>parce que vous avez
+raison</i>! Mais c'est &eacute;gal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se
+sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant,
+mais nous aurons des Jean-Jacques quand m&ecirc;me, car vous ne changerez pas
+la mati&egrave;re dont l'homme est p&eacute;tri, et j'ai horreur de ce salmigondis de
+vice, de sentimentalit&eacute;, de philosophie et de g&eacute;nie qui produit un
+Rousseau. Veau &agrave; trois t&ecirc;tes... homme &agrave; trente-six faces... Pouah! n'en
+parlons plus!... Un hyst&eacute;rique, cynique, hypocrite, r&eacute;publicain et
+sensible par-dessus le march&eacute;! George Sand l'imite; terrible ch&acirc;timent!
+(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque
+sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je
+ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la col&egrave;re d'Edmond!
+Avec tout cela, vous avez regard&eacute; la petite bonne. Ch&egrave;re petite bonne!
+elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte,
+proprette, le nez retrouss&eacute;, les joues roses, les mains un peu
+calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! &agrave; la montagne! Oui,
+je la vois. Je vous avoue m&ecirc;me (tout bas) que je laisse Edmond se
+retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour &eacute;viter
+un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis
+puni de ma curiosit&eacute;. Elle a les bas sales, la ch&egrave;re petite, m&ecirc;me avant
+de les mettre... Un peu de r&eacute;alisme, maintenant. Je ne peux pas
+accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous &eacute;crire,
+tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arrach&eacute; &agrave; une diable de
+chanson &agrave; boire<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, qui ne venait pas. Elle est trouv&eacute;e, maintenant; je
+vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire
+d'inondations. Guerre, chol&eacute;ra, inondations, c'est du propre! Je ne
+quitte pas mon V&eacute;sinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris.
+Cela vous est &eacute;gal et vous avez bien raison.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville
+&agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation du..., de M... Au moment o&ugrave; Saint-Germain
+prof&eacute;rait ce vers:</p>
+
+<p><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">le parterre a chant&eacute;:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 10%;">C'est l'vaincu qui s'avance</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">cu qui s'avance</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">cu qui s'avance</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">sur l'air du</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 10%;">Roi barbu qui s'avance</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">bu qui s'avance.</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="nind">de la <i>Belle H&eacute;l&egrave;ne</i>.</p>
+
+<p>C'est le meilleur effet de la pi&egrave;ce... Si vos provinciaux avaient
+assist&eacute; &agrave; cette premi&egrave;re, ils auraient trouv&eacute; nos Parisiens l&eacute;g&egrave;rement
+shocking.</p>
+
+<p>Encore un joli vers du m&ecirc;me:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Ciel &eacute;toil&eacute;, soleil, espace, <i>&eacute;ther</i>, <i>nu&eacute;es</i>!</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Dieu vous b&eacute;nisse! a r&eacute;pondu le public.</p>
+
+<p>Vrai, c'&eacute;tait dr&ocirc;le!</p>
+
+<p>Le marquis de Boissy est mort! plus de gaiet&eacute; au S&eacute;nat! Le comte
+Bacciochi est mort, la surintendance est supprim&eacute;e... Camille Doucet<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>
+prend la direction g&eacute;n&eacute;rale des th&eacute;&acirc;tres. Rien de f&acirc;cheux pour moi, au
+contraire! Je travaille toujours &agrave; force. Les &eacute;preuves se multiplient,
+je ne sais d'o&ugrave; elles sortent; c'est de la g&eacute;n&eacute;ration spontan&eacute;e, le
+diable m'emporte!... Dans six semaines <i>Don Carlos</i> de Verdi; dans deux
+mois <i>Rom&eacute;o et Juliette</i> de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du
+contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez &agrave; la
+propagation des esp&egrave;ces, et puis composez.</p>
+
+<p>Choisissez des sujets bien id&eacute;als; les plus insens&eacute;s sont les meilleurs.
+Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-go&ucirc;t du
+quatuor<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>...</p>
+
+<p>Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas &agrave; faire du th&eacute;&acirc;tre? C'est une carri&egrave;re
+de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-l&agrave; de son
+c&ocirc;t&eacute;? Adieu, au revoir; &agrave; vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le
+meilleur de mon c&#339;ur, et &agrave; vous, G., que je connais d&eacute;j&agrave; si bien sans
+avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous,
+envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arriv&eacute;e... Une id&eacute;e: je glisse
+dans cette lettre une reproduction des traits fort irr&eacute;guliers d'un tr&egrave;s
+mauvais sujet fort enclin aux plaisirs d&eacute;fendus par la vraie, par la
+saine philosophie qui est la v&ocirc;tre, je le reconnais, mais toujours
+empoign&eacute; par ce qui est jeune, sinc&egrave;re, honn&ecirc;te, pur, candide, bon et
+intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins
+parfaits des hommes.</p>
+
+<p class="date">
+Octobre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore.</p>
+
+<p>1&ordm; Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords
+par mesure, vous offrent plus de dissonances.</p>
+
+<p>2&ordm; Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'&eacute;viter les
+sauts, les unissons, les croisements, etc.</p>
+
+<p>3&ordm; Pas de septi&egrave;mes se sauvant par la basse.</p>
+
+<p>4&ordm; Pas d'octaves ni de quintes sauv&eacute;es par la syncope qui ne sauve rien.</p>
+
+<p>5&ordm; Ayez toujours des r&eacute;solutions pures, sans frottements, et surtout
+sans quintes ni octaves cach&eacute;es m&ecirc;me entre les parties interm&eacute;diaires.
+Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le
+fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop
+pr&eacute;tentieux, de <i>l'oreille</i>. Cher ami, ce que Laboulaye dit &agrave; G., je
+vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler &agrave; Brid'oison ou au
+tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas
+d'art!... M&eacute;ditez ce pr&eacute;cepte de Buffon, qui se connaissait en style:
+&laquo;<i>Les ouvrages bien &eacute;crits seront les seuls qui passeront &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute;... Quelle que soit l'&eacute;l&eacute;vation des pens&eacute;es, si elles ne sont
+pas suffisamment et purement exprim&eacute;es, l'ouvrage p&eacute;rira... Les faits
+sont hors de l'homme, le style est l'homme m&ecirc;me.</i>&raquo; Il faut vous remettre
+&agrave; la composition, cher ami; vous voil&agrave; contrapuntiste. Encore une
+s&eacute;ance, et nous passerons &agrave; la fugue. Courage! Courage!</p>
+
+<p>Ce brave &eacute;v&ecirc;que Dupanloup en est au <i>spiritualisme</i> de 1820!... La
+<i>R&eacute;v&eacute;lation</i> et l'autorit&eacute; de l'&Eacute;glise... Tout est l&agrave;... Ne nous
+occupons pas de ces fadaises. C'est le pass&eacute; qui meurt en exhalant un
+dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!&mdash;<i>Requiescant in pace.</i></p>
+
+<p>&Agrave; propos, est-il possible que j'aie &eacute;crit la phrase que vous me
+reprochez dans votre derni&egrave;re lettre?... Malgr&eacute; mon peu d'habitude du
+jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la
+<i>science</i> est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progr&egrave;s... ce qui, pour
+moi, est tout diff&eacute;rent<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>! J'ai parl&eacute; du progr&egrave;s politique, social,
+auquel nos philosophes nous conduisent tout droit&mdash;c'est fort
+heureux&mdash;mais c'est am&eacute;ricain et pas artistique du tout.</p>
+
+<p>J'en aurais &agrave; dire l&agrave;-dessus plus que je ne saurais en &eacute;crire. Du reste,
+les discussions, malgr&eacute; leur vif int&eacute;r&ecirc;t, sont difficiles par
+correspondance. On &eacute;crit vite, on se trompe de mot, et l'on devient
+incompr&eacute;hensible. C'est ce qui m'est arriv&eacute; si j'ai mis <i>science</i> pour
+<i>progr&egrave;s</i>. Je croyais dire une v&eacute;rit&eacute;, et j'ai dit une absurdit&eacute;. J'ai
+compos&eacute; et...<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a> deux actes. Encore deux et neuf cents pages
+d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille
+beaucoup...<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. &Agrave;
+bient&ocirc;t. Mille choses &agrave; G., pour vous ma meilleure affection,
+aujourd'hui et toujours.</p>
+
+<p class="date">
+Novembre 1866.
+</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Vos &eacute;tudes de contre-point sont termin&eacute;es! La fugue va affermir votre
+style, le d&eacute;gager, l'&eacute;claircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis
+tr&egrave;s content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que
+je ne l'esp&eacute;rais. Donc, &agrave; la fugue. Avant d'attaquer cette grosse
+affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantit&eacute;
+de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous
+rappelez-vous nos conversations de cet &eacute;t&eacute;? Du reste, vous trouverez
+dans vos trait&eacute;s toutes les explications n&eacute;cessaires, et puis, vous
+voil&agrave; assez solide pour trouver vous-m&ecirc;mes beaucoup de choses. Proc&eacute;dez
+ainsi:</p>
+
+<p class="c">
+&Agrave; deux parties:</p>
+
+<p>
+Canons &agrave; l'8<sup>ve</sup>
+</p>
+
+<p class="c"><img src="images/012.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+
+<p>
+&agrave; la 4<sup>te</sup> et &agrave; la 5<sup>te</sup><br />
+</p>
+
+<p class="c"><img src="images/013.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Le reste ne vaut pas la peine d'&ecirc;tre &eacute;tudi&eacute;!</p>
+
+<p>Donc, &agrave; l'&#339;uvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne.
+Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas
+travailler dans le doute et dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Je suis harass&eacute; de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis
+plus. J'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de renoncer &agrave; l'orchestre de ma symphonie. D&egrave;s ma
+<i>Fille de Perth</i> termin&eacute;e, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute
+pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je
+ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre gar&ccedil;on! trouvera-t-il? Je
+rage, en v&eacute;rit&eacute;, de n'&ecirc;tre pas plus &agrave; m&ecirc;me de lui &ecirc;tre utile. Enfin,
+esp&eacute;rons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous
+exaltez pas. Puisque votre bonne &eacute;toile vous met &agrave; m&ecirc;me de trouver en
+<i>vous</i> les &eacute;l&eacute;ments de <i>vie</i> intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur
+rien! Plus je vais, plus je m&eacute;prise notre pauvre esp&egrave;ce humaine. Except&eacute;
+vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mari&eacute;s!!!! je
+ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un
+homme excellent, vraiment bon, vraiment d&eacute;vou&eacute;, vraiment sinc&egrave;rement
+affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aim&eacute; de tout
+mon c&#339;ur et que je d&eacute;teste aujourd'hui!</p>
+
+<p>Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits,
+et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie &agrave; faire demain!</p>
+
+<p>Si je puis l'ann&eacute;e prochaine aller vous voir, vous et vos po&eacute;tiques amis
+ruminants, j'accomplirai un de mes d&eacute;sirs les plus chers, croyez-le. Si
+j'aime les b&#339;ufs... mais je suis &agrave; moiti&eacute; Romain..., oui..., et les
+buffles aussi... Ces gaillards-l&agrave; ont un regard &agrave; eux!... Plus de
+tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, &agrave;
+bient&ocirc;t, et toujours votre ami de toute amiti&eacute; tendre et d&eacute;vou&eacute;e.</p>
+
+<p class="date">
+D&eacute;cembre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>Bien. Vous poss&eacute;dez maintenant le m&eacute;canisme des imitations. Faites en
+sorte que votre style soit plus m&eacute;lodique, vos modulations plus
+accentu&eacute;es, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est
+difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la
+fugue.</p>
+
+<p>Votre prochain envoi devra se composer de pr&eacute;parations de fugues. Je
+m'explique: Sujet.&mdash;R&eacute;ponse.&mdash;Puis le ou les contre-sujets sur le sujet
+et aussi sur la r&eacute;ponse, et enfin les strettes du sujet, de la r&eacute;ponse
+et de chacun des contre-sujets.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apport&eacute; &agrave; la
+correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je
+travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai
+des le&ccedil;ons, des &eacute;preuves &agrave; corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis
+tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits &agrave; passer, mais j'aurai fini. Le...
+est tr&egrave;s tourment&eacute; par les auteurs de...<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, qui lui pr&ecirc;tent de
+l'argent<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Je veux &ecirc;tre pay&eacute; ou jou&eacute;; pour cela, il faut rester dans
+les termes rigoureux du trait&eacute;. Je suis tr&egrave;s content de moi. C'est bon,
+<i>j'en suis s&ucirc;r</i>, car c'est en avant.</p>
+
+<p>Parlons de ce pauvre G. Je suis d&eacute;sol&eacute;. Madame..., qui m'avait promis
+son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. H&eacute;bert<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>
+est, dit-on, de retour &agrave; Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il
+veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout
+cela a si peu de chances de r&eacute;ussite...</p>
+
+<p>J'ai d&icirc;n&eacute; chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder
+la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le
+manque de sp&eacute;cialit&eacute; est un obstacle grave. Ce pauvre gar&ccedil;on me fait
+r&eacute;ellement peine, car sa situation est d&eacute;plorable... H&eacute;las! Si j'&eacute;tais
+ministre!</p>
+
+<p><i>Mignon</i> est un succ&egrave;s d'argent. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, je n'ai pas trouv&eacute; le
+temps d'aller l'entendre.&mdash;On r&eacute;p&egrave;te <i>Rom&eacute;o</i>. <i>Freisch&uuml;tz</i> fait de
+l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le th&eacute;&acirc;tre que la direction. &Agrave;
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Je vous aime de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+<p class="date">
+D&eacute;cembre 1866.<br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; la h&acirc;te, cher ami. J'&eacute;cris &agrave; G. de venir d&icirc;ner avec moi. Je vais le
+t&acirc;ter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont
+<i>d&eacute;plorables</i>. J'ai lu la derni&egrave;re: &laquo;Il faut songer &agrave; me soulager de ce
+que je fais pour toi!... Un tel d&icirc;ne &agrave; 85 c.&raquo;... et autres
+ind&eacute;licatesses du m&ecirc;me genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a
+pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'&eacute;crit pas des lettres
+pareilles &agrave; un pauvre gar&ccedil;on qui ne sait o&ugrave; donner de la t&ecirc;te. &Agrave;
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p class="sign">
+Votre ami.
+</p>
+
+<p>Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du
+monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui.</p>
+
+<p class="date">
+Janvier 1867.<br />
+</p>
+
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p>Un coup de collier sur les r&eacute;ponses et les contre-sujets, et vite &agrave; la
+fugue.</p>
+
+<p>J'ai fini mon op&eacute;ra. Je l'ai remis &agrave; Carvalho le 29 d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>Maintenant nous allons voir.</p>
+
+<p>On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun d&eacute;lai. En
+r&eacute;p&eacute;titions ou proc&egrave;s.</p>
+
+<p>Ma prochaine lettre vous donnera des d&eacute;tails &agrave; ce sujet. Je suis tr&egrave;s
+content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et
+je n'ai rien... h&eacute;las! toujours rien!... Ce pauvre gar&ccedil;on ne peut
+travailler dans la situation o&ugrave; il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient
+(?) contre les inqui&eacute;tudes mat&eacute;rielles de la vie. On peut tout
+supporter, chagrins, d&eacute;couragements, etc.</p>
+
+<p>Mais cette inqui&eacute;tude de tous les instants qui abrutit, qui diminue
+l'homme!...</p>
+
+<p>Je n'ai jamais connu la mis&egrave;re, mais je sais ce que c'est que la <i>g&ecirc;ne</i>,
+et je sais combien cela frappe sur l'intelligence.</p>
+
+<p>Travaillez bien. &Eacute;crivez-moi bient&ocirc;t, et croyez-moi toujours votre ami
+d&eacute;vou&eacute; de tout le meilleur de mon c&#339;ur.</p>
+
+<p class="date">
+Janvier 1867.<br />
+</p>
+
+<p>Bien; maintenant, &agrave; la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet:
+</p>
+
+<p class="c top"><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>
+<img src="images/014.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+<p class="c"><img src="images/015.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+<p class="c"><img src="images/016.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+
+<p class="top">Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>:</p>
+
+<table summary="exposition" cellspacing="0" cellpadding="5" style="margin-top:5%;">
+<tr>
+<td align="center" colspan="5">Exposition:</td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;"> &mdash; </td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">r&eacute;p</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">r.</td>
+<td align="center" rowspan="2" style="border-left:1px solid black;">divertissement tir&eacute; du sujet</td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">sujet</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">C. suj.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td></tr>
+</table>
+<table summary="contre" cellspacing="0" cellpadding="5">
+<tr>
+<td colspan="5" align="center"><br />Contre-exposition. Mode min.</td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">r&eacute;p.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">divertis.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">&nbsp;</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">&nbsp;</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">tir&eacute; du suj.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">&nbsp;</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">&nbsp;</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;"><span style="text-decoration: underline;">div.</span></td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">ou du c. s.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">r.</td>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+<table summary="sous" cellspacing="0" cellpadding="5">
+<tr>
+<td colspan="5" align="center"><br />Sous-dominante. Relatif de la sous-dom.</td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">c. s.</td>
+<td align="center">une </td>
+<td align="center">suj.</td>
+<td align="center" rowspan="2">div. pour arriver</td></tr>
+<tr>
+<td align="center" style="border-left:1px solid black;">suj.</td>
+<td align="center">liaison</td>
+<td align="center">c. s.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="5" align="center">&agrave; un | repos &agrave; la dominante. <i>Strettes.</i> P&eacute;dale. Coda. || &mdash;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="top">Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant,
+ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les
+plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapproch&eacute;es:
+une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. M&ecirc;me
+observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du
+sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en
+commen&ccedil;ant par la r&eacute;ponse, mais de plus en plus serr&eacute;es.</p>
+
+<p>Voil&agrave;. Soyez clair, m&eacute;lodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a
+deux jours. Je l'ai adress&eacute; &agrave; un de mes amis, commer&ccedil;ant, qui m'a promis
+de chercher avec lui. Quant &agrave; son travail, il lui faut vraiment du
+courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour
+aborder la carri&egrave;re litt&eacute;raire avec succ&egrave;s, il lui faudrait, ce me
+semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, esp&eacute;rons. <i>X.</i> a
+&eacute;t&eacute; une chute ridicule, honteuse. Il en sera de m&ecirc;me de toutes les
+pi&egrave;ces de compositeurs payants<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>!</p>
+
+<p>***nous a demand&eacute; <i>&agrave; genoux</i> de lui accorder un peu de temps. Il est
+press&eacute; par... auquel il doit de l'argent<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. Mademoiselle Nilsson est
+r&eacute;engag&eacute;e &agrave; cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons r&eacute;p&eacute;ter en
+mars jusqu'&agrave; la fin de mai. Nilsson ira deux mois &agrave; Londres et elle
+rentrera le 15 ao&ucirc;t dans la <i>Jolie Fille de Perth</i>. Ceci est l'objet
+d'un nouveau trait&eacute; avec vingt-deux mille francs de d&eacute;dit. Il marchera
+ou nous l'ex&eacute;cuterons. Il est triste d'en arriver l&agrave;, mais nous sommes
+bons jusqu'au bout. Cette fois, il ex&eacute;cutera ses engagements ou nous le
+<i>tuons</i>. Le minist&egrave;re, tout le monde est pour nous, et cette derni&egrave;re
+concession nous attire toutes les sympathies. <i>X.</i> tombera; <i>Y.</i>
+tombera; <i>Z.</i> de... tomberont. Voil&agrave; ma vengeance. Laissons faire les
+usuriers<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, les gens sans c&#339;ur et sans talent. L'avenir, notre valeur
+et notre conscience nous d&eacute;dommageront. Ingres est parti. Encore un
+vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. <i>C'est bien!</i> Si
+vous venez au mois d'ao&ucirc;t, vous assisterez &agrave; la premi&egrave;re repr&eacute;sentation
+qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez &agrave; vous
+plonger dans <i>Shakespeare</i>. C'est bon. Voil&agrave; un philosophe, un
+moraliste, un po&egrave;te.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t et toujours votre ami mille fois de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p class="date">
+Fin janvier, ou f&eacute;vrier 1867<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>Ces strettes sont trop courtes. Cela tient &agrave; ce que vous avez fait votre
+premi&egrave;re strette trop serr&eacute;e. Il fallait:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/017.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Vos imitations sont trop courtes. C'est un <i>fughetto</i>, mais c'est
+bien.&mdash;Excusez-moi du retard que j'ai mis &agrave; vous r&eacute;pondre, mais j'ai
+corrig&eacute; trois mille six cents pages d'&eacute;preuves pour l'orchestre de
+<i>Mignon</i>! Je suis maintenant tout &agrave; vous. Je re&ccedil;ois une lettre de G. qui
+vient d'&ecirc;tre malade.</p>
+
+<p>Envoyez-moi de suite des r&eacute;ponses et des C.S<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<p>Voici des sujets:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/018.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p class="c"><img src="images/019.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue &agrave; faire. &Agrave;
+bient&ocirc;t donc.</p>
+
+<p class="ind">Votre ami.</p>
+
+<p class="date">F&eacute;vrier 1867.</p>
+
+<p>Enfin!... Je puis vous &eacute;crire!... En v&eacute;rit&eacute;, je m&egrave;ne une existence
+insens&eacute;e. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis
+chez Saint-Georges, du Ch&acirc;telet &agrave; la rue...<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>; tous les jours, je d&icirc;ne
+en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines
+relations; tous les jours, j'ai des le&ccedil;ons; j'ai &agrave; diriger la
+publication de <i>Mignon</i>, r&eacute;duire la partition piano solo, une partition
+de six cents pages, deux &eacute;preuves; douze cents, les parties s&eacute;par&eacute;es,
+huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je
+suis malade. Apr&egrave;s des pourparlers sans fin, ***, effray&eacute; par le four
+de... et par celui de... qui est imminent, tanc&eacute; par le minist&egrave;re qui
+voit avec indignation un th&eacute;&acirc;tre subventionn&eacute; jouer des op&eacute;ras
+pay&eacute;s<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, se d&eacute;cide &agrave; courir au plus s&ucirc;r, et je vais entrer en
+r&eacute;p&eacute;titions. Il y a encore des difficult&eacute;s sans nombre, mais la chose
+est arr&ecirc;t&eacute;e en principe, et nous allons marcher. On jouera &agrave;...<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> <i>X</i>,
+mais <i>Y</i>, et <i>Z</i>. sont remis. Ce qu'il a fallu d&eacute;penser d'intelligence
+et de volont&eacute; pour arriver &agrave; ce r&eacute;sultat... vous ne pouvez vous
+l'imaginer. Pour &ecirc;tre musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence
+assur&eacute;e, ind&eacute;pendante, ou un v&eacute;ritable talent diplomatique. Je passerai
+sans doute en avril, et <i>peut-&ecirc;tre</i> alors, apr&egrave;s <i>l'&eacute;dition</i> de ma
+partition, pourrai-je r&eacute;aliser notre projet de promenade. C'est mon
+d&eacute;sir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le th&eacute;&acirc;tre
+est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain.</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive &agrave;
+votre quatuor.</p>
+
+<p>Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sinc&egrave;re. Je vous dois la
+v&eacute;rit&eacute;, ou, du moins, ce que je crois &ecirc;tre la v&eacute;rit&eacute;: au point de vue de
+la forme, de l'entente des instruments, etc., <i>rien &agrave; dire</i>, c'est tr&egrave;s
+exp&eacute;riment&eacute;; au point de vue de l'id&eacute;e, mon cher ami, c'est faible,
+c'est vieux.</p>
+
+<p>Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus &eacute;crire que des choses
+senties, et je doute que vous ayez <i>senti</i> votre travail. C'est un
+devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voil&agrave; arriv&eacute;, vous &ecirc;tes
+compositeur; la fugue va vous d&eacute;velopper, mais avec la <i>fugue</i>, il faut
+chercher &agrave; cr&eacute;er des &#339;uvres d'imagination.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi ma sinc&eacute;rit&eacute;, mais mon r&ocirc;le d'ami ne me permet aucune
+tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous d&eacute;courager. Vous
+avez voulu faire un travail profitable &agrave; vos progr&egrave;s, et vous avez
+r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>Je vous ai envoy&eacute; neuf m&eacute;lodies<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Les avez-vous re&ccedil;ues?</p>
+
+<p>Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amiti&eacute;s tendres de
+votre</p>
+
+<p class="date">
+Mars 1867<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos
+contre-sujets. Ils manquent de caract&egrave;re. Il faut de l'int&eacute;r&ecirc;t, du
+rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de
+<i>silences</i>; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue &agrave; deux parties sur le
+sujet suivant:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/020.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p class="c"><img src="images/021.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+
+<p>R&eacute;ponse r&eacute;elle.</p>
+
+<p>D&eacute;veloppez bien vos strettes. De plus, faites-moi des r&eacute;ponses et des
+contre-sujets sur les sujets suivants:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/022.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+
+<p class="c"><img src="images/023.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p>Quand le sujet est tr&egrave;s charg&eacute; de notes, le contre-sujet doit &ecirc;tre
+large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des
+dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous r&eacute;ussissez
+votre fugue &agrave; 2 parties, nous commencerons &agrave; trois parties. &Agrave; votre
+prochain voyage, il faut que la fugue &agrave; 4 parties marche bien.</p>
+
+<p>Ma pi&egrave;ce va marcher. Carvalho est enchant&eacute; de la partition; on copie. Je
+vais &agrave; Bordeaux cette semaine pour entendre un t&eacute;nor. Ma premi&egrave;re
+marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus.</p>
+
+<p>Je sors de <i>Don Carlos</i>. C'est <i>tr&egrave;s mauvais</i>. Vous savez que je suis
+&eacute;clectique; j'adore la <i>Traviata</i> et <i>Rigoletto</i>. <i>Don Carlos</i> est une
+esp&egrave;ce de compromis. Pas de m&eacute;lodie, pas d'accent; cela vise au style,
+mais cela vise... seulement. L'impression a &eacute;t&eacute; d&eacute;sastreuse. C'est un
+<i>four</i> complet, absolu. L'exposition fera peut-&ecirc;tre un demi-succ&egrave;s, mais
+c'est quand m&ecirc;me un d&eacute;sastre pour Verdi.</p>
+
+<p>Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et &agrave; vous mille fois de tout
+c&#339;ur.</p>
+
+<p class="date">
+Fin mars 1867<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.<br />
+</p>
+
+<p>Grand progr&egrave;s dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi
+des divertissements plus soign&eacute;s, mieux dirig&eacute;s au point de vue des
+modulations. D&eacute;veloppez vos strettes, et le prochain envoi sera bon.</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>J'ai enfin un splendide t&eacute;nor que je viens d'entendre &agrave; Bordeaux<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.
+Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il
+est possible de faire pour retarder et m&ecirc;me compromettre mon ouvrage.
+L'humanit&eacute; est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et
+cruellement, je vous en r&eacute;ponds. Si vous pouviez retarder votre voyage
+jusqu'au 15 juin, je serais s&ucirc;r de vous avoir &agrave; ma premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations
+avec <i>Leroy</i><a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, l'ami qui doit parler &agrave; monsieur F. Esp&eacute;rons.&mdash;J'ai l&agrave;
+des monceaux d'&eacute;preuves &agrave; corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et
+vous dire &agrave; bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Mille tendres affections de votre ami.</p>
+
+<p class="date">
+Fin mars ou avril 1867.
+</p>
+
+<p class="ind">
+Mon cher ami,
+</p>
+
+<p>N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de r&eacute;ponses et de
+contre-sujets. C'est toujours l&agrave; la pierre de touche. Faites la fugue
+ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du
+sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits
+silences, aux phrases coup&eacute;es, puisque cette fois vos sujets n'en
+contiennent pas.</p>
+
+<p>J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du c&ocirc;t&eacute; F.!</p>
+
+<p>Quant &agrave; votre voyage, ne vous occupez plus de ma pi&egrave;ce. On commence &agrave;
+comprendre ici que l'exposition n'aura peut-&ecirc;tre pas une tr&egrave;s heureuse
+influence sur les recettes th&eacute;&acirc;trales. Pour ma part, j'en suis d&egrave;s &agrave;
+pr&eacute;sent convaincu. <i>Rom&eacute;o</i> est encore retard&eacute;! L'ouvrage ne passera qu'&agrave;
+la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais
+diff&eacute;rer le plus possible. Je vais essayer de ne r&eacute;p&eacute;ter qu'en juin.
+L'incurie, l'inertie de cette d&eacute;plorable administration me servira cette
+fois. Arriv&eacute;s au mois d'ao&ucirc;t... X. voudra passer... &agrave; cause des
+d&eacute;corations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai
+tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en
+d&eacute;cembre!&mdash;Ceci entre nous.&mdash;Je veux arriver &agrave; l'hiver. La force des
+choses me servira, &agrave; moins que.... ne saute apr&egrave;s Rom&eacute;o, ce qui est
+possible. Alors tout est remis en question. <i>Bagier</i> quitte les
+Italiens, et <i>Leuven</i> cherche &agrave; vendre l'Op&eacute;ra-Comique. Tout cela va
+faire peau neuve. Tant mieux!</p>
+
+<p>Des amis me parlent de donner mon ouvrage &agrave; <i>Florence</i> ou &agrave; <i>Milan</i>!
+Ceci me sourit! Rien de d&eacute;cid&eacute; donc aujourd'hui, si ce n'est qu'&agrave; tout
+prix je veux &eacute;viter la canicule. L'exposition est tr&egrave;s bien install&eacute;e.
+On y mange &agrave; bon march&eacute;. <i>Water-closets</i>, <i>restaurants</i> (j'avais &agrave;
+commencer par ceux-ci), <i>cabinets de lecture</i> et de <i>correspondance</i>,
+<i>musique</i>, <i>illuminations</i>, <i>cocottes</i>, <i>etc</i>, <i>etc</i>. On a tout
+pr&eacute;vu!.....<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a> L'Op&eacute;ra descend &agrave; la 15<sup>e</sup> de <i>Don Carlos</i> &agrave; des
+recettes honteuses! L'<i>Op&eacute;ra-Comique</i> baisse, le <i>Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique</i> ne
+fait rien!</p>
+
+<p>Voil&agrave;, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les esp&eacute;rances
+s'envolent, se dissipent... Attendons!</p>
+
+<p>Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons,
+philosopherons...</p>
+
+<p class="sign">
+Votre ami &agrave; toujours d&eacute;vou&eacute;.<br />
+</p>
+
+<p class="date">
+Avril 1867.<br />
+</p>
+
+<p>La fin de votre fugue est un peu &eacute;court&eacute;e, mais peu importe. Vous voil&agrave;
+pr&ecirc;t &agrave; commencer les 3 parties.</p>
+
+<p>Dieu (repr&eacute;sent&eacute; par Carvalho) dispose quand le compositeur propose.
+<i>Rom&eacute;o</i> passe dans cinq ou six jours, et je serai oblig&eacute; de marcher
+apr&egrave;s lui. J'arriverai en juillet. Excellente &eacute;poque, dit-on... Et
+Bismarck! Ne changez rien &agrave; vos projets de voyage.</p>
+
+<p>G. est enchant&eacute; de sa place qui est tr&egrave;s belle, du reste.</p>
+
+<p>Allons, &agrave; bient&ocirc;t, et toujours votre ami de toute tendresse.</p>
+
+<p class="date">
+Juin 1867.</p>
+
+
+<p class="ind">
+Cher ami,
+</p>
+
+<p>Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos &eacute;nervements.</p>
+
+<p>Allons, encore une fois, courage! D&eacute;barrassez-vous de la fugue. Une fois
+<i>pr&ecirc;t</i>, vous trouverez sans doute un moyen.............<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a></p>
+
+<p>J'ai envoy&eacute; mon hymne et ma cantate<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
+
+<p>Un vice de forme m'a oblig&eacute; &agrave; refaire mon enveloppe. J'ai chang&eacute; mon
+pseudonyme.</p>
+
+<p>Donc, si, par impossible, j'avais le num&eacute;ro gagnant, vous recevriez une
+lettre pour M. Gaston de Betsi.</p>
+
+<p>Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern.
+Pr&eacute;venez la personne en question.</p>
+
+<p>Guiraud et moi, nous avons remis notre travail &agrave; onze heures ce matin.
+Le d&eacute;lai expirait &agrave; midi. Le concierge de l'&eacute;tablissement nous a re&ccedil;us
+fort cavali&egrave;rement. &laquo;Ah &ccedil;a! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu!
+il est temps que &ccedil;a finisse!&raquo; J'ai r&eacute;pliqu&eacute; d'un ton sec: &laquo;Je ne suis
+pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre
+diable que je prot&egrave;ge m'a charg&eacute; de ce paquet et je vous prie de le
+remettre fid&egrave;lement.&raquo; Toute la valetaille s'est alors inclin&eacute;e en
+apprenant que nous n'&eacute;tions pas musiciens. Suis-je assez l&acirc;che!</p>
+
+<p>Mon t&eacute;nor est arriv&eacute;. Nous allons lire, nous allons r&eacute;p&eacute;ter.</p>
+
+<p>Enfin!</p>
+
+<p>La <i>Somnambule</i> passe <i>mercredi</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher. Je suis dans les &eacute;preuves de l'orchestre de <i>Rom&eacute;o</i>
+jusqu'au cou.</p>
+
+<p class="sign">Votre ami,</p>
+
+<p class="date">Juin 1867.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, <i>dix fugues encore</i>, et
+nous serons pr&egrave;s de la fin. <i>Musicalisez</i> bien vos strettes, soyez
+clair. Du reste, c'est infiniment sup&eacute;rieur &agrave; ce que j'attendais. Encore
+une fois, courage, finissez! puis, vous r&eacute;fl&eacute;chirez quelques mois, et en
+avant.</p>
+
+<p>J'ai mille choses &agrave; vous dire; commen&ccedil;ons:</p>
+
+<p>1&ordm; <i>Concours de la cantate</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>:</p>
+
+<p>On a envoy&eacute; 103 cantates:</p>
+
+<table summary="concours" cellpadding="2" cellspacing="0" style="margin-left:1%;">
+<tr><td align="right">4</td><td>ridicules.</td></tr>
+<tr><td align="right">49</td><td>passables.</td></tr>
+<tr><td align="right">35</td><td>bonnes.</td></tr>
+<tr><td align="right">11</td><td>tr&egrave;s bonnes.</td></tr>
+<tr><td align="right">3</td><td>excellentes.</td></tr>
+<tr><td align="right" style="border-bottom: 1px solid black;">1</td><td>parfaite.</td></tr>
+<tr><td align="right">103</td><td>&mdash;Telle est l'opinion du jury.</td></tr>
+</table>
+
+<table summary="concours1" cellpadding="3" cellspacing="0" style="margin-left:2%;margin-top:8%;">
+<tr><td align="right">1<sup>re</sup> s&eacute;ance: lecture de</td><td valign="bottom" align="right">52</td><td>cantates.</td></tr>
+<tr><td align="right">2<sup>e&nbsp;</sup> s&eacute;ance: lecture de</td><td valign="bottom" align="right">51</td><td>cantates et choix</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right" style="border-top:1px black solid;">103</td><td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">des 15 remarquables.</p>
+
+<p>3<sup>e</sup> s&eacute;ance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures.</p>
+
+<p>4<sup>e</sup> s&eacute;ance: relecture des 4 et choix du prix.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; des 15.</p>
+
+<p>Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Sa&euml;ns, qui a le prix,
+<i>Massenet</i> et <i>Weckerlin</i>. On a cru reconna&icirc;tre ma copie. C'est monsieur
+X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueul&eacute;, et maintenant, on ne sait que
+penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: &laquo;La cantate qui vous &eacute;tait
+attribu&eacute;e est tr&egrave;s bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites
+ordinairement. L'air de l'humanit&eacute; est une charmante
+<i>polka-mazurka</i>!&raquo;... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie,
+celle-l&agrave;? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Sa&euml;ns
+avait &eacute;crit sa cantate sur du <i>papier anglais</i>, il avait d&eacute;guis&eacute; sa
+copie, et ces messieurs ont cru donner le prix<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> &agrave; un
+<i>&eacute;tranger!!!!!!</i>&mdash;C'est une tr&egrave;s belle fugue &agrave; deux ch&#339;urs qui a d&eacute;cid&eacute;
+du prix de <i>Saint-Sa&euml;ns</i> dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous
+connaissez s'en va clabauder partout que l'&#339;uvre de <i>Saint-Sa&euml;ns</i> est
+tr&egrave;s remarquable, qu'elle atteste des facult&eacute;s symphoniques
+extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme
+de th&eacute;&acirc;tre!... &Ocirc; humanit&eacute;! La cantate ne sera pas ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; la
+distribution des r&eacute;compenses, M. Rossini ayant r&eacute;clam&eacute; cette place pour
+un hymne de sa composition. Il a remis lui-m&ecirc;me sa partition &agrave; S. M.
+l'Empereur.</p>
+
+<p class="c"><span style="font-size:50%; letter-spacing:10px;">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</span><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a></p>
+
+<p>J'ai &eacute;t&eacute; emb&ecirc;t&eacute; une demi-heure. C'est bien fini. L'important &eacute;tait qu'on
+ne sache pas ma participation &agrave; ce concours; c'est fait. La chose
+retombe sur le dos de X. accus&eacute;, tr&egrave;s l&eacute;gitimement, du reste, de
+camaraderie.</p>
+
+<p>2&ordm; Concours de l'hymne<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.&mdash;823 injections de 1<sup>er</sup> ordre. Jury
+absent. 3 membres ont examin&eacute;, ont d&eacute;clar&eacute; que c'&eacute;tait toujours le m&ecirc;me.
+Impossible de d&eacute;cerner un prix. Concours annul&eacute;! J'esp&egrave;re que <i>Guiraud</i>
+aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une m&eacute;daille
+de cinq cents ou de mille francs.</p>
+
+<p>3&ordm; <i>Jolie Fille de Perth.</i></p>
+
+<p>Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la
+coquette. Il ne voulait pas de <i>Devri&egrave;s</i><a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a> qui est tout uniment
+splendide. Enfin tout est arrang&eacute; de ce matin. On s'est embrass&eacute;, on a
+pleur&eacute;!... Nous lisons <i>lundi</i>, nous r&eacute;p&eacute;tons <i>mardi</i>, et nous d&icirc;nons
+jeudi, <i>Saint-Georges</i>, <i>Adenis</i>, <i>Carvalho</i> et <i>moi</i>. <i>Carvalho</i> tr&egrave;s
+gentil, v&eacute;ritablement d&eacute;vou&eacute;, <i>Saint-Georges exigeant</i> et <i>tr&egrave;s malin</i>,
+<i>Adenis</i> toujours navr&eacute;, <i>moi</i> vex&eacute; et fatigu&eacute;, <i>Z.</i> musel&eacute;, <i>Gounod</i>
+regardant les cieux, <i>Massy</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a> pas musicien mais excellent cependant,
+<i>Devri&egrave;s</i> superbe, l'ex&eacute;cution tr&egrave;s satisfaisante, voil&agrave; &agrave; peu pr&egrave;s la
+situation. Encore de deux &agrave; six mois de r&eacute;p&eacute;titions, et..... <i>au petit
+bonheur</i>!</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>On annonce trois concours:</p>
+
+<p>1&ordm; <i>Op&eacute;ra</i>: concours pour trois actes.</p>
+
+<p>2&ordm; <i>Op&eacute;ra-Comique</i>: idem.</p>
+
+<p>3&ordm; <i>Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique</i>: idem pour quatre actes.</p>
+
+<p>Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages
+du Lyrique m'interdiront celui de la place du Ch&acirc;telet. En tout cas, si
+je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne
+<i>reconna&icirc;tra pas ma copie</i>.</p>
+
+<p>Enfin le piano est mont&eacute;!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de
+changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progr&egrave;s
+philosophique et social! Ce coup d'&Eacute;tat vous promet un travail
+tranquille et fructueux.</p>
+
+<p>Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis &eacute;reint&eacute;. Je vous
+embrasse. &Agrave; bient&ocirc;t, et toujours votre ami de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p>J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content.</p>
+
+
+<p class="date">
+Juillet 1867.<br />
+</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je suis tellement accabl&eacute; de besogne que vous me pardonnerez, j'esp&egrave;re,
+le laconisme de ce billet.</p>
+
+<p>La fugue est tr&egrave;s bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipot&eacute;, mais
+vous &ecirc;tes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez
+un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce
+n'est pas <i>cela</i>. C'est trop cherch&eacute;, pas assez clair, pas assez simple.
+Pr&eacute;occupez-vous de la bonne note.</p>
+
+<p>Je vous &eacute;crirai tr&egrave;s prochainement. Tout va bien ici. &Eacute;crivez-moi,
+<i>&agrave;</i>.....<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> <i>bient&ocirc;t</i>.</p>
+
+<p class="sign">
+Votre ami.</p>
+
+<p class="date">
+Ao&ucirc;t 1867.</p>
+
+<p class="ind">
+Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je suis tellement fatigu&eacute; &agrave; la fin de mes journ&eacute;es que je n'ai plus ni
+la force ni le courage d'&eacute;crire. Excusez donc tout &agrave; la fois mes retards
+et mon laconisme.</p>
+
+<p>1&ordm; Fugue tr&egrave;s bien; grands progr&egrave;s. Encore quelques fugues et vous serez
+<i>arriv&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets &agrave; force. Vous trouverez
+un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage;
+grandissimes progr&egrave;s.</p>
+
+<p>2<sup>e</sup> J'ai vu <i>Cr&eacute;pet</i>, le directeur de la <i>Revue Nationale</i>, et je lui
+ai chaudement recommand&eacute; G. D&egrave;s que notre ami sera &agrave; Paris, je le
+conduirai au bonhomme qui s'int&eacute;resse d&eacute;j&agrave; vivement &agrave; lui. Si G. veut
+lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'&ecirc;tre
+accept&eacute;. Dites-lui qu'il le soigne. On paie &agrave; cette revue. J'en sais
+quelque chose. Mon premier article<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> a &eacute;t&eacute; <i>tr&egrave;s bien</i> accueilli, mais
+tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>Je vais continuer.</p>
+
+<p>3&ordm; Les r&eacute;p&eacute;titions de ma pi&egrave;ce marchent; nous serons pr&ecirc;ts le 1<sup>er</sup>
+septembre.</p>
+
+<p>On croit &agrave; un succ&egrave;s. Nous verrons bien.</p>
+
+<p>Je travaille comme une brute. Enfin!...</p>
+
+<p>Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin.</p>
+
+<p>Courage, travaillez, &agrave; bient&ocirc;t.</p>
+
+<p class="sign">
+Votre ami.</p>
+
+<p class="date">Ao&ucirc;t 1867.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je suis litt&eacute;ralement crev&eacute;!</p>
+
+<p>J'avance: les quatre actes sont en sc&egrave;ne; l'orchestre d&eacute;chiffre demain
+le troisi&egrave;me acte; les ch&#339;urs savent &agrave; peu pr&egrave;s. Dans dix jours, nous
+r&eacute;p&eacute;terons g&eacute;n&eacute;ralement; dans quinze ou vingt jours nous passons.</p>
+
+<p>Il est temps; je suis &eacute;puis&eacute;.</p>
+
+<p>Le deuxi&egrave;me acte est tr&egrave;s bien orchestr&eacute;, et je vous regrette
+infiniment.</p>
+
+<p>Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets &agrave; force!</p>
+
+<p>La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas
+encore cela. Cherchez la <i>bonne</i> harmonie... C'est le moyen de trouver
+l'harmonie &eacute;l&eacute;gante, distingu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mon cher ami, j'ai vingt lettres &agrave; &eacute;crire, <i>L'Oie du Caire</i><a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> &agrave;
+r&eacute;duire pour piano seul, des &eacute;preuves &agrave; corriger, une grosse affaire qui
+se pr&eacute;pare, etc., excusez-moi.</p>
+
+<p>J'ai vu Cr&eacute;pet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du
+journal en ce moment, mais d&egrave;s que j'aurai l'article de G., je le
+porterai.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t. Je pense &agrave; vous et vous aime de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+
+<p class="date">Octobre 1867.</p>
+
+<p>D'abord, cher, vidons l'affaire <i>Jolie Fille</i>. J'ai remis mon ouvrage:
+1&ordm; parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle
+Nilsson six mille francs; 2&ordm; parce que le public cosmopolite que nous
+avons l'honneur de poss&eacute;der &agrave; Paris en ce moment court aux noms connus
+et non aux pi&egrave;ces nouvelles! 3&ordm; parce que le succ&egrave;s se dessine de telle
+fa&ccedil;on que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont
+il n'a pas besoin en ce moment; 4&ordm; parce que le d&eacute;part de Nilsson me
+fait une place superbe; 5&ordm; parce que le <i>monde</i> sera revenu fin
+novembre; l'ouverture des Chambres, la rentr&eacute;e, tout me servira
+alors.&mdash;Bref, cher ami, je suis compl&egrave;tement content! Jamais op&eacute;ra ne
+s'est mieux annonc&eacute;! la r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale a produit un grand effet! la
+pi&egrave;ce est vraiment tr&egrave;s int&eacute;ressante; l'interpr&eacute;tation est
+excellentissime! les costumes sont riches! les d&eacute;cors sont neufs! le
+directeur est enchant&eacute;! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce
+qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la <i>Jolie Fille</i>
+est une <span class="smcap">bonne chose</span>! Je vous le dis <i>parce que vous me connaissez</i>!
+L'orchestre donne &agrave; tout cela une couleur, un relief que je n'osais
+esp&eacute;rer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut
+monter, monter, monter toujours. Plus de soir&eacute;es! plus de cascades! plus
+de ma&icirc;tresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle
+s&eacute;rieusement. J'ai rencontr&eacute; une adorable fille que j'adore! Dans deux
+ans, elle sera ma femme! D'ici l&agrave;, rien que du travail, des lectures;
+penser, c'est vivre! Je vous parle s&eacute;rieusement; je suis convaincu! je
+suis s&ucirc;r de moi! le bon a tu&eacute; le mauvais! la victoire est gagn&eacute;e!...</p>
+
+<p>Ah! J'oubliais un d&eacute;tail. Je viens de vendre ma partition &agrave; Choudens:</p>
+
+<p class="nind" style="margin-left:2.25%;">
+3 000 francs &agrave; la 1<sup>re</sup> repr&eacute;sentation;<br />
+1 500 &agrave; la 30<sup>e</sup>;<br />
+1 500 &agrave; la 40<sup>e</sup>;<br />
+1 000 &agrave; la 50<sup>e</sup>;<br />
+1 000 &agrave; la 60<sup>e</sup>;<br />
+1 000 &agrave; la 70<sup>e</sup>;<br />
+1 000 &agrave; la 80<sup>e</sup>;<br />
+1 000 &agrave; la 90<sup>e</sup>;<br />
+2 000 &agrave; la 100<sup>e</sup>;<br />
+3 000 &agrave; la 120<sup>e</sup>;<br />
+</p>
+
+<p class="nind">et <i>trois</i> ans pour accomplir mes cent vingt repr&eacute;sentations! Quelque
+prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti
+de pareilles avec qui que ce soit (except&eacute; Gounod, bien entendu).</p>
+
+<p>Donc, <i>Jolie Fille</i> nettoy&eacute;e, passons!</p>
+
+<p>Je suis d&eacute;sol&eacute; du d&eacute;part de Cr&eacute;pet<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>. Moi-m&ecirc;me, je suis en d&eacute;licatesse
+avec monsieur X. qui a voulu m'emp&ecirc;cher d'&eacute;reinter Azevedo &agrave; mon gr&eacute;.
+Je l'ai envoy&eacute; compl&egrave;tement promener! Il m'a encore &eacute;crit hier pour me
+demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais pr&eacute;par&eacute;
+sur Saint-Sa&euml;ns. Je r&eacute;ponds: 9679 <span class="smcap">iii</span>!..... Regardez ce nombre &agrave; travers
+la page 4, en pla&ccedil;ant la page 3 sur un carreau ou devant une lumi&egrave;re, et
+vous comprendrez!...</p>
+
+<p>Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Je ne
+sais plus &agrave; quelle porte frapper! Je ne vois que des indiff&eacute;rents, des
+&eacute;go&iuml;stes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une
+bo&icirc;te &agrave; scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux
+au fond que Cr&eacute;tinopolis!... Je pense constamment &agrave; notre ami, et je ne
+vois pas, je ne trouve pas. Cela me d&eacute;sole, me chagrine au dernier
+point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent &agrave; ce majestueux
+bourgeois, et me rappelle avec une douce &eacute;motion ses phrases sonores,
+retentissantes et son coup de poing &agrave; mon piano!... Il n'y a que les
+affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais
+bien aise de savoir ce qu'il pense du <i>Congr&egrave;s de la Paix</i>, de
+l'arrestation de <i>Garibaldi</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a> et de l'augmentation du pain!... Quel
+type!... et quelle t&ecirc;te!... L&eacute;cuyer est ici et vous envoie mille amiti&eacute;s
+vives et sinc&egrave;res!... Maintenant parlons fugue:</p>
+
+<p>C'est bien! progr&egrave;s immenses! Courage! Tous les sympt&ocirc;mes que vous
+m'annoncez me prouvent que la p&eacute;riode d'inspiration va bient&ocirc;t commencer
+pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des
+sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-m&ecirc;me des sujets de fugue, bien
+francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi!
+Une douzaine de sujets avec les r&eacute;ponses et les contre-sujets, puis
+trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! &Agrave;
+bient&ocirc;t et croyez &agrave; l'amiti&eacute; inalt&eacute;rable de...</p>
+
+<p>&Eacute;coutez-vous! Il faut faire de la musique, m&ecirc;me dans la fugue.</p>
+
+
+<p class="date">Octobre 1867<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bien. Faites un de ces sujets. Tout cela est bon. Pardonnez-moi le
+retard que j'ai apport&eacute; &agrave; la correction de ces quelques contre-sujets,
+mais je viens d'&ecirc;tre atteint profond&eacute;ment. On a bris&eacute; les esp&eacute;rances que
+j'avais form&eacute;es..., La <i>famille</i> a repris ses droits!... Je suis tr&egrave;s
+malheureux. Excusez-moi de ne pas entrer dans de plus grands d&eacute;tails. Un
+de ces jours je vous dirai tout cela!...</p>
+
+<p>Comment va G.?</p>
+
+<p>Je vais recommencer &agrave; r&eacute;p&eacute;ter. Dans trois semaines, un mois, <i>La Jolie
+Fille</i>. X. vient de faire un tour honteux!</p>
+
+<p class="sign">Votre vrai ami.</p>
+
+<p class="date">Novembre 1867.</p>
+
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Sauf le divertissement que je vous signale, votre fugue est bonne. Vous
+&ecirc;tes en grandissimes progr&egrave;s.&mdash;Vous trouverez ci-joint des sujets;
+faites-en les r&eacute;ponses et les contre-sujets. Ce sera le sujet de votre
+prochain envoi, et je vous indiquerai la fugue que vous devrez traiter.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[33]</a></span>Je suis toujours fort triste. Le coup qui m'a frapp&eacute; d&eacute;truit des
+esp&eacute;rances qui m'&eacute;taient ch&egrave;res. Peut-&ecirc;tre tout n'est-il pas perdu,
+mais...</p>
+
+<p>La philosophie, mon cher ami, ne peut consoler de ces douleurs-l&agrave;! la
+philosophie ne change jamais le c&#339;ur, le cerveau et les nerfs de nature
+....<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a></p>
+
+<p>J'ai parcouru derni&egrave;rement quelques chapitres de Taine. Grand talent...
+sec... sec! Il raisonne sur <i>l'art</i>, mais il ne le sent point.</p>
+
+<p>Avec la philosophie, vous ferez des Ary Scheffer, des Paul Delaroche, je
+vous d&eacute;fie de faire un Giorgion, un V&eacute;ron&egrave;se, m&ecirc;me un Salvator Rosa!</p>
+
+<p>Je vais reprendre mes r&eacute;p&eacute;titions. Monsieur X., Y., passe la semaine
+prochaine. Apr&egrave;s, c'est &agrave; moi! Quelles lenteurs.</p>
+
+<p>Allons, courage, vous aussi; je supporte bien la vie qui, pour moi, n'a
+rien d'agr&eacute;able, je vous assure!</p>
+
+<p>J'ai vu G. Je suis bien heureux de le voir hors d'affaire.</p>
+
+<p>Nous avons eu une grosse discussion sur Shakespeare et Racine.</p>
+
+<p>Il trouve qu'<i>Othello</i> manque de go&ucirc;t!</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, et toujours votre ami de tout c&#339;ur.</p>
+
+
+<p class="date">D&eacute;cembre 1867.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Soyez gentil. Tout en faisant votre fugue, refaites-moi tous ces
+contre-sujets. C'est mou, &ccedil;a. Ce n'est pas net d'harmonie; &ccedil;a manque
+d'&eacute;l&eacute;gance, de facilit&eacute;. Ce n'est pas suffisamment musical. Allons,
+courage, &agrave; l'&#339;uvre. Il est bien entendu qu'il ne faut pas refaire le
+contre-sujet marqu&eacute; <i>excellent</i>. Faites une fugue avec ces sujets.</p>
+
+<p>J'ai repris mes r&eacute;p&eacute;titions. Je sors, ou plut&ocirc;t je ne suis pas sorti
+d'une grave inqui&eacute;tude. Carvalho a &eacute;t&eacute; <i>tr&egrave;s bas</i> (pas comme sant&eacute;). Je
+le crois sauv&eacute; aujourd'hui, mais il ne faut pas trop crier. Il ne
+manquait plus que cela pour retarder encore.</p>
+
+<p>Je suis toujours dans la m&ecirc;me disposition d'esprit. Je travaille comme
+un n&egrave;gre, le&ccedil;ons, &eacute;diteurs, etc. Tout cela m'&eacute;reinte, et ne r&eacute;pare pas
+les d&eacute;sastres du V&eacute;sinet. Enfin!...</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher, et toujours toute mon affection.</p>
+
+
+<p class="date">Janvier 1868.</p>
+
+
+<p class="ind">Cher,</p>
+
+<p>Quelques mots seulement pour vous souhaiter une existence plus conforme
+&agrave; vos go&ucirc;ts, &agrave; vos aspirations. G. me fait esp&eacute;rer que vous viendrez cet
+hiver! Je le d&eacute;sire de tout mon c&#339;ur. Je n'ai pas encore termin&eacute;
+l'examen de votre fugue. Mon ouvrage a obtenu un vrai et s&eacute;rieux succ&egrave;s!
+Je n'esp&eacute;rais pas un accueil aussi enthousiaste et &agrave; la fois aussi
+s&eacute;v&egrave;re. On m'a tenu la drag&eacute;e haute, on m'a pris au s&eacute;rieux, et j'ai eu
+la vive joie d'&eacute;mouvoir, d'empoigner une salle qui n'&eacute;tait pas
+positivement bienveillante. J'avais fait un coup d'&Eacute;tat: j'avais d&eacute;fendu
+au chef de claque d'applaudir. Je sais donc &agrave; quoi m'en tenir. La presse
+est excellente! Maintenant, ferons-nous de l'argent? C'est ce que vous
+dira la prochaine lettre de votre d&eacute;vou&eacute; ami.</p>
+
+
+<p class="date">F&eacute;vrier 1868.</p>
+
+<p>Excusez-moi! J'ai &eacute;t&eacute; souffrant, inquiet, d&eacute;courag&eacute;, accabl&eacute; d'ennuis,
+de travail, de soucis, etc.</p>
+
+<p>C'est bien; interrompez la fugue pour quelque temps. La p&eacute;riode de repos
+est n&eacute;cessaire! Faites-moi seulement deux ou trois envois de r&eacute;ponses et
+de sujets, et puis pensons &agrave; l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>Mon cher ami, je joue de malheur. Barr&eacute;<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a> est malade; je ne sors pas
+des indispositions qui enrayent continuellement mon ouvrage.</p>
+
+<p>Je traverse une crise; je suis tr&egrave;s d&eacute;moralis&eacute; pour mille causes que je
+vous dirai prochainement.</p>
+
+<p>En attendant croyez toujours...<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a> et compl&egrave;te amiti&eacute;.</p>
+
+<p class="date">F&eacute;vrier 1868.</p>
+
+<p>C'est bien! cher ami. Interrompez la fugue. Vous la reprendrez plus
+tard, c'est-&agrave;-dire que, lorsque vous serez en pleine composition, vous
+&eacute;crirez &agrave; votre aise quelques fugues d&eacute;velopp&eacute;es et bien musicales.
+Maintenant, &agrave; l'id&eacute;e!</p>
+
+<p>Vous allez venir et nous pourrons causer. Nous avons, <i>je le sens</i>,
+beaucoup de choses &agrave; nous dire. Vous &ecirc;tes &agrave; un moment important de
+l'existence. Je serai heureux, cher ami, d'&ecirc;tre, si je le puis, un de
+vos conseils, un de vos appuis. &Agrave; bient&ocirc;t, et toujours de tout c&#339;ur</p>
+
+<p class="sign">Votre ami.</p>
+
+
+<p class="date">Juin 1868.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Si j'ai tant tard&eacute; &agrave; vous r&eacute;pondre, c'est que je voulais me procurer la
+<i>Coupe du Roi de Thul&eacute;</i><a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a> afin d'en causer utilement avec vous.
+Guiraud avait pr&ecirc;t&eacute; son exemplaire; il est rentr&eacute; depuis avant-hier, et
+je m'empresse de m'excuser de ce retard trop long, mais involontaire.</p>
+
+<p>Je crois que vos caract&egrave;res sont bien trac&eacute;s. Vous paraissez peu
+enthousiaste d'<i>Angus</i> et de <i>Myrrha</i>. Je vous passe Angus qui est un
+personnage <i>b&ecirc;te</i> et <i>odieux</i>.&mdash;Myrrha, quoique peu sympathique, ne
+manque pas d'une certaine couleur.&mdash;C'est, selon moi, une courtisane
+antique. Le c&ocirc;t&eacute; chatte n'a pas &eacute;t&eacute; suffisamment indiqu&eacute; par les
+librettistes; c'est au musicien &agrave; r&eacute;parer cette faute.&mdash;On peut tirer
+des effets de ce caract&egrave;re f&eacute;lin et terrible dans l'ambition d&eacute;&ccedil;ue: pas
+de c&#339;ur, mais une t&ecirc;te et autre chose... cela vaut mieux que rien.
+R&eacute;fl&eacute;chissez-y bien, c'est important. Il faut que la Myrrha soit
+r&eacute;ussie... ou le premier acte et une partie du troisi&egrave;me sont perdus!</p>
+
+<p>Votre division est bonne: je crois que les couplets de <i>Paddock</i> &laquo;Je
+ris&raquo;, doivent avoir une grande valeur dramatique, mais <i>tr&egrave;s peu</i>
+d'importance au point de vue de la forme du morceau. Il...<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> escompter
+l'air.&mdash;Je crois aussi que les soi-disant couplets de Myrrha &agrave; Angus
+sont tout bonnement un morceau d'ensemble.</p>
+
+<p>La fin du premier acte est idiote. Il faut baisser la toile sur le saut
+d'Yorick. L&agrave; est l'int&eacute;r&ecirc;t.<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>&mdash;Le deuxi&egrave;me acte est charmant.&mdash;Le
+troisi&egrave;me renferme de tr&egrave;s bonnes choses. Il est difficile de <i>savoir
+d'avance</i> ce qu'on fera de ce po&egrave;me. La fantaisie doit tout dominer.</p>
+
+<p>Allez; c'est bien compris, mais attention &agrave; Myrrha. Soignez son entr&eacute;e.
+Tout en laissant dominer l'amour d'Yorick, il faudrait l&agrave; un dialogue,
+poser les deux caract&egrave;res &agrave; l'orchestre.&mdash;Vous me comprenez.</p>
+
+<p>Il est de plus en plus probable que je ne ferai pas le
+concours.&mdash;<i>Perrin</i><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> est tr&egrave;s empoign&eacute; par le po&egrave;me de Leroy. Il y a
+des chances pour que cette affaire soit r&eacute;gl&eacute;e d'ici deux mois, &agrave; moins
+que Verdi!... mais Perrin est tr&egrave;s r&eacute;ellement bien dispos&eacute;... Je le sais
+de source certaine. Si la pi&egrave;ce &eacute;crite donne ce que le sc&eacute;nario promet,
+il recevra la pi&egrave;ce avec enthousiasme. Il m'a recommand&eacute; de ne pas
+m'engager avec ces messieurs, et, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, a pri&eacute; ces messieurs
+de ne rien conclure avec moi, tout en leur laissant supposer que je
+serai leur musicien. Du reste, <i>je sais</i> qu'il veut avoir la
+responsabilit&eacute; absolue de ses affaires, et il a cr&acirc;nement raison.&mdash;Donc
+sans aucun doigt dans l'&#339;il, <i>tr&egrave;s bon espoir de ce c&ocirc;t&eacute;</i>, presque
+certitude. Il m'a dit &agrave; moi: &laquo;Ne bronchez pas. La pi&egrave;ce est superbe...
+laissons finir&raquo;. &laquo;Est-ce pour moi?&raquo; ai-je dit. &laquo;Oh! de tout c&#339;ur!&raquo;,
+telle fut la r&eacute;ponse, et le ton valait mieux que la chanson.</p>
+
+<p>On me demande une pi&egrave;ce antique pour les Italiens. Cela ne me sourit
+qu'&agrave; moiti&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai termin&eacute; la symphonie. J'ai renonc&eacute; aux variations. Je crois que le
+premier morceau sera bon! C'est l'ancien th&egrave;me</p>
+
+<p class="c"><img src="images/024.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p class="nind">pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'une importante introduction calme qui revient au milieu dans
+l'agitation et termine le morceau dans une tranquillit&eacute; compl&egrave;te. &Ccedil;a ne
+ressemble plus du tout aux premiers morceaux connus... c'est nouveau, et
+je compte sur un bon effet.&mdash;Ce que vous connaissez n'est plus qu'au
+deuxi&egrave;me plan!&mdash;C'est dr&ocirc;le d'avoir cherch&eacute; &ccedil;a deux ans! Le milieu de
+l'andante est le deuxi&egrave;me motif du final qui s'arrange &agrave; merveille dans
+ce mouvement large... Curieux!... Satan&eacute;e musique!... on n'y comprend
+rien!... Les archev&ecirc;ques<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> ont fait un four tellement abracadabrant
+qu'il est g&eacute;n&eacute;reux de n'en plus parler!... Quant au <i>X</i>... il est
+complet!... Rochefort fait scandale avec la <i>Lanterne</i>. Le deuxi&egrave;me
+num&eacute;ro est d'une audace... et d'une adresse!... &Agrave; bient&ocirc;t... tenez-moi
+au courant de votre travail... Vite lettre &agrave; votre ami.</p>
+
+<p class="date">Juin 1868.</p>
+
+<p class="ind">Cher,</p>
+
+<p>J'avais su par G. la maladie de votre p&egrave;re et votre lettre est venue me
+rassurer fort &agrave; propos.&mdash;Vous voil&agrave; hors d'inqui&eacute;tude, profitez-en pour
+vous lancer. Appelez l'inspiration, elle viendra. <span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>Il ne s'agit plus
+d'&eacute;tudes de caract&egrave;res; il faut exprimer cet &eacute;tat maladif, nerveux qui
+s'appelle l'amour.&mdash;De la fantaisie, de l'audace, de l'impr&eacute;vu, du
+charme, surtout, de la tendresse, de la morbidezza! J'attends avec une
+vive impatience votre premier morceau.</p>
+
+<p>Je suis tr&egrave;s embarrass&eacute; en ce moment; je ne sais que faire.</p>
+
+<p>Si je concours &agrave; l'Op&eacute;ra sans avoir le prix, je crains que les bonnes
+dispositions dont je suis l'objet ne se modifient &agrave; mon d&eacute;savantage.</p>
+
+<p>Si je concours avec le prix, cela reculera de deux ans peut-&ecirc;tre ma
+grande affaire.</p>
+
+<p>Si je ne concours pas et que ma grande affaire rate, je me trouverai
+entre deux selles!</p>
+
+<p>Un conseil!</p>
+
+<p>Je suis abruti; je termine l'arrangement &agrave; 4 mains d'<i>Hamlet</i>!... Quelle
+besogne!&mdash;Je viens de finir des m&eacute;lodies pour... un nouvel &eacute;diteur. Je
+crains de n'avoir fait que des choses fort m&eacute;diocres, mais il faut de
+l'argent, toujours de l'argent! Au diable!...</p>
+
+<p><i>Rochefort</i> tire la <i>Lanterne</i> &agrave; 90 000!!!!! C'est un grand succ&egrave;s.
+Lisez-vous cela &agrave; Cr&eacute;tinopolis? Le v&eacute;locip&egrave;de va bien ici: plusieurs
+citoyens s'en sont fait mourir!...</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher, travaillez et croyez &agrave; la vraie affection de votre ami.</p>
+
+<p>Je n'ai rien oubli&eacute; des <i>Mis&eacute;rables</i>!... Voil&agrave; du g&eacute;nie!</p>
+
+
+<p class="date">Juillet 1868.</p>
+
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Il y a de tr&egrave;s bonnes choses dans cette introduction.</p>
+
+<p>Il est &agrave; craindre que votre dessin d'orchestre, tr&egrave;s agit&eacute;, ne couvre un
+peu les paroles, si n&eacute;cessaires pour exposer la pi&egrave;ce.&mdash;Il faudra un
+orchestre tr&egrave;s l&eacute;ger et <i>pp</i>.&mdash;En g&eacute;n&eacute;ral, lorsque vous avez un texte
+aussi important, faites en sorte d'avoir &agrave; l'accompagnement des accords
+d&eacute;tach&eacute;s, ex:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/025.png" alt="Illustration: Mes seigneurs, comment va le roi" /></p>
+
+
+<p class="nind">et des traits dans les <i>blancs</i> du chant.&mdash;&Agrave; part cette observation,
+cela marche.&mdash;Le &laquo;Ni mieux ni plus mal&raquo; est bon. Harold attaque
+maladroitement. Il faut le &laquo;Seigneurs&raquo; apr&egrave;s l'orchestre. N'attaquez
+jamais le r&eacute;cit dans les accords. Il faut:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/026.png" alt="Illustration: Seigneurs, le roi va tou-jours faiblis" /></p>
+
+
+<p>Le ch&#339;ur est bon. C'est un peu op&eacute;ra-comique, un peu Auber (<i>Diamants de
+la Couronne</i>, acte premier, ch&#339;ur des contrebandiers d&eacute;guis&eacute;s en moines,
+final). Ce n'est pas une r&eacute;miniscence, du reste, ce n'est qu'un rapport.
+Le vieillard, le jeune homme et les femmes sont bien indiqu&eacute;s.&mdash;J'aurais
+d&eacute;sir&eacute;, pour le tr&eacute;sorier, quelque chose de plus en dehors. J'aurais
+abandonn&eacute; le...<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a> jusque-l&agrave; adopt&eacute;. Il y a l&agrave; quelque chose...</p>
+
+<p class="c top"><img src="images/027th.png" alt="Illustration: Fac-Simil&eacute; d'un Autographe de Bizet." />
+<br /><span class="smcap">Fac-Simil&eacute; d'un Autographe de Bizet.</span><br /><a href="images/027.png"><span style="font-size:80%;">(agrandir)</span></a></p>
+
+<p class="top">&laquo;Ah! je vois le bouffon para&icirc;tre&raquo;, etc. Ici, je n'aurais pas repris le
+dessin principal, <i>j'aurais annonc&eacute; le bouffon</i>. Vous trouverez au bas
+de la quatri&egrave;me page une &eacute;bauche informe<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, mais qui vous fera
+comprendre. Ce bouffon est la terreur de tous ces courtisans: il est la
+loyaut&eacute;, l'honneur; il est la <i>v&eacute;rit&eacute;</i>; il est la lumi&egrave;re. Il faut
+l'annoncer par une clart&eacute; soudaine, par une transition incisive.&mdash;Votre
+rentr&eacute;e au ch&#339;ur est trop longue, sans effet. Voyez mon esquisse.&mdash;Il
+faut faire une coda au ch&#339;ur; il faut <i>conclure</i>. Paddock est au fond du
+th&eacute;&acirc;tre, appuy&eacute;; il regarde, il &eacute;coute, il m&eacute;prise! Finissez bien le
+ch&#339;ur, puis une ritournelle en majeur assez d&eacute;velopp&eacute;e pour que Paddock
+ait le temps de descendre lentement toute la sc&egrave;ne de l'Op&eacute;ra. Dans
+cette ritournelle il faut esquisser la figure de Paddock. Je n'insiste
+pas; vous m'avez compris, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p class="c top"><img src="images/028.png" alt="Illustration: Ah! je vois le bouffon pa-rai-tre; Implorons encor les destins Implorons
+les destins. En-tends Dieu se'" /></p>
+
+<p class="nind">[+ Au th&eacute;&acirc;tre, que l'orchestre pr&eacute;c&egrave;de presque toujours la voix dans la
+surprise etc.&mdash;L'orchestre est le geste, et le geste pr&eacute;c&egrave;de toujours le
+cri, l'exclamation.]</p>
+
+<p>En somme, le progr&egrave;s continue. Encore un peu de gris dans les id&eacute;es,
+mais c'est mieux. La forme est excellente, et c'est bien &eacute;crit. Il n'y a
+que &laquo;je vois le bouffon para&icirc;tre&raquo; dont l'harmonie m'est d&eacute;sagr&eacute;able. Ut
+r&eacute;, c'est nu et peu flatteur pour l'oreille.&mdash;Allons, courage.&mdash;Je n'ai
+rien de nouveau. J'ai le spleen: du noir, du noir, du noir.&mdash;Je suis
+content de vous voir enthousiaste de Victor Hugo, car c'est mon homme!
+Lisez la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>, le voyage aux bords du Rhin... <i>X.</i> est
+toujours ladre, gras, menteur et filou!&mdash;&Agrave; bient&ocirc;t, votre vrai ami.</p>
+
+
+<p class="date">Juillet 1868.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je viens d'&ecirc;tre tr&egrave;s malade: une angine extr&ecirc;mement compliqu&eacute;e. J'ai
+souffert comme un chien! Me voici sur pied, quoique tr&egrave;s faible encore,
+et je m'empresse de vous r&eacute;pondre. J'avais examin&eacute; votre travail avant
+ma maladie, et c'est pr&eacute;cis&eacute;ment au moment o&ugrave; j'allais vous &eacute;crire
+qu'est arriv&eacute;e l'angine.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e de Paddock est un peu trop rythm&eacute;e. Ce n'est pas l&agrave; l'entr&eacute;e
+d'un philosophe. Quelque chose comme l'entr&eacute;e d'Hamlet:</p>
+
+<p class="c"><img src="images/029.png" alt="Illustration: musique" /></p>
+
+<p class="nind">e&ucirc;t mieux fait, je crois. Je sais ce que vous allez me r&eacute;pondre:
+&laquo;Paddock ne doit pas &ecirc;tre triste!&raquo; Non, il n'est pas triste, il n'est
+qu'ironiquement sinistre. Cette blague-l&agrave; doit mordre comme de l'eau
+forte, comme du nitrate. Il y a dans le courant de la ritournelle de
+bons accents. Peut-&ecirc;tre un peu longue!&mdash;<i>R&eacute;cit</i> bon.&mdash;<i>Le Vieil.</i>:
+<i>Aujourd'hui tr&ecirc;ve &agrave; l'insolence</i>, arrive trop tard. Il doit couper la
+parole &agrave; Paddock. La ritournelle que vous avez plac&eacute;e l&agrave; ferait un temps
+<i>froid au th&eacute;&acirc;tre</i>. J'aime bien ce que dit ce vieux comme accent: la
+courtisanerie a aussi ses <i>Prud'homme</i>; il n'est pas mauvais de
+l'indiquer en passant.&mdash;Jusqu'ici j'ai &agrave; reprocher le manque <i>d'int&eacute;r&ecirc;t
+musical</i>. Je suis <i>content</i> de la grande phrase de Paddock. Les six
+premi&egrave;res mesures sont un peu molles musicalement parlant, mais le reste
+est bon. C'est acerbe, contenu et violent tout &agrave; la fois. Les sauts de
+septi&egrave;mes sont excellents.&mdash;<i>Ceci</i> est bien d'un musicien.&mdash;Vous ferez
+bien de raccourcir la ritournelle qui pr&eacute;c&egrave;de: &laquo;<i>Prends garde</i>&raquo;. Ce
+dialogue est accompagn&eacute; trop <i>touffu</i>! Cela manque un peu d'int&eacute;r&ecirc;t.
+C'&eacute;tait difficile, j'en conviens. La chanson de <i>Paddock</i> reprend bien,
+et la sortie du ch&#339;ur est bien comprise.&mdash;Courage, il y a progr&egrave;s.
+Continuez; soyez musical surtout. Faites de la jolie musique<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>.
+Envoyez-moi vite ce que vous avez de fait! Il faut esp&eacute;rer que vous ne
+ne me trouverez pas au lit.</p>
+
+<p>J'ai perdu quinze jours de travail! <i>Sauvage</i>, l'un des deux auteurs de
+la machine que vous savez<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, a failli claquer d'une congestion
+bilieuse... Nouveau retard! Leroy me dit qu'il avance et que &ccedil;a vient
+tr&egrave;s bien!&mdash;Je viens de terminer de <i>Grandes variations chromatiques</i>
+pour piano. C'est le th&egrave;me chromatique que j'avais esquiss&eacute; cet hiver.
+Je suis, je vous l'avoue, tout &agrave; fait content de ce morceau. C'est
+trait&eacute; tr&egrave;s audacieusement, vous verrez. Puis un <i>Nocturne</i> auquel
+j'attache de l'importance<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Tout cela para&icirc;tra en septembre ou
+octobre. Il se fait en moi un changement extraordinaire. Je change de
+peau, autant comme artiste que comme homme; je m'&eacute;pure, je deviens
+meilleur: je le sens! Allons, je trouverai quelque chose dans mon
+individu, en cherchant bien.</p>
+
+<p>Excusez cette lettre un peu insens&eacute;e; mais j'ai mang&eacute; aujourd'hui pour
+la premi&egrave;re fois et j'ai encore un peu de fi&egrave;vre. Vite, vite une lettre
+&agrave; votre ami.</p>
+
+<p>Que devient G.? S'il est &agrave; Montauban, dites-lui mille bonnes choses
+affectueuses de ma part.</p>
+
+
+<p class="date">Ao&ucirc;t 1868.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je suis tout &agrave; fait bien depuis hier, mais j'ai eu une rechute et j'ai
+souffert comme un damn&eacute;... C'est pass&eacute;!... On m'envoie &agrave; l'instant le
+r&eacute;sultat du vote des concurrents &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique pour la constitution
+du jury d'examen<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>. Cela vous donnera une id&eacute;e de l'avancement des
+id&eacute;es musicales en France!...</p>
+
+<table summary="jury" cellspacing="0" cellpadding="3">
+<tr>
+<td align="center" colspan="5">35 votants.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">Avec</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Maillart</td>
+<td align="right">34</td>
+<td>!!!!!</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">Leuven</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Thomas</td>
+<td align="right">32</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">forment</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Reber</td>
+<td align="right">31</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">le</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">David</td>
+<td align="right">30</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td align="center">jury.</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Gounod</td>
+<td align="right">28</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Gevaert</td>
+<td align="right">26</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Mass&eacute;</td>
+<td align="right">25</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="border-left:1px solid black;">Semet</td>
+<td align="right">21</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Berlioz</td>
+<td align="right">14</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Georges Hainl</td>
+<td align="right">14</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Bazin</td>
+<td align="right">12</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Mermet</td>
+<td align="right">12</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Auber</td>
+<td align="right">11</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Saint-Sa&euml;ns</td>
+<td align="right">4</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Bizet</td>
+<td align="right">3</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td>Offenbach</td>
+<td align="right">1</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td> Wagner</td>
+<td align="right">1</td>
+<td> &nbsp; &nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Ainsi, les musiciens eux-m&ecirc;mes proclament Maillart prrrrremier
+musicien!... Elle est bien bonne!...</p>
+
+<p>Je cueille cette phrase dans un article de.........</p>
+
+<p>&laquo;Ses mains aussi &eacute;taient longues, mais on ne s'en plaignait pas quand
+ces doigts adorablement effil&eacute;s allaient &eacute;veiller, sur le piano, des
+notes tellement s&eacute;par&eacute;es les unes des autres par l'&eacute;tendue des octaves
+qu'elles n'avaient pas l'habitude de r&eacute;sonner en m&ecirc;me temps!&raquo;</p>
+
+<p>&Ocirc; langue fran&ccedil;aise! &ocirc; bon sens! &ocirc; pudeur!...</p>
+
+<p>Votre air renferme de fort bonnes choses. Je vous reprocherai:</p>
+
+<p>1&ordm; La prosodie du commencement;</p>
+
+<p>2&ordm; Un peu de continuit&eacute; dans l'accompagnement. J'aurais voulu les
+p&eacute;riodes plus hach&eacute;es... plus sc&egrave;ne... mais l'accent dramatique est
+juste. L'id&eacute;e musicale est toujours un peu molle. Cela ne sort pas
+assez!... pas assez de relief!... En somme, il y a progr&egrave;s; courage!</p>
+
+<p>Votre jeu de sc&egrave;ne du Vieillard peut &ecirc;tre bon, et, en ce cas, la
+ritournelle n'&eacute;tait pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un
+peu courte... un peu ind&eacute;cise... Je comprends bien ce que vous avez
+voulu faire... mais la r&ecirc;verie, le vague, le spleen, le d&eacute;couragement,
+le d&eacute;go&ucirc;t doivent &ecirc;tre exprim&eacute;s comme les autres sentiments par des
+<i>moyens solides</i>. Il faut toujours que <i>ce soit fait</i>. Je suis heureux
+de votre existence un peu mat&eacute;rielle. C'est excellent! Le cerveau marche
+mieux quand le corps est en bon &eacute;tat. Depuis deux mois, j'ai fait une
+&eacute;tude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thal&egrave;s de Milet
+jusqu'&agrave; nos jours... Je n'ai rien trouv&eacute; de s&eacute;rieux dans le r&eacute;sum&eacute; de
+cet immense fatras!... Du talent, du g&eacute;nie, des personnalit&eacute;s tr&egrave;s
+saillantes auxquelles nous devons des d&eacute;couvertes, mais pas un syst&egrave;me
+philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est diff&eacute;rent...
+<i>Socrate</i>, c'est-&agrave;-dire Platon, <i>Montaigne</i> (excellent, parce qu'il n'a
+pas de syst&egrave;me)... mais le spiritualisme, l'id&eacute;alisme, l'&eacute;clectisme, le
+mat&eacute;rialisme, le scepticisme... tout cela est carr&eacute;ment inutile!... Le
+sto&iuml;cisme, malgr&eacute; des erreurs, faisait des hommes... En r&eacute;sum&eacute;, la vraie
+philosophie est: &laquo;examiner les faits connus, &eacute;tendre les connaissances
+scientifiques, et ignorer <i>absolument</i> tout ce qui n'est pas prouv&eacute;,
+exact!&raquo; C'est l&agrave; le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il
+est bizarre que l'esprit humain ait mis pr&egrave;s de trois mille ans pour en
+arriver l&agrave;!</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, et toujours votre ami de tout c&#339;ur.</p>
+
+
+<p class="date">Ao&ucirc;t 1868.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je me suis peut-&ecirc;tre, ou vous m'avez peut-&ecirc;tre d&eacute;cern&eacute; trop t&ocirc;t le titre
+de positiviste. Mon &eacute;tude s'est port&eacute;e jusqu'ici sur le r&eacute;sum&eacute; tr&egrave;s
+sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejet&eacute;. J'ai
+acquis cette conviction (je l'avais d&eacute;j&agrave;), c'est que les grands
+philosophes pratiques, les l&eacute;gislateurs, les directeurs de peuples, les
+<i>Salomon</i>, les <i>Confucius</i>, les <i>Mo&iuml;se</i>, les <i>Zoroastre</i>, les <i>Solon</i>
+n'avaient aucun syst&egrave;me philosophique; ils n'en savaient probablement
+pas assez pour &ecirc;tre ce que vous nommez positivistes, et ils se
+contentaient d'une morale tout humaine, appuy&eacute;e quelquefois, je le
+reconnais, sur une religion croquemitaine &agrave; l'usage des peuples, presque
+aussi idiots d&eacute;j&agrave; qu'ils le sont aujourd'hui.&mdash;J'ai encore acquis cette
+conviction: c'est que Platon, Aristote, Z&eacute;non, Orig&egrave;ne, Augustin,
+Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes,
+Descartes, Locke, Helv&eacute;tius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal,
+Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc.,
+vivront ou par leur m&eacute;rite litt&eacute;raire, ou par les erreurs qu'ils ont
+d&eacute;truites, ou par les progr&egrave;s qu'ils ont fait faire &agrave; la science, &agrave;
+l'intelligence humaine, mais non par leurs m&eacute;thodes et leurs syst&egrave;mes
+philosophiques.&mdash;Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au
+galop, &agrave; grands coups de dictionnaires, de r&eacute;sum&eacute;s, etc. Je reviendrai
+sur mes pas au point de vue litt&eacute;raire, mais pour rien au monde, je
+n'emploierai mon temps et mes forces &agrave; l'&eacute;tude de ce qui me para&icirc;t
+pu&eacute;ril et insens&eacute;. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'&ecirc;tre tout &agrave;
+fait positiviste.&mdash;Faites-moi un catalogue des ouvrages &agrave; lire.&mdash;Mais
+jamais je ne suivrai Taine dans son parall&egrave;le irritant du progr&egrave;s social
+et du progr&egrave;s artistique. C'est faux, archifaux!&mdash;Que faut-il lire de
+Littr&eacute; et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance.</p>
+
+<p>Est-ce admirable ce livre d'Hugo?<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a></p>
+
+<p>Vous ne le connaissiez donc pas?</p>
+
+<p>Comment diable vous l'&ecirc;tes-vous procur&eacute;?</p>
+
+<p>Votre envoi est sup&eacute;rieur aux pr&eacute;c&eacute;dents. Vous progressez&mdash;lentement,
+peut-&ecirc;tre&mdash;mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite.</p>
+
+<p>1&ordm; Entr&eacute;e d'Yorick insuffisante comme dur&eacute;e et comme accent. Faire
+entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est
+le vieux jeu. Ce n'est pas une id&eacute;e typique.</p>
+
+<p>2&ordm; Oter tous ces accords de fa di&egrave;se sous le r&eacute;cit de Paddock. C'est
+inutile.&mdash;Tout le reste du r&eacute;cit est tr&egrave;s bon d'intention. Cela ne sort
+pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'&eacute;motion.</p>
+
+<p>3&ordm; J'aurais voulu encha&icirc;ner:</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux&raquo; avec la romance.
+Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose.</p>
+
+<p>4&ordm; Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En proc&eacute;dant
+ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver &agrave; un
+v&eacute;ritable effet.&mdash;Voyez les longues phrases de <i>Rossini</i>, de
+<i>Meyerbeer</i>, de <i>Wagner</i> et quelquefois de <i>Gounod</i>. Voyez le duo
+d'<i>Hamlet</i>: &laquo;Doute de la lumi&egrave;re.&raquo;&mdash;&laquo;Celle qui prit ma vie&raquo; est d'un
+accent juste. &laquo;Car ma bouche ravie&raquo; est meilleur, mais ce qui est
+r&eacute;ellement bien, c'est &laquo;Myrrha, Myrrha!&raquo; Il y a l&agrave; une expression
+contemplative, na&iuml;ve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!&mdash;J'ai
+fait dans votre harmonie quelques l&eacute;gers changements que vous
+approuverez, je crois.</p>
+
+<p>Allons, courage! Marchez, marchez; &agrave; la fin de la <i>Coupe</i>, vous aurez,
+j'en suis s&ucirc;r, avanc&eacute; d'un pas immense qui vous mettra &agrave; l'entr&eacute;e du
+lieu.</p>
+
+<p>Hier, 15 ao&ucirc;t, jour solennel. Le feu d'artifice a co&ucirc;t&eacute;, dit-on,
+cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut d&eacute;duire les
+dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a &eacute;t&eacute; couvert
+trente-quatre fois. Je ne suis peut-&ecirc;tre pas honn&ecirc;te, mais si j'&eacute;tais
+gouvernement, je serais tent&eacute; de filer avec le magot. Voyez-vous cela
+d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il
+&agrave; fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu prot&egrave;ge la France et la
+dynastie. Gautier est d&eacute;cor&eacute;!... Que de sujets de joie! Le petit
+Cavaignac est-il assez mal &eacute;lev&eacute;<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>!... Comme si son papa n'avait pas
+&eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;, incarc&eacute;r&eacute;, exil&eacute;, mis en non-activit&eacute; pour les besoins de
+l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher, et croyez toujours &agrave; la vive affection de votre ami.</p>
+
+<p class="date">Septembre 1868.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Le duo que vous m'envoyez &eacute;tait horriblement difficile &agrave; faire.</p>
+
+<p>La forme que vous avez adopt&eacute;e est heureuse.&mdash;Je vous reprocherai,
+cependant, de vous &ecirc;tre content&eacute; de b&acirc;tir un morceau de musique.&mdash;Toutes
+les phrases d'Yorick manquent d'&eacute;lan.&mdash;Paddock est mieux trait&eacute;.</p>
+
+<p>J'aime assez: &laquo;J'aimais ce vieillard qui tombe.&raquo; La r&eacute;ponse d'Yorick est
+faible d'id&eacute;e; de plus, c'est &eacute;crit beaucoup trop haut. Le d&eacute;but de
+l'ensemble marche; la fin tombe dans le proc&eacute;d&eacute; rossinien; votre trait
+en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme.
+Ce Yorick est un enrag&eacute; d'amour. Il doit &ecirc;tre en pleine lumi&egrave;re. Il
+fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'&eacute;tait difficile, j'en
+conviens, mais j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; mettre trop de lumi&egrave;re sur Paddock que
+de n'en pas mettre assez sur Yorick.&mdash;Votre andante est meilleur
+quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.&mdash;Il n'est plus
+lui, il vit tout entier en Myrrha.&mdash;Toutes ses r&eacute;ponses doivent &ecirc;tre
+d'une contemplation passionn&eacute;e. (C'est une contradiction apparente, non
+r&eacute;elle.) Lorsque vous lui faites dire: &laquo;Le z&eacute;phyr et la vague et
+l'&eacute;toile&raquo;, vous vous &ecirc;tes pr&eacute;occup&eacute; du c&ocirc;t&eacute; pittoresque, c'est bien!
+Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin
+d'ensemble g&acirc;te tout.</p>
+
+<p>Je le r&eacute;p&egrave;te: ce morceau est d'une immense difficult&eacute;.&mdash;Il faut pour le
+r&eacute;ussir une <i>libert&eacute; de faire</i> que vous ne pouvez encore avoir
+acquise.&mdash;La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'id&eacute;e, l'id&eacute;e avant
+tout. Le duo devrait &ecirc;tre absolument d&eacute;cousu... C'est de la d&eacute;clamation
+m&eacute;lodique... Il faut trouver des phrases nouvelles &agrave; chaque instant, et
+ces phrases doivent toujours monter, monter.&mdash;J'aurais aim&eacute; une coda
+pp... Yorick s'est mont&eacute; pour r&eacute;pondre &agrave; Paddock... mais peu &agrave; peu... il
+retombe dans sa r&ecirc;verie... <i>dans la romance qui pr&eacute;c&egrave;de le
+duo</i>.&mdash;Paddock le regarde, s'attendrit.&mdash;Yorick finit en disant: Myrrha!
+Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilit&eacute; de
+ses efforts, cesse de le morig&eacute;ner; il le plaint, lui prend la main...
+Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'&eacute;paule de
+son ami. Chez Paddock, la haine est domin&eacute;e un instant par la tristesse
+qu'inspire &agrave; tout philosophe vraiment sensible le spectacle de
+l'abaissement de la dignit&eacute; humaine. Je ne m'&eacute;tends pas davantage sur ce
+sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-&ecirc;tre ajouter quelques vers
+pour cette coda... Elle manque... <i>j'en suis s&ucirc;r</i>!</p>
+
+<p>Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice.
+Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.</p>
+
+<p>Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a> et je me
+remets au travail avec acharnement.&mdash;Il se fait en moi un changement
+tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma
+nouvelle mani&egrave;re sans m'y &ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; plusieurs mois &agrave; l'avance.&mdash;Je
+profite de septembre et d'octobre pour cette &eacute;preuve. En rentrant &agrave;
+Paris, j'attaquerai Littr&eacute;.</p>
+
+<p>Allons, ne vous d&eacute;couragez pas.&mdash;<i>En avant.</i>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous
+demander si vous &ecirc;tes <i>satisfait</i> de certaines choses.<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>&mdash;Ah! &ccedil;a va
+bien... Est-ce que &ccedil;a va durer longtemps?...<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a></p>
+
+<p>La situation manque de <i>Paddock</i>...</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t,</p>
+
+<p class="sign">Votre vrai ami.</p>
+
+
+<p class="date">Octobre 1868.</p>
+
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. &Agrave; la bonne
+heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est
+encore un peu sombre.</p>
+
+<p>Votre seconde phrase:</p>
+
+<p class="c">&laquo;Quand la neige vient &agrave; fondre&raquo;</p>
+
+<p class="nind">est tr&egrave;s bonne.&mdash;Dans la fin du 1<sup>er</sup> ensemble il y a un peu trop de
+l'accord
+<span class="img"><img src="images/030.png" alt="Illustration: musique" /></span>;
+je vous ai indiqu&eacute; deux mesures &agrave; couper; voyez.&mdash;La phrase:</p>
+
+<p>&laquo;Tu pourrais en rire&raquo;</p>
+
+<p class="nind">est bonne pendant les huit premi&egrave;res mesures et devient <i>tr&egrave;s bonne</i>
+ensuite.</p>
+
+<p>&laquo;Le z&eacute;phyr et la vague&raquo;, <i>tr&egrave;s bien</i>. <i>Ton filet</i> est trop long et trop
+sombre, puis la r&eacute;ponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a l&agrave; trois
+mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est
+moins bonne que la pr&eacute;c&eacute;dente. Le rappel de la romance fait bien, mais
+je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus
+soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur
+lesquelles vous ferez entendre des
+<span class="img"><img src="images/031.png" alt="Illustration: musique" /></span></p>
+
+
+<p>Somme toute, il y a grand progr&egrave;s. Il faut vous lancer. Ne vous occupez
+pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis
+<i>beaucoup</i>, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette
+circonstance que c'est un morceau refait. C'&eacute;tait bien plus difficile.</p>
+
+<p>En quelques mots, voici o&ugrave; en sont mes affaires.</p>
+
+<p>La reprise de <i>Faust</i> avait compl&egrave;tement coul&eacute; la pi&egrave;ce de Leroy et
+Sauvage, &agrave; cause de la <i>Nuit du Walpurgis</i>; mais en faisant les d&eacute;cors
+et les costumes de <i>Faust</i>, Perrin s'aper&ccedil;oit qu'il n'y a aucune esp&egrave;ce
+de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire &agrave; cor et
+&agrave; cri. La pi&egrave;ce est tr&egrave;s avanc&eacute;e. J'ai lu hier le premier acte qui est
+tr&egrave;s r&eacute;ussi; tout &agrave; l'heure on va me montrer le deuxi&egrave;me. Dans quelque
+temps, j'aurai, je pense, mon po&egrave;me. Seulement, Perrin me demande
+formellement (et avec <i>l'autorit&eacute; pressante</i> dont dispose un directeur
+de l'Op&eacute;ra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index),
+Perrin donc me demande de concourir pour la <i>Coupe</i>.&mdash;Il me tient ce
+langage: &laquo;Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une
+partition m&eacute;diocre, et je serai navr&eacute; de ne pouvoir obtenir avec la
+<i>Coupe</i> le succ&egrave;s que je r&ecirc;ve.&mdash;<i>Vous seul</i> pouvez r&eacute;ussir cet ouvrage
+aujourd'hui!&raquo; Traduisons:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai peur de n'avoir pas une tr&egrave;s bonne chose &agrave; mon concours.&mdash;Si Bizet
+concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je l&acirc;cherai Bizet
+avec ardeur.&raquo;</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis
+<i>extr&ecirc;mement content</i>.&mdash;C'est <i>de beaucoup</i> sup&eacute;rieur &agrave; tout ce que j'ai
+fait jusqu'&agrave; ce jour.&mdash;Le deuxi&egrave;me acte surtout est, je crois, tr&egrave;s
+bien venu; toute la sc&egrave;ne d'Yorick et Claribel avec la vision me para&icirc;t
+&ecirc;tre, non relativement, mais <i>absolument</i> une bonne chose. (Avec vous,
+je me d&eacute;boutonne.)&mdash;Guiraud a r&eacute;ussi aussi cet acte au point de vue
+musical, mais, &agrave; mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je
+suis dans une grande perplexit&eacute;: Perrin travaillera soigneusement les
+partitions avec Gevaert<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.&mdash;Gevaert est un honn&ecirc;te gar&ccedil;on, et c'est
+un immense musicien, &eacute;clectique, et plus en &eacute;tat que Gounod, Berlioz, de
+juger de la musique.&mdash;Perrin me dit: &laquo;Ne vous inqui&eacute;tez pas du jury;
+qu'il soit en jambon de Mayence ou en p&acirc;tes d'Italie, j'en ferai ce que
+je voudrai.&raquo;</p>
+
+<p>Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour
+l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait
+rasant.</p>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqu&eacute;s ni la
+pr&eacute;face de Michelet<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<p>J'ai &eacute;norm&eacute;ment travaill&eacute;. Je ne suis d&eacute;cid&eacute;ment pas content de mon
+final de symphonie. Ce n'est pas &agrave; la hauteur du reste.</p>
+
+<p>Vous ferez bien de renvoyer votre po&egrave;me<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>.&mdash;Dites mille choses &agrave; G.
+et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amiti&eacute;s.</p>
+
+<p>1&ordm; L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.&mdash;Le
+premier a bless&eacute; gri&egrave;vement un paisible bourgeois qui restera paralys&eacute;
+le reste de ses jours:</p>
+
+<p><i>Six jours de prison.</i></p>
+
+<p>Le second a distribu&eacute; une fort jolie collection de coups de sabre &agrave;
+plusieurs ouvriers dont un avait eu la bont&eacute; de le ramasser dans le
+ruisseau:</p>
+
+<p>&laquo;Mon colonel, dit-il, on a cri&eacute; vive la <i>Lanterne</i>! et &ccedil;a m'a exasp&eacute;r&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p><i>Acquitt&eacute;!</i></p>
+
+<p>O&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve
+cette id&eacute;e charmante:</p>
+
+<p>&laquo;Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une
+g&eacute;n&eacute;ration n&eacute;e dans le d&eacute;sordre, les barricades et les r&eacute;volutions.&raquo;</p>
+
+<p>Vieux ruffian!</p>
+
+<p>Il y aurait cette r&eacute;ponse &agrave; lui faire:</p>
+
+<p>&laquo;J'aime mieux appartenir &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration du d&eacute;sordre et des barricades
+qu'&agrave; celle dont les plus illustres repr&eacute;sentants &eacute;pousent des filles
+entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.&raquo;</p>
+
+
+<p class="date">D&eacute;cembre 1868.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>J'ai vu G... Je suis donc rassur&eacute;.</p>
+
+<p>Vite, une sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>Je vais vous gronder:</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes un penseur, vous &ecirc;tes essentiellement intelligent, vous avez
+des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre &acirc;ge; il
+vous est permis de rater un morceau, c'est, h&eacute;las! permis &agrave; tout le
+monde, mais vous ne devez pas l&acirc;cher une sc&egrave;ne aussi importante que
+l'entr&eacute;e de Myrrha.&mdash;Si vous aviez eu &agrave; peindre avec la plume, vous
+auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez.</p>
+
+<p>Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho,
+ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.&mdash;La
+s&eacute;duction inou&iuml;e qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.&mdash;Dans ses
+yeux, il doit y avoir cette expression <i>glauque</i>, indice certain de
+sensualit&eacute; et d'&eacute;go&iuml;sme pouss&eacute; jusqu'&agrave; la cruaut&eacute;.</p>
+
+<p>Maintenant, pour votre ritournelle d'entr&eacute;e.... Eh bien!...</p>
+
+<p>Toute cette conversation doit &ecirc;tre bas&eacute;e sur une symphonie quelconque
+exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.&mdash;Cette symphonie doit
+commencer &agrave;: <i>Je tremble au seul bruit de ses pas.</i>&mdash;Le serpent arrive,
+et l'oiseau ne bat plus que d'une aile.</p>
+
+<p>Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux
+bien;&mdash;quoique &agrave; mon sens l'entr&eacute;e de Myrrha doive exprimer l'amour
+autrement.&mdash;Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion,
+avec d&eacute;lire; il le dit <i>au nuage</i>, &agrave; l'&eacute;toile.&mdash;Myrrha pr&eacute;sente, il est
+&eacute;teint.&mdash;Je n'insiste pas, car vous m'avez compris.</p>
+
+<p>Autre reproche moins grave.</p>
+
+<p>L'entr&eacute;e est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, <i>elle</i>, Angus,
+et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuy&eacute;e sur le
+bras d'Angus; elle entre lentement, r&ecirc;veuse, distraite; elle prom&egrave;ne son
+regard sur tout ce qui l'entoure et l'arr&ecirc;te presque d&eacute;daigneusement sur
+Yorick.</p>
+
+<p>J'aime la deuxi&egrave;me partie de votre travail; le ch&#339;ur est bon. Une
+critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en r&eacute;cit,
+mesur&eacute;, peut-&ecirc;tre, mais sans dessin d'orchestre. <i>Il faut entendre les
+paroles</i>, absolument.</p>
+
+<p>Que tout ceci ne vous d&eacute;courage pas, mais vous persuade que, &agrave; votre
+insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous &ecirc;tes dans
+votre musique; vous pensiez &agrave; T&eacute;not<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a> en faisant votre entr&eacute;e de
+Myrrha, je le parie...</p>
+
+<p>Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de c&#339;ur ne
+consacre pas &agrave; ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de
+longues m&eacute;ditations.&mdash;Mais avec Myrrha, il faut oublier,
+absolument.&mdash;Allons, vite, une autre entr&eacute;e, qui sera bonne cette fois,
+j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Ma situation est toujours la m&ecirc;me. L'insistance de qui vous savez est
+devenue plus pressante que jamais.&mdash;Il en parle &agrave; mes amis et les l&acirc;che
+sur moi.&mdash;Il faut que je m'ex&eacute;cute... Au petit bonheur... (Il y a un an,
+j'aurais dit: &Agrave; la gr&acirc;ce de Dieu!) J'ai pass&eacute; une soir&eacute;e avec l'abb&eacute;
+X... <i>Tous farceurs!...</i> Je ne sais si vous lisez le <i>Diable &agrave; quatre</i>.
+J'y trouve un extrait de Taxile Delord (&eacute;crit en 1851), adress&eacute; &agrave; M.
+Veuillot et ses amis:</p>
+
+<p>&laquo;Vous lirez cet article, charmants confr&egrave;res, et vous croirez nous avoir
+mis en col&egrave;re. Vous nous d&eacute;mangez, voil&agrave; tout. Capucins, pr&ecirc;traillons,
+pions de s&eacute;minaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se
+fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale
+cl&eacute;ricale. C'est pourquoi nous avons vers&eacute; quelques gouttes d'ammoniaque
+sur votre acarus en chef.&raquo;</p>
+
+<p>C'est assez bon, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Pasdeloup va jouer ma symphonie.</p>
+
+<p>Allons, au travail, et bon courage. &Agrave; bient&ocirc;t, cher, et toujours,
+toujours votre ami d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+
+<p class="date">D&eacute;cembre 1868.</p>
+
+<p class="ind">Cher,</p>
+
+<p>Voil&agrave; qui est infiniment meilleur!&mdash;C'est un peu triste.&mdash;Plus rose
+vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher.</p>
+
+<p>Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela d&eacute;pend de la forme que vous
+avez adopt&eacute;e. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent
+n&eacute;cessaires. <i>&Eacute;coute la voix qui t'implore</i>: &eacute;videmment il va dire
+quelque chose:</p>
+
+<p><i>Sans Myrrha</i>, etc.</p>
+
+<p>L'ensemble ne doit venir qu'apr&egrave;s ces quatre vers chant&eacute;s par
+Yorick.&mdash;Si vous faites l&agrave; une <i>phrase</i> commen&ccedil;ant par la tonique, vous
+vous tromperez. Il faut une id&eacute;e incidente, mais importante. C'est
+difficile, tr&egrave;s difficile, j'en sais quelque chose.&mdash;Allons, courage.</p>
+
+<p>Lisez le <i>Diable &agrave; quatre</i> paru aujourd'hui samedi et sign&eacute; E. Lockroy.
+C'est excellent!</p>
+
+<p>S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai
+que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si
+Cr&eacute;tinopolis s'&eacute;veille, je crois que Paris ne s'endort pas. Esp&eacute;rons!</p>
+
+<p>Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si
+vous le pr&eacute;f&eacute;rez, passez au deuxi&egrave;me de suite.</p>
+
+<p>&Agrave; vous mille fois de mes meilleures amiti&eacute;s.</p>
+
+
+<p class="date">Janvier 1869.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>I.&mdash;R&eacute;cit, un peu insignifiant.</p>
+
+<p><i>De ton &acirc;me troubl&eacute;e</i>, bonne phrase, qui para&icirc;t &ecirc;tre la t&ecirc;te d'un
+morceau et qui, malheureusement, reste isol&eacute;e.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur &laquo;<i>Par ses exploits</i>&raquo; est trop fanfare de trompettes; vous
+trouverez cette phrase-l&agrave; dans Gr&eacute;try.</p>
+
+<p>&laquo;<i>Seigneur Angus</i>&raquo;. Il y a l&agrave;, mon cher ami, un morceau n&eacute;cessaire;
+morceau court, vif, gai, alerte, comique.&mdash;Ce 4 temps languissant ne
+rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le m&ecirc;me caract&egrave;re; cela
+se suit, s'encha&icirc;ne; les plans ne sont pas marqu&eacute;s.</p>
+
+<p>La l&eacute;gende est d'une bonne couleur. C'est int&eacute;ressant au point de vue
+musical.</p>
+
+<p>Malheureusement, la fin manque d'<i>effet</i>. Quand je dis <i>effet</i>, je
+n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.&mdash;Les
+ch&#339;urs doivent prendre part &agrave; la l&eacute;gende; tous doivent r&eacute;p&eacute;ter avec
+terreur: <i>la coupe d'or, la coupe d'or!</i> Il y aurait peu de chose &agrave;
+faire pour que ce morceau-l&agrave; f&ucirc;t bien.&mdash;Maintenant, je ne comprends pas
+le ch&#339;ur final finissant piano. Tous ces gens-l&agrave; crient: <i>Vive
+Angus!...</i> Le vieux roi n'existe plus pour eux.&mdash;Du reste, je suis un
+peu cause de vos erreurs. Je vous ai engag&eacute; dans la deuxi&egrave;me version que
+je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aper&ccedil;u que la premi&egrave;re
+&eacute;tait seule possible.&mdash;Le &laquo;<i>Seigneur Angus, je dirais: Sire</i>&raquo; doit
+pr&eacute;c&eacute;der l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs
+compliments en douceur.&mdash;Puis la <i>l&eacute;gende</i> les calme un peu.&mdash;Lorsque le
+roi envoie chercher Paddock, le <i>froid</i> augmente
+consid&eacute;rablement.&mdash;L'attitude de Myrrha vient r&eacute;chauffer la situation,
+etc.&mdash;Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec
+vous.&mdash;Lorsque vous verrez le morceau que j'ai &eacute;crit, vous me
+comprendrez tout &agrave; fait.&mdash;En somme, le morceau.....<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> la l&eacute;gende a
+&eacute;t&eacute; bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte.</p>
+
+<p>J'ai lu toutes les <i>Lanternes</i>. <i>Il</i> a eu des choses de premier
+<i>ordre</i>.&mdash;&Agrave; propos de Marfori: &laquo;Ce courtisan, qui s'est trouv&eacute; trop
+<i>harponn&eacute;</i> par ma derni&egrave;re Lanterne, et que la <i>mar&eacute;e</i> r&eacute;volutionnaire a
+port&eacute; sur nos c&ocirc;tes, veut, dit-on, m'envoyer des t&eacute;moins.&mdash;Bravo! Nous
+nous battrons &agrave; l'hame&ccedil;on!&raquo; Une, autre fois: &laquo;On annonce que <i>Barnum</i> a
+perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles esp&eacute;rances.&mdash;On
+lui pr&ecirc;te l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute
+que pour une somme rondelette, Marfori ne consente &agrave; changer de
+<i>baquet</i>!&raquo;... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses
+saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'id&eacute;e.&mdash;J'ai vu
+G. qui est all&eacute; passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien
+chez lui.&mdash;Il a eu une excellente occasion de voir Londres <i>gratis pro
+Deo</i>.</p>
+
+<p>On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties
+d'orchestre pour cette semaine.</p>
+
+<p>J'ai termin&eacute; les deux premiers actes de la <i>Coupe</i>. Je suis tr&egrave;s
+content.</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher, et toujours mille fois votre ami de tout c&#339;ur.</p>
+
+
+<p class="date">F&eacute;vrier 1869.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Je suis d&eacute;sol&eacute; de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas
+mieux, j'ordonne un repos de quelques jours.</p>
+
+<p>Arrivons &agrave; votre affaire.&mdash;Au moment o&ugrave; les courtisans sont au comble de
+l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre
+officiers paraissent au haut de l'escalier.&mdash;Ils sonnent une fanfare
+grave, lugubre; tous s'arr&ecirc;tent en s'inclinant! Harold para&icirc;t: <i>Le roi
+n'est plus!</i> Tous les seigneurs se prosternent: H&eacute;las!... Puis (?) sur
+le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., rev&ecirc;tus de leurs
+insignes, sortent du palais.&mdash;Les Cours de cassation, d'appel, etc., le
+S&eacute;nat, tout le bataclan, descendent sur une <i>marche</i> grave et s'avancent
+sur le devant de la sc&egrave;ne! Des officiers portent la couronne, le
+sceptre, tous les insignes de la royaut&eacute;.&mdash;Paddock les suit, portant la
+coupe. &Agrave; sa vue, &eacute;patement g&eacute;n&eacute;ral, mouvement: on s'agite, on s'&eacute;lance,
+et, sur la marche &eacute;clatante et pompeuse cette fois: <i>Gloire au ma&icirc;tre de
+Thul&eacute;!</i> Voil&agrave;, mon cher ami, comment cette sc&egrave;ne doit &ecirc;tre
+trait&eacute;e.&mdash;Voil&agrave; pourquoi la <i>premi&egrave;re</i> version du livret est meilleure.
+Un simple rappel du ch&#339;ur: &laquo;<i>Seigneur Angus, je dirais: Sire</i>&raquo;, et
+Paddock: <i>Oui, cette royaut&eacute; me tente.</i>&mdash;Vous m'avez compris. Pour les
+fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'<i>H&eacute;rodote</i> ou d'un
+autre.</p>
+
+<p>La couleur de votre <i>fable</i> n'est pas mauvaise, mais l'id&eacute;e est molle.
+1<sup>re</sup> <i>strophe</i>, presque un r&eacute;cit:</p>
+
+<p class="c"><i>Que ton choix souverain la donne</i></p>
+
+<p class="nind">avec autorit&eacute;;</p>
+
+<p class="c"><i>&Agrave; qui doit r&eacute;gner apr&egrave;s moi!</i></p>
+
+<p class="nind">avec douleur, larmes.</p>
+
+<p>&Agrave; la 2<sup>e</sup> strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme
+chromatique serpentant &agrave; travers l'orchestre: l'astuce, la cruaut&eacute;, la
+bassesse, etc. Les deux derniers vers avec &eacute;clat! 3<sup>e</sup> strophe, des
+tr&eacute;molos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes:
+la grimace du singe terrible! Apr&egrave;s ce vers:</p>
+
+<p class="c"><i>Le singe, avec une grimace,</i></p>
+
+<p class="nind">un silence. Paddock remonte la sc&egrave;ne... pour se rapprocher de la mer. Il
+faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la
+sc&egrave;ne, et la pi&egrave;ce tombe!... Il faut penser &agrave; tout!</p>
+
+<p>L'insens&eacute;! qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p>Vivace, tout de suite le &frac34;.&mdash;Pas d'<i>Harold</i> seul, pas d'<i>Angus</i> seul,
+pas de <i>Myrrha</i> seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre &frac34;
+est bon, c'est ce qu'il faut!...</p>
+
+<p>Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle.</p>
+
+<p>Votre musique dit:</p>
+
+<p>
+<br />
+<span style="margin-left: 15%;">Myrrha, la brise est douce</span><br />
+<span style="margin-left: 15%;">Et le flot engageant, etc.</span><br />
+<br />
+</p>
+
+<p>Vous voyez la nuance.&mdash;Le <sup>6</sup>/<sub>8</sub> est un mauvais mouvement pour la chose: un
+motif large, mais pas trop assis.&mdash;Dans le lointain, l'orage qui
+augmente jusqu'au lever<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a> du rideau. Apr&egrave;s, la 2<sup>e</sup> reprise du motif
+que je ferais dire par Myrrha &agrave; l'unisson d'Yorick: &laquo;P&ecirc;cheur, <i>la brise
+est forte, et le flot &eacute;cumant</i>, si la mer <i>te rapporte, je tiendrai mon
+serment</i>.&raquo; Il est bon de l'engager; les auteurs de la pi&egrave;ce n'y ont pas
+assez song&eacute;. Une assez longue ritournelle: les flots montent; c'est une
+temp&ecirc;te. Pendant cette musique, le petit s'est &eacute;chapp&eacute;. Il est mont&eacute;
+sur la galerie; il fait un signe d'adieu, un cri, et le motif &agrave;
+l'orchestre avec le tapage complet.</p>
+
+<p>Ce plan est la critique de votre travail.&mdash;Comme musique, ce n'est pas
+mauvais. Mais ce n'est pas cela.</p>
+
+<p>Mettez en sc&egrave;ne, mon cher ami, et vous verrez alors o&ugrave; vous p&ecirc;chez!
+Songez donc &agrave; remplir cette grande sc&egrave;ne de l'Op&eacute;ra.&mdash;Mais, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, reposez-vous.</p>
+
+<p>Je r&eacute;p&egrave;te ma symphonie petit &agrave; petit; c'est difficile, mais c'est bon,
+je crois!</p>
+
+<p>Changement de front! Nouvelle direction de l'Op&eacute;ra-Comique qui m'a
+demand&eacute; ouvrage par lettre! Nous cherchons une grande pi&egrave;ce: trois ou
+quatre actes.&mdash;C'est du Locle, le neveu de Perrin (ou plut&ocirc;t Perrin
+lui-m&ecirc;me, <i>Leuven</i> reste pour la forme).&mdash;Le Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique sera entre
+les m&ecirc;mes mains dans trois mois.&mdash;Bref, on veut me faire faire une
+grande machine avant l'Op&eacute;ra. Je veux bien, et je serai charm&eacute; de l&acirc;cher
+le concours et d'essayer de changer le genre de l'Op&eacute;ra-Comique.&mdash;Mort &agrave;
+la <i>Dame Blanche</i>!</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher, et &agrave; vous de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+
+<p class="date">F&eacute;vrier 1869.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait un double plaisir:</p>
+
+<p>1&ordm; Elle m'annonce le r&eacute;tablissement presque complet de votre sant&eacute;;</p>
+
+<p>2&ordm; Elle m'apporte un bon travail qui a une r&eacute;elle valeur, malgr&eacute; les
+critiques que je vais vous adresser.</p>
+
+<p>Entr'acte tr&egrave;s bon, mais malheureusement beaucoup trop court!</p>
+
+<p>Songez donc au temps que nos gandins mettent &agrave; s'asseoir, essuyer les
+lorgnettes, etc. Ce que vous avez fait est bon, mais ce n'est pas
+suffisant.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur est joli, d'une bonne couleur, les harmonies ont du vague, mais
+le rythme de barcarolle me chiffonne beaucoup. L'accompagnement est sur
+l'eau, et il doit &ecirc;tre dans l'eau.</p>
+
+<p>Le milieu (solo de sir&egrave;nes) me pla&icirc;t &eacute;galement, mais pourquoi la m&ecirc;me
+musique pour deux strophes, qui diff&egrave;rent absolument de caract&egrave;re. Il y
+a l&agrave; deux types diff&eacute;rents: la sir&egrave;ne sentimentale et la sir&egrave;ne
+railleuse.&mdash;Vous avez fait seulement la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; part ces trois critiques, je suis tr&egrave;s content de votre envoi.&mdash;Malgr&eacute;
+mon d&eacute;sir de vous voir, je vous conseille de ne venir qu'au beau temps.
+La boue et le ciel de Paris vous seraient peut-&ecirc;tre nuisibles. Pensez-y.</p>
+
+<p>Courage donc, cher, et mille amiti&eacute;s de votre...</p>
+
+
+<p class="date">F&eacute;vrier 1869.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>X. m'ayant demand&eacute; de lui composer une valse sur des motifs du nouveau
+ballet de..., je me suis mis &agrave; l'&#339;uvre imm&eacute;diatement; votre envoi &eacute;tait
+sur ma table, j'ai cru avoir affaire &agrave; une feuille de papier blanc... et
+voil&agrave; pourquoi vous trouverez au dos de votre romance une ignoble
+salet&eacute;. Pardon!</p>
+
+<p>Soignez-vous, cher ami. Je suis heureux que vous vous d&eacute;cidiez enfin &agrave;
+&eacute;couter les conseils de votre m&eacute;decin.&mdash;L'&eacute;quitation, l'escrime vous
+donneront peut-&ecirc;tre encore de meilleurs r&eacute;sultats que la
+philosophie.&mdash;Apprendre &agrave; conna&icirc;tre l'homme n'est pas toujours une
+besogne bien rago&ucirc;tante, alors m&ecirc;me que l'on fait cette &eacute;tude sur
+soi-m&ecirc;me.&mdash;Promenez-vous, r&ecirc;vez, respirez!... Votre sant&eacute; s'en trouvera
+bien, et l'imagination ne s'en trouvera pas mal.&mdash;</p>
+
+<p>J'arrive &agrave; votre envoi.&mdash;J'aime l'entr&eacute;e de Claribel.&mdash;C'est tr&egrave;s
+intelligent.&mdash;Il y a de la douleur, du.....<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> autant que de la
+f&eacute;erie. C'est ce qu'il faut, et c'est (ce) qu'on ne fera pas
+g&eacute;n&eacute;ralement.</p>
+
+<p>J'aime le r&eacute;cit de Claribel parce qu'il est vrai, simple et po&eacute;tique;
+<i>blancs rayons</i> est trop haut.&mdash;Comment voulez-vous prononcer sur ces
+notes excentriques quand il faut un son doux, &eacute;gal, discret.</p>
+
+<p>La sortie du ch&#339;ur est insuffisante <i>comme dur&eacute;e</i>. Quarante choristes et
+trente danseuses &agrave; &eacute;couler. Manquent huit ou dix mesures.&mdash;Du reste,
+cela d&eacute;pend un peu de l'arrangement de la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>J'aime le r&eacute;cit de la (<i>sic</i>) Claribel et de la sir&egrave;ne.&mdash;Tr&egrave;s bien le
+&frac34; apr&egrave;s <i>ce mal, c'est l'amour</i>.</p>
+
+<p><i>Et pourtant, c'est en vain que je lui tends les bras</i> manque d'accent
+(mais ce n'est pas mauvais).</p>
+
+<p>J'aime aussi la romance.&mdash;J'aime surtout le <i>Elle pleure</i> de la
+Sir&egrave;ne.&mdash;C'est juste; il y a du charme l&agrave;.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre (mais ceci est difficile &agrave; juger), peut-&ecirc;tre votre Claribel
+est-elle trop r&eacute;sign&eacute;e!... Peut-&ecirc;tre faudrait-il plus de r&eacute;volte, de
+rage. <i>Mais cet homme que j'aime</i>, surtout la deuxi&egrave;me fois, demande une
+explosion &agrave; mon avis. Mais cet effet ne peut s'obtenir en mettant les
+deux strophes sur la m&ecirc;me musique.</p>
+
+<p>En somme, c'est bien! C'est &eacute;norm&eacute;ment sup&eacute;rieur au premier acte.
+Courage donc, mais ne vous fatiguez pas.&mdash;Travaillez &agrave; votre aise.</p>
+
+<p>Rien de nouveau pour le choix d'un po&egrave;me Op&eacute;ra-Comique.&mdash;Du Locle et
+Sardou retapent la pi&egrave;ce qu'ils me destinent.&mdash;Du Locle n'a pas encore
+lu celle que je voudrais faire.&mdash;Perrin est, je crois, tout &agrave; fait
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; du po&egrave;me de Leroy et Sauvage La symphonie se r&eacute;p&egrave;te toujours.
+Ce pauvre Pasdeloup en sortira-t-il?</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher ami, et croyez toujours &agrave; l'affection solide et d&eacute;vou&eacute;e
+de...</p>
+
+
+<p class="date">Mars 1869.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Grands progr&egrave;s!...</p>
+
+<p>Tout cela se tient. C'est fait. Comme sc&egrave;ne, c'est bon.</p>
+
+<p>Je reproche au ch&#339;ur des sir&egrave;nes d'&ecirc;tre &eacute;crit &agrave; quatre parties en canon.
+Les voix se m&ecirc;leront. Ce ne sera pas clair, et l'id&eacute;e musicale, en
+somme, n'est pas suffisante.&mdash;Le r&eacute;cit de Claribel, la symphonie
+imitative, tout cela est bon.&mdash;L'air de Claribel manque de grandeur. Le
+d&eacute;but est joli, mais est-ce l&agrave; la reine de l'Oc&eacute;an? C'est aimable!...
+mais il faut plus que cela. J'aime beaucoup mieux le milieu qui a de la
+tendresse, du charme, et qui est plus <i>grand</i> que la premi&egrave;re
+partie.&mdash;En somme, cela va!... Continuez. Je suis curieux de votre
+duo.&mdash;C'est la grosse affaire!...</p>
+
+<p>J'attends toujours un po&egrave;me.&mdash;L'affaire Leroy et Sauvage est l&acirc;ch&eacute;e
+d&eacute;finitivement.&mdash;Les auteurs sont emb&ecirc;t&eacute;s! mais l'&#339;uvre n'&eacute;tait pas
+parfaite, loin de l&agrave;: d'excellentes choses, mais d'autres choses
+faibles.&mdash;Du Locle est en Italie; il revient la semaine prochaine. Il
+dit &agrave; tout le monde que je serai une des colonnes de son &eacute;difice, etc,
+etc. Perrin me comble de t&eacute;moignages d'estime, etc., etc.</p>
+
+<p>Le moindre po&egrave;me serait bien mieux mon affaire!</p>
+
+<p>Il est vrai que jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, personne n'en a.&mdash;Perrin m'a dit, il y
+a deux jours: J'ai deux choses en vue. Du Locle revenu, nous allons
+marcher. C'est lui qui me demande; il me reproche mon indiff&eacute;rence,
+etc., etc. En somme, je <i>sais</i> que mes affaires vont bien, mais que
+c'est long!</p>
+
+<p>Choudens grave ma symphonie, <i>orchestre</i>, <i>arrangements</i>, etc. Quand
+venez-vous?</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, cher, et toujours ma meilleure amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Ma symphonie a tr&egrave;s bien march&eacute;.&mdash;<i>Premier morceau</i>: une salve
+d'applaudissements, quelques <i>chuts</i>, seconde salve, un sifflet,
+troisi&egrave;me salve.</p>
+
+<p>Andante: une salve.</p>
+
+<p>Final: beaucoup d'effet, applaudissements &agrave; trois reprises, chuts, trois
+ou quatre coups de sifflet. En somme, succ&egrave;s.</p>
+
+
+<p class="date">Avril 1869.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Tout cela est bon. Peut-&ecirc;tre &ccedil;a manque-t-il un peu de modulations.&mdash;Dans
+ces bruissements, ces arp&egrave;ges myst&eacute;rieux, les transitions sont
+n&eacute;cessaires. Un peu trop de si b&eacute;mol, mais ce reproche n'a rien
+d'absolu.&mdash;Pourquoi n'avez-vous pas fait la r&eacute;ponse de la sir&egrave;ne?</p>
+
+<p>Vous savez, l'invitation au ballet?... Vous auriez ainsi termin&eacute; toute
+la premi&egrave;re partie de l'acte.&mdash;Peu important, du reste.&mdash;J'avais pens&eacute;
+pour l'entr&eacute;e d'Yorick (que vous m'envoyez) &agrave; une combinaison de trois
+motifs:</p>
+
+<p>1&ordm; La romance d'Yorick, premier acte;</p>
+
+<p>2&ordm; L'entr&eacute;e de Myrrha, premier acte;</p>
+
+<p>3&ordm; <i>Myrrha, la brise est forte</i>, premier acte.</p>
+
+<p>Yorick r&ecirc;ve... il pense &agrave; Myrrha... &agrave; son plongeon... Tout cela est
+confus. Je crois que des bribes de motifs &agrave; peine indiqu&eacute;s auraient &eacute;t&eacute;
+d'un joli effet.</p>
+
+<p>J'approuve compl&egrave;tement votre projet de ne venir qu'au beau temps. Paris
+est en ce moment ordurier. C'est ignoble! On dirait un reflet fid&egrave;le de
+ce que vous savez bien!...</p>
+
+<p>J'ai assist&eacute; hier &agrave; la r&eacute;p&eacute;tition g&eacute;n&eacute;rale de <i>Rienzi</i> au
+Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique.&mdash;On a commenc&eacute; &agrave; huit heures.&mdash;On a termin&eacute; &agrave; deux
+heures.&mdash;Quatre-vingt musiciens &agrave; l'orchestre, trente sur la sc&egrave;ne, cent
+trente choristes, cent cinquante figurants.&mdash;Pi&egrave;ce mal faite. Un seul
+r&ocirc;le: celui de Rienzi, remarquablement tenu par Monjauze. Un tapage dont
+rien ne peut donner une id&eacute;e; un m&eacute;lange de motifs italiens; bizarre et
+mauvais style; musique de d&eacute;cadence plut&ocirc;t que de l'avenir.&mdash;Des
+morceaux d&eacute;testables! des morceaux admirables! au total; une &#339;uvre
+&eacute;tonnante, <i>vivant</i> prodigieusement: une grandeur, un souffle
+olympiens! du g&eacute;nie, sans mesure, sans ordre, mais du g&eacute;nie! sera-ce un
+succ&egrave;s? Je l'ignore!&mdash;La salle &eacute;tait pleine, pas de claque! Des effets
+prodigieux! des effets d&eacute;sastreux! des cris d'enthousiasme! puis des
+silences mornes d'une demi-heure.&mdash;Les uns disent: c'est du mauvais
+Verdi! les autres: c'est du bon Wagner! C'est sublime!&mdash;C'est affreux!
+c'est m&eacute;diocre!&mdash;Ce n'est pas mal! Le public est d&eacute;rout&eacute;! c'est tr&egrave;s
+amusant.&mdash;Peu de gens ont le courage de persister dans leur haine contre
+Wagner.&mdash;Le bourgeois, le gandin sentent qu'ils ont affaire &agrave; un grand
+bougre, et ils pataugent.&mdash;Nous verrons mardi; le public d'hier, compos&eacute;
+d'invit&eacute;s, &eacute;tait forc&eacute; d'&ecirc;tre poli. D'ici &agrave; quelques jours, j'aurai
+peut-&ecirc;tre termin&eacute; avec l'Op&eacute;ra-Comique.&mdash;Je vous tiendrai au courant.</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>&Agrave; bient&ocirc;t, mon cher ami, et toujours croyez &agrave; la vive affection de votre</p>
+
+<p>Je n'ai pas vu G. depuis une quinzaine.</p>
+
+
+<p class="date">Mai 1869<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami.</p>
+
+<p>Je vous annonce <i>secr&egrave;tement</i> ce qui sera officiel dans huit jours.</p>
+
+<p>Je me marie.</p>
+
+<p>Nous nous aimons&mdash;Je suis absolument heureux.</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Je vais passer l'&eacute;t&eacute; camp&eacute;... Je ne m'installe qu'au 15 octobre.&mdash;D'ici
+l&agrave;, notre existence sera tr&egrave;s fantaisiste.</p>
+
+<p>Ne dites rien &agrave; personne.</p>
+
+<p class="sign">Votre ami.</p>
+
+<p><i>P.-S.</i> J'ai re&ccedil;u votre mot.&mdash;Soignez-vous.&mdash;Je suis comme vous tr&egrave;s
+occup&eacute; des &eacute;lections.&mdash;Avez-vous lu <i>l'Homme qui rit...</i> et le <i>Rappel</i>?</p>
+
+<p>Esp&eacute;rons.</p>
+
+
+<p class="date">Mai 1869.</p>
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p>Je n'aime pas beaucoup &agrave; donner des conseils, mais une fois n'est pas
+coutume:</p>
+
+<p>&Agrave; votre place, j'irais me retremper &agrave; la campagne; je passerais l'&eacute;t&eacute; &agrave;
+me reposer, r&ecirc;ver; je travaillerais peu, je lirais mod&eacute;r&eacute;ment; je
+laisserais un peu de c&ocirc;t&eacute; la philosophie et les inconv&eacute;nients qui en
+d&eacute;coulent;&mdash;et au mois d'octobre ou de novembre ou m&ecirc;me de d&eacute;cembre, je
+viendrais &agrave; Paris. Je suis peut-&ecirc;tre un peu int&eacute;ress&eacute; &agrave; vous conseiller
+cette combinaison.&mdash;Mon p&egrave;re est indispos&eacute;, et cette indisposition va
+peut-&ecirc;tre retarder mon mariage de quelques jours. Je pars imm&eacute;diatement.
+Je ne vous verrai pas.&mdash;Que ferez-vous &agrave; Paris en juin? Pas de th&eacute;&acirc;tres,
+rien d'int&eacute;ressant... Enfin, cher ami, voyez; mais je vous avoue que
+quel que soit mon bonheur, je me consolerais difficilement de ne pouvoir
+profiter de votre voyage.</p>
+
+<p>&Eacute;crivez-moi. Qu'allez-vous faire?&mdash;<i>En juin</i>, nous nous verrons si
+peu...</p>
+
+<p class="sign">Votre vrai ami.</p>
+
+
+<p class="date">Octobre 1869, 22, rue de Doual, Paris.</p>
+<p class="ind">Mon bien cher ami,</p>
+
+<p>La d&eacute;termination que vous prenez est aussi favorable &agrave; votre sant&eacute;
+morale qu'&agrave; votre sant&eacute; physique. Ici, tout est troppmannisme,
+haussmannisme et napol&eacute;onisme! Vivez au grand air, cultivez, travaillez
+et moralisez! Supposez dans chaque d&eacute;partement cent agriculteurs de
+votre trempe, et voyez o&ugrave; nous en serons dans vingt ans.&mdash;Ce que vous
+avez fait n'est pas perdu! Vous vous &ecirc;tes pr&eacute;par&eacute; des jouissances
+d'autant plus grandes qu'elles contrasteront davantage avec vos
+occupations ordinaires.&mdash;Vos nerfs conserveront leur d&eacute;licatesse, gr&acirc;ce
+&agrave; la musique, et vos muscles se fortifieront, gr&acirc;ce &agrave; l'agriculture.
+Vous pourrez exercer votre influence sur une certaine quantit&eacute; d'hommes
+et vous aurez conscience du bien que vous ferez chaque jour.&mdash;Au point
+de vue du progr&egrave;s humanitaire, vous ferez cent fois plus que vous
+n'auriez fait dans cette lutte fatigante, &eacute;nervante et souvent, h&eacute;las,
+sans issue.</p>
+
+<p>Avec les livres, votre intelligence et un petit s&eacute;jour &agrave; Paris tous les
+deux ans, vous serez plus avanc&eacute; que nos chroniqueurs les mieux
+inform&eacute;s.&mdash;&Agrave; un autre point de vue, celui de la famille (quelque
+imparfaite que soit cette institution), vous vous ouvrez un avenir qui
+vous aurait &eacute;t&eacute; ferm&eacute; bien longtemps, toujours, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Vous faites bien de ne pas venir &agrave; Paris cet hiver; je vous verrais avec
+peine renoncer &agrave; vos nouveaux projets, car je <i>sens</i> que de leur
+r&eacute;alisation d&eacute;pend votre bonheur. Installez-vous dans vos r&eacute;solutions;
+ex&eacute;cutez, et l'air de Paris ne pourra plus vous &ecirc;tre nuisible. Vous
+allez, sans doute, rester un temps assez long sans composer, <i>mais vous
+y reviendrez</i>, et je serai toujours l&agrave;, vous le savez.&mdash;Je ne serais
+m&ecirc;me pas &eacute;tonn&eacute; qu'un grand progr&egrave;s f&ucirc;t le r&eacute;sultat de votre nouvelle
+situation.</p>
+
+<p>Donc, mon cher, je suis heureux, content, compl&egrave;tement satisfait de
+cette grande r&eacute;solution. <i>Vous faites bien</i>, et mon amiti&eacute; pour vous ne
+saurait m'&eacute;garer.</p>
+
+<p>Je suis &eacute;reint&eacute; en ce moment. Nous nous installons, grosse affaire, et
+je travaille &agrave; <i>No&eacute;</i><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.&mdash;J'ai livr&eacute; deux actes.&mdash;Il faut donner le
+<i>troisi&egrave;me acte</i> le 25 octobre et le <i>quatri&egrave;me</i> et dernier acte, le 15
+novembre.&mdash;Je m'y suis engag&eacute; par trait&eacute; et je m'ex&eacute;cute. Mais, par
+trait&eacute; aussi, j'ai fait des r&eacute;serves expresses pour l'interpr&eacute;tation. La
+<i>basse</i> et la <i>premi&egrave;re chanteuse</i> me manquent.&mdash;Je ne les vois nulle
+part, et si je ne les trouve pas, <i>No&eacute;</i> attendra.&mdash;<i>Du Locle</i> est de
+retour depuis deux jours. Nous allons donc enfin finir quelque
+chose.&mdash;Voil&agrave;, cher, o&ugrave; en sont mes affaires... Et G., o&ugrave; est-il? &Agrave;
+Paris sans doute. Demeure-t-il toujours au m&ecirc;me endroit? D&egrave;s que j'aurai
+des chaises, je lui &eacute;crirai de venir nous voir.</p>
+
+<p>&Eacute;crivez-moi toujours souvent. Je vous aime de tout mon c&#339;ur, vous le
+savez, et vos lettres me font grand bien.</p>
+
+<p>Toujours, mon cher Edmond, votre ami d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+
+<p class="date">
+Juin 1870.</p>
+
+<p class="ind">
+Mon cher ami,
+</p>
+
+<p>Au galop un mot. Je pars. Je vais &agrave; Barbizon passer quatre mois.
+J'emporte une charmante pi&egrave;ce de <i>Sardou</i> (press&eacute;e) et puis <i>Calendal</i>
+et <i>Clarisse Harlowe</i> etc.</p>
+
+<p>Que de besogne.</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Je vous renvoie vos manuscrits dans lesquels j'ai trouv&eacute; de bonnes
+choses. Je n'ai pas vu G. depuis deux mois.</p>
+
+<p>&Eacute;crivez-moi &agrave; Paris. On m'envoie mes lettres.</p>
+
+<p class="sign">Votre ami.<br />
+</p>
+
+
+<p class="date">Ao&ucirc;t 1870.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>J'esp&egrave;re bien que votre sant&eacute; un peu d&eacute;licate vous &eacute;vitera le service
+actif. Ne n&eacute;gligez rien dans ce but. Ce pauvre G. doit &ecirc;tre pris h&eacute;las!
+Je pense que le prix de Rome sauvera Guiraud.&mdash;Je rentre &agrave; Paris demain
+matin. La garde nationale s&eacute;dentaire me r&eacute;clame.&mdash;Eh bien... les 7 300
+000 doivent &ecirc;tre contents!... Voil&agrave; la tranquillit&eacute;, l'ordre, la paix!
+Aujourd'hui, il s'agit de sauver le pays! Mais apr&egrave;s?...</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Et notre pauvre philosophie, et nos r&ecirc;ves de paix universelle, de
+fraternit&eacute; cosmopolite, d'association humaine!... Au lieu de tout cela,
+des larmes, du sang, des monceaux de chair, des crimes sans nombre, sans
+fin!</p>
+
+<p>Je ne puis vous dire, mon cher ami, dans quelle tristesse me plongent
+toutes ces horreurs. Je suis Fran&ccedil;ais, je m'en souviens, mais je ne puis
+tout &agrave; fait oublier que je suis un homme.&mdash;Cette guerre co&ucirc;tera &agrave;
+l'humanit&eacute; cinq cent mille existences. Quant &agrave; la France, elle y
+laissera tout!...</p>
+
+<p>&Eacute;crivez-moi &agrave; Paris, mon cher ami, dites-moi votre situation, car <i>nous</i>
+sommes inquiets de vous.</p>
+
+<p class="sign">Votre ami d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+
+<p class="date">Ao&ucirc;t 1870.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>On crie dans la rue la mort du prince Fr&eacute;d&eacute;ric-Charles, mais ce n'est
+pas officiel, je crois.&mdash;Les choses vont mieux. Le langage de <i>Trochu</i>
+me pla&icirc;t. <i>Palikao</i> dit: &laquo;J'ai nomm&eacute;: j'ai envoy&eacute;&raquo;, et <i>l'autre</i> voyage
+en 3<sup>e</sup> classe. Il a bu un verre d'vin avec le chef de gare de Verdun.</p>
+
+<p>Quelle fin!...</p>
+
+<p>Votre ami qui vous aime de tout c&#339;ur.</p>
+
+<p>Guiraud ne part pas. <i>Prix de Rome</i> exempte. Je crois comme vous que la
+loi n'atteindra que les anciens soldats &agrave; moins de d&eacute;faites
+nouvelles.&mdash;Deux cent mille hommes passent le Rhin. Berlin et les
+forteresses vont &ecirc;tre d&eacute;garnis. Dans huit jours nous aurons de quatre &agrave;
+cinq cent mille Prussiens &agrave; quarante lieues de Paris; mais c'est le
+supr&ecirc;me effort. Si cette masse est rompue, la Prusse sera ce que la
+France voudra qu'elle soit! Esp&eacute;rons!</p>
+
+
+<p class="date">Paris, 26 f&eacute;vrier 1871.</p>
+
+<p>Cher ami, Paris d&eacute;bloqu&eacute;, j'ai d&ucirc; me rendre &agrave; Bordeaux pour affaires de
+famille. Je rentre et trouve votre bonne lettre<span style="letter-spacing:5px;">..............................</span>nous nous retrouvons debout, vivants, ou &agrave; peu pr&egrave;s, sur les
+ruines de cette pauvre France, si coupable mais aussi bien malheureuse.
+Ce que co&ucirc;tent les Napol&eacute;ons, nous ne vivrons peut-&ecirc;tre pas assez pour
+le savoir!</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Je voudrais cet &eacute;t&eacute; terminer <i>Clarisse Harlowe</i> et <i>Griselidis</i>.
+<i>Griselidis</i> est tr&egrave;s avanc&eacute;e. <i>Sardou</i> veut changer le dernier acte.
+D&egrave;s qu'il sera rentr&eacute; &agrave; Paris, je vais le prier d'en finir afin que j'en
+puisse faire autant. Quant &agrave; <i>Clarisse</i>, c'est &agrave; peine commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Avez-vous des nouvelles de G.? &Eacute;crivez-moi bient&ocirc;t, cher ami,
+r&eacute;tablissons notre correspondance, n'est-ce pas? et croyez &agrave; la vive
+affection de...</p>
+
+
+<p class="date">Juin 1871.</p>
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p>Enfin! C'est fini! C'est au nom de la R&eacute;publique, au nom de la libert&eacute;,
+au nom de l'humanit&eacute; que ces dr&ocirc;les ont assassin&eacute; des r&eacute;publicains comme
+mon pauvre Chaudey! Pauvre France! N'est-il donc pas de terme moyen
+entre ces fous, ces brigands et la r&eacute;action? C'est &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer! Nous
+sommes navr&eacute;s, tous mes amis et moi.&mdash;Malheureusement, les r&eacute;cits n'ont
+rien d'exag&eacute;r&eacute;! C'est l'assassinat et l'incendie &eacute;lev&eacute;s au rang de
+syst&egrave;me politique! C'est inf&acirc;me. Maintenant, que va-t-on faire?
+Allons-nous retomber dans la vieille l&eacute;gitimit&eacute;?... Ce sera une tr&ecirc;ve,
+et la r&eacute;volution &agrave; l'horizon!... H&eacute;las!...</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Adressez vos lettres, 8, route des Cultures, au V&eacute;sinet, par
+Saint-Germain-en-Laye, Seine-et-Oise.</p>
+
+<p>Donnez-moi de vos nouvelles <i>&agrave; fond</i>. Parlez moi de G.</p>
+
+<p>Depuis six semaines j'ai beaucoup err&eacute;. J'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de <i>quitter</i>
+Paris au galop.</p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s de votre toujours affectionn&eacute;.</p>
+
+
+<p class="date">Juin 1871.</p>
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>Je vois que votre mariage, comme le mien, ne fait pas tort au travail.</p>
+
+<p>Je finis mes deux op&eacute;ras. Je lis beaucoup. Je n'ai pas un plan d'&eacute;tudes
+aussi r&eacute;gl&eacute; que le v&ocirc;tre, mais je commence &agrave; conna&icirc;tre une assez grande
+quantit&eacute; de choses. Le malheur est que le d&eacute;sir de savoir vient en
+apprenant, mais pourquoi le malheur? Je vivrai, mourrai sans que ma
+curiosit&eacute; soit satisfaite; mais plus je vais, et plus les syst&egrave;mes
+philosophiques me semblent de purs enfantillages.</p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s de votre toujours mille fois d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+
+<p class="date">Septembre 1871.</p>
+
+<p class="ind">Mon cher ami,
+</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>...Je vais rentrer &agrave; Paris demain ou apr&egrave;s. &Eacute;crivez-moi donc rue de
+Douai, 22. Rien de tr&egrave;s nouveau, si ce n'est que je vais prendre
+probablement le 1<sup>er</sup> novembre, la position de chef du chant &agrave; l'Op&eacute;ra.
+C'est une situation que n'ont d&eacute;daign&eacute;e ni H&eacute;rold ni Hal&eacute;vy. Je ne serai
+pas fort occup&eacute;, et les appointements sont relativement bons: cinq ou
+six mille, et, de plus, des arrangements de partitions, etc.&mdash;Les
+directeurs de l'Op&eacute;ra-Comique, ne voulant pas risquer de grandes pi&egrave;ces
+cette ann&eacute;e, m'ont <i>demand&eacute;</i> d'&eacute;crire la partition d'une <i>Namouna</i> assez
+int&eacute;ressante. La chose &eacute;tait press&eacute;e, et l'on m'a mis l'&eacute;p&eacute;e dans les
+reins; mais aujourd'hui, ces messieurs donnent tous leurs soins au
+<i>Fantasio</i> de <i>Jacques Offenbach</i>, et mes exigences l&eacute;gitimes de
+distribution retardent la chose. Je publie en ce moment chez Durand
+(ancienne maison Flaxland) un recueil de dix morceaux &agrave; quatre mains
+intitul&eacute;: <i>Jeux d'enfants</i>. J'en suis assez content.&mdash;Du reste, je me
+fais chaque jour plus fort contre les petites &eacute;motions de la vie. Ce
+n'est pas &agrave; proprement parler de la philosophie, mais c'est un immense
+d&eacute;dain, un souverain m&eacute;pris qui en tiennent lieu<span class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+* * * * * * * * * * * *</span></p>
+
+<p>Trouvez deux minutes &agrave; donner &agrave; votre ami d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+
+<p class="date">Janvier 1872.</p>
+<p class="ind">Cher ami,</p>
+
+<p class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</p>
+
+<p>L'&eacute;lection <i>Vautrain</i><a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> nous laisse esp&eacute;rer un prochain retour de
+l'Assembl&eacute;e...</p>
+
+<p>Rien de nouveau.&mdash;On m'a &eacute;crit hier de l'Op&eacute;ra-Comique pour la mise en
+r&eacute;p&eacute;titions de <i>Namouna</i>; mais j'ai des exigences qui emp&ecirc;cheront
+probablement l'affaire d'aboutir.</p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s de votre tendrement d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p class="date">17 juin 1872.</p>
+<p class="ind">Mon cher ami,</p>
+
+<p>Vous devez m'en vouloir, mais si vous saviez quel hiver &eacute;crasant j'ai eu
+&agrave; passer, vous me plaindriez sinc&egrave;rement.&mdash;Mille francs de le&ccedil;ons par
+mois, <i>Djamileh</i> &agrave; faire r&eacute;p&eacute;ter et &agrave; orchestrer, et tous les ennuis
+ordinaires de la vie de Paris qui d&eacute;vorent la meilleure partie de
+l'existence<span class="dot">* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
+* * * * * * * * *</span></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span><i>Djamileh</i> n'est pas un succ&egrave;s. Le po&egrave;me est vraiment antith&eacute;&acirc;tral, et
+ma chanteuse a &eacute;t&eacute; au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis
+extr&ecirc;mement satisfait du r&eacute;sultat obtenu. La presse a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s
+int&eacute;ressante, et jamais op&eacute;ra-comique en un acte n'a &eacute;t&eacute; plus
+s&eacute;rieusement, et, je puis le dire, plus passionn&eacute;ment discut&eacute;<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>. La
+rengaine Wagner continue. <i>Reyer</i> (<i>les D&eacute;bats</i>), <i>Weber</i> (<i>le Temps</i>),
+<i>Guillemot</i> (<i>Journal de Paris</i>), <i>Jonci&egrave;res</i> (<i>la Libert&eacute;</i>)
+(c'est-&agrave;-dire plus de la moiti&eacute; du tirage de la presse quotidienne) ont
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s chauds.&mdash;<i>De Saint-Victor</i>, <i>Jouvin</i>, etc., ont &eacute;t&eacute; bons en ce
+sens qu'ils constatent inspiration, talent, etc., le tout g&acirc;t&eacute; par
+l'influence de Wagner.&mdash;Quatre ou cinq folliculaires ont &eacute;reint&eacute;
+l'ouvrage; mais les feuilles qu'ils ont &agrave; leur disposition ne leur
+donnent aucune importance.&mdash;Ce qui me satisfait plus que l'opinion de
+tous ces messieurs, c'est la certitude absolue d'avoir trouv&eacute; ma voie.
+Je sais ce que je fais.&mdash;On vient de me commander trois actes &agrave;
+l'Op&eacute;ra-Comique.&mdash;<i>Meilhac</i> et <i>Hal&eacute;vy</i> font ma pi&egrave;ce.&mdash;Ce sera <i>gai</i>,
+mais d'une gaiet&eacute; qui permet le style.&mdash;J'ai aussi des projets
+symphoniques, mais mon baby va me d&eacute;ranger bien agr&eacute;ablement.</p>
+
+<p>Que faites-vous? Comment allez-vous? &Eacute;crivez-moi. Je n'ai plus vu G.,
+mais on l'a vu &agrave; <i>Djamileh.</i>&mdash;Je suis donc rassur&eacute; sur son
+compte<span class="dot">* * * * * * * * * * * * *
+* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *</span></p>
+
+<p>Mille amiti&eacute;s de votre fid&egrave;le et d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<hr />
+
+<p class="c">Paris.&mdash;Imp. L. POCHY, 52. rue du Ch&acirc;teau.&mdash;1294-4-09.</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le premier ouvrage de M. Guiraud, <i>Sylvie</i>, op&eacute;ra-comique
+en un acte a &eacute;t&eacute; jou&eacute; en 1864. Le second, le <i>Kobold</i>, &eacute;galement en un
+acte, ne l'avait pas encore &eacute;t&eacute; au moment dont je parle. Il ne le fut
+qu'en 1870.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hugues Imbert, <i>Portraits et &Eacute;tudes</i>, suivies de <i>Lettres
+in&eacute;dites de Bizet</i>. Paris. Fischbacher, 1894.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir sa lettre dans le volume de Marmontel, <i>Symphonistes
+et Virtuoses</i>. Voir aussi sa correspondance avec sa m&egrave;re. <i>Lettres de
+Georges Bizet</i>, pp. 108, 117-118.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> C'est la pi&egrave;ce IV du livre sixi&egrave;me des <i>Contemplations</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Dans une lettre &agrave; M. Paul Lacombe, il loue &laquo;les trois
+grandes soci&eacute;t&eacute;s belges&raquo; de Bruxelles, d'Anvers et de Li&eacute;ge. Il y a l&agrave;
+une indication pr&eacute;cieuse. Voir Hugues Imbert, <i>Portraits et &Eacute;tudes</i>, p.
+176.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Dans des fragments de ses lettres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Elle a &eacute;t&eacute; reproduite par M. Pigot dans son volume <i>Georges
+Bizet et son &#339;uvre</i>, p. 113.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Ins&eacute;r&eacute; en t&ecirc;te du deuxi&egrave;me recueil de <i>M&eacute;lodies</i> de Bizet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Symphonistes et Virtuoses</i>, p. 248.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> P. 255.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voir ci-dessus <a href="#Page_8">8-10.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> P. 256.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Symphonistes et Virtuoses</i>, p. 261.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Lettre de juin 1867. Voir <a href="#Page_119">p. 119.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Lettre de janvier 1868. Voir <a href="#Page_133">p. 133.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Lettre de mars 1869. Voir p. 182-183.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir <a href="#Page_199">p. 199.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> N&ordm; du 1<sup>er</sup> janvier 1905, p. 8, col. 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> P. <span class="smcap">XIII</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> P. 10, col. 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Ann&eacute;e 1903, <a href="#Page_53">p. 53.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Pp. 90, 92-95.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Pp. 93-94.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Cette introduction &eacute;tait compos&eacute;e quand a paru le volume
+des <i>Lettres de Georges Bizet</i>. On y trouve encore une preuve de ce que
+je viens de rapporter sur son caract&egrave;re. Il avait envoy&eacute; de Rome un <i>Te
+Deum</i> pour le concours Rodrigues et fait part plusieurs fois &agrave; sa m&egrave;re
+des projets qu'il r&eacute;aliserait s'il obtenait le prix. Ce prix, il ne
+l'eut pas, et quand il en fut inform&eacute;, voici ce qu'il &eacute;crivit:
+&laquo;J'apprends &agrave; l'instant que Barthe a le prix Rodrigues. Est-ce bien
+vrai? Voil&agrave; qui me d&eacute;range fort!! Enfin, je n'en mourrai pas.&raquo; Voir
+<i>Lettres de Georges Bizet</i>, pp. 24, 30, 39, 42, 45, 52, 56, 57, 60,
+61-62, 67, 72, 74, 81, 83, 87, 93, 95, 99-100.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Sur les lettres et leurs dates, voir l'introduction <a href="#Page_3">p. 3.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Sur le cours de contre-point et de fugue, voir
+l'introduction <a href="#Page_4">p. 4.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> La personne qui nous avait mis en relations.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> &Eacute;crite en marge de la derni&egrave;re page du second devoir de
+contre-point.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Bajazet et le Joueur de fl&ucirc;te</i>, cantate donn&eacute;e au
+concours de 1859 pour le prix de Rome remport&eacute; cette ann&eacute;e-l&agrave; par Ernest
+Guiraud. Voir l'introduction <a href="#Page_1">p. 1.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> &Eacute;crite au bas de la sixi&egrave;me page d'un devoir de
+composition pour orchestre, l'introduction de <i>Bajazet et le Joueur de
+fl&ucirc;te</i>. Voir la note pr&eacute;c&eacute;dente.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> &Eacute;crite au bas de la derni&egrave;re page du troisi&egrave;me devoir de
+contre-point suivi d'une m&eacute;lodie pour piano.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Iwan le Terrible</i>, op&eacute;ra en cinq actes re&ccedil;u au th&eacute;&acirc;tre
+Lyrique. Voir l'introduction <a href="#Page_16">p. 16.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Il s'agit d'un devoir de composition, des premi&egrave;res sc&egrave;nes
+de <i>Bajazet et le Joueur de fl&ucirc;te</i> qui furent perdues &agrave; la poste. Voir
+p. 6, notes 1 et 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> &Eacute;crite en marge de la derni&egrave;re page du quatri&egrave;me devoir de
+contre-point.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le premier mot est illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> &Eacute;crite en marge d'un devoir de composition, un quatuor
+pour instruments &agrave; cordes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> &Eacute;crite en marge de la derni&egrave;re page du cinqui&egrave;me devoir de
+contre-point.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Il n'habitait Paris que l'hiver. Voir l'introduction <a href="#Page_6">pp. 6-8.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Il &eacute;crivait ceci sous l'impression des nouvelles de la
+bataille de Sadowa, livr&eacute;e le 3 juillet 1866.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Un jeune homme qui d&eacute;sirait faire de la litt&eacute;rature et
+cherchait un emploi &agrave; Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Il &eacute;crivait du V&eacute;sinet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Son ami, le compositeur Ernest Guiraud.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Le trait&eacute; avec la direction du Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique pour la
+repr&eacute;sentation de la <i>Jolie Fille de Perth</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Roma</i>. Voir l'introduction, <a href="#Page_22">pp. 22-24.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Je re&ccedil;us, plus tard, en effet, trois m&eacute;lodies &eacute;dit&eacute;es
+s&eacute;par&eacute;ment chez Choudens et qui ont &eacute;t&eacute; plac&eacute;es ensuite dans le premier
+recueil: <i>Douce Mer</i>, <i>Apr&egrave;s l'Hiver</i> et les <i>Adieux de l'H&ocirc;tesse
+Arabe</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Il y a <i>fermi&egrave;re</i> dans le texte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Deux mots illisibles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Je lui avais demand&eacute; cette date.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Catherine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Smith.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Il &eacute;tait au V&eacute;sinet o&ugrave; il passait ordinairement avec son
+p&egrave;re la belle saison. Voir l'introduction <a href="#Page_6">pp. 6-8.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Voir la note <a href="#Page_74">p. 74.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxi&egrave;me acte de la
+<i>Jolie Fille de Perth</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Auteur dramatique, directeur de l'Administration des
+Th&eacute;&acirc;tres depuis 1863.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Un quatuor pour instruments &agrave; cordes, devoir de
+composition.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Bizet entendait par l&agrave; le progr&egrave;s purement industriel et
+purement &eacute;conomique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le peintre, qui f&ucirc;t directeur de l'Acad&eacute;mie de France &agrave;
+Rome.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Abr&eacute;viations: suj., sujet; r&eacute;p. r., r&eacute;ponse; c. suj., c.
+s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous
+dom., sous-dominante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donn&eacute; au
+printemps de 1866 une fugue &agrave; deux parties qu'il avait &eacute;crite pour moi
+et devant moi au V&eacute;sinet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Voir ci-dessus, <a href="#Page_96">p. 96</a>, premi&egrave;re lettre de d&eacute;cembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Voir ci-dessus, <a href="#Page_96">p. 96</a>, premi&egrave;re lettre de d&eacute;cembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Idem.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> &Eacute;crite &agrave; la suite du quinzi&egrave;me devoir. C'&eacute;tait la fugue
+dont le sujet avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute; dans la lettre pr&eacute;c&eacute;dente.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Contre-sujets.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Mot illisible, Tr&eacute;vise, probablement. Saint-Georges y
+logeait en 1849, au num&eacute;ro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa
+<i>Correspondance in&eacute;dite</i>, deuxi&egrave;me &eacute;dition, p. 176.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Voir ci-dessus, p. 96, premi&egrave;re lettre de d&eacute;cembre 1866,
+la note 2 et l'introduction, <a href="#Page_10">p. 10.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Deux mots illisibles (la sourdine?).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Feuilles d'album</i>, le recueil de six m&eacute;lodies &eacute;dit&eacute;es
+chez Heugel et les trois m&eacute;lodies publi&eacute;es chez Choudens dont il a &eacute;t&eacute;
+question dans la premi&egrave;re lettre de juillet 1866: <i>Douce Mer</i>, <i>Apr&egrave;s
+l'Hiver</i> et les <i>Adieux de l'H&ocirc;tesse Arabe</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> &Eacute;crite sur du papier r&eacute;gl&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> &Eacute;crite &agrave; la quatri&egrave;me page du dix-septi&egrave;me devoir. C'&eacute;tait
+la fugue dont il m'avait donn&eacute; le sujet dans la lettre pr&eacute;c&eacute;dente.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Le t&eacute;nor Massy qui cr&eacute;a le r&ocirc;le de Smith.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> L'ancien r&eacute;gisseur g&eacute;n&eacute;ral de l'Op&eacute;ra.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Trois mots illisibles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir
+l'introduction, <a href="#Page_26">pp. 26-28.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_26">pp. 26-27.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression;
+elles se trouvent dans la lettre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_16">pp. 16-18.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> La cr&eacute;atrice du r&ocirc;le de Catherine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Le cr&eacute;ateur du r&ocirc;le de Smith.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Un mot illisible (vous?).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_27">p. 27.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Op&eacute;ra-bouffe laiss&eacute; inachev&eacute; par Mozart et repr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+Paris le 6 juin 1867, au th&eacute;&acirc;tre des Fantaisies-Parisiennes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Cr&eacute;pet venait de quitter la direction de la <i>Revue
+Nationale</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Garibaldi avait organis&eacute; un corps de volontaires pour
+envahir le territoire pontifical. Le gouvernement italien s'&eacute;tait born&eacute;
+d'abord &agrave; le bl&acirc;mer officiellement, puis, sous la pression du
+gouvernement fran&ccedil;ais, il le faisait arr&ecirc;ter au moment o&ugrave; il &eacute;tait en
+route pour prendre le commandement de l'exp&eacute;dition, et l'internait chez
+lui, dans l'&icirc;le de Caprera.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> &Eacute;crite en marge du vingt-cinqui&egrave;me devoir, sujets, r&eacute;ponses
+et contre-sujets.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Un mot illisible (etc.?).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Le chanteur qui venait de cr&eacute;er le r&ocirc;le du duc de Rothsay
+dans la <i>Jolie Fille de Perth</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Deux mots illisibles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Sur tout ce qui se rapporte &agrave; la <i>Coupe du Roi de Thul&eacute;</i>,
+voir l'introduction, <a href="#Page_28">p. 28.</a> Guiraud se pr&eacute;parait &agrave; concourir. Je ne sais
+s'il y renon&ccedil;a comme Bizet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Deux mots illisibles (est pour?).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> &Eacute;mile Perrin, alors directeur de l'Op&eacute;ra.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Dans une discussion au S&eacute;nat, les cardinaux et archev&ecirc;ques
+s&eacute;nateurs avaient d&eacute;nonc&eacute; comme mat&eacute;rialiste l'enseignement de la
+Facult&eacute; de m&eacute;decine de Paris. Or, les t&eacute;moins, sur les propos desquels
+les pr&eacute;lats pr&eacute;tendaient fonder leurs accusations, protest&egrave;rent, et, dit
+Ch. de Mazade dans la chronique politique de la <i>Revue des Deux Mondes</i>,
+livraison du 1<sup>er</sup> juin 1868, p. 765, &laquo;le seul qui avait cru entendre
+finit par n'avoir plus rien entendu du tout&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Voici cette &eacute;bauche, comme il l'appelle, et l'observation
+qui est &eacute;crite en marge. Le morceau est en sol mineur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> On comprend facilement dans quel sens Bizet employait ce
+mot et qu'il voulait dire par l&agrave; de la vraie musique, de la musique
+ayant une valeur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Le livret de Leroy pour l'Op&eacute;ra dont il a &eacute;t&eacute; question
+dans les lettres pr&eacute;c&eacute;dentes. Voir plus haut, <a href="#Page_137">pp. 137-138</a>, <a href="#Page_140">140.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_29">p. 29.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Il y avait, on l'a d&eacute;j&agrave; vu plus haut, <a href="#Page_121">p. 121</a>, trois
+concours &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque: un &agrave; l'Op&eacute;ra, un autre &agrave; l'Op&eacute;ra-Comique, et
+un troisi&egrave;me au Th&eacute;&acirc;tre-Lyrique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Napol&eacute;on le Petit.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> On sait que le fils du g&eacute;n&eacute;ral Cavaignac, laur&eacute;at au
+concours g&eacute;n&eacute;ral, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son
+prix des mains du prince imp&eacute;rial.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Il s'agit de la situation politique &agrave; la fin du second
+Empire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Gevaert &eacute;tait alors directeur de la musique &agrave; l'Op&eacute;ra.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> La pr&eacute;face de 1868 &agrave; l'<i>Histoire de la R&eacute;volution</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Le livret imprim&eacute; de la <i>Coupe du Roi de Thul&eacute;</i> qu'il
+fallait rendre au minist&egrave;re des Beaux-Arts si l'on renon&ccedil;ait &agrave;
+concourir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Le livre de T&eacute;not qui faisait sensation: <i>Paris en
+d&eacute;cembre</i> 1851.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Lapsus calami.</i> Il voulait &eacute;crire: baisser. C'est la fin
+de l'acte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Un mot illisible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Pour les raisons que j'ai expos&eacute;es dans l'introduction,
+<a href="#Page_3">p. 3</a>, j'ai d&eacute;j&agrave; fait quelques suppressions, et je vais, maintenant, en
+faire de plus longues et de plus nombreuses. Je ne crois pas, cependant,
+manquer aux convenances en donnant des fragments de cette lettre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_27">pp. 27-28.</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> L'Assembl&eacute;e nationale refusait de quitter Versailles, et
+on avait pens&eacute; que le choix d'un mod&eacute;r&eacute; la d&eacute;ciderait &agrave; transf&eacute;rer son
+si&egrave;ge &agrave; Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Voir l'introduction, <a href="#Page_35">p. 35.</a></p></div>
+
+</div>
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+
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+<pre>
+
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+page at http://pglaf.org
+
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+
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+
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+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+status under the laws that apply to them.
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